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Curiosités étymologiques

Étonnants changements de sens : à la recherche de l’étymologie perdue GAÉTAN SAINT-PIERRE

Les mots qui sont passés du latin au français n’ont pas subi que des variations phonétiques plus ou moins

importantes ; ils ont parfois connu aussi de surprenants changements de sens (restriction ou élargissement du sens, sens figuré ou expressif qui a éliminé le sens premier, glissement de sens, etc.) qui contribuent eux aussi à occulter la motivation étymologique du mot. Qui, par exemple, voit aujourd’hui dans étonner l’effet du tonnerre,

dans rival une rive, et dans remords une morsure ? Pourtant, ce lien existe

...

par l’étymologie.

En effet, le verbe étonner vient du latin populaire extonare, « frapper du tonnerre ». Au XI e siècle, estoner a un sens beaucoup plus fort qu’aujourd’hui : « causer une violente commotion » (comme le tonnerre qui éclate), « frapper de stupeur » et même « foudroyer » (le mot tonnerre exprimant non seulement le bruit de la foudre, mais aussi, par extension, la foudre elle-même). Le mot, qui a perdu sa motivation, a un sens moderne considérablement affaibli : « causer une surprise ». Quant au mot rival, il a été emprunté au XV e siècle au latin rivalis « rival », lui-même dérivé de rivaux « riverains ». Ces riverains, qui font usage du même cours d’eau (latin rivus), se trouvent ainsi en situation de concurrence, d’où, par analogie, l’idée de lutte, de compétition (notamment en amour), de rivalité. Le mot remords, enfin, est dérivé du verbe remordre (du latin remordere). Remordre signifie bien sûr « mordre de nouveau » ou « mordre en retour », mais il est surtout utilisé au sens moral de « ronger par le regret, faire souffrir d’avoir mal agi ». Le remords (remors XII e ), c’est donc une sorte de morsure de la conscience. Ajoutons que si remordre a donné remords, mordre a aussi fourni sa part de dérivés : mors (pièce du harnais d’un cheval), morceau (morsel au XII e ), morceler et évidemment morsure. Les mots étonner, rival et remords ont une caractéristique commune assez remarquable : ils évoquent tous en français moderne quelque chose de plutôt abstrait (de l’ordre de l’émotion ou des rapports humains), mais ils remontent étymologiquement à une réalité très concrète, à un sens d’origine qui s’est peu à peu perdu. On pourrait en dire autant du mot connivence (1539), qui ramène au verbe latin connivere « cligner des yeux, fermer les yeux », d’où, au sens figuré, la complicité, l’indulgence coupable, l’accord tacite ; et du verbe échapper (escaper, fin XI e ), du latin populaire excappare, qui signifie littéralement « sortir de la chape (enlever son manteau) en l’abandonnant à ses poursuivants », donc s’enfuir, se sauver.

On assiste parfois à des déplacements de sens tellement

étonnants qu’on pourrait parler de bizarreries

... étymologiques : le mot formidable, qui signifie aujourd’hui « sensationnel, extraordinaire », vient du latin formidabilis, du verbe formidare « craindre, redouter » ; selon le sens d’origine, un guerrier formidable est un guerrier « redoutable » ou même « effrayant ». De même, le travail (latin tripalium), c’est étymologiquement la « torture » et travailler, c’est « torturer, faire souffrir » ; être bilingue (emprunté au latin bilinguis), c’est, au XIIIe siècle, être un « menteur », quelqu’un qui tient deux discours selon qu’il est en privé ou en public ; et l’hypocrite (du latin hypocrita, du grec hupokritês), c’est, au XIIe siècle, un « acteur », un « mime » (et par extension un imposteur), tandis que l’hypocrisie est le « jeu de l’acteur ».

De bouge à budget : les voyages d’un petit sac de cuir

Curieuse aventure que celle du mot bouge, dont le sens étymologique est depuis près de quatre siècles sorti de l’usage. Bouge (fin XII e ) vient du mot bulga, « bourse de cuir », emprunt latinisé au gaulois. Une bouge (nom féminin dans son sens d’origine), c’est, en ancien français, un sac, une bourse ou une « valise » de cuir, bref, une sorte de besace. Le diminutif bougette, « petite bourse, sacoche de cuir portée en voyage », attesté lui aussi à la fin du XII e siècle, est également disparu depuis fort longtemps. Toutefois, bougette est emprunté par l’anglais au XV e siècle et, prononcé [boudgett’], il devient budget. En anglais, le mot budget désigne d’abord, comme le mot français bougette, une « bourse » ou une « cassette », puis il désigne plus spécialement le « sac du trésorier », et enfin, « l’état annuel des finances publiques ». Le mot revient en français, sous la forme anglaise de budget, en 1764. En résumé, le mot budget est un emprunt à l’anglais qui l’avait pris à l’ancien français bougette, diminutif de bouge, lequel vient du latin bulga, mot d’origine gauloise !

De la grève de sable à la grève générale

Le mot grève (milieu XII e ) au sens de « plage de sable » ou de « terrain plat situé au bord d’un cours d’eau ou de la mer » descend du latin populaire grava « sable, gravier », mot d’origine gauloise. Du mot grève provient, dès le milieu du XIII e siècle, le nom de la place de Grève, située au bord de la Seine à Paris (aujourd’hui place de l’Hôtel-de-Ville), où longtemps ont eu lieu les exécutions et où, dès le début du XIX e siècle, les ouvriers sans travail avaient l’habitude de se réunir dans l’espoir d’être embauchés. C’est pourquoi être en grève a le sens (jusqu’en 1845 environ) d’« attendre de l’ouvrage sur la place de Grève » ou de « chercher du travail ». C’est vers 1845-1850 qu’on assiste à un glissement de sens de grève « absence de travail » à grève « cessation concertée et collective du travail ». C’est à la même époque qu’apparaît le mot gréviste dans le sens de

« personne qui prend part à une grève ». De la grève de sable à la grève illimitée

Les grévistes de mai 1968

De la grève de sable à la grève générale Le mot grève (milieu XII ) au

... avaient bien raison (du moins étymologiquement) d’écrire sur les murs : « Sous les pavés, la plage ».

Compagnon, commère & cie : à propos du préfixe com-

Le préfixe com- et ses variantes con- et co- viennent de la préposition latine cum, qui signifie « avec » et marque généralement la simultanéité ou l’égalité. Com-, con- et co- entrent, en français moderne, dans la formation de plusieurs mots (codétenu, coéquipier, colocataire, colistier, copilote, etc.) et figurent également dans un très grand nombre d’emprunts au latin comme collaborer (de co « avec » et laborare « travailler »), commémorer, complaire, concourir, confiance et correspondre. Certains de ces mots en com- ont une étymologie surprenante, parfois même amusante. Le mot compagnon (compainz, fin XI e ), par exemple, vient du latin populaire companio, onis (composé de cum « avec » et de panis « pain »), qui signifie au sens propre « celui qui mange son pain avec », puis « celui qui partage ses activités avec quelqu’un ». Le mot compagnie (fin XI e ), comme dans « tenir compagnie », a la même origine, alors que le féminin compagne (XII e ) et le verbe accompagner (XII e ) ont été formés sur l’ancien français compain. Quant au terme familier copain, qui rappelle étonnamment le sens étymologique du mot, c’est la forme dénasalisée (com > co) de compain apparue au milieu du XIX e siècle, mais qui ne s’est imposée qu’au XX e siècle. En sont dérivés le féminin copine (fin XIX e ), le verbe copiner (début XX e ) et le nom copinage (vers 1960) dans le sens qu’on lui connaît de « favoritisme au profit des amis en affaires ou en politique ».

On a, par ailleurs, beaucoup de mal à imaginer que le mot commère et son parallèle compère, tous deux adaptés au XII e siècle du latin ecclésiastique, ont un sens d’origine très éloigné du sens actuel : la commère (du latin commater « mère avec ») et le compère (du latin compater « père avec »), ce sont, au Moyen-Âge, la « marraine » et le « parrain » d’un enfant, et le commérage (commeraige, milieu XVI e ), c’est originellement le « baptême ». Les trois mots ont connu une évolution de sens assez remarquable qui témoigne bien des préjugés sociaux et sexistes qui imprègnent la langue. Compère est devenu un terme (vieilli) d’amitié dans la langue familière et a pris le sens de « camarade », « ami » ou « complice », alors que commère a vite pris une valeur péjorative, celle de « personne bavarde », de « femme qui colporte toutes les nouvelles ». Commérage a suivi la même évolution sémantique que commère et désigne des propos de commère, du bavardage, des ragots. Le mot, même s’il constitue un jugement négatif à l’égard du « bavardage des femmes », s’applique aussi à une personne de sexe masculin.

Mentionnons enfin, après compagnon et commère, deux mots en com-/con- qui véhiculent l’idée de « souffrir avec » : compatir et condoléances. Compatir (XVI e ) est un emprunt au bas latin compati, de cum « avec » et pati « pâtir, souffrir ». Compatir, au sens étymologique, c’est « prendre part à la souffrance de l’autre ». Quant aux condoléances qu’on présente à quelqu’un à l’occasion d’un deuil, le mot est dérivé (milieu XV e ) de l’ancien verbe condouloir, « s’affliger avec », du latin ecclésiastique condolere, de cum et dolere « souffrir ».

Satellite et planète : un garde du corps et un vagabond

Il arrive qu’un sens figuré et spécialisé, apparu tardivement dans la langue savante, efface tout à fait le sens originel du mot en latin. Le mot satellite est un bon exemple de ce phénomène. Satellite (XIII e ) est un emprunt

au latin satelles, satellitis, qui signifie « garde du corps » et « acolyte ». Ce mot, d’usage plutôt recherché, conserve longtemps un sens assez proche du sens primitif et désigne un homme de main, un homme aux gages d’un chef et qui exécute ses ordres. Ce n’est qu’au XVII e siècle que satellite, employé comme terme d’astronomie, prend le sens qu’on lui connaît d’« astre gravitant autour d’une planète » : un garde du corps céleste, en somme. Quant à la planète, c’est étymologiquement une sorte de « vagabond ». Planète (début XII e ) est un emprunt au bas latin planeta, nom désignant une étoile mobile. Le mot latin vient du grec planêtês dans planêtês asteres, qui désigne les astres en mouvement, les étoiles « errantes » par opposition aux astres (apparemment) fixes. Ajoutons, pour rester dans les métaphores d’astronome, que le mot comète (milieu XII e ) est emprunté au latin cometa, lui-même emprunté au grec komêtês, qui signifie « chevelu ». La comète apparaît, en effet, avec sa traînée lumineuse (appelée « chevelure »), comme un astre « chevelu ».

au latin satelles , satellitis , qui signifie « garde du corps » et « acolyter [1] « piller », issu du francique raubôn . Dérober signifie d’abord « dépouiller, piller » – jusqu’au XVI siècle – , puis acquiert le sens de « prendre furtivement », de « s’emparer avec adresse ». À partir du XVI siècle, le mot développera d’autres sens contextuels, généralement en lien avec l’idée d’« enlever, soustraire » ou celle de « secret, cachette ». Ainsi, dérober signifie parfois « cacher, masquer, soustraire à la vue », en particulier lorsqu’il est utili sé, au participe passé, comme adjectif ( une porte dérobée ). La forme pronominale se dérober à signifie d’abord « éviter d’être vu ou pris, se cacher », puis, au sens figuré, « échapper à quelque chose, se soustraire, s’esquiver » ( se dérober à ses obligations ). On trouve les mêmes sens dans la locution à la dérobée (milieu XVI ), signifiant « en cachette, furtivement » ( observer à la dérobée ), et dans dérobade (de à la dérobade , fin XVI ), « échappatoire », tous deux dérivés de dérober . Signalons enfin que le mot robe , après avoir connu une évolution sémantique de « butin » à « vêtement », a aussi pris d’autres sens par analogie avec celui de « vêtement », notamment le sens d’« enveloppe de certains fruits et légumes ». Le dérivé enrober a subi la même évolution. Enrober (de en et robe , XIII ) signifie à l’origine « vêtir, 3 " id="pdf-obj-2-39" src="pdf-obj-2-39.jpg">

Déguisez-vous

...

à votre guise

Quel est le lien entre le mot guise (dans à ta guise, par exemple) et le verbe déguiser ? Le nom féminin guise (milieu XI e ), qu’on trouve en français moderne uniquement dans les locutions à ma (ta, sa, votre) guise et en guise de, vient du germanique wisa « manière, façon ». Le mot, d’abord attesté sous la forme wise à la fin du X e siècle, a connu une évolution phonétique du [w] initial en [g] : wise > guise. En français, guise conserve un lien avec le sens étymologique de « manière ». Ainsi, la locution en guise de (milieu XI e ) signifie « en manière de »

et la locution à ma (ta,

sa...)

guise (fin XII e ) veut dire « selon mon goût, à ta façon ».

C’est le même guise qu’on retrouve dans déguiser (soi desguiser, milieu XII e ), formé du préfixe de négation dé- et de guise « manière d’être » avec le suffixe verbal er. Se déguiser, c’est, étymologiquement, « sortir de sa guise, de sa manière d’être ». Le mot est employé dans le sens de « vêtir quelqu’un pour le rendre méconnaissable » (en particulier pour les mascarades), puis, par extension, dans celui de « modifier pour tromper » (déguiser sa voix) ou de « dissimuler, cacher sous des apparences trompeuses » (déguiser les faits, la vérité). Déguisement (fin XII e ), seul dérivé de déguiser, désigne d’abord « l’action de déguiser » (sens devenu rare), puis « le costume qui sert à déguiser ».

De robe à dérober, sans dérobade

S’il existe un lien entre la robe, vêtement féminin, et l’action de dérober « voler », cela tient au fait que robe avait à l’origine un sens tout différent de celui qu’on lui donne aujourd’hui. Robe (XII e ) vient du germanique rauba, signifiant « butin ». En ancien français, le mot a le sens de « butin » et parfois de « vol, pillage », comme en témoigne l’ancien verbe rober « piller ». Mais, dès le XII e siècle, le mot robe désigne aussi, par glissements de sens successifs, le vêtement dont on a dépouillé l’ennemi (le vêtement pris comme butin), puis un vêtement,

tout simplement.

Même si le sens étymologique de robe « butin » s’est progressivement effacé, il s’est toutefois conservé dans le verbe dérober. Dérober (desrober, fin XII e ) est dérivé, par ajout du préfixe dé-, de l’ancien verbe rober[1] « piller », issu du francique raubôn. Dérober signifie d’abord « dépouiller, piller » – jusqu’au XVI e siècle , puis acquiert le sens de « prendre furtivement », de « s’emparer avec adresse ». À partir du XVI e siècle, le mot développera d’autres sens contextuels, généralement en lien avec l’idée d’« enlever, soustraire » ou celle de « secret, cachette ». Ainsi, dérober signifie parfois « cacher, masquer, soustraire à la vue », en particulier lorsqu’il est utilisé, au participe passé, comme adjectif (une porte dérobée). La forme pronominale se dérober à signifie d’abord « éviter d’être vu ou pris, se cacher », puis, au sens figuré, « échapper à quelque chose, se soustraire, s’esquiver » (se dérober à ses obligations). On trouve les mêmes sens dans la locution à la dérobée (milieu XVI e ), signifiant « en cachette, furtivement » (observer à la dérobée), et dans dérobade (de à la dérobade, fin XVI e ), « échappatoire », tous deux dérivés de dérober.

Signalons enfin que le mot robe, après avoir connu une évolution sémantique de « butin » à « vêtement », a aussi pris d’autres sens par analogie avec celui de « vêtement », notamment le sens d’« enveloppe de certains fruits et légumes ». Le dérivé enrober a subi la même évolution. Enrober (de en et robe, XIII e ) signifie à l’origine « vêtir,

fournir des vêtements ». Le verbe est repris, au XIX e siècle, dans le sens que l’on connaît de « recouvrir un produit d’une enveloppe qui protège ou garnit » (des bonbons enrobés de chocolat) et, plus tard, dans le sens figuré d’« envelopper un propos, une critique, de manière à l’adoucir ». Enrobage (XIX e ) et enrobeuse (milieu XX e , « machine servant à enrober les bonbons ») sont des dérivés d’enrober.

Toupet et toupie : « c’est le top ! »

Toupet et toupie : voici deux mots arrivés au français par des chemins différents, mais venant chacun du mot germanique top, « sommet, pointe ».

Toupet (XII e ) est le diminutif de l’ancien français top (ou toup) signifiant « touffe de cheveux », mot issu du francique top. Toupet conserve bien sûr un lien avec l’idée de « sommet, pointe », puisqu’il désigne une touffe de cheveux relevée au sommet de la tête. Ce n’est qu’au début du XIX e siècle qu’apparaît le sens figuré d’« audace, effronterie » : il ne manque pas de toupet, celui-là ! Le mot toupie (topoie, début XIII e ), pour sa part, est issu de l’anglo-normand[2] topet, diminutif de l’anglais top « pointe, sommet », rattaché, comme l’ancien français top ou toup, au francique top. L’anglo-normand topet, qui allait aboutir à toupie, garde le sens étymologique de top, le mot désignant déjà un jouet en forme de poire que l’on fait tourner sur sa pointe.

Quant au mot anglais top, issu comme l’ancien français top (toup) du francique top, il a été réemprunté à l’anglais au cours des années 1960-1970 dans le sens de « du plus haut niveau » ou de « ce qu’il y a de mieux » :

top secret, top niveau, top-modèle, être au top. Bref, le top du top !

Le phénomène des doublets

On trouve, en français, deux catégories de mots provenant du latin : les mots héréditaires, issus du latin parlé et populaire, qui ont connu au cours des siècles une lente transformation, une importante usure phonétique ; et les emprunts savants, des mots pris tels quels dans le latin écrit et « adaptés » en français en ne modifiant généralement que leur finale. Souvent, les mots empruntés doublent des mots héréditaires qui tirent leur origine du même mot latin. Ainsi le mot hôpital (XII e ), emprunté au latin hospitalis dont il « copie » la forme , double le mot hôtel issu du même mot latin, mais dont l’usage est déjà attesté au moins un siècle plus tôt. De la même manière, sacrement (XII e ), calqué sur le latin sacramentum, vient doubler serment (IX e ). Ce sont des doublets étymologiques.

Entre deux chaises à la cathédrale

Si la parenté étymologique entre les mots aigre et âcre, écouter et ausculter ou hôtel et hôpital est facile à saisir, on ne peut en dire autant de tous les doublets. Ainsi, on peut légitimement se demander quel lien peut bien exister entre les mots chaire, chaise et cathédrale. Le lien, ici, c’est l’idée de « siège ». Le mot chaire (chaiere, XI e ) résulte de l’évolution du latin cathedra « siège à dossier », mot lui-même emprunté au grec kathedra. Quant à chaise (fin XIV e ), c’est tout simplement une variante dialectale de chaire ; de fait, les deux mots chaire et chaise ont longtemps désigné le même objet, soit un siège à dossier. Ce n’est qu’au début du XVII e siècle que chaise supplante définitivement son concurrent et conserve de manière exclusive le sens de « siège ». Parallèlement, le mot chaire (à l’origine du mot anglais chair) se spécialise dans le sens de « siège honorifique d’un personnage important », puis dans celui de « tribune élevée de laquelle le prêtre s’adresse aux fidèles » (monter en chaire), et enfin, dans celui de « poste d’un professeur à l’université » (une chaire de droit). Quel rapport alors avec une cathédrale ? Ce rapport, c’est encore le « siège » ! Le nom féminin cathédrale (XVII e , « église épiscopale » ) vient de l’adjectif cathédral (fin XII e ), emprunté au latin médiéval cathedralis « relatif au siège de l’autorité épiscopale », dérivé de cathedra « siège ». La cathédrale, abréviation d’église cathédrale (comme capitale vient de ville capitale), c’est l’église « siège » de l’autorité de l’évêque. En somme, le mot latin cathedra a donné naissance à deux mots populaires, chaire et chaise, dans lesquels on a du mal à reconnaître le mot d’origine, et au mot savant cathédrale.

Gaine, vagin et vanille : histoire d’un doublet triplet

Le mot gaine (XIII e ) vient de l’évolution du latin vagina, mot prononcé en [w], puis, sous l’influence du germanique, en [gw] et enfin en [g]. En latin, vagina signifie « fourreau d’une arme, étui », sens qu’on retrouve

dans gaine[1] puis dans ses dérivés dégainer (« tirer une arme de son fourreau ») et

rengainer...

Mais il arrive

aussi à l’occasion que le mot latin désigne par analogie le sexe féminin. Quant à vagin, c’est un emprunt savant,

fait au milieu du XVII e siècle, au latin vagina sous la forme francisée vagin, mot qui désigne, par analogie et euphémisme, le conduit musculaire (« la gaine ») qui, chez la femme, s’étend de l’utérus à la vulve. Gaine (par

voie populaire) et vagin (par voie savante) forment donc un doublet

auquel on pourrait ajouter le mot vanille,

... de même origine, mais arrivé en français par un troisième chemin. Vanille (fin XVII e ) vient, en effet, de

l’espagnol vainilla « petite gaine », diminutif de vaina, issu également du latin vagina. Le mot a d’abord désigné la gousse du vanillier, d’où le lien avec gaine.

Singulier sanglier !

Le sanglier, c’est ce porc sauvage au corps robuste qui vit dans les régions boisées. Contrairement au porc domestique, le sanglier vit seul, d’où son nom. Le mot sanglier (sengler fin XI e , senglier milieu XII e et sanglier fin XIII e ) est issu de l’évolution phonétique du latin singularis (porcus) « porc qui vit seul », de singularis « isolé, solitaire » et porcus « porc ». Non seulement le mot singularis a-t-il connu des transformations qui le rendent quasi méconnaissable dans sanglier, mais de plus l’adjectif est devenu nom et a, par le fait même, éliminé le nom porcus. Porc sanglier est encore employé au XVI e siècle ; par la suite, on dit simplement sanglier. Quant à l’adjectif singulier (fin XIII e ), emprunt savant au latin singularis, il garde à peu près son sens

d’origine dans singulier (opposé à pluriel) ou dans combat

singulier...,

mais il prend peu à peu le sens de

« unique en son genre, différent des autres, original, étrange ». Fait singulier, le mot truie (XII e ) résulte également de l’élimination du nom porcus par l’adjectif qu’on lui accolait en latin dans porcus troianus « porc de Troie ». On aura compris que le mot truie nous vient d’une analogie plaisante entre la femelle du porc remplie de petits cochons et le cheval de Troie. Porcus troianus, transformé en troia, est devenu truie en français. Quant au mot porcus, bien qu’évincé par sanglier et par truie, il a tout de même eu, outre porc, plusieurs descendants,

parmi lesquels porcherie, porcin, porcelet et pourceau.

Échec fruit du hasard

Échec et hasard sont deux mots d’origine arabe rattachés étymologiquement au domaine du jeu et introduits dans la langue française au Moyen Âge.

Le mot échec est, dès l’origine, associé au jeu d’échecs et aux pièces qui le composent. Échec (eschecs, fin XI e ) vient, par l’espagnol, du mot arabe d’origine persane shâh « roi » dans la locution shâh mat « le roi est mort », formée de l’arabo-persan shâh et du mot arabe mat « mort » (d’où échec et mat). Le mot échec désigne d’abord l’exclamation du joueur d’échecs prévenant son adversaire que son roi est menacé. Dès le XIII e siècle, le sens du mot passe de celui de situation du roi menacé (aux échecs) à celui, figuré, de « position difficile, obstacle » qu’on trouve dans les locutions faire échec ou tenir en échec, puis s’étend à celui de « revers » ou « insuccès » (une tentative vouée à l’échec). Échec a eu pour dérivés le nom échiquier (eschaquier, milieu XII e ) et l’adjectif échiqueté (XIII e ), terme de blason signifiant à l’origine « divisé en cases de différentes couleurs » (comme l’échiquier) et qui a aussi donné déchiqueter (milieu XIV e ). Chose étonnante, le verbe échouer n’a aucun lien étymologique avec échec, même si les deux mots sont aujourd’hui perçus comme parents. Échouer (XVI e ), d’origine douteuse, pourrait venir du verbe échoir, de souche latine, ou du normand escouer. Ce qu’on sait, toutefois, c’est que échouer est d’abord un terme de navigation signifiant « toucher le fond par accident ». Puis, à partir du XVII e siècle, le verbe, sous l’influence d’échec, prend le sens figuré de « ne pas réussir ».

Quant au mot hasard (hasart, XII e ), c’est un emprunt, par l’intermédiaire de l’espagnol azar, à l’arabe az-zahr signifiant proprement « le dé ». Au Moyen Âge, hasard désigne au départ le jeu de dés lui-même, et ensuite un coup favorable à ce jeu. Le mot prend, au XV e siècle, le sens de « risque, danger, péril » qu’on trouve dans les

dérivés hasarder (début XV e ) et hasardeux (milieu XVI e ) : une entreprise hasardeuse. Puis, du sens de « risque », on passe à celui d’« événement fortuit », de « coïncidence » (leur rencontre est un pur hasard), et enfin, à celui de « ce qui arrive sans raison logique », « ce qui est imprévisible » : Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (S. Mallarmé).

Turban et tulipe

Les mots turban et tulipe viennent tous deux du même mot turc d’origine persane. Voici la petite histoire d’un doublet turco-persan.

Turban (fin XV e ) vient, par l’italien turbante, du turc tülbend, lui-même issu du mot persan dûlband signifiant « turban ». En français, le mot garde le même sens et sert à nommer une coiffure masculine constituée d’une longue pièce de tissu enroulée autour de la tête. Le mot désigne aussi, par extension, une coiffure féminine (rappelant le turban oriental) à la mode au début du XIX e siècle et pendant les années 1940 en France. Le dérivé enturbanné (milieu XVII e ) est étroitement rattaché au sens premier du mot. Enfin, turban est utilisé, par analogie, pour qualifier des coquillages et des fleurs dont la forme rappelle celle du turban (un lys turban, par exemple). Or, ce sens imagé du mot turban était déjà relevé dans le turc tülbend, d’où, on va le voir maintenant, le mot tulipe. Tulipe (tulipan, début XVII e ) est un emprunt au même mot turc d’origine persane tülbend « turban », s’appliquant aussi, par métaphore, à une fleur en forme de turban, à une « (fleur) turban ». Tülbend, emprunté sous la forme tulipan, est devenu tulipe durant le premier quart du XVII e siècle, époque où la mode de la culture des tulipes commença à gagner l’Europe.

Échoppe, produits en vrac et métier de boulanger

Parmi les noms de lieux associés au commerce, on trouve, à côté de mots courants comme magasin (XIV e , de l’arabe makhâzin) et boutique (XIII e , par le provençal botica, du grec apothêkê qui a aussi donné apothicaire), le mot échoppe, d’origine néerlandaise. Échoppe (escope, XIII e ) vient du néerlandais shoppe « petite boutique ». En français, le mot conserve un sens proche du sens étymologique et désigne une baraque, une boutique ou un petit atelier (l’échoppe d’un cordonnier) sans doute avec l’influence de l’anglais shop « magasin », de même origine que le néerlandais shoppe.

Si la locution en vrac évoque aujourd’hui l’idée de « désordre » (des arguments donnés en vrac) ou de « sans

emballage » (noix en vrac), il n’en a pas toujours été ainsi. En effet, vrac (waracq, XV e ) est un emprunt au néerlandais wrac signifiant « mauvais, corrompu, avarié ». Le mot s’applique d’abord, comme adjectif, aux

harengs (du hareng vrac), désignant des harengs mal salés, gâtés, mauvais

et, par conséquent, non rangés dans

... les barriques. Le terme s’applique ensuite à diverses marchandises, et on passe alors, par glissement de sens, de l’idée de « mauvaise qualité » à celle de « pêle-mêle », « sans emballage », sans la moindre connotation dépréciative : elle achète son thé en vrac.

Quant au boulanger, dont le métier est de faire le pain et de le vendre, c’est étymologiquement quelqu’un qui fabrique des pains ronds, des « boules » de pain. Boulanger (bolengier, fin XII e ) vient, en effet, par l’intermédiaire du picard boulenc suffixé en ier, du moyen néerlandais bolle, « pain rond ».

La dérivation consiste à former des mots nouveaux par l’ajout de préfixes ou de suffixes à un mot souche (aussi appelé mot base ou radical). C’est le procédé de création lexicale à la fois le plus fécond et le plus ancien, un procédé qu’on trouve déjà en ancien français : déshonneur, empoigner, lavement, maigreur, trahison, etc. Or, il n’est pas rare qu’avec le temps, le mot souche d’un dérivé s’efface ou s’obscurcisse : soit que le lien étymologique avec le radical n’est tout simplement plus perçu, soit que ce radical est un mot d’ancien français

ou correspond à une forme disparue du mot.

Même si le lien étymologique saute aux yeux une fois mis au jour, nombreux sont les locuteurs qui ne percevront pas la parenté de déranger avec rang ou de ressasser (« repasser au sas ») avec sas. De même, estomaquer (dont

le sens d’origine est « s’irriter », « exhaler de la bile ») n’est pas toujours associé à estomac, pas plus que rouer (de coups) ne l’est au supplice de la roue ou que le mot serviette n’est perçu comme un dérivé de servir. Et rien, de nos jours, ne laisse soupçonner que le nom étang (milieu XII e ) vient du verbe estanchier (forme ancienne d’étancher) au sens d’« arrêter l’eau » : un étang, c’est étymologiquement une étendue d’eau dont les bords « retiennent l’écoulement ».

De la coquetterie, des yeux enjôleurs, des sourires émoustillants et du désarroi qui parfois s’ensuit

Les termes coquetterie, enjôler, émoustiller et désarroi ont pris, au figuré, une valeur « psychologique », et servent aujourd’hui à nommer une manière d’être, un état d’esprit ou un sentiment. Pourtant, ces quatre mots

remontent étymologiquement à des réalités très concrètes : un petit coq, une prison, le pétillement du vin et un désordre matériel.

Le mot coquetterie (milieu XVII e ) est dérivé de coquet (littéralement « petit coq »), terme désignant d’abord à l’époque, par allusion au comportement du coq dans la basse-cour, un homme qui cherche à plaire ou à séduire par son apparence, et dont le féminin coquette s’appliquait à une séductrice, à une femme qui aimait exercer son charme (comme Célimène dans Le Misanthrope). La coquetterie se définit, au XVII e siècle, comme un souci de plaire, un comportement de séduction. Le verbe coqueter (début XVII e ), dérivé vieilli de coquet, a le sens de « faire le coquet, faire la coquette » ou de « se pavaner ». Dans l’usage actuel, les mots coquet, coquette et coquetterie évoquent moins la séduction que le désir de plaire par son habillement, son élégance.

L’enjôleur et l’enjôleuse sont bien plus redoutables que le coquet et la coquette. Et pour cause. Le mot enjôleur (fin XVI e ), qui désigne un séducteur, mais aussi une personne habile à tromper, est dérivé du verbe enjôler (XIII e ), formé de en- et de geôle et signifiant proprement « mettre en geôle, emprisonner ». Dès le XVI e siècle, toutefois, enjôler prendra le sens figuré de « séduire pour mieux tromper » : l’enjôleur a le pouvoir, par ses belles paroles et ses sourires, de « captiver », d’« emprisonner » aussi bien le cœur que l’esprit de sa victime. Notons que le lien étymologique avec geôle s’est depuis longtemps estompé – masqué notamment par l’orthographe enler – et que l’adjectif enjôleur est aujourd’hui compris comme synonyme de séducteur ou d’ensorceleur.

De même, plus personne ne perçoit le rapport étymologique entre le verbe émoustiller et le pétillement du vin. Pourtant, émoustiller (amoustiller, XVI e ) est un dérivé de moustille « moût, vin nouveau », lui-même dérivé de moust (XIII e ), ancienne forme de moût qui a aussi donné moutarde (moustarde, XIII e ). Être émoustillé signifiait, à l’origine, « être mis de bonne humeur par le pétillement du vin ». Mais dès le milieu du XVIII e siècle, émoustillé prend le sens plus général de « mettre de bonne humeur, exciter » et spécialement, à notre époque, celui de « provoquer l’excitation sensuelle ». Du participe présent d’émoustiller est tiré l’adjectif émoustillant (milieu XIX e , « excitant ») : le projet n’est pas très émoustillant, elle avait une démarche émoustillante.

Le mot désarroi (milieu XV e ), qui évoque un sentiment de détresse, est issu de l’ancien français désarroyer signifiant « mettre en désordre », « plonger dans la confusion ». Désarroi est passé, au XVI e siècle, du sens de « désorganisation matérielle » à celui de « désordre psychologique », de « confusion morale ».

La mésaventure inouïe de l’ingénieur (un fieffé menteur !)

Mésaventure, inouï, ingénieur et fieffé sont tous des dérivés dont le sens étymologique s’est affaibli, déplacé ou obscurci à travers les siècles.

Malgré la parenté évidente des deux mots, mésaventure n’est pas un dérivé du mot aventure. Mésaventure (milieu XII e ) provient de l’ancien verbe mésavenir ou mésadvenir, composé du préfixe à valeur péjorative -, més- et d’avenir/advenir (« arriver, se produire »). Mais alors que l’ancien français mésavenir signifiait « se produire mal » ou « arriver malheur », son dérivé mésaventure a le sens beaucoup plus faible d’« événement fâcheux, désagréable ».

L’histoire de l’adjectif inouï illustre bien comment le sens d’origine d’un mot peut s’effacer au profit d’un autre sens, figuré celui-là. Inouï (début XVI e ) est formé du préfixe négatif in- et de ouï, participe passé du verbe ouïr « entendre ». Inouï est passé du sens littéral de « qui n’a jamais été entendu » à celui, plus abstrait, de « sans précédent », puis enfin, au sens moderne, figuré et plus fort de « extraordinaire, incroyable, invraisemblable, inconcevable » : une histoire inouïe, la violence inouïe d’une attaque.

Le mot ingénieur (milieu XVI e ), forme refaite de l’ancien français engeigneur (XIII e ), est dérivé non pas de génie mais du mot engin, qui signifiait « machine de guerre » en ancien français. Un ingénieur, c’est, au XVI e siècle, un inventeur d’engins, un constructeur de machines de guerre. Ce n’est qu’au XVIII e siècle que le mot prend le sens qu’on lui donne aujourd’hui. C’est à cette époque également que le terme génie commence à désigner l’art des ingénieurs : génie civil, génie mécanique. Notons cependant que si ingénieur ne vient pas de génie mais d’engin, le mot engin (XII e , du latin ingenium « talent, intelligence ») appartient à la même famille que génie et ingénieux.

L’adjectif fieffé est un très ancien dérivé de fief, nom donné au Moyen-Âge à un domaine concédé par un seigneur à son vassal. Fieffé (milieu XII e , participe passé de fieffer « donner un fief ») a connu une évolution de sens pour le moins inattendue. Est fieffée, au Moyen-Âge, la personne à qui on a concédé un fief, celle qui en est pourvue. À partir du XVI e siècle, on passe du sens de « qui possède un fief » à celui de « qui possède un défaut au degré le plus élevé ». Dans ce cas, fieffé[1] précède le terme qu’il vient renforcer : fieffé voleur, fieffé menteur.

Dans le panier à linge

La dérivation est un procédé de création lexicale qu’on trouve non seulement en français, mais aussi dans les langues ancêtres du français, en latin notamment. Panier et linge, voilà deux mots issus de dérivés latins dont le lien étymologique du premier avec « pain » et du second avec « lin » s’est effacé très tôt en français. Le mot panier (1170) vient du latin panarium « corbeille à pain », dérivé de panis « pain ». Dès la fin du XII e siècle, le mot entre dans l’usage avec un sens beaucoup plus général, celui de « corbeille » servant à contenir et à transporter des marchandises, des denrées, etc. Linge a connu une évolution semblable à celle de panier. Le mot linge (XII e ) est à l’origine un adjectif signifiant « fait de lin », issu du latin lineus, dérivé de linum « lin ». À partir du milieu du XIII e siècle, l’adjectif linge, devenu substantif, sert à désigner une toile de lin (plus particulièrement une chemise de lin), puis, un peu plus tard, n’importe quelle pièce de toile ou de tissu à usage domestique ou à usage vestimentaire, le lien avec « lin » n’étant ainsi plus perçu.

Dérivés de verbes disparus : achat, bal, dégât, égard, etc.

On appelle déverbaux des noms formés par la suppression du suffixe d’un verbe. La plupart des déverbaux (comme accueil ou dédain) sont formés à partir du radical de verbes toujours en usage. Mais d’autres sont dérivés de verbes disparus ou tombés dans l’oubli. Voici quelques-uns de ces déverbaux orphelins.

Le nom abri (fin XII e ) est issu de l’ancien français

abrier « mettre à couvert, à l’abri », sorti de l’usage en

français de France au cours du XVII e siècle[2] et remplacé par abriter. Le mot achat (XII e ) est le déverbal d’achater, forme ancienne d’acheter. Aguet (XI e ), qu’on retrouve au pluriel dans la locution aux aguets, vient de l’ancien verbe aguetter. Bal (XII e ) est dérivé de l’ancien français baller « danser ». Enfin, débris (XVI e ) vient de

l’ancien verbe débriser, dégât (début XIII e ) de l’ancien verbe degaster « dévaster, ravager », et égard (XII e ) de

l’ancien

verbe

esgarder

« veiller

sur ».

De la conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie (en 1066) jusqu’au XV e siècle, c’est la langue française qui exerce une influence énorme et unilatérale sur l’anglais. Signe tangible de la domination politique et culturelle de la France sur l’Angleterre, passent alors à l’anglais des milliers de mots français se rattachant aux domaines de la politique, de la féodalité, de la vie militaire, de l’Église, de la gastronomie, des arts, du vêtement, de la parure, etc. Bon nombre de ces mots ont conservé en anglais une forme proche de l’ancien français : abbey,

bargain, chief, cream, easy, foreigh (forain), forest, honest, jewel, mustard, noise, quiet, veal, etc. Il faut attendre la fin du XVII e siècle pour que commence à s’inverser ce rapport d’influence entre l’anglais et le français. Mais si l’apport des mots anglais a été plutôt tardif, il n’a, en revanche, jamais cessé d’augmenter ; et l’anglais est indiscutablement la langue qui, à ce jour, a eu l’influence la plus importante sur le vocabulaire français.

Au cours des XVIII e et XIX e siècles, le rayonnement politique, culturel et social de l’Angleterre ainsi que sa puissance économique contribuent à répandre en français de nombreux termes du vocabulaire politique et institutionnel (budget, jury, parlement), des termes techniques (paquebot, wagon), des termes sportifs (boxe, jockey, sport), des mots relatifs à la vie sociale (club, snob, touriste) et des noms d’aliments (bacon, grog, muffin). Au XX e siècle, c’est l’influence américaine surtout qui est venue relayer et amplifier ce mouvement d’emprunt. Fait assez remarquable, plusieurs de ces mots passés de l’anglais au français viennent eux-mêmes du français ou de l’ancien français.

Champion de tennis sur le court : il va y avoir du sport !

Il est assez frappant de constater que, parmi les nombreux termes anglais qui composent le vocabulaire sportif, plusieurs à commencer par le mot sport lui-même – sont des mots anglais venus de l’ancien français. Qui plus est, certains de ces mots se rattachent, à l’origine, au vocabulaire de la chevalerie et de la cour.

Tout comme l’activité qu’il désigne au sens moderne, le mot sport est un mot d’usage assez récent (1828) emprunté à la langue anglaise. Mais le mot anglais sport, forme tronquée de disport « passe-temps, amusement, récréation », a lui-même été emprunté, au XII e siècle, à l’ancien français desport « divertissement », de l’ancien verbe (se) desporter (se déporter) « s’amuser », « se divertir », « jouer ». Le mot sport, pris au sens figuré, entre dans les expressions familières (début XX e ) c’est du sport « c’est une entreprise difficile » et il va y avoir du sport « il va y avoir de l’action, de la bagarre ».

L’une des manières dont on se desportait en France, au XIV e siècle, est le jeu de paume, nommé ainsi parce que ce jeu de balle, ancêtre du tennis, se pratiquait à l’origine avec la paume[1] de la main, appelée rachete (forme ancienne de raquette), puis avec une batte[2], et enfin, avec une raquette (au XV e siècle). Le jeu de paume est adopté dès le XIV e siècle par les Anglais, qui lui donnent aussitôt le nom de tenetz (en moyen anglais), nom adapté ensuite en tennes, tenys, etc., et finalement en tennis. On connaît la suite : le mot tennis est emprunté à l’anglais vers le milieu du XIX e siècle pour désigner ce sport dans lequel des adversaires munis de raquettes se renvoient une balle par-dessus un filet dans les limites d’un terrain appelé court. Or le mot tennis (tenetz) vient du français tenez, impératif de tenir, emprunté par les Anglais en même temps que le jeu de paume. Tenez est, en effet, l’exclamation poussée par le joueur servant la balle au jeu de paume. Quant au mot court « terrain de tennis », emprunté à l’anglais vers 1880, il s’agit encore une fois d’un mot anglais d’origine française. Court vient de l’ancien français court (variantes cort, curt) « cour », mot qui ne sera orthographié cour (sans t) qu’au XV e siècle. Le mot français est lui-même issu du bas latin curtis (du latin cohors, cohortis[3]) et désigne, à l’origine, une cour de ferme ou un espace entouré de murs. Le mot va prendre, par extension, le sens de « ferme », de « domaine rural », puis ceux de « domaine royal » et d’« entourage du souverain », et enfin celui d’« assemblée » ou de « cour de justice ». Notons que l’ancienne graphie française court (avec t), empruntée par l’anglais au XIII e siècle, se retrouve dans les dérivés courtois (fin XI e ) et courtoisie (milieu XII e ).

Le terme champion, dont le sens moderne de « vainqueur d’une épreuve sportive » ou d’« athlète remarquable » (milieu XIX e ) vient de l’anglais champion, est en réalité un vieux mot français d’origine germanique. Le mot champion (fin XI e ) désigne, au Moyen-Âge, celui qui combat en champ clos, soit dans un tournoi[4], soit dans un duel judiciaire pour défendre une cause. Champion vient du bas latin campio (VII e siècle), lui-même issu du germanique kampjo, dérivé de kamp « combat ». Dans les tournois et dans les combats judiciaires, les champions se lançaient un défi appelé chalenge en ancien français. Le nom chalenge ainsi que le verbe chalengier (tous deux disparus depuis environ quatre siècles) sont issus de la forme populaire du latin calumnia (qui a aussi donné le doublet calomnie). Le mot chalenge a d’abord le sens d’« accusation », puis celui de « débat, défi, réclamation ». Ainsi, dans Lancelot, le Chevalier à la charrette, roman arthurien écrit par Chrétien de Troyes

vers 1180, on peut lire que Lancelot vient chanlengier (« réclamer », « disputer ») la reine Guenièvre à son ravisseur, Méléagant : la reine devient l’enjeu du combat. Le terme sportif challenge « défi », emprunté à l’anglais vers la fin du XIX e siècle pour désigner une épreuve sportive dans laquelle le vainqueur remporte un titre, représente donc la réintroduction en français moderne de l’ancien français chalenge importé en Angleterre au XII e siècle.

Le mot record, emprunté à l’anglais au XIX e siècle et employé d’abord comme terme de sport, est lui aussi dérivé d’un mot d’ancien français disparu depuis longtemps. Le mot record (fin XIX e ) est un emprunt à l’anglais record « enregistrement », du verbe to record « enregistrer, inscrire », emprunté à l’ancien français recorder « rappeler ». Le mot anglais record au sens d’« exploit sportif » reprend le mot français record, ancien terme de droit signifiant « rappel ». Ajoutons que les termes recordman et recordwoman (fin XIX e ) sont, à l’instar de tennisman et rugbyman (début XX e ), ce qu’on appelle de faux anglicismes : ces mots n’existent tout simplement pas en anglais !

Nous terminerons notre survol des termes sportifs venus de l’anglais avec le nom du sport qui soulève tant de passions chez nous, le hockey. Le mot hockey (1876) est un emprunt à l’anglais hockey, mot emprunté à l’ancien français hoquet « bâton crochu, recourbé », issu du francique hôk « crochet » (de la même famille que l’anglais hook).

Handicap : une histoire sortie d’un chapeau

Drôle d’histoire que celle du mot handicap, d’abord nom d’un jeu de hasard, ensuite terme de sport, qui a donné handicapé « atteint d’une déficience physique ou mentale ». Handicap (1827) est un emprunt à l’anglais handicap, contraction de hand in cap « main dans le chapeau », mot s’appliquant à l’origine (XVII e ) à une sorte de loterie où les participants mettaient aux enchères, entre eux, des objets personnels, et misaient dans un chapeau (cap). À partir de la fin du XVIII e siècle, le mot sert, en anglais, à désigner, dans les courses de chevaux d’abord, puis dans d’autres sports, le désavantage imposé à certains concurrents afin d’égaliser les chances de gagner : c’est ce terme de sport qui passe au français au XIX e siècle. Ce n’est que vers 1950 que le mot handicap sert à nommer, par glissement de sens, une déficience physique ou mentale, d’où le dérivé handicapé (1957), terme qui est en voie de supplanter infirme, jugé trop cru.

Bacon, humour, poney,

tunnel...

: encore des mots anglais venus du français

Parmi l’immense apport de la langue anglaise au français, un nombre important de mots sont, on l’a vu, des termes exportés en Angleterre après la conquête normande du XI e siècle et revenus plus tard en français sous une forme anglaise, souvent avec un sens nouveau. Voici encore huit emprunts à l’anglais venus du français.

Le mot bacon, emprunté à l’anglais au XIX e siècle, a lui-même été emprunté, au XIV e siècle, à l’ancien français bacon « pièce de lard », qui vient du francique bakko « jambon ». De même, toast (« pain grillé », XIX e ) est un mot anglais qui vient de l’ancien français (d’origine latine) toster « griller, rôtir ».

Le terme humour (XVIII e ), emprunté à l’anglais humour, vient du mot français humeur « tempérament », « disposition d’esprit ». L’anglais humour désigne une forme d’esprit qui met en valeur l’aspect plaisant ou insolite des choses. Parlement, au sens d’« institution politique », a été emprunté, à la fin du XVIII e siècle, à l’anglais parliament, mot emprunté au Moyen-Âge à l’ancien français parlement « entretien », dérivé de parler.

Poney (vers 1825), nom donné à un cheval de petite taille, vient de l’anglais pony, emprunté à l’ancien français poulenet (ou pouleney), diminutif de poulain ! Le mot ticket, répandu dans l’usage au XIX e siècle, est un mot anglais issu de l’ancien français estiquet « petit écriteau » (devenu étiquette en français moderne). L’anglais ticket a d’abord eu un sens proche d’« étiquette » avant de prendre celui de « billet ».

Rail (1817) est un emprunt à l’anglais rail « barre » emprunté, au Moyen-Âge, à l’ancien français raille, mot issu du latin regula « règle, barre ». Le mot raille est donc le doublet populaire (disparu) de règle. Enfin, le mot tunnel (XIX e ), terme technique désignant une galerie souterraine, est un emprunt à l’anglais tunnel, lui-même emprunté au XVI e siècle au français tonnelle, mot signifiant « tuyau », « voûte en berceau ».

Des centaines de mots français, surtout des noms (mais aussi des adjectifs et des verbes), tirent leur origine de noms propres de lieux ou de personnes (réels ou imaginaires). Le phénomène des noms propres devenus communs n’est pas nouveau, comme en témoignent des mots anciens tels que truie (XII e ), qui remonte étymologiquement à Troie, dinde (début XVII e ), issu de poule d’Inde, et renard (milieu XIII e ), tiré du nom propre masculin Renart.

On sera peut-être étonné de constater combien ce phénomène des « emprunts » aux noms propres est répandu. Dans de nombreux cas, l’origine du mot est assez évidente, et à peu près tout le monde sait ou soupçonne que des noms comme cachemire, canari, berline, limousine et macédoine sont issus de noms propres de lieux, et que machiavélique et sadisme viennent des noms Machiavel (homme politique et écrivain florentin) et Sade (dit le Marquis) ; mais plusieurs ignorent que le mot masochisme (fin XIX e ) vient du nom Sacher-Masoch, écrivain autrichien. De même, la plupart des locuteurs sont conscients du fait que les unités de mesure comme ampère, hertz, joule, newton ou volt tirent leur nom de celui de physiciens ; cependant, plusieurs ne savent pas que le mot barème vient du nom d’un mathématicien français du XVII e siècle, François Barrême, et que la baïonnette doit son nom à la ville de Bayonne, où l’arme a d’abord été fabriquée.

Boycotter, guillotiner ou simplement limoger ?

Le boycottage, la guillotine et le limogeage sont trois mesures plus ou moins radicales prises à l’encontre d’un individu, d’un groupe, d’une entreprise, etc. Les trois mots nous viennent de noms propres.

Le boycottage – l’action de boycotter est une forme de protestation qui consiste en un blocus, en une mise en quarantaine, bref en un interdit prononcé contre un individu, une entreprise, une organisation ou même un pays. Par extension, il peut s’agir aussi du refus de participer à un événement politique, sportif, culturel ou autre : le boycottage des élections. Le verbe boycotter (1880), emprunté à l’anglais to boycott, ne vient pas de la personne qui a imaginé cette mesure de représailles, mais plutôt de celle qui, la première, en fut l’objet : Charles Cunningham Boycott, grand propriétaire terrien en Irlande, mis en quarantaine par les fermiers de ses domaines, en 1880, parce qu’il refusait de baisser les loyers. Le verbe boycotter (comme l’anglais to boycott) s’est répandu dans l’usage dès 1880 grâce à la grande presse. Le nom boycottage a fait son entrée en français en 1881.

L’usage de la machine appelée guillotine est historiquement associé à la période révolutionnaire. Le mot guillotine (1790) a été créé, c’est assez connu, à partir du nom de Joseph-Ignace Guillotin, médecin et homme politique français qui, à défaut de l’avoir inventé, proposa cet instrument de supplice servant à trancher la tête et qui devait, en principe, abréger les souffrances du condamné. Le verbe guillotiner et les noms guillotineur (bourreau qui guillotinait) et guillotinage ont aussi été employés à partir de 1790. Depuis l’abolition de la peine de mort, la guillotine n’est évidemment plus en usage. Reste la fenêtre à guillotine, beaucoup moins meurtrière.

Alors que boycotter et guillotiner viennent de noms propres de personnes, le verbe limoger « destituer, relever de ses fonctions » est dérivé du nom de la ville de Limoges. Pourquoi ? En août 1914, au début de la Première Guerre mondiale, le général Joffre (commandant en chef des armées françaises), jugeant incapables et

incompétents de nombreux généraux et hauts gradés de l’armée, les releva de leur commandement et les assigna à résidence à Limoges. C’est de cette mesure de disgrâce, de cette destitution collective, qu’est né le verbe limoger (1916). Le mot a d’abord été un terme d’argot militaire avant de passer dans l’usage commun. Son dérivé limogeage est attesté au cours des années 1930. Le limogeage est une sanction plutôt sévère, mais c’est, disons-le, une mesure moins draconienne (du nom de Dracon, législateur athénien d’une grande sévérité) que la guillotine !

« Bottin » et « calepin » entre guillemets

Voici encore trois noms communs de la langue courante issus de noms de personnes.

Le nom bottin (1867), employé comme nom commun, vient du nom de Sébastien Bottin, statisticien français qui a conçu les premiers répertoires professionnels à la fin du XVIII e siècle. Le mot Bottin encore compris comme un nom propre – s’est d’abord appliqué à ce type de répertoire, avant de servir, au cours du XX e siècle, à nommer (comme nom déposé cette fois) l’annuaire téléphonique édité par Bottin. Par extension, le terme bottin est utilisé de nos jours pour désigner familièrement un annuaire téléphonique. Et à peu près personne ne se souvient de Sébastien Bottin.

Le mot calepin, emprunté au XVI e siècle à l’italien calepino, vient du nom d’Ambrogio Calepino, grand savant et lexicographe italien mort en 1511. Ce mot (comme le mot calepino) a, jusqu’au XVII e siècle, désigné un dictionnaire, puis s’est appliqué, en français, à un recueil de notes de taille beaucoup plus modeste qu’un dictionnaire, à un petit carnet qu’on peut glisser dans sa poche.

Enfin, le signe typographique appelé guillemet (1677) tient son nom du diminutif de Guillaume, « nom de l’imprimeur qui a inventé ce signe » : fermez les guillemets.

La foule, déjà survoltée, a été galvanisée par un discours chauvin

Les termes galvanisé et survolté ont tout (ou presque) pour faire bon ménage : ils viennent tous deux de noms de physiciens italiens et sont, dans l’usage courant, souvent employés au figuré et, par surcroît, dans des sens très

voisins.

Le verbe galvaniser (fin XVIII e ) est tiré du nom de Luigi Galvani (1737-1798), médecin et physicien italien qui, vers 1785, découvrit par hasard l’« électricité animale ». À l’origine, galvaniser est un terme de physique signifiant « appliquer des courants électriques continus de basse tension (appelés courants galvaniques) à des organismes vivants[1] » : galvaniser une grenouille. Mais le verbe a aussi pris, dans l’usage courant du milieu du XIX e siècle, le sens métaphorique d’« animer », d’« enthousiasmer » ou de « donner une énergie soudaine » : ce but chanceux a semblé galvaniser l’équipe.

Le mot survolté vient, à l’instar des termes volt (vers 1875), voltage (1888) et voltmètre (1883), du nom d’Alessandro Volta (1745-1827), physicien italien à qui l’on doit la fabrication de la première pile électrique en 1800. Le verbe survolter (début XX e ) et son dérivé survoltage sont des termes d’électricité servant à désigner le fait d’augmenter la tension électrique au-delà de la normale. Mais l’adjectif survolté (1938, du participe passé de survolter) a rapidement été employé au sens figuré de « mis en état d’excitation extrême » : une atmosphère survoltée.

Le nom et adjectif chauvin (1830) et son dérivé chauvinisme (1832) proviennent, quant à eux, d’un nom propre français, celui de Nicolas Chauvin, personnage de théâtre (fictif) représentant le type de soldat patriote et naïf de l’époque napoléonienne. Depuis la deuxième moitié du XIX e siècle, le mot sert à qualifier une personne qui manifeste une forme de nationalisme fanatique ou une admiration exagérée et exclusive pour son pays, sa région, sa ville : un discours chauvin, une attitude chauvine. Si chauvin est d’origine française, le chauvinisme n’est pas un phénomène exclusif à ce pays. Voilà sans doute pourquoi on retrouve en anglais les termes chauvism et chauvinist (pour chauvin), empruntés au français vers la fin du XIX e siècle.

Aux poubelles de l’histoire !

Rien pourtant ne prédestinait Monsieur Poubelle à donner son nom à une boîte à ordures. Or le nom féminin poubelle (1890) vient du nom d’Eugène René Poubelle, préfet de la Seine dans les années 1880. M. Poubelle,

constatant, avec un certain effroi, la malpropreté et l’insalubrité qui régnaient dans les rues de Paris, imposa par règlement (en janvier 1884) l’utilisation par les Parisiens d’un récipient destiné à recevoir leurs déchets. Ses concitoyens lui ont exprimé leur reconnaissance en appelant cette boîte à ordures « boîte à Poubelle », puis, dès 1890, poubelle tout court.

Malheureusement pour Monsieur le Préfet, le mot poubelle restera à jamais associé aux déchets, aux ordures, aux rebuts, enfin à toutes ces choses sans valeur que l’on rejette avec mépris : aux poubelles ! Ainsi, le mot est désormais employé au figuré pour désigner un lieu insalubre, un endroit où s’entassent les déchets de toutes sortes : ce terrain vague est une poubelle (lire « un dépotoir »). On parle aussi de plus en plus de télé poubelle, de radio poubelle, voire de presse poubelle, c’est-à-dire de médias au contenu pauvre et médiocre, qui exploitent des sujets racoleurs et dans lesquels, le plus souvent, on tient des propos provocateurs, diffamatoires en un mot, « orduriers ».

Le renard et le robinet

Il n’y a pas grand-chose de commun entre l’animal nommé renard et le dispositif que nous appelons robinet, si ce n’est que les deux mots (eh oui, même robinet !) proviennent d’un nom propre d’homme donné, au Moyen- Âge, à un animal.

Le mot renard (XIII e , orthographié renart jusqu’au début XVI e ) vient du nom propre masculin Renart, nom donné à l’animal dans le Roman de Renart (XII e et XIII e siècles), série de récits dont le personnage central est le goupil Renart. Le grand succès de ces récits satiriques a permis à renard de s’imposer comme nom commun et d’éliminer l’ancien terme goupil. Le nom propre Renart vient, pour sa part, du francique Reginhart, formé de ragin « conseil » et de hart « fort ».

Pour ce qui est du mot robinet (début XV e ) au sens de « fontaine où sort l’eau », c’est le diminutif de Robin, prénom employé comme surnom du mouton au XIV e siècle. Or, comme, à cette époque, l’extrémité du tuyau de fontaine (le robinet) était généralement ornée d’une tête de mouton, on l’a appelée robinet, soit « petit mouton ». Le lien entre le mot robinet et l’idée de « mouton » est depuis longtemps disparu.