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Crafouilli, Serge Rivron, éditions les provinciales, mars 2000 – pages 159 à 164

♦ Le tournage

De tout un peu il fallut bien qu'un jour la télémire ou le


cinéjournal voulussent reporter en Crafouilli, en toute nature
naturelle évidemment et bride sur le coup de l'autochtone. Ils
avaient prévu les choses en propre. D'abord, une lettre richement
entêtée qui s'adressait au Maire et aux autres castrins, les sommant
qu'à l'occase du tricentenaire de la tarte aux figues l'événement se
devait d'être marqué puisqu'en cette occurrence le triumvirat qui
gouvernaillait la diffusion des programmes prendrait ses pénates en
vos hôtels, comptant sur votre reconnaissance de nous accueillir.
Vous laissant entièrement libres de toute disposition à prendre pour
égayer comme se peut l'atmosphère tout en lui conservant sa parure
typique et faire enterrer les lignes de téléphone dans toutes rues se
croisant, vous prions d'agréer nos émulsions. Etait jointe la recette
de la tarte aux figues, dont nul n'avait ouï depuis trois cents ans à
Crafouilli et deux cents photos dédicacées de Francine Janel et Kirk
Douglas pour les écoles.
On se doute comme la nouvelle fit grand bruit. Le Conseil aussitôt
punaisa la missive en tous portiques, priant par arrêté que les
immondices soient enlevés trois fois le jour, les allées décorées, les
façades repeintes, les poteaux du téléphone arrachés, les
commerces achalandés, les hôtels réquisitionnés, les ruines
éclairées, les jardins arborés, les toilettes vaporisées, le linge essoré,
les cuisinières intégrées, les entreprises délocalisées, les enfants
lavés, les morveux mouchés, les lunatiques vermifugés, la baguette
moulée, les ballons prisonniers, les camarades syndiqués, les
participes passés, les chats castrés, les morues desséchées,
l'aspirine effervescente tamponnée, la peste éradiquée, Jérusalem
retrouvée, Paris occupé, Paris humilié, mais Paris libéré, enfin les
sourds pendus, en attendant la suite. Sitôt fait, dans cette liesse où
chacun se pomponne le savon en se voyant déjà, il y eut à vrai dire
un temps mort, le Maire ne pouvant joindre nul membre du
triumvirat, le téléphone étant coupé. Un long mois passa, puis un
autre où seuls gardaient cap l'anglaise et la mairesse, qui avaient
fait leurs écoles à l'étranger et tentaient d'expliquer qu'en matière
de tournage les temps sont longs à mesurer, certaines prémices trop
courtes ne créditant le plus souvent qu'un manque total de
professionnalisme, mais vous verrez, ils vont venir, c'est sûr.
Crafouilli, Serge Rivron, éditions les provinciales, mars 2000 – pages 159 à 164

Or en effet. Ce fut un peu avant midi, trois énormes camions


qui s'étaient à tort engagés dans les ruelles. Ils avaient entamé par
se rayer aux stationnantes, puis traînant les carcasses en grappes
de trois quatre à chaque essieu, avaient fini par s'entraver
l'amoncellement contre les façades. Les chauffeurs, ivres de rage,
faisaient hurler les cornes à tout rompre. Comme il n'y avait aucun
moyen qu'ils accédassent, le Maire fit démolir deux hôtels
particuliers Renaissance déclarés insalubres d'une seule foulée.
Enfin, au crépuscule, ils étaient sur la place du Palais. Les chauffeurs
harassés n'eurent pas la force de saluer en passant Crafouilli tout
entière assemblée. Ils s'enquirent de leur hôtel et bisèrent la
mairesse en prenant son bouquet. Les électros arriveraient demain
pour décharger, bonsoir. Ils tiraient un peu la gueule que les logos
laqués des flancs des remorques eussent été écorchés. Les
Crafouillis émus profitèrent de la nuit pour les repeindre.

A six heures de pendule, on était tous debout accrochés aux


barrières que les édiles responsables avaient fait disposer en
dispositif de prévention et de sécurité. Beaucoup étaient en bleu de
chauffe, pouvoir donner la main au cas. Un dispositif événementiel
de communication pour les urgences avait été mis en œuvre
jusqu'aux hôtels, manière de se tenir au fait de tout événement
impromptu pouvant survenir d'inadvertance et d'être ainsi à même
de prévenir les impondérables, et l'on était informé régulièrement de
la situation. C'est ainsi que la foule oufa de soulagement lorsqu'on
sut à dix heures moins dix que l'un des chauffeurs prenait sa
douche. Le petit déjeuner fut chaudement applaudi. A une heure au
cadran comme rien n'intervenait, on décida par groupes d'aller se
roborativer la papille aux cahutes à merguez, à qui il avait été
demandé de se tenir en rues avoisinantes afin que les fumées
n'engrassent les bahuts qu'on venait de laver. A treize heures trente,
la nouvelle de l'arrivée imminente d'un groupe en provenance des
hôtels provoqua une instante panique des groupes envoyés, dont
chanceusement la bousculade retour ne piétina que des enfants
pauvres et, sur place, un autre brûlé vif à l'huile de friteuse.
Au vérifié, la friteuse n'avait fait l'objet d'aucune préalable mention,
ce qu'on peut tout de même déplorer, un tel incident ayant pu être
évité à l'avenir.
A quinze heures enfin, les trois chauffeurs flanqués de quarante
électros et manards auxiliaires pied-d'œuvraient, arborant tous le
tee-shirt noir aux fluos couleurs du triumvirat, le portable soudé aux
gencives, et l'on s'émerveilla de ces sortes d'homme qui n'ont pas
d'horaire en toute efficacité, à l'heure de sieste pour le commun. Ils
coulissèrent des portes un peu partout sur les remorques, aussitôt
plateformées par des goupilles, tirèrent d'incroyables longueurs
d'électrifiantes souples en se téléphonant sans cesse, fixaient des
Crafouilli, Serge Rivron, éditions les provinciales, mars 2000 – pages 159 à 164

pieds sur des platines et des platines sur des tiges, levaient des
kyrielles de lampes à des hauteurs de grues, juraient, s'écartaient,
juraient, revenaient, s'accrochaient aux corniches du Palais,
scotchaient les câbles sur des tringles, essayaient des nacelles,
installaient des vérins, démontaient, remontaient, poussaient,
calaient des rampes, assuraient comme des bêtes et la tête
alouette.
La popule eut tôt fait de les acclimater, et c'était des surnoms
affectifs et encouragements envers chaque, des "vas-y Gandin tu
l'auras", des "chouffe toi de là Musclor, y'a Pendrillon qui radine",
des bravo, des hourras, des oremus pater au moindre clou qui tient.
Pour dire un exemple : Mijonnet (qu'ils avaient intitulé comme à
cause qu'il dandinait le fessier), Mijonnet qui n'avait pourtant pas
entamé grand chose hors des allées-venues, fut convié à rouziguer
la daurade par des admirateurs. Car bientôt le moindre avait ses
fans, qui formaient équipe à l'applaudir. On prenait des paris sur
l'action prochaine, on consouffrait aux efforts, on s'infusait le doute
aux grimaces de son favori, on opinait du chef au bon conseil qu'il
distribuait, car peu à peu les paons s'étaient piqué au jeu, prenant
des poses, parlant fort pour dire l'évidence, s'essuyant sans cesse le
front d'un poignet négligent et cherchant la gratule d'un œil distrait.
Si bien qu'à sept heures, dans ce décor d'Apocalypse qui n'a plus
endroit ni envers que pour la caméra, on installa des tables à
banqueter et jusqu'à fort avancé dans la nuit on fit force ripailles, les
camionneurs contant débonnairement leurs tutoiements à Kirk
Douglas et Sylvana Lambert, qui est vraiment très sympa dans les
jours, et à tous les autres, Pierre Claquevent, Nestor, le présentateur
fameux, Sophie Fonfec, qu'est pas du tout si tarte qu'elle paraît à
l'écran, Pierre-Yves Dechavanne-Delarue de Kersauzon et son
jumeau italien, Onésime Laglu, encore plus drôle en vrai, Françoise
Fourassec, qui aurait dû être un homme, les sœurs Goadec, Sim,
Philippe Noirditi, qui est si bon malgré la fortune qu'il amasse, les
Bomb'Machine, Laho, le chanteur doux, Mama Diouf, qui se révèle
dantesque suceuse, et tant et tant encore et tous tant de modestes,
tant de vrais pâtes avec quelques défauts de caractère quand même
qui font les hommes et de si grands talents, qu'en les écoutant des
heures, nos machinos, parler tant simplement de la famille on en
baignait de délicieuse intimité, et tout le gré qu'on leur en sut.

Je passe les jours qui suivent, ayant peu d'intérêt. Ça copinait


avec les gars, qui décaméraient de moins en moins d'hôtels, les
Crafouillis ayant eux-mêmes souhaité parachaver le montage en
préfiguration du Nirvana qui les attend. Ça copinait, ça festoyait, en
patience. Le maire craignait un peu la paralyse ou l'embarras, la
place et toute rue adjacente étant bloquées, et l'activité tournée,
pour ce qu'on escomptait d'une minute à l'autre l'arrivée imminente.
Crafouilli, Serge Rivron, éditions les provinciales, mars 2000 – pages 159 à 164

Suspendue à cette invalidante promesse, la gaudriole si tant prisée


filait plutôt du coton, seule l'anglaise ayant tiré marrons des figues.
Au bout d'un mois force fut d'admettre : le tournage prenait du lard.

Puis vinrent les pluies, et leur ambiance mouillée. Un matin, au


sortir de chez soi, un rideau d'eau a remplacé la vue. Les mares se
remplissent, puis les étangs, les lacs, les sentes, la chaussée. Où que
tu ailles, ce n'est que boue, que flache, que flotte. On monte les
meubles à l'étage, on sort les barques. Il pleut. Les digues rompent,
les arbres embâclés sonnent à ta porte, sur ton tapis humide gît un
vieillard noyé, tu croises en nageant des cadavres boursouflés, des
gens méconnaissables accrochés à ton pain. Partout ça dégouline.
Partout ça suinte. Partout ça ruisselle. Partout ça poisse. Partout ça
colle. C'est la mousson, le monde liquide. Les baobabs refont des
feuilles, blottis au fond des cases les indigènes trempés vivent de
potage et de mets mous. Les chairs s'imbibent, les os pourrissent,
les ventres gonflent. Diarrhée des hommes. Au fil de l'eau qui
partout s'insinue, la boue charrie des morves et des colibacilles
douteux.
C'est le déluge. Cette année là, on a bien failli tous y rester.