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Louis Althusser

Etienne Balibar, Roger Establet


Pierre Macherey, Jacques Rancière

Lire le Capital

QUADRIGE / PUF
© Editions La Découverte, ;
anciennement François Maspero, 1965
ISBN 2 1 3 O4687S 6
ISSN O29I-O489
ER
Dépôt légal — 1 édition « Quadrige » : 1996, janvier
© Presses Universitaires de France, 1996
108, boulevard Saint-Germain, 7 5 0 0 6 Paris
Table des matières

PRÉSENTATION

Liste des errata xv

LOUIS ALTHUSSER
Du « Capital » à la philosophie de Marx 1

81

I. La critique de l'économie politique dans les « Manuscrits


de 1844 » 85
1. Le niveau de l'économie politique, 89
2. L'élaboration critique, 92
3. L'amphibologie et son fondement, 96
4. Développement de la contradiction, 103
5. Discours critique et discours scientifique, 107

II. Critique et science dans « Le Capital » 111


1. Le problème du point de départ et la question criti-
que, 115
2. Structure du procès et perception du procès, 142
3. La « Veräusserlichung» et la constitution du féti-
chisme, 171
4. Le monde enchanté, 190

III. Remarques en guise de conclusion 194


664 Lire le Capital

PIERRE MACHEREY
A propos du processus d'exposition du « Capital » 201

I. Point de départ et analyse de la richesse 214


II. Analyse de la marchandise et apparition de la contra-
diction 221
III. Analyse de la valeur 227

LOUIS ALTHUSSER
L'objet du « Capital » 245
I. Avertissement 247
II. Marx et ses découvertes 255
III. Les mérites de l'économie classique 261
IV. Les défauts de l'économie classique. Esquisse du concept
de temps historique 272
V. Le marxisme n'est pas un historicisme 310
VI. Propositions épistémologiques du « Capital» (Marx,
Engels) 345
VII. L'objet de l' « Economie politique » 363
VIII. La critique de Marx 372
IX. L'immense révolution théorique de Marx 396
Appendice : sur la « moyenne idéale » et les formes de
transition 412
ETIENNE BALIBAR
Sur les concepts fondamentaux
du matérialisme historique 419

I. De la périodisation aux modes de production 432


II. Les éléments de la structure et leur histoire 454
III. De la reproduction 494
IV. Eléments pour une théorie du passage 520
Table des matières 665

ROGER ESTABLET
Présentation du plan du « Capital » 569

I. Présentation du « Capital » par Marx lui-même 582


I I . Les articulations du « Capital » 587
I I I . Le champ théorique non élaboré mais exactement mesuré
des livres I et II et son nom : « la concurrence » 611
I V . Définition de l'objet de la 2' partie de l'articulation I I .
Rapport de cet objet avec ses anticipations 617
e
V. Etude des sous-articulations de la 2 partie de l'articula-
tion II 619
V I . Définition de l'articulation II 629
V I I . Conclusion 631

VARIANTES de la première édition 635


PIERRE MACHEREY

A propos du processus
d'exposition du « Capital »
(Le travail des concepts)
" A u seuil de la science comme
à l'entrée de l'enfer. »
Préface de la Contribution à la
critique de l'économie politique.

Le processus d'exposition, c'est ce qui dispose le discours


suivant le mouvement rigoureux d'un savoir : non mou-
vement d'apparition, celui qui décrit l'émergence du savoir [21
(comme on sait, M a r x veut que soient distingués le pro-
cessus d'exposition et le processus d'investigation), mais
ce mouvement, différent, de la formulation du savoir, mou-
vement qu'il ne faut pas assimiler facilement au geste
l
mécanique d'un rangement ou d'une mise en ordre , mou-
2
vement autonome qu'il faut régler p a r son rapport à des [31
lois propres.
Ce processus peut être étudié dans son mouvement [4]
m ê m e : en refaisant le procès de l'exposé, il est
possible de voir par quelles conditions cet exposé est
déterminé, de quels principes objectivement il dépend.
Toutefois, le problème ainsi posé reste beaucoup trop
vaste : c'est celui, classique, du plan du Capital. La
connaissance de cette disposition d'ensemble est essentielle,
et elle semble constituer un préalable nécessaire à la lec-
ture du Capital ; pourtant, elle n'est pas elle-même sans
préalable : paradoxalement elle dépend d'une lecture faite
suivant des modalités très différentes. Avant de savoir
comment on passe d ' u n livre à l'autre, d'un chapitre à
l'autre, il faut savoir comment on passe d'un m o t à l'autre,
c'est-à-dire d'un concept à l'autre (puisque dans un discours
scientifique les mots doivent être tenus p o u r des concepts).
Cette lecture détaillée ne peut porter, au départ, sur la

1. C'est p o u r q u o i on é v i t e r a autant que p o s s i b l e de p a r l e r


d'un ordre d ' e x p o s i t i o n .
2. R a p p e l o n s q u ' a u t o n o m e n'est p a s s y n o n y m e d ' i n d é p e n d a n t :
le p r o c e s s u s de la c o n n a i s s a n c e est spécifique, il n'est p a s
séparé.
204 Pierre Macherey

totalité du texte, mais seulement sur une de ses parties.


Cette lecture partielle, de laquelle il faut partir, ne peut
être non plus lecture de n'importe quoi : apprentissage de
la lecture sur un échantillon pris au hasard. Elle sera par
principe la lecture du commencement.
Poser la question du processus d'exposition, cela peut
donc se dire en d'autres termes : faire une lecture détaillée
du début du texte I, 1, 1 (p. 51-56 du texte français des
Editions sociales).
Cette transposition de la question doit être justifiée. Elle
obéit à plusieurs raisons essentielles : pour parcourir rapi-
dement le chemin de ces raisons, disons que M a r x donne
une importance déterminante au point de départ, que cette
(51 distinction implique une certaine conception et u n e cer-
taine pratique de l'exposé scientifique, qui demandent une
façon d'écrire, un style scientifique original, que cette écri-
ture exige une lecture qui lui soit conforme, et enfin que
cette lecture s'apprendra précisément sur le point de départ.
[6] Le privilège du point de départ est une caractéris-
tique de la méthode de Marx. Avant d'expliquer ce
privilège, d'en rendre compte, il est bon simplement de
[7] le reconnaître : on sait que M a r x a accordé un soin
tout spécial au premier chapitre du Capital; on trouve
les traces de ce texte dès les premiers brouillons de la
Contribution, et il sera indéfiniment repris, corrigé, remis
en chantier jusqu'aux dernières éditions, au point qu'on
peut se demander s'il est véritablement achevé ; comme
si Marx n'en avait jamais fini avec le commencement.
Mais, c o m m e on le verra par la suite, le discours scien-
tifique tire sa valeur davantage de son inachèvement réel
que de son apparence achevée.
Cette difficulté de mettre fin au commencement ne
vient pas de ce que tout devrait être donné dans le com-
mencement (l'exposé se déroulant ensuite comme à partir
d'un germe) : une conception aussi organique du discours est
parfaitement étrangère à l'idée que M a r x se fait de l'institu-
tion du savoir. Le commencement a la valeur d'une mise
en place : d'une disposition des concepts, et de la méthode
(d'analyse). Ce commencement a une double valeur inau-
gurale : il rompt avec ce qui précède (puisqu'il apporte
de nouveaux concepts et de nouvelles méthodes) ; mais il
se différencie aussi de ce qui suit : le problème du point
de départ est parfaitement original ; il nous éclaire sur
la structure d'ensemble du discours, justement à cause de
A propos du processus d'exposition 205

sa position privilégiée, grâce à laquelle certains problèmes


de méthode vont se poser dans un éclairage particulier. [8]
Tout ceci implique une certaine conception de l'exposé [9]
scientifique, une certaine pratique de la science. Le
choix d'expliquer le commencement est lui aussi c o m m a n d é
par une certaine idée de la science : l'explication du
passage I, 1, 1 sera une explication épistémologique. Ce
qu'il va falloir dégager du point de départ, ce n'est pas,
comme on le ferait par déduction, la suite du discours
de Marx, mais tout autre chose : ce qui le précède, ses
3
conditions . Ainsi la question posée dans cette lecture d'un [10]
paragraphe paraît fort simple : en quoi le discours de
Marx est-il un discours scientifique ? Et peut-on en lire
la marque dans le commencement ?
Cette question est très difficile : il n'est pas possible
en effet de rapporter l'exposé du Capital à une idée de la
science donnée par ailleurs, qui serait déterminée en elle-
même, à part. En effet, l'idée de la science dont dépend
la structure de l'exposé s'annonce comme une idée nou-
velle, comme un commencement. Marx n'a pas, à partir
d'une idée acquise, déroulé un exposé ; il a voulu à la fois
constituer une certaine idée de la science et réaliser un
discours scientifique : l'un ne va pas sans l'autre, et il
est clair qu'il ne pouvait en être autrement. C'est pour-
quoi il n'est pas question d'étudier pour lui-même le pro-
cessus d'exposition, pas plus d'ailleurs qu'il n'est possible
d'exposer à part et dans leur ensemble la conception et
la structure d'ensemble du Capital, la théorie marxiste de
la science. Ces théories vont avec leur pratique ; il est
nécessaire de s'engager sur le chemin de cette pratique
pour pouvoir tracer celui de la théorie qui, seule, p e r m e t
de rendre compte de cette pratique. P a r là, nous voyons
déjà en quoi Marx rompt avec une certaine conception,
une présentation classique de la science : pas de discours
sur la science avant le discours de la science, mais les
deux à la fois, ce qui ne veut pas dire qu'ils sont confondus.
La valeur privilégiée du point de départ se justifie alors
aisément : c'est sur lui par excellence que pourront être
distinguées (mais non séparées) ces deux « choses » qui
vont nécessairement ensemble, la théorie et la pratique
de la science.
3. Il s'agit donc a u s s i de d o n n e r à l'idée d ' é p i s t é m o l o g i e u n e
n o u v e l l e signification : l e s c o n d i t i o n s qu'elle p r e n d p o u r o b j e t s
ne sont p a s s e u l e m e n t d e s c o n d i t i o n s r a t i o n n e l l e s ; e l l e s sont
des conditions objectives.
206 Pierre Macherey

Mais expliquer le commencement, cela suppose une


méthode de lecture. D'où une nouvelle question : comment
lire un discours scientifique ? C o m m e n t lire la science
dans un discours ?
Tout langage scientifique se définit par son rapport à
des normes de validité : ce sont ces normes qui déter-
minent les formes de lecture de ce langage. Contre toutes
les techniques et les idéologies économiques, M a r x présente
lui-même Le Capital comme une entreprise théorique :
la question est de savoir par rapport à quelles normes
cette théorie se définit comme théorie scientifique, et de
déduire de ces normes une ou plusieurs façons d'entrer
dans la théorie. U n e œuvre théorique suppose, en effet,
un mode d'appréhension lui-même théorique : pour qu'un
savoir puisse être reçu, il faut que soient au préalable
identifiés les problèmes auxquels répond ce savoir, déter-
minées les conditions de ce savoir.
Ce programme, qui n'a rien à voir avec celui d'une
théorie de la connaissance (cette dernière théorie dépend
d'un domaine très particulier qui est celui du problème
de la vérité), doit être actuellement rempli par des philo-
sophes, comme l'explique par ailleurs Althusser. Mais cette
tâche suppose une définition très précise du travail des
philosophes : « la philosophie comme condition d'intelli-
gibilité de l'objet m ê m e d'une science ». La philosophie
n'est rien d'autre que la connaissance de l'histoire des
sciences. Philosophes sont aujourd'hui ceux qui font l'his-
toire des théories, et en même temps la théorie de cette
histoire. La problématique de la philosophie est donc dou-
ble, mais non divisée : philosopher c'est étudier dans quelles
conditions et à quelles conditions sont posés des problèmes
[111 scientifiques. P o u r un matérialiste, ces conditions ne sont
pas purement théoriques : elles sont d'abord objectives et
pratiques.
U n e telle définition de la philosophie ne va évidemment
pas de soi. Bien mieux, elle semble aller à contre-courant
de l'héritage philosophique traditionnel : il ne s'agit pas
là seulement d'une apparence, mais d'une situation de fait
qui exprime une nécessité de droit. Qu'est-ce que la philo-
sophie en effet nous a jusqu'ici apporté, non pour résoudre,
mais pour poser le problème des problèmes scientifiques ?
Dans sa forme classique, c'est-à-dire en gros jusqu'au
début du xix* siècle, ce problème se pose en termes de
légalité (idéale) et de réalité (naturelle) : tout tient dans
A propos du processus d'exposition 207

le rapport qui est établi entre ces deux termes, dans la


façon (ou plutôt dans le degré) dont ils sont identifiés
l'un à l'autre. La rigueur de la démonstration est définie
par la combinaison du rationnel et du réel, ou par leur
confusion. C'est à cela que correspond l'idéal d'un esprit
géométrique, par la construction d'un ordre de proposi-
tions conforme à un ordre naturel : des propositions « pri-
mitives » aux théorèmes élaborés : du simple au complexe.
Les concepts de la science se déterminent p a r leur ratio-
nalité et par leur réalité : à partir de là s'élabore toute
une philosophie de l'ordre, qui se définit par sa prétention [12]
à contrôler en droit le processus des connaissances
scientifiques, et par son impuissance de fait à en résoudre
les problèmes. Si une philosophie est significative histori-
quement c'est en tant que, par ses difficultés spécifiques,
elle permet de déterminer, en quelque sorte matérielle-
ment, cette contradiction. L'usage classique de la catégorie
de méthode donne un exemple caractéristique de ce type
de problématique philosophique, qui se ramène à un
problème mal posé : chez Marx, il n'y a pas, il ne peut
justement pas y avoir de question de la méthode posée
à part.
On peut considérer la logique de Hegel comme la pré-
sentation accomplie, la dernière, de cette logique philoso-
phique : accomplie parce qu'elle en reprend les conditions
dans toute leur généralité, et aussi parce qu'elle résout
tous les problèmes, transformant en réponses ces diffi-
cultés. Mais, dans cette forme nécessairement ultime, la
philosophie spéculative prend un sens nouveau : elle devient
une pure idéologie scientifique. Pascal, Descartes, Condillac,
Kant cherchaient à fixer les conditions auxquelles un cer-
tain état de la science pouvait être tenu pour définitif :
par cette mise en évidence de conditions nécessairement
insuffisantes, ils laissaient voir en transparence, tacitement,
la possibilité de conditions différentes. La résolution una-
nime des conflits opérée par Hegel fait au contraire d'un
4
certain état du s a v o i r un système absolu : les contradic- [131
tions sont supprimées sur la base de ces contradictions
5
m ê m e s . La dialectique peut alors être présentée comme

4. Avec l'ambiguïté que porte cette n o t i o n d a n s la p h i l o s o p h i e


hégélienne : s a v o i r de s o i q u i est p a r là m ê m e a u s s i s a v o i r
de tout.
5. On p e u t d i r e de f a ç o n générale q u e toute entreprise de
démystification est d a n s sa nature mystificatrice.
208 Pierre Macherey

l'avènement et comme le vendredi saint de la contradiction.


La philosophie n'a plus pour fonction que de construire
une image de l'achevé, du définitif.
La philosophie spéculative, ainsi terminée, dans une
grandiose mise à mort, n'est plus finalement qu'un traves-
tissement paradoxal de la science en idéologie, en tech-
nique : ou plutôt, sur la base d'un renversement du savoir
scientifique en savoir faire (la science considérée comme
un ensemble de résultats, d'acquisitions, placés, ordonnés
sur une même ligne), un travestissement de ce savoir faire
en connaissance. C'est l'idéologie même d'une science (cette
tentation nécessaire qu'elle a de se considérer comme finie)
qui passe pour un savoir, tient lieu d'une connaissance,
connaissance dont justement elle marque, et masque,
l'absence.
Par ce renversement, qui fait des difficultés du savoir
des solutions, qui transforme les questions en réponses, qui
présente le manque en termes de plénitude, tous les pro-
blèmes classiques de la logique sont, non pas résolus, mais
supprimés :

1) La nature divisée du concept est unifiée dans sa


division même, réconciliée : le rationnel est réel ; le dérou-
lement d'un exposé rigoureux s'accompagne de la produc-
tion de son objet. En conséquence (et non en même
temps), le réel est rationnel : la déduction du concept
n'est pas en même temps déduction du réel. La symétrie
est dans son essence trompeuse : on peut seulement dire
qu'en m ê m e temps que du concept se déduisent fonda-
mentalement les concepts, du concept se déduit le réel
(aussi, dans le développement du concept, la réalité inter-
vient toujours à titre d'exemple, d'illustration). De la ratio-
nalité du concept, qui est sa réalité, se déduit la ratio-
nalité du réel. Parce que, dans le concept, rationalité et
réalité s'identifient, en dehors de lui, le réel est rationnel.

2) Le problème du point de départ est supprimé par la


même occasion : processus r | e l et processus d'exposition
sont confondus. On peut indifféremment partir de ce qui
est le plus intérieur au concept et de ce qui lui est le plus
extérieur (l'expérience sensible) : suffisance et insuffisance
du point de départ sont les conditions équivalentes d'une
[14] résolution ; c'est de cette façon qu'on passe de la phéno-
ménologie à la logique.
A propos du processus d'exposition 209

Ainsi le problème classique de la conformité, de la


rectitude du raisonnement, est, c o m m e on dit, dialectisé ;
par l'efficacité du système de résolution, n'importe quel
ordre est naturel.

Avec Marx, il se passe quelque chose d'essentiel dans


6
l'histoire des sciences et dans la théorie de cette histoire . [15]
A l'occasion de l'émergence d'une science nouvelle, qui,
sans récuser le modèle mathématique, lui assigne une place
tout à fait nouvelle (un peu à la manière de Spinoza qui
ne récupère le more geometrico que pour lui donner un
sens original), les conditions d'une nouvelle problématique
de la science, de la première problématique matérialiste de
la science digne de ce nom, sont réalisées. En effet, Le
Capital marque le moment d'une mutation au niveau du
statut de la science elle-même. [16]
Marx a eu le sentiment qu'il inaugurait, dans la science
7
é c o n o m i q u e , une forme nouvelle d'exposé, à laquelle il
donne, dans la lettre à La Châtre du 18 mars 1872 (préface
à la traduction française du Capital), le n o m de méthode
d'analyse :

« La méthode d'analyse que j'ai employée et qui


n'avait pas encore été appliquée aux sujets économi-
ques rend assez ardue la lecture des premiers cha-
pitres... Il n'y a pas de route royale pour la science
et ceux-là seulement ont la chance d'arriver à ses
sommets lumineux qui ne craignent pas de se fati-
guer à gravir ses sentiers escarpés. »

Le texte inachevé de l'introduction à la Contribution


(1857) nous donne, sinon les principes, au moins le pro-
gramme de cette méthode. La rigueur scientifique tient
dans l'élimination de tout ce qui permettrait de confondre

6. Naturellement, on ne r a m è n e r a p a s l ' œ u v r e de Marx à un


événement de l'histoire d e s s c i e n c e s , « d a n s l'élément p u r de
la pensée » : m a i s la r é v o l u t i o n opérée p a r Marx p a s s e aussi
d a n s cette h i s t o i r e , qu'elle arrache à s o n statut d'histoire p u r e -
ment théorique.
7. N o n s u r le terrain de la science é c o n o m i q u e , m a i s à côté de
lui, d a n s le cadre nouveau d'une p r o b l é m a t i q u e du m o d e de
production.
210 Pierre Mâcherey

le réel et le pensé : construire un exposé scientifique,


cela ne consiste pas à trouver entre eux une combinaison,
ou à déduire l'un à partir de l'autre, autrement dit à les
[171 mélanger. Du point de vue matérialiste, la connaissance
est un effet déterminé du processus de la réalité objective :
elle n'en est pas un double idéal. La question est alors
de savoir comment est produite une connaissance.
Faire une science de la réalité économique, cela
veut dire construire un exposé par concepts ; une théorie,
c'est un agencement de concepts en propositions, et de
propositions en suites de propositions sous une forme
démonstrative. La question essentielle n'est donc pas de
8
savoir si on va partir du réel ou y a r r i v e r . Ce qu'il faut,
c'est trouver les concepts et les formes de raisonnement
[18] qui permettent de formuler des propositions exactes ;
c'est la question que se posent toutes les sciences au
moment où elles s'engagent sur la voie de leur rigueur.
On n'a donc plus à se demander si les concepts sont réels
ou si le réel est rationnel. La maxime hégélienne n'est
pas renversée, mais éclipsée en cette autre :

le réel est réel : matérialisme dialectique


le rationnel est rationnel : dialectique matérialiste

Ces deux propositions ne sont pas subordonnées l'une à


[191 l'autre, elles sont identiques, à ceci près qu'elles se tien-
nent à des niveaux différents : la seconde est strictement
subordonnée à la première.
[20] La science est en tant que telle un processus de pensée.
Elle définit donc une forme d'exposition qui ne se confond
ni avec le processus réel, ni avec le processus d'investiga-
[21] tion dont elle est le résultat. Il ne s'agit pas d'un simple
renversement, puisque le problème ainsi posé est radicale-
ment nouveau (même s'il a été résolu en fait dans la pra-
tique de certaines sciences) : il s'agit de trouver des ins-
truments p o u r penser les rapports matériels de la rationalité
du concept et de la réalité du réel. La logique classique
montrait, exhibait, les conditions auxquelles ce problème
ne pouvait pas être posé ; la philosophie hégélienne était
faite pour l'éliminer. Ces rapports doivent être pensés dans
de nouveaux concepts. Toute la question est de savoir

8. H est d ' a i l l e u r s é v i d e n t qu'on « part » du réel ; m a i s cela


ne p e r m e t p a s de d i r e q u o i que ce soit; s u r la forme que prendra
ce départ : or l à est le p r o b l è m e e s s e n t i e l .
A propos du processus d'exposition 211

si ces concepts apparaissent en personne dans Le Capital,


ou plutôt s'ils commencent a y apparaître. 1221
C'est pour répondre à cette question qu'il nous faut
apprendre à lire Le Capital : en effet, nous sommes habi-
tués à une lecture hégélienne, qui consiste à interpréter
les concepts directement en termes de réalité. Cette lecture
n'est pas absolument arbitraire, dans la mesure où elle
répond bien d'une certaine façon au problème que M a r x
s'est posé pour écrire Le Capital : pendant très longtemps,
encore en 1858 (voir les premiers brouillons de la Contri-
bution), il a dû résister, tout en y cédant, à la tentation
d'une écriture hégélienne. Si M a r x a effectivement trouvé
le moyen de passer cet obstacle, cela nous donne p a r la
même occasion le principe d'une lecture neuve. Il s'agit
de trouver dans la lettre du texte de M a r x les conditions
d'une écriture scientifique : non seulement par l'étude des
corrections successives (qui sont tout le contraire de repen-
tirs : les étapes d'une recherche rigoureuse), mais dans
l'agencement du texte définitif.
L'idéologie hégélienne a pour corrélat (paradoxal ?) une
lecture réaliste des textes scientifiques : à travers le concept,
c'est le contenu qui transparaît. On lit comme si les mots
étaient des trous dans la page, par lesquels la réalité
affleure ; ou encore des lucarnes à travers lesquelles, dans
une sorte de voyeurisme spéculatif, puisse être étudié le
processus réel. Ceci correspond d'ailleurs bien à l'attitude
scientifique spontanée, pour qui le concept n ' a d'attrait
qu'en tant que substitut de la chose m ê m e .
Pour retrouver le chemin du concept, il faut au contraire
mettre l'accent sur ce qui dans le langage ne risque pas
d'être confondu, avec une réalité que le langage scientifique
exclut en m ê m e temps, qu'il la reflète : qu'il doit (231
exclure, mais non évidemment annuler ou supprimer,
pour en rendre compte.
Il faut donc lire ce qu'une lecture naïve laisserait de côté,
comme scories, ce qui n'étant pas réel directement, ni à
la place du réel, est seulement considéré comme l'instru-
ment d'une rationalité, quand il s'agit, au-delà de toute
confusion, du rationnel même. Au lieu donc de lire les
mots pour voir où ils sont censés avoir jeté l'ancre, ou
l'encre, on s'intéressera aux intermédiaires, à ces liaisons
qui sont le lieu même de la démonstration, aux concepts
qui déterminent aussi matériellement la forme du raison- [24]
nement. Ces mots, par lesquels passent le sens et la rigueur
212 Pierre Mâcherey

de l'exposé, ne peuvent-ils nous servir de mots de passe ?


Au-delà donc du souci traditionnel d'une interprétation
et d'une explication, il faudra laisser ce qui au premier
9
[251 abord semble l'essentiel, le contenu , pour être attentif,
d'une attention myope, au détail m ê m e de l'écriture. Cette
méthode n'est pas très originale, mais elle n'a probablement
[26] pas encore été appliquée à la lecture du Capital. Elle
consiste à lire non avec d'autres yeux, mais comme
s'il s'agissait d'un tout autre texte, où ce qui saute
aux yeux, c'est cela m ê m e qui tombe comme un
déchet devant le regard de la tradition, et ainsi lui échappe
(alors que cette tradition croit s'en être assuré la maîtrise
technique). U n e telle lecture est rigoureuse, c'est-à-dire
qu'elle n'est pas arbitraire, mais elle n'est pas non plus
exclusive. Elle n'est ni la seule lecture possible du Capital,
ni la meilleure : c'est si on veut un artifice provisoire, qui
permettra de dégager, à l'intérieur du texte, certains des
[27] problèmes que M a r x a dû résoudre pour Y écrire.
D'ailleurs, aux deux types de lecture (lecture de contenu
et lecture de la forme) correspondent deux écritures, à la
fois distinctes et simultanées. M a r x a écrit Le Capital à
deux niveaux à la fois : au niveau de l'exposé économique
(où les concepts sont rigoureux dans la mesure où ils sont
[28] conformes à une pratique scientifique déterminée et où
ils rendent possible l'appropriation du réel par la pensée) ;
au niveau des instruments de l'exposé, des moyens de l'écri-
ture, qui déterminent la conduite du raisonnement. Ce
second niveau possède aussi ses concepts : les concepts
de la science, sans lesquels rien ne pourrait être ni lu ni
écrit, et qui correspondent à la théorie de la pratique
scientifique précédente (celle qui définit le premier niveau).
Il ne s'agit pas de dire que l'une ou l'autre de ces sortes
de concepts a le pas sur l'autre (par exemple : les concepts
de contenu seraient la matière de l'exposé, quand ceux
du second niveau auraient seulement une valeur « opéra-
toire », c'est-à-dire instrumentale) : il faut voir qu'elles
vont nécessairement ensemble, qu'aucune page du Capital
n'aurait existé sans leur collaboration ou leur conflit.
En effet, si on étudie attentivement les corrections qui
vont de la première esquisse de la Contribution au dernier
état du texte du Capital, on s'aperçoit que Marx, repre-

9. C'est l ' i d é a l i s m e qui réduit la réalité matérielle à n'être


qu'un contenu.
A propos du processus d'exposition 213

nant sans cesse l'exposé pour lui donner une forme jamais
définitive (puisque toujours elle semble pouvoir être
reprise), a fait le travail d'un écrivain scientifique, avec
pour horizon la page d'écriture. A cette page d'écriture
nous devons savoir faire correspondre une page de lecture :
sur un morceau de texte, avec de gros yeux, non pour
lire entre les lignes, mais pour lire ce qu'on n'a pas l'habi-
tude de lire sur ces lignes mêmes, il faut essayer de voir
comment s'agencent matériellement les différents niveaux, [291
les différents types de concepts. Il ne s'agit pas pourtant
d'étudier un texte au hasard, pour sa seule valeur de frag-
ment. Par hypothèse, c'est le- commencement, ce qui est
donné dans les premières pages, qui doit être le plus signi-
ficatif, puisque c'est là peut-être que l'exposé scientifique
connaît sa plus rude aventure : l'entrée dans la science.
Le texte I, 1, 1 du Capital, dont il s'agit, comme on
l'a vu, de faire une explication littérale, peut être décom-
posé en trois parties d'inégale importance. L'unité du texte
lui est conférée par la permanence d'une unique méthode ;
on aura à se demander si cette unité est simple ou
complexe, si la méthode est si unique qu'elle se veut bien
dire. Dans l'ensemble, on dira que M a r x procède à une
analyse, qui s'applique successivement à trois objets :
analyse de la richesse (quatre premières lignes), analyse
de la marchandise (jusqu'au bas de la page 52, dans le
texte français publié aux Editions sociales), analyse de la
valeur. Il faut étudier séparément ces trois analyses, ce qui
amènera nécessairement à se demander comment on passe
de l'une à l'autre.
I. - Point de départ et analyse de la
richesse

1. Le point de départ est ce qu'il y a, théoriquement,


de plus difficile : « Dans toutes les sciences le commence-
ment est ardu. » (1™ préface, p. 17.) C'est pourquoi Marx
multiplie lui-même les avertissements : la lecture du pre-
mier livre, et surtout du premier chapitre, est particuliè-
rement pénible, et il s'inquiète spécialement de cette diffi-
culté pour le public français ; c'est la raison pour laquelle
ce chapitre fera l'objet d'incessantes révisions. M a r x a tout
fait pour donner à ces pages une présentation accessible :
mais, de son propre aveu, il y a un niveau de difficulté
qui ne pouvait être résorbé. Il n'était pas possible de
remettre l'exposé scientifique à plus tard, pour le faire
précéder d'une initiation, d'une présentation vulgarisée
(donc non rigoureuse) ou d'une propédeutique à la
méthode : on sait que la fameuse introduction de la Contri-
bution, significativement inachevée, n'a pas été reprise dans
Le Capital. Donc, pas d'initiation à l'objet, pas d'introduc-
tion à la méthode : seulement d'encourageantes préfaces.
Il faut entrer directement dans la science : commencer par
ce que M a r x appelle 1' « analyse des éléments », par
P « analyse micrologique » (préface à la première édition
allemande). U n e telle analyse porte sur les concepts les
plus généraux, les plus « abstraits ». Ce texte, qui rejoint
pour l'essentiel celui de l'introduction à la Contribution,
nous enseigne que le commencement de la science est
abrupt : « L'abstraction est la seule force qu puisse lui
servir d'instrument. » (P. 18.) Le livre ne s'ouvre pas sur
un passage, mais sur une rupture : il faut être rompu à
la pratique théorique p o u r pouvoir ainsi sauter.
U n e fois définis ces principes d'exposition, il reste à
savoir comment les appliquer. U n e science déterminée se
définit par ses objets et ses méthodes, qui se limitent réci-
proquement. Pour qu'on puisse commencer par la plus
grande abstraction, il faut que cette délimitation soit don-
née au départ. Autrement dit : quels sont les concepts
sur lesquels la science va travailler ? D'où lui viennent-ils ?
A propos du processus d'exposition 215

Le point de départ doit être rigoureux, mais il ne peut


être absolument énigmatique. C'est dire qu'il doit être à
lui-même sa popre introduction : ou bien il n'a pas à être
justifié (sinon nous serions engagés dans une régression à
l'infini), ou bien il est simplement injustifié, injustifiable,
arbitraire. En effet, le point de départ de l'exposé de Marx
est tout à fait surprenant : le premier concept, celui dont
tous les autres vont « sortir », est le concept, de RICHESSE.
Il ne s'agit évidemment pas d'une abstraction scientifique,
mais d'un concept empirique, faussement concret, proche
de ceux que l'Introduction nous a appris à dénoncer (voir
par exemple la critique de l'idée de « population »). La
richesse est une abstraction empirique ; c'est une idée :
faussement concrète (empirique), incomplète en elle-même
(elle n'a pas de sens autonome, mais seulement par rap-
port à un ensemble de concepts qui la récusent). La
richesse est une notion idéologique, dont on ne peut à
première vue rien tirer. Du point de vue du processus
d'investigation (le travail de la recherche scientifique), elle
constitue le plus mauvais départ. A p p a r e m m e n t il n'en va
pas de même pour le processus d'exposition, puisque c'est
à partir d'elle que Marx présente les concepts fondamen-
taux de sa théorie. Que faut-il penser de ce début ?
Plusieurs remarques permettent de répondre à cette
question :

A) Marx ne demande pas plus à cette idée qu'elle ne


peut effectivement produire. Au concept empirique il appli-
que une analyse empirique : il décompose la richesse en
ses éléments, au sens mécanique du terme (la marchandise
est la « forme élémentaire », cellulaire, de la richesse);
la richesse n'est rien d'autre qu'une accumulation de mar-
chandises. L'idée est « exploitée » dans ses limites mêmes :
il n'est pas question de lui faire dire ce qu'elle ne peut pas
dire.

B) Cette idée, dans la mesure où on se contente ainsi


de la décrire, sans rien lui ajouter, sans la doter d'un secret
qu'elle a au contraire précisément éliminé, n'a pas besoin
de justification : elle ne dit rien de plus que ce que
comporte son insuffisance. Elle est donc un point de
départ, sinon légitime, au moins pratique : elle est l'objet [30]
empirique, immédiatement donné, de la « science écono-
mique ». C'est bien à ce titre qu'elle donnait un cadre, par
216 Pierre Mâcherey

exemple, à l'analyse d'Adam Smith. Tout se passe


comme si elle jouait ici le rôle d'un rappel : on entend
d'habitude par économie politique l'étude de la richesse ;
si nous partons de l'idée de richesse, nous voyons que cette
idée se décompose... Mais ce concept n'a évidemment pas
de valeur p a r lui-même : il est profondément transitif, il
sert à passer à autre chose, et en particulier à rappeler
le lien avec le passé de la recherche scientifique. Cette
fonction évocatoire montre bien que le concept ne doit pas
sa première place à sa rigueur, mais au contraire à son
caractère arbitraire. Il manifeste par son évidente fragi-
lité la nécessité de parler d'autre chose, d'entrer dans ce
difficile chemin qui n'avance qu'à partir de l'oubli de tout
ce qui l'a précédé.
Ce point de départ précaire, donné en un mot, en trois
lignes, met en évidence une des conditions fondamentales
de la rigueur scientifique : les concepts sur lesquels tra-
vaille la rationalité ne sont pas équivalents, placés sur un
même plan d'intelligibilité ; au contraire, ils sont nécessai-
rement hétérogènes : ils ne se répondent que dans la
mesure où ils sont en rupture les uns par rapport aux autres.
Nous retrouverons plusieurs fois cette condition.

C) Le rôle de l'idée de richesse peut encore se com-


[311 prendre par contraste. En effet, ce point de départ n'est
pas inédit dans l'œuvre de Marx : c'est déjà à partir de
lui que dans les Manuscrits de 1844 s'engageait la réflexion
sur l'économie. A ce moment, M a r x reprenait aux écono-
mistes le concept de richesse, parce que ce concept méritait
d'être critiqué : il tirait sa valeur de sa critique. En effet,
une analyse (non pas mécanique comme c'est le cas dans
Le Capital, mais critique) de ce concept mettait en évi-
dence la contradiction qui l'habite. La richesse est en
même temps pauvreté : la richesse des nations, c'est aussi
bien la pauvreté des nations. U n e fois cette contradiction
explicitée, exhibée, par la critique, on pouvait considérer
le concept c o m m e fécond : par la résolution de la contra-
diction, il était possible de produire de nouveaux concepts,
remplis de plus de sens. En effet, dans les Manuscrits, en
partant d'une telle analyse de la contradiction contenue
dans l'idée de richesse, M a r x arrivait à mettre en évi-
dence le « fait économique actuel » : la paupérisation et,
avec elle, le travail aliéné, ainsi présentés dialectiquement.
P a r les voies classiques de l'analyse hégélienne (le moin-
A propos du processus d'exposition 217 1
dre paradoxe des Manuscrits est que la méthode hégélienne
y soit par ailleurs véhémentement dénoncée), M a r x arri-
vait à faire produire au concept (vide) de richesse un cer-
tain savoir : la fonction du concept n'était pas dans sa pré-
carité, mais dans son essentialité, puisque s'y retrouvait
toute l'essence du processus économique. [32]
Manifestement, Marx fait du m ê m e point de départ,
dans Le Capital, une utilisation très différente : il ne lui
applique plus la méthode de résolution (des contradictions),
parce que cette résolution, en exhibant la réalité d'une
« apparence », est au fond la plus grande illusion. La réso-
lution fait apparaître c o m m e féconde une idée dans laquelle
en fait il n'y a rien, au moins rien de plus que ce qu'on
y a mis. Les « contradictions » de la richesse n'ont à pré-
sent plus rien à nous apprendre. M a r x n'utilise plus l'idée
pour sa prétendue fécondité, mais au contraire pour sa
stérilité : il va lui faire dire précisément ce qu'on y a mis,
non pas en allant chercher, par une critique, ses présuppo-
sés ou ses conditions, mais en lui demandant ce qu'elle
a à dire, le sens qu'on lui a donné. C'est pourquoi il ne lui
applique pas, de l'extérieur, une analyse critique, mais seu-
lement l'analyse mécanique qui lui convient, la décou-
pant suivant ses propres lignes. Ainsi est supprimée l'illu-
sion d'une réflexion du concept sur lui-même (paradoxa-
lement solidaire de sa dissolution), et de la produc- [33]
tion spontanée, par déroulement, d'un savoir nouveau.
L'idée de richesse ne peut rien nous apprendre de plus
que ce que savaient, d'un savoir très empirique qui s'appa-
rente à ce que M a r x n o m m e si souvent « routine », ceux
qui l'ont formée : la richesse est une collection de marchan-
dises. Ainsi le point de départ est suffisamment arbitraire
pour qu'on ne risque pas de le prendre au sérieux, et il
est assez « immédiat » pour qu'on n'aie pas besoin de lui
chercher des raisons, ce qui nous ferait oublier de l'oublier.
Le produit de cette idée stérile, la marchandise, « élé-
ment de la richesse », est au départ un concept de même
nature que celui de richesse. Mais il n'est plus susceptible
d'un découpage empirique : il va d o n c falloir le travailler
par « la force de l'abstraction » à laquelle M a r x donne
encore le nom d'analyse. Cette analyse ne pourra nécessai-
rement être du m ê m e type que la précédente, et elle ne
sera pas pourtant une analyse critique (qui démonte à la
fois et dénonce le concept) : ce sera une recherche des 134]
conditions, qui finira bien par rencontrer la contradiction,
218 Pierre Macherey

mais une contradiction très différente du modèle hégélien


de la contradiction. En même temps donc que le concept
de richesse sera abandonné, le concept de marchandise
sera transformé, suivant le programme développé par
Engels dans la préface de l'édition anglaise.
L'analyse du point de départ, l'analyse dans le point de
départ, n'épuise d o n c pas le sens de la méthode d'analyse.
De m ê m e que le concept de richesse, l'analyse comme
décomposition n'a de valeur que provisoire. L'analyse de la
richesse (décomposition en éléments) ne donne aucunement
le modèle des analyses ultérieures. En effet, la méthode
sera mise à l'épreuve, non des faits (comme il est de
1 rigueur, sinon rigoureux, dans une routine), mais d'autres
concepts : appliqué au concept de marchandise (présenté,
mais non obtenu, à partir de celui de richesse, il se tient
à un tout autre niveau), le concept d'analyse va subir plus
d'une mutation.

2. Toutefois, il convient de s'arrêter encore à cette pre-


mière analyse, car elle ne nous a pas dit son dernier mot.
Avec elle, en effet, apparaît tout un vocabulaire, que nous
retrouverons partiellement modifié dans les analyses ulté-
rieures, et qui caractérise le détail de l'opération d'analyse :
ce vocabulaire, ou répertoire conceptuel, subira lui aussi
des mutations significatives.
Il s'agit des termes qui relient la « matière » de l'ana¬
lyse à ses produits : « La richesse... s'annonce comme une
immense accumulation de marchandises. » Cette expres-
sion possède de nombreux équivalents qui, dans leur
ensemble, définissent une m ê m e unité sémantique :

vient au m o n d e sous la forme de


apparaît comme (erscheint als)
s'annonce comme
se présente comme
à première vue apparaît
est d'abord (ist zunachst)
se présente sous l'aspect de

Ces expressions désignent un m ê m e concept, qui carac-


térise et définit l'opération d'analyse. Il s'agit du concept de
forme : la marchandise est la forme élémentaire de la
richesse. L'analyse est un type particulier de relation qui
A propos du processus d'exposition 219

rapproche des termes suivant un rapport de forme. On


peut donner une définition simple de ce rapport :
si a apparaît comme b, on dira par définition que
b est la forme de a
a est le contenu de b
Exemple (voir un peu plus loin dans le texte) :
la valeur apparaît comme rapport d'échange entre
deux marchandises
le rapport d'échange est la forme de la valeur
la valeur est le contenu du rapport d'échange
Autres exemples (qui montrent que la notion de forme
n'est pas simple, mais complexe, puisqu'elle ne peut être
diversement spécifiée) :
— la marchandise est la forme élémentaire de la
richesse (p. 51)
— la valeur d'usage est la forme naturelle de la
marchandise (p. 62)
— le rapport d'échange est la forme d'apparition
de la valeur (p. 52).
Peut-on dire qu'à travers ces trois usages le m o t recèle
un sens unique ? Est-ce qu'il désigne un m ê m e processus
d'analyse, les différentes phases d'un m ê m e processus, ou
des processus différents ?
Tel qu'il est présenté, ou plutôt utilisé, en ce début (la
richesse apparaît comme marchandise), le concept de forme [
semble désigner : le mode d'existence empirique de la
chose, sa façon d'apparaître, de se montrer, de se mani-
fester. En ce sens, la richesse est bien la forme m ê m e de
la réalité économique.
Le point de départ de l'analyse s'appuie formellement,
méthodiquement, sur le concept de forme empirique,
auquel correspond bien l'idée de richesse. U n e des
questions sera de savoir si on doit interpréter cette forme
d'apparition en termes d'apparence, c'est-à-dire à l'inté-
rieur de la relation : apparence — réalité, essence —
manifestation. P o u r le m o m e n t rien ne s'y oppose, mais
on peut tout de suite dire qu'il n'en sera plus de
même à propos de la forme de la valeur : puisque
ce qui définit la valeur, c'est qu'e//e ne se montre pas,
n'apparaît pas (c'est en cela qu'on sait qu'elle est tout le
contraire de l'amie de Falstaff, Mistress Quickly), le
concept de valeur est empiriquement très maigre : trans-
220 Pierre Macherey

parent. Telle est donc la difficulté : ou bien on n'a rien


compris au point de départ, ou bien la notion de forme,
et avec elle celle d'analyse, reçoit en chemin une nouvelle
définition, qu'il faudra cette fois encore dégager. En effet,
comme nous venons de nous en apercevoir, Marx utilise
les concepts qui déterminent la forme du raisonnement
dans un sens très précis, mais sans dire ce sens, sans le défi-
nir explicitement, comme s'il n'avait pas besoin de cette
définition. Cela ne ferait pas beaucoup de difficulté si les
concepts étaient homogènes : mais s'ils sont susceptibles,
suivant le degré du raisonnement, de définitions différen-
tes, c'est que ce changement contribue aussi à les définir.
Alors le concept de forme aurait une importance tout à
fait particulière, parce qu'avec lui serait engagé le statut
du concept en général, en tant que tel, aux différents
niveaux de son usage : de sa « forme naturelle » à sa
forme la plus abstraite.
C'est bien cette difficulté que désigne Engels dans la
préface de l'édition anglaise :

« Il y a une difficulté que nous n'avons pas pu


épargner au lecteur : l'emploi de certains termes dans
un sens différent de celui qu'ils ont non seulement
dans la vie quotidienne, mais aussi dans l'économie
politique courante. Mais cela ne pouvait être évité.
Tout aspect nouveau d'une science implique une
révolution dans les termes techniques de cette
science... [suit l'exemple des révolutions dans le voca-
bulaire conceptuel de la chimie]. » (P. 35.)

Ce texte s'applique explicitement aux concepts qui déli-


mitent le contenu de la recherche économique ; mais il
peut être rapporté aussi aux termes qui donnent forme au
raisonnement, et servir à caractériser n o n seulement le pas-
sage du langage traditionnel au langage scientifique du
Capital, mais aussi, à l'intérieur même de l'exposé scien-
tifique, le passage d'un niveau de langage à un autre, d'un
type de raisonnement à un autre. Ce passage est aussi un
décalage, l'intrusion d'une différence, d'une rupture, qui
ne sont pas le signe d'une insuffisance, mais les conditions
même de l'expression scientifique.
En quels autres termes va se présenter l'analyse, dans
cette différenciation qui la définit à l'intérieur d'elle-même ?
C'est à l'analyse de la marchandise de nous l'apprendre.
II. - Analyse de la marchandise et
apparition de la contradiction

Comme l'indique le titre du paragraphe, cette nouvelle


analyse consiste à distinguer « à l'intérieur » de la mar-
chandise deux facteurs : valeur d'usage et valeur d'échange
(la deuxième finira par s'appeler simplement valeur). La
notion de facteur est nouvelle, et il ne faut absolument
pas la confondre avec celle de forme : dans une note sur
l'économiste Bailey (p. 61), M a r x montre qu'une des
erreurs essentielles des économistes a été de confondre
valeur et forme de la valeur. Néanmoins, ces deux facteurs
seront présentés au cours de l'analyse à l'intérieur de rap-
ports que nous avons appris à considérer comme des rap-
ports de forme : « La marchandise est d'abord... [valeur
d'usage] » (p. 51) ; « La valeur d'échange apparaît d'abord
comme... » (p. 52). C'est d'ailleurs la place occupée par
chaque facteur dans un rapport de forme qui permettra
de les distinguer de la façon la plus claire.
L'analyse ne produit donc plus des éléments matériels,
empiriques (des marchandises), mais des facteurs. Cette
analyse est-elle de même type que la précédente ? Autre-
ment dit, s'agit-il cette fois encore d'une décomposition ?
Dans ce cas, on pourrait donner de l'analyse de la mar-
chandise la représentation suivante :
facteur 1 : v. d'us.
marchandise > facteur 2 : v. d'éch.
De la réponse qu'on donnera à cette question dépend le
sens de la notion d'analyse : s'il est vrai, comme le dit
Marx, qu'il est le premier à avoir appliqué à son objet la
« méthode analytique » (mais cet objet existait-il avant
l'application de la méthode ?), c'est cette notion qui per-
mettra de définir la nature et la structure de l'exposé
scientifique.
1. « La marchandise est d'abord... une chose. » (p. 51.)
La valeur d'usage, ou encore la chose, est donc la forme
de la marchandise. Cette forme peut être directement,
immédiatement reconnue, puisqu'elle apparaît dans des
contours décidés : il n'y a en elle « rien de vague et d'indé-
222 Pierre Macherey

cis ». La chose a une place déterminée dans le cadre de la


diversité naturelle des besoins. Elle peut être complètement
étudiée, à partir de deux points de vue différents :
— le point de vue qualitatif, qui dégage les « côtés
divers » de l'usage, et c'est l'œuvre de l'histoire ;
— le point de vue quantitatif, qui mesure la qualité de
choses utiles, et c'est le rôle de la « routine commer-
10
ciale ».
La valeur d'usage peut donc être entièrement connue,
puisqu'il s'agit d'une détermination matérielle (« quelle
que soit la forme sociale » c'est-à-dire le mode de répar-
tition des choses). On dira par définition : les choses ne
valent que pour elles-mêmes, dans leur individualité, dans
le cadre de la pure diversité des usages.
Pourtant, dans les sociétés où « règne le mode de pro-
duction capitaliste », cette définition peut être interprétée
de deux façons différentes : les choses sont la matière (le
texte allemand dit : « contenu », Inhalt) de la richesse ;
mais, en même temps, elles entretiennent des rapports avec
un terme nouveau, le second facteur, la valeur d'échange,
dont elles constituent le « soutien matériel » (Stoff).
Ainsi la notion de chose, jusqu'ici simple et nette, subit
une sorte de dislocation. La valeur d'usage est bien forme
de la marchandise (ce que n'est pas la valeur d'échange),
mais elle est matière à la fois de la richesse et de la valeur
d'échange. D a n s la société capitaliste (« la société que
nous avons à étudier »), la chose est une forme pour deux
contenus. Ou bien les mots n'ont plus aucun sens, ou bien
cette énigme doit être résolue.
La chose n'est pas doublement déterminée parce qu'en
elle, à côté de son caractère matériel, se manifesterait un
autre caractère, de nature différente, mais parce qu'elle
sert de matière à deux choses à la fois ; elle se rapporte,
comme une matière, à deux catégories essentiellement
différentes : la richesse est une catégorie empirique, au
contraire de la valeur d'échange qui ne se donne pas immé-
diatement. Ainsi apparaît, pour la première fois, mais ce
n'est pas la dernière, l'idée d'une chose à double face :
selon qu'on la rapporte à une catégorie empirique ou non,
la chose présente un visage différent. Peut-on dire que l'un
est le masque de l'autre ?

10. I l f a u t n o t e r q u e l a c h o s e n'est p a s u n facteur p u r e m e n t


q u a l i t a t i f : e l l e est s u s c e p t i b l e d'un traitement quantitatif.
A propos du processus d'exposition 223

Au point où nous en sommes de l'analyse, nous pouvons


récapituler son trajet de la façon suivante :
réalité économique —» richesse - » marchandise —» v. d'us.

v. d'éch.
2. La valeur d'échange
Elle ne se donne pas immédiatement dans ses propres
contours, comme semblent le faire ces réalités empiri-
ques pures que sont la richesse et la chose. De même que
la marchandise a besoin p o u r apparaître des contours de
la chose, la valeur d'échange ne se donne elle-même que
sous une forme particulière : le rapport d'échange (deux
marchandises à la fois). Pour définir la valeur il faut donc
faire intervenir une nouvelle notion, empruntée à l'écono-
mie classique : celle d'échange :
— la marchandise apparaît à travers la forme de la
chose,
— la valeur apparaît à travers la forme de l'échange.
Donc, dans des rapports de forme distincts, les deux
facteurs de la marchandise occupent des places opposées.
D'ailleurs, l'analogie apparente de ces deux rapports de
forme est en fait une dissymétrie : la chose donne à la
marchandise des contours nets, où ne se manifeste aucune
indécision (en apparence, mais il ne s'agit pour le moment
que d'apparaître) ; à travers l'échange au contraire, la
valeur « semble quelque chose d'arbitraire et de purement
relatif » (p. 52).
Aussi la marchandise ne peut apparaître c o m m e valeur :
au contraire, c'est la valeur qui apparaît dans la forme de
l'échange des marchandises. N o u s disposons donc des défi-
nitions suivantes :
— la chose est la forme de la marchandise
— l'échange des marchandises est la forme de la
valeur
— la chose est le soutien matériel de la valeur.
Du rapprochement de ces définitions, la notion de valeur
sort comme éclatée. La valeur a d'abord été présentée
comme « facteur de la marchandise » : son rapport à la
marchandise doit signifier quelque chose. Mais les modali-
tés d'apparition de la marchandise (la chose : rien d'indécis)
et de la valeur (l'échange : quelque chose d'arbitraire)
224 Pierre Macherey

semblent exclure toute commune mesure entre la valeur


et la marchandise : « U n e valeur d'échange intrinsèque,
immanente à la marchandise, paraît être une contradictio
in adjecto. » (p. 52.) La marchandise ne saurait apparaî-
tre comme valeur.
C'est de cette façon que la contradiction fait son appa-
rition dans Le Capital : en tant seulement qu'elle est l'appa-
rence d'une contradiction. En même temps que la contra-
diction est formulée (c'est celle qui structure l'expression :
valeur de la marchandise), est donné ce savoir : la contra-
diction est apparente. Le but de l'analyse est d'aller au-delà
de la contradiction : pour cela, elle n'aura pas à la résou-
dre (une contradiction apparente n'a pas à être résolue),
ll
[37] mais à la supprimer .
Au point où nous en sommes, l'exposé est parvenu à
mettre en évidence la difficulté suivante : il y a deux
façons, incompatibles, de présenter empiriquement la mar-
chandise. C'est cette difficulté qui va mener plus loin l'ana-
lyse, et nécessiter la transformation du concept de mar-
chandise.
La marchandise, c'est deux choses à la fois : la marchan-
dise en elle-même, dans son immanence à elle-même, dans
son intériorité, dans ses contours et sans bavures, s'appelle
la chose ; la marchandise, confrontée à elle-même ou plu-
tôt à son double, dans cette expérience décisive qu'est pour
elle l'échange, se révèle habitée par quelque chose d'étran-
ger et d'étrange, qui ne lui appartient pas, mais à quoi
elle appartient, et qui se n o m m e valeur. Au moment où la
marchandise s'abolit comme telle, ou au moins abolit sa
forme d'apparition (par l'échange, elle est comme rempla-
cée : à elle se substitue un étrange double), au moment
où la marchandise disparaît parce qu'elle n'a plus de
forme propre, il apparaît qu'elle est la forme d'autre
chose. C'est ici, avec la contradictio in adjecto, que
commence une nouvelle phase de l'analyse : l'analyse de

1 1 . H n e f a u t é v i d e m m e n t p a s d i r e q u e p o u r Marx l a contra-
d i c t i o n est t o u j o u r s et e s s e n t i e l l e m e n t apparente, c'est-à-dire
propriété de la p e n s é e : la d i a l e c t i q u e m a t é r i a l i s t e est celle
q u i , a u c o n t r a i r e , é t u d i e l e s c o n t r a d i c t i o n s « d a n s l'essence
m ê m e d e s c h o s e s , s u i v a n t l a f o r m u l e d e Lénine. Mais, a u
m o m e n t d u texte que n o u s c o n s i d é r o n s , a u c o m m e n c e m e n t d e
l'analyse de la valeur, la contradiction fonctionne comme une
c o n t r a d i c t i o n f o r m e l l e . D e cela, o n p e u t tirer a u m o i n s u n e
h y p o t h è s e : l ' a n a l y s e d u Capital p r é s e n t e e t d é v e l o p p e p l u s i e u r s
sortes de c o n t r a d i c t i o n s , et sa « l o g i q u e », si elle est effecti-
v e m e n t m a t é r i a l i s t e , ne p e u t être réduite à u n e Logique de la
contradiction en général.
A propos du processus d'exposition 225

la valeur, fondée sur la distinction entre la valeur et la


forme de la valeur. La valeur n'est donc pas une forme
empirique, comme l'était la marchandise : à l'analyse de
la marchandise, il va falloir aussi substituer une nouvelle
forme d'analyse.
En résumé : à partir des concepts économiques tels qu'ils
étaient « spontanément » définis, dans le cadre de l'usage
que permettaient ces définitions, il est apparu qu'il était
impossible de parler de la valeur de la marchandise ; para-
doxalement, ces mots ne peuvent être prononcés, sinon
dans le contexte d'une formulation aberrante. Un emploi
rigoureux des concepts a mis en évidence leur insuffisance :
c'est cette insuffisance qu'il faut supprimer, en m ê m e temps
que la contradiction formelle, dans une nouvelle phase
de l'analyse, dans une nouvelle analyse.
Il est alors possible de répondre à la question posée au
départ : l'analyse de la marchandise en facteurs n'est pas
une analyse mécanique, une décomposition en éléments.
L'analyse n'a permis de diviser le concept que parce qu'elle
s'est jouée sur un double plan :
fact. 2 / 7 march. ** fact. 1
On peut parler de la valeur d'usage d'une marchandise ;
on ne peut parler de la valeur d'une marchandise (pour
le moment) : selon qu'on le rapporte à l'un ou l'autre de
ses facteurs, le concept de marchandise prend une signi-
fication différente ; on pourrait dire que dans un cas il
est développé en intériorité (la marchandise en elle-même,
dans ses contours), dans l'autre en extériorité (la marchan-
dise divisée dans le cadre de l'échange). La contradiction
n'est donc pas dans le concept, déduite du concept : elle
résulte des deux façons possibles de traiter le concept, de
la possibilité de lui appliquer deux analyses différentes,
à des niveaux différents. La contradiction est ici formelle
parce qu'elle relève du mode de présentation du concept.
La contradiction entre les termes, qui n'est m ê m e pas une
contradiction entre des concepts, mais une différence, une
rupture dans le traitement des concepts, appartient en
propre au processus d'exposition, et ne renvoie en rien à
un processus réel : on pourrait même dire qu'elle renvoie
à la façon spécifique qu'a le processus d'exposition
d'exclure le processus réel. D o n c : la contradiction for-
melle est une contradiction entre les différentes formes
du concept ; ces formes étant déterminées par les niveaux
226 Pierre Macherey

différents de la conceptualisation. Il ne faut pas en conclure


que la contradiction est artificielle, qu'elle résulte d'un
artifice d'exposition : elle indique au contraire un moment
12
[381 nécessaire dans la constitution du s a v o i r .
Cette analyse révèle comme la précédente que les
concepts qui soutiennent l'exposé scientifique ne sont pas
de m ê m e nature. Ils ne procèdent donc pas directement les
uns des autres : plutôt que déduits, ils sont frottés les uns
contre les autres. C'est leur disparité qui permet d'avancer
dans le savoir, qui produit un savoir nouveau. S'il y a une
logique de l'exposé, c'est celle, inexorable, qui dirige ce
[391 travail des concepts. Cette logique de l'exposé qui constitue
sa matière propre conduit à définir sans cesse les concepts ;
l'exposé passe de concept en concept, nouveaux n o n seule-
ment dans leur contenu, mais aussi dans leur forme. Ce
qui détermine un m o m e n t de l'exposé, une analyse, ce sont
les conflits entre les concepts, les ruptures entre les niveaux
de l'argumentation : ces « défauts » conduisent l'exposé
jusqu'à son terme, à la rupture finale, qui oblige à le
reprendre à un niveau différent, à procéder à une nouvelle
analyse.
C'est pourquoi la contradiction formelle n'aura pas à
être résolue : dans une reprise, l'exposé l'installera ailleurs
[40] que sur le terrain de cette contradiction. On dira alors :
la marchandise est une chose à double face (les deux
facteurs), dans la mesure où elle est deux choses à la fois
(dans l'expérience de l'échange). S'il y a encore analyse,
elle ne peut plus porter sur la marchandise conçue comme
une unité abstraite : son objet minimum, ce sera main-
tenant deux marchandises. Cette mutation de l'objet mon-
tre elle aussi qu'il n'y a pas approfondissement continu de
l'analyse, dans un mouvement purement spéculatif de
type hégélien. Le point de vue insuffisant est échangé
contre un autre point de vue, incompatible avec le pre-
mier (et qui ne peut absolument pas être tenu pour complé-
mentaire) : parler de deux marchandises, c'est faire
exactement l'inverse de ce qu'on faisait en parlant d'une
marchandise, puisque c'est faire abstraction de la valeur
d'usage (voir p. 53-54 : « u n e fois mise de côté la
valeur d'usage »). On voit quelles conditions extraordi-
naires sont exigées p o u r q u ' u n des deux facteurs de la
marchandise puisse être étudié à part.

12. E n c e sens, une contradiction formelle est aussi une


contradiction réelle.
III. - Analyse de la valeur

« Considérons la chose de plus près. »

1. — Le point de départ, ou objet, de l'analyse est


maintenant le rapport d'échange, rapport d'égalité entre
deux marchandises : on n'aura donc pas à tenir compte
de la forme monnaie pour définir la valeur ; cette forme
est une forme développée (son analyse sera déduite de
l'analyse de la valeur : ce sera la genèse de la monnaie),
alors que l'échange est une forme élémentaire.
Pour comprendre ce nouveau point de départ, il est
intéressant de se reporter tout de suite au célèbre texte
sur Aristote qui se trouve vingt pages plus loin (p. 73). On
sait qu'Aristote est capable de ramener la forme argent
de la marchandise à la forme élémentaire du rapport
d'échange : il a compris que la valeur apparaît à l'état le
plus pur (on pourrait presque dire « en personne », si la
nature profonde de la valeur n'était justement de ne pas
se montrer) dans un rapport d'égalité. C'est « ce qui mon-
tre le génie d'Aristote ». Mais certaines circonstances his-
toriques, sur lesquelles on ne reviendra pas ici, l'ont empê-
ché de trouver « quel était le contenu réel de ce rapport » ;
il voyait bien que la forme d'apparition de la valeur avait
pour allure générale : a = b, et il était m ê m e capable de
donner des modèles de cette structure, mais il ne pouvait
dire ce qu'étaient a et b, de quoi ils étaient faits. Ou plus
exactement, il croyait le savoir : il croyait que a et b sont
tels qu'il apparaissent dans les modèles empiriques, qu'ils
sont des choses. Mais il avait bien vu en m ê m e temps
qu'on ne pouvait parler d'égalité entre des choses : « Pareille
chose, dit Aristote, ne peut en vérité exister. » Aristote
tenait donc les deux bouts de la contradiction, il était allé
aussi loin que pouvait aller son savoir : à la fois il faut
affirmer l'égalité entre deux éléments pour faire apparaître
la valeur, et il faut détruire la notion de chose (donc intro-
duire celle de marchandise) pour maintenir l'affirmation
d'une égalité. Pour résoudre l'antinomie, il suffit de savoir
que l'égalité n'est pas entre des choses, mais entre des
marchandises (et pour cela, il faut attendre que « la
forme marchandise soit devenue la forme générale des
produits du travail »). La contradictio in adjecto, c'est là
228 Pierre Mâcherey

que commence l'ignorance d'Aristote, et c'est là aussi que


commence l'analyse de la valeur.
2. — La difficulté qui oblige à commencer une nou-
velle analyse vient de la représentation de l'échange sous
[411 la forme : deux choses à la fois. Cette expression, formu-
lée en termes empiriques, n'a empiriquement aucun sens.
L'analyse ne doit donc plus se faire en termes d'expé-
[421 rience. U n e chose, toutes les choses, cela a un sens,
à la rigueur ; mais rien ne permet de distinguer,
c'est-à-dire finalement d'expliquer, le rapport entre deux
choses qui, au niveau de l'expérience, ne peut avoir qu'une
fonction d'illusion. Dans l'expérience, on peut concevoir
que deux choses soient l'une à côté de l'autre, qu'elles
soient juxtaposées (comme les marchandises dans la
richesse) : mais elles ne supportent explicitement aucun
rapport ; du point de vue de l'expérience, entre deux choses
et une chose, il y a différence quantitative, mais absolu-
ment pas de différence qualitative.
Prenons « une marchandise particulière » (p. 53) : elle
n'a de valeur que si elle entre dans le rapport d'échange.
Or le chapitre suivant nous apprendra qu'elle n'y entre pas
d'elle-même : il faut qu'un maquignon l'y mène, à coups
de fouet (voir la description des marchés, où tout prend
valeur d'y être poussé, jusqu'aux « femmes folles de leurs
corps »). Ainsi la relation entre deux marchandises n'a
rien de naturel, d'immédiat : elle doit être produite, maté-
riellement réalisée, dans un geste qui pourrait rappeler
celui de l'expérimentation.

3. — La relation entre deux marchandises, ainsi pro-


voquée, se définit comme rapport d'expression. Si a = b,
on dira, par définition, que b est l'expression de a. Les
notions de forme et d'expression ne doivent pas être confon-
dues : le rapport a = b est une forme (la forme d'appari-
tion de la valeur) ; les termes qui composent le rapport
sont les expressions non de la forme, mais d'autre chose
qui reste encore à déterminer.
P a r le fait que les deux termes du rapport (deux mar-
chandises) s'expriment entre eux (de façon non réciproque,
comme il apparaîtra plus tard), le rapport est lui-même
une forme d'apparition : c'est donc que la valeur n'est pas
dans le rapport, au sens immédiat de l'expression ; elle
n'est ni en a ni en b : par le fait que a s'exprime dans b,
ce n'est pas a, mais l'ensemble du rapport qui révèle la
A propos du processus d'exposition 229

valeur : « La valeur d'échange a un contenu distinct de


ces expressions diverses. » (P. 53.) Par le rapport, il y a
expression, mais il ne faut pas tenir les termes du rapport
pour le contenu du rapport.
L'analyse de la valeur s'appuie donc sur une logique
matérielle qui permet de passer de concept en concept
(par exemple de déduire la valeur), mais elle n'a plus rien
à voir avec la méthode empirique de la décomposition ni
avec la méthode formelle de la contradiction, qui à des
moment différents de l'exposé ont pu tenir un rôle analogue.

4. — Le rapport ne se réalise pas seulement sous la


forme qualitative a — b (a c'est du b). Il est aussi et surtout
un rapport quantitatif : ax = by (a c'est tant de b). Le rap-
port est essentiellement le lieu d'apparition de la mesure :
c'est à ce moment que l'analyse subit une mutation décisive.
La nouvelle analyse commence par un choix décisif :
le refus d'étudier le rapport d'échange en tant que rapport
qualitatif, pour ne considérer en lui que son contenu quan-
titatif. Pour connaître la nature de la valeur (comprendre
qu'elle n'est pas quelque chose d'arbitraire, telle qu'elle
se montre dans le rapport), il faut sortir des apparences,
récuser la forme d'apparition de la valeur pour interroger
son contenu, qui est « distinct de ses expressions diver-
ses » : les modèles empiriques. Derrière les « deux choses »
qui forment la matière immédiate du rapport, il faut en
chercher une troisième, « qui par elle-même n'est ni l'une
ni l'autre » : la structure de ce rapport.
L'égalité du rapport (qui définit sa réalité) ne
peut être constituée, et déterminée, qu'à partir d'une mesure,
ou plutôt d'une possibilité de mesurer, en elle-même dis-
tincte de tous les rapports particuliers (qui sont des appli-
cations de la mesure, ses « soutiens matériels »). Les
« objets » qui entrent dans le rapport d'échange ne peuvent
être mesurés, c'est-à-dire comme on le verra calculés, qu'à
partir d'un autre objet « différent de leur aspect visible ».
Analyser le rapport d'échange entre deux marchandises
ne signifie donc pas : dégager de la marchandise ce second
facteur qui n'apparaît pas immédiatement en elle en pro-
cédant à une comparaison empirique. Pour interpréter le
rapport, il faut le rapporter lui-même à une norme d'appré-
ciation qui est d'une autre nature.
5. — On pourrait à partir de cela formuler une règle
générale, qui ne vaudrait pas seulement pour l'analyse éco-
230 Pierre Macherey

nomique : pour comparer non empiriquement des objets,


il faut au préalable déterminer la forme générale de
cette mesure. On rencontre ici pour la première fois cette
exigence qui est un aspect essentiel de la « Logique du
Capital », que comme on sait Marx n'a pas écrite. Toute
[431 étude de forme se tient au moins à deux niveaux distincts.
11 n'est pas possible de faire dire ce qu'il exprime à un
rapport d'expression si on l'interroge seulement dans sa
réalité empirique : ainsi s'élabore une théorie matérielle de
l'expression qui critique, comme aveuglément empiriques,
toutes les descriptions de sens (donc toutes les tentatives de
séméiologie). Pour savoir ce qu'exprime un rapport, il faut
aussi, et m ê m e d'abord, savoir ce qui l'exprime. Autrement
dit, on ne peut comprendre comment un sens (ici l'égalité :
on verra par la suite qu'elle n'est pas neutre, réciproque,
mais au contraire polarisée) passe entre les termes d'un
rapport que si on se représente ce rapport lui-même comme
l'un des termes d'un autre rapport d'expression, d'une
autre nature.

6. — L'analyse du rapport tel qu'il se donne ne peut


produire aucun savoir : il faut le transformer, l'interpréter,
le réduire en équation ; ainsi il signifie autre chose. On est
passé de « ce qui se présente d'abord » aux conditions de
cette apparition.
D o n c : la valeur ne se présente comme telle (dans les
limites de sa présentation) qu'à l'intérieur du rapport
d'échange, mais il est impossible d'analyser ce rapport en lui-
même, à moins de s'arrêter, comme le fait Aristote, devant
la contradiction. C'est que la valeur n'est pas dans le
rapport comme le noyau dans son fruit : on ne passe
de la marchandise, ou des deux marchandises, à la valeur
qu'en se soumettant à la rupture qui sépare une forme
d'une autre. Le rapport d'échange est le seul moyen d'accès
à la valeur, mais il ne donne pas sur elle une prise directe.
Le rapport est le seul chemin qui conduise à la valeur,
mais le chemin passe seulement par le rapport. Quand on
parvient au concept de la valeur, il faut se détourner du
rapport lui-même pour interroger les conditions de son
apparition. Paradoxalement, le rapport d'échange n'est la
forme d'apparition de la valeur que dans la mesure où la
valeur n'y apparaît pas.
C'est l'équation qui donne le moyen de sortir du rapport
d'échange, et de voir le concept de valeur : « Quel que soit
A propos du processus d'exposition 231

le rapport d'échange entre deux marchandises, il peut tou-


jours être représenté par une équation. » Alors peut com-
mencer « la déduction de la valeur au moyen de l'analyse
des équations dans lesquelles s'exprime toute valeur
d'échange » (postface à la seconde édition). Il faut d o n c
réduire le rapport à son équation pour pouvoir ensuite
déduire de cette équation la valeur. Il n'est pas question
de déduire la valeur de sa forme d'apparition (cette déduc-
tion est, comme on l'a vu, impossible). Il n'est pas question
non plus de réduire les objets qui remplissent empirique-
ment le rapport à leur valeur abstraite ; sur ce point, M a r x
s'explique lui-même dans une lettre à Engels du 25 juillet
1877, avec une grande jovialité :

« Exemple de la grande « perspicacité » des


« socialistes de la chaire ».
« Même avec une grande perspicacité, telle que
celle dont fait preuve Marx, on ne peut résoudre
le problème consistant à résoudre des « valeurs
d'usage » (cette andouille oublie qu'il s'agit de « mar-
chandises », c'est-à-dire des éléments de plaisirs) à
leur contraire, à des quantités d'efforts, à des sacri-
fices... (L'andouille croit que je veux, dans m o n équa-
tion de valeur, « réduire les valeurs d'usage à de la
valeur ».) C'est une substitution d'éléments de nature
différente. La mise en équation de valeurs d'usage
de nature différente ne peut s'expliquer que par une
réduction de celles-ci à un facteur c o m m u n de valeur
d'usage. (Pourquoi ne pas les réduire plutôt tout de
suite au... poids ?) Dixit Monsieur Knies, le génie
de l'économie politique professorale... »

Effectivement, ce génie aurait été mieux inspiré de s'en


prendre, s'il les avait connus, aux Manuscrits de 1844, où
les renversements des plaisirs en peines ne sont pas peu
nombreux. Dans l'exposé rigoureux du Capital, plus de
renversement dialectiques, ni de réductions naïves : réduc-
tion et déduction n'y ont de valeur qu'au prix d'une stricte
combinaison, qui a pour fonction d'exclure toute confusion
entre le réel et le pensé ° . Un long chemin a été parcouru [

13. Si on m a i n t i e n t cette c o n f u s i o n , on s'interdit de c o m p r e n -


dre c o m m e n t l a p e n s é e s'approprie l e réel, s u r l a b a s e d u réel
lui-même.
232 Pierre Mackerey

depuis le texte de la Sainte Famille sur le procès du fruit,


où la déduction hégélienne était remplacée, renversée, pour
devenir une réduction empirique : le passage par l'équa-
tion, qui agence et transforme la réduction et la déduc-
tion, met sur le m ê m e plan, confond dans une unique cri-
1 tique, les deux méthodes traditionnelles de la connais-
sance idéaliste : l'analyse telle qu'elle est nouvellement
définie s'éloigne autant de l'empirisme que du spiritualisme
logique.

7. — Au terme de l'opération complexe réduction-déduc-


tion, la notion de rapport d'échange ne sert plus à rien,
on peut l'abandonner, comme on l'a déjà fait pour beau-
coup d'autres : « Les deux objets sont donc égaux à un
troisième qui, par lui-même, n'est ni l'un ni l'autre. Chacun
des deux doit en tant que valeur d'échange être réductible
au troisième, indépendamment de l'autre. » La valeur n'est
pas plus obtenue par une réduction empirique à partir de
l'échange qu'elle n'a été obtenue par une réduction empi-
rique à partir de la marchandise. Le paradoxe de l'analyse
de l'échange, c'est que la valeur n'est ni dans les termes
de l'échange, ni dans leur rapport. La valeur n'est pas
donnée, ni dégagée, ni mise en évidence : elle est construite
comme concept. C'est pour cela que la médiation du rap-
port perd tout son sens à un certain moment de l'analyse :
l'échange est le seul moyen d'arriver à la valeur (comme
l'avait vu Aristote), mais il ne sert absolument pas à la
définir : la valeur ne confond pas sa réalité (de concept)
avec les étapes de sa recherche.
Ou encore : la valeur ne peut être un contenu c o m m u n
aux deux objets, à moins d'être en même temps dans
chaque objet ; or elle est indépendante de l'objet qui la
supporte, elle existe à part, « par elle-même ». Elle n'est
pas non plus entre les deux comme un autre objet de même
nature (c'était l'illusion d'Aristote) ; c'est un objet d'une
autre nature : un concept.
L'analyse de la valeur n'est pas dialectique, au sens
hégélien de ce terme, en ce qu'elle ne dépend pas
d'une « dialectique des marchandises » (identité, opposi-
tion, résolution dans le concept, déjà donné au départ
sous une forme non développée). Le mouvement de l'ana-
lyse n'est pas continu, mais sans cesse interrompu par la
remise en question de l'objet, de la méthode et des
moyens de l'exposé.
A propos du processus d'exposition 233

8. — Pour comprendre cette différenciation intérieure à


l'exposé, sans laquelle il n'y aurait pas analyse rigoureuse,
il faut s'arrêter à l'exemple de la géométrie élémentaire,
qui joue un rôle capital dans l'argumentation puisqu'il a
pour fonction de dégager la forme de raisonnement spécia-
lement adaptée à l'étape finale de l'analyse.
« Un exemple emprunté à la géométrie élémentaire
va nous mettre cela (le passage de l'échange à la
valeur) sous les yeux. Pour mesurer et comparer les
surface de toutes les figures rectilignes, on les décom-
pose en triangles. On ramène le triangle lui-même à
une expression tout à fait différente de son aspect
visible : au demi-produit de sa base par sa hauteur.
De même, les valeurs d'échange des marchandises
doivent être ramenées à quelque chose qui leur est
c o m m u n et dont elles représentent un plus ou un
moins. » (P. 53.)
L'exemple doit mettre en évidence le rôle de l'équation
dans la détermination du concept. Le calcul des surfaces
(pour élémentaire qu'il soit, il ne peut être immédiatement,
spontanément, dégagé comme une donnée empirique, mais
nécessite un travail de la connaissance) se fait par la suc-
cession de deux analyses : la première, une décomposition
empirique analogue à celle qui a dégagé la marchandise,
produit une première abstraction, le triangle, élément de
base de toutes les collections ; ainsi le problème est posé :
il s'agit de mesurer des triangles. Cette mesure est obtenue
par le moyen d'une seconde analyse, celle qui ramène le
triangle à l'équation de la surface, « expression tout à fait
différente de son aspect visible ». La mesure de la surface
ne se dégage pas de la confrontation empirique de tout
ce qui a une surface, c'est-à-dire des figures. La question
du plus ou moins de surface n'est qu'un des aspects de
la question fondamentale qui porte sur la notion de surface.
L'expression de la surface ne s'obtient pas p a r une réduc-
tion à partir de la diversité empirique des choses ayant
surface, et inversement, ces plus ou moins de surface ne
s'obtiennent pas p a r une déduction à partir de la notion de
surface : le concept est cette réalité particulière qui permet
de rendre compte de la réalité. Ainsi l'expression abstraite
est finalement, et fondamentalement, en rapport avec cha-
que « objet » pris en lui-même, c'est-à-dire indépendamment
des autres : elle n'est pas le concept des rapports entre
232 Pierre Macherey

depuis le texte de la Sainte Famille sur le procès du fruit,


où la déduction hégélienne était remplacée, renversée, pour
devenir une réduction empirique : le passage par l'équa-
tion, qui agence et transforme la réduction et la déduc-
tion, met sur le m ê m e plan, confond dans une unique cri-
[45] tique, les deux méthodes traditionnelles de la connais-
sance idéaliste : l'analyse telle qu'elle est nouvellement
définie s'éloigne autant de l'empirisme que du spiritualisme
logique.

7. — Au terme de l'opération complexe réduction-déduc-


tion, la notion de rapport d'échange ne sert plus à rien,
on peut l'abandonner, comme on l'a déjà fait pour beau-
coup d'autres : « Les deux objets sont donc égaux à un
troisième qui, par lui-même, n'est ni l'un ni l'autre. Chacun
des deux doit en tant que valeur d'échange être réductible
au troisième, indépendamment de l'autre. » La valeur n'est
pas plus obtenue par une réduction empirique à partir de
l'échange qu'elle n'a été obtenue par une réduction empi-
rique à partir de la marchandise. Le paradoxe de l'analyse
de l'échange, c'est que la valeur n'est ni dans les termes
de l'échange, ni dans leur rapport. La valeur n'est pas
donnée, ni dégagée, ni mise en évidence : elle est construite
comme concept. C'est pour cela que la médiation du rap-
port perd tout son sens à un certain moment de l'analyse :
l'échange est le seul moyen d'arriver à la valeur (comme
l'avait vu Aristote), mais il ne sert absolument pas à la
définir : la valeur ne confond pas sa réalité (de concept)
avec les étapes de sa recherche.
Ou encore : la valeur ne peut être un contenu commun
aux deux objets, à moins d'être en même temps dans
chaque objet ; or elle est indépendante de l'objet qui la
supporte, elle existe à part, « par elle-même ». Elle n'est
pas non plus entre les deux comme un autre objet de même
nature (c'était l'illusion d'Aristote) ; c'est un objet d'une
autre nature : un concept.
L'analyse de la valeur n'est pas dialectique, au sens
hégélien de ce terme, en ce qu'elle ne dépend pas
d'une « dialectique des marchandises » (identité, opposi-
tion, résolution dans le concept, déjà donné au départ
sous une forme non développée). Le mouvement de l'ana-
lyse n'est pas continu, mais sans cesse interrompu par la
remise en question de l'objet, de la méthode et des
moyens de l'exposé.
A propos du processus d'exposition 233

8. — Pour comprendre cette différenciation intérieure à


l'exposé, sans laquelle il n'y aurait pas analyse rigoureuse,
il faut s'arrêter à l'exemple de la géométrie élémentaire,
qui joue un rôle capital dans l'argumentation puisqu'il a
pour fonction de dégager la forme de raisonnement spécia-
lement adaptée à l'étape finale de l'analyse.
« Un exemple emprunté à la géométrie élémentaire
va nous mettre cela (le passage de l'échange à la
valeur) sous les yeux. Pour mesurer et comparer les
surface de toutes les figures rectilignes, on les décom-
pose en triangles. On ramène le triangle lui-même à
une expression tout à fait différente de son aspect
visible : au demi-produit de sa base par sa hauteur.
De même, les valeurs d'échange des marchandises
doivent être ramenées à quelque chose qui leur est
c o m m u n et dont elles représentent un plus ou un
moins. » (P. 53.)
L'exemple doit mettre en évidence le rôle de l'équation
dans la détermination du concept. Le calcul des surfaces
(pour élémentaire qu'il soit, il ne peut être immédiatement,
spontanément, dégagé c o m m e une donnée empirique, mais
nécessite un travail de la connaissance) se fait par la suc-
cession de deux analyses : la première, une décomposition
empirique analogue à celle qui a dégagé la marchandise,
produit une première abstraction, le triangle, élément de
base de toutes les collections ; ainsi le problème est posé :
il s'agit de mesurer des triangles. Cette mesure est obtenue
par le moyen d'une seconde analyse, celle qui ramène le
triangle à l'équation de la surface, « expression tout à fait
différente de son aspect visible ». La mesure de la surface
ne se dégage pas de la confrontation empirique de tout
ce qui a une surface, c'est-à-dire des figures. La question
du plus ou moins de surface n'est qu'un des aspects de
la question fondamentale qui porte sur la notion de surface.
L'expression de la surface ne s'obtient pas p a r une réduc-
tion à partir de la diversité empirique des choses ayant
surface, et inversement, ces plus ou moins de surface ne
s'obtiennent pas par une déduction à partir de la notion de
surface : le concept est cette réalité particulière qui permet
de rendre compte de la réalité. Ainsi l'expression abstraite
est finalement, et fondamentalement, en rapport avec cha-
que « objet » pris en lui-même, c'est-à-dire indépendamment
des autres : elle n'est pas le concept des rapports entre
234 Pierre Macherey

objets, c'est-à-dire un concept empirique, mais le concept


de chaque objet en particulier, décelé grâce à la médiation
du rapport, mais non produit par elle : ainsi la critique
(implicite) de l'hégélianisme est en m ê m e temps une cri-
tique (explicite) de l'empirisme.
L'équation de la surface, c o m m e celle de l'échange, est
une idée, c'est-à-dire un « objet » d'une toute autre sorte :
non un contenu de réalité, mais un contenu de pensée,
pour reprendre une classification déjà utilisée, une géné-
1 4
> 1 ralité I I I ; on comprend alors que lorsqu'on dit que l'ana-
lyse ramène les objets réels à un troisième « objet », le
terme objet soit utilisé dans un sens symbolique (mais non
allégorique : le concept est bien une certaine sorte d'objet).
De m ê m e que l'idée de cercle n ' a ni centre ni circonférence,
la surface du triangle n'est pas elle-même triangulaire ; de
m ê m e aussi, la notion de valeur ne s'échange pas.
Ainsi on comprend que l'analyse de la relation qui rap-
porte entre eux les termes dans le cadre de l'échange renvoie
elle-même à un troisième « objet » dont à la limite elle
révèle l'absence : ce troisième et nouvel objet, l'échange
le cache plutôt qu'il ne le montre. La réalité, la pratique
des échanges et des marchés n'a pas suffi à le créer : il a
pu y avoir pendant très longtemps des marchés et des
échanges, sous des formes très différentes, sans qu'on
sache y rapporter cette mesure qu'est pour eux le concept
de valeur. Le concept de valeur, M a r x ne l'a pas trouvé à
l'étal d'un quelconque marché, « à l'enseigne de la connais-
sance » : cette boutique, où il n'y aurait guère de matière
à échanger, trouve à planter sa tente ailleurs que sur le
terrain des marchés. Sans la rigueur de l'exposé scientifique,
qui seule parvient à produire du savoir, le concept de valeur
n'aurait aucune signification : c'est-à-dire qu'il n'existerait
1S
1 pas .
L'exemple de la géométrie élémentaire a donc, malgré
sa simplicité, ou peut être à cause d'elle, une considérable
importance : il définit la nature de la valeur, il lui confère
sa qualité essentielle : celle de concept scientifique. Il faut
signaler le rôle analogue que tiendront par la suite d'autres
exemples : celui de la chimie (p. 65) et celui de la mesure
des propriétés physiques (p. 70) ; eux aussi serviront à

14. Cf. L. ALTHUSSEH, Pour Marx : « S u r la dialectique m a t é -


rialistes >
15. La c o n n a i s s a n c e ne reflète la réalité ni m é c a n i q u e m e n t ni
immédiatement.
A propos du processus d'exposition 235

marquer la relation entre le concept et la réalité qu'il [


reflète.

9. — La démarche de l'exposé n'est ni celle d'une réduc-


tion empirique, ni celle d'une déduction conceptuelle (si
Marx donne l'impression qu'il suit le mouvement d'une
telle dialectique — nous savons qu'il s'agit seulement d'une
« coquetterie » — , c'est en montrant justement qu'elle
est trompeuse, qu'elle ne décrit pas un mouvement réel
mais le jeu d'une illusion) : à partir des abstractions empi-
riques (qui orientent, guident, la pratique économique et
ses idéologies scientifiques), il faut constituer ce contenu
de pensée, ce concret-de-pensée, qu'est le concept scien-
tifique : ce contenu n'est ni absolument dérivé ni absolu-
ment déduit, mais produit par un travail d'élaboration
spécifique.
Il est possible à présent de donner les déterminations du
concept, de ce « quelque chose de commun qui est propre
à chaque objet avant de caractériser les rapports des deux
objets » (cf. p. 65 : il s'agit d'une propriété « inhérente >).
Comme la méthode d'analyse n'est pas la figure inverse
du processus réel de constitution, mais qu'elle reprend à
chaque fois le geste de se détourner des illusions (qui ne
montrent que dans la mesure où elle dissimulent : on pour-
rait, à juste terme, dire qu'elles recèlent), dans une véri-
table traversée des apparences, cette détermination du
concept sera d'abord négative : « Ce quelque chose de
commun ne peut être... » Par cette négation sont radicale-
ment écartés les modes d'apparition empirique.
Le « quelque chose de c o m m u n » ne peut être défini à
partir des qualités naturelles, ou des valeurs d'usage. Ici
il convient de mettre de côté l'exemple : dans le cas de
la géométrie élémentaire, la notion de surface ne peut être
directement déduite à partir de la diversité des surfaces
parce que justement elle sert à définir cette diversité. Le
rapport entre la valeur d'usage et la valeur d'échange prend,
à partir de maintenant, un caractère très différent : il ne
relie le concept à sa chose que dans des conditions très
particulières qui font qu'on devra s'interroger sur la consti-
tution « historique » de ce rapport : comment s'est-il
réalisé ? Sur ce point, Engels ajoutera, à la fin du para-
graphe (p. 56), une note très importante. Pourtant, il est
possible de remarquer que le rapport entre le concept et
sa chose n'est pas le rapport entre la valeur d'échange et la
236 Pierre Macherey

valeur d'usage, mais entre la valeur et la marchandise :


or la notion de valeur qualifie les marchandises comme la
1491 notion de surface qualifie les surfaces ;
L'acte d'échanger ne manifeste l'apparition de la valeur
que dans la mesure où il « fait abstraction de la valeur
d'usage », ce qui est même sa condition ; sans cette abstrac-
tion, l'acte d'échanger n'aurait aucun sens. « Tout rapport
d'échange est caractérisé par cette abstraction » : propo-
sition dont Aristote avait à l'avance compris le sens, mais
qu'il ne pouvait lui-même formuler. L'échange se mani-
feste d'abord (quoiqu'indirectement) comme la suppression
de toute qualité, et fait apparaître, sur le fond de cette
disparition, une proportion : la valeur ne peut être dis-
tinguée qu'à partir d'une diversité quantitative (et non
plus qualitative). On va voir que ce n'est encore que
l'aspect le plus superficiel de l'analyse : il ne faut pas
confondre le caractère abstrait de ce rapport quantitatif
(la proportion) avec le vrai terme de la réduction analy-
tique. Pour reprendre l'exemple de la géométrie élémen-
taire, l'analogue du calcul de la surface, ce n'est pas la
proportion qui est pour l'échange la condition d'apparition
la plus apparente, celle précisément qu'il s'agit de réduire,
dont il faut rendre compte. La proportion, à sa façon, dési-
gne (renvoie à) un concept : elle ne se confond pas avec ce
concept. La quantité du rapport ne définit pas la valeur
en elle-même, comme la diversité qualitative définit l'usage
(on a d'ailleurs vu au passage qu'il existait un point de
vue quantitatif sur la valeur d'usage). Entre quantité et
qualité, il ne peut y avoir discrimination réelle, mais seule-
ment opposition superficielle ; il s'agit seulement d'une clas-
sification provisoire, d'une façon de représenter la distinc-
tion entre valeur d'usage et valeur d'échange ; la forme
réelle de cette distinction est à chercher ailleurs. L'oppo-
sition entre quantité et qualité ne nous parle que dans la
mesure où nous ne la prenons pas au mot.
Aussi la détermination négative de la valeur ( « e n faisant
abstraction de », ce qui est une façon particulière de
n o m m e r la réduction) ne conduit pas à une étude pure-
ment quantitative (portant sur les proportions), mais à la
recherche d'une nouvelle qualité : celle d'être, comme on
sait, produit du travail. En tant que simples choses, les
« objets » se différencient p a r leur usage, c'est-à-dire par
leur irréductibilité. Si on met ce caractère de côté, en même
temps que disparaissent leurs qualités empiriques, apparaît,
A propos du processus d'exposition 237

non leur aspect quantitatif, mais une autre qualité (d'une


tout autre nature : non directement observable) : « Il ne
leur reste qu'une qualité... » ce sera précisément la
valeur dont va pouvoir être déterminée la substance.

10. — Mais au moment où la valeur apparaît en per-


sonne, substantiellement, on s'aperçoit que l'objet qu'elle
caractérise s'est lui-même « métamorphosé » (l'expression
revient à deux reprises) : si on cherche à voir ce qui a
rendu possible le rapport entre les objets, ce qui ne peut
se faire, que par abstraction de leur caractère de choses,
on s'aperçoit que le rapport est autre que ce qu'on croyait,
que ce que croyait Aristote par exemple. N o n seulement la
valeur est autre chose, un troisième « objet », mais on
s'aperçoit que le rapport dans lequel elle s'était d'abord
manifestée est lui aussi autre que ce qu'on croyait : pour
comprendre la constitution du rapport, il faut faire inter-
venir un nouveau « facteur » qui métamorphose le rapport
lui-même. A ce moment, nous sommes complètement passé
de l'autre côté de la contradiction : à ce m o m e n t aussi se
lèvent les fantômes.
L'objet s'est métamorphosé : de chose qu'il était, il est
devenu marchandise. Et il ne s'agit évidemment pas
d'une conversion spéculative, mais d'une transformation
réelle : d'après le texte final sur la chose et la marchandise,
précisé par la note d'Engels, les choses peuvent très bien
ne pas être des marchandises, même en étant des produits
du travail : elles le sont devenues. D'une part, on est passé
de l'idée de chose à celle de marchandise ; d'autre part,
les choses sont effectivement devenues des marchandises.
Est-ce à dire que le mouvement d'exposition des concepts
ne fait que suivre (ou remonter en sens inverse : mais
c'est finalement la m ê m e chose) le processus de constitu-
tion ? Il n'en est rien : la transformation réelle et la connais-
sance que nous en prenons en voyant la métamorphose
sont hétérogènes. Voir la métamorphose, c'est produire [501
une nouvelle connaissance (en déterminant la substance
de la valeur) : il n'y a pas eu mouvement du concept
correspondant, à l'endroit ou à l'envers, au mouvement
réel, mais suppression d'une illusion. C'est voir que
la réalité que nous cherchons à connaître n'est pas ce qu'elle
manifeste, ce que nous croyons : elle n'est pas constituée
de choses, mais de fantômes.
Cette connaissance n'est venue ni d'un travail de la [511
238 Pierre Macherey

réalité sur elle-même, ni d'un travail de l'idée sur elle-


même :
A) La valeur n'est pas ce concept qui aurait été obtenu
à partir des « objets », en faisant abstraction de leur indi-
vidualité, ceci grâce à la situation privilégiée que constitue
l'échange (il serait alors une abstraction empirique) : le
concept n'est pas produit immédiatement par la situation
d'échange. Le concept de valeur est le produit du travail
de la connaissance qui supprime justement dans le rapport
ce qu'il avait d'évidemment caractéristique (ce qui le dis-
tinguait, le faisant voir), pour débusquer les fantômes qui
le hantent.

B) Le concept ne peut être produit qu'à partir des


concepts (en tournant le dos aux réalités empiriques) :
c'est ce qui pourrait faire croire à un processus spéculatif.
Il y a effectivement un changement au niveau du concept :
non à l'intérieur du concept, mais à l'extérieur (le passage
de concept en concept) ; ce mouvement n'est pas produit
par le concept, mais il produit la connaissance à partir du
1 concept dans des conditions matérielles déterminées.
Le réel n'est pas modifié directement par l'appa-
rition de cette connaissance nouvelle : « Il subsiste après
comme avant, dans son indépendance, à l'extérieur de la
pensée. » (Intr. de la Contribution.) L'idée de chose n'est
pas une étape spéculative qui nous mènerait comme par
la main au concept de marchandise : elle constitue un
des éléments du matériel conceptuel sur lequel travaille la
connaissance. De la m ê m e façon, la marchandise n'est
telle q u ' à partir de la chose : mais la considération des
choses ne fait pas que nous sachions ce que c'est qu'une
marchandise, ni m ê m e que le concept de marchandise a un
sens. La chose n'est pas une forme aveugle de la marchan-
dise : à la rigueur, elle est le signe de notre aveuglement
au m o m e n t où apparaît la marchandise. La connaissance
que nous avons de la valeur n'est obtenue qu'à partir d'une
critique du concept primitif que nous avons de la chose et
de l'échange.
La métamorphose n'est d o n c ni empirique ni spéculative,
elle consiste seulement dans le fait que nous sommes sortis
de la fausse contradiction, en la supprimant.

11. — La « chose à double face » n'était donc qu'un


« premier abord » (de m ê m e d'ailleurs que les deux choses
A propos du processus d'exposition 239

à la fois : les termes de la contradiction ont disparu) : la


marchandise n'est pas une réalité déchirée, contradictoire,
séparée de sa valeur. La marchandise est bien déterminée
au contraire par sa qualité fondamentale (à partir de
laquelle un calcul quantitatif est possible : le calcul de la
valeur à partir du quantum de travail) : simplement elle
n'est pas telle qu'elle apparaît (et réciproquement). Sa vraie
réalité, c'est d'être un fantôme (non le produit d'un travail,
mais d'un travail en général). Le fantôme est ce qui doit
s'exprimer à l'exclusion de toute qualité empiriquement
observable : ce n'en est pas moins une réalité matérielle. 153]
Si la chose à double face n'est qu'une représentation
inadéquate, valeur d'usage et valeur d'échange ne doivent
absolument pas être mises sur le m ê m e plan. Il ne peut
y avoir entre elles de contradiction, sinon par ignorance
ou illusion (et ainsi la contradiction n'est que celle de
l'illusion). On peut alors revenir sur un problème déjà
envisagé : les « deux facteurs » de la marchandise n'ont
pas été obtenus par différenciation à l'intérieur du concept.
Les « objets » qui se présentaient dans l'échange ne
sont plus à ce moment que des « sublimés » : « Ils ne
manifestent plus qu'une chose. » On en est arrivé à l'ultime
condition : le travail en général qui s'est déposé, accumulé,
cristallisé, enlisé, dans les marchandises. Ce travail est lui-
même produit par une « force unique » : « la force de
travail de la société tout entière, laquelle se manifeste
dans l'ensemble des valeurs ». L'étude analytique est
partie de l'élément simple (la valeur) pour remonter à la
totalité complexe et structurée qui la constitue en dernier
ressort : et ainsi la valeur ne se définit que par rapport
à l'ensemble des valeurs ; elle se distingue ainsi radicale-
ment de l'usage qui ne se détermine que par son rapport à la
chose. L'expression : valeur de la marchandise prend donc
un nouveau sens, puisqu'elle ne constitue plus le terme
ultime de l'analyse, mais seulement une de ses étapes ; si
la substance de la valeur, c'est le travail en général (qu'il
ne faut pas confondre avec le travail « indépendamment
de toute forme de société », p. 58), c'est que l'élément
simple de la valeur n'a de sens que diacritique, par les
rapports qu'il entretient avec toutes les autres valeurs.
L'étude formelle des éléments simples est donc incomplète
en elle-même. A l'étude d'une contradiction formelle, appa- 154]
rente, va succéder celle des contradictions réelles qui
constituent le m o d e de production capitaliste.
240 Pierre Macherey

Ceci est particulièrement important car il devient pos-


sible de mettre clairement en évidence la dissymétrie qui
existe entre chose et marchandise : non seulement la dissy-
métrie historique, le fait que leur rapport soit un rapport
de succession, irréversible, sans réciproque possible. Il n'est
intéressant de faire intervenir au cours de l'analyse le pro-
cessus réel de constitution de la marchandise que dans la
mesure où on peut montrer que cette histoire s'est comme
déposée dans le matériel analysé, où on la retrouve dans
la disposition dissymétrique des conditions :
— chose — marchandise
— usage 4¬ l échange
— valeur d'usage — val. ppt dite
i i
— travail utile — trav. social
diversité —» (indépendt de 4, — force de trav. uni-
des tte forme de que de la société
besoins soc.)
La valeur d'usage ne se détermine pas sous une forme
diacritique, mais dans son rapport direct à la chose : elle
ne prend pas son sens à partir d'une totalité structurée, mais
à l'intérieur d'une diversité radicale.
Il est d o n c impossible de présenter les caractères distinc-
tifs de la valeur d'usage et de la valeur d'échange sous une
forme analogique : à la marchandise sa valeur comme à la
chose son utilité. Encore une fois, il n'y a pas symétrie, réci-
procité : la distinction des deux niveaux n'est pas abstraite
(à l'intérieur d'une totalité idéale, divisée contre elle-même),
mais réelle. Et seule la méthode analytique permet de ren-
dre compte de cette distinction.
Les « objets » qui remplissent les marchés de la société
capitaliste sont réellement divisés : d'une part ils sont uti-
les, d'autre part ils s'échangent. Il ne peut y avoir de conflit
spéculatif entre ces deux aspects : il peut seulement y avoir
conflit réel. 11 peut aussi y avoir connaissance adéquate de
la distinction.
A propos du processus d'exposition 241

Il est possible de dégager de cette lecture des premières


pages du Capital les conclusions suivantes :
1) La critique de l'empirisme et celle de l'idéalisme spé-
culatif vont ensemble.
2) Le processus réel (apparition de la marchandise, dans
l'histoire économique) n'est pas immédiatement reproduit
(reflété) par le mouvement de l'analyse : pourtant la diffé-
rence « historique » qui fait qu'on peut concevoir la chose
sans la marchandise, mais non la marchandise sans la
chose, se retrouve dans l'ordre d'exposition qui met en
place les conditions des concepts : dans le cadre de cet
ordre dogmatique qui appartient en propre à l'analyse, la
marchandise ne peut être présentée comme l'équivalent, ou
l'envers, de la chose. Ainsi est exprimée la nécessité d'un
ordre de succession qui permette de penser le passage de
la chose à la marchandise, mais non l'inverse.
La valeur n'est pas à la marchandise ce que l'usage est
à la chose : parce que ces termes n'ont de sens qu'à des
niveaux très éloignés de l'analyse conceptuelle. Cette
impossibilité formelle, qui définit entre les concepts un
ordre dogmatique, est aussi la meilleure façon de rendre
compte de l'ordre historique : ainsi l'ordre dogmatique
n'est pas distingué de l'ordre historique comme la pensée
est distincte du réel (à l'intérieur du réel) : l'ordre dogma-
16
tique permet de penser l'ordre historique . [56]
3) Comme nous avons pu le remarquer, les concepts
ne conservent pas, au cours de l'analyse, un sens immua-
ble. Par exemple, le concept de marchandise est au départ
quelque chose comme un concept « euclidien » : la m a r - 1571
chandise apparaît dans une forme aux contours nets (l'équi-
valent d'une figure) ; ainsi elle est susceptible d'une défini-
tion empirique. Il n'en est pas de même du concept de
valeur qui n'est pas susceptible d'une telle définition (il
l'exclut au départ) : la valeur apparaît dans une forme non
définie ; son concept devra être construit par la combinai-
son d'une réduction et d'une déduction. Mais, récursive-

16. Ce q u i ne signifie p a s q u ' i l le c o n s t i t u e . B i e n au contraire :


e t c'est i c i q u e l a n o t i o n d e reflet p r e n d t o u t s o n s e n s .
242 Pierre Macherey

ment, une fois qu'est dégagée la substance de la valeur,


la marchandise apparaît comme incomplètement caracté-
risée par sa définition (qui n'était qu'une manifestation) ;
dans ses contours empiriques, elle n'était que le fantôme
d'elle-même : confrontée au vrai concept de la valeur, elle
subit une métamorphose. Ainsi les concepts, s'ils ne sont
pas développés les uns à partir des autres, ne sont pas non
plus posés les uns à côté des autres, dans un rapport d'indif-
férence : ils se travaillent et se transforment mutuellement.
[58] Le processus de la connaissance est lui aussi, mais non à
lui seul, un processus matériel.
Ce travail doit les faire passer de leur état primitif de
concepts idéologiques, empruntés à des théories plus ou
[591 moins scientifiques (généralités I), à l'état de concepts
scientifiques (généralités III). Certains concepts subissent
cette mutation ; d'autres, utiles au passage ou au départ,
[601 seront éliminés en chemin.
Cette mutation est due aussi au travail de concepts qui
ne relèvent pas directement de la science de l'histoire.
Ces concepts, qui décrivent la forme du raisonnement,
et qui font véritablement le travail de l'analyse (généra-
lités II), viennent de domaines très différents :
— méthodologie générale des sciences analyse
abstraction
— tradition logique et philosophique forme
expression
contradiction
— pratique mathématique équation
réduction
mesure
[61] Ces concepts ont pour fonction de transformer (en les
analysant) les concepts qui donnent contenu à la théorie
économique.
Il apparaît que ces concepts subissent eux-mêmes, en
cours d'exposé, une transformation. Ils changent complète-
ment de sens : comme nous l'avons vu, l'analyse ne cesse
de se définir, à mesure qu'elle passe à des niveaux diffé-
rents. De même, la notion de forme est employée au moins
dans deux usages incompatibles : la marchandise apparaît
comme chose (la forme est cette forme d'apparition qui
donne ses premiers contours, nets, à la marchandise) ; la
valeur apparaît dans le rapport d'échange des marchandi-
ses, ou plutôt à propos de ce rapport : cette forme d'appari-
A propos du processus d'exposition 243

tion est particulièrement précaire, puisqu'elle s'accompagne


d'une contradiction ; c'est pourquoi il faut remonter, par [62]
réduction, à un autre terme qui est la vraie forme de la
valeur, non directement apparente cette fois : l'équation
de la valeur. Le concept de forme s'est donc complètement
transformé en même temps que celui de marchandise était
remis en question (pour la faire apparaître dans ses
contours de fantôme).
Ainsi les concepts qui « travaillent » les autres sont eux-
mêmes travaillés. On peut se demander par quoi : s'ils
sont eux-mêmes des généralités I qui tendent à devenir des
généralités III, quels concepts jouent pour eux le rôle de
généralités II ? La réponse à cette question est simple : ce
sont les autres concepts, les « concepts du contenu », qui
tiennent cette place de concepts formels, et mettent les
premiers à l'épreuve. Ainsi le travail de la connaissance
se fait dans deux sens à la fois (en cela aussi il est véri- [631
tablement dialectique). Le texte du Capital, comme nous
l'avons vu dès le début, est écrit à deux niveaux : celui
de la théorie scientifique en général (forme du raisonne-
ment) et celui de la pratique d'une science particulière :
suivant qu'on lit en se plaçant à l'un ou l'autre point de
vue, les concepts ont une action différente :

Pr. th.
G III TH

4) L'exposé scientifique est organisé de façon systéma-


tique, mais cela ne veut pas dire qu'il renvoie à un ordre
homogène et cohérent : les liaisons entre les concepts ne
sont ni univoques ni équivalentes ; elles s'établissent à la
fois à des niveaux distincts. Les relations entre les
termes du discours ne sont donc pas de stricte concor-
dance : elles valent surtout par la tension fructueuse que
réalisent certaines discordances (ex. : la contradictio in
adjecto). On comprend ainsi que le passage entre les
concepts et les propositions, rigoureusement démontré,
n'obéisse pas pourtant au modèle mécanique de la déduc-
tion (relation entre des éléments équivalents ou identiques) :
c'est à partir du conflit qui oppose plusieurs sortes de
concepts et les fait travailler que sont produites des connais-
sances nouvelles. [64]
On comprend alors pourquoi la représentation de l'effi-
244 Pierre Macherey

cace scientifique comme mise en ordre est tout à fait insuf-


fisante : la connaissance ne consiste pas dans la substitution
de l'ordre au désordre, dans l'arrangement d'un désordre
initial. U n e telle image, qui représente bien un aspect essen-
[65J tiel de la pratique scientifique spontanée (l'idéal de taxino-
mie) ne correspond pas à la réalité matérielle du travail
scientifique. L'idée d'un objet immédiat de la science,
désordonné et donné, est fausse : c'est la connaissance qui
construit son contenu, c'est-à-dire son ordre ; c'est elle
17
[66] qui se donne son point de départ, ses instruments . L'es-
sentiel est que l'ordre qu'elle institue, pas plus qu'il n'est
plaqué sur une réalité « à ranger », n'est non plus défi-
nitif. Il est au contraire toujours provisoire : il doit être
sans cesse travaillé, confronté à d'autres types d'ordres ;
c'est ce passage d'ordre en ordre, par ruptures successives,
qui définit le processus indéfini de la connaissance.
L'opposition ordre-désordre est trop pauvre pour rendre
compte d'une telle activité : les différents ordres, rappor-
tés entre eux dans un incessant conflit, sont en eux-mêmes
autant de désordres (insuffisants, défectueux, provisoires) :
le vrai effort de la connaissance consiste à établir en lieu est
place du désordre réel (ou plutôt ailleurs) un désordre de
pensée apte à le mesurer. La vraie rationalité et la vraie
logique sont celles de la diversité et de l'inégalité. Produire
du savoir, c'est faire du désordre comme si c'était un ordre,
s'en servir comme d'un ordre : c'est pour cela que la struc-
ture d'un savoir n'est jamais transparente, mais opaque,
18
[67] divisée, incomplète, m a t é r i e l l e .
[68]

[69] Juin 1965

17. Mais ce p r o c e s s u s de la c o n n a i s s a n c e n'est p a s i n d é p e n d a n t ,


ni p r e m i e r : il est d é t e r m i n é c o m m e tel p a r la réalité maté-
r i e l l e (dont il est le reflet en t a n t qu'effet de c o n d i t i o n s o b j e c -
tives).
18. Les références sont i n d i q u é e s d'après la traduction du
L i v r e I du Capital p u b l i é e a u x E d i t i o n s s o c i a l e s (t. I).
ROGER ESTABLET

Présentation
du plan du « Capital »
Pourquoi réfléchir sur le plan du Capital ? N'est-ce pas
une œuvre qui impose immédiatement ses articulations ?
Il suffit donc, semble-t-il, de lire la table des matières. Mais
Le Capital est une œuvre difficile à lire, parce que c'est
une œuvre nouvelle par ses concepts et aussi par leur orga-
nisation. Il est donc à prévoir que les difficultés que le lec-
teur rencontrera d'abord vont provenir de cette nouveauté
du Capital :
— soit qu'il reconduise la structure du Capital à des
structures déjà répertoriées et dont il connaît d'avance,
c'est-à-dire sur le mode du préjugé, les relations avec la
pensée de Marx. Il lira ainsi sur la tranche des volumes :
Livre I, « Développement de la production capitaliste »,
Livre III, « Procès d'ensemble de la production capitaliste ».
Il pourra alors conclure à un ordre hégélien. C'est la prin-
cipale source de contre-sens, nous le montrerons ;
— soit que, « impatient de conclure, avide de connaître
le rapport des principes généraux avec les questions immé-
diates qui le passionnent » (Karl Marx, lettre à La Châtre,
18 mars 1872, Le Capital, Ed. sociales, t. 1, p. 43-44), il
aille chercher ce que Marx a à dire sur les propos tenus
dans les disciplines « modernes » (sociologie, économie
politique) dont il connaît d'avance, c'est-à-dire sur le mode
du préjugé, la proximité avec Le Capital. Imposant à l'ordre
de sa lecture l'ordre de ses préoccupations, il ira de
« modèle en modèle », et ici encore, malgré les apparences,
c'est la nouveauté de l'œuvre de M a r x qu'il perdra de vue,
les sciences qui déterminent l'ordre de ses préoccupations
n'étant nouvelles que de n'être pas nées plus tôt.
Aussi est-ce à deux textes de M a r x lui-même que nous
demanderons de préparer une lecture du Capital qui soit
ordonnée selon ses vrais enchaînements et ses vraies cou-
pures. Le premier texte est tiré du Capital, livre III (VI,
47). Dans la mesure où ce texte a donné lieu à des lectures
difficiles à relier à l'œuvre elle-même, nous le confronte-
rons à un autre texte, tiré de Y Introduction de 1857 :
572 Roger Establet

Contribution à la critique de l'économie politique (Ed. socia-


les, p. 163-164).

1. - LE TEXTE DU « CAPITAL » (LIVRE IU) ET SES DIFFI-


CULTÉS

Voici le texte :

« Dans le livre I, nous avons étudié les divers


aspects que présente le procès de production capita-
liste, en soi, en tant que procès de production immé-
diat, et dans cette étude, nous avons fait abstraction
de tous les effets secondaires résultant de facteurs
étrangers à ce procès. Mais la vie du capital déborde
ce procès de production immédiat. Dans le monde
réel, le procès de circulation, qui a fait l'objet du
livre II, vient le compléter. Dans la troisième section
du livre II surtout, en étudiant le procès de circula-
tion en tant qu'intermédiaire du procès social de
reproduction, nous avons vu que le procès de produc-
tion capitaliste, pris en bloc, est l'unité du procès
de production et du procès de circulation. Dans ce
livre III, il ne saurait être question de se répandre
en généralités sur cette unité. Il s'agit au contraire
de découvrir et de décrire les formes concrètes aux-
quelles donne naissance le mouvement du capital
considéré comme un tout. C'est sous ces formes
concrètes que s'affrontent les capitaux dans leur
mouvement réel, et les formes que revêt le capital
dans le procès de production immédiat comme dans
le procès de circulation n'en sont que des phases
particulières. Les formes du capital que nous allons
exposer dans ce livre le rapprochent progressivement
de la forme sous laquelle il se manifeste dans la
société, à sa surface, pourrait-on dire, dans l'action
réciproque des divers capitaux, dans la concurrence
et dans la conscience ordinaire des agents de la pro-
duction eux-mêmes. »

Ce texte, malgré sa clarté apparente, due essentiellement


au fait qu'il suit la tripartition du Capital lui-même, est
loin de supprimer toute difficulté. L'expression « à sa
surface, pourrait-on dire » (on pourrait donc dire autre-
Présentation du plan du « Capital » 573

ment, ce qui signifie qu'on le devrait, s'il n'y avait pas une
grande difficulté à passer d'une métaphore commode au
concept rigoureux) marque bien les obstacles objectifs ren-
contrés par Marx lui-même pour exposer scientifiquement
sa propre démarche scientifique. De fait, ce texte prête au
moins à deux lectures qui ne peuvent rendre sérieusement
compte de l'ordre effectivement suivi par Marx.
a) Première lecture inadéquate : en allant du livre I au
livre III, on va de Vabstrait au réel. Cette interprétation a
été pour la première fois formulée par Sombart et Schmidt
(d'après le résumé critique de leur théorie par Engels dans
son supplément au livre III du Capital, VI, 30) pour qui
la loi de la valeur, objet du livre I, est un « fait logique »
ou une « fiction nécessaire » Dans ce cas, le livre III
apparaîtrait comme l'étude, au moyen du fait logique, ou
de la « fiction nécessaire », des processus économiques
concrets, entendons réels. Cette interprétation du plan du
Capital peut se prévaloir du texte du livre III que nous
avons cité, à condition d'y souligner les termes suivants :

« Dans le livre I, nous avons étudié les divers


aspects que présente le procès de production capita-
liste, en soi, en tant que procès de production immé-
diat, et dans cette étude, nous avons fait abstraction
de tous les effets secondaires résultant de facteurs
étrangers à ce procès. Mais la vie du capital déborde
ce procès de production immédiat. Dans le monde
réel, le procès de circulation, qui a fait l'objet du
livre II, vient le compléter. Dans la troisième section
du livre II surtout, en étudiant le procès de circula-
tion en tant qu'intermédiaire du procès social de

1. Engels, p a r f a i t e m e n t conscient de ce q u e l ' o p p o s i t i o n fiction


nécessaire (loi de la v a l e u r ) / é t u d e du réel (théorie du profit)
introduit d a n s Le Capital u n e cassure m é t h o d o l o g i q u e i n j u s t i -
fiable, entreprend d a n s ce t e x t e de rétablir l'unité du Capital.
Mais au lieu de d é m o n t r e r q u e la loi de la v a l e u r ; et la théorie
du profit sont d e s p r o d u c t i o n s t h é o r i q u e s de m ê m e t y p e , il se
borne, sur la b a s e d'une a r g u m e n t a t i o n h i s t o r i q u e , a é t a b l i r
qu'elles sont également réelles. En d e h o r s du f a i t que t o u s les
arguments e m p l o y é s sont c o n t e s t a b l e s , et que n o t a m m e n t l ' a p p l i -
cation de la loi de la v a l e u r à d e s m o d e s de p r o d u c t i o n qui ne
sont que m a r g i n a l e m e n t m a r c h a n d s p o s e p l u s d e p r o b l è m e s
qu'elle n'en résout, le texte d'Engels a b o u t i r a i t à e x p l i q u e r que
les catégories é c o n o m i q u e s sont e x p o s é e s d a n s Le Capital d ' a p r è s
l'ordre où elles o n t été h i s t o r i q u e m e n t d é t e r m i n a n t e s , c'est-à-dire
selon l'ordre d o n t Marx a le p l u s c l a i r e m e n t e x p o s é l ' i n a d é q u a -
tion (Introduction de 1857, E d . s o c i a l e s , p. 171).
574 Roger Establet

reproduction, nous avons vu que le procès de produc-


tion capitaliste, pris en bloc, est l'unité du procès
de reproduction et du procès de circulation. Dans ce
livre III, il ne saurait être question de se répandre
en généralités sur cette unité. Il s'agit au contraire
de découvrir et de décrire les formes concrètes aux-
quelles donne naissance le mouvement du capital
considéré comme un tout. C'est sous ces formes
concrètes que s'affrontent les capitaux dans leur
mouvement réel, et les formes que revêt le capital
dans le procès de production immédiat comme dans
le procès de circulation n'en sont que des phases
particulières. Les formes du capital que nous allons
exposer dans ce livre le rapprochent progressivement
de la forme sous laquelle il se manifeste dans la
société, à sa surface, pourrait-on dire, dans l'action
réciproque des divers capitaux, dans la concurrence
et dans la conscience ordinaire des agents de la pro-
duction eux-mêmes. »

Ainsi, les premier et second livres (le second moins que


le premier cependant) seraient et ne seraient que l'ensem-
ble des abstractions nécessaires à la recherche sur le réel ;
on dira : avec les sociologues américains, des concepts
opératoires, avec les économétriciens, des modèles, avec
2
Max Weber, des types i d é a u x . Ces abstractions, enten-

2 . P o u r Max W e b e r , l a p r o d u c t i o n d e concepts d a n s les scien-


c e s ' d e l ' h o m m e c o n s i s t e à a c c u m u l e r t o u s l e s écarts différentiels
que p r é s e n t e un p h é n o m è n e d o n n é p a r rapport à la série des
p h é n o m è n e s d e m ê m e t y p e (l'unité d u c h a m p qui permet l a m e s u r e
de ces écarts est f o n d é e s u r la perspective p r i s e p a r l'auteur en
f o n c t i o n de ses propres valeurs), l'unité i n d i v i d u e l l e d e s diffé-
r e n t i e l l e s étant p a s s i b l e de la « c o m p r é h e n s i o n ». C'est a i n s i
q u e Max W e b e r p r o c è d e p o u r c o n s t r u i r e l e t y p e i d é a l d e l'entre-
prise capitaliste, dans l'avant-propos à L'Ethique protestante.
On ne s a u r a i t à la f o i s u t i l i s e r p l u s c o n s c i e m m e n t la p r o b l é m a -
tique i m p l i c i t e de tout constructeur de m o d è l e et, en face de
la m ê m e réalité, se d i s t i n g u e r p l u s nettement de Marx. En effet,
s i p e n s e r u n p h é n o m è n e réel c'est e n c o n s t r u i r e l e s c h é m a , i l
f a u t p o s s é d e r u n p r i n c i p e d e s c h é m a t i s a t i o n (car l e s p h é n o m è n e s
r é e l s ne se prêtent p a s a un découpage, ou se prêtent a n'importe
q u e l découpage) : la science ne f o u r n i t p a s ce p r i n c i p e , et si
tant est q u ' e l l e d o i v e d é c o u p e r et s c h é m a t i s e r , il faut donc
qu'elle le r e ç o i v e de l'extérieur. Cet extérieur, p o u r les économé-
t r i c i e n s , est g é n é r a l e m e n t c o n s t i t u é par l a v a l e u r a u s e n s propre
du t e r m e et p a r la n é c e s s i t é de p r o d u i r e d a v a n t a g e de profit ; il
est, chez Max W e b e r , c o n s t i t u é p a r l e s v a l e u r s , e n u n s e n s p l u s
n o b l e m a i s a u s s i p l u s v a g u e . D a n s u n c a s c o m m e d a n s l'autre,
c o n c e v o i r la science c o m m e s c h é m a t i s a t i o n du réel revient à lui
ôter toute p r o b l é m a t i q u e a u t o n o m e . L ' i m m e n s e mérite de Marx
Présentation du plan du « Capital » 575

dons schématisations provisoires du réel, ne reçoivent leur


validation que dans la mesure où elles permettent d'éclai-
rer le concret, c'est-à-dire le réel qu'elles schématisent. Il
va de soi qu'un type idéal, modèle, concept opératoire, ne
se manifeste jamais directement c o m m e tel dans le réel,
et que le mouvement de validation consiste à repérer exacte-
ment les écarts du réel par rapport au schéma (ce qui per-
met d'en construire un second, ou de préciser le premier).
Appliquée au Capital, cette interprétation est confirmée
par un certain nombre de faits :
La loi de la valeur ne s'applique pas directement : il y
a un écart entre la valeur (schéma, abstrait) et le prix
(concret, réalité), il y a un écart entre le taux de plus-
value (abstrait, schéma) et le taux de profit (concret, réalité).
Or le lieu des schémas est bien, dans Le Capital, le livre I ;
le lieu des écarts, le livre III. D o n c le livre I est bien le
lieu de l'abstrait, le livre III le livre du réel, Le Capital
tout entier étant le mouvement de « rapprochement p r o -
gressif » de l'abstrait vers le réel.
Une telle conception suppose une théorie empiriste de
la science inacceptable et qui, dans le cas présent, revien-
drait à introduire dans Le Capital une cassure inintelligible :
en effet, relier sur le m o d e réel une production théorique
à une réalité est pure fantasmagorie. Il ne suffit pas de
constater des écarts entre la réalité dont on fait la théorie
3
et les premiers résultats théoriques pour faire la théorie

Weber et de ses s u c c e s s e u r s , tel M. R a y m o n d A r o n , c o n s i s t e d a n s


l a conscience p a r f a i t e q u ' i l s ont d e c e p r é s u p p o s é . R i e n n e s a u r a i t
m i e u x o p p o s e r u n e science d e s s c h é m a s e t l e m a r x i s m e . L o r q u e ,
d a n s P a v a n t - p r o p o s de L'Ethique protestante, Max W e b e r a c c u -
m u l e t o u s les écarts différentiels d e l'entreprise c a p i t a l i s t e e n
n o u s d o n n a n t à p e n s e r , c o m m e u n i t é d e t o u s c e s écarts, u n c e r -
tain t y p e d e rationalité q u e n o u s d e v o n s p a r f a i t e m e n t c o m p r e n d r e

S u i s q u u l est notre, n o u s r e c o n n a i s s o n s certes l a réalité d o n t


[arx traite d a n s Le Capital, et n o u s p o u v o n s m i m e s o u s c r i r e A
c h a c u n d e s é n o n c é s 'wébériens ( p u i s q u ' i l s s o n t t o u s s a n s e x c e p -
tion repris à Marx) ; n o u s ne p o u v o n s reconnaître entre ces
énoncés l e s r a p p o r t s t h é o r i q u e s p r o d u i t s p a r Marx e t q u i e n
font l e s l o i s d'un m ê m e objet. Ce q u i sépare Marx de W e b e r ,
c'est le caractère scientifique de l a m é t h o d e m a r x i s t e . Cela ne
signifie p a s q u ' u n e m é t h o d e w é b é r l e n n e n e p u i s s e p r o d u i r e a u c u n
concept scientifique ; c e l a signifie s i m p l e m e n t q u ' u n e m é t h o d e
scientifique, celle d e Marx e n p a r t i c u l i e r , n e p e u t être u n e
méthode wébérlenne.
3. Ce qui revient à « n u a n c e r » ce q u e l'on v i e n t de d i r e
s o u s u n e f o r m e s c h é m a t i q u e . L u k a c s , d a n s la Destruction de la
Raison, r a i l l e en ce s e n s à j u s t e titre « l e s n u a n c e s c h è r e s a u x
rofesseurs ». Mais cette raillerie n'a de signification q u e si
Ï 'on récuse d u m ê m e c o u p toute entreprise d e s c h é m a t i s a t i o n
c o m m e n o n scientifique, a u t r e m e n t d i t s i o n l a retourne e s s e n -
tiellement contre s o n auteur.
576 Roger Establet

de ces écarts. La théorie suit un ordre intégralement « logi-


que », qui est l'ordre de la construction des lois de son
objet. Aussi les concepts de taux de plus-value et de taux
de profit sont fondamentalement de même type : ce sont
des productions théoriques. Et elles ne peuvent se distin-
guer qu'à l'intérieur de cette production sur la base de
rapports théoriques : il est nécessaire d'élaborer d'abord
la catégorie de la plus-value pour élaborer la catégorie
de profit, mais celle-ci possède un contenu plus riche, car
elle suppose un rapport avec d'autres concepts que le
concept de plus-value.
Nous pouvons tirer de cette critique une leçon toute
négative mais importante : la distinction empiriste abstrait/
réel ne peut rien nous apprendre sur l'ordre du Capital.
Et, s'il est très grossièrement exact de dire que l'on peut
reconnaître dans le livre III plus de phénomènes aisément
repérables dans la réalité capitaliste que dans le livre I, cet
énoncé porte sur les résultats, non sur la structure de la
méthode. Du reste, cet énoncé n'est que très grossièrement
exact : pris pour une connaissance, il conduit à négliger
la théorie des luttes ouvrières concernant la journée de
travail, phénomène aisément repérable dans la réalité his-
torique, qui est faite dès le début du livre I ; il conduit
finalement à l'édition arbitraire du Capital par Maximilien
Rubel (collection Pléiade) qui rejette ces textes à la fin du
livre I, en les réduisant ainsi au rôle théorique mineur
d'illustration concrète (par la réalité) de schémas abstraits.
b) Deuxième lecture inadéquate : en allant du livre I
au livre III, on va du micro-économique au macro-écono-
mique, c'est-à-dire des modèles abstraits du réellement sim-
ple aux modèles abstraits du réellement complexe (telle
est la théorie défendue p a r Maurice Godelier, dans un arti-
cle très important : « Les Structures de la méthode du
4
Capital de Karl M a r x », Economie et Politique, juin 1 9 6 0 ) .

4. En entreprenant cette réfutation de l'interprétation de Gode-


lier, n o u s t e n o n s à reconnaître s e s titres.
A u n e é p o q u e où l e s m a r x i s t e s se p r é o c c u p a i e n t d a v a n t a g e des
a p p l i c a t i o n s (scientifiques o u p o l i t i q u e s ) d e l a théorie m a r x i s t e ,
Godelier a eu le m é r i t e d'entreprendre, en solitaire, de reposer
le p r o b l è m e de la m é t h o d e du Capital. La rectification de sa
p r e m i è r e d é m a r c h e a été e n t r e p r i s e p a r Godelier l u i - m ê m e d a n s
un t r a v a i l o r i g i n a l suri les r a p p o r t s entre la v a l e u r et l e s p r i x
(dans La Pensée) où la r e l a t i o n entre ces d e u x catégories n'est
plus pensée sur la base de la distinction micro-économique/
m a c r o - é c o n o m i q u e , m a i s en t e r m e de s i m p l i c i t é et de complexité
logique r e l a t i v e s . Cette p o s i t i o n rejoint d a n s s e s grandes lignes
la conception que nous développons ici.
Présentation du plan du « Capital » 577

Dans cette interprétation du plan du Capital, l'opposi-


tion précédente abstrait/réel cesse d'être explicative ; car
elle est présente dans chacun des livres selon le schéma
suivant :

Livre I Livre II, 2° section


Livre II, 1 " et Livre III
2° sections
Réalité La firme L'ensemble des firmes
Théorie Modèle de la firme Modèle de l'ensemble

Dans la mesure où cette lecture utilise la notion de


modèle avec plus de rigueur que la précédente, elle est
moins adéquate encore à son objet. (Toute lecture du Capi-
tal a des chances d'être d'autant moins adéquate qu'elle
utilise mieux le concept empirique, totalement inadéquat,
de modèle.) En effet, voici son étrang résultat : la théorie
ne possède plus aucune démarche autonome, mais se pré-
sente comme une succession de schémas dont l'ordre est
imposé par la réalité elle-même. Fort heureusement, la réa-
lité se prête à la théorie puisque l'on peut y discerner un
réel simple (la firme) par quoi l'on pourra commencer, et
un réel complexe (l'ensemble réel des firmes) p a r quoi il
faudra finir.
A la rigueur, il suffit pour rejeter cette conception du
plan du Capital : a) de la confronter avec le texte de
l'Introduction générale à la critique de l'économie politi-
que où M a r x distingue complètement, pour définir sa
méthode, le processus réel et le processus de pensée (Ed.
sociales, p. 165-166) ; b) de mettre à jour son présupposé
fondamental, à savoir l'existence de fait, dont on ne sau-
rait rendre compte, d'une harmonie préétablie entre la réa-
lité et la théorie. Cependant, il est vrai que le texte du
Capital, livre III, peut justifier cette lecture, à condition
qu'on y souligne les éléments suivants :

« Dans le livre I, nous avons étudié les divers


aspects que présente le procès de production capita-
liste, en soi, en tant que procès de production immé-
diat, et dans cette étude, nous avons fait abstraction
de tous les effets secondaires résultant de facteurs
578 Roger Establet

étrangers à ce procès. Mais la vie du capital déborde


ce procès de production immédiat. Dans le monde
réel, le procès de circulation, qui a fait l'objet du
livre II, vient le compléter. Dans la troisième section
du livre II surtout, en étudiant le procès de circula-
tion en tant qu'intermédiaire du procès social de
reproduction, nous avons vu que le procès de pro-
duction capitaliste, pris en bloc, est l'unité du procès
de production et du procès de circulation. Dans ce
livre III, il ne saurait être question de se répandre
en généralités sur cette unité. Il s'agit au contraire
de découvrir et de décrire les formes concrètes aux-
quelles donne naissance le mouvement du capital
considéré comme un tout [le lecteur souligne ici
c o m m e M a r x lui-même]. C'est sous ces formes
concrètes que s'affrontent les capitaux dans leur mou-
vement réel, et les formes que revêt le capital dans
le procès de production immédiat comme dans le
procès de circulation n'en sont que des phases parti-
culières. Les formes du capital que nous allons expo-
ser dans ce livre le rapprochent progressivement de
la forme sous laquelle il se manifeste dans la société,
à sa surface, pourrait-on dire, dans l'action récipro-
que des divers capitaux, dans la concurrence et dans
la conscience ordinaire des agents de la production
eux-mêmes. »

La lecture de Godelier est donc possible. Ajoutons que


si l'on s'en tient aux éléments du processus réel successive-
ment utilisés dans Le Capital, par le processus de pensée,
elle reçoit une approximative confirmation. En effet, le
livre I ne prend ses exemples (sauf, et c'est très important,
la théorie du salaire, la théorie de l'armée industrielle de
réserve) que dans l'entreprise isolée, alors que le livre III
fait intervenir tous les capitalistes, la Bourse, les banques,
etc. Conservons provisoirement le concept d'exemple : il
est clair qu'une théorie choisit ses exemples en fonction
de ses propres besoins théoriques, que les éléments du pro-
cessus réel, jouant le rôle d'exemples, ne peuvent déter-
miner. Et supposons qu'il soit question, à titre d'exemple
au livre I, de la firme isolée. Ce que Godelier n'explique
pas, c'est :
1) Pour quelles raisons théoriques il en est ainsi, à moins
de supposer que la firme isolée ne soit à la fois — mais
Présentation du plan du « Capital » 579

par quel hasard ? — le réellement simple-théoriquement


simple ; ce qui nous conduit au 2).
2) Que M a r x n'utilise de la firme isolée que ce qui
suffit, au niveau du livre I, au processus de pensée. C a r
s'il fallait penser le mouvement réel d'une firme concrète
pendant une période définie, il faudrait non seulement
convoquer Le Capital en entier, mais encore élaborer de
nouveaux concepts sur la base de ceux qui sont fournis
par Le Capital.
Et si cette explication ne peut être fournie, cela tient à
deux raisons que nous allons brièvement élucider : d'abord,
le livre I n'a pas pour objet la firme ; ensuite, si l'on veut
à tout prix conserver la notion de modèle pour parler du
rapport pensée/réalité dans Le Capital, ce sera dans u n e
acception voisine de celle qui est déterminée par les mathé-
maticiens, non de celle qui est utilisée par les économétri-
ciens : autant dire qu'il faut en inverser le sens.
Ce dont il est question dans le livre I n'est nullement
la firme, mais un objet théoriquement défini, à savoir
« une parcelle du capital social promue à l'autonomie »
(Le Capital, livre II, t. V, p. 9, et livre III, t. VI, p. 54).
Si donc il faut promouvoir à l'autonomie cette parcelle,
c'est qu'elle n'est pas équivalente à la firme réelle dont
tout le monde sait qu'elle est suffisamment autonome pour
ne point attendre de M a r x une promotion. Il s'agit donc
d'une promotion théorique, ou résultat d'une division théo-
rique d'un objet théorique p r o m u ainsi à une autonomie
théorique. Nous nous efforcerons de rendre un compte
théorique de cette opération.
Reste le « modèle » : parler de modèle à propos de la
firme, ce n'est pas expliquer la structure du Capital, c'est
faire la pédagogie (c'est-à-dire une des pédagogies possi-
bles) du livre I. Voici pourquoi : supposons que la théorie
ait pu rendre compte du fait que l'objet qu'elle se donne
est bien « une parcelle du capital social promue à l'auto-
nomie », c'est-à-dire qu'elle en ait établi la définition et les
lois. Il serait alors possible à un pédagogue de la théorie
de se tourner vers le processus réel et de tenir à peu près
ce langage : « Vous connaissez X... Veuillez faire abstrac-
tion de ses goûts personnels, de ses appuis politiques. Vous
savez qu'il s'est considérablement enrichi. Faisons abstrac-
tion de son talent de spéculateur, et faisons l'hypothèse de
l'absence de crises, de hausses de prix, bref supposons que
toutes les autres conditions (à l'exception de celle que je
580 Roger Establet

viens d'énoncer sur leur forme théorique) sont égales d'ail-


leurs. N o u s considérons X... au moment où, détenteur d'une
certaine somme d'argent, il les convertit en moyens de
production. J'aurais aussi bien pu prendre l'exemple de Y
ou de Z. Eh bien, dans ces conditions, que la théorie vient
de vous définir, et dans ces conditions seules, vous pouvez
vous faire une idée de ce que à quoi correspond, dans la
réalité, l'objet d o n t nous sommes en train de produire le
concept. Laissons donc X... à ses affaires et revenons à
notre objet, puisque c'est de lui qu'il s'agit et non de X... »
Qu'est-ce d o n c q u ' u n modèle ? On bien c'est un schéma
du réel, et alors il n'a de validité que dans une pseudo-
science, qui n'a d'autre souci que de se faire une repré-
sentation approximative du réel, afin de pouvoir lui faire
subir quelques manipulations pratiques. Car, qui dit schéma
dit découpage, qui dit découpage dit principe de découpage,
et qui dit principe de découpage, ou bien en fait la théorie,
et se passe essentiellement de schémas, ou bien n'en fait
pas la théorie, et se contente de schémas, ses vraies satis-
factions étant ailleurs. Telle est la fonction toute pratique
du « modèle » dans l'économétrie ordinaire. Ou bien un
modèle est l'image de l'objet théorique que l'on peut des-
siner dans la réalité en l'assujettissant aux conditions de
5
la théorie : tel est à peu près le concept des mathémati-
ciens. Et si l'on veut à tout prix s'en servir pour parler du
Capital, on devra dire : la firme individuelle est un des
modèles possibles de l'objet dont le livre I fait la théorie.
Mais on devra surtout ne pas dire : l'objet du livre I est
le modèle de la firme. N o u s croyons avoir établi ainsi :
1) Ce que sont exactement les exemples dans chacune
des étapes du Capital. (Ce sont des modèles. Ils ont une
fin pédagogique.)
2) Que l'on ne peut comprendre l'ordre des étapes à

5. P u i s q u ' i l s'agit s i m p l e m e n t de rendre c o m p t e d'une pédago-


gie qui n'entretient avec la théorie q u ' e l l e enseigne q u ' u n rapport
nécessairement approximatif, et p a r là de démêler comment
u n e pédagogie p e u t s e t r o m p e r e n énonçant, c o m m e l o i s d e l'ob-
jet qu'elle e n s e i g n e , s e s p r o p r e s l o i s — n o u s n o u s contentons
de définir le « m o d è l e » d'après un e x c e l l e n t ouvrage de v u l g a -
r i s a t i o n , c e l u i d e M . BLANCHE, L'Axiomatique ( L ' i n i t i a t i o n p h i -
l o s o p h i q u e , P . U . F . ) , p a g e 38 : « On p o u r r a t o u j o u r s , si on
trouve p l u s i e u r s s y s t è m e s de v a l e u r s q u i s a t i s f o n t à l'ensemble
d e s r e l a t i o n s é n o n c é e s p a r l e s p o s t u l a t s , e n d o n n e r d e s interpré-
t a t i o n s concrètes d i v e r s e s , o u , a u t r e m e n t d i t , c h o i s i r entre p l u -
s i e u r s r é a l i s a t i o n s . Ces r é a l i s a t i o n s concrètes d'une a x i o m a t i q u e
sont a p p e l é e s s e s m o d è l e s . »
Présentation du plan du « Capital » 581

partir des caractéristiques des exemples. (Le Capital n'est


pas une succession de modèles.)

CONCLUSION

Ce texte problématique s'est surtout livré à nous par


les contre-sens qu'il peut permettre sur la structure du
Capital. Nous examinerons plus loin la mesure exacte dans
laquelle ce texte est responsable des contre-sens de ses
lecteurs. D'ores et déjà nous pouvons savoir, malgré lui,
grâce à lui :
— que l'ordre du Capital est intégralement un ordre
théorique : on ne va ni de l'abstrait au réel, ni du réel
simple au réel complexe ;
— que le rapport schéma/réalité ne rend compte ni de
l'ordre du Capital ni de chacune de ses étapes ;
— que si l'ordre est intégralement théorique, il ne peut
dépendre que du concept formel de son objet ;
— que l'objet du Capital étant un mode de production
déterminé, l'ordre du Capital doit dépendre essentiellement
du concept formel de mode de production.
C'est pourquoi, abandonnant provisoirement le texte
difficile que nous venons de commenter à rebours, nous
allons nous tourner vers un paragraphe de l'Introduction
de 1857 (Ed. sociales, p. 163-164) dont c'est précisément
le propos que de définir le concept formel de mode de
production.
I. - Présentation du «Capital» par Marx
lui-même

2. - CONSIDÉRONS MAINTENANT LE TEXTE DE L' « INTRO-


DUCTION DE 1857 » (E. s., p. 163-164)

C o m m e on le sait, l'Introduction de 1857 est un texte


où M a r x anticipe sur les résultats du Capital, et qu'il a
renoncé à publier de peur sans doute que l'on prît ses
anticipations pour les résultats et qu'on ne les tînt pour
complètement élaborées et démontrées. C'est dire que ce
texte doit être lu avec précautions, c'est dire aussi, dans
la mesure où il anticipe sur l'objet du Capital, qu'il nous
permet d'anticiper sur sa structure, ce qui est l'objectif
même d'une présentation du plan.
Voici le texte qui nous intéresse :

« Le résultat auquel nous arrivons n'est pas que la


production, la distribution, l'échange, la consomma-
tion sont identiques, mais qu'ils sont tous les éléments
d'une totalité, les différenciations à l'intérieur d'une
unité. La production déborde aussi bien du propre
cadre dans sa détermination antithétique d'elle-même
que les autres moments. C'est à partir d'elle que com-
mence le procès. Il va de soi qu'échange et consom-
mation ne peuvent être ce qui l'emporte. Il en est
de m ê m e de la distribution en tant que distribution
de produits. Mais en tant que distribution des agents
de production, elle est elle-même un moment de la
production. U n e production déterminée détermine
d o n c une consommation, une distribution, un échange
déterminés, elle règle également les rapports réci-
proques déterminés de ces différents moments. A vrai
dire, la production, elle aussi, sous sa forme exclusive,
est de son côté déterminée par les autres moments.
Par exemple, quand le marché, c'est-à-dire la sphère
de l'échange, s'étend, le volume de la production
s'accroît et il s'opère en elle une division très pro-
fonde... Il y a action réciproque des différents mo-
Présentation au plan du « Capital » 583

ments, c'est le cas pour n'importe quelle totalité orga-


nique. »

Pour notre propos, ce texte appelle les remarques sui-


vantes :
1) Il établit que tout mode de production (« abstraction
raisonnée » ou concept formel de l'objet de l'économie
politique) est une structure complexe d'éléments distincts,
possédant une dominante (sur le concept de structure
complexe à dominante, cf. L. Althusser, « Sur la dialec-
tique matérialiste », Pour Marx) : cette dominante est la
production.
Cette dominante, d'après notre texte, a deux modalités :
d'une part, le mode de production est l'unité m ê m e de tous
les éléments distincts, le mode de production est ici défini
en un sens large comme l'ensemble de la pratique écono-
mique ; d'autre part, le procès de production, au sens
restreint, à savoir comme procès de transformation d'un
donné naturel ou déjà élaboré en un produit fini répondant
à un besoin social déterminé, est, à l'intérieur de cette unité,
l'élément déterminant en dernière instance.
2) Si tel est bien le concept formel de tout m o d e de
production, l'étude d'un m o d e de production déterminé
devra donc commencer par l'étude du système déterminant
(le mode de production comme procès de production au
sens restreint, ou procès immédiat du texte du Capital,
livre III, précédemment commenté) et ne pourra s'achever
que par la théorie de l'unité du déterminant et des déter-
minés, c'est-à-dire par la théorie du m o d e de production
au sens large ou, pour être très exact, en son sens complet.
3) Le commencement et le terme ainsi déterminés selon
le schéma suivant :

Echange
Distribution Consommation
Production Production

COMMENCEMENT TERME

Les étapes le sont aussi : il faudra fuir la théorie des


éléments déterminés de la structure, dans ce qu'ils ont de
spécifique par rapport au procès de production immédiat,
584 Roger Establet

et dans la mesure où ils exercent sur lui une détermination


réciproque.
Force est de constater que ce schéma méthodique convient
(presque) parfaitement au Capital.
Commencement : théorie du mode de production capitaliste
au sens restreint, ou du procès immédiat de production capi-
taliste, livre I.
Terme : théorie de l'unité des différents éléments de la
structure ou théorie du mode de production capitaliste au
sens complet, livre III.

Les étapes intermédiaires sont réduites ici à une unité :


l'étude de la circulation dans sa spécificité puis dans son
unité avec le procès de production au sens restreint. C'est
l'objet du livre IL Cette inadéquation fait évidemment
problème. Nous y reviendrons.
4) Mais si ce problème est important, il ne doit pas
nous en cacher un autre : si une correspondance est pos-
sible entre l'ordre du Capital et le concept de mode de
production tel qu'il est défini dans Y Introduction de 1857,
c'est uniquement parce que ce concept formel est une anti-
cipation sur les résultats de l'étude scientifique d'un mode
de production déterminé, dans Le Capital. Le texte de
l'Introduction de 1857 n'a donc qu'une priorité pédago-
gique sur la structure du Capital. S'il permet de prendre
sur cette structure une vue d'ensemble qui ne soit pas
complètement erronée, il ne parvient ni à la fonder ni à
l'exposer complètement.
5) Le texte de /'Introduction de 1857 ne permet pas
de fonder l'organisation du Capital.
Le texte que nous avons commenté commence par les
mots « Le résultat auquel nous arrivons... » : il est donc
présenté comme le résultat d'un travail théorique. Ce tra-
vail théorique est d'un type tout à fait particulier, et dont
les limites de validité sont extrêmement étroites : il s'agit
d'une longue argumentation. Marx est parti, en effet, d'un
résultat de l'économie politique classique qu'il a soumis à
une critique serrée (production = nature ; distribution =
société ; échange, consommation = individualité). Contrai-
rement à cette thèse, Marx établit que les distinctions entre
les catégories sont toutes situées à l'intérieur d'un même
ensemble (le social : ce qui est un concept assez vague).
Et il démontre en m ê m e temps que leur différenciation n'est
Présentation du plan du « Capital » 585

possible qu'à l'intérieur d'un m ê m e champ. Enfin, il établit


la dominante de cette unité sur les deux catégories précé-
demment définies. Le raisonnement est donc un examen
critique d'une thèse, dont la rectification s'effectue en fai-
sant appel chez le lecteur à une connaissance étendue des
problèmes économiques. L'effort théorique, dont le texte
cité est le résultat, est donc construit non selon un ordre
scientifique, mais selon les lois de la rhétorique tradition-
nelle. Le « il va de soi » de : « Il va de soi qu'échange
et consommation ne peuvent être ce qui l'emporte. Il en
est de même de la distribution en tant que distribution
des produits », prouve bien que les vraies raisons de Marx,
donc le véritable effort théorique, sont ailleurs : très exac-
tement dans Le Capital. Ainsi l'un des aspects très impor-
tant du Capital doit consister dans la validation scientifique
de sa propre organisation, qui n'est ici que justifiée sur le
mode de la discussion rhétorique instruite.
6) Le texte de /'Introduction de 1857 ne permet pas
d'exposer complètement l'organisation du Capital.
Si la forme d'exposition n'est pas entièrement rigou-
reuse, ou n'est que d'une rigueur limitée, il en résulte néces-
sairement que son résultat — la définition du concept
formel de mode de production — ne peut être qu'approxi-
matif. D'où le recours à la métaphore : « c'est le cas
pour n'importe quelle totalité organique », qui indique
bien le résultat vers quoi Le Capital doit tendre, mais qui
ne permet pas de le connaître.

CONCLUSION

Tel quel, et avec les limites que possède nécessairement


une introduction pédagogique, et qui consistent en ceci
que la pédagogie est plus propre à dissiper des erreurs
majeures qu'à établir des vérités, ce texte nous donne les
avertissements suivants :
1) L'organisation du Capital n'est pas celle d'une démar-
che qui irait du particulier au global, ou de l'abstrait au
réel, mais celle d'une démarche qui va du déterminant au
déterminé, jusqu'au système complet de détermination.
2) L'organisation du Capital ne peut être entièrement
linéaire : la métaphore du cercle et les exemples qui la
valident suffisent à montrer que, pour faire la théorie du
586 Roger Establet

déterminant dans un système de déterminations réciproques,


il faut faire ce minimum de théorie des éléments déter-
minés qui permette soit d'en comprendre provisoirement,
soit d'en annuler l'efficace.
3) Que les deux avertissements précédents ne peuvent
acquérir de sens rigoureux que dans Le Capital lui-même.
II. - Les articulations du « Capital

C'est donc vers Le Capital lui-même qu'il faut se tour-


ner : il ne s'agit évidemment pas d'en produire un résumé,
fût-ce pour montrer que ce résumé peut être conforme à
l'ordre défini par le texte de Y Introduction de 1857. Autant
dire que nous supposons connu le contenu théorique du
Capital, et que nous sommes entièrement tributaires, en ce
qui concerne ce contenu, de toutes les explications qui ont
été élaborées dans le présent ouvrage. N o u s nous propo-
sons simplement de marquer nettement les coupures majeu-
res du Capital, d'expliquer l'enchaînement logique qu'elles
impliquent, en somme de déterminer la fonction théorique
des parties dans la structure du Capital. N o u s avons choisi
de ne pas nous laisser aveugler par l'articulation trop claire
du Capital en livres, et de ceux-ci en sections, puisqu'aussi
bien notre propos n'est pas de la répéter mais de l'expliquer.
Définissons, sans les justifier, les trois articulations majeu-
res que nous nommerons pour la commodité de l'exposé
et par ordre d'importance logique « articulation I », « arti-
6
culation II », « articulation III » .
Disons tout de suite, afin de justifier notre ordre d'expo-
sition, que si l'articulation I et l'articulation III ne posent
que peu de problèmes, si, autrement dit, il est facile d'élu-
cider la fonction théorique des éléments qu'elles répartis-
sent, il n'en va pas de même de l'articulation II. En effet,
non seulement sa signification théorique est peu claire, mais
encore la situation exacte du lieu de la coupure qui permet
de l'établir n'est pa indiscutable.
L'articulation I est l'ensemble de deux éléments théori-
ques ( I " et II* sections du livre I, d'une part ; l'ensemble
du Capital, d'autre part) déterminé par une coupure pas-
sant entre la II' et la III' section du livre I.
L'articulation II est l'ensemble des deux éléments théo-
riques (livres I et II d'une part, livre III d'autre part)
déterminé par une coupure passant entre le livre II et le

6. N o u s e n t e n d o n s p a r articulation l ' e n s e m b l e structuré de


d e u x é l é m e n t s t h é o r i q u e s q u i s o n t s i t u é s d e p a r t e t d'autre
d'une coupure.
588 Roger Establet

livre III (nous modifierons plus loin le lieu de cette cou-


pure).
L'articulation III est l'ensemble des deux éléments théo-
riques (livre I d'une part, livre II d'autre part) déterminé
par une coupure située entre le livre I et le livre II.
Aussi commencerons-nous par l'étude des articulations I
et III, et par celle des sous-articulations que l'on peut
définir à l'intérieur des éléments théoriques que les arti-
culations I et III déterminent. C o m m e cependant l'articu-
lation III ne peut être pensée sans l'articulation II, nous
en définissons provisoirement la fonction à partir du texte
de l'Introduction de 1857 (l'articulation II est celle qui
répartit l'étude de tout mode de production en étude des
éléments de la structure à partir de l'élément déterminant
d'une part, et en étude du système complet de détermination
d'autre part) et nous supposerons que la coupure passe bien
là où elle semble passer (entre le livre II et le livre III).

A) É T U D E DE L'ARTICULATION I

Il faut, en effet, isoler complètement les sections I et II


du Capital dans la mesure où elles remplissent, pour le
processus de pensée qui occupe toute l'œuvre, une fonction
déterminante : c'est dans ces deux sections que s'accomplit
la transformation théorique que Marx fait subir aux dis-
cours ordinaires tenus sur le capitalisme (ou la société
bourgeoise, la société industrielle, notre société, comme l'on
voudra) comme aux discours tenus par les économistes
ordinaires, en transformant ce discours idéologique en pro-
blème scientifique. Ce qui suppose, ainsi que l'a établi
Louis Althusser (Pour Marx) :
— la formulation du problème,
— la définition du lieu de sa position,
— la détermination de la structure de sa « position »,
c'est-à-dire des concepts requis p a r sa formulation.
N o u s ne voulons pas dire que le processus de pensée du
Capital tout entier y est complètement formulé, situé et
structuré sur le mode de la virtualité, mais que la trans-
formation de généralités I sur « notre société » par les
généralités II, qui s'opère dans les deux premières sections,
détermine de façon irréversible le procès de production des
7
généralités III .

7. L o u i s A L T H U S S E R , P o u r Marx.
Présentation du plan du « Capital » 589

Démontrons-le rapidement. Dans les deux premières sec-


tions, Marx suit une démarche logique de même structure
et qui comprend les étapes suivantes :
— Première étape : Marx part d'une définition nominale
(de la société capitaliste comme « immense accumulation
de marchandises », Le Capital, t. I, p. 52), de la plus-
value comme A ' = A + A A (Le Capital, t. I, p. 155),
qui possède un statut d'évidence et dont les éléments cons-
titutifs sont empruntés à la sphère de circulation.
— Deuxième étape : à cette définition nominale, Marx
8
fait subir l'épreuve de l'analyse et de la formulation , au
niveau même où elles sont énoncées, c'est-à-dire dans la
sphère de la circulation. Le résultat de cette épreuve est
le constat de contradiction, non point au sens où l'on parle
de contradictions principales et secondaires, comme pro-
priétés de l'objet dont on fait la théorie, mais en ce sens
que la formulation au niveau où elle est définie ne peut
énoncer sur son objet que des relations inintelligibles et
impossibles à coordonner. Autrement dit, dans la mesure
où ces relations ne peuvent demeurer inintelligibles et
impossibles à coordonner, les évidences sont transformées
en problèmes.
— Troisième étape : nous allons la définir dans un
instant.
— Quatrième étape : pour rendre intelligibles et pour
coordonner les relations contradictoires précédemment for-
mulées, Marx établit la nécessité de déplacer le lieu du pro-
blème : les deux concepts de travail social moyen et de
force de travail, comme marchandise qui produit de la
valeur par sa consommation, n'ont pas d'autre fonction
théorique que de démontrer la nécessité de ce déplacement.
En effet, s'ils indiquent le lieu de la solution, ils ne peu-
vent à ce niveau être la solution, puisque, sous la forme
théorique où ils sont introduits, ils ne peuvent être que
très problématiques. Ce déplacement peut s'énoncer ainsi :
pour poser scientifiquement le problème formulé au niveau
de la sphère de la circulation, il faut le poser à l'intérieur
de la sphère où le concept de travail social moyen et le
concept de force de travail peuvent être complètement
élaborés, à savoir la sphère de la production. Pour résoudre

8. Su ces concepts, v o i r , d a n s le p r é s e n t ouvrage, Pierre


MACHEBEY, « Le P r o c e s s u s d ' e x p o s i t i o n s du Capital ».
590 Roger Establet

le problème, il faut donc élaborer d'abord le concept


complet de cette sphère.
Pour pouvoir, en toute rigueur, passer de la deuxième
à la quatrième étape, il était nécessaire de faire la théorie
des conditions de possibilité de la formulation comme telle,
c'est-à-dire de la monnaie — de telle sorte qu'on ne puisse
la tenir pour responsable des contradictions qu'elle permet
de formuler, et donc pour le lieu de leur solution ; et de
telle sorte qu'elle soit elle-même assujettie aux contradic-
tions qu'elle permet d'énoncer. Ainsi la théorie de la
monnaie apparaît comme l'étape décisive dans ce dépla-
cement théorique du problème (opération théorique fonda-
mentale des deux premières sections) puisqu'elle démontre
que non seulement les objets soumis à la circulation, mais
encore la condition formelle de la sphère de la circulation,
et donc l'ensemble des lois régissant cette sphère, sont
soumis à des conditions de possibilité, dont la théorie est
impossible à produire au niveau de la circulation elle-même.
Il est maintenant possible d'expliquer le fondement théo-
rique de l'articulation I, c'est-à-dire de définir la mesure
exacte — étendue et limites — dans laquelle les deux
premières sections du Capital possèdent, relativement au
processus de pensée dans son ensemble, une fonction déter-
minante. Le processus de pensée dans son ensemble est
déterminé par les deux premières sections parce que celles-
ci donnent à son objet sa première forme scientifique — ou
encore donnent son objet, sous sa première forme scienti-
fique — par la transformation qu'elles accomplissent de
données empiriques en un problème possédant une formu-
lation rigoureuse et un lieu défini. De plus, ce processus
de transformation s'opère dans des conditions telles qu'il
détermine une première structure de la démarche de solu-
tion. Il établit en effet, entre deux sphères, la nécessité
d'une connexion en m ê m e temps qu'un rapport de déter-
mination. De ce fait, le processus de pensée reçoit un
premier objectif théorique (penser la connexion) ainsi
qu'une indication générale concernant sa démarche (faire
d'abord la théorie du déterminant, puis la théorie du déter-
miné). Ce qui est ainsi fondé, c'est la structure générale
de l'articulation III.
Mais il résulte de cette étude que la fonction détermi-
nante des sections I et II, relativement à tout le processus
de pensée, est rigoureusement limitée. En effet, l'articula-
tion III, dont les deux premières sections définissent la
Présentation du plan du « Capital » 591

structure générale, est une articulation théoriquement mi-


neure. L'articulation que Marx reconnaît comme fonda-
mentale dans tous les textes que nous avons commentés
est l'articulation II. Or cette articulation n'est nullement
définie par les sections I et II : on cherche en vain, dans
ces deux sections, les problématiques du simple et du
complexe, de l'individuel et du global, de l'abstrait et du
réel, par lesquelles Marx et ses commentateurs ont essayé
de fonder l'articulation II. C'est dire que, si les deux
premières sections déterminent le processus de pensée du
Capital tout entier, cette détermination est problématique,
puisqu'elle ne détermine directement ni tout le contenu du
processus, ni même la structure d'ensemble du processus.
Autrement dit, si les deux premières sections jouent à
l'égard de tout le Capital un rôle décisif, ce n'est pas parce
qu'elles contiennent en germe, sur le mode de la virtualité,
toute sa problématique. C'est seulement au cours de la
résolution du problème, qui reçoit dans les deux premières
sections sa structure générale (articulation III), que la pro-
blématique de l'articulation II pourra être produite. On
peut donc définir les limites exactes dans lesquelles les
deux premières sections décident du Capital tout entier :
ce rôle décisif est indirectement décisif, ou n'est décisif
qu'en dernière instance : si la problématique de l'articula-
tion II dépend du problème posé dans les sections I et II,
dans la mesure où la formulation, son lieu et sa structure
sont déterminés par (ont pour condition de possibilité théo-
rique) la solution du problème, qui reçoit dans les sections I
et II sa formulation, son lieu et sa structure, elle n'en
est en aucune manière le développement. Rien ne peut
plus clairement distinguer l'organisation du Capital de
l'ordre hégélien, dont la Phénoménologie de l'esprit donne,
dans son introduction, la meilleure définition : « Au savoir,
le but fixé aussi nécessairement que la série de la pro-
gression. Il est là où le savoir n'a pas besoin d'aller au-delà
de soi-même, où il se trouve soi-même, et où le concept
correspond à l'objet. » (Trad. Hyppolite, Aubier, Paris,
p. 71.) Cette définition implique à son tour que nulle
connaissance ne serait possible si le terme n'était pas déjà
contenu dans la première non-connaissance, et dès la pre-
mière reconnaissance de cette non-connaissance, « s'il n'était
pas et ne voulait pas être en soi et pour soi près de nous
dès le début » (ibid., p. 66). Aussi, alors que la certitude
sensible détermine non seulement toute la Phénoménologie
592 Roger Establet

de l'Esprit, mais surtout la configuration de cette totalité,


c'est-à-dire l'ordre des figures de cette configuration, les
sections I et II du Capital déterminent bien tout le pro-
cessus de pensée, mais non la totalité ou la structure com-
plète du processus. C'est que la détermination n'a pas le
même sens chez Hegel et chez M a r x : ce qui est premier,
chez Hegel, est origine, ce qui est premier, chez Marx,
est commencement. Et alors que l'origine détermine en
préfigurant, un commencement décisif ne peut déterminer
qu'une première figuration, dont toutes les autres dépen-
dent, dans la mesure où elles sont unies à la première
par un lien théorique, dont celle-ci a partiellement décidé,
mais sans que jamais dépendance puisse signifier répéti-
9
tion , sans donc que l'on ait le droit de négliger que toute
10
nouvelle figuration est bien une figuration nouvelle.

B) É T U D E DE L'ARTICULATION III

La fonction théorique relative des deux parties distri-


buées par la coupure de l'articulation III peut s'énoncer
n
comme rapport de complémentarité . C'est ainsi que Marx
la présente dans le texte du livre III, 1 " section, que nous
avons commenté au début de ce travail : « Dans le livre I,
nous avons étudié les divers aspects que présente le procès
de production capitaliste, en soi, en tant que procès immé-
diat... Le procès de circulation, qui a fait l'objet du livre II,
vient le compléter. » Pour qu'un rapport de complémenta-
rité soit possible, il est nécessaire que les deux éléments
théoriques complémentaires aient pour objectif la solution
d'un m ê m e problème concernant le m ê m e objet théorique.
C'est précisément le cas. Le problème unique, dont la solu-
tion n'est complète qu'à la fin des deux premiers

9. Origine, c o m m e n c e m e n t , répétition : n o u s e m p r u n t o n s ces


concepts à G. C a n g u i l h e m . Sur la signification exacte de ces
c o n c e p t s d a n s l ' œ u v r e de G. C a n g u i l h e m et s u r l e u r importance
p o u r l'histoire d e s sciences, cf. Pierre MACHEHEY « La P h i l o -
s o p h i e de la science de G. C a n g u i l h e m », La Pensée, février
1964, n° 113.
10. N o u s ne « p l a q u o n s » l e c o n c e p t h é g é l i e n de figuration sur
l ' œ u v r e de Marx que p o u r m e s u r e r la d i s t a n c e entre les deux
p o c e s s u s de p e n s é e , s a n s p r é t e n d r e qu'il p u i s s e servir à autre
c h o s e qu'à cette m e s u r e .
11. L ' a r t i c u l a t i o n III est l ' e n s e m b l e d e s é l é m e n t s théoriques
(livre I d'une part, l i v r e II d'autre part) déterminé par une
c o u p u r e s i t u é e entre le l i v r e I et le l i v r e II.
Présentation du plan du « Capital » 593

livres, est le problème posé dans les sections I et II du


livre I, c'est-à-dire les questions corrélatives de la valeur
et de la plus-value. L'objet théorique dont les livres I et II
construisent les lois, pour résoudre complètement ce pro-
blème, est une « fraction du capital social promue à l'auto-
nomie » (Le Capital, t. V, p. 9), c'est-à-dire tout objet
dont on peut donner la formulation nominale formulée à
la page 155 du livre I : est fraction du capital social
promue à l'autonomie tout objet dont le mouvement s'inscrit
dans la sphère de la circulation, définie par la loi d'équi-
valence générale des échanges, comme A ' = A + A A.
Du point de vue formel, le concept de fraction est une
conséquence de la définition : selon les lois logiques de
la formulation, dont le lieu est la sphère de la circulation,
le capital social n'est rien d'autre et rien de plus que la
somme de ses fractions ( « l e capital social considéré comme
un tout » n'a, à ce niveau théorique, aucun sens assignable).
Le concept de « promotion à l'autonomie » ne signale, à
ce niveau théorique, que la différence entre l'objet théorique
et tout modèle concret qu'on en pourrait tirer, la moindre
observation sur un capital individuel réel suffisant à prouver
n
que l'autonomie réelle de celui-ci est tout à fait relative .
La complémentarité entre les deux éléments théoriques
répartis par l'articulation III est donc théoriquement fondée,
puisque les livres I et II produisent, comme solution au
problème des sections I et II du livre I, l'ensemble des
lois d'un même objet. Le seul problème que ce concept de
complémentarité ne résout pas est celui du statut théorique
de la section III du livre II : l'objet théorique dont cette
section produit les lois, en introduisant de nouveaux
concepts et une nouvelle problématique, est un nouvel
objet. Puisque le concept de complémentarité s'est révélé
suffisamment rigoureux p o u r définir l'unité de ce qui divise
l'articulation III, nous ferons provisoirement abstraction de
la section III du livre II, qui compromettrait cette unité et
le concept de cette unité.
Si l'unité de ce que divise l'articulation III doit être
pensée comme rapport de complémentarité, cela ne signifie
pas que les deux éléments théoriques y soient sur le même
plan. L'ordre d'exposition, comme passage du livre I au

12. Il ne s'agit d o n c ici ni de l ' a u t o n o m i e réelle da la firme,


n i de sa d é p e n d a n c e réelle à l'égard de l ' e n s e m b l e d e s p r o c e s s u s
é c o n o m i q u e s réels.
594 Roger Establet

livre II, suppose une hiérarchie théorique entre les deux


éléments. Elle peut s'énoncer ainsi : aucune des lois théo-
riques élaborées dans le livre II ne pourrait être établie
et démontrée sans l'ensemble des lois élaborées au livre I.
La réciproque n'est pas vraie, malgré quelques apparences
sur lesquelles nous allons revenir. La démonstration
complète de ce point ne pourra être donnée que par l'étude
de la production des lois de l'objet dans le livre I. D'ores
et déjà, nous pouvons en donner la double preuve suivante :
d'une part, il a été établi dans les deux premières sections
que seule la production pouvait rendre compte de la loi
générale de la circulation et de la loi particulière de la
circulation du capital ; d'autre part, si l'on considère l'en-
semble des lois nouvelles de l'objet produites par le livre II,
et qui peuvent toutes être réduites aux trois cycles imposés
par la circulation à la production elle-même, on vérifiera
aisément que tous les concepts qui servent à formuler ces
lois ont été définis, sans aucune exception, y compris la
notion de cycle elle-même, à l'intérieur du livre I. Ce qui
revient à dire que les lois de la production déterminent les
lois de la circulation. Ce n'est pas tout. Ainsi que Marx
r e
le démontre aux chapitres IV et V de la I section du
livre II, la complémentarité entre les lois de la production
et les lois de la circulation est déterminée par les lois de
13
la production . On pourrait de ce point de vue résoudre
commodément le problème de la section III du livre II :
en établissant que le procès de reproduction du Capital
social, pris dans son ensemble, détermine l'unité du procès
de production et du procès de circulation, M a r x ne géné-
ralise-t-W pas la démonstration établie dans les chapitres IV
r e
et V de la I section du livre II ? Cette solution n'est cepen-
dant pas adéquate : en effet, dans la section III du livre II,
il n'est plus question de trois cycles et de l'unité des trois
cycles ; M a r x considère donc ce problème comme résolu,
et il l'est en effet par les lois du procès de production. La
théorie de la complémentarité des lois produites par le
livre I et le livre II est déjà complètement formulée. De
plus, dans la I I P section, l'objet et les problèmes changent.
En quelque sens que l'on veuille prendre ce terme, le rap-

13. Marx d é m o n t r e en effet que la coexistence en trois cycles


n'est p o s s i b l e que c o m m e c o e x i s t a n c e d a n s l'espace de la p r o -
d u c t i o n de t r o i s m o u v e m e n t s d é c a l é s , et que la théorie de cette
c o e x i s t e n c e n'est p e n s a b l e qu'à t r a v e r s l'abstraction de la valeur,
catégorie d é t e r m i n é e p a r l a p r o d u c t i o n .
Présentation du plan du « Capital » 595

port entre la section III et le reste du livre II n'est pas


de répétition.
L'articulation III définit donc, entre deux éléments théo-
riques complémentaires, un ordre de détermination univo-
que. Pourtant, les lois nouvelles produites par le livre II
ne s'ajoutent pas simplement aux lois précédentes : elles
les modifient. La modalité générale de cette modification,
dont la II* section du livre II (« La rotation du capital »)
tire les conséquences les plus importantes, peut être pensée
comme la substitution, à un temps structural à périodicité
simple, d'un temps structural à périodicité complexe. Or
il serait contradictoire d'admettre à la fois, entre deux
ensembles de lois, un rapport de détermination univoque,
et une série, même localisée, de modification réciproque.
Il est vrai que la bonne conscience dialectique (hégélienne)
de nos sciences humaines se tirerait aisément de ce faux
pas, en imputant la contradiction logique aux contradic-
tions de l'objet, en transformant une confusion logique en
méthode dialectique, où la dialectique reçoit la définition
du discours confus sur la confusion, comme énoncé de
1 4
la détermination réciproque de tout p a r t o u t . Aussi bien
les modifications des lois déterminantes par les lois déter-
minées ont, chez Marx, une tout autre rigueur. Si les lois
déterminantes peuvent être déterminées par les lois qu'elles
déterminent, c'est que les rapports qu'elles établissent ont
des limites de validité définies, et qu'ils définissent les
limites à l'intérieur desquelles ils peuvent être déterminés.
Les modifications des lois déterminantes par les lois déter-
minées, si importantes qu'elles puissent être lorsqu'on en
construit un modèle concret, s'opèrent toutes à l'intérieur
de ces limites. La nécessité de conserver en permanence du
capital-argent, au lieu de le convertir intégralement en
moyens de production, impose à la loi de la reproduction
élargie, à l'intérieur de limites qu'elle a fixées, une nou-
velle détermination : elle ne transforme nullement la loi

14. Si, au n i v e a u d ' a p p l i c a t i o n , cette circularité, q u i paraît à


qui la met en é v i d e n c e c o m m e le raffinement s u p r ê m e de
la dialectique, ne sait p a s t r o p ce qu'elle a p p l i q u e , elle a p o u r -
tant u n f o n d e m e n t rigoureux d a n s l a conception h é g é l i e n n e d e
l'unité des contraires qui p r é s u p p o s e leur identité c o m m e d i v i -
s i o n originaire d'une m ê m e u n i t é originaire. C o m m e o n l e v o i t ,
ni la théorie hégélienne ni son a p p l i c a t i o n a v e u g l e ne c o n v i e n -
nent p o u r p e n s e r le rapport entre les l o i s de la p r o d u c t i o n et
les l o i s de la circulation, a u q u e l cependant elle s e m b l e r a i t
devoir convenir parfaitement.
596 Roger Establet

elle-même. Ainsi le texte de Y Introduction de 1857 : « Une


production déterminée détermine donc une consommation,
une distribution, un échange déterminés, elle règle égale-
ment les rapports réciproques déterminés de ses différents
moments. A vrai dire, la production, elle aussi, sous sa
forme exclusive, est de son côté déterminée par les autres
facteurs » (Ed. sociales, p. 164), reçoit dans Le Capital
sa démonstration et sa formulation rigoureuses.
Le fondement théorique de l'articulation III étant défini,
et la fonction relative des éléments théoriques que cette
articulation répartit étant fixés, il convient d'étudier les
articulations de l'élément théorique déterminant : le
livre I.

C) E T U D E DES ARTICULATIONS DU LIVRE I

Le livre I élabore les lois déterminantes de la « fraction


de capital social promue à l'autonomie » en la situant
dans « une sphère », celle de la production. Malgré la signi-
fication concrète immédiate de ce concept, et malgré la
signification concrète immédiate de l'opposition circulation/
production, M a r x en produit le concept scientifique, adé-
quat non seulement à l'étude théorique ici entreprise d'un
mode de production particulier, mais de tout mode de pro-
duction. Le concept fondamental nécessaire pour définir
scientifiquement le c h a m p théorique de l'étude est le
concept de « procès de travail », dont les éléments essen-
e
tiels sont définis dès le début de l'étude (livre I, I I I section,
chapitre VIII), mais beaucoup d'autres éléments ne sont
introduits que lorsqu'ils sont nécessaires à établir les lois
de l'objet spécifique du livre I, ce qui ne les empêche pas
d'être logiquement de même type : ce sont les généralités
II du livre I. C o m m e E. Balibar a, dans le présent ouvrage,
consacré un travail important à définir les concepts de ce
15
type , j'en supposerai le sens connu. Si on laisse de côté
la section VIII du livre I, intitulée « L'accumulation pri-
mitive », qui pose des problèmes particuliers, on peut dis-
tinguer dans le livre I deux sous-articulations, que nous
appellerons sous-articulation a et sous-articulation b, et qui
répartissent le texte de la manière suivante :

15. Cf., d a n s le p r é s e n t o u v r a g e , t. II.


Présentation du plan du « Capital » 597

— La sous-articulation a distingue, par sa coupure,


l'ensemble constitué par les sections III à VI d'une part, et
l'ensemble constitué par la section VII d'autre part ;
— La sous articulation b distingue, par sa coupure, la
section III de l'ensemble constitué par les sections IV, V et
VI ; ces éléments portent déjà un titre dans Le Capital, de
sorte que l'on pourrait écrire :
sous-articulation a : production de la plus-value/accumu-
lation du capital ;
sous-articulation b : production de plus-value absolue/
production de plus-value relative.
Comme on le voit, les titres de Marx sont choisis en
fonction des résultats théoriques élaborés, puisque les
concepts qui servent de titres n'ont de sens que comme
catégories du mode de production capitaliste. Aussi ne
peuvent-ils rendre compte du mode d'élaboration de ces
résultats. Comme c'est de cette élaboration que nous avons
à traiter, nous intitulerons les éléments théoriques répartis
par les deux sous-articulations à partir du concept qui
définit le champ théorique du livre I tout entier, à savoir
le procès du travail en général. Nous obtenons donc les
titres suivants :
sous-articulation a : étude du procès de travail capita-
liste/étude de la reproduction des conditions de ce procès ;
sous-articulation b : étude des rapports de production
capitalistes/étude de l'organisation capitaliste des forces
productives.
Ces simples dénominations, que nous allons expliquer,
suffisent à montrer ce qu'écrit Engels dans la préface de
1885 au livre II, à savoir que la nouveauté du Capital,
c'est-à-dire son caractère scientifique, ne consiste pas en
quelques propositions nouvelles sur la société capitaliste,
mais essentiellement dans le procès scientifique de leur
production.
La sous-articulation a répartit l'étude du procès de pro-
duction capitaliste, c'est-à-dire la production des lois fon-
damentales de toute « fraction du capital social promue
à l'autonomie », selon une nécessité théorique qui vaut
pour tout mode de production : tout procès de production
doit reproduire ses propres conditions. Cela signifie que
le procès de production doit reproduire non seulement
ses éléments (objet, moyen, travailleur), mais encore la
double combinaison de ses éléments qui le définit comme
rapport spécifique de production et comme système spéci-
598 Roger Establet

fique de forces productives. Par conséquent, la sous-articu-


lation a définit entre ses deux éléments théoriques un rap-
port de détermination univoque, tel que l'élaboration
complète des lois de la reproduction suppose l'élaboration
complète des structures du procès de production, sans que
la réciproque soit vraie ; et un rapport de complémentarité,
tel que la théorie du procès de travail capitaliste ne puisse
être que l'ensemble des lois régissant la production et la
reproduction.
Le complément théorique des lois de la reproduction par
rapport aux lois de la production consiste dans l'élabora-
tion du temps structural spécifique du procès de travail
capitaliste. En effet, dans l'élaboration des lois de la pro-
duction, le temps, comme temps quantitatif de la journée
de travail et comme mesure quantitative du travail, n'est
pensé que comme élément de la structure. Dans les lois
de la reproduction, il apparaît comme une des lois de la
structure elle-même. Le concept de ce temps est déter-
miné par les caractéristiques suivantes : c'est à la fois un
temps à simple périodicité, tel que l'ordre de répétition
et de succession de ses phases obéit à un seul principe, et
un temps irréversible, tel que l'ordre de ses phases ne puisse
être interverti sans devenir inintelligible. L'accumulation
simple comme l'accumulation élargie sont soumises à la
première condition, seule l'accumulation élargie, caracté-
ristique du procès de travail capitaliste, est soumise aux
deux conditions. Ce temps n'est pas ajouté par Marx
comme un nouveau « paramètre », pour parler le langage
des modèles, ou une nouvelle « dimension », pour parler
le langage de la mode ; son concept est produit à partir
des lois de la structure, très précisément à partir du rap-
port entre la plus-value et le capital, d'une part, à partir
de l'organisation spécifique des forces productives, d'autre
part. U n e fois ce concept produit, il modifie les rapports
précédemment établis, en les assujettissant à des conditions
nouvelles, et permet notamment d'élaborer une loi tendan-
cielle fondamentale : la loi de transformation de la
composition organique du capital (loi de décroissance du
capital variable par rapport au capital constant).
Ainsi les fondements théoriques de la sous-articulation
a sont expliqués complètement. Il convient cependant de
dissiper une équivoque qui risque de surgir à cause de la
proximité entre notre formulation :
Présentation du plan du « Capital » 599

{ principe
résultat
général
production reproduction
lois structurales lois structurales
non temporelles temporelles

et une formulation à la mode « synchronie/ diachronie »


dont Althusser a montré la non-pertinence générale pour
16
exposer les concepts de Marx . On peut aisément vérifier
cette non-pertinence sur ce cas précis : d'une part, alors
que le couple synchronie/diachronie implique, dans son
utilisation ordinaire, une distinction entre structure et
temporalité, la synchronie suffisant à définir la structure,
la diachronie n'étant responsable que de ce qu'il advient de
la structure lorsqu'on la plonge dans le temps, il est clair,
d'après ce que nous venons de montrer, que les lois struc-
turales non temporelles et les lois structurales temporelles
sont également et au même titre les lois de la structure, qui
fait l'objet du livre I, et que, par conséquent, en tant qu'élé-
ments de la théorie de la complexité d'un tout complexe,
17
elles sont synchroniques au même titre . D'autre part, et
corrélativement, l'opposition « synchronie/diachronie »
suppose un temps simple et vide qui s'offre à qui veut y
plonger ses structures pour voir ce qu'il en advient, sans
exiger d'autre élaboration que le tracé d'une ligne sur une
feuille de papier. Tel n'est point le cas dans le livre I, et
pour cause : à partir du moment où une loi temporelle
est conçue comme loi structurale, il faut produire le
concept de ce temps et, partant, en définir la structure.

Etude de la sous-articulation b
Cette sous-articulation est une des plus évidentes du
Capital, puisqu'elle dépend de deux concepts bien connus
du marxisme : rapports de production/forces productives.
C'est en effet à cette distinction qu'elle soumet l'objet théo-
rique du livre I, en posant le problème suivant : quelles
combinaisons faut-il opérer entre les éléments d'un procès
de travail quelconque, pour qu'il soit à la fois production
d'un objet fini répondant à un besoin humain déterminé, et
procès de mise en valeur du capital ? Dans les deux parties
déterminées par la sous-articulation b, les éléments de la
combinaison sont les mêmes, à savoir objet de travail,

16. Lire. « Le Capital », t. II.


17. Cf. L o u i s A l t h u s s e r , t. Il, préface et t. I.
598 Roger Establet

fique de forces productives. Par conséquent, la sous-articu-


lation a définit entre ses deux éléments théoriques un rap-
port de détermination univoque, tel que l'élaboration
complète des lois de la reproduction suppose l'élaboration
complète des structures du procès de production, sans que
la réciproque soit vraie ; et un rapport de complémentarité,
tel que la théorie du procès de travail capitaliste ne puisse
être que l'ensemble des lois régissant la production et la
reproduction.
Le complément théorique des lois de la reproduction par
rapport aux lois de la production consiste dans l'élabora-
tion du temps structural spécifique du procès de travail
capitaliste. En effet, dans l'élaboration des lois de la pro-
duction, le temps, comme temps quantitatif de la journée
de travail et comme mesure quantitative du travail, n'est
pensé que comme élément de la structure. Dans les lois
de la reproduction, il apparaît comme une des lois de la
structure elle-même. Le concept de ce temps est déter-
miné p a r les caractéristiques suivantes : c'est à la fois un
temps à simple périodicité, tel que l'ordre de répétition
et de succession de ses phases obéit à un seul principe, et
un temps irréversible, tel que l'ordre de ses phases ne puisse
être interverti sans devenir inintelligible. L'accumulation
simple comme l'accumulation élargie sont soumises à la
première condition, seule l'accumulation élargie, caracté-
ristique du procès de travail capitaliste, est soumise aux
deux conditions. Ce temps n'est pas ajouté par Marx
comme un nouveau « paramètre », pour parler le langage
des modèles, ou une nouvelle « dimension », pour parler
le langage de la m o d e ; son concept est produit à partir
des lois de la structure, très précisément à partir du rap-
port entre la plus-value et le capital, d'une part, à partir
de l'organisation spécifique des forces productives, d'autre
part. U n e fois ce concept produit, il modifie les rapports
précédemment établis, en les assujettissant à des conditions
nouvelles, et permet notamment d'élaborer une loi tendan-
cielle fondamentale : la loi de transformation de la
composition organique du capital (loi de décroissance du
capital variable par rapport au capital constant).
Ainsi les fondements théoriques de la sous-articulation
a sont expliqués complètement. II convient cependant de
dissiper une équivoque qui risque de surgir à cause de la
proximité entre notre formulation :
Présentation du plan du « Capital » 599

{ principe
résultat
général
production reproduction
lois structurales lois structurales
non temporelles temporelles

et une formulation à la mode « synchronie/diachronie »


dont Althusser a montré la non-pertinence générale pour
16
exposer les concepts de Marx . On peut aisément vérifier
cette non-pertinence sur ce cas précis : d'une part, alors
que le couple synchronie/diachronie implique, dans son
utilisation ordinaire, une distinction entre structure et
temporalité, la synchronie suffisant à définir la structure,
la diachronie n'étant responsable que de ce qu'il advient de
la structure lorsqu'on la plonge dans le temps, il est clair,
d'après ce que nous venons de montrer, que les lois struc-
turales non temporelles et les lois structurales temporelles
sont également et au même titre les lois de la structure, qui
fait l'objet du livre I, et que, par conséquent, en tant qu'élé-
ments de la théorie de la complexité d'un tout complexe,
17
elles sont synchroniques au même titre . D'autre part, et
corrélativement, l'opposition « synchronie/diachronie »
suppose un temps simple et vide qui s'offre à qui veut y
plonger ses structures pour voir ce qu'il en advient, sans
exiger d'autre élaboration que le tracé d'une ligne sur une
feuille de papier. Tel n'est point le cas dans le livre I, et
pour cause : à partir du moment où une loi temporelle
est conçue comme loi structurale, il faut produire le
concept de ce temps et, partant, en définir la structure.

Etude de la sous-articulation b
Cette sous-articulation est une des plus évidentes du
Capital, puisqu'elle dépend de deux concepts bien connus
du marxisme : rapports de production/forces productives.
C'est en effet à cette distinction qu'elle soumet l'objet théo-
rique du livre I, en posant le problème suivant : quelles
combinaisons faut-il opérer entre les éléments d'un procès
de travail quelconque, pour qu'il soit à la fois production
d'un objet fini répondant à un besoin humain déterminé, et
procès de mise en valeur du capital ? Dans les deux parties
déterminées par la sous-articulation b, les éléments de la
combinaison sont les mêmes, à savoir objet de travail,

16. Lire « Le Capital », t. II.


17. Cf. L o u i s A l t h u s s e r , t. II, préface et t. I.
600 Roger Establet

moyen de travail, travailleur direct et non travailleur.


D'une partie à l'autre, ce sont les relations au moyen des-
quelles s'opère la combinaison qui changent : dans la pre-
mière partie, la relation fondamentale est celle de propriété,
dans la seconde celle de possession. Il n'est pas difficile de
prévoir qu'il existe entre la première et la deuxième partie
de la sous-articulation b un rapport de complémentarité.
On sait aussi que cette relation, bien que réciproque, entre
les forces productives et les rapports de production, admet
une détermination principale : les forces productives. Or,
cette relation ne ferait ici que brouiller les cartes : c'est
par les rapports de production que Marx commence son
exposé. On pourra, il est vrai, dire que si la cause pleine
est égale à l'effet entier, il convient de repérer d'abord
l'effet entier, pour rechercher la cause pleine, la ratio
cognoscendi, suivant — le cas est fréquent — l'ordre
inverse de la ratio essendi. Mais ce rapport n'éclairerait
en rien la complémentarité des lois réparties selon la sous-
articulation b, parce que l'objet du livre I et l'objet dont
traitent les textes célèbres sur les rapports entre forces
productives et rapports de production ne sont pas les
mêmes : les textes célèbres, lorsqu'ils sont vagues ou géné-
raux ou pédagogiques, énoncent les lois d'évolution de
l'histoire économique qui se révèlent n'être, lorsque ces
textes célèbres sont plus précis, qu'une contribution à
l'étude scientifique des lois de coexistence entre des modes
de production différents, et de passage d'un mode de pro-
18
duction à un autre . Le rapport existant entre forces pro-
ductives et rapports de production, lorsqu'il s'agit d'énon-
cer les lois de passage d'un mode de production à un autre,
est une chose, un domaine théorique autonome de la théo-
rie marxiste. Le rapport existant entre rapports de produc-
tion et forces productives, lorsqu'il s'agit d'établir les lois
d'un mode de production spécifique comme procès de tra-
vail particulier, c'est-à-dire essentiellement la définition de
ce mode de production, ce qui est l'objet du livre I, est une

18. Du p r e m i e r t y p e sont m a n i f e s t e m e n t le texte de Misère


de la philosophie s u r le m o u l i n à eau et la m a c h i n e à vapeur,
et le t e x t e de la Préface à la critique de l'économie politique sur
la c o r r e s p o n d a n c e entre degré de d é v e l o p p e m e n t des forces pro-
d u c t i v e s et la structure sociale réelle. Du second t y p e serait la
partie du texte de la Préface à la contribution à la critique de
l'économie politique où Marx e s s a i e de p e n s e r à partir du déve-
l o p p e m e n t d e s forces p r o d u c t i v e s u n e théorie des révolutions
é c o n o m i q u e s . Sur ces p r o b l è m e s , v o i r E . Balibar.
Présentation du plan du « Capital » 601

autre chose, un autre domaine autonome de la théorie, et


théoriquement antérieur. La relation unissant forces pro-
ductives et rapports de production à l'intérieur du d o m a i n e
théorique des textes célèbres et celle qui les unit à l'inté-
rieur du domaine théorique du livre I peuvent fort bien
n'avoir aucun rapport. Il faut donc tenir compte de cette
possibilité (c'est-à-dire oublier les textes célèbres) p o u r pen-
ser le lien entre les deux éléments théoriques déterminés
par la sous-articulation b. Pour définir rigoureusement la
complémentarité entre les lois énoncées sur le procès de
travail capitaliste comme rapport de production particulier
d'une part, et comme système particulier d'organisation des
forces productives d'autre part, nous allons étudier l'enchaî-
nement des deux parties.
La première partie énonce simplement la définition scien-
tifique du procès de production capitaliste, et les lois résul-
tant de cette définition. Pour que soit défini c o m m e capi-
liste, c'est-à-dire produisant de la plus-value, un procès de
travail absolument quelconque sous tous les autres rapports
(notamment l'organisation des forces productives), il faut
et il suffit :
1) que la synthèse des éléments y soit opérée p a r l'achat
et la vente : donc le rapport de propriété est déterminant ;
2) que l'opérateur de cette synthèse soit le non-travail-
leur ;
3) que le non-travailleur achète, à sa valeur, au travail-
leur direct, non point son travail, mais sa force de travail.
L'ensemble de ces conditions définit les rapports de pro-
duction capitalistes, comme rapport entre le capital et le
salariat ; et permet de penser la plus-value à partir de ses
éléments formateurs, de différencier, à l'intérieur du capi-
tal, deux éléments fonctionnels et d'établir les limites du
rapport unissant la plus-value et la journée de travail. Ceci
établi, quel est le problème (non résolu à ce niveau) qui
nécessite l'examen d'une nouvelle combinaison entre les
mêmes éléments ? Ce problème n'est pas d'ordre histori-
que : il ne s'agit pas, m ê m e sommairement, de recher-
cher l'origine des éléments ici combinés ; il ne s'agit donc
pas d'établir une séquence causale où les machines auraient
le rôle de causes. Le problème non résolu est de m ê m e
type que celui qui vient d'être résolu : il s'agit de définir
le procès de production capitaliste à partir des structures
qui le rendent concevable. Ce problème est le suivant :
602 Roger Establet

comment est-il possible de définir, entre le non-travailleur


et le travailleur direct, un rapport qui soit à la fois d'exploi-
tation (le surtravail comme plus-value) et de liberté (achat-
vente de la force de travail) ? L'objet de la deuxième par-
tie de la sous-articulation b est de résoudre ce problème,
en montrant comment une autre combinaison des mêmes
éléments est nécessaire pour définir le procès de produc-
tion capitaliste. Cette nouvelle combinaison concerne la
division technique du travail, ou une certaine organisation
des forces productives : la catégorie fondamentale est celle
19
de possession, qui connote séparation . Elle permet d'éla-
borer la solution suivante : les rapports de production capi-
talistes supposent une organisation technique telle que le
travailleur direct ne soit plus possesseur, c'est-à-dire soit
séparé, des moyens de production. Il s'agit d'un procès
de travail tel que le sujet de la production n'est pas le
producteur isolé, mais le travailleur collectif, et tel que
l'élément techniquement régulateur n'est plus le travailleur
direct, mais l'ensemble des moyens de travail. De la sorte,
le problème liberté/exploitation se trouve résolu : à par-
tir du m o m e n t où les forces productives d'une société
sont organisées selon cette structure, le travailleur ne peut
dépenser utilement sa force de travail que s'il la vend,
puisqu'elle ne peut être utile qu'à la double condition d'être
associée à d'autres forces, et de s'exercer selon les condi-
tions déterminantes du procès (les moyens de travail). Seul
le capitaliste, propriétaire des conditions de travail (objet
20
+ moyen de travail), peut opérer cette s y n t h è s e .

19. P o s s e s s i o n , s é p a r a t i o n : s u r ces c o n c e p t s , v o i r le texte d'E.


Balibar.
20. I l p o u r r a paraître étrange q u e n o u s n e r e n d i o n s p a s c o m p t e
de l'aspect historique de la d e u x i è m e partie de la s o u s - a r t i c u -
l a t i o n Jb. C'est que cet h i s t o r i q u e n'est q u ' u n instrument de
démonstration : les c o n c e p t s n é c e s s a i r e s p o u r rendre compte du
caractère t r a n s i t o i r e de la m a n u f a c t u r e sont l e s m ê m e s que ceux
qui servent à penser la solution du problème liberté/surtravail.
On se m é p r e n d r a i t g r a n d e m e n t si l'on v o u l a i t lire, d a n s les textes
de la s e c t i o n IV, l'énoncé d'une l o i d ' é v o l u t i o n du s y s t è m e capi-
taliste. P. Mantoux croit p o u v o i r infirmer Marx sur ce point,
p u i s q u e l a m a n u f a c t u r e , m ê m e e n Angleterre, n'a p a s t o u j o u r s ,
n i m ê m e l e p l u s s o u v e n t , p r é c é d é l a g r a n d e i n d u s t r i e . Mais tout
ce que Marx s u p p o s e h i s t o r i q u e m e n t attesté d a n s sa d é m o n s t r a -
tion, c'est que la m a n u f a c t u r e , toutes l e s f o i s où elle a existé,
n'ait été q u ' u n stade t r a n s i t o i r e . La r a i s o n de ce f a i t est d a n s
l ' i n a d é q u a t i o n p a r t i e l l e entre rapports de p r o d u c t i o n et système
de forces productives. Pour en rendre raison, il faut donc pro-
d u i r e u n c o n c e p t n o n e m p i r i q u e d u s y s t è m e d e forces p r o d u c -
t i v e s : c'est là l'objet e s s e n t i e l de la IV» section du l i v r e I.
Présentation du plan du « Capital » 603

Nous sommes maintenant en mesure de déterminer la


fonction relative des deux éléments théoriques répartis par
la sous-articulation b. Leur objet est le m ê m e : définir
comme capitaliste un procès de travail immédiat. Leur
résultat est le suivant : c'est l'unité des lois concernant les
rapports de production et les forces productives qui permet
de définir un procès de travail immédiat comme mode de
production capitaliste. C'est à partir de la fonction théori-
que de définition et à partir de cette fonction seule, que
peuvent être pensées à la fois l'unité des deux ensembles
de loi et l'antériorité d'un ensemble sur l'autre. L'unité des
deux ensembles est telle que le premier ensemble ne serait
pas complètement intelligible sans le second, nous l'avons
démontré. Cette complémentarité peut s'énoncer ainsi :
le mode de production capitaliste, en tant que procès de
travail immédiat, est l'unité structurale complexe résul-
tant de l'unité de deux ensembles de lois structurales.
C'est l'importance relative, dans l'élaboration théorique, de
l'unité des deux ensembles, qui détermine l'antériorité d'un
ensemble par rapport à l'autre. Autrement dit, le mode de
production capitaliste n'est définissable que comme l'unité
des lois concernant les rapports de production et les forces
productives, unité qui ne peut être définie, dans sa forme
spécifique, qu'à partir des lois concernant les rapports de
production.
Ce que l'on peut résumer dans le schéma suivant :
Lois concernant < » Lois concernant
les rapports A les forces
de productives
production
Lois concernant les
rapports de
production
On établit ainsi à la fois, sans contradiction, entre les
deux parties de la sous-articulation b, un rapport de
complémentarité et un ordre de détermination univoque.
Ce que l'on peut aisément démontrer par tous les textes de
e
la I V section, où Marx explique que les formes de divi-
sion technique caractéristiques du procès de travail exa-
miné sont déterminées par leur situation dans une struc-
ture déterminée par les rapports de production, et dont la
signification théorique générale est parfaitement définie
dans ce texte du livre III, chapitre X X I I I (t. VII, p. 51-52) :
604 Roger Establet

« Si le travail du capitaliste ne découle pas de


la nature exclusivement capitaliste du procès de pro-
duction, c'est-à-dire s'il ne cesse pas avec le capital
lui-même ; s'il ne se limite pas à la fonction d'exploi-
ter du travail d'autrui ; s'il résulte de la forme
sociale du travail, de la combinaison et de la coopé-
ration d'un grand nombre d'individus en vue d'un
résultat commun, ce travail est aussi indépendant
du capital que cette forme elle-même, dès qu'elle a
fait éclater son enveloppe capitaliste. Affirmer la
nécessité de ce travail, comme travail des capitalistes
et fonction des capitalistes, ne signifie rien d'autre
que l'incapacité du vulgaire (la grande masse des
économistes politiques) de se représenter les formes
développées au sein de la production capitaliste déga-
gées et libérées de leur caractère contradictoire. »

Ce qui signifie que, pour échapper à cette incapacité, il


faut définir les formes développées au sein de la produc-
tion capitaliste, comme unité de rapports de production
et d'une organisation socialisée des forces productives, à
partir de ce qui leur donne dans le système capitaliste
« leur caractère... contradictoire », à savoir les rapports
de production. On ne saurait mieux définir la fonction
théorique de la sous-articulation b.

Le problème de la section VIII : « L'accumulation pri-


mitive »
Il pourra paraître étonnant que nous n'ayons tenu aucun
compte, dans cette étude des articulations du livre I, d'un
des textes les plus célèbres : la section VIII, « L'accumu-
lation primitive ». Ce n'est pas parce que nous en oublions
l'importance, mais parce que l'importance de ce texte
relève d'un niveau théorique différent. Sans ce texte en
effet, la définition du (c'est-à-dire l'ensemble des lois régis-
sant le) mode de production capitaliste, en tant que procès
de production immédiat, serait parfaitement achevée. C'est
d'ailleurs ce que suppose la section VII, dans la mesure
où sa fonction (autonome) consiste à transformer les résul-
tats de la théorie du livre I en problème scientifique pour
un autre secteur de la théorie : en établissant, en effet, sur
la base des résultats du livre I, non pas l'histoire, mais la
généalogie des éléments principaux de la structure, elle
propose un problème bien formulé à la théorie du passage
Présentation du plan au « Capital » 605

d'un mode de production à un autre, très exactement du


mode de production féodal au mode de production capita-
liste. Et il faut bien souligner que ce problème bien for-
mulé ne tient pas lieu de cette théorie : tenir en effet
« L'accumulation primitive » pour la théorie du passage
au capitalisme reviendrait à le concevoir sur le modèle sui-
vant : un développement autonome des éléments suivi de
2 1
leur réunion en une structure. Pour reprendre à P. Vilar
une de ses distinctions méthodologiques : « L'accumulation
primitive » se borne à présenter les signes majeurs du phé-
nomène, dont la théorie du passage d'un mode de produc-
tion à un autre doit élaborer les lois, et partant le déter-
minisme. Comme Le Capital n'a pas pour objet d'élaborer
cette théorie, quoi qu'il ait comme résultat d'en jeter cer-
taines bases, on comprend pourquoi « L'Accumulation
primitive » peut être mise entre parenthèses lorsqu'il s'agit
d'établir et d'expliquer les articulations logiques du Capital.

D) E T U D E DE L'ARTICULATION H

L'étude qu'il nous reste à entreprendre, celle de l'arti-


2 2
culation I I , est de très loin la plus délicate, comme nous
l'a montré le texte du livre III qui la concerne essentielle-
ment. Nous allons essayer d'apporter aux problèmes qu'elle
pose une solution qui ne peut avoir d'autre prétention que
de proposer des éléments de discussion sur un point diffi-
cile.
1) Nouvel examen des difficultés soulevées par l'articula-
tion II
A la lumière des résultats précédents, nous pouvons plus
clairement formuler les problèmes posés par l'articulation
II, c'est-à-dire les poser non point à travers un texte les
concernant, comme nous l'avions fait en expliquant le

2 1 . P. V I I A R , « Histoire sociale et p h i l o s o p h i q u e de l'histoire »,


La Pensée, n ° 1 1 8 , p. 76 : « Ce m o y e n c'est de c o n s i d é r e r t o u t
p h é n o m è n e historique... de t r o i s f a ç o n s s u c c e s s i v e s : de le c o n s i -
dérer d'abord comme signe, p o u r procéder a u x c o n s t a t a t i o n s et
aux a n a l y s e s ; de le considérer e n s u i t e comme résultat, en regar-
d a n t en arrière ; de le c o n s i d é r e r enfin comme cause, en regar-
dant en avant. »
2 2 . R a p p e l o n s que l'articulation I I concerne l ' e n s e m b l e d e s d e u x
éléments théoriques (livres I et II d'une p a r t ; l i v r e III d'autre
part) d é t e r m i n é p a r u n e c o u p u r e p a s s a n t entre l e l i v r e I I e t l e
livre III.
606 Roger Establet

texte du livre III (t. VI, p. 47), mais à partir de ce que


nous savons déjà de l'organisation du Capital.
Le premier ordre de difficultés tient au caractère ina-
chevé du livre III, élément théorique essentiel de l'articu-
lation II. Ces difficultés nous semblent mineures : elles
ne seraient majeures, voire insolubles, que si l'inachève-
ment du livre III engageait sa cohérence. Tel n'est pas le
cas : avec ses deux parties nettement distinctes, dont la
première élabore les lois du taux de profit (sections I à III)
et dont la seconde élabore les lois de la répartition du
profit (sections IV à VII), le livre III est fortement struc-
turé. Or il n'y a pas de structure sans principe, implicite
ou explicite, d'organisation : il en résulte que si l'on veut
savoir en quoi et pourquoi le livre III est inachevé (ce qui
n'est pas notre propos), il ne servira à rien d'en imaginer
la suite, tant que le principe d'organisation du livre III
n'aura pas été défini (ce qui est notre propos). Pourvu
donc que l'on puisse mettre en évidence ce principe, on
aura défini ce qui fait du livre III un texte achevé dans
son inachèvement, et l'on pourra en déterminer la fonc-
tion théorique dans l'articulation II.
C'est évidemment ce principe qui pose les problèmes
majeurs. Or ce principe n'est pas explicite dans les textes
où Marx tente de l'exposer, soit que, dans le livre III, son
exposé prête à équivoques, soit que, dans l'Introduction de
1857, il ne puisse être théoriquement explicité. U n e chose
est sûre cependant : c'est que d'une part ce principe existe,
et que d'autre part il ne peut être énoncé qu'en termes
spécifiquement marxistes. Avant de tenter cet énoncé, nous
allons reconsidérer, à la lumière des résultats obtenus en
étudiant les livres précédents, les difficultés proposées par
ces deux textes.
Le texte du livre III déjà examiné peut se prêter à une
lecture que nous n'avons pas encore envisagée, parce
qu'elle n'a pas retenu l'attention des commentateurs, bien
qu'elle ait en fait dirigé leur lecture : l'articulation II nous
fait passer de l'étude de la structure réelle à l'étude des
apparences de la structure, sur le modèle hégélien : en
soi/pour soi. Cette lecture pourrait s'accrocher aux termes
suivants :

« D a n s le livre I, nous avons étudié les divers


aspects que présente le procès de production capita-
liste, en soi... Les formes du capital que nous allons
Présentation du plan du « Capital » 607

examiner dans ce livre [livre III] le rapprochent


progressivement de la forme sous laquelle il se mani-
feste dans la société... »

Nous avons en effet montré comment les livres I et II


constituaient un « concretum-de-pensée » à soi suffisant,
et définissant les structures fondamentales du mode de
production capitaliste. Or, le livre III présente un grand
nombre de textes fondamentaux, tendant à rendre compte
des « illusions » que les agents de la production se font,
en fonction de leur place dans la structure, sur cette
structure elle-même. L'ensemble des lois objectives du
livre III n'ayant d'autre fonction que d'établir les places
dans la structure des illusionnés-illusionnistes pour déter-
B
miner la vérité de leurs illusions . Si cependant cette lec-
ture est inadéquate, parce qu'elle ne rend pas compte du
fait que les lois de baisse tendancielle du taux de profit
ou de répartition du profit sont manifestement des lois de
la structure et des lois nouvelles, il faudra rendre compte
de sa possibilité ; c'est-à-dire déterminer comment la pro-
blématique de l'articulation II est liée aux illusions « des
agents ordinaires de la production eux-mêmes ».
Déterminer exactement le caractère nouveau des lois
du livre III, l'objet dont elles sont les lois, est le second
problème, qu'il faut résoudre p o u r mettre en évidence le
principe d'organisation du livre III. Certes, l'Introduction
de 1857 peut nous donner une idée de cet objet nouveau :
en passant des livres I et II au livre III, on passe de l'étude
des éléments d'une structure complexe, en tant qu'ils se
déterminent réciproquement, aux lois de la structure elle-
même, comme système complet des déterminations. P a r
conséquent, alors que la théorie dans les livres I et II pou-
vait se limiter à énoncer les lois d'une « fraction de capital
social promue à l'autonomie », elle doit maintenant établir
les lois du capital social considéré comme un tout. Le
livre III établira des lois nouvelles puisque tout le monde
sait que le tout est autre chose et plus que la somme de
ses parties : ce savoir est devenu, depuis Durkheim, la
Gestalt-théorie, le mode sur lequel toute science de l'homme
préjuge de son objet. Cela ne signifie pas que l'anticipa-
tion de l'Introduction de 1857 soit nécessairement un pré-

23. Sur t o u s ces p o i n t s , je r e n v o i e à la dernière partie de


l'exposé de J. Rancière.
608 Roger Establet

jugé, cela signifie simplement que, pour définir l'objet


nouveau du livre III et son rapport avec l'objet du livre I,
les termes en sont beaucoup trop vagues. Il s'agit du Tout,
certes, mais de quelle sorte de Tout ? On risquerait fort,
en n'élucidant pas la question de la spécificité de ce Tout,
de retomber dans l'erreur du micro-économique et du
macro-économique qui rendrait inintelligible une des lois
fondamentales établies par le livre III, la loi de baisse ten-
dancielle du taux de profit, qui implique d'abord un rapport
de l'ensemble à la partie qui est de l'ordre de la somme.
Soit en effet CS le capital social dont V / C est la compo-
sition organique ; soit F c , , F c , F c , ...Fc ses fractions
2 3 n

promues à l'autonomie d o n t V J / C J , v / c , v / c , . . . v / c
2 2 3 3 n n

sont les compositions organiques respectives. Il est clair,


puisque

CS = F c , + F c 2 + Fc 3 + ...Fc n

V _ v t + v + ...v
2 n

C CL + c + ...c
2 n

P a r conséquent, si l'on peut énoncer pour chacune des


fractions du capital social une loi tendancielle concernant
les rapport V i / C j . . . v / c , elle sera vraie du même coup,
n n

par simple addition du capital social dans son ensemble.


Or, c'est là un des éléments de l'élaboration de la loi du
taux de profit. C o m m e on le voit, le lien entre les livres
I et II et le livre III n'est fondé ni sur l'homologie de la
partie et du tout (les lois du livre III sont nouvelles), ni
sur le saut qualitatif sans autre détermination des compo-
santes à la « totalité organique ».
Rendre compte de l'articulation II, c'est donc s'efforcer
de rendre un compte marxiste d'un rapport qui peut s'énon-
cer, en première analyse, et d'une manière certainement
inadéquate, comme le rapport de l'en-soi et du pour-soi et
comme le rapport des éléments à la totalité. D'ores et
déjà, ces considérations, jointes aux problèmes rencontrés
à propos du livre II, suffisent à autoriser un déplacement
de la coupure de l'articulation, par rapport à l'organisa-
tion du Capital en livres. Le lien exact où, sans que nous
sachions encore pourquoi, l'étude change d'objet, en pas-
sant des lois des « fractions promues à l'autonomie » à
ce qu'on peut énoncer provisoirement comme étude des
lois de « l'entrelacement » des capitaux ou du capital
Présentation du plan du « Capital » 609

social considéré comme un tout, n'est pas le début du


livre III, mais la III' section du livre II :

« ...Dans la première comme dans la deuxième


section [du livre II : ajoutons comme dans le livre I],
il ne s'agissait toujours que d'un capital individuel,
du mouvement d'une fraction du capital p r o m u e à
l'autonomie.
« Cependant, les cycles des capitaux individuels
s'entrelacent, se supposent et se conditionnent les
uns les autres, et c'est précisément cet enchevêtre-
ment qui constitue le mouvement de l'ensemble du
capital social. » (Introduction à la section III du
livre II, t. V, p. 9.)

D'où, dans le texte du livre III (t. V I , p. 47), la place


spéciale accordée à cette section (« dans la III* section sur-
tout ») et le soin mis par Marx à exposer le rapport qui
unit le livre III à « l'unité » établie dans cette section :
Marx déclare que l'objectif du livre III n'est pas de « se
répandre en généralités sur cette unité ». Quel autre objec-
tif pourrait-il avoir, sinon de continuer d'en produire le
concept, c'est-à-dire les lois ? N o u s proposerons donc
d'étudier l'articulation II, en lui donnant la coupure sui-
vante :
r e e
livre I, livre II, I et I I sections/livre II, I I P section,
livre III.

2) Méthode de solution
S'il existe un lien déterminable entre les deux éléments
répartis par l'articulation II, il doit être aisément repéra-
ble. Marx ne fait évidemment pas la théorie du « tout »,
de « l'entrelacement », du « capital considéré comme un
tout » pour le plaisir d'ajouter à ses études antérieures la
« dimension » de la totalité. La nécessité de nouvelles lois
ne peut se fonder que sur l'insuffisance des anciennes, non
point à épuiser le processus réel, mais à être complète-
ment des lois. Il doit donc exister dans les livres I et II
un champ théorique non élaboré mais exactement mesuré,
que le processus de pensée a besoin, à ce niveau, de neutra-
liser, pour construire les lois de son objet. Il doit p a r
conséquent exister dans les livres I et II ce minimum de
théorie, sous une forme par conséquent problématique et
610 Roger Establet

encore idéologique, de l'objet scientifique du livre III. Ce


minimum de théorie doit d'une part en tenir provisoire-
ment lieu, et d'autre part en prouver la nécessité théori-
que. C'est ce champ théorique non élaboré mais exacte-
ment mesuré que nous allons rechercher dans les livres
I et II.
III. - Le champ théorique non
élaboré mais exactement me-
suré des livres I et II et son
nom: «laconcurrence»

Le champ non élaboré des livres I et II, qui détermine,


à l'intérieur de ces livres, la nécessité de la III* section
du livre II et du livre III, porte un nom qui en donne
non la connaissance, mais en circonscrit la reconnaissance ;
un nom qui y désigne en creux le lien vide d'un nouveau
champ théorique : celui de concurrence. N o u s allons mon-
trer, sur deux textes, ce que ce concept permet de ne pas
penser et ce qu'il désigne comme étant à penser, au niveau
des livres I et II.
Voici ces deux textes :

Livre I, III* section, chapitre X :


« Il est vrai qu'à prendre les choses dans leur
ensemble, cela ne dépend pas non plus de la bonne
ou de la mauvaise volonté du capitaliste individuel.
La libre concurrence impose aux capitalistes les lois
immanentes de la production capitaliste comme lois
coercitives externes. » (Ed. sociales, t. I, p. 265.)
Livre I, VII* section, chapitre X X I V :
« Le développement de la production capitaliste
nécessite un agrandissement continu du capital placé
dans une entreprise, et la libre concurrence impose
les lois immanentes de la production capitaliste
comme lois coercitives externes à chaque capitaliste
individuel. Elle ne lui permet pas de conserver son
capital sans l'accroître, et il ne peut continuer de
l'accroître à moins d'une accumulation progressive. »
(Ed. sociales, t. III, p. 32.)

Situons rapidement ces textes : le premier termine l'exa-


men, sous forme de langage prêté au capitaliste, des rap-
ports entre la journée de travail et le profit ; le second
612 Roger Establet

est situé entre l'exposé général des principes de la repro-


duction (transformation de la plus-value en capital) et
l'étude de ses formes.
Ces deux textes énoncent d'abord une illusion, qui
concerne l'objet même dont Marx, au niveau des livres
I et II, fait la théorie. L'objet de Marx est ici la construc-
tion des « lois » de « la production capitaliste » ; la forme
scientifique de cette construction permet à Marx d'écrire
« lois immanentes de la production capitaliste », où
« immanentes » signifie « qui ont bien l'objet qu'elles se
donnent » ou encore « qui sont les lois structurales de
l'objet lui-même, et non pas « des lois empiriques de ce
m ê m e objet ni des lois rapportées artificiellement d'un autre
objet à celui-là ». Si l'on considère particulièrement, dans
la structure, la position du capitaliste individuel, « les lois
immanentes » définissent l'essence de sa pratique : ce sont
« les lois immanentes » qui permettent de définir, à l'inté-
rieur d'un procès de travail, une pratique individuelle
comme pratique capitaliste. Or, du point de vue du capi-
taliste individuel, les lois immanentes apparaissent comme
lois coercitives externes, sous la forme de lois de la concur-
rence. Le capitaliste, en invoquant la concurrence par le
lien des mêmes lois que Marx, mais en leur donnant la
forme de la nécessité externe, ne peut pas en reconnaître
la vraie signification. La concurrence est donc d'abord
Yénoncé d'une illusion, c'est-à-dire de la forme trompeuse
que prend la structure pour qui y occupe une position
déterminée. Tout discours sur la concurrence est donc par-
faitement idéologique.
Cela dit, il est impossible — logiquement — de restrein-
dre la portée des deux textes cités et leur fonction théori-
que p o u r n'y voir que la différence entre la forme scienti-
fique et la forme idéologique des mêmes lois. En un sens,
le rapport entre le discours scientifique de Marx dans les
livres I et II et les discours idéologiques tenus sur la
concurrence est bien un rapport de réfutation : la théorie
des « lois immanentes » est le « verum index sui et falsi »
du discours idéologique sur les mêmes lois prises comme
« lois coercitives externes ». Lorsque le capitaliste pré-
sente les limites de la journée de travail comme entière-
ment déterminées par la concurrence, il est à côté de la
question, et la fixation scientifique de ces limites, à partir
des rapports entre le temps de travail producteur de valeur
et le temps de travail producteur de la valur de la force de
Présentation du plan du « Capital » 613

travail, est la démonstration de ce décalage. Lorsque le


capitaliste présente la modification tendancielle de la com-
position organique du capital comme résultat de l'absti-
nence que lui impose la concurrence, il est entièrement à
côté de la question, et la production scientifique de la
reproduction des conditions du procès de travail capita-
liste est la démonstration de ce décalage. Mais, en un
autre sens, le discours théorique de Marx utilise le dis-
cours idéologique sur la concurrence comme une des condi-
tions de possibilités théoriques provisoires de l'établissement
des lois immanentes elles-mêmes. En effet. « les lois coerci-
tives externes » ne sont pas seulement l'autre nom, le nom
idéologique, des « lois immanentes » produites dans les
livres I et II ; elles sont aussi le nom par provision d'un
certain ensemble de lois nécessaires à l'élaboration des lois
immanentes des livres I et II, et qui ne peuvent pourtant
pas recevoir dans les livres I et II d'autre qualification que
celle qu'elles ont dans le discours idéologique. En effet, si,
dans le texte concernant la journée de travail, « la concur-
rence » n'explique pas le rapport entre force de travail et
travail, elle explique cependant (ou tient le lieu provisoire
d'une explication) des variations de ce rapport à l'intérieur
des limites fixées par « les lois immanentes ». Plus impor-
tante encore est la place théorique remplie par le concept
idéologique de concurrence dans l'élaboration des lois
immanentes de la reproduction (deuxième texte cité). En
effet, si la construction des lois concernant l'accumulation
capitaliste, pour ce qui est de la structure de ces lois et de
leur place dans la structure produite par les livres I et II,
n'a rien à voir avec la concurrence, il reste que l'explication
du fait que la reproduction élargie et non la reproduction
simple soit la forme spécifique de la reproduction capita-
liste ne reçoit pas au niveau du livre I d'autre statut théo-
rique que celui qui est fixé par le texte sur la concurrence.

« Le développement de la production capita-


liste nécessite un agrandissement continu du capital
placé dans une entreprise, et la libre concurrence
impose des lois immanentes de la production capi-
taliste comme lois coercitives externes à chaque
capitaliste individuel. Elle ne lui permet pas de
conserver son capital sans l'accroître, et il ne peut
continuer de l'accroître à moins d'une accumulation
progressive. »
614 Roger Establet

Il est clair que ce texte mesure, sous le nom de libre


concurrence, non pas seulement l'autre nom des lois de
reproduction d'une « fraction de capital social promue à
l'autonomie », mais en même temps un ensemble de déter-
minations effectives dont le compte doit être tenu avant
d'être réglé, précisément pour réunir les conditions de
l'étude d'une « fraction de capital social promue à l'auto-
nomie ». Ce compte ne peut être tenu provisoirement que
dans les termes inadéquats de l'idéologie.
Nous sommes maintenant en mesure de définir la fonc-
tion théorique exacte remplie par le concept de concurrence
dans les livres I et II. Cette fonction est rigoureusement
identique à celle qui appartient à l'ensemble idéologique
« société bourgeoise, accumulation, richesse, marchandise »
dans les deux premières sections du Capital. De même que
l'ensemble < société bourgeoise, accumulation, richesse,
marchandise » constitue l'ensemble des énoncés qu'il est
nécessaire de transformer en problème pour donner au
Capital son objet sous sa première forme scientifique, de
même le concept idéologique de « concurrence » est
l'énoncé idéologique d'un ensemble de déterminations
effectives qu'il faut transformer en problème pour donner
au Capital son objet théorique sous une forme complète.
Ce n'est pas tout. La critique que le concept de concurrence
subit au cours des livres I et II, par la confrontation des
« lois immanentes » et des « lois coercitives externes »,
est exactement de même type que la critique subie dans
les deux premières sections du livre I par le concept idéo-
logique de marchandise. Cette critique est une analyse ;
Marx se met en mesure, en élaborant les lois d'une « frac-
tion de capital social promue à l'autonomie », de distinguer
dans l'ensemble des déterminations effectives désignées sous
le nom de concurrence : d'une part, celles qui n'ont nul-
lement besoin d'être repérées sous ce concept et qui consti-
tuent l'ensemble des lois des livres I et II ; d'autre part,
celles qui ont encore besoin de ce concept pour être mesu-
rées sans être connues grâce à lui. Ainsi le concept syncré-
tique de concurrence reçoit dans les livres I et II une
réduction décisive, comparable à celle que Marx fait
subir à la notion de marchandise dans les sections I et II.
Plus exactement, le c h a m p théorique vide, dont le concept
de concurrence économise provisoirement la théorie, y
reçoit ses limitations rigoureuses.
Etudions donc les limites que la production des lois
Présentation du plan du « Capital » 615

immanentes de la structure du procès de travail capitaliste


impose à ce champ théorique vide :
1) La concurrence ne désigne pas l'ensemble des concepts
nécessaires à construire cette structure ;
2) La concurrence ne désigne ni le rapport entre circu-
lation et production, ni, à l'intérieur de ce rapport, la pré-
tendue dominante des lois de la circulation, comme « lois
du marché », ni même, en renversant ce rapport de domi-
nation, l'efficace relatif des lois de la circulation sur les lois
de la production.
Ainsi, le concept de concurrence, si on veut le tenir
pour l'indice encore idéologique d'un c h a m p théorique
effectif, doit recevoir un nouveau lieu de formulation par
rapport à celui qui sert ordinairement à le construire (la
circulation, les lois du marché), et par conséquent aban-
donner la fonction d'explication globale que, du sein de ce
lieu, il reçoit dans le discours idéologique ordinaire. De ce
fait, on peut donner à ce champ théorique vide un nou-
veau lieu, à partir de l'ensemble de déterminations effec-
tives dont il permet provisoirement de mesurer l'efficace.
Et voici ce lieu nouveau qui va permettre de transformer
le concept idéologique de concurrence en un objet théo-
rique nouveau : ce que désigne le m o t de concurrence
est très exactement l'ensemble des lois régissant la coexis-
tence des procès de production capitalistes. N o u p s sommes
donc en mesure de donner la définition des deux éléments
théoriques que répartit l'articulation II : d'une part, théorie
du mode de production capitaliste c o m m e procès de tra-
vail spécifique ; d'autre part, théorie du mode de produc-
tion capitaliste comme lois de coexistence des procès de
travail immédiats. Ces formulations posent des problèmes
que nous allons résoudre dans un instant.
N o u s pouvons, dès maintenant, résoudre quelques-uns
des problèmes qui restaient jusqu'ici non résolus.
1) Marx, dans le texte du livre III où il s'efforce de
justifier cette articulation, donnait à penser que le passage
des livres I et II au livre III était lié à un passage aux
théories de « l'illusion » des agents de production eux-
mêmes. Dans la mesure où le livre III est l'élaboration
scientifique d'un champ qui ne peut d'abord être mesuré
que par le concept idéologique de concurrence, le livre III
n'aura pas pour objectif de faire la théorie de l'illusion en
général, c'est-à-dire de nous faire passer de l'en-soi au
616 Roger Establet

pour-soi de la structure ; mais il est clair qu'un de ces


objectifs sera de liquider définitivement une illusion bien
définie, « illusion de la concurrence », c'est-à-dire d'expli-
quer complètement la différence entre le concept idéolo-
gique du champ dont le livre II, I I P section, et le livre III
font la théorie, et le concept scientifique de l'objet auquel
ce champ correspond.
2) Si nous ne sommes pas encore en mesure d'expliquer
la complémentarité des deux éléments théoriques répartis
par l'articulation II, nous en avons démontré la nécessité
de son existence, ce que l'on ne pourrait faire sur la base
des distinctions entre micro-économique et macro-écono-
mique, entre abstrait et réel ou entre partiel et global.
e
IV. - Définition de l'objet de la 2
partie de l'articulation II. - Rap-
port de cet objet avec ses
anticipations

Marx, dans l'Introduction de 1857, avait laissé entrevoir


que la théorie d'un mode de production doit s'achever par
l'étude du système complet de détermination. En introdui-
sant, pour expliquer l'articulation II, la distinction entre
théorie du mode de production capitaliste et théorie des
rapports de coexistence des procès de travail immédiat,
il peut paraître que nous renoncions à retrouver d a n s
Le Capital la réalisation des ambitions de l'Introduction
de 1857. Il n'en est rien : si ces ambitions ne se lisent pas
directement dans leur réalisation, c'est parce qu'elles se
sont spécifiées et parce qu'elles ont pris une forme propre-
ment marxiste.
Définissons mieux ce nouvel objet dont la I I P section
du livre II et le livre III entreprennent l'étude. Pour Marx,
toute formation sociale est définie par son mode de pro-
duction, c'est-à-dire par la structure du procès de travail
dominant (dans le cas du mode de production capitaliste,
c'est l'objet des livres I et II), et par la structure des rap-
ports caractéristiques entre les procès de travail (dans le
cas du mode de production capitaliste, c'est l'objet de la
I I P section du II et du livre III). Pour désigner d'une
façon générale la structure des rapports caractéristiques
entre les procès de travail, M a r x utilise le concept de
« division sociale du travail » (en secteurs et en branches
de production). Afin d'éviter toute ambiguïté, nous lui
préférerons le terme de « division du travail social », en
réservant le concept de « division sociale du travail » à
la fonction de synonyme de « rapports sociaux de pro-
duction » et le concept de « division technique du travail »
à l'organisation des forces productives dans tout procès de
travail coopératif. La première originalité de Marx consiste
à produire les concepts de « division du travail social »
618 Roger Establet

ou c division de la production sociale » à partir du concept


de « procès de travail ». Il ne l'accepte, par conséquent,
pas comme un fait empirique, justiciable d'une explication
anthropologique fondée sur le besoin d'échange, ou orga-
niciste fondée sur la différenciation croissante des sociétés.
Par là, nous pouvons rejoindre Y Introduction de 1857.
Ce qui détermine la structure complète de la pratique
économique, c'est l'ensemble des lois régissant le mode de
production, c'est-à-dire non seulement les lois structurales
du procès de travail spécifique, mais encore les lois struc-
turales des rapports spécifiques entre les procès de travail.
C'est donc un seul et m ê m e objet que l'étude de la structure
de la pratique économique dans son ensemble, et l'étude des
lois régissant le mode de production en son sens complet.
Mais cette liaison entre l'objet du livre III et son anti-
cipation dans YIntroduction de 1857 ne peut apparaître
distinctement que dans une étude des sous-articulations des
livres II, III* section, et livre III.
V. - Étude des sous-articulations de la
e
2 partie de l'articulation II

On peut déceler, dans la deuxième partie de l'articula-


tion II, deux sous-articulations essentielles de la manière
suivante :

Livre I, Livre II, 1 et 2/Livre II, 3


Articulation II

Sous-articulation 1 Livre II, 3 Livre III, 1, 2, 3/Livre III,


4, 5, 6, 7

Sous-articulation 2 Livre II, 3/Livre III, 1, 2, 3

La sous-articulation 1, en isolant la section III du livre II


et les sections I, II et III du livre III d'une part, des sec-
tions IV, V, VI, VII du livre III d'autre part, a pour fonc-
tion d'établir des lois complémentaires. Cet ensemble de lois
complémentaires définit la loi fondamentale du mode de
production capitaliste dans son ensemble, comme loi spéci-
fique de la division du travail social entre des procès de
travail de structure spécifique, et par conséquent la loi fon-
damentale de toute la pratique économique capitaliste
comme articulation à dominante d'éléments distincts (circu-
lation, distribution, consommation). Cette loi énoncée, dans
les sections que nous étudions, pour la première fois sous
sa forme scientifique, et qui constitue le non-pensé des
livres I et II, est la LOI DE LA VALEUR.
La complémentarité des deux éléments théoriques de la
sous-articulation 2 est donc claire. Elle risque simplement
d'être obscurcie par le fait qu'à partir de l'énoncé des lois
concernant le taux de profit, Marx est à m ê m e d'établir
la différence entre le prix de production et la valeur d'une
marchandise. Ce fait pourrait aveugler au point de situer
la troisième section du livre II et les trois premières sec-
tions du livre III dans un m ê m e ensemble : le premier
ensemble, constitué par les livres I et II, serait le domaine
où régnent plus-value et valeur, le second ensemble, le
livre III, serait celui où régnent profit et prix. On oublierait
620 Roger Establet

de la sorte que, dans les trois premières sections du livre III,


// s'agit exclusivement de la loi de la valeur, alors que dans
les livres I et II, abstraction faite de la III" section du
livre II, cette loi est simplement supposée sans être théori-
quement produite. La notion de prix de production n'est
que le résultat théorique de la loi de la valeur elle-même.
On pourrait en effet, pour dissiper toute confusion, énoncer
provisoirement la loi de la valeur comme la loi réglant le
rapport entre le travail socialement nécessaire et les prix
de production, et s'en tenir à ce qu'écrit Marx (t. VI,
p. 176) : « Lorsqu'on considère l'ensemble de toutes les
branches de production, la somme des prix de production
des marchandises produites est égale à la somme de leurs
valeurs. » La complémentarité entre les deux éléments de
la sous-articulation 2 est donc déterminée puisqu'il s'agit
bien de l'élaboration, en deux moments, de la même loi
(la loi de la valeur) d'un même objet (la division du travail
social spécifique du mode de production capitaliste).
Reste à penser le principe théorique de la distinction
des deux moments de cette détermination. A considérer les
résultats de la section III du livre II d'une part, et des
trois premières sections du livre III d'autre part, on peut
établir la distinction suivante : la loi de la valeur est
d'abord énoncée comme loi d'équilibre, puis comme loi
dynamique de la division du travail social capitaliste. Dans
la section III du livre II en effet, la loi de la valeur est
la forme spécifiquement capitaliste de la répartition pro-
portionnelle du travail entre les différentes branches de la
production, qui constitue, dans tout mode de production,
la condition d'existence de la production et de la repro-
duction sociales. L'apport théorique de la ///" section du
livre II peut en effet se résumer dans le rapport propor-
tionnel qui s'instaure par l'échange des marchandises entre
les secteurs I et II, dans lequel se divise essentiellement le
travail social. Mais l'énoncé de cette loi statique n'est pas
la loi de la valeur sous sa forme complète. En effet, ainsi
que Marx l'explique (t. VI, p. 269) :

« Dans le cadre de la production capitaliste, la


proportionnalité des secteurs de production particu-
liers apparaît comme naissant de leur disproportion-
nalité par un procès constant : l'interdépendance de
l'ensemble de la production s'impose aux agents de
la production comme une loi aveugle au lieu d'être
Présentation du plan du « Capital » 621

une loi que la raison associée des producteurs aurait


comprise, et partant dominée, ce qui leur aurait per-
mis de soumettre le procès de production à leur
contrôle collectif. »

Autrement dit, si la section III du livre II fixe bien


le niveau auquel s'établit la proportionnalité (statique de la
division du travail social), il ne détermine pas le mécanisme
d'ajustement constant (dynamique de la division du travail
social). C'est l'ensemble de la statique et de la dynamique
de la division du travail social capitaliste — statique et
dynamique étant, bien entendu, synchroniques — qui cons-
titue la loi de la valeur. C'est pourquoi le terme « loi de
e
la valeur » n'est pas introduit par Marx, dès la I I I section
du livre II, puisque la statique de la division du travail
social n'est qu'un moment théorique de l'élaboration de la
loi. Ainsi, au niveau des résultats théoriques, la fonction
théorique relative des deux éléments de la sous-articulation 2
(livre II, I I P section/livre III, sections I, II, III) est déter-
minée.
Cependant, ce n'est là qu'une première détermination de
la fonction relative des deux éléments, puisque ce que nous
cherchons à mettre à jour n'est pas la complémentarité
des résultats, mais le principe qui, en présidant à leur éla-
boration, détermine la sous-articulation 2. La problématique
de cette sous-articulation doit être pensée à partir du
concept formel de l'objet dont la section III du livre II
et les sections I, II, III du livre III font la théorie : à
24
savoir, une division du travail social spécifique . Le
concept de division du travail social n'est pas empirique-
ment déterminé comme le serait un discours général sur
la macro-économique. Il est scientifiquement déterminé à
partir du concept de mode de production comme procès de
travail spécifique. Voici de quelle manière : si la production
sociale est répartie en des branches indépendantes de la
production, il doit exister entre les branches indépendantes
un rapport de proportionnalité, tel que chaque procès indé-
pendant de travail puisse trouver ; d a n s le résultat de la
production des autres, les conditions de sa reproduction. Il
en résulte que les termes entre lesquels doit s'établir le

24. Au s e n s où n o u s a v o n s défini, il y a un i n s t a n t , ce t e r m e
en modifiant la f o r m u l e de Marx « d i v i s i o n s o c i a l e du t r a v a i l ».
622 Roger Establet

rapport de proportionnalité sont déterminés, pour chaque


mode de production, par la structure spécifique de son
procès de travail. Or le procès de travail capitaliste est
un double procès : procès de production de valeur d'usage
possédant des conditions matérielles spécifiques, procès de
mise en valeur du capital. C'est dans cette distinction fon-
damentale que réside le principe de la sous-articulation 2,
selon le tableau suivant :

Sous-articulation 2

Livre III,
Livre II, section III
sections I, II, III
Loi régissant la proportionnalité
Objet
de la division du travail social capitaliste
entre des procès entre des procès
Principe de production de valeur de mise en valeur
d'usage du capital

Résultat Statique de la Dynamique de


proportionnalité la proportionnalité

Résultat LOI de la VALEUR


général

Pour démontrer que c'est bien la structure du procès


de travail qui détermine l'étude de la division du travail
social, nous nous contenterons de l'établir sur la section III
du livre II. C o m m e on le sait, la division étudiée dans
cette section est celle qui répartit toute la production
sociale en deux secteurs — secteur de production des
moyens de production d'une part, et secteur de production
des moyens de consommation d'autre part. Le concept de
la division est donc fondé sur la distinction spécifique du
procès de travail capitaliste en conditions du procès d'une
part (objet + moyen) et force de travail d'autre part. Pour
étendre cette démonstration à la deuxième partie de la
sous-articulation 2, nous nous contenterons de citer ce
texte de M a r x (t. VI, p. 191) :

« Toute la difficulté... provient de ce que les mar-


chandises ne sont pas échangées simplement en tant
Présentation du plan du « Capital » 623

que telles, mais en tant que produits de capitaux


qui prétendent participer à la masse totale de plus-
value proportionnellement à leur grandeur et, à
grandeur égale, réclament une participation égale.
Le prix global des marchandises produites en un laps
de temps donné est destiné à satisfaire cette préten-
tion. »

Autrement dit, la statique comme la dynamique de la


division du travail social spécifique sont déterminées à par-
tir des concepts qui permettent de penser le procès de
travail.
La problématique, qui permet de répartir en deux
moments théoriques distincts la production de la loi déter-
minante de la pratique économique capitaliste, étant définie
comme production des lois de division du travail social
sur la base des lois du procès de travail — il convient
de déterminer maintenant les principes de la sous-articu-
lation 1.

ÉTUDE DE LA SOUS-ARTICULATION 1

Rappelons que la sous-articulation 1 est celle qui divise


la deuxième partie de l'articulation III en deux éléments
théoriques distincts : l'ensemble de la troisième section
du livre II et des trois premières sections du livre III,
d'une part, et l'ensemble des dernières sections du livre III,
d'autre part. Rappelons, en second lieu, que la probléma-
tique de cette articulation, sous sa forme générale, est
claire : établissement des lois déterminantes, puis établis-
sement des lois déterminées du m ê m e objet : la pratique
économique capitaliste, comme système articulé où la domi-
nante est occupée par la loi de division du travail social.
Cependant, lorsqu'on quitte le terrain de la généralité,
pour essayer de définir avec rigueur, comme nous avons
tenté de le faire tout au long de ce travail, quel type de
complémentarité unit les deux éléments théoriques de la
sous-articulation 1, on se heurte à de graves difficultés.
Chaque fois, en effet, que nous avons défini une complé-
mentarité entre deux éléments théoriques, nous nous som-
mes efforcés de montrer que chacun des deux éléments
constituait un moment dans la production des lois DU MÊME
OBJET. Or, si nous avons démontré que l'objet de la sec-
624 Roger Establet

tion III du livre II et des sections I, II et III du livre IV


est bien la division du travail social capitaliste, il semble
que les sections IV à VIII du livre III n'ont plus le même
objet. Certes, il est parfaitement évident que les lois de
partage du profit et la théorie des revenus dépendent des
lois de la division du travail social. Mais elles semblent
porter sur un autre domaine, dont l'unité est d'autant plus
difficile à apercevoir que le livre III est inachevé. Sans
doute, si l'on veut donner un modèle concret des lois
établies dans ces dernières sections, il constituera une appli-
cation à un domaine réel, qui est le même que celui des
lois des premières sections du livre III : la comptabilité
nationale. Mais on ne peut rien conclure sur la nature
d'un objet théorique à partir de son domaine d'application.
Or, si nous ne parvenions pas à donner une solution à ce
problème, cela remettrait en cause toute l'interprétation
du plan du Capital que nous venons de proposer. Car, de
deux choses l'une :
— ou bien l'ensemble théorique constitué par la troi-
sième section du livre II et le livre III est un champ
théorique articulé répartissant, en déterminantes et déter-
minées, les lois qu'il produit du m ê m e objet ;
— ou bien il faut déterminer, après la troisième section
du livre III, une nouvelle coupure définissant une nouvelle
articulation majeure du Capital. Mais nous ne pouvons
définir le nouvel objet dont la théorie commencerait avec
la section IV, et de toute manière, l'inachèvement du
livre III rendrait l'entreprise de définition de ce nouvel
objet extrêmement hasardeuse.
Il est donc nécessaire de démontrer la validité du premier
terme de cette alternative. Nous adopterons la démarche
suivante :
— en premier lieu, nous essaierons de déterminer dans
quelle mesure la loi fondamentale énoncée dans la sec-
tion III du livre II et les sections I, II et III du livre I
est une loi incomplète ;
— en second lieu, nous rechercherons comment les lois
établies dans les sections suivantes ont pour objectif théo-
rique de la compléter ;
— enfin, nous tenterons de définir rigoureusement l'objet
dont la loi de la valeur et les lois qui la complètent sont
les lois.
a) Il est très facile de repérer ce qui, des mécanismes
de coexistence des procès de production, n'est pas univo-
Présentation du plan du « Capital » 625

quement déterminé p a r la loi fondamentale de la valeur.


Comme statique du système de division du travail social,
la loi de la valeur permet d'établir que l'échange des équi-
valents, par l'intermédiaire du marché, est le processus
spécifiquement capitaliste de la répartition proportionnelle
du travail social. C o m m e dynamique du même système,
elle détermine univoquement la catégorie fondamentale
permettant de faire la théorie du marché, à savoir le prix
de production, au terme d'une série de rapports intermé-
diaires (concurrence des capitaux, établissement d'un taux
de profit moyen) qui permet d'énoncer que la somme des
prix de production (coût de production + profit moyen)
est égale à la somme des valeurs. Cependant, les lois du
marché ne se réduisent pas à cette détermination univoque
par la loi de la valeur. Car, dans les limites fixées par cette
loi, le niveau auquel en moyenne s'effectue l'échange
{valeur de marche) et les écarts de l'échange d'une mar-
chandise (prix de marché) par rapport à ce niveau sont
soumis à des fluctuations que l'économie politique classique
définit comme rapport de l'offre et de la demande (concur-
rence au sens strict). Or, puisqu'il existe toujours un équi-
libre entre l'offre et la demande, rendre compte des fluc-
tuations des prix et valeurs de marché, à l'intérieur des
limites fixées par la loi de la valeur, revient à déterminer
les lois qui définissent le niveau de cet équilibre. M a r x
l'exprime très clairement (t. VI, p. 209) :

« L'offre et la demande supposent la transformation


de la valeur en valeur de marché, et dans la mesure
où elles jouent sur la base capitaliste, à savoir q u e
les marchandises sont des produits du capital, elles
supposent des procès de production capitalistes autre-
ment complexes que les simples achat et vente de
marchandises. D a n s ces procès, il ne s'agit pas de la
conversion formelle de la valeur des marchandises
en prix, c'est-à-dire d'un simple changement de
forme ; il s'agit bien plutôt de certains écarts quanti-
tatifs des prix de marché, par rapport aux valeurs
de marché, et aussi aux prix de production. D a n s
l'achat et la vente simples, il suffit d'affronter des
producteurs de marchandises en tant que tels. Lors-
qu'on pousse l'analyse plus avant, on constate que
l'offre et la demande supposent l'existence des diffé-
rentes classes et subidivisions de classes qui répartis-
626 Roger Establet

sent entre elles le revenu total de la société et le


consomment comme tel, et qui engendrent donc la
demande que le revenu autorise. Par ailleurs, cette
offre et cette demande nécessitent l'intelligence de
toute la structure du procès de production capitaliste
si l'on veut comprendre comment elles naissent au
sein même des producteurs. »

Ce texte est, pour notre propos, fondamental, puisqu'il


énonce sous forme d'un problème posé à partir de la loi
de la valeur, et grâce à elle, le plan des dernières sections
du livre III (celles qui sont écrites et celles qui ne l'ont
pas été).
b) Le terme est la production du concept de classes
sociales en tant que sujets de la consommation sociale. La
production de ce concept est interrompue par l'inachève-
ment du livre III, et il est clair que si l'étude commencée
dans la section V I I du livre III était achevée comme
théorie des lois de la consommation sociale spécifique, le
livre III le serait aussi. Pour que le concept de classe
soit produit, il faut que le concept des subdivisions de
classe soit produit en même temps. P a r conséquent, la déter-
mination à partir des rapports de production est insuffi-
sante ; il faut déterminer le concept à partir des rapports
de distribution dans la mesure où ils s'articulent sur les
rapports de production. Tel est l'objectif théorique des sec-
tions IV à VI. On peut simplement s'étonner du fait que
la production indirecte (par l'intermédiaire des rapports
de distribution) du concept de classe capitaliste à partir des
rapports de production ne vaille pas pour la classe ouvrière,
et que par conséquent on puisse produire le concept de
classe ouvrière en tant que sujet de la consommation
directement à partir des rapports de production. C'est là
un point problématique, car si le salaire, comme catégorie
de la production, détermine le salaire comme catégorie
de la distribution, les deux catégories ne se recouvrent cer-
tainement pas : pour remplir l'objectif théorique fixé par
le texte cité (t. VI, p. 209), Marx aurait dû rendre compte
de la différence entre la classe ouvrière telle qu'elle est
définie par la participation au revenu social sous la caté-
gorie du salaire, et qui, comme telle, englobe tous les tra-
vailleurs productifs et non productifs nécessaires à tout
procès de travail, et la classe ouvrière telle qu'elle est déter-
minée par le salaire comme catégorie de la production
Présentation du plan du « Capital » 627

dans le rapport bipolaire « salaire/plus-value » ou « tra-


vail salarié/capitaliste », et qui, comme telle, n'englobe
que les travailleurs productifs. Or il est évident qu'une
théorie de la consommation sociale suppose le concept
complet de la classe ouvrière, définie par des rapports de
distribution, qui sont eux-mêmes déterminés p a r les rap-
ports de production. Sur ce point, l'inachèvement du Capi-
tal nous met en face d'une lacune.
c) N o u s sommes maintenant en mesure de définir le
principe théorique de la sous-articulation 1 en précisant
l'objet commun de la section III du livre II et du livre III,
et en définissant le principe de répartition en deux éléments
de la production des lois de cet objet.
L'objet commun à la section III du livre II et à tout le
livre III est bien, c o m m e le titre du livre III l'indique,
« le procès d'ensemble de la production capitaliste ». Cette
formulation peut être spécifiée : faire la théorie complète
du « procès d'ensemble de la production capitaliste », c'est
faire la théorie de la répartition du travail social entre
les différents secteurs et branches de la production. Cette
répartition possède une structure complexe à dominante.
Mais il est très important de souligner que cette structure
complexe à dominante, dont le concept est produit par
Marx dans Le Capital, ne peut plus être pensée selon
l'anticipation qu'en donnait l'Introduction de 1857. En
effet, ce n'est pas selon les moments de la totalité présen-
tée dans l'Introduction de 1857 que la production des lois
du procès d'ensemble de la production capitaliste est arti-
culée. On ne passe pas de l'étude du m o m e n t dominant
(la production d o n t la loi serait la loi de la valeur) à l'étude
des moments subordonnés, qui seraient d'abord considérés
pour eux-mêmes, puis dans leur unité avec le moment
déterminant. La distribution et la consommation ne sont
pas étudiéees ici, parce qu'il faut bien passer par l'étude
de ces catégories traditionnelles de l'économie politique.
La distribution et la consommation ne sont étudiées que
dans la mesure où elles permettent de déterminer la loi de
répartition du travail social entre les différents secteurs et
branches de la production. En effet, la loi fondamentale
de cette répartition, qui est essentiellement déterminée par
la structure spécifique du procès de travail d e s secteurs et
branches entre lesquels elle s'effectue — la loi de la
valeur — , n'en détermine univoquement la structure qu'à
l'intérieur de certaines limites ; l'étude des fluctuations à
628 Roger Establet

l'intérieur de ces limites, qui nécessite l'étude de la


distribution et de la consommation, n'est donc qu'une
détermination complémentaire et subordonnée de la loi
de répartition. La sous-articulation I n'est pas fondée sur
le concept de mode de production en général, avec ses
« moments » que l'on pourrait retrouver partout sous le
même nom, et qu'il faudrait exposer dans le même ordre
quel que soit le mode de production étudié. Elle est fondée
sur la structure spécifique de la répartition du travail social
dans le mode de production capitaliste : la première partie
de la sous-articulation 1 est consacrée à la dominante de
la structure, ou loi de la valeur ; la deuxième partie est
consacrée à un ensemble subordonné dont Marx situe
exactement la place, amorce la production théorique, mais
auquel il serait hasardeux de donner un nom, puisque
l'élaboration théorique en est incomplète.
VI. -Définition de l'articulation II

L'articulation II répartit donc l'étude du mode de pro-


duction capitaliste en la théorie du procès de travail spé-
cifique et en la théorie de la répartition spécifique du
travail social. Les deux éléments sont bien complémen-
taires dans la mesure où la répartition du travail social
ne peut être définie qu'à partir du procès de travail social
spécifique, et dans la mesure où, pour faire la théorie du
procès de travail spécifique, il faut faire tenir à un concept
idéologique (la concurrence) le lieu de la théorie de la
répartition non encore élaborée. Il va de soi que complé-
mentarité ne signifie pas équivoque ou, ce qui revient au
même, réciprocité complète des déterminations. Si la baisse
tendancielle du taux de profit explique rétrospectivement
le fait, d'abord expliqué par la « concurrence », que la
reproduction élargie soit la loi structurale temporelle, elle
n'en détermine nullement le concept. En revanche, la loi
de la valeur, comme statique et dynamique de la propor-
tionnalité de répartition du travail social, ne serait abso-
lument pas formulable, sans les lois structurales du procès
de production. Il existe donc bien entre les deux éléments
théoriques de l'articulation II un rapport de détermination
univoque dont le fondement est exactement celui-ci : dans
la théorie de tout mode de production, l'élément théorique-
ment déterminant est le concept de la structure du procès
de production, non point parce que dans la structure du
procès d'ensemble, ainsi que le laisse entendre Ylntroduc-
tion de 1857, le domaine de la production est toujours
le domaine déterminant, mais bien parce que le concept
de la structure du procès d'ensemble ne peut être pro-
duit qu'à partir du concept de la structure du procès de
production. C'est pour cela, également, que le déplace-
ment du problème qui, dans les sections I et II, donne
au Capital son premier objet sous sa première forme scien-
tifique détermine en dernière instance l'articulation II,
dont nous venons de rendre compte, bien qu'il n'en for-
mule ni explicitement ni implicitement le principe. Si ce
630 Roger Establet

commencement est décisif, sans être une prédétermination


originaire, c'est à cause de la place théoriquement détermi-
nante, dans l'élaboration de la théorie de tout mode de
production, du concept de la structure du procès de pro-
duction spécifique.
VIL - Conclusion

Ce travail ne se proposait pas d'autre objectif que de


mettre à jour les articulations du Capital et d'en détermi-
ner les principes. Le prolongement naturel de ce travail
de présentation consisterait à produire le concept de la
méthode qui a permis de donner au processus de pensée
la structure que nous avons définie. Nous nous contente-
rons d'avoir proposé, à cette tâche théorique majeure, que
nous n'avons pas l'intention d'entreprendre dans ces lignes
de conclusion, un problème mieux posé. Or, nous avons
constaté, en commentant les textes de M a r x consacrés à
la présentation du plan de son œuvre, que la difficulté pour
bien poser ce problème, pourtant élémentaire, provenait
en partie de ce que Marx a dit lui-même de sa méthode.
Nous sommes partis en effet d'un texte (t. VI, p. 47)
où Marx produit lui-même le concept de l'organisation du
Capital. Or, quelle que soit la signification attribuée à ce
texte, le concept de l'organisation du Capital qui en
découle n'est jamais conforme à son objet (l'ensemble des
articulations effectives du Capital). N o u s nous demande-
rons simplement, pour conclure, dans quelle mesure l'ina-
déquation du concept et de l'objet est inhérente à la pro-
blématique de ce texte, et non pas seulement à la probléma-
tique plaquée sur ce texte par des commentateurs pré-
venus.
Pour cela, il suffit de montrer que toutes les interpré-
tations du texte (passage de l'individuel au global, de
l'essence au phénomène, du micro-économique au macro-
économique) qui se révèlent contradictoires avec leur objet,
et contradictions entre elles, ne manifestent ces contradic-
tions qu'à la condition qu'on les confronte effectivement
avec le concept véritable de leur objet. En dehors de cette
condition, elles possèdent une cohérence véritable, qui est
de l'ordre de l'idéologie, et plus précisément de l'ordre de
l'idéologie hégélienne. Or cette cohérence idéologique est
aussi le principe unificateur du texte de Marx.
L'articulation majeure que nous avons lue — implicite-
ment — avec tous les commentateurs est fondée sur l'oppo-
sition « profondeur/surface ». En effet, on peut aisément
632 Roger Establet

fonder toutes les interprétations divergentes du plan du


Capital à partir de cette opposition.

Profondeur Surface
abstrait/réel essence phénomène
micro- macro- atome molécule
économique économique
conséquences logiques simple complexe

Pour retrouver la problématique hégélienne derrière la


métaphore de la « surface », il suffit de lire l'identité entre
la surface et « la conscience ordinaire des agents de la
production eux-mêmes », et de rétablir par conséquent ce
que désigne la métaphore absente de la profondeur : ce ne
peut être que l'être-non-conscient de la structure, la struc-
ture < en soi » : « D a n s le livre I, nous avons étudié les
divers aspects que présente le procès de production, en
soi... » Le passage hégélien de l'en-soi au pour-soi rend
parfaitement compte du fait de l'être-non-conscient de la
structure, la structure « en soi » : passage de l'abstrait au
concret, de l'individuel au global, de l'essence au phéno-
mène.
Le texte du livre III (t. VI, p. 47) est donc fondamenta-
lement équivoque dans la mesure où il est la formulation
encore hégélienne d'un objet non hégélien (l'organisation
du Capital) ; dans la mesure où seule la référence impli-
cite à Hegel peut rendre compte de la cohérence de formu-
lations de ce texte, et dans la mesure où rien ne permet
de rapprocher, m ê m e superficiellement, les principes de
l'ordre d'exposition hégélien de ceux qui régissent effecti-
vement l'ordre d'exposition de Marx.
N o u s avons en particulier montré qu'aucun des enchaî-
nements du Capital ne peut être conçu selon la méthode
dialectique qui a, chez Hegel, la fonction théorique de
permettre les transitions théoriques ou passages : aucune
des articulations ou sous-articulations du Capital ne peut
être comprise en termes d'Aufhebung, d'unité des contrai-
res, de détermination réciproque.
N o u s pouvons formuler, pour conclure, un problème :
quelle est donc la nouveauté de la méthode d'exposition
suivie par M a r x pour qu'il soit contraint de l'exposer en
Présentation du plan du « Capital » 633

un langage ancien qui la trahit ? Et pourquoi, pour mesu-


rer la différence spécifique de cette méthode, M a r x l'appelle
toujours dialectique, alors qu'aucune des connotations qui
font de ce concept, chez Hegel, un concept précis ne peut
expliquer vraiment l'ordre d'exposition marxiste ?