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Algérie : la question kabyle

Ferhat Mehenni

Algérie : la question kabyle

ÉDITIONS M I C H A L O N
PRÉFACE

L E DIFFICILE C H E M I N VERS L'EXISTENCE

Ce livre et la trajectoire personnelle de Ferhat me


semblent être la parfaite illustration du difficile che-
minement des Kabyles vers l'existence et l'avenir.
C a r depuis bien longtemps les Kabyles, comme
tous les Berbères, sont aux prises avec eux-mêmes,
hésitant à émerger comme acteurs autonomes de l'his-
toire, hésitant à s'avancer sous leur propre drapeau,
empruntant volontiers la bannière et le costume de
l'autre ; mais en m ê m e temps ancrés, de toutes leurs
forces, dans leur mémoire spécifique, dans leurs soli-
darités propres, dans la fidélité aux ancêtres.
Curieux destin que celui des Berbères ; paradoxe
toujours recommencé des Kabyles qui portent haut
leur poésie, leurs montagnes, leurs héros, leur pays,
© 2004, Éditions Michalon mais qui, en même temps, depuis bien longtemps, se
35, rue Berger - 75001 Paris sont mis au service de la langue, de la culture, de la
I S B N : 2-84186-226-7

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Algérie : la question kabyle Préface

religion, de l'idéologie et du projet politique de l'étran- On sait que, malgré les sollicitations pressantes
ger ou de l'autre dominateur. Difficulté des Berbères à d'Abdelkader, les Kabyles ont globalement mené - et
porter leurs couleurs, propension séculaire à rejoindre tenu à mener - seuls leur résistance à la conquête
les rangs organisés par un « Maître » extérieur. française ; l'insurrection de 1871 manifeste encore de
L'histoire récente de la Kabylie est impressionnante manière éclatante la capacité de la région à agir
à cet égard. Un siècle et demi de résistances, de comme entité politico-militaire indépendante.
répressions sanglantes : une lutte acharnée contre la Puis tout bascule. Depuis près d'un siècle (1926),
pénétration française (1857), une révolte de grande les élites kabyles, dans le contexte de la domination
ampleur qui a failli emporter l'ordre colonial (1871), coloniale, ont renoncé à leur autonomie d'action
un engagement précoce, durable et massif, dans le séculaire pour s'intégrer dans les enjeux politiques
mouvement nationaliste algérien (1926), une partici- nationaux algériens ; elles ont contribué de manière
pation décisive, et durement payée, à la guerre d'indé- décisive au combat national algérien, qu'elles ont,
pendance (1954-1962), une contestation ouverte du pour une très large part, conçu, structuré et porté - et
pouvoir central, ininterrompue et multiforme, de l'on sait à quel prix !
1963 à aujourd'hui. Il s'agit bien là d'une véritable rupture dans l'his-
Toute la conscience collective kabyle bruisse de ces toire de la Kabylie, car jusque-là, la région avait
hauts faits, toute la culture kabyle baigne dans ces réfé- c o n n u un destin largement indépendant, fondé
rences et valorise la résistance séculaire. Chacun se vit depuis des siècles sur une très forte distance politique,
et se pose comme dépositaire et continuateur du com- sociale, économique et m ê m e religieuse par rapport
bat des aïeux, imezwura, gardiens de leur mémoire. aux pôles de pouvoir existant en Afrique du N o r d ,
La Kabylie est une région à la conscience identi- que ce soit l'Alger des Turcs où les autres dynasties
taire et culturelle dense et aux racines profondes, mais antérieures : Ibn K h a l d o u n est très clair à ce sujet.
un nain politique. L'histoire de la conquête coloniale française est tout
Le triomphe du projet colonial français après 1871 aussi éclairante : l'autonomie politique et militaire de
a sans aucun doute créé une situation inédite en la Kabylie est solidement établie jusqu'à la grande
Kabylie. Jusque-là, bien que naturellement intégrée révolte de 1871.
dans un réseau dense de relations avec l'ensemble de Pendant la période de lutte anti-coloniale, les
l'Afrique du N o r d , la région fonctionnait globalement Kabyles ont donc globalement accepté de taire leur dif-
comme une entité politique et militaire spécifique. férence, leurs intérêts spécifiques et se sont mobilisés

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Algérie : la question kabyle Préface

au profit de l'objectif global qu'était l'indépendance patrimoine commun, indivis, de la nation , oubliant 2

de l'Algérie. En 1948-1949, lors de la fameuse « crise ainsi que le b e r b è r e n'existe comme langue vivante
b e r b é r i s t e », l'essentiel de l'élite politique kabyle a que parce qu'il est porté par les berbérophones.
refusé de choisir le camp berbère et a privilégié l'unité Après l'adoption de la constitution qui a mis fin au
autour du combat pour l ' i n d é p e n d a n c e nationale, règne du parti unique en 1989, les deux partis p o l i -
laissant ainsi la voie libre à l'arabo-islamisme. tiques à ancrage sociologique kabyle, quelles que
Dès 1962, les Kabyles et la Kabylie ont constitué soient par ailleurs les divergences profondes qui exis-
l'essentiel de l'opposition d é m o c r a t i q u e au r é g i m e tent entre eux, s'inscrivent e x p r e s s é m e n t dans une
autoritaire q u i s'est mis en place à Alger. perspective nationale et la revendication linguistique
L'insurrection armée du FFS en 1963, initiée au nom et culturelle berbère n'est pour eux qu'un aspect parti-
du combat pour la démocratie, s'est, presque i m m é - culier d'un positionnement plus global.
diatement, r e t r o u v é e l i m i t é e à la seule Kabylie et C o n t i n u i t é « nationale » encore depuis avril 1981 et
d é n o n c é e par le pouvoir d'alors comme tentative sa centaines de jeunes assassinés par les forces de l'or-
sécessionniste. dre de l'État (- notre État ?) ; le mouvement des archs
Après le Printemps berbère de 1980, les défenseurs (comités de villages et de tribus) qui a pris la direction
de la langue et de la culture berbères de Kabylie se de la contestation en Kabylie, s'interdit tout discours
sont toujours efforcés d'inscrire leur revendication et de type ethnique ou autonomiste et se pose, dans la
leur action dans le cadre d'une d é m a r c h e d é m o c r a - terminologie francophone, comme « M o u v e m e n t
tique de portée nationale : « Tamazight et liberté d'ex- citoyen » !
pression », « Tamazight et démocratie ». M ê m e sur le
1
Pourtant, les lignes de forces bougent, l'incertitude
strict plan de la langue, le mot d'ordre « Berbére, lan- s'insinue puisque le mouvement développe, sciemment
gue nationale et officielle » repris par tous les courants
du M o u v e m e n t culturel b e r b è r e , place d ' e m b l é e la
2. Les tenants de cette ligne ne se rendent apparemment pas
langue et la culture berbères comme un é l é m e n t du compte qu'ils ont une position très proche de celle de l'État central
(algérien ou marocain) qui affirme que « le berbère n'est pas la pro-
priété des b e r b é r o p h o n e s ou d'une région particulière, mais une
1. V o i r la plate-forme de Yacouren (Algérie. Quelle identité ?, composante du patrimoine culturel national » (cette position est
Imediazen, 1981. [Actes du séminaire de Yacouren, août 1980] ou explicite dans le d é c r e t de c r é a t i o n du H a u t commissariat à
les différentes prises de position du Mouvement culturel berbère l'Amazighité daté du 28 mai 1995). Et que ce faisant, ils ne font
dans les années quatre-vingts, notamment dans Tafsut. que reconduire la doctrine de l'État français.

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et de manière constante, une stratégie de rupture et leur identité kabyle, projetant en fait inconsciemment
d'opposition frontale avec l'État central : autrement une Algérie à leur image, c'est-à-dire kabyle !
dit, si le programme (« la plate-forme d'El-Kseur ») Oubliant ce faisant que la majorité des Algériens sont
n'est pas autonomiste, on a bien affaire à une gestion arabophones, bons musulmans, et ne se reconnaissent
politique de rupture avec l'État central dont la légiti- pas dans ces références kabyles ou berbères.
mité est ouvertement remise en cause. Pour qui veut bien observer les réalités et dépasser
En fait, depuis des décennies, les élites intellectuel- les discours convenus, il ne peut faire de doute que la
les politiques kabyles, ayant intégré l'anathème porté stratégie « algérianiste » des élites politiques kabyles
sur le « berbérisme 3 », sont tétanisées par l'idée de s'est révélée être une voie qui n'a apporté et n'appor-
s'assumer en tant que ce qu'elles sont sociologique- tera ni la démocratie à l'Algérie, ni la liberté et la
ment : les représentants d'une région. C'est donc un sécurité à la Kabylie. Les effets concrets de cette ligne
véritable blocage historique que les Kabyles doivent sont catastrophiques, totalement négatifs, pour la
dépasser s'ils veulent sauver la Kabylie et tout ce qui Kabylie, pour les Kabyles, pour la langue et la culture
fait l'identité kabyle. berbères. N i é e dans son identité, marginalisée et
Que l'on me comprenne bien : je ne condamne ni abandonnée à elle-même au plan é c o n o m i q u e et
des individus ni des groupes ; je prétends simplement social, régulièrement réprimée, la Kabylie est mainte-
qu'ils sont dans l'erreur, une erreur d'analyse politique nant ouvertement et directement soumise aux exac-
tenace et terrible, induite par le contexte de domina- tions des forces de sécurités de l'État « national ».
tion coloniale, qui les a conduits et les conduit sur des La contribution spécifique des berbérophones à
voies sans issues. Et en particulier à sacrifier leur iden- l'enracinement de la démocratie dans le Maghreb ne
tité propre sur l'autel de la nation. Au plan des indivi- peut être que leur combat pour la reconnaissance de
dus, certains cas sont réellement pathétiques ; tels ces leur identité, pour la protection de ses bases objectives
militants nationalistes ou ces militants de la première - leur langue et leur culture ; pour l'inscription
heure du FFS, convaincus que leur engagement pour concrète dans le réel social des conditions de leur exis-
la nation algérienne, pour la démocratie fait partie de tence et de leur pérennité. De même qu'en Espagne,
les Basques et les Catalans n'ont pu jouer un rôle
décisif dans le combat démocratique que parce qu'ils
3. C o n d a m n é comme « diviseur de la nation, allié du colonialisme se sont constitués en forces politiques autonomes,
et de la France... ». solidement enracinées dans leurs terroirs respectifs.

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Algérie : la question kabyle

Il est donc temps de sortir de cette logique suici-


daire qui pousse les Kabyles à porter d'abord le com-
bat de tous, voire le combat des autres, et à oublier
leurs intérêts propres. Les Kabyles n'ont pas vocation
à « apporter la démocratie aux Algériens », mais ils
peuvent, par leur combat spécifique, contribuer à
l'instauration de la démocratie en Algérie, c'est-à-dire
à l'implantation véritable du pluralisme, aux plans
linguistique, culturel, politique, religieux. À mon père Ameziane tombé pour l'Algérie
Aux martyrs et aux blessés du Printemps noir
Ferhat porte témoignage à travers son livre, à tra-
À mes petits-enfants que je ne connais pas encore
vers son parcours personnel, à travers ses engagements
successifs, de cette laborieuse émergence d'une iden-
tité qui, enfin, entend se donner les moyens de sa sur-
vie et de son existence, c'est-à-dire accéder au projet et
à l'action politiques d'abord pour son propre compte.

Salem Chaker
Professeur de berbère à Paris
(Février 2004)
INTRODUCTION

Le 27 avril 2001, Azazga, une petite ville située à


trente-sept kilomètres à l'est de Tizi-Ouzou, se réveillait
dans une inquiétude semblable à celle des animaux à
l'approche d'un cataclysme. Quelque chose d'irrépara-
ble se préparait. À mesure que les heures s'égrenaient, la
tension s'épaississait, rendait l'air irrespirable comme si
chacun, par un sixième sens, en humait l'odeur de
sang. Chaque habitant le pressentait, en avait la certi-
tude, sauf moi. En ce vendredi, j'espérais en secret que
ce premier jour du week-end algérien apporterait le
calme qui favoriserait une trêve, une désescalade de la
violence entre jeunes manifestants et gendarmes qui
s'étaient opposés la veille.
Tout avait c o m m e n c é quelques jours auparavant
par ce que l'on aurait appelé ailleurs une bavure. Le
18 avril, à At D w a l a , une bourgade de montagne
toute proche de T i z i - O u z o u le chef-lieu du départe-
ment, un gendarme avait abattu un lycéen de sang

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Algérie : la question kabyle Introduction

froid, à l'intérieur de la brigade où il venait de l'inter- De retour à Azazga j'appris que des échauffourées
roger. Les manifestations culturelles et politiques avaient eu lieu à At D w a l a entre des lycéens et des
commémorant le 21 e anniversaire du Printemps ber- membres de la brigade de gendarmerie où le crime
bère, dont le point d'orgue allait être la marche du 20 venait d'être commis. Le samedi 21, mes émissaires
avril, furent émaillées par des incidents entre partisans dans la localité étaient revenus effarés. La violence
des deux partis rivaux de la région, le Front des forces avait gagné en intensité et l'enterrement du jeune
socialistes (FFS) et le Rassemblement pour la culture homme était annoncé pour le 23. C'est dans la voiture
et la démocratie ( R C D ) . À l'université, un étudiant du maire d'Azazga que je me rendais jusqu'au petit
avait été agressé au pistolet par les gardes du corps village d'Agouni Arous, tout près de T i z i H i b e l - le
d'un conférencier R C D . L a crainte d'un dérapage village de l'écrivain M o u l o u d Feraoun - pour rendre
était attendue beaucoup plus du côté de ces frères un dernier hommage à celui qui va devenir le symbole
ennemis que d'ailleurs car le leadership politique de la des martyrs du Printemps noir '. Nous dûmes éviter
Kabylie en était l'enjeu. de passer par le lieu des affrontements qui jusque-là
J'appris la nouvelle de la mort de G u e r m a h s'étaient cantonnés à des jets de pierres d'un côté, et
Massinissa le jeudi 19 avant de monter sur scène, à des grenades lacrymogènes de l'autre. Je fus pressenti
Alger, dans une salle du quartier Meissonnier où je par mes compagnons de route pour prendre la parole
devais chanter. J'eus froid dans le dos et m'adressai à avant l'oraison funèbre et appeler la population au
m o n public estudiantin en ces termes : « Chères calme, je refusai net. Il était hors de question pour
sœurs, chers frères ! Nous sommes ici pour célébrer le moi de jouer au pompier quand l'incendie menaçait
soulèvement pacifique kabyle de 1980. J'ai toujours d'abord les pyromanes. Appeler au calme à chaque
été là, chaque année, pour marquer cette date q u i , fois que les corps de sécurité s'en prennent à la vie de
depuis, est le repère historique de notre combat com- paisibles citoyens revient à se rendre complice des
m u n en faveur de notre langue et de notre identité. meurtriers. C'était au régime en place qu'il apparte-
A u j o u r d ' h u i , malheureusement, je vais vous faire nait en premier lieu de faire un geste d'apaisement en
faux-bond. Un lycéen vient d'être assassiné par un direction de la famille du défunt et de la région, et
gendarme en Kabylie et je n'ai plus le cœur à chanter.
La situation est grave et j'en suis triste. Aussi, excusez-
1. Le Printemps noir est le n o m donné hâtivement à la révolte et
m o i de me retirer pour laisser libre cours à ma dou- aux événements qui secouent la Kabylie depuis avril 2001 et qui
leur devant ce forfait. » ont fait 123 morts dont la plupart étaient de jeunes manifestants.

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Algérie : la question kabyle Introduction

non à celles et ceux qui, comme m o i , tentons de nous quand la solidarité nationale ? » en vue de sensibiliser
battre contre l u i . En fait, l'inverse se produisit. Le les Algériens sur ce qui se tramait dans notre région et
communiqué du commandement de la gendarmerie dont voici la teneur.
nationale, puis le ministre de l'Intérieur, firent délibé-
rément dans la provocation : suprême insulte, « La Kabylie est de nouveau face à son destin.
Massinissa après avoir été tué était présenté par ses L'agitation lycéenne qui s'y répand comme une traînée de
poudre depuis le 18 avril dernier, par la faute de gendar-
assassins comme un « voyou » qui, d'après eux, n'était
mes irresponsables, semble se densifier et s'installer dans la
pas lycéen. Entre temps, de l'autre côté du Djurdjura,
durée. Aucun appel au calme n'a été, ni n'a apparemment
cette majestueuse montagne kabyle, dans la vallée de la chance d'être entendu dans l'immédiat.
la Soummam, des collégiens sont interpellés et passés Une fois de plus, c'est notre jeunesse qui rachète notre
à tabac par les gendarmes d'Amizour, sous le falla- honneur en refusant la démission face à l'arbitraire. Un
cieux prétexte que lors de la marche du 20 avril à gendarme n'a pas le droit, y compris de manière acciden-
telle, de décharger sa mitraillette sur un adolescent comme
laquelle ils avaient pris part avec tous leurs camarades,
ce fut le cas dans la gendarmerie de Beni Douala pour
ils proféraient des slogans contre l'arabisation. Faut-il
Massinissa inhumé ce lundi. Des gendarmes n'ont pas le
le rappeler, un droit en dictature est un délit. Le feu droit d'interpeller des lycéens sous la protection de leur
prenait sur les deux principaux versants de la Kabylie. professeur de sport et devant leurs camarades de classe
J'en voyais les flammes grandir à devenir un brasier. pour avoir, semble-t-il, scandé la veille, lors de leur marche
Au lendemain de l'enterrement de ce jeune martyr, au du printemps amazighe, des slogans hostiles à l'arabisation
et en faveur de leur langue ancestrale : tamazight.
retour d'une conférence à la cité universitaire de la
Les règles de l'interpellation ne doivent pas être violées
ville de Vgayet, La Pépinière, j'eus du mal à rentrer
par ceux qui sont chargés de veiller à l'application de la loi.
par la route d'Akbou vers Azazga. C'était à travers des A i n s i , ce sont nos enfants qui nous rappellent à nos
feux de pneus et avec beaucoup d'enthousiasme, me devoirs de citoyens pour la lutte en faveur d'un État de
rappelant avril 1980, que ceux que la presse allait droit.
consacrer sous l'inattendu vocable « d'émeutiers » me Mais par delà ces émeutes et leurs colères, leurs barrica-
firent traverser leurs barricades de fortune. Arrivé chez des et leurs feux de pneus, cet air de révolte aux parfums
d'un printemps de 1980 et d'un été de 1998, après l'assas-
moi, j'étais tenu informé de l'évolution de la situation
sinat de Matoub Lounes, ces "bavures" commises par un
qui s'aggravait dans toute la Kabylie. Je me sentais en corps de sécurité interpellent tous les Algériens. Leur
devoir de réagir et envoyai le mercredi 25 une contri- simultanéité et les lieux où elles ont été commises (Tizi-
bution au quotidien Le Matin intitulée « Kabylie : à Ouzou et Vgayet), même s'ils ne sont dus qu'au hasard, ne

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Algérie : la question kabyle Introduction

peuvent échapper à l'interprétation du citoyen et aux sup- C'est pourquoi chaque région du pays a le devoir de lui
putations de la rue y voyant une nouvelle provocation manifester sa solidarité en faisant siennes ses revendica-
pour la région. tions démocratiques au lieu de la diaboliser.
En effet, les tensions au sommet de l'État, rapportées La construction nationale est à ce prix. La démocratie
ces derniers jours par la presse nationale, accréditent la aussi. »
thèse d'une manipulation. La Kabylie, par sa proximité
géographique avec la capitale, son irrédentisme à l'égard C'est le jeudi 26 que cet article a paru.
du système en place, est l'espace qui se prête le mieux aux
Paradoxalement c'était le jour où la tension avait
provocations. Il est même à se demander si le déni identi-
brusquement monté d'un cran dans toutes les locali-
taire et linguistique dont elle est victime (certes, pas toute
seule) ne procède pas d'intentions manipulatoires des plus tés kabyles y compris à Azazga. Vers 19 heures une
hauts dirigeants du pays en vue de provoquer la démission terrible nouvelle me parvint : cinq personnes étaient
du président de la République, comme ce fut le cas en mortes à Ighzer Amokrane, cité située à six kilomètres
1998. Les manifestations qui ont suivi l'assassinat de du haut lieu de la Révolution algérienne où, en 1956,
Matoub Lounes ont en effet provoqué la chute du prési-
s'était déroulé le Congrès de la Soummam 2 q u i avait
dent Liamine Zeroual.
mis sur pied les bases du futur État de l'Algérie indé-
Ainsi, quand le pouvoir s'enrhume, c'est la Kabylie qui
tousse. pendante. D r ô l e de récompense faite par cette der-
Les risques d'un embrasement de toute la région sont nière aux enfants de ceux q u i l u i avaient d o n n é
réels, il est donc nécessaire de la réintégrer au cœur de naissance. Ce constat généra ma révolte.
l'Algérie au lieu de la refouler à la périphérie de la nation Je n'arrivais pas à trouver le sommeil. N é a n m o i n s ,
comme c'est le cas depuis l'indépendance nationale.
probablement pour me rassurer, je me disais que ven-
La Kabylie a toujours été à l'avant-garde du pays. Elle a
dredi, jour férié, allait peut-être calmer les esprits et
réussi à casser l'armature du monolithisme et sa chape de
plomb sur les libertés du temps du parti unique. Elle a permettre à la colère locale de retomber au point de
remis à l'ordre du jour l'identité nationale égarée dans les casser la d y n a m i q u e des affrontements opposant
méandres de l'aliénation idéologique. Elle a montré, par le depuis quelques jours citoyens et gendarmes. Je dois
boycott scolaire de 1994-1995, qu'il érait possible de signaler i c i que les casernes de ce corps de sécurité
mener un combat pacifique alors même que d'autres ne
font entendre que le bruit des armes.
Aujourd'hui, ses enfants rappellent à chacun ses devoirs
et ses responsabilités devant la nécessité de bâtir un État de 2. C'est au cours de ce congrès du Front de libération nationale
droit pour ne pas compromettre l'avenir d'autres généra- ( F L N ) tenu dans la région que fut prise officiellement la décision
tions à l'échelle nationale. d'engager la guerre d'Algérie.

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Algérie : la question kabyle Introduction

prises pour cibles par la population ont été, pour la manifestants parmi lesquels on dénombrait également
plupart d'entre elles, construites au lendemain de la de nombreux blessés.
révolte kabyle de 1980. Elles étaient donc spéciale- C'était le 27 avril 2001. L'irrémédiable venait d'être
ment préparées pour contenir nos sautes d'humeur commis, L'instant qui fait basculer l'histoire était là,
plus que pour nous venir en aide. En Kabylie, l'écra- devant m o i . Il avait le visage rouge sang et s'imposa
sante majorité des gendarmes ne sont pas kabyles. de toute sa hauteur et de manière abrupte au destin
C'est pourquoi nous avons toujours le sentiment des miens et de toute la Kabylie. Un nouveau jour se
qu'ils s'y conduisent en troupes d'occupation étrangè- levait au crépuscule d'un autre, précipitant la fin d'un
res plus qu'en agents nationaux devant assurer notre monde auquel personne jusque là n'avait de pièce de
sécurité. rechange. Un jeune d'Azazga, Kamal Irchane, venait
À mesure que le temps passait sans incident, je de l u i en donner une. Avant de tomber, il eut le
priais que cela dure un peu plus. Je savais que l'enter- temps d'en écrire le n o m , en français, sur un mur,
rement de ceux tués à Ighzer Amokrane allait de nou- avec le sang s'écoulant de la blessure ouverte dans son
veau embraser la région par le sentiment de révolte né ventre par une décharge de kalachnikov : ce nouveau
de l'impunité dont jouissent ceux qui s'en prennent monde s'appelle « Liberté ». M ê m e si, depuis, les gen-
haineusement à nos vies pour notre seul crime d'être darmes sont plusieurs fois revenus uriner sur cet écrit-
nés Kabyles, mais une heure de gagnée sur la violence testament et casser la fragile plaque de verre que les
était un pas de plus dans l'espoir d'épargner des vies citoyens avaient apposée dessus pour le préserver, les
humaines. Hélas ! Cet espoir fut de courte durée. Dès moyens technologiques contemporains en ont immor-
treize heures trente, on m'apprit un début de regrou- talisé l'image.
pement devant la gendarmerie d'Azazga et je com- L'histoire était là. Je me sentais dans l'obligation
mençais à m'inquiéter sérieusement. Une heure plus morale d'être à son rendez-vous. Je décidai alors de
tard les affrontements avaient repris. Les gaz lacrymo- me rendre sur le terrain des opérations. Des barricades
gènes m'obligèrent à obstruer tous les interstices de empêchaient d'accéder au centre urbain et je dus
mes fenêtres pour éviter d'être incommodé. La vio- emprunter en voiture une déviation pour me rendre
lence venait de gagner la partie. C'est à 16 heures que de ma cité, située à l'ouest de la ville, vers l'hôpital
j'appris la terrible nouvelle : deux, trois, puis cinq per- qui, à l'est, surplombe Azazga, sur la route menant
sonnes venaient d'être abattues par les armes de guerre vers Yakouren, sur l'axe de Vgayet. Je distinguais, che-
dont firent usage les gendarmes contre les jeunes m i n faisant, les détonations des grenades lacrymogènes,

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Algérie : la question kabyle Introduction

espacées, égrenées une à une, de celles des armes à feu l'Algérie, qu'elle soit française ou algérienne. Une
tirées en rafales. Je voyais des jeunes avec des mou- remise en cause de l'ensemble de tout ce en quoi j'avais
choirs et des foulards imbibés de vinaigre contre les cru jusque-là s'imposa. L'Algérie en tant que rêve se
gaz dans une main et des pierres dans l'autre, ils ten- brisa. Les morceaux seront d'autant plus difficiles à
taient de se rapprocher le plus près possible de la gen- rassembler que durant des semaines j'attendais en
darmerie. Le ciel était noir de fumée. Arrivé à vain des réactions de mes compatriotes autres que
l'hôpital où les blessés par balles s'entassaient, je pro- kabyles. À ce jour, elles ne sont pas venues. En dehors
diguais à certains quelques encouragements pour leur d'une pétition signée par une dizaine de personnalités,
remonter le moral et je me rendais à la morgue pour dont des Kabyles, et pour lesquelles j'avais exprimé
me recueillir devant ceux qui venaient d'être abattus publiquement la reconnaissance de la Kabylie, il n'y
lorsque les infirmiers affolés m'appelèrent : « Venez eut rien.
voir, venez voir ça ! ». Un jeune, ramené de Freha, une En trois jours, l'horreur avait gagné toutes les locali-
localité située à huit kilomètres à l'ouest d'Azazga, tés de la région à tel point que rares sont celles où il
avait la calotte crânienne cisaillée par une balle, n'y eut pas de mort. Durant un mois, il n'y eut
ouverte sur plus de la moitié, la blessure laissait voir le presque pas de répit dans les « émeutes ». Toutes les
cerveau, violacé, à l'air libre. Il était déjà mort. Un routes étaient coupées et les gendarmes harcelés quoti-
flash s'imposa à ma mémoire. Il me rappela un village, diennement. Des renforts de troupes furent dépêchés
pas le mien mais celui d'Agoussim où nous étions de l'est comme de l'ouest du pays pour venir à bout de
regroupés de force avec d'autres villages pour cause de cette énième fronde de notre région. La révolution
zone interdite en temps de guerre d'Algérie. Je me kabyle était en marche. Si nous ne voulions pas revivre
souvenais de l'enfant de dix ans horrifié que je fus, d'autres moments aussi douloureux que ceux que nous
contraint par l'armée française à longer le corps d'un étions en train de subir, nous étions condamnés à
homme qu'elle venait d'abattre et dont le cerveau, trouver une solution juste et durable en Kabylie.
tout aussi violacé, était déversé à côté de son crâne. La Continuer de croire en une Algérie de rêve quand
juxtaposition de ces deux images distantes de qua- elle n'est que cauchemar est simplement suicidaire,
rante ans dans le temps et de trente-huit kilomètres insensé. Pour être viable, il y a lieu d'en changer les
dans l'espace, me convainquit que rien, entre temps, fondements.
n'avait changé pour la Kabylie malgré l'indépendance Des semaines durant, j'attendais que des responsa-
de l'Algérie. Le Kabyle est c o n d a m n é à mort par bles politiques kabyles, autres que m o i , prennent leur

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Algérie : la question kabyle Introduction

courage à deux mains pour revendiquer un autre des- boycotta les travaux pour ne pas apparaître comme un
tin pour la Kabylie. J'en attendais davantage du Front parti kabyle. Ce même parti qui, en 1997 lors des élec-
des forces socialistes (FFS) qui était dans l'opposition, tions législatives, voulait faire du Parlement une tribune
que du Rassemblement pour la culture et la démocra- pour nous défendre, le déserta le jour où il devait se
tie ( R C D ) qui avait deux ministres dans le gouverne- faire l'écho de nos douleurs et de notre martyr. Alors
ment. J'avais appelé le siège du parti de monsieur A i t qu'il croyait que les Algériens autres que kabyles allaient
A h m e d pour inciter sa direction à demander à ses le rejoindre, c'est lors de cette séance du débat parle-
députés de se retirer du Parlement et ce furent les mentaire qu'un député du pouvoir avait publiquement
ministres de Saïd Sadi qui quittèrent leurs fonctions. demandé que Monsieur A i t A h m e d , le doyen de la
Le FFS était en deçà de mes attentes. Il refusait systé- « révolution algérienne », soit déchu de sa nationalité.
matiquement de prononcer le mot Kabylie y compris Lors de cette séance le FFS perdit la confiance des
dans le mémorandum qu'il remit aux militaires pour siens sans avoir pu gagner celle des autres. Quant au
une sortie de crise. Alors que notre terre kabyle était à leader du R C D il avait déclaré au début des événe-
feu et à sang, ce parti s'ingéniait à attester que les ments d'avril 2001 qu'aux Ouadhias, les gendarmes
troubles n'étaient pas survenus qu'en Kabylie mais à n'avaient tiré sur la foule que parce que, parmi les
travers tout le territoire national. Jamais je n'avais émeutiers, ils avaient remarqué la présence de terroristes
pensé qu'un jour le parti kabyle par excellence qu'était qui s'étaient mêlés aux jeunes insurgés. Autrement dit,
le FFS tournerait le dos à sa propre réalité. Pour faire ils avaient raison de tuer car ils étaient en état de légi-
oublier son histoire insurrectionnelle de 1963 il time défense. Pour lui, le pouvoir avait raison. Il récidi-
consentait à compromettre son avenir. Croyant que vait quelques jours plus tard qualifiant « d'archaïsmes »
l'occasion était inespérée pour se racheter aux yeux des les Àrchs, ces assemblées inter villageoises qui venaient
non Kabyles, le FFS publia un communiqué véhément d'être ressuscitées par le génie populaire qui n'en avait
pour dénoncer une résolution du Parlement européen pas perdu la mémoire et qui sont l'expression de la
dans laquelle apparaissait l'expression « peuple berbère démocratie kabyle depuis des temps immémoriaux.
de Kabylie ». Plus tard, au moment où nous avions Cela ne l'a pas empêché de les rejoindre une fois que le
besoin qu'il soit notre avocat lors du procès fait à la FFS les quitta pour perpétuer le slogan d'une « Algérie
Kabylie à l'Assemblée nationale, en lieu et place d'un une et indivisible ». Le recours aux archs avait pour but
débat sur « les événements » dans la région et qui fut de contourner les rivalités, querelles et divisions fratrici-
retransmis en direct à la télévision algérienne, le FFS des qui opposent régulièrement FFS et R C D .

28 29
Algérie : la question kabyle Introduction

N i A i t A h m e d n i Said Sadi n'étaient donc e n logement ni pour celle du chômage. Elle se battait
mesure d'assumer l'avenir kabyle autrement que dans pour exister.
le moule jacobin qui nous opprime, il fallait quel- Un malaise pourtant me prit. M o n père est tombé
qu'un d'autre pour le faire. Ayant porté le combat des pour l'Algérie. Vais-je renier l'héritage sacré ? M'est-il
miens au quotidien depuis la sortie de m o n adoles- permis de le faire ? L'histoire se décide en général à
cence, je m'étais senti tout aussi légitime que ces deux des moments d'intense détresse, dans le feu de l'ac-
chefs de parti à élever la voix et à la prêter à l'appel au tion. Cette vision de deux martyrs kabyles m'ouvrit
devoir pour l'histoire de la Kabylie. Après avoir essayé les yeux sur une réalité d'une telle clarté que, soudain,
en vain depuis trente ans de faire partager à mes com- je me demandais comment mes compagnons de lutte
patriotes algériens les idéaux pour lesquels nous nous et moi, à l'exception du professeur Salem Chaker, n'a-
battions dans notre région, le temps était venu de vions jamais pu la regarder en face. L'État algérien est
mettre un terme à un entêtement et à une illusion que aussi étranger à la Kabylie que l'était pour elle la
nous avions tous de la nation algérienne. C'est France coloniale. La décolonisation de l'Algérie n'était
aujourd'hui, me disais-je, que la Kabylie a besoin de qu'une étape. Et c'est naturellement que j'emboîtai le
la solidarité de tous les Algériens. Si elle ne vient pas pas de m o n père, sacrifié pour l'indépendance natio-
maintenant, c'est qu'elle ne viendra jamais. La solu- nale. Il avait parcouru une étape, je me sentis en
tion de l'autonomie m'apparut alors comme l'unique devoir de participer à la suivante. Il appartiendra à
issue raisonnable pour mettre nos enfants à l'abri de la mes enfants et mes arrières petits-enfants d'en arrêter
violence armée de l'État. le terme ou d'aller de l'avant, toujours en direction de
Malgré les interprétations folkloriques de la révolte la lumière de la liberté.
kabyle, que des acteurs politiques et la presse en géné- C o m m e l'histoire fait aussi bien les choses que le
ral attribuaient à des problèmes sociaux, à la hogra, hasard, la conjoncture a fait que c'est un rejeton de
vocable typiquement algérien qui n'a aucun contenu martyr comme m o i qui a assumé ce choix et qui l u i a
politique réel, j'osai prononcer l'innommable. La impulsé un nouvel élan, l o i n des voies d'impasses
Kabylie était en rébellion pacifique depuis sa défaite empruntées jusque-là par la Kabylie. Il aurait été
armée en 1965 sous la bannière du FFS, avec à sa tête peut-être plus difficile à quelqu'un d'autre qu'un fils
A i t A h m e d . Elle se battait en réalité pour sa place de chahid de revendiquer un destin singulier pour la
dans l'Algérie ou pour une autre dans le concert des région. Il n'en serait peut-être pas totalement légitime
nations. Elle n'était insurgée ni pour une question de pour les tenants d'un nationalisme étroit. D'ailleurs,

30 31
Algérie : la question kabyle Introduction

un mouvement dénommé Mouvement de la Kabylie Kabyles eux-mêmes, trop traumatisés par leurs échecs
libre ( M K L ) n'avait pu exister de manière éphémère du passé. Nous étions, d'après les chiffres donnés par
que dans la clandestinité. C'est sur ses cendres et sur la majorité des quotidiens du lendemain, plus de deux
celles du Mouvement culturel berbère ( M C B ) dont millions de personnes à avoir fait le déplacement,
j'étais déjà le président que nous avons crée le davantage pour exprimer notre identité kabyle et le
Mouvement pour l'autonomie de la Kabylie ( M A K ) . besoin d'être respectés dans ce que nous sommes que
Le 5 j u i n 2001, lors d'une conférence de presse pour soutenir certains points fantaisistes de la « plate-
tenue à la M a i s o n des droits de l'homme de T i z i - forme d'El-Kseur » bâclée à la hâte trois jours aupara-
O u z o u , je faisais une déclaration préliminaire 3 pour vant par les délégués de villages et de quartiers de la
réclamer publiquement un statut de large autonomie Kabylie dans le but d'avoir un document à remettre à
pour la Kabylie comme celui dont bénéficient les l'issue de cette marche à la présidence de la
régions en Espagne. Le lendemain, toute la presse en République.
avait rapporté le contenu. Un quotidien hostile à L'accueil réservé par Bouteflika et son Premier
notre démarche mit carrément en une la carte de ministre A l i Benflis à notre démonstration de force
l'Algérie en morceaux pour effrayer son lectorat. était diabolique. Toute la presse algérienne a rapporté
Pendant une semaine, des articles de condamnation que trois mille délinquants étaient libérés des prisons,
émaillaient les colonnes des journaux. Pour en arrêter la veille, en contrepartie d'un engagement à casser du
la mascarade j'envoyai une mise au point à l'ensemble manifestant kabyle. La marche était une marée
de la presse. Elle fut publiée le 14 juin 2001, un jour humaine et les organisateurs inexpérimentés et dépas-
à marquer d'une pierre blanche dans l'histoire de la sés par leur propre succès en furent complètement
Kabylie. À l'appel des Ârchs une marche gigantesque débordés, particulièrement lorsqu'au niveau de la
était organisée à Alger. Vingt-quatre heures durant, il Place du 1er mai, les troupes anti-émeutes, aidées des
y eut un flot ininterrompu de véhicules de la Kabylie prisonniers, chargèrent le cortège.
vers la capitale du pays. J'étais sincèrement fier d'ap- M ê m e si de retour vers la Kabylie, la triste mine
partenir à ce peuple kabyle que personne ne recon- des centaines de milliers de jeunes que j'accompagnais
naissait encore en tant que tel, à commencer par les sur la Moutonnière, la route qui longe l'est de la baie
d'Alger, était celle de la défaite, même si aux informa-
3. La déclaration préliminaire du Mouvement culturel berbère, ras-
tions télévisées du soir, l'unique chaîne nationale
semblement national, est reproduite en annexe en fin de volume. décrivit les manifestants comme des hordes sauvages

32 33
Algérie : la question kabyle

venues déranger la tranquillité des paisibles Algérois et


piller, incendier, saccager leur ville, cet événement
était une très grande victoire en soi : il a fait entrer le
peuple kabyle dans l'arène des nations dignes de ce
n o m . Les Ârchs, à leur corps défendant, ont ouvert
une nouvelle page de son histoire. Le bras de fer plus
ou moins sournois mettant aux prises la Kabylie et le
régime algérien est désormais public et ne tardera pas
à prendre des dimensions internationales. Une solu- PREMIÈRE PARTIE
tion est urgente. Sans une issue qui sauvegarde l'inté-
grité du pays et q u i reconnaît au peuple kabyle le
droit de s'autogouverner dans un cadre autonome ou La Kabylie, une région à
fédéral, le conflit risque de prendre des proportions
beaucoup plus violentes. Qu'on ne s'y méprenne pas,
celles et ceux qui aujourd'hui proposent l'autonomie
de la Kabylie comme voie de sortie de cette crise qui
dure depuis quarante ans, sont de ce point de vue les
dernières colombes dans la région.
CHAPITRE 1

L A PROBLÉMATIQUE KABYLE

Région montagneuse, la Kabylie est située à c i n -


quante kilomètres à l'est d'Alger. Elle s'étire le long de
la côte méditerranéenne sur une distance de deux
cents kilomètres pour une superficie de plus de 30 000
kilomètres carrés. Ses habitants, les Kabyles, d'origine
amazighe (berbère), sont environ dix millions, deux
millions d'entre eux vivent à Alger ainsi que deux
millions en France.
Organisée en villages autonomes et solidaires quali-
fiés de « m i n i républiques », elle a toujours défendu
jalousement sa liberté et sa langue, le kabyle, en reje-
tant tout assujettissement à un pouvoir central. Sa
pratique de la religion est celle d'une laïcité particu-
lière. L'islam kabyle n'autorise pas le prêtre à s'ingérer
dans les affaires temporelles. Pour sacraliser la diver-
sité religieuse les Kabyles tranchent leurs décisions en

37
Algérie : la question kabyle La problématique kabyle

jurant « jmâ liman ! Au nom de toutes les croyances ! » par les différentes constitutions du pays, est arabe et
ce qui est inconcevable en dehors de la région. musulmane et dont la langue nationale et officielle est
Actuellement seul le christianisme côtoie l'islam en l'arabe. Quelle autre attitude peut-on attendre d'un
Kabylie et les chrétiens, majoritairement protestants, régime de ségrégation ethnique, que de décréter que
bien qu'ils progressent régulièrement, ne sont qu'à l'autre n'existe pas ?
peine plus de dix mille personnes. De révolte en révolte pour imposer un ordre
Sa forte personnalité et l'originalité de ses caracté- démocratique en Algérie, la Kabylie s'est trouvée iso-
ristiques identitaires, sa cohésion sociale, politique et lée dans son combat. Les Algériens se sont révélés, à
culturelle avaient poussé les ethnologues et autres maintes reprises, plus solidaires des Palestiniens, des
orientalistes français des dix-neuvième et vingtième Irakiens ou de n'importe quel autre peuple à travers le
siècles à parler de « particularisme » de cette région monde que de leurs compatriotes kabyles.
pour, probablement, ne pas nommer le peuple kabyle. Quarante ans de bras de fer entre la Kabylie et le
Ce peuple, qui a perdu le contrôle de son destin face à pouvoir algérien doivent donner à réfléchir aux prota-
la France, entre la bataille d'Icherriden (1857) et le gonistes. S'entêter à vouloir faire triompher un camp
soulèvement d ' E l M o k r a n i (1871), a fini par perdre sur un autre est une absurdité, tout conflit a sa solu-
jusqu'au souvenir d'en avoir constitué un. Son habit tion et son dénouement. C'est pour éviter de s'égarer
algérien, trop aliénant, trop répressif depuis quarante durablement dans des voies d'impasse ou, pire, d'en
ans est toujours assumé. Mais ces derniers temps, par- arriver à la violence armée, que des femmes et des
ticulièrement chez les citoyens de moins de cinquante hommes, de tous âges et de toutes conditions, appel-
ans, on constate une tendance, de plus en plus forte, à lent enfin à une nouvelle réflexion, à de nouveaux
affirmer prioritairement leur identité kabyle. Ceux schémas de construction nationale. Le bilan de ces
des Kabyles q u i n'ont c o n n u que la répression, de longues épreuves est en soi éloquent : pas plus que le
1963 à ce jour, ne peuvent admettre une algérianité pouvoir n'a pu arabiser la Kabylie, celle-ci n'est parve-
basée sur la négation de leur identité. nue à le berbériser ou à le renverser. Ceux qui, embus-
Administrativement, la Kabylie n'existe pas. Pour qués derrière les belligérants, attendent la chute de
l'Algérie, il n'y a ni Kabylie, ni Kabyles. Il n'y a que l'un ou des deux pour assouvir leur désir de pouvoir
des wilaya 1 et des Algériens dont l'identité, consacrée ou de vengeance en resteront pour leurs frais.
Les élites de la région sont plus que jamais inter-
1. Équivalent d'un département français. pellées : faudra-t-il continuer à user toutes les énergies

38 39
Algérie : la question kabyle La problématique kabyle

kabyles dans des combats algériens qui les dépassent chaque peuple aura récupéré une partie de sa souve-
et dont apparemment le reste du pays ne veut pas, raineté et la faculté de décider pour lui-même et seu-
ou bien est-t-il temps que les Kabyles deviennent lement pour lui-même. En conséquence, seuls des
plus modestes et plus raisonnables pour ne s'occuper régimes d'autonomies régionales, d'états fédéraux ou
d'abord que d'eux-mêmes et qu'ils assument, une fois confédéraux pourront stabiliser les tensions des pays
pour toutes, leur différence et leur destin collectif multiethniques. Il est temps que les grandes puissan-
dans la construction d'une alternative régionale qui ces se penchent sur la redéfinition des ensembles poli-
leur garantirait un avenir plus sûr et plus digne ? Tant tiques en fonction des intérêts des peuples qui les
qu'il n'y avait à faire face qu'aux insultes, au mépris et composent et qui seront nécessairement en phase avec
à la prison, notre combat au profit de tous les les leurs. La Kabylie, pour sa part, est prête à ouvrir la
Algériens était de mise. Aujourd'hui que le régime tire marche pour un nouveau monde de solidarité afin de
sur nos enfants, dans l'indifférence nationale et inter- mettre un terme aux confrontations violentes que
nationale, notre devoir est de songer à mettre ces der- nous avons connues jusqu'ici.
niers à l'abri de la violence armée de l'État et de Puisse cette modeste contribution, tirée d'une
prévenir d'autres massacres, d'autres exils vers la expérience de quarante ans, vécue dans la douleur des
France ou ailleurs. Et il y a lieu de faire vite car le dés- prisons et dans les efforts militants au quotidien en
espoir est à nos portes, demain pourrait s'avérer pire faveur d'une Algérie introuvable, servir les miens et
que tout ce que nous avons enduré et tout ce que l'humanité dans leur quête de vérité et leur marche
nous nous sommes infligés jusqu'ici. D ' i c i peu, il sera vers le progrès et la liberté.
probablement trop tard. Pour tous !
Depuis la chute du mur de Berlin, le monde occi-
dental est à la recherche de nouveaux équilibres géo-
politiques pour stabiliser ses intérêts. L'Afrique et une
partie de l'Asie, charcutées au gré des conquêtes colo-
niales, sont au bord de l'explosion. A i n s i , le Rwanda,
la Somalie, la Côte-d'Ivoire, les deux C o n g o ,
l'Afghanistan... n'en sont que des signes avant-cou-
reurs. La démocratie, telle qu'elle est conçue et prati-
quée en Occident, ne saurait être viable que là où

40
CHAPITRE 2

L A SOCIÉTÉ K A B Y L E

La société kabyle est traversée par des clivages


sociaux d'un type particulier. Elle a longtemps entre-
tenu, après l'avoir stabilisée, une hiérarchie entre
Marabouts, Kabyles et esclaves. Depuis l'indépendance
de l'Algérie, la structure sociale a évolué vers des for-
mes de solidarité qui font abstraction des castes et des
classes. Le défi de survivre en tant que peuple, y com-
pris lorsque les Kabyles n'avaient pas encore repris
conscience d'en être u n , a induit un comportement
chez eux qui renforce une tendance à aller vers une
c o m m u n a u t é de destin. Cette volonté de récupérer
leur rôle d'acteur politique, afin de gérer leur destin
collectif, va en s'accentuant et ce indépendamment des
survivances de rapports sociaux qui portent toujours
la marque du passé. C'est sur ces clivages anciens
qu'essaie de jouer le pouvoir algérien pour susciter des

43
Algérie : la question kabyle La société kabyle

divisions dans la région afin de gagner du temps et, au X I e siècle se raconte dans leurs familles comme
pourquoi pas, tenter de discréditer tous ceux qui l u i une légende. Issus de la dynastie berbère almoravide
sont hostiles. qui avait régné sur l'ouest de l'Afrique du N o r d de
Il existe en Kabylie de multiples lézardes sociales 1055 à 1147, ils durent garder leur influence sur la
qui font notre faiblesse face au défi que nous relevons Kabylie où ils seraient venus trouver refuge après la
aujourd'hui de construire un État régional au sein chute de leur royaume. Des siècles durant, ils furent
d'une Algérie plurielle. Au-delà des classes sociales notre élite et avaient autorité sur les conseils de villa-
modernes que le mode de production mondial a uni- ges. La Kabylie étant une société sans police ni pri-
versalisées, nous avons à composer avec un héritage son, leur pouvoir résidait dans le respect que chacun
socioculturel qui se prête volontiers aux divisions et leur vouait et la crainte d'une malédiction divine qui
aux ressentiments entre membres d'un même village, s'abattrait sur quiconque oserait porter atteinte à leur
d'un même clan. La question des Marabouts et celle renommée ou défier leur autorité morale. Leur pres-
des çofs sont les deux grands dangers potentiels q u i tigieux statut social était dû au monopole que leurs
menacent d'affaiblir les efforts de réunification des lettrés exerçaient sur le savoir, l'interprétation de l'is-
énergies locales pour bâtir des institutions kabyles lam et des textes coraniques. Parce qu'ils étaient nos
efficaces et pérennes. Il ne s'agit pas pour nous de gens du Livre, ils sont devenus nos nobles au fil du
dénoncer une quelconque forme d'esprit de clocher temps. Leur fonction sociale en a fait nos législateurs
mais de savoir faire face à une réalité comportemen- et nos médiateurs dans les conflits q u i opposaient
tale qui met en œuvre des réflexes négatifs dès lors souvent nos villages et nos villageois. C'est pour par-
que sont en jeu des intérêts de leadership politique tie grâce à eux et à leur respect de notre pratique reli-
sur tout ou partie de la région. Nous avons l'obliga- gieuse que nous maintenons une forme de laïcité si
t i o n morale d'en parler, d'entamer le débat sur la particulière où l'homme de religion ne s'immisce
place et le statut de chacun dans la future Kabylie jamais dans la gestion politique du village. Ils étaient
autonome pour ne pas avoir à reproduire entre la raison, la sagesse, le savoir et la justice. En stabilisant
Kabyles le contrat national de dupes qu'il y eut entre les équilibres sociopolitiques par leurs interventions
Algériens au lendemain de leur guerre d'indépen- avisées, ils étaient devenus l'élément indispensable à
dance et dont nous pâtissons encore. l'organisation sociale kabyle du M o y e n Âge que nous
Le principal problème que nous avons à résoudre n'avons abandonnée que depuis moins d'un demi-
est celui des Marabouts. Leur origine qui remonterait siècle.

44 45
Algérie : la question kabyle La société kabyle

En tant qu'infime minorité au départ, le coût leur prestige. C o m m e pour la noblesse française, l'éta-
social des Marabouts était supportable pour la blissement de la démocratie leur a été fatale.
société. Au fur et à mesure que leur d é m o g r a p h i e Cependant, ce sont eux qui en Kabylie avaient le
croissait, le poids de leur entretien devenait problé- mieux intégré la culture du pouvoir et ce, depuis des
matique jusqu'à n'être assuré qu'à titre ponctuel et siècles. Les Marabouts ont donc su, par leur sens de
personnel, en contrepartie de prestations d û m e n t l'organisation et du lobbying, se faire valoir comme
réalisées. Un cheikh qui officie quotidiennement dans des interlocuteurs politiques dont tout système en
un village pendant le ramadan y est nourri chaque place doit tenir compte dans les rapports sociaux de la
soir à tour de rôle par un des membres de la commu- région.
nauté. S'il vient d'un village maraboutique éloigné, il Le danger d'une fracture avec le reste des Kabyles
est logé avec sa famille à la mosquée. Dans ce cas, sa est paradoxalement apparu depuis la démocratisation
femme est généralement cloîtrée et ce sont les fem- de 1989. Le retour de Hocine A i t A h m e d , d'origine
mes du village qui l u i apportent eau, bois de chauffe maraboutique, sur la scène partisane kabyle à la tête
ou de cuisine, fruits et légumes. A u j o u r d ' h u i , bien du FFS et la compétition de leadership engagée dans
que nous ne disposions pas de données chiffrées, les la région avec le responsable du R C D , d'extraction
Marabouts représenteraient environ le quart des commune à la majorité des Kabyles, a avivé quelque
Kabyles dont ils ne se distinguent plus que par leur peu les tensions entre les subdivisions identitaires
mythique origine et parfois le « si » qui précède le locales, surtout chez les militants du R C D laminés
prénom d'un homme et le « lla » celui d'une femme. lors des consultations électorales des années 1990.
Leur monopole sur la religion n'existe plus et les Pour eux, ces défaites successives sont essentiellement
dignités qui étaient les leurs sont accaparées par des à mettre sur le compte de leur rejet par les Marabouts.
fonctionnaires de toutes naissances et de toutes C o m m e toujours, pour sauver César il a fallu brûler
extractions sociales. L'État, français puis algérien, Rome. Au lieu d'imputer l'échec de leur parti à son
s'est substitué à eux en confisquant leur rôle. A i n s i , manque d'ancrage sociologique et au peu de charisme
hormis la génération des plus de soixante ans, per- de son leader certains pointent du doigt les
sonne ne leur reconnaît aujourd'hui les privilèges qui Marabouts, bouc émissaire à portée de leur fusil.
étaient naguère les leurs. L'école, où l'on enseigne la Depuis 1992, si ce parti s'était attelé à travailler la
langue arabe dont ils étaient les seuls maîtres en société au corps, sur la base des respectables idéaux que
Kabylie, a fini par démystifier ce langage qui faisait contient son programme, il aurait réalisé des percées

46 47
Algérie : la question kabyle La société kabyle

locales spectaculaires. Malheureusement, il croit tou- d'un parti politique à travers des localités différentes.
jours qu'il ne peut survivre dans la région, face à son Il est des villages où les deux clans se supportent à
rival, qu'en mobilisant la haine et le rejet de l'autre. Il peine du fait de haines séculaires entre familles ravi-
oublie jusqu'à ses propres militants d'origine mara- vées à la moindre occasion. Les oppositions sont par-
boutique qui pour la plupart ont fini par le quitter et, fois d'une très grande violence. Les élections
surtout, le fait que c'est l'écrasante majorité des organisées du temps du parti unique avaient redonné
Kabyles qui accordait, jusqu'à octobre 2002, sa de la vigueur à ce système de clientélisme préétabli
confiance au FFS et à son chef historique qui était mais l'arrivée du multipartisme en a, dans certains
déjà celui de toute la Kabylie depuis le début des endroits, amoindri les effets.
années soixante. Les tentatives du R C D , depuis plus Quant aux anciens esclaves, ils se sont affranchis de
de dix ans, de fragmenter le peuple kabyle en tentant toute tutelle et de toute entrave depuis longtemps. De
d'isoler les Marabouts pour amoindrir le FFS font le nos jours, rien ne les distingue du reste de notre peu-
jeu du pouvoir et le lit de toutes les forces qui sont, ple, en dehors de la couleur de leur peau pour une
aujourd'hui, hostiles à notre région. Il est vital que la infime partie d'entre eux.
politique retourne à ses thèmes universels pour cons- Le formidable développement des villes a effacé
truire une société de solidarité, de respect des indivi- tous les anciens clivages issus de la culture villageoise.
dus et des collectivités. La démocratie est fille de l'urbanisme.
Le second écueil à éviter est celui des çofs ou clans. La mobilisation politique ne se réalise désormais
Une bonne partie des villages kabyles est organisée sur que sur la base de l'identité collective et du destin
le modèle binaire de la division en çof du haut et çof commun à tous les Kabyles. Chacun de nous a pris
du bas. Ce serait là l'origine de la démocratie kabyle. conscience du fait que notre sort individuel est lié à
Chaque villageois appartient, dès sa naissance, au çof celui de notre collectivité. Avec le combat pour l'indé-
de son père. Le clan est subdivisé en iderma {adrum au pendance de l'Algérie d'abord, et celui de la Kabylie
singulier) qui représentent les familles élargies coalisées pour ses droits ensuite, les différenciations sociales qui
dans le çof. A i n s i , chaque individu est défendu en cas caractérisaient la Kabylie précoloniale se sont petit à
de besoin par le porte-parole de son adrum au sein de petit estompées.
l'assemblée du village, tajmaât, d'où les femmes sont En dernier lieu, le Mouvement culturel berbère
exclues. Chaque çof est solidaire de ceux du m ê m e ( M C B ) , de la fin des années soixante à l'an 2000, a par-
n o m des autres villages kabyles à l'image des sections ticipé inconsciemment à la réalisation de la cohésion

49
Algérie : la question kabyle La société kabyle

régionale kabyle à travers sa lutte pour l'identité ama- entre les différents versants du Djurdjura. Que cha-
zighe et les libertés démocratiques. La mondialisation cun se rassure, la Kabylie est composée de trois gran-
des droits de l'homme a fait le reste. des sous-régions : Vgayet (Bougie, Bejaia), Tuvirett
Depuis avril 2001, la Kabylie sous la houlette de (Bouira) et Tizi-Wezzu (Tizi-Ouzou) qu'un nouveau
ses Archs et à leur corps défendant, a consolidé son découpage ne devrait pas léser. La réaffectation à
ossature et renforcé la prise de conscience chez ses notre région des localités kabyles rattachées adminis-
citoyens d'être un peuple digne de respect et des trativement par Alger aux wilaya de l'est et de l'ouest
droits qui sont les siens. Pour la majorité des Kabyles, de la Kabylie, ira de soi avec l'application d'un statut
l'avenir ne peut se conjuguer qu'en kabyle. de large autonomie sur toute l'étendue du territoire
Demain, en ayant à gérer leur destin, les Kabyles de la région.
n'auront ni privilège, ni handicap de naissance.
L'égalité entre tous les citoyens de la région sera la On le voit aisément, les lignes de clivages consta-
base de nos institutions et de notre fonctionnement tées sont loin de constituer et ne tendent pas à deve-
dans le respect des règles de la démocratie. Notre his- nir des lignes de fracture. La Kabylie dispose d'une
toire commune représentera un motif de fierté pour homogénéité et d'une cohésion humaines qui ne peu-
tous et ne saurait être la source à laquelle des esprits vent que se renforcer. Tout ce qui apparaît comme
malsains iraient puiser des prétextes à vengeance per- une menace pour son élan collectif relève, nous
sonnelle de quelque nature que ce soit. Toute exagéra- venons de le voir, d'une é p o q u e bientôt révolue.
tion dans l'appréciation du statut de l'une des L'ensemble de la Kabylie est décidé à réaliser ce projet
composantes sociales ne pourrait cacher que de cou- d'autonomie dans la paix et la démocratie pour conti-
pables intentions. En cette matière, la plus grande nuer son cheminement historique vers la liberté et le
vigilance est de rigueur. Nous bâtissons une nation et progrès, au bénéfice de ses enfants et de son environ-
l'heure est à l'unité des rangs plus qu'à celle des polé- nement géographique le plus large.
miques stériles sur les droits d'une caste ou d'une
classe sociale particulière.
Ces derniers temps, un nouveau cheval de Troie est
pourtant enfourché par certains de nos acteurs poli-
tiques qui brandissent, à tort ou à raison, l'argument
géographique afin d'éviter des déséquilibres futurs

50
CHAPITRE 3

L A Q U E S T I O N DES L A N G U E S

Ce sont les langues qui ont le plus souvent fourni


le terrain d'affrontement entre la Kabylie et l'État
algérien. Le manque de courage, de part et d'autre,
d'assumer un combat réel portant sur les droits de la
Kabylie dans l'Algérie officielle, a a m e n é les deux
bords à s'opposer sur cette question. Ce transfert n'a
pu se faire que dans la mesure où il accommodait tout
le monde. Il limitait les risques et les dégâts pour les
tenants du système comme pour les militants dits «
berbères » dont je faisais partie. En réalité nous lut-
tions pour le pouvoir sous couvert officiel de défendre
notre langue. Nos adversaires le savaient pertinem-
ment contrairement à nous Kabyles qui, aujourd'hui
encore, continuons à invoquer les principes des droits
humains comme base de notre démarche plutôt que
ceux, plus culpabilisants et plus dangereux, liés au

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Algérie : la question kabyle La question des langues

partage du pouvoir en Algérie. A i n s i , c'est nous qui la langue et la pensée, les militants kabyles ont réagi,
avions choisi, pour partie, le lieu et les armes qui nous presque instinctivement, en revendiquant le droit aux
exposaient le moins à la répression même si nombre langues maternelles ou populaires à partir de 1976
d'entre nous ont fini par connaître la prison. Du côté lors du débat sur la charte nationale initié par la dicta-
du pouvoir, les décideurs sentaient bien que nos ture de Boumediene. Dans ce combat pour notre sur-
revendications ne menaçaient pas vraiment leur vie identitaire, nous parlions de langue amazighe mais
régime. La preuve en est que, depuis 2002, la langue nous pensions à la langue kabyle. Nous les confon-
amazighe, notre cheval de bataille des décennies dions allègrement. Dès lors que le fait de revendiquer
durant, est reconnue comme langue nationale sans quoi que ce soit pour la Kabylie ou pour les Kabyles
pour autant que l'échiquier politique national en soit relève d'une culpabilité intériorisée de régionalisme, le
bouleversé. Politiquement rien n'a changé pour nous mot « amazighe » passe mieux et accommode tout le
hormis notre prise de conscience, depuis avril 2001, monde. Il tait le problème kabyle, le masque en le
que la question linguistique n'était que l'expression contournant et l u i donne une dimension qui dépasse
d'un autre combat plus large en faveur des droits de la celle de la région, voire celle de l'Algérie puisqu'il
Kabylie et de son peuple. En politique, comme dans désigne tous les Berbères que sont les Nord-Africains,
le noir, on avance par tâtonnements. Si la revendica- y compris ceux qui pensent être Arabes. En somme, le
tion pour la langue amazighe a consommé les énergies mot « amazigh » est un vocable qui noie le poisson. La
militantes kabyles durant plus de trente ans, cela est prudence devant la répression a commandé à nos éli-
dû au fait que nos élites n'avaient pas d'autre choix. Il tes d'emprunter cette voie de la revendication amazi-
fallait parer au plus pressé pour éviter que le rouleau ghe dont le sens profond continue d'échapper à
compresseur de l'arabisation officielle par l'école, les nombre des nôtres.
médias, l'environnement et l'administration ne vienne Le kabyle est l'une des branches de la famille l i n -
à bout de cette fabuleuse langue que nous ont trans- guistique amazighe, tout comme le français et l'italien
mis, sans vraiment avoir pris le temps de l'écrire, nos dérivent du latin. N o u s avons défendu près d'un
ancêtres les Amazighs tels Massinissa et Jugurtha. demi-siècle durant l'unité de la langue amazighe tout
Aujourd'hui, c'est elle qui fait notre identité et toute en ayant toutes les difficultés du monde à communi-
notre fierté. C'est à elle que nous devons d'être ce que quer, à nous comprendre les uns les autres dans nos
nous sommes, des Kabyles. Face au risque de voir idiomes respectifs. Le réflexe de l'unité des rangs ber-
leurs enfants, sous leurs yeux, devenir des Arabes par bères a prévalu sur la réalité de nos différences face à

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Algérie : la question kabyle La question des langues

des pouvoirs décidés à faire de nous des arabes autant Chaouias, les Chleuhs ou les Berbères de l'Oasis de
que le colonialisme français voulait nous assimiler aux Siwa. À supposer que cela soit du domaine du possi-
Gaulois. Un autre élément peut expliquer notre atti- ble, ce qui n'est nullement le cas, il ne s'agirait que
tude. Le désir instinctif et confus chez chacun d'entre d'ingérence dans les affaires intérieures des pays voi-
nous de reconstruire un monde politique, l'empire sins. Or, en termes de solidarité, la Kabylie est davan-
berbère d'il y a plus de deux mille ans basé sur la lan- tage en situation de demande que d'offre. Ce n'est
gue, au-delà des frontières nationales et linguistiques qu'une fois la plupart des combats menés à bien dans
actuelles des pays Nord-Africains, nous motivait. chaque pays et chaque région que des regroupements
Cette démarche était insensée. Bien des ensembles pourront s'opérer entre eux, si toutefois ces peuples en
linguistiques plus vastes et moins variés que le nôtre éprouvent l'envie. Il en va de m ê m e sur le plan l i n -
sont aujourd'hui divisés en plusieurs nationalités et en guistique. Construire une langue amazighe revient à
plusieurs identités sans pour autant vouloir mettre sur tuer toutes celles qui en sont issues. À trop vouloir
pied un édifice politique c o m m u n . Les pays arabes, bâtir une langue commune on risque de les perdre
latino-américains ou anglophones en sont l'exemple le toutes. C'est un processus inverse à celui de l'histoire
plus frappant. Je me demande si cette illusion d'op- que nous entreprendrions. La très grande variété de
tique linguistique ne traduit pas simplement chez nos idiomes respectifs rend impossible la constitution
chacun des peuples berbérophones d'aujourd'hui, le d'une langue médiane. En mêlant les dix principaux
besoin de se rassurer, de se sentir appartenir à une idiomes nous n'obtiendrions, au bout de nos efforts,
nation plus grande et plus forte que le pouvoir pro- qu'une langue étrangère à 90 % pour tous. Rien n'est
arabe qui l'opprime et face auquel il se sent impuis- moins raisonnable. Si on y ajoute l'impossibilité pra-
sant. En d'autres termes, chacun des peuples amazighs tique de disposer d'une autorité linguistique berbère
attend son salut des autres. Alors que chaque peuple commune, indispensable à une telle entreprise, on se
ne devrait compter que sur lui-même, nous attendons rend compte combien la perspective d'une langue
ensemble l'arrivée d'une mythique nation amazighe amazighe relève davantage d u domaine d u rêve.
pour nous sauver. Le réalisme commande maintenant D'ailleurs, pour ne reprendre que l'exemple des
de remettre chacun face à ses responsabilités histo- Européens, je vois mal les peuples d'origine latine
riques pour s'affirmer et arracher son droit à vivre dans renoncer à leurs langues pour retourner au latin qui
la liberté, son identité et sa langue et ce quel que soit fut leur idiome commun. Il n'est donc de salut pour
son pays. Il n'appartient pas aux Kabyles de libérer les la Kabylie que dans le kabyle, pour le R i f que dans le

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Algérie : la question kabyle La question des langues

rifain... Il est plus sain, pour nous tous, de prendre travers l'histoire. À l'avenir, pour optimiser nos récol-
acte de nos différences plutôt que d'entretenir leur tes politiques, nous n'avons pas d'autre choix que de
répression. Chaque peuple berbère est s o m m é par réorienter notre vision en fonction d'objectifs précis et
l'histoire d'assumer son propre destin pour que chacun réalistes. A i n s i , l'autonomie de la Kabylie, dans l'at-
promette à un avenir radieux sa part de ce précieux tente d'un État fédéral, nous semble être la voie qui
trésor transmis siècle après siècle. Chacun d'entre nous rapproche le mieux les horizons et les parcours en vue
est tenu d'entretenir cet inestimable matériau linguis- d'une meilleure efficacité sur le terrain sans avoir à
tique qui lui a été légué par nos ancêtres communs, nous exposer aux errements multiples qui ont été les
une langue taillée, sertie selon la texture de leur âme, nôtres depuis 1926. Toutefois, même si notre combat
de leur histoire, de leurs rêves comme de leurs cauche- est tenu de se recentrer au plus vite sur notre avenir de
mars, rires et larmes, de leurs fêtes comme de leurs Kabyles, nous ne devons pas pour autant oublier de
deuils. renforcer les liens tissés jusque-là avec nos frères ama-
S'occuper donc prioritairement d'elle-même ne sera zighes des autres régions et des pays voisins. N o u s
pas pour la Kabylie une trahison des autres Amazighes, avons le devoir de leur faire comprendre qu'une
bien au contraire. C'est la meilleure façon pour elle de Kabylie forte et stable sera pour eux le meilleur soutien
pouvoir les aider une fois devenue un État régional à une éventuelle entreprise de reconquête de leurs
autonome. Ceux qui nous accusent de renier le com- droits dans leurs pays respectifs. L'histoire est aussi
bat amazighe au m o t i f que nous nous recentrons sur affaire de grands moyens que, pour le moment, nous
celui de la Kabylie exigent en fait de nous et de la n'avons pas. Jusqu'ici nous n'avons pu additionner que
région que nous soyons les éternels esclaves d'une nos malheurs, nos faiblesses, nos misères et nos détres-
myopie politique dont le résultat est de commencer ses respectives d'Amazighs au lieu de nos forces.
par se renier soi-même. Le complexe de culpabilité du Demain, la Kabylie autonome sera le laboratoire d'ex-
Kabyle, disons plutôt le syndrome kabyle, est très périmentation pour étudier le long processus de réali-
tenace. Pourquoi, en tant que Kabyles, devrions-nous sation de l'idéal c o m m u n d'une Afrique du N o r d
rester ad vitam aeternam au service bénévole des autres berbère unie. Il est vital que tous nos frères amazighs le
et ne jamais nous occuper de nous-mêmes ? Le temps comprennent et en tirent toutes les conséquences.
est venu pour nous des révisions et des bilans sans D ' u n autre côté, il n'est pas rare chez nos militants
complaisance pour reconsidérer notre maigre de rencontrer des questionnements sur la politique
cueillette au jardin immense de nos longues luttes à des langues dans la future Kabylie autonome. Après

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Algérie : la question kabyle La question des langues

les explications que nous venons de donner sur « la » que sa méconnaissance, car pour eux l'usage de cette
langue amazighe, i l est clair que, par réalisme, la langue en Kabylie n'a d'autre objectif que la dispari-
future première langue de la Kabylie sera le kabyle. tion progressive du kabyle. Quand on sait que leur
Mais ce qui pose problème n'est pas tant le statut du scolarité a été exclusivement arabe, on s'étonne à juste
kabyle que celui de la langue arabe. Celle-ci restera-t- titre de la résistance farouche qu'ils y opposent tou-
elle officielle pour la région ou sera-t-elle déclassée ? jours, tout comme on s'étonne de la maîtrise massive
La langue arabe est la langue officielle de l'État du français malgré son exclusion de l'école primaire et
algérien en vertu de l'article 3 de la Constitution. La secondaire depuis trente ans. C'est là une affirmation
majorité de la population la maîtrise et en fait un outil on ne peut plus claire de la personnalité du peuple
de travail. M ê m e si beaucoup, en plus du kabyle, s'en kabyle. Sans autorité officielle qui leur soit propre,
sortent suffisamment bien en français, il n'y a pas lieu sans décret ni ordonnance, les Kabyles refusent l'usage
d'oublier que les diplômes sont en langue arabe, lan- de la langue arabe et investissent collectivement dans
gue dans laquelle les Kabyles excellent. Les en priver la leur et le français.
les mutilerait et amputerait la région de compétences Se passer de la langue arabe ne sera pas traumati-
qui ne demandent qu'à la servir. En termes d'usage, la sant. Mais mettre au placard des compétences au seul
langue arabe sera mise au service des intérêts de la m o t i f qu'elles sont formées en arabe serait aussi
région alors que jusqu'ici c'est la Kabylie que le pou- inconcevable qu'impossible, à moins d'une reconnais-
voir a voulu mettre au service des intérêts de la langue sance officielle de leur potentiel scientifique et tech-
arabe. Quand bien même nous voudrions nous en pas- nique et que chaque individu décide de lui-même de
ser, la réalité nous ramènerait à nous en servir, surtout travailler dans une autre langue que celle dans laquelle
dans les premières années de l'autonomie. il a acquis ses diplômes avec le risque, au début, d'un
Ceci dit, il ne faut pas non plus exagérer l'ancrage manque de rentabilité. M ê m e avec l'organisation de
de l'arabe dans notre région. Je n'ai jamais cessé de stages de reconversion en kabyle, en français ou en
sillonner la Kabylie depuis les années soixante-dix dans anglais, certains auront toujours à travailler en arabe.
un cadre militant. À ce jour, jamais un débat n'a été, À cette situation s'ajoutera le cas des citoyens originai-
en ma présence, animé en arabe. Toutes les interven- res d'autres régions qui vivront parmi nous et que la
tions sont faites en kabyle et/ou en français. On dirait Kabylie se fera un devoir non seulement de protéger
que la langue arabe est inexistante, inconnue chez les mais également d'honorer en prodiguant à leurs
citoyens kabyles. Cela traduit un rejet de l'arabe, plus enfants un enseignement dans la langue de leurs

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Algérie : la question kabyle La question des langues

parents. Il serait incohérent et inconséquent de notre la primauté du français sur l'anglais dans leur pro-
part de reproduire les injustices linguistiques, les dis- vince tout en concevant leurs enseignes commerciales
criminations ethniques dont nous avons eu à pâtir et dans les deux langues avec des caractères plus petits en
que nous dénonçons depuis tant d'années. La victime anglais. Dans le reste du Canada, les enseignes anglai-
ne doit en aucun cas se muer en bourreau. La haine, ses sont pour la plupart traduites en français, là aussi
malgré les blessures profondes que nous portons dans en caractères plus petits. C'est le système de la réci-
nos chairs et nos mémoires, n'a jamais été le plat pré- procité. Je ne vois pas d'autre solution pour les
féré des Kabyles. Pour autant, la désarabisation de la Kabyles. Chez eux, le kabyle sera la langue reine. Cela
Kabylie devra, à long terme, être la suite logique de la ne les dispensera pas pour autant de l'obligation de
politique d'arabisation qu'elle a eu à subir jusqu'ici. mettre à disposition des autres Algériens, installés ou
Ce ne sera que justice pour notre peuple. La Kabylie a de passage en Kabylie, la langue qui est la leur et ce ne
pour honneur et pour intérêt d'enseigner et de pro- sera pas toujours l'arabe ni m ê m e l'arabe classique
mouvoir sa langue avant tout et non celles dès autres qui, pour nous, est une langue étrangère. En contre-
mais surtout pas la langue arabe dont elle a eu à souf- partie, cela permettra aux Kabyles vivant hors de leur
frir depuis quarante ans. L'école de la Kabylie auto- région d'origine de disposer à l'école, là où ils vivent,
nome sera dédiée à la langue kabyle et à toutes celles de l'enseignement de leur langue pour leurs enfants.
qui lui seront utiles dont fera sûrement partie la lan- Cette réciprocité est le seul garant de la stabilité du
gue arabe. Cette dernière aura la place que les intérêts pays et de l'unité nationale. Toute nouvelle discrimi-
supérieurs du peuple kabyle commanderont de l u i nation en la matière pourrait générer de nouveaux
réserver. troubles qui, à la longue, finiront probablement par
déborder le cadre pacifique des luttes linguistiques et
Quant au statut officiel de l'arabe dans la Kabylie
politiques régionales actuelles. Jouer avec l'inégalité
de demain, il fera l'objet de négociations avec le pou-
des peuples à l'intérieur d'un m ê m e pays revient à
voir central. Puisque nous partageons un espace
jouer avec le feu. Si les tenants du régime pensent
national commun, le cas du flamand en Belgique est à
encore disposer d'une marge suffisante pour m a n œ u -
cet égard un exemple à suivre. Chaque administration
vrer en vue de gagner du temps comme ils l'ont tou-
étatique, flamande ou wallonne, utilise sa langue tout
jours fait, ils prennent le très grand risque d'une
en étant dans l'obligation de connaître celle de l'autre,
implosion nationale. Pour éviter d'y arriver il est vital
ce que les Catalans n'ont pas encore réussi à obtenir
et urgent de permettre à la Kabylie de prendre ses
en Espagne. Les Québécois, de leur côté, ont instauré

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Algérie : la question kabyle La question des langues

aises pour tout ce qui relève de son quotidien. Elle qui C'est à travers ce genre d'exemples que nous voyons
a bataillé sans relâche depuis 1962 pour n'obtenir la tout le mépris et tout le racisme du pouvoir algérien
reconnaissance formelle de la langue amazighe qu'en vis-à-vis du Kabyle. Il n'a d'espace pour l u i qu'en
2002, n'acceptera sûrement pas de s'éreinter dans une dehors de la nation et de la République. Nous n'avons
nouvelle et longue bataille avec le pouvoir pour enfin plus d'autre choix pour notre dignité d'êtres humains,
avoir sa propre télévision. La violence est une tenta- notre fierté de peuple que d'ériger la langue kabyle au
tion permanente qui finira par s'imposer à une jeu- rang de symbole, parmi d'autres, pour exprimer notre
nesse kabyle qui ne veut plus courber l'échine. souveraineté, nous sentir exister et respectés. Notre
A u j o u r d ' h u i il y a extrême urgence à satisfaire la école, notre administration et nos médias lui serviront
revendication d'autonomie de la Kabylie. Entrés dans de vecteurs de diffusion et de développement. C'est
le troisième millénaire, l'ère du multimédia, nous ne alors seulement que notre culture et notre langue, à
disposons toujours pas d'une télévision qui nous soit travers nos producteurs et nos artisans, pourront vrai-
propre, qui ne soit pas contrôlée par le régime mais ment prendre leur essor et rayonner. Nos écrivains,
qui soit l'émanation d'un pouvoir local travaillant au nos auteurs, nos chanteurs et nos poètes, nos sculp-
service du peuple de la région. Pour le moment nous teurs et nos cinéastes pourront enfin accéder à la
n'en avons aucune malgré les dix millions d'habitants notoriété et à la consécration qu'ils méritent en faisant
que nous sommes sur les trente que compte l'Algérie. bénéficier l'humanité de leur apport à l'universel, au
La télévision algérienne, exclusivement arabe dans ses patrimoine mondial. Leur promotion par le biais de
émissions, ne fait de place qu'avec difficulté à des notre télévision et les aides multiformes de notre État
intervenants kabyles. La télévision est avant tout l'ins- régional leur permettront de mieux produire et de
trument de promotion de la langue officielle, elle ne mieux faire connaître notre langue et notre culture à
peut, par conséquent, se mettre au service du kabyle, travers le monde. De nos jours, la télévision mise au
bien au contraire. L'émission hebdomadaire en ber- service de son peuple est toujours le meilleur soutien
bère programmée depuis un an, suite au Printemps de sa langue et de sa conscience identitaire.
noir, et à nos cris d'indignation, suscite toujours des
réticences dans les sphères officielles quant au main-
tien de sa diffusion. Il n'est pas dit qu'une fois le
calme revenu dans la région, elle continuera d'être
programmée.

64
CHAPITRE 4

L ' É C O N O M I E D E L A KABYLIE

Une autonomie régionale suppose l'existence d'une


base économique qui en conditionne la viabilité et le
succès, surtout lors de la phase de démarrage. A u x
multiples écueils prévisibles que le régime en place va
dresser sur la voie de l'autonomie pour en compromet-
tre l'aboutissement, il y a lieu de tenir compte des fai-
blesses et des dépendances économiques de la Kabylie
mais aussi des atouts dont elle dispose pour y faire face
et pour amorcer un décollage économique. Bien sûr, il
ne s'agit pas d'un cas d'indépendance pour exiger de la
région une autosuffisance économique qui n'est, par
ailleurs, requise d'aucun pays au monde pour avoir sa
place dans le concert des nations. L'interdépendance
entre les pays est une donnée fondamentale de la mon-
dialisation et ce qui est vrai pour les États l'est encore
plus pour les régions d'un même pays.

67
Algérie : la question kabyle L'économie de la Kabylie

Dans le cadre d'une é c o n o m i e étatisée comme Malgré cet état de fait, une propagande pernicieuse
celle de l'Algérie, le politique est le déterminant a été menée par les adversaires du projet d'autonomie
majeur. Le travail ne consiste pas à générer du profit dans les villages comme dans les villes où nous l'avons
mais à accommoder le régime, à le renforcer par un souvent rencontrée lors de nos débats avec la popula-
plus grand contrôle sur la société. Dès lors que l'Etat tion. Les arguments opposés à cette perspective sont
est le seul patron et le seul banquier du pays, il est à du type « Que mangerons-nous en autonomie ? De
m ê m e d'exercer à loisir un chantage économique et l'huile d'olive peut-être ? » Ou bien « Et alors, allons-
financier sur n'importe quel groupe, n'importe quelle nous leur laisser tout le Sahara ? »
collectivité de son territoire. C'est ainsi que la Ces deux questions liées et légitimes, émanant de
Kabylie se trouve dans une situation de grave désin- simples citoyens kabyles qui ne sont pas portés sur la
vestissement économique due au désengagement de polémique, méritent des réponses à la mesure de l ' i n -
l'État qui refuse, par mesure de rétorsion, d'injecter térêt qu'elles suscitent chez eux. Bien entendu, elles
des capitaux dans une région qui l u i reste politique- révèlent que la majorité des Kabyles voudraient que
ment hostile. Elle est aussi, dans une bien moindre leur région bénéficie de la manne pétrolière algérienne
mesure, le fait d'une forme d'instabilité politique du Sahara pour se doter d'infrastructures écono-
chronique qui dure depuis 1980 et qui, depuis avril miques modernes capables de la propulser au rang de
2001, s'est accentuée au point que les comités Ârchs, leader économique sur la rive sud de la Méditerranée.
ne disposant pas d'autres moyens de recours et d'ac- Et c'est un droit légitime que d'y prétendre. Il serait
tion pour maintenir la mobilisation, n'hésitent pas à inconséquent de notre part d'y renoncer tant la rente
recourir pour un oui ou pour un non à la grève géné- de l'or noir est colossale et peut résoudre bien des
rale dans toute la région. O r , les grèves répétées pour problèmes financiers aussi bien pour le fonctionne-
des raisons politiques pénalisent le monde écono- ment des services publics que pour les investissements
mique privé qui préfère se retirer momentanément de dans des projets productifs importants, qu'ils soient
Kabylie, plusieurs entreprises ont ainsi d é m é n a g é industriels ou agricoles.
leurs usines vers Alger, Sétif ou Bordj B o u Arréridj, Ces interrogations sont l'expression d'une double
ce fut le cas du fabricant d'électroménager Frigor. méprise : sur le sens de l'autonomie qui n'est pas l'in-
Ces investisseurs y reviendront sûrement un jour, une dépendance et sur la réalité économique nationale qui
fois la crise politique réglée par l'acquisition de notre fait supposer que nous serions des parasites vivant au
autonomie. détriment de l'État ou des autres régions du pays.

68 69
Algérie : la question kabyle L'économie de la Kabylie

La Kabylie est une contrée économiquement dyna- Cependant, la Kabylie a des ressources appréciables
mique où l'initiative privée bénéficie, chez les acteurs pour réussir son décollage é c o n o m i q u e . Les quatre
de ce domaine, d'une forte émulation. La main d'œu- grandes usines publiques qui y sont implantées depuis
vre ajoute à ses compétences l'entrain et le sens des les années soixante et soixante-dix emploient de nos
responsabilités à tel point que de nombreuses entre- jours à peine 15 000 personnes. C'est le secteur privé,
prises étrangères ont, à maintes reprises, exprimé leur avec des petites et moyennes entreprises, qui a pallié
désir d'y implanter des unités, n'était l'opposition des les défaillances de l'État patron dont nous n'arrivons
autorités algériennes pour des raisons politiques. toujours pas à nous défaire. C'est dire tout le champ
Volkswagen et une chaîne hôtelière espagnole ont qui est couvert par le particulier et l'investissement
manifesté le souhait de s'installer en Kabylie mais le individuel malgré des conditions d'accès aux crédits
gouvernement les en décourage, un projet d'Aventis bancaires très difficiles pour les grands projets. Le
dans notre région a été bloqué durant huit ans, l'en- transport terrestre est presque uniquement privé. Le
treprise a donc préféré implanter une usine de fabrica- bâti également puisque, depuis bientôt dix ans, les
tion d'insuline à Constantine. entreprises publiques ne construisent presque plus.
Pour répondre à la question alimentaire en cas d'au- D'ailleurs, les Kabyles font de la construction de leur
tonomie, le peuple kabyle, en exagérant la schématisa- maison une affaire d'honneur. Ce faisant, ils ont dans
tion, doit choisir entre le fait de rester digne quitte à leur écrasante majorité adopté le schéma d'un rez-de-
n'avoir que l'herbe de ses montagnes à manger et celui chaussée de leurs bâtisses sous forme de batteries de
de faire l'offrande de la vie de 123 de ses enfants garages q u i sont destinés au commerce en général
chaque année sans compter les milliers d'autres handi- dans les villes mais qui restent vides et fermés dans les
capés ou incarcérés pour motif politique. Que sont-ils villages. Des initiatives d'ateliers de montages de peti-
en contrepartie d'une illusoire sécurité alimentaire ? De tes pièces en tous genres leur donneraient une renta-
ce point de vue, ce que nous mangeons aujourd'hui bilité certaine.
serait alors trop pétri de sang, de douleur et de larmes À l'échelle nationale, le chômage touche 37 % de la
puisque nous mangerions nos propres enfants. Or un population, ce pourcentage serait sans doute largement
tel prix est celui que, d'ordinaire, les peuples payent supérieur en Kabylie si nos jeunes n'émigraient pas, on
pour leur liberté et non pour leur esclavage, fut-il ali- estime qu'ils sont aujourd'hui quatre-vingts à cent
mentaire. Nos enfants meurent par notre faute de n'a- mille en France, la plupart sans papiers. C'est dans le
voir pas su leur assurer une vie de liberté et de dignité. milieu rural qu'il est le plus lourd, probablement à

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Algérie : la question kabyle L'économie de la Kabylie

cause de la désaffection de l'agriculture de subsistance, chuter après le transfert de nombre de ses postes vers
elle-même victime de l'extrême morcellement des ter- d'autres ports.
res qui ne permet pas de cultures extensives. Seules les C'est donc pour remédier à tous ces blocages des
grandes plaines à l'ouest de T i z i - O u z o u et en contre- autorités algériennes au développement de notre
bas des montagnes du côté de Bouira sont viables région que nous pensons à la solution de l'autonomie
pour une exploitation rentable. Les fruits et légumes, à travers laquelle notre peuple récupérera l'initiative
le blé dur et l'huile d'olive constituent l'essentiel de économique garante de son essor, de sa prospérité et
leur production. de sa stabilité matérielle. C'est en reprenant en main
C o m m e ressources naturelles, la Kabylie dispose de les rênes de son développement que la Kabylie pourra
deux trésors : l'eau du Djurdjura et la vaste forêt de mettre en valeur ses immenses potentialités dans le
liège qui s'étend sur une superficie d'environ 60 000 domaine des infrastructures industrielles, des trans-
hectares. Les eaux minérales que recèlent nos monta- ports et de la communication. Nos capacités hydrau-
gnes sont impressionnantes par leur qualité comme liques, si elles bénéficient des investissements
par leur quantité mais l'État algérien fait du sous- nécessaires, peuvent alimenter en eau la Kabylie mais
développement de notre région une politique de également l'ensemble de l'Algérie. L'agriculture
répression, il n'y a donc que trois entreprises qui devrait enfin pouvoir disposer de moyens permettant
exploitent ces eaux dans une faible proportion. La son développement et sa rentabilité en adaptant la
pluviométrie, sans être excessive, permet le fonction- technologie et les méthodes aux spécificités de notre
nement de deux barrages, Kherrata et Taksebt, parmi relief et de notre climat. L'olivier, le figuier et le ceri-
les plus grands du pays, q u i alimentent d'autres sier auront une place de choix pour la consommation
régions que la nôtre. Quant à la forêt de liège, les locale et l'exportation. La demande mondiale en huile
incendies qui la ravagent chaque été depuis le prin- d'olive n'est satisfaite qu'à 50 % par les producteurs
temps berbère de 1980, conjugués à l'état d'abandon méditerranéens, l'huile que nous sommes à même de
qui la livre aux pillards et autres prédateurs l'ont déva- produire peut contribuer à combler une partie de la
lorisée. Sa remise en état et une protection efficace demande. Nous pourrons aussi valoriser les espèces
contre les feux de forêts en feraient une source d'em- locales de légumes telles les variétés de tomates roses
ploi et de richesses non négligeables. et jaunes ou celles de piments mi-forts. L'orge a un
L'activité portuaire est également au ralenti. Le rendement appréciable en montagne. L'élevage de
port de Vgayet (ex Bougie) a vu son volume d'activité montagne (ovins, caprins) peut redevenir une source

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Algérie : la question kabyle L'économie de la Kabylie

de richesse indéniable si l'on développe en aval une l'Algérie. Si le sabotage de notre économie par l'État
industrie fromagère. est aujourd'hui possible, c'est parce qu'il est seul
Dans le domaine industriel, la Kabylie reste attrac- détenteur du pouvoir de décision en cette matière.
tive pour des investissements de délocalisation inter- Notre développement en est tributaire.
nationale sur le plan du rapport qualité prix de sa Les Japonais, les Allemands, les Suisses ou les
main d'œuvre. Quant aux industries locales, elles Luxembourgeois n'ont pas prospéré dans le cadre
pourront bénéficier d'encouragements fiscaux pour démocratique sur la base de ressources minières. Les
stimuler leur essor et garantir leur prospérité. Sud-Coréens ont rejoint les pays dits développés grâce
Enfin, le tourisme associant nature et culture dans à leur dynamisme et leur rigueur au travail. À l ' i n -
une région entre mer et montagne, dans des conditions verse, les pays arabes riches en pétrole n'ont pas
d'hospitalité légendaires mais aussi de sécurité, qui encore développé de système économique à même de
seront alors garanties par les services locaux, devrait pallier l'épuisement de leurs réserves pétrolières. Les
attirer de nombreux touristes dont les Européens qui meilleures richesses d'un peuple ne sont pas minières
découvriront les beautés de nos sites et notre folklore. mais humaines, mieux vaut compter sur l'intelligence,
Une promotion du gîte rural dans la tradition architec- le civisme, les compétences et le dynamisme au travail
turale villageoise produira des effets attractifs sur les d'un peuple que sur les ressources pétrolières. Il est
amoureux de la nature et de l'authentique. plus sain et plus digne de vivre de son travail que
En denier lieu, la Kabylie pourra enfin créer sa d'une rente. Le travail appelle l'innovation et le pro-
propre banque, dont les règles de fonctionnement grès technologique tandis que la rente encourage la
seront mises au diapason de ce q u i se fait en paresse et le laxisme, quand l'un libère, l'autre asser-
Occident, pour les besoins de son développement jus- vit. C'est en ne comptant que sur nous-mêmes que
qu'ici bridé. nous nous construirons un avenir digne de nos sacrifi-
Si nous avons poussé notre réflexion jusqu'au ces, de nos ambitions et un horizon de liberté pour les
domaine économique c'est qu'il s'agit d'une part de générations futures.
démentir les propos de ceux qui tentent de faire pla- Quant au fait de savoir si la Kabylie autonome
ner le spectre de la famine sur la Kabylie en cas d'au- pourrait renoncer à sa part de la manne pétrolière,
tonomie régionale et d'autre part, de montrer que nous l'avons dit plus haut, la réponse est non. Mais
sans ce nouveau statut nous continuerons de subir le au préalable, tous ceux qui se posent cette question
marasme économique qui caractérise l'ensemble de s'étaient-ils déjà demandés si notre région en recevait

74
Algérie : la question kabyle
L'économie de la Kabylie

quelques miettes jusqu'ici pour être si inquiets de leur


Nous voyons à la lumière de ce qui précède que
probable perte demain ? N o n . La Kabylie ne reçoit du
l'autonomie de la Kabylie, loin de constituer un quel-
Sahara que sa part de sirocco et de feu. Hors hydro-
conque handicap pour ses citoyens, est la meilleure
carbures, notre région participe au financement du
solution q u i soit à leur portée pour amorcer son
pays pour le tiers de l'ensemble national. Sur une
décollage économique, garantir pour tout le monde
enveloppe globale de 600 milliards de dinars, la fisca-
un avenir de paix, de stabilité et de prospérité, dans la
lité de la Kabylie contribue pour 200 milliards alors
liberté et la dignité. Doter notre région d'un régime
qu'elle ne représente que trois wilayas pour un ensem-
d'autonomie, c'est l u i fournir un avocat d'affaires
ble de quarante-huit. Par ailleurs, qui pouvait jusque-
pour la défense de ses intérêts face à l'État central.
là réclamer sa part de la rente pétrolière pour la
Kabylie ou pour toute autre région du pays ?
Personne ! Seuls les députés de la région auraient pu
user de leurs prérogatives pour le faire mais ces élus
n'étaient pas ceux de la Kabylie, ils n'étaient que ceux
des partis sous l'étiquette desquels ils étaient élus. Ces
organisations partisanes crient à qui veut les entendre
qu'elles ne sont pas kabyles mais nationales, elles ne
peuvent se permettre de revendiquer la part de la
rente pétrolière qui doit revenir de droit à la Kabylie
sans être accusées de régionalisme, ce qui aurait pour
conséquence d'accentuer leur rejet et leur isolement
au niveau national, déjà presque total. À l'inverse, la
Kabylie autonome n'aura aucun complexe à réclamer
son d û . Grâce à son nouveau statut et forte de sa
contribution fiscale au budget de l'Algérie, la Kabylie
pourra revendiquer ce q u i l u i revient de droit en
devises provenant de l'exploitation du pétrole, et ce
au prorata du nombre d'habitants qui vivent sur son
territoire.

76
DEUXIÈME PARTIE

Les rapports ambigus


entre la Kabylie et l'Algérie
CHAPITRE 5

L ' I S O L E M E N T POLITIQUE D E L A K A B Y L I E

La Kabylie est politiquement isolée du reste de


l'Algérie, c'est une donnée que plus personne ne
conteste. Ceux q u i , parmi les Kabyles, refusaient
naguère de s'y résoudre souhaitent simplement aujour-
d'hui trouver des responsables à cet état de fait. Pour
eux, si le feu de la révolte d'avril 2001 n'a pu s'étendre
à l'ensemble des régions du pays c'est précisément
parce que l ' o n réclamait alors l'autonomie de la
Kabylie. Le tribunal de leur intime conviction a tran-
ché et l'échafaud est déjà dressé pour exécuter les
condamnés. Au royaume de l'esprit stalinien, l'accusa-
tion fait office de démonstration et de preuve. Au lieu
de déplorer l'absence de solidarité avec la Kabylie face
à la répression quasi-génocidaire que mène le pouvoir
algérien contre la région depuis avril 2001, ils n'ont
de colère qu'envers ceux qui contrarient leur volonté

81
Algérie : la question kabyle L'isolement politique de la Kabylie

de faire de cette région une arène pour de douteux que le représentant turc les avait laissés sans ravitaille-
combats. Parce qu'ils sont kabyles, ils se sentent dans ment, et parce qu'ils étaient pris pour cible par des
l'obligation de dénoncer leurs frères autonomistes par chasseurs de têtes qui remettaient les leurs à la place
esprit nationaliste et surtout par peur d'être accusés de de celles des Français, qui souvent leur ressemblaient,
complicité avec ces « séparatistes ». Ils en oublient que pour percevoir la récompense promise par le D e y
ceux qu'ils devraient dénoncer sont ceux qui ont orga- pour chaque trophée rapporté.
nisé le massacre de nos enfants par les corps de sécu-
rité nationale et non pas ceux qui préconisent La France a mis vingt-sept ans pour venir à bout de
l'autonomie de la Kabylie comme solution pour les la Kabylie, ce fut la dernière région soumise alors
mettre à l'abri de la violence armée de l'État. qu'elle n'était qu'à une journée de marche d'Alger.
Pour mieux comprendre l'isolement de notre C'est cette farouche résistance à leur avancée que les
région, nous devons tenter d'en identifier les raisons Français ont sanctionnée en décidant de ne prendre en
que sont le particularisme kabyle, le caractère ina- considération leur identité et leur langue que pour les
chevé de la nation algérienne ou encore l'activisme mettre en conflit avec les autres Algériens dont l'ara-
politique de la Kabylie. bité était reconnue et consacrée, notamment à travers
En premier lieu, cet isolement n'est pas récent. Le les « Bureaux arabes ». L'autorité coloniale discrimi-
cadavre était dans le placard depuis très longtemps. Il nait déjà les Kabyles dans les faits. Leur existence ne
remonte au moins à l'époque des Turcs dont les pouvant être occultée, des anthropologues ont été mis
Kabyles ne reconnaissaient pas le pouvoir. Les tribus à contribution pour opposer les « Arabes » et les
et confédérations de tribus, le royaume de K o u k o u et Kabyles en incitant à la haine. Le « particularisme
celui d'At Abbas avaient alors défini les contours et la kabyle » était né.
personnalité de la région. Les Kabyles étaient déjà un Suite à la révolte de C h e i k h Aheddad et d ' E l
peuple. Alger était, du temps des Janissaires, dure M o k r a n i en 1871, le peuple kabyle, battu, est étêté.
pour les Juifs et les Kabyles, cela n'a pas empêché nos Tous les responsables de la rébellion qui ont survécu
ancêtres de venir au secours d'Alger en juillet 1830, aux batailles se sont enfuis vers la Tunisie et la Syrie,
lors du débarquement français à Sidi Ferruch. d'où ils ne sont pas revenus ; les prisonniers ont été
Quarante-cinq mille hommes furent dépêchés par la déportés en Nouvelle-Calédonie et sont maintenant
Kabylie pour repousser l'envahisseur. Ils durent se considérés comme Caldoches. Chaque camp a tiré une
replier après une semaine pour deux raisons : parce leçon de cet épisode. La France a retenu qu'il fallait

82
83
L'isolement politique de la Kabylie
Algérie : la question kabyle

ramener des armes étaient décimés en cours de route


redoubler de méfiance à l'endroit des Kabyles. Elle les
si bien qu'à l'indépendance, le décompte des martyrs
a soumis à une politique de paupérisation, puis d'émi-
était tenu secret et le demeure encore. Il ne faut sur-
gration. Les Kabyles ne pouvant faire face à leur supé-
tout pas révéler le sacrifice kabyle de cette « glorieuse
riorité militaire ont cherché à contracter des alliances
révolution » qui ne peut être que nationale. Un sémi-
avec les autres régions pour se libérer et prendre leur
naire sur l'histoire de la Wilaya III, tenu les 6 et 7
revanche sur l'envahisseur français.
février 1985 à T i z i - O u z o u a conclu, sous forme de
C'est ainsi qu'en 1926 ils créèrent l'Étoile N o r d
concession faite à la région, que celle-ci « a
Africaine à Paris et portèrent à sa tête un homme issu
participé » à la guerre d'indépendance en occultant
d'une autre région. Cet effort pour élargir le front
volontairement le rôle de premier plan joué par elle
aux autres « indigènes », pour les entraîner avec eux
dans cette épopée.
dans le combat libérateur, n'eut qu'un succès en
Le de Gaulle algérien, Abane Ramdane fut assas-
demi-teinte et pour cause ! Les Kabyles ont émigré
siné au M a r o c par l'état-major algérien, parce qu'il
vers la France dès le dix-neuvième siècle et consti-
était kabyle. Deux grands dirigeants kabyles ont sur-
tuent en 1925 la seule c o m m u n a u t é algérienne de
vécu à ces événements : K r i m Belkacem et Aït
l'hexagone où ils se sont très vite frottés à la moder-
A h m e d . Le premier a été assassiné en exil à Frankfort
nité qu'ils ont adoptée. Ce p h é n o m è n e est d'une
en 1973 par les agents de Boumediene. Le second,
importance capitale pour comprendre l'ampleur de
doyen de cette « révolution », toujours en vie est, à 78
l'activisme politique kabyle et leur déphasage, leur
ans, le seul homme qui n'ait jamais été récompensé
décalage mental, culturel et politique par rapport aux
par l'Algérie indépendante. H o r m i s un poste de
autres Algériens. En 1949, seuls 21 % des effectifs de
député de moins d'une année (1962-63) il a été
leur parti indépendantiste n'étaient pas kabyles et
poussé à l'exil après sa malheureuse aventure armée
malgré cela la direction politique était en majorité
qui visait à « mettre un terme au pouvoir personnel »
constituée de n o n Kabyles. Cette situation a coûté
de Ben Bella. Malgré les assurances reçues en 1963,
très cher à nos aînés, politiquement et humainement.
d'être épaulé par l'est comme par l'ouest du pays dans
Leur identité a été niée par leur propre organisation
sa tentative de renverser le dictateur, il s'est retrouvé
tandis que la guerre d'indépendance a été portée
seul en rébellion, uniquement en Kabylie dont il était
pour l'essentiel, et surtout à partir de 1957, par la
le leader incontesté. Après sa défaite, malheur aux
Kabylie. Les bataillons de maquisards qui partaient
vaincus ! Les Kabyles furent régulièrement accusés de
de cette région vers la Tunisie ou le M a r o c afin d'en

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84
Algérie : la question kabyle L'isolement politique de la Kabylie

« séparatisme » et considérés comme une menace per- d'armes automatiques des services de sécurité algé-
manente pour l'unité nationale. riens, n'échappe pas à cette règle. En revanche, les
Le reste relève de ce que ma génération a vécu et Algériens se sont mobilisés pour les Irakiens à deux
enduré. Arabisation forcenée et répression perma- reprises, pour les Palestiniens de façon systématique,
nente contre notre région dont tous les autres pour le monde entier à n'importe quelle occasion
Algériens se méfiaient déjà peu ou prou. L'expression mais jamais pour la Kabylie, y compris lorsqu'il s'est
la plus populaire du rejet du Kabyle est celle qui se agi d'un tremblement de terre comme ce fut le cas en
révélait sur les gradins des terrains de football où la 1998. Les sinistrés d'Ayt Oumaouche et d'Ayt
Jeunesse sportive de Kabylie (JSK) faisait et fait tou- Ourtilane sont toujours abandonnés sous leurs tentes
jours l'unanimité contre elle. Le pouvoir tenta même de fortune. Le séisme de Boumerdes était durement
d'entamer ses succès sportifs en décidant de changer ressenti par notre région sans que quiconque ne men-
son n o m au motif que les dénominations « régionalis- tionne qu'il s'agissait de la Kabylie. Enfin, le FFS et le
tes » devaient être bannies de la vie sportive nationale, R C D sont des partis politiques qui sont étiquetés
avant de se résoudre en démocratie à accepter le comme étant kabyles et les Algériens autres que kaby-
retour de l'appellation originelle. Faute d'une repré- les refusent, pour cette raison, de s'y engager ou de
sentation politique qui aurait pu porter son identité, voter pour eux. Ils sont réduits à se disputer âprement
la Kabylie s'exprimait dans le sport. La J S K était et les militants, les voix et les sièges électoraux kabyles.
reste un porte-flambeau. A u j o u r d ' h u i encore, au En l'état actuel des choses, un candidat kabyle à la
moment où ses joueurs font leur apparition sur les présidence de la république algérienne n'a aucune
terrains adverses, il n'est pas rare d'entendre la foule chance de l'emporter et ce, quelles que soient sa pres-
scander dans des stades bondés, y compris dans la tri- tance et ses compétences.
bune officielle, « Haw djaw lihud » ! C'est-à-dire, « Ils Si nous en sommes là, c'est parce que l'Algérie
sont là les Juifs ! » reste une nation inachevée.
L'isolement de la Kabylie n'a fait que s'accentuer au Lorsque Ferhat Abbas eut le courage de déclarer,
fil des ans. En 1980, le Printemps berbère était dans les années trente, que l'Algérie n'existait pas
confiné au réduit kabyle tout comme l'a été le boycott avant la colonisation française, il se heurta à une
scolaire de 1994-1995. Le Printemps noir qui a com- réprobation unanime des milieux nationalistes, alors
mencé en avril 2001 malgré sa durée, le nombre de qu'il n'avait fait qu'énoncer une vérité historique
prisonniers politiques et les 123 morts par projectiles somme toute banale, par honnêteté intellectuelle.

86 87
Algérie : la question kabyle L'isolement politique de la Kabylie

Dans son sillage, les communistes français ont avancé engagée entre l'est et l'ouest du pays, la Kabylie en
la notion de « nation en formation » pour qualifier était exclue. L'immaturité des dirigeants algériens a
l'Algérie de l'époque, avec ses composantes autochto- fait le reste. Il ne s'est jamais révélé, parmi eux, un
nes et européennes (des Espagnols et des Siciliens homme d'État digne de ce n o m qui aurait pu se sou-
vivaient également dans notre pays), sa mosaïque de cier de l'intérêt supérieur de la nation. L'accession au
régions, de langues, d'ethnies et de religions. La pouvoir était, et demeure toujours, par la promotion
volonté des indépendantistes d'affirmer que l'Algérie politique le moyen pour un i n d i v i d u de servir au
était une nation achevée, à l'image de la France colo- mieux un clan ou sa petite personne mais jamais
nialiste dont il fallait se défaire, était d'une force telle l'Algérie dans son ensemble. Cette cécité politique de
qu'elle ne pouvait souffrir la moindre contradiction. l'État, qui avait l'énorme charge de bâtir la nation,
Abbas et les communistes n'ont jamais pu avoir l'an- s'est traduite par la régression du nationalisme au pro-
crage populaire qu'il leur fallait pour imprimer, au fit des identités régionales sans le respect desquelles,
pays et à la marche de l'Histoire, le réalisme dont ils aujourd'hui, nulle reconstruction nationale ne peut
avaient tant besoin. Pour les peuples en situation être entreprise. En effet, la perte de confiance en des
d'oppression et de défis, la surenchère politique sur- responsables politiques nationaux gangrenés par le
passe souvent la raison, le populisme y est roi. Nous régionalisme, compromet toute tentative de recons-
n'avons pas fini, plus de quarante ans après l'indépen- truction de la nation par le sommet. Chaque région
dance, d'en subir les conséquences. du pays n'a confiance, aujourd'hui, qu'en ses propres
Le colonialisme, tant qu'il était là, avec ses discri- élites et en elle-même. Elles ont, presque toutes,
minations raciales à l'encontre des autochtones, perdu jusqu'au sens de la solidarité nationale. C'est ce
confortait chez les « indigènes » le sentiment de for- qui explique l'indifférence du reste des Algériens face
mer une nation. Il a généré un processus de construc- au massacre des Kabyles par le pouvoir. L'Algérie est,
tion nationale qui, selon les régions, se renforçait. Au de ce point de vue, bel et bien une nation inachevée,
lendemain de la guerre d'indépendance, ce processus car une nation aboutie est comme un être humain : le
était encore inachevé. Le sentiment anti-kabyle, déjà moindre organe est affecté et c'est tout le corps qui en
prédominant dans la société, s'était renforcé en pre- ressent la douleur.
nant la place de celui qui était naguère réservé aux Le dernier facteur du rejet du Kabyle réside dans
Juifs qui ont quitté le pays avec les Français, une son activisme politique. L'histoire de l'Algérie indé-
guerre politique pour le contrôle du pouvoir était pendante se résume à un bras de fer entre le pouvoir

88 89
Algérie : la question kabyle L'isolement politique de la Kabylie

et la Kabylie. Le premier tente de la réduire, de la Printemps noir q u i a débuté en avril 2001 et, au
dépersonnaliser par l'arabisation et l'islamisation dis- moment où nous écrivons ces lignes, il n'est toujours
tillées par les appareils idéologiques d'État ainsi que pas terminé.
par la répression des militants, tandis que la région Tant de faits historiques prouvent bien que seuls
essaie de démocratiser l'État pour y trouver sa place deux acteurs se partagent la scène politique algérienne :
avec son identité, sa langue et ses valeurs. Après la le pouvoir en place et la Kabylie. On peut y ajouter
défaite du FFS en 1965, les Kabyles ont réorienté leur l'islamisme, mais il n'est en réalité que l'une des facet-
approche politique vers l'amazighité. Ainsi, l'Académie tes du système en place.
berbère est née à Paris dès 1967, pour promouvoir Notre activisme politique est tel qu'il donne l ' i m -
l'éveil identitaire et politique kabyle. En 1972, la pression d'une hégémonie kabyle sur l'ensemble du
chanson moderne reprend le flambeau. En décembre territoire national. « Les Kabyles sont partout ! ».
1975, un attentat à la bombe est perpétré contre le C'est le sentiment général des Algériens qui se consi-
seul quotidien paraissant en français à Alger, en 1976 dèrent comme étouffés, submergés, dans tous les
le débat sur « la charte nationale » n'a eu pour oppo- domaines. Ils seraient, aux yeux du citoyen, à savoir
sants que les « berbériste » kabyles. En 1980, le des élites non kabyles, la cause principale de la plu-
Printemps berbère est suivi de huit années de tensions part des malheurs du pays. Nous avons vu plus haut
permanentes entre la région et les autorités du pays ; le rôle de premier plan joué par les Kabyles dans le
depuis la démocratisation de façade survenue après les mouvement national depuis 1926 et dans la guerre de
« événements d'octobre 1988 », la Kabylie occupe libération nationale. Il se trouve qu'au lendemain de
plus que jamais le devant de la scène politique algé- l'indépendance, l'administration algérienne encore
rienne. Malgré l'irruption en force de l'enfant chéri francophone était aux mains des Kabyles ; c'est grâce
du régime, 1 islamisme, avec son cortège de violences, à leurs compétences et à leur dévouement de fonc-
la Kabylie s'est distinguée par des marches et des tionnaires modèles, hérités des Français, que l'État
actions pacifiques à Alger et dans la région : marches algérien est resté debout malgré « la guerre des wilayas
de 1990, 1991-1992, gigantesques rassemblements de » amorcée après juillet 1962. Une chasse aux sorcières
1994 à T i z i - O u z o u , boycott scolaire de l'année 1994- pour les déloger de cette position s'en est suivie après
1995, révolte populaire (non armée) à la suite de l'as- la défaite du FFS en 1965, sous le fallacieux prétexte
sassinat du chanteur Matoub Lounes qui a duré plus de l'arabisation et de la soi-disant nécessité pour le
d'un mois entre j u i n et juillet 1998. E n f i n , c'est le pays de « recouvrer la souveraineté nationale » à travers

90 91
Algérie : la question kabyle L'isolement politique de la Kabylie

la « récupération » de la langue arabe. L'arabisation n'a 1988 Cela suffit pour les accuser d'être des « hizb
jamais été autre chose qu'une arme politique contre fransa » (le parti de la France), des islamistes, voire des
les Kabyles. Cependant, le régime ne pouvait et ne terroristes alors qu'ils sont les premiers à s'opposer à
peut toujours pas se passer de leurs services, leur ces derniers en Algérie. C'est aussi cette façon d'être
investissement dans les administrations de l'État est les premiers de toute idée, en toute action qui donne
souvent confondu avec l'exercice effectif du pouvoir le sentiment aux autres Algériens que les Kabyles sont
politique, alors qu'ils en sont les premières cibles et le envahissants au point de régenter leur vie, leur destin
pire adversaire du régime en place. Un Kabyle est individuel et collectif. C'est ainsi que, toute proposi-
ministre et c'est toute sa région natale q u i l'est, un tion émanant des leaders kabyles, de leurs partis ou de
Kabyle est général dans l'armée et ce sont tous les leurs mouvements, est frappée du sceau de la suspi-
Kabyles qui le sont. On oublie généralement que si cion et de l'irrecevabilité. Les Algériens gardent leurs
des Kabyles occupent des postes importants ce n'est distances vis-à-vis d'eux et, régulièrement, leur expri-
jamais pour servir leur région mais pour en être, le ment leur défiance. Les votes successifs en faveur des
plus souvent, le bourreau. C'est la seule mission qui islamistes en Algérie, à partir d'octobre 1988,
leur est confiée par le régime qui les nomme à de tel- auraient-ils été si massifs si les « seuls » partis démo-
les responsabilités. La Kabylie n'a jamais donné man- crates qui se sont présentés aux élections n'avaient pas
dat à qui que ce soit pour la représenter auprès de ce été kabyles ?
pouvoir qui la martyrise. À chaque fois que l'un des Pour la plupart des autres Algériens, les Kabyles se
siens décide de franchir le seuil du pouvoir, de servir considèrent comme « les plus intelligents », « ceux qui
le régime, il est renié immédiatement et catalogué savent mieux que quiconque ce qu'il faut aux autres »
comme « Kabyle de service ». Les tenants du système c'est ainsi qu'ils se voient confisquer jusqu'au droit
ont très tôt pris conscience que pour accomplir de élémentaire de penser et de s'exprimer. On insinue
sales besognes, il n'y a pas mieux que d'employer des que les Kabyles se prennent pour le n o m b r i l du
Kabyles. A i n s i , pour gérer l'arabisation et les affaires monde, la conscience universelle, les rejeter revient
religieuses ils ont souvent eu recours à des ministres alors à s'opposer à une hégémonie de pensée, à une
kabyles. De même, après la libéralisation politique, il supposée « supériorité ethnique ». Un discours plus
est apparu que les Kabyles occupaient des postes de
cadres supérieurs dans tous les partis politiques algé-
1. Cette révolte populaire à Alger et dans les environs de la ville a
riens nés au lendemain des événements d'octobre entraîné une démocratisation de façade de l'Algérie.

92 93
Algérie : la question kabyle L'isolement politique de la Kabylie

pernicieux prête à la Kabylie, par calcul, des qualités entre les Algériens et les Kabyles est à la suspicion
qu'elle n'a pas. A i n s i , certains n'hésitent pas à déclarer dont l'épaisseur résulte d'une succession, maintenant
« qu'elle est en avance de dix ans sur le reste du pays » presque séculaire, d'expériences historiques négatives.
ou qu'elle est « la locomotive politique de l'Algérie ». L'ensemble de ces facteurs fonde et explique l'isole-
O r , en premier lieu, ce genre d'assertions confine au ment politique de la Kabylie. Pour en sortir il n'y a
racisme : si les Kabyles étaient en avance cela signifie- qu'une solution : que la Kabylie cesse de revendiquer
rait que les autres seraient « arriérés » et si la Kabylie pour les autres ce qu'elle veut pour elle-même. Ses
était une « locomotive », les autres régions n'en doléances doivent s'appliquer à ses seules frontières
seraient que les « wagons suiveurs ». naturelles. La plate-forme d'El-Kseur 2 dont les prota-
La Kabylie n'est en avance sur personne. Elle a gonistes affirment qu'elle est de dimension nationale,
juste des aspirations différentes du reste du pays. Les n'a aucune chance d'être reprise et appliquée à l'échelle
Kabyles ont investi dans la modernité et regardent du de toute l'Algérie. Elle est désespérément kabyle et
côté de l'Occident tandis que les autres Algériens aspi- personne n'y changera quoi que ce soit. Une solution
rent à ressembler ou à recréer, chez eux, un mythique pour la Kabylie ne signifie pas une solution pour l'en-
Orient arabe et musulman. Ces déclarations ne sont semble de l'Algérie.
pas innocentes. Elles émanent d'anciens dirigeants
algériens qui ne sont pas Kabyles dans le but de mani- 2. La plate-forme d'El-Kseur est constituée de quinze points de
puler la région pour la pousser à continuer à batailler revendications dont certaines sont kabyles : « le départ des gendar-
seule contre le pouvoir en place. Ils veulent l u i assi- mes » et d'autres d'ordre national, ainsi le point 11 stipule « le
transfert des prérogatives exécutives de l'État [...] aux instances
gner une mission au-dessus de ses moyens. Il s'agit de
démocratiquement élues.
l'éreinter dans une tentative de renverser le régime, ce
qui revient à la pousser au suicide. Si toutefois elle y
parvenait, les Kabyles épuisés n'en profiteraient certai-
nement pas et retourneraient à leur case départ : celle
d'une vulgaire minorité marginalisée qui aurait été
une fois de plus instrumentalisée et qui, de nouveau,
ne maîtriserait plus son destin.
On le voit, entre le pouvoir et la Kabylie le rejet
mutuel a atteint un point de non-retour, le climat

94
CHAPITRE 6

LA MANIPULATION DE LA KABYLIE

Parce qu'elle représente un casse-tête politique


national, la Kabylie a toujours été gérée par le pouvoir
algérien au travers de relais assez crédibles dans la
région. C'est par leur biais qu'elle est manipulée pour
éviter qu'elle ne se soulève de manière durable en vue
d'un statut politique ou d'un destin particulier.
L'histoire de la manipulation de la Kabylie par le
pouvoir algérien a c o m m e n c é dès le lendemain de
l'indépendance. Elle revêt trois aspects : le premier
est celui de l'anti-kabylisme comme catalyseur du
sentiment national algérien, le deuxième est la mise
en œuvre de relais internes à la Kabylie pour empê-
cher sa cohésion sociopolitique et, enfin, le troisième
consiste en une instrumentalisation de la région par
les clans au pouvoir dans leurs luttes au sommet de
l'État.

97
Algérie : la question kabyle La manipulation de la Kabylie

Avec le recul, on peut légitimement se demander moins plus digeste, plus supportable puisqu'il a pour
qui a bien pu souffler l'idée aux Kabyles de créer le mission de sauver le pays d'une éventuelle prise de
FFS en 1963 pour engager leur région dans une mal- pouvoir par les Kabyles. À supposer que la rébellion
heureuse aventure armée dans laquelle, tel qu'en a été d'Aït A h m e d n'avait pas pour objectif la prise du pou-
formulé le motif, elle n'avait absolument rien à voir par les Kabyles, ses adversaires n'en pensaient pas
gagner. M ê m e si nous n'avons pas de témoignages moins ; autrement pourquoi avoir engagé une guerre
probants sur le détail des interventions et des interfé- en solo contre le pouvoir ? C h e z des briscards du
rences ayant conduit la Kabylie à « [...] mettre en régionalisme comme Ben Bella, Boussouf et
œuvre tous les moyens [pour] mettre fin au pouvoir Boumediene, il n'existait pas d'autre table de lecture
dictatorial et au régime personnel [...] 1 » de Ben que celle du pouvoir régionaliste. Nos femmes et nos
Bella, nous sommes en droit et en devoir de nous hommes politiques sont passés par leur moule et ont
interroger. Les élites kabyles de l'époque n'étaient-elles hérité des mêmes réflexes, de la même approche des
pas manœuvrées pour faire de la région la tête de turc réalités nationales. Faire de la politique sans tenir
nationale ? Ceci était d'autant plus aisé que la margi- compte du régionalisme revient à témoigner d'une
nalisation et le rejet du Kabyle par l'environnement incroyable naïveté. Bouteflika qui est l'un des maîtres
national l'y prédestinait. Quoi qu'il en soit, le résultat du genre, et qui a fait partie du groupe cité plus haut,
en a été que les clans régionalistes, (est contre ouest) en a magistralement usé depuis son arrivée au pou-
qui se livraient une « guerre des wilayas » sans merci voir. En effet, pour lancer sa politique d'absolution des
pour le contrôle du pouvoir après le départ des criminels islamistes sous forme de « concorde civile »,
Français d'Algérie, se sont unis face au péril kabyle. en septembre 1999, il a tenu à Tizi-Ouzou une confé-
Leur bouc émissaire national, leur ennemi interne rence débat dans laquelle il était volontairement insul-
providentiel était trouvé : le Kabyle. C'est à cette tant à l'endroit des Kabyles dont il serait venu, selon
période que la Kabylie est devenue le point noir de la ses propres dires en direct à la télévision, « dégonfler le
vie politique nationale. « Casser du Kabyle » revient à ballon de baudruche ». Interrogé par un ami sur cette
conforter le régime dans d'autres régions du pays, à le attitude de défiance et d'agressivité à l'encontre des
rendre plus sympathique, sinon plus légitime du citoyens de la région, un proche du président de la
République a répondu sans ambages : « Il n'ignore pas
1. Extrait de la Proclamation du FFS du 29 septembre 1963, in
ce qu'il fait. En agissant de la sorte, il sait qu'il perd la
Amrane Ahdjoudj, Algérie, État, pouvoir et société, Arcantere, 1991. Kabylie, mais il gagne toutes les autres régions du

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Algérie : la question kabyle La manipulation de la Kabylie

pays ». Édifiant ! L'anti-kabylisme est le vecteur du du pouvoir conquis et au repos du guerrier. M a i s


nouveau nationalisme du régime algérien. Dès lors que connaissant l'attachement charnel des Kabyles à
la Kabylie est une menace permanente pour l'unité l'Algérie, un conflit frontalier avec le M a r o c fut
nationale, sa répression est une bénédiction. U n e opportunément déclenché pour diviser les rangs du
menace qui produit sur les Algériens le m ê m e effet maquis FFS, déjà gangrené par des rivalités de person-
repoussoir que le terrorisme islamiste sur certains nes, ce qui entraîna sa défaite. À partir de ce moment,
démocrates kabyles, elle légitime le régime militaire, les éléments ralliés au régime, par nationalisme ou par
chargé par les uns de faire la guerre aux hordes barba- opportunisme, anciennement combattants de l'indé-
res islamistes tout en conjurant le péril kabyle pour les pendance, c'est-à-dire légitimés par leur passé au ser-
autres, ceci en contrepartie du silence de tous. Une vice de la libération du pays, ont constitué le premier
belle prouesse tactique aux résultats époustouflants. contingent de relais par le biais duquel la manipula-
De ce point de vue, le pouvoir algérien apparaît tion de la région était assurée. Cette remise au pas de
comme un moindre mal voire un recours contre les la Kabylie est renforcée par de nouvelles forces recru-
extrêmes islamiste et kabyle. Son maintien est donc tées par le F L N 2 , parti unique qui s'adonnait à la cor-
nécessaire pour protéger chacun de ce qu'il redoute le ruption par le biais de la distribution de postes ou
plus. d'avantages matériels. Le système n'avait, au lende-
Pour empêcher qu'une prise de conscience collective main de la défaite du F F S , aucune inquiétude à se
des Kabyles ne se produise et que leur cohésion ne se faire, il ne serait pas contesté par cette proche voisine
réalise autour d'objectifs communs précis, il y a lieu de d'Alger. Les élites de la région étaient en parfaite col-
jouer sur des relais efficaces. Q u i mieux que d'autres lusion avec Boumediene arrivé au pouvoir après un
Kabyles seraient capables de le faire ? Historiquement, coup d'État contre Ben Bella. Durant quinze ans, le
la conjoncture de la guerre du F F S s'y prêtait à mer- régime ne fut pas menacé, mais des nuages apparais-
veille. Cette nouvelle guerre, engagée moins de quinze saient dans le ciel de cet état de grâce - de dupes -
mois après la fin d'une autre qui avait duré plus de entre le régime et ce pays des « Zouaouas ». E n juin
sept ans, ne pouvait susciter l'engagement total de la 1977, lors de la finale de la coupe d'Algérie, un match
région usée et lasse. Elle qui avait payé le prix le plus de football opposait la J S K à une équipe algéroise. Le
fort à l'échelle nationale pour l'indépendance de
l'Algérie était exsangue et ses cadres étaient fatigués.
2. Front de libération nationale né lors de l'insurrection de 1954
Ils aspiraient aux récompenses, au partage équitable de la fusion de plusieurs groupes nationalistes.

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Algérie : la question kabyle La manipulation de la Kabylie

public kabyle était largement majoritaire au rendez- Une nouvelle ère commençait, une nouvelle généra-
vous, le chef de l'État assistait à la rencontre. A u x pre- t i o n émergeait, plus déterminée, plus instruite et
mières notes de l'hymne national annonçant le début donc plus politique que son aînée. Cette cohésion
de la compétition sportive le stade répondit comme retrouvée avec le Printemps berbère est le fait histo-
un seul homme par des « À bas Boumediene ! » qui rique majeur pour nous depuis l'indépendance de
couvrirent la fanfare nationale. Ce jour marqua la l'Algérie. Pour venir à bout de la résistance pacifique
mort politique de ce colonel dictateur. Trois ans plus kabyle, il ne restait au régime que la répression. Les
tard le Printemps berbère commençait. Pendant plus services de renseignements politiques du pays n'avaient
de trois mois, la Kabylie a tenu tête au pouvoir suite à jamais autant recruté de Kabyles pour surveiller et
l'interdiction d'une conférence sur les poèmes kabyles dénoncer leurs frères. En cinq ans, de 1980 à 1985, le
anciens, de notre légendaire écrivain M o u l o u d gouvernement algérien a envoyé à trente-six reprises
M a m m e r i , qui devait se tenir à l'université de T i z i - des renforts militaires ou paramilitaires pour empê-
O u z o u . La rue était le théâtre de manifestations quo- cher une manifestation, un meeting ou une grève
tidiennes. Le F L N , q u i possédait des cellules dans générale en Kabylie. Ce n'est qu'au bout de huit ans
chaque village, était dépassé dans toute la région. Ses que le système a recruté de nouveaux relais parmi les
barons locaux, du fait de leur enrichissement et de leaders de la région. Ils furent approchés en prison
leur corruption, n'avaient plus le charisme et la crédi- suite à leur condamnation par la C o u r de sûreté de
bilité d'antan pour ramener le calme. Malgré la mobi- l'État pour avoir créé la Ligue algérienne des droits de
lisation de tous les moyens du régime, y compris une l'homme. À ce moment-là, la démocratisation était
forme de sectarisme local, la division des rangs des déjà amorcée suite aux événements de 1988. C'est
activistes n'a pas fonctionné. Ni le recours aux rivali- cette m ê m e année que j'ai vu arriver un émissaire
tés sur des bases idéologiques, ni toutes sortes de dépêché par le pouvoir, un commissaire de police ori-
rumeurs malveillantes n'avaient pu les décrédibiliser ginaire de la région, chargé de prendre contact avec
aux yeux des citoyens kabyles. Plusieurs ministres nous dans le but de nous manœuvrer. Il était envoyé,
kabyles furent nommés pour démultiplier les surfaces de manière informelle et « en toute fraternité », par de
de contact des tenants du pouvoir dans la région, en hauts responsables de la Direction générale de la sûreté
vain. La Kabylie signait son retour sur la scène poli- nationale. Le message tenait en ces termes : « un géné-
tique nationale et internationale. Sa convalescence ral sanguinaire et anti-kabyle viscéral, a truffé tous les
politique, due à sa défaite de 1965, était terminée. établissements publics de la wilaya de militaires prêts à

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Algérie : la question kabyle La manipulation de la Kabylie

intervenir à la moindre manifestation de rue dans la entre les Marabouts et le reste des Kabyles, registre
région pour faire un carnage et ainsi faire diversion à classique sur lequel le régime a toujours joué. D'autre
l'échelle nationale. La Kabylie va de nouveau être pré- part, par un concours de circonstances et sur la base
sentée comme l'instrument d'une déstabilisation du de leurs rivalités politiques, les deux partis de la
pays venue de l'étranger, et les émeutes qui se produi- région sont intégrés au système de clientélisme, affiliés
sent ailleurs sur le territoire national vont cesser pour chacun à un clan du pouvoir, l ' u n « éradicateur »,
ne pas faire le jeu des Kabyles. » C'est ainsi que nous l'autre « réconciliateur » par rapport au terrorisme
décidâmes d'une grève générale de deux jours pour islamiste. Jusqu'au printemps 2001, ils ont constitué
dénoncer la répression qui s'abattait sur les émeutiers les meilleurs remparts sinon du pouvoir du moins de
en dehors de notre région et pour exprimer notre soli- son système. Le F F S et le R C D défendent bec et
darité aux victimes déjà nombreuses de ces événe- ongle, chacun tel un fauve, leur « territoire ». Il était
ments. C'était une manière pour nous d'aller dans le hors de question qu'une nouvelle force politique
sens de ce qui nous était recommandé. Pour autant, la vienne s'installer dans cette région où ils régnent en
Kabylie n'est pas restée silencieuse, elle a su canaliser maîtres, cherchant à se neutraliser mutuellement plu-
les énergies dans une grève plutôt que dans des mani- tôt qu'à faire avancer le combat amazigh et démocra-
festations de rue. La démocratisation de façade du tique qu'ils étaient sensés mener. À chaque prise de
pays qui a suivi ces émeutes d'octobre 1988 fournit au position de l'un, l'autre la contrecarrait par une pro-
système de nouveaux relais inattendus et plus puis- position diamétralement opposée.
sants que ceux des années de plomb du parti unique. Les raisons de cette malheureuse évolution de ces
L'émergence du FFS et du R C D , grâce à des activistes deux formations kabyles sont le résultat de nos cour-
connus et reconnus dans la région, réputés pour être tes vues, d'une fausse analyse de la situation au lende-
sincères, intègres et légitimes, a été une aubaine qui main de la démocratisation de 1988. En effet, notre
non seulement a empêché la cohésion politique du vision reposait sur des postulats entièrement faux.
peuple kabyle mais a satellisé la région autour des Pour la plupart d'entre nous, le raisonnement était le
clans du pouvoir au sommet de l'État. D'une part, suivant : premièrement, si le système algérien s'était
une nouvelle rivalité entre leaders kabyles est apparue démocratisé c'est parce qu'il était en passe de disparaî-
entre Aït A h m e d et Sadi, à l'image de celle qui oppo- tre. Deuxièmement, les islamistes porteurs d'un projet
sait dans les années soixante K r i m Belkacem et ce de société rétrograde n'avaient aucune chance de pou-
même Aït A h m e d . Une rivalité doublée d'une fracture voir faire tourner la roue de l'histoire à l'envers. A i n s i ,

104 105
Algérie : la question kabyle La manipulation de la Kabylie

l'avenir appartenait aux seuls démocrates que ces deux les islamistes. Ils ont ainsi déserté et anéanti le camp
partis pensaient réellement être et incarner. Par consé- démocratique qu'ils auraient dû occuper et animer. La
quent, l'adversaire du moment, pour accéder au gou- décennie qui s'en est suivie était celle d'une m o n u -
vernement en Algérie, n'était ni le pouvoir en place ni mentale diversion qui, en monopolisant le débat jus-
l'islamisme, condamnés tous les deux par l'histoire. Le qu'à saturation sur cette dualité entre les
concurrent gênant était le frère ennemi démocrate « éradicateurs » du R C D et les « réconciliateurs » du
que chacun de son côté s'était mis prématurément à FFS, avait fait oublier à l'un et à l'autre l'essentiel du
torpiller. Or ces démocrates ne sont globalement que combat pour l'identité et la démocratie. En s'investis-
le FFS et le R C D , c'est-à-dire des partis kabyles. Les sant dans un débat stérile contrôlé et géré dans ses
haines générées au sein de la base militante régionale moindres détails par les marionnettistes militaires, nos
étaient telles, que des frères de m ê m e père et de même deux partis ne se rendaient pas compte de ce qu'ils
mère se retrouvaient ennemis au foyer. La Kabylie devenaient : de simples satellites, une vulgaire clien-
était divisée comme elle ne l'avait jamais été, la réalité tèle du pouvoir en place, leur adversaire proclamé.
allait très vite leur démontrer l'inanité de leurs suppo- Pendant dix ans, les militants kabyles avaient cru se
sitions. D è s les premières élections locales, en j u i n battre pour un idéal politique alors qu'en réalité, ils
1990, le Front islamique du salut (FIS) rafla plus de la ne « roulaient » que pour un clan ou pour un autre de
moitié des municipalités et en décembre 1991, lors ce même pouvoir qu'ils pensaient fermement combat-
du premier tour des législatives, il remporta 80 % des tre. La plus grande erreur de nos deux partis était de
sièges et le deuxième tour se présentait comme une croire qu'ils étaient les seuls acteurs politiques du
promenade de santé. Le régime pris de court annula pays, qu'ils étaient le nombril de l'Algérie alors que
le scrutin et décréta l'état d'urgence. Ainsi, les islamis- leur ancrage sociologique était kabyle à plus de 98 %.
tes et le pouvoir sont apparus dans leur véritable Ils ne se livraient guère plus qu'une lutte pour le lea-
réalité, celle de deux monstres au pays des Lilliputiens. dership sur la région. Depuis le début, l'objectif pri-
Au lieu de ressouder les rangs pour constituer un troi- mordial était de savoir qui allait représenter le mieux la
sième pôle face à ces deux menaces, le FFS et le R C D Kabylie et devenir ainsi auprès du pouvoir un acteur de
dont les blessures mutuellement infligées étaient poids, respecté et incontournable. Saïd Sadi rallia
encore trop aveuglantes de douleur, s'étaient choisis ouvertement un clan par le biais duquel il attendait sa
des alliés opposés et aux antipodes de leur véritable promotion personnelle tandis que la direction du FFS
nature, le R C D opta pour les militaires et le FFS pour croyait s'imposer politiquement par sa représentativité

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Algérie : la question kabyle
La manipulation de la Kabylie

dans la région. Un événement dramatique illustra


démissionner. Quant à la loi sur l'arabisation, on le
cette bataille. Au lendemain de l'assassinat du chan-
voit avec le temps, elle n'a jamais connu le moindre
teur kabyle M a t o u b Lounes, près de T i z i - O u z o u , la
début d'application ce qui en fait juste l'élément d'un
Kabylie est en révolte. Le R C D et le FFS vont rivaliser
plan diabolique servant à instrumentaliser la Kabylie
d'efforts pour ramener le calme dans la région. C'est
pour les objectifs d'un clan contre un autre au sommet
le FFS qui remporte la médaille en se faisant recevoir
de l'État. C'est probablement un plan similaire qui a
à la présidence de la République. Son adversaire mal-
été à l'origine de ce qu'on appelle communément le
heureux l'accuse alors de « négocier » la Kabylie. Une
Printemps noir en Kabylie, mais dont l'exécution s'est
simple inversion des rôles. Mais à travers cet assassi-
enrayée. Les partis politiques kabyles n'ont pu cette
nat, dont l'écrasante majorité des Kabyles est toujours
fois être d'aucune utilité au régime puisqu'ils ont été
convaincue qu'il a été orchestré par les services algé-
dénoncés et écartés des événements par les citoyens de
riens, c'était la manipulation de toute la région qui
la région pour que la Kabylie reste unie face au danger
était mise en œuvre. En effet, pour le clan « éradica-
mortel qui guette ses enfants. Ce n'est que vers l'au-
teur » qui voulait écourter la présidence de Liamine
tomne 2002 que le FFS, en voulant reprendre sa place
Zeroual, proche des « réconciliateurs », seule une
dans la région, est accusé de faire le jeu du pouvoir à
Kabylie à feu et à sang l'amènerait à démissionner en
travers sa participation aux élections locales, boycot-
faveur de Bouteflika. Le scénario fut exécuté avec
tées par toute la Kabylie. A u x yeux de tous, il porte la
brio. Il commença par une provocation à travers l'ex-
responsabilité d'avoir brisé la cohésion politique de la
humation d'une loi portant sur la généralisation de la
Kabylie établie depuis avril 2001. De leur côté, les
langue arabe, votée en décembre 1990 à la veille
militants partisans, infiltrés dans les archs, font
d'une marche du F F S à Alger, et enterrée par le
échouer toute résolution des délégués kabyles visant à
Président Boudiaf avant son assassinat en juin 1992.
faire gérer les municipalités par des comités de villages
La Kabylie, agressée et indignée par la perspective de
et de quartiers ne serait-ce que pour en assurer le fonc-
voir l'arabisation de nouveau restreindre sa pratique
tionnement. D'après eux, il faut éviter que l'autono-
linguistique à partir du 5 juillet 1998, était en plus
mie de la Kabylie ne se réalise dans les faits et que les
touchée dans sa fibre la plus sensible lorsque dix jours
autonomistes du M A K ne raflent la mise en sous-
avant cette date fatidique, l ' u n de ses symboles,
trayant la région aux manipulations en tous genres qui
Matoub Lounes, fut assassiné. La révolte des Kabyles
restent le seul commerce politique possible entre les
avait enfin contraint le président de la République à
partis locaux et le pouvoir. L'enjeu s'avère donc trop

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Algérie : la question kabyle
La manipulation de la Kabylie

important aux yeux des acteurs qui en tirent profit, ils


Les intérêts mènent la ronde des manipulations. Le
s'unissent contre le « séparatisme » dont ils accusent
transfert des intérêts individuels, de groupes d'indivi-
injustement les autonomistes kabyles. U n e fois ces
dus ou d'organisations politiques, vers le peuple
deux partis revenus à la raison, les institutions locales
kabyle dans son ensemble produira un changement
auront pour mission de défendre et de renforcer l'Etat qualitatif dans l'attitude des acteurs politiques de la
autonome, de servir le citoyen de la région et non le région et dans leurs relations avec pouvoir central. La
pouvoir basé à Alger ; nos élites auront tout intérêt à Kabylie sera prioritaire sur eux.
aller dans le sens des exigences citoyennes de leur élec-
torat. Jusqu'ici, les députés kabyles, mêmes unifiés, ne
représentent que le dixième de l'Assemblée nationale
et sont systématiquement mis en minorité lors des
votes, une excuse qu'ils brandissent pour masquer leur
inactivité. Cette situation cessera dans le cadre d'une
assemblée parlementaire kabyle. Chaque parti en
charge des destinées de la Kabylie sera jugé, récom-
pensé ou sanctionné en fonction de ses résultats pen-
dant sa législature. Cela ne voudra pas dire que toute
manipulation de la région sera impossible, mais l'auto-
nomie régionale la rend aléatoire car elle offre à la
Kabylie les moyens de la prévenir et de la combattre
par l'opposition locale et par des institutions à créer à
cet effet. Le Kabyle a soif de dignité et de respect, veut
vivre en phase avec son temps, avec l'évolution techno-
logique et culturelle des nations les plus avancées et
non pas subir le joug éternel d'un groupe, d'un peuple
ou d'un pouvoir qui lui sont étrangers et qu'il n'aura
pas expressément désignés pour un mandat limité au
bout duquel il aura de nouveau à exercer son pouvoir
de sanction électoral.

110
CHAPITRE 7

L A D É M O C R A T I E A L G É R I E N N E À L'ÉPREUVE
D E L A QUESTION KABYLE

La démocratie en Algérie se casse les dents sur la


question kabyle. La marginalisation des partis démo-
crates, victimes de leur ancrage kabyle, montre les
limites d'un système de gouvernance basé sur le prin-
cipe de la majorité contre le droit et le bon sens. Si
dans une république ou une monarchie parlemen-
taire, le critère d'identification politique est ethnique,
les meilleurs programmes et les plus belles idées au
monde ne vous porteront jamais au pouvoir lorsque
vous êtes issu d'une minorité nationale. C'est malheu-
reusement le cas du FFS et du R C D qui en sont par-
faitement conscients mais qui continuent de jouer le
jeu de la règle majoritaire. Ils ont cependant le mérite
de leurs convictions et de leur générosité à réessayer
chaque jour, en vain, de gagner les faveurs de nos

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Algérie : la question kabyle La démocratie algérienne à l'épreuve de la question kabyle

compatriotes qui les rejettent. On ne peut qu'être leurs impardonnables forfaits. L'aisance avec laquelle
admiratif et respectueux de tant d'efforts dépensés elles affirment du jour au lendemain être devenues les
sans compter au service d'un pays où ils n'ont de meilleures démocraties que leur adhésion aux valeurs
place que dans la marge. Leur échec est aujourd'hui du pluralisme est pour le moins douteuse. La super-
notre leçon, et demain notre réussite. Nous ne nous cherie consiste à garder le même pouvoir en place et à
éterniserons pas à courir après l'impossible. Cet hom- ravaler sa façade pour être acceptable par l'Occident
mage que nous leur rendons à travers ces lignes ne qui, dès lors que ses intérêts sont garantis, s'en accom-
nous empêchera pas par la suite de nous montrer cri- mode volontiers. Ces faux convertis se font fort de
tiques vis-à-vis de leurs pratiques et de leur parcours. s'attribuer eux-mêmes l'étiquette de meilleure démo-
Il en est de même avec la presse privée démocratique cratie de leur sphère géographique de référence, qui
dont la majorité est francophone et le lectorat surtout du monde arabe, qui de l'Afrique du N o r d ou de
kabyle. Elle est prometteuse mais piégée par son envi- l'Afrique de l'Ouest, etc. En se faisant passer pour la
ronnement politico-militaire qui en conditionne les meilleure démocratie de sa famille on fait oublier
libertés, voire le succès. Si nous en parlons sans com- qu'on est encore une ignoble dictature. De tous les
plaisance c'est d'abord par respect vis-à-vis de ses arti- pays qui ont été contraints de sacrifier à cette mode,
sans, de ses réalités, et parce que nous espérons la voir l'Algérie en est presque un modèle. Revenue dans le
un jour sortir des griffes d'un système liberticide et giron de la France, son ex-tutelle coloniale, l'Algérie a
tentaculaire. suffisamment de pétrole et de gaz pour appâter les
Face à la déferlante démocratique à travers le nouveaux maîtres du monde. La seule condition qui
monde, depuis la chute du mur de Berlin et la fin de l u i est posée est de se montrer conciliante avec ses
la guerre froide, les dictatures protégées par l'ancien adversaires d'hier. La haute hiérarchie militaire qui
parapluie soviétique rivalisent de fard et de culot pour exerce le pouvoir a eu la chance de sentir, à temps, le
améliorer leur image auprès des pays occidentaux vent tourner et de gérer sa reconversion dès octobre
qu'elles accusaient, la veille, d'impérialisme. Il est 1988, avant la chute de Ceausescu et celle de l'ex-
aujourd'hui de bon ton d'entrer dans les bonnes grâ- R D A survenues fin 1989. Elle a ainsi pu avoir, pen-
ces de ces pays de crainte de provoquer leur ire qui dant trois ans, une vie politique nationale paradoxale
pourrait s'avérer fatale pour leur survie, à l'image du marquée sur le terrain par le multipartisme et, au som-
régime de Saddam Hussein. Le socialisme qu'elles met de l'État, par un gouvernement et un parlement
affichaient naguère n'était en fait que le masque de exclusivement issus du parti unique. Les militaires,

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La démocratie algérienne à l'épreuve de la question kabyle
Algérie : la question kabyle

dont la police politique avait infiltré les noyaux de moyen de prise de pouvoir, les élections ne devaient
l'opposition depuis le temps du monolithisme, sem- avoir lieu, de leur point de vue, que pour mieux légi-
blent avoir la haute main sur les partis qui émergent. timer à l'échelle internationale leur règne sur le pays.
La légalisation du FIS montre que cette maîtrise n'est Leurs maquis et leurs assassinats étaient antérieurs à
qu'apparente et que ceux qu'on appelle, par euphé- « l'arrêt du processus électoral » du 12 janvier 1992.
misme, « les décideurs », pour ne pas nommer les Terrorisant déjà la population exposée à leurs violen-
généraux qui jouent aux marionnettistes politiques, se ces quotidiennes, les islamistes mettaient aussi en
trompent lourdement sur leurs capacités de discerne- danger le régime en place. Les atermoiements de ce
ment, de gestion et de prospective. Les premières dernier pour intervenir contre eux et contre leurs
législatives démocratiques furent un fiasco et les m i l i - inadmissibles agissements n'étaient en fait que ruse et
taires furent obligés de revenir au devant de la scène éléments d'une stratégie politique dont le but était
pour empêcher une alternance incontrôlée au béné- d'être appelé à la rescousse des citoyens qu'il avait
fice des intégristes islamistes. Les démocrates dont je volontairement abandonnés depuis déjà longtemps
faisais partie, essentiellement kabyles, sont éparpillés aux actes barbares de ceux q u i se croyaient déjà au
pour des questions de personnes et sont partie négli- pouvoir.
geable face à l'establishment et aux partisans d'un état Finalement, les militaires qui ne pouvaient rêver
théocratique qui se disputent le pouvoir. Leurs partis, d'une meilleure situation, firent semblant de venir au
le FFS et le R C D , sont divisés entre le respect du ver- secours de ceux q u i les suppliaient de reprendre du
dict des urnes et l'instinct de survie face à ceux qui ne service et qui leur assurent, de fait, une nouvelle virgi-
leur promettent, dans le meilleur des cas, que « l'exil nité, une nouvelle légitimité offerte sur un plateau
au Brésil », tel qu'annoncé dans des prêches de prédi- d'argent. Ils sont donc, de facto, les « sauveurs de la
cateurs zélés. Q u o i qu'il en soit, d'après les folles démocratie » en Algérie. Ils n'en demandaient pas
rumeurs qui se répandirent comme une traînée de tant. On pourrait y voir la main de Machiavel, un
poudre à Alger après les résultats du premier tour des scénario écrit et exécuté de main de maître. À comp-
législatives du 26 décembre 1991, les islamistes prépa- ter de ce moment, les démocrates vont, pour partie,
raient déjà des grues pour pendre pas moins de trois servir de faire valoir à un système usé qui ne cherchait
cent mille Algériens dont la liste aurait été établie sur la qu'à trouver le moyen de jouer les prolongations, et
base de leur moralité et/ou de leur opposition au FIS. pour l'autre, soutenir le camp des islamistes contre le
Ayant déjà érigé le terrorisme sous toutes ses formes en régime algérien. Le chantage ignoble auquel ils sont

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Algérie : la question kabyle
La démocratie algérienne à l'épreuve de la question kabyle

désormais soumis est de choisir entre perdre leur vie


négocier avec eux, n'en pipent pas mot. L'horreur est à
ou leur liberté.
son comble des deux côtés des belligérants, mais
Contre le terrorisme, les démocrates « éradica-
chaque camp des démocrates ne dénonce que celle
teurs », c'est-à-dire anti-islamistes, bombent le torse
générée par l'allié de l'adversaire à tel point qu'on en
derrière les généraux. Un parti q u i recommande
est à se demander si cette guerre n'est pas celle que se
m ê m e de ne plus recourir aux élections pour des
font deux camps démocrates opposés, par militaires et
décennies encore, le temps probablement, espèrent-ils
terroristes interposés. Pour avoir déserté leur champ
secrètement, qu'ils soient appelés aux affaires par ren-
de bataille, nos démocrates n'ont plus le choix que de
voi d'ascenseur. Faute de pouvoir gagner les élections
s'abriter sous le qamis de l'islamisme ou le treillis des
il faut les prohiber. É t o n n a n t e conception de la
militaires. Les démocrates algériens sont des frères sia-
démocratie ! Au lieu de retrousser leurs manches pour
mois dont une tête porte la barbe des religieux et l'au-
une victoire politique sur l'intégrisme, ils préfèrent la
tre le képi des généraux. Cet anéantissement du pôle
solution de facilité en confiant le destin de la démo-
démocratique a pour résultat de museler la société où
cratie à ses pires ennemis : les militaires. La contrepar-
les critiques les plus sévères contre le système ne sont
tie d'un tel marché est un blanc-seing d o n n é aux
jamais adressées à la grande muette qui, en toutes cir-
généraux pour une durée qui dépasse déjà la décennie,
constances, reste intouchable en Algérie, autant que
ainsi qu'un silence complaisant, voire militant, devant
peuvent l'être le roi du M a r o c ou celui d'Arabie
les exactions, les tortures et les injustices en tous gen-
Saoudite dans leur pays. C'est un sacrilège, un crime
res qui sont, pour le pouvoir algérien, une seconde
de lèse-majesté que de mettre en cause le commande-
nature. Il n'a jamais hésité à y recourir, y compris hors
ment de l ' A N P 1 que l'on confond avec la soldatesque.
du cadre de la lutte anti-terroriste.
La loi du silence, sur ce point précis, reste inviolable.
Il faut dire que ceux qui ont pris le maquis contre Parce que l'armée a confisqué le champ politique
le régime au n o m de l'islam s'en prennent de leur depuis l'indépendance de l'Algérie, parce qu'elle est
côté, avec tout le courage des lâches et de manière devenue incontournable en tant que seul acteur poli-
ciblée, aux intellectuels, aux femmes et aux civils plus tique véritablement organisé et discipliné du pays, la
qu'aux militaires ou aux paramilitaires. Et là égale- démocratie en est l'otage. Dans ces conditions, celle-ci
ment, les démocrates qui se désignent comme des
« réconciliateurs », qui défendent le principe selon
1. Armée nationale populaire ainsi qu'est désignée l'armée algé-
lequel les islamistes sont incontournables et qu'il faut
rienne.

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Algérie : la question kabyle La démocratie algérienne à l'épreuve de la question kabyle

a exactement le contenu que lui définissent ses ravis- pour le régime de recourir aux redressements fiscaux,
seurs : celui d'un espace exclusivement réservé à une d'exiger le paiement des arriérés par les imprimeries
expression contrôlée par laquelle s'obtiennent les bons étatiques ou privées, de leur interdire la publicité
points et les récompenses en termes de p r o m o t i o n publique et de les poursuivre, sous de fallacieux pré-
politique des groupes et des individus. La collabora- textes, devant une justice aux ordres, pour faire enten-
tion, autrement dit la corruption, gangrène l'espoir dre raison aux journaux les plus récalcitrants. Quand
démocratique. Tous les partis politiques émargent au il arrive à l'un d'entre eux de toucher au pouvoir c'est,
chapitre de l'hypocrisie face à ce pouvoir militaire qui généralement, à son générique qu'il s'en prend et non
a les moyens de les mater mais aussi de les corrompre. à la mainmise des militaires sur l'État. Un officier
Tous vont à la soupe, ils préfèrent la carotte au bâton. supérieur n'est mis sur la sellette dans un quotidien
Les combats d'idées, les projets de société, la défense national, comme ce fut le cas pour le général Betchine
des valeurs et les espérances nationales nées des émeu- en 1998-1999, que lorsqu'il est à la retraite. Et même
tes d'octobre 1988 peuvent attendre. A l l a h est grand ! dans ce cas, nous sommes en droit de nous demander
Il s'en occupera un jour, sans aucun doute. si sa mise en cause n'est pas le résultat d'une vulgaire
La presse est l ' u n des principaux piliers de la lutte des clans par presse interposée qui, lorsqu'elle est
démocratie. Elle joue son rôle dans la limite de la actionnée en de pareilles circonstances, donne l ' i l l u -
liberté relative du journaliste et de sa ligne éditoriale. sion d'une liberté qui n'est pas entièrement la sienne.
Elle est un acquis de l'humanité que nous devons pro- Si un quotidien fait dans la résistance à ce genre de
téger y compris lorsqu'elle n'a pas les moyens poli- pressions, il ne fait que confirmer la règle. Il n'en est
tiques, légaux et matériels pour accomplir sa mission. pas moins, lui-même, exempt de reproches en matière
La qualité de la presse algérienne depuis 1989 est de censure dès lors que les faits à rapporter n'abon-
indéniable et c'est son apparente liberté de ton qui, à dent pas dans le sens de sa mission ou ne sont pas
son corps défendant, sert de deuxième bannière manipulables jusqu'à travestir la réalité pour la plier à
démocratique au régime vis-à-vis de l'extérieur. Dans sa ligne éditoriale. Par exemple, la plupart des quoti-
la réalité, et malgré le dévouement de ses artisans, elle diens censurent systématiquement les activités et les
est contrôlée dans son pluralisme et dans son fonc- positions du M A K au m o t i f que celui-ci ne rentre
tionnement par le système des clans qui caractérise les dans aucune grille, aucune catégorie apparentée à un
plus hautes sphères de l'État. Par ailleurs, sa fragilité clan susceptible de déstabiliser son adversaire. Pour
juridique et matérielle en fait une proie facile. Il suffit tous les clans du pouvoir qui rivalisent de nationalisme

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tout en étant de chauvins régionalistes, fréquenter le France s'est retirée d'Algérie, le 5 juillet 1962, l'armée
M A K ou le défendre dans les colonnes de la presse qui des frontières faite de soldats q u i , pour la plupart
leur est affiliée, les disqualifierait ipso facto de toute d'entre eux, n'avaient jamais tiré le moindre coup de
ambition à prétendre au contrôle du pays pour feu contre l'armée coloniale française, s'installe et dés-
manque de patriotisme. La démocratie, y compris arme le peu de vrais maquisards de l'Armée de libéra-
pour les journaux, est avant tout une affaire de culture. tion nationale ( A L N ) qui restait encore en vie. L ' A N P
Elle ne s'acquiert qu'à l'issue d'un long et laborieux est née de deux clans q u i se sont fédérés contre la
processus historique. On ne devient pas démocrate du rébellion de la Kabylie à partir du 29 septembre 1963
jour au lendemain. D'ailleurs peut-on l'être à l'échelle qui marque la naissance du F F S . Depuis, ils luttent
d'un pays comme l'Algérie où plus que les querelles avec acharnement entre eux au cœur m ê m e du pou-
de clocher, les luttes pour s'accaparer pouvoir et voir. Mais pour la Kabylie, elles relèvent de l'histoire
richesses nationales sont strictement régionalistes et du blanc bonnet.
dominées par l'éternel duel entre le clan de l'est et C o m m e n t une démocratie peut-elle se renfoncer
celui de l'ouest ? Ces deux entités qui, par un jeu de avec des pratiques politiques telles que celles qui sont
coups de force et de coups tordus, alternent au som- entretenues dans notre pays ? Pouvons-nous faire en
met de la République ont vu le jour vers la fin des sorte qu'une minorité puisse, un jour, devenir la
années cinquante, respectivement au M a r o c et en majorité ? À l'évidence n o n . Lorsqu'une société est
Tunisie où ils recrutaient des troupes en prévision de saine, elle est politiquement divisée sur des concep-
leur future prise de pouvoir en Algérie, au lendemain tions différentes voire opposées de la vie et de l'État.
de son indépendance. Pendant que les Kabyles, jus- La gauche et la droite se relaient au pouvoir par la
qu'en 1962, se battaient ferme pour la liberté de tous sanction des urnes pour montrer ce dont elles sont
les Algériens en Kabylie, à Alger et jusqu'en métro- capables et quels sont leurs points forts. Une minorité
pole où la Fédération de France du F L N , majoritaire- politique peut prendre la société à bras le corps, avoir
ment kabyle, avait réussi l'exploit de porter la de la patience et savoir jouer efficacement des médias
revendication d'indépendance au cœur même de Paris pour voir son heure de gloire sonner. L'alternance
avec notamment la glorieuse manifestation du 17 garantie, la démocratie respire à pleins poumons.
octobre 1961 réprimée dans le sang ; les clans de l'est Dans un pays comme le nôtre, composé de plusieurs
et de l'ouest ne se souciaient que de leur préparation à peuples et dont le processus de formation nationale
se saisir du pouvoir après la guerre. A i n s i , dès que la est en recul dangereux, on est plus en présence de

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Algérie : la question kabyle La démocratie algérienne à l'épreuve de la question kabyle

coups de force, de la violence vers laquelle se tournent culture du dix-neuvième siècle font partie de l'âge de
des citoyens impuissants à changer leur destin, que de pierre de la démocratie moderne et ne sont d'aucune
la simple déception face à une défaite électorale. Dans efficacité de nos jours sur le plan politique pour un
les pays comme le nôtre, la guerre civile est une pays tel que le nôtre.
menace permanente. Le Rwanda, la Somalie, le L'histoire de l'humanité se lit par pans entiers sur
Soudan, la Côte-dTvoire, sont déjà passés par là. des plages chronologiquement distinctes et aux limites
L'Algérie y aboutira inéluctablement si le système plus ou moins claires. En Occident, après le féoda-
politique actuel perdure. Lorsque les lignes de fractu- lisme, la naissance de la bourgeoisie s'était accompa-
res politiques qui traversent un pays sont ethniques, la gnée de l'industrialisation qui l'avait mené vers la
conception centralisatrice et jacobine de l'État est une colonisation du monde à sa portée. Logiquement, la
absurdité, une grenade dégoupillée pouvant exploser à décolonisation était dès lors en ligne de mire, à l'ordre
n'importe quel moment. Le modèle français calqué du jour. Une fois éveillée la conscience des peuples
sur l'Algérie est un crime historique. La France n'est soumis, ils ne pouvaient que partir à la reconquête de
pas l'Algérie qui n'a aucune chance, à supposer que leur dignité. La page d'histoire du mouvement des
c'en soit une, de vivre les mêmes étapes historiques de libérations nationales s'est refermée au m i l i e u des
formation nationale que la puissance colonisatrice qui années soixante. La suite logique aurait été sûrement
a tracé les frontières de notre pays. Pour croire qu'on celle des fédéralismes ou des autonomisations des
peut faire fi des peuples, des langues existantes au pro- minorités au sein des nouveaux pays au lendemain de
fit d'une seule officielle, il faut un Napoléon au-des- leur accession à l'indépendance. Mais la guerre froide a
sus des classes et des régions, un Jules Ferry pour une figé le cours de l'histoire qui ne tournait plus qu'autour
école linguistiquement unifiée, pour l'Algérie c'est du renforcement ou de l'affaiblissement des deux blocs
une vue de l'esprit. Chaque pays est le produit de issus de Yalta, les pays nouvellement indépendants en
conditions historiques particulières qui font sa cohé- étaient l'enjeu. Pour que la planète puisse redémarrer il
sion ou son instabilité chronique. Les pays européens fallait un vainqueur. Ce n'est qu'après l'effondrement
qui se sont construits sur la base de démarches forcées du bloc soviétique que toutes les revendications tues
dont ont eu à souffrir les peuples minoritaires qui les jusque-là retrouvent un droit à l'expression. Bien sûr,
composaient ont fini par recourir qui au fédéralisme, chaque dictature qui tombait auparavant apportait son
qui aux autonomies régionales pour réparer les injus- lot de modifications salvatrices dont la création des
tices subies par leurs minorités. Les méthodes et la autonomies régionales espagnoles. A u j o u r d ' h u i , il

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Algérie : la question kabyle La démocratie algérienne à l'épreuve de la question kabyle

n'existe pas d'autre voie pour l'Afrique et l'Asie occi- c'est le fédéralisme ou l'autonomie régionale. Il y va
dentale, voire pour la France, que celles des fédéralis- du progrès de la démocratie et du respect des droits
mes ou des autonomisations régionales pour déminer humains, autrement dit de la stabilité du monde, que
un avenir gros de tempêtes dont certaines ont déjà de pousser les anciennes colonies européennes en
éclaté çà et là. Les pays cités plus haut, le Rwanda, la Afrique et en Asie à aller dans le sens de ces systèmes
Somalie, l'ex Congo belge... en sont un exemple édi- qui assureront à chaque pays l'unité dans la diversité.
fiant. Il n'est pas dit que la démocratie puisse un jour Leurs frontières ont été établies au gré des rapports de
fonctionner en Afghanistan ou en Irak tant qu'un sys- forces militaires des pays colonisateurs au moment de
tème reconnaissant une existence distincte et légale à leurs conquêtes sans tenir aucun compte des peuples
chaque peuple qui compose ces pays n'y est pas mis sur qui en sont victimes. Certains ont été séparés sur plu-
pied. A u x premières élections législatives les armes sieurs pays et tous ont été contraints de vivre sous la
reprendront le monopole de l'expression car nul peuple m ê m e nouvelle identité nationale avec des voisins
n'est prêt à subir le joug d'un autre. Une unité natio- avec lesquels ils n'avaient pas que des atomes crochus.
nale basée sur la négation des minorités, fondée sur un Les nouvelles frontières n'ont fait qu'attiser entre les
contrat de dupes ou sur la contrainte est d'avance une communautés les suspicions et les haines ancestrales.
ruine p r o g r a m m é e . Seule une adhésion volontaire, Les luttes permanentes, parfois sans merci, pour le
dans le respect et l'honneur des peuples enserrés à contrôle du pouvoir, de crainte d'avoir à subir celui
l'intérieur de mêmes frontières, peut garantir une sta- des autres, rendent problématique toute stabilité
bilité politique et civile à l'État central. Les élections nationale. L ' O N U et les organisations continentales
législatives qui donnent à un peuple minoritaire un comme l ' O U A , qui ont consacré le principe de l'intan-
strapontin dans une assemblée où sa voix est noyée gibilité des frontières héritées de la colonisation pour
dans celles qui ne visent qu'à l'étouffer, à l'humilier et contenir la poudrière africaine, mais surtout pour sta-
à l'écraser ne sont pas viables. Elles ont pour objectif biliser les rapports de force géopolitiques entre l'ex-
la domination d'un peuple sur un autre et n o n la U R S S et l ' O T A N , doivent continuer à nourrir le
réalisation d'une hypothétique harmonie nationale. même souci d'éviter des guerres ethniques en fondant
Dans les pays où l'on est en présence de régionalismes de nouvelles bases au droit international pour permet-
forts, la nation n'existe pas, on est en présence de plu- tre aux peuples séparés de se retrouver par delà leurs
sieurs nations. La seule possibilité de faire coexister frontières et à ceux qui, comme le peuple kabyle, souf-
tout le monde dans la paix et le respect de chacun frent d'oppression dans leur pays, d'avoir leur état

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Algérie : la question kabyle La démocratie algérienne à l'épreuve de la question kabyle

régional sans avoir à remettre en cause l'intégrité terri- compose les Balkans. Il n'y a pas de démocratie sans
toriale nationale. Cette vision ne manquera pas d'être plénitude des droits des individus et des peuples dans
opposée aux tendances actuelles de la mondialisation, quelque contrée que ce soit à travers le monde, Algérie
des regroupements sur des espaces continentaux d'en- comprise. Le statut de minorité ethnique doit désor-
sembles de peuples q u i renoncent librement à leur mais céder la place à celui de souveraineté territoriale
souveraineté et à leur identité nationale comme dans des peuples minoritaires dans les domaines d'iden-
la construction européenne qui se fait sous nos yeux. tité, de langue, de culture et de développement éco-
Cette opposition n'est qu'apparente. Les pays qui s'u- nomique et social. C'est l'un des prochains défis de
nissent ainsi ont tous globalement résolu leurs problè- l'humanité.
mes identitaires. Pour renoncer librement à son
identité, il faut en avoir une très forte, la vivre sans
écueil, sans oppression et être persuadé que l'acte d'u-
nion ne la menace en aucune façon, ou bien être sûr
de gagner au change une autre identité plus épanouis-
sante et plus enrichissante que celle que l'on troque.
Seules des entités libres se rassemblent librement.
Personnellement je souhaite vivement la construction
de l'unité nord-africaine mais avec la Kabylie comme
partenaire à part entière ayant comme tous les autres
membres son mot à dire sur les orientations p o l i -
tiques, économiques et socioculturelles du sous-conti-
nent. Il faut éviter de construire des ensembles
humains sur un terrain miné comme ce fut le cas
pour l'ex-Fédération yougoslave. Cette dernière aura
sûrement à se refaire un jour, l'insertion géographique
y obligera tous les anciens membres à reconstruire
ensemble l'édifice commun qu'ils viennent d'abattre.
Mais cela se fera sur de nouvelles fondations, dans la
reconnaissance et le respect de chaque peuple q u i

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TROISIÈME PARTIE

Pourquoi l'autonomie ?
CHAPITRE 8

L E S K A B Y L E S , PEUPLE E T É T A T : L A F I N D ' U N T A B O U

Un tabou vient de tomber : les Kabyles se revendi-


quent, enfin, en tant que peuple à part entière.
Jusqu'ici, l'emprise de l'idéologie jacobine française
ainsi que celle du centralisme démocratique issu du
marxisme, leur engagement massif dans le mouve-
ment national puis la guerre d'indépendance, bref,
leur nationalisme les incitaient plutôt à se dissoudre
dans la notion de « peuple algérien ». Ils n'avaient pas
les moyens politiques de s'affirmer distinctement du
reste des Algériens. Cela fait à peine trois ans qu'ils se
sont affranchis de leurs entraves psychologiques. La
révolte populaire qui a suivi l'assassinat d'un lycéen,
Massinissa Guermah, le 18 avril 2001, perpétré par
des gendarmes dans leur caserne d ' A t D w a l a , et la
répression qui s'abat depuis sur leur région dans l'in-
différence nationale leur ont fait prendre conscience

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Algérie : la question kabyle Les Kabyles, peuple et État : la fin d'un tabou

de la nécessité et de l'urgence de prendre leur destin la Kabylie est injuste et insensée. Son insertion dans le
en main. La revendication d'une autonomie régionale champ des pressions politiques exercée sur le pouvoir
est officiellement exprimée le 5 j u i n 2001 et le ne peut que les servir. Eux qui tiennent tant à ce que
Mouvement pour l'autonomie de la Kabylie ( M A K ) , l'Algérie reste « une et indivisible » n'en seront que
est né pour la mener à son terme. Les « réflexions sur mieux acceptés par le reste de nos concitoyens auprès
l'autonomie de la Kabylie » de Salem Chaker, publiées desquels ils vont progressivement gommer leur éti-
simultanément à Paris et en Algérie, donnent à cette quette de partis « kabyles ». Ils ont le droit de mar-
nouvelle volonté une consistance et une crédibilité à quer leur différence, réelle ou simulée, avec nous mais
même de l'enraciner dans tous milieux de la société ils n'ont pas le droit à l'excès. Cela s'apparenterait trop
kabyle. au zèle des nouveaux convertis et leur crédibilité ne
Les tenants du pouvoir en place sont le premier pourrait qu'être mise en cause par ceux-là m ê m e qu'ils
obstacle à franchir sur la voie de notre autonomie. cherchent à séduire. Ils ont intérêt à cesser de se croire
Leurs intérêts leur commandent de se montrer impla- dans l'obligation de donner, à chaque occasion, des
cables à notre encontre, et ils en ont les moyens. preuves de leur nationalisme, de leur algérianité.
Cependant, ils ne sont pas les seuls. Le F F S et le Leurs parcours respectifs parlent pour eux. Mais, que
R C D , pris de court par la revendication de l'autono- voulez-vous ? Quatre décennies de réflexes politiques
mie de la Kabylie à laquelle ils ne s'attendaient pas et ne peuvent être changées du jour au lendemain. En
qu'ils n'ont pas vocation à porter pour les raisons nous ajoutant à leur tableau de chasse, ces deux partis
exposées ci-dessus, se sont mis à la contrer ou à la nous ont réellement blessés en avançant que cette idée
dévier vers une simple forme de décentralisation. Les d'autonomie nous a été « soufflée par le pouvoir ». Au
incertitudes liées à une évolution du monde et du pays lieu d'ouvrir le débat sur ce thème, ils ont préféré le
qu'ils ne perçoivent qu'à partir de leurs dynamiques clore de crainte d'en être déstabilisés. Si nous avons
nationales, algérianistes, les poussent en ce domaine à réussi, pour une fois, à les mettre d'accord sur un
des positions et à des combats d'arrière-garde. Pour m ê m e point, celui de combattre les autonomistes,
eux, nous sommes des intrus sur leurs terres. Ils nous c'est parce qu'il s'agit pour eux de défendre leur
assimilent donc à un adversaire supplémentaire devant espace vital. N o u s le comprenons aussi. M a i s à ce
avoir droit aux fléchettes qu'ils se décochaient jusque- niveau de réaction, il n'y a plus de combat d'idées, de
là entre eux, pour nourrir leurs querelles de clocher. projet de société, mais une simple lutte pour la déten-
Leur réaction à l'encontre de l'idée de l'autonomie de tion de l'apparence d'un pouvoir local, un pouvoir

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Algérie : la question kabyle Les Kabyles, peuple et État : la fin d'un tabou

virtuel. Chacun espère être celui qui sera plus légitime points découlant d'un compromis fugace, entre les
que l'autre, vis-à-vis d'Alger ou d'ailleurs, de représen- forces politiques en présence dont l'extrême gauche,
ter la Kabylie. En réalité ces deux partis ont aban- elle alterne de façon confuse des revendications régio-
d o n n é l'idée de devenir un jour majoritaires en nales, spécifiquement kabyles, avec d'autres d'ordre
Algérie, ils ont intériorisé leur complexe de minoritai- national, dans l'espoir d'une adhésion de l'ensemble
res à vie. La boucle est bouclée. Ceci est d'autant plus des Algériens. U n e démarche fort honorable mais
dramatique pour eux que les autonomistes ne sont pas vouée à l'échec. Les Kabyles sont désespérément isolés
leurs seuls nouveaux soucis. L'irruption sur la scène à l'échelle nationale. Les leçons du passé ne sont tou-
locale d'un mouvement dit « citoyen » a anéanti, pro- jours pas retenues. Pire ! Les coups de force, le squat
bablement pour longtemps, leurs espoirs d'hégémonie politique et l'exclusion y sont devenus monnaie cou-
sur la région. Cette nouvelle structure s'est position- rante. Les militants du FFS quittent le Mouvement
née, dès le départ, comme étant le représentant dès le mois d'août 2001, le R C D , pourtant vilipendé
unique de la Kabylie et chasse sur le m ê m e terrain dans la région après sa participation au gouvernement
« national » qu'eux. de Bouteflika, profite de cette aubaine pour y régner
Le Mouvement des archs, qu'une partie de la presse en maître pendant des mois et l'entraîner sur des voies
désigne par le mot arouchs ou par l'expression « mou- et des positions conformes à ses objectifs du moment.
vement citoyen », a émergé dans le feu des événe- Il n'a eu aucun mal à le faire devant une majorité de
ments du Printemps noir d'avril mai 2001. Au début, délégués peu aguerris politiquement. Pour le R C D ,
son objectif était de canaliser la révolte de la région comme pour toutes les forces q u i composent le
vers des actions pacifiques qui épargneraient aux jeu- Mouvement, il ne fallait surtout pas que l'on y parle
nes d'aller s'exposer aux tirs des gendarmes. Il se don- d'autonomie de la Kabylie.
nait pour mission de mettre un terme à l'effusion de Ensuite, le fait que la plate-forme d'El-Kseur entre-
sang. La marche du 14 juin 2001 qu'il organisa à Alger, tient un flou artistique sur l'avenir politique de la
et qui avait drainé plus de deux millions de Kabyles, région a amené des délégués, militants dans des partis
était le point d'orgue de sa mobilisation. Il venait, à son ou ayant des liens avec des officines proches du pou-
corps défendant, de faire entrer le peuple kabyle dans voir, à se permettre des déclarations contre la revendi-
l'histoire. Mais, c'est la plate-forme d'El-Kseur, dont il cation d'autonomie régionale. Pour tous ceux-là, la
s'est doté trois jours auparavant, qui est devenue le messe est dite, ils sont en mission. Mais pour la majo-
porte-drapeau du Mouvement. Comportant quinze rité de ceux qui animent les « conclaves », elle est la

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Algérie : la question kabyle Les Kabyles, peuple et État : la fin d'un tabou

seule perspective pour mettre un terme, une fois pour ment à la mise sur pied d'un État kabyle. Ce dernier,
toutes, à la répression de leur région. Mais, comme ils basé sur une démocratie plus proche du citoyen, sera le
sont respectueux de leur plate-forme de revendica- meilleur garant des intérêts de son peuple, son protec-
tions et de leur « code d'honneur » ils gardent digne- teur, son délégué national et l'instrument de son déve-
ment leur o p i n i o n ou l'expriment dans un cadre loppement socio-économique et culturel. L'État est la
privé. Ils n'ont pas l'activisme des militants partisans. colonne vertébrale d'un peuple. Les accusations prévi-
Tous disent en aparté que l'autonomie régionale est la sibles de séparatisme et de sécession de la part de nos
seule solution pour sortir de la crise, qu'elle seule adversaires ne traduisent, en général, qu'une volonté
constitue le cadre de satisfaction et d'application de de maintenir notre région sous le joug du pouvoir cen-
leur quinze points dont la presse amplifie et dénature tral. En essayant d'en empêcher la réalisation, ils com-
le contenu. La perspective autonomiste devient, pour promettent la cohésion nationale de manière
eux comme pour la rue kabyle, chaque jour, un peu irrémédiable. Qui peut garantir que la jeunesse kabyle,
plus inéluctable. Mais au-delà des mots que recouvre qui vient de s'affranchir de toutes ses peurs face aux
son sens quelles en seront les retombées ? tirs d'armes automatiques, offrira éternellement sa poi-
L'autonomie régionale est un statut politique qui trine nue à ses assassins sans se défendre ? La Kabylie,
confère des prérogatives pour légiférer dans certains sans solution définitive, restera-t-elle, toujours aussi
domaines de la vie quotidienne, les lois et décisions pacifique ? Si nous voulons assurer à nos enfants un
qui en découlent sont appliquées par des institutions avenir de paix et de liberté, il est vital que nous hâtions
exécutives locales. Concrètement, cela se traduit par la la construction de l'autonomie régionale, dans la per-
mise en place de deux organes qui sont l'expression de spective d'une éventuelle Algérie fédérale. L'avenir de
tout État : le Parlement et le gouvernement de région tout le pays en dépend.
articulés sur l'État central qui garde un rôle de régula- Chaque phénomène de vie a son terme, la malédic-
tion et de coordination avec le reste du territoire tion qui frappait les Kabyles aussi. Après avoir animé
national. U n e autonomie territoriale n'a de sens l'essentiel du mouvement national, porté la guerre
qu'une fois assise sur cet édifice qu'est l'État. À son d ' i n d é p e n d a n c e à bout de bras, sans jamais rien
tour, celui-ci ne vaut que par l'étendue des pouvoirs et revendiquer pour eux-mêmes, l'Algérie ne les a payés,
des moyens qu'il a à sa disposition : budget, police, en retour, que d'humiliation, de déni, de répression,
justice, pouvoir de nomination de fonctionnaires... de prison et, maintenant de mort. Des générations
L'autonomie de la Kabylie équivaudra automatique- entières ont fait passer l'intérêt national avant celui de

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Algérie : la question kabyle

leur région, y compris depuis que le pays est décolo-


nisé et que ceux qui les gouvernent s'en prennent hai-
neusement à leur dignité et à leur intégrité physique
et morale. Les Kabyles d'aujourd'hui n'acceptent plus
de subir ce qu'ils ont enduré des décennies durant.
L'heure est à leur affirmation en tant que peuple digne
de ce n o m et au respect qu'on leur doit à l'échelle
nationale et internationale. Ils aiment l'Algérie tou-
jours autant, sinon plus, que leurs aînés, mais ils ont CHAPITRE 9
décidé de s'assumer dans ce qu'ils sont et non dans ce
que le pouvoir en place a vainement tenté qu'ils L ' A U T O N O M I E RÉGIONALE
deviennent quarante années durant. Ils sont indissolu- S O L U T I O N D E L A CRISE E N K A B Y L I E
bles dans des identités factices. La fin d'un tabou
marque le début d'une liberté. Présentement, la nôtre.

En Kabylie, la solution de l'autonomie est la seule


possible avant le chaos. Les divers modes de décentra-
lisations proposés tardivement par certains sont d'ores
et déjà dépassés. Elles auraient pu représenter une
possibilité si elles étaient venues avant le Printemps
noir. Repartir sur l'idée selon laquelle « nous sommes
tous des Algériens » est vouée à l'échec d'avance. C'est
ce en quoi, en tant que Kabyles, nous avons tenté de
croire non pas depuis l'indépendance de l'Algérie, qui
date de 1 9 6 2 , mais depuis 1 9 2 6 . Le fédéralisme est
une autre étape de notre avenir, il suppose que l'en-
semble des régions du pays le revendique au m ê m e
titre que la Kabylie. Nous ne pouvons plus attendre
jusqu'à ce que toutes les régions soient d'accord pour
accéder à la maîtrise de notre destin. La revendication

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Algérie : la question kabyle L'autonomie régionale solution de la crise en Kabylie

de la Kabylie à gérer son quotidien par ses propres et opposent toujours a fait de leur région ce que le
instances et ses propres institutions, loin de la tutelle Kurdistan a été pour les Bassistes irakiens : un défi
du régime en place, n'est pas encore une aspiration scandaleux au pouvoir raciste en place, un crime de
des élites et des peuples des autres régions du pays. La lèse-majesté. Le m ê m e problème a été vécu dans
démocratie telle qu'elle est comprise aujourd'hui en l'Espagne franquiste, des régions aux caractéristiques
Algérie n'est pas la bonne solution puisque nous la très différentes cohabitent aujourd'hui dans un
pratiquons sans succès depuis 1989. Tant que les régime d'autonomie.
Kabyles avaient le choix, ils avaient fait passer leurs Le plus grave dans le cas de la Kabylie est que le
intérêts collectifs derrière ceux de l'Algérie et du « pouvoir actuel estime toujours que la répression est
peuple algérien ». Depuis que le régime tire à balles préférable à une solution politique qui, il est vrai, n'a
explosives sur leurs enfants sans l'expression de la jamais été formulée clairement avant juin 2001 autre-
moindre indignation ou de compassion du reste des ment que sous forme culturelle et de manière confuse.
Algériens à leur égard, il est devenu urgent et vital de Nous en avons évoqué les raisons dans les chapitres
doter la Kabylie d'un statut de large autonomie afin précédents. Maintenant que la revendication autono-
que nous puissions protéger notre jeunesse. miste a définitivement supplanté celle de « Tamazight,
La crise qui secoue l'Algérie depuis son indépen- langue nationale et officielle » il est nécessaire et
dance a pour origine la volonté du pouvoir algérien urgent pour les « décideurs » algériens de reconsidérer
de diluer la Kabylie dans l'identité nationale arabe la marche à suivre. Il leur faut envisager l'avenir dans
conquérante dont ils pensaient qu'au fil du temps elle cette partie du pays autrement que dans une perspec-
s'imposerait à tous. Le rouleau compresseur de l'arabi- tive de confrontation et de poursuite d'une politique
sation était en marche à l'école, dans l'état-civil, dans répressive dont le moins que l'on puisse dire est
les médias, le kabyle était banni de toute expression qu'elle a lamentablement échoué durant les quarante
officielle. N'ayant pour seul modèle de construction ans de sa mise en application. L'Algérie doit se recen-
nationale que celui de la France, les tenants du pou- trer sur la promotion de son développement écono-
voir algérien ont vite fait d'assimiler la Kabylie à mique et culturel, par conséquent les dirigeants
l'Occitanie, à la Bretagne ou à la Corse où les mouve- doivent libérer toutes les énergies susceptibles d'y
ments nationalistes n'étaient pas encore nés. Quoi de contribuer sans plus chercher systématiquement à
plus naturel que de ressembler à son géniteur ? La « casser du Kabyle ». Les avantages pour l'ensemble
résistance insoupçonnée que les Kabyles y ont opposée du pays sont trop importants pour ne pas les évoquer.

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Algérie : la question kabyle L'autonomie régionale solution de la crise en Kabylie

Mais avant de passer en revue les bienfaits de l'au- l'intérêt général par-delà leurs intérêts personnels, cla-
tonomie régionale kabyle pour chaque camp, com- niques ou tribaux. La compétition politique amènera
mençons par en dédramatiser le contenu. À la sûrement, au début, de fieffés politicards à user de
première question du quotidien algérien El Watan du promesses mensongères pour emporter les suffrages de
10 septembre 2001 sur ce thème, j'avais répondu que leurs concitoyens mais l'alternance sanctionnera
« la notion d'autonomie de la Kabylie vise à doter la nécessairement tout gouvernement qui manquera gra-
région d'institutions politiques (Parlement, exécu- vement à sa parole comme cela se produit ailleurs, à
t i f . . . ) à m ê m e de l u i assurer un décollage écono- travers le monde occidental notamment. Elle aura à
mique, de prendre en charge sa langue et son école, s'atteler à solutionner ses problèmes par ses propres
d'asseoir sa stabilité civile et sécuritaire avec des méca- instances, ses propres structures et ses propres ressour-
nismes d'articulation sur les structures étatiques algé- ces l o i n des entraves et des incompréhensions des
riennes '. » Ce sera autant de poids en moins sur les autorités algériennes dont elle a eu à souffrir depuis
épaules de ceux qui sont en charge des destinées du des décennies. Ce ne sera pas le moindre des avan-
pays et qui ne disposent ni des compétences nécessai- tages que d'avoir à mettre ses enfants à l'abri de la vio-
res, ni d'une administration performante, à m ê m e de lence armée de l'État ou à prendre en charge sa
répondre aux urgences et exigences de l'Algérie d'au- langue, sa culture et son identité. Personne ne le ferait
jourd'hui. Un individu accède à son autonomie lors- mieux à sa place. L'université kabyle, déjà très dyna-
qu'il s'affranchit de ses handicaps et de ses mique, disposera des instruments de recherche et
dépendances. Nous allons montrer quels avantages d'expérimentation susceptibles de la mettre au service
peuvent en retirer la Kabylie et le pouvoir algérien. de son environnement socio-économique et culturel.
La Kabylie a tout intérêt à accéder à l'autonomie Le système de santé, aujourd'hui délabré et qui a fait
pour plusieurs raisons. Elle s'élève de fait au rang de nos hôpitaux de simples mouroirs, sera réorganisé
d'Etat régional à travers lequel elle redeviendra maî- en fonction des normes en vigueur dans les pays les
tresse de son destin et n'en voudra qu'à elle-même si plus avancés. Les moyens de communication,
elle s'en trouve mal gérée. Elle choisira parmi ses élites transports et infrastructures routières, portuaires et
celles et ceux qui ont l'amour de son peuple et celui de aéroportuaires mériteront plus d'attention de la part
des gouvernants kabyles pour une meilleure rentabilité
des secteurs d'activité dans la région. Si la Kabylie sent
1. Ma réponse est publiée dans cette même édition d'El Watan du
10 septembre 2001. le besoin de creuser des tunnels à travers la montagne

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Algérie : la question kabyle L'autonomie régionale solution de la crise en Kabylie

du Djurdjura pour un accès plus aisé à ses divers émeutes à l'échelle nationale q u i firent accéder
flancs, elle n'aura ni à attendre les subsides d'Alger n i , l'Algérie au pluralisme politique. Il est certain que si
encore moins, son feu vert. Si elle estime devoir la Kabylie ne se calme pas, et elle ne peut désormais
ouvrir un aéroport ou agrandir un port ou un aéro- s'assagir que dans une forme d'autonomie régionale,
port, elle sera seule juge de ses choix. elle finira cette fois encore, par effet d'entraînement,
Nous n'avons pas intérêt à rester ad vitam aeter- par déclencher des révoltes à travers l'ensemble du
nam en conflit avec les tenants du pouvoir algérien. pays contre les tenants du pouvoir actuel. En
Eux n o n plus. C o m m e toute l'Algérie, ils tireront deuxième lieu, la stabilité retrouvée du côté kabyle, le
davantage de bénéfice de l'autonomie de la Kabylie régime pourra s'atteler à mieux gérer le reste du terri-
que du maintien du statu quo. Des missions des servi- toire et, éventuellement à faire de l'autonomie de
ces spéciaux du régime ont été dépêchées en Espagne, cette région un banc d'essai qui permettra d'envisager
en Belgique et au Canada pour s'informer des modes la refonte administrative de l'ensemble du territoire.
de fonctionnement de ces pays avec leurs cadres auto- Le point le plus important pour le pouvoir central,
nomistes ou fédéralistes dans l'intention probable de en plus de l'allégement des charges qui sont les sien-
faire évoluer l'organisation politico-administrative du nes aujourd'hui, est qu'il se dote d'un État régional
pays. Pour le sommet de l'Etat algérien, la Kabylie est comme partenaire avec lequel les conflits cesseront
un défi. Elle l'irrite par sa fronde politique perpé- d'être posés dans la rue. La gestion des régions à partir
tuelle. Elle le déstabilise en permanence et finit tou- d'Alger est un mode de gouvernance dépassé et ineffi-
jours par entraîner une part de la société algérienne cace, du moins pour ce qui concerne la Kabylie. Les
vers la contestation du régime, certes pas dans les Kabyles connaissent mieux que quiconque les besoins
mêmes termes que les siens mais de manière dange- de leur région. Lorsqu'ils apprennent qu'un projet qui,
reuse pour la survie du système. Après le Printemps initialement, devait être réalisé chez eux, est détourné
berbère d'avril 1980, les activistes islamistes avaient vers une autre région, lorsqu'ils ont ouï-dire par la
profité de la révolte kabyle pour lancer la lutte terro- rumeur, qu'elle soit fondée ou non, qu'à des investis-
riste au profit d'une république islamiste. En 1986, seurs étrangers ayant prévu de s'installer en Kabylie le
alors que le régime venait de nous condamner et de gouvernement a opposé une fin de non recevoir, ils ne
nous mettre en prison pour avoir créé la première peuvent qu'en vouloir au système et à ses tenants qui
Ligue algérienne des droits de l'homme, l'est algérien veulent davantage les réprimer que les respecter. Les
était descendu dans la rue et en 1988 il y eut des maintenir dans la dépendance décisionnelle revient à

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Algérie : la question kabyle L'autonomie régionale solution de la crise en Kabylie

nourrir chez eux le sentiment de malveillance du gou- L'histoire s'accélère d'année en année et plus tôt
vernement algérien à leur encontre et donc les pousse nous irons vers cette solution mieux nous réussirons
chaque jour un peu plus à la révolte. À force d'exaspé- notre insertion dans ce monde en pleine évolution.
ration et de désespoir, ils finiront par franchir le Attendre un peu, c'est perdre beaucoup. Le temps
Rubicon et en viendront à l'irrémédiable. Rendre aux presse en termes d'investissements, de protection des
Kabyles leur fierté d'être ce qu'ils sont chez eux sera vies humaines et une diffusion des valeurs de démo-
une manière de rebâtir une cohésion du pays sur une cratie, de respect des droits humains et des libertés
assise plus solide. L'autonomie de la Kabylie amorcera fondamentales dans l'aire géographique qui est la
une nouvelle ère de collaboration entre la région et nôtre.
l'État central pour le bien de tous et scellera la
réconciliation entre Algériens.
L'État algérien et la Kabylie cesseront dès lors de se
défier mutuellement et apprendront à se respecter.
Notre région pansera ses blessures, amorcera la réalisa-
tion de ses ambitions économiques, sociales et cultu-
relles, le gouvernement se consacrera à combattre le
terrorisme islamiste qui donne une si hideuse image
du pays à l'étranger. La Kabylie cessera d'être l'instru-
ment de déstabilisation du régime qui, de son côté,
pourra envisager son avenir de manière moins drama-
tique. Toute l'Algérie y gagnerait.
Le bras de fer qui met aux prises la Kabylie et le
pouvoir algérien ne peut connaître de dénouement
autre que politique. Il ne peut s'éterniser sans consé-
quences graves pour les deux parties. Quarante ans de
tensions permanentes entre elles sont là pour nous
enseigner qu'aucun des deux bords ne peut l'emporter
sur l'autre et ce, quels qu'en puissent être le prix et la
durée.

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C H A P I T R E 10

L A K A B Y L I E SUR L A S C È N E I N T E R N A T I O N A L E

Dans le cadre des relations internationales, la


Kabylie est représentée par les instances diplomatiques
algériennes. Notre région a toujours eu à subir les déci-
sions du pouvoir central, y compris lorsqu'il s'est agi de
combattre à l'étranger, les Kabyles ont ainsi été envoyés
en Indochine par la France coloniale, au Moyen Orient
et dans le Sahara Occidental depuis l'indépendance de
l'Algérie, sans que nous ayons jamais eu de volonté bel-
liqueuse envers ces populations.
À partir des années quatre-vingts, les pays occiden-
taux ont développé le concept d'ingérence humani-
taire, nous avons alors secrètement espéré pouvoir
bénéficier de ce type de politique si toutefois le besoin
s'en faisait sentir. Lorsqu'en avril 2001 les troupes
gouvernementales ont ouvert le feu sur de jeunes
manifestants, aucun pays occidental n'a manifesté la

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Algérie : la question kabyle La Kabylie sur la scène internationale

volonté d'aider notre peuple. La France se montrait internationale afin de trouver des soutiens pour que le
attentive à l'évolution de la situation, les télévisions conflit qui oppose le gouvernement central à notre
françaises, massivement captées sur l'autre rive de la région trouve une solution. Que ce soit en Europe ou
Méditerranée, couvraient les événements de Kabylie. sur le continent américain, les Kabyles qui ont émigré
À cette époque, le Quai d'Orsay exprimait quelques tentent de sensibiliser leurs pays d'accueil ou d'adop-
inquiétudes quant à notre sort. Les attentats du 11 tion à la situation dans leur région d'origine. C'est
septembre 2001 firent retomber une chape de plomb ainsi que l'association des Taxis kabyles parisiens a
sur notre martyr, ni les politiques ni les médias ne organisé en juillet 2001 un convoi de voitures ralliant
donnèrent plus d'information sur la situation en Strasbourg, une délégation de leurs représentants a été
Kabylie. Ce silence total nous a permis de compren- reçue au Parlement européen q u i avait adopté
dre qu'il fallait que nous nous dotions d'une forme quelques semaines auparavant une résolution en
parallèle de diplomatie afin d'alerter l'opinion inter- faveur du « peuple berbère de Kabylie ». L'association
nationale sur notre situation. Si des diplomates occi- culturelle amazighe d'Amérique ( A C A A ) a de son
dentaux se déplacent dans notre région c'est avant côté organisé un sit in devant la Maison-Blanche lors
tout pour rassurer leurs capitales sur le caractère paci- de la visite du président algérien à Washington.
fique de la révolte kabyle et n o n pour les inciter à En 2001 et 2002, le Mouvement pour l'autonomie
intervenir auprès du gouvernement algérien afin qu'il de la Kabylie a contacté le directeur général de
cesse sa politique de répression armée. À partir de l ' O T A N , le secrétaire général des Nations Unies et le
2001, dans la suite logique de notre mobilisation président du Parlement européen par le biais de cour-
pour obtenir l'autonomie de notre région, nous avons riers faisant état de la situation alarmante de notre
commencé à exprimer des positions plus particulière- région. Le 12 novembre 2001, nous avons été reçus
ment kabyles sur certains événements internationaux, par la C o m m i s s i o n des droits socioéconomiques et
des messages de soutien ont été envoyés au peuple culturels de l ' O N U à Genève, les représentants du
américain suite aux attentats, les Kabyles lors de leurs M A K ont remis un m é m o r a n d u m sur les violations
manifestations de rue pour leurs droits lancent répétées de nos droits par l'Etat algérien. En j u i n
quelques fois des slogans en faveur d'Israël quand le 2002, les trois principales institutions européennes
gouvernement algérien soutient systématiquement les basées à Bruxelles ont accueilli une délégation kabyle
Palestiniens. Nous avons fait le choix d'entrer comme venue leur remettre des documents faisant état de la
par effraction dans les couloirs feutrés de la diplomatie situation de notre région, en décembre 2003 c'est le

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Algérie : la question kabyle La Kabylie sur la scène internationale

D é p a r t e m e n t d'État américain q u i a accueilli cette temps à réfréner les tentations génocidaires du pou-
m ê m e délégation. Entre temps, les ambassades des voir central. Notre démarche n'est pas aisée, un peu-
États-Unis, de France, de Belgique, du Canada et ple sans État qui prétend se représenter seul dans les
d'Espagne ont reçu des représentants kabyles venus chancelleries rencontre des oppositions, malgré cela
exposer les raisons de notre démarche pour obtenir des portes nous ont été ouvertes, c'est un premier pas
l'autonomie de la Kabylie. vers la prise en compte de nos aspirations.
Grâce à ces actions et rencontres, nous sommes Toutefois, ce sont les intérêts q u i mènent le
désormais visibles sur l'échiquier politique internatio- monde, chaque pays examine quel profit tirer d'un
nal où nous bénéficions de sympathies comme de engagement en notre faveur contre de gouvernement
réticences. Il n'y a pas si longtemps, des peuples en algérien. La Kabylie ne possède ni pétrole ni minerai,
lutte pour leur identité et leur indépendance, lutte le sa seule richesse réside dans son attachement à la
plus souvent armée, pouvaient bénéficier de représen- modernité, aux valeurs démocratiques et au respect
tations officielles dans les pays qui les soutenaient, ce des droits humains. Depuis le 11 septembre 2001, les
n'est plus le cas aujourd'hui, d'autant plus que la vio- risques islamistes sont mieux pris en compte or la
lence est récusée par tous, y compris par les Kabyles Kabylie est enclavée dans un ensemble géographique
qui ont toujours refusé d'y recourir, même en état de globalement acquis aux thèses intégristes, elle peut
légitime défense. Pour soutenir notre démarche paci- donc représenter et diffuser les valeurs démocratiques
fique nous utilisons au mieux les médias, pour que les dans cette région.
cris d'un jeune Kabyle tombant sous les balles des C ô t é européen, la plupart des groupes parlemen-
gendarmes soient entendus dans le monde entier, et taires se sont montrés sensibles au cas Kabyle, le
nous pratiquerons le lobbying autant que possible. groupe communiste et les libéraux, anglais particuliè-
Nous voulons que les instances internationales rement, nous ont exprimé toute leur sympathie. Seuls
prennent conscience du drame que nous vivons au les Verts, ne se sont pas montrés à la hauteur de ce que
quotidien, que chaque pays ou organisation interna- nous attendions de leur part. Les représentants
tionale sache que leur passivité ou leur silence peu- Italiens, Belges, Espagnols, Suédois ou Anglais
vent, à long terme, pousser de jeunes Kabyles à appuient notre volonté d'autonomisation de la Kabylie
basculer dans la violence ou le terrorisme. Un ferme dans le respect de l'intégrité territoriale de l'Algérie.
rappel à l'ordre du gouvernement algérien par les Pour construire notre autonomie régionale, nous nous
démocraties occidentales peut suffire dans un premier appuyons sur l'exemple flamand ou catalan, c'est

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Algérie : la question kabyle La Kabylie sur la scène internationale

d'ailleurs à l'initiative de la Catalogne qu'a eu lieu la modèle jacobin qui ne cadre pas avec nos aspirations,
première rencontre Kabylie-Catalogne les 12 et 13 la France n'entend pas notre volonté d'autonomie.
septembre 2002. Ce silence français nous a conduits à tenter un rap-
C'est notre seconde patrie, la France, qui se mon- prochement avec les États-Unis, pays où les Kabyles
tre la plus réticente. Nous y avons chacun un parent, sont très peu nombreux. Lorsque le D é p a r t e m e n t
un amour, en elle repose nos espoirs et notre fierté à d'État a reçu notre délégation le premier décembre
l u i donner des citoyens tels que Zidane, Piaf, 2003, nous avons constaté que nos interlocuteurs
M o u l o u d j i , D a n i e l Prévost, D a n y B o o n , K a m e l d u ignoraient tout de la Kabylie. Ils ont pourtant com-
groupe de rap Alliance ethnique, Jacques V i l l e r e t . . . pris tout l'intérêt géopolitique de notre région. U n e
tous d'origine kabyle. D e u x millions de Kabyles réorientation de l'immigration de la France vers les
vivent en France, près de la moitié sont de nationalité États-Unis pourrait servir notre volonté d'autonomie.
française. L'immigration s'est accélérée ces cinq der- Toujours sur le continent américain, la province du
nières années, les jeunes Kabyles préfèrent une situa- Québec s'est montrée favorable à notre démarche, elle
tion administrative et matérielle précaire à la violence accueille aujourd'hui près de vingt mille Kabyles bien
des forces gouvernementales algériennes. La France, que cette émigration soit tout à fait récente.
dont nous attendons tant, continue à sacrifier les Peut-être avons-nous tort de ne pas nous adresser
Kabyles sur l'autel d'hypothétiques intérêts écono- aux pays dits arabes proches du gouvernement algé-
miques et géopolitiques, nous représentons pourtant rien au seul m o t i f qu'ils restent attachés à l'arabité,
un réel soutien, peut-être le seul, de la francophonie mais en dehors du Maroc, terre berbère qui revendi-
dans la région. La dernière visite de Jacques Chirac en quera un jour ou l'autre l'autonomie de ses provinces,
Algérie a été ressentie comme une gifle en Kabylie, il les Etats arabes ont les mêmes référents idéologiques
n'a pas exprimé la moindre compassion pour les 123 et culturels que l'Algérie. Leur différence d'aligne-
victimes du Printemps noir et a passé sous silence la ment entre l'ex-URSS et le bloc occidental hier, entre
situation de nos prisonniers politiques afin de ména- la France et les États-Unis aujourd'hui ne peut nous
ger le président algérien. Le 3 novembre 2003, le pré- être d'un grand secours car ils nous assimilent habi-
sident algérien se rendait à Paris, la presse du pays a tuellement à d'autres Juifs, la Kabylie n'est pour eux
rendu compte de tous les problèmes de l'Algérie sauf qu'un autre Israël. Faut-il donc attendre un soutien de
de la situation en Kabylie pourtant à la une de tous les la part d'Israël ? La situation actuelle du pays ne le
journaux algériens depuis trente mois. Crispée sur son permet sans doute pas. Les Kabyles peuvent de leur

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Algérie : la question kabyle

côté, par leur discours de tolérance, contribuer à faire


reculer l'antisémitisme irrationnel des Algériens.
E n f i n , le continent africain est encore trop faible
pour nous soutenir. Notre démarche peut servir
d'exemple aux peuples africains pour pacifier leurs
luttes pour la reconnaissance de leurs identités dans
leurs pays respectifs. L'Afrique est malade de ses dicta-
tures et l'autonomie des peuples peut contribuer à
faire disparaître progressivement ces régimes autoritai- QUATRIÈME PARTIE
res. Le fédéralisme du Nigéria ou d'Afrique du Sud a
permis d'éviter l'écueil de la dictature ethnique dans
ces deux pays qui peuvent servir d'exemple pour l'en- Lettre aux jeunes Kabyles
semble du continent.
La Kabylie, par la sagesse de ses élites, a fait le pari
de réussir sa libération par la voie de la raison, du dia-
logue et de l'action politique, refusant toujours de
s'engager dans une lutte armée. Il est du devoir des
pays occidentaux de faire pression sur les autorités
algériennes pour qu'elles mettent fin à la répression et
qu'une solution politique soit trouvée. Ce n'est pas
par calcul politicien que nous signalons l'urgence
d'une action, c'est afin d'éviter qu'il ne soit trop tard
pour l'action politique.
À V O U S QUI ÊTES APPELÉS
À POURSUIVRE N O T R E Œ U V R E ,

Nous savons combien est lourde la responsabilité


que notre génération remet entre vos mains. Nous en
connaissons le poids depuis que, très jeunes nous
aussi, nous l'avons reçue de nos aînés, sans que nous
en ayons été prévenus ni consultés. À votre tour vous
aurez à la léguer à vos cadets qui la remettront à vos
enfants. A i n s i , de nos lointains ancêtres à nos arrières
petites-filles et petits-fils, et ce, j u s q u ' à la f i n des
temps, chaque génération de Kabyles est anoblie par
l'histoire qui l u i confie la mission de perpétuer notre
souffle de vie, de dignité et de liberté de tous temps
menacés par des tyrans et des envahisseurs. N o t r e
existence est toujours un combat dont seules les for-
mes changent au f i l des décennies, des siècles, des
millénaires. D ' i c i peu, il se mènera dans le confort.
Nous vous adressons cette lettre dans une langue
écrite que nous empruntons amicalement à un autre
peuple puisque la langue kabyle demeure à ce jour du

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Algérie : la question kabyle Lettre aux jeunes Kabyles

domaine de l'oralité dont le support n'est pas encore En cette année 2004, flotte encore sous nos yeux
le papier. Vous aurez, vous aussi, à insuffler à cette l'image floue du grand roi Massinissa qui, en réunion
parole aux multiples accents que nous tenons de nos officielle avec ceux qui lui tenaient lieu de ministres,
Anciens, une vitalité et un dynamisme q u i seront délibérait en punique avant de revenir embrasser ses
décuplés par votre descendance. Le kabyle, q u i fait nombreux enfants dans une langue qui ressemblait à
notre originalité et notre fierté en tant que peuple, notre kabyle. Notre Aguellid 1 avait l'ambition de faire
cette langue qui nous vient du fin fond des âges et de de notre terre et de notre peuple un trait d ' u n i o n
la grande famille amazighe, est la base de ce que nous entre l'Orient et l'Occident, entre l'Europe et l'Asie
apportons de meilleur à l'humanité. Il exprime notre belliqueuses, mais force l u i a été de constater que
âme, notre être et notre terre face au déchaînement notre terre ne représentait pour eux qu'un lieu d'af-
des hommes et des éléments dont il freine la folie en frontements, une arène pour leurs gladiateurs luttant
leur montrant combien notre attachement à la liberté sans merci pour conquérir des terres, assouvissant
est sans limites, notre hospitalité légendaire et notre ainsi les instincts de domination de quelques i l l u m i -
respect des peuples total. Son rayonnement sera celui nés aujourd'hui présentés par leurs descendants
de la sagesse, de la paix et du confort moral, intellec- comme étant ceux qui fondent leur grandeur et leur
tuel et matériel. Il est notre bien commun, un trésor fierté. Notre peuple, épris d'amour et de paix, était
inestimable et inaliénable. Nous venons à peine d'en réduit malgré l u i à un stock inépuisable de soldats au
prendre pleinement conscience. service de causes qui n'ont jamais été les siennes. Nos
Les montagnes de poussières déposées par les vents révoltes initiées par le vaillant Jugurtha n'ont jamais
de l'histoire sur nos coeurs et nos yeux, nos têtes et nos cessé. Nous pouvons au moins nous enorgueillir d'un
épaules, ont presque toujours, des siècles durant, égaré fait : celui d'avoir à apprendre à nos enfants que
nos pas et nos regards vers les pays des prismes défor- notre terre et notre peuple n'ont jamais donné pour
mants, vers des champs de confusion. Il est, aujour- héros à l'histoire de l'humanité que des résistants.
d'hui encore, difficile de reconstituer notre itinéraire, Nous n'avons pas eu à participer à la falsification de
de distinguer nos cicatrices de nos hématomes, nos l'histoire que ceux qui nous avaient momentanément
névroses de nos blessures pour nous retrouver, nous vaincus avaient écrite pour se glorifier et nous avilir.
congratuler et nous donner la main jusqu'à nous élan- Nous n'avons jamais eu de répit pour écrire. À peine
cer ensemble vers un avenir incertain, trouble pour
quelques uns, mais toujours souriant. 1. R o i en langue berbère.

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Lettre aux jeunes Kabyles
Algérie : la question kabyle

qui établirent leur mainmise sur un territoire allant de


avions-nous repoussé les hordes européennes vers le
Tunis à Tlemcen, à l'exception de l'enclave kabyle.
nord dans un effort épuisant, que nous avons eu à
Les arrogants et sanguinaires représentants de la
affronter les arabes venus de l'est pour, sous le pré-
Sublime Porte à Alger n'avaient à leur portée pour se
texte de l'islam, violer notre terre et notre âme, voler
venger de ce peuple frondeur qui les narguait et refu-
nos richesses et nos filles au n o m d'un D i e u qu'ils
sait leur autorité, que l'insulte en les nommant les
n'ont jamais respecté. Ils disaient vouloir nous appor-
Cabeylizan 3.
ter la liberté d'Allah et ils diabolisèrent nos femmes
C'est la France qui après ses deux grandes victoires
dont nous faisions pourtant des reines, à l'image de la
sur la Kabylie, en 1857 et 1871, a fait perdre à notre
K a h i n a 2 . Moralement nous leur étions supérieurs.
région le contrôle de son destin. Pour le reconquérir,
Militairement il a fallu quelques siècles pour qu'Abdel
son peuple s'est cru dans l'obligation de se fondre
M o u m e n les décime en terre kabyle, qui leur était
dans une nouvelle identité, un nouveau pays, un nou-
déjà interdite, près de Sétif. La formation de la per-
veau peuple, taillés sur mesure par la France coloniale,
sonnalité de la Kabylie était alors amorcée. Les
l'Algérie. L'engagement de la Kabylie pour l'indépen-
Almoravides, fuyant la furie des Almohades établis à
dance algérienne fut franc, total et massif et ce depuis
Marrakech, apportèrent la dernière touche sociolo-
1926 alors que les oulémas, précurseurs des terroris-
gique et humaine à l'édifice institutionnel de la
tes islamistes, coupeurs de têtes d'aujourd'hui au
Kabylie stabilisé depuis. L'Afrique du N o r d , payant
n o m d'Allah, dénonçaient sans vergogne les indépen-
son inféodation aux califats moyens orientaux et à
dantistes dans leurs écrits. L'antikabylisme prenait de
leurs insatiables besoins de richesses qui les enlisèrent
l'épaisseur, chaque jour un peu plus. Pour juguler sa
dans l'aventure de l'Andalousie, se désagrégea dans
propre chute, le colonialisme français le nourrissait du
une confusion générale qui allait ouvrir la voie à une
mieux qu'il pouvait à tel point qu'au lendemain du 5
nouvelle conquête du sous-continent par les peuples
juillet 1962, l'Est et l'Ouest algérien ne redoutaient
d'Europe et d'Asie mineure. Dans la foulée de la
plus qu'une prise du pouvoir par les Kabyles.
reconquista, les Espagnols s'établirent à l'ouest et sur la
côte kabyle mais durent se replier à l'arrivée des Turcs Vous qui êtes appelés à entretenir la mémoire de
nos sacrifices pour les générations qui vous suivront,

2. Reine berbère, probablement de confession judaïque, qui s'op-


3. M o t composé de Cabeil (les Kabyles) et izan un terme ordurier
posa à l'invasion arabe et qui fut tuée par le premier conquérant
que je préfère taire par respect pour les Kabyles.
musulman de l'Afrique du N o r d O k b a Ibn Nafa.

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Algérie : la question kabyle Lettre aux jeunes Kabyles

sachez qu'en tant que Kabyles nous avions oublié, temps été généreux, orienté vers l'intérêt des autres en
dans notre combat pour l'Algérie, que nous formions lieu et place de celui des Kabyles et de la Kabylie. De
un peuple. Nous, dont les parents s'étaient donnés en l'insurrection armée du F F S en 1963 au Printemps
offrande à l'indépendance de l'Algérie avons grandi noir de 2001, en passant par le Printemps berbère de
comme nos aînés dans la ferveur nationaliste et vou- 1980 dont est issu le M o u v e m e n t culturel berbère
lions faire de notre pays le plus beau et le plus pro- ( M C B ) , de notre figure culturelle M o u l o u d M a m m e r i
spère au monde. Notre amour était entier pour cette à notre rebelle M a t o u b Lounes, tous les militants
terre, irriguée de nos larmes et de notre sang, miroi- kabyles n'avaient d'autre objectif que celui de cons-
tant dans les regards trahis de nos veuves et des nos truire une Algérie conforme à leur rêve c o m m u n .
orphelins, sortie des râles de nos maquisards qui ren- N o u s confondions tous, allègrement, Algérie et
daient l'âme sous la torture de leurs bourreaux dans Kabylie. On ne se remet pas en cause, on ne révise pas
les caves du colonialisme ou, après, dans les bas-fonds ses idées reçues chaque matin, du jour au lendemain.
de la police politique de l'indépendance. Notre atta- N o u s étions alors algériens et nullement kabyles.
chement à cette Algérie, dont la plupart de ses libéra- C'est au terme d'un long processus que nous avons
teurs kabyles n'avaient aucune arrière-pensée de pris conscience du caractère erroné de notre démar-
pouvoir, était charnel. Nous luttions en Kabylie en che, chaque étape illustrant un peu mieux l'impasse
rêvant à toute l'Algérie dont nous voulions changer le dans laquelle nous étions. Mais pour un militant aux
régime dictatorial en démocratie, le système tortion- convictions fortes il n'y a pas de place pour la contra-
naire en celui des droits de l'homme, l'école en celle diction interne de la pensée. Le rouleau compresseur
de la science, du progrès et de la modernité afin de de la conviction fondamentale écrase les preuves de sa
mieux nous insérer dans le monde des libertés. Nous réfutation. Et pourtant, les faits pouvant nous ouvrir
luttions pour une identité collective, l'amazighité, les yeux ne manquaient pas, chaque jour les Algériens
pensant rendre service aux Algériens q u i auraient nous rappelaient, en la rejetant, notre différence.
enfin à partager des valeurs communes et un senti- Nous étions sourds et aveugles car nous nous pensions
ment de fraternité retrouvée et la fierté de nos origi- fermement Algériens.
nes. Notre voie était tracée par l'Étoile nord-africaine Aujourd'hui, faut-il condamner ou remercier tous
de 1926 à travers laquelle la Kabylie s'engageait à ceux qui n'ont jamais cessé de nous rappeler à notre
prendre en charge le destin de ce que l'on nomme réalité identitaire et ce depuis l'accession de l'Algérie à
aujourd'hui le Maghreb. Notre combat a de tous son indépendance ? D o i t - o n incriminer ou féliciter

166 167
Algérie : la question kabyle Lettre aux jeunes Kabyles

toutes celles et ceux qui, de l'intérieur ou de l'exté- responsables algériens soucieux de l'avenir du pays et
rieur de l'État algérien, dans la rue ou dans les admi- conscients du sens de l'évolution actuelle de l'huma-
nistrations, rabaissaient notre algérianité au rang nité, de reconsidérer leur politique et de s'interroger,
d'une insulte, d'une souillure, d'une honte nationale comme nous, sur les raisons qui nous ont menés dans
ou, dans le meilleur des cas, d'une menace pour l'u- cette impasse.
nité du pays ? En tout état de cause, l'obligation qui En avril 2001, dans l'indifférence générale, un
nous est faite de choisir entre être arabes ou ne pas massacre était perpétré en Kabylie par les forces gou-
être algériens est du même ordre que le choix offert vernementales, le choc provoqué par ces événements
par les Français, être chrétiens ou ne pas être français, nous a amenés à repenser notre démarche politique de
du temps du colonialisme. À nous d'en retenir la façon radicalement différente. C'est une véritable
leçon. révolution qui nous a été imposée par ces événements
Tout système, dans notre propre pays où nous ne sanglants, si graves qu'ils auraient dû interpeller la
sommes pas des immigrants, q u i exigerait de nous, conscience nationale des Algériens, dans chaque
sans notre consentement, de renoncer à notre identité région comme à l'étranger. Mais contre toute attente,
et à notre langue pour celles qui nous sont imposées ils furent accueillis par une désinvolture déconcer-
est de type colonial, dictatorial. Après la langue, qui tante et révoltante, nous étions trahis. N o u s nous
l'empêcherait de nous demander de changer de peau, sommes sentis exclus de cette Algérie qui se montrait
de visage, et pourquoi pas, de statut d'êtres humains compatissante pour les Palestiniens au moment m ê m e
libres pour celui d'esclaves, voire de bêtes de somme ? où des mères et des pères kabyles pleuraient leurs
N o n ! Notre dignité impose que nous nous assumions enfants fauchés par des balles des gendarmes de ce
pour ce que nous sommes et non dans ce que de far- pays dont nous voulions tant faire le bonheur malgré
felus despotes et de zélés idéologues voudront que l u i . Nous avons dès lors repris un à un les éléments de
nous devenions à un moment ou un autre de notre notre histoire, depuis la constitution du FFS à notre
cheminement. Nous sommes kabyles et nous formons malheur actuel, et chaque élément du puzzle trouva sa
un peuple fier de l'être. C'est une donnée que le pou- place. Les Kabyles ont systématiquement été margina-
voir algérien serait mieux inspiré d'assimiler et de lisés dans leur combat pour l'Algérie : que ce soit en
consacrer par un statut adéquat afin d'offrir à la 1963 ou en 2001, dans les années quatre-vingts ou
région et au pays la réconciliation et la stabilité dont lors de la création de la Ligue des droits de l'homme
ils sont privés depuis quarante ans. Il est du devoir des en 1985, les Kabyles ont été rejetés, nos organisations

168
169
Algérie : la question kabyle Lettre aux jeunes Kabyles

politiques n'ont jamais pu fédérer une majorité des membres du parti unique, des délateurs connus de
d'Algériens. Après pareil constat, notre réflexion s'est tous, des agents de la Sécurité Militaire, ont répandu
réorientée vers la recherche d'une solution globale. en Kabylie une infinité de rumeurs sur les militants
Nous voulons avant tout sauvegarder l'intégrité du sincères du Mouvement culturel berbère. Ordre était
pays mais en offrant au peuple kabyle la possibilité donné de raconter n'importe quoi sur ceux dont l'en-
de présider à son destin comme il le souhaite, sans gagement en faveur de l'amazighité n'était un secret
pour autant gêner ses compatriotes mais sans plus pour personne. Plus les mensonges étaient gros, mieux
attendre qu'ils partagent nos aspirations les plus pro- la rue les colportait. La démocratisation du pays a
fondes en ce qui concerne notre langue et notre pra- entraîné la démocratisation de ce genre de pratique au
tique religieuse. point qu'elle est devenue un sport national. Il vous
Vous qui portez, déjà, le fardeau de notre destinée revient d'apprendre à distinguer le grain de l'ivraie.
et qui relevez le défi de construire, aux générations Cessons de nous déprécier, ceux d'entre nous qui
futures, un avenir protégé de la violence et de l'injus- luttent avec sérieux et abnégation pour construire un
tice, connaissez notre parcours et notre désintéresse- pays qui garantisse une avenir sûr à nos enfants ne
ment du pouvoir, des honneurs et du confort méritent pas d'être dénigrés. Il ne faudra jamais per-
matériel. dre de vue que nos adversaires ne sont que les tenants
Les intérêts en jeu dépassent ceux des individus, de du pouvoir en collusion avec les islamo-bassistes algé-
leurs carrières, ceux des groupes, de leurs appartenan- riens, ce sont eux qui portent la responsabilité de la
ces partisanes. A u c u n de nous n'a le droit de se faire mort de nos enfants. Ceux d'entre nous qui s'en pren-
passer pour prioritaire sur notre devenir c o m m u n . nent au projet d'autonomie font, consciemment ou
Vous entendez et ne cesserez d'entendre des militants non, le jeu de nos adversaires et de nos ennemis. La
de formations politiques, ou des agents du pouvoir, rivalité pour le leadership politique entre Kabyles peut
vous conter des contrevérités sur celles et ceux qui s'exprimer en toute liberté, dans le débat et la produc-
portent, ou qui porteront sur leurs épaules et avec tion d'idées, loin de la haine, de l'insulte, de l'invec-
noblesse la terrible mission du destin kabyle. Faute de tive et de la violence verbale. Nous n'avons pas encore
s'en prendre aux idées, l'adversaire choisira toujours de conquis notre autonomie, il est encore trop tôt pour
s'attaquer à leurs défenseurs. Pour tuer une idée, on en se perdre dans des débats qui ne pourront être soule-
discrédite le symbole. Nous avons, dans les années vés que lorsque nous aurons un État, des droits et des
quatre-vingts, assisté à l'amorce d'un tel phénomène, devoirs envers notre région. L'urgence est à l'unité des

170 171
Algérie : la question kabyle Lettre aux jeunes Kabyles

rangs kabyles dans le respect des différences de cha- de l'autre de ces domaines par ceux qui estiment que
cun. Les problèmes idéologiques impliquant des choix je serais un obstacle à leur carrière. Il y en eut même
de société pour la Kabylie sont importants mais pas qui me fixèrent d'autorité ma place et m o n métier. À
pour l'heure. Une fois l'autonomie acquise, il sera du chaque fois que j'ai tenté de choisir entre la chanson
devoir de chaque formation politique ou de chaque et la politique, je me sentais mutilé.
individu briguant un mandat électoral de se présenter À cinquante-trois ans, je n'ai ni gloire ni richesse à
devant son peuple pour emporter ses suffrages. attendre. La satisfaction morale du devoir accompli
Identifions-nous aujourd'hui à cet Indien d'Amérique me suffit amplement.
à qui l'on demandait s'il était politiquement de l'aile C'est entre vos mains, mes frères et soeurs kabyles,
gauche ou de l'aile droite et qui répondait : « Je suis que je dépose cet écrit q u i pour m o i a la valeur de
l'oiseau ! ». toutes les souffrances et de toutes les épreuves que
En écrivant ce livre, j'étais conscient de mes respon- notre peuple a eu à affronter à travers les âges.
sabilités et de leurs conséquences, c'est ma conscience Chaque page y dit notre générosité et notre respect de
qui me l'a dicté. Je n'ai jamais été mu par des considé- nous-mêmes et des autres. J'espère qu'il porte toutes
rations d'argent ou de carrière, je pouvais réussir, au les espérances de la Kabylie d'aujourd'hui et celles de
sens commun du terme, en m'insérant dans le système son avenir q u i ne pourront se réaliser que dans le
du pays ou dans celui du show-biz à l'étranger. Mes cadre d'un État kabyle. Demain, si notre option pour
considérations sont morales et politiques. C'est à elles l'autonomie s'avérait en deçà ou au-delà des intérêts
que j'ai dédié toute ma vie, que ce soit par l'action, du peuple kabyle, il vous reviendra d'en réajuster le
l'organisation militante, que par la chanson. J'ai la cap. Nous avons entièrement confiance en vous.
passion de ce que je fais, toujours consciencieuse- C o m m e nos prédécesseurs, nous avons fait notre
ment. Je me suis fixé, très jeune, la mission de contri- devoir, à vous de prendre le relais et d'aller plus loin.
buer en toute modestie et avec d'autres à changer le Nos destinées sont désormais entre vos mains.
triste sort fait à m o n peuple, à le libérer de la dicta-
ture et à participer à son rayonnement culturel.
Agissant sur deux registres, la culture et la politique
que j'aurais embrassée m ê m e si je n'avais pas été à
l'Institut d'études politiques dont je suis sorti en
1977, je suis à ce jour menacé d'expulsion de l'un et

172
ANNEXES
TIMANIT I TMURT N YEQVAYLIYEN
M O U V E M E N T POUR L'AUTONOMIE DE LA KABYLIE
MAK

C O N F É R E N C E D E PRESSE
S U R L E PROJET D ' A U T O N O M I E D E L A K A B Y L I E
PAK

Le long et douloureux parcours de la Kabylie,


depuis l'indépendance de l'Algérie, est fait de résis-
tance pacifique quotidienne contre la volonté du pou-
voir de la dépersonnaliser par l'arabisation et la
répression. Ce duel de l'intelligence populaire kabyle
contre la bêtise politique et la violence brutale du
régime a enfanté deux printemps de bravoure de notre
région : le Printemps berbère d'avril 1980 et le « noir »
entamé il y a deux ans et qui a fait 123 morts et des
milliers de blessés déjà. Pour cette double c o m m é m o -
ration, le M A K s'incline à la mémoire des martyrs de

177
Algérie : la question kabyle Annexes

la Kabylie, salue le courage de ses prisonniers otages et réunions, l'une en France (le 5 avril dernier) et la
se déclare partie prenante du programme d'action deuxième (hier en Kabylie) nous ont permis de livrer
prévu à cet effet par les archs. la version de synthèse.
L'histoire de la Kabylie, depuis quarante ans, se C'est en mesurant le poids de nos responsabilités
résume à une quête permanente d'issues pour échap- politiques devant l'histoire qu'au n o m du M A K nous
per aux agressions perpétuelles des gouvernants algé- avons décidé de marquer cette double commémora-
riens. tion printanière 2003 par un texte fondateur d'une
Après avoir essayé en vain, à maintes reprises, d'en- nouvelle ère qui sera, enfin, celle qui mettra un terme
traîner avec elle le reste des Algériens vers un combat à la confrontation kabylie-pouvoir central dont les
commun en faveur de l'amazighité et du respect des longues et dures épreuves auraient pu nous être épar-
libertés fondamentales et des droits de l'homme, elle gnées. Autant dire une nouvelle ère de liberté, de soli-
se résigne à la fatalité de son isolement politique darité et de réconciliation nationale avec cette région
national. La seule voie qui l u i reste, aujourd'hui, pour du pays.
mettre à l'abri de la mort, du handicap physique dû Solennellement, devant l ' o p i n i o n nationale et
aux balles réelles du pouvoir, à la prison politique ou internationale, nous soumettons à débat public et au
à l'exil, est celle de son autonomie régionale. pouvoir algérien le Projet d'Autonomie de la Kabylie.
Cette dernière, malgré les tentatives de désinfor- G l o i r e à nos martyrs ! V i v e la Kabylie libre et
mation par une cohorte d'acteurs politiques, relais du autonome.
régime ou s'accrochant aux fantômes d'un terrain
perdu, à travers certains médias, quant à sa véritable
signification, s'est imposée comme l'aspiration la plus
profonde du peuple kabyle de ce début de siècle.
Après près de deux ans de fructueux débats publics Kabylie, le 16 avril 2003.
ou privés, nous avons ressenti la nécessité d'établir, de Ferhat Mehenni, porte-parole.
manière officielle, les contours de la notion d'autono- Timanit i tmurt nyeqvayliyen
mie de la Kabylie. Une première mouture a été discu-
tée par les autonomistes dans des cercles qui leur sont
propres et de manière publique sur la toile dont,
notamment, kabyle.com et makabylie.info. D e u x

178
TIMANIT I TMURT N YEQVAYLIYEN
MOUVEMENT POUR L'AUTONOMIE DE LA KABYLIE
MAK

PROPOSITION D'UN
PROJET POUR L'AUTONOMIE DE LA KABYLIE
PAK

Préambule

1. Considérant l'identité et la forte personnalité du


peuple kabyle façonnées et affirmées au fil des siè-
cles à travers une langue et une culture de la
grande famille amazigh, une organisation sociopo-
litique à nulle autre pareille et un attachement
séculaire aux valeurs de liberté, de respect d'autrui
et de solidarité avec les autres,
2. Considérant le rôle de premier plan joué par la
Kabylie dans le mouvement national algérien et la

181
Algérie : la question kabyle Annexes

guerre d'indépendance dans laquelle elle s'était 9. Sachant que chaque autonomie régionale exis-
massivement engagée, tante de par le monde est le produit de l'Histoire
3. Considérant l'exclusion de la kabylité dans la de son peuple,
définition de l'algérianité et les discriminations 10. C o n s i d é r a n t les expériences catalane, fla-
officielles, en tous genres, frappant les Kabyles mande, écossaise, galloise, sarde, québécoise et en
depuis l'indépendance nationale, attendant un État fédéral
4. Considérant l'isolement politique national de la 11. Dans le souci de sauvegarder l'intégrité territo-
Kabylie, de la rébellion du F F S en 1963 à cet riale de l'Algérie et de mettre un terme à cette
interminable Printemps noir qui l'endeuille depuis confrontation permanente entre le pouvoir algé-
avril 2001 en passant par le Printemps berbère de rien et cette région du pays, le Mouvement pour
1980, le boycott scolaire de 1994-1995, la révolte l'autonomie de la Kabylie propose au débat ce pro-
populaire suscitée par l'assassinat de M a t o u b jet pour l'autonomie de la Kabylie ( P A K ) .
Lounes...
5. Considérant le divorce politique c o n s o m m é Chapitre I : définition
entre la Kabylie et le pouvoir algérien du fait du
recours de ce dernier à la répression permanente 1. Par sa langue, sa culture et son histoire, le peu-
contre elle, depuis quarante ans, ple kabyle s'est forgé une identité et une personna-
6. C o n s i d é r a n t le C o n g r è s de la Soummam de lité très prononcées.
1956 qui avait consacré le principe de l'autonomie 2. Les Kabyles sont citoyens d'Algérie et appartien-
des wilayas, nent tous à la famille des Amazigh ou « hommes
7. C o n s i d é r a n t la charte des nations unies, la libres ».
déclaration universelle des droits de l'homme et la 3. La Kabylie est leur première patrie. Elle recouvre
Charte des droits des peuples adoptée à Alger en l'espace historique de l'ex-wilaya III. Ses frontières
1976, administratives recoupent celles de sa langue et de
8. Considérant la réémergence des archs kabyles en ses valeurs.
tant que mouvement citoyen limité à la Kabylie et 4. Le kabyle est sa langue officielle. Toutefois, la
la plate-forme d ' E l Kseur dont la satisfaction Kabylie dispensera à ses enfants toutes les langues
pleine et entière ne peut se faire que dans un cadre nécessaires à son épanouissement et à son rayonne-
d'autonomie régionale, ment culturel, économique, social et politique.

182 183
Algérie : la question kabyle Annexes

de la région pourront être créées comme un conseil


Chapitre II : valeurs
constitutionnel, un sénat, des organes de contrôle
des exécutifs locaux.
1. La Kabylie autonome consacrera le respect des
droits humains, sans distinction de sexe, de race, 4. Les Assemblées populaires communales actuelles
de langue ou de religion. Par conséquent, le code seront remplacées par les archs où chaque village,
de la famille y sera abrogé, la polygamie interdite et chaque quartier (institutions de base de l'autono-
le statut personnel sera régi par des lois civiles. mie kabyle) seront représentés proportionnelle-
ment au nombre de leurs habitants.
2. La liberté de culte y sera garantie et les religions
relèveront du domaine privé. 5. La Kabylie aura, également, le droit à ses prop-
res armoiries et à son drapeau qui flottera aux côtés
3. La démocratie est le système politique qui régira
du drapeau algérien.
le fonctionnement de ses institutions élues.
6. Les domaines de compétence de l'État régional
4. La Kabylie restera solidaire du reste des
kabyle seront ceux de la vie quotidienne ayant trait à
Algériennes et des Algériens ainsi que des Amazigh
la sécurité civile, l'éducation, la culture, la santé, la jus-
dans leur combat pour leurs droits culturels et
tice et les droits humains, l'information et les médias,
politiques.
les transports et leurs infrastructures, les finances et la
5. La Kabylie sera davantage ouverte aux Algériens
fiscalité, le budget et l'économie en général, l'environ-
et l'Algérie aux Kabyles.
nement et l'aménagement du territoire.
7. L'État central gardera l'exclusivité de la défense
Chapitre III : autonomie régionale
nationale, l'émission de la monnaie et la définition
de la politique étrangère dans le respect du point
1. En tant que région, en tant que peuple et en
de vue de la Kabylie. Il aura, aussi, un rôle de régu-
tant que nation, la Kabylie doit disposer de son
lation et de péréquation économiques entre les
autonomie régionale.
régions du pays, en attendant un État fédéral.
2. L'autonomie régionale se traduira par la mise sur
pied, en Kabylie, d'un État à travers l'élection d'un
Parlement régional qui, en fonction de sa majorité
Chapitre IV : modalités
politique, élira un chef de l'exécutif pour former
un gouvernement local. 1. L'autonomie régionale sera proclamée à la suite
d'un référendum organisé en Kabylie.
3. D'autres institutions nécessaires à l'encadrement

184 185
Algérie : la question kabyle

2. Son contenu sera négocié, avec le pouvoir cen-


tral, par des délégués élus à cet effet.
3. Une Constituante pourra, alors, être convoquée
pour rédiger la Constitution kabyle sur la base de
l'accord ainsi conclu.
Ce projet exige d'être consacré par une révision
constitutionnelle qui mettra la l o i fondamentale
du pays, au diapason de la réalité en Kabylie.
TABLE DES MATIÈRES

Préface par Salem Chaker 7

Introduction 17

PREMIÈRE PARTIE
LA KABYLIE , UNE RÉGION À PART

Chapitre 1
La problématique kabyle 37
Chapitre 2
La société kabyle 43
Chapitre 3
La question des langues 53
Chapitre 4
L'économie de la Kabylie 67

187
Algérie : la question kabyle

DEUXIÈME PARTIE
LES RAPPORTS AMBIGUS ENTRE
LA KABYLIE ET L'ALGÉRIE

Chapitre 5
L'isolement politique de la Kabylie 81
Chapitre 6
La manipulation de la Kabylie 97
Chapitre 7
La démocratie algérienne à l'épreuve
de la question kabyle 113

TROISIÈME PARTIE
POURQUOI L'AUTONOMIE ?

Chapitre 8
Les Kabyles, peuple et État : la fin d'un tabou 133
Chapitre 9
L'autonomie régionale solution de la crise
en Kabylie 141
Chapitre 10
La Kabylie sur la scène internationale 151

QUATRIÈME PARTIE

Lettre aux jeunes Kabyles 161

Annexes 177
Cet ouvrage a été achevé d'imprimer
par l'imprimerie Sagim-Canale à Courtry
en avril2004
pour le compte des Éditions Michalon

Imprimé en France
Dépôt légal : février 2004
N° d'édition : 226
N° d'impression : 7393