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Les Lettres Persanes :

Rica Ibben, Smyrne


Les habitants de Paris sont dune curiosit qui va jusqu lextravagance. Lorsque
jarrivai, je fus regard comme si javais t envoy du Ciel : vieillards, hommes,
femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux
fentres ; si jtais aux Tuileries[1], je voyais aussitt un cercle se former autour de
moi : les femmes mmes faisaient un arc-en-ciel nuanc de mille couleurs, qui
mentourait ; si jtais aux spectacles, je trouvais dabord[2] cent lorgnettes dresses
contre ma figure : enfin jamais homme na t tant vu que moi. Je souriais quelques
fois dentendre des gens qui ntaient presque jamais sortis de leur chambre, qui
disaient entre eux : il faut avouer quil a lair bien Persan. Chose admirable[3] ! Je
trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multipli dans toutes les boutiques,
sur toutes les chemines : tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.
Tant d'honneurs ne laissent pas d'tre la charge : je ne me croyais pas un homme
si curieux et si rare ; et quoique j'aie trs bonne opinion de moi, je ne me serais
jamais imagin que je dusse troubler le repos d'une grande ville o je n'tais point
connu. Cela me fit rsoudre quitter l'habit persan et en endosser un
l'europenne, pour voir s'il resterait encore dans ma physionomie quelque chose
d'admirable. Cet essai me fit connatre ce que je valais rellement : libre de tous les
ornements trangers, je me vis apprci au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de
mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique : car
j'entrai tout coup dans un nant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans
une compagnie sans qu'on m'et regard, et qu'on m'et mis en occasion d'ouvrir la
bouche. Mais, si quelqu'un, par hasard, apprenait la compagnie que j'tais Persan,
j'entendais aussitt autour de moi un bourdonnement : Ah! ah! Monsieur est
Persan? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on tre Persan ?

Montesquieu, Lettres persanes, Lettre 30, de Paris, le 6 de la lune de Chalval,
1712.


[1] Le jardin du palais des Tuileries, rsidence royale
[2] Aussitt, ds le premier abord
[3] Etonnant