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La collection « en question » est dirigée par Jean Yves Collette

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CHE GUEVARA, UN HÉROS EN QUESTION

« Une mort héroïque, comme celle d’un martyr, n’est pas une défaite mais un triomphe Ils le tuent, mais il meurt invaincu. »

EDITH HAMILTON

DE LA MÊME AUTEURE

LaSalle Then and Now, en collaboration avec Denis Gravel, LaSalle, Cavelier-de-LaSalle Historical Society, 1999.

VIVIANE BOUCHARD

CHE GUEVARA, UN HÉROS EN QUESTION

Q U É B E C

VIVIANE BOUCHARD CHE GUEVARA, UN HÉROS EN QUESTION Q U É B E C A M

A M É R I Q U E

CHE GUEVARA, UN HÉROS EN QUESTION

Quarante ans après sa mort, la vie d’Ernesto Che Guevara fascine toujours. Il est vrai que notre monde ne se diffé- rencie pas tellement de celui qui était le sien : les progrès de la technologie accélèrent le rythme de la vie quotidienne ; les avancées de la mondialisation élargissent le fossé entre riches et pauvres ; les conflits régionaux perdurent ; le ter- rorisme – et son pendant naturel, la chasse aux terroristes – continuent d’ignorer les droits humains et les lois inter-

Faut-il s’étonner alors de voir réapparaître la

figure du Che Guevara des années 1960 ?

nationales

Révolutionnaire argentin devenu héros des temps modernes, Che Guevara fut l’un des rares hommes du XX e siècle à mourir pour ses idées. Selon le politologue Gordon M c Cor- mick, l’influence de Guevara dépasse largement le contexte cubain ou latino-américain, parce que son cheminement personnel ressemble en tous points à celui du héros my- thologique. Ernesto, jeune étudiant en médecine à Buenos Aires, est devenu le Che, un guerrier révolutionnaire interna- tional exécuté dans la jungle bolivienne en 1967. Son image est alors devenue l’incarnation d’une révolution. Le héros Ernesto Che Guevara a plusieurs visages qui contribuent tous à garder son mythe vivant. Pour les Cu- bains, il représente ce que la Révolution aurait pu devenir s’il avait pu continuer d’être la conscience de Fidel Castro. Pour l’Amérique latine, il symbolise l’esprit de la libération nationale, comme Simón Bolívar l’avait symbolisé avant lui. Pour l’Occident, où on le compare d’ailleurs bien plus

Che

Ce Che, qui est devenu un surnom pour Guevara, est une « interjection qui sert a interpeller une personne que l’on tutoie ». Ce serait une manie typique des Argentins que de héler quiconque par ce mot, au point que leurs voisins latino- américains les surnomment familièrement les « Che ».

américains les surnomment familièrement les « Che ». Simón Bolívar (1783-1830) Général et homme d’État

Simón Bolívar

(1783-1830)

Général et homme d’État sud-américain, il affranchit une partie de l’Amérique du Sud (Venezuela, Colombie, Panama, Équateur, Pérou, et Bolivie) de la domination espagnole.

facilement à un John Lennon qu’à un Lénine, il incarne le romantisme de la rébellion personnelle et la puissance de l’expression individuelle. Pour les opprimés, les démunis et les désespérés de la planète, Che Guevara est la figure de proue de l’idéal internationaliste. C’est l’homme de toutes les qualités : il est austère, ferme, droit, stoïque et, surtout, il promet la réussite révolutionnaire peu importe l’endroit et quelle que soit la nationalité des belligérants. Le Guevara créateur de révolutions n’a pas de patrie : sa terre est le monde. Guevara demeure l’emblème du changement et de l’espoir.

L’image de redresseur de torts et de colporteur de révolu- tions de Guevara ne correspond pourtant pas vraiment à la réalité. Son seul succès est la Révolution cubaine et, en- core, il n’en était qu’un rouage. Nommé ministre, puis ambassadeur, il vole d’échec en échec parce que sa per- sonnalité ne supporte pas le jeu politique. Ensuite, ses expéditions révolutionnaires au Congo, en 1965, et en Bo- livie, en 1967, tournent mal. Malgré tout, comment Guevara peut-il être un symbole d’espoir ?

tout, comment Guevara peut-il être un symbole d’espoir ? Activiste et militante des droits des Noirs

Activiste et militante des droits des Noirs américains, née à Birmingham, en Alabama, en 1944. Ici, vers 1974.

Ses échecs, en effet, ne diminuent en rien son image de combattant. Il semble que ce soit l’homme qui est admiré et non ses gestes. Par ailleurs, Guevara écrit beaucoup ; il analyse ses actions ; ses échecs sont rapidement mis en con- texte et expliqués ; ainsi, il préserve son image de combattant qui tente le tout pour le tout. Le mythe Guevara s’est formé au cours d’une période qui valorisait la contestation et le changement. Pendant les années 1960, être un révolutionnaire donnait droit à une place au panthéon des figures rebelles comme Angela Davis,

les Black Panthers et Martin Luther King aux États-Unis, Jawaharlal Nehru, président de l’Inde et leader des pays non alignés, Ahmed Ben Bella, président de l’Algérie, Patrice Lumumba, premier ministre du Congo, tué en 1961, Imre Nagy, président de la Hongrie au moment du soulèvement antistalinien de 1956, Alexander Dubcek, premier secrétaire du Parti communiste de Tchécoslovaquie et responsable du Printemps de Prague, en 1968. Les actions et les écrits de Guevara s’insèrent naturelle- ment dans le climat des années 1950 à 1970, qui voient l’émergence de nombreux mouvements libérateurs et éman- cipateurs. Plusieurs peuples tentent alors de prendre leur destinée en main tout en s’éloignant des modèles figés du communisme ou du capitalisme. Peu après la guerre d’In- dochine, du 18 au 24 avril 1955, a eu lieu le premier Congrès des peuples d’Afrique et d’Asie, à Bandoeng (ville d’Indo- nésie, sur l’île de Java). Des représentants de vingt-neuf pays s’y sont rencontrés pour entendre, entre autres, l’Indien Nehru, le Chinois Zhou Enlai et l’Indonésien Sukarno. L’indépendance de l’Algérie (1963), la décolonisation de l’Afrique et la lutte des Noirs américains sont aussi dans l’air du temps. Dans ce tourbillon de changements politi- ques, la Révolution cubaine propose une troisième voie qui, au début, navigue entre la gauche communiste et la droite capitaliste. La petite île donne espoir aux tenants des autres mouvements de libération nationale. Dans un contexte où tout semble possible, Guevara a, en Occident, un public contestataire gagné d’avance : tous les jeunes, universitaires ou non, qui veulent reconstruire le monde de leurs parents d’après de grands idéaux universels. Mais le Che n’inspire pas seulement les révolutionnaires en devenir ; il donne du courage à un vieux guerrier comme Ahmed Ben Bella :

du courage à un vieux guerrier comme Ahmed Ben Bella : Patrice Lumumba, (1925-1961) Fondateur du

Patrice Lumumba,

(1925-1961)

Fondateur du Mouvement national congolais, héros de l’indépendance et premier ministre du Congo.

Portrait : DR.

et premier ministre du Congo. Portrait : DR. Ahmed Ben Bella Né en 1916, il fut

Ahmed Ben Bella

Né en 1916, il fut l’un des fondateurs du Front de libération nationale (FLN) et l’un des dirigeants de l’insurrection de 1954, qui mènera à l’indépendance de l’Algérie, en 1962. Premier président de la République algérienne (1963-1965), il est renversé par Boumédiène. En 2003, il est élu président d’une Campagne internationale contre l’agression en Irak.

Fidel Castro Ruz Fils d’un propriétaire terrien, il est né le 13 août 1926. Il

Fidel Castro Ruz

Fils d’un propriétaire terrien, il est né le 13 août 1926. Il entre à la Faculté de droit de l’Université de La Havane, où il sera le président de l’Association des étudiants. En 1949, il obtient trois baccalauréats en droit, ouvre un cabinet à La Havane et se consacre à la défense des pauvres. Il se porte candidat aux élections de 1952 pour le Parti ortodoxo, mais le coup d’État de Batista annule tout. Castro choisit la lutte armée et, le 26 juillet 1953, organise l’attaque de Moncada (caserne militaire dont il espérait voler les armes). Arrêté, il assure lui-même sa défense et livre un plaidoyer de cinq heures dont la plus célèbre phrase est : « L’histoire m’absoudra ». Le texte du « plaidoyer de Moncada » sera transmis illicitement dans tout le pays. Amnistié en 1955, Castro rejoint les autres Cubains qui l’attendent au Mexique.

Photo : DR.

« Le Che a donné une dimension nouvelle à la révolution. Un souffle plus fort, plus frais. Il y avait quelque chose d’autre chez lui, d’une simplicité totale. Il irradiait avec une conscience et une foi dans l’homme admirables. C’est l’être humain le plus accompli que j’aie approché. Tout au long de mon temps en prison [quinze ans, de 1965 à 1980], une petite photo du Che mort, nu, maigre, percé de balles, le visage illuminé par sa lumière inté- rieure, photo que j’avais découpée dans un magazine, m’a donné de l’espoir quand dans ma vie il faisait froid. »

Le personnage de Che Guevara se crée en même temps que celui de Fidel Castro. La vision de ces deux hommes est semblable. Ils sont marqués par les mêmes idées, ils ont les mêmes héros, ils sont issus d’une même culture. Quelle est donc cette société si particulière dont ils sont le pro- duit ?

Les rêves que Fidel Castro et Che Guevara partagent ne trou- vent certes pas leurs racines dans le marxisme-léninisme, mais plutôt dans l’histoire latino-américaine. Les grands libérateurs comme Miguel Hidalgo y Costilla (Mexique), Augusto Sandino (Nicaragua), Simón Bolívar (Venezuela et Colombie), José de San Martín (Chili et Pérou) et José Martí (Cuba) les ont inspirés et influencés. Ces libérateurs-héros romantiques incarnaient un patriotisme qui attirait la bour- geoisie naissante du continent qui tentait de se défaire de sa relation de dépendance envers les États-Unis. Comme le souligne justement François Maspéro, dans sa préface au Journal de Bolivie, de Che Guevara, il s’agit d’un patriotisme qui s’est incarné, chez Fidel Castro, dans le héros de

l’indépendance cubaine, José Martí, patriotisme qui s’op- pose à l’impérialisme yankee (à la doctrine Monroe) jusqu’à créer l’opposition totale d’une culture envers une autre, d’une vision du monde contre une autre, de mythes fon- dateurs contre d’autres mythes fondateurs, de la nuestra America contre l’American way of life. La Révolution cubaine (1956-1959) n’a rien à voir avec une révolution communiste où le prolétariat exploité veut se débarrasser de la classe dirigeante et prendre en charge les outils de production. Ainsi, le prolétariat construit un monde meilleur selon les grands principes communistes. Moins idéologiques, Castro et Guevara, habités par une très forte identité latino-américaine, veulent redonner l’Amé- rique latine aux Latino- Américains et renvoyer l’Oncle Sam chez lui. Ce projet puise donc son ins- piration chez des héros nationalistes et non chez des héros prolétaires ou communistes. Si les actions et les lectures de Castro et de Guevara tirent vers la gauche, c’est qu’il n’y a, croient-ils, qu’une autre voie opposée au mode de développement favorisé par les États-Unis. Castro et Guevara souhaitent recréer les grands combats libérateurs du XIX e siècle qui chassèrent les Espagnols du continent. Leur vision est un heureux (ou malheureux) mélange de romantisme et de patriotisme qui les encourage à se sacrifier pour libérer Cuba et, qui sait?, le continent. Ils partagent aussi des idées internationalistes. Non

Ils partagent aussi des idées internationalistes. Non Doctrine Monroe Doctrine énoncée, en 1823, par le

Doctrine Monroe

Doctrine énoncée, en 1823, par le président républicain des États-Unis, James Monroe, qui s’opposait à toute intervention européenne dans les affaires du continent américain car, pour les Américains, l’Amérique latine devait demeurer leur chasse-gardée.

Che Guevara et Fidel Castro, en 1959.

Castro et Guevara luttent côte à côte pour créer une nouvelle société. Castro le réaliste, le pragmatique, le politicien et, surtout, l’homme de parole est un enjôleur qui a réussi à se rallier une nation en lui racontant un beau rêve. Guevara l’idéaliste, le rêveur, le batailleur (ou, comme il se décrit lui- même, le « disséqueur de doctrines »), est surtout l’homme d’action, dont les coups d’éclat suscitent encore l’admiration. L’un navigue au gré des tempêtes et des accalmies, créant des alliances et des amitiés selon le besoin; l’autre, toujours trop pressé, maintient le cap même si le navire risque le naufrage et que des hommes tombent à la mer.

Photo : www.che-lives.com

seulement sont-ils de grands rêveurs, mais ils savent qu’il est primordial d’essaimer les idéaux de la révolution pour assurer la survie de Cuba, la lutte contre-révolutionnaire ne pouvant se dérouler partout à la fois.

La légende de Guevara s’est élaborée pendant la Révolu- tion cubaine, mais elle n’aurait pas vu le jour sans la complicité de Fidel Castro. Comment Castro utilisa-t-il Guevara pendant la révolution ?

Fulgencio Batista

(1901-1973)

Homme politique, président de la République cubaine en 1959 au moment de son renversement par Fidel Castro.

Barbudos

Barbudos, qui signifie « barbus », est un terme péjoratif que les autorités cubaines d’avant la Révolution utilisaient pour décrire les groupes armés qui sévissaient dans les campagnes.

En février 1957, Guevara rencontre des correspondants de la presse étrangère, dont Herbert L. Matthews, du New York Times. Les journalistes l’identifient comme l’intellectuel du groupe des guérilleros. Naturellement, la CIA l’a à l’œil ; elle se demande ce qu’un médecin argentin fait à Cuba. La simple présence de Guevara donne une saveur internatio- nale à ce qui se déroule et inquiète les Américains ; ces derniers lancent la rumeur qu’un communiste argentin influent tente de s’approprier le mouvement anti-Batista – qui doit appartenir à tous les Cubains – pour en faire une révolution communiste. Dès lors, pour les Américains, Gue- vara devient l’ennemi communiste, alors que Castro est considéré comme un réformateur modéré. Mais Castro savait, lui qui est un génie de la stratégie, que la transformation du Che en symbole de la Révolution cubaine demeurerait. Quand les barbudos furent au pou- voir, Castro utilisa donc Guevara pour montrer que les révolutionnaires se mettaient au travail et qu’ils faisaient ce qu’ils prêchaient. Les photographies de Che Guevara vu en train de marteler, de récolter, de couper, de planter furent largement diffusées. Elles cassaient l’idée reçue du gué- rillero qui, ayant pris le pouvoir, s’enferme dans un palais et

Ernesto Che Guevara, le révolutionnaire et l’intellectuel, incarnant l’« homme nouveau », tour à tour

Ernesto Che Guevara, le révolutionnaire et l’intellectuel, incarnant l’« homme nouveau », tour à tour débardeur, maçon et agriculteur

Photos : www.che-lives.com

incarnant l’« homme nouveau », tour à tour débardeur, maçon et agriculteur Photos : www.che-lives.com
incarnant l’« homme nouveau », tour à tour débardeur, maçon et agriculteur Photos : www.che-lives.com

exploite la population. Guevara incarnait l’intellectuel idéal, celui qui sait aussi travailler de ses mains.

Ernesto ne fait pas que travailler. Depuis toujours, il pense et analyse tout. Il prend des notes qu’il complète, ajuste ou rectifie au gré de ses expériences et de ses lectures. Comment les écrits du Che ont-ils contribué à sa légende ?

Journal

En novembre 1957, dans la sierra Maestra, Guevara publie le journal El Cubano Libre, nom qui fut aussi celui du journal des rebelles cubains pendant la guerre d'indépendance contre l’Espagne, au XIX e siècle.

Guevara, avec la permission de Castro, publie un journal et signe plusieurs articles. Ce seul fait annule le stéréotype du révolutionnaire illettré et sanguinaire qui ne sait que presser sur la détente. Pour lui, la presse est au service de la population et non au service du pouvoir et des compagnies, c’est pourquoi il s’empresse toujours de créer un journal, où qu’il soit, pour répandre le message révolutionnaire et inciter la paysannerie à se joindre aux rebelles. Il disait d’ailleurs être journaliste ; à cette époque son nom de plume était francotirador (franc-tireur). Pendant la Révolution cu- baine, ses lecteurs lisaient les difficultés rencontrées dans

la sierra Maestra, les sacrifices, les exploits

toutes ses actions. Les thèmes forts de ses articles sont la justice et l’égalité. Il prêche un internationalisme révolu- tionnaire qui va bien au-delà des frontières cubaines. En 1959, pour Fidel Castro, la lutte révolutionnaire est terminée. La première tâche du nouveau gouvernement cubain est de survivre à la proximité d’un voisin améri- cain toujours trop curieux et contrôlant. Pour Guevara, la lutte ne fait que commencer. Le Che est ambitieux ! Par l’écrit, il compte exporter les germes de la révolution anti- impérialiste. Il analyse les stratégies et les techniques apprises pendant la bataille et veut les enseigner afin de libérer d’autres peuples opprimés. Certains de ses écrits sont

et approuvaient

Carte de presse émise au nom d’Ernesto Guevara Serna par le bureau mexicain de l’Agence

Carte de presse émise au nom d’Ernesto Guevara Serna par le bureau mexicain de l’Agence Latina, valable pour l’année 1955.

Photo : www.che-lives.com

des modes d’emploi pour réussir une bonne lutte armée. D’autres textes sont des critiques virulentes de l’impé- rialisme américain comme soviétique. Le style qu’il utilise est clair et ses lecteurs comprennent bien ce qu’il combat. Ses solutions semblent tellement simples qu’elles donnent parfois l’impression aux guérilleros en herbe qu’il suffit de vouloir pour pouvoir faire une révolution.

Même si, vivant, Guevara est déjà une légende, rien ne dé- bute vraiment avant sa mort, en 1967. Comment la culture populaire a-t-elle récupéré la mort du Che pour en faire une image de martyr de la révolution ?

Pour raffermir un mythe, rien de tel qu’une mort suspecte aux mains de soldats boliviens aidés par l’omniprésente CIA ;

rien de tel que des « derniers mots » marquants qui pour- ront s’inscrire, dans les dictionnaires de citations, à l’article « Mot de la fin » : « Allez, tire. Tu ne tues qu’un homme ! », aurait-il dit à son bourreau qui tremblait devant lui ; rien de tel qu’une photographie où plusieurs verront une res-

semblance avec des représentations du Christ

Il n’en fallait

pas plus pour que naisse « San Ernesto de la Higuera », pro- tecteur des pauvres et des opprimés et premier saint laïque de l’histoire. Il est mis de pair avec d’autres héros des an- nées 1960, les James Dean, Marilyn Monroe et, pourquoi pas, John Kennedy, dont la mort continue d’alimenter la

rumeur. Dans les chambres d’étudiants, il avait droit à son affiche entre celles de Jimmi Hendrix et de Janis Joplin.

Comment Che Guevara, symbole avéré des années 1960, peut-il être encore si vivant dans la mémoire populaire ?

Pour commémorer le trentième anniversaire de la mort du héros national, en 1997, les Cubains ont voulu retrouver la

Le 9 octobre 1967, des soldats boliviens exécutent le révolutionnaire cubain Ernesto Che Guevara, puis enfouissent son corps « n’importe où », à flanc de montagne, près de Vallegrande. On ne trouvera ses restes que trente ans plus tard, comme ceux de six de ses compagnons. Ils seront tous rapatriés à Cuba en 1997.

ses restes que trente ans plus tard, comme ceux de six de ses compagnons. Ils seront

dépouille de Guevara. Ils obtiennent de l’État bolivien un permis de fouilles dans la région du village de Vallegrande. Après de nombreux obstacles, dont un ordre de cesser les fouilles émis par la mairie du village, une équipe de scien- tifiques argentins et cubains reprend les recherches en mai 1997. Ils découvrent les ossements du Che et ceux de six de ses compagnons. Pour le trentième anniversaire de sa mort, Ernesto Che Guevara est rapatrié à Cuba et trouve à Santa Clara, « dans un mausolée devenu lieu de pèlerinage mon- dial », son dernier repos. Après le départ des restes de Guevara vers Cuba, la ré- gion de Vallegrande perd son attrait touristique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la mairie avait fait retirer le permis de fouilles, puis ordonné l’arrêt de toute activité après une dizaine de mois de recherches infructueuses. Le maire affirmait aussi que « si les restes du Che étaient effective- ment exhumés, ils devraient rester à Vallegrande ». « Nous lui construirons un mausolée », promettait-il, avant de ré- véler qu’il existait un projet touristique du genre « sur les traces de Che Guevara », parrainé par une organisation non gouvernementale italienne. De plus, le financement du projet allait permettre une amélioration des infrastructures. Finalement, le mausolée et l’attraction touristique se dépla- ceront de Vallegrande (Bolivie) à Santa Clara (Cuba).

ceront de Vallegrande (Bolivie) à Santa Clara (Cuba). L’une des nombreuses affiches représentant Guevara

L’une des nombreuses affiches représentant Guevara incorporant ici des éléments du drapeau cubain.

Photo : www.che-lives.com

Après la mort de son compagnon de combat, comment Fidel Castro a-t-il utilisé l’image du Che pour soutenir les réalisations cubaines ?

Fidel Castro a toujours eu besoin d’Ernesto Guevara pour internationaliser la Révolution cubaine. Il savait très bien que l’ascendant naturel et les arguments de son ami étaient

Tradition

Depuis l’épopée de la sierra Maestra, les barbudos, comme marque de camaraderie et de respect, s’offrent des montres-bracelets. Castro lui-même offre une Rolex à Guevara avant son départ pour le Congo… Il l’aurait acceptée !

ce qu’il fallait pour mener à bien ce projet. Tout naturelle- ment, les rôles se sont précisés : Castro devient politicien et Guevara, le pur et dur, poursuit aux quatre coins de la pla- nète sa lutte contre l’impérialisme. Immédiatement après la mort du Che, Castro fait sa-

voir que la révolution continue et que les plus jeunes doivent prendre le flambeau. Il les incite à le faire en glori- fiant les exploits de son ami et en mettant de l’avant toutes les qualités relevées par de nombreux camarades et obser- vateurs qui racontent comment le Che était un modèle d’intégrité, d’honnêteté, de sincérité, de stoïcisme, qu’il menait une vie de Spartiate, qu’il avait un sens de la justice

quasiment maladif

Après le triomphe de la Révolution, des camarades lui offrent une jolie Oldsmobile pour remplacer sa vieille ba- gnole dégingandée ; le Che refuse et demande qu’on lui donne une vieille Chevrolet. « L’ouvrier qui travaille dans une fabrique de bicyclettes n’a pas à avoir de bicyclette s’il ne la mérite pas », affirme-t-il. Oscar Fernández Mell, ancien compagnon de Guevara travaillant au ministère des Affaires étrangères, connaissant l’amour de Guevara pour les montres – et continuant la tradition des barbudos – décide de lui en offrir une en or sachant que son cadeau pourra être refusé, car il en accep- tait peu. Deux jours plus tard, il reçut une note de Guevara :

« Vous avez contribué pour quelques grammes d’or au trésor de la République de Cuba. » Le témoignage de José Manuel Manresa rappelle l’épo- que où le Che était ministre de l’Intérieur :

« Le Che interdisait que l’on mangeât au minis- tère quoi que ce soit qui ne figurât dans le livret de rationnement. Lorsqu’il détectait dans sa nour- riture quelque chose d’un peu spécial, de la viande

Et de donner des exemples :

À La Havane, de nos jours, les affiches qui mettent en valeur l’esprit socialiste de

À La Havane, de nos jours, les affiches qui mettent en valeur l’esprit socialiste de Che Guevara et vantent les qualités du héros révolutionnaire sont omniprésentes.

«Ton exemple est vivant ; tes idées perdurent.»

Photo : www.che-lives.com

ou bien des denrées que le peuple ne pouvait se procurer, il repoussait son assiette et faisait un scandale. Il était très sévère avec lui-même. Il était totalement détaché de toute contingence maté- rielle et possédait une force de volonté incroyable, cherchant toujours à se surpasser. »

José Ramón Silva, un compagnon de guérilla, témoigne :

« Dans la sierra, comme il était médecin, il s’occu- pait des paysans quand ils tombaient malades. Souvent, il donnait ses propres médicaments, il en allait de même lorsque nous capturions un soldat blessé de l’armée de Batista. Il était extrêmement exigeant mais surtout envers lui-même. »

Au cours d’une distribution de nourriture, un compa- gnon voulut donner à Guevara une boîte de lait en plus.

« Nous avions tous faim et le Che plus que d’autres, affaibli par d’incessantes crises d’asthme. Le Che lui demanda si la ration était la même pour tous. Le commandant répondit que non mais qu’ayant eu quelques boîtes en plus, il les avait distribuées à quelques-uns. Le Che se fâcha et lui

« Prototype de l ’ homme commun i ste ; prototype du r é volut

« Prototype de lhomme communiste ; prototype du révolutionnaire ; symbole immortel et invincible ! »

Photo : www.che-lives.com

di t que ce n’étai t pas j uste, qu’i l fallai t qu’i l r écu- père les boî tes, qu’i l les vi de dans un seau et qu’i l en donne quelques cui ller ées à chacun. »

Lors dun combat dans la sierra Maestra, alors quun bon camarade venait d’être tué, Guevara « défia, debout, mitraillette à la main, plusieurs soldats de larmée, alors qu’il était en proie à une violente crise dasthme. Ce fut une vé- ritable volée de plomb. Nous lui crmes de se jeter par terre. En réponse, il nous ordonna : “ Vous, mettez-vous à labri, moi il ne marrivera rien ! ” » Dans le style qui lui est habituel, Castro, dès lors, mar- tèle les idées maîtresses de lhéritage du Che qui est devenu lunique modèle. Ironiquement, cest Guevara qui devient larchétype de l’« homme nouveau », lui qui, sa vie durant, a déployé tous les moyens pour en enseigner les préceptes, sans toutefois jamais vraiment y parvenir. Castro tente de construire un culte autour dun parfait « homme nouveau », révolutionnaire et guérillero, et de mettre en place une forme dendoctrinement pour la génération montante :

« Si nous voulons expr i mer ce que nous d és i rons que soi ent nos combattants r évolut i onnai res, nos mi l i tants, nos hommes, nous devons di re sans la

moindre hésitation : qu’ils soient comme Che ! Si nous voulons exprimer comment nous voudr i ons que soi ent les hommes des g é n é rat i ons futures, nous devons di re : qu’i ls soi ent comme Che ! Si nous voulons expl i quer comment nous ai me- r i ons que nos enfants soi ent élevés, nous devons dire sans hésitation : nous vou- lons qu ’i ls so i ent é lev é s dans lesprit de Che ! Si nous voulons un modèle dhom-

me qui nappartienne pas à ce temps, qui appar- tienne à lavenir, du plus profond du cœur, nous disons que ce modèle, sans une seule tache dans sa condui te, dans sa manre dagi r, ce modèle est Che ! Si nous voulons exprimer comment nous dé- sirons que soient nos enfants, nous devons dire du plus profond de notre cœur ardent de révolution- naires : nous voulons qu’ils soient comme Che ! »

i res : nous voulons qu ’i ls so i ent comme Che ! » Toujours

Toujours spectaculaires, les discours de Fidel Castro sont réputés pour leur longueur et pour leur caractère répétitif et incantatoire.

Dès 1967, Guevara incarne le modèle à suivre, le maître à penser, le grand théoricien. Guevara nest plus un héros, il vient d’être promu archétype du parfait révolutionnaire, une figure qui sera présente à tout jamais dans la mémoire collective. San Ernesto peut être vénéré, à Cuba et ailleurs, mais la barre sera haute pour ses émules et ses disciples.

La grande popularité de Che Guevara a été soutenue par la diffusion d’une photographie devenue véritable incarna- tion du héros. Quelle est l’histoire de cette photo ?

Le 4 mars 1960, le navire français La Coubre, chargé de soixante-dix tonnes darmes, explose dans le port de La Havane, causant la mort de soixante-quinze personnes et en

Alberto Díaz Gutiérrez

(1928-2001)

Photographe officiel

de

Fidel Castro pendant

dix

ans, il est l’auteur

de

la plus célèbre image

de

Che Guevara,

saisie le 5 mars 1960. Il avait changé son nom pour celui de Korda

par admiration pour

le metteur en scène Alexander Korda et, aussi, parce qu’à son oreille Korda sonnait comme Kodak!

Feltrinelli

Maison d’édition italienne

qui publie des écrits

politiquement à gauche et aussi des œuvres controversées.

Giangiacomo Feltrinelli

est mort, en 1972, dans

l’explosion de sa voiture.

blessant plus de deux cents autres. Le lendemain, les Cu- bains organisent une cérémonie à la mémoire des victimes. Alberto Díaz Gutiérrez (dit Korda), le photographe du journal Revolución, était de service. Généralement, son rôle

consistait à montrer la Révolution cubaine sous le jour le

plus positif. Il se souvient bien de cette journée grise de

commémoration. Lœil dans le viseur, il balayait la tribune avec son Leica à la recherche dun élément intéressant quand le visage du Che est soudainement apparu dans sa lentille. Le dur regard de Guevara le surprit tellement qu’il eut un mouvement de recul ; heureusement, il eut le réflexe dap- puyer sur le déclencheur. « Il semblait y avoir du mystère dans ses yeux, mais, en réalité, c’était une grande colère pour tous ces morts et beaucoup de peine pour leurs fa- milles. » Ce nest pas cette photographie qui fit la « une » de Revolución, le lendemain. Les « unes » étaient réservées à Fidel Castro. Mais Korda aimait la photo et l ’épingla sur le mur de son studio. En 1967, il reçut la visite de l’éditeur italien Giangiacomo Feltrinelli. Ce dernier admira la photo et Korda lui en donna un exemplaire. Quelques semaines

plus tard, le Che mourait en Bolivie. La photographie servit de toile de fond à Fidel Castro quand il prononça sa longue oraison funèbre sur la place de la Révolution, à La Havane.

Inspiré par les événements, Feltrinelli fit reproduire la pho- tographie pour en faire des affiches qui paradèrent dans les rues européennes au moment des nombreuses mani- festations de 1968. Feltrinelli ne révéla jamais où il s’était procuré la photo. La paternité de Korda ne fut pas reconnue et aucune redevance ne lui fut versée. De plus, Korda navait aucun recours, puisque Cuba nadhéra à la Convention inter- nationale sur le droit dauteur quen 1997.

Ernesto Che Guevara, La Havane, le 5 mars 1960. L’extraordinaire regard de Guevara a fait

Ernesto Che Guevara, La Havane, le 5 mars 1960. L’extraordinaire regard de Guevara a fait le tour de la planète. Korda a nommé cette photo « Guerillero heroico ».

Photo : Alberto Díaz Gutiérrez (Korda).

Héros

Che Guevara, tout comme Ulysse, incarne le héros triomphant (celui de la grande réussite cubaine) ; il incarne aussi Achille, le héros tragique, celui qui se sait condamné mais qui continue de lutter. Ces deux archétypes cohabitent chez Guevara.

Areté

Mot du grec ancien qui définit un concept de vie, il pourrait se traduire par « vertu », mais cela limiterait son sens. Il correspond plutôt à un niveau d’efficacité ou à une capacité d’atteindre les sommets en étant brave, courageux et astucieux, aussi bien qu’en utilisant la tromperie, la ruse et la vivacité d’esprit. En bref, l’humain doit utiliser toutes ses facultés pour gagner ou progresser. Ce concept fut immortalisé dans les récits d’Homère (– IX e siècle), dont les héros Achille (dans l’Iliade) et Ulysse (dans l’Odyssée) sont les meilleures incarnations.

La popularité d’un personnage public, son ascendant sur les foules, sa mort tragique peuvent lui donner une impor- tance démesurée. Des éléments dans l’inconscient collectif peuvent influencer la perception et transformer un humain en symbole, en mythe ou en héros. Quelle est donc cette filiation qui unit Che Guevara et le héros tragique (Achille) aussi bien que le héros triomphant (Ulysse) et qui est ancrée dans la culture occidentale depuis les récits d’Homère ?

Le héros est un mythe universel. On trouve sa trace dans le folklore des nations et, quelquefois, il est même à lori- g i ne de croyances rel i g i euses . Joseph Campbell nous explique que le héros est généralement défini par les trans- formations qu’il subit et qui laident à atteindre un niveau de conscience supérieur. Le héros est assailli de doutes et, pour sen défaire, il cherche sans cesse. Sa quête person- nelle le mène immanquablement dans une autre condition (la plupart du temps spirituelle), plus riche et plus mûre. Le héros occidental se caractérise par son individualité héritée de la tradition grecque. Il peut échapper à son des- tin, refuser des défis, ignorer des conseils et même cesser sa quête. Cela naffecte pas sa nature de héros, car il ap- prend aussi bien de ses échecs (ce qui en fait un héros tragique) que de ses succès (ce qui en fait un héros triom- phant). On le trouve partout présent dans la mythologie. Le héros occidental est taciturne ; il ignore les dieux et leur fait même des pieds de nez ; souvent, il meurt bête- ment. Peu importe son destin, le héros sait que sa vie na quun but : atteindre lareté (lexcellence). Cette areté lui apporte la renommée puis la gloire ; cette gloire peut lui valoir un poème et ce poème lui assure l’immortalité. La formation du héros (peu importe son origine et sa culture) suit trois étapes :

1) Très éveillé et conscient de son environnement, il sent que quelque chose manque au bonheur de ses proches (famille, concitoyens, compatriotes, etc.) ou que des in- terdits ou des injustices ne peuvent plus durer. Il ressent un malaise (individuel ou social) et ne peut sempêcher de chercher des explications ou des solutions. La quête com- mence. Il rencontre des personnes dont les consei ls et lexpérience contribuent à raffiner sa perception. 2) Le héros surmonte des obstacles, fait des apprentis- sages et sort aguerri daventures qui constituent, en quelque sorte, des rites de passage qui le mèneront à un niveau de

conscience élevé. Au gré des succès ou des échecs, la cons- cience du héros saffine et sa manre de penser se modifie. Il a maintenant la sagesse, les connaissances et le pouvoir de servir les autres. Cest alors qu’il cesse d’être un aventu- rier pour devenir un héros qui a pour mission de sauver une personne ou un peuple en utilisant les précieuses le- çons tirées de son parcours. Toutefois, la célébrité et les honneurs nont pas leur place dans la vie dun héros. 3) Le héros se sacrifie au nom de grands principes. Son dévouement stimule ses partisans qui poursuivent la lutte. La figure historique du héros devient une figure my- thi que. Le héros est généralement un fondateur : une nouvelle ère, une nouvelle religion, une nouvelle ville, un

Peu importe le type de l ’idée, le

nouveau mode de vie

héros accepte de mourir pour la défendre. Évidemment, le héros dun groupe ou dune socté peut être lennemi du héros dun autre groupe ou dune autre socté. Un indivi- du est toujours le héros de ses disciples ou de ses partisans. Il est rare quune personne soit reconnue comme un héros

international.

qu ’ une personne so i t reconnue comme un h é ros i nternat i

Photographies

moins connues

d’Ernesto Guevara.

On trouve souvent le modèle du héros mythologique dans les textes anciens ou dans les contes et légendes de divers pays. Comment la vie de Guevara peut-elle se superposer à ce modèle ?

Parents

Pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), Ernesto Guevara Lynch et Celia de la Serna de la Llosa appuient des comités de soutien aux Républicains, amassent des fonds et accueillent des réfugiés, qui affluent nombreux à Cordoba, en Argentine, où la famille d’Ernesto habitait. Plus tard, pendant la Deuxième Guerre mondiale (1939- 1945), Guevara Lynch fonde une filiale de l’Acción Argentina, une organisation nationaliste antinazie censée protéger l’Argentine de toute présence nazie sur son territoire. Ces activités politiques, bien sûr, alimentaient les discussions en famille.

Les trois étapes de la vie dun héros recouvrent facilement celles de la vie du Che. Après une enfance influencée par les activités sociopolitiques de ses parents et par ses lectures, Ernesto veut voir les choses « de ses yeux vues ». Il veut connaître « son » continent. Il entreprend trois voyages (le premier n’étant rien de plus quune randonnée) qui lui font prendre conscience de la vie de ses compatriotes, riches et pauvres, malades et en santé, « Blancs et Indiens ». Ernesto sarrête, parle, pose des questions et prend de nombreuses notes qu’il ressasse continuellement pour trouver un sens à ce qu’il voit et à ce qu’il entend. Cest la premre étape. En juillet 1953, il entame un deuxme voyage. Déjà plus politisé, il cherche à rencontrer des intellectuels, des dirigeants syndicaux et des activistes. Il continue sa ré- flexion, mais il veut aussi être dans le coup. La révolution au Guatemala lui en donne loccasion. Il court dans les rues sous le crépitement des mitraillettes et tente de se joindre à laction. Alors que les combats s’intensifient, Guevara tra- vai lle dans les secours médi caux durgence et tente de convaincre les Jeunesses communistes – avec lesquelles il collabore pour éteindre les incendies résultats des attaques aériennes – de suivre un entraînement militaire afin de créer des milices urbaines pour sauver la révolution. Trop tard, car la révolution guatémaltèque tire à sa fin ; les partisans de la gauche latino-américaine qui sy étaient précipités pleins despoir, quittent un à un. Et Guevara, dont le nom figure sur diverses listes de travail volontaire, sera fiché par la CIA comme agitateur communiste international.

Après l’échec de cette révolution, Guevara se rend au Mexique où il rencontre des Cubains, dont les frères Fidel

et Raúl Castro. En moins de deux, le héros sengage à com- battre lexploitation du peuple cubain par les Américains et par le gouvernement fantoche qu’ils soutiennent. Guevara apprend à la dure, dans le maquis, dans la jungle, sous les

coups, sous les bombardements

vaille à l’édification dune socté utopique dans laquelle tous seront heureux. Le héros continue dob- server et de noter et il comprend que le combat sera sans fin. Plus tard, il se précipite en vain au Congo pour tenter de recréer le triomphe vécu au cours de la bataille de Santa Clara, ville qu’il a libérée des griffes de Batista. Guevara connaît les pges à éviter lorsqu’il se rend en Bolivie, et pourtant, encore une fois, les obs- tacles triomphent du héros. Malgré qu’il sente venir la fin, il persiste. Capturé, le héros est rapidement exécuté. Ses ennemis croyaient avoir tué la bête révolution- naire mais, tout comme l’hydre La troisme étape de la vie du héros Guevara commence avec sa mort brutale, avec son corps étrangement étendu sur un brancard, avec sa dépouille que lon enterre en cati- mini, avec des témoignages, des discours et des chansons qui s’élèvent de partout. Avec LA photographie de Korda qui permet de fixer une image dans les mémoires (pas seu- lement des discours) et les écrits du héros qui sont publs rapidement. Sa biographie précise qu’il a volontairement abandonné une belle carrre de médecin pour risquer sa vie pour un pays qui n’était pas le sien ; ensuite, il a de nouveau volontairement abandonné une situation confor- table de ministre pour risquer sa vie dans un continent autre. Son sacrifice a frappé l’imaginaire de ses contemporains.

Le redresseur de torts tra-

na i re de ses contempora i ns . Le redresseur de torts tra- Le 9

Le 9 octobre 1967, peu après son arrestation, Che Guevara flanqué de Félix Rodríguez, un Américain d’origine cubaine, agent de la CIA.

Photo : www.che-lives.com

Hydre

Animal mythique, en forme de serpent d’eau à sept têtes, ou de chien à neuf têtes de serpent. La particularité des hydres est de faire repousser en double les têtes qu’on leur coupe.

Quarante ans plus tard, des disciples poursuivent le combat en suivant le modèle de leur héros.

S’il y a un héros qui fait partie de toutes les civilisations et de toutes les cultures, presque sans variation, c’est celui qui devient un archétype. De quoi s’agit-il ?

celui qui devient un archétype. De quoi s’agit-il ? Carl Gustav Jung (1875-1961) Psychiatre et philosophe

Carl Gustav Jung

(1875-1961)

Psychiatre et philosophe suisse, Jung a inventé la notion d’inconscient collectif, dont les archétypes (ses composantes) seraient communs à toute l’humanité. Ces archétypes expliquent ou décrivent l’expérience humaine et se retrouvent dans les arts visuels, les contes, le folklore, les religions, les mythes et même dans les rêves. La notion d’inconscient collectif prouverait l’unicité de tous les humains.

Les archétypes, selon Carl Jung, sont des formes innées d’intuition, de perception et dappréhension présentes dans l’inconscient. Le terme vient du grec arkhi, élément marquant le « premier rang », et de tupos, qui signifie « empreinte, mo- dèle ». Les archétypes sont généralement assocs aux stades de la vie, comme la naissance, la vie et la mort. Peu importe la socté ou la culture, toutes les personnes de cette socté ou de cette culture savent ce que sont la terre, un géant, la magie, le pouvoir, le démon, le dieu, lenfant, le héros. Le héros symbolise un idéal, qui peut être basé sur des critères culturels qui se trouvent dans une seule socté. Quels seraient les meilleurs exemples de héros devenus des archétypes ? Bouddha, Moïse, Jésus ou Mohammed, Gandhi, Martin Luther King correspondent à larchétype du héros fondateur de socté ou de religion. Ils suivent tous le même cheminement. Ils quittent une situation aisée (respectivement prince indien, prince égyptien, charpen- tier, marchand, avocat, pasteur). Tous font un long périple à la rencontre de personnes ou de dieux, ou tentent de traverser divers rites de passage. Tous sont illumi nés, pui s entreprennent un prêche pour répandre leurs idéaux. Tous sont rejetés et, après leur mort, tous auront des disciples qui continueront leur travail. Mais un héros nest pas né- cessairement l’inventeur dune religion ; il pourra être celui qui se sacrifie pour sauver une personne, une population ou

une idée. Dans ce cas, peu importe la valeur de l’idée, le héros accepte de mourir pour la défendre. Ici, des héros militaires, politiques ou révolutionnaires ont leur place. Le héros lutte contre un monde ou un environnement qui ne correspond pas (ou plus) à ses besoins spirituels.

La vie d’Ernesto Guevara est un assemblage de donqui- chottisme et d’héroïsme religieux. Il se dévoue pour sauver les peuples opprimés de la Terre, mais sa stratégie n’est pas adaptée à la situation. Le succès cubain le trompe et le cantonne dans une vision romantique et paysanne de la lutte contre l’impérialisme. Mais, puisqu’il

a donné sa vie pour sa cause, qu’il n’a jamais

accepté de compromis ni baissé les bras, cela en

a fait un héros aux yeux d’un grand nombre.

Pour qu’un héros se sente interpellé par une quelconque cause, il faut qu’il soit sensible à son environnement. Cette sensibilité se développe pendant l’enfance et elle est très souvent influencée par celle des parents. Qui étaient les parents d’Ernesto Guevara ?

On a longtemps cru qu’Ernesto Gue-

vara de la Serna était né en juin 1928,

à Rosario de Santa Fe, en Argentine,

mais alors que le Che était ministre à Cuba, sa mère, Celia, consulta une astro- logue qui, après avoir réalisé de savants calculs, ne comprit pas ce que la carte céleste lui racontait. Selon la spécialiste des astres, Ernesto de- vait être un individu dépendant et sans ambition, un personnage plutôt terne, un Gémeaux sans lustre.

Ernestito, comme le nommaient ses parents, est né pendant un voyage. Ernesto père, toujours à

Ernestito, comme le nommaient ses parents, est né pendant un voyage. Ernesto père, toujours à la recherche d’une affaire lucrative, avait entraîné son épouse Celia dans une région très éloignée, à une semaine de voyage de Buenos Aires. Au moment d’accoucher, ils tentent de gagner la capitale à temps, mais le petit (déjà impatient !) n’attend pas et naîtra à Rosario, l’escale prévue.

Photo : www.che-lives.com

Lynch

En Virginie, aux États- Unis, un des nombreux ancêtres de Guevara pourrait être le capitaine de milice William Lynch (1742-1820), planteur et homme de loi, qui devint célèbre pour avoir prêté son nom au néologisme « lynchage ».

Celia dut alors avouer que la date de naissance du Che était fausse. Elle était enceinte de trois mois au moment de son mariage et, pour sauver les apparences devant la bonne société de Buenos Aires, les parents s’étaient exilés dans la province de Misiones, à deux cents kilomètres de la capitale, où Gue- vara père rêvait de mettre sur pied une plantation de yerba (herbe dont les feuilles torréfiées font un thé stimulant, le maté, la boisson nationale des Argentins et la préférée d’Ernesto, qui en apportera même au Congo). En mai 1928, en route vers Buenos Aires, Celia doit arrêter à Rosario, où un médecin, qui était aussi un ami, accepta de falsifier le certificat de naissance. Le scandale était donc évité et Ernesto, déjà, avait pu avoir une naissance inhabituelle, comme tous les héros. Le père, Ernesto Guevara Lynch, est un mélange d’en- trepreneur et d’aventurier qui tente de mettre des affaires sur pied, mais sans grand résultat. Sa mère, Celia de la Serna, est féministe avant la lettre. Elle porte les cheveux courts, fume et se croise les jambes en public. Les parents Guevara sont plutôt non conformistes et rejettent leur passé d’oli- garques. Ils enseigneront à leurs cinq enfants le sens de l’aventure, la passion et la désinvolture. Les Guevara ont une riche bibliothèque qui reflète leurs idées sociales et politiques, clairement antifascistes. Les parents influencent Ernesto par leur implication dans diverses causes. Même les conflits mondiaux ont des ré- percussions dans la maison familiale. Pendant la guerre civile espagnole, en 1937, des exilés républicains trouvent refuge chez les Guevara. La radio permet à Ernesto de sui- vre les batailles sur une carte et, à l’aide de drapeaux, il suit les déplacements au front. Il recrée, dans la cour de sa demeure, le siège de Madrid avec des tranchées et des ba- garres avec frondes, pierres et écrous.

La Deuxième Guerre mondiale crée autant d’émois. Ernesto Guevara Lynch est membre de la Accion Argentina (une organisation antifasciste) alors qu’Ernestito est membre de son « aile jeunesse ». Le but de cette organisation est de renforcer la vigilance, à coup de discours et de rencontres, pour empêcher toute invasion nazie. Le jeune Guevara se porte même volontaire pour débusquer toute présence nazie parmi les Allemands qui habitent Alta Gracia.

Outre les activités de ses parents qui contribuent à la for- mation du petit Ernesto, une maladie, l’asthme, marque son enfance de ses effets angoissants. Comment Guevara combat-il cet état ?

Le matin du 2 mai 1930, au club nautique de San Isidro, Celia amène Ernesto pour une baignade. Pendant qu’elle nage, Ernesto attend sur la plage. L’air trop frais déclenche, la nuit venue, sa première crise d’asthme. L’asthme est une maladie (ou un état) qui empêche la personne qui en souffre de rejeter l’air, qui reste prisonnier des bronches.

« La crise vespérale ou nocturne est sa manifes- tation essentielle. C’est un accès d’essoufflement que la fermeture des bronches porte au paroxysme. Cette crise mime, de façon dramatique et répéti- tive, la mort par étouffement. » (François-Bernard Michel, Le Souffle coupé, Paris, Gallimard, 1984.)

Si le déroulement d’une crise est bien compris, le mys- tère entoure toujours les causes de ces crises. Plusieurs spécialistes croient qu’elles sont psychosomatiques. « L’asthme serait une sorte de “ pleur d’angoisse inhibé ”. »

serait une sorte de “ pleur d’angoisse inhibé ”. » Les premières années de l’enfant sont

Les premières années de l’enfant sont pénibles. L’asthme et ses traitements (fumigations, sirops, piqûres), les déménagements à la recherche de climats plus secs empoisonnent la vie de la famille. Les choses s’améliorent lorsque Celia, la mère d’Ernesto, à bout d’idées, laisse l’enfant jouer dehors, ce qui provoque une amélioration. La maman s’occupe de l’éducation du petit jusqu’à ce qu’elle reçoive, en 1935, une lettre du ministère de l’Éducation qui s’étonne que le jeune Guevara, âgé de sept ans, ne soit pas encore à l’école. C’est seulement vers l’âge de neuf ou dix ans qu’Ernesto, plus fort, commence à aller à l’école plus assidûment.

Photo : www.che-lives.com

La famille Guevara à la piscine, à Alta Gracia, en Argentine, en 1936. Le père, Ernesto Guevara Lynch, la mère, Celia de la Serna de la Llosa, Ernesto (né en 1928), Celia (née en 1930), Roberto (né en 1932) et Ana Maria (née en 1934). Un dernier enfant, Juan Martín, naîtra en 1943.

Photo : Service des archives, Conseil d’État de la République de Cuba.

des archives, Conseil d’État de la République de Cuba. ce symptôme manifeste une souffrance qui, ne

ce symptôme manifeste une souffrance qui, ne

pouvant pas se dire (ou être entendue), s’exprime par le langage douloureux et sonore de l’obstruc- tion des bronches. » Il reste que, suscitant l’effroi de la mort imminente, « l’asthme est probable- ment le symptôme le plus anxiogène : cette inquiétude va devenir l’obsession de l’asthma- tique, avec l’angoisse du soir et de la nuit, le handicap de toute une vie, qui fait de lui un être différent. »

«

Très tôt, Ernesto tient tête à cette maladie en tentant d’ignorer les symptômes et en attendant toujours à la der- nière seconde pour prendre ses médicaments. Plus tard, il la défie en pratiquant des sports violents, comme le rugby. Il ne cessera de tester son endurance et travaillera fort à repousser ses limites physiques non seulement pour être comme les autres, mais aussi pour être meilleur que les autres. Il développe une fascination pour le danger, mais il en calcule bien la nature. Cette ténacité lui apprend très tôt le pouvoir de la volonté. La capacité qu’a chaque être

Le 18 août 1955, Ernesto Guevara épouse Hilda Gadea. Le 15 février 1956, naissance de
Le 18 août 1955, Ernesto Guevara épouse Hilda Gadea. Le 15 février 1956, naissance de

Le 18 août 1955, Ernesto Guevara épouse Hilda Gadea. Le 15 février 1956, naissance de leur fille, Hilda Beatriz Guevara Gadea. Le 22 mai 1959, divorce du couple Guevara-Gadea.

Photo : Service des archives, Conseil d’État de la République de Cuba.

Le 2 juin 1959, Ernesto Guevara épouse Aleida March. Ils auront quatre enfants : Aleidita, née le 24 novembre 1960, Camilo, né le 20 mai 1962, Celia, née le 14 juin 1963, et Ernesto, né le 24 février 1965.

Photo : Service des archives, Conseil d’État de la République de Cuba.

humain de se changer, de se reformer. Rapidement, il s’en fait une science, comme le précise une voisine, Dolores :

« Lorsqu’il faisait quelque chose de dangereux ou d’interdit, comme manger de la craie ou marcher sur un mur de clôture, c’était pour savoir s’il pou- vait le faire, et si oui, quelle était la meilleure façon de le faire. L’attitude sous-jacente était intellec- tuelle, ses motivations secrètes, l’expérimentation. »

Adolescent, Guevara lit Carl Jung et Sigmund Freud et se passionne pour la psychologie et la psychanalyse, mais c’est Alfred Adler qui changera sa vision de la vie. Quels sont les principaux éléments de la psychologie d’Adler ?

sont les principaux éléments de la psychologie d’Adler ? Alfred Adler (1870-1937) Médecin et psychologue autrichien,

Alfred Adler

(1870-1937)

Médecin et psychologue autrichien, élève et collaborateur de Freud jusqu’en 1911. Sa psychologie est une analyse de la personnalité globale du sujet incluant des facteurs d’origine biologique, psychologique et sociale.

Alfred Adler enseigne que l’être humain est maître de son destin et que la caractéristique principale de celui-ci est sa capacité de passer d’une situation d’infériorité à une situa- tion de supériorité. La démarche pour changer de situation reposera sur les objectifs personnels que chacun pourra se fixer et sur les outils qu’il entend utiliser pour les réaliser. L’atteinte des objectifs pourra être influencée, de toute évi- dence, par des facteurs biologiques (maladies, handicaps), des facteurs sociaux (famille, voisins) et des facteurs géo- graphiques (campagne, ville), d’où l’importance d’avoir une conscience de soi et de son environnement. Si une personne n’intègre pas correctement son envi- ronnement, elle pourra développer un sentiment d’infério- rité. La prise de conscience intervient souvent alors que les enfants vivent un état de dépendance à cause d’un trait physique (obésité, développement tardif ou autre handicap – asthme, dans le cas de Guevara). Des enfants peuvent développer une attitude négative (timidité, indécision, insé-

tandis que d’autres pourraient

curité, soumission

développer une attitude plus agressive afin de compenser leur handicap (impudence, courage, impertinence, tendance à la rébellion, entêtement et volonté de défier gens et con- ventions). Toutefois, qu’ils aient des attitudes négatives ou agressives, ces enfants développeront tous un imaginaire plein de fantaisies dans lesquelles ils se voient souvent dans des rôles de héros ou de guerriers. Une personne qui ne parvient pas à s’adapter à son en- vironnement pourrait, aussi, développer un sentiment

)

exagéré de supériorité. Dans ce cas, elle pourrait se croire (ou être réellement) en avance sur son temps et pourrait devenir réformatrice ou, encore, révolutionnaire. Pour cette personne, la démarche consiste donc à tenter de changer la société afin que celle-ci corresponde mieux à ses valeurs et ne fasse qu’une avec elle. Lorsqu’il lit la théorie d’Adler, le jeune Ernesto Guevara, confiné à son lit par l’asthme qui ne lui laisse aucun répit, s’identifie facilement et est bien conscient d’être l’enfant immobile qui s’évade en se créant un monde de rêves et d’aventures truffé de conquistadores, de mousquetaires et d’autres personnages fantastiques, allant de don Quichotte aux personnages solitaires et singuliers de Joseph Conrad et de Robert Louis Stevenson. Et il est conscient d’être un enfant agressif, frondeur et casse-cou – lorsque ses crises le laissent tranquille. La théorie d’Adler lui permet de prendre conscience de son état et lui donne une solution à sa difficulté d’adapta- tion : il doit contrôler son asthme et son environnement, et s’assurer que cette maladie ne l’empêchera plus de vivre. Les premiers efforts sont concluants : il joue au rugby, il escalade tout ce qui est vertical, il prend un malin plaisir à participer à tout ce qui est dangereux, sans perdre le souffle. Ernesto décide de poursuivre la même démarche pour vaincre tous les autres obstacles personnels qui se dresseront devant lui. Guevara conçoit rapidement que si chaque être hu- main ne peut que s’améliorer en suivant cette démarche, la société en bénéficiera. Soudainement, il rêve de créer un monde meilleur. Cette idée l’aiguillonnera toute sa vie et donnera à ses textes et ses discours, entre autres, une ferveur quasi religieuse. Il sera réformateur et révolution- naire et tentera de convertir la Terre entière à l’idée de l’« homme nouveau », qui est, pour lui, une personne qui

l’« homme nouveau », qui est, pour lui, une personne qui Joseph Conrad (1857-1924) Romancier britannique

Joseph Conrad

(1857-1924)

Romancier britannique d’origine polonaise, cet ancien capitaine de la marine marchande écrivit surtout des romans où les aventuriers tenaient les premiers rôles. Ses œuvres les plus connues sont Au cœur des ténèbres (1899) et Nostromo (1904).

Au cœur des t é nèbres (1899) et Nostromo (1904). Robert Louis Stevenson (1850-1894) Romancier britannique

Robert Louis Stevenson

(1850-1894)

Romancier britannique dont les romans les plus connus sont L’Île au trésor (1883), Docteur Jekyll et Mister Hyde (1885), Dans les mers du Sud (1896).

a vaincu l’aliénation et qui, dans un grand esprit de solidarité, s’unit aux autres dans

a vaincu l’aliénation et qui, dans un

grand esprit de solidarité, s’unit aux

autres dans une fraternité universelle.

Il est aisé de voir comment la théorie

d’Adler a pu séduire le jeune Guevara.

Désormais, il a les outils nécessaires pour changer sa vie. Plus tard, il croira avoir les outils nécessaires pour changer

le

monde. Il veut que l’Amérique latine

se

défasse de son statut inférieur. Il veut

En 1957, dans le maquis de la sierra Maestra, Guevara se détend en lisant Gœthe.

Photo : Service des archives, Conseil d’État de la République de Cuba.

qu’elle se réinvente et permette à tous les « hommes nou- veaux » de créer une société dans laquelle les paysans et les ouvriers mèneront la nation vers une destinée positive.

Les lectures de Guevara l’amènent à explorer toutes les facettes de la condition humaine. Après les ouvrages de psychologie, d’autres livres contribuent à façonner sa vi- sion du monde. Quels sont les auteurs qui ont le plus influencé Guevara ?

Alfredo Palacios

(1880-1965)

Homme politique, écrivain et législateur argentin.

Guevara accumule des connaissances et, à sa façon, il les assimile en rédigeant une sorte de dictionnaire philoso- phique (un livre sur les livres qu’il a lus). Il cherche à mettre de l’ordre dans ses idées. Il annote, il compare, il analyse, il résume Il cherche LA réponse à tous les maux de la Terre. Il se tourne vers la philosophie pour mieux comprendre l’humanité. Il cherche la formule magique qui résoudrait les problèmes de toutes les sociétés. Il consulte Alfredo Palacios sur la justice ; il cherche à comprendre l’action du christianisme dans l’œuvre d’Émile Zola ; il lit Jack Lon- don, dont Le Peuple des abysses (1903) décrit l’atroce misère de la vie dans les taudis de Londres ; il étudie Lénine et

Staline pour comprendre le marxisme

Mussolini pour comprendre le fascisme. Chez les philosophes et les politiques, c’est Karl Marx qui influence le plus le jeune Guevara. C’est au Guatemala, sur les conseils d’Hilda Gadea, qu’il découvre Marx alors que ses lectures devien- nent plus politiques et tournent nettement plus à gauche. Il a lu le Manifeste du Parti communiste et le Capital. Ernesto est fasciné par Karl Marx, qu’il surnomme San Carlos, et planifie même d’écrire

et Benito

San Carlos, et planifie même d’écrire et Benito Friedrich Engels et Karl Marx, les coauteurs du

Friedrich Engels et Karl Marx, les coauteurs du Manifeste du Parti communiste (1848).

sa biographie. Marx est le seul à offrir une appro- che scientifique pour expliquer les injustices et la pauvreté, ce qui plaît beaucoup à l’esprit analytique de Guevara. Après le coffre à outils proposé par Adler pour l’épanouis- sement individuel, ne voilà-t-il pas qu’on lui offre un coffre à outils pour l’épanouissement de la société. L’approche historique prônée par Marx permet de trouver, scientifi- quement, la source des maux en remontant le cours des événements. Une fois les problèmes trouvés, il suffit de

événements. Une fois les problèmes trouvés, il suffit de Hilda Gadea Réfugiée péruvienne au Guatemala (alors

Hilda Gadea

Réfugiée péruvienne au Guatemala (alors terre d’accueil de tous les gauchistes) et future épouse de Guevara, elle fut membre de l’Alianza Popular Revolucionaria Americana, parti politique de gauche interdit au Pérou depuis 1948.

Sur la photo : Hilda et Ernesto au cours d’un voyage au Yucatán en 1955.

Photo : Service des archives, Conseil d’État de la République de Cuba.

les résoudre, scientifiquement, pour que la société puisse s’améliorer.

pour que la société puisse s’améliorer. José Carlos Mariátegui (1894-1930) Journaliste, écrivain

José Carlos Mariátegui

(1894-1930)

Journaliste, écrivain et homme politique péruvien, il fut l’un des principaux penseurs marxistes d’Amérique latine. Il est surtout connu pour son ouvrage Sept essais d’interprétation de la réalité péruvienne (1928).

Photo : José Malanca.

Les théories générales d’Alfred Adler et de Karl Marx sur la psychanalyse et la politique ont certes influencé Guevara, mais celui qui éveille son sentiment d’appartenance à la latino-américanité est José Carlos Mariátegui. Celui-ci con- forte Guevara dans la nécessité de créer une société dont les racines puiseraient dans le terreau latino-américain ; il lui lègue une vision romantique du socialisme, vision qui faussera toutes les actions futures de Guevara. Qui est ce penseur influent ?

Au tournant du XX e siècle, l’Amérique latine se cherche une identité. Le Péruvien José Carlos Mariátegui propose une démarche qui s’inscrit naturellement dans le contexte socia- liste et romantique de la fin du XIX e siècle, une époque où l’on croit encore possible de recréer le monde. C’est alors qu’en Russie survient la Révolution de 1917. Plusieurs révo- lutionnaires, enivrés par ce triomphe, en analysent les étapes et tentent de les reproduire. Avec le temps, les travers du socialisme soviétique, sa bureaucratie omniprésente et l’ab- sence de démocratie tiédissent les ardeurs. Des théoriciens vont à contre-courant et, plus utopistes, ils tentent de rani- mer la foi révolutionnaire. Mariátegui s’inscrit dans le courant romantique du marxisme. Comme d’autres, il tente de développer une philosophie de la révolution, de lui donner une dimension spirituelle et de créer une éthique de la lutte révolutionnaire. Pour lui, les qualités nécessaires d’un bon militant de la révolution sont la foi (aspect mystique), la solidarité et l’indignation morale (aspect social), l’implication totale et

la capacité de risquer sa propre vie (aspect héroïque). Dans « L’homme et le mythe », Mariátegui lutte contre l’« âme désenchantée » de la civilisation bourgeoise, cette grisaille intellectuelle qui empêche le renouvellement de la société qui s’encroûte dans des structures, ne faisant qu’augmenter le mécontentement de tous. Il propose de définir l’« âme enchantée » des créateurs d’une nouvelle civilisation. Ses écrits s’adressant surtout aux Péruviens, il adapte ce qui se fait et se dit en Europe, puisque cela ne correspond pas à la réalité qu’il connaît. Dans ses « Deux conceptions de la vie », il critique la « philosophie évolutionniste, historiciste et rationaliste [et son] respect superstitieux de l’idée de Progrès », qu’il veut remplacer par un désir de retour à l’esprit d’aventure, de mythes héroïques, de romantisme et de « quichottisme ». Dans le contexte latino-américain, où la technologie fait défaut et où le progrès tarde, Mariátegui, tout comme Gue- vara, remonte aux sources des civilisations d’antan. Il veut instaurer un monde utopique vraiment latino-américain en ressuscitant les valeurs de l’Empire inca. Ranimer ce monde permettrait de résoudre les trois problèmes qui minent le Pérou : le problème agraire, le problème indien et le pro- blème des latifundia. Pour Mariátegui, ces problèmes remontent à la Con- quista de 1532, quand les Espagnols détruisent un système agraire efficace pour le remplacer par un système féodal inadapté. Cette prémisse est basée sur l’idéalisation du passé inca. Mariátegui croit que la colonisation a inter- rompu le développement de cette civilisation qui aurait pu devenir l’une des premières sociétés communistes bien organisées. Parce qu’il ne s’intéresse qu’à son système de distribu- tion de la nourriture, Mariátegui voit une société inca

Latifundia

Les latifundia sont de grands domaines terriens que les conquistadores espagnols ont implantés au moment de leur arrivée en Amérique. Leur structure s’apparente aux grandes seigneuries de la Nouvelle-France.

Culture en terrasse dans l’Empire inca

À 3 600 mètres d’altitude et sur 4 000 kilomètres, le long de la Cordillère des Andes, du XIII e siècle, moment de la fondation de Cuzco, la capitale, jusqu’à 1532, date de la Conquista (conquête) par l’Espagnol Francisco Pizarro, l’Empire inca unifia et domina toutes les populations de ces territoires en imposant le culte du Dieu-Soleil et le quechua comme langue unique. Le relief montagneux du pays inca obligea les habitants à développer la culture en terrasse. Pour construire les andanes (terrasses), ils devaient entasser cailloux et graviers pour compenser la pente et assurer un bon drainage. La terrasse était ensuite recouverte de terre et d’humus et prête pour la culture de la pomme de terre et du maïs.

et prête pour la culture de la pomme de terre et du maïs. idéale ; il

idéale ; il en ignore les éléments négatifs et violents. Les exactions, les sacrifices humains, l’esclavage, le régime des castes ne correspondent pas, en effet, aux canons de la so- ciété socialiste. Mais ces omissions ne semblent pas volontaires ; Mariátegui n’est pas un spécialiste de la civili- sation inca et ses sources sont celles de tierces personnes qui partagent avec lui une vision utopique et romantique de la vie inca, celle qui propose la solidarité, le partage et la coopération, des valeurs chères aux communistes et aux socialistes romantiques. Dans son « Aniversario y balance », Mariátegui note l’aspect universel du socialisme. Pour lui, il s’agit d’un fort mouvement universel que peu de pays peuvent ignorer ou éviter. Mais la spécificité latino-américaine ne peut accou- cher d’un socialisme qui serait la copie conforme de ce qui se fait en Europe. Le socialisme en Amérique latine doit être une « création héroïque » basée sur les traditions indiennes et américaines. Une société agraire aura un socialisme agraire, alors qu’une société urbaine aura un socialisme urbain. C’est ce qu’il indiquait, en 1928, dans Siete ensayos de interpreta- ción de la realidad peruana (Sept essais d’interprétation de la

réalité péruvienne, Paris, Maspéro, 1968), qui mise sur les mas- ses paysannes et sur les Indiens pour créer un nouveau socialisme au Pérou. L’œuvre de Mariátegui montre au jeune Guevara que la justice sociale et l’égalité populaire sont réalisables sur « son » continent et qu’il n’est pas nécessaire de copier servilement les théories européennes. Pendant son séjour au Pérou, il est justement attiré par les villages perdus dans la monta- gne ou par les endroits où vivent les Indiens dans la région de Cuzco. Comme si le jeune Ernesto voulait mieux voir les méfaits de la colonisation et mesurer le potentiel révolu- tionnaire des gens que décrit José Carlos Mariátegui.

La lecture de l’œuvre de Mariátegui mène Guevara sur la piste d’un socialisme romantique très attrayant. Pourtant, ce socialisme, qui allait de soi au XIX e siècle, est révolu. Dans le XX e siècle moderne, rapide et brutal, cette vision ne cor- respond plus à la réalité. Quel est donc ce socialisme romantique tant prisé ?

Le romantisme n’est pas qu’un mouvement littéraire et musical ; il influence aussi les arts, la religion, la politique, les sciences sociales et la philosophie. Au XIX e siècle, plu- sieurs révolutionnaires européens rejettent la rigidité du marxisme positiviste de la II e Internationale. Pour eux, ce marxisme est construit sur des théories économiques, une industrialisation présentée comme inévitable et un scien- tisme aveugle qui ignore totalement l’être humain dans toutes ses équations. Parmi les révolutionnaires européens qui s’opposent à ce marxisme se trouvent György Lukács, Antonio Gramsci et Walter Benjamin. Ces penseurs conti- nuent le mouvement romantique : ils s’opposent à la société

Internationale

C’est le nom donné au regroupement des partis ouvriers qui cherchaient à transformer la société capitaliste en une société socialiste.

La 1 re Internationale fut inaugurée à Londres le 28 septembre 1864. Les participants adhérèrent aux idées de Marx, qui en avait rédigé l’adresse inaugurale.

La II e Internationale fut fondée lors du Congrès de Paris, en juillet 1889, par des partis socialistes et sociaux-démocrates dont l’approche était plus parlementaire. La Première Guerre mondiale causa un schisme quand des participants, sous l’influence de Lénine, voulurent transformer cette guerre capitaliste en une guerre civile.

La III e Internationale fut fondée par Lénine au Congrès de Moscou, en mars 1919. Elle fut dominée par le Parti communiste russe, qui tentait de plus en plus d’influencer le développement du socialisme international.

La IV e Internationale fut fondée par Léon Trotski, en 1938, pour coordonner l’action des partis communistes antistaliniens et ranimer la révolution mondiale.

György Lukács (1885-1971) Philosophe, critique et homme politique hongrois. Anton i o Gramsc i (1891-1937)

György Lukács

(1885-1971)

Philosophe, critique et homme politique hongrois.

Philosophe, critique et homme politique hongrois. Anton i o Gramsc i (1891-1937) Théoricien et homme

Antonio Gramsci

(1891-1937)

Théoricien et homme politique italien.

Gramsc i (1891-1937) Théoricien et homme politique italien. Walter Benjam i n (1892-1940) Écrivain allemand. Rosa

Walter Benjamin

(1892-1940)

Écrivain allemand.

italien. Walter Benjam i n (1892-1940) Écrivain allemand. Rosa Luxemburg (1870-1919) Révolutionnaire allemande

Rosa Luxemburg

(1870-1919)

Révolutionnaire

allemande d’origine

polonaise.

capitaliste et bourgeoise basée sur la rationalité, le libre marché, la quantification de la vie sociale, et ils s’appuient sur un certain « désenchantement du monde », comme le signalait le sociologue Max Weber. Il ne faut donc pas s’étonner que les théoriciens socia-

listes soient attirés par le romantisme, car il est en profonde opposition au travail mécanisé qui abrutit les ouvriers. La mécanisation met fin au travail comme source de fierté et de dignité. Le romantisme économico-politique serait en quelque sorte la critique du taylorisme, qui a tué la créa- tivité de l’ouvrier. Pour la gauche, il correspondrait à un communisme renouvelé qui mettrait le bien-être de l’hu- main au centre de tout. Paradoxalement, le romantisme vu par la droite mènerait au fascisme ; il prônerait un retour à des valeurs qui avaient cours au Moyen Âge, où l’individu s’effaçait devant l’État et les corporations (les guildes

médiévales)

Pour affermir leurs théories, les penseurs du XIX e siècle se sont inspirés des meilleurs éléments des civilisations passées. Marx et Engels, par exemple, décrivent un com- munisme basé sur la propriété communautaire des sociétés primitives, comme celles des Incas. Même Rosa Luxemburg, dans son Introduction à l’économie politique, qualifie la so- ciété inca de communiste. Tous ces auteurs mettent de l’avant l’idée de coopération et celle du partage. C’est ce genre de marxisme que Mariátegui rapporte de son séjour en Europe. Il retravaille des pans de la pensée romantique pour proposer ses éléments d’une société utopique toute latino-américaine.

ce qui préviendrait la lutte des classes !

Un psychologue autrichien qui aide à contrôler le destin, des philosophes et des sociologues européens qui imaginent

des sociétés communistes baignant dans l’harmonie et un théoricien péruvien qui prône un retour aux idéaux incas. Quelle synthèse Guevara fera-t-il de tout cela ?

Guevara comprend que toute réforme doit s’appuyer sur les paysans et sur les traditions agraires et qu’un retour à une vie simple et saine est nécessaire. Il faut recréer la so- ciété sur des assises connues. Il ne faut pas faire table rase, bien au contraire ; il faut que la nouvelle société soit le produit de son environnement et des personnes qui la composent. On remarque ici l’influence d’Adler. Il s’agit d’assurer une bonne et suffisante production alimentaire pour, ensuite, réinventer l’industrie et le commerce. On s’explique mieux, dans ce contexte, l’influence des écrits de Mariátegui et ce qu’Ernesto retient de ses conversations avec les paysans. Pour lui, tout changement et tout renou- veau doivent passer par la ruralité. La ville ne sera jamais un bon point de départ. Cette vision champêtre de la révo- lution l’empêchera de bien lire le contexte dans lequel il se trouve et l’entraînera dans l’inhospitalière jungle bolivienne, isolé et traqué, sans qu’il puisse comprendre vraiment pour- quoi son plan ne fonctionne pas. Le socialisme prôné par Guevara est assez naïf. Il n’a pas de théorie bien claire à proposer, mais il rêve d’une « humanité socialisée » ou, encore, d’une « fraternité uni- verselle ». Le héros veut établir une nouvelle société qui mettrait un terme à l’exploitation capitaliste, qui redon- nerait l’Amérique latine aux Latino-Américains, qui enverrait « tout le monde » à la campagne pour recom- mencer le cycle de la civilisation. Quand « tout le monde » serait nourri et que la production du secteur primaire se- rait assurée, la société permettrait le développement d’un secteur secondaire, puis d’un secteur tertiaire…

Taylorisme

Théorie inspirée des travaux de Frederick Winslow Taylor (1856-1915), ingénieur et économiste américain, promoteur de l’organisation scientifique du travail industriel et de l’utilisation des chaînes de montage.

Le nomadisme est une seconde nature chez Guevara. Dès 1948, il passe ses congés en

Le nomadisme est une seconde nature chez Guevara. Dès 1948, il passe ses congés en exploration et en escalades épuisantes qui le mènent, la plupart du temps, dans des régions sauvages.

Photo : Service des archives, Conseil d’État de la République de Cuba.

Pour Guevara, l’implantation de ce système doit être autonome. Il ne faut pas utiliser l’aide monétaire de la Chine ou de l’Union soviétique comme outil contre les États-Unis. Il faut mettre les moyens de production dans les mains de l’État, qui coordonnera et planifiera les acti- vités, sans exploiter la population. Il faut s’assurer que les investissements octroyés aux pays en voie de développe- ment ne les obligent pas à se faire concurrence sur le marché. Le socialisme de Guevara est une sorte de capi- talisme renouvelé sur la base d’un partage des richesses, c’est-à-dire un capitalisme sans ses défauts habituels :

une production anarchique, la compétition des marchés, des relents d’impérialisme et l’oppression de la classe ouvrière.

Avant de commencer à professer la médecine, Ernesto dé- cide, en décembre 1951, de partir à la découverte de « son » continent. Lui et son ami Alberto Granado voyagent en jeunes hommes, mais aussi en médecins préoccupés de comprendre les maux des personnes qu’ils rencontrent. Qu’est-ce qui choque le plus le jeune médecin Guevara ?

Ernesto constate d’abord que la population qui a besoin de soins ne peut les obtenir à cause de sa grande pauvreté. Le médecin en lui se sent impuissant, parce qu’il sait bien que c’est le système qui sépare le médecin de ses patients. Il est aussi choqué de voir que la valeur d’une personne ne va pas au-delà de sa capacité de travailler. Guevara veut croire en la bonté des gens, mais il est surpris par l’attitude des pauvres, qu’il croyait solidaires dans la misère, qui consi- dèrent toute personne malade ou handicapée comme un boulet. Sa rencontre avec une vieille dame asthmatique et

cardiaque lui fait écrire, dans son journal de voyage, en mars 1952, à Valparaíso (Chili) :

« Il était évident que la pauvre vieille avait dû tra- vailler jusqu’à la fin du mois précédent pour gagner sa vie, suant sang et eau mais gardant la tête haute face à l’existence. Il faut dire que l’adaptation au milieu fait que, dans les familles pauvres, celui qui ne peut plus gagner sa vie est victime d’une aigreur

à peine dissimulée. À ce moment-là, on cesse d’être

père, mère ou frère pour se convertir en facteur négatif dans la lutte pour la survie et, en tant que tel, on devient l’objet de la rancœur de la commu- nauté en bonne santé qui vous jette votre maladie

à la figure comme si c’était une insulte personnelle envers ceux qui doivent vous entretenir. »

Ses pérégrinations le mettent en rapport avec des gens qui se traînent d’emploi en emploi afin d’améliorer leur sort. Ces personnes ne comprennent pas le but des deux jeunes Argentins qui voyagent pour le plaisir et la décou- verte. Le 12 mars 1952, à Baquedano, au Chili, Guevara discute avec un homme qui se dirige vers une mine à la recherche d’un emploi. La conversation de cet homme et l’emploi fréquent du terme « camarade » suggèrent à Gue- vara que ce mineur croit être un communiste et qu’il se sent opprimé à cause de ses opinions. Guevara sait qu’il en est autrement et critique les autorités, qui ne voient pas le désespoir qu’incarne ce communisme primaire :

« Vraiment, il est malheureux que des mesures de répression soient prises contre des personnes pa- reilles. Mis à part le danger que peut ou non représenter, pour la vie saine d’une communauté, la “vermine communiste” qui avait éclos en lui, il ne s’agissait en fait que du désir naturel d’obtenir

Journal

Cette citation, ainsi que celles qui suivront, sauf indication contraire, proviennent des journaux de voyages, de la correspondance et de divers autres écrits de Guevara.

Outre ses journaux de voyages, Ernesto Guevara a écrit toute sa vie durant. Ses principales œuvres sont traduites en français :

Le Socialisme et l’Homme à Cuba, Paris, Maspero, 1967.

Œuvres I, Textes militaires ; Œuvres II, Souvenirs de la guerre révolutionnaire ; Œuvres III, Textes politiques ; Œuvres IV, Journal de Bolivie ; Œuvres V et VI, Textes inédits ; Paris, Maspero, 1968-1972.

Voyage à motocyclette, Journal de voyage,

Paris, Mille et une nuits,

2001.

Second voyage

à travers l’Amérique latine

(1953-1956),

Paris, Mille et une nuits,

2002.

quelque chose de mieux et d’une protestation contre la faim qui lui tenaillait le corps. C’est cela qu’exprimait son amour pour cette doctrine étrange dont il ne pouvait jamais comprendre l’essence, mais dont le résumé : “du pain pour les pauvres”, était fait de mots qui étaient à sa portée et, plus encore, qui remplissaient son existence. »

Le héros, au gré de ses voyages, ne cesse de confronter la « réalité de ses livres » à la réalité des travailleurs. Guevara apprend de ses rencontres et de ses expériences, mais il mettra toujours la théorie au premier plan. Sa conception de la théorie ne lui permet pas d’accepter qu’une personne adhère à un mouvement ou à une idéologie simplement parce que cela lui garantit un travail ou de la nourriture.

Guevara cherche à se dépasser et à se mesurer aux exploits de certains conquistadores, dont il tente de suivre le chemin. Qu’est-ce qui le fascine chez les héros du temps passé ?

Ernesto a lu beaucoup de récits de voyages et d’exploits et, on le devine, il aimerait les répéter. Il profite donc de son voyage latino-américain pour parcourir les chemins em- pruntés jadis par les conquistadores ou, encore, sans doute inspiré par Mariátegui, pour visiter les lieux des civilisa- tions perdues. C’est dans ce contexte qu’il commente le paysage qui s’offre à lui entre Iquique et Arica, au Chili, en mars 1952, alors qu’il se rappelle la traversée du désert effectuée par le conquistador Pedro de Valdivia :

« L’acte de Valdivia illustre le désir, jamais démenti, qu’a l’homme de trouver un endroit où exercer son autorité de manière indiscutable. La phrase

attribuée à César – où il dit préférer être le premier dans l’humble village des Alpes qu’il traversait, plutôt qu’être le second à Rome – se vérifie avec moins de pompe, mais autant de force, dans l’épopée de la conquête du Chili. Et si le moment où l’indomptable main de l’Araucan Caupolicán arrachait la vie au conquistador, si cet instant extrême n’avait pas été submergé par la panique de l’animal tra- qué, je suis sûr qu’en faisant le bilan de sa vie passée, Valdivia aurait trouvé une pleine jus- tification à sa mort dans le simple fait d’être chef tout-puissant d’un peuple guerrier. Il ap-

partenait en effet à ce type d’homme particu- lier, que chaque race produit de temps en temps, chez qui l’autorité sans limites est un désir inconscient. Un désir qui peut aller jusqu’à rendre naturelles toutes les épreuves qu’il endure pour l’atteindre. »

Pour Guevara, le petit garçon immobile, tout exploit physique est digne de mention, mais cette même action doit toujours avoir un but. Tout risque vaut la peine si le but ultime est valide. Et si un individu a une envie folle de se dépasser simplement pour le plaisir de le faire, il ne faut tout de même pas mourir pour rien. C’est ce qu’il constate, en 1950, au cours de son périple dans le nord de l’Argen- tine. Dans une halte routière, il rencontre un jeune homme qui chevauche une puissante Harley-Davidson, ce qui sus- cite l’admiration de Guevara. Naturellement, le jeune homme file comme l’éclair alors que Guevara trottine avec son vélomoteur. Quelques kilomètres plus loin (et beaucoup plus tard), il remarque que l’on descend d’un camion cette formidable moto. Il apprend alors que le jeune homme s’est tué. Guevara note dans son journal de voyage :

s’est tué. Guevara note dans son journal de voyage : Pedro de Valdivia (1500-1554) Il lutte

Pedro de Valdivia

(1500-1554)

Il lutte au Venezuela et au Pérou avec Pizarro. Ce dernier l’envoie en explorateur au-delà du terrible désert qui sépare le Pérou des territoires plus au sud. Le 12 février 1541, il découvre, dans les Andes, une vallée magnifique et verdoyante à souhait. Il appelle la région Chili (Chile, en espagnol), d'après un mot indien qui désigne la neige. Il dresse aussitôt l'acte de fondation d'une ville qu'il baptise Santiago del Nuevo Estremo, en l'honneur de saint Jacques et de la province d'Estrémadure où il est né. Après avoir tracé la plaza de armas (place d'armes) de la future ville, il entreprend la soumission de la région. Il succombe, douze ans plus tard, sous les coups des Araucans.

* Des extraits de la correspondance du Che et de son premier journal de voyage – inédits jusqu’à maintenant – se trouvent dans le livre de son père :

Ernesto Guevara Lynch, Mi hijo el Che, La Havane, Arte y Literatura, 1988.

« Qu’un homme recherche le danger sans même ce vague aspect héroïque que comporte un exploit public, qu’il meure ainsi sans témoin, au détour d’une route, donne à cet aventurier inconnu une vague “ferveur suicidaire” *.»

Guevara met en pratique la théorie d’Adler. Chaque in- dividu est une part entière d’un tout (l’environnement), ce qui fait que chaque action doit être calculée ou vue. Il faut influencer, aider, agir et même épater. Pour lui, faire une action d’éclat dans un isolement des plus complets est un gaspillage de temps et d’énergie. Pour réussir, chaque action doit absolument contribuer au bien-être de la société. C’est pourquoi son admi- ration pour les vaillants conquistadores est tempérée par les abus de la colonisa- tion. Sa visite de Cuzco lui renvoie en plein visage la destruction de cette noble ville par des conquérants butors et gros- siers. C’est ce qu’il remarque dans son journal le 31 mars 1952 :

« Ça, c’est le Cuzco dont le souvenir plaintif émerge de la forteresse dé- truite par la stupidité du conquistador analphabète, le Cuzco des temples violés et détruits, des palais saccagés et de la race abêtie. C’est lui qui nous invite à nous transformer en guerriers et à défen- dre, la macana [massue indienne] à la main, la liberté et la vie de l’Inca. »

Malgré son désir de créer une nouvelle société et un homme nouveau, Guevara n’a jamais prôné de faire tabula rasa. Le héros cherche plutôt à rattacher le passé au présent

Le héros cherche plutôt à rattacher le passé au présent Au cours de son voyage dans

Au cours de son voyage dans le nord de l’Argentine, en 1950, Guevara adapte un petit moteur de marque Micrón à sa bicyclette. Cette photo, prise avant son départ, se retrouva plus tard dans la revue Gráfico pour annoncer des moteurs de la même marque.

en conservant le meilleur des deux mondes, en Amérique latine particulièrement, où, selon lui et Mariátegui, la nou- velle société devrait pouvoir harmoniser le passé des Indiens à celui des « Espagnols ».

Le premier voyage de Guevara tire à sa fin ; ses rencontres lui ont montré les inégalités, la pauvreté et le racisme dont les Indiens et les Métis sont victimes. Il a pu constater que les intérêts financiers sont dans des mains étrangères. Deux rencontres lui donnent malgré tout espoir dans l’âme latino- américaine et lui prouvent la noblesse de lutter pour une cause. Quelles sont ces deux rencontres ?

Après son séjour de travail dans une léproserie, à San Pablo, au Pérou, les malades et les membres du personnel orga- nisent une fête pour son anniversaire (le 14 juin 1952). Un peu éméché, mais se sentant obligé de prononcer un dis- cours profond et significatif, Guevara, après de nombreux remerciements, résume en fait ses observations et ses espoirs dans les mots suivants :

« … nous [Alberto et lui] croyons, beaucoup plus fermement qu’avant, grâce à notre voyage, que la division de l’Amérique en nationalités incertaines et illusoires est complètement fictive. Nous formons une seule race métisse qui, du Mexique au détroit de Magellan, présente des similitudes ethno- graphiques notables. C’est pourquoi, essayant d’échapper à tout provincialisme exigu, je porte un toast au Pérou et à l’Amérique unie. »

Les populations d’Amérique latine, constate Guevara, partagent les mêmes problèmes sociaux (nombre élevé de

pauvres et de sans-abri) et économiques (mêmes compagnies américaines qui contrôlent tout, y compris la politique). Une seule solution : s’unir et lutter pour la mise en place d’une nouvelle société vraiment latino-américaine et, sur- tout, totalement autonome ! Les traits communs entre les populations, rappelle-t-il, sont bien plus nombreux et an- ciens que les frontières, qui, elles, furent décidées de façon arbitraire au temps de la colonie. La vraie conclusion de ce premier voyage et du récit qu’il en fait revient à un étranger, rencontré à Caracas, au Venezuela, en juillet 1952. Ses paroles impressionnent tel- lement le héros qu’il les reproduit dans son journal :

« L’avenir appartient au peuple, qui, pas à pas ou d’un seul coup, va conquérir le pouvoir, ici et par- tout sur la Terre. »

Mais, l’étranger, dont les propos suggèrent qu’il fut un combattant de la première heure en Union soviétique et forcé à l’exil par le régime stalinien, est déçu par le peuple, qui, une fois au pouvoir, montre son incompétence et sa petitesse et reste sourd aux cris de ceux qui ont sacrifié leur vie pour lui. Une révolution cruelle et l’avènement d’un gouverne- ment populaire ne sont plus l’aboutissement d’une vie de combat, mais bel et bien le début d’une autre mettant aux prises des guerriers idéalistes contre un peuple paralysé dans une civilisation corrompue. C’est plein de dépit et d’amertume que ce vieux guerrier avertit Guevara que, lui aussi, devra lutter contre ce même peuple qui n’apprendra jamais de ses erreurs :

« Je mourrai en sachant que mon sacrifice obéit à l’obstination d’une civilisation pourrie qui s’écroule. Je saurai également, sans que le cours

de l’histoire ou l’impression personnelle que vous aurez de moi change pour autant, je saurai que vous allez mourir le poing tendu et la mâchoire serrée, parfaites illustrations de la haine et du combat, car […] vous êtes un membre authentique de la société qui s’écroule. »

Peu importe que certains doutent de l’existence de cet étranger, que d’autres y voient une invention « littéraire » permettant à Guevara de développer ses idées. Ce discours, pour Ernesto, est presque un oracle :

il luttera toute sa vie pour créer une nouvelle société ; il se butera à une bureaucratie et à des hommes que tout changement horripile ; et c’est en combattant, la mâchoire serrée, qu’il mourra en vain.

« Malgré ses paroles, je savais maintenant

vais qu’au moment où le grand esprit directeur porterait l’énorme coup qui diviserait l’humanité en à peine deux factions antagonistes, je serais du côté du peuple. Et je sais, car je le vois gravé dans la nuit, que moi, l’éclectique disséqueur de doc- trines et le psychanalyste de dogmes, hurlant comme un possédé, je prendrai d’assaut les barri- cades ou les tranchées, je teindrai mon arme dans le sang et, fou furieux, j’égorgerai tous les vaincus qui tomberont entre mes mains. Et comme si une immense fatigue réprimait ma récente exaltation, je me vois tomber immolé à l’authentique révo- lution qui standardise les volontés, en prononçant le mea culpa édifiant. Je sens déjà mes narines di- latées, savourant l’âcre odeur de la poudre et du sang, de la mort ennemie. Je raidis déjà mon corps, prêt à la bataille et je prépare mon être comme une enceinte sacrée pour qu’y résonne, avec de

Je sa-

une enceinte sacrée pour qu’y résonne, avec de Je sa- Guevara fait des essais mécaniques sur

Guevara fait des essais mécaniques sur la vieille Norton 500 d’Alberto Granado. Nommée la Poderosa II (la Puissante II), elle les entraînera dans leur premier périple en Amérique latine en 1951 et 1952.

Photo : www.che-lives.com

nouvelles vibrations et de nouveaux espoirs, le hurlement bestial du prolétariat triomphant. »

Cette grande envolée littéraire est fruit du style de Gue- vara et de la fougue de sa jeunesse, mais, quoi qu’il en soit, celui qui regardait, étudiait, compilait et réfléchissait vient de trouver sa cause. Dès lors, il sera un jeune révolution- naire en quête de révolutions. Le pouvoir de la volonté enseigné par Adler, les exploits de ses héros réels et fictifs, les utopies sociales et politiques de Marx, Engels, Mariátegui, la réalité latino-américaine, tout se bouscule et le héros commence à se transformer en preux chevalier. En termi- nant ses études de médecine, il pense de plus en plus à se porter à la défense de l’opprimé et de l’exploité. En 1954, il se précipitera au Guatemala pour participer au soulève- ment, mais cela avortera ; il tournera alors son attention vers Cuba.

cela avortera ; il tournera alors son attention vers Cuba. Hugo Pesce Pescetto (1900-1969) Épidémiologiste péruvien,

Hugo Pesce Pescetto

(1900-1969)

Épidémiologiste péruvien, spécialiste de la malaria et léprologue émérite, il découvrit le gène porteur de la lèpre. Il a dirigé le Service national de léproserie du Pérou et détenu la Chaire de médecine tropicale à l’Université San Fernando.

Guevara veut se mettre au service des hommes. Il veut être médecin pour guérir l’asthme, la lèpre, les allergies. Mais il voit plus grand. Il ébauche un plan qui devrait amener l’ap- parition de la « médecine du peuple ». De quoi s’agit-il ?

Cette idée d’une « médecine du peuple » lui vient à l’esprit après sa rencontre avec Hugo Pesce Pescetto, à Lima, au Pérou, en mai 1952. Après ses études médicales en Italie, le docteur Pesce retourne au Pérou, où il rencontre Juan Carlos Mariátegui, dont il partage les idées. Après la mort de cet intellectuel, Pesce devient l’un des membres les plus influents du Parti communiste péruvien. Il enseigne à l’université, se consacre à la recherche sur les maladies tropicales (surtout la malaria) et pratique la médecine. Il s’est penché sur les

maladies des pauvres (le rachitisme, les maladies pulmo-

et sur les soins à leur apporter. À

cause de son engagement politique, il s’implique dans sa communauté. Et il écrit, lui aussi ! Son principal ouvrage est Latitudes del silencio. Pour Guevara, cet homme est un mélange des héros Gandhi et Schweitzer, et il incarne le scientifique idéal, actif dans la société. En 1953-1954, Guevara est au Guatemala et il a tou- jours en tête ses conversations avec le docteur Pesce. Il ébauche le livre qu’il veut écrire sur la fonction et le rôle du médecin en Amérique latine. Il prévoit quatorze chapi- tres qui traiteront de santé publique, de questions cliniques, de l’économie de la maladie, de géopolitique, de l’avenir socialiste de la médecine sociale ainsi que de la nécessité d’affronter des structures archaïques (comme les latifundia) et de combattre les intérêts étrangers. Guevara, au gré de ses voyages, a vu trop de personnes qui ne pouvaient obtenir de soins. Il se révolte contre l’in- capacité de guérir un enfant dont les parents sont pauvres. Cela est si imprégné dans les mœurs que les parents accep- tent la mort d’un enfant comme un simple accident, comme une fatalité. Il constate que la géographie montagneuse du continent isole les populations. Souvent aussi, le médecin arrive trop tard. Face à la pauvreté et à l’isolement, Guevara en vient à penser que la médecine doit miser sur la prévention pour être efficace. Le médecin doit lutter contre l’ignorance, la malnutrition et le sous-développement et, ni plus ni moins, apporter la santé partout où il va. Une telle entreprise est coûteuse, mais, comme il en va de la santé d’une nation, elle devra naturellement être totalement financée par l’État. Ses lectures lui suggèrent que seul un gouvernement socialiste peut avoir l’ambition, la volonté et le pouvoir de la réaliser.

naires, la malnutrition

)

et le pouvoir de la réaliser. naires, la malnutrition ) Mohandas Gandhi (1869-1948) Apôtre national et

Mohandas Gandhi

(1869-1948)

Apôtre national et religieux de l’Inde.

(1869-1948) Apôtre national et religieux de l’Inde. Albert Schweitzer (1875-1965) Médecin, théologien

Albert Schweitzer

(1875-1965)

Médecin, théologien protestant et musicologue français. Prix Nobel de la paix 1952.

Dans cette approche de la santé publique, le médecin devient l’agent du changement (médico revolucionario). Il est le trait d’union entre le milieu urbain plus riche et mieux organisé (la modernité et la santé) et le milieu rural tou- jours isolé et abandonné des gouvernements (la pauvreté et la misère) – du moins, selon l’interprétation que Guevara fait de la réalité latino-américaine au cours de ses voyages. C’est le médecin qui peut le mieux informer le gouvernement des besoins d’une région, et c’est encore lui qui achemine le savoir et les innovations dans les régions oubliées. Il réfléchit à son projet de livre quand l’appel de Cuba plonge sa vie dans un monde plus militaire que littéraire. Plus tard, toujours tenaillé par cette idée, il la développe et la greffe à son concept d’«homme nouveau», qu’il expose à des miliciens dans un discours le 19 août 1960. Maintenant, éclairé par les acquis de la Révolution cubaine, il comprend qu’il ne peut y avoir de médecin révo- lutionnaire sans révolution. Un médecin agissant seul ne peut rien faire, mais dans le cadre d’une révolution natio- nale, où toutes les pratiques archaïques tombent pour faire place à celles qui apportent l’égalité, la modernité et le bien- être à tous, des médecins révolutionnaires peuvent tout faire. Dans un large projet de reconstruction systématique de la société, il est capital que chacun utilise au maximum son talent et ses connaissances pour la réussite de la révo- lution. Un individu au sommet de ses capacités ne peut que contribuer positivement à la société (Adler est toujours pré- sent dans la pensée de Guevara).

« Nous devons tous passer en revue nos vies, exa- miner tout ce que nous faisions et pensions en tant que médecins avant l’avènement de la révo- lution. Nous devons faire cela avec un zèle et un

esprit critique et conclure que tout ce que nous pensions dans le passé devrait être mis aux ar- chives, et, de là, nous devons créer un nouveau type d’humain. Si chacun de nous utilise toute son énergie pour atteindre la perfection dans la créa- tion de ce nouveau type d’humain, il sera plus facile pour le reste de la population de suivre notre exemple et de faire de cet Homme nouveau le pro- totype du nouveau Cuba. »

Ensuite, le nouveau médecin luttera contre la maladie en créant un corps robuste, non pas à partir du travail de la médecine contre un corps malade, mais plutôt depuis un grand effort collectif où chacun améliore sa santé. Le mé- decin aura un rôle de fermier ; il aidera à créer de nouveaux produits alimentaires pour augmenter et diversifier l’alimen- tation des Cubains. Il aura aussi un rôle d’enseignant pour éduquer les paysans aussi bien que les dirigeants politiques des bienfaits des mesures qu’il croira bon d’implanter. Alors, par étapes, la médecine deviendra une science de la prévention qui n’interviendra directement qu’en cas de chirurgie ou de maladies graves qui dépasseront les com- pétences ordinaires de la population. Le médecin, par son rôle et sa fonction (celui qui enseigne, celui qui guide, celui qui guérit et celui qui console), deviendra un des piliers importants de la nouvelle société. Les voyages de Guevara, son expérience révolutionnaire et la théorie d’Adler se retrouvent dans son concept de mé- decin nouveau, mais jamais il ne prendra le temps de travailler à son développement.

Devenu médecin, Ernesto veut terminer le périple qu’il avait entrepris avec son ami Alberto. Il emprunte plus ou moins

Voyages

Un premier long voyage mène Ernesto Guevara de l’Argentine au Pérou, puis au Chili, puis de nouveau au Pérou, puis en Colombie et au Venezuela.

Un deuxième long périple – dans l’esprit de Guevara, il devait servir à compléter le tour de « son » continent – conduit le héros de l’Argentine en Bolivie, au Pérou, en Équateur, au Panama, au Guatemala et au Mexique.

le même chemin, mais son arrêt au Guatemala fera tout basculer. Malgré l’étendue du continent, c’est dans ce petit pays que Guevara trouvera sa voie. Comment la révolution ratée du Guatemala influence-t-elle Guevara ?

révolution ratée du Guatemala influence-t-elle Guevara ? Jacobo Arbenz Guzmán (1913-1971) Président du Guatemala de

Jacobo Arbenz Guzmán

(1913-1971)

Président du Guatemala de 1951 à 1954.

En 1954, le gouvernement progressiste du président Jacobo Arbenz tente de réaliser la réforme agraire promise par tant de dirigeants, mais les choses se précipitent alors que le gouvernement américain de Dwight David Eisenhower in- tervient. L’Amérique latine, considérée par les États-Unis

comme leur cour, est continuellement surveillée

choses sont encore plus compliquées au Guatemala, car ce pays est presque la propriété de la United Fruit. Il va sans dire que les intérêts économiques l’emportent et que cette révolution (aussi légère soit-elle) est tuée dans l’œuf. Ernesto Guevara l’intellectuel et Ernesto Guevara le ma- tamore sont transformés en un jeune révolutionnaire galvanisé en quête de révolution. Guevara multiplie les ren- contres alors que tous les jeunes gens de la gauche accourent pour « vivre » l’aventure guatémaltèque. Il vit chaque mo- ment intensément et, à travers ses lettres, il commente la situation. À sa mère, le 4 juillet 1954 :

mais les

la situation. À sa mère, le 4 juillet 1954 : mais les United Fruit Multinationale américaine

United Fruit

Multinationale américaine de l’agriculture dont les bananes sont le produit emblématique et Chiquita® l’une des marques les plus connues.

« Avec un peu de honte je te communique

que je me suis amusé comme un petit fou

pendant ces derniers jours. Cette sensa-

tion magique d’invulnérabilité [

faisait me frotter les mains de plaisir lorsque je voyais les gens courir comme des fous dès que les avions arrivaient ou, dans la nuit, quand pendant les coupures d’électricité la ville s’emplissait de coups de feu. »

me

la ville s’emplissait de coups de feu. » me Le centre-ville de Ciudad Guatemala, vers 1970.

Le centre-ville de Ciudad Guatemala, vers 1970.

]

Ce jeune homme, qui vit avec la mort de- puis sa première crise d’asthme à l’âge de deux ans, ne craint pas les sensations fortes. Pour la première fois de sa vie, il participe à une ac- tion sociale. Guevara passe de l’écrit à l’action et le héros réussit son plus grand rite de passage. L’échec de cette révolution lui procure une grande dé- ception, mais l’ivresse de l’action le force à réfléchir de plus en plus à son avenir. C’est ce qu’il raconte à son amie Tita Infante dans une lettre, le 29 novembre 1954 :

« Je n’ai fait que fuir tout ce qui me dérangeait, et

aujourd’hui encore, alors que je crois être sur le point de faire face à la lutte, surtout pour ce qui est du social, je continue tranquillement ma pé- régrination où me portent les événements sans penser à faire la guerre à l’Argentine. Je t’avoue que c’est ma plus grande source de migraine, parce que je dois lutter entre la chasteté (être ici) et le désir (vagabonder, surtout en Europe), et je vois que je me prostitue en toute impudeur chaque fois que l’occasion se présente. »

Guevara sait que tout engagement social et révolutionnaire est une affaire de longue haleine. Il voudrait continuer son

apprentissage social en voyageant (la Chine fait partie de son rêve), mais il sait aussi qu’il doit décider de son avenir, comme il l’expliquait déjà dans une lettre à sa mère, en avril 1954 :

« Je suis sûr de deux choses : la première, c’est que,

si j’arrive à l’étape authentiquement créative autour

des trente-cinq ans, mon occupation exclusive, ou principale pour le moins, sera la physique nucléaire, la génétique ou une matière du genre, réunissant ce qu’il y a de plus intéressant dans les matières connues ; la seconde, c’est que l’Amérique sera le théâtre de mes aventures, avec un caractère beau- coup plus important que ce que j’aurais cru ; réellement je crois être parvenu à la comprendre et je me sens américain avec un caractère distinc- tif par rapport à tout autre peuple de la Terre. Évidemment je visiterai le reste du monde. »

Le Guevara qui parle est celui qui se crée continuelle- ment, qui est en symbiose constante avec ses pensées, son environnement et ses idéaux. Il est toujours à l’affût de tous les indices qui lui permettraient de s’améliorer. À la fin de l’année 1954, il fait le bilan de l’échec de la révolution guatémaltèque et il conclut que la mollesse du gouvernement Arbenz en est la cause principale. Il aurait fallu armer la population et accepter de créer des bains de sang pour se débarrasser des traîtres et des réactionnaires. Il ajoute :

« La responsabilité historique des hommes qui réa-

lisent les espoirs de l’Amérique latine est grande.

Il est temps d’en finir avec les euphémismes. Il est temps que le gourdin réponde au gourdin, et s’il faut mourir que ce soit comme Sandino et pas

pardonner les trahisons. Que le sang d’un traître qui ne coule pas ne coûte pas la vie à des milliers de vaillants défenseurs du peuple. »

Le style est plus mesuré, mais les sentiments sont bien réels. Guevara ne tolère pas la trahison et constate que la solution aux problèmes du continent latino-américain est bel et bien la révolution, le seul outil qui permettrait de chasser les Yankees et de mettre au pouvoir des gens qui ne seraient pas des marionnettes au service des intérêts étrangers. Cette conclusion lui vient quand il examine ce qui a mal tourné pendant la tentative de révolution au Guate- mala. Il connaît désormais les pièges à éviter dans les préparatifs et les stratégies révolutionnaires. Le résultat de son analyse politique est parsemé de termes tels que le devoir, la nécessité, le sacrifice, la mort, le sang versé. Il écrit comme si un film de déroulait devant lui. Le héros arrive au terme de la première étape ; il est temps de s’engager.

Guevara rencontre Fidel Castro, en juillet 1955, à Mexico. La persuasion et la fougue de ce dernier achèvent de con- vaincre le jeune Guevara que la révolution est possible. Il voit en cet alter ego un homme qui refuse le compromis et qui, tout comme lui, est prêt à mourir pour une cause. Quels sont les effets de cette rencontre ?

Che Guevara se rend au quartier général des émigrés cu- bains, à Mexico, où se discute la loi d’amnistie qui libérera Castro le 15 mai 1955. À la fin de mai, il écrit une lettre à ses parents : « La Havane m’interpelle particulièrement pour me remplir le cœur de paysages bien mêlés à ceux de Lénine. »

Ernesto Che Guevara Photo d’identité de la police mexicaine, prise en juin 1956. À partir

Ernesto Che Guevara

Photo d’identité de la police mexicaine, prise en juin 1956.

À partir de mars 1956, Fidel Castro, Che Guevara et leurs compagnons mènent une vie de baraque militaire, alors qu’ils s’installent dans une villa abandonnée de Santa Rosa, à quarante kilomètres de Mexico. Les autorités mexicaines envahissent la villa le 24 juin 1956 et les jettent tous en prison. La plupart sont relâchés dans les jours qui suivent ; les derniers recouvrent leur liberté à la mi-août. L’entraînement et le séjour sous les verrous ont permis à Guevara de tisser de solides liens avec ses futurs compagnons de lutte.

Photo : Service des archives, Conseil d’État de la République de Cuba.

Guevara et Castro passent de longues nuits à dis- cuter et à préparer un monde non seulement nouveau mais meilleur. Il est aisé de dire que tous ceux qui se sont embarqués sur le bateau vers Cuba étaient des jeunes fous qui aspiraient au martyre, mais il est in- déniable que ces jeunes gens avaient un plan et une stratégie, comme l’attestent les nombreuses heures d’entraînement militaire et les exercices de condition- nement physique qui ont finalement départagé les hommes aptes au combat des autres.

Castro est le véritable cerveau de la révolution. Gue- vara est un intellectuel nomade qui prend des notes. Quand ils se rencontrent, Castro remarque l’ascendant que Guevara exerce sur les hommes et devine l’idéaliste en lui ; il com-

prend que le Che peut devenir l’image de la révolution cubaine et il veut l’utiliser à cette fin. Leur première rencontre dure huit heures ; voici ce que Guevara en a dit au journaliste argentin Ricardo Messetti, en 1957 :

« Fidel m’a laissé l’impression d’un homme extra- ordinaire. Il faisait face aux choses les plus impos- sibles et leur trouvait une solution. Il avait une foi exceptionnelle dans son retour à Cuba. Une fois ar- rivé il allait se battre. Et en se battant il allait gagner. J’ai partagé son optimisme. Il fallait agir, se battre, concrétiser. Arrêter de pleurer et se battre. »

Guevara a le coup de foudre pour Castro. Castro est le grand sorcier qui sait convaincre ses troupes de la possibilité d’une révolution triomphante. Guevara est conquis et con- verti. Il s’engage dans une lutte à l’issue plus qu’incertaine et reçoit même un nouveau nom (son nom de guerre ?). En effet, les Cubains s’amusent de la façon argentine d’aborder

les gens en utilisant constamment le vocable che avant de nommer quelqu’un. On dira, par exemple, che Pedro, ce qui

serait l’équivalent, en français, de « Eh ! Pierre ! »

fallait pas davantage pour que cela devienne le sobriquet de ce jeune Argentin fougueux. Même s’il s’amuse toujours au cours des exercices et ne rêve que de redresser les torts, il est conscient de franchir une autre étape de sa vie, comme en témoignent les extraits d’une lettre envoyée à sa mère, le 15 juillet 1956, de Mexico :

« Je ne suis ni le Christ ni un philanthrope, maman, je suis tout le contraire d’un Christ, et la philan- thropie me paraît l’affaire de [mot illisible] ; pour les choses auxquelles je crois, je lutte avec toutes les armes à ma portée et j’essaie de laisser l’autre à terre, au lieu de me laisser clouer sur une croix ou tout autre endroit. [ ] « Non seulement je ne suis pas modéré, mais j’essaierai de ne jamais l’être et quand je recon- naîtrai en moi-même que le feu sacré a laissé place à une timide petite lumière votive, le moins que

Il n’en

à une timide petite lumière votive, le moins que Il n’en Au Mexique, entre deux entraînements

Au Mexique, entre deux entraînements ou arrestations, Ernesto s’occupe de son « poupon joufflu », Hildita.

Photo : www.che-lives.com

Le Granma

À la fin du mois de septembre 1956, Fidel Castro, par l’intermédiaire d’un trafiquant d’armes mexicain, acheta le Granma pour 40 000 $. Construit en 1943, il était la propriété de Robert B. Erickson, un Américain résidant à Mexico. Ce yacht blanc de dix-neuf mètres possédait deux petits moteurs de deux cent cinquante chevaux- vapeur et pouvait transporter une vingtaine de personnes et leurs bagages. La transaction comprenait une maison sur la rive de la rivière Tuxpán (région de Veracruz, sur la côte est du Mexique) où logèrent les rebelles pendant la réparation du bateau (qui avait coulé lors d’un cyclone en 1953). C’est à 1 h 30, dans la nuit du 24 au 25 novembre 1956, que le Granma quitte Tuxpán pour une traversée de trois jours. ––>

je pourrai faire sera de me mettre à vomir sur ma propre merde. [ ] « En plus c’est vrai qu’après [avoir redressé] des torts à Cuba je partirai ailleurs et c’est vrai qu’en- fermé au sein d’une organisation bureaucratique ou dans une clinique pour maladies allergiques je m’emmerderai. »

Il s’agit presque d’une prémonition. Dans ces extraits, le héros choisit lucidement de dédier sa vie à une cause. Les images religieuses illustrent combien les notions de sacri- fice et de martyre habitent Guevara, mais aussi Castro et tous leurs compagnons. Ces jeunes hommes savent que l’histoire de l’Amérique latine est truffée de héros morts au combat dont on chante toujours les exploits. Il y a une grande no- blesse à périr au combat, car cela ne constitue jamais un

dont on chante toujours les exploits. Il y a une grande no- blesse à périr au

échec, mais plutôt une source d’inspiration et un exemple à suivre pour les prochaines générations. Les hommes du Granma le savent puisqu’ils vénèrent les Ból í var, Martí , Sandino et autres. Le cas de Guevara est plus complexe, car il s’impose des critères. Il promet de ne jamais perdre la fougue et le désir de lutter pour la justice. Le « Che » est né et il fait la promesse solennelle de se comporter en vrai héros et de ne pas faillir à la tâche. Ernesto Guevara, suivant la stratégie d’Adler, a largué le petit Ernestito pour devenir Ernesto, l’étudiant globe-trotter ; il mue à nouveau pour devenir un personnage idéal (et utopique), celui de chevalier qui respecte son code d’honneur ; si ce chevalier ne pouvait accomplir sa tâ- che, il vaudrait mieux qu’il disparaisse. Guevara semble écrire son propre roman. Il donne l’impression d’être

écrire son propre roman. Il donne l’impression d’être Une tempête et un excédent de poids (quatre-vingt-deux

Une tempête et un excédent de poids (quatre-vingt-deux hommes, des armes, de la nourriture, de l’eau potable et du combustible) ne permettent pas à l’embarcation d’atteindre la vitesse promise de dix nœuds. De plus, à cause de la surcharge, l’eau s’infiltre et les hommes doivent se relayer pour écoper. Le 2 décembre, après un périple de sept jours, ils aperçoivent les côtes de Cuba, mais un banc de vase fait échouer le Granma à deux kilomètres de la côte, forçant les rebelles à décharger le strict nécessaire. Après deux heures de marche dans la vase, ils s’effondrent sur la plage. Prenant un temps d’arrêt pour récupérer et planifier la prochaine étape, ils sont surpris, le 4 décembre, par les forces armées de

et c’est le

sauve-qui-peut général !

Batista

continuellement sous surveillance et que toute déviation à une certaine ligne de conduite (que lui seul connaît) lui ap- portera honte et opprobre. Avant de s’embarquer sur le Granma, en octobre 1956, il écrit, dans une lettre à sa mère :

en octobre 1956, il écrit, dans une lettre à sa mère : Castro et Guevara, dans

Castro et Guevara, dans la sierra Maestra, en 1956.

Photo : www.che-lives.com

« J’ai décidé de remplir d’abord les rôles principaux, m’élançant à l’as- saut de l’ordre des choses, bouclier au bras, tout en imagination, et après, si les moulins ne m’ont pas fracassé le crâne, écrire. [ ] « Le ciel ne s’est pas obscurci, les constellations ne se sont pas dislo- quées et il n’y a pas eu d’inonda-

tions ni d’ouragans trop insolents ; les signes sont bons. Ils augurent la victoire. Mais s’ils s’étaient trompés, car enfin même les dieux se trompent, je crois que je pourrais dire comme un poète que tu ne connais pas : “ je n’emporterai sous la terre que le cauchemar d’un chant ina- chevé ”. Pour éviter tout pathétisme “ prémortem ”, cette lettre partira quand le torchon brûlera vrai- ment, et tu sauras alors que ton fils, dans un pays américain ensoleillé, se maudira lui-même de ne pas avoir étudié un peu de chirurgie pour aider un blessé, et maudira le gouvernement mexicain de ne pas l’avoir laissé perfectionner son adresse de tireur déjà respectable pour ren- verser des pantins avec plus d’aisance. Et on luttera dos au mur, comme dans les hymnes, jus- qu’à vaincre ou mourir. »

Don Quichotte, Homère et commence son aventure !

de l’ironie. Voilà le Che qui

Pourquoi Guevara se joint-il à ces Cubains décidés à ren- verser la dictature de Fulgencio Batista ?

Cuba est la propriété des Espagnols depuis la découverte de l’Amérique, en 1492, jusqu’en 1898, à la fin de la guerre entre l’Espagne et les États- Unis. Le traité de Paris donne Cuba en tutelle aux États-Unis, qui l’occupera militairement jusqu’en 1901. En 1902, les Américains se font concéder à perpétuité la base navale de Guantánamo, qui permet de surveiller la mer des Caraïbes

mais surtout le canal de Panama. La tutelle se transforme en protectorat et les États-Unis peu- vent intervenir dans les affaires cubaines. Ils occuperont l’île à trois reprises, de 1906 à 1909, en 1910 et de 1917 à 1923. Avec le temps, diverses compagnies américaines con- trôleront 80 % de toute la production sucrière cubaine. Dans ce contexte, la politique cubaine ne peut pas cor- respondre aux attentes de la population. Pour maintenir la paix, les États-Unis appuient dictateur sur dictateur mais, en 1933, face à un mouvement étudiant qui fait la démons- tration de la corruption du régime, les Américains cessent de financer Gerardo Machado. Le nouveau chef de l’État est Ramón Grau San Martín, qui, dans sa première année de pouvoir, y va de quelques décrets : journée de travail de huit heures, salaire minimum pour les coupeurs de canne, reconnaissance des droits syndicaux, tentative de nationa- liser l’électricité et d’implanter une réforme agraire Washington demande à Fulgencio Batista de renverser San Martín et, par présidents interposés, Batista gérera le pays

et, par présidents interposés, Batista gérera le pays Traité de Paris L’explosion du navire le Maine

Traité de Paris

L’explosion du navire le Maine dans le port de La Havane, le 25 avril 1898, fut l’élément déclencheur de la guerre américano-hispanique. Le traité de Paris (1898), qui mit fin au conflit, en plus de favoriser l’ingérence des États-Unis à Cuba, permit aux Américains d’acheter Porto-Rico et les Philippines, toutes deux anciennes possessions coloniales de l’Espagne.

Ramón Grau San Martín

(1889-1969)

Homme politique et médecin cubain, président de la République de 1933 à 1934 et de 1944 à 1948.

Fulgencio Batista (1901-1973) Général et homme politique cubain, président de la République de 1940 à

Fulgencio Batista

(1901-1973)

Général et homme politique cubain, président de la République de 1940 à 1944 et de 1952 à 1958.

Ici, Batista, en 1934.

Cuba Photo Gallery.

depuis les coulisses, de 1933 à 1940, en installant ses amis à la présidence pour quelques semaines ou quelques mois (Carlos Mendieta, Miguel Mariano Gómez, Federico Laredo

Ce carrousel politique cache la grande rivalité entre

Grau San Martín et Batista. En 1940, Batista se présente officiellement aux élections présidentielles et les remporte. Il se retire en 1944. Ses successeurs glissent dans la corrup- tion et les destinées du pays sont abandonnées aux plus retors. L’opposition s’organise. Le jeune sénateur Eduardo Chibas fonde le Parti ortodoxo, dont le programme s’inspire des idées politiques de José Martí, très nationaliste et auto- nomiste, et qui voulait «un Cuba aux Cubains». En 1951, soudain, dans un geste spectaculaire (qui aidera la cause de son parti), Eduardo Chibas se suicide, en direct à la radio, après avoir hurlé : « Peuple de Cuba, réveille-toi ! » Le coup de revolver entendu sur les ondes de Radio-Habana galva- nise la population. En 1952, Fidel Castro, vingt-six ans, avocat depuis peu, est candidat pour le Parti ortodoxo, dont la victoire semble assurée. C’est alors que Batista organise un putsch et reprend le pouvoir le 10 mars 1952. Batista, qui s’était auparavant retiré à Miami, y avait noué des liens avec des bandits de tout acabit. Sa prise de pouvoir leur ouvre les portes de La Havane, qui devient alors le bordel des Américains. Comme la lutte électorale devient impossible, Castro tente, le 26 juillet 1953, de faire éclater une rébellion et une grève générale qui mobiliseraient toute la population contre la dictature de Batista. La cible des rebelles est la caserne militaire Moncada. L’opération tourne mal. Des cent treize assaillants, soixante et un meurent au combat ou sont assassinés dans les jours qui suivent. Castro est arrêté et emprisonné. Il sera libéré le 15 mai 1955, au moment d’une

Bru

).

amnistie générale. Il se rend alors au Mexique rejoindre d’autres réfugiés cubains et planifier un débarquement à Cuba. Renverser la dictature de Batista est son unique but.

Dans l’immédiat, Castro et Guevara partagent les mêmes objectifs : renverser la dictature et changer la société. Une révolution pour chasser un dictateur va de soi, mais pour- quoi Guevara veut-il l’utiliser pour réaliser tous les autres

changements qu’il a en tête ?

Ernesto Guevara n’est pas un homme de demi-mesure. Pour lui, la coexistence avec la bourgeoisie et l’impérialisme n’a pas de sens. Si la voix politique est utilisée pour implanter des réformes ou pour instaurer de nouvelles lois, il craint que la fièvre réformatrice ne tiédisse et que les personnes devant les appliquer prennent goût aux débats politiques, tombent dans une routine stérile et oublient leur tâche. Dans l’esprit du Che, seule la lutte armée (ou la révolu- tion) peut fonctionner. Guevara est un homme pressé ; cela lui occasionnera de nombreux conflits avec les autres com- munistes du continent latino-américain, qui veulent moins de précipitation et qui souhaitent respecter le jeu parle- mentaire. Guevara voudrait tout enflammer d’un coup. Tous les pays d’Amérique latine ayant plus ou moins la même structure socioéconomique, une révolution lancée s’éten- drait rapidement à tout le continent, obligeant les Latino-Américains à se réinventer une société qui corres- ponde à leurs aspirations et à leurs besoins. Cette action précipitée permettrait, selon Guevara, de réaliser ses deux objectifs les plus importants : vaincre l’impérialisme d’un coup (multiplier les foyers révolutionnaires pour que la contre-révolution soit moins efficace) et vaincre le retard

économique (couper les liens avec les puissances impéria- listes pour obliger l’industrie locale à s’organiser et à se diversifier). Guevara veut créer une démocratie radicale avec la totale participation des citoyens. Pour le Che, la révolution n’est pas une action histo- rique, mais une action humaine. Il s’agit d’un acte délibéré, amorcé par un petit groupe d’hommes dévoués, qui vont puiser dans le mécontentement des masses pour organiser ce mécontentement et guider les masses dans la construc- tion d’une nouvelle nation. La violence révolutionnaire est essentielle à ce processus ; il faut donner con- fiance aux masses et paralyser l’État. Guevara est préparé pour la lutte. Ses lec- tures et ses voyages ont amené sa conviction révolutionnaire près de la ferveur religieuse, mais ses objectifs sont humains et sociaux. La révolution de Guevara n’a pas de théorie ; elle est faite de passion, de foi, de volonté,

de force mystique et spirituelle. Selon le Che, toujours fidèle aux enseignements d’Alfred Adler, la révolution est aussi la transformation de l’individu et le partage de toutes les tâches dans la construction de la so- ciété nouvelle. C’est la raison pour laquelle, tout sourire même s’il déteste cela, il accepte de travailler partout (à l’usine et à la plantation) au son de chansons révolutionnaires et patriotiques.

au son de chansons révolutionnaires et patriotiques. Raúl Castro et Ernesto Guevara Raúl est membre des

Raúl Castro et Ernesto Guevara

Raúl est membre des Jeunesses socialistes de Cuba ; il participe à l’attaque de Moncada ; il est communiste déclaré. Les affinités entre les deux hommes se développent rapidement à partir de leur rencontre à Mexico en 1955. Tous deux comptent sur la révolution armée pour abattre l’impérialisme.

Photo : www.che-lives.com

Le 25 novembre 1956, les valeureux barbudos s’