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La poésie de Thomas Roussot.!

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Inutile donc de faire comme s’il restait une part de joliesse dont on
pourrait encore s’enorgueillir benoîtement. Inutile, puisque le coeur,
moribond, s’apprête à lâcher. Cela fait bien longtemps que les rires
ont jauni ; et puisque tout le monde s’en fout manifestement, autant
vomir en public les haines et idéaux dont le mélange indigeste ne
passe définitivement pas. Alors ça casse. Et avec les rêves
balayés, c’est l’être dans son entièreté qui casse, interdit de cité. Il
n’y a rien à faire : ça ne passe pas, alors ça casse. Membres épars
et coeurs fêlés, ça casse.!
Sentiments dégonflés et rêves effondrés, ça casse. Dans
l’indifférence générale. Indifférence si outrageusement fardée de
discours humanistes que ce maquillage suranné ne parvient plus à
masquer la dialectique de putréfaction qui travaille en profondeur
tous les corps sociaux que l’humain s’est inventés pour faire écran,
pour détourner son regard d’un vide qu’il ne sait affronter. Réseaux
de trompes-l’oeil, jeux de dupes : le trop plein de vivres à toujours
consommer n’endigue pas la mort qui consume à jamais des
mouvements de l’âme trop creux pour durer. Ça casse. L’obscénité
du monde abonde dans le non-sens de sa vacuité : c’est l’inertie
ambiante, la dialectique de l’inanité. Surproduction de verbiage,
surmultiplication des artifices. Et pourtant rien n’y fait. Encore et
toujours : ça ne passe pas, alors ça casse. L’ouvrier du mois
devient la brebis galeuse. Un coup de fil et puis s’en va : s’emmure
dans un silence sépulcral l’amour défunt d’une vie dont on ne sait
plus quoi faire – une vie qui reste idiotement à vivre comme les
déchets puants restent à recycler. On piétine. On fait face à
l’impossible. On fait face à l’échec programmé. Parce qu’on y vit,
parce qu’on s’y bat. Parce qu’on s’y débat, dans la boue
qu’entretiennent les larmes qui coulent le long des joues giflées. On
a beau tenter d’étreindre. On a beau bouffer et posséder. On a
beau calculer et trouver les techniques. On a beau faire oeuvre de
ruse et rafistoler, le cas échéant. On a beau supplier pour que ça
continue et que les jours reviennent. On a beau : esthétique de
l’échec, esthétique de la débâcle. On conjure la vie de reprendre
des droits que l’on voudrait être les siens, à elle et avec elle à soi.

On implore, on chute et on rampe. On achète, on se vend et on
crève. On crie. On pleure. On écrit. On échoue. On a beau.!
5!
C’est cette esthétique et ce mouvement que Thomas Roussot
épouse et décline à travers ses poèmes. C’est vers les marécages
dans lesquels les élans s’enlisent qu’il nous entraîne, nous invitant
à faire l’épreuve honnête de ce qui s’y passe, et, dans la foulée, à y
prendre le maquis. Sa part de boue, sa part de merde, il faut bien
l’assumer telle quelle. Elle est là quoi qu’on en dise ; elle est ce
qu’elle est, qu’on la nomme ainsi ou qu’on l’endimanche. L’être tel
qu’il se donne là, c’est-à-dire ici, et maintenant, c’est tout l’objet de
la poésie de Thomas Roussot de l’assumer et d’en rendre compte
autant qu’il est en son pouvoir de le permettre. L’auteur prend les
armes verbales pour défendre la vérité nue d’une actualité crue –
vérité qu’il sait ne pas maîtriser mais vers laquelle il tend
obstinément. Ses algarades volitives décrivent les circonvolutions!
funestes d’une décadence ontologique dans laquelle l’humain se!
complaît avant tout par faiblesse, parce que c’est si facile. En cela,
elles sont autant de balles tirées dans les miroirs déformants que la
société s’affaire à se tendre pour s’y mirer, belle comme elle n’a
jamais su l’être, noble comme elle ne l’a jamais été.!
Dans les poèmes de Thomas Roussot, il y a de la hargne, et il y a
de la haine. Il y a du limon ; il y a du dégoût. Il y a beaucoup de
solitude ; il y a de la misère. Misère d’être là, parmi les gravats. Il y
a de l’amour aussi, de l’amour surtout. L’amour en premier chef : à
la fois raison et déraison d’être. L’amour qui fait tourner le monde –
le monde qui tourne en rond. Il n’y a au fond qu’amour et déréliction
: l’alpha et l’oméga entre lesquels la langue s’étire pour créer un
pont, la main qui articule le verbe cherchant à donner corps à ce
projet spectral. La main s’y active ; les mains s’y emploient. C’est la
main tendue fraternellement, et c’est la main armée
désespérément. C’est le poing reçu dans l’estomac, et c’est celui
rendu au visage. Ce sont les mains élevées pour atteindre, les
mains qui sans cesse se tuent à étreindre. Ce sont les mains qui
fébrilement étranglent, et ce sont les mains qui tâtonnent dans la
fange. Les mains du prêtre ; les mains du soupirant. Les mains du
bourreau ; les mains de l’enfant. Ce sont au fond les mains qui

tentent de se rejoindre, qui espèrent communier, pour qu’alors enfin
jointes, les doigts repliés, la tête s’y repose pour humblement prier.!
Amine Boucekkine!
Philosophe, artiste, organisateur d’événements culturels.

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