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Le record est toujours debout

« Le record est toujours debout ;


On encense
Sa puissance
D'un bout du monde à l’autre bout ! »
(d’après Faust, 1859,
livret de Jules Barbier et Michel Carré)

En dehors du sport (où il aurait mieux valu qu’il reste confiné et à condition qu’il n’y devienne pas une
fin en soi), le record — que bon nombre de nos contemporains idolâtrent — se situe sur l’asymptote de
la bêtise.
Sisyphe et son rocher, les Danaïdes et leur tonneau, les travaux d’Hercule : le magasin d’accessoires de
la mythologie, cette tératologie de l’imaginaire, aurait pu fournir à profusion des records de toute
sorte, mais l’idée ne semble qu’avoir traversé en courant l’esprit des gens de l’antiquité, qui l’ont jugée
ridicule, jugement sans appel ; en voici des traces.

Montaigne, Essais, I, LIV (début ; texte de l’Exemplaire de Bordeaux) :

Il eſt de ces ſubtilitez friuoles & vaines, par le moyen deſquelles, les hommes cher-
chent quelqueſfois de la recommandation : comme les poëtes, qui font des ouura-
ges entiers, de vers cõmençãs par vne meſme lettre : nous voyons des œufs, des
boules, des aiſles, des haches façonnées anciennement par les Grecs, auec la
meſure de leurs vers, en les alongeant ou accourſiſſant, en maniere qu’ils viennẽt
à repreſenter telle ou telle figure. Telle eſtoit la ſciẽce de celuy qui ſ’amuſa à con-
ter en combien de ſortes ſe pouuoient renger les lettres de l’alphabet, & y en trou-
ua ce nombre incroiable, qui ſe void dans Plutarque. Ie trouue bonne l’opinion de
celuy, à qui on preſenta vn homme apris à ietter de la main vn grain de mil, auec telle
induſtrie que, ſãs faillir, il le paſſoit touſiours dans le trou d’vne eſguille, & luy demanda
lon apres quelque preſent pour loyer d’vne ſi rare ſuffiſance  : ſurquoy il ordonna bien plai-
ſamment, & iuſtemẽt à mon aduis, qu’on fit donner à cet ouurier deux ou trois minots de
mil, affin qu’vn ſi bel art ne demeuraſt ſans exercice. C’eſt un teſmoignage merueilleux
de la foibleſſe de nostre iugement, qu’il recommande les choſes par la rareté ou
nouuelleté, ou encore par la difficulté, ſi la bonté et vtilité n’y ſont ioinctes.
« a » préposition → « à »
« fit » identique, au lieu de « feiſt »
« minotz » → « minots »
« afin » → « affin »
« art » féminin → masculin
ponctuation modifiée

Version modernisée et normalisée


Il est de ces subtilités frivoles et vaines, par le moyen desquelles les hommes cherchent quel-
quefois de la recommandation : comme les poètes qui font des ouvrages entiers de vers com-
mençant par une même lettre : nous voyons des œufs, des boules, des ailes, des haches façon-
nées anciennement par les Grecs avec la mesure de leurs vers, en les allongeant ou raccour-
cissant, en manière qu’ils viennent à représenter telle ou telle figure. Telle était la science de
celui qui s’amusa à compter en combien de sortes se pouvaient ranger les lettres de l’alphabet,
et y en trouva ce nombre incroyable qui se voit dans Plutarque. Je trouve bonne l’opinion de
celui à qui on présenta un homme appris à jeter de la main un grain de mil avec telle industrie
que, sans faillir, il le passait toujours dans le trou d’une aiguille, et lui demanda-t-on après quel-
que présent pour loyer d’une si rare suffisance  : sur quoi il ordonna bien plaisamment, et juste-
ment à mon avis, qu’on fît donner à cet ouvrier deux ou trois minots de mil, afin qu’un si bel art
ne demeurât sans exercice. C’est un témoignage merveilleux de la faiblesse de notre jugement
qu’il recommande les choses par la rareté ou nouvelleté, ou encore par la difficulté, si la bonté
et utilité n’y sont jointes.

On aura compris qu’il s’agit d’un homme exercé ou entraîné (apris) à lancer (jetter) à la main (de la main)
un grain de mil avec tant d’adresse ou d’habileté (industrie) que, sans erreur (sans faillir), il le faisait
toujours passer par le chas (le trou) d’une aiguille. La personnalité conviée à admirer ce tour de force se
voit ensuite sollicitée de faire un cadeau en récompense (pour loyer) d’une compétence aussi exception-
nelle (d’une si rare suffisance) et réagit sur le mode de la plaisanterie en faisant donner à l’exécutant
(ouvrier) quelques boisseaux de mil afin qu’une aussi belle technique (un si bel art) ne manque pas de
quoi s’entraîner (ne demeurast sans exercice).

L’anecdote est empruntée à Quintilien (Institutio oratoria, II, XX, 3) :


Ματαιοτεχνία quoque est quædam, id est superuacua artis imitatio, quæ nihil sane neque boni
neque mali habeat, sed uanum laborem, qualis illius fuit qui grana ciceris ex spatio distante missa
in acum continuo et sine frustratione inserebat ; quem cum spectasset Alexander, donasse dicitur
eiusdem leguminis modio, quod quidem præmium fuit illo opere dignissimum.
Il y a aussi un simulacre de science qui, à la vérité, n’a rien de bon ni de mauvais, mais qui aussi n’a rien que
de frivole, et ressemble à l’effort inutile de cet homme qui faisait passer, de suite et sans y manquer, par le
chas d’une aiguille, des pois chiches [et non pas des grains de mil] qu’il lançait d’assez loin, et à qui
Alexandre [de Macédoine], témoin de son adresse, fit donner, dit-on, un boisseau de ce légume, récompense
tout à fait digne de l’action.
(Ματαιοτεχνία devient « Mateotechnie », nom d’un port, sous la plume de l’auteur du Cinquiesme Livre
— Rabelais ? —, ch. XVIII, Comment nous arrivasmes au Royaume de la Quinte Essence, nommée entelechie, et
ch. XXIV, Comment les trente deux personnages du bal combatent, pages 766 et 785 de l’édition de Mireille
Huchon. Liddell-Scott-Jones cite une glose de Servius rapportant l’opinion tranchée des Romains de
l’ancien temps : à les en croire, la peinture était ματαιοτεχνία, une technique dépourvue d’utilité.
Incidemment, notre « Vanité des vanités… » est un calque de Vanitas uanitatum, dixit Ecclesiastes, uanitas
uanitatum et omnia uanitas, traduction de Ματαιότης ματαιοτήτων, εἶπεν ὁ Ἐκκλησιαστής, ματαιότης
ματαιοτήτων, τὰ πάντα ματαιότης, où se retrouve l’abstrait de μάταιος « inutile, vain », cf. l’adverbe
μάτην « en pure perte, pour rien ». Il faut aussi mentionner les resveurs mataeologiens (avec jeu de mot
sur théologiens) d’Eudémon dans Gargantua, ce qui fait remonter à Érasme, saint Paul et, au-delà, ματα-
ιολόγος « qui parle pour ne rien dire ».)

Il se trouve que Lucien de Samosate — dont on sous-estime l’influence, me semble-t-il —, dans son His-
toire véritable (Ἀληθοῦς ἱστορίας ou Ἀληθινῶν διηγημάτων ou encore Ἀληθῆ διηγήματα, I, 13), dres-
sant un catalogue pseudo-homérique des alliés d’Endymion (à la tête de Sélénites) dans sa guerre
contre Phaéthon (à la tête des Héliotes), indique :
Ἐπὶ δὲ τούτοις οἱ Κεγχροϐόλοι τετάχατο καὶ οἱ Σκοροδομάχοι.
« Auprès d’eux étaient rangés en ordre de bataille les Cenchroboles et les Scorodomaques »
les uns étant des guerriers « qui lancent des grains de millet » (cf. la cenchrite, définie dans un diction-
naire de 1791 « pierre composée d’un assemblage de petits grains pétrifiés qui ressemblent à des grains de
millet »), les autres « dont l’ail est l’arme de combat ».

Le personnage qui, chez Quintilien puis chez Montaigne, gagne sa vie en donnant en spectacle son tour
d’adresse, est donc un κεγχροϐόλος/cenchrobole comme on en voit peu.

On peut se demander s’il n’y a pas une source commune, une allusion à un dicton, une fable, une
légende, une plaisanterie dont le sel nous échappe.

Græcorum iste morbus fuit quærere, quem numerum Vlixes remigum habuisset, prior scripta
esset Ilias an Odyssea, præterea an eiusdem esset auctoris, alia deinceps huius notæ, quæ siue
contineas, nihil tacitam conscientiam iuuant, suie proferas, non doctior uidearis, sed molestior.

Dans ce passage (De Breuitate vitæ, XIII, 2), Sénèque prenait déjà pour cible de ses sarcasmes ceux des
Grecs dont la maladie (morbus) consistait à s’interroger sur le nombre de rameurs d’Ulysse au cours des
dix années de son périple (au sens propre du terme, pour une fois). Le comble aurait été qu’ils se
demandent si ce nombre constituait un record.