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C'était une journée d'automne.

J'étais assis dans la cuisine en train de déguster une soupe à

l'oignon, la première de la saison. Le ciel était couvert de nuages; pas un seul innocent petit rayon de

soleil n'arrivait à transpercer l'immense couche nébuleuse enveloppante, laquelle était pour moi

synonyme de drap de l'ennui. Ma soupe à l'oignon avalée jusqu'à la dernière goutte, je me dirigeai vers

le salon et j'allumai la télévision pour m'informer des prévisions météorologiques de la fin de semaine.

Quelle horreur! De la pluie et de la grêle. Je zappais les postes de mon téléviseur lorsqu'on sonna à la

porte. C'était mes nouveaux voisins :

«Monsieur Fabien Pyromad, laissez-nous le plaisir de nous présenter. Je m'appelle Gaston Fatal et voici

ma femme Stéphanette Malaimé. Nous sommes vos nouveaux voisins. Nous venons d'emménager en

face de chez vous, au numéro 13.

− Enchanté. Mais dites-moi, M. Fatal, comment avez-vous su que je m'appelle Fabien Pyromad?

− Oh, vous savez, chez monsieur, je crois que de nos jours seuls les animaux sont à l'abri de la

révélation. Voyez mon chat par exemple. Je suis certain que ce cher Griffin sait beaucoup plus

de choses sur moi que je n'en sais sur lui. Sachez qu'avoir un animal, c'est comme avoir un

agent de la Stasi chez soi. En ce qui vous concerne, c'est le maire de Bizaville qui m'a donné

votre nom.

− Je trouve votre comparaison chat-Stasi un peu tirée par les cheveux, M. Fatal. Toutefois, je dois

admettre que vous faites preuve d'un bon sens de l'humour, chose que j'apprécie énormément

chez les gens. Soyez donc les bienvenus à Bizaville! »

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Et mes deux voisins repartirent chez eux. Pendant qu'ils traversaient la rue, leur chat noir tourna sa tête

vers ma maison et je tombai subitement dans les pommes.

Je me réveillai quelques minutes plus tard, allongé dans le vestibule. Ce petit incident n'était pas le

premier. Mon médecin m'avait prescrit il y a trois mois des pilules anti-épuisement, tant il m'arrivait de

rentrer quasi épuisé du boulot. Ayant repris contact avec la réalité, je me résolus d'aller au lit.

À trois heures du matin, un bruit de sirène me tira de mon sommeil. J'ouvris lentement les yeux et, à ma

grande surprise, je réalisai que je me trouvais non pas allongé dans mon lit douillet mais bien

recroquevillé dans mon garage! Encore eus-je dû être victime de mon somnambulisme habituel. Je

remontai en vitesse dans ma chambre, enfilai ma robe de chambre et chaussai mes pantoufles. Je

descendis alors dans la rue pour voir ce qu'il se passait. Saperlipopette! La maison numéro 17 était en

feu! Je courus sans attendre une seconde de plus vers les pompiers. Ces derniers m'informèrent avec

regret qu'aucun des résidents n'avait survécu à l'incendie. Seul un chat, le chat noir de M. Fatal, avait

survécu. Justement, alors que je restais debout perplexe sur le trottoir en face de la maison brûlée, le

chat noir sortit des méandres de la décrépitude et me fixa en miaulant. Son regard avait quelque chose

de bien étrange. Ce n'était qu'un chat noir qui miaulait, mais j'avais l'impression qu'il voulait me

communiquer un message. Et ce message, bien que je ne pus le décrypter, m'inspirait de l'angoisse, de

la répulsion, de la haine et surtout, de la vengeance. M. Fatal et Mme Malaimé accoururent.

« Griffin! Tu es allé beaucoup trop loin cette fois-ci!, s'exclama M. Fatal

− Mon pauvre petit minet! Tu aurais pu mourir dans cet incendie!, ajouta Mme Malaimé »

Et c'est ainsi que le chat noir repartit chez lui avec ses deux parents. Les causes de l'incendie n'ont

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jamais été trouvées. Certains ont cependant soulevé l'hypothèse de pyromanie.

Je me réveillai le lendemain à 9h sous un ciel gris et répugnant. Après le petit déjeuner, j'allai visiter

mes voisins logés au numéro 13. Ceux-ci m'exprimèrent leur grande désolation à l'endroit de l'incendie

de la veille, et me jurèrent qu'ils n'hésiteraient pas à dénoncer à la police la première personne

soupçonnée pyromane. Le soir venu, je m'assis dans mon salon près de la fenêtre, prêt à dénicher un

pyromane. Mais je ne pus contenir mes efforts. Il était minuit lorsque je m'effondrai sur le plancher,

pris par l'épuisement.

En ouvrant les yeux, je constatai que je me trouvais allongé sur un lit dans un hôpital psychiatrique. À

mes côtés se tenait debout M. Fatal accompagné du chat noir.

« Eh bien, M. Pyromad! Comme ça vous vous amusez à mettre le feu aux maisons, n'est-ce pas?

− Moi?! Voyons, il doit y avoir une erreur. Je n'ai jamais mis le pied dehors la nuit passée.

− Ah bon? Et comment expliquez-vous alors que votre voisin du numéro 14 vous ait aperçu, les

deux dernières nuits, en train d'errer près des deux maisons qui ont brûlé?

− Ce n'est pas moi le pyromane, nom d'une pipe! Le pyromane, c'est votre vieux laid. Enfin, je

veux dire, votre chat noir!

− N'insultez jamais Griffin, espèce de psychopathe dévergondé! Votre maison est ici, à l'hôpital

Douglas. Ma femme et moi allons passer une nuit blanche à vos côtés afin d'avoir la certitude

que vous serez soigné comme se doivent d'être les psychopathes tels que vous! »

Quelle injustice! Non seulement me prit-on pour un fou, mais en plus j'étais condamné à occuper la

place qui était réservée à un autre : au vieux laid! Au vrai pyromane maléfique! Mais les autorités

avaient de quoi être convaincues de ma culpabilité. La nuit où M. Fatal et Mme Malaimé passèrent une

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nuit blanche à mon chevet, accompagnés de leur VIEUX LAID, aucune maison ne brûla. Le

surlendemain, M. Fatal et Mme Malaimé rentrèrent chez eux avec leur vieux laid. Plusieurs jours

s'écoulèrent sans aucun incident. Une semaine plus tard, on me réveilla au beau milieu de la nuit pour

m'apprendre que deux autres maisons étaient passées au feu, et que mes voisins s'étaient alliés pour

prouver mon innocence. On me laissa donc rentrer chez moi.

Lorsque j'approchai ma maison, je vis le chat noir assis sur le perron. Rempli d'une rage sans précédent

et d'un désir de vengeance bouillonnant au fond de moi, je sortis un canif de la poche arrière de mon

pantalon et l'enfonçai impunément dans le corps du chat noir en m'écriant : « Je te tue, VIEUX

LAID! ».

À partir de ce jour, plus aucune maison ne brûla.