Henri Tonnet

A propos des premiers romans et nouvelles néo-helléniques
In: Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens. Volume 6, n°1-2, 1991. pp. 89-114.

Résumé
A propos des Premiers Romans et Nouvelles Néo-Helléniques (pp. 89-114)
A propos de la récente republication de textes de fiction grecs modernes du XVIIIe siècle et de la première moitié du XIXe siècle
on invite à réévaluer cette production généralement mal connue et à réexaminer le problème de ses origines. Ils apparaît que,
contrairement à l'opinion commune, les premières nouvelles et les premiers romans n'appartiennent pas au genre historique et
ne se caractérisent pas par l'absence de réalisme. La source unique n'en est pas Walter Scott. On doit aussi envisager les
sources suivantes: 1) les romans picaresques de Lesage, 2) le roman grec antique.

Citer ce document / Cite this document :
Tonnet Henri. A propos des premiers romans et nouvelles néo-helléniques. In: Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens.
Volume 6, n°1-2, 1991. pp. 89-114.
doi : 10.3406/metis.1991.963
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/metis_1105-2201_1991_num_6_1_963

A PROPOS DES PREMIERS ROMANS ET NOUVELLES
NÉO-HELLÉNIQUES
La récente republication de textes romanesques grecs des XVIIIe et XIXe
siècles attire notre attention sur la renaissance de la prose d'imagination en
Grèce.
Signalons d'abord l'édition et la traduction par Jacques Bouchard des
Loisirs de Philothée de Nicolas Mavrocordatos1, texte écrit en 1718 et
publié seulement en 1800, par Grigorios Constandas, que l'on peut tenir,
malgré sa langue grecque ancienne, pour le premier roman grec moderne.
Tout récemment vient d'être réédité par Mario Vitti le premier recueil
de nouvelles originales grecques modernes que nous connaissions. Ce sont
Les Conséquences de l'amour2, livre écrit par un énigmatique I... K... et
publié à Vienne en 1792. Une très substantielle introduction situe ces nouv
elles dans la tradition de la prose d'imagination grecque.
Quelques oeuvres importantes postérieures à 1830, ont fait aussi ces
temps derniers l'objet de nouvelles éditions précédées d'introductions.
C'est ainsi que l'on vient de "redécouvrir" un romancier "picaresque"
jusqu'ici presque inconnu, l'agronome Grigorios Palaiologos (né vers
1800, mort entre 1846 et 1848). On a réédité, avec d'abondantes introduc
tions
sur les origines du roman grec, ses deux romans, Le Peintre (1842)3 et
1 . Νικολάου Μαυροκορδάτου, Φιλόθεου Πάρεργα, Nicolas Mavrocordatos, Les Lois
irs de Philothée, texte établi, traduit et commenté par Jacques Bouchard; avant-propos
de C.Th. Dimaras, Association pour l'étude des Lumières en Grèce - Les Presses de
l'Université de Montréal, Athènes - Montréal, 1989.
2. Ι*** Κ***, "Ερωτος 'Αποτελέσματα, επιμέλεια Mario Vitti, Athènes: Odysséas,
nov. 1989.
3. Γρηγορίου Παλαιολόγου, Ό Ζωγράφος, φιλολογική επιμέλεια "Αλκής 'Αγγέλου,

90

HENRI TONNET

VHomme aux multiples mésaventures (1839)4. Le roman proprement
romantique n'est pas non plus oublié dans ces récentes rééditions. C'est
ainsi qu'Apostolos Sahinis vient de nous donner deux textes célèbres en
leur temps mais aujourd'hui introuvables, Le Prince de Morée (1850)5
d'Alexandros Rizos Rangavis et L'Héroïne de Ja Révolution grecque
(1861)6 de Stéphanos Xénos.
L'oubli où ces livres étaient tombés jusqu'à une date récente et le sou
dain intérêt qu'on leur porte aujourd'hui pose d'abord le problème de leur
réception.
Toute cette première littérature romanesque a été l'objet d'un rejet total
après 1880, parce que la nouvelle génération littéraire s'est tournée vers la
description réaliste des "nobles mœurs grecques"7, celles de la campagne.
Athènes: Νεοελληνική Βιβλιοθήκη. "Ιδρυμα Ούράνη, 1989. Outre ce texte rare, l'édi
tion nous donne, dans l'introduction d'A. Angélou, une idée du problème littéraire qui
se posait aux Grecs lorsque Palaiologos entreprit d'écrire, en même temps que Panayotis
Soutsos et Jacques Pitsipios, "Le premier roman grec moderne".
4. Γρηγόριος Παλαιολόγος, Ό Πολύπαθης, σύμβουλος έκδοσης Μανόλης 'Αναγν
ωστάκης, Athènes: Εκδόσεις Νεφέλη, 1989. Le même texte a été réédité avec une très
importante introduction sur "Le roman du Roman grec": Γρηγόριος Παλαιολόγος, Ό
Πολυμαθής, επιμέλεια 'Αλκής 'Αγγέλου, Athènes 1989. On trouve, à la suite de l'intr
oduction d'A. Angélou, une courte étude (pp. 177-186) que nous avons écrite sur "Les
influences françaises dans Y Homme aux multiples mésaventures de Grigorios Palaiolo
gos".
5. 'Αλεξάνδρου Ρΐζου Ραγκαβή, Ό Αυθέντης τοΰ Μωρέως, επιμέλεια 'Απόστολος
Σαχίνης, Athènes: Νεοελληνική βιβλιοθήκη, Ίδρυμα Ούράνη, fév. 1989.
6. Στέφανος Θ. Ξένος, Ή Ήρωίς τής 'Ελληνικής 'Επαναστάσεως, ήτοι Σκηναΐ έν
'Ελλάδι από έτους 1821-1828, γενική εποπτεία 'Απόστολος Σαχίνης, φιλολογική επι
μέλεια
Βικτωρΐα Χατζηγεωργίου - Χασιώτη: Νεοελληνική βιβλιοθήκη. Ίδρυμα Ού
ράνη, Athènes, 1988, 2 vols.
7. C'est la formule employée par Nicolas Politis dans l'Avis de concours paru dans le
Bulletin de la revue Hestia, 15.5.1883, p. 1, pour inviter les jeunes écrivains grecs à se
tourner de préférence vers la nouvelle et à y décrire les moeurs typiques du peuple grec,
formule qui va donner le genre dit ηθογραφία: "Dans notre jeune littérature, le genre qui
à ce jour a été le moins cultivé est, sans conteste, la nouvelle. . . Et pourtant il est reconnu
que ce genre littéraire peut, s'il traite de sujets nationaux, exercer une grande influence
morale sur le caractère de la nation et la formation des moeurs en général. . . Plus que tout
autre, le peuple grec a de nobles moeurs /et/ des coutumes variées" (Έν τ^ νεαρά ημών
φιλολογία τό ήκιστα μέχρι τοϋδε καλλιεργηθέν είδος εστίν αναντιρρήτως το
διήγημα... Έν τούτοις όμολογούμενον είναι ότι τό εϊδος τοϋτο τής φιλολογίας δύναται
να άσκηση μεγάλην ήθικήν έπίδρασιν, υποθέσεις έθνικας πραγματευόμενον, έπΐ τοΟ
έθνικοΰ χαρακτήρος και τής διαπλάσεως έν γένει τών ηθών... Ό ελληνικός δέ λαός,
εϊπερ και άλλος τις, έχει ευγενή ήθη, έθιμα ποικίλα...).

A PROPOS DES PREMIERS ROMANS ET NOUVELLES NÉO-HELLÉNIQUES

91

Au roman à l'intrigue complexe on a alors préféré la simplicité plus
authentique de la nouvelle. Au moment où, dans les années 30, les écri
vains se lancent à nouveau dans la composition de grands romans, l'idée ne
leur vient pas de se chercher des ancêtres dans P. Soutsos, G. Palaiologos,
J. Pitsipios, A.R. Rangavis ou S. Xénos. La théorie est alors bien enraci
née
que les premiers jomans sont, par leur langue savante et leurs sujets
irréels, inauthentiques à tous les égards et qu'en somme ils méritent d'être
oubliés.
Aujourd'hui où les écrivains des années 30 ont, par la force des choses,
quitté le devant de la scène, où l'orthodoxie démoticiste subit divers
assauts et où l'on observe un peu partout en Europe un nouvel engoue
mentpour les formes populaires et sans prétentions littéraires8 du genre
romanesque, tous ces premiers monuments de la prose grecque d'imaginat
ion
sortent peu à peu de l'ombre.
A la lecture de ces textes, on s'aperçoit que c'est tout le premier chapitre
de l'histoire du roman grec moderne qu'il faudrait récrire. Nous n'avons
naturellement ni l'ambition ni la place pour le faire ici. Il nous paraît sim
plement
urgent de redéfinir la nature de cette première génération de nouv
elles et de romans qui furent écrits de 1718 à 1860 environ.
La première question qui se pose est de savoir si Les Loisirs de Philothée
sont un roman, et dans ce cas, de quelle sorte de roman il s'agit.
De fait, Nicolas Mavrocordatos ne dit nulle part que cette oeuvre, écrite
en marge de son activité politique et qui se présente comme inachevée, soit
un roman. Mais bientôt d'autres que lui l'ont dit.
C'est ainsi que le bibliothécaire Jean Boivin qui en 1719 a rédigé la
notice du manuscrit envoyé par Mavrocordatos pour la Bibliothèque du
Roi de France définit l'ouvrage comme "une espèce de roman"9. En 1964,
8. La littérature populaire, qu'il s'agisse des brochures à bas prix imprimées à Venise
(φυλλάδες), qui ont circulé jusqu'au début de notre siècle, ou du roman sentimental "à
l'eau de rosé", du roman policier ou de science fiction qui ont les faveurs des lectrices et
des lecteurs les plus simples, fait, ces temps derniers, l'objet de rééditions et d'études en
Grèce. Citons les éditions philologiques de la Νέα Ελληνική Βιβλιοθήκη de la Maison
"Ermis": Αιήγησις 'Αλεξάνδρου τον Μακεδόνος, επιμέλεια Γιώργος Βελουδής, 1977,
136 p., Ό Μπερτόλδος και ô Μπερτολδίνος, επιμέλεια "Αλκής 'Αγγέλου, 1988, Τά
παραμύθια της Χαλιμας, επιμέλεια Γιώργος Κεχαγιόγλου, 1. 1, 1988, 373 p. Sur les fo
rmes modernes du roman populaire, on peut consulter, par exemple, les numéros spé
ciaux de la revue Diavazo: "Littérature policière" (n. 86), "Roman sentimental popul
aire" (n. 100), "Science fiction" (n. 220).
9. Jacques Bouchard, p. 49, n. 4 de son éd., cite la notice du Catalogue de la
Bibliothèque Nationale, Paris, rédigé par Jean Boivin (le Cadet), nouv. acq. françaises

92

HENRI TONNET

Constantin Dimaras, qui présente le livre au public grec, dépassant la pru
dente réservé du bibliothécaire français, considère ce livre comme le pre
mier roman grec moderne: "Ce n'est pas une conception élastique des cho
ses qui peut nous permettre de placer cette étude dans une vue d'ensemble
sur le roman néo-hellénique. Nous avons là le premier roman grec
moderne, ou si nous voulons être très précis, la première tentative grecque
moderne pour écrire un roman"10. Le récent éditeur et traducteur de
l'oeuvre, J. Bouchard, a fort bien situé le livre de façon intemporelle, en
montrant que partout, sous les divers masques de ses personnages et des
personnalités historiques dont il parle, le Sultan, Thaïes, Bacon, Solon,
c'est toujours Nicolas Mavrocordatos qui se cache et se révèle. Quant à la
place du livre dans l'histoire du roman grec moderne, Bouchard opte rap
idement,
si nous le comprenons bien, pour la formule du roman philosophi
que
dont Mavrocordatos aurait pris l'idée sans doute dans ses lectures
françaises: "On peut temporairement ranger les Φιλόθεου Πάρεργα parmi
les "romans philosophiques" occidentaux de la même époque, c'est-à-dire
avant les chefs-d'oeuvre de Montesquieu et de Voltaire" (p. 51).
Jacques Bouchard ne s'aventure pas sur le terrain de la recherche des
sources ou des modèles, même si, chemin faisant, il fait d'intéressantes
remarques qui peuvent nous orienter dans ce domaine.
La question, pour nous, se pose de la façon suivante. Au moment
d'écrire un ouvrage de prose qui fait une part assez importante à la fiction,
4699: "L'Auteur, homme d'esprit, versé dans la lecture de bons livres, Grecs, Latins,
Italiens et Français, à scû trouver le moyen d'enchâsser dans une espèce de Roman plu
sieurs morceaux d'histoire, de critique, de politique et de morale". Le même jugement
est repris à peu de choses près dans la Lettre de l'Abbé Bignon, Bibliothécaire du Roi de
France à Monsieur le Marquis de Bonnac, citée dans l'édition de Gr. Constandas, p. 9 (=
Bouchard, p. 73): "C'est une espèce de Roman fort instructif, et très amusant tout à la
fois dont l'Auteur est homme de beaucoup d'esprit et très-versé dans la lecture des bons
livres en plusieurs langues". La traduction grecque de ce texte, qui est donnée en regard,
montre qu'avant l'invention du mot μυθιστορία par Koraïs on ne disposait encore que du
terme très imprécis de "fiction" pour traduire le français "roman" ("Εστν δέ πλάσμα τι
διδακτικώτατόν τε άμα και τερπνότατον...). A la fin du XVIIe siècle quand Somavera
veut traduire Romanzo, il en est réduit à une périphrase encore plus vague: χαρτί οπού
γράφει τους πολέμους των παλαιών.
10. Νεοελληνικός διαφωτισμός, 'Αθήνα: "Έρμης", 1980: "Τά Φιλόθεου Πάρεργα",
ρ. 265: "... δέν είναι καμμιά ελαστική αντίληψη των πραγμάτων πού θά επέτρεπε νά εν
ταχθεί
μιά τέτοια μελέτη μέσα σέ μιά γενική θεώρηση, αφιερωμένη στό νεοελληνικό
μυθιστόρημα. "Εχουμε νά κάνουμε εδώ μέ τό πρώτο νεοελληνικό μυθιστόρημα, ή, αν
θέλουμε νά ακριβολογήσουμε πολύ, μέ τήν πρώτη νεοελληνική απόπειρα γιά σύνταξη
μυθιστορήματος".

A PROPOS DES PREMIERS ROMANS ET NOUVELLES NÉO-HELLÉNIQUES

93

Mavrocordatos voulait-il innover absolument, ou se référait-il à un genre
littéraire préexistant?
On peut soutenir que la composition d'une fiction cohérente n'était pas
le but premier de Mavrocordatos. L'auteur aurait cherché un prétexte nar
ratif pour faire tenir ensemble différentes petites dissertations, par ailleurs
assez hétéroclites, sur l'histoire, la morale, la littérature et la philosophie.
Ces dissertations ne sont pas fondues dans la trame du livre, mais restent
individualisées, chacune gardant son titre. On peut imaginer qu'elles ont
été rédigées à différentes époques11, en marge des activités politiques de
Mavrocordatos - d'où leur titre de Πάρεργα. Le seul lien entre ces
réflexions et les personnages de la fiction doit être, comme l'a très bien vu
Jacques Bouchard, la personnalité même de l'auteur qui distribue diffé
rents aspects de son caractère et de sa pensée entre les hommes dont il
parle et ceux qu'il met en scène. Si cette hypothèse est juste, Mavrocordat
os
a inventé pour la circonstance une forme littéraire qui lui convenait.
Comme l'intrigue ne l'intéressait pas, il s'est contenté de la nouer (πλοκή)
sans prendre la peine de la résoudre (λύση). Nous ne saurons jamais pour
quoi Corneille, le faux Persan, a été arrêté et jeté en prison12.
Cependant un tel mépris des genres traditionnels paraît surprenant chez
un homme qui se réfère constamment aux Anciens grecs et qui écrit
comme eux. On ne voit dans les Loisirs de Philotée aucune allusion à un
romancier moderne. En revanche, deux genres de la prose antique me
paraissent constamment présents à l'esprit de Mavrocordatos: le dialogue
platonicien et le roman antique.
Pour le roman antique, il est évident que Mavrocordatos n'a pas voulu
en écrire un. Car à l'intrigue des Loisirs de Philothée manque l'élément
moteur obligé du roman de la fin de l'Antiquité, l'amour contrarié puis
finalement récompensé du héros et de l'héroïne. Mais il est également évi
dent que Mavrocordatos pensait au roman antique quand il a écrit son
livre. Il s'est en effet amusé à utiliser le procédé connu du "roman dans le
1 1 . "Notes morales et politiques sur la vie du sage Thaïes", "Sur la vie de Solon", "Sur
les moeurs, les passions et les caractères", "Contre les athées et les superstitieux", "Sur
la folie", "Sur la clémence et la sévérité", "Réflexions sur l'interprétation équitable des
mobiles et des actions de l'homme". L'hypothèse d'une rédaction séparée antérieure à
celle du "roman" est étayée, comme le remarque très justement Jacques Bouchard, p.
49, par l'existence des opuscules signalés dans les Acta Eruditorum de 1722: Animadversiones Politicae ad vitam Taletis & Solonis, et de... monbus, charactenbus & animi
affectionibus.
12. Voir là-dessus Bouchard, pp. 55-56.

94

HENRI TONNET

roman"13 dans le récit des mésaventures de Corneille. L'histoire de Corn
eille est une sorte de résumé, un peu ironique, des principales vicissitudes
traditionnelles du héros de roman, exil des parents, tempête14 et perte de
tous les biens, attaque de pirates15 qui amène toute la famille en captivité
en Egypte, enfin, mort des parents emportés par la peste. Dernière mésa
venture
typique du héros de roman, la patronne du héros, malgré son âge
avancé, tombe amoureuse de lui, et va sans doute lui occasionner bien des
ennuis par sa jalousie16.
Par ce procédé de la fiction à l'intérieur de la fiction, Mavrocordatos
nous indique que le genre littéraire qu'il pratique n'est pas un roman anti
que, mais intègre ce genre traditionnel, de la même façon qu'il intègre ce
que nous appellerons le genre de l'essai.
Si l'on réfléchit, le seul ■: genre de prose antique qui contienne à la fois la
fiction, le "mythe", et la réflexion littéraire et philosophique, est le dialo
gueplatonicien. Ce n'est pas un hasard si le personnage du Grec, qui est un
des avatars de Mavrocordatos, affirme que parmi les quelques livres qu'il
lit dans ses temps de loisir, figurent en premier lieu ceux de Platon: "Parmi
les livres profanes, ceux que j'ai le plus souvent en main sont ceux de Pla
ton; je lis le Phédon... Et je lis avec le plus grand plaisir la République et
Les Lois de Platon"17.
Ce n'est pas non plus un hasard si le livre commence par les mots mêmes
du début d'un dialogue attribué à Platon, YEryxias: Έτυγχάνομεν περιπατουντες εν τη στοά του Διός... Et il est facile d'apercevoir une ressem
blance d'atmosphère entre la promenade initiale avec de doctes amis dans
un lieu agréable et frais comme le jardin de Jacob et le début d'un dialogue
platonicien tel que le Phèdre18. Et si l'on peut rapprocher les Loisirs de
13. Voir par exemple, les Ephésiaques, V 1,4-11 où le pêcheur Aigialeus raconte son
histoire à Habrocomès.
14. Pour ce thème voir le début du livre III de Leucippe et Clitophon d'Achille Tatius
(1-5).
15. Voir par exemple Xénophon d'Ephèse, Habrocomès et Anthia, I, 13, 5 et Eustathe Macrembolitès, Hysminè et Hysminias, VII, 14 (Hercher, 2, p. 230).
16. Sur ce thème, voir Xénophon, Ephésiaques II, 3 et Eustathe Macrembolitès, Hys
minè et Hysminias VIII 16, 4 (Hercher, 2, p. 247).
1 7. Έκ των θύραθεν τα Πλάτωνος ώς τα πολλά μετά χείρας εχω, και αναγιγνώσκω μεν
και τόν Φαίδωνα... 'Αναγιγνώσκω δε μέθ' ότι πλείστης ηδονής τα περί πολιτείας καί
νόμων τοΟ Πλάτωνος. L'identité des goûts entre Mavrocordatos et son personnage du
Grec est notée par J. Bouchard, p. 56: "Quand le Grec s'affirme platonisant. . . le réfèrent
est évidemment Mavrocordatos".
18. Cf. Phèdre, 229 b: Έκεΐ σκιά τ' έστιν /.../ και πόα καθίζεσθαι ή αν βουλόμεθα

A PROPOS DES PREMIERS ROMANS ET NOUVELLES NÉO-HELLÉNIQUES

95

Philothée d'oeuvres plus tardives de l'Antiquité comme les Dipnosophistes19 d' Athénée et le Pinaxde Cébès20 c'est parce que ces ouvrages s'inspi
rent
eux-mêmes des dialogues platoniciens. On n'est pas étonné d'appren
dre
que Mavrocordatos avait aussi rédigé des dialogues à la manière de
Lucien21.
Cependant la simple imitation du dialogue platonicien ne suffit pas à
rendre compte entièrement de la forme littéraire "expérimentale" adop
téepar Mavrocordatos. Il y a quelque chose de "moderne", peut-être pas
exactement au sens que Jacques Bouchard donne à ce mot22, dans l'appro
che,
par l'auteur, de son sujet.
Mavrocordatos ne se situe pas dans le monde résolument fictif du roman
antique, qui tire souvent son sujet de la contemplation d'une oeuvre
d'Art23. Mais il n'a pas non plus avec ses personnages la familiarité gent
iment ironique de Platon lorsqu'il donne vie au petit monde qui entoure
Socrate. Mavrocordatos jette un regard curieux sur un monde bruyant,
confus, pas toujours honnête, où les hommes ne sont presque jamais ce
qu'ils paraissent être.
"Nous nous promenions avec des amis à l'Hippodrome de Byzance
où tous les jours ont coutume d'affluer non seulement la grande
κατακλινθήναι... ή τε πλάτανος αΰτη μάλ' αμφιλαφής et Loisirs de Philothée, 98: ύπο τ'
άμφιλαφεΐ σκιά, κατακλιθέντες έπ' αύτη τη πόα.
19. Ce rapprochement très judicieux a été fait par C.Th. Dimaras, Les Lumières en
Grèce (en grec), p. 268: "Si nous voulons trouver un climat où situer cette oeuvre, peutêtre faudrait-il nous diriger du côté des 'Propos de table' de l'Antiquité. Il est caractéris
tique
que l'ouvrage a reçu à un moment le titre de Les Philosophes dans un jardin (Ol
κηποσοφισταί) ; ce sont les Dipnosophistes qui fournissent le titre".
20. Le début de cette oeuvre est semblable à celui des Loisirs de Philothée, comme le
remarque J. Bouchard, p. 217, n. 7: Έτυγχάνομεν περιπατοϋντες εν του Κρόνου ίερω,
εν φ πολλά μεν και άλλα αναθήματα έθεωροϋμεν. Le Pinax (Tableau) de Cébès de Thèbes (1er s. ap. J.-C.) est une allégorie de la vie humaine d'inspiration pythagoricienne.
Cette description d'une oeuvre d'art est, pour le genre, bien éloignée des Loisirs de Phi
lothée.
21 . Ces ouvrages en partie inédits sont cités par J. Bouchard, p. 29: Διάλογος κατά της
μεμηνυίας άξίνης της παραχωρήσει Θεού έξαρχούσης έν τη βασιλευούση κηφήνων,
Διάλογος περί ζωής και θανάτου.
22. Voir dans l'Introduction de l'éd. Bouchard, le chapitre intitulé "Modernité de
l'oeuvre" qui concerne des questions de philosophie et de morale et où l'auteur voit à
juste titre dans Mavrocordatos un partisan de la Raison, de la liberté d'examen et du
bonheur individuel, un Philosophe du XVIIIe siècle, en somme.
23. Voir l'argument de Leudppe et Clitophon d'Achille Tatius (1, 1-2), le Préambule
de Daphnis et Ch/oéde Longus, et le Pinaxde Cébès.

96

HENRI TONNET
foule de ceux qui viennent vendre, tromper, détourner les gens sim
ples du droit chemin, se faire juger pour fraude, mais aussi ceux qui
ont reçu quelque avantage de la nature ou de l'art et tiennent les
visages de la foule comme une aubaine qui s'offre à eux. . . Ceux qui
sont les plus raffinés se dérobent et semblent éviter de faire étalage
de leur luxe. Mais par cela même, ils excitent la curiosité des autres,
et en poussent plusieurs à enquêter sur la nature humaine, encore
que le mérite affecte de se cacher, de sorte que malgré leurs efforts
pour se dérober, la curiosité des hommes de goût leur enlève le mas
que qui les couvre", (éd. Bouchard, p. 76).

L'enquête de Mavrocordatos pour découvrir la nature humaine malgré
la dissimulation et les ruses de Γ amour-propre nous fait penser aux Maxi
mesde la Rochefoucauld que l'auteur a voulu contester24. Quant à l'image
du masque soulevé, elle évoque un peu l'argument du Diable boiteux de
Lesage (1707) que Mavrocordatos pouvait à la rigueur connaître.
Ainsi dans cette première tentative, la prose grecque d'imagination -car
il serait inexact de parler de roman grec-, paraît partagée entre deux ten
dances
inégalement représentées: le désir de marcher sur les traces des
prosateurs de l'Antiquité et sans doute déjà la tentation de suivre des
modèles occidentaux, les moralistes de la fin du XVIIe siècle et peut-être
tel auteur de romans picaresques français. C'est dire que dès le début, les
nouvellistes et les romanciers grecs modernes vont chercher à échapper à
un dépendance totale par rapport à la production étrangère, essentiell
ement
française à l'époque. La solution trouvée par Mavrocordatos est de
couler des pensées modernes dans des formes antiques.
La relecture des premières nouvelles et des premiers romans jusqu'aux
années 1860 oblige, me semble-t-il, à réviser quelques opinions tradition
nelles
sur le sujet.
La première de ces opinions, qui apparaît comme inexacte, est que les
premiers romans grecs de la période qui suit l'indépendance sont, dans
l'ensemble, des romans historiques. On explique que c'était le genre prati
qué par les romanciers romantiques européens, comme Walter Scott
qu'on cite régulièrement dans ce cas, et que les écrivains grecs n'avaient
que ce modèle à imiter. On ajoute qu'une étude réaliste de la société grec
que de l'époque n'était pas possible, parce que cette société n'était pas
24. Allusion aux Maximes Morales (p. 121 de l'éd. Bouchard) accusées de donner des
actions humaines une interprétation systématiquement défavorable.

A PROPOS DES PREMIERS ROMANS ET NOUVELLES NÉO-HELLÉNIQUES

97

encore formée25. Enfin, dernièrement, on a voulu voir dans le roman his
torique,
tenu pour caractéristique de l'époque, un moyen pour les écri
vains bourgeois, complices du pouvoir, d'esquiver la description objective
de la société grecque; on préférait alors passer sous silence les défauts de la
société et bercer le patriotisme des lecteurs avec les exploits des Grecs du
passé26.
En fait, très peu de romans grecs de la première période entrent dans le
genre du roman historique, tel du moins que le conçoit le sens commun. A
notre avis, pour qu'il y ait roman historique, il faut qu'il existe, entre l'épo
quede la rédaction et celle de l'action, un éloignement tel que le lecteur
moderne éprouve devant les pittoresques usages du passé un réel et agréa
ble
dépaysement. Ceci est vrai des romans, se déroulant au Moyen Age ou
à l'époque de la Renaissance, d'Alexandre Rizos Rangavis, Le Prince de
Morée (1850), de Spyridon Zambélios, Les Noces Cretoises (1871) et
d'Alexandre Papadiamantis, Les Marchands des peuples (1882-1883) et
La Petite Bohémienne (1884). On remarque que ces romans historiques
sont postérieurs à 185027.
25. Voir là-dessus les analyses classiques d'Apostolos Sahinis, Το νεοελληνικό μυθ
ιστόρημα
- 'Ιστορία και κριτική, Athènes, 1958, p. 17-25, et, en particulier, pp. 41-43:
"II y a quatre raisons principales qui ont fait préférer et cultiver le roman historique dans
la Grèce des années qui ont suivi la Révolution. La première est le développement limité
du roman bourgeois et social, même dans la littérature des pays développés d'Occident,
et parallèlement, la grande renommée de Walter Scott. La seconde est le manque de
maturité sociale et l'absence d'une vie nettement urbaine. La troisième est l'éducation
européenne des écrivains, leurs voyages et leurs contacts constants avec l'Occident. En
quatrième lieu, le fait que le romantisme était à son apogée et que l'on cherchait à revenir
à des sujets des époques anciennes". Selon A. Sahinis, le roman historique constitue
alors pour les écrivains grecs une solution de facilité: "Les premiers prosateurs grecs
écartèrent la difficulté et, ignorant le présent immédiat, se tournèrent vers le passé, pour
puiser dans l'histoire les sujets qui leur donneraient plus de facilités et des possibilités
plus nombreuses".
26. Le représentant de cette opinion est Mario Vitti qui écrit dans son 'ίστορία της
νεοελληνικής λογοτεχνίας2, 1987: "Alors que les problèmes s'accumulaient, le déferl
ementdu roman historique / c'est nous qui soulignons / vint détourner l'attention du peu
plede cette désagréable réalité, la séduisant par le spectacle d'événements du passé plus
ou moins consolants et qui surtout exaltaient les vertus nationales". Il faut noter que le
schéma explicatif qui fait de la littérature un procédé de séduction pour masquer la réal
ité est aussi utilisé pour la période suivante où Γ "étude de moeurs" (ηθογραφία) est qual
ifiée de "berceuse idyllique".
27. Voir la remarque justifiée de Linos Politis, 'Ιστορία της νεοελληνικής λογοτεχ
νίας,Athènes, Fondation de la Banque Nationale, 1978, p. 180: "C'est un genre qui

98

HENRI TONNET

Naturellement on ne peut pas considérer comme romans historiques des
œuvres écrites entre 1830 et 1860 et dont l'action se déroule pendant la
Révolution grecque (1821-1827). Une quarantaine d'années tout au plus
séparent leur rédaction des événements dont il est question. Appelleraiton roman historique en France aujourd'hui un roman ayant pour cadrera
Troisième République?
En fait, l'action de la plupart des romans de la période 1830-1860 est
supposée contemporaine de la vie de leurs auteurs. C'est le cas de Léandre
ÇO Λέανδρος) de Panayotis Soutsos (1806-1868) publié en 183428, roman
épistolaire dont les lettres sont datées de la même année. C'est aussi le cas
du roman du frère de Panayotis, Alexandre Soutsos, L'Exilé de 1831 (Ό
Εξόριστος τοΰ 1831), publié en 183529, dont le titre parle de lui-même.
L'action de L'Orpheline de Chio (Ή 'Ορφανή της Χίου), 183930, débute
avec les massacres de Chio (1822) et s'achève au moment de la prise
d'Alger par les Français (1830). Les deux romans de Grigorios Palaiologos
se déroulent dans l'Europe et la Grèce contemporaines. Il en est de même,
comme l'ont souligné tous ceux qui en ont parlé, de Thanos Vlékas (Θάνος
Βλέκας) 185531 de Paul Kalligas.
Un autre lieu commun très répandu à propos de ces romans est que
toute la production antérieure à Thanos Vlékas manifeste une grande
indifférence pour la réalité grecque contemporaine et ses problèmes.
Apostolos Sahinis semble avoir été le premier en 1958 à avancer cette
connut un succès certain, en particulier dans la deuxième moitié du siècle". Sur le carac
tèrelimité et tardif du roman historique en Grèce lire maintenant les excellentes études
de Sophia Dénisi, "Για τις αρχές της πεζογραφίας μας", Πολίτης 109, 1990, pp. 60-63 et
«Οί αρχές του ελληνικού ιστορικού μυθιστορήματος», Διαβάζω 291, 1992, ρ. 28. 34.
28. Ό Λέανδρος ύπό Παναγιώτου Σούτσου, Nauplie: Tombras et Ioannidis, 1834.
C'est, à notre connaissance, le premier roman de la Grèce indépendante.
29. Ό Εξόριστος τοΰ 1831. Κωμικοτραγικόν ίστόρημα υπό 'Αλεξάνδρου Σούτσου,
Athènes, Imprimerie royale, 1835.
30. Ή 'Ορφανή της Χίου ή ό Θρίαμβος της αρετής υπό 'Ιακώβου Γ. Πιτσιπιοϋ. Τερ
πνόν ανάγνωσμα, Hermoupolis, 1839.
31. A paru en feuilletons dans la revue Pandora du 15 octobre 1855 au 15 février 1856.
La première édition en volume a paru, sans date ni lieu d'édition, avec le titre suivant:
Θάνος Βλέκας. Μυθιστορία ευρεθείσα εν τοις έγγράφοις τινός και δημοσιευθείσα ύπό
Παύλου Καλλιγά. L'éditeur est Wilhelm Barth. Mme M. -P. Masson a pu établir par des
recoupements que cette édition date d'octobre 1887. Pour tout cela, voir l'édition de
Thanos Vlékas, Introduction. Etablissement du texte. Traduction, notes et index, pré
sentée
comme travail complémentaire au Doctorat d'Etat par Mme M. -P. Masson
(Montpellier 1987).

A PROPOS DES PREMIERS ROMANS ET NOUVELLES NÉO-HELLÉNIQUES

99

thèse: "les premiers prosateurs grecs modernes... ignorèrent le présent
immédiat... Avec un sujet emprunté à la vie contemporaine, à la réalité
grecque moderne immédiate, Paul Kalligas mettait le roman grec
moderne sur la bonne voie"32. C'est de la même façon que vingt ans plus
tard, Linos Politis mettait en valeur l'originalité de Thanos Vlékas: "Le
sujet n'est pas emprunté à un passé historique héroïsé, mais à la réalité
contemporaine, à la misère du nouveau royaume grec en proie à la mauv
aise administration et au brigandage"33. En 1987, la position de Mario
Vitti n'est pas très différente, lorsqu'il affirme que les premiers romans,
avant celui de Kalligas, visaient à détourner l'attention de la "désagréable
réalité".
Le schéma explicatif, séduisant par sa simplicité, reste le même. Les
romanciers grecs avant 1855 situeraient leur action dans un monde irréel
peuplé de héros et d'héroïnes, le monde d'Erotocr/fos en somme; et le
premier en Grèce, Paul Kalligas ferait descendre le roman du ciel sur la
terre.
Il serait facile de montrer que Thanos Vlékas est un roman romantique
typique avec son couple d'amoureux idéaux, Thanos et Euphrosyne, qui
incarnent l'innocence et la vertu dans un monde mauvais qui les écrase
matériellement, mais ne saurait les vaincre moralement34.
Mais il est surtout évident que les nouvellistes et les romanciers grecs
modernes se sont préoccupés de la "désagréable réalité", c'est-à-dire des
problèmes politiques et de ce que nous appellerions des "problèmes de
société", bien avant 1855.
C'est ainsi qu'on aurait tort de considérer les trois nouvelles des Consé
quences de î'amour (1792) comme de simples anecdotes sentimentales
destinées à émouvoir et amuser le lecteur. L'auteur présente, par l'exem-

:

32. Τό νεοελληνικό μυθιστόρημα, 141 : "Με θέμα παρμένο άπό τή σύγχρονη του ζωή,
από τήν άμεση νεοελληνική πραγματικότητα άνοιγε τό σωστό δρόμο στην καλλιέργεια
τοϋ νεοελληνικού μυθιστορήματος".
33. Ιστορία της νεοελληνικής λογοτεχνίας2, 1 8 1 "Τό θέμα δέν είναι παρμένο άπό τό
ήρωοποιημένο ιστορικό παρελθόν, αλλά άπό τή σύγχρονη πραγματικότητα, άπό τήν
αθλιότητα τοϋ νεαρού ελληνικού βασιλείου πού τό βασάνιζαν ή κακοδιοίκηση καί ή
ληστοκρατεία".
34. Sur cette supériorité morale, typique du héros romantique, qu'on observait déjà
chez Léandre et chez l'"exilé de 1831", voir par exemple cette réflexion du ch. 8:
"L'injustice, sous le poids de laquelle il gémissait, ne suffisait pas à ébranler la bonne
nature et l'innocence de son caractère".

100

HENRI TONNET

pie de trois histoires se déroulant dans le monde réel35, diverses consé
quences de l'amour. Le problème, qui n'est pas du tout abstrait et qui sera
repris dans les productions postérieures, est celui de la place que peut tenir
l'amour par rapport au mariage dans la société "bourgeoise" grecque de la
fin du XVIIIe siècle. Déjà Rhigas, adaptant Rétif de la Bretonne dans
l'École des Amants délicats (1790)36, avait abordé le sujet et conformé
ment
à l'idéologie libérale, voire libertine, des Lumières lui avait donné
une solution optimiste. Dans ce recueil, on voit des jeunes gens "sensibles"
et sincères faire leur bonheur en dépit des différences sociales et de l'oppo
sitionde leurs parents37.
L'Anonyme des Conséquences de /'Amour est, à sa façon, bien plus réal
iste. Il sait bien que l'amour peut avoir des conséquences lamentables
(ελεεινά). Aussi invite-t-il à distinguer l'amour qui ne sacrifice qu'à
Aphrodite, qui conduit à des désordres, de celui qui sacrifice à l'Hymen,
qui doit être encouragé. Mais il faut aussi tenir compte des préjugés
ambiants. C'est ainsi qu'il présente l'histoire exemplaire d'un orthodoxe
grec Andréas et d'une arménienne catholique Choropsima qui ne purent
réaliser leur amour à cause de l'opposition de leurs parents. Et l'auteur de
conclure (éd. Vitt, p. 165):
35. Il est remarquable que l'histoire ne se situe pas, comme VErotocritos, dans un lieu
et un temps conventionnels, une Antiquité où l'on trouve à Athènes des chevaliers Valaques. Le texte est émaillé de points de repères géographiques et historiques destinés à
ancre/ les péripéties des personnages imaginaires dans un monde réel: quartier du Stavrodromi et jardins de Psomathia à Constantinople, ville de Pultava et fuite du Prince
Alexandre Mavrocordatos le Déserteur (Firari 1786). Ainsi l'aventure racontée est don
née comme la vérification par les faits d'une thèse morale. Voir, à ce propos, l'incise
révélatrice: "Quiconque ne prend pas garde à cela, tombe très sûrement dans bien des
extravagances, comme Vexpénence même en témoigne (καθώς ή πείρα αυτή το μαρτυρ
εί).
36. Σχολεΐον των ντελικάτων εραστών, ήτοι Βιβλίον ηθικόν, περιέχον τά περίεργα
συμβεβηκότα των ωραιότερων γυναικών τοϋ Παρισιού, άκμαζουσών κατά τόν παρόντα
Αιώνα, Vienne: Baumeister 1790. Nouvelle édition avec introduction et glossaire par
Panayotis S. Pistas, aux éd. Ermis, Athènes, 1971.
37. Voir, par exemple, l'histoire au titre significatif: "L'honneur éclipsé par l'amour"
(Ή εκλειψις της τιμής έξ αιτίας τοϋ έρωτος), pp. 120-141 de l'éd. Pistas. On y voit
Zémira parvenir à éviter le mariage avec le Chevalier que lui destine son père, et final
ement obtenir le jeune et séduisant Philippe, qui lui est socialement inférieur, après avoir
feint qu'elle est enceinte de lui. Loin dé condamner cette désobéissance et ce mensonge,
Rhigas conclut en saluant le triomphe de l'amour sincère: "Que tous les amoureux
apprennent par mon exemple qu'ils n'échoueront jamais et ne perdront pas leurs peines,
s'ils aiment du fond du coeur et que leur amour est sincère".

A PROPOS DES PREMIERS ROMANS ET NOUVELLES NÉO-HELLÉNIQUES

101

"Ainsi ces personnes furent privées de toute joie, de tout plaisir et de
toute volupté à cause de leur amour fidèle. Ils sont devenus pour les
fils et les filles l'exemple même du pur amour et du mauvais compor
tement des parents qui préfèrent voir mourir leurs fils, plutôt que
d'abandonner leurs superstitions".
Contrairement à un écrivain romantique, qui aurait exalté cet amour
plus fort que les préjugés et que la mort même, l'Anonyme garde un point
de vue pratique. Il prétend, par l'enseignement de son livre, détourner ses
lecteurs d'une passion qui n'aboutirait pas à une union bourgeoise bien
assortie. C'est ce qui ressort du jugement que l'auteur porte sur Andréas,
le héros malheureux de la "Deuxième Histoire" (éd. Vitti, p. 154):
"S'il avait été raisonnable il n'aurait pas dû dès le début se laisser
dominer par l'amour. Car c'est être insensé, sot et irréaliste que
d'aimer quand on est privé de certaines choses. De l'argent,
d'abord, qui vous permettrait de vivre indépendant avec votre
épouse, ou, à défaut, d'un métier. Deuxièmement, il ne faut pas
aimer quand on n'est pas aimé en retour. Et puis il faut, en troisième
lieu, que les deux partis, celui de la personne aimée et celui de qui
aime, c'est-à-dire les parents, soient d'accord et de milieux équival
ents.Car si l'on n'y prend garde, on tombe très sûrement dans bien
des extravagances, comme l'expérience même en témoigne. Ou bien
l'on se suicide, ou bien l'on en vient à faire fi de son honneur et de
son rang ou l'on devient la cause de scandales et de désordres. D'où
vient que cet amour, qui est doux et charmant, se transforme en tris
tesse amère et en ennui"38.
Au fond, l'histoire racontée par Panayotis Soutsos dans Léandre est elle
aussi une nouvelle preuve des conséquences lamentables (ελεεινά αποτε
λέσματα)
de l'amour. Léandre et Coralie, qui s'aiment depuis l'enfance,
38. "Οθεν, αν ήταν φρόνιμος, έπρεπε άπό τήν αρχήν νά μήν άφεθή νά κυριευθή άπό
τόν ερωτά. Πας ούν εραστής είναι άφρων και ανόητος καί αδυνατών έρφ, άν ϊσως τά
ακόλουθα όστερήται: πρώτον μεν αν στερήται χρημάτων, δι' ών ήθελε δυνηθή νά
κυβέρνηση εαυτόν καί τήν σύζυγόν του, ή αν αυτό δέν είναι, κάν τέχνην τινά" δεύτερον
δε, αν έρφ και δέν άντεραται- καί τρίτον δέ, άν του ερωμένου υποκειμένου τό μέρος, ή
και αύτοϋ του έρώντος, δηλαδή οί γονείς, είναι εις αυτό σύμφωνοι, καί άν είναι κατ'
άξίαν. "Οποιος λοιπόν αυτά δέν τά φυλάττει, πίπτει βεβαιότατα εις πολλά άτοπα, καθώς
ή πείρα αυτή τό μαρτυρεί" επειδή ή αύτόχειρ τις γίνεται, ή καταφρονητής τής τιμής του
καί τοΟ αξιώματος του, ή σκανδάλων καί διχονοιών πρόξενος· δθεν εκείνος ό γλυκύς τε
καί χαρίεις έρως μετατρέπεται εις πικροτάτην λύπην καί στενοχωρίαν.

102

Henri tonnet

sont séparés par le mariage de Coralie, qui croyait Léandre disparu. Leur
passion partagée qui reste pure va conduire l'un des protagonistes à la
mort par consomption et l'autre au suicide.
Mais Léandre est aussi un roman romantique à l'européenne où
l'influence de Goethe, de Foscolo et de Chateaubriand est sensible39. Et
c'est justement pourquoi l'auteur ne saurait "ignorer le présent immédiat"
ou "détourner son attention de la désagréable réalité". En bon héros
romantique, Léandre entretient avec la réalité historique et politique de
son temps des rapports passionnés qui vont de l'enthousiasme le plus déli
rant au désenchantement le plus profond se manifestant, selon le cas, par
le sarcasme verbal ou le désir de tout quitter pour se retirer dans la soli
tude. On n'a pas, à notre sens, suffisamment souligné que, bien avant Kalligas, Panayotis Soutsos a prononcé, dès 1834, un réquisitoire violent con-

39. Pour l'influence de Goethe et de Foscolo, Soutsos est le premier à la reconnaître à
la fin de sa Préface: "Peut-être certains m'accuseront-ils à tort d'avoir imité le Jacopo
Ortis de Foscolo ou le Werther de Goethe. Mais comme ces livres sont entre les mains
des lecteurs, ils peuvent parler pour ma défense" (Θέλουσι ϊσως μας συκοφαντήσει
τινές, δτι έμιμήθημεν τόν Ίάκωπον Όρτην τοϋ Φώσκολου, ή τόν Βερτέρον τοΟ Γκέτου·
όντα δέ τά βιβλία ταύτα εις χείρας των αναγνωστών, δύνανται υπέρ ημών νά όμιλήσωσιν).
Il s'agit, en effet, d'une influence de forme et d'une influence thématique. Léandre,
comme les romans de Goethe et de Foscolo, est une histoire d'amour impossible, et un
roman par lettres.
La trace de la lecture du René de Chateaubriand est sensible dans les images et le style
très généralement. Il suffit, pour s'en rendre compte, de lire un extrait des premières let
tres, comme ce passage de la lettre XXII: "Peux-tu m'expliquer, mon ami, ma mélancol
ie?
Peux-tu m'expliquer le trouble de mon âme? Je gravis la montagne, je descends dans
la vallée et je suis cerné par de tristes impressions; la feuille morte que le vent emporte, la
chaumière qui fume, les eaux du lac où siffle le roseau, tout, tout me plonge dans la
mélancolie. Je vois les oiseaux migrateurs passer au-dessus de ma tête. Ah les terres
inconnues, les horizons lointains où ils vont voyager! Pourquoi ne suis-je, moi aussi, un
oiseau migrateur?... Comment, mon ami, te représenter la multitude de mes noires
impressions?". Le lecteur français aura reconnu une page célèbre de René: "Mais com
ment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvais dans mes promenad
es...
Qu'il fallait peu de choses à ma rêverie! une feuille séchée que le vent chassait
devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres. . . un
étang désert où le jonc flétri murmurait. . . Souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de pas
sage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats loin
tains où ils se rendent; j'aurais voulu être sur leurs ailes". Une comparaison systématique
entre les deux textes apporterait sûrement une plus ample moisson de ces passages
"empruntés".

A Propos Des premiers romans Et nouvelles Néo-Helléniques

103

tre les moeurs politiques de la Grèce des lendemains de l'Indépendance.
Ainsi dans la lettre 39, datée du 18 janvier 1834:
"Je suis arrivé aujourd'hui à Nauplie. Ce sont partout les mêmes
physionomies, le même petit cercle d'idées, de désirs et d'entrepris
es.
Quelle manie de ministères, de grades, d'influence et de
richesse! Que de promesses trompeuses! Que de manifestations de
fausse amitié dans cette ville du mensonge!40.
On dira à juste titre que ce tableau reste bien abstrait et bien général.
Mais on trouve aussi, rarement il est vrai, dans Léandre des notations con
crètes qui en disent plus long sur la situation que le développement rhétori
que
que l'on vient de lire:
"En entrant à Mégare j'ai rencontré un vieux soldat sous un arbre. Il
trempait un morceau de pain sec dans l'eau d'un ruisseau. Ce brave
m'a reconnu et de sa main mutilée m'adressa le salut des Grecs"41.
Mais c'est surtout la révélation des romans de Grigorios Palaiologos qui
doit amener à réviser lés théories classiques sur la première période du
roman grec de 1830 à 1850. L'Homme aux multiples mésaventures et Le
Peintre n'entrent pas dans les schémas classiques. Ce ne sont ni des romans
historiques, ni des romans d'amour romantiques. Mais ce sont de vrais
romans modernes, puisqu'on y suit les aventures de personnages imaginai
res
mais vraisemblables dans un cadre réel et contemporain.
L'étude de ces deux romans en liaison avec les autres romans grecs de la
même époque doit conduire à reprendre la question du réalisme dans les
premiers romans grecs modernes.
Il est d'abord évident que le regard du romancier sur le monde réel est
différent dans Léandre (1834), dans L'Homme aux multiples mésaventur
es
(1839) et dans L'Orpheline de Chio (1839).
Dans Léandre tout est présenté à travers la vision fortement subjective
d'un homme cultivé et passionné. Comme le Voyageur42 du poème de
40. «Έμβήκα σήμερον εις τό Ναύπλιον αί αύται πανταχού φυσιογνωμίαι, ό αυτός
μικρός κύκλος των ιδεών, των επιθυμιών και των έπιχειρίσεων! Ποία μανία ύπουργημάτων, βαθμών, επιρροής και πλούτου! πόσαι υποσχέσεις άπατηλαί! Πόσαι φιλίας
επίπλαστου ενδείξεις εις αυτήν τήν πόλιν του ψεύδους».
41. Έμβαίνων εις τα Μέγαρα, υπό δένδρον απήντησα στρατιώτην παλαιόν, ύγραίνοντα ξηρόν άρτον εις ρύακα. Μέ άνεγνώρισεν ό γεννάδας, και ή κολοβή του δεξιά με
άπέδωκε τον Έλληνικόν χαιρετισμόν.
42. 'Οδοιπόρος, Nauplie, 1831, poème dramatique de Panayotis Soutsos.

104

HENRI TONNET

Panayotis Soutsos, Léandre passe dans une Grèce où il n'aperçoit que des
réminiscences classiques ou ce qui correspond à ses passions politiques du
moment; il ne décrit pas, il évoque:
"Le torrent de la destruction a parcouru la Grèce en tous sens. Par
tout ce ne sont que ruines, partout spectacles de mélancolie. La ville
d'Agamemnon aux larges rues n'est qu'un tas de décombres. Sparte
n'est qu'un petit champ. A Thèbes, je n'ai pas trouvé Épaminondas,
à Corinthe, il n'y a ni bains luxueux, ni Aristippe.
En Grèce, la seule faculté de l'esprit qui trouve à se contenter,
c'est la mémoire; des sens, seule la vue est satisfaite. Les yeux,
quand ils se lèvent, voient un ciel incomparable et aperçoivent en se
baissant une nature sans pareille...
En entrant à Mégare, j'ai rencontré un vieux soldat sous un arbre.
Il trempait du pain sec dans l'eau d'un ruisseau. Ce brave m'a
reconnu et de sa main mutilée m'adressa le salut des Grecs.
Les révolutions sont des éruptions volcaniques. On voit s'y déver
ser
un fleuve de feu roulant avec lui des masses enflammées qui por
tent partout l'horreur et la destruction. Cette convulsion de la nature
a-t-elle pris fin, et déjà les passants ne foulent plus que des pierres
refroidies et de la cendre"43.
Au-delà des imitations de Chateaubriand, on aperçoit une authentique
déception devant la Grèce des lendemains de son indépendance, pays
ravagé qui n'a pas su montrer sa reconnaissance aux combattants de 1821.
L'Orpheline de Chio, malgré des références à des lieux précis comme
Smyrne et Constantinople et des événements historiques, comme les mas
sacres de Chio (1822) et la prise d'Alger par les Français (1830), se déroule
43. (Επιστολή Γ') Ό χείμαρος της καταστροφής πανταχόθεν της Ελλάδος διέβη·
πανταχού ερείπια, καί πανταχού θεάματα μελαγχολίας. Ή εύρυάγυιος πόλις του 'Αγα
μέμνονος
σωρός στεγασμάτων άγρίδιον ή Σπάρτη· είς τάς Θήβας δεν απήντησα τόν
Έπαμεινώνδαν είς τήν Κόρινθον οΰτε τά πολυτελή λουτρά, οΰτε οί Άρίστιπποι.
Είς τήν Ελλάδα μόνη των νοερών δυνάμεων ή μνήμη ευρίσκει τροφήν, καί μόνη των
αισθήσεων ή δρασις- ή δρασις ή ανυψούμενη προς έξαίσιον ούρανόν, και καταβαίνουσα είς επίσης έξαίσιον φύσιν /.../
Έμβαίνων είς τά Μέγαρα, υπό δένδρον απήντησα στρατιώτην παλαιόν, ύγραίνοντα
ξηρόν άρτον εις ρύακα. Μέ ανεγνώρισε ό γεννάδας, καί ή κολοβή του δεξιά μέ άπέδωκε
τόν Έλληνικόν χαιρετισμόν. Αι επαναστάσεις, εκρήξεις κρατήρων πυρός χύνεται
ποταμός, καί μετ' αύτοϋ μύδροι φλογεροί κυλίονται φέροντες φρΐκην καί κατα
στροφή ν ό σπασμός της φύσεως έπαυσε; ψυχρούς οί διαβάται πατουσι καί τους
μύδρους και τήν τέφραν.

A PROPOS DES PREMIERS ROMANS ET NOUVELLES NÉO-HELLÉNIQUES

105

dans un monde aussi factice que le roman antique. Les seuls lieux qui
soient rendus de façon vraisemblable sont ceux de la nature sauvage. Pour
se faire une idée du monde enchanté où Pitsipios situe l'action de son
roman, il suffit de lire l'extrait suivant:
"Déjà le dieu du jour à la blonde chevelure, la tête couronnée de
rayons multicolores, après avoir parcouru sur son char orné de dia
mants
les trois quarts de sa course diurne, abandonnait son fouet
d'or et se livrait à d'amoureuses pensées. . . Les oiseaux sentant venir
la fin du jour, mêlaient leurs chants bruyants et cherchaient un
refuge entre les branches les plus touffues des grands arbres.
Alexandre remarqua une bergeronnette aux ailes grises dont les
mouvements voluptueux et la voix harmonieuse lui rappelèrent que,
selon les anciens Grecs, cet oiseau est l'auxiliaire des amoureux des
seins:
"Charmante bergeronnette, dit-il en soupirant, va donc en
trouver d'autres qui soient plus heureux que moi. . . " II s'aperçut que
le chant de l'oiseau l'avait entraîné loin du chemin tracé, en un lieu
d'accès difficile plein de hauts cyprès serrés"44.
Dans les romans de Palaiologos, le rapport entre le héros et l'univers où
il vit est inversé. Le sujet n'est plus, comme dans les livres précédents, le
protagoniste, qui n'a rien d'héroïque, mais bien la société où il évolue. Il
s'agit pour le romancier, grâce aux aventures d'un Ulysse moderne qui a
beaucoup souffert (πολύπαθης)45 de nous faire connaître les caractères et
les moeurs de ce XIXe siècle commençant. Il suffit pour voir la variété des
expériences d'Alexandros Favinis, le héros de L'Homme aux multiples
mésaventures de lire la présentation du roman par Palaiologos:
44. "Ηδη ό ξανθοκόμης θεός της ημέρας έχων έπί της κεφαλής του στέφανον εκ ποικιλοχρόων ακτινών, διατρέξας επί του άδαμαντοκολλήτου τεθρίππου του τά τρία
τέταρτα της ημερησίας του όδοιπορίας, καί ρίψας πλαγίως την χρυσήν μάστιγα του,
άφίκετο εις τους ερωτικούς αύτοϋ λογισμούς /.../ Τά πτηνά προαισθανόμενα τήν στέρησιν τοϋ φωτός, συνέχεον τά θορυβώδη αυτών άσματα και έζήτουν καταφύγιον μεταξύ
τών δασύτερων κλώνων των υψηλότερων δένδρων.
Ό 'Αλέξανδρος προσηλώνει ιδιαιτέρως τήν προσοχήν του εις στακτόπετρον Σεισοπυγΐδα, της όποιας τά ήδυπαθή κινήματα καί ή ερωτομανής φωνή, τόν ένθυμίζουσι τήν
ϊδέαν, τήν οποίαν οί παλαιοί "Ελληνες εΐχον περί τούτου του πτηνού, νομίζοντες αυτόν
συνεργόν καί προστάτη ν τών ερωτικών σκοπών " 'Εράσμια Σεισοπυγΐς, είπε στενάζων,
ϋπαγε νά εϋρης άλλους ευτυχέστερους μου" /.../ Ό 'Αλέξανδρος παρατηρεί δτι ή φωνή
τοϋ πτηνού τόν άπεπλάνησεν άπό τόν πεπατημένον δρόμον καί τόν παρέσυρεν εις δύσβατον τόπον, γέμοντα άπό πυκνοφυτεμένας ύψηλάς κυπαρίσσους.
45. L'adjectif évoque évidemment le vers 4 du Chant I de VOdyssée: πολλά δ' ό γ' εν
πόντω πάθεν αλγεα ο ν κατά θυμόν.

106

HENRI TONNET
"Mon héros a visité de nombreux pays et exercé les principaux
métiers. Il fut ministre, juge, seigneur, serviteur, soldat, maître
d'école, avocat, journaliste, acteur, écrivain, commerçant et curé. Il
s'est enrichi et a eu bien des malheurs. Il a affronté des guerres et des
dangers; il a fait naufrage, a été capturé par des pirates; il a reçu le
knout, est tombé entre les mains des brigands, a été le favori des
puissants et a été persécuté par eux. Il a contre son gré changé de
religion, est tombé amoureux, a été trompé par des femmes, et des
hommes. Il a été jeté en prison, mis à l'hôpital et à l'asile de fous. Il
s'est finalement installé en Grèce, où il vit aujourd'hui âgé de
soixante ans. Il est devenu sage, car il a tiré parti de ses mésaventur
es.
. . En racontant sa vie, il présente de façon habituellement comi
quetous les défauts de la société, les passions et les mésaventures de
l'homme de la jeunesse à la vieillesse. Il passe en revue ce qu'il y a de
blâmable et de ridicule dans les moeurs et les coutumes de diverses
nations, tout comme dans les Cours et les gouvernements. Il met
habilement en scène l'arbitraire, la superstition, la bigoterie, la dis
solution
des moeurs, l'avarice, la flatterie, la prodigalité, la vantard
ise,la duplicité, la servilité, ainsi que les divers abus, principal
ement
la charlatanerie généralisée dans toutes les classes de la
société, depuis les Princes jusqu'aux serviteurs. Il termine avec les
affaires grecques, qui ont aussi leurs défauts, car on les a vu souvent
fournir matière aux satiristes"46.

46. Ό Ήρως μου περιήλθε πολλούς τόπους καί μετήλθε τά κυριώτερα επαγγέλματα·
έχρημάτισεν ύπουργηματικός, δικαστής, άρχων, υπηρέτης, στρατιώτης, διδάσκαλος,
δικηγόρος, έφημεριδογράφος, υποκριτής, συγγραφεύς, έμπορος καί πνευματικός.
Έπλούτισε καί έδυστύχησε πολλάκις, ευρέθη εις πολέμους καί κινδύνους,
έναυάγησεν, έπειρατεύθη, έκνουτίσθη, επεσεν εις χείρας ληστών, εύνοήθη καί κατετρέχθη άπό δυνατούς, έξωρίσθη, ήχμαλωτίσθη, ήλλαξεν άκόντως θρησκείαν, ήρωτεύθη, ήπατήθη από γυναίκας καί άνδρας, εβλήθη εις φύλακας, εις νοσοκομεία, εις
φρενοκομεία, τέλος άπεκαταστάθη εις Ελλάδα, όπου ζη" σήμερον έξηκοντούτης καί
φρονιμώτατος, διότι ωφεληθείς από τά παθήματα του /.../
Διηγούμενος τήν βιογραφίαν του, παριστάνει μέ τρόπον συνήθως κωμικόν ολας τάς
ελλείψεις της κοινωνίας, τά πάθη καί τά παθήματα του ανθρώπου άπό τήν νηπιότητα
μέχρι του γήρατος. Εξιστορεί δ, τι μεμπτέον καί γελοΐον άπαντα εις τά ήθη καί έθιμα
των διαφόρων εθνών καθώς καί εις τάς Αύλάς καί Κυβερνήσεις. Θεατρίζει μέ έπιδεξειότητα τήν αύθαιρεσίαν, τήν δεισιδαιμονΐαν, τήν θεοβλάβειαν, τήν άσέλγειαν, τήν
φιλαργυρίαν, τήν κολακείαν, τήν άσωτεΐαν, τήν άλαζονείαν, τήν ύπουλότητα, τήν
χαμέρπειαν, καθώς καί τάς διαφόρους καταχρήσεις, τάς παρεκτροπάς καί κυρίως τήν
άγυρτείαν όλων των τάξεων της κοινωνίας, άπό της ηγεμονίας μέχρι του επαγγέλματος
του ύπηρέτου. Τελειώνει δε μέ τά Ελληνικά, τά όποια έχουν καί αυτά τάς ελλείψεις
των, διότι εϊδομεν ότι πολλάκις έχορήγησαν ΰλην εις σατυρισμούς.

A propos des Premiers romans et nouvelles Néo-Helléniques

107

On voit par là que Palaiologos est un écrivain réaliste. Mais la lecture de
l'oeuvre montre que ce réalisme est sans profondeur. Si l'on peut donner
aux romans de Palaiologos le titre général de "Comédie humaine", c'est
seulement au sens littéral, parce que plusieurs des aventures d'Alexandros
Favinis sont comiques.
A l'occasion des déplacements et des divers métiers de son personnage
Palaiologos promène son lecteur dans une Europe du début du XIXe siècle
peuplée de personnages typiques présentés de façon caricaturale pour
qu'on puisse en sourire. Le modèle de Palaiologos n'est évidemment pas
Balzac, mais plutôt La Bruyère et le Lesage de Gil Blas de Santillane41 .
Certains épisodes de Γ Homme aux multiples aventures sont directement
inspirés du Candide de Voltaire48. Nous évoquions à propos des Loisirs de
Philothée La Rochefoucauld et déjà Lesage. Plus d'un siècle après, les
modèles français de Palaiologos n'ont guère changé.
Palaiologos est réaliste comme on pouvait l'être dans les romans bour
geois du XVIIe siècle et dans les romans picaresques du XVIIIe siècle. Loin
de vouloir faire revivre toute une société dans sa richesse et ses contradic
tions
- mais qui aura pareille ambition en Grèce avant les romanciers des
années 1930? - il se contente de tracer une suite de portraits, afin de mont
rerles bizarreries et les ridicules de la nature humaine49. Car l'homme en

47. Dans Le Peintre, IVème partie, chap. 2, p. 255 (éd. Alkis Angélou), Palaiologos
reconnaît sa dette envers Lesage: "L'auteur de Gil Blas et du Diable boiteux a certes
imité, mais il n'a pas traduit de l'espagnol ces deux romans célèbres, comme on l'en a
accusé. De même Palaiologos a imité, mais il n'a copié ni le Français Lesage / le texte
porte Lacase, par erreur du typographe / ni le russe Bulgarine, en écrivant un Gil Blas
grec, qu'il a appelé L'Homme aux multiples mésaventures" . (Ό συγγραφεύς τοϋ Ζιλβλασΐου και Χωλοΰ Διαβόλου έμιμήθη μεν, άλλα δεν μετεγλώττισεν άπό τόν 'Ισπανικό
τάς δύο αύτάς φημισμένος μυθιστορίας, ώς τόν έκατηγόρησαν. Επίσης καί ό Παλαιο
λόγοςέμιμήθη, άλλα δεν άντέγραψεν, οϋτε τόν Ρωσσον Βουλγαρίνον, συγγράψας
Έλληνικόν Ζιβλάσιον, τόν όποιον Πολύπαθη ώνόμασε).
48. On voit Favinis, comme Candide, être enrôlé de force et se conduire plus "philos
ophiquement"
qu'héroïquement au cours d'une bataille; voir là-dessus, notre chapitre
"Les influences françaises dans l'Homme aux multiples mésaventures de Gr. Palaiolo
gos",
dans l'introduction de l'éd. A. Angélou de l'Homme aux multiples mésaventures,
pp. 182-184.
49- Voir dans la préface "Au public": "je lui fais connaître successivement différents
métiers et différents types humains, afin qu'il voie et qu'il nous parle du plus grand nomb
repossible de faiblesses de cette créature paradoxale / qu'est l'homme (τόν περιφέρω
εις τά κυριώτερα επαγγέλματα καί διαφόρους τύπους, διά νά ιδη καί νά μας διηγηθη
όσον δυνατόν περισσοτέρας τοΰ παραδόξου πλάσματος αδυναμίας).

108

HENRI TONNET

général l'intéresse plus que "les nobles moeurs grecques"50. D'où vient son
goût pour l'exotisme facile, qu'il a en commun avec Voltaire. On peut se
rendre compte des limites de son réalisme, et de l'aspect schématique du
caractère de ses personnages dans les deux scènes suivantes, où l'on voit
successivement Favinis conseiller d'un Prince de Moldo-Valachie et servi
teur d'un serf russe:
<Le Prince> me fait donc appeler et commence à me demander de
façon détournée si je savais ce que les gens pensaient de lui, et si son
peuple était vraiment satisfait. Je n'aperçus pas le piège et crus qu'il
voulait réellement apprendre la vérité... "A mon sujet, que disentils précisément?". Je ne voulais pas en dire plus, mais comme il insis
tait, je bredouillai: "Tout le monde s'accorde pour dire que vous êtes
l'incarnation de la bonté et de la justice: mais on dit que vous êtes un
peu . . . vaniteux , un peu . . . soupçonneux , un peu ... tatillon , un peu . . .
mes. . . Je n'eus pas le temps de finir le dernier mot. Son visage s'était
métamorphosé à un point qui m'inspira de la terreur. - Impertinent,
tu mens /. . ./ J'ai maintenant la preuve que ce qu'on disait de toi était
tout à fait juste. C'est ainsi que tu manifestes ta reconnaissance à un
homme qui t'a tiré du néant pour te faire accéder à l'existence, qui
t'a honoré de sa bienveillance et de sa confiance, qui t'a comblé
d'honneurs et de richesses. Sors de ma vue51.
Mon maître était serf d'un noble qui, bien qu'il fût infiniment
moins riche que lui, ne consentait pas à lui donner la liberté, malgré
les importantes sommes que le serf lui offrait. Ceci par pure vanité,
car il voulait avoir un serf millionnaire. Mon Russe était extrême
ment
pieux, comme la plupart de ses congénères. Il priait pendant de
50. Ce sera l'objet principal d'intérêt de la nouvelle paysanne grecque (irhografia) à
ses débuts.
51. Livre II, chap. 5, p. 65 de l'éd. Alkis Angélou: Με κράζει λοιπόν, και αρχίζει νά με
έρωτα πλαγίως, έάν ήκουσα τί φρονεί ό κόσμος περί αύτοΰ καί έάν ό λαός του εϊναι
πραγματικός ευχαριστημένος. Άγνοων τήν παγίδα, ένόμισα ότι θέλει τω δντι νά μάθη
τήν άλήθειαν /.../ Άμή δι' έμέ ιδιαιτέρως τί λέγουν; Έγώ δέν ήθελα νά ομιλήσω περισσότερον άλλ' επειδή επέμενε, τόν είπον τραυλίζων: όλοι είναι σύμφωνοι δτι είσθε
προσωποποιημένη ή άγαθότης καί ή δικαιοσύνη· αλλά λέγουν ότι είσθε... ολίγον...
περιφίλαυτος, ολίγον... δύσπιστος, ολίγον... μικρολόγος, ολίγον μικρό... Δέν έπρόφθασα νά προφέρω τήν τελευταίαν λέξιν, και τό πρόσωπον του ήλλοιώθη εις τρόπον
ώστε με ενέπνευσε τρόμον μέγα. Ψεύδεσαι, αυθάδη /.../ τώρα έβεβαιώθην, ότι όσα μέ εϊπαν κατά σου ήτον αληθέστατα. Τοιουτοτρόπως, αναιδέστατε, αποδεικνύεις τήν εύγνωμοσύνην σου εις ανθρωπον, όστις σέ ήξίωσε τή"ς εύνοιας καί εμπιστοσύνης του, σέ
έτίμησε, σέ έπλούτισεν; "Απελθε άπό τους οφθαλμούς μου...".

A Propos des premiers romans Et nouvelles néo-helléniques

109

longues heures devant son iconostase composée d'une centaine
d'icônes d'une coudée de hauteur et faisait régulièrement tous les
jours cent profondes génuflexions. Il ne faisait jamais la charité à un
pauvre, mais c'était pour ne pas encourager la mendicité. Il faisait
aussi beaucoup de contrebande, afin d'aider les pauvres douaniers
qui se faisaient payer pour fermer les yeux... Le seul défaut de ce
maître très pieux était de ne pas battre sa femme qui en était incon
solable, parce qu'elle attribuait la chose à de l'indifférence"52.
On trouve ici une galerie de personnages paradoxaux dont la passion
dominante l'emporte souvent sur les intérêts les plus évidents: le prince
vaniteux au point de s'aveugler sur la vérité, le seigneur "snob", la femme
jalouse qui aimerait être battue. On aura reconnu au passage des thèmes
empruntés à Lesage et à Voltaire53.
En troisième lieu, la lecture de ces premiers textes de prose d'imaginat
ion
doit nous conduire à une réflexion plus nuancée sur les origines de la
nouvelle et du roman grecs modernes.
Selon Apostolos Sahinis, qui a eu le mérite de se poser cette question, le
roman néo-grec sort tout entier du roman romantique européen. Comme,
au moment où les romanciers grecs commencent à produire, la figure
dominante dans le genre est Walter Scott, connu dans les traductions fran
çaises, Sahinis conclut que le premier roman grec est principalement imité
de Walter Scott:
"Le roman néo-hellénique à ses débuts repose sur des modèles occi
dentaux.
Aux alentours de 1834 [. . .] ce genre littéraire ne s'était pas
52. Livre II, chap. 7: Ό Κύριος μου ήτον δούλος ευγενούς τίνος, όστις, αν και πολύ
όλιγώτερον πλούσιος άπό αυτόν, δέν εστεργε νά τόν ελευθέρωση, μ' όλον οπού τω προ
σέφερε σημαντικάς ποσότητας' τοΰτο δε άπό φιλοδοξίαν μόνον διά νά εχη δοϋλον μιλλιονάριον. Ό Ρωσσος μου προς τούτοις ήτον ευλαβής εις άκρον, καθώς οί πλείστοι των
ομογενών του /.../ Προσηύχετο ώρας πολλάς έμπροσθεν τοΰ εικονοστασίου του,
συγκειμένου από εκατόν περίπου πηχιαίας εικόνας καί έκαμνε τακτικώς πρωΐ καί
εσπέρας
ανά εκατόν μεγαλοούρους μετανοίας. Δέν έλεοϋσε μέν ποτέ πτωχόν, άλλα
τοΰτο, διά νά μή εμψύχωση τήν έπαιτείαν έκαμνε προς τούτοις πολλά λαθρεμπόρια,
αλλά καί τοΰτο, διά νά βοηθήση τους δυστυχείς τελώνας, οί όποιοι πληρονόμενοι
παρέβλεπον /.../ Τό μόνον ελάττωμα τοΰ ευλαβέστατου Κυρίου μου ήτον νά μή ξυλΐζη
τή γυναίκα του, ήτις εκ τούτου ήτον απαρηγόρητος, διότι τό άπέδιδεν εις άδιαφορίαν...".
53. La scène où l'on voit la sincérité coûter si cher au héros évoque celle où Gil Blas se
trouve lui aussi fort mal d'avoir dit à l'archevêque de Grenade que son sermon était
moins bon que d'habitude (Gil BJas, VII, 3 et 4). L'épisode de la Russe qui aimerait que
son mari la batte fait penser à un chapitre de Zadig, "La femme battue".

110

HENRI TONNET
encore imposé en Europe, et les grands romanciers du XIXe qui
créèrent les lois du "genre" n'avaient pas encore fait leur apparition.
Le romantisme était alors à son apogée et le roman historique cultivé
intensivement et formé par Walter Scott avait inspiré et influencé
partout la plupart des romanciers"51.

Ce qui précède nous permet, je crois, de dire que les origines de la nou
velle et du roman grecs modernes sont plus complexes.
Il faut d'abord souligner que la prose d'imagination du XVIIIe siècle
français a fortement influencé les premiers essais grecs dans le même
domaine, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. On savait
déjà que Rhigas avait adapté Rétif de la Bretonne. Puisque l'auteur des
Conséquences de l'amour rivalise avec Rhigas, il subit indirectement la
même influence française. Mais on doit insister plus encore sur le rôle
important des romans de Lesage qui furent traduits55 et imités de près ou
de loin avec prédilection par les Grecs de la fin du XVIIIe et de la première
moitié du XIXe siècle. L'Anonyme de 1 78950 pastiche Le Diable boiteux et
L'Homme aux multiples mésaventures démarque GilBlas. L'influence du
Voltaire de Zadig et de Candide est aussi sensible dans l'oeuvre de Palaiologos.
Mais il faudrait aussi chercher si, dans ces premiers tâtonnements du
genre romanesque en Grèce, le roman grec de la fin de l'Antiquité est vra
iment resté sans imitateurs. Apostolos Sahinis (Roman grec moderne, p.
24) exclut formellement cette hypothèse:
54. Le Roman grec moderne, p. 29: Τό νεοελληνικό μυθιστόρημα ξεκίνησε βασι
σμένο στά πρότυπα της Δύσης /.../ Γύρω στα 1834 /.../ τό λογοτεχνικό αυτό είδος δέν
είχε ακόμα κυριαρχήσει στην Ευρώπη μήτε είχαν φανερωθεί οι μεγάλοι μυθιστοριο
γράφοι
του δέκατου ενάτου αιώνα, πού αποτέλεσαν τους νομοθέτες τοϋ "είδους". Ό
ρομαντισμός βρισκόταν τότε στην ακμή του καί τό ιστορικό μυθιστόρημα, καλλιερ
γημένοεντατικά καί διαμορφωμένο άπό τόν Walter Scott, είχε εμπνεύσει καί επηρεάσει
τους περισσότερους μυθιστοριογράφους.
55. En 1 836, Manuel Sergiadis traduit le Gil Blas ('Ιστορία τοϋ Ζιβλά Σαντιλάν) et en
1838, Ν. I. Saltélis donne en grec Le Diable boiteux (Ό χωλός διάβολος).
56. C'est le titre donné par Constantin Dimaras à un opuscule d'une trentaine de pages
dont le titre est Histoire vraie et qu'il a publié aux pp. 413-428 de son ouvrage sur les
Lumières en Grèce (Νεοελληνικός Διαφωτισμός, Athènes: Ermis 1980). L'expression
Diable boiteux est citée en français dans le texte. Le schéma narratif est imité du roman
de Lesage, puisque, accompagné par le Diable boiteux, le narrateur se rend, sans être
remarqué, chez différents personnages grecs, dont on ne donne pas les noms mais qui
devaient être reconnaissables pour les lecteurs grecs de Roumanie. La plupart sont sur
pris dans des situations ridicules.

A Propos Des premiers romans Et nouvelles néo-helléniques

111

"II n'y a pas de doute que le roman grec moderne, dans les premières
années après la Révolution de 1821, devait repartir à zéro. Car il
n'avait aucun rapport et aucune parenté avec les récits de l'époque
grecque ancienne ou avec les romans des temps hellénistiques et
byzantins. On peut tenir ces textes pour de lointains ancêtres du
roman grec moderne, mais nullement pour les précurseurs imméd
iatsde son développement"54.
Plusieurs faits cependant attirent notre attention en direction du roman
grec antique. En éditant les Ethiopiques d'Héliodore, en 1804, Koraïs
envisage la création d'un roman grec moderne. Dans sa Lettre à Alexan
dre
Vassiliou58, il définit le genre romanesque à la suite de Huet et lui
donne un nom grec: μυθιστορία. Il est à remarquer qu'il ne fait aucune di
fférence
entre le roman antique et le roman moderne, puisque le nouveau
nom grec qu'il met en circulation doit désigner indistinctement les deux
manifestations du même genre. Il est évident qu'il craint que les Grecs
n'imitent les manifestations les plus délirantes du roman européen de
l'époque; mais il ne dit pas expressément là, encore qu'on puisse l'inférer,
que les Grecs du XIXe devraient s'inspirer du roman antique qui n'offense
pas la moralité comme celui d'Hérodote:
"Huet, évêque d'Avranches, en France... définit ce genre comme
"une fiction concernant des passions amoureuses écrite en prose et
avec art et visant à l'utilité et à l'agrément des lecteurs". Mais cette
définition ne convient qu'aux fictions concernant les passions amour
euses des anciens Grecs, car nous avons vu à notre époque des oeu
vres de cette sorte, dans lesquelles l'amour n'a aucune place ou n'est
mentionné qu'épisodiquement et en passant. Le deuxième défaut de
cette définition est peut-être ce qui concerne "l'utilité des lecteurs",
car cela exclut beaucoup de ces ouvrages, anciens et modernes, dont
la lecture risque d'être plus nocive qu'utile. Cependant, de même
57. Δεν υπάρχει αμφιβολία πώς τό νεοελληνικό μυθιστόρημα στά πρώτα χρόνια
έπειτα άπό τήν Επανάσταση τοϋ '21 έπρεπε νά ξεκινήσει άπό τήν αρχή. Γιατί δεν είχε
καμιά σχέση καί καμία συνάφεια μέ τ' αφηγήματα της αρχαίας ελληνικής εποχής ή μέ
τά μυθιστορήματα των ελληνιστικών καί των βυζαντινών χρόνων. Τά κείμενα αυτά
μπορεί νά θεωρηθούν ώς μακρινοί πρόγονοι τοϋ νεοελληνικού μυθιστορήματος, ποτέ
όμως ώς άμεσοι πρόδρομοι της ανάπτυξης του.
58. La Lettre est reprise dans les Προλεγόμενα στους αρχαίους "Ελληνες συγγραφείς,
Paris 1833; elle a été rééditée en reprint, en 1986, par la Fondation culturelle de la Ban
que de Grèce ; on la trouve également dans le volume 9 de la Βασική Βι βλιοθή κη , ρρ . 95123.

112

HENRI TONNET
que nous ne devons pas exclure de la définition du genre humain
l'idiot et le fou, encore que de l'humain ils ne conservent que la
forme, il paraît normal d'inclure cette sorte de mauvais ouvrages
dans la définition du genre romanesque, en nous contentant de
détourner les jeunes gens de leur lecture, de même qu'on leur
recommande de ne pas approcher les fous... Puisque ces ouvrages
n'ont pas encore reçu de nom et qu'il ne convient pas de donner celui
de Roman, qui est barbare, à un genre que les Européens ont
emprunté aux Grecs, ou ont connu après eux, c'est à nous les Grecs
qu'il revient de lui trouver une dénomination convenable, surtout
maintenant que la renaissance de la Grèce qui commence nous fait
espérer qu'à côté des oeuvres de toutes sortes on écrira aussi chez
nous des ouvrages de ce genre. Espérons seulement qu'ils ne seront
pas écrits par des fous!"59.

Il est aussi pour nous remarquable qu'à la veille de la renaissance du
roman grec moderne on ait mis à la disposition des Grecs des éditions
usuelles, non "philologiques", des romans antiques et byzantins.
En 1790, l'éditeur grec de Venise, Nicolas Glykis, réédite les Ethiopiques d'Héliodore60, sans traduction; la même année, Polyzois Lamba59. Ύέτιος ό της εν Γαλλία Άβρΐγκης Επίσκοπος /.../ ορίζει τό είδος τοΰτο,
"Πλαστήν ίστορίαν ερωτικών παθημάτων, γραμμένην έντέχνως εις λόγον πεζόν, προς
ώφέλειαν καί ήδονήν των αναγιγνωσκόντων". 'Αλλ' ό ορισμός ούτος αποβλέπει μόνας
των Ελλήνων τάς πλαστάς ιστορίας των ερωτικών παθημάτων, επειδή εις τους ημετέ
ρουςκαιρούς εϊδομεν τοιαύτα συγγράμματα, εις τά όποια ό έρως, ή δεν έχει χώραν ούδεμΐαν, ή δέν αναφέρεται, πλην έπεισοδικώς καί εν παρόδω: Δεύτερον ελάττωμα τοΰ όρισμου ϊσως είναι καί τό "Προς ώφέλειαν των αναγιγνωσκόντων", επειδή αποκλείει
πολλά τούτου του είδους συγγράμματα καί παλαιά καί νέα, των οποίων ή άνάγνωσις άπώλειαν καί όχι ώφέλειαν δύναται νά προξενήση· αλλ' όμως καθώς τόν ήλΐθιον, ή τον
μαινόμενον, μ' όλον ότι άφ' όσα συγκροτούν τόν ανθρωπον άλλο δεν εμεινεν εις αυτούς
παρά τήν μορφήν, δέν άποκλείομεν διά τοΰτο άπό τόν όρισμόν του άνθρωπου, εϋλογον
ωσαύτως φαίνεται ν' άφήσωμεν εις τόν όρισμόν τοΰ είδους καί τά τοιαύτα αχρεία συγ
γράμματα,
άρκούμενοι εις τό νά μακρύνωμεν άπό τήν άνάγνωσιν αυτών τους νέους,
καθώς τους παραγγέλλομεν νά μή πλησιάζωσι τους μαινόμενους /.../ Εις ημάς δέ τους
Γραικούς, επειδή όνομα ακόμη δέν ελαβον τά τοιαύτα, μήτ' είναι δίκαιον νά δώσωμεν
τήν βάρβαρον όνομασίαν τοΰ Ρωμανού εις είδος συγγράμματος, τό όποιον ελαβον οί
Ευρωπαίοι άπό τους "Ελληνας, ή καν έγνώρισαν μετ' εκείνους, μένει νά ευ ρωμεν όνομα
κατάλληλον εις αυτόν, τώρα μάλιστα, όταν ή αρχομένη της Ελλάδος άναγέννησις
απαγγέλλεται καί τοιαύτα (εϊθε μόνον μή γραμμένα άπό μαινόμενους!) καθώς καί παν
τός εϊδους συγγράμματα.
60. ΗΛΙΟΔΩΡΟΥ ΑΙΘΙΟΠΙΚΩΝ ΒΙΒΛΙΑ ΔΕΚΑ. Εκδοθέντα σπουδή τε καί φιλοτιμώ
δαπάνη τοΰ τυπογράφου Μιχαήλ Γλυκύ. ΕΝ ΤΗ ΤΥΠΟΓΡΑΦΙΑ Νικολάου Γλυκύ τοΰ εξ

A PROPOS DES PREMIERS ROMANS ET NOUVELLES NÉO-HELLÉNIQUES

113

nidziotis publie chez Thomas Trattner à Vienne, le roman d'Eustathe
Makrembolitès, Hysminé et Hysminias6K En 1792, c'est le tour de
Daphnis et Chloé de Longus d'être édité et imprimé par Georges Ventotis
à Vienne62. Enfin, en 1793, paraît à Vienne, une édition des Ephésiaques
de Xénophon, due à Polyzoïs Kontos. Cette fois l'édition est accompagnée
d'une traduction italienne d'Antonio Salvini63, ce qui semble indiquer
qu'elle est destinée à un public moins familiarisé avec le grec ancien.
Ces deux points ne seraient pas décisifs, si l'on ne trouvait, dans au
moins un des premiers romans grecs modernes, L'Orpheline de Chio de
Pistipios, une conception d'ensemble et des motifs narratifs qui viennent
du roman grec ancien.
Ainsi le schéma d'ensemble de L'Orpheline correspond à celui du
roman antique type. Deux jeunes gens beaux et vertueux, Alexandre et
Eulalie, s'aiment et doivent se marier. Ils se jurent un amour éternel64.
Mais survient un obstacle extérieur à leur volonté: la méchante tante
d'Eulalie, Loxandra, s'efforce par tous les moyens d'empêcher cette
union. Les deux jeunes gens cherchent à se rejoindre à travers toute la
Méditerranée, avant que le livre ne trouve une heureuse fin, par le
mariage des deux protagonistes. C'est aussi, malgré de très grandes diffé
rences dans le type d'aventures, le plan d'ensemble de L'Homme aux mult
iples mésaventures: Alexandre et Roxane s'aiment et se fiancent en Rou
manie, avant de se retrouver et de se marier, bien longtemps après, en
Grèce. On aura remarqué que le héros s'appelle Alexandre, comme par
référence et en hommage au héros du fameux Roman qui, venu de l'épo
quehellénistique, a traversé tout le Moyen Age grec pour parvenir sous

Ιωαννίνων. ΕΝΕΤΙΗΣΙΝ. Έτει 1790 (Legrand, Bibliothèque Hellénique, XVIIIe siècle,
t. 2, n. 1249).
61. Ευσταθίου τό καθ' Ύσμήνην καί Ύσμηνίαν Δρομα εις βιβλία ια' τυπωθέν μεν
επιμέλεια καί άναλώμασι τοϋ Πολυζώη Λαμπανιτζιώτη, καί άφιερωθέν τω εύγενεστάτω
αρχ. Σπαθαρίω κυρίω κυρίω Νικολάω Χαντζαρλή εν Βιέννη, 1791. Παρά τφ εύγενεϊ
Θωμά Τράττνερ. (Vrétos, Νεοελληνική Φιλολογία, t. 2, ρ. 88, η. 219).
62. Λόγγου Ποιμενικά τά κατά Δάφνιν καί Χλόην, Έν Βιέννη, εκ της ελληνικής
τυπογραφίας Γεωργίου Βεντότη· 1792 (Vrétos, t. 2, p. 92, n. 232).
63. Ξενοφώντος Έφεσίου τά κατά Άνθΐαν καί Άβροκόμην. Νΰν πρώτον Ελληνιστί
μετά της 'Ιταλικής μεταφράσεως του σοφωτάτου Antonio Salvini, τυπωθέντα διά φιλό
τιμου δαπάνης τοϋ χρησίμου έν πραγματευταΐς Παναγιώτατου Δημητρ. Χ. Νίκου, τοϋ
έξ 'Ιωαννίνων. Έν Βιέννη, 1793 (Vrétos, t. 2, p. 95, n. 242).
64. Cf. Xénophon, Ephésiaques 1,11,4: Eustathe, Hysminé, IV 101; Pitsipios, 1,8, p.
34; Palaiologos, L'Homme aux multiples mésaventures, II, 5, p. 67 (éd. Angelou).

114

HENRI TONNET

forme de brochure (fillada) jusqu'à la Grèce moderne65.
Les thèmes et motifs narratifs du roman antique, que nous avons déjà
relevés dans un passage légèrement parodique des Loisirs de Phiiothée,
sont ici utilisés "au premier degré": tempête, naufrage et capture par des
pirates qui vendent les héros comme esclaves66.
On retrouve aussi des motifs encore plus typiques, comme celui du cou
ple d'amis dont l'un sert de confident à l'autre et le détourne du suicide par
désespoir d'amour67. Caractéristique encore du roman antique est le
thème de la jeune fille déguisée en jeune homme68. Enfin ce n'est sûrement
pas un hasard si l'on trouve dans VOrpheline la mort supposée du héros et
le culte qui lui est rendu devant un cénotaphe69.
La relecture des premières manifestations de la prose grecque d'imagi
nationà partir du XVIIIe siècle doit nous amener aux constatations suivant
es.
Dès le début les nouvellistes et romanciers grecs veulent, autant et
plus qu'amuser, instruire sur les problèmes de la société bourgeoise grec
quede leur temps. Des Conséquences de l'amour à Léandre la question de
l'amour et du mariage, et de leur éventuelle conciliation, occupe les écrivains.
Il faut abandonner l'idée que le genre historique résume le roman grec
des lendemains de l'Indépendance et que le réalisme ne fait son apparition
dans le roman qu'en 1855 avec Thanos Vlékas. Bien que de genres très
variés, la plupart des premiers romans grecs s'intéressent à la société
contemporaine. Panayotis Soutsos aborde les problèmes de son temps
avec passion et souvent sur un ton sarcastique, Grigorios Palaiologos les
voit avec un humour plus indulgent. Enfin l'étude des sources doit être
renouvelée dans deux directions, du côté des romanciers français du
XVIIIe siècle et du côté du roman antique.
INALCO, Paris

Henri TONNET

65. Sur ce sujet lire Georges Veloudis, Διήγησις Αλεξάνδρου του Μακεδόνος, Ermis
1977, avec le texte de la "fillada" et une substantielle introduction et du même, une étude
bien plus détaillée, Der neugriechische Alexander. Tradition in Bewahrung und Wandel, Munich, 1968.
66. Cf. Xén., Ephésiaques, I, 13 (pirates); Tatius, Leucippe et Clitophon, III, 1-5
(tempête); N. Mavrokordatos, Loisirs de Phiiothée, p. 104, éd. Bouchard (tempête), p.
106 (pirates); Pitsipios, Orpheline, III 7 (pirates barbaresques); Palaiologos, L'Homme
aux multiples mésaventures, VII 1 (tempête et pirates barbaresques).
67. Cf. Chariton, Chéréas et Callirrhoé I, 5, 10; Pitsipios, Orpheline 1, 11.
68. Cf. Xén., Ephésiaques V 1, 7-8; Pitsipios, Orpheline, III 4.
69. Cf. Chariton, Chéréas, IV 2-12; Pitsipios, Orpheline, II 4.