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Une pensée en

mouvement.
Avis sur Nietzsche, la déraison du vivant

Voici une biographie qui déborde parfois vers l’essai, dans
un style limpide, rendant la pensée de ce penseur explosif
plus accessible que jamais. Le lecteur se verra convié à
suivre les pérégrinations de Nietzsche à travers toute
l’Europe, entre tourment et créativité permanente.
L’enquête philosophique de Thomas Roussot nous conduit
dans les coulisses de l’œuvre, où se joue le drame de la
maladie et de la volonté, nous invitant à découvrir la part
de contingence et d’aléatoire dans la production
intellectuelle du génie. On y apprend que dès le début de
sa vie, Nietzsche se considérait comme ressortissant
européen, plutôt qu’allemand. À l'âge de quinze ans, il
rédigeait une nouvelle intitulée «Capri et Helgoland», dans
lequel les typologies italienne, suisse, allemande étaient
déjà à l’œuvre. Pour Nietzsche, le « bon Européen » était
nécessairement un audacieux qui faisait du dépassement
de sa propre culture un pont de départ et un point de
passage, l’égalisation et l’appauvrissement d’une
civilisation permettant l’apparition de types diférenciés
comme de nouveaux chevaliers-poètes, de nouveaux
artistes de l’existence, de nouveaux penseurs, tous les
champs humains étant susceptibles de se renouveler le
long des cyceles historiques. Nietzsche attendait une caste
innovante tendue vers de nouvelles législations et en

somme un autre monde, non pas un arrière-monde mais
bien le même transmuté par de nouveaux horizons. À
commencer par l’abandon de toute « morale de troupeau »
qui asphyxie chaque possibilité de renouvellement en «
imposant des repères statiques et un avachissement
rétrograde qui mériterait le titre de nihilisme passif ». Si
l’essence la plus intime de l’être est volonté de puissance, si
le plaisir est toute croissance de la puissance, déplaisir tout
sentiment de ne pouvoir résister t maîtriser, Nietzsche se
donnait pour mission intellectuelle de dépasser plaisir et
déplaisir comme des faits cardinaux. Sa volonté refusant les
oscillations entre oui et non. Il reposerait régulièrement la
lancinante question : qui éprouve du plaisir ? Qui « veut la
puissance » ? Si l’être est déjà « vouloir-de-puissance », et,
par conséquent, « éprouver-plaisir-et-déplaisir », sa réponse
sera induite par toute son œuvre.
Pour ce philosophe intempestif, toutes les distinctions et
particularismes nationaux devaient annoncer d’extrêmes
intensifications de force, de subtiles exaltations et
stimulations au service du vivant et non de chagrines
fermetures et craintives hostilités aveuglées. Engendrer un
art de vivre capable de justifier l’élan vital, de transfigurer
le factuel, de sanctifier le fatum, telle était la mission que
s’était fixée Nietzsche.
L’approche de Thomas Roussot propose une vision de
l’existence et de la pensée de Friedrich Nietzsche sous
l’auspice de l’Europe, insistant sur la corrélation entre la
composition de ses diférentes oeuvres et l’influence directe
et choisie de lieux typés sur son humeur. En efet, il y
précise comment certains passages de Zarathoustra ont

été rédigés en grimpant le chemin d’Eze, et comment sa
pensée du retour éternel avait trouvé son origine près d'un
rocher pyramidal à Surlej. Ses textes avaient été rédigés
lors d'alternances mêlant voyages et réclusion. Ses
randonnées faisaient office d’entractes fulgurants. Un site
internet accompagne agréablement la lecture de l’ouvrage
révélant le travail photographique de l’auteur parti sur les
pas du philosophe (http://www.nietzsche-in-europe.com).