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P4984, 66:15, Go BZ, RPS, LAS, Mae: Ma P8e ALCL TAM Pa 1H, PCat 28, Su Ase, Cerveau 8. Psycho Les bénéfices de la vengeance La psychologie des djihadistes Tous connectés, tous isolés ? n°66 - Bimestriel novembre -décembre 2014 M07696-05-F:695€.9 THOMSON REUTERS ENDNOTE STRUCTURER ET ORGANISER VOS SOURCES: ENDNOTE. LOUTIL DE REFERENCEMENT N’I POUR LES CHERCHEURS, Mac” ou Windows® ~ sur votre bureau ou en ligne - EndNote* vous aide & collecter et créer votre recherche plus rapidement. Que vous rettiez 2 Jour un CY ou un programme denseignement, que vous envoyiez des demandes de financement ou écriviez un manuscrit, EndNote® vous apporte les outils pour organiser et partager votre recherche ol) que vous soyez, Votre travail gagne alnsien efficacité. 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O1 5 42 84 00 Directrice des rédactions: Cle Lesteme Cerveau & Psycho Lessentiel Cerveau & Psycho Redactour:Stbaien over Pour la Science Redoctour en chet: Maurceashal Rédocrice en che adjolte: Nore ge Crier Redacours Fanos Stat, Pile Rau Gee, Salou suerte Ba Dossier Pour la cence Redocteur en cet adjoint sic Manin Directrice artistique: Cle Lape Secretariat de redaction Maquette: Stieber Psp optas Qu inn ey cack Vahoore Développement numérique: Ppp Rens isp Marketing: se et Opete Walt Direction finance st du personnal: WarcLaunet Fabrication: Manne Sogre, sted Ove Lee Preset communication: Sis Nae Diretice dela publication et Géronte: Sve Merce “Ancens directors de la redaction: Fragae Pty at Pippo Boros Conseil scentigue: He his Onteplnentparicp acerunéo Bere Oe Hans Gebanant Publi France Directeur dela publi: em Frais Giles ‘sted Nada loa Ggalctr@pcuscerce ei 01 8542428 ou 01 35429457 Serves abonnements Grate Baur :01 5 a 804 Espace sbonnements Ii con/ooomemers poutine Ndooe tal oenenereeposiecenes dares pase Serve des aocanonerts- 8 Frou 78278 Pars Cede 05 Canis de rages ues Moar Scece 620 veut du Gren r A1350Vie Diffusion de Cerveau & Paycho Grctbrgush use des Pate Daler Secor size Gada: tds 98, rere Beano, Mowe Qube 13N 193 Cada Sass: Sev: Chen des hes 1979 Chars -2- Boss Aljque La Groee' 20, e d Pe-aus1130 Bruceles ‘ites pays Eton Ben Bue 7520 Pas Cas 06 “ous es demandes otton de rei ou publ {ris areaphore estes es poo es es us doce conten dae Breve «Cau ho avert freaks parcathePoarlaSoene SARL, Aveta, PTB ots Cab 0. © Pow laScence SARL. “eases de eoaten de tndcion dapat eee seta ens pots es ays Cetans aces da crue Sor pls natn arc me Spon der Wart {6 spelnan de Wiser at bist Hct) appaon deal dat ma 187 Les mer Abreu rgyaleren cu ariteret srs eves Stor fan Coe Fgas be tepaton ese cp 20, we des rods Agate 5006 © Cerveau & Psycho - n"66 novembre décembre 2014 Editorial Frangowe PETRY Cultiver le génie Le génie tient du surnaturel, que ce soit celui qui est en- fermé dans sa lampe merveilleuse, ou la divinité qui, dans PAntiquité, protégeait le nouveau-né, le guidait et le soute- nait au fil des années. Pour le philosophe Emmanuel Kant, le génie se caractérise par son originalité. Selon lui, il sagit «d'un rapport heureux qu’aucune science ne peut enseigner et qu’aucun labeur ne permet d’acquérir ». Les neuroscienti- fiques qui étudient le génic aujourd’hui Ini donnent en partic tort, car si «aucun labeur » ne permet de Pacquérir sans un terrain propice, 'entrainement et la motivation favorisent son épanouissement (voir le dossier : Penser comme un génie, ‘page 29), Par ailleurs, la modification temporaire de l'acti- vité électrique du cerveau favorise la manifestation du génie ‘téatif, ce qui laisse supposer qu'un jour peut-étre on en com- prendra les racines, Pourra-t-on alors enseigner »? Aujourd’hui, Ia seience ne sait encore déerire ni tous les ingrédients génétiques ni toutes les conditions environne- mentales nécessaires & son émergence. Mais ilest avéré que le génie n’attend pas le nombre des années. Quil sagisse des mathématiciens, lauréats de la médaille Fields, qui doivent avoir moins de 40 ans pour étre récompensés, ou des génies musicaux qui, a instar de Mozart, sont souvent précoces. Ces génies explorent de multiples chemins de la pensée, reconnaissent les impasses, tirent de nouveaux fils d’ Ariane ct atteignent parfois des buts différents de ceux envisages & entrée du labyrinthe. Explorer le labyrinthe des sciences cognitives et présen- ter les découvertes des chercheurs, tels sont les objectifs de Cerveau & Psycho. Les concepts exposés sont originaux, ali- ‘mentent la réflexion, luttent contre les idées regues, précisent ‘ce que l'on sait du fonctionnement cérébral et font entrevoir tout ce que 'on ignore encore. Ce magazine a été fondéil ya presque 12 ans et ai cu le plaisir sans cesse renouvele de le diriger depuis sa naissance, Aujourd’hui, je transmets ce bea flambeau éditorial & Péquipe avec laquelle je travallais, et qui ‘va continuer a stimuler votre curiosité et tenter de répondre a ‘vos interrogations, Merci de votre fidelité! Cerveau &, Psycho n°66 novembre-décembre 2014 Penser comme un génie 30 Un palmarés des grands esprits 32 Qu'est-ce que le gé1 Les grands créateurs sont a la fois éclectiques et experts dans un domaine. Dean Keith Simonton AO Le cerveau des génies Les personnes a trés haut potentie! possédent un cerveau « cAblé » différemment. Michel Habib 46 La stimulation cérébrale du talent Une technique de stimulation du cerveau permettrait de laisser son genie créatif ‘exprimer, Alain Snyder, Sophie Eiwood et Richard Chi 50 L'épanouissement des trés hauts potentiels Pour ne pas entraver le développement des surdouss, il faut des pédagagues avertis Fabrice Bak Cinéma: Décryptage psychologique 14 Mommy : les murs de l'incommunicabilité La difficuté de communiquer peut prendre plusieurs formes, illustrées dans ce film. Serge Tisseron Camas yc / Sheen 55 importance de la motivation Tiois régles essentielles sont a observer pour avoir une chance de devenir un génie. Daisy Yuhas| 56 Fabriquer des surdoués grace a la génomique ? La Chine lance un programme de recherche eugeniste sur les surdouss. Michéle Cartier Regard sur I'actualité 20 Politique et psychiatrie : halte a la «neurodéresponsabilisation » ! Laffaire Thévenoud indique une tendance a rendre le cerveau responsable de nos erreurs Christophe André © Cerveau & Psycho - n'66 novembre-décembre 2014 a 1 zie 24 Lesprit au coeur de I’hiver Quand les jours raccourcissent, notre créativité semble augmenter. Nicolas Guéguen uc Psychologie sociale 60 Les bénéfices de la vengeance Se venger d'un ex, d'un collégue ou d'un voisin estxl toujours la bonne solution ? Etienne Malet Anthropologie 66 Etat islamique : Villusion du sublime Lanthropologue Scott Atran tente de décoder la psychologie des djihadistes. Scott Atran Psychol 72 La fureur de mordre ‘Soumis & une pression continue, certains sportifs perdent le contréle d'eux-mémes. Francois Maquestiaux Net 78 Krachs boursiers et mental des traders La psychologie des traders serat-elle seule responsable des turbuulences de la Bourse ? Markus Reiter 1omie Psy Jes héro 82 Oblomov: grandeur de la procrastination Ce heros de la littérature russe du xix sidcle fut il le premier procrastinateur ? Sebastian Dieguez © Cerveau & Psycho - n°66 novembre: : : i | Lactualité des sciences cognitives 4 * Pourquoi nous aimons les histoires au coin du feu = Leffet Federer : la force du mimétisme = Partager donne du plaisir Et bien d'autres sujets. Point de vue Sommes-nous tous devenus stupides ? 10 Alain Bentolila Loail du Psy Tous connectés, tous isolés 12 Christophe André Psychologie... animale Des tortues expertes en écrans tactiles 90 Dalila Bovet Idées recues en santé mentale Les antalgiques rendent dépendant 92 Bernard Granger Analyses de livres 94 Tribune des lecteurs 5 Neuro-BD 96 ce numéro camper un encatsabemnonert Caveat & Pacha broché ‘er losis drags Une cre spcle Nos Corea & yhoo posse S01 fot de ison abonn ins qn aca Esp Yo sf ison horns Ponce vivant, Cerveau , Psycho Restez connectés ! 300 000 FANS ! Merci 4 tous Suive toute actual ela psycolage tds nurescinces en lashant ce code L’actualité Psychologie sociale Pourquoi nous ai mons les histoires au coin du feu Quoi de mieux, lors d'une soirée en vacances ou en camping, que de se retrouver au coin du feu pour se racon- ter des histoires ou revivre la journée écoulée ? Lorigine de ce sentiment a peut-etre été découverte. Uanthropo- logue américaine Polly Wiessner, de Université de fUtah, a étudié les chas- seurs-cueilleurs Bushmen dAfique du ‘Sud. Elle a observé que leurjournée stor ganise dune fagon tres particule parient de sujets concrets et pratiques {questions de teritoire, de chasse, etc.) pendant le jour, et de sujets humains, sociaux, affectifs, relationnels, une fois fa nuit tombée, au coin du feu, Le tout sous a forme dhistoires. Pourquoi cette répartition si spéci- fique des conversations ? Les anthtopo- logues ont acquis la conviction qua fil des millénaires, nos ancétres ont vécu dans des groupes de plus en plus nom- breux.Illeura fallu pour cela entretenit des relations sociales complexes, ce q Fequiert un gros cerveau...et du temps Le probleme auquel ces hominidés ont été rapidement confrontés fut le sui- vant : comment consacrer du temps & tisser des relations sociales quand les occupations vitales (chasse, fabric outis, dhabitat) prennent fessentiel de la journée ? Ce temps quils ne trou vient pale jour, les humains font alors pris lanuit, De l'australophitheque & I'homme moderne, e temps consacré a la socia- lisation a quadruplé. Cela n’a été pos- sible, selon les anthropologues, que ia nuit, Lobscurit la chaleur de atre, le rassemblement rituel constituaient les conditions idéales pour ce faire. Sans ce capital de vie nocturne, notre cerveaty naurait peutétre pas pu se développer commeill'a fat, carsataile est cirecte- ment lie 8 la complexité des relations sociales quil peut entretenit. Les conséquences sont encore visibles aujourd'hui, Nous sortons tou- jours 4 la nuit tombée pour rencontrer os semblables et socialiser, une fois, remplies les taches de la journée, De 18 daterait aussi notre fascination pour les conteurs — jadis figures emblé- matiques de la tribu au coin du feu, aujourd'hui faiseurs de spectacle en tous genres, hommes de scéne, pré- sentateurs de télévision ou person- rages politiques qui meublent nos soi- rées de divertissement. | PWlessner et an PNAS, parse Comportement Sébastien BOHLER Ueffet Federer : la force du mimétisme ‘Au moins une publicité sur trois consiste & montrer un joueur de tennis ou un footballeur en train de se raser ou de manger des chips. La réaction est automatique : les per- sonnes devant leur télévision vont acheter le rasoir en ques- tion ou le paquet de chips « vu alateie» Peut-étre ne font-ils que suivre les traces de leurs loin- tains cousins chimpanzés. Ces derniers, dans leurs groupes, font tendance 8 se copier les uns les autres pour se transmettre des gestes utiles : casser des noi, atraper des termites avec des brindilles. Or des zoologues anglais ont constaté que les Neurobiologie COMME FEDERER / chimpanzés copient prioritairement les individus dominants et conus, davantage que ceux qui, dans fombre, proposent parfois des strategies plus intéressantes. je Veuy Me RaSER y En conséquence, de trés nom- breux comportements astucieux et innovants, imaginés par des jeunes 0u des subordonnés, ne sont jamais repris par le groupe. Les sociétés de chimpanzés restent ainsi figées autour de quelques tra- ditions qui se renouvellent assez peu. Elles regorgent de _génies méconnus dont Fapport est balayé par une ou deux célébrités. Mais vous, oserez- vous acheter un rasoir totale- ment inconnu qui naurait pas, été vanté par Roger Federer ou Lionel Messi ? Kendal etal, inal and Hum. Bet, apace Les grands altruistes ont un cerveau différent Ualtruiste extréme est quelquiun qui se livre 8 des actes exclusivement altruistes et tres codteux pour lui, sans aucune forme de contrepartie, sans méme connaitre le bénéficiaire deson geste. De elles personnes, tres rares, fascinent les psychologues, car Faltruisme est presque toujours expli- qué comme un comportement qui a, malgré tout, des retombées positives pourson auteur Combien d'altruistes extremes trouve-ton aujourd'hui ? Apres avoir passé au crible des fichiers de millers de personnes, des psychologues uni- versitaires américains en ont finale- ment trouvé 19. Tous avaient sponta- nément, alors quils étaient en bonne santé, donné un rein pour un inconnus (© Cerveau & Peycho - n°6s novembre: complétement intragable. Un acte désintéressé, par conséquent, 2 la {ois secret et covteux. Meme Docteur House, dans un épi- sode dela fameuse série, n'y croyait as. Pour Iu, altruisme extréme est tn narcissique qui veut se donner tune bonne image de Iui-méme et se ‘sentir dans la peau dun sauveur. Mais voila, les psychologues de Washing- ‘om ont trouvé quelque chose dans le cerveau de ces « saints . is ont une amygdale plus grosse que le commun des mortels, Lamygdale cérébrale est un centre neuronal particuligrement impliqué dans la perception d’émotions telles que la peur ou rangoisse. Chez les psychopathes, elle est souvent atro- - décembre 2014 phiée, ce qui expliquerait que ces malades ne percoivent pas la peur ou la détresse sure visage de leurs sem- biables, se montrant impitoyables envers leurs victimes. Linverse ~ une amygdale hypertrophiée — entrai- nerait une sensibilité exacerbée a la détresse d'autrui. Une solidarité si puissante quelle stexercerait parfois spontanément et conduirait& vouloir se faire retire un rein pour « alder > quiconque en auralt besoin. Dans Fépisode de la série télévisée, Haltruiste extréme voulat tout donner: son argent, ses organes, son corps. Sans doute son amygdale s'était-elle faite aussi grosse que...son cerveau. ALA Marsh et al, in AAS. 2 poate Perception Partager donne plus de plaisir Partager un repas entre amis ou regarder ensemble un bon film 3 fa télévision, voila qui donne une dimension supplémentaire ‘aux petits plaisir de la vie. Mais dou vient ce « supplément de bonheur » lié au par- tage ? D'une augmentation de notre percep- tion sensorielle, ont découvert des psycho- logues de Université Yale. Dans ces expériences, des sujets étaient invités a gobter du chocolat en présence d'une autre personne —un membre inco- gnita de équipe -, et a donner leur avis sur le chocolat. Dans un cas, ce compere regar- cit des tableaux au mur, dans un autre cas il mangeait également du chocolat. Dans le second cas uniquement, les sujets trou- land Tet vaient le chocolat meilleur. Ainsi, le simple fait de savoir qu'une autre personne gootait cettenourriture en méme temps quieux eur feisait trouver la nourriture plus savoureuse. Ce phénoméne conduit aussi a ressen- tir comme plus repoussant un mets désa- géable. Les personnes godtant une nourr- ture amére en présence dun compere ont été encore plus dégoatées. Nos sens seraient ainsi suractivés parla présence d'autres personnes partageant la mme expérience. Cela résulte proba- blement d'une superposition de notre per- ception personnelle et de notre empathie eenvers la perception de nos voisins. En effet, lorsque nous vayons une personne éprou- verdu plaisir (ou du désagrément), que ce soit en mangeant ou en regardant un film ala télévision, nous percevons une partie de ce plaisir ou de ce déplaisit, parce que les mémes zones sensorielles s‘activent (par empathie] que si nous goiitions réelie- ‘ment ce mets ou voyions ce film. Lors dune experience partagée, cette activation « par empathie » s'ajoute donc notre perception sensorielle cirecte, créant un effet cumula- tif. Comme ait 'adage : plus on est de fous, plus on rit E.1. Boothby etal in Pychol. Sconce, & paraitre Psychiatrie Psychopathes : caméléons dans I’entreprise Les psychopathes en costume ‘occupent des postes & responsabilité dens diverses entreprises : banque, finance, grande distribution, laliste est longue. Les études sur ce sujet sug- rent que leur progortion est environ ‘ois fois plus élevée que dans la popu- lation générale, car ils se hissent aux postes élevés en instrumentalisant les gens et en profitant de leur propre absence de moralité. Mais pourquoi sontils sidiffciles & détecter ? Caralyn Bate, psychologue a lUni- versité de Huddersfield en Angleterre, a découvert que les psychopathes les plus inteligents arrivent & contrfaire leurs émotions, afin de paraitre nor aux. En effet, la plupart des psycho- pathes se reconnaissent au fait quils mont aucune réaction émotionnelie face ala détresse de leurs semblables: parexemple, ils restent de marbre face 2 des photos de corps mutilés. Orles psychopathes au quotient intellectuel le plus élevé, a constaté C.Bate, savent quils doivent se montrer émus. Dans des expériences réalisées en labora toire, ils parviennent ainsi 8 transpi- rer volonté, rampant les détecrours d'émotions qui mesurent la conducti- vité électrique de la peau des mains, considérée comme un signe physiolo- gique d'émotion. lis ont intégré certaines normes sociales et savent quil faut se montrer aimable ou choqué selon les circons- tances. En revanche, on ignore encore commentils réussissenttransmettre ces données aleurcorps. . Bate et al, in The Journal of Forensic Faychiay & Pyychology 2014 (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 En Bref Doliprane et négociations Certaines décisions codtent, et font presque mal. D'alleurs, des psychologues ont voulu savoir Si un analgésique tres courant, le paracétamol,aldat & prendre des décisions dificies. Ayant adminisiré ce médicamert & un groupe de personnes devant, vendre des objets personnels, ils ont consiaté que les propritaires acceptaient de les vendre moins cher ‘que des gens n'ayant pas pris de paracetamol. Cette observation suggére que les choix dovloureux le sont au sens physique du terme et que des antidouleur cassiques peuvent alors faciterla prise de décision. Au cours dune négociation, Pourquoi ne pas verser une dose de doliprane dans le verre de votre interiocuteur? VitamineD contre maladie d’Alzheimer ? Des chercheurs anglais ont montré ‘que des rats gés sont protégés du déclin cognitf par un régime supplémenté en vitamine D3, Les rats conservent de mellcures capacités ¢apprentissage et de repérage spatial. La vitamine D3, présente dans le poisson, stabilise la structure de la myélie, la gaine iso- lante qui entoure les flbres reuronales et accélére la transmission de linformation. Elle améliore également le recyclage de composants essentiels au fonctonnement des jonctions entre neurones, les synapses. Ces mesures sont & confirmer chez tre hurmain, les risques de développer ne maladie Alzheimer semblent ttre deux fois plus élevées chez les personnes agées carencées en vitamine D, selon une étude réalisée auprés de 17! personnes suivies pendant six ans Apprentissage Les devinettes stimulent l'apprentissage «Je peux vous paraiteillagique puisque chez moi accouchement arrive avant la grossesse, ladalescence avant lenfance, ia course avant la marche, Pécriture avant la lecture, les devoirs avant les legons et la mort avantla vie. Qui suisje ? > Voici une petite devinette dant vous pouvez chercher la solution dicila fin de cet article. A présent, parions des bienfaits de la curio- sité surle cerveau. Lorsque vous lsez une telleénigme, vos neurones. F - changent de made de fonctionnement. Des chercheurs de FUni de Californie ont constaté que les zones de la mémoire et les zones du plaisir se mettent a dialoguer. Cela signifie que toute information recue & ce moment est intégrée plus facilement grace a une moti vation et un enthousiasme accrus. Une molécule, la dopamine, cir cule dans ces circuits et crée ala fois un désir de comprendre, d'ap- prendre, et un état dexcitation tres plaisant. Logiquement, les scientifiques constatent alors que des per- sonnes dont on stimule fa curiosité 8 aide de potites devinertos retiennent mieux tout ce qui sult, méme si cela n'a aucun rapport avec Iénigme en question. C'est une bonne lecon a retenir pour les pédagogues, qui aurontintéréta piquer la curosité de leur public au début de leur cours par des énigmes stimulantes, méme si ces der- nitres sont totalement étrangeres au conteny de fenseignement. ‘Meme si les 6l8ves ne trouvent pas la réponse, leur esprit et leur Cerveau seront engagés sur les rails de la curiosité et absorberont le contenu du cours plus efficacement. ice que e viens de cre est vrai, vous aurer retenu cette informa- tion en partie grace la devinerte initile, Maintenant, vous pouvez retoumer ce magazine et découvrirla réponse, M.A. Gruber eta in Neuron, 2 ar aueuvonsie 2): 2 wooo © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 7 Neurobiologie Deux moyens de surmonter I’épreuve Comment surmonte-t-on les 6preuves ? Pour les Anciens, en com: mengant par distinguer ce qui dépend de notre volonté de ce qui ren dépend pas. Notre cerveau est équipé pour cette ‘8che! Il utilise pour cela deux réseaux distincts, impliquant, dune part, le stria- tum ventral et, d'autre part, le cortex préfrontal ventromédian. Des neurolo- gues du New Jersey ont montré que, face & des difficultés surlesquelles nous avons prise (réviser pour se donner plus de chances de réussir un examen), le striatum ventral s'active et détermine notre capacité de persévérance. En revanche, face & des obstacles qui ne dépendent pas de nous (tomber par malchance sur un sujet beaucoup plus difficile que d'autres candidats), cest le cortex préfrontal ventromédian qui entre en jeu : plus il s'active, plus nous sommes 8 méme de persévérer pour surmonter fobstacle. Le striatum ventral intervient dans la motivation : son activation lorsque nous prenons conscience de ce que nous pouvons changer sautient Faction. En revanche, le cortex préfrontal ventromé- dian est une structure de la régulation émotionnelle : lorsquil intervient, nous sommes en mesure de réévaluer une situation et de observer sous un angle nouveau. Lorsque nous subissans un échec contre lequel nous ne pouvons rien, nous pouvons ainsi reconsidérer la situation en pensant que cet échec ne En Bref Constitue pas une remise en question de notre valeur personnelle. En somme, le cortex préfrontal ventromédian est une structure « philosophe » qui apprend & accepter les événements et 3 les relativi- ser. A cheval sur 'action et 'acceptation, Js ce tandem de structures de notre cerveau pg doit nous aider a fare le meilleur usage . des échecs quijalonnent existence. eck cn JO 4. P Shanjet al, in Newon, wl 83, p.1, 2014 Les neurones de Pamour Chez les rongeurs, amour pourrait bien nattre au creux de quelques neurones, dans une zone nommée cortex prefrontal médian Ces neurones ont la capacité de étecter une hormone produte parla femelle au mornent e Fomlation :ocytacine. Das quils la détectent.is Sractvent et déclenchent des comportements dapproche : la fernelle est intéressée par les miles irteragit avec eux et se laisse progressivement « séduire ». En revancne, si ces mémes neurones sont rendus insensibles a Focytocine, les fomelies deveennentindférentes aux males. Cher la ‘ferme, focytocine peut étre produite de fagon cycique, mais aussi en réporse & des stimulations sociales (feu de séduction, ambiances), ce qu ase plus e possiblités en cas d'ndiférence Les objets ont-ils une ame ? Les enfants chantert souvent la chanson dun petit acrobate qui se caste le pied en glssant sur une <« ilaine patate > Pour eux la patate I fait exprés. Lanthropomorphisme est un trait enfant - parfois, partagé par les aduites - qui conduit & attribuer des traits humains a des animaux ou A des objets. (On vient de découvrir que les personnes Pratiquant lanthropomorprisme ont une zone du cerveau plus céveloppée il siagit de a jonction ‘temporo-paridtale, impliquée dans une faculté humaine fondamentale :Tattrbution d'états mentaux ‘A aut Cotte capacité ext essentielle a la ve sociale et culmine chez ltre hurain... jusqu’’ passer les omnes cher certains, ce qui les conduit & attribuer des états mentau au premier legume venu ! (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 Neurologie Le cerveau des fraudeurs fiscaux Pourquoi payons-naus nos impots ? Certains person- rages sien dispensant au plus haut de tet, pourquol nen ferions-nous pas autant ? Tout simplement, parce qu’ semblerait que nous soyons — quasiment tous — cablés pour étre honnétes, Une équipe de chercheurs américains, vient de découvrir que les compportements honnétes sont en partie contr6lés par une zone cérébrale située & avant de la tempe, et nommée cortex préfrontal ventromédian. Sicette zone est endommagée ou détruite, des comporte- ments detriche, de fraude et de mensonge se développent. squipe de [Université de Virginie a examiné une tren- ‘aine de personnes chez qui cette partie du cerveau était Ise 8 cause de chacs ou de ruptures de vaisseaux san. guins. Is ont testé leur comportement dans des jeux ot il agit de vendre des produits dant certains présentent des défauts ou des vices de fabrication. Les vendeurs sont mmis en présence d’acheteurs potentiels et on observe sils précisent ou non que le produit nest pas parfait. On constate que la majorité des sujets ne peuvent sempécher de dire la vérite, mais que les patients atteints de cette lésion cérébrale ne disent rien du défaut cu produit. Voila donc une partie bien précise du cerveau sans laquelle nous ne pouvons étre honnétes ! Cette structure cérébrale est impliquée dans le contrOle des désirs pul- sionnels. Ce résultat suggere donc que lhonnéteté est avant tout une qualité ¢inhition: inhibition de désirs per- sonnels pour respecter'a régle sociale ou morale. Pourquoi certains personages puissants sen affran- chissentils ? Nombre dentre eux présentent des niveaux Vers une mémoire augmentée ? Les images du cerveau publiées par Université de Chicago sont stupefiantes con y voit des petits points rouges qui représeritent des connexions cérébrales fn train de se consolider dans une zone clé de la mémoire. Ces personnes ant resu lune stimulation magnétique qui renforce ces connexons de fason indolore et provoque une augmentation des capacités mnésiques dans des tests consistant & apprendre des associations entre des visages et des mots. Cette méthode permetirait de stimuler la plastcité cérébrale chez Ges patients, par exemple atteints de la maladie d’Alzheimer. Mais attention, il ne sagit pas dune technique pour réviser ses examens, © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 ne GROGE MOvCH CaN ARTE Sta FRONT De PU eat élevés de narcissisme, et une des caractéristiques du narcissisme est fa conviction que les régles ne s'ap- pliguent qu’aux autres. Ce qui fait voler en éclats action inhibitrice du cortex préfrontal ventromédian. Le pouvoir Quils détiennent peut aussi réduire la peur des sanctions, qui est un autre facteur qui encourage rinhibition, Respect des régles et peur o'étre pris constituent deux stades du développement moral dits conventionnel et préconven- tionnel,ilen reste un troisitme, le stade postconvention- nel. Il s'appuie sur des convictions morales larges comme empathie ou le souci du bien. Pour résister aux vicissi- tudes du pouvoir, ce stade postconventionnel doit etre particuligrement efficace.. LL Zhueet al, in Nature Neuroscience, 3 30% de puissance muscuaie en plus /Fon montre 2 un atl le mot ««Effor.» en image subliminae, ‘Source: Hos Gre Sébastien Bohler est rédacteur & Cerveau & Psycho, Retrouver la page Facebook de Cerveau & Psycho Point de vue € mensonges en mani- pulations, de complai- sances en lichetés, notre inteligence collective se ddlte jour apres jour. Et pendant ce temps-la, les 2éla- ‘eurs d'une modernité triomphante eGlebrent stupidement Pavenement dun «monde nouveau» assujtti a Ja proximite et al'immeédiat,résigné a Timprécision, soumis au. prévi- sible, abandonné au consensus mou, séduit par le repli communautaire et doming parla peur de Pautee, Oublions done Pic dela Mirandole. Oublions Ia course & Pempilement des savoirs. Aujourd’hui, urgence est de former le cerveau de nos enfants & une probité intellec- ‘uelle sans fille, Notre mission est done de leur transmettre la néces- sité d’un équilibre exigeant entre droits et devoirsintelectuels : droit exprimer librement sa pensée, ais obligation de la soumettre & une critique sans complaisance s droit de faire valor ses convictions, mais interdiction de manipuler le plus vulnérable ; droit d'affirmer Sommes-nous tous devenus stupides ? La culture télévisuelle de masse et les réseaux sociaux font des ravages dans les jeunes cerveaux qui sont incapables aujourd‘hui de produire une pensée critique et élaborée. ce que 'on croit vrai, mais devoir en rechercher obstinément la pertinence ; droit de questionner ce que Fon apprend, mais devoir de reconnaitre la légitimité du maitre droit d'interpréter les discours et les textes, mais devoir de respecter la volonté et les espoirs de Pauteur s droit enfin de chérir les rituels et les croyances de son appartenance, mais devoir de conserver la liberté de jjugement qui fait son identité La régle du plus béte Prenons deux exemples d’avan- cées technologiques majeures porteuses l'une et l'autre d’autant @espoir que de dangers pour notre intelligence collective. Il ne s'agit, rnullement de dénoncer ici a tota- lité des émissions de télévision. IL en est bien sir de remarquables 5 il en est qui invitent ala réflexion 5 il en est qui nous surprennent et qui nous enchantent. Mais, avouons- Ie, celles que nows regardons le plus sont d'une affligeante débilité. Ce qui est infiniment inquiétant, cest « Piégés sur Internet, beaucoup de jeunes ont de plus en plus tendance a accepter, Tee eT tate ge OL edd radicales, les explications définitives et les propositions indécentes. » TTeffet pervers produit parla produc tion télévisuelle massive sur Vintel- ligence de nos enfants et... sur la notre. Insidieusement, elle impose des habitudes sémiologiques et des sgestes intellectuels qui éteignent nos ambitions de comprehension et de découverte. Elle parvient a dissuader Jes enfants et leurs parents de tout élan de curiosité et de toute audace de conquete, en les persuadant que ce qui n’est pas connu d’avance est hors de portée de leur capacité intel- lectuelle. Elle réussit & disqualifier le désir de « Vin-connu » en matra~ quant 2 longueur d’émissions le deja-vuetle défa-su. ‘Année aprés année, la télévision est ainsi parvenue a briser le courage et lenvie intellectuels des téléspec- tateurs. Labsolue prévisibilité de la production télévisuelle massive nous tire ainsi vers le degré réro de la compréhension. Bile détruit lidée méme dune quéte de sens labo- reuse et incertaine ; elle écarte toute velléité de questionnement. Nous sommes tous atteints par cette douce maladie qui racornit nos intelli- gences et éteint notre esprit critique. Ala longue, elle nous habitue & mlaccepter que les discours, les textes et les images dont le sens nous est par avance en grande partie connu. Elle nous améne & nous méfier de toute aventure de compréhension qui pourrait comporter le moindre risque de difficulté et d’échec. Elle fait ainsi de I'écrit un monde étranger, dangereux et obscur, (© Corveau & Psycho - n'66 novembre-décombre 2014 Lusage d’Internet non seule- ‘ment ne diminue pas nos respon- sabilités en matiére de formation intellectuelle, mais nous impose au contraire une plus grande vigilance. On ne peut pas laisser les enfants sfembarquer pour un voyage incer- tain (les départs pour le djihad...) sans leur avoir donné la force intellectuelle de décider en toute connaissance de cause ol ils veulent aller, pourquoi ils y vont et ce quiils vont faire de ce qu’ils découvriront. Piégés sur Internet, beaucoup de jeunes ont de plus en plus tendance A accepter, sans les mettre en cause, les affirmations radicales, les expli- cations définitives et les proposi- tions indécentes. La personnalité de celui qui impose ces messages (gourou, faux prophete), la puissance du vecteur qui le vohicule (forums et sites en ligne, vidéos) suffisent a éteindre Pesprit critique vacillant de ceux a qui s’adressent des messages présentés comme vérités irréfu- tables. C’est bien sur Internet que Ja vulnérabilité intellectuelle fait le plus de dégats, La, des jeunes qui ont renoncé a agir sur le monde et ay laisser une trace singulitre, des jeunes qui ont pas la force intellec- tuelle indispensable pour analyser les discours, les textes et les images se laissent facilement séduire par ceux qui leur promettent de donner un sens & leur existence. Un jour nouveau éclaire enfin la précarité et Ja marginalisation quils subissent, ‘mais surtout chasse I'atroce impres- sion de n'étre rien, Les responsables de tous leurs malheurs sont ici dénoneés, un complot enfin identifé. Ils trouvent une cible a la haine qui les dévore et un enjeu qui enfin les rassemble. On pointe un ennemi a combattre dans une guerre qu’on leur dit juste et nécessaire, On leur présente la vision d'un monde définitivement divisé par des mots d’ordre qui disent ceux qui méritent de vivre (© Cerveau & Psycho - n°66 novembre et ceux qui doivent mourir. Que demander de plus lorsque les jours se suivent dans la médiocrité, la monotonie et le mépris de soi, et que se renforce une ranceeur tenace contre une injustice anonyme? La mission de I’école Lécole est aujourd'hui notre seul espoir, Mais je ne plaide pas pour un retour en arritre, vers une école qui ‘mettait dehors les deux tiers des éleves Ala fin du cycle primaire. Cette école était cruclle et injuste. Mais lorsquil fut décidé d’ouvrir largement les portes de I’école a tous les enfants de ‘ pays, nous avons collectivement pris engagement de les y recevoir tous tels qu’ils étaient : ceux issus de catégories sociales peu favori- sées, mais aussi ceux de plus en plus nombreux « venus d’ailleurs », en équilibre culture et religieux instable. Mais si 'école a réussi le massifica- tion de ses effectify, elle a complete- ment raté sa démocratisation. Il est ‘une question a laquelle nous devons répondre avec franchise et lucidité car elle est politique, et non pas idéolo- sgique: « Acceptons-nous que ledestin scolaire et social d’un enfant soit scellé selon qu'il est né du bon ou du ‘mauvais coté du périphérique, selon quil vit en zone urbaine ou rurale ou \combre 2014 selon qu'il appartient & une famille cclturellement favorisée ou non? » La réponse a une telle question dépasse de tres loin les modes pédagogiques éphémeres et les postures mondaines. Je voudrais enfin dire un mot du savoir religieux : celui qui entre dans ‘une religion, quelle quelle soit, doit se donner la peine aller en analyser Jui-méme les discours et les textes. I faut qui soit capable de faire effort du sens en confrontant ses propres interprétations a celles des autres avec autant de liberté que de respect pour les textes. On n’entre pas dans tune religion comme on adhere a un club, en payant sa cotisation et en fournissant un mot de passe, afin dy retrouver des « amis croyants » avec lesquels on partagera des rituels dont on ignore le sens ou, pire encore, la haine des mémes ennemis, des memes mécréants. En matigre de religion, plus effort intellectuel exigé est faible ct plus la spiritualité s'efface devant le proselytisme et la haine de autre. Honte & tous ceux qui, de quelque confession qu'ils soient, portent leur religion comme tun signe de reconnaissance acheté & vil prix et exhibé avec d’autant plus agressivite — Alain Bentolila est professeur de linguistique Université Paris Descartes, Bibliographic A. Bentolila, Comment sommes-nous venus si cons @ First, 2014. A.Bentolila, Le Verbe conte la borborie, Ocile Jacob, 2007. A.Bentolila, Uigence dcole : fe droit opprendre, le devoir de ansmetro, ‘Oslle Jacob, 2007, ceil du Psy Tous connectés, tous isolés A V'heure oui les moyens de communication se généralisent, de plus en plus de gens choisissent de vivre reclus chez eux. ‘2 mondialisation ne touche pas seulement Péconomie, la cuisine ou la musique: elle concerne aussi la psy- chologie et la psychopa- thologie. L’époque est marquée par explosion des moyens de commu- nication et du «tout connecté ». Les écrans, smartphones, emails, SMS, nous mettent a portée de clic de tout et de tous: sites de com- ‘mande sur Internet, chat, vidéos de nos proches, rien r’est impossible dans le monde du tout connecté, Et pourtant, paradoxalement ou ‘peut-ttre assez naturellement — des études de psychologie et de socio- logie de plus en plus nombreuses révélent une tendance au repli sur soi cher certaines personnes. II agit de comportements de claus- tration domicile d’adolescents et de jeunes adultes, un phénom?ne apparu tout d’abord au Japon ot il porte le nom de « hikiko- mori » (qui signifie confinement ou retranchement). Un ouvrage récent, Hikikomori, ces adolescents en retrait (Armand Colin), propose pour la premitre fois en francais tune synthése sur ce phénoméne La tentation du retrait Leterme hikikomori a été utilisé pour la premitre fois au Japon dans les années 1990: il s'agit d’« un jeune qui s'est retiré chez lui et ne prend plus part ala societé (études travail, relations), depuis au moins six mois, sans qwaucune patho- logie mentale ne puisse étre iden- tifige comme cause premiere. » On distingue parfois le hikikomori « primaire », correspondant & cette definition, du hikikomori « sec daire » caractérisant un individu cher qui un trouble psychiatrique connu explique le retrait (phobie scolaire, anxiété sociale, schizoph- rénie). En pratique, les frontiéres sont floues, et on retrouve souvent une fragilité personnelle, anxieuse ou dépressive, derriere ces compor- tements de retrait. Quiy a-t-ilde réellement nouveau dans ces cas de retrait social? A « Le phénoméne des hikikomori est, en un certain sens, un produit de notre société. » M. Fansten et al., Hikikomori, ces adolescents en retrait 2 Christophe André vrai dire, des figures de retirés ont toujours existé dans toutes les sociétés, qu’il s'agisse des ermites occidentaux ou des saddhus orien- taux. Mais il s'agit dans ce cas de retraits délibérés, sous-tendus par des valeurs idéologiques ou religieuses, et en général accepts et compris par la société, Rien de tel dans le cas du hikikomori, dont le retrait est subi et non choisi, souvent inexpliqué, autant plus quils'accompagne non seulement «un refus de sortir de sa chambre ou de son domicile, mais aussi d'un refus de communiquer avec le monde extérieur, et souvent ‘méme avec ses proches. On retrouve aussi dans Phistoire autres personages retirés et ne se rattachant pas a une tradition particuliére, plus proches done de la démarche tres individuelle des hiki- komori: est le cas de la poétesse Emily Dickinson, figure majeure de Ja littérature nord-américaine du XIX® sidcle, qui passa une grande partic de sa vie cloitrée dans sa chambre, ne parlant & ses visiteurs qu’a travers une porte fermée et contemplant le monde depuis sa fenétre. Elle entretint pourtant une correspondance épistolaire intense et composa plus de 1800 poemes (qui ne seront trouvés et publiés quaprés sa mort). Combien de destins semblables mais anonymes ont ainsi existé dans le passé? On I'ignore, mais on (© Corveau & Psycho - n'66 novembre-décombre 2014 se demande aujourd'hui comment maintenir un lien au monde sans expliquer l'augmentation du avoir pour autant a affronter et a nombre des hikikomori dans la _s'y confronter. La vie recluse serait plupart des pays développés ; on beaucoup moins facile dans la pure évalue a environ 260000 le nombre de personnes qui ont été concer nées en 2010) au Japon. Les réponses F 5 ont sans doutedchercher ducote _ « Notre société de la connexion Internet de Pévolution des modes de vie, qui g/obale va devoir affronter une pandémie offrent une convergence de facteurs pouvant peut-étreexpliquer ce repli @ problémes psychologiques sur sol. Examinons-les, dans un futur proche. » Seuls, ensemble Tamaki Saito, découvreur du Hikikomori Tout d’abord, Ia conjonction un confort domestique accru et une perception d’un monde exté- solitude et Pennui de la désafféren- rieur menagant; en quelque sorte, Emily Dickinson écrivit trop de confort dla maison et trop lliers de lettres, et recut @Pexigences dehors, Effectivement, autant de réponses. etre hikikomori n'était guére Ce rdle facilitateur du monde possible jadis, lorsque les modes numérique a aussi été signalé par éducatifs étaient beaucoup plus le psychiatre japonais qui étudia sévéres, les familles moins atten- le premier ce trouble. Il écrivait tives et tolérantes aux fragilités et dans une chronique publiée dans aux exigences de leurs enfants. De la revue The Lancet:« Il se pourrait méme, |’évolution des conditions bien que ce ne soit pas seulement matérielles a probablement joué un phénomene culturel japonais; un role: notre style de vie contem- au contraireil existe déja des indi- porain offre souvent une chambre _cateurs annongant une pandémie a chaque enfant, la oi jadis la de problémes psychologiques SU) Christophe ANDRE famille vivait réunie dans une que notre société de la connexion BO srvispralsartearne, pigce commune etoitisolement a Internet globale va avoir @affronter iPane . domicile était impossible dans un futur proche.» Lephénoméne hikikomori pour- Le phénoméne est bien connu: rait alors étre considéré comme de méme que la diffusion grande |) Bibliographie une excroissance pathologique du échelle des images, photos et vidéos cocooning,ce style de vievalorisant est 'un des grands facteurs facilitant |) M™, Fansten ot al, Hikikomon, la bulle du chez-soi. Comme, dans _ les comportements narcissiques, la | Armand Colin, 2014. Teméme temps, enfants et parents révolution numérique, qui met le | 7. Kato et al., Does the tendent a percevoir nos sociétés monde a notre portée sans quill soit |) hikikomor syndrome of social comme de plus en plus exigeantes _nécessaire de sortir, bouleverse non beets ‘exist outside Jopan ? quant aux performances indivi- seulement le mode de vie du plus iretganoe’ Sock Peychiany Guelles,et de plus en plus-violentes, grand nombre, mais aussi celui des |) [ind Pcharie Eordemislgy, Ia tentation du repli est alors d’au- plus fragiles. Leshikikomoriseraient | vol.47, pp. 1061-1075, 2012. tant plus grande que ce dernier est ainsi des « sentinelles », touchées | 7. Kato ot aly Are opan's possible et relativement confortable. avant les autres, et attirant notre | hikikomori ond depression in young Tlexiste peut-€tre aussi un autre attention sur les risques d’hypersé- | Pepe spreading abroad, aa re 5 In Tho Lance, vol378, p.1070, 2011 facteur ts simple: la possbilité dentarisation associés Ace progrés | Cc nouraiau, un repli sans rupture totale avec incroyable et menacant que Chscete Seared th Pabbecar, Je monde extérieur grice aux écrans _représentent l’omniprésence in Annales Médie ’ et a Internet, qui permettent de et lapuissance des €crans... vol. 169, pp.668673, 2011 (© Cervoau & Psycho - n°66 novembre- décembre 2014 3 Cinéma: décryptage psychologique 3 Serge TISSERON ‘est psychiatre, ‘ec psychanalyste, Poy cchercheur associé [HOR & IUniversicé Paris Vi Denis Diderot Paris Mommy: Ce film du réalisateur Xavier Dolan nous montre, jusque dans ses formes pathologiques, la difficulté de communiquer a une époque ot le lien humain est plus que jamais changeant et éphémére. tout commence avec un plan trange qui invite le spectateur a voir le monde & travers le pare- brise d'une voiture. Lidée nest pas originale, mais ce qui Test plus, cest que occupant de la voiture & la place duquel nous commengons & voir le film n'y apparaitra plus jamais, C'est done ‘nous-mémes, en tant que spectateurs, qui sommes ce conducteur invisible, De cette place-Ia, nous assistons alors a un accident. Une voiture a refusé la priorité a une autre. Pais nous voila projetés dans le monde que ecinéaste a décidé de mettre en scene. Nous ne sommes plus derritre le pare-brise, mais dans Paction. Trois personnages vont y étre successivement introduits, comme trois figures complémentaires de la difficuké etre, au Canada ow ailleurs, en 2014. Des coups sourds montent de la voiture accidentée. Des coups sourds, mais aucun appel au secours. La portiére semble "Ul en résulve des * Steve a un probleme datrachement tendances agressives précoce asamére et dmportantes etre maitrise dificultés pas ses émotions. communique. En Bref bloquée parle choc. Personne mintervient. occupant finit par ouvrir la portiare. C'est tune femme. Elle est blessée a la téte et saigne. Mais aucune plainte ne sort de sa bouche. Elle insulte le conducteur de Pautre voiture, celui qui lui a refusé la priorité, avec un langage de charretier. Une souffrance emmurée Cette femme sappelle Diane Després (interprétée par Anne Dorval) et la scéne est emblématique de ce que nous découvrirons ensuite d’elle : chaque traumatisme a trouve murée en elle-meme exactement comme son accident de voiture la enfermée dans son véhicule. Elle ne se plaint pas, s’efforce « d'assurer » & chaque nouvelle épreuve, et quand la situation devient trop dure, elle ‘masque sa souffrance derriere des bordées de jurons. Nous la voyons ensuite arriver & son render-vous. Nous découvrons qu‘elle * La situation est aggravée par le fait = Communiquer nécessite alors quaujourd’huiles un ajustement liens sont changeants permanent qui peut ‘et éphéméres. tre tres difficile. (© Corveau & Psycho - n'66 novembre-décombre 2014 Shey © Corveau Peycho - n'66 novembre- décembre 2014 Le Mommy» est une personne qui sere mal ses émotions ‘et nest pas trouver labonne distance dans sa reation son fs Tous les personages fl éprouvent. comme elle, de graves cifcutés & communiquer Cinéma: décryptage psychologique 2. Ultraviolent dans ses réactions, Suave se sent faclement agressé et incomprs Wevarive pas a cexprimer son angosse autrement que par des passages acre. se surnomme « Die », et quelle est non seulement capable de cacher sa souffrance physique derritre un déluge de vulgarités, mais aussi sa souffrance psychique. Le rendez-vous a pour objet son fils, pension- naire d'un établissement pour enfants diffi- s'ntresso fuss! aux mathématiques, la botonique, 8 la cartogrophie, € Festonomie ot & le musique. Lauren Friedman, auteure de cette fr est journaliste scientifique ‘a NewYork. Inefnes ede @ tondrdser yornmaita anglaise, et verbo Y pol eco Homme ¢'ttot ot elontfigue sane Seuvent quoi do dea scence modetme ill tn plonner de fasroromie, ii oda Jos corps et colo du pone Simple. chereha & appliquer Foneilation au penduler Chm méconisnes dhovlogei (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 \ aie Ine vécut que 35.ans, mais Pa -composa plus de 600 opus, want, pen sgl des concrcn, jst, Physcien || | Eymphonias,sonotes e phiiosophe f opéras, par exomple tai ‘enchantée ou repent tourer ivont‘Aimart denonrsor nerves Mothématicien ilesophe Seiontique ot homme dares a < Leouvre de ce romaniique est - Se vai poe, ato, essai. ements poliques ‘gigont. romans, Ses engs iui ont valu d'etre exié Irekuse Vomnistie accordée par Nopoiéon it et ne revint ‘en Fronce w'en 1870, ‘apres Io détaite de Sedon, co ‘Mathématicionne et philosophe. Elle so rend de passion pour les mathématiques sage de 13 ans, av paint que son ite, qui tente de la déchurager de Sfengoger dans cette confsque les bougies quelle viliso pour étudier ‘durant fo nuit. (© Corveat & Psycho - n°66 novembre-aécombre 2014 Pein reali gence, ft conto ov développement de Ia mécanique quantique. ios condo comme ls pro ES dala prysqve modome. roe Son corvoau fut prélevé sons Ingviaue _eubaaten prnmaen ennaconique — eleonservé dons feapair etélecroniqve que ler newroscientiques comprendreient un jour Ta cause de son génie. Ingéniour en informatique et homme d'affaires S El ectla soul femme & aot regu ddoox prix Nobel Fun on chs, Fate i eo Toe bon Sigh tn lotorctoie 8 TUnivershd. Ses rai pareenen nora {ura rasoccivis i ont porn ‘de décournr le rodium Dossier Qu’est-ce que le génie? Intelligence supérieure, créativité, innovation ? Oui, mais le génie refléte surtout une démarche mentale particuliére, faite de curiosité, d’explorations et de sélection des idées fécondes. Une telle attitude peut se cultiver. dentifier un génic est assez aléatoire. Si vous cherchez « les dix plus grands génies » ~ Top 10 Geniuses -, le site Internet de classements en tous genres, Listverse.com, vous fournit une liste sur- prenante. De la premitze a la dixitme place, on trouve: Johann Wolfgang von Goethe, Léonard de Vinci, Emanuel Swedenborg, Gottfried Withelm von Leibniz, John Stuart Mill, Blaise Pascal, Ludwig Wittgenstein, Bobby Fisher, Galilée et Madame De Staél. Pourquoi pas Albert Kinstein plut6t que ‘Swedenborg? Certains vivants ne méritent- ils pas le qualificatif de génie - par exemple, Stephen Hawking ? Pourquoi ne pas citer tune ou deux femmes, telle Marie Curie, qui obtint deux prix Nobel, en physique en 1903 et en chimie en 1911, ou Toni Morrison, lauréate du prix Nobel de litté- rature en 1993 ? Et si on pense que Bobby Fischer, champion d’échecs, mérite ce ttre, autres génies hors du champ des arts et des sciences pourraient étre pris en considé- ration - Napoléon Bonaparte comme genie militaire, Nelson Mandela genie pc ou Bill Gates génie entrepreneurial, pour ne citer que ces trois-la. Toutes ces questions pourraient donner liew a des conversations animées au cours de soirées mondaines. Ce qu’elles mettent toutefois en lumitre, ce sont les difficultés que nous avons a définir un génie, ce qui § fait la supériorité intellectuelle et créative. % Longtemps, on a cherché les caractéristiques {B communes aux génis stant illstrés dans des domaines variés. Des traits communs 22 existent, quil Sagisse de facteurs génétiques, ‘© de champs d’intérét particuligrement vastes, 2 (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 voire d'un lien avec des pathologies mentales. esprit des génies présenterait bel et bien une structure et des dispositions particuligres. La question qui fascine est de savoir ‘comment naissent, cher. un penseur excep- tionnel, les éclairs de génie qui vont changer le cours de histoire. Bien que de tlles pensées semblent surgir brusquement, leurs méca- nismes sous-jacents sont probablement plus cordonnés qu'il ny parait. Selon une théorie que jai contribué a développer, un génie recherche de fagon tr’s ouverte — presque & aveugle — la solution ’un probleme, explo- rant des voies sans issue et revenant souvent en arriére avant d'arriver a la bonne réponse. Siesprit du génie fonctionne de cette fagon, alors nous pourrions cultiver le ndtre, ce qui ‘ouvre la voie 8 une panoplie de nouvelles idées pour le bénéfice de tous. Comment définir le génie? Le premier obstacle dans I’étude du génie est de s'accorder sur une définition. ‘Le mot lui-méme remonte a la mytho- logie romaine : tout sujet masculin nais- sait avec un génie unique faisant office ange gardien, et tout étre feminin avait une « Juno ». Apres la Renaissance, seules quelques rares personnes eurent droit & ce qualificatif, Ainsi, selon le philosophe ‘Emmanuel Kant, un génie était une personne produisant des travaux a la fois originaux et exemplaires. Toutefois, le terme n'acquit pas de signification scientifique avant la fin du XIX sigcle, lorsque les psychologues en proposérent deux définitions. Selon la premiere, le génie est celui qui. réalise une prouesse exceptionnelle, suscitant Tadmiration et stimulant d'autres spécia- listes du méme domaine, voire de domaines bien plus vastes. Citons quelques exemples incontestables de telles prouesses : les Principia de Newton, Hamlet de Shakespeare, Guerre et Paix de Tolstoi, les fresquses de la chapelle Sixtine de Michel-Ange et la cinquitme symphonie de Beethoven, Bien que cette définition puisse ére étzndue pour inclure le génie militaire, celui de Napoléon ‘Bonaparte, par exemple, et les performances prodigieuses des grands mattres d’échecs, Tessentiel de la recherche scientifique se concentre sur le génic créatif scientifique et artistique, objet de cet article. La deuxiéme définition du génie a coin- cidé avec Pémergence des tests d’intelli- gence au cours de la premitre moitié du XX¢ sidcle. Un génie était une personne obte- nant un score particuligrement élevé aux tests standardisés de quotient intellectuel. Genéralement, on considére les individus ayant un Ql supérieur 4 140, soit un pour cent de la population générale. Ces deux définitions du génie n'ont pas grand-chose en commun. Nombre de personnes ayant un QI tres élevé n’accom- plissent rien d'original ni d’exemplaire. Marilyn vos Savant, que le Livre Guinness des records présentait comme la personne vvivante ayant le Ql le plus élevé en est un exemple. Elle tenait une rubrique hebdoma- daire dans le supplément du dimanche é’un quotidien, mais n'est pas restée célébre pour ses innovations en science, en art, ni méme en journalisme. Inversement, nombre d’ dividus ayant produit des ceuvres remar- quables n'ont pas un Qt particuligrement Aleve, Ainsi, les réalisations exceptionnelles semblent représenter un critére plus appro- prié du génie que le Qt Trop souvent, le génie est considéré comme une catégorie distincte - telle personne est un génie, telle autre ne Pest pas, Mais deux personnes peuvent étre «géniales », bien que Pune ait produit une ceuvre unique, mais exceptionnelle, tandis, que l'autre en aura réalisé plusieurs tout au Jong de sa vie. Ainsi, Gregor Mendel devint célebre grace aun seul article décrivant ses En Bref Dean Keith ‘Simonton, est professeur de psychologic aTUnWversité de Californie. 1 Le génie a éxé défini de deux facons différentes: soit par la renommée atteinte, soit par une intelligence exceptionnelle, La premire definition semble plus utile. «= Le patrimoine génétique et lexpérience contribuent au génie. Ce dernier ne peut se révéler qu’avec un degré de maitrise Important, mais le patrimoine génétique permet dacquérir plus rapidement cette expertise. 1 Les génies sont plus vulnérables aux maladies mentales. Crest la combinaison de cetce vulnérabilié ot de capactés cognitives hors du commun qui favorise la créacivicé, "Un génie scientifique posséde une expertise diférente de celle d'un génie artistique, mais un et autre auraient ‘endance a produire de nombreuses idées sans a priori, puis a sélectionner les meilleures. © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 Dossier 1 1. Pour construire Je télescope a deux lencilles quil a utilisé pour écudier le il Gallée a dabord ct apprendre i palr ses propres lentils et dcourir leur ‘ombinason optimal. 34 expériences pionnitres en génétique. $'il ne s’érait pas intéressé au croisement des petits pois, son nom serait resté inconnu, « En revanche, la célébrité de Charles Darwin £ ne saurait se limiter a la rédaction de son € ouvrage origine des espéces. Ft le lauréat du § prix Nobel Max Born dit un jour qu’Albert ‘> Einstein « serait l'un des plus grands physi- 4 ciens théoriques de tous les temps, méme s ‘avait jamais écrit une seule ligne sur la rela- § tivite,» Ainsi, le génie de Darwin et d'Eins- Stein serait plus grand que celui de Mendel. Les origines du génie Le génie est-il un don inné ? En 1693, le poste anglais John Dryden écrivait : « Le génie doit étre né et ne peut jamais etre enseigné. » Pourtant, deux siécles et demi plus tard, Simone de Beauvoir prétendait «On ne nait pas génie, on le devient. » La premitre recherche scientifique exclusive- bole ee sds ment consacrée au génie concerne juste- ‘ment cette question. En 1869, P'anthropo- logue et statisticien anglais Francis Galton publiait un livre intivulé Le génie hérédi- faire. S'appuyant sur ses observations que les génies tendent a étre issus de lignées comprenant d’autres individus brillant, il y soutenait que le génie était inné. Dans la seconde moitié du XX* sigce, les psychologues pensaient au contraire que le sgénie créatif ne dépend que de Pacquisition Pune expertise dans un domaine. Une idée souvent formulée par la « régle des dix ans »: personne ne peut atteindre les sommets de la créativité sans avoir passé suffisamment de temps a sentrainer, car seuls les experts peuvent étre créatifs, Ainsi, Einstein apprit beaucoup de physique avant de commencer sa carriére créative. Mais cette thése n’explique pas pour- quoi les génies passent moins de temps que dautres a acquérir cette expertise. On Des « cercles » tras fermés sélectionnent leurs membres d’aprés lour QI Kevin Langdon a écrit plusieurs livres et concu une horloge inversée. Karyn Peters a orgonisé un vaste réseau de participants pour résoudre des problémes. Alfred Simp- son jongle avec de multiples projets de programmation Web pendant ses heures de loisir. Ces trois personnes n’ont pas grand- chose en commun — si ce n'est leur Qi exceptionnellement élevé. ‘Tous trois appartiennent 4 des sociécés qui recrutent leurs membres d'aprés leur 1. Pour étre admis dans le sein de Menso Intemational, les membres doivent avoir un score supérieur au 98° centile. Rappelons qu'un centile (percentile en anglais) est une ds « tranches » de la population quand on la divise en 100 parties.Ainsi, avoir un score supérieur au 98° centile signifie avoir un QI supérieur & celui de 98 pour cent de la population générale, ce qui représente deux personnes sur 100. ‘Mensa international est peut-étre le cercle le plus connu, mais ce n'est qu'une option ct certains visent plus haut. La Société Triple Neuf exige un QI situé dans le 99,9° centile, tandis que la Société Mega place Ia barre au 99,9999° centile (une personne sur un million). La Société Grodl maccepte qu'une personne sur 100 miliards : personne n'a fait acte de candidature a ce jour. Bien que les membres des sociétés de Ql ne correspondent pas & un profil unique, ls se retrouvent souvent 4 travers la quate d'un sentiment d'appartenance. «J'ai entendu beaucoup de gens se comparer & des extra- ‘terrestres jusqu’’ ce quis trouvent un groupe comme celui-c,» dit K. Peters, qui travalle comme administrateur pour la Société Prometheus. « Mais mettez-les ensomble, et lls deviennent trés bavards — lls discutent jusqu’a cing heures du matin ! » K. Langdon, qui a fondé plusieurs sociétés pour individus au QI élevé et édite maintenant un magazine pour Ia Société Mego, explique aussi avoir adhéré a une telle société pour trouver des personnes qui lui ressemblaient. D’autres le font par défi, « fai adhéré & Prometheus pour voir sien étais capable, > dit A. Simpson. II s'occupe maintenant des demandes d'adhésion & cette société Il en (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 a méme montré que ceux qui l’acquiérent rapidement ont aussi une carritre plus longue, plus prolifique et plus marquante. En outre, les découvertes les plus impor- tantes se produisent souvent dans des domaines oit le génie innove totalement. Crest exemple de Pastronomic, qui n’exis- tait pas avant que Galilée ne pointe sa lunette astronomique vers le ciel pour y écouvrir ce qui n'y avait jamais ét€ vu, ni ‘méme imaginé auparavant, Des montagnes sur la Lune, des lunes autour de Jupiter et des taches sur le Soleil. Par ailleurs, les génies ont généralement des centres d'intérét diversifiés, des passe- temps nombreux et une curiosité insatiable. Is marquent de nombreux domaines de leur empreinte, Cette tendance, trés marquée a la Renaissance, reste perceptible aujourd’ hui selon une étude publiée en 2008, les auréats du prix Nobel de sciences sont plus impli: qués dans les arts que les scientifiques regoit deux ou trois par semaine, bien que seuls trois ou quatre nouveaux membres soient regus chaque année. Pour étre admis dans un de ces clubs trés fermés, le candi- dat doit passer un test spécifique. Il s'agit de savoir faire des analogies, manipuler mentalement des formes tridimensionnelles complexes, ou mettre en équation des problémes sémantiques. Beaucoup pensent que le Qi ne mesure pas Tnteligence, mais les sociétés de « génies » Vertex Prometheus Sect maton 111000 1/1100 Corebros enauéiepiosop 1/300 21000! Teple nut Un sur mile PoolicGenius 1/1000 1/1000 1/200 Qu’est-ce que le génie ? « moins brillants ». Ces activités multiples ne les distraient-elles pas de leur champ dintérét ¢ Einstein dormait plus que la ‘moyenne, mais il prenait le temps de jouer Bach, Mozart et Schubert au violon. Galilée a probablement été capable d’identifier les, ‘montagnes lunaires, parce qu'il utilisait une chambre noire pour créer et dessiner des jeux d’ombre et de lumiére. En fait, de telles activités, en marge du champ de recherche, peuvent étre source d’inspiration. Des génes bien cachés En réunissant un grand nombre d'études surle génie, ai constaté quan moins 20 pour cent de la variabilité de la créativité pouvait tre attribuse a des facteurs héréditaires. Les capacites créatives sont ainsi fortement associées au trait de personnalité dit @’ouver- ture Pexpérience, une caractéristique ayant une composante génétique. L'intérét pour ne prétendent pas regrouper de vrais génies, deéfinis par trois eritéres : intelligence, la eréa- tivité et des réalisations exceptionnelies. Selon K. Peters, ses collégues qui ont un QI élevé sont parfatement conscients de leur igno- rrance. Et A. Simpson ajoute méme: « Aucun entre nous ne se considére comme un génie. en a un,alors il n'est pas membre de la société depuis trés longtemps! » Lena Groeger Journaliste scientifique, a New York. Mensa 20 stm, Mle ePTTS & ES Sur cote illustration sont indiqués las noms des cerles priv regroupant les personnes au Gi lavé tle seuilfixé pour Y Biro accopi6 : avoir un Gt supérieur, par exemple, & cel d’une personne sur 1000 (1/1 000], pour la Sciié Triple nevt hohe Dd / Stet. © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 as Dossier 2. Les génles sont ‘souvane jugs par los psychologues& Taune dece quis ont réalisé (par exemple, peindre la Chapelle Sistine), plat que de eur Ql Part et la musique de nombreux génies en est une manifestation. De nombreux autres facteurs prédictifs de la réussite sont ég: ‘ment héritables : c'est le cas de la flexibilité cognitive et comportementale, de la tolé- ance a Pambiguité et au changement. Léducation et expertise acquise sont certes essentielles, mais la génétique déter- mine en partie la vitesse & laquelle une personne acquiert des connaissances. Les individus doués progressent plus vite, démarrent leur carriére plus tot et sont plus productifs. La génétique permet aussi expliquer les trajectoires différentes d’in- dividus ayant bénéficié de la méme qualité education. Einstein ne connaissait pas autant de physique que nombre de physi- ciens théoriques contemporains, mais fit trés bon usage de ce qu'il connaissait, et soutenait que «'imagination est plus importante que la connaissance.» ité Lhérédité biologique du génie pour- rait aussi avoir des inconvénients. Parmi les grands écrivains, Virginia Woolf, Anne ‘Sexton et Sylvia Plath se sont toutes suicidées, Crest aussi le cas de Vincent van Gogh, qui dans un accés de délire se coupa Poreille, puis estallé Tofftir a une prostituée, Newton souf- frait épisodiquement de paranoia et Galilée, peut-étre alcoolique, était souvent cloué au lit parune dépression.. Certains ont prétendu que de tels cas étaient Vexception plutot que la regle, mais, en passant en revue les travaux sur ce sujet, en 2005, j'ai vu se dessiner un lien entre génie et maladie mentale, Des écrivains trés eréatifs obtiennent des scores & certains tests de personnalité, qui les classent dans. la catégorie « psychopathologique ». Les artistes tres eréatifs y apparaissent égocen- triques, froids, impulsifs, agressifs ct obstinés. Enfin, les scientifiques les plus éminents sont classés dans la catégorie des personnes réservées, solennelles, intrinse- quement inquittes, précises et critiques. En somme, les génies ne constituent pas un groupe tres...normal. Qui plus est, dépression etalcoolisme sont plus fréquents chez les individus trés créa- tifs. En 2009, e psychiatre hongrois Sraboles Kéri a constaté que les individus particalié- rement créatifs portent un variant génétique particulier. Il 'agit e'une version atypique un gine régulant de trés nombreux aspects du fonctionnement des neurones (Ie gne de la neuréguline 1), Or ce variant génétique atypique est associé a un risque élevé de développer une maladie mentale. Quelle frontiére sépare donc génie et folie? La psychologue Shelley Carson, de PUniversité Harvard, a montré que les fortes capacités créatives sont associées & une désinhibition cognitive - capacité & laisser germer des idées ou représentations originales -, mais aussi d une intelligence et & une capacité de mémoire de travail supérieures, intelligence et la mémoire Folie et créa’ £ de travail sont nécessaires pour compenser les effets négatifs de la désinhibition, ou, (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 n 1926, Catharine Coxaestimé le Qtde 30! personnes Jéminentes. En utlisant des données biographiques sur leur développement intellectuel pendant leur enfance, elle a, avec ses colldgues, estimé leur Ol au moyen d'une formule: Qt =100%MACA, od MA est I'ége mental et CA Vige biologique. Les scores présentés ic sont ceux d'une nouvelle analyse de ses données que {fal récemment publiée avec Anna Son, de Université Qu’est-ce que le génie ? WS ro de Californie & Merced. Ces classements illustrent Vinrét de prendre en compte les ceuvres et les réali- sations d'une personne plutdt que son QI pour évaluer son génie, Le philosophe George Berkeley, par exemple, ra pas laissé une ceuvre plus marquante que Newton ou Léonard de Vinci De plus, hult de ces génies eréatifs ont des QI inférieurs au « seuil de génie », générale- iment placé & 140. res an Sn 190 Gottried Wilhelm | Johann Wolfgang lein ‘von Goethe 180 | Blaise Paseo John Stuart Mil Voltoire 170 FretreSimon | George Berkeley | Samuel Taylor de Laplace Coleridge 160 | Isaac Newion René Descartes | Charles Dickens Michel Ange 150 | Johonnet Kepler Baruch Spinoza Michel de | Léonard de Vinei_| Wolfgang Amadeus ‘Monteigne ‘Mozart 140 | Chotles Derwin Emmanuel Molizre | Pierre Poul Rubens udwig ‘Swodenborg von Beothoven 130 | Nicolos Copernic Joanocques Roberts Burns Rembrandt | Gioachine Rossini Rousseau 120 Miguel Borlolomé Eslebon | Christoph von Gluck de Cervantes ‘Murillo du moins, les canaliser. Une telle synergie pourrait constituer la base cognitive de la sérendipité, le hasard qui sourit aux esprits préparés. IInest pas donné a tout le monde de comprendre les implications profondes @événements aussi banals que l'eau débor- dant d’une baignoire ou une pomme tombant d’un arbre. Ce fut pourtant le cas, pour Archiméde et Newton, Vesprit d’exploration Qu’ont en commun un physicien tel Newton et un peintre tel Picasso ? Certainement pas leur domaine d’exper- tise. Autre chose doit leur permettre d’aller au-dela de leurs prédécesseurs et dinnover. En 1960, le psychologue Donald Campbell a proposé que la pensée eréative émerge @un processus dit de variation aveugle et rétention sélective. Dans ce processus, un créatcur doit tester des idées qui peuvent échouer avant de réussir 4 progresser. En combinant analyses historiques, expériences de laboratoire, simulations informatiques, modéles mathématiques ct études de cas, j'ai consacré ces 25 derniéres années a n¥appuyer sur cette idée pour élaborer une théorie globale du génie créztif, applicable A tous les domaines. Dans le processus de variation aveugle et rétention sélective, les idées sont produites sans prévoir leur utilité éventuelle, Le créateur doit s'engager dans un processus oit il teste des hypotheses et les modifie en fonction des résultats obtenus. (Ce mode de pensée présente deux carac- téristiques : le caractére superflu ct le retour sur ses pas. Le caractére superflu signifie que le créateur émet diverses idées, dont certaines se révélent vaines. Revenir sur ses pas signifie que le créateur reprend sa démarche & un stade antérieur, apres s'étre engagé dans une voie sans issue. Le caractare superflu et le retour en arriére se rencontrent souvent au cours du méme Episode créatif. Explorer des voies sans © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 Dossier 2. Le chef-d'couvre de Pablo Picasso, Guernica (peint en 1937) est 'aboutissement de nombreuses esqusses, notam- iment de tétes de taureaux. Explorer diverses pistes en aban Bibliographic R.Damian et al, From posto kture or: the creative impact ofPicas's 1995 ‘minotawomechy, in logy of Aashotcs, Creat cand the Aris, val. Sid), pe. 360368, 2011 D.Simonton, Groot ond chocovery oa Blind ‘anation: Compbell’s 11960) V5" medel ‘hor the hal.conry mark, in Review General Paychoogy, vo. 1512), pp. 158174, 2011. D.simonton, ‘So you wontfo become a eae genus? You mut ‘crazy | Cambridge Universi Press, 2010 D.Simonton, Gani 107, Springer Publishing, 2009 issue oblige a se pencher & nouveau sur des options initialement écartées. Le physicien Hermann von Helmholtz, qui Pon doit de nombreuses contribu- tions déterminantes en physique, chimie, Alectrophysiologie, notamment, a décrit le processus de la découverte. « Je me compa- ais 4 un alpiniste qui, ne connaissant pas le chemin, grimpe lentement et péniblement, et est souvent contraint de revenir sur ses Pas, parce que sa progression est bloquées parfois en réfléchissant, parfois par hasard, il trouve les indices d’un nouveau chemin, qui Je conduisent un peu plus loin; et, quand le but est atteint, il découvre avec agacement tune voie royale qu'il aurait pu emprunter s'il avait été assez intelligent pour trouver dem- biéele bon point de départ.» Explorer les chemins de traverse Cette fagon de saventurer dans des terri- toires inconnus et de revenir souvent sur ses pas est un trait commun aux génies créatifs. Einstein avait une autre fagon de le dire : « Si nous savions ce que nous faisons, nous ne Pappellerions pas “recherche”. » Pour préparer Guernica, peint en 1937, Pablo Picasso a réalisé de nombreuses esquisses « superfiues », représentant en donner certaines ot en privigier d'autres, éventuele anciennes, tels sont les pliers dune théorie de la créatvité ‘nommée variations aveuges etrétention sélective. ‘Samanta /Fodaon Pes détail une téte humaine sur un corps de taureau, notamment. Il se rendit compte assez vite que cela ne le menait & rien et il revint a un dessin antéricur dune téte de taureau que lon peut observer sur une esquisse globale de la scene. Ce processus de retour en arritre fut encore & Poeuvre plusieurs fois avant la derniére esquisse, Et juste apres, Picasso est revenu a une formu- lation bien antéricure, oit!'on trouve déj les, caractéristiques de la version finale: les yeux tts écartés, a bouche avec de minces lévres entrouvertes et la langue, le visage menacant, et le style cubiste plutot que néoclassique. Ces esquisses sont typiques de variations aveugles présentes en art comme en sciences. Bien qu’lls consacrent un temps considé- rable & mattriser leur technique, les génies poursuivent aussi d'autres intéréts. Leur ouverture aux idées nouvelles et le large éventail de leurs centres d’intérét apparem- ment sans rapport les stimulent et peuvent enrichir les variations aveugles. Selon le philosophe allemand Arthur Schopenhauer: « Le talent atteint une cible que personne d’autre ne peut atteindres le génie atteint une cible que personne autre ne peut voir. > Ainsi, les grands esprits utilisent les mémes fléches que tout Je monde, mais les leurs atteignent des mondes inconnus. . (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 Wile) e- Tal -) Cerveau ‘ sur ces cs clniques parfois cific &eiucider! Le cerveau mélomane Emmanuel Bigand (dir.) [La musique touche tout un chacun et suscite de mutiples émotions Elle ne laisse personne indifférent. Ce que Yon sait moins, cst la puissance dela musique. Puissance surles capacités cognitives et intelectuelles de ceux Le cerveau mélomane quien écoutent souvent ou quils pratiquent; mais aussi puissance thérapeutique chez certains sujets. Maux d’artistes Ce que cachent les aeuvres Sebastian Dieguez Existe-tildes liens cachés entre une uvre dart —une peinture,une sculpture, une composition musicale ou une ceuvrelittaire ~ et une maladie de fesprit que présentait son auteur? Examinant divers chefs- dteuvre avec un regard de rneurapsychologue, Sebastian Dieguez analyse plus dune vingtaine deeuvres de Dostoievski, Monet, De Chirico, Prous, Van Gogh, ete. Pour commander ces ouvrages, rendez-vous sur WWW.cerveauetpsycho.fr Dossier Michel Habib: est neurologue au CHU de fa Timone, a Marseille, Le cerveau des génies Qu’est-ce qui permet aux individus surdoués de penser différemment? Leur cerveau serait plus fortement connecté et suivrait une maturation accélérée au cours de l’enfance et de I’adolescence. n 2013, les médias diffusérent divers reportages sur Maximilian, un jeune Suisse agé de dix ans qui venait de passer son baccalauréat e mathématiques et se préparait a entrer a Université. Le pere de Maximi- lian, lui-méme professeur de mathéma- tiques, fat longtemps interrogé a la radio ou ala télévision sur le talent de son fils. Le cas ne fut pas sans évoquer 'enfance de Mozart, le compositeur prodige écrivant son premier ‘opéra a l'age de 11 ans, poussé par un pére, lui-méme compositeur, et baignant dans un ‘univers tout entier consacré a la musique. Mais combien enfants, mémes plongés ans pareil environnement, deviendraient Maximilian ou Mozart ? Sans doute moins de un sur 10000 ! Le genie est exemple typique dune faculté issue de la rencontre entre un milieu, d'une part, et un « poten- tiel », un « talent » ou encore des « dispo- sitions», d’autre part. Ne dit-on pas que le surdou¢ posséde un don, sans que l'ori- gine de ce don soit connue? Aujourd’hui, les neurosciences sintéressent naturelle- En Bref * Les individus 4 trés haut potentiel ont un cerveau qui se distingue des autres par plusieurs caractéristques. * Le cortex est plus plastique chez ces surdoués, s'amincissant rapidement au fil es années et refletant des capacités, apprencissage différentes. * Le cablage du cerveau est lui aussi différent. Les zones frontales et celles des régions postérieures et supérieures sont connectées par des fasceaux de fibres nerveuses plus denses, Cette mise fen réseau permettrait un meilleur contréle cognit ment & ce qui se passe dans le cerveau de ces personnes dotées d’un don particu- lier. Fonetionnement différent, agence- ‘ment particulier des neurones ou des aires cérébrales? Les découvertes récentes nous permettent aujourd'hui de percer quelques secrets des génies. Un cortex plus plastique ‘Nous commencerons cette histoire par la fin, au moment oi les techniques de mesure du cerveau ont atteint un stade critique de perfectionnement. Ainsi, une équipe de neurobiologistes du Centre américain de la santé du Maryland, conduite par le neuroscientifique Jay Giedd, a examiné, au moyen des techniques d'imagerie céré- brale, le corveau de 307 hommes et femmes a plusieurs moments de leur vie, de Pen- fance jusqu’a age adulte. Cette équipe sest particulitrement intéressée a Pépaisseur du cortex, la partie la plus externe du cerveau it sont traitées les informations senso- rielles et motrices, et od ces sensations sont combinées pour donner lieu & des raison- nements et des intentions. En mesurant Pepaisseur du cortex au fil des ans, ila va se dégager trois tendances. Les personnes 4’intelligence normale (aut ‘quotient intellectuel compris entre 83 et 108) voient leur cortex samincir progressivement entre 7 et 19 ans (voir figure 3) Les personnes intelligence élevée (entre 109 et 120 points, de Q1) ont également un cortex qui s'amincit progressivement au fil des ans, mais en partant d'une épaisseur supérieure au début. Enfin, les personnes d'intelligence supérieure (121 4.149, en grande partie des surdoués) (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 Pours Mozart (1756-1791), Coe ala aed Aer eee Cee aed Cees Eos A Ei 8 Ey © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 Dossier 2. Deux faisceaux de fibres neuroraies dans le cerveau des surdoués sont plus développés que chez les sulets moyen. I Sagi du fasceau longitudinal (en blew . Pourquoi le développement particulier de telles connexions entre avant et Par- rigre du cerveau procure-t-elle des capa- cités mentales hors du commun? Selon le neuroscientifique Marcus Raichle, le réseau. feonto-pariétal remplirait des fonctions de «controle cognitif », permettant de prendre en compte les informations exté- rieures et de puiser dans les connaissances stockées en mémoire, Chacune de ces deux fonctions semble reposer sur des réseaux de neurones distincts, l'un parcourant la partie supérieure et dorsale du cerveau, Pautre mobilisant des régions plus internes dont Phippocampe et le cortex préfrontal. Le réseau fronto-pariétal, de par sa locali- sation intermédiaire par rapport & ces deux systtmes, permetirait de réguler leur acti- vité de fagon optimale pour les faire inte- ragir efficacement. Quand le surdoué se repose Etre surdoué, Cest done avoir un cerveau it certaines connexions seraient peut-étre plus robustes ou efficaces, se traduisant par un fonctionnement cérébral parti lier dans certaines tches, Mais que font les surdoués lorsqu’on ne leur demande pas de résoudre des équations ardues? Leur cerveau fonctionne, la aussi, différemment. Crest le constat fait par certaines études oi PIRM fonctionnelle est utilisée non plus Le cerveau des génies Syattme dorsal atlenfionne!l Foisceau longitudinal Cortex temporal pour observer les zones cérébrales activées lors d'une tache mentale, mais pour repérer celles qui ont tendance a s'activer simulta ‘nément quand la personne est au repos. Les régions qui s'activent de fagon conjointe sont considérées comme connectées les unes aux autres, au moins sur un plan fonctionnel — et probablement aussi par des fibres de substance blanche. Cette approche dite de « connectivité au repos» a permis de montrer que les sujets a haut potentiel présentent une plus forte connectivité dans le lobe frontal et entre les lobes frontaux et pariétaux, y compris Torsque ces sujets ne font rien de particu- lier. Le fait que cette différence existe méme au repos prouve que les enfants précoces different ces autres par une caractéristique de leur cerveau, déja perceptible en Pabsence de toute tche cognitive. Mais alors, d’oi vient cette connectivité si particulitre au cerveau des surdoués? « La vertu ne s'apprend pas plus que le génie », disait Schopenhauer, une autre fagon de dire que la question du caractére inné de ces trés hauts potentiels reste intacte. Et elle sera tres difficile a trancher, car les recherches en génétique, tout en faisant apparaitre une composante héréditaire pour T'intelligence, ne laissent guére entre- voir un nombre limité de genes qui sous- tendraient ces particularités. Génétique et neurosciences sont encore loin de nous avoir livré le code du génie ! . (© Corveat & Psycho - n°66 novembre-aécombre 2014 Cortex pariétal Foisceau arqué Bibliographie F.Navas-Sénchez (et aly White mater Imicroshuciore correlates of mathematical ‘gifledness ond inteligence quotient, in Hum. Brain Mope., vol 35(6), pp. 2619531, 2014, M.Song et al. Brain fircional ‘conmecily and ‘nel gance, in Neuroimage, vol 416, pp.1168.1176, 2008, R.Jung et al, The parietotrontal Integerion theory (PAT of inteligence: Converging neural evidence, in Brain Science, vol-30, pp. 135.187, 2007, P.Shaw, ct ala Intellecwo! ability ond cortical development in cildron ‘ond odolescens, in Natur, vol, 440, p.676679, 2006. Dossier La stimulation cérébrale Alan Snyder, physicien et neurobiologiste, dirige le Centre pour le cerveau de Université de Sores tassel: conduit ses recherches dans le Centre dirigé Richard on” a passé sa these ala Faculeé de médecine de Sydney, et mené ses recherches dans le Laboratoire de neuromodulation de la Faculté de médecine Harvard. du talent Une technique de stimulation cérébrale permettrait de se libérer des schémas de pensée rigides et de laisser son génie créatif s'exprimer. es grandes idées viennent sans crier gare, Dans les profondeurs de Ves- prit, des réseaux de neurones s'ac~ tivent, et une idée brillante émerge a a conscience, Comme ils sont totalement inattendus, ces moments dins- piration semblent impossibles a orchestrer. Toutefois, des études récentes suggdrent quils peuvent Vétre. En libérant esprit de certaines de ses inhibitions, nous pourrions peut-€tre améliorer le génie créatif. Le cerveau humain filtre constamment les pensées et les sentiments. Seule une petite fraction des stimulus issus de environne- ‘ment accede a notre conscience, Au fil des apprentissages antérieurs, des raccourcis se sont créés qui déterminent ce qui est digne d’intérét. Dans notre laboratoire, ‘nous examinons s'il est possible de court- ircuiter ces filtres et de stimaler ouverture de nouvelles idées en diminuant spécifi- ‘quement activité neuronale de certaines régions céxébrales. Cette démarche a été inspiree par Pobser- vation de patients ayant des lésions céré- brales, notamment les rares personnes présentant un syndrome du savant. Ces individus ont des capacités étonnantes dans certains domaines restreints, tandis qu’ils ont de grandes difficultés dans beaucoup Pautres, Leur hémisphére gauche dysfonc- tionne et ils présentent une dominance de Phémisphere droit. Nous avons émis 'hypo- ‘thése que cette organisation rend leurs filtres ‘mentaux moins performants que cher les individus sains. Le genie, aussi rare soit-il, doit exiger une vision du monde qualitativement diffé- rente de celle de la plupart d’entre nous. Le médecin autrichien Hans Asperger, qui décrivit le syndrome du spectre des troubles autistiques qui porte son nom, avait suggéré « qu'un soupgon dautisme » distinguerait les esprits brillants. Nous étudions cette hypothése en utilisant de faibles courants électriques pour moduler activité du cerveau de sujets sains. Les effets disparaissent en une heure et la cogni- tion normale est préservée. Cette méthode de stimulation cérébrale est facile & mettre en ceuvze et sans danger, et 'on pourrait imaginer un dispositif - « un bonnet de cexéativité » — utilisable a la demande pour aiguillonner son génie créatif. Limité par les schémas mentaux Le cerveau ne regoit pas ’informa- tion de fagon passive : il interpréte, 3 la lumiére de nos connaissances antérieures. Les schémas mentaux sont essentiels. Ils nous permettent de prédire des résul- tats probables sur la base d’informations incompletes et cela suffit pour Tessentiel de nos activités quotidiennes. Sans eux, nous aurions une vision naive du monde et serions incapables de distinguer les détails importants de ceux qui ’ont pas dintéret. En revanche, cette architecture cognitive a un inconvénient : nous faisons des erreurs et sommes sujets aux illusions, aux faux souvenirs et aux préjugés. De surcroit, sls, sont utiles, ces schémas mentaux nous rendent peu réceptifs, parfois meme imper- méables aux interprétations nouvelles. (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 Quand un schéma mental est installé, nous ne voyons plus certaines évidences. La pensée créative exigerait deux styles cognitifs: Pun serait contrdlé par les schémas ‘mentaux classiques, et 'autre nous donnerait accés a une expérience non filtrée du monde qui nous entoure. Nous aimerions pouvoir accéder aux détails perceptifs qui se cachent derritre la conscience, et ainsi potentielle- ‘ment libérer le génie qui dort en nous. Un soupcon d’autisme Un indice pour atteindre cet objectif nous est donné par les savants, dont la plupart relevent du spectre autistique. Certaines capacités exceptionnelles apparaissent parfois durant la petite enfance, mais aussi aprés certaines Késions cérébrales. Ces ca cités font appel 8 des formes de pensée moins conceptuelles. Par exemple, en réponse son. enseignant qui lui demandait de rappeler la fin d'un live, un enfant soutitant autisme lui récita mot a mot la derniére page, sans sembler en comprendre le sens. Bien qu'un tel style cognitif puisse étre un handicap dans Ia vie de tous les jours, il peut aussi conférer certains avantages, par exemple des aptitudes au dessin et une moindre vulnérabilité aux illusions et aux faux souvenirs, Stephen Wiltshire, par exemple, est un artiste britannique autiste qui, depuis son plus jeune age, sest révelé capable de repro. Guire des dessins extrémement détaillés. I reptésente les scenes qu'il a observées brie- vyement dans leurs moindres détails, avec la En Bref « Les personnes ayant un « syndrome du savant a, tlles certaines personnes autistes, font parfois dimpressionnantes capacités dans certains domaines. Leur esprit semble ‘moins soumis aux filtres cognieifs usuels. = Untel « savant » présenterait un défi de Phémisphére cérébral gauche rnormalomant dominant, qui serait compensé par "hémisphére droit. * En utilisant des stimulations cérébrales non invasives, des scientifiques essaient amorcer une telle activité cérébrale, pour déclencher une nouvelle fagon de penser. précision d'une photographie, tandis que la plupart des adultes produisent des carica- ‘tures grossitres, mais qui ont un sens. Nous pensons que les personnes comme lui ont un acces privilégié a des informations sur le ‘monde plus brutes, ayant subi moins de trai- tements cognitif. D’aprés de nombreuses études, certains «savants » soufirent d’un dysfonctionne- ment de Phémisphére gauche, alors que Jeur hémisphere droit est plus performant. En effet, une lésion touchant un hémis- phere cérébral tend a stimuler des activités de compensation dans autre hémisphere. Cotte caractétistique peut étre observée ds Penfance ou a la suite d'une blessure, «un accident vasculaire cérébral ou de Iésions de Vhémisphére gauche associées a la démence. Certaines de ces Iésions touchent le lobe temporal antérieur gauche, région impli- quée dans la mémoire sémantique, qui sert Schoepr/ Sttocecon © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 oo Dossier 1. Stephen Wiltshire, un artiste aust, est capable de reproduire fidélement des scénes complexes aprés les avoir observes bridverent. Quand fon comprendra mieux ce type de capacités exceptionnelles, parviendra-t-on a stimuler le génie créatt? notamment 3 catégoriser ou a combiner des concepts — représentant ainsi une sorte de filtre de la pensée, Le neurologue Bruce Miller, de Université de Californie a San Francisco, par exemple, a répertorié plusieurs cas de démence oit la dégénérescence du lobe temporal antéricur gauche était ass0- cige a lémergence de capacités spécifiques de type « syndrome du savant ». Certains de ses sujets ont commencé de produire de Part é réaliste — des copies méticuleuses de vastes sctnes~ sans entrainement préalable. Le domaine du dessin n'est pas le seul concerné. T, Brink, alors a I'Feole profes- sionnelle de psychologie de Palo Alto, a décrit le cas d'un enfant igé de neuf ans qui avait été blessé par balle au lobe temporal gauche. I] avait perdu la capacité de lire et d’écrire, mais avait soudain acquis des capacités extraordinaires en mécanique; par exemple, il était devenu capable de démonter et d'assembler sans instructions des vélos perfectionnés. Dans notre laboratoire, nous avons étudié Orlando Serrel, qui avait été frappé par une balle de baseball sur le cOté gauche de la téte quand il avait dix ans. Depuis, il sait trouver tres vite a quel jour de la semaine correspondra telle ou telle date, et se souvient du temps qu'il a fait chaque jour depuis son accident. U’apparition brutale de ces capacités cognitives de type autistique dans ces cas de syndrome du savant acquis suggére que ces capacités préexistent chez tout un chacun, mais que nous n’en avons pas conscience. Notons que, d’aprés des résultats récents, nous n'aurions pas besoin de subir une lésion cérébrale pour accéder 4 ces états cognitfs altérés. On peut modifier activité de hémisphere gauche pendant quelques instants en utilisant des techniques vali- dées et non invasives, de stimulation céré- brale. Une telle stimulation inhibe ou, au contraire, augmente Pactivité neuronale de régions ciblées. Ces techniques sont actuel- Jement testées pour traiter, notamment, la depression, les troubles alimentaires et les, troubles du langage. Nous avons commencé par étudier la stimulation magnétique transcranienne, ‘une méthode oit un aimant puissant, posi- tionné au-dessus d'une région bien définie du cerveau, interfere avec le courant circu- lant dans les neurones situés a proximité, Le champ magnétique perturbe les décharges dans les réseaux neuronaux existants, dont Jes connexions se sont formées au cours des divers apprentissages. En ciblant des aires cérébrales spécifiques impliquées dans la pensée conceptuelle, nous espérons réduire Pinfluence des connaissances préexistantes. Dans les travaux publigs 2 ce jour, nous avons réussi a améliorer plusieurs capacites chez des personnes « normales », dont le dessin, la correction de textes, des estima- tions chiffrées (dénombrer rapidement des objets, par exemple des allumettes, dans un ensemble) et la mémoire verbale. Toutefoi le dispositif nécessaire pour délivrer ce type de stimulation est encombrant et codteux. Stimulation transcranienne existe une méthode plus prometteuse, la stimulation transcranienne directe a courant continu. Cette méthode permet, de fagon simple et inoffensive, de modifier la probabilité qu’un réseau neuronal proche de la surface du cerveau s'active, Nous utii- sons un protocole od un faible courant électrique passe entre deux électrodes, une cathode et une anode, placées sur le cuir chevelu au-dessus des lobes temporaux Aroit et gauche, juste au-dessus des oreilles. Sous la cathode, les neurones sous-jacents déchargent moins facilement, et inverse- (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 ment sous anode. Le courant appliqué modifie le comportement des neurones pendant environ une heure, une fenétre temporelle pendant laquelle le sujet peut acesder a un style cognitif different. ‘Au cours d’une expérience récente réalisée avec ce dispositif, nous avons demandé 4 60 participants droitiers de résoudre une série de problémes arithmé- tiques « intuitfs » utilisant des allumettes, Par exemple, une égalité arithmétique erronée, rédigée en chiffres romains & Paide dallumeties, devait étre corrigée en déplagant une seule allumette. Les parti- cipants devaient résoudre préalablement 27 problémes qui impliquaient tous le ‘méme type de solution, & savoir changer un «X ven «V », Lobjectif était d’enfermer les sujets cans un raisonnement stéréotypé. On sait que si des individus ont appris & résoudre un probléme, ils ont tendance & appliquer encore et encore la meme méthode. Comme'a souligné I’économiste John Maynard Keynes, « la difficulté n'est pas tant de trouver de nouvelles idées, que @échapper aux anciennes. » Le probleme des neuf points Les participants recevaient ensuite une stimulation transcrinienne directe & courant continu pendant cing minutes. Pour un tiers du groupe, la cathode était placée sur Ic lobe temporal antérieur gauche (pour diminuer la probabilité que les neurones de cette région déchargent). Pour un deuxiéme groupe de 20 sujets, la cathode et l'anode étaient permutées. Quant au troisitme groupe, on leur faisat croire quis recevaient ‘une stimulation, mais ce n'éxait pas le cas. Ensuite, es sujets avaient six minutes pour résoudre un nouveau probleme, exigeant un autre type de raisonnement. Nous avons constaté que 60 pour cent des personnes du groupe qui avaient regu la stimulation résolvaient le probléme, contre seulement 20 pour cent de ceux ayant recu la stimu- lation factice ; quant a inversion des élec- trodes, cela n'avait pas d’effet. Nous avons réalisé une deuxiéme étude, en utilisant le probleme des neuf points de Maier (voir la figure 2). Il faut connecter neuf points répartis en carré en tragant 2. Le probiéme des neuf points de Maier : comment les reler par quatre segments sans lever som crayon ni repasser sur un des traits? Solution Bibliograph R.Chi et al., Broin stimulation enables the solution of an inherently dificult problem, in Neuroscience letters, vol.515(2), pp. 121-124, 2012. D.Treffert, sands of geniv the bound mind of aust, acquires ‘ond sudden savant, Jossica Kingsley Publishers, 2070. Expleining and indigo is: pvleged occoss pelowe el transactions of the Royol Sccaly 8, vol 364(1522), pp. 1399-1405, 2009. © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 La stimulation cérébrale du talent quatre segments de droite, sans lever le crayon ni repasser sur un des traits. En situa- tion de laboratoire, moins de cing pour cent des participants y parviennent, méme quand on leur donne des indices et que la durée nest pas limitée. La raison en est que le probleme active des connaissances préalables qui perturbent le raisonnement. ‘Nous percevons les points comme un carré. I faut donc se défaire de cette contrainte et examiner le probléme sous un jour nouveau. Nos sujets étaient confrontés au probleme soit pendant trois minutes avant la stimu- lation cérébrale, soit trois minutes pendant Ja stimulation, soit trois minutes immédia- tement aprés. Aucun de nos participants ma résolu Pénigme avant la stimulation. Au contraire, 14 des 33 individus ayant regu une stimulation des lobes temporaux antérieurs ont réussi, La probabilité pour que on trouve la réponse par hasard est inférieure & tun sur un mifiard. Se débarrasser des idées préconcues Il reste de nombreuses questions ouvertes. Quels sont les effets précis de la stimulation transcranienne directe & courant continu sur le cerveau ? Quels sont les facteurs qui influent sur les résultats obtenus par cette méthode ? Par exemple, Jes résultats dependent ils de l'hémisphere dominant ou de état mental du sujet exposé # Est-ce que ce type de stimulation favorise des voies spécifiques de raiso: nement ? Répondre & ces questions fait partie de nos préoccupations actuelles, et nous cherchons aussi savoir sila méthode stimule la capacité 2 formuler de nouvelles ‘questions — une autre composante du géni Soulignons que notre démarche ne vise as a augmenter une capacité existante, mais, A réduire les contraintes et idées préconcues imposées par les connaissances antérieures. ‘Nous cherchons a développer un dispositif ‘capable de contourner les schémas mentaux qui entravent la eréativité, Avoir deux démarches 3 sa disposition, la fagon normale de penser et celle qui permet aux personnes autistes de se focaliser sur les détails, pour- rait faciliter notre capacité a établir de ‘nouveaux schémas de pensées interconnec- tées, essence du génie créatif. . 49 Dossier L'épanouissement des trés hauts potentiels Les enfants a haut potentiel ont des besoins spécifiques. Leur soif de comprendre doit étre étanchée par des pédagogues attentifs, car ils ne se développent pas de la méme facon que les autres. Fabrice Bak orsque vous passer un test de quo ext psychologu tient intellectuel et obtenez un Psychologue score supérieur & 130, on vous qua ee life volontiers de surdous, Ce seuil “hoa peut varier selon les classifications : Prokos, et Conseilr 125, 130, 132... Si bien qu’entre 200000 et auprés deT'inspection 300000 enfants en France seraient ce que académique Ton appelle des « enfants intellectuellement du Rhone. récoces », ou aussi «& haut potentiel». Mais ce serait une erreur de les définir unique- ‘ment & travers leur quotient intellectuel, La précocité ou le « surdouement > constitue avant tout un fonctionnement propre de Ja pensée, Et ce mode de fonctionnement a part entitre du psychisme peut entrainer un certain nombre de difficultés si aucune identification ni aucun accompagnement spécifique ne sont proposés. Un bébé exceptionnellement éveillé Les travaux de neuroscientifiques ont permis d'identifier chez les enfants & haut potentiel des spécificités développemen- tales, dés la naissance, surle plan cérébral. La neuropsychologue Laurence Vaivre-Drouet = Inserm, Hopital Cochin et Hopital Necker- Enfants malades, a Paris~a ainsi réalisé une note de synthése qui fait état d'une inté- gration sensorielle et motrice trés précoce chez de tels enfants, durant les premiéres semaines de vie. Le développement du cerveau a pris un chemin particulier chez ces enfants, dés l'environnement intra-utérin, De meme, il est aujourd'hui établi que les personnes a haut potentiel présentent des 50 (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 circuits neuronaux oi les connexions entre les zones frontales (a Pavant) et pariétales (au-dessus et en arriére) du cerveau sont particuligrement robustes. De telles différences fonctionnelles, obser- ‘yées au plan neuroanatomique, entrainent es la petite enfance un fonctionnement cognitif différent de celui des autres indi- vidus. On reléve ainsi, chez la majorité des bébés, un éveil plus important ainsi qu'une observation plus aigué de leur environ- nement et de ce qui s'y passe. Au cours des conversations, ces enfants ne cessent d’ob- server leurs interlocuteurs comme sils cher- chaient a comprendre ce qu’ils disent. Trés En Bref 1 Le développement cognitif des enfants & haut potential ext &décalé:il cherchent dabord & comprendre le monde, puis Asser des liens sociaux. Or Iécole propose un déroulement dans lordre inverse, «= Sills ne trouvent pas un guide adulte compréhensif,ces enfants peuvent développer des troubles anxieux, ainsi qu'un «faux self», Cest-a-dire une image de soi projetée vers 'exterieur qui ne correspond pas a ce quills sont vraiment. On ils tentent daccéder seuls a leur nourri- ‘ture, cherchant a saisir leur biberon pour le tenir alors que leurs mains ne sont pas encore assez. développées. Au cours des entretiens, Jes parents déclarent souvent que leur bébé explore l'environnement en recherchant des solicitations, et ce avec une grande vivacité et une demande constante d’interaction. Ils réatisent des saccades oculaires rapides, des poursuites visuelles qui alternent avec des fixations, le tout avec un regard décrit comme pergant. Cette caractéristique dou- verturesurle monde les conduit a perdre tres ‘tat leurs réflexes archaiques ct a coordonner leurs gestes pour découvrir leur environne- ‘meat. lis sont avancés sur le plan moteut, se tiennent assis et marchent plus tt. Comme tous les enfants en bas age, les petits «& haut potentiel » développent avant Jes autres des systemes de classification qui vont leur permettre de discriminer la voix de leur mere de celle d’tmne autre personne, ou leur propre langue. De surcroit, si ces systémes de classification disparaissent cher Ja majorité des autres enfants, pour réappa- raltre plus tard en lien avec acquisition du langage, ils restent actifs& tout moment chez ces petits surdoues, Chez eux, Cest la péren- nisation de cette organisation qui permet acquisition précoce du langage. Le voca- bulaire est rapidement adapté, précis, ct & aucun moment r’émerge ce que connaissent la plupart des parents cher leurs enfants : le langage « bébé », sorte de babillage rudi- mentaire que les parents adoptent ailleurs souvent en miroir, Chez les surdoués, les premigres phrases complexes apparaissent vers 17 mois. Comme s'ils se rendaient compte dela nécessité de bien mattriser cet & out, afin de pouvoir étendre leur champ = de comprehension et done de maitrise de la © réalité quiles entoure. © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 1. Vineérét pour abstraction se manifesce és vite cher les enfants & haut potentel ecole et les adultes doivent veiler a répondee 4 cette atente Dossier 82 Sur le plan grammatical, les temps (présent, futur, conditionnel) et leurs conju- gaisons sont employés efficacement trés tot. ‘Les notions de temps (demain, hier, vite, doucement...) et d’espace (dedans/dehors, dessus/dessous...) se construisent rapi- dement, de sorte que toute leur pensée est tournée vers Pinstauration d'un sens dans le monde alentour. En effet, ils constatent trés vite que cet univers est porteur de danger et ‘que, plus ils le maitrisent, plus ils pourront sen prémunir, Un développement inversé Malheureusement, ce développement précoce entre en conilit avec les rythmes des autres enfants, En cycle de maternelle, la priorité est donnée au développement des compétences sociales (collaboration, travail en groupe, création de lien social au travers des activités). Or les enfants & haut potentiel sont absorbés par la créa- tion de sens au sein du monde qui les envi- rronne. Ils cherchent done des guides pour comprendre ce monde et pour développer les outils essentiels que sont la lecture et la numération, et qui doivent leur apporter Pautonomie, Mais les adultes qu'ls croisent dans le contexte scolaire ne répondent pratiquement jamais a ce besoin, quand ils ne freinent pas cette appérence pour la découverte du savoir. ‘Tout change a Técole primaire : la pensée des enfants 4 haut potentiel commence a se centrer sur les relations sociales, puisqu’'un ensemble de connaissances sur le monde a déja été mis en place. Or cest & cet instant que le pédagogue veut les focaliser sur la compréhension du monde et la mise en place des bases du savoir... Par consequent, le développement de enfant a haut potenticl est décalé, ce qui ne lui permet pas de trouver ce quil attend auprés dun guide adulte. Ce décalage parti- cipe a une fragilisation affective de enfant surdoué. A l'age de quatre ou cing ans, il ne peut Sinsérer socialement, car son désir de comprendre le monde n’est pas satis- fait. Puis, vers age de sept ou huit ans, son Bon nombre de ces enfants se retrouvent alors dans des situations qui déclenchent de téelles souffrances. La principale s'ac- centue a adolescence: le sentiment de soli- tude parmi les autres. Tres tot, trop t6t, ces, enfants sont confrontés a des préoccupa- tions anxieuses. Et ce d’autant plus que leur pensée n'est canalisée par le processus des appren- tissages scolaires, Pécole primaire sollcitant énormément la mémoire, ce qui ne leur pose strictement aucune difficulté, Ils ont done tout le loisir de penser encore et encore & divers problémes, parfois trop complexes pour leur jeune age. Ils sont en mesure de comprendre trop tt les failles d'un univers quine les comprend pas forcément. Une des principales frustrations qu’ils rencontrent est d’étre fréquemment ramenés par Pen- seignant 8 leur position enfant, et done ame innocente, ce quiils ne pergoivent pas ainsi, Rapidement émerge un sentiment @insoumission face 8 une autorité qui ne leur semble pas répondre a leurs attentes. Is ont d'un cOté besoin de guides adultes eohé- rents, mais percoivent bien trop souvent les limites des guides parentaux et des péda- sgogues. C’est dans ce contexte que s'exerce leur regard critique. La sensibilité l'injus- tice, l'attention sélective, la curiosité ow empathie participent 2 leur développement durant cette période. désir Pintégration sociale ne trouve pas 3 de réponse dans une pédagogie d'abord 3 tournée vers les acquisitions intellectuelles. 8" (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 Beaucoup d’enfants & haut potentiel ne sont pas sollicités pour utiliser ce poten- tiel en primaire. Cela crée peu & peu des difficultés d’adaptation au college. A ce stade, les adolescents & haut potenticl ne comprennent plus forcément ce que linsti- tution attend deux. En primaire, il suffisait de donner les bonnes réponses. Or, brus- quement, en classe de quatriéme, on leur demande d’expliciter le cheminement de leur pensée, de mettre en place des procé- dures déductives (comment ai-je procédé pour trouver cette réponse ?), Comme la ‘majorité d’entre eux ont développé un fone- tionnement cognitif de type intuitif ils sont en mesure de donner de bonnes réponses, mais sans avoir conscience du chernin qui les ya conduits. Le choc pour ces adolescents est donc d’autant plus important qu’ils ne sont plus aussi efficaces quvavant, au regard. de ce que demande linstitution scolaire. Et iis ne savent pas pourquoi ! Ils confondent souvent apprendre et comprendre. Inversement, une minorité d’entre eux développe une autre forme de haut poten- tiel qualifiée de déductive. Cette forme organisation cognitive implique qu’avant de pouvoir donner une réponse, il est important d’envisager toutes les solutions possibles pour livrer la plus cohérente. Si, un point de vue logique, ce fonctionne- ‘ment est imparable, le temps imparti pour le Lépanouissement des trés hauts potentiels mettre en ceuvre dépasse le cadre de ce que demande Pécole, qui veut faire vite et bien. Nous pouvons donc repérer, d'un cbté les {ntuitifs qui donnent des réponses exactes, en un temps minimal, sans pour autant etre en mesure de préciser la suite des liens de causalité qui ont conduit a cette réponse, et, de autre c&té, les déductifs qui se perdent dans leur déduction et qui, afin de verifier la flabilité de leur réponse, envisagent toutes les solutions possibles pour résoudre un probleme avant d’en choisir une, Comme nous l'avons évoqué, ces deux formes de haut potentiel sont mises mal dansle cadre scolaire du college et du lycée. Vers une hibernation intellectuelle Lécole ancre les apprentissages par la répétition, mhésitant pas a ressasser les -mémes notions. Le jeune & haut potentiel peut alors entrer en «hibernation » intel- lectuelle, ne cherchant plus & activer ses compétences, si ce n'est au dernier moment. Combien d’entre eux se mettent a travailler, a réviser leur controle au tout dernier moment, au grand dam de leurs parents. Ils agissent ainsi, car en un temps court ils. peuvent enfin solliciter ensemble de leurs compétences intellectuelles. Ce n'est pas tant par fainéantise que par recherche du © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 2. Quand un petit lit tout seul, alors que les autres, se consacrent & des activités de ‘groupe, est peut-étre le signe que Cest un ‘enfant & haut potentel ‘ec que es activités proposées en cycle maternel ou primaire ne répondent pas & ses besoin. Plus tard, ce schéma sinverse adolescent & haut potentiel ne sintéresse pas aux enselgnements ‘ui lui semblent ‘riviaux il veut eréer duilen social, mais les autres suivent le cours. Dossier « Bien souvent, I’autorité ne répond pas correctement aux attentes des jeunes a haut potentiel, qui veulent d’abord comprendre le monde, et seulement aprés tisser des liens sociaux. » Bibliographic F. Bak, Lo précocts dors tus soda, ‘Hormation, 2013 L Vaivre-Douret, Bowlopmanel and cognve characteris of petioles» (igh potentoliies» (highly bifed) chien, Wrintrnaonal Journal of Pediatrics, yel2011, 2011 54 plaisir de Iactivation de leurs compétences intellectuelles. Ce fonctionnement perdure ailleurs 2 Page adulte et pousse ces personnes 2 fonctionner dans Purgence, le stress étant un eatalyseur de la production idées et dela réussite. Fragilité affective La fragilité affective de ces enfants s'ac- centue au fil des ans, nombre d’entre eux rencontrant des difficultés pour S'identifier 8 leurs pairs ou pour établir des liens sociaux. ‘Nayant pas forcément pu donner du sens aux émotions qu'il ressentent, ils cherchent souvent cette compréhension affective chez, les adultes quils ctoient. Is ne comprennent plus le fonctionnement des autres, la crise d’adolescence n’arrangeant rien et amenant avec elle un ensemble de compor- tements incohérents marqués par le confit. Lisolement qui grandit favorise chez certains Ja construction d'un «faux self», pure image sociale qui leur permet d'etre acceptés et de adapter aux autres en dissimulant leur iden- tité et leur compétence. Touefois, ce « faux selfy les égare bien souvent, car au fil des années is en arrivent ane plus savoir sion les apprécie pour ce quils montrent ou pour ce quils sont. Ce doute atteint son point culmi- ‘nant dans la sphére des liens sentimentaux. ‘Diautres cherchent a prendre le contrdle de leur pensée en développant une pensée Jogique rationnelle, mettant a distance toute forme d'affect, surinvestissant la sphere cognitive au detriment du développement émotionnel et affectf. ‘Au terme de ce processus, il est frequent que le potentiel de l'enfant ou de Pad escent ne soit plus du tout exploit Vindividu peut se sentir incapable d’agir, de penser dune fagon cohérente et struc- turée, ne se croyant plus capable de rien. Cette image négative produit d’elle-méme, progtessivement, une agressivité que Pindi vyidu retourne sur soi. Car une question les taraude : « Qui suis-je? » Le haut potentiel n'est ni une pathologie, ni une force, ni une faiblesse. C’est une fagon. etre, de penser, de ressentr et P'exister. Fort heureusement, de nombreuses personnes présentant cette particularité de la pensée ~ enfants, adolescents, adultes - vont bien et m'éprouvent jamais e besoin d’aller consulter un professionnel. Mais pour d'autres, le chemin est difficile et semé d’embaches. Le potentiel de es personnes se développe une facon spécifique en lien avec les soli tations du contexte familial et social. lest important d'etre vigilant quant ’accompa- ‘gnement qui est proposé, e «surdouement » entrainant une plus grande vulnérabilité, une plus grande solitude émotionnelle et tune plus grande fragilis. Un accompagnement spécifique est nécessaire Ces jeunes ont besoin de trouver des guides pour les accompagner, en particulier des spécialistes du surdouement qui savent repérer les manques de l'enfant et recourir a des méthodes thérapeutiques ciblées. Les différentes facettes de la souffrance de enfant, qu'il s'agisse de son estime de soi ou du stress que suscite sa situation sont prises en charge. Des thérapies cognitives et comportementales peuvent etre efficaces pour apprendre comment limiter certaines cognitions trop systématiques (tendance & vouloir tout comprendre ow tout rationa- liser), et évidemment des thérapies famni- liales sont parfois indiquées pour que les parents comprennent mieux les difficultés auxquelles leur enfant est confronté De toute facon, la capacité originale des enfants précoces & laborer des idées ne doit pas devenir un handicap. Elle ne doit pases enfermer dans une bull. I faut que Penfant sache comment établir des passe- relles avec les autres pour construire une image sociale positive de soi. C'est a cette condition qu'il pourra retrouverI'intégrité de son identité. . (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 Dossier L’importance de la motivation Le talent est important pour devenir un génie, mais la motivation le serait encore davantage. ans travail le talent n'est rien auitune sale manie,disait Bras- sens, Et le génie ? Sil faut re- connaitre une chose aux vrais pénies, Cest que ce sont des parangons d’endurance et de motiva- tion, Alors, pouvons-nous avoir ces qualités et les développer? Le sentiment d‘autonomie Pour les psychologues Edward Deci et Richard Ryan, de l'Université de Rochester, la motivation s’enra- cine dans le sentiment de contréle. -Ayant examiné des étudiants, des athletes, des employés, ils ont fait le ‘méme consiat : le sentiment d’auto- nomie reflete énergie avec laquelle un individu poursuit un objectif. En 2006, ils ont notamment observé que des personnes auxquelles on laisse le choix d’agir selon leurs propres convictions (par exemple, faire une petite intervention pour ou contre Fenseignement de la psycho- logie au lycée) persistent ensuite plus longtemps quand on leur propose une tache, par exemple faire un puzzle, que les participants ayant da défendre une position a laquelle ils wadhéraient pas. Poursuivre une tache avec laquelle on est en accord a un effet stimulant. Parailleurs,la motivation est forte quand le sujet retrouve ses valeurs. Or on peut influer sur ces valeurs. En 2008, le psychologue Christopher Hulleman, de’Université de Virginie, a rapporté une experience se dérou- lant sur un semestre, durant lequel un groupe de lycéens devait rédiger des textes sur la fagon dont la science influengait leur vie, tandis qu'un autre groupe devait simplement résumer ce qu'ils avaient appris pendant les cours de sciences. Les étudiants qui décrivaient l'impor- tance des sciences dans leur vie quoti- dienne ont obienu de meilleures notes et manifest2rent un plus grand intérét que les étudiants qui devaient seulement résumer les cours. En bref, réfléchir aux raisons pour lesquelles une activité a du sens augmenterait Tiintérét que on porte cette activité. Compétence et engagement Plus on passe de temps une activité, plus on acquiert un senti- ment de compétence. En 2006, des psychologues de l'Université Démocrite de Thrace et de ’'Univer- sité de Thessalie, en Gréce, ont inter- K i 3 sh - LLentrainement mine perfecton inal neesste beaucoup de motvaton pes lopentanapn ations © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 rogé 882 étudiants sur leur assiduité cen athlétisme pendant deux ans. Is ont constaté un lien fort entre le sentiment de compétence et le désir de poursuivre cette activité sportive. Qui plus st, la pratique augmentait Ia probabilité que les étudiants se consid@rent comme compétents, et Je sentiment de compétence renfor- «ait leur engagement dans lactivité sportive. Des études similaires, en musique notamment, aboutissent aux mémes conclusions. La psychologue Carol Dweck, de PUniversité Stanford, a montré que Ja compétence repose sur Pidentifi- cation des raisons de la réussite, Les personnes qui attribuent le succes & des talents innés, plutot qu’au travail acharné, abandonnent plus facile- ‘ment quand elles sont confrontées & de nouveaux défis: elles supposent qv'elles ne seront pas capables de réussir. Penser que effort conduit a Pexcellence est une source de moti- vation intarissable, La prochaine fois que vous irez a reculons enfiler vos chaussures de sport ou vous asseoir sur votre tabouret de piano, demandez-vous ce qui manque. Souvent, la réponse sera: vous n’ave7 pas choisi cette activité, vous penser. qu'elle n'a pas @intérét ou vous doutez de vos capacités. Il faudra commencer par éliminer ces obstacles pour enforcer votre motivation et ne pas oublier que cst vous qui choisissez telle ou tele activité! Daisy Yuhas cst journalste scientifique & New York. 55 Dossier Fabriquer des surdoués grace a la génomique? Et si la génomique permettait de localiser les génes du trés haut potentiel intellectuel ? Cest le projet démiurgique de chercheurs chinois. pour améliorer la population. Michéle Carlier ‘ans son ouvrage intitulé Heredi- tary Genius, Its law and consé- se peorecenire quences (Le génie héréditaire, emerite ses lois et ses conséquences), Se porcholorie publié & Londres en. 1869, Abc Marseile, Yanthropologue et statisticien Francis Gal- CNRS UMR7290 ton n’émet guére de doute sur le fait que le Psychologie cognitive, génie soit héréditaire. On peut donc assez etmembre honoraire facilement produire une «race d’hommes de Pnsieue ‘rts doués>, Il sufficait, écrit-l, d’organiser ——— amariages aj lusiewrs Fach des mariages appropriés pendant pl sgénérations successives. Autrement dit, om pourrait sélectionner le génie, tout comme ‘on asélectionné des « races » de chevaux ou de chiens qui courent vite. Peut-on imaginer quien 2014 ce type de projet de société soit encore désiré ? A Pépoque, Pouvrage a été plutat bien regu, y compris par des scientifiques. Ainsi, Galton regut une lettre de félicitations de son petit-cousin Sir Charles Darwin (1809- 1882), le « pére » de la Théorie de P’évo- Tution, méme s'il ne partageait pas tous ses points de vue. Quant au naturaliste et En Bref * Pékin s'est dotée d'une plateforme d analyse du génome humain, afin de repérer les facteurs génétiques qui caractérisent. les surdoués. * Le but avoué est de sélectionner ensuite les meilleurs embryons pour augmentor Fintalligonco dela nation. * Ce projet, outre les questions éthiques qu'l souléve, péche par le manque de liens identifiables entre genes et intelligence. biologiste Alfred Russel Wallace (1823- 1823), considéré comme le codécouvreur de la Théorie de ’évolution, il publia un commentaire élogieux dans la revue scien- tifique Nature du 17 mars 1870. Dans sa conclusion, il admettait que le livre de Galton serait considéré comme une impor- tante contribution 3 la science de la nature humaine. Mais Galton est aussi le créateur de Feugénisme, cest-A-dire dela « science » de Pamdlioration de Vespéce humaine. Quelques dizaines d’années plus tard, Lewis Madison Terman (1877-1956), psycho- logue américain connu pour son adaptation aux Etats-Unis du test dintelligence congu par les Francais Alfred Binet et Théodore Simon, public une étude sur des enfants surdoués : Genetic Studies of Genius. Mental and physical traits ofa thousand gifted children (Etudes génétiques du génie. Trait mentaux et physiques de centaines d’enfants doués). ‘Nous sommes en 1925. Le travail est énorme, surtout si l'on considére les moyens dont con dispose & ’époque. Environ 70000 éleves ont été recrutés dans 95 écoles, pour repérer ceux ayant un niveau intellectuel tres supé- rieur (Ql au moins égal a 140, soit moins de dewx pour cent dela population). Léchantillon est large: 643 enfants dans la version de 1925. 1 grossira encore par la suite (1528 dans la version de 1959), Les jeunes sont suivis par Péquipe américaine, et le livre connattra deux ditions ultérieures, en 1947 et en 1959, trois ans aprésla mort de Terman. SiT'on peut féliciter Terman et ses colle- gues d’avoir mené a bien cette étude de 56 (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 grande ampleur étalée dans le temps, ses positions clairement eugénistes n'incitent guere a l'indulgence, En effet, dans les données qu'il recueille, rien ne permet de conclure au role de Phérédité. Les seules informations a la disposition des cher- cheurs sont les réponses a une question sur une éventuelle « mauvaise hérédité » cher un parent, du cOté maternel ou paternel, ou bien des deux cOtés, Quand on sait qu’ Pépoque on pensait que la tuberculose @tait une maladie héréditaire, on mesure la pauvreté des informations recuellies. On peut done s’étonner du titre de Youvrage, alors que le corps du texte reste plutot prudent. Ainsi, le résumé des conclusions du dernier volume paru en 1959 déclare : « Bien qu'il y ait beau- coup d’exceptions & la régle, l'enfant doué typique est le produit d’une origine supé- rieure non seulement pour le fond culturel et éducationnel, mais aussi apparem- ment pour ’hérédité ». Il faut attendre les années 1990 pour assister 2 un tournant radical dans la recherche des liens entre genes et traits psychologiques. Grace au Programme « génome humain » qui va permettre d’établir la carte de genes sur les chromosomes, les réves les plus fous vont enfin pouvoir se réaliser - du moins Cest ce ue pensent certains, Et parmi ces reves, il en est un qui fascine ; découvrir les genes de ’intelligence — encore mieux, du génie. ‘Trente ans plus tard, il faut bien reconnaftre que cet espoir a été décu. Si des centaines de genes ont été mises en évidence pour la deficience intellectuelle, on n’a guére avancé du c6té des « genes du génie ». est assez facile d’expliquer les raisons de Péchec. Notre génome comporte environ 22000 genes et un tres grand nombre entre eux s’exprime dans le cerveau. Si un © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 |. La sélection des embryons portant les genes une iteligence supérieure serait ta base de a sélection des pls performants s7 Dossier 2. Une enquéte sous forme de documentaire a éeéréalisée par la Néerlandaise Brogyje van der Haak. Conéler fe géncme:une aiden sans limite, est une plongée au caeur du systeme eugénique chinois, qui donne froid ¢ans le dos. gine (ou quelques gines) se présente sous une forme anormale (la protéine ne s’ex- prime pas comme il faut ou est absent si aucun mécanisme de compensation tervient, la mécanique biologique s'enraye. Notamment, certaines zones du cerveau ne se développent pas correctement, avec des conséquences parfois trés graves ; de fait, des sgines ont pu étre identifiés dans le cas de la déficience intellectuelle, Mais les enfants & haut potentiel n’ont rien a voir avec les cas pathologiques qui pourraient s'expliquer par de tels dysfon tionnements. Comment repérer alors ce a dans leur patrimoine génétique, participe- rait la construction d’un cerveau surdoué ? Lorsqu’un caractére ou un trait (par exemple, la trés haute intelligence) est trés rare, la technique consiste & recruter un vaste échantillon de personnes présentant ce caractire et en analyser le génome. Les génes du génie Crest le projet Einstein initié aux Ftats- Unis par le multimillionaire Jonathan Rothberg et le physicien Max Tegmark de institut de technologie duu Massachusetts, MIT. Le but est de séquencer le génome de 400 des mathématiciens et physiciens théo- riciens les plus brillants des Etats-Unis, pour détecter des traces de leur génie dans la double hélice de leur ADN. A noter que dans un entretien publié en 2013 dans la revue scientifique Nature J. Rothberg affirme que, selon Ini, les résultats de étude ne pourront pas étre utilisés dans la sélection des bébés dans la mesure oit les éventuels genes décou- vertsseront trop rares. Ce point de vue n'est pas partagé par tous, notamment pas par les chercheurs de 'Ins- titut de génomique de Pékin, devenu BGI- Shenzhen depuis que "Institut est installé Shenzhen. Cet organisme fondé en 1997 est actuellement le plus grand institut de génétique au monde. Ses ambitions sont multiples, ses budgets énormes et sa stra- tégie de communication trés agressive (en ‘émoignent par exemple les multiples cour- riers non désirés de type spam envoyés & la communauté scientifique). En quelques années, cet institut a connu un dévelop- pement spectaculaire en Chine, se dotant dun réservoir de plus de 4000 chercheurs et acquérant la possibilité de séquencer plus de 50000 génomes par an... Il lancé des filiales aux Etats-Unis (Cambridge, Massachusetts) et en Europe (le sidge est & Copenhague). Tl posséde le plus grand nombre de machines a séquencer 'ADN duu ‘monde et vient de racheter la firme califor- rnienne Complete Genomic. BGI a connu des succés depuis sa création et a publié dans des revues prestigieuses, telles que Nature ou Science. En ce qui concerne Pespice humaine, parmi les projets de I"Institut de génomique de Pékin, on note le séquensage du génome d'un million d’étres humains afin d’établir des références pour les études, génétiques futures. Une étude lancée en 2012 a particulie- rement retenu l’attention du public. Elle porte sur les genes du génie (on préfére aujourd'hui parler de hauts potentiels que de génies), Le sujet en soi n'a rien d’éton- nant— d'autres équipes sont impliquées dans ce type de recherche -, mais ce sont plutt les attentes des chercheurs qui inquidtent. Létude du BGI porte sur des jeunes qui font preuve de capacités exceptionnelles en. ‘mathématiques. Ils sont recrutés en Chine et aux Etats-Unis. Lobjectif est d’en repérer dans un premier temps 10000 dans chaque ays. Ensuite on va chercher si certains gtnes ow plutot certaines formes — ou alleles — de ces gees sont associés, de facon significative, aux scores trés élevés en mathématiques. Compte tenu de ce que l'on sait deja sur le sujet, et tout particuli¢rement des échees répétés en la matitre, on s’étonne de Popti- (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 Fabriquer des surdoués grace a la géno! misme dont fait preuve l’6quipe de PIns- « La Chine posséde Ioutil titut de Shenzen. En effet & ce jour il rexiste aucune donnée fiable concernant les liens entre haut potentiel et genes. On peut certes, arguer que cela est principalement di au fait aque les ffectfs érudiés usqu’a présent étaient trop peu nombreux, surtout quand il s'agis- sait de scores d’intelligence trés élevés. Mais, on sait aussi que s'il existe des gnes liés aux ‘res hauts scores — et aprés tout pourquoi pas~chacun deux n'expliquerait qu'une trés faible part des scores, et ils seront donc trés Aiffciles a détecter. Les choses se compliquent encore si 'on se rappelle que la connaissance un gene ne suifit pas a expliquer un carac- tere ou un comportement, d'autres méca- rnismes modifiant notamment son expression en fonction de environnement, comme lent récemment montré les nombreux résultats indiquant le rdle de lépigénétique, Cest-a- dire précisément de environnement. Leugénisme chinois dans les faits Mais ce qui est inquiétant et méme terri- fiant, Cest la position d’un des membres du Laboratoire de génomique cognitive de Pinstitut de génomique de Pékin : Steve Hsu. Ce physicien de l'Université de Oregon (Etats-Unis) réve que « grice au séquen- cage, on controlera beaucoup micux les types de personnes qui naitront a 'avenir ». Ces propos sont tenus dans le film de la réalisatrice Bregtje van der Haak Gontréler le génome : une ambition sans limite, sorti le plus performant en génétique et pourrait mettre sur pied 4 bréve échéance un programme eugénique qui augmenterait rapidement le niveau intellectuel de sa population. » plus largement diffusée, Geoffrey Miller, spécialiste des liens entre psychologie et olution, rappelle que la pensée eugénique fait partie du bagage culturel de la Chine. Cest bien de cela qu'il s agit puisqu’en 1995, ilexistait une « loi eugénique » qui aurait été renommée, sous la pression de puissances occidentales, «loi surla santé maternelle et infantile », Il est hautement probable que Je contenu en soit resté le méme, Toujours selon G. Miller, le fait que la Chine possede Poutil le plus performant en génétique devrait permettre de mettre sur pied a bréve échéance un programme eugénique qui augmenterait rapidement le niveau intellec- tuel de a nation chinoise. I « suffrait » pour cela de recouric 3 la fécondation in vitro et Ala sélection des embryons présentant les meilleures garanties génétiques intelli gence, et ce chez toutes les femmes en age de se reproduire. Pour choisir le « meilleur » embryon, il faudrait disposer du plus grand nombre d’ovules possible, sachant qu'une femme féconde en produirait en moyenne Bibliographie en 2013. Malgré nos recherches, nous n’en 480 entre 13 ¢t 50 ans! OQumieecke avons pas trouvé de traces écrites. Nousespé- los jumeaus, rons donc quilsagit d’une phrase prononcée Ni éthique in Cerveau & Paycho, sans réfléchir. Imaginons que cela ne soit pas le cas, Quelle ferme accepterait qu'on ni scientifique ‘al.59, p.35, 2013 M.Carller et al., lui préleve de nombzeux ovules (donc en Et pour quel résultat, quand on connait, ie plusieurs fois) pour avoir a possibilite de la complexité des mécanismes qui vont de et irserton sacl, choisir« lemeileur embryon»?Enoutre,si la présence d'un gene (d'un allele) a son Mardago, 2007. Ton trouvait (enfin!) des « genes du génie », expression phénotypique ? Dans ces reves‘ PLRoubertoux, on sboutrait dearest statistiques qui fous, onseezorait even aun bon views fst dn gies auraient peu de valeur au niveau individuel. Mais on peut craindre que Steve Hsu ne soit pas le seul imaginer une politique de sélection des humains. $i l’on sen tient & analyse du psychologue américain Geoffrey Miller intitulée Lieugénisme chinois, publiée récemment sur le site Fdge.org, 8. Hsu n'est que l'expression occasionnelle d'une pensée temps », ot la croyance en Vhérédité de Vintelligence était le moteur de politiques de restriction de l'immigration et/ou de stéri- Tisations foreées dans de nombreux pays occidentaux, comme Pa notamment analysé le généticien Pierre Roubertoux dans un chapitre intitulé Aw nomt dela scieice de son ouvrage publiéen 2004. . © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 Odile Jocob, 2004. ‘wore genomics.cn 59 Psychologie sociale Etienne Mullet est directeur. d'études émérive 4 thecle pratique des hautes tudes 4 Paris, Les bénéfices de la vengeance Qui n’a jamais éprouvé le désir de se venger d'un ex-conjoint, d’un collégue ou d'un voisin qui lui a fait du tort? Mais la vengeance libére-t-elle vraiment? € plus grand succes de libs rie de cette rentrée est une hh toire de vengeance. Avec plus de 500000 exemplaires vendus, Valé- rie Trierveiler, Vex-compagne duu président Frangois Hollande, est devenue millionaire grice quelques traits empoi- sonnés décochés 2 son ancien compagnon. Des phrases assassines, & vous écorner une réputation politique, et les ventes sont as- surées. La vengeance fait recette, car nous connaissons tous les braises qu'elle allume dans les cceurs. La vengeance est un comportement bien enraciné. Le primatologue Frans de Waal a depuis longtemps montré que nos cousins chimpanzés semblent bien connatire la régle dite de « Valtruisme réciproque », 3 savoir quills gardent en mémoire les services et actes de coopération dont ils ont bénéficié ety répondent en conséquence. Mais cette regle vaut aussi dans 'autre sens. Ts gardent également en mémoire les actes néga- tifs perpétrés a leur encontre et attendent patiemment lheure propice a la vengeance. Ce type de comportement nous a été transmis au fil de milliers de générations Phominidés ;on peut donc affirmer qu’il a ‘eu une valeur adaptative, En autres termes, ‘doit bien procurer quelques avantages. Certes, nous ne sommes pas des chim- panzés. Mais les premieres sociétés humaines étaient familiales t claniques. En cas d’agression, il était vital, pour chacun et pour le clan, de se défendre. La capacité de se venger d’un acte négatif et la démons- tration de cette capacité constituaient des ‘marqueurs sociaux de premiére importance. Qui ne réagissait pas pouvait etre considéré comme une proie sans défense, en parti- culier du point de vue des hors clans. Le recours a la vengeance en cas Pagression constituait done une norme ; un crime qui m'avait pas été vengé par ses victimes devait etre vengé par les descendants. Vesprit de vengeance Les sociétés humaines devenant de plus en plus complexes, aux structures et regles familiales et claniques se sont superposées des structures et regles étatiques et poli- tiques, Des systtmes de justice centralisés ont été mis en place, dont nos tribunaux actuels sont les héritiers. Ces systemes wont pas éliminé les pratiques anciennes. Les deux types de systemes se sont simple- ‘ment ajustés Pun a autre. Des vengeances personnelles ont continué de sexercer, & 618 des décisions de justice. Dans certains cas, des actes de vengeance personnelle sont considérés comme punissables, notamment dans les cas d’homicides. Dans d’autres cas, ces actes de vengeance ne sont pas consi- dérés comme contraires a la Toi, Cesser de voter pour le député de son parti parce qu'il (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 a refusé une faveur personnelle est admis. Passer la nuit avec le collgue de son petit ami pour punir ce dernier de son infidélité est admis, Et publier un livre révélant des secrets sur une personne qui vous a fait du tortest, au nom de la liberté d’expression, également admis. La brdlure de l’offense Sie désir de vengeance est un sentiment naturel, faut-il y succomber ? Dans bien des cas, il est plus avanta- geux pour tout le monde de cultiver le pardon. Lorsque nous pouvons pardonner, de nombreuses études de psycho- logic ont montré que nous nous sentons mieux, comme débar- rassés Pune charge, et que nous pouvons tourner la page pour construire l'avenir. Mais cette Aémarche est parfois trs difficile 8 entreprendre elle dépend notam- ment de Pattitude de Voffenseur (manifeste-t-il des regrets 2), ainsi que de la nature de offense. Or il arrive que loffense soit percue comme trop douloureuse. Le ressentiment peut alors sins- taller et nourrir ce fameux désir de vengeance, Qu’est-ce qui nous rend furieux, dans une offense ? Des recherches ont été menées par des chercheurs francais dans un cadre qui réunit plusieurs composantes de l'of- fense, du ressentiment et du pardon. Il s agit des situations d'erreurs médicales. Le désir de vengeance est universel ce ancestral, Il est aneré dans nos racines et a certainement beaucoup compte dans notre évolution. Répliquer 4 une attaque est navurel, mais rest tolerable que dans certaines mesures (hors du champ délictuel et eriminel), cet devient de toute facon contre-productif sila réponse dépasse latsaque. Le ressentimene durable et le dési forcené de vengeance peuvent causer des dégéts psychiques: stress, anxiéts, wore dépression. ’ q i Dans ce type de situation, un fort ressenti- ‘ment peut submerger les victimes et leurs proches, et Pissue dépend de plusieurs facteurs. L'équipe de psychologues auteurs de cette étude a voulu en étudier cing, Il S'agissait du degré de proximité avec le ‘meédecin (par exemple, médecin de famille), de la possibilité d'une négligence de sa part, de la gravité des conséquences du traite- ment erroné, de la présence d’excuses véri- tables de la part du médecin, et de l'état de guérison actuel du patient. Les participants © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 2 réglé certains comptes avec son ex-compagnon dans un livre succes. Se sontll ibirée? avec le Président, une fis rendue publique, a pu allumer un dési de vengeance devastateur chez sa rile, étaient essentiellement des adultes agés de 18 4.80 ans qui lon demandait d’estimer le niveau de désit de vengeance quills éprouveraient dans chacune de ces situa- tions, Parmi ces cing facteurs les trois les plus déterminants ont été, par ordre d’im- pact, la négligence, la présence d’excuses et la gravité des conséquences. Ainsi, les facteurs liés au comportement du médecin se sont révélés beaucoup plus impor- tants que la souffrance endurée ou Pétat de santé actuel. Par conséquent, il semble tre naturel de vouloir se venger si ona le sentiment que quelqu'un s'est comporté de maniére inadmissible, ne présente aucun remords et si son comportement a de Jourdes conséquences. La compagne d'un homme politique de premier plan, confrontée & une trahison, puis & son éviction du devant de la sctne, peut-elle se trouver dans un tel cas de figure ? Nul besoin de chercher longtemps Ja réponse, meme si on ne connalcra jamais ! ! toute la vérité dans cette affaire. En outre, les études de psychologie montrent que le desir de vengeance n'est pas tout fait iden- tique chez la femme et chez "homme. Dans certaines experiences, il est demandé a des, volontaires de s'imaginer dans des situa- tions hypothétiques pénibles, et de dire quel point ils se sentiraient insultés ou rejetés. On leur demande ensuite de préciser ‘quelle serait leur envie de vengeance. Lorsque Poffenseur est une simple connaissance, hommes et fernmes expri- ment le meme désir de vengeance, et ce désir dépend surtout du manque de respect Mais lorsque Voffenseur est le partenaire amoureux, le désir de vengeance est alors différent cher homme et chez la femme: il est plus élevé cher les femmes et il dépend certes d'un sentiment de manque de respect, mais aussi d'un sentiment de rejet. Ainsi, une femme se sentant humi- lige et rejetée aura tendance 2 se venger plus puissamment, et ce désir de vengeance pourra étre parfaitement compris, pat celles quis‘identifient a elle. Les « punitions » utiles Répliquer aprés une offense est naturel et nécessaire, Mais jusqu’od doit-on aller dans la réplique? Etonnamment, c'est un mathémati- cien, Robert Axelrod, qui @ apporté un. début de réponse & cette question. Ia exploité des jeux trés simples o0 deux joueurs peuvent soit coopérer et gagner tune certaine quantité d'argent, soit ne pas coopérer. Si Pun des deur triche au départ, mais que Pautre est honnéte, le premier gagne beaucoup au début et le second rien, Si, au coup suivant, et par esprit de vengeance, le joueur lésé triche également, personne ne gagne. Au troisi¢me coup, si le premier décide de coopérer et le second, anticipant un changement positif chez son. partenaire, décide de coopérer également, alors les deux gagnent de nouveau. Mais si Poffensé persiste dans son attitude venge- resse, alors c'est & son tour de gagner plus argent, tandis que le premier ne gagne rien, R, Axelrold a constaté que les joueurs qui ne se vengent jamais sont générale- ment lésés, car les tricheurs se sentent libres de continuer leurs méfaits. Mais ila (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 eu la surprise de constater que les vengeurs «, déclarait Barack Obama 44 propos de lexécution de journalistes occidentaux et de travail- leurs humanitaires par Etat islamique, une organisation que le président Francois, Hollande et d'autres mentionnent sous le ‘nom de Daesh (désignation arabe de V'an- cien acronyme Isis ~ Islamic Stare in Iraq ‘and Syria), afin de minimiser les ambitions de ce mouvement. Est-ce bien vrai ? En réalité, les faits indiquent plutt le contraire. La publicité, Etat islamique le sait, est oxygéne du terrorisme. Et de la publicité, cette orga- nisation en a eu foison grice & la décapi- tation de deux journalistes américains et, plus récemment encore, du Francais Hervé Gourdel. A tel point que ce mouvement que tout le monde ignorait ily a encore quelques mois est devenu aujourd’hui le premier sujet des préoccupations générales et politiques. Pour un temps, il relégue au second plan la nucléarisation de Van et de la Corée du Nord; la menace d’une prolifération des armes nucléaires, et méme l'ambition de la Russie de restaurer Empire des tsars. Ainsi seraient relancés les jeux de pouvoir et le systeme mondial anarchique des riva- lités qui ont antrefois donné le jour a deux « un pouvoir divin guerres mondiles et rendent aujourd’hui Possible — ne fat-ce qu'un peu- une troi- sitme, bien plus dévastatrice encore. Le but des spectacles mis en scéne par PEtat islamique, aussi atroces que captivants, est de terroriser et de fasciner opinion publique. Les émois de celle-ci, tout parti- culitrement sur la scéne politique des démo- craties libérales occidentales rythmée par Jes médias, a pour effet invariable de préc piter action (ou plutét la réaction) pol tique. Comme ce fut le cas avec la réaction inconséquente et indifférencise déployée par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, qui a fait passer Al-Qaida d'un groupe restreint, mais résolu, d’extrémistes relativement €duqués et violents a un mouvement social capable d'attirer des milliers d’immigrés musulmans d’Occident désceuvrés, et des millions d'autres qui, retournés au pays, n'y ont trouvé que frustration politique et désillusion économique. En Europe, méme ceux qui sont le plus opposés a la violence me disent que « sans Al-Qaida, on nous aurait oubliés », et dans Pensemble du monde musulman Phéritage du « Cheikh ‘Oussama » est souvent synonyme de recon- naissance et de respect. Toutefois, a la différence d’Al-Qaida dont ila ét6 exclu en début d’année, Etat islamique ne tolére aucun compromis sur Vinterprétation des moyens et des buts de Pislam, encore moins sur la mission de (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 islam ; gouverner le monde. A la fin ee sa vie, le chef terroriste et fondateur de PEtat : islamigue, Abou Moussab al-Zarquaoui, | ‘gmpiter reuver dan cota un rson parcel I6 déclarait que «les Chiites sont le plus grand | 4 Traction,’ la défense d'une cause et & Fapparterance mal deThumanité, les plus dangereux mora-_| a un groupe de fréres unis, Jement, et qui faut les détruire en priorité». | « La eerreur quis peuvent observer ou exercer est pour Dans cette vision du monde, proclamée | eux le signe de puissances supérieures, dont is seraient aujourd'hui par Abou Bakar al-Baghdadi, | le bras armé. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni sont | « Aujourdhui.le sublime a disparu des sociétés occidentales trop faibles dans leur conviction envers | désenchantées. Au contraire les dihadistes redonnent leurs idéaux pour représenter un ennemi | aux « valeurs sacrées » une place prééminente. sérieux. Aux yeux des « adeptes fervents » que sont les djihadistes, la justesse une cause prévaudra toujours sur un avan- tage matériel apparent, a condition que la cause dispose de ressources suffisantes pour perdurer. De fait, depuis la Seconde Guerre mondiale, des groupes rebelles et révolu- tionnaires ont vaincu des armées disposant une puissance de feu et ’elfectifs usqu’a ul sont les Jeunes qui s'enrSlent cans le djhad au Moyen-Orient? Ni fous ni psycho- pathes, iis chercheralent surtout & sengager Pour une cause et &conraitre des sensations. © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 or Anthropologie 2. En 2001, fettaque des tours du World Trade Center 8 provoqué une réaction militaire directe des Etats-Unis ct de certains de leurs alliés, qui s'est traduite par une forte progression Qaida dans le monde. dix fois supérieurs, grace a la dévotion a leur cause, plutot qu'en raison de systémes de récompense, tels que rémunération ou promotion. Gependant, en s'appuyant sur Phistoire récente, I'Etat islamique espere pouvoir compter sur les Etats-Unis et la Grande-Bretagne pour Paider a déclencher tune spirale de guerres civiles et transnatio- rales débouchant surlle grand Armageddon, retour & un age d’or imaginaire de domina- tion arabe dans tous les pays musulmans et de domination musulmane & travers l'Eu- rasie et ’Afrique, Et ce, bien que les cing sidcles~ de 750. 1258 — oi a dynastie des Abbassides a gouverné le monde musulman, aient marqué une période de relative tolé- rance sociale, de diversité philosophique et de remarquables progrés scientifiques en ‘médecine et en mathématiques. Le frisson de la terreur La violence exerceée par Etat islamique est tout sauf gratuite ou nihiliste — des accusa tions souvent poriées par ceux qui refusent de prendre en compte le pouvoir @attrac- tion de leurs ennemis. La vision morale du monde des adeptes fervents est dominée par ce que le philosophe politicien irlan- dais Edmund Burke (1729-1797) appe- lait le « sublime » ; une attirance puissante et passionnée pour ce qu'il nommait la « terreur exquise », un sentiment singulier éprouvé face a Ja terreur d'autrui. Selon lui, étre humain éprouve un sentiment de délice particulier face au spectacle de la terreur, car ily voit la manifestation de forces supé- rieures, sans limites, inconnues et incompré- hensibles, La terreur exercée sur les victimes est alors proche de la terreur de Dieu. « Aucune passion ne prive autant esprit de tous ses pouvoirs d'action et de raisonne- ‘ment que la peur »,notait Burke, « Carla peur ant une appréhension de la sourfirance et de a mort, elle opére d’une fagon qui ressemble ala vraie douleur. De ce fait, tout ce qui est terrible a la vue est sublime. » Mais pour que la terreur réussisse au nom du sublime, «). Enfin, un troi- sitme groupe ne recevait aucune consigne (groupe contréle). ‘Ainsi, les étudiants du groupe « réponse émotionnelle encouragée » résistent 25 secondes de moins entre le premier et © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 Psychologie le second test physique, ceux du groupe «réponse émotionnelle réprimée > 19 secondes de moins, alors que la résistance reste la méme pour le groupe contréle. Les efforts nécessaires dla modulation volontaire des émotions ressenties (qu'il Sagisse de les exagérer ou de les atténuer) influent done surla capacité de résistance des étudiants. Dans une autre expérience, les psycho- Jogues de Ohio ont évalué les effets de la suppression volontaire de pensées sur la capacité de self-control. Ils ont d’abord ‘montré la photographie d'un ours polaire & des étudiants, Puis, pendant six minutes, ils ‘ont demandé au premier groupe de volon- taires de ne surtout pas penser & 'ours blanc et de faire une croix sur une feuille & chaque fois qu’ils y songeaient (groupe « pensée supprimée »); un deuxitme groupe devait Se R alc tes) eLearn Jors de plusieurs expériences, Walter Mischel, de [Université |Columbia & New York, et ses collégues ont soumis des enfants gés de trois & cing ans au test du marshmallow, afin de décer- miner leur capacité de seffcontrol. enfant est face & une assiette ‘contenant un bonbon, Lexpérimentateur lui explique quill peut soit le manger maintenant, soit attendre et il recevra un second marshmallow. Lenfant aura alors une récompense plus impor- ‘ante, Selon les conditions dans lesquelles se trouve l'enfant, ainsi ‘que ses croyances,il ne résiste pas de a méme facon:par exemple, sion lui demande de penser & autre chose ou sil est certain que Texpérimentateur tiendra sa parole, enfant ne succombe pas ala ‘entation et attend le second marshmallow. Conenar / hte penser le plus possible a 'ours blanc (groupe << pensée encouragée »); le troisitme réfléchis- sait ace qu'il souhaitait (groupe contréle). Tel un muscle qui a besoin d’énergie? Alors que penser & Pours est facile, ne pas y penser est compliqué et nécessite de controler ses pensées. Liexpérience se termine par un exercice frustrant de résolu- tion d’anagrammes... qui sont impossibles & résoudre! A ce test, ce sont les participants du groupe « pensée supprimée » qui s'en- tétent Ie moins: ilsarrétent de chercher apres neuf minutes environ, contre 14 minutes pour le groupe « pensée exprimée » et 12 minutes pour le groupe témoin, Le fait avoir contrOlé leurs pensées auraitfatigué Jes étudiants du premier groupe. En 2000, Mark Muraven et R. Baumeister proposent done que le self control repose sur des ressources mentales disponibles en quantité limitée: quel que soit 'acte de self-control (inhibition d’émotions ressen- ties, la résistance physique, la suppres- sion de pensées intrusives, la résolution de problémes, ete.), il engendre un « contre- choc » qui diminue les autres aptitudes cognitives dans les minutes qui suivent. Autrement dit, le self-control réagirait comme un muscle ayant besoin d’énergie pour fonctionner: chaque répétition de Vet fort diminucrat la quantité d’énergic dispo- nible et donc, terme la force musculaire. En 2007, R. Baumeister et son équipe ont -montré que Panalogie avec le muscle repose sur des fondements physiologiques réels. ar exemple, ils ont obvervé que la baisse du self-control consécutive & un premier acte de contréle des pensées était moins importante pour les participants ayant bu, entrees deux événements, une limonade contenant du glucose phutat qu'une limonade suerée avee tun éduleorant... Comme sile glucose régé- nérait le self-control! Mais en 2013, Veronika Job, de P'Univer- sité de Zurich, et ses collegues ont montré que Veffet du glucose sur le self-control épend en réalité des croyances des parti- cipants. Par exemple, quand des partic pants croyaient ou étaient incités a croire que la ressource était illimitée — on peut controler ses pensées autant de fois qu’on 6 (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 le souhaite -, ils n’avaient pas besoin de glucose pour se mattriser une seconde fois. effet du glucose sur le self control est donc sensible aux croyances des individu. Précisons ce résultat en revenant aux enfants agés de trois cing ans: leurs perfor- ‘mances au test du marshmallow sont trés variables. Alors que certains mangent le bonbon dans les minutes qui suivent la sortie de Pexpérimentateur, d'autres n'y touchent pas jusqu’a la fin de ’expérience, soit 15 ou 20 minutes. Comment expliquer de elles différences? est la question que se sont posée Géleste Kidd et ses collegues, de l'Université de La fureur de mordre nant lafiabilité de Pexpérimentatrice, et plus généralement, de environnement, ‘Aisi, C, Kidd et ses collegues ont prouvé que les croyances influent beaucoup sur le self-control. En effet, 93 pour cent des enfants du groupe « environnement non fiable » succombaient a la tentation du ‘marshmallow contre seulement un tiers des enfants du groupe « environnement fiable ». En outte, la durée d'attente était quatre fois, plus courte pour le groupe « environnement. non fiable » (trois minutes en moyenne) que pour le groupe « environnement fiable » (12 minutes). Cet écart de neuf minutes suggére que les enfants des deux groupes ME Quand |’entourage incite le sportif 4 cultiver tout au long de sa carriére un désir exacerbé de gagner, est-il si anormal qu'il perde parfois tout contréle de lui-méme ? Rochester, en 2013. Ges psychologues ont supposé quengloutir un marshmallow sans attendre n'est pas nécessairement une déci- sion irrationnelle et impulsive, mais peut au contraire refléter un choix tout fat rationnel et réfléchi, Tout dépend des conditions. Le réle crucial de l'environnement Pour tester Jeur hypothése, ils ont mani- pulé la fiabilité de Penvironnement oft taient placés des enfants agés de quatre ans. Par exemple, lexpérimentatrice donnait une feuille a Penfant et lui disait qu’il pouvait faire un dessin avec les quelques crayons posés devant lui, Elle lui expliquait aussi qu'elle allait s'absenter quelques minutes pour aller chercher dans la piéce voisine une grande corbeille contenant des crayons de toutes les couleurs. Les enfants attendaient done le retour de Vexpérimentatrice pour faire un plus beau dessin, Pour une moitié entre eux, 'expérimentatrice rapportait le panier (condition « environnement fiable »), mais pour l'autre moitié, elle revenait les ‘mains vides, prétextant qu'elle ne Pavait pas trouvé (condition « environnement non fiable »). Cette manipulation expérimentale modifiait les croyances des enfants concer- évaluaient différemment leurs chances d'ob- tenir deux marshmallows. Celles-ci étaient faibles quand tout laissait penser que Pexpé- rimentateur risquait de mentir & nouveat C Kidd et ses collegues concluent que, dans ce cas, la durée d’attemte plus ou moins longue est Pexpression d'un choix rationnel etd ‘éré. Autrement dit, es attentes, les croyances et histoire des individus influent sur leur capacité a adopter tel ou tel comportement. En conséquence, le self-control dun indi- vida dépend beaucoup de son environne- ment. Quelques manipulations simples = modifier ce quoi I’on fait attention, pense, croit, etc.~ suffisent & augmenter ou diminuer la capacité & se controler. Alors Jes morsures du footballeur L, Sudrez sont- elles des actes totalement irrationnels? Dépendent-elles aussi de son environne- ‘ment? Quand entourage incite le sportif a cultiver tout au long de sa carriére un désir exacerbé de gagner et de marquer des buts, quand le footballeur a toujours ses trousses Jes meilleurs défenseurs du monde, quand il Jui est impossible de faire abstraction de leur présence cause des coups, voire des insultes, quils s*échangent sur le terrain, est-il si anormal qu'l perde parfois tout controle de Jui-méme? A prestation exceptionnelle, perte de contrdle exceptionnelle... . © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 Bibliographic Vo Job ot al Belofs ‘abou! wilpower determine the impact oF glvcose on self conto, in Proves: dings ofthe Notional ‘Academy of Sconces, vol. 1, pp. 14837 11842, 2013. C. Kid et al Rational snacking Young children's docision making on he ‘marshmallow task is ‘mederated by bells ea enttonmenta ity in Cognition, od, pe 114,2013. F. Maquestiaux, tarot boosh Université, 2013. Sur le Web Tet do marshal hips for yout. ne omirach OK oy9614HQ ” Neuroéconomie Markus Reiter est journaliste scientifique, a Stuttgart, en Allemagne. Krachs boursiers et mental des traders Bien souvent, lorsque le cours de la Bourse s‘effondre, ce n’est pas a cause des turbulences économiques, mais plutét de la psychologie des investisseurs, de leur 21 janvier 2008 aurait pu étre une journée tranquille pour la Bourse. ‘Wall Street était fermé, car était tun jour férié aux Etats-Unis, l'in- dice allemand des cotations bour- sitres (Dax) était @ plus de 7000 points. Pourtant, la Bourse de Francfort était a peine ouverte que les cours seffondraient. A la fermeture, le Dax était 86790 points—en- viron sept pour cent de moins que le matin, Jamais au cours de 20 ans histoire, le baro- mitre boursier avait autant chuté sans rai- son apparente, Les experts n’arrivaient pas & en identifier les causes, La conjoncture aux ‘Etats-Unis s tait-elle dégradée ? La banque centrale des Etats-Unis envisageait-elle augmenter son taux directeur ? Les expli- cations proposées étaient aussi crédibles que les prédictions de Nostradamus. Que s était-il passé dans la téte des traders ce jour-la? Pour répondre & cette question, il vaudrait mieux demander 2 un neuros- cientifique qu’a un économiste ! En fait, diverses études suggérent que les fluctua- tions de la Bourse seraient moins lies & des critéres économiques qu’au fonctionne. ment du cerveau, ict grégaire et de leur peur de perdre de I’argent. Peter Kenning, professeur de marketing & Université Zeppelin de Friedrichshafen, en Allemagne, est Pun des représentants Pun champ de recherche relativement récent, la neuroéconomie. Il étudie surtout un phénoméne nommeé préférence nationale (en anglais home bias), selon lequel ceux qui achetent des actions préférent investir dans les entreprises de leur pays. La proportion de titres allemands détenus par les investisseurs allemands dépasse 80 pour cent, et aux Etats- Unis, plus de 90 pour cent des titres détenus par des particuliers sont émis aux Etats-Unis. Pendant longtemps; les banques grecques ont elles aussi détenu essentiellement des valeurs de leur pays ~ ce qui a eu de graves, cconséquences sur les finances du pays. La préférence nationale rest pas ration- nelle, méme en tenant compte des risques liés aux taux de change. La théorie écono- mique classique recommande une diversi- fication des titres reflévant Vimportance des marchés des différents pays. Cette stratégie permettrait de mattriser le risque de pertes et d’optimiser la probabilité de gains. Quelle est donc la raison pour laquelle les investis: seurs préferent leur propre pays? © Corveau & Psycho - n'66 novembra-décembre 2014 Selon P. Kenning, la motivation serait lige ala peur. En 2005, ila testé cette hypoth’se al'aide d'une expérience utilisant Pimagerie par résonance magnétique. Son équipe a enregistré 'actvité cérébrale de 28 sujets qui investissaient dans des fonds d'investisse- ‘ment, allemands ou étrangers. L'expérience pouvait entrainer des pertes ou des gains réels argent. Lorsque les sujetschoisissaient es fonds étrangers, Phippocampe et 'amyg- ale, le centre neuronal du traitement de la peur, étaient plus actfs que sils choisissaient un fond allemand — et ce indépendamment des risques et de la rentabilité La difference était Cautant plus grande que les participants déclaraient ne pas aimer prendre des risques. On pourrait supposer que seuls les débu- tants se laissent guider par leurs émotions, tandis que les professionnels de la bourse cherchent froidement la rentabilité la meil- leure. Mais Andrew Lo, de Institut de tech- surface de la peau (ou activité électroder- male ou encore conductance cutanée) et la fréquence cardiaque, qui reflttent le stress, de dix investisseurs professionnels pendant leurs activités normales a la Bourse. Ces mesures ont révélé quils perdaient tous leur calme lors des transactions risquées, bien quil y ait eu de grandes differences dans le niveau de stress des différents traders. Cerveau de spéculateurs Mais est-ce nécessairement un probleme si un banquier est stressé dans les situations critiques? Apparemment oui, selon les résul- tats d'une autre étude de ces deux chercheurs et de leur collégue Brett Stecbarger, de !'Uni- versité de I'Btat de New York. Les traders qui se réjouissaient davantage de leurs gains et regrettaient plus les pertes, faisaient en moyenne des investissements moins rentables que ceux qui restaient d’humeur plus égile. Par conséquent, un investissement a d’autant plus de chances d’étre rentable que Pinvestisseur garde son sang-froid. Des lors, méme des Iésions cérébrales peuvent étre un avantage dans les tran- sactions boursieres — sila région cérébrale concernge est impliquée dans le traitement des émotions. Aux Etats-Unis, les neuro- scientifiques Hanna et Antonio Damasio ont comparé, dans un jeu d'investissement, les, décisions de patients qui avaient des lésions de Pamygdale et du cortex orbitofrontal avec celles de sujets sains. Les résultats ont ‘montré que les patients prenaient des déci- sions plus risquées, mais quills gagnaient aussi plus d’argent virtuel que le groupe contrdle. De toute évidence, ils agissaient en l'absence d’émotions ~ de fagon plus raisonnable que les sujets sains. Dans une méta-analyse sur les bases neuroanatomiques des décisions écono- miques, Pedro Bermejo, de la Faculté de En Bref nologie du Massachusetts, MIT, et Dimitry Repin, de l'Université de Boston, ont observé en 2002 que méme des traders expérimentés sont stressés quand la tension monte sur Jes marchés. Dans leur expérience, les cher- cheurs ont mesuré activité électrique a la * Les krachs boursiers résulteraient en partie du fonctionnement du cerveau des investisseurs. ' Parce quills ont peur de perdre de largent,les banquiers rmanquent de clairvoyance et se lassentfaclement gagner par la panique des autres acteurs financiers. * La dopamine joue un réle important dans ces réactions. (© Corveat & Psycho - n°66 novembre-aécombre 2014 ” Neuroéconomie médecine Puerta de Hierro a Madrid, et ses collegues ont montré que les neurones du cortex cingulaire antérieur (voir Pencadré ci-dessous) deviennent plus actifs lors @'un gain inattendu, mais que Pactivation est encore plus intense quand un gain attendu ne se matérialise pas. Ainsi une perte provoque souvent une émotion plus forte qu'un gain. Ce phénoméne expliquerait une tendance curieuse de la Bourse, Ainsi, le cours d'une action peut seffondrer méme sientreprise annonce des bénéfices considérables : cela se produit si les analystes attendaient des gains plus importants qu'ls nee sont en réalité. La peur de perdre de argent, ou aversion aux pertes, infiue surla concentration de la dopamine. Tandis que Pattente d’un gain augmente la quantité de ce neurotransmet= teur dans les centres cérébraux de la récom- pense, lacrainte de pertes la fait baisser. En 2007, la psychologue Sabrina Tom et ses collegues, de P Université de Californiea Los Angeles, ont observé activité cérébrale de sujets qui devaient décider s'ils voulaient (eet ee Reh ELL Rona | peur du risque et le désir de récompense déterminent le Jcomportement des spéculateurs. Ces émotions dépendent du « systéme méso-cortico-iimbique », qui rele aire tegmen- tale ventrale 4 des zones du cortex frontal. Le cortex préfrontal médian et le cortex orbitofrontal, situés dans cette région, sont importants pour le contréle des émotions.Le striatum et le noyau accumbens favorisent la sensation de plaisr-Toutes ces structures fonctionnent avec la dopamine, un neurotransmetteur qui influe rnotablement sur le godt du risque. Cortex cingulate Cortex préhontl médian Cortex ‘orbitofrontal Noyay ‘accumbens Hippocompe |" "Vole mésocoricolimbiqve ‘Aire tegmentale ventrale ed and sengager dans un jeu comportant un risque de pertes égal 2 50 pour cent. Les enjeux allaient de 10 8 40 dollars. Quand les parti- cipants pensaient a une perte potentielle, leur activité cérébrale diminuait surtout dans les régions sensibles a la dopamine, tels les systémes mésolimbiques et mésocor- ticaur, ineluant ’hippocampe et 'amygdale. ‘Au contraire, ces aires sactivaient quand les participants avaient une chance sur deux de gagner. Si une récompense attendue, par exemple Paugmentation du cours d'une action, ne se produisait pas, la déception se traduisait par une baisse d’activité dans autres régions, notamment Ie striatum. ventral, une partie du systéme de récompense t le cortex préfrontal médian, qui contient beaucoup de récepteurs de la dopamine Par ailleurs, il est également possible que aversion aux pertes ait été particuliérement forte ce lundi de janvier 2008 & cause... du ‘mauvais temps ! Selon une étude publi¢e en 2003 par I'économiste Mark Kamstra de Université de York, au Royaume Uni, le cours des actions baisse en moyenne davantage en hiver quien été, et les marchés sont done décalés entre Phémisphére Sud et Phémisphére Nord. Les psychologues expliquent ce phénomene parle fait que les traders souffrent davantage de dépression saisonniere en hiver, Ces ats dépressifs sont liés a une baisse de concentration dela dopa- mine et de activité du centre de la récom pense. Cela expliquerait pourquoi la Bourse sourfire aussi de... dépression saisonnitre. Une autre énigme tient peut-étre aussi a aversion aux pertes : les professionnels investissent souvent dans les emprunts Etat malgré la faiblesse des taux ¢in- 1érét, alors que le potentiel de rentabilité serait beaucoup plus élevé avec des actions, Ainsi, au pic de la crise de euro, avec la faillite potentielle de la Greéce a la fin de année 2011, les investisseurs ont acheté des emprunts allemands et danois & des taux dPintérét négatifs : ils ont payé pour avoir le privilége de préter de Fargent & ces Etats! Les chercheurs disent que aversion aux pertes rend myope : pour éviter des pertes immédiates, on se prive de gains ultérieurs importants. Les investisseurs ont préféré la sécurité des emprunts d’Etat de Allemagne et du Danemark a des actions qui auraient rapporté davantage & long terme. (© Corveau & Psycho - n'66 novembra-décombre 2014 Le psychologue et lauréat du prix Nobel économie Daniel Kahneman et son collegue israélien Amos Tversky, ont étudié ce phénomene dans le cadre de la segmen- tation mentale, une sorte de comptabilité mentale : nous classons argent mentale- ment en différentes catégories, et le dépen- sons plus ou moins selon la catégorie. Nous en avons tous fait Pexpérience : vous prévoyez. acheter un jeans de votre marque préférée qui cotite 150 euros. Vous avez. la chance de le trouver 2 120 euros. Au lieu de garder les 30 euros économisés, vous aché- terez sans doute un nouveau T-shirt, car dans ‘votre esprit les 150 euros sont déja dépensés. Myopie boursiére Appliqué aux emprunts d’Btat, cela signifie que les investisseurs ne comparent pas les emprunts @’Etat et les actions en termes de risques et de rentabité potentielle Along terme, mais quis les évaluent séparé- ‘ment. Ils constatent que le cours des actions varie beaucoup plus que celui des emprunts Fat, présentant parfois des baisses impor- tantes. Ils ne voient plus que les actions sont plus rentables sur le long terme. Par conséquent, i parie plut6t sur les emprunts Etat, moins rentables, mais plus stables. Mais les experts ne devraient-is pas savoir que les actions sont plus rentables & long terme et décider en conséquence ? En 2005, Michael Hiaigh et John List de P Université du Maryland, ont voulu savoir si 'aversion aux pertes jouait un réle plus important cher les novices que chez les traders professionnels. IIs ont invité des étudiants de leur univers, ainsi que 54 traders de la Bourse de Chicago a participer &.un jeu Pinvestissement. Les résultats ont révelé une réalité inattendue : les professionnels sont encore plus myopes que les ctudiants, se débarrassant souvent de titres perdants a court terme, mais rentables A long terme. Les professionnels de la Bourse, parce quis achétent et vendent au quotidien és que les cours varient, méme faiblement, perdent plus facilement de vue que les débu- tants la rentabilité long terme. De surcrott, linstinct grégaire fait que Ja panique se transmet facilement cher les investisseurs, et, en 1951 le psychologue social Solomon Asch a montré que homme résiste mal ala pression du groupe (voir Pen- Krachs boursiers et mental des traders Conformisme : l’expérience de Asch €¢ psychologue social Solomon Asch a testé en 195! la résis- tance & influence d’autrui. IIa demandé & ses sujets observer yatre traits et diindiquer celui qui. parmi ceux de gauche, a la méme longueur que celui de droite De toute évidence, c'est celui du milieu. Dans experience de Asch, des complices de I'expéri- mentateur affirmaient, par exemple, que c’était celui de gauche. Les sujets qui participaient & Yexpérience devenaient de plus en plus inquiets au fil des tests :ils se frottaient les yeux, regardaient de fagon inerédule et scrutaient 4 nouveau le dessin. Quand on demandait & ces sujets Sbranlés de choisir, tous, au moins une fois, se conformaient au choix des personnes qui avalent répondu avant eux — alors méme ‘que ce sont eux qui avaient raison ! cadré ci-dessus). Wolfram Schultz et Michelle Baddeley, de Université de Cambridge, au Royaume-Uni, ont montré en 2007 que cet instinct grégaire influence également les, décisions d’investissement. Ils ont présenté 4.35 sujets non professionnels de la Bourse ot ages de 18 35 ans les graphes des cours de deux actions fictives, dont l’évaluation objective promettat les mémes rendements. Comme prévu, les sujets choisissaient & parts égales une ou Pautre des actions. Dans une deuxitme phase, les chercheurs montraient I'évolution des actions, ainsi que trois images d’hommes et de femmes en indiquant les actions qurelles avaient choi- Is ont constaté que pris des trois quarts des participants suivaient maintenant l'avis, des trois personnes, condition qu‘lles ent Ja méme opinion. Toutefois, tous les sujets ne réagissaient pas de la méme fagon : les personnes ayant un esprit entrepreneurial ‘marqué se laissaient peu influencer par V'avis, de ces personnes. Des lors, ne devrait-on pas faire passer des tests neuropsychologiques aux cadres supérieurs qui gerent les fonds investissement avant de les embaucher? Ils faudraient s'assurer quills sont capables de suivre leur idée contre la pression du groupe, de garder la tte froide dans les situations de rise et de garder en vue la rentabilité a long terme, Un jour viendra-t-il ot les traders devront joindte une IRM a leur dossier de candidature? . © Cerveau & Peycho - n°66 novembre- décembre 2014 Bibliographie P, Bermejo et al, ‘Newreenctony of fnancal decisions, in Novrologia, v0.26, pe i73igi, 2011 S. Tom et al, Tho raul boss of "loss nein In deckionmoting under risk in Seance, va1315, pp.515518, 2007, M. Haigh et aly ‘Do preessonal traders exhibit myopic "es ovations in experiment ‘ancl n The Jarl of frnee vol 60, pp.523534, peee7005.