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ACTA UNIVERSITATIS PALACKIANAE OLOMUCENSIS
FACULTAS PHILOSOPHICA PHILOLOGICA 76
EST-CE QUE LE SIGNE LINGUISTIQUE EST MOTIVÉ?
Jan Holeš
Dans son Cours, Ferdinand de Saussure constate que «le principe de l’arbitraire du
signe n’est contesté par personne»
1
. Il aurait été sans doute étonné de voir le nombre
d’ouvrages qui critiquent le principe de l’arbitraire du signe et encore plus étonné devant
les congrès internationaux, linguistiques et sémiotiques ayant la motivation pour thème
central et devant le nombre toujours croissant d’études qui signalent la présence du principe
physei sur tous les niveaux de l’organisation du langage: celui des sons, de la prosodie, de la
syntaxe, de la structure sémantique des lexèmes et monèmes grammaticaux.
Les deux grands courants qui ont dominé la linguistique dès l’Antiquité jusqu’à nos
jours, l’école de physei et celle de thesei, ont disputé l’essence de la langue, se préoccupant
de ce que nous appellerions aujourd’hui l’arbitraire de la langue. Or, on peut très bien
reconnaître le caractère arbitraire de la langue, comme le font de nombreux linguistes
contemporains, et parler toujours de la motivation d’une grande partie du lexique, comme
le font souvent les mêmes auteurs, car les termes arbitraire et motivation ne se recouvrent
que partiellement. Et pourtant, les deux termes sont souvent confondus.
Nous voudrions nous préoccuper de la distinction entre l’arbitrarité et la motivation, de
la source de leur confusion. Ensuite nous expliciterons diverses approches concernant la
motivation qu’ont divers auteurs étrangers et tchèques. Finalement, nous ajouterons une
classification de différents types de la motivation.
L’une des sources du débat perpétuel, selon I. Fónagy, réside dans le réseau conceptuel
erroné qui sous-tend la controverse: on oppose à la motivation les termes «conventionnel»
et «arbitraire» comme des synonymes. Pour I. Fónagy, chaque signe linguistique est, par
définition, conventionnel («codé») en tant qu’élément du système verbal. «Dire que tel ou
tel mot d’une langue est «conventionnel» est un truisme, en fait, une tautologie, qui ne
contient aucune indication sur le rapport entre signifiant et signifié, voire avec l’objet
désigné. Ce rapport peut être parfaitement aléatoire ou, au contraire, plus ou moins
motivé.»
2
Dans le Dictionnaire de linguistique, nous trouvons deux définitions possibles de la
motivation
3
. La première: «l’ensemble des facteurs conscients ou semi-conscients qui
conduisent un individu ou un groupe à avoir un comportement déterminé dans le domaine
1
Saussure, F. de: Cours de linguistique générale. Paris 1985, p. 100.
2
Fónagy, I.: Physei/Thesei. L’aspect évolutif d’un débat millénaire. Faits de langues 1, 1993, pp. 29–45.
3
Dubois, J. et al.: Dictionnaire de linguistique. Paris 1973, p. 328.
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linguistique» n’a pas de rapport direct avec le sujet de notre article. Dans ce sens, on
emploie le terme plutôt dans le cadre de la psycholinguistique et pragmalinguistique. Dans
les pages qui suivent, nous nous occuperons de différentes interprétations de ce que
J. Dubois appelle «la relation de nécessité qu’un locuteur met entre un mot et son signifié
(contenu) ou entre un mot et un autre signe».
Presque tout propos de sémantique moderne commence par postuler le caractère arbi-
traire du signe linguistique. Or, la thèse de l’arbitraire du signe linguistique appartient à la
théorie générale du signe, tandis que celle de la motivation concerne plutôt la formation du
mot. Cette confusion est due en partie à l’auteur même du Cours de linguistique générale,
F. de Saussure, qui distingue dans la langue l’arbitraire radical de l’arbitraire relatif. Pour le
fondateur de la linguistique moderne, une partie seulement de signes est absolument
arbitraire; chez d’autres intervient un phénomène qui permet de reconnaître des degrés
dans l’arbitraire sans le supprimer: le signe peut être relativement motivé
4
.
Il donne les mots vingt et poire comme exemples de signes immotivés et les mots dix-
neuf et poirier comme ceux de signes motivés relativement. Ces derniers évoquent les
termes dont ils se composent et d’autres auxquels ils s’associent. La motivation relative met
de l’ordre et de la régularité dans la masse des signes. Le besoin humain de motivation
amène à créer des classes de signes où règne un arbitraire relatif. Le mot poirier reçoit une
espèce de motivation secondaire du fait qu’il existe une série ceris-ier, mûr-ier, banan-ier ...
où le même type de dérivation s’accompagne d’un contenu sémantique analogue. Or, ces
mots demeurent parfaitement arbitraires en dépit de leur motivation relative.
Il n’y a pas de langue où tout serait immotivé comme il n’y a pas de langue tout à fait
motivée. Néanmoins, les langues ne sont pas motivées ou immotivées au même degré.
Saussure note déjà une possible typologie des langues selon ce critère et distingue des
langues lexicologiques (avec une grande proportion d’unités immotivées, comme par ex. le
chinois) et des langues grammaticales (avec la proportion maximale d’unités motivées,
comme par ex. le sanskrit ou l’indoeuropéen). Il caractérise le français moderne par une
croissance extraordinaire de l’arbitraire par rapport au latin classique.
Également pour A. Martinet, la motivation morphologique structure le lexique des
différentes langues à des degrés divers, de telle sorte qu’on peut établir une typologie
lexicale à partir de ce critère: «À cet égard, par exemple, l’allemand est plus motivé que le
français, car il utilise des composés et des dérivés là où le français emploie des monèmes
uniques: pour le fr. monter l’allemand présente une série illimitée de composés du type
aufsteigen (de auf et de steigen), heraufklettern, heraufgehen, hinaufgehen.» Or, pour le
fondateur de la linguistique fonctionnelle, la motivation n’est pas qu’un cas particulier de la
structuration du lexique, mais aussi un moyen qui assure l’économie de la langue. La
récurrence des affixes constitue une économie au même titre que la récurrence des traits
distinctifs qui composent les phonèmes. Le suffixe -ment ajouté à l’adjectif correspondant
oppose généralement la ‘manière’ à la ‘qualité’, ainsi que la marque de sonorité oppose en
français les consonnes orales sonores aux consonnes orales sourdes
5
.
4
Saussure, F. de: op. cit. 180.
5
Martinet, A.: Linguistique. Paris 1969, pp. 190–192.
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Les linguistes tchèques étaient bien sensibles aux phénomènes contribuant à former la
structure du lexique. Par exemple Vilém Mathesius
6
discerne des mots descriptifs (slova
popisná), qui peuvent être classifiés dans des groupes plus larges, et des mots-marques
(slova značková), qui sont isolés dans la structure de la langue. Chaque mot individuel de la
langue peut être, selon la conscience linguistique du locuteur moyen, soit classé dans un
groupe plus large des mots apparentés, avec lesquels il a un sémantème commun (analysa-
ble par l’analyse associative), soit considéré comme isolé, c.-à-d. sans parenté synchroni-
quement visible avec les autres membres du même vocabulaire. On a ainsi en tchèque des
noms comme sedadlo et sedátko qui sont du type descriptif, parce que chaque Tchèque
moyen sent leur parenté avec les verbes seděti et sedati. Par contre, le mot židle sera du type
isolant, car une telle parenté avec un autre membre du vocabulaire contemporain n’est pas
apparente. Même si Mathesius emploie une terminologie différente, nous voyons bien qu’il
parle en effet des mots motivés (morphologiquement) et immotivés. En comparant les
lexiques tchèque, anglais et allemand, il observe une forte tendance du tchèque à créer des
grands groupes de mots fondés sur la même base, là où l’allemand ou l’anglais emploient
plusieurs bases relevant de diverses idées. Il trouve par exemple 26 mots créés à partir du
tch. dům. Leurs équivalents allemands sont formés sur deux bases différentes, Haus et
Heim (all. Hausherr, Heimweh). En anglais, il y a même trois bases – house, home et lat.
domus. Il en va de même pour les verbes, où l’on obtient des exemples encore plus
convaincants. Là où la langue tchèque emploie régulièrement la base verbale nésti, l’alle-
mand emploie deux verbes, tragen et bringen. Pour traduire les mots tchèques dérivés de
nésti en anglais, on aurait besoin de recourir à trois verbes: bear, wear, carry, sans compter
la base romane port- du lat. portare, qui est sensible, du moins pour les gens cultivés, dans
les mots anglais comme porter, portable, portability...
De ces observations, V. Mathesius tire des conclusions lourdes de conséquences pour la
structure des langues comparées. Le lexique anglais, avec une large proportion des mots du
type isolant (mots immotivés), est très atomisé. Quant à la langue française, il la met côte
à côte avec la langue anglaise. Ici encore, les mots tchèques comportant la base dům
correspondent à trois bases françaises, maison, ménage, domicile (nous pourrions ajouter
fr. foyer pour tch. domácnost, fr. concierge pour tch. domovník).
Certains linguistes évitent le terme arbitraire en objectant que le signe n’est pas
arbitraire, mais, par contre, institué, donné par une convention. Ils remplacent donc le mot
arbitraire par l’adjectif conventionnel ou encore par le mot traditionnel. À propos de ce
terme, F. de Saussure précise même qu’il ne doit pas donner l’idée que le signifiant dépend
du libre choix du sujet parlant et qu’il avait voulu dire qu’il est immotivé, c’est-à-dire
arbitraire par rapport au signifié, avec lequel il n’a aucune attache naturelle dans la réalité
7
.
Selon S. Ullmann
8
, la conventionnalité et la motivation sont des traits synchroniques,
dépendant de la transparence ou opacité des mots pour une communauté linguistique
6
Mathesius, V.: Čeština a obecný jazykozpyt (Příspěvek k strukturálnímu rozboru zásoby slovní). Prague 1947, pp.
175–184.
7
Saussure, F. de: op. cit. 101.
8
Ullmann, S.: Précis de sémantique française. Berne 1952, p. 103. Le même auteur a explicité son point de vue
dans plusieurs articles, dont Word-Form and Word-Meaning. Archivum Linguisticum, Volume 1, 1949 et Les
tâches de la sémantique descriptive en français. Bulletin de la Société de linguistique de Paris, Tome 48, 1952,
fasc. 1, nous fournissent maints exemples pour l’anglais et pour le français.
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donnée. Si l’on travaille sur le plan diachronique, deux grandes tendances apparaissent: la
perte de la motivation (par ex. changements phonétiques, divergences sémantiques, désué-
tude des éléments des mots composés etc.) et l’acquisition de la motivation (par ex. par
l’action de l’étymologie populaire). Chaque langue représente, divise et interprète la réalité
de sa propre manière. Dans les conditions normales, le sens n’est jamais purement conven-
tionnel, même s’il peut contenir des éléments conventionnels («hypostatisation» des abs-
tractions élevées comme beauté, vérité, vie contre laquelle luttait par ex. l’école de
Korzybski). Le signifiant est dans une position tout à fait différente. La conventionnalité est
attribuée surtout, même si non exclusivement, aux signifiants.
S. Ullmann oppose le type des mots arbitraires aux mots motivés. Il définit ces derniers
comme les mots dont la forme n’est pas purement fortuite aux yeux du sujet parlant. Il
discerne trois ordres de faits susceptibles d’expliquer la structure du mot:
a) motivation phonique (piailler est motivé parce que les sons imitent l’impression
auditive qui constitue le sens du mot);
b) motivation morphologique (chanteur est motivé parce qu’il existe en français un
verbe chanter d’une part et un suffixe -eur de l’autre, à l’aide duquel on forme des noms
d’agents). Au point de vue synchronique, tout dérivé préfixal et suffixal est motivé pourvu
qu’il soit senti comme tel;
c) motivation sémantique (mouche au sens d’espion est motivé par une sorte d’analogie
entre l’insecte et l’espion – c’est une transposition métaphorique qui fournit le lien). Le fait
que le nom de l’insecte est immotivé n’a rien à faire avec l’analyse du nom de l’espion.
À peu près la même distinction est faite par W. von Wartburg
9
dans ses Problèmes et
méthodes de la linguistique. W. von Wartburg note que de nombreux mots tombent, au
cours de l’histoire, de la classe des onomatopées soit à la classe des mots motivés par leur
structure morphologique ou par leur valeur sémantique, soit à la classe des mots arbitraires
ou «opaques». Les données empiriques nous faisant défaut, le linguiste allemand rejette la
question si tous les mots ne reposent pas originellement sur une base onomatopéique.
Dans la linguistique tchèque, le problème de la motivation a été traité par M. Dokulil qui
consacre tout un chapitre à la motivation dans son livre sur la formation des mots en
tchèque
10
. Il retient la division de la motivation en trois espèces (acoustique, morphologi-
que et sémantique), distinguant la motivation acoustique d’un côté et les motivations
morphologique et sémantique de l’autre. Il voit une autre grande différence entre la
motivation morphologique et sémantique: cette dernière demeure toujours dans le cadre du
même mot. Un mot n’est pas motivé par un autre, mais une acception du mot est motivée
par une autre.
Le même travail, mais pour les locutions tchèques, a été effectué par Jaroslav Kuchař.
Selon cet auteur, il y a, en tchèque et dans les langues de son milieu culturel, des conditions
pour trois types fondamentaux des locutions motivées, concrètement (1) la création des
mots, (2) la création des locutions et, finalement, (3) la création des significations des
mots
11
.
9
Wartburg, W. von: Problèmes et méthodes de la linguistique. Paris 1963, pp. 139–140.
10
Dokulil, M.: Tvoření slov v češtině 1. Teorie odvozování slov. Prague 1962, pp. 103–117.
11
Kuchař, J.: Základní rysy struktur pojmenování. Slovo a slovesnost 24, 1963, pp. 105–113.
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Contre les classifications élaborées par Ullmann et Wartburg, nous pourrions faire
quelques objections. Surtout, le lexique ne se divise pas en mots arbitraires et motivés.
Même la plupart des mots que nous allons appeler motivés sont arbitraires. Cependant, leur
arbitrarité ne leur empêche pas d’être motivés. En plus, en admettant l’existence des
phénomènes comme le diagramme linguistique
12
, le morphosymbolisme et l’iconicité de
l’intonation
13
, nous aurions besoin d’une quatrième catégorie.
Dans notre article, nous retenons la division de la motivation en trois catégories. Nous
distinguerons une motivation directe et une motivation relative (dans un sens un peu
différent de celui qui est attribué à ces termes par F. de Saussure). Seule, la motivation
directe fournit l’information sur l’objet désigné. Les motivations morphologique et séman-
tique n’expliquent pas les composants ultimes des mots, elles sont donc toujours relatives.
Nous proposons la classification suivante de la motivation:
1) Motivation directe (onomatopées, mots expressifs, phonosymbolisme, morphosym-
bolisme, iconicité des traits suprasegmentaux).
2) Motivation relative:
– morphologique (mots transparents: dérivés, mots composés, certains noms propres,
autres mots remotivés par étymologie populaire);
– sémantique (transpositions sémantiques: métaphores, métonymies etc).
JE JAZYKOVÝ ZNAK MOTIVOVÁN?
Résumé
Problém motivovanosti jazykového znaku nepřestává přitahovat pozornost mnoha ja-
zykovědců. Arbitrárnost znaku je nejdůležitějším principem jazyka považovaného za sé-
miotický systém. I zastánci tohoto principu však bez paradoxu hovoří o motivovanosti
velké části slovní zásoby. V příspěvku vysvětlujeme rozdíl mezi oběma termíny a popisuje-
me, jakým způsobem se k jazyku vztahují.
Bylo představeno několik klasifikací motivovanosti. Obvykle se rozlišuje motivovanost
fonetická, morfologická a sémantická. Některé klasifikace vydělují fonetickou motivova-
nost jako jedinou, která může slovo motivovat přímo. Navrhujeme rozlišovat mezi motivo-
vaností přímou (která tradičně zahrnuje fonosymbolismus, ale také morfosymbolismus,
ikoničnost jazyka) a motivovaností relativní. Tato by zahrnovala motivovanost morfologic-
kou (slova odvozená a složená, vlastní jména a všechna slova remotivovaná) a motivova-
nost sémantickou (různé sémantické transpozice jako metafory, metonymie apod.).
12
Šabršula, J.: Signe linguistique dans la prose et dans la poésie. Acta Universitatis Carolinae – Romanistica
Pragensia VII., 1971.
13
Hagège, C.: L’homme de paroles. Contribution linguistique aux sciences humaines. Paris 1985, pp. 129–165.
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IS THE LINGUISTIC SIGN MOTIVATED?
Summary
The problem of the motivation of the linguistic sign continues to attract the attention of
many linguists. The arbitrariness of the sign is the most important principle of the language
viewed as a semiotic system. However, even the advocates of this principle speak, without
any paradox, about the motivation of a great part of words. In the paper, we explain the
difference between the two terms and the way they apply to the language.
Several classifications of the motivation have been proposed. Usually, they distinguish
between phonetic, morphologic and semantic motivation. Some of them put the phonetic
motivation aside as the only one that can motivate the word directly. We propose to
distinguish between the direct motivation (traditionally sound symbolism, but also mor-
pho-symbolism, iconic features of the language) and the relative motivation. The latter
would include the morphological motivation (derived and composed words, certain proper
names and all the re-motivated words) and the semantic motivation (semantic transposi-
tions as metaphors, metonymies etc.).
Jan Holeš
Katedra romanistiky FF UP
Křížkovského 10
771 80 OLOMOUC
République Tchèque

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