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INSTITUT PROTESTANT DE THÉOLOGIE Président : Denis SOUBEYRAN

FACULTÉ DE THÉOLOGIE DE PARIS Doyen : Raphaël PICON

FACULTÉ DE THÉOLOGIE DE MONTPELLIER Doyen : Michel BERTRAND

Mémoire de Master-Recherche 2

présenté par Jean-Louis PRUNIER

UNE PRÉSENCE PROTESTANTE FRANÇAISE EN KABYLIE (1885 1919)

LA MISSION MÉTHODISTE FRANÇAISE À IL MATEN

Jury :

- Jean-François ZORN (Directeur du mémoire) - Marc BOSS (Assesseur)

L’Institut n’entend ni approuver ni désapprouver les opinions du candidat

1

Jean-Paul Cook (1866 ( ?) – 1938) Évangéliste du 30 septembre 1904, p. 156. 2

Jean-Paul Cook (1866 ( ?) 1938) Évangéliste du 30 septembre 1904, p. 156.

2

TABLE DES MATIÈRES

Introduction

p. 6

I - Mission méthodiste

p.11

1- Principe missionnaire de l’Église méthodiste

p. 11

1-1 - Le méthodisme est-il d’essence missionnaire ?

p. 11

1-2 - D’abord s’entendre sur ce que la mission signifie pour les méthodistes

p. 11

1-3 - La vie et l’action de Thomas Coke

p.13

1-4 - La création de la Wesleyan Methodist Missionary Society (WMMS)

p.15

1-5 - Les débuts d’une mission méthodiste en France

p.17

2 - Abrégé de l’histoire du méthodisme français

p.23

2-1 - Vie institutionnelle

p.24

2-1-1- La mission méthodiste en France : 1819 1852

p.24

2-1-2 - L’Église méthodiste en France

p. 27

2-1-3 - Églises méthodistes de France

p. 28

2-2 - Vie interne

p.29

2-2-1 - Implantation géographique

p.29

2-2-2 - Organisation territoriale

p.37

2-2-3 - Les partis constitutifs du méthodisme français

p.39

2-3 - Les éléments du méthodisme français en rapport avec la mission d’Il Maten

 

p.41

2-3-1 - Les organes de communication

p.41

2-3-2 - Les rapports avec le Comité missionnaire de Londres

p.45

2-3-3 - Le désir de mission des méthodistes français

p.51

Conclusion

p.61

II - Mission en Kabylie

p.63

1- Le mythe kabyle

p.63

1-1- La Kabylie

p.63

1-1-1- Géographie

p.63

1-1-2- Éléments historiques

p.63

1-2- Les Kabyles

p.66

1-2-1- Les Kabyles avant 1830

p.67

1-2-2- Les conséquences du choc de la colonisation

p.68

1-3- Le mythe kabyle

p.69

1-3-1- Le regard du colon français sur l’indigène kabyle

p.71

1-3-2- Le cardinal Lavigerie

p.74

1-3-3- La reprise du mythe par les méthodistes français

p.75

2- Les diverses missions chrétiennes en Kabylie

p.76

2-1- Les premières tentatives missionnaires en Algérie avant 1870

p.77

2-2- Les autres tentatives après 1870

p.78

2-2-1- Les missions catholiques en Kabylie

p.78

2-2-2- Les missions protestantes étrangères en Kabylie

p.79

2-2-3- Les missions protestantes françaises en Kabylie

p.81

3- La rencontre de Bougie

p.85

III - La mission méthodiste en Kabylie

p.87

1- Genèse

p.87

1-1-

Les prémices

p.87

3

1-1-1-

La journée missionnaire de Congénies, le lundi de Pâques 1857

 

p.87

 

1-1-2- Le projet missionnaire de 1858 à 1876

p.92

1-2-

Les voyages d’exploration

p.94

1-3- Thomas Hocart à Bougie

p.104

Conclusion

p.111

2 Les premiers pas de la mission méthodiste française à Il Maten

p.112

2-1- Les premiers volontaires

p.112

2-1-1- Thomas Hocart

p.112

2-1-2- Alix Perrier

p.114

2-1-3- M me LeBrock

p.115

2-1-4- M. Berthault

p.116

2-1-5- Mezian

p.117

2-1-6- M elle Merrals

p.117

2-1-7- Un deuxième pasteur ? Jean-Paul Cook

p.118

2-2- Les débuts de l’action de la mission

p.120

2-2-1- Le catéchisme

p.120

2-2-2-L’école de semaine

p.120

2-2-3- L’école de couture

p.122

2-2-4- Les soins aux malades

p.122

2-2-5- Les cultes

p.122

2-2-6- Les tournées d’évangélisation dans les villages environnants

p.123

2-2-7- Les contacts avec les autres missionnaires évangéliques en Algérie

 

p.124

2-3- La vie quotidienne à la station missionnaire d’Il Maten

p.125

2-3-1- La mission subit de graves persécutions

p.126

2-3-2- Les premières famines, et l’initiative de l’aide par le travail

p.130

2-4- La vie du couple missionnaire

p.131

2-5- En France : l’Évangéliste et les Rapports missionnaires

p.132

2-6 Bilan provisoire

p.134

3 La mission méthodiste en Kabylie, seule mission protestante française en Algérie p.134

3-1 Le nouveau personnel missionnaire

p.135

3-1-1- Installation de Jean-Paul Cook

p.135

3-1-2- Emma Vulmont

p.136

3-1-3- Jean-Daniel Reboul

p.137

3-1-4- Départ de Thomas Hocart et arrivée de Francis de Saint-Vidal p.137

3-1-5- Mésentente entre Cook et Saint-Vidal (1899-1901)

p.142

3-1-6- M elle Verdier

p.145

3-1-7- M. Palpant, artisan-missionnaire

p.145

3-2 Les nouvelles orientations de la mission

p.147

3-2-1- Les premiers pas du nouveau missionnaire

p.147

3-2-2- L’impossible réouverture de l’école de semaine

p.147

3-2-3- Nouvelles persécutions

p.149

3-2-4- Impact de la mission méthodiste sur le protestantisme français

 

p.151

3-2-5- Les Kabylias

p.151

3-2-6- La loi de séparation des Églises et de l’État

p.153

3-3 Vie quotidienne à la mission

p.153

3-3-1- Généralités

p.153

3-3-2- Un voyage à bicyclette

p.156

4

3-3-3- La mission s’expose !

p.157

3-3-4- Les premières conversions

p.157

3-4 - La vie des pasteurs et de leurs familles

p.158

3-5 Les Rapports missionnaires

p.163

3-6 Bilan : le ministère de Thomas Hocart

p.165

4

Le ministère d’Émile Brès et l’Évangile du travail 4-1 Le personnel missionnaire de la mission d’Il Maten avant la Grande

p.168

Guerre

p.168

 

4-1-1- Jean-Paul Cook, une personnalité complexe

p.168

4-1-2-

Émile Brès, le visionnaire

p.172

4-1-3- Hélène de Jersey

p.177

4-1-4- Augusta Buticaz et Cécile Annen

p.177

4-2- La mission change de cap

p.179

4-2-1- Dernières inquiétudes

p.179

4-2-2- L’arrivée d’Émile Rolland et la fondation de la Mission Rolland

 

p.179

4-2-3- Oberlin, l’école industrielle : christianisme social ?

p.180

4-2-4- Ramadhan et Réveil

p.190

4-2-5- Nouveaux cultes

p.192

4-2-6- La conférence d’Edimbourg et les conférences indigènes des convertis kabyles

p.193

4-2-7- Le déficit financier

p.194

4-3- La vie quotidienne à Il Maten

p.195

4-4- Et la vie quotidienne des missionnaires ?

p.197

4-5- Relation de la mission avec la métropole

p.198

5

La Grande Guerre et la fin de la mission méthodiste française en Kabylie

p.199

5-1- Les premiers morts

p.200

5-2- Fonctionnement de la mission pendant la guerre

p.200

5-2-1- La mission d’Il Maten gérée par Émile Brès seul

p.200

5-2-2- Le développement du conflit qui oppose Brès et Cook

p.202

5-3- la fin de la mission méthodiste française à Il Maten

p.204

5-3-1- Le Synode de Bourdeaux et la SMEP

p.204

5-3-2- L’accord avec les métodistes épiscopaliens américains

p.207

5-4- Bilan

p.210

Conclusion générale

«

Jean-Paul Cook » (1886 ( ?) 1938),

p.214

Bibliographie

p.219

Table des Illustrations

Évangéliste du 30 septembre 1904, p. 156.

p. 2

Courbes statistiques des Membres et des Pasteurs

p. 40

«

Kabyle en voyage »

Évangéliste du 26 octobre 1894, p. 170.

p. 73

Carte des Kabylies. Émile Brès, L’Algérie, champ de mission, 1947, p. 14.

p.102

« Il Maten : Maison et école missionnaires », Évangéliste du 28 octobre 1892 p. 175.

p. 121

«

Le pique-nique » : Debout : Jean-Paul Cook, et à sa gauche : Thomas Hocart, Évangéliste du 5 novembre1897, p. 179.

P.135

5

INTRODUCTION

Ce mémoire a pour but d’étudier la mission méthodiste française en Kabylie, présente entre 1885 et 1919. Trois parties bien distinctes le composent, que le lecteur pourra lire, s’il le désire, séparément, bien qu’il soit nécessaire de lire les deux premières pour accéder facilement à la troisième, pour peu que l’on ne soit guère au fait de l’histoire de l’Église méthodiste française. La première partie traite des origines de la vocation missionnaire de John Wesley et des premiers méthodistes, avant de nous pencher sur ce que nous appellerons le “désir missionnaire” des méthodistes français. La deuxième partie portera sur la Kabylie, cette région montagneuse du nord de l’Algérie, et sur les différentes tentatives missionnaires chrétiennes, tant françaises qu’étrangères, qui se sont attachées à apporter l’Évangile aux populations kabyles musulmanes. Nous étudierons de plus près le “mythe kabyle”, qui décrit le regard porté par les colonisateurs sur l’habitant colonisé de la Kabylie au XIX e siècle. La troisième partie, la plus importante, bien sûr, s’attaque au coeur même de notre sujet d’étude : la mission méthodiste française en Kabylie. Nous verrons que pendant 34 ans, trois pasteurs méthodistes francophones se succèdent à la tête de cette mission, installée dans le village kabyle d’Il Maten, près d’El Kseur, sur les pentes de la vallée de la Soummam, toute proche du grand port de Bougie.

Thomas Hocart, un britannique issu des Îles Anglo-normandes, fonde la mission en 1885. Il jette les bases de l’organisation d’une station missionnaire classique, avec une école primaire, un catéchisme, une école de couture pour les femmes. Il fait de longues tournées d’évangélisation parmi les tribus voisines d’Il Maten. Très vite pourtant Hocart est confronté aux réalités socio-anthropologiques de la population kabyle : misère et maladies. À l’apparition des famines récurrentes de la fin du XIX e siècle, le missionnaire distribue de l’orge aux plus démunis et un peu de travail rémunéré aux plus valides. À partir de 1896 il est secondé par un deuxième pasteur, Jean-Paul Cook, lui aussi d’origine britannique mais naturalisé français. Celui-ci reste seul en 1899, lorsque Hocart rentre effectuer son ministère en métropole. Cook continue l’oeuvre commencée par Hocart, mais se tourne très vite vers l’aumônerie de la Légion étrangère au Maroc. Et Émile Brès, un drômois de Dieulefit, le remplace en 1906. Avec l’aide d’un artisan-missionnaire, Brès

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organise une manufacture locale et vend les produits fabriqués. Son but est de donner au Kabyles convertis au christianisme un travail leur permettant de s’émanciper de leur culture musulmane originelle. Il est à Il Maten de 1906 à 1914, très contesté par ses collègues et les milieux évangéliques en Algérie. Au sortir de la guerre de 1914-1918, l’état financier de l’Église méthodiste française est tel que la mission est cédée, avec son personnel, aux méthodistes épiscopaux américains, en 1919.

Trois importantes problématiques méritent d’être mises en exergue, et seront traitées tout au long du mémoire 1 . La première de ces problématiques peut s’énoncer ainsi : pourquoi les méthodistes français se sont-ils lancés dans l’aventure missionnaire en Algérie, alors qu’ils avaient si peu de moyens, et que les autres Églises protestantes de France ne l’ont pas fait ? Car enfin l’extrême précarité de l’Église méthodiste de France, sa faiblesse tant numérique que financière, n’aurait pas dû l’autoriser à se lancer dans l’organisation et l’entretien d’une mission extérieure à l’Hexagone. La solution la plus simple pour eux aurait été, par exemple, de travailler de concert avec une société missionnaire bien structurée telle que la Société des Missions Évangéliques de Paris, fondée en 1822 et très proche théologiquement des méthodistes. Mais en définitive aucune grande société missionnaire protestante française ne s’est engagée en Algérie. La place était donc libre ! D’autre part le méthodisme est d’essence missionnaire. Wesley avait dit : “Ma paroisse, c’est le monde”, et il s’est très vite entouré d’authentiques missionnaires, tel Thomas Coke, qui a essaimé le méthodisme aux USA et aux Antilles, et qui est mort sur le bateau qui l’emportait évangéliser les Sri-Lankais. Le méthodisme est donc ontologiquement missionnaire, de part cette injonction biblique : “Allez, de toutes les nations faites de disciples”, et de part l’urgence chrétienne d’évangéliser les non-chrétiens pour les détourner de la colère divine. Les méthodistes français ont tenté plusieurs missions en France même, en Bretagne, en Corse, en Savoie et à Paris. Or l’Algérie est française. Rien ne s’oppose donc à ce que les méthodistes français viennent en Algérie. Ils y sont d’ailleurs poussés par leurs tuteurs, les méthodistes britanniques. La troisième raison réside d’ailleurs dans les relations conflictuelles qu’entretiennent les méthodistes français et britanniques. En effet ces derniers, bailleurs de fonds, se plaignent

1 Nous avons repris l’énoncé du paragraphe suivant du texte de notre soutenance de ce mémoire, à l’Institut Universitaire de Théologie de Montpellier, sous la direction du professeur Jean-François ZORN.

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que leur argent ne soit pas dépensé à bon escient, mais qu’il soit dispersé dans des postes isolés et sans intérêt sur le plan de l’évangélisation. Ils voudraient que leurs collègues français se lancent à la conquête des grandes villes, prétendant qu’ils ont perdu l’esprit missionnaire du méthodisme wesleyen. L’envoi d’un missionnaire en Kabylie peut être donc compris comme une fuite en avant, une réponse en actes aux autorités britanniques de tutelle. Et nous en venons à l’énoncé de la deuxième problématique : Pourquoi les méthodistes français ont-ils choisi la Kabylie comme terre de mission ? La population kabyle possède une certaine originalité en Algérie, plus particulièrement, pour notre étude, dans l’Algérie coloniale. La France de la fin du XIX e siècle était imprégnée de ce qu’on peut appeler le “Mythe kabyle”. Ce mythe kabyle, entretenu par l’alliance objective de l’État français et de l’Église catholique romaine incarnée en Algérie par l’évêque d’Alger, le très célèbre monseigneur Lavigerie, disait en substance que les Kabyles sont les descendants des chrétiens maghrébins d’avant la conquête arabe, et qu’ils ne possèdent qu’un mince vernis d’islam qu’il suffit de gratter pour retrouver le christianisme originel. Il existe des Kabyles blonds aux yeux bleus, et certaines femmes ont une croix tatouée sur le front, ce qui prouve, d’après le mythe colonial, qu’ils ne sont pas des arabes, mais qu’ils descendent des Romains, des Vandales et des Byzantins ayant tour à tour envahi la Kabylie. Les Kabyles sont donc les musulmans les plus proches du christianisme, et donc les plus faciles à convertir. Les protestants français n’échappent pas à ce mythe kabyle entretenu dans l’ensemble de la société française. Les méthodistes non plus, bien sûr, qui y voit un défi supplémentaire : évangéliser des musulmans de France. La troisième problématique est aussi la plus complexe : pourquoi y a-t-il eu passage, au sein de la mission, de l’évangélisation frontale à l’évangélisation par le travail ? Nous le remarquerons, l’évangélisation directe d’un musulman est absolument stérile. Le musulman kabyle est totalement intégré dans un système social dont la religion est le ciment, le pivot de la vie quotidienne, familiale et tribale. Convertir un musulman kabyle revient donc à le mettre au ban de sa société de référence, c’est en faire un apostat, un apatride. Les seuls musulmans convertis à Il Maten sont des Kabyles en contact direct et permanent avec le personnel missionnaire. Les deux premières converties sont deux jeunes soeurs orphelines, rejetée par leur société originelle et ayant trouvé un vrai foyer à la mission. Par contre on peut dire que le deuxième XIX e siècle a vu les conditions de vie des Kabyles se dégrader constamment. De misère en famines, de famines en épidémies, les missionnaires ont reçu à Il Maten des nuées de malades et d’affamés et ont tout fait pour

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venir en aide à toutes ces souffrances, s’attirant ainsi l’estime de ces populations isolées. Une des solutions préconisées pour l’entraide a été très vite de salarier les plus valides, en leur faisant monter des murs de pierres par exemple, pour éviter le recours trop facile à la simple mendicité. C’est alors qu’Émile Brès, aidé de l’artisan-missionnaire Palpant, a eu l’idée de créer ex nihilo un village chrétien, un village où les Kabyles convertis seraient protégés de toute persécution et pourraient apprendre un métier et en vivre. Ce projet de village utopique n’a pas été du goût de tout le monde : que devient alors la dynamique d’évangélisation missionnaire ? Or Émile Brès participe d’un mouvement général du protestantisme international apparaissant à la fin du XIX e siècle. Le protestantisme se tourne vers l’action sociale et participe de l’apparition de ce qu’on appelle le christianisme social, une voie chrétienne concurrente du socialisme politique et athée, et théorisée, entre autre, par le pasteur Tomy Fallot. Pour répondre à la question posée par cette troisième problématique, disons de manière rapide que la mission méthodiste française en Kabylie, et son pasteur, n’était pas étrangère aux évolutions du protestantisme français, et participait à ses débats. Mais le village utopique d’Émile Brès ne sera pas fondé, malgré plusieurs tentatives pendant l’entre deux guerres et même après la seconde guerre mondiale, ni en Algérie ni en France.

Lors de l’écriture d’un précédent mémoire, nous posions cette question au professeur Laurent Gambarotto qui le dirigeait 2 : « Comment faire de l’histoire ? » et il nous répondit : « À partir des sources, rien que des sources ! » Henri-Irénée Marrou, quant à lui, confirme ce fait : « Nous ne pouvons pas atteindre le passé directement, mais seulement à travers les traces, intelligibles pour nous, qu’il a laissé derrière lui, dans la mesure où ces traces ont subsisté, où nous les avons retrouvées et où nous sommes capables de les interpréter (plus que jamais il faut insister sur le so far as). Nous rencontrons ici la première et la plus lourde des servitudes techniques qui pèsent sur l’élaboration de l’histoire 3 . » Il nous a été relativement facile, par notre appartenance à une famille possédant plusieurs pasteurs méthodistes, d’obtenir un certain nombre de documents sur le

2 Jean-Louis PRUNIER, La Constitution de la Conférence méthodiste française, Institut Protestant de Théologie, Mémoire de maîtrise en Théologie, Montpellier, 2003.

3 Henri-Irénée MARROU, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954, p. 64.

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méthodisme français entre sa création (à l’arrivée de Charles Cook 4 en 1819) et sa dissolution dans l’Église Réformée de France (le premier Synode de l’ERF reconstituée date de décembre 1938 5 ). Pourtant le professeur Marrou a raison : il ne suffit pas de posséder des documents, il faut encore savoir les interpréter : « Ce n’est pas tout, dit-il, dans la mesure où les documents existent, il faut encore parvenir à s’en rendre maître ; ici interviendra la personnalité de l’historien, ses qualités d’esprit, sa formation technique, son ingéniosité, sa culture 6 . »

C’est pourquoi, à travers l’analyse historique de ces trois mots : mission - méthodisme - Kabylie, nous allons tenter de comprendre ce qui a pu pousser ce groupuscule protestant à se lancer dans l’aventure missionnaire la plus complexe, dans un milieu particulièrement difficile, pour un résultat - nous le verrons - peu en rapport avec les efforts consentis. Il n’en reste pas moins, pour nous, le sentiment que la foi conquérante du Réveil du XIX e siècle ne peut que servir d’exemple en ce temps de repli des Églises protestantes historiques. Et nous garderons de nos contacts avec ces pasteurs méthodistes une profonde sympathie pour leur engagement chrétien et pour leur vie consacrée au service de la mission, même si nous ne partageons pas toutes leurs options théologiques.

4 Né à Londres le 31 mai 1787, et converti jeune grâce à sa sœur, Charles Cook entre dans le ministère en 1816. Il est envoyé en France (Normandie) en 1819, et part dans le Midi dès l’année suivante. Cook se marie avec Julie Marzials et fait souche en France. « Nous pouvons dire avec certitude que l’influence de M. Cook sur le réveil en France a été des plus grande et des plus bénie. Dès à présent (1858) son nom est associé à ceux des premiers instruments de ce mouvement salutaire, et la postérité ne manquera pas de lui assigner, dans cette œuvre glorieuse, la place honorable que Dieu lui-même lui a faite » (AcC 1858, p. 9-10). Après la période missionnaire de la présence méthodiste wesleyenne en France, Charles Cook participe en 1852 à l’accession de cette mission à un stade d’émancipation par rapport à son autorité anglaise de tutelle qui fait de cette mission une société-église. Il meurt à Lausanne le dimanche 21 février 1858. On peut lire sa biographie dans les deux volumes : Jean-Paul COOK, Vie de Charles Cook, 1 e partie, Paris, Librairie Évangélique, 1862, 264 p. et Matthieu LELIÈVRE, Vie de Charles Cook, 2 e partie, Paris, Librairie Évangélique, 1897, 375 p.

5 Pierre LESTRINGANT, Visage du Protestantisme français, Tournon, Les cahiers du Réveil, 1959, p. 156.

6 H. I. MARROU, op. cit. p. 68-69.

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Première partie MISSION MÉTHODISTE

1- Principe missionnaire de l’Église méthodiste

1 - 1 - Le méthodisme est-il d’essence missionnaire ?

Lorsque E. G. Léonard décrit l’implantation du protestantisme au Canada 7 il dit, apparemment hors contexte, que « De tous les mouvements protestants, le méthodisme paraît être celui qu’anime la plus forte volonté missionnaire ». Compte tenu de l’histoire du méthodisme à l’échelle de la planète, on peut se demander si l’affirmation de Léonard ne s’adresse qu’au méthodisme canadien ou à l’ensemble de l’action du mouvement issu de John Wesley 8 . Car on trouve, en effet, des méthodistes partout dans le monde, et ceci depuis la fin du XVIII e siècle et de la première partie du XIX e siècle.

1 - 2 - D’abord s’entendre, donc, sur ce que la mission signifie pour les méthodistes

Avant d’aller plus loin, il nous faut analyser ce que les méthodistes considéraient comme la mission. Ce concept de mission, d’après Klauspeter Blaser 9 , « dépend, historiquement parlant, de plusieurs facteurs ayant produit l’élargissement d’horizon qu’on sait : les utopies des XVI e et XVII e siècles, les diverses “découvertes”, les nouveaux réseaux de communication, le développement de l’idée d’humanité sous l’influence de l’Aufklärung et du Romantisme, ainsi que de l’expansion européenne croissante ». Il ne

7 Émile-Guillaume LÉONARD, Histoire Générale du Protestantisme, t. 3, Paris, Quadrige / PUF, 1988, p.

462.

8 Il existe une importante collection de biographies du fondateur du méthodisme. Nous n’en proposons qu’une, qui a le mérite d’être plus moderne que elles qui nous viennent du XIX e siècle : Louis-J. RATABOUL, John Wesley, un anglican sans frontières : 1703-1791, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1991, 239 p.

9 Collectif, Encyclopédie du Protestantisme, Paris, Cerf / Genève, Labor et Fides, 1995, p. 979, article « Mission ».

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s’agit donc pas, du moins à la fin du XVIII e siècle et au début du XIX e siècle, d’implanter des Églises protestantes dans les pays lointains mais bien, grâce aux nouvelles possibilités techniques, et grâce aussi à une foi évangélique issue du Réveil, d’aller apporter Jésus- Christ, et le salut en Jésus-Christ, aux peuple païens qui ne le connaissent pas encore. John Wesley (17 juin 1703 - 2 mars 1791) est, dans tous les sens du terme, un anglais du XVIII e siècle. Sa mission à lui, pasteur dans l’Église anglicane, n’est que de réveiller son Église assoupie par d’anciennes luttes et par l’air corrompu du temps. Wesley prêche continuellement l’Évangile aux plus pauvres d’une société déchristianisée, où les problèmes sociaux ne sont pas pris en compte. Il est donc en butte aux tracasseries de son Église, la High Church, peu préoccupée des laissés pour compte d’un siècle où les débuts de l’industrialisation ne se font pas sans mal. Il organise l’encadrement de ses disciples en classes, qui sont des réunions hebdomadaires de quelques convertis autour d’un animateur, où chacun expose aux autres l’état de son âme et ses expériences spirituelles dans une atmosphère fraternelle de prières. Ces classes deviennent les cellules de base d’une structure très hiérarchisée, que Wesley désire intégrer à l’Église anglicane. L’Église méthodiste ne sera créée qu’après la mort du fondateur du méthodisme. Mais Wesley est-il missionnaire dans l’âme ? Lorsqu’il dit : « Le monde est ma paroisse », veut- il dire que le monde entier doive devenir méthodiste ? Le seul souci de Wesley est de convaincre ses auditeurs de leur statut de pécheur, afin de les amener à la repentance, puis à la conversion (terme qui chez les méthodistes signifie être intimement convaincu d’être pardonné par Dieu en Jésus-Christ) 10 . Pourtant, très vite, la question missionnaire se pose à Wesley. D’abord il reçoit, dès 1733, un appel pour être pasteur dans la nouvelle colonie américaine de Géorgie. John Wesley et son frère Charles embarquent le 14 octobre 1735, et touchent le sol américain le 6 février 1736. C’est pendant cette longue et pénible traversée que Wesley rentre pour la première fois en contact avec les moraves du Comte Von Zinzendorf qui influence profondément sa théologie. John Wesley partage la vie de la colonie jusqu’au 2 décembre 1734. Son apostolat est un échec total. Son austérité doctrinale et son attachement à certains thèmes théologiques et à certaines pratiques liturgiques, en particulier l’accès à la Sainte Cène, lui valent quelques solides inimitiés, et

10 Pour connaître la théologie de John Wesley, en dehors bien sûr des écrits de Wesley lui-même, on trouve une bonne analyse dans : Matthieu LELIÈVRE, La théologie de Wesley, Paris, Publications de l’Église Évangélique Méthodiste, 1924. Dans ce livre de 435 pages, il n’est jamais question d’appel à la mission chez les païens.

12

il doit quitter la colonie précipitamment 11 . La mission de John Wesley parmi les Indiens se solde donc par un échec. Pourtant,

le 17 janvier 1758, dix-neuf ans seulement après les débuts du méthodisme, Wesley prêchait à Wandsworth. Il eut parmi ses auditeurs un éminent planteur des Indes Occidentales, qui y était venu pour refaire sa santé, Nathanaël Gilbert, avocat et président du Parlement d’Antigoa. Son coeur fut troublé, ainsi que celui de ses deux esclaves, ses servantes, qui furent baptisées. Wesley vit dans ses conversions les prémices du monde païen, et écrivit ces mots prophétiques : “La puissance salutaire de Dieu ne serait-elle pas proclamée à toutes les nations ?” Nathanaël Gilbert retourna avec ses deux esclaves à Antigoa en 1760. Le méthodisme se répandit au travers de toutes les colonies anglaises de cet archipel où il fut l’un des facteurs les plus puissants de l’émancipation des esclaves. De là, il se propagea en Afrique, et l’on peut dire que l’établissement du méthodisme aux Antilles fut, en somme, le commencement de tous les plans pour l’évangélisation du continent noir 12 .

Pendant l’hiver 1786 - 1787, lorsque le Docteur Thomas Coke arrive à Antigoa, il trouve sur place une société méthodiste qui compte jusqu’à 1569 membres !

1 - 3 - La vie et l’oeuvre de Thomas Coke.

Thomas Coke (1747 - 1814), est le plus éminent disciple de Wesley de la deuxième génération. Il rencontre John Wesley en août 1776 et devient très vite un de ses plus précieux collaborateurs. Le Docteur Coke monte en grade rapidement. D’autre part, d’après Matthieu Lelièvre 13 , l’origine de l’implantation du méthodisme à New-York date de 1766, grâce à quelques émigrants d’origine irlandaise convertis par la prédication de Wesley ou de l’un de ses prédicateurs. Par l’action de quelques personnes telles que Barbara Heck et Philippe Emburry, la nouvelle société méthodiste progresse rapidement, aidée par un prédicateur de talent, le capitaine Webb. La première chapelle est

11 Matthieu LELIÈVRE, John Wesley, Sa vie, son oeuvre, Paris, Librairie Évangélique, 1891, p. 56 à 69.

12 Louis PARKER, Portraits méthodistes de Pasteurs et de Laïques éminents depuis John Wesley, Codognan, chez l’auteur, sans date, p. 11-12.

13 Matthieu LELIÈVRE, Les prédicateurs pionniers de l’Ouest américain, Paris, Bonhomme et Cie, 1876, p. 46 à 59.

13

construite en 1770, et les besoins de la petite communauté américaine, qui n’a pas de pasteur consacré, deviennent plus pressants. Ils en appellent à John Wesley. Celui-ci, à la Conférence britannique de 1769, pose la question à ses prédicateurs : « Qui d’entre vous veut aller en Amérique? » Bordman et Pilmoor sont les premiers à partir, suivis l’année d’après par deux autres prédicateurs dont le fameux Francis Asbury. Or depuis le 5 avril 1764 (date du Sugar Act) les colonies américaines sont en révolte économique et juridique contre le Royaume-Uni. À partir de 1775 - 1776, cette révolte dégénère en une guerre ouverte qui aboutit à la capitulation de Yorktown (le 19 octobre 1781) et à la signature du Traité de Paris, le 3 septembre 1783, qui reconnaît officiellement l’indépendance des nouveaux États-Unis d’Amérique. La position du nouveau gouvernement des USA en matière religieuse est sans ambiguïté : il n’intervient pas dans le fonctionnement des Églises dont aucune n’est reconnue comme nationale. Obligés de trouver par eux-mêmes les moyens de subsister, les prêtres de l’Église anglicane préfèrent, dans leur grande majorité, rentrer en Grande- Bretagne, laissant place nette à l’expansion du méthodisme. Le problème de la direction de la nouvelle Église méthodiste aux États-Unis se pose immédiatement. Il faut un évêque! Wesley s’empresse de demander à l’évêque anglican de Londres l’ordination d’un prédicateur méthodiste, chargé de superviser l’évolution des sociétés méthodistes aux États-Unis, mais cela lui est refusé. Wesley est donc obligé d’aller contre ses propres principes et ordonne lui-même le Docteur Coke en lui imposant solennellement les mains, et lui confère le titre de superintendant le 2 septembre 1784 (Wesley évite soigneusement de donner à Coke le titre d’évêque). Coke part pour les États-Unis et y fonde l’Église Méthodiste Américaine lors d’une Conférence des prédicateurs réunie à Baltimore. « Selon le désir de Wesley, il s’associa pour la direction de l’Église, Francis Asbury, qui allait

devenir, sous le nom d’évêque Asbury, le véritable chef du méthodisme américain 14

En

fait Coke consacre officiellement l’évêque Asbury le 27 décembre 1784. L’Église méthodiste américaine étant ainsi constituée et organisée peut suivre et accompagner la conquête de l’Ouest, et devenir l’Église la plus importante, derrière l’Église baptiste, des États-Unis contemporains. Thomas Coke rentre en Grande-Bretagne en juin 1785 et « pendant 27 ans, il est l’incarnation des missions wesleyennes, avant la fondation de la Société des Missions

14 Ibid, p. 54-55.

14

proprement dite 15 ». Il revient aux États-Unis au moins huit fois, mais fait aussi des voyages missionnaires aux Antilles, en Irlande, à Gibraltar (en 1803), en Sierra Leone, au Cap (Afrique du Sud), au Canada et en Écosse. Après la mort de Wesley, le Docteur Coke est nommé secrétaire de la Conférence britannique. Il en est aussi deux fois le président, en 1797 et en 1805, et par deux fois il demande à la Conférence d’être reçu par elle en tant qu’évêque, ce qui ne lui est pas accordé. Par contre il garde le titre de superintendant pour les missions. En 1813 Coke forme le projet d’aller évangéliser les habitants de l’île de Ceylan, l’actuelle Sri Lanka. Il part le 30 décembre 1813, et meurt sur son bateau le 3 mai 1814. Nous ne quittons pas la compagnie du Docteur Coke pour autant, car nous le trouvons d’une part dans le cadre de la création de la Société Missionnaire Méthodiste Wesleyenne, et d’autre part en suivant son action dans les débuts de la mission méthodiste en France.

1 - 4 - La création de la Wesleyan Methodist Missionary Society (WMMS) 16

Thomas Coke est un homme très actif et sa superintendance sur les missions méthodistes n’a pas rendu nécessaire, jusqu’à son départ pour Ceylan, la fondation d’une organisation spécifiquement missionnaire au sein du méthodisme naissant. Deux événements sont donc à l’origine de la création de la Société Missionnaire Méthodiste Wesleyenne. Lorsque Thomas Coke monte pour la dernière fois sur le bateau, il a 67 ans environ, et sait très bien qu’il peut ne pas revenir de son périlleux voyage. Avant de partir, il a donc

« proposé la formation de sociétés missionnaires dans toutes les églises

en vue

d’obtenir des souscriptions annuelles pour les missions méthodistes du monde entier 17 ». Mais il est nécessaire de créer un organisme capable à la fois de recevoir ces fonds et aussi de les répartir au mieux. C’est ainsi que « le 6 octobre 1813 est considéré comme la date officielle de la fondation de la Société des Missions Wesleyenne. Ce jour-là eut lieu à Leeds la première réunion publique en vue de l’organisation de cette société présidée par

15 L. PARKER, op. cit. p. 13.

16 Il n’existe pas d’histoire récente de cette Société missionnaire. Le dernier travail est de G. G. FINDLEY- W. W. HOLDSWORTH, The History of the Wesleyan Methodist Missionary Society, in five volumes, London, The Epworth Press, 1921.

17 L. PARKER, op. cit. p. 15.

15

un membre du parlement, Thomas Thompson. L’éminent théologien Richard Watson 18 prêcha avec une grande puissance sur ce texte : “Esprit, vient des quatre vents, et souffle sur ces tués et qu’ils revivent . 19 » L’autre événement est directement lié à l’action du missionnaire baptiste William Carey (1761 - 1834), bien connu comme précurseur des missions protestantes modernes. Avec William Ward (1764 - 1823) et Joshua Marshman (1768 - 1837), il forme le fameux Trio de Serampore qui, pendant 23 ans, de 1800 à 1823, traduit la Bible, prêche l’Évangile dans les villages, et scolarise les enfants pauvres en les enseignant dans leur langue. Le trio participe aussi au développement économique à long terme d’une région pauvre de l’Inde. Cependant, avant de partir en Inde, lors d’une assemblée générale des pasteurs baptistes réunie à Nottingham en mai 1792, Carey insiste auprès de ses confrères pour que soit créée une structure capable de venir en aide aux missionnaires envoyés dans les pays lointains. « Sur son insistance, il fut convenu qu’un comité missionnaire serait formé. La séance constitutive de la Société Missionnaire Baptiste (Baptist Missionary Society, B.M.S.) se tint le 2 octobre 1792 20 . » Or cette société est la première du genre, et son exemple est suivi rapidement d’une série de créations de sociétés missionnaires dont nous présentons la liste proposée par Jacques Blandenier 21 :

1792

: Baptist Missionary Society

1795

: London Missionary Society

1797

: Het Nederlandsche Zendeling-Genootschap (Société Néerlandaise des Missions

parmi les Païens)

1799 : Church Missionary Society for Africa and the East

1810 : American Board of Commissioners for Foreign Missions (Comité Américain

des Missions étrangères) 1813 : Wesleyan Methodist Missionary Society

18 Ibid. p. 23 à 26. Richard Watson, mort en 1831, est l’auteur d’un ouvrage important sur la théologie méthodiste, les Instituts théologiques, qui servirent à la formation des pasteurs méthodistes de la première moitié du XIX e siècle).

19 Ibid. p. 16.

20 Jacques BLANDENIER, L’essor des Missions protestantes, Nogent-sur-Marne / Saint-Ligier(Ch), Éditions de l’Institut biblique de Nogent / Éditions Emmaüs, 2003, p. 54.

21 Ibid. p. 13 : nous préférons cette liste plutôt que celle de E. G. Léonard, t. 3, p. 492, car celle-ci contient quelques erreurs de datation.

16

1814 : American Baptist Missionary Union (appelée plus tard : American Baptist Foreign Mission Society)

1815

: Société des Missions de Bâle (Basler Mission)

1821

: Société Danoise des Missions

1822

: Société des Missions Évangéliques de Paris

1824

: Société des Missions de Berlin

1825

: Mission Presbytérienne d’Écosse

1826

: Société des Missions Évangéliques de Lausanne (devenue par la suite : Mission

Romande, puis Mission Suisse dans l’Afrique du Sud)

1833

: Société Suédoise des Missions

1835

: Mission Évangélique luthérienne de Leipzig

1836

: Mission d’Allemagne du Nord (succédant à la Mission “Hallo-Danoise” issue

du mouvement piétiste de Halle).

La fondation de la Société Missionnaire Méthodiste Wesleyenne (WMMS : Wesleyan Methodist Missionary Society) n’est donc pas originale : elle participe de l’air du temps et de l’effort missionnaire protestant qui commence à produire son effet 22 . Mais, pour notre propos, cette Société Missionnaire Méthodiste Wesleyenne revêt une immense importance, car c’est avec son Comité directeur que la mission méthodiste en France puis l’Église Méthodiste de France ont constamment affaire de 1819 à 1939, tout le temps de la présence du méthodisme en France.

1 - 5 - Les débuts d’une mission méthodiste en France.

En effet les méthodistes britanniques tournent très tôt les yeux vers le grand voisin continental. Il faut dire que la France, à la jonction entre les deux siècles, connaît des moments difficiles. L’implantation méthodiste en France n’est pas continue, mais dépend des événements historiques. Elle se répartit selon trois grandes périodes : la période révolutionnaire, le premier Empire et la Restauration.

La

Révolution

française

provoque

beaucoup

d’émois

en

Grande-Bretagne.

Les

22 Sur cette Société des Missions Méthodiste Wesleyenne, il convient d’ajouter combien il nous a été difficile de trouver des documents pour son étude. Jean-François Zorn, (dans Le grand siècle d’une Mission protestante. La Mission de Paris de 1822 à 1914, Paris, Karthala/Les Bergers et les Mages, 1993, p. 28) et E. G. Léonard, (op. cit t. 3, p. 492, n. 2) sont les seuls à citer l’ouvrage de G. G. FINDLAY-W. W. HOLDSWORTH, Op. Cit.

17

méthodistes britanniques y suivent avec un immense intérêt les attaques contre l’institution catholique, puis la déchristianisation croissante de la population. Pour eux la France est redevenue terre de mission. Pourtant il n’est pas aisé pour un Britannique de venir en France : les relations entre la France et le Royaume-Uni sont loin d’être sereines, et la différence des langues met un obstacle à la communication. L’envoi d’un missionnaire britannique en France n’est donc pas évident. Heureusement, les méthodistes anglais ont à leur disposition une base arrière fort pratique, les Îles Anglo-Normandes. L’importance de ces îles dans l’histoire du méthodisme en France est considérable 23 , de par le fait de leur proximité avec le continent et de la langue française parlée par les habitants de ces îles britanniques. C’est à cause de la langue que le méthodisme n’arrive dans les Îles Anglo-Normandes qu’après avoir atteint les colonies américaines. Comme tout commencement, les débuts de l’implantation méthodiste à Jersey et Guernesey relèvent du mythe. Au XVIII e siècle, les armateurs de Jersey envoient des bateaux pêcher sur le banc poissonneux de Terre-Neuve. Or dans cette île un prédicateur anglican-méthodiste prêche le salut en Jésus-Christ aux marins. Parmi ceux-ci, deux jersiais, Pierre Le Sueur 24 et Jean Tentin 25 , sont convertis au méthodisme. Dès 1775 ils commencent à évangéliser leur île. Bientôt seul, et malgré une forte opposition, Pierre Le Sueur réussit à établir une petite société à Jersey. À partir de 1783, à l’occasion de l’arrivée à Jersey d’un régiment de soldats britanniques déjà convertis au méthodisme, le mouvement s’accélère. Comme ils ne comprennent pas le français, les soldats font appel à John Wesley qui leur envoie Robert-Carr Brackenburry (1752-1819). Celui-ci reste sept ans dans les îles, aidé du jeune Alexander Kilham (auteur du premier schisme que connaîtra plus tard le méthodisme britannique). L’île de Jersey est ajoutée à la liste des stations lors de la Conférence de Leeds en juillet 1784. Brackenburry prêche aussi

23 Deux livres au moins sont consacrés, en français, à l’histoire du méthodisme dans les Îles de la Manche :

François GUITON, Histoire du Méthodisme Wesleyen dans les Îles de la Manche, Londres, John Mason, 1846 ; et Matthieu LELIÈVRE, Histoire du Méthodisme dans les Îles de la Manche, précédée de l’histoire de la Réformation huguenote dans cet Archipel, Paris/Londres, Librairie Évangélique / Theophilus Woolmer,

1885).

24 Propriétaire d’un établissement à Terre-Neuve pour la pêche et le conditionnement de la morue, ce jersiais est converti vers 1768 par le missionnaire évangélique Laurence Coughlan. Il se marie vers 1772 après être rentré à Jersey, et avec Jean Tentin, ils travaillent à l’évangélisation de l’île malgré une opposition naissante. Son fils Jean continuera l’oeuvre missionnaire en France, au tout début de l’implantation missionnaire wesleyenne en Normandie (M. LELIÈVRE, Histoire du Méthodisme dans les Iles de la Manche, p. 157 à

167).

25 Jean Tentin est converti en même temps que Jean Le Sueur à Terre-Neuve. Il rejoint ce dernier à Jersey et participe avec le couple Le Sueur à un réveil à Jersey vers 1775. Il meurt à Londres un peu plus tard (M. LELIÈVRE, Histoire du Méthodisme dans les Iles de la Manche, p. 160 à 166).

18

à Guernesey, en particulier dans certaines propriétés appartenant à de riches familles ; c’est ainsi qu’il fait la connaissance de la famille De Jersey, du Mon-Plaisir, qui donnera plusieurs pasteurs au méthodisme français. Parmi les nouveaux convertis, il faut citer le nom de Jean de Queteville (22 mai 1761 - 1 février 1843), car ce pasteur joue un rôle important dans les premiers contacts des méthodistes avec la France 26 . Mais Brackenburry ne prêche qu’en anglais. Or Guernesey, nouvelle conquête du Réveil, a besoin d’un prédicateur francophone. Brackenbury s’en ouvre à Thomas Coke qui revient tout juste d’Amérique. Coke rend visite à Brackenbury et ils décident ensemble de placer Jean de Queteville (de Jersey) à Guernesey. Pourquoi cette visite de Coke dans les Îles Anglo-Normandes ? Son biographe, John Etheridge (Life of D r Coke) cité par Matthieu Lelièvre 27 , répond à cette question : c’est, dit- il, « parce que, en y réfléchissant, il comprit que c’était là qu’était la clé essentielle d’une oeuvre missionnaire en France ». De retour en Angleterre Coke parle de ses projets missionnaires à Wesley. Celui-ci lui écrit une lettre dans laquelle nous pouvons discerner le texte qui fonde le principe missionnaire méthodiste. Ce texte date du 12 mars 1786, et est cité aussi bien par Matthieu Lelièvre 28 que par François Guiton 29 :

Au Docteur Coke Cher Monsieur, J’approuve beaucoup la proposition que vous me faites de faire une souscription pour envoyer des missionnaires en Écosse, aux Îles de Guernesey et de Jersey, aux Antilles, à Québec, la Nouvelle Écosse, et Terre-Neuve. Il est difficile de concevoir le besoin pressant dans lequel tous ces lieux sont d’avoir des hommes auxquels la vie n’est que secondaire, pourvu qu’ils rendent témoignage à l’Évangile, de la grâce de Dieu. Je suis, cher Monsieur, Votre affectionné frère John Wesley

26 Sa biographie (très hagiographique) a été écrite par son neveu : Henri de JERSEY, Vie de Jean de Queteville, avec de nombreux extraits de sa correspondance et un abrégé de la vie de Madame de Queteville, Londres, J. Mason, 1847.

27 M. LELIÈVRE, Histoire du Méthodisme dans les Îles de la Manche, p. 211.

28 Ibid. p. 211.

29 F. GUITON, op. cit. p. 53.

19

Nous pouvons donc conclure - provisoirement - que le vrai fondateur de la mission méthodiste est Thomas Coke, exclusivement, dans ce sens que si John Wesley a certes accepté de suivre Coke dans sa démarche, il n’en est toutefois pas l’initiateur. Sans Thomas Coke, le méthodisme serait peut-être resté une petite secte de Réveil au sein de l’Église anglicane, qui aurait sûrement disparu à la mort de son fondateur ou peu de temps après. Il est difficile de ne pas voir, en Thomas Coke, un Paul de Tarse qui, partant à la conquête du monde romain, a sorti la petite secte juive (du nom de christianisme) du judaïsme en lui donnant une ampleur universelle !

L’année même de la mort de John Wesley (1791) la France est abordée pour la première fois par la prédication méthodiste. À cette occasion nous avons, là aussi, un mythe fondateur que tous les ouvrages méthodistes francophones racontent à l’envie :

Voici comment la chose arriva : en 1791, M. Jean Angel, de Guernesey, se trouvait à Courseuil 30 , petit port de pêche, distant de quatre lieues de Caen, en Normandie, assista un dimanche au culte des protestants de cette localité. En l’absence du pasteur, dont la résidence était à Caen 31 , l’un des anciens lut les prières et un sermon imprimé. M. Angel se rendit aussi à l’assemblée de l’après-midi, qui était exclusivement composée de femmes. On l’invita à faire une lecture, ce qu’il refusa d’abord, alléguant le peu d’habitude qu’il avait de la langue ; mais sollicité de nouveau de le faire il finit par y consentir. Le passage qu’il lit était l’entretien de notre Seigneur avec la Samaritaine. La lecture achevée, il fit le récit de sa propre conversion à Dieu, et entra dans quelques détails de son expérience chrétienne ; alors une femme se leva et dit : “Pendant quarante ans j’ai été persécutée pour ma religion, mais ce n’est que d’aujourd’hui que je connais la nature de la vraie religion !” M. Angel, voyant leur état de dénuement spirituel, leur demanda s’ils recevraient volontiers un prédicateur qui viendrait résider parmi eux : ils acceptèrent cette proposition avec joie et attendirent avec empressement l’arrivée du guide spirituel qui leur était promis. M. Angel avait l’intention, dès son retour à Guernesey, de prier M. de Queteville de faire une visite à Courseuil ; mais comme il

30 Courseuil : ancienne orthographe de l’actuelle Courseulles-sur-mer.

31 En 1789, les protestants de Normandie étaient regroupés en deux pôles : Caen et sa région (Beuville, Périers, Courseuil et tous les petits villages de la côte) et le Bocage (Condé sur Noireau, Athis, Sainte Honorine et Fresnes). Chaque poste avait son pasteur : à Caen, Jean-Antoine Fontbonne-Duvernet ; à Condé, Aimé-Gédéon Gourgeon. Le Consistoire de Caen décida au début de la Révolution que son pasteur ne desservirait plus que la ville de Caen, laissant la côte normande laissée à elle-même.

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était alors en Angleterre, il s’adressa à M. Guillaume Mahy, jeune prédicateur local, qui fit cette visite. Quelques semaines après, M. de Queteville fut l’y joindre et passa un mois avec lui, prêchant tant à Courseuil que dans plusieurs autres endroits. Tel fut le commencement d’une oeuvre qui a été bénie d’en haut pour la conversion d’un grand nombre d’âmes 32 .

William Mahy 33 exerce donc son ministère au sein du protestantisme normand déserté par ses pasteurs. Sa mission s’étend de la côte normande aux confins de l’Orne, et il traverse la tourmente révolutionnaire sans gros problème, aidé ponctuellement d’abord par quelques visites de Jean de Queteville, puis, à partir de 1802, par Pierre du Pontavice 34 . La Conférence britannique de juillet 1791 fait inscrire pour la première fois sur la liste des stations missionnaires : « France : William Mahy ». En septembre de la même année, le superintendant des missions, Thomas Coke, part avec Jean de Queteville, qu’il vient d’ordonner pasteur, faire un voyage d’exploration missionnaire à Paris. Coke consacre Mahy à cette occasion, mais son voyage et sa tentative d’installation dans le Paris révolutionnaire de 1791 se solde par un échec rapide et total. Après le départ de Mahy et la

32 H. de JERSEY, op. cit., où Henri de Jersey cite « le volume 11 du Magasin Méthodiste, publié à Guernesey, et le volume 1 du Magasin Wesleyen publié à Paris ».

33 Les Minutes de la Conférence de 1791 stipulent que William Mahy et Henry Mahy sont reçus sous épreuves (ce sont deux cousins natifs de Guernesey). Henry est placé à Aurigny : c’est un jeune orfèvre qui quitte sa boutique pour prêcher, et ceci pendant 26 ans. Il meurt vers 1820. William est envoyé en France après l’appel de Jean Angel de retour de Courseulles-sur-Mer. Dès son arrivée, pendant l’été 1791, il prêche dans les villages autour de Caen, bientôt secondé par de Queteville. Puis il reste seul. Les protestants locaux l’aiment bien, et ceux de Cresserons lui offrent un cheval et 400 francs par an pour son entretien. Il se marie avec mademoiselle Houel et se fait naturaliser français. Mahy évangélise plusieurs villages du Bocage, dont Fresnes (Orne) où il convertit des membres de plusieurs familles : Pelluet, De la Fontenelle, Prunier. Vers 1807, il sombre dans une profonde mélancolie qui affecte sa raison. Ses amis, en particulier le nouveau pasteur de Caen, Sabonadière, arrivent à le faire rapatrier malgré la guerre, en 1810. Il meurt le 1er décembre 1813 dans une maison de santé près de Manchester. Bibliographie : Matthieu LELIÈVRE, Pierre du Pontavice, Gentilhomme breton, Missionnaire méthodiste et Pasteur réformé, 1770 1810, Paris, Librairie Évangélique, 1904 (Toute l’introduction de ce livre, p.12 à 38, est intitulée : Commencements du méthodisme en France, 1791- 1809).

34 Pierre du Pontavice (21 mai 1770 - 1 décembre 1810). Issu de la noblesse catholique bretonne, Pierre du Pontavice fuit la France révolutionnaire pour Jersey en 1789. Il y rencontre William Bramwell (1759 1818 :

on trouve sa biographie dans Jean de QUETEVILLE, Abrégé de la vie de Monsieur G. Bramwel, Guernesey, Brouard, 1834, 212 p.) qui le convertit au méthodisme. Il devient le compagnon de Thomas Coke pendant de nombreux voyages missionnaires entre 1796 et 1899. En 1800 il est placé à Guernesey, puis à Jersey, où il rencontre Armand de Kerpezdron. De 1803 à 1806 il accompagne William Mahy dans ses tournées dans le Bocage. Il reçoit un appel du Consistoire de Bolbec, auquel il répond. Il travaille ainsi, de 1806 à 1810 avec les pasteurs Alègre, Sabonadière, Mordant (à Rouen) et surtout Cadoret, avant de rentrer à Beuville pour y mourir, la même année que celle du retour de Mahy en Angleterre. Sa biographie a été écrite par M. LELIÈVRE, Pierre du Pontavice.

21

mort de du Pontavice, en 1810, il n’y a plus aucune présence méthodiste en France jusqu’en 1814.

Pendant toute la période napoléonienne, William Mahy est donc bien seul en Normandie. Les méthodistes britanniques auraient-ils désespéré d’une possible mission en France ? Il semble que non, et cela se manifeste en un lieu difficile à prévoir, dans les fameux Pontons de la Medway. Au cours des guerres contre la France, les Britanniques ont fait beaucoup de prisonniers français, en particulier des marins capturés par leur flotte, qu’ils emprisonnent dans les pontons, ou navires-prisons. C’est dans ce cadre que nous faisons connaissance avec le quatrième grand témoin de la mission méthodiste en France après Thomas Coke, William Mahy et Jean de Quetteville, un britannique du nom de William Toase 35 . Celui-ci connaît un peu le français pour l’avoir appris lorsqu’il était pasteur à Guernesey entre 1807 et 1808. Il commence des visites sur un de ces bateaux, le Glory, le 6 mars 1810. À partir de juin 1811, Toase peut même prêcher aux prisonniers grâce à l’intervention de Coke auprès de l’administration britannique. Coke lui envoie deux aides : Pierre Le Sueur et Armand de Kerpezdron 36 . Ce

travail, difficile et peu profitable, dure jusqu’à la libération des prisonniers au printemps 1814. Ainsi démobilisés, William Toase trouve un poste en Grande-Bretagne et de Kerpezdron part pour Jersey avec Le Sueur, en disponibilité. La Conférence britannique de

et de la

France ! 37 (Jean de Quetteville prend sa retraite en 1816). Sous la présidence de William Toase, qui fait lui-même plusieurs tournées en France, quelques prédicateurs et pasteurs méthodistes insulaires traversent la mer et viennent soutenir les rares stations implantées en Normandie : Beuville, Periers, Cherbourg. S’y succèdent ainsi Armand de Kerpezdron,

1815 nomme William Toase comme président du district des Îles de la Manche

35 Sa vie nous est connue grâce à William ARTHUR, Memorials of the Rv. William Toase : consisting principally of extracts from his journals and correspondance, illustrative of the rise and progress of Methodism in France and the Channel Islands, London, Wesleyan Conference Office, 1874, 224 p.

36 Armand de Kerpezdron (27 janvier 1772 - 2 octobre 1854) est, comme du Pontavice, issu d’une noble famille bretonne très catholique. Il émigre à la Révolution et pratique une vie d’errance en Europe. À Jersey en 1794, il rencontre du Pontavice qui devient son ami. Il se convertit en 1805 et part avec William Toase évangéliser les soldats français prisonniers sur les pontons, de 1811 à 1814. Après les Cent Jours il est envoyé à Bruxelles, puis il s’installe à Mer en 1818. Il devient alors pasteur de l’Église Réformée et Mer cesse d’être une station méthodiste en 1829. Biographie : Matthieu LELIÈVRE, Armand de Kerpezdron, Gentilhomme breton, Missionnaire Méthodiste parmi les prisonniers français sur les pontons anglais, premier pasteur de l’Église Réformée de Mer (Loir-et-Cher), 1772 - 1854, Paris, Librairie Fischbacher, 1913.

37 M. LELIÈVRE, Histoire du Méthodisme dans les Îles de la Manche, p. 451.

22

Amice Ollivier 38 , Jean de Queteville et Josué Coutanche 39 . Mais, bien sûr, pour qu’une vraie mission s’établisse en France, il faut y envoyer un pasteur à poste fixe, et non plus se contenter de quelques visites pastorales épisodiques. La Conférence de 1818, qui se tient à Leeds, reçoit la demande de William Toase de fonder en France une ou plusieurs stations. James Wood lui propose un jeune homme en qui il a confiance : Charles Cook. Celui-ci est le pasteur missionnaire à l’origine de l’implantation méthodiste wesleyenne en France.

2- Abrégé de l’histoire du méthodisme en France

Pendant les cent trente années qui couvrent le XIX e siècle et la première moitié du XX e siècle, le méthodisme en France (dont l’histoire reste à écrire) tente de survivre et de s’implanter durablement - sans succès - dans un climat politique et religieux qui ne lui est pas favorable. Il est donc très tributaire des soubresauts à la fois de l’histoire du protestantisme en France, de l’histoire de France, mais aussi de l’histoire des relations entre la France et la Grande-Bretagne, et entre la France et l’Allemagne, entre autres. Nous réservons ce travail historique pour l’inscrire dans un autre cadre, et nous nous contentons d’éclairer, sous différents angles, certains traits saillants et spécifiques de la présence méthodiste sur le sol de France. Nous pratiquons donc ainsi (pour ce chapitre seulement) une transversalité événementielle plutôt qu’une verticalité chronologique. Cela nous permettra d’affiner encore le désir de mission dont nous avons précédemment parlé. Et aussi de sonder le terreau dans lequel la mission méthodiste française en Kabylie a pu planter ses racines, germer, et se développer.

2 - 1 - Vie institutionnelle

2 - 1 - 1 - La mission méthodiste en France : 1819 - 1852

Nous l’avons vu, l’arrivée de Charles Cook en France est le fruit d’une décision

38 Amice Ollivier est né à Aurigny en 1779 et est appelé au ministère en 1802. Il parcourt les Îles de 1802 à 1811, puis part évangéliser les prisonniers français à Plymouth. En 1815 il est à Cherbourg où il fonde une société qui sera le socle sur lequel sera fondé la future paroisse réformée de Cherbourg. Il y reste jusqu’en 1821, puis rentre à Jersey pour y mourir le 30 janvier 1860. On trouve quelques éléments de sa biographie dans M. LELIÈVRE, Histoire du Méthodisme dans les Îles de la Manche, p. 469 à 473.

39 Nous connaissons très peu de choses sur Josué Coutanche, qui fut reçu comme pasteur méthodiste en 1818 et se retira du ministère l’année d’après.

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conjointe du Comité directeur de la WMMS qui finance, et de la Conférence britannique qui décide. La France est une terre de mission, et Charles Cook est un pasteur missionnaire 40 . Restons un peu en compagnie de cet homme, dont l’action couvre toute cette première période, et qui est le vrai fondateur du méthodisme français. Il nous faut avant tout partir d’une constatation : le protestantisme français en 1819 sort tout juste de cent ans de révocation de l’Édit de Nantes, suivis de dix années de bouillonnement révolutionnaire caractérisées, entre autre, par un refus militant de toute forme de christianisme. Pour clore ces années difficiles, l’épisode de la Terreur blanche (1815) provoque une dernière flambée d’exactions contre les protestants du Midi languedocien 41 . Au Royaume-Uni, au XVIII e siècle, John Wesley avait montré le chemin du réveil de la vieille Église anglicane. La Conférence méthodiste britannique envoie donc Charles Cook en France dans le même esprit : réveiller le protestantisme français assoupi, pour ne pas dire éteint, comme le pensaient certains milieux catholiques 42 . Cook débarque donc en Normandie, le 24 octobre 1818. Il se lie d’amitié avec le pasteur de Caen, André Martin-Rollin 43 . Il ne reste qu’un an en Normandie, où il se plaint déjà de son manque d’indépendance par rapport à l’Église réformée concordataire. Cook fait, dès 1819, une longue tournée dans le sud de la France, jusqu’à Montauban. De passage à Nîmes, il rencontre le pasteur prélibéral Samuel Vincent 44 , mais leurs théologies divergent et ils ne s’entendent guère. Charles Cook s’installe en Vaunage, à Caveyrac, probablement à la fin de 1821, comme suffragant du vieux pasteur réformé Louis Valentin. Son activité est alors débordante, en faveur du réveil du protestantisme français, d’après lui, ou plutôt en faveur de la création d’une Église dissidente, d’après ses détracteurs. En effet, dès 1823, une première opposition sérieuse se manifeste, sous la plume de Samuel

40 Pour toute cette période, nous conseillons la lecture de : Pierre SOGNO, Les débuts du Méthodisme Wesleyen en France, 1791-1825, Thèse pour le Doctorat du 3 ème cycle, Paris, Sorbonne, 1970, et de Jean- Louis PRUNIER, op. cit.

41 Sur la Terreur blanche, lire André CHAMSON, Les Taillons ou la Terreur Blanche, Paris, Plon, 1974, 476

p.

42 Nous conseillons à ce sujet la passionnante lecture de la thèse de Michèle SAQUIN, Entre Bossuet et Maurras. L’antiprotestantisme en France de 1814 à 1870, Paris, École des Chartes, 1998.

43 Martin-Rollin (André Martin, dit Rollin) est né autours de 1786. Il exerce son ministère d’abord en Languedoc, à Anduze, Lussan, puis Orange. Il est à Caen dès 1816 (Voir Daniel ROBERT, Les Églises réformées en France (1800 - 1830), Paris, P.U.F., 1961, p. 563).

44 Samuel Vincent (1787-1837) est un des pasteurs les plus remarquables du début du XIX e siècle. Il est bien connu grâce aux travaux Roger Grossi auxquels nous renvoyons le lecteur : Roger GROSSI, Samuel Vincent, Témoin de l’Evangile, Nîmes, SHPNG, 1994, 299 p., et : Roger GROSSI, Le pasteur Samuel Vincent à l’aurore de la modernité, Nîmes, SHPNG, 2004, 357 p.

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Vincent qui, dans ses Mélanges de religion, de morale et de critique sacrée 45 accuse Charles Cook de vouloir implanter en France une Église concurrente de l’Église concordataire. Il voyage beaucoup, en Suisse, dans la Drôme, et en Languedoc. Cook se marie avec Julie Marzials, la fille du pasteur réformée de tendance évangélique de Montauban, en 1826 46 . Après un voyage en Palestine (1823-1824) et malgré un travail acharné en Vaunage, secondé pour cela par le très discret pasteur insulaire Henri de Jersey 47 , Charles Cook n’obtient que de maigres résultats. La mission méthodiste végète jusqu’en 1833, avec à peine une centaine de membres 48 . À cette phase d’implantation suit, dès 1834, une période de réelle expansion. Elle est due à l‘arrivée massive de pasteurs insulaires francophones, comme Matthieu Gallienne 49 , mais aussi de prédicateurs charismatiques autochtones tels Jean Lelièvre 50 ou Jean-Louis Rostan 51 . Du coup les oppositions deviennent plus fréquentes et prennent parfois un caractère violent comme à Vauvert en 1835. Samuel Vincent meurt en 1837 et, dès le 28 août 1838 - mais est-ce vraiment une coïncidence ? - Cook consacre officiellement quatre pasteurs méthodistes à Nîmes. La mission méthodiste s’implante dans la Drôme dès 1837, et à Lausanne et en Suisse en 1840. Charles Cook se trouve à Lausanne de 1840 à 1846, date à laquelle il en est expulsé. Les journées révolutionnaires du printemps 1848 provoquent l’arrêt brutal de l’expansion méthodiste en France. Arrivé à 1200 membres, le nombre des méthodistes

45 Samuel VINCENT, Mélanges de religion, de morale et de critique sacrée, Nîmes, Gaude, 1820 - 1824.

46 Charles Cook a écrit la biographie de son épouse : Charles COOK, Madame Julie Cook, née Marzials, Paris, Delessert, 1907, 100p.

47 Né à Guernesey pendant l’hiver 1798-1799 dans la riche famille des De Jersey propriétaire du Mon- Plaisir Henri passe le plus clair de son temps de ministère en France. Il prend sa retraite en 1857 à Guernesey, où il meurt le 30 juin 1870.

48 Pour l’étude de cette première période, nous conseillons la lecture de P. SOGNO, op. cit.

49 Matthieu Gallienne (père) est né à Guernesey le 28 avril 1812. Converti en février 1831, il est en France dès 1845 et il y reste jusqu’en 1859. Il rentre dans les Îles, où il exerce son ministère jusqu’en 1871, puis en Grande-Bretagne jusqu’en 1875. Il meurt dans sa maison natale le 1 octobre 1900. Il a deux fils devenus pasteurs méthodistes en France : Matthieu (fils) et Édouard.

50 Né à Estry (Calvados) en 1793, Jean Lelièvre est un catholique converti au méthodisme par Amice Ollivier. En 1831 il rentre comme prédicateur itinérant dans le corps méthodiste. Il meurt à Jersey le 16 septembre 1861, non sans avoir laissé au méthodisme français trois fils pasteurs : Paul, Jean-Wesley, et surtout Matthieu.

51 Jean-Louis Rostan est l’élève et le continuateur de l’oeuvre de Félix Neff dans le Queyras. Il naît près de Vars le 8 janvier 1807. De tempérament dépressif tout au long de sa vie, il est pourtant un évangéliste au verbe puissant et à la moralité intransigeante. Il meurt à Lisieux le 25 juillet 1859. Matthieu Lelièvre a écrit sa biographie : Matthieu LELIEVRE, Vie de Jean-Louis Rostan, Paris, Librairie Évangélique, 1865, 607 p.

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retombe à 800 à peine. De 1848 à 1852, les méthodistes en France se battent en effet contre une anglophobie alors très prégnante, mais aussi contre le darbysme qui provoque des dissentions dans le petit monde protestant de France et de Suisse. Madame Coralie Armangaud, née Hinch, fait scission de son coté dans le Midi, et quitte le méthodisme pour fonder son propre mouvement religieux à Cette (Sète) et dans le Viganais 52 . Enfin l’Église méthodiste en Grande-Bretagne traverse une crise institutionnelle grave, et n’a pas les moyens d’intervenir efficacement en faveur de sa mission en France. Elle désire, en conséquence, que cette mission prenne son indépendance. Ce faisant, elle rejoint le désir profond mais inavoué de Charles Cook. C’est pourquoi 14 pasteurs 53 se réunissent à Nîmes en février 1852 pour discuter une proposition venue d’Angleterre, et déclarent instituée la Conférence méthodiste française sous le nom de Section Méthodiste de l’Église du Christ en France et en Suisse, unie de principe aux Sociétés fondées par le Révérend John Wesley.

2-2-2 - L’Église méthodiste en France : 1852 - 1939

Jusqu’en 1852 les Actes des Conférences françaises étaient écrits à la plume et en anglais. À partir de cette date nous connaissons l’évolution de l’Église méthodiste selon les informations communiquées par deux sources en français : les procès-verbaux manuscrits et les actes imprimés. La jeune Église (dont la naissance n’a pas provoqué d’orage dans le ciel du protestantisme français) participe dès sa création à tous les combats, du coté des Églises évangéliques non-concordataires, contre les libéraux. Elle se développe jusqu’à atteindre les deux mille membres en 1870. Mais, dès les lendemains de la guerre franco-allemande de 1870-1871, le nombre des membres s’érode régulièrement. Il est nécessaire de rappeler que la mission devenue Église aurait dû et voulu être indépendante sur le plan financier de la Conférence britannique. Mais elle n’a jamais pu régler ses problèmes de trésorerie : dès l’origine elle dépense plus qu’elle ne reçoit. Et, non seulement le déficit ne se résorbe pas, mais il s’accroît d’année en année. Car l’Église ne fonctionne pas comme un poste

52 Coralie ARMANGAUD née HINSCH, Recueil de Lettres Pastorales, précédé d’une notice biographique, Nîmes, Roger et Laporte, 1878, 747 p.

53 Ce sont Charles Cook, Henri de Jersey, Jean-Louis Rostan, Matthieu Gallienne père, François Farjat, Philippe Neel, Luc Puldford (un français de Lille), Charles de Boinville (un Anglais), Philippe Guiton, Pierre Lucas, Pierre Massot, Louis et Henri Martin (deux frères venus de Suisse romande) et Guillaume Ogier.

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missionnaire. Des chapelles sont construites partout, quelques fois sans vraie nécessité, toujours à crédit. Les pasteurs sont à poste, il faut les loger, les rémunérer. De plus, il faut les former, d’où la création d’une école de théologie spécifique. Il faut à cette Église un organe de communication sous la forme d’un journal, d’une librairie à Paris, de pasteurs spécialisés pour participer avec des pasteurs d’autres églises à des travaux communs. Nous ferons un peu plus loin un court bilan de cette vie interne et externe de la jeune Église qui, en vieillissant, s’institutionnalise de plus en plus et gagne de moins en moins d’argent. L’Église née en 1852 change de nom en juin 1867, lors de la Conférence de Lausanne. Elle devient l’Église Évangélique Méthodiste de France et de Suisse. Elle change de nouveau de nom en 1906, lors de la mise en place de la Loi de Séparation des Églises et de l’État. Elle devient alors l’Union des Associations cultuelles de l’Église Évangélique Méthodiste de France (La Suisse n’est plus indiquée : les méthodistes l’ont quitté définitivement en 1901). Lorsque le Synode (la Conférence est devenue Synode lors de sa réunion à Levallois-Perret en 1898) qui se tient à Paris du 19 au 22 juin 1939 vote (par 33 voix contre 7) la dissolution de l’Union Nationale des Associations Cultuelles de l’Église Évangélique Méthodiste de France, il ne reste plus que 1578 membres recensés. La Grande Guerre n’a pourtant pas fait baisser les effectifs de manière significative : en 1910 on recense 1606 membres ; en 1920 : 1523 membres ; en 1930 : 1472 membres. On peut donc parler, soit d’une relative stabilité, soit, en rapport avec la vision qu’a le corps méthodiste de lui-même, de désespérante stagnation. La fusion dans la nouvelle Église Réformée de France est donc un acte de sagesse, salué d’ailleurs par la Conférence britannique qui restera jusqu’au bout l’autorité de tutelle du méthodisme français :

La Conférence britannique, réunie à Liverpool, a voté, le mercredi 19 juillet 1939, la résolution suivante : La Conférence, étant convaincue que l’unité organique de l’Église Réformée de France, telle qu’elle est actuellement constituée, et de l’Église méthodiste est pour le bien du témoignage évangélique en France, approuve la dissolution de l’Union nationale des Associations cultuelles de l’Église Évangélique Méthodiste de France, afin que chaque Association cultuelle qui le désire puisse être définitivement affiliée à l’Église Réformée de France 54 .

2-1-3 - Églises Méthodistes de France

54 AcC 1939, p. 29.

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En mars 1942 paraît le premier numéro du nouvel Organe trimestriel des Associations Cultuelles Évangélique des Églises Méthodistes de France, Le Lien, sous la direction du pasteur S. Samouélian. Il écrit dans son éditorial :

Le 84 e et dernier Synode de “L’Église Évangélique Méthodiste” s’est réuni à Paris du 19 au 22 juin 1939. Il a voté sa dissolution le mardi 20 à 17 heures. 14 églises se sont rattachées à l’Église Réformée, 6 autres ont pris la ferme résolution de continuer la tradition méthodiste en dehors des organisations réformées afin de maintenir “l’esprit

méthodiste” au sein du protestantisme français.

En

septembre 1939, la guerre bouleversa encore nos Églises. Mais au sein de toutes nos angoisses, le Seigneur, Chef de l’Église Universelle, permettait que le 16 janvier 1940, les 6 Églises du Gard se réunissent à Anduze sous la présidence de M. le pasteur L. Parker 55 , en Synode Constituant légal. Le méthodisme subsistant fonda une nouvelle Union d’Église dont le nom officiel se trouve inscrit en tête de ce journal 56 .

Nous en avons ressenti et nous en ressentons encore une grande tristesse.

La famille méthodiste a été brisée.

L’histoire de ce méthodisme d’après guerre, totalement indépendant de la Conférence britannique, n’est pas abordée dans ce mémoire : l’étude en est extérieure à notre sujet, pour l’instant.

2-2 - Vie interne

2-2-1 - Implantation géographique

* La Normandie

Depuis William Mahy et les grands pionniers de la présence méthodiste en France, la Normandie est la tête de pont historique des pasteurs venant d’Angleterre ou des Îles Anglo-Normandes. Pourtant la terre normande n’a pas permis au méthodisme de s’implanter profondément. Mahy n’a pas quitté le bocage, et n’a pu pénétrer ni à Caen, ni dans une autre grande ville. Il faut attendre un siècle pour qu’une tentative

55 Nous trouvons sa biographie dans : Anonyme, Service commémoratif en souvenir de Louis-David Parker, pasteur méthodiste, 11 mai 1873 - 31 août 1940, Nîmes, au dépôt 3 rue Sainte-Dominique, 1940.

56 Journal Le Lien N° 1, p. 1.

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d’évangélisation des villes soit entreprise. Charles Cook lui-même n’est resté qu’une année à Caen avant de partir évangéliser les terres protestantes du Languedoc. Et la Normandie a été lentement délaissée. Citons toutefois un exemple remarquable des conséquences de la prédication méthodiste en Normandie au début du XIX e siècle. Dans l’Orne, le long de la vallée du Noireau, quelques villages sont restés protestants malgré les persécutions. Ainsi Fresnes, petit village entre Tinchebray et Flers, vivote en ce début du XIX e siècle, d’une part des ressources d’une agriculture vivrière limitée par la pauvreté des sols, et d’autre part du tissage des toiles et textiles pour les drapiers de Caen.

Les conditions matérielles du paysan sont assez déplorables. Les fermes sont exiguës et mal entretenues. L’extrême division de la propriété entraîne l’existence de pièces de

terre d’une superficie infime.

Le

Les paysans se nourrissent de pain noir de sarrasin et

de seigle, de galettes et de bouillies de farine, de soupe aux choux et au lard.

chanvre fournit enfin la matière à la confection de vêtements simples et parfois

Au début du XIX e siècle, alors que l’artisanat textile se développe,

pittoresques.

dans les campagnes, cette condition paysanne s’améliore et l’agriculture se bonifie grâce à l’initiative de certains propriétaires fonciers 57 .

C’est à ces paysans pauvres que William Mahy vient à cheval présider des cultes. Quelques familles d’origine protestante sont converties, comme les Pelluet ou les Prunier. Ainsi en est-il en particulier de la famille de Jacques Prunier, membre des Anciens de l’Église réformée, dont le père exerce la profession de cloutier. Deux fils de Jacques Prunier partent de Normandie dès que possible pour aller porter l’Évangile aux quatre coins de France. Nous connaissons Jean Prunier, qui est colporteur évangéliste en même temps qu’agitateur politique. André Encrevé parle de lui 58 à propos du village de Mamers

où, peu après la Révolution de Février, un colporteur nommé Jean Prunier (agent de la Société Évangélique) chargé de visiter le département de la Sarthe, choisit de se fixer. Il préside quelques réunions, favorablement accueillies par les républicains, les

57 Jean-Claude RUPPÉ - Jean-Claude ALMAIN, Flers et son canton. Une ville industrielle fille d’un bocage en crise, Flers, Le Pays Bas-Normand, 1979, p. 95-96.

58 André ENCREVÉ, Protestants français au milieu du 19e siècle. Les réformés de 1848 à 1870, Genève, Labor et Fides, 1986, p. 326, 327 et note 43.

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anticléricaux, et le Commissaire d’Arrondissement (Charles Granger). Dans ce cas, le lien entre l’évangélisation protestante et la propagande républicaine est donc incontestable. D’autant que Prunier ne cache pas ses opinions politiques.

Un des frères de Jean nommé Étienne-Frédéric (Fresnes, 23 mars 1818- Fresnes, 2 août 1892) 59 est, de son côté, longtemps salarié par l’Église méthodiste pour évangéliser les zones très catholiques de la Haute Marne, avant d’être tardivement accepté par cette même Église en tant que proposant, en 1858. Cet accueil ne s’est pas fait sans difficulté. Matthieu Gallienne le conteste en effet : « M. Gallienne serait d’avis que ce frère fut rejeté, vu son âge (40 ans), sa nombreuse famille (5 enfants), et surtout parce que ses études n’ont pas été bonnes 60 . » Frédéric Prunier est enfin reçu in full connexion en 1861 avec William Corforth 61 , Samuel Bertin 62 et Jean-Wesley Lelièvre 63 . Après divers postes (Bourdeaux,

59 Frédéric Prunier épouse Éléonore Pelluet dont il a onze enfants (dont dix survivent). L’auteur de ce mémoire est un des nombreux arrière-petits-fils de ce pasteur méthodiste. La tombe de Frédéric Prunier est toujours visible à Fresnes. Il est l’auteur de plusieurs opuscules : Frédéric PRUNIER, Poésies, Paris, Librairie Évangélique, 1878, 97 p. ; Le quatrième Commandement est-il aboli ?, Paris, Librairie Évangélique, 1871, 23 p. ; Un coup d’oeil sur l’inquisition , Paris, Bonhoure, 1876, 71 p. On le connaît grâce à Daniel ROBERT, Souvenirs du pasteur Frédéric Prunier, BSHPF, 1981/avril-Juin, p.271-292.

60 PvC 1858, p. 201.

61 William Cornforth est né le 13 octobre 1828 à Brierley Hill, en Angleterre (Comté de Stafford). Il est adopté en 1830 par son oncle, Jos. Hunt, pasteur méthodiste, ce qui lui vaut une éducation très soignée. Converti à 17 ans, il devient à son tour pasteur méthodiste. En 1856, il répond à un appel de Charles Cook pour la France. Il va à Pontgibaud (œuvre anglaise), à Calais (circuit anglais), puis à Lisieux où il prêche pour la première fois en français. Il réside à Calais de 1863 à 1874, et à Lausanne, où il dirige la maison d’études du Valentin de 1874 à 1880. Il se repose trois ans à Bourdeaux avant de retourner à Calais jusqu’en 1889. Enfin, après 12 ans de ministère à Lausanne, il y prend sa retraite en 1901, et y meurt le vendredi 13 septembre 1904. Ces renseignements succincts sur ce pasteur pourtant si important dans l’histoire de la formation des pasteurs méthodistes de la deuxième partie du XIX e siècle se trouvent dans : William CORNFORTH, Sermons et Études, précédé d’une notice biographique, Lausanne/ Paris, Georges Bridel / Librairie Évangélique, 1905.

62 Samuel Bertin nait à Congénies le 30 juin 1825, et est converti à lâge de 12 ans grâce à un père pieux. Longtemps prédicateur laïque, il est accepté comme proposant en 1857. Il commence à Fresnes (Normandie), et continue sa carrière dans le Dauphiné, les Cévennes, en Gardonnenque et en Suisse, avant de finir dans le Dauphiné. Très actif et optimiste, « il croyait vraiment à toutes les vérités qu’il avait enseignées ». Il meurt le 13 mars 1899. Courte notice biographique dans AcC 1899, p. 69 à 71.

63 Fils aîné de Jean Lelièvre, Jean-Wesley naît à Calais le 24 janvier 1838. Il est converti avec ses frères et ses sœurs lors du réveil de la Drôme de 1852 (il s’agit du second réveil de la Drôme, dont parle Samuel Vernier dans sa thèse récente : Samuel VERNIER, Le Réveil dans la Drôme au 19 e siècle, Orthez, Éditions Ampelos, 2008, p.7 à 9, dont les instruments de Dieu sont respectivement Jean Lelièvre à Dieulefit et Bourdeaux, et François Farjat à Nyons) et entre dans le ministère en 1857. Son activité s’exerce à Saint Chapte, Jersey, Paris, Vevey, avant de se contenir dans le Midi : Congénies, Vauvert, Livron, Dieulefit, Le Caylar, Codognan, et Vic le Fesq où il prend sa retraite. Dans la Correspondance fraternelle il se plaint de multiples infirmités, ce qui ne l’empêche pas d’avoir une retraite active (prédications, recherches archéologiques, écriture de cantiques, etc.) avant de mourir à Quissac le 24 décembre 1919. Notice biographique dans AcC 1920, p. 30-31. Nous aurons l’occasion de parler de lui lors de la présentation des prolégomènes de la mission méthodiste en Kabylie : voir notre troisième partie).

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Haute Marne, Normandie) Frédéric Prunier se retire à Fresnes, dans sa maison natale, où il meurt entouré de ses onze enfants. Parmi ceux-ci deux fils, Gédéon et Onésime, se tournent vers le ministère, mais seul Onésime 64 va jusqu’au bout de la démarche. Consacré à Lausanne le 17 juin 1879 ce dernier devient, avec Matthieu Lelièvre 65 et les deux frères Émile 66 et Paul 67 Cook, un des plus importants porte-paroles du méthodisme français à la

64 Onésime Prunier est plus un homme de plume qu’un homme d’action. Né à Joinville le 7 juin 1851, il passe sa thèse de licence à Lausanne et est accepté comme proposant à la Conférence d’Anduze (1876). Il est placé à Congénies puis à Nîmes l’année suivante. En 1880 il est envoyé à Bruxelles jusqu’en 1885, date à laquelle il revient à Nîmes prendre la direction de L’Évangéliste et du pensionnat de jeunes filles. En 1891 il va à Paris, comme directeur de la maison d’étude. D’abord à Malesherbes, ensuite aux Ternes, enfin à Asnières, Onésime Prunier ne quitte Paris qu’à la retraite (1919). Il s’installe au Poët-Laval, au lieu dit La Maisonnette, d’où il aide à la desserte de la Drôme au moins jusqu’en 1921. Il meurt chez son fils André, médecin à Thonon-les-Bains, le 7 février 1926. Edmond Gounelle consacre à la mémoire d’Onésime Prunier un petit opuscule contenant la vie et la pensée de celui-ci : Edmond GOUNELLE, En mémoire du pasteur Onésime Prunier, 1851-1926, Alençon, Corbiére et Jugain, 1931, 65 p.

65 Matthieu Lelièvre naît à Calais le 7 janvier 1840 et meurt au Havre le 9 août 1930, à 90 ans et demi. Il est admis au noviciat en 1858, et part à Bourdeaux de 1859 à 1865. De 1865 à 1878, il est à Codognan, puis Nîmes. Après Paris (Malesherbes) de 1878 à 1883, il est muté dans les Îles de la Manche jusqu’en 1891, date à laquelle il retourne à Nîmes. En 1994 il revient en pèlerinage à Bourdeaux pour trois ans, et s’installe en 1897 à Paris. Malgré sa retraite prise en 1903, il reste actif à Paris jusqu’en 1912, date où il va à Guernesey. En 1921, il loge à Sainte Adresse, et s’installe au Havre en 1927, trois ans avant sa mort. Matthieu Lelièvre est sans conteste le pasteur le plus en vue sur toute cette période. Théophile Roux a écrit sa vie dans un gros livre : Théophile ROUX, Matthieu Lelièvre, Prédicateur, Journaliste, Historien, Théologien, Alençon, Corbière et Jugain, 1932, 392 p., ce qui prouve bien l’estime dans lequel le tient ses collègues. Il s’occupe beaucoup, avec Onésime Prunier et Matthieu Gallienne fils, de la direction de l’Évangéliste, de la Maison d’étude à Paris, et du Pensionnat de jeunes filles de Nîmes. Il est l’historien du méthodisme français, et sans ses œuvres (voir bibliographie), nous aurions bien des difficultés pour aprocher nombre d’acteurs plus ou moins connus des débuts du méthodisme wesleyen en France.

66 Émile, troisième enfant de la famille de Charles et Julie Cook, naît à Niort, le 15 juin 1829. Il passe son enfance à Congénies, puis à Nîmes où, dès l’âge de sept ans, il provoque de petites réunions de prières entre enfants. En 1842, Émile rejoint sa famille à Lausanne où il continue ses études. Au début de 1848, il est accepté comme étudiant. Le 8 septembre 1851, il rejoint son premier poste au Vigan. Émile provoque un réveil en Viganais en 1853, mais il subit une forte opposition à Lasalle. De 1853 à 1856, la Conférence l’envoie à Nyons. Il est consacré à Nîmes le 13 juillet 1854, et se marie avec Hélène de Jersey le 17 mai 1855. Il quitte Nyons le 18 novembre 1856 pour aller passer un an à St Pierre-les Calais. La Conférence le place à Lausanne en 1857, où il enterre son père qui meurt dans cette ville le 21 février 1858. Émile est à Congénies à partir de 1860, puis à Ganges en 1862. La Conférence française de 1866 le nomme à Paris, qui est son dernier poste, car la guerre franco-allemande éclate le 19 juillet et Émile s’engage dans l’aumônerie du Comité auxiliaire évangélique de soins aux blessés. En 1873, il est invité à New-York à l’occasion des grandes assemblées de l’Alliance Évangélique Universelle. Il en repart sur le Ville du Havre le samedi 15 novembre. Dans la nuit du 21 au 22 novembre, le “Ville du Havre” est éperonné par un bateau anglais, le Loch Earn, et coule presque aussitôt. Émile Cook fait partie des rescapés, mais il supporte très mal son bref séjour dans l’eau froide de l’Atlantique Nord. Rentré malade à Paris le 7 décembre, il meurt à Hyères le 29 janvier 1874, chez Émile Farjat, le fils de son ami François Farjat. Il est enterré à Nîmes, dans la tombe de François Farjat. À sa mort, Émile Cook laisse sept enfants, et les méthodistes de Grande-Bretagne et des U.S.A. soutiennent financièrement sa famille. Bibliographie : Émile FARJAT, Émile F. Cook, Paris, Librairie Évangélique, 1877. ; John WALLER, « British Wesleyan Methodism and the post-war recovery of methodism in France, 1871-1874 », in Proceedings of the Wesley Historical Society, vol XLV, Leeds, CRYPTICKS and Harmer, february, 1986.

67 Paul ou Jean-Paul Cook est le deuxième enfant de Charles et Julie Cook. Il naît à Congénies le 21 mars 1828. Jean-Paul passe son enfance à Congénies, puis à Nîmes. Lors du réveil de 1838, il se convertit et il lui

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Belle Époque. À la mort de Frédéric Prunier, la desserte du Bocage est abandonnée. Mais le méthodisme subsiste dans quelques villes de la côte normande, dans le cadre des activités du District d’Évangélisation.

* Le Languedoc

Après la Normandie, c’est la plaine de la Vaunage, entre Nîmes et Montpellier, qui est le théâtre de la première vraie expansion du méthodisme wesleyen en France. Avec l’aide de son épouse Julie, Charles Cook fait de nombreuses et rapides conversions dans la population protestante de la Vaunage. Il faut toutefois remarquer que le paysage protestant vaunageol est très différent de celui que Cook a trouvé en arrivant en Normandie. Les protestants normands, en effet, ont rejoint en masse la Grande-Bretagne pendant la période de la révocation de l’Édit de Nantes (1685 - 1787), et seules quelques poches de présence protestante ont survécues, très isolées et constamment persécutées. En Vaunage, par contre, le protestantisme est resté très vivace pendant la même époque. Les rapports économiques avec les Cévennes ont fait de la Vaunage un lieu d’accueil pour les camisards en fuite. D’autre part les quakers sont installés à Congéniès depuis le XVIII e siècle. La

en est resté une grande foi aux réveils religieux, comme aussi à la conversion des enfants. Jean-Paul et son frère Émile rejoignent leur famille à Lausanne en 1842. Jean-Paul participe alors à la mise en place d’une école du dimanche à La Palud, qui commence le 28 mai 1842. Après l’expulsion de Charles Cook du canton de Vaud le 22 décembre1842, toute la famille rentre à Nîmes. En 1850, Jean-Paul est nommé catéchiste à Paris, employé sous la direction du Wesleyan Education Comittee. L’année suivante, il fonde et dirige le Magasin des Écoles du Dimanche. Jean-Paul Cook est accepté comme proposant régulier (avec un noviciat réduit à deux ans) par la troisième Conférence française (Nîmes, juillet 1854) et il épouse, à Calais le 18 avril 1855, mademoiselle Richez. Mais celle-ci meurt en juillet 1856, d’une fièvre puerpérale consécutive à la naissance du petit Charles. Jean-Paul (plus communément appelé Paul) est consacré à Nîmes par son père pendant la Conférence française réunie du 3 au 17 septembre 1856. Dès le début de 1857 il est appelé par la Société des Écoles du Dimanche à devenir son agent itinérant. La Conférence de 1857 consent à céder Paul Cook à cette société. Il est rattaché au Circuit de Paris, District du Nord. Charles Cook meurt le 21 février 1858, et la Conférence de cette année-là charge Paul Cook d’écrire une notice biographique sur son père (c’est la première partie de la Vie de Charles Cook). La Conférence de 1859 place Paul Cook à St Pierre-les-Calais, avec William Cornforth, jusqu’en 1863 où il est muté à Lisieux. Installé à Nîmes en 1965, Paul Cook y est nommé à la tête des établissements d’éducation par la Conférence de 1869. Après la guerre franco-prussienne, Jean-Paul Cook part à Nancy, de 1872 à 1878. La Conférence de 1879 lui accorde un congé, en vue d’oeuvres d’évangélisation à Paris, où il devient, en 1881, agent missionnaire pour les Écoles du dimanche, et directeur des publications. Ce congé est prolongé, d’année en année, jusqu’en 1885 où il reprend son poste de pasteur à Paris. Il meurt en 1886. Bibliographie : Jean-Paul COOK, Vie de Charles Cook, 1 ère parti), Paris, Librairie Évangélique, 1862 ; Matthieu LELIÈVRE, Vie de Charles Cook, 2 e partie, Paris, Librairie Évangélique, 1897 ; Districts Minutes of the Wesleyan Missionnaires in France, 1842-1852 ; Actes des Conférences des pasteurs et ministres de la section méthodiste de l’Église de Christ en France et en Suisse, 1852-1887.

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prédication du pasteur réformé de tendance évangélique Abraham Lissignol, à Montpellier, complète le tableau : la Vaunage est prête, en 1820, à accueillir le Réveil protestant, et Charles Cook en a largement profité pour tisser un solide réseau méthodiste en Languedoc. Une des premières dames converties par le pasteur Cook est Mme Élizabeth Jaulmes, née Fourmaud (1792 - 1871). Mariée à Louis, ce couple pauvre élève chrétiennement ses sept fils, qui accèdent tous aux plus hautes fonctions sociales. Le second fils, Sully, épouse Marie Cook, une des filles de Charles Cook. Il veut devenir pasteur méthodiste, mais ne parvenant pas à se faire accepter par la Conférence méthodiste française, il devient pasteur de l’Église réformée concordataire en 1863. Le troisième fils, Gédéon (1825 - 1910) est le seul pasteur méthodiste de la famille, qui compte un grand nombre de pasteurs réformée ou luthériens en son sein. Gédéon Jaulmes dessert Lausanne (Suisse) avec Charles Cook, puis le Gard et Nyons, avant d’être consacré à Nîmes en février 1851, alors qu’il est en poste au Vigan. Après un séjour dans les Îles Anglo-Normandes, on le retrouve à Anduze, à Nyons, Paris et Lausanne. Il prend sa retraite dans son village natal où il meurt en 1910. Gédéon Jaulmes est très représentatif de ces pasteurs languedociens de la deuxième génération, issus du Réveil, faisant carrière dans le méthodisme, même s’il est le seul d’une grande famille à l’avoir été 68 . Le méthodisme a essaimé tout autour de la Vaunage : en Vistrenque, en Gardonnenque, en Cévennes. Les Églises méthodistes fondées alors en Languedoc sont historiquement les plus anciennes et sont passées massivement, en 1939, dans l’Association des Églises Méthodistes de France nouvellement créée par leur refus d’entrer dans l’Église Réformée de France 69 .

* La Suisse et les Vallées Vaudoises

Charles Cook s’installe à Lausanne dès juin 1840. Malgré la présence de John Darby en Suisse romande au même moment, il parvient à établir quelques communautés méthodistes à Lausanne, Vevey, Villeneuve et Aigle. En août 1845 Charles Cook fait avec son fils Émile un voyage d’exploration missionnaire dans les Vallées Vaudoises, et les deux

68 Jean-Marc ROGER, « Le destin d’Élisabeth Jaulmes-Fourmeaud », in Collectif, La Vaunage au XIX e siècle, Nîmes, Lacour, 1996, p. 457 à 472.

69 Le journal Le Lien de 1940, N°1, cite les églises n’ayant pas accepté la fusion du méthodisme français dans l’ERF : ce sont celles de Nîmes, Cavairac, Valleraugue, Lasalle, Anduze et Alès.

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pasteurs sont bien accueillis par la population piémontaise. Plus tard, en 1849, à la suite d’un appel pressant d’Italie du nord, les méthodistes se tournent de nouveau vers ces vallées qui leur ouvrent les portes de l’Italie et de Rome. Ils envoient le pasteur William Ogier 70 en résidence à La Tour et tout semble aller pour le mieux. Mais, dès 1850,

les espoirs entretenus concernant une résidence permanente parmi les Vaudois du Piémont n’ont pas encore été réalisées. La raison en est que des influences fortement préjudiciables à l’exercice de notre ministère ont fini par prévaloir sur les gens du fait de certains frères calvinistes. Ceci a conduit nos amis vaudois à faire objection, du moins dans l’immédiat, à l’établissement chez eux de réunions de classes et d’autres institutions wesleyennes 71 .

Les méthodistes continuent pourtant leurs visites dans les Vallées Vaudoises, mais ne peuvent s’y implanter, et le secrétaire de l’Assemblée du District du Midi de 1855 écrit 72 :

« L’Assemblée prie la Conférence de s’occuper des rapports qui peuvent s’établir entre le prédicateur méthodiste dans le Piémont et la Table vaudoise ». Charles Cook meurt à Lausanne le 21 février 1858, alors que Matthieu Gallienne et Émile Cook desservent la Suisse romande. À partir de cette date, les Vallées Vaudoises ne sont plus indiquées parmi les stations méthodistes dans les actes des Conférences ultérieures. Malgré une grande activité et peut-être à cause des différents remous politico-religieux de la période, la mission méthodiste en Suisse romande végète et périclite au point d’être abandonnée en 1901 : dans un nota bene de la page 10 des Actes de la Conférence de 1901 on peut lire ces quelques mots laconiques : « L’oeuvre de Lausanne est transférée à l’Église méthodiste épiscopale de Suisse 73 . »

70 C’est le dernier venu parmi les pasteurs insulaires ayant choisi de faire carrière en France. Il est né à Guernesey en 1817 et s’est converti vers 1832, lors d’une vague de choléra dans son île natale. Il est envoyé à Lausanne en 1844 et 1845, où il subit de plein fouet la répression des autorités vaudoises. Il passe deux ans en Vaunage et Gardonnenque (1846-1847), puis deux autres années à Nyons et les Hautes-Alpes (1848- 1849). En 1850, il part à Bar-le-Duc, poste préalablement occupé par le pasteur Philippe le Bas et l’évangéliste Frédéric Prunier. Il se marie en 1853 et meurt onze mois plus tard, le 20 août 1854, touché à son tour par le choléra. Guillaume Ogier est l’une des personnalités les plus attachantes qu’il nous ait été donnée d’étudier. Il a en effet écrit de nombreuses lettres à la Correspondance Fraternelle, et toutes expriment la détresse de sa profonde solitude dans un pays peuplé presque exclusivement de catholiques romains. Et puis mourir à 37 ans, au début de son amour conjugal, en soignant des cholériques et en attrapant la même maladie, le tout au service de l’Évangile et de ses semblables, cela parait être un destin hors du commun et digne de respect.

71 DMWM 1850, p. 190.

72 AcM 1855, p. 38.

73 AcC 1901, p. 10.

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Les deux pasteurs les plus représentatifs issus de la mission en Suisse sont les frères Martin : Henri (1804 ? - 2 avril 1853) et Louis (vers 1808 - 2 janvier 1865). Tous deux sont vaudois, de la commune de Sainte-Croix, mais ils font toute leur carrière ministérielle en France.

* La Drôme et les Hautes Alpes

Félix Neff est à juste titre considéré comme l’apôtre des hautes vallées protestantes du Queyras et de Freissinières 74 . Celui-ci, d’origine genevoise, arrive à Vars le 19 janvier 1824 et n’en repart, épuisé et malade, qu’au début de mai 1827, pour mourir dans sa ville natale le 12 avril 1829. Lorsqu’on a de bonnes jambes, on peut monter le chemin escarpé qui mène à Dormillouse, petit hameau où l’on peut encore voir le temple et l’école que Neff a fondée. Parmi ses élèves, Félix Neff plaçait beaucoup d’espoir dans la foi du jeune Jean-Louis Rostan 75 . Celui-ci remplace son maître d’école dès 1827, mais il est rapidement remplacé par le pasteur Ehrmann. Rostan devient alors colporteur évangélique, et rencontre Henri de Jersey en 1827 pendant une de ses tournées dans la Drôme. Il devient méthodiste, et l’un des pasteurs les plus représentatifs de la première génération de pasteurs méthodistes autochtones. En fait il est le deuxième pasteur d’origine française, le premier étant Jean Lelièvre. En tant que pasteur il est partout, soumis au sacro-saint principe méthodiste de l’itinérance qui interdit à un pasteur de rester plus de trois ans dans un même poste (ce principe sera vivement et avec succès contesté vers la fin du XIX e siècle). Jean-Louis Rostan est caractérisé par son origine protestante, paysanne et pauvre, qui lui permet d’entrer dans toutes les maisons des hautes vallées alpines, mais par son inculture aussi qui lui ferme les portes de la faculté de théologie de Montauban. Sa foi est flamboyante, mais son intransigeance dogmatique provoque souvent des réactions violentes comme à Vauvert, à Pâques 1835, où il est poursuivi à coup de pierres par les protestants locaux excédés, aux cris de Aviso al lebre ! Or si Rostan devient méthodiste c’est grâce à cette rencontre avec un pasteur méthodiste, Henri de Jersey 76 , alors à

74 Plusieurs ouvrages sont consacrés à sa biographie. Citons : Anonyme, Vie de Félix Neff, Toulouse, K. Cadaux, 1837, 133 p. ; Ami BOST, Visite dans la portion des Hautes-Alpes de France qui fut le champ des travaux de Félix Neff , Genève, Gruaz, 1841, 199 p. ; S. LORTSCH, Félix Neff, l’Apôtre des Hautes Alpes. Biographie extraite de ses lettres, La Bégude de Mazenc, La Croisade du Livre chrétien, 1978, 312 p. Ce livre vient d’être réédité (Éditions Ampelos, 2010).

75 Voir note 51 p. 26.

76 Voir note 47 p. 25.

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Lourmarin au commencement de 1832. La présence méthodiste en Drôme est donc très précoce. En effet, Charles Cook a souvent visité ce département en partant pour la Suisse. En 1836 il est appelé à Bourdeaux par un prédicateur de la Société Continentale persécuté par les pasteurs concordataires locaux. Il y envoie Matthieu Gallienne 77 qui s’installe à Bourdeaux en novembre 1837. Le méthodisme s’étend dès lors dans toute la Drôme, et l’on retrouve des groupes et des stations méthodistes à Nyons, Die, Dieulefit, Livron. Pourtant les incursions dans les grandes villes (Orange, Montélimar, Avignon) sont très rares et inefficaces. Outre Jean-Louis Rostan, la Drôme peut se targuer d’avoir donner au moins deux pasteurs à l’Église méthodiste en France : Auguste et Henri Faure. Ces deux hommes, homonymes, tous deux drômois, contemporains, ne sont pourtant pas frères, mais leurs chemins se sont croisés dans le méthodisme français et dans leurs destins familiaux. Ils font partie de l’avant-dernière génération des pasteurs de l’Église méthodiste en France. Henri Faure (1869 - 1944) est consacré en 1896. En poste à Nyons, Congéniès, Paris, il est un temps mis en disponibilité pour s’occuper de la Maison des enfants 78 entre 1910 et 1914. De 1919 à 1925, pendant son ministère à Saint-Servan (proche de Saint-Malo), il participe à la mission en Bretagne (Voir p. 54-56). Il épouse Lydie Prunier (1867 - 1957), la plus jeune fille de Frédéric Prunier. Il en a sept enfants dont trois de ses six fils, Édouard, Louis et Guy deviendront pasteurs de l’ERF. Édouard et Louis compteront chacun plusieurs pasteurs dans leurs familles respectives. Henri Faure prend sa retraite en 1925 et meurt à Vence sur les hauteurs de Nice. Auguste Faure (1871-1946) est quant à lui admis au noviciat dès 1895 et commence son ministère à Honfleur. Il est consacré à Levallois le 29 juin 1898 par Onésime Prunier. Après de courts passages à Rouen, Nîmes, Paris, il s’installe à Calais (oeuvre française) en 1921 et y reste jusqu’en 1940. Auguste Faure fait partie des pasteurs méthodistes désireux de faire entrer leur Église dans l’Église Réformée de France. Mais il est trop âgé en 1939 pour participer aux votes et meurt en 1946. Frédéric Prunier était père de onze enfants dont Adeline était l’aînée. Elle a épousé le pasteur méthodiste James Wood et le couple eut cinq enfants. L’aînée des cinq, Alice Wood, a épousé Auguste Faure. D’autre part Paul Wood, frère d’Alice, est aussi pasteur méthodiste, et nous pouvons recenser encore deux autres pasteurs de l’ERF dans la

77 Voir note 49, p. 25.

78 Voir note 98, p. 47.

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descendance de James et Adeline Wood. Ces deux familles Faure ont donc en commun une remarquable descendance de pasteurs réformés. Adolphe, comme Henri, était d’ailleurs désireux d’un rapprochement des Églises protestantes en France. Ils étaient, comme tous les protestants drômois, très attachés à leurs racines réformées. C’est peut-être pour cela que toutes les Églises locales méthodistes de la Drôme ont rejoint massivement l’Église Réformée de France en 1939 !

2-2-2 - Organisation territoriale

La plus grande qualité de John Wesley se trouvait dans son génie de l’organisation. Le mot méthodiste vient d’ailleurs de ce que Wesley s’était choisi un certain nombre de méthodes de grâce permettant, après avoir reçu l’assurance du salut, d’accéder à l’entière sanctification. À la base de toute sa construction ecclésiale se trouve donc la classe ou, plus tard, le groupe. D’après Jean-Paul Cook 79 :

Voici comment les “Règles de la Société méthodiste” décrivent les réunions de groupe : on commence par la prière pour implorer la présence du Sauveur et l’assistance de son Saint-Esprit, afin que les coeurs s’unissent dans la charité et que les bouches s’ouvrent en vérité. On chante une hymne au Seigneur, et le Conducteur prend le premier la parole pour faire connaître à ses frères l’état de son âme ; il choisit celles de ses expériences qui peuvent être le plus en édification à l’assemblée et les lui communique ; s’il peut indiquer la manière dont il a été préservé de quelque piège, délivré de quelque tentation, ou les bénédictions qu’il a éprouvé dans son coeur et les moyens dont le Seigneur s’est servi pour le faire avancer dans sa connaissance et son amour, il le fait avec simplicité, et pour faire profiter ses frères de ses chûtes comme de ses progrès, en leur montrant par son expérience les moyens d’éviter les chûtes et de réaliser des progrès. Après avoir terminé, il adresse la parole tour à tour à chacun des membres présents, et chacun à son tour fait connaître quelques uns des actes de la grâce et de la providence de Dieu à son égard. Le Conducteur adresse à chaque âme une exhortation en rapport avec sa situation ; on prie encore, on chante encore, et l’on se sépare.

Cette

description

idyllique

ne

dit

pas

tout

des

exclusions,

des

contraintes,

des

79 Jean-Paul COOK, L’Eglise Méthodiste Évangélique, Paris, Librairie Évangélique, 1883, p. 11-12.

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culpabilisations, du sectarisme qu’engendre automatiquement ce genre de réunions trop intimes. Elle ne dit rien non plus de l’obole que devait donner chaque participant à la fin de chaque réunion, ni que les réunions devaient être hebdomadaires 80 . Elle omet enfin de dire qu’à la fin des réunions le pasteur donnait aux méritants des tickets de bonne conduite donnant accès à la Sainte Cène 81 . L’abandon progressif de ce système de réunions par classes a été considérée par beaucoup de pasteurs méthodistes comme étant une des causes majeures de l’échec du méthodisme en France. Plusieurs Classes forment une Société, plusieurs Sociétés un Circuit, et plusieurs Circuits un District. « À cause de son étendue, il a fallu établir dans l’Église des subdivisions, qui ont tout naturellement pris la forme de circonscriptions territoriales. C’est ainsi que la France et la Suisse romande occupée par l’Église (méthodiste) a été divisée en quatre Districts. Chaque district comprend un certain nombre de groupes de membres. Pour se rattacher à l’Église, il faut appartenir à l’un de ces groupes, qui ont longtemps été appelés Classes, d’après le nom qu’ils portent dans tous les pays de langue anglaise 82 . » Chaque Circuit a pour responsable un pasteur qui prend le nom de surintendant. Quant aux District, leur organe de décision se situe au niveau d’une assemblée de District et de son président, pasteur lui aussi. Cette assemblée réunit les délégués venant des Sociétés, d’abord uniquement des pasteurs puis, dans la deuxième partie du XIX e siècle, des laïques aussi. Elle se réunit avant la Conférence annuelle pour préparer pour celle-ci des questions, des propositions, et aussi la présentation des postulants au saint ministère venant du District. Le but de cette organisation est de sauver le plus d’âmes possibles, de gagner assez d’argent pour devenir un jour indépendant de l’Église mère britannique, et surtout de provoquer des Réveils. Henri Bois a bien étudié ce phénomène 83 : le Réveil vu par les méthodistes est un mouvement d’adhésion au Christ par le coeur, accompagné de signes visibles de l’action du Saint-Esprit provoquée par la prière fervente des participants. Ces réveils sont à l’origine du recrutement des nouveaux membres, ceux-ci étant définis, comme on l’a vu, par leur participation aux réunions de groupes. Le premier District fondé en France, et qui est resté le seul jusqu’en 1851, se nomme

80 Ibid. p. 44 et n. 1.

81 Ibid. p. 70.

82 Ibid. p. 17.

83 Henri BOIS, Le Réveil au Pays de Galles, Toulouse, Société des Publications Morales et Religieuse, 1905.

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justement le District France. À partir de la création de la Conférence française, devenue indépendante de sa tutrice anglaise en 1852, la France a été coupée en deux District, Nord et Midi. Plus tard les Cévennes deviendront un District autonome, ainsi que la Drôme et que la Suisse. De plus, mais nous y reviendrons, un District d’évangélisation, de 1895 à 1900, regroupe tous les acquits de l’évangélisation agressive de l’oeuvre Gibson. Cette organisation disparaît après 1939, et n’est pas reprise par les Églises méthodistes de France qui préfèrent un système presbytéro-synodal proche de celui de l’ERF.

2-2-3 - Les partis constitutifs du méthodisme français

Nous l’avons dit, ce mémoire n’est le lieu d’une étude ni exhaustive ni approfondie de l’implantation méthodiste en France. Les deux graphiques qui suivent n’ont donc d’intérêt que dans la mesure où l’on peut les comparer et y voir l’évolution d’ensemble des éléments qui caractérisent la présence méthodiste en France : le nombre des pasteurs et le nombre des membres, le tout calculé pour chaque année entre 1819 et 1939.

PASTEURS :

: le nombre des pasteurs et le nombre des membres, le tout calculé pour chaque année

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MEMBRES :

MEMBRES : On peut remarquer que le sommet de la courbe du nombre des membres se

On peut remarquer que le sommet de la courbe du nombre des membres se situe dans les années autour de 1870. Alors que la courbe du nombre des pasteurs, elle, trouve son sommet dans les années 1900. On peut voir en comparant ces deux courbes que la diminution du nombre des membres n’est pas la cause immédiate d’une diminution du nombre des pasteurs, mais que celle-ci apparaît avec un décalage de trente années. Nous avons là, pensons-nous, une des raisons du déficit financier constant de l’Église Méthodiste de France pendant cette période et celles qui ont suivi. Dans tous les cas, il est évident que le sommet de la courbe des éléments numériques qui jalonnent l’histoire du méthodisme wesleyen en France culmine entre les années 1860 et 1910. L’âge d’or du méthodisme en France peut donc s’y situer, sans faire plus de recherches, et cette période est justement celle où a prit place la mission méthodiste en Kabylie.

2 - 3 - Les éléments du méthodisme français en rapport avec la mission d’Il Maten

2 - 3 - 1 - Les organes de communication

* Les journaux

La presse protestante possède déjà en 1850 un bon nombre de journaux portant la parole des deux tendances théologiques qui s’affrontent de plus en plus, l’orthodoxie évangélique

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et le libéralisme. Parmi les journaux de la presse libérale, on peut citer trois bons exemples. Le Disciple de Jésus-Christ, fondé en 1838 par le pasteur Martin-Paschoud, cesse de paraître en 1873. L’Évangéliste est l’organe de la tendance pré-libérale (le mot est de Daniel ROBERT 84 ) du pasteur Louis-Ferdinand Fontanès (1797 - 1862). Ce discret collaborateur de Samuel Vincent fonde ce journal au lendemain de la mort de Vincent, en 1837, mais l’Évangéliste disparaît trois ans après, en 1840. Le dernier journal que nous citons est le Lien (1841 - 1870). C’est le plus important des organes de presse de la théologie libérale puisqu’il est dirigé par les deux frères Charles et Athanase Cocquerel dès

1843 85 . La fraction évangélique du protestantisme français est, de son coté, soutenue par

trois journaux significatifs. Le plus ancien, les Archives du Christianisme, est fondé en 1818 par le pasteur Juillerat-Chasseur (1781 - 1867), et s’éteint en 1867. À partir de 1831 les Archives deviennent l’organe du Réveil. Le Semeur, quant à lui, est fondé en 1831 par « un groupe de laïques revivalistes : H. Hollard, H. Lutteroth, V. de Pressensé et Mark Wilks 86 », donc par le noyau évangélique de la Chapelle Taitbout. Il disparaît en 1850. Le troisième journal est l’Espérance fondé par Amy Bost. Après la Révolution de 1848, d’après André Encrevé, les Archives du Christianisme deviennent le porte-parole officieux des églises indépendantes alors que l’Espérance (alors dirigée par le pasteur Grandpierre) est l’organe des évangéliques restés membres de l’Église concordataire 87 . C’est dans ce contexte que paraît très discrètement une petite feuille nouvelle, les Archives du Méthodisme. Quant à la presse missionnaire protestante française, on ne peut citer que le Journal des Missions Évangéliques. Les relations entre la mission méthodiste wesleyenne de France et la Société des Missions Évangéliques de Paris sont distantes mais bonnes. Charles Cook a d’ailleurs assisté, le 6 septembre 1822, à la troisième séance préparatoire à la fondation de la SMEP 88 , mais il ne fait pas partie du Comité. Le journal de la SMEP paraît dès 1826,

Mais sa fondation est antérieure : de 1823 à 1825 un Bulletin de la Société des Missions

84 D. ROBERT, Les Eglises Réformées en France, p 377.

85 A. ENCREVÉ, op. cit. p. 111-112.

86 Ibid. p.127.

87 Ibid. p.129.

88 Jean BIANQUIS, Les origines de la Société des Missions Evangéliques de Paris, Paris, Société des Missions Évangéliques, 1930, t.1, p. 28.

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Évangéliques établie à Paris est publié dans la rubrique Annales des progrès de l’Évangile des Archives du Christianisme fondées en 1818. On pouvait se procurer ce Bulletin en tiré à part 89

Pendant la période qui nous intéresse, soit entre 1885 et 1919, le JME est mensuel, alors que l’Évangéliste est hebdomadaire (sauf pendant la Grande Guerre). Le Comité de la SMEP se sert donc de l’Évangéliste (entre autres !) pour communiquer des informations d’ordre structurel (Dates des prochaines assemblées générales, par exemple) et, de temps en temps dans le JME, on trouve un article documentaire sur la mission méthodiste française en Kabylie. Il y aura, en plus, échanges de pasteurs missionnaires. Ainsi Émile Brès a fait ses études dans le cadre de la SMEP avant de partir en Kabylie comme pasteur missionnaire de l’Église Méthodiste de France. Mais aussi, à l’inverse, le pasteur méthodiste Jules-Philippe Guiton est cédé à la SMEP pour la mission en Afrique du Sud. Ces rapports entre la SMEP et l’Église Méthodiste de France sont donc excellents, bien que plus qualitatifs que quantitatifs. Ils mériteraient à eux seuls une étude particulière. Jean-Paul Cook est le deuxième enfant de Charles et Julie Cook, nous l’avons dit. La Conférence de 1850 le place à Paris en tant que catéchiste 90 où il semble réussir. Lors de la deuxième Conférence de 1852 (Nîmes, du 6 au 15 septembre), qui est en même temps la première Conférence de la Section méthodiste de l’Église du Christ, en France et en Suisse, les participants mettent en place trois commissions, dont une Commission des publications à la tête de laquelle ils nomment Charles de Boinville et Jean-Paul Cook 91 . Ce dernier s’empresse, dès le 24 février 1853, de présenter au public les Archives du Méthodisme, dans le cadre de la Commission des publications et en rapport direct avec le nouveau statut d’indépendance de la Conférence française. Ce journal tire en fait son origine de deux sources. Lorsque les premiers missionnaires méthodistes commencent à se disperser sur tout le territoire français, ils n’ont guère de points de ralliement, sinon les réunions annuelles de la Conférence. Ils peuvent lire la presse méthodiste anglaise (The Watchman par exemple, souvent cité par Charles Cook), ou venue des Îles anglo- Normandes (Le Magasin méthodiste des Îles) quand ils parviennent à se le procurer.

89 Jean-François ZORN, Un vieux journal toujours vert. Brève histoire du Journal des Missions Évangéliques, in JME 1989, N° 1, p. 35.

90 DMWM 1850, p. 160.

91 AcC 1852, p. 12.

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Désireux de palier à cette lacune, William Toase fonde alors, à Nîmes en 1843, le Magasin wesleyen, devenu très vite le Magasin méthodiste wesleyen 92 . Mais ce journal disparait en 1848, faute de matière et de participation des pasteurs. Pour compenser cette perte et permettre malgré tout une certaine circulation des informations au sein du pastorat méthodiste disséminé, Matthieu Gallienne prend l’initiative, le 6 août 1850, d’envoyer à chaque pasteur une proposition de Correspondance fraternelle. Celle-ci connaît un vrai succès, et l’un des sujets qui revient régulièrement dans les lettres de 1850 et 1851 concerne justement la création d’un journal. Mais il faut, pour que ce journal soit viable, une situation solide et pérenne du méthodisme français, ce qui est établi lors de l’institution de la Conférence française en 1852. Remarquons au passage que le nouveau journal reprend le titre, en l’aménageant, du journal de Juillerat-Chasseur, les Archives du Christianisme. C’est peut-être à cause de quelques remarques qu’on aurait pu lui faire à ce propos que Jean-Paul Cook et la Conférence française décident de changer le nom du journal qui s’appelle désormais l’Évangéliste. Le premier numéro paraît le 1 er janvier 1858. Nous nous sommes demandé si ce titre n’a pas été choisi par humour, en reprenant ainsi celui du journal défunt (en 1840) du pasteur pré-libéral Ferdinand Fontanès ? En tout cas la fortune du journal méthodiste supplante rapidement celle de l’éphémère Évangéliste de Fontanès et, surtout dans les années 1870 à 1900, le journal méthodiste porte très haut la bannière d’un méthodiste structurellement étriqué. En conclusion, il nous faut signaler l’existence d’un autre journal méthodiste en France, de publication beaucoup plus confidentielle, la Chambre Haute, qui est l’oeuvre du pasteur Louis Frédéric Galland, alors qu’il dessert vers 1890 la vallée cévenole de Valleraugues. Galland continue à éditer son journal jusqu’au jour où, le 26 février 1903, « il mourut à la suite d’une crise d’apoplexie au moment où il venait de terminer un numéro de son journal, la Chambre Haute 93 . »

* La Correspondance fraternelle

Nous avons, dans ce moyen de communication, un ancêtre des forum de discussion sur Internet. Chaque pasteur envoie de ses nouvelles à un correspondant central qui recopie chacune des lettres reçues sur un recueil qu’il envoie à son tour à chacun des pasteurs.

92 M. LELIÈVRE, Vie de Charles Cook, 2 e partie, p. 160.

93 CF du 24 avril 1903

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Tous les pasteurs qui y participent ont donc des nouvelles de tous leurs collègues. Matthieu Gallienne est à l’origine de cette Correspondance fraternelle qui, bon an mal an, ne finit sa course qu’avec la fusion de l’Église méthodiste dans l’Église Réformée de France en 1939. Elle est le lieu, en principe discret, de l’étalage des problèmes, des états d’âme, des joies familiales ou professionnelles, des désespoirs aussi, des pasteurs dans leurs postes respectifs. Nous avons à la lecture de ces lettres manuscrites, un magnifique paysage de ce qu’est la vie quotidienne d’un pasteur méthodiste entre 1850 et 1939. Malgré sa relative pauvreté en informations historiques précises (il faut souvent lire entre les lignes) cette Correspondance fraternelle garde le caractère d’un témoignage précieux, irremplaçable, de l’existence difficile de ces ministres itinérants de l’Évangile au XIX e siècle. Pourtant cette Correspondance fraternelle n’est pas, en soi, originale. Charles Cook, par exemple, avait subi la critique sévère d’Alphonse de Frontin dans trois lettres (janvier, avril et octobre 1840). Or Frontin était le membre central d’une Correspondance fraternelle créée en 1833 par les évangéliques les plus actifs 94 . Matthieu Gallienne, quant à lui, connaissait aussi certainement l’existence en 1850 de la Correspondance fraternelle (confidentielle),

fondée à Paris par dix pasteurs indépendants réunis dans la capitale à l’occasion des assemblées générales des Sociétés religieuses ; ils ont pour ambition de rassembler les pasteurs (francophones) indépendants des États. Elle parvient à grouper jusqu’à deux cent membres en France, Suisse, Italie et Belgique. Elle disparaît en 1869 95 .

Enfin, sans être originale, la Correspondance fraternelle méthodiste s’affirme au cours des ans comme le lien le plus solide, que même l’Évangéliste ne remplace pas, entre les pasteurs méthodistes dispersés sur le territoire français.

2 - 3 - 2 - Les rapports avec le Comité missionnaire de Londres

Déjà du vivant de John Wesley les pasteurs méthodistes britanniques se réunissent annuellement, traditionnellement en juillet, en Conférences. Cette Conférence britannique regroupe, en plus des pasteurs, toutes les composantes significatives de la nébuleuse

94 A. ENCREVÉ, op. cit. p. 181.

95 Ibid. p. 257, note 75.

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méthodiste. Ainsi les membres du Comité directeur de la WMMS (dont nous avons déjà parlé) se trouvent-ils en relation étroite avec la Conférence britannique dont ils représentent, pour celle-ci, le bras missionnaire, l’action lointaine de sa volonté d’évangéliser les peuples païens. Les méthodistes français ont donc pour interlocuteurs privilégiés les secrétaires, les trésoriers ou les représentants attitrés du Comité missionnaire, et, derrière eux, de la Conférence britannique. Et le moins que l’on puisse affirmer, c’est que ces relations, tout au long de l’existence du méthodisme en France, ont été, à la fois, fraternelles et conflictuelles. En effet, le principe d’organisation du Comité missionnaire britannique consiste à fonder des Églises dans les pays où travaillent des missionnaires méthodistes, d’aider financièrement ces jeunes Églises pendant la période d’installation, puis de les laisser continuer seules l’évangélisation de leurs concitoyens dès que la maîtrise financière est acquise. Cela aurait dû se passer ainsi en France. Hélas, les méthodistes français ne pourront jamais se priver des subsides financiers venus du Royaume-Uni, et nous trouvons là la source de toutes les crispations qui n’ont cessé de perturber les relations entre les méthodistes des deux cotés de la Manche, pendant un siècle complet.

* Jusqu’en 1852

Nous l’avons vu, le ministère de Charles Cook, mort en 1858, incarne toute la première période de la présence du méthodisme en France. La mission est difficile, et la Grande- Bretagne subvient régulièrement à ses besoins financiers. Après quelques années d’implantation, de 1819 à 1834, suit une période d’expansion relativement importante, entre 1834 et 1848. Mais les journées révolutionnaires du printemps de 1848 provoquent l’arrêt brutal de cette expansion prometteuse, et une troisième période, de repli, conjugué à des difficultés internes au méthodisme britannique, aboutit à la création de la Conférence méthodiste française en septembre 1852 96 . Cette indépendance accordée aux Français par la Conférence britannique n’est toutefois pas sans arrière-pensée. La Conférence britannique espérait en effet que l’indépendance doperait l’Église méthodiste française et lui permettrait d’arriver rapidement à l’équilibre financier.

* De 1852 à 1919

96 Voir p. 26.

45

Or les espoirs britanniques seront déçus. Le méthodisme en France peine à prendre racines. Il reste, et restera jusqu’au bout, dépendant financièrement du Comité missionnaire britannique. Au lieu de doper le méthodisme français, son institutionnalisation provoque en effet une sclérose lente et profonde de la puissance évangélisatrice des débuts. Les pasteurs (surtout Matthieu Lelièvre) commencent à écrire l’histoire de leur église. Ils allaient autrefois évangéliser les campagnes, or celles-ci se dépeuplent au profit des villes où les méthodistes pénètrent peu. Les oeuvres (l’Institution pour les jeunes filles de Nîmes 97 , la Maison des enfants de Lydie Hocart 98 , pour ne citer que ces deux exemples), l’implication des pasteurs hors de leurs Circuits (pastorales de l’Alliance évangélique, participation aux assemblées du protestantisme, présence aux rencontres préparatoires à la fondation de la Fédération protestante de France, etc.) alourdissent l’élan missionnaire de la première période, et empêche l’expansion nécessaire du méthodisme en France. Le nombre des adhérents ne dépasse les 2000 qu’une seule fois, en 1870 99 . Évidemment, ceci n’est pas du goût du Comité missionnaire anglais. La crise reste quelques temps inexprimée. Elle se manifeste en 1864 où, à l’occasion de la Conférence française réunie à Nîmes, le président James Hocart lit une communication du Comité missionnaire de la Conférence britannique :

Le Comité demande que les deux dernières années de loyer de la chapelle de Paris, de la salle d’école et de la maison du prédicateur qui y sont attenante lui soient payées ; il déclare qu’on ne doit pas s’attendre à ce que les fonds du Jubilé 100 soient éparpillés,

97 Ce pensionnat chrétien pour Jeunes filles a été fondé en 1844 par le pasteur Matthieu Gallienne père au 1 rue de Sauve, à Nîmes. À l’occasion du jubilé de ce pensionnat, le pasteur Jules Guiton a édité un opuscule qui retrace l’histoire de cette institution méthodiste française particulièrement importante : Anonyme, Jubilé du pensionnat Évangélique de Nîmes (1844-1894), Nancy, Berger-Levrault et C ie . 1894, 26p.

98 Lydie Hocart est la troisième des quatre enfants du pasteur James Hocart (16 octobre 1812-17 février 1899). Après la rupture de ses fiançailles avec le jeune pasteur Alcide Lagier (qui sombre dans la folie après avoir été ambulancier pendant la guerre franco-allemande de 1870-1871), elle accueille dans le pesbytère de son père des enfants abandonnés. Lire : Anonyme, Mademoiselle Lydie Hocart, fondatrice de la Maison des Enfants, 7 avril 1846 - 25 juillet 1917, Paris, Fischbacher, 1918, 70p.

99 Voir p. 27.

100 Il s’agit des fonds récoltés à l’occasion du cinquantenaire de la Wesleyan Methodist Missionary Society (1813-1863) : « Le zèle et le dévouement de nos frères méthodistes d’Outre-Manche, à l’occasion du jubilé semi-séculaire de leur Société des Missions, est aussi pour nous, cette année, un motif de confiance et de courage. Le montant de leurs souscriptions est déjà tel, qu’on peut croire qu’il atteindra le chiffre de cinq millions de francs », AcC 1864, p.20-21.

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mais qu’ils doivent être concentrés. La Conférence française se prépare un grand désappointement si elle compte trop sur ces fonds pour faire de nouvelles entreprises.

Le Comité demande, en outre, si dans des vues d’économie il ne faudrait pas nous

abstenir d’envoyer chaque année un représentant à la Conférence britannique. Il déclare enfin qu’il n’y a pas lieu pour nous de nous plaindre attendu que nous avons toujours été traités de sa part largement et généreusement 101 .

 

On ne peut être plus cinglant ! Et, « à l’ouïe de cette communication de nos frères anglais les membres de la Conférence (française) éprouvèrent une sensation douloureuse et pénible 102 . » En 1864, le déficit a pourtant augmenté de 10 410 francs ! Les conséquences de la guerre franco-prussienne de 1870-1871 sont favorables aux méthodistes français quant à leurs rapports avec l’Église-soeur de Londres. Les Britanniques, en effet, n’ont pas connu la guerre, et certains pasteurs français se trouvent coincés en zone allemande. Un grand sentiment de sympathie et de solidarité vient du Royaume-Uni, qui apporte un peu de baume au coeur des méthodistes français. Mais cet

état de grâce ne dure pas. En effet, lors de deux voyages d’inspection en France, en 1874 et 1875, trois délégués de la Conférence britannique remettent à celle-ci leur rapport. D’après eux, le méthodisme français stagne pour trois raisons :

- Il manque d’agressivité évangélique,

- Il manque d’autonomie financière,

- Il n’est pas présent dans les grandes villes.

Le Comité missionnaire envoie donc, en conséquence, un projet de résolutions qui est discuté pendant la Conférence de 1876 réunie à Anduze. Parmi ces résolutions, les Britanniques proposent la mise en place d’un pôle financier commun aux deux Conférences. De plus, ils décident d’envoyer en France un nouveau missionnaire chargé de créer, à coté de l’Église méthodiste en France, un nouveau front d’évangélisation agressive, avec William Gibson à sa tête. Le pasteur William Gibson apparaît pour la première fois dans les Actes de la Conférence de 1872 à Paris : « Le Rev. William Gibson, pasteur de l’Église méthodiste anglaise, a assisté à quelques séances 103 . » En effet, depuis les débuts du méthodisme en

101 PvC 1864, p. 360.

102 PvC 1864, p. 360.

103 AcC 1872, p. 2.

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France, certaines chapelles sont réservées, à Paris, Calais et autres lieux, aux cultes en langue anglaise pour des méthodistes anglophones. Dès 1877, Gibson prend la direction de la nouvelle oeuvre d’évangélisation, qu’il va étendre dans la région parisienne et le long de la vallée de la Seine jusqu’à l’océan. Cette oeuvre prend tout naturellement le nom d’oeuvre Gibson. Les méthodistes français ne voient évidemment pas cette oeuvre concurrente d’un bon oeil. Elle représente pour eux à la fois une gêne, une humiliation, et un désagrément constant. De plus Gibson semble réussir dans son action évangélisatrice, si bien que la qualité de ses relations avec la Conférence française ne cesse de se dégrader. Pendant la Conférence de Lausanne de 1887 le Rev. Olver, envoyé de la Conférence britannique, déclare :

J’ai senti depuis quelques temps qu’il y a quelque chose de troublé dans nos rapports avec vous, et c’est un devoir pour moi de comprendre ce qui en est. Mr Gibson, dans toute son action en France, n’a jamais rien fait en dehors de la direction du Comité, et n’est personnellement responsable de rien 104 .

Le Rev. Olver invite ensuite chacun des pasteurs à s’exprimer sur ce sujet. Les comptes-rendus des prises de paroles prennent trois grandes pages manuscrites du cahier des Actes de la Conférence. Toutes parlent du manque de confiance de la Conférence britannique vis-à-vis des Français, ce qui a poussé celle-ci à leur infliger la présence d’une oeuvre concurrente. Toutes insistent sur le fait que W. Gibson ne comprend ni la France ni les Français, et n’a pas si bien réussi que cela dans son oeuvre d’évangélisation. Bref, pour résumer la pensée de tous, disons que si W. Gibson partait, tout irait mieux ! Pourtant l’oeuvre Gibson ne cesse qu’à la mort de son fondateur, en 1895. Elle est alors incorporée dans la liste des districts de la Conférence française sous le nom du District d’évangélisation. Les difficultés vécues par la Conférence française dans ses rapports avec l’autorité anglaise de tutelle ne se limitent pas à l’oeuvre Gibson. En effet les méthodistes français subissent, dans la même période, un second orage, plus violent encore que le premier. Le Rev. Mac Donald, représentant de la Conférence britannique à la Conférence de 1892 à Ganges, fait devant les pasteurs un discours très pessimiste sur l’avenir de l’oeuvre missionnaire en France. L’année suivante, à Paris, le Rev. Mac Donald reprend son

104 PvC 1887, p. 942.

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discours, appuyant ses arguments sur le constat de l’incapacité du méthodisme français à devenir financièrement viable, il pronostique la fin prochaine de la mission méthodiste en France. La Conférence française reçoit d’ailleurs, au cours de la même année 1893, de nouvelles résolutions de la part du Comité missionnaire de Londres. La Conférence anglaise désire que soit créé « un Comité devant diriger vos oeuvres d’évangélisation qui

doit

ordinairement à Londres 105 ». D’autre part la Conférence anglaise décide de diminuer progressivement l’allocation annuelle accordée aux Français, à partir du 1 er octobre 1895, d’un cinquième par an pendant vingt ans. L’année 1915 est donc la date fatidique de l’arrêt total et programmé de toute aide financière extérieure allouée aux méthodistes français. La Conférence française de 1898 décide de s’appeler désormais Synode. Est-ce une manière de protestation contre les agissements de la Conférence britannique, et aussi une manière de se rapprocher du protestantisme français ? D’autre part les Français posent souvent, et de toutes les manières, cette question : les méthodistes anglais savent-ils qu’ils ont une mission en France ? En tout cas, pour le Comité missionnaire anglais, il n’y a que deux glorieux évangélistes ayant travaillé en France : « We glorify the grace of God in all, and we reverently make mention of His servants Charles Cook and William Gibson 106 . »

être composé de dix membres anglais contre six français et se réunir

* La Grande Guerre se solde par un désastre pour le méthodisme français. Non seulement il perd un pasteur, Bertin Aguillon, mais il en ressort tellement désorganisé que la Conférence britannique de 1919 décide

Cette

commission est composée :

- des membres du Bureau de France, - d’un nombre égal de membres en Angleterre, élus annuellement par le Comité général de la Société des Missions, et comprenant l’un des trésoriers chargé de l’oeuvre en France. Elle veillera aux intérêts du méthodisme français et conseillera le Comité général au sujet de toute action nécessaire 107 .

Qu’une

Commission

exécutive

s’occupe

spécialement

de

la

France.

105 PvC 1893, p. 1112.

106 G. G. FINDLEY - W. W. HOLDSWORTH, op. cit. p. 459.

107 AcC 1919 p. 11.

49

La Conférence britannique reprend donc la direction de l’oeuvre méthodiste en France

et « Le Synode de l’Église Évangélique Méthodiste de France

modus vivendi proposé par les représentants du Comité et est résolu à en faire un essai loyal 108 . » Les vingt années qui suivent ne changent guère les dispositions prises en 1919, et le méthodisme français se dissout, majoritairement, dans l’Église Réformée de France en 1939, avec l’approbation totale de la Conférence anglaise enfin débarrassée, oserons-nous dire, du boulet qu’a représenté pour elle, pendant 120 ans, la mission méthodiste en France.

déclare accepter le

2 - 3 - 3 - Le désir de mission 109 des méthodistes français.

« Le méthodisme est missionnaire par tradition. En vertu de son génie agressif on le trouve partout 110 . » Les prédicateurs venus au début du XIX e siècle en France confirment ces paroles du Rev. Mac Donald prononcées devant la Conférence française réunie du 15 au 22 juin 1893 à Paris. Prenons quelques exemples significatifs de ce désir de mission qui anime les méthodistes en général et les méthodistes français en particulier.

* Charles Cook en Palestine

Charles Cook reste l’un des plus bel exemple de ces prédicateurs-pionniers, dans son action évangélisatrice au sein du protestantisme français. Pourtant son désir de mission ne s’arrête pas à la France. Aussi, lorsque le Comité des missions de la WMMS lui propose, dans une lettre datée du 4 septembre 1823, d’entreprendre un voyage d’exploration missionnaire en Palestine, le vaillant missionnaire n’hésite pas. Après une tournée d’adieux dans les différentes sections méthodistes du Midi, il part le 25 novembre de la même année. Il arrive à Beyrouth le 20 mars 1826, puis à Jérusalem le 4 avril. Et, « afin de pouvoir plus facilement entrer partout et se mettre en relations directes avec les habitants, il quitta le costume européen, s’habilla à la turque, et accompagné d’un drogman, qui lui

108 AcC 1919 p. 10.

109 Les méthodistes français se savent issus de la mission des méthodistes britanniques en France. Leur vocation évangélisatrice trouve donc, dans le désir de partir à leur tour en mission, une motivation suffisante pour réveiller les peuples, contre l’assoupissement lié à l’institutionnalisation.

110 PvC 1893, p. 1117

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servait à la fois de guide et d’interprète, il commença ses tournées 111 » (de plus, dès le 13 avril Charles Cook part en randonnée pour visiter les grands sites palestiniens : la mer Morte, le Jourdain, Jéricho, Bethléem). « Sa mission d’enquête était terminée ; il avait pris tous les renseignements possibles ; son temps était trop précieux pour qu’il s’arrête davantage loin de sa chère oeuvre de la Vaunage 112 . » Il part donc et retourne à Beyrouth en longeant la côte palestinienne. Après une visite chez les Druzes, il prend en juin le chemin de Damas. Mais une lettre lui apprend le décès subit de sa mère : il décide de rentrer en Europe. Le voyage de retour dure huit mois, de juillet 1824 à mars 1825, car Cook visite successivement Alexandrie, Smyrne, les côtes grecques et italiennes, Rome. Pendant le voyage de retour, une lettre est envoyée à Cook de la part du Comité missionnaire, qui lui dit :

Nous devons vous avouer que la nouvelle de votre intention d’aller à Damas et à

Alep, et ensuite de revenir en Europe par Smyrne, nous inquiète. Vous auriez tout-à- fait l’air d’avoir simplement fait un voyage de curiosité, et nos amis d’Angleterre en

seront fort mécontents

 

113

.

C’est évidemment ce qui se produit au retour de Charles Cook à son poste. Les échanges de correspondance entre l’Angleterre et la Vaunage sont peu amènes tout en restant courtois :

Vous avez l’air de faire des plaintes par rapport à votre poste actuel. Qui donc pense à l’abandonner ? Vous l’avez rêvé. Seulement, si vous restez, il faudra que ce soit dans une sphère moins étendue. Nous mettrons fin à de longues excursions en dehors des limites de votre circuit, car nous ne pouvons permettre des dépenses considérables pour des voyages dont il ne peut résulter que peu de bien. Il est facile d’acquérir l’habitude d’aller de lieux en lieux ; mais cette habitude, bonne jusqu’à un certain point, est mauvaise quand on la porte à l’excès 114 .

Cette admonestation à peine fraternelle de Richard Watson, membre du Comité des

111 J. P. COOK, Vie de Charles Cook, 1 e partie, p. 163.

112 Ibid. p. 171.

113 Ibid. p. 190.

114 Ibid. p.195-196.

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missions, montre bien à quel niveau se situe le désaccord entre l’action de Charles Cook, et ce qu’en espérait le Comité missionnaire. Pour celui-ci, Cook devait fonder une mission en Palestine. Or Charles Cook n’a fait qu’en explorer les possibilités, n’ayant ni le temps ni les moyens de fonder quoi que ce soit. Nous retrouverons cette impatience des commanditaires méthodistes français de la mission en Kabylie lors de l’envoi du premier missionnaire qui, avant son installation à Il Maten, leur semblait faire du tourisme !

* Les appels extérieurs

Les méthodistes français reçoivent plusieurs appels de l’étranger pendant tout le XIX e siècle. Mais aucun n’est suivi d’effet, à cause d’un manque soit de pasteurs disponibles soit de moyens financiers. C’est ainsi qu’en 1861-1862 la Conférence britannique propose à leurs homologues français de prendre en charge l’Église méthodiste francophone d’Haïti. Mais « le président (de la Conférence française, James Hocart) pense qu’il est impossible pour le moment de rattacher cette mission à notre Conférence 115 ». Lors de la Conférence de 1866 qui se tient à Anduze, lecture est faite d’une lettre d’un correspondant canadien demandant à la Conférence d’envoyer au Canada un pasteur pour les fidèles de langue française. L’ambiance dans laquelle a été reçue cette demande est significative :

Plusieurs frères voient dans cette ouverture quelque chose de providentiel. Nos troupeaux manquent jusqu’ici d’une oeuvre missionnaire à laquelle ils se sentent liés directement et à laquelle puissent se vouer ceux de nos jeunes membres qui se sentent appelés à évangéliser les païens 116 .

Pourtant en fin de compte les Français répondent à leurs coreligionnaires canadiens qu’ils leur enverront un pasteur dès qu’ils le pourront. Et ils n’en trouveront jamais la possibilité. Le dernier appel exotique vient de Russie, en 1870. Mais les méthodistes français ne sont pas du tout en état de fonder une mission aussi loin.

115 PvC 1862, p. 307.

116 PvC 1866, p. 431.

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* Les missions en France

Malgré l’impossibilité de fonder des missions lointaines, nous avons vu que le désir de mission reste intact. Les méthodistes français s’orientent alors vers des cibles missionnaires plus proches et plus accessibles, dans la France catholique. Dans un premier temps, ils tentent de s’installer en Corse et, plus tard, en Bretagne et en Savoie.

- La Corse

La mission en Corse a été fort bien étudiée par Jacques-André Bonini dans son mémoire de maîtrise en théologie 117 , auquel nous renvoyons les lecteurs qui voudraient approfondir ce sujet. Nous avons déjà signalé le désir de Charles Cook de trouver les moyens de faire pénétrer l’Évangile en Italie. Les Vallées Vaudoises semblaient pouvoir être la porte de Rome, mais nous l’avons vu, il n’en a rien été. En 1852, l’année même de la création de la Conférence française, le pasteur Cambon (dont nous ne savons rien par ailleurs 118 ) propose d’entrer au service de celle-ci avec les fidèles de Nice qu’il dessert. Cette proposition est complétée opportunément par l’offre de 5000 fr. donnée par les méthodistes épiscopaux américains en vue d’une année d’essai d’évangélisation à Nice. Le président Cook décide de visiter ce poste qui s’offre ainsi à la Conférence française. Mais Charles Cook revient déçu de sa visite. Nice ne sera pas non plus la porte de l’Italie. Plutôt la Corse ! La Conférence de 1853 (à Paris) décide de dissocier les problèmes posés par le pasteur

117 Jacques-André BONINI, Le Méthodisme wesleyen en Corse. Pour servir à l’histoire du protestantisme corse sous le Second Empire, Paris, Institut Protestant de Théologie, Mémoire de Maitrise appliquée, 2001.

118 D’après Myriam ORBAN, La religion des aristocrates dans le comté de Nice et les Alpes-Maritimes au XIX e siècle, Nice, Culture Sud, 2010, 271p. « Gaston Cambon arrive à Nice, il vient de l’Ouest de la France. Ce dernier fait partie des pasteurs qui s’étaient réunis pour la constitution de l’Union des Églises évangéliques de France en 1849 ». Pourtant Myriam ORBAN, dans Être protestant au XIX e siècle dans le comté de Nice et les Alpes-Maritimes, Institut Protestant de Théologie, mémoire de Master 2 Recherche, 2010, donne à ce pasteur le prénom de Gustave. Or Gustave Cambon est connu de André ENCREVÉ, Protestants français au milieu du XIX e siècle. Les réformés de 1848 à 1870, Genève, Labor et Fides, 1986, et de Daniel ROBERT, Les Eglises Réformées en France (1800-1830), Paris, PUF, 1961, 632 p. Et, d’après ces deux auteurs, Marc-Gustave Cambon est né à Lacaune (Tarn) en 1804. Il est consacré pasteur en 1828 dans sa ville natale, et occupe le poste de Marennes jusqu’à sa démission en 1870. De tendance républicaine, il vote contre le candidat Louis-Napoléon Bonaparte en 1848 et est candidat républicain à Marennes en 1849. Gustave Cambon est le rédacteur du journal Le Catholique apostolique et non romain qui paraît à Marennes de 1839 à 1853. Il démissionne de l’ERF en 1849 à la suite de Frédéric Monod dans la fondation de l’Union des Églises évangéliques, mais revient très vite dans l’Église officielle. Nous sommes donc, à Nice, en 1852, en présence du pasteur Gaston Cambon, dont nous n’avons trouvé trace nulle part ailleurs !

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Cambon et par le poste de Nice. Une Commission italienne est mise en place, avec Charles Cook, Jean-Louis Rostan, Matthieu Gallienne et François Farjat 119 , en vue d’évaluer la validité de placer Cambon - en tant que proposant - à Nice 120 . L’année suivante la Conférence française reçoit un appel de Corse, provenant d’un jeune homme nommé Rimattéï (ou Rimathéï). Cet appel est accompagné d’une pétition signée par un certain nombre de convertis de Bastia. En outre François Farjat a déjà écrit un mémoire sur le sujet. Tout le dossier est confié à la Commission italienne, entre les mains de laquelle la Conférence remet aussi le cas de Nice et celui de Cambon. La Commission italienne soumet son rapport à la Conférence de Nîmes, en 1864. Ses trois conclusions sont adoptées par l’assemblée 121 :

- La Conférence ne donne aucune suite au projet d’implantation d’une mission méthodiste à Nice, et refuse d’intégrer M. Cambon dans ses rangs. - Elle préfère orienter toute son énergie missionnaire sur la Corse, par sa présence à Bastia. - Cette présence pourrait être celle de Rimatteï, à condition que celui-ci accepte de faire quelques études. L’année 1855 est déterminante pour l’implantation de la mission en Corse. L’assemblée du District du Midi se réunit à Nîmes le 19 juillet. En marge de cette assemblée, deux commissions travaillent, l’une sur Rimatteï, l’autre sur Cambon. La première a pour but de régler le contentieux qui s’est créé entre François Farjat et Rimatteï. Les deux hommes ne s’entendent pas du tout et il faut à tout prix éviter de les faire travailler ensemble. Il est donc nécessaire d’éloigner Rimatteï, mais celui-ci décide alors de quitter l’oeuvre

119 Ce pasteur français, mort à 42 ans, a fait l’effet d’un météore dans le ciel du méthodisme français. Il est né à Saint-Cyr, près de Lyon, en 1814. Sa famille d’origine janséniste déménage à Paris en 1821 et il la suit. Sa conversion date de 1830, et « deux ans plus tard il entra à la Maison des Missions de Paris, mais l’état de sa santé l’obligea de la quitter un an après puis (en 1836) il est employé par la Société Évangélique qui le place à Bar le Duc pendant cinq ans » (AcC 1856 p. 7-9). On le retrouve à Bruxelles, puis Paris, où il rencontre William Toase qui le conduit au méthodisme. La Conférence anglaise l’accepte la même année et le place dans le circuit de Nîmes, Montpellier et Vaunage. Il y reste jusqu’en 1847, et est rentré en 1848 à Nyons pour desservir la Drôme et les Hautes-Alpes. En 1853, il est au Vigan, en 1854 à Marseille d’où ilpart en Corse, et en 1856 à Nîmes où il meurt le 26 février de la même année, « à la suite d’une inflammation de la poitrine et d’une fièvre cérébrale » (M. LELIÈVRE, Vie de Charles Cook, 2 e partie, p.327). Il écrit plusieurs ouvrages, dont : L’Esprit et les tendances des chrétiens surnommés méthodistes, lettre à mes lecteurs Paris / Valence, Grassart / Courbier, 1852 ; La Société Méthodiste-Wesleyenne fondant une nouvelle mission ou récit d’un voyage entrepris par M. Freeman chez les Badagriens, les Abokutéens et les Dahomiens, peuples de la Guinée supérieure, Paris, chez Delay, 1843.

120 AcC 1853, p. 12.

121 PvC 1854, p. 63

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méthodiste et de rentrer en Corse pour continuer seul l’oeuvre déjà entreprise 122 . De son coté la commission chargée de M. Cambon propose à celui-ci de devenir simple évangéliste salarié de la Conférence française, sachant qu’il ne sera jamais pasteur méthodiste. Cambon refuse cette proposition qu’il juge humiliante, et se retire 123 . Le pasteur Philippe Neel 124 est alors envoyé à Bastia comme pasteur méthodiste pour la Corse. La description que donne les Actes de la Conférence de 1855 est significative de la manière dont les méthodistes voient la Corse :

C’est un pays magnifique pour ses productions et son climat, mais les convictions religieuses et la vie chrétienne y sont à zéro. Quoique aujourd’hui l’oeuvre à Bastia soit peu développée, cependant nous regardons ce poste comme très-important ; en face de l’Italie, à moitié chemin de Rome, ce sera plus tard, nous l’espérons, un centre d’où rayonnera la vérité pour plusieurs endroits plongés dans la superstition et l’idolâtrie 125 .

Philippe Neel reste à Bastia jusqu’en 1858, non sans avoir demandé plusieurs fois et sans succès de déplacer sa résidence de Bastia à Marseille, en laissant un évangéliste en Corse. Car l’évangélisation de la Corse s’avère difficile : problèmes de langue, appartenance traditionnelle des Corses à un catholicisme particulièrement ritualiste mais structurant profondément une société aux moeurs violentes, font que les obstacles s’accumulent devant le travail du pasteur méthodiste. À part quelques succès à Bastia

122 AcM 1885, p. 39-40.

123 AcM 1855 p. 41-42.

124 Matthieu Lelièvre consacre trois lignes de son livre Histoire du Méthodisme dans les Iles de la Manche à ce pasteur provenant de Jersey, et entré dans le ministère en 1840. Ce pasteur eut pourtant une carrière missionnaire particulièrement riche et intéressante. Issue d’une famille de Huguenots très pratiquants, Philippe Neel naît à Jersey en 1815. Il commence par être nommé proposant par la Conférence et envoyé à Alais, en 1840. Il passe l’année 1841 en Cévennes avant d’être muté à Nyons pour desservir la Drôme et les Hautes-Alpes. Il y reste pendant dix ans, jusqu’en 1851. En 1852, il est en Vaunage-Gardonnenque, entre Anduze et Nîmes. Puis il va à Lasalle pour deux ans. En 1855, il est à Marseille, prêt pour partir en Corse où il s’installe, à Bastia, de 1856 à 1858. Il retourne à Alais (1859-1865) puis à Uzès (1866-1871) avant d’être mis à la retraite en 1872. Il s’installe à Saint-Laurent-d’Aigouze où il continue, malgré les infirmités qui commencent, à évangéliser les villages environnants. En 1891, il habite chez sa fille à Nîmes, où il meurt le 19 novembre 1892. Philippe Neel disait de lui même qu’il était avant tout un pasteur missionnaire. Ce fut le cas en Corse, mais aussi dans un autre aspect de son ministère : il écrivait aux condamnés à mort, pour les inviter à la conversion, à l’égal du mauvais larron sur le Golgotha. Bibliographie : AcC 1893, notice nécrologique.

125 AcM 1855 p. 34.

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même et à Cervione, la mission végète et ne s’agrandit pas. Philippe Le Gresley 126 remplace Philippe Neel en 1859 suivant le sacro-saint principe wesleyen de l’itinérance. Dans le cas de Bastia, ce changement brutal de pasteur ne favorise pas la bonne marche de la mission. Philippe Le Gresley est remplacé à son tour, en 1862, par le jeune et maladif Palmyre Laporte 127 . Celui-ci meurt l’année suivante à Bastia et, depuis 1863, dans les Actes des Conférences, on peut lire à propos du poste de Bastia : À pourvoir. L’oeuvre corse est momentanément suspendue en 1864, le mobilier du presbytère rapatrié, et l’évangéliste qui était resté en place, M. Fabre, est licencié. Il n’y a plus personne en Corse, comme le prouve cet appel désespéré d’un méthodiste corse, en 1867, qui demande à la Conférence le retour des méthodistes en Corse. Mais la ville de Bastia disparaît définitivement de la liste des stations méthodistes en 1868.

- La Bretagne

William Gibson meurt en 1895. La Conférence décide alors de reprendre l’oeuvre Gibson à son compte, et fonde à sa place un District d’évangélisation avec Georges Whelpton à sa tête, qui durera jusqu’en 1898 date à laquelle ce District sera incorporé dans le District du Nord. La Conférence accepte en outre l’offre de Lady Beauchamp 128 , et reprend l’oeuvre d’évangélisation des marins qu’elle avait initié à Honfleur. Poussé par le

126 Philippe Le Gresley nait en 1825 à Jersey. Après sa conversion (à l’âge de 13 ans) il devient moniteur des Écoles du dimanche, puis prédicateur laïque. Philippe Guiton l’appelle pour la Normandie, et Le Gresley s’installe en France. Où il poursuit son ministère jusqu’à la retraite en 1868. Après une longue maladie, il meurt le 21 janvier 1881. Voir AcC 1881, p. 7-8.

127 Palmyre Laporte est né au Vigan en 1827. Il est converti par l’action de Jean Lelièvre, mais retombe dans le doute. Il est alors reconverti sous le ministère de Philippe Le Gresley, cette fois pour de bon. Il se consacre au ministère, est reçu comme proposant en 1856, et est placé successivement à Bourdeaux, Congénies, Codignan, Vauvert. Mais sa santé se dégrade, et il meurt en Corse, trois mois après y être arrivé, le 7 novembre 1862. Il avait 35 ans.

128 « La sœur de Lord Rastock, Caroline (1826-1898), avait épousé en 1852 Sir Thomas Brograve, Lord Proctor-Beauchamp, dont elle était veuve depuis 1874. Elle consacre la fin de sa vie, comme son frère cadet, à l’évangélisation. Elle parle facilement la langue française, et est donc parfaitement à l’aise de ce coté de la Manche. On ne connaît pas les raisons qui expliquent son installation au Havre En 1881, Lord Rastock et Lady Beauchamp persuadent leur ami le compte Bobrinsky, ancien ministre de la marine russe, d’utiliser son yacht, l’Annie, pour une campagne d’évangélisation à Honfleur. Leurs réunions obtiennent quelques succès. L’année suivante, le yacht est mis à la disposition de la mission (méthodiste) parmi les pêcheurs et les marins, basée à Gosport. Son directeur, Charles Cook (Carluer s’est trompé : le directeur de la mission méthodiste au Havre est à ce moment-là William Gibson) organise une tournée sur les côtes de la Manche, comprenant une importante escale au Havre et à Rouen » Jean-Yves CARLUER, « Le Havre, berceau de modernité religieuse protestante à l’aube du vingtième siècle ? » in Jean-Yves CARLUER dir., L’évangélisation. Des protestants évangéliques en quête de conversions, Charols, Excelsis, Coll. “Collection d’études sur le Protestantisme Évangélique”, 2006, p. 36-37.

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Comité missionnaire d’Outre-Manche, les méthodistes français décident d’envoyer, à partir des bases normandes, une mission parmi la population catholique de Bretagne. Ils installent un évangéliste dans la banlieue de Saint-Malo, à Saint-Servan. La mission se développe, petitement. Le pasteur Isaac-H. Grey 129 remplace l’évangéliste dès 1901 et y reste deux ans ; Édouard Gallienne 130 lui succède en 1902. En 1906 les Actes stipulent que le Circuit Bretagne contient deux stations : Saint-Servan avec Édouard Gallienne et Saint- Brieuc desservi par le jeune pasteur Jean Scarabin 131 . Le travail n’est pas facile pour nos pasteurs, mais la mission est prometteuse. Ainsi, à Saint-Servan,

Tout le monde sait la grande épreuve qui a visité cet hiver la ville de Saint-Servan et en particulier notre petite Église à l’occasion du naufrage de l’Hilda. Le mari de l’organiste et une partie de l’auditoire a disparu dans les flots. Pendant deux mois que la mer a rejeté les cadavres sur la côte, notre collègue a été mêlé aux plus lugubres angoisses. Sa santé en a été fortement ébranlée mais, grâces à Dieu, ses forces et sa voix lui ont été graduellement rendues. À Saint-Brieuc, une seconde salle a été ouverte dans un village de pêcheurs près de Saint-Brieuc. Le culte du matin à Saint-Brieuc réunit 25 à 30 personnes 132 .

Pendant les années qui suivent, la mission progresse vers l’Ouest le long de la côte:

Guingamp, Lannion, Perros-Guirec, Trebeurden. Elle devient mission bretonne en 1927, animée annuellement par quatre à cinq pasteurs et évangélistes. En 1930 Jean Scarabin entame une