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JESSICA BIRD

Les passagers du désir

Les Moorehouse-3

JESSICA BIRD Les passagers du désir Les Moorehouse-3 Traduction française de EDOUARD DIAZ PASSIONS® © 2007,

Traduction française de EDOUARD DIAZ

PASSIONS®

© 2007, Jessica Bird. © 2007, Harlequin S.A.

Résumé

Résumé Cette nuit, Madeline sera à lui… C’est la deuxième fois seulement que Spike Moriarty croise

Cette nuit, Madeline sera à lui… C’est la deuxième fois seulement que Spike Moriarty croise Madeline MacGuire chez des amis communs, mais en la regardant venir vers lui, belle à couper le souffle, provocante et farouche à la fois , en surprenant son regard, comme une réponse à son propre désir, il sait qu’ils ne résisteront pas ce soir à la force qui les pousse l’un vers l’autre. Elle sera à lui, puis il disparaîtra. Car il n’a pas droit d’espérer plus avec elle qu’une histoire éphémère. Trop d’obstacles les séparent. Elle, l’héritière célèbre et fortunée. Lui l’ex. mauvais garçon de Boston qui traîne derrière lui un passé trouble et tumultueux…

1.

1. Spike Moriarty descendait Park Avenue à grandes enjambées, les pans de sa veste de cuir

Spike Moriarty descendait Park Avenue à grandes enjambées, les pans de sa veste de cuir noire voletant derrière lui. Devant la détermination évidente de ce géant aux larges épaules, les rares passants s’écartaient prudemment de son chemin.

Spike était en retard, et pas seulement d’un petit quart d’heure qu’il aurait pu mettre sur le compte d’un incident de parcours ordinaire. C’était un trou noir de plus de deux heures, de ceux qui vous font passer pour un malotru dans les cercles les plus tolérants.

En règle générale, Spike se souciait assez peu de l’étiquette et des conventions sociales. Il faisait de son mieux pour ne pas offenser les gens, bien sûr, mais il ne passait pas son temps à apprendre par cœur le manuel des bonnes manières. Mais aujourd’hui, c’était différent. Deux de ses proches amis allaient se marier et, ce soir, ils fêtaient leurs fiançailles. Spike était censé aider le jeune couple à préparer la réception et faire un petit discours

devant les invités, ce qui, vu l’heure, semblait fortement compromis.

Sean O’Banyon, le maître de cérémonie, allait être furieux contre lui. Heureusement, Sean était un véritable ami, et Spike pouvait compter sur une certaine mesure d’indulgence de sa part.

En outre, ce retard n’était pas sa faute.

D’abord, un camion s’était renversé sur l’autoroute de Manhattan, causant un embouteillage monstre qui lui avait fait perdre un temps précieux. Mais ce n’était que le début. Dévié sur une route secondaire, il avait alors été impliqué dans un petit accrochage avec un retraité conduisant une vieille guimbarde hors d’âge. Heureusement personne n’avait été blessé. Et malheureusement, c’est là que les véritables problèmes avaient commencé.

La police locale était accourue pour constater les dégâts. Les deux agents avaient jeté un coup d’œil à la coiffure de Spike et à ses tatouages, et avaient aussitôt entrepris de soumettre leur suspect à une longue série de vérifications tatillonnes sur l’ordinateur de bord de leur voiture de patrouille. Ils avaient même sûrement appelé

Interpol pour s’assurer qu’il n’était pas un criminel recherché. Frustrés de n’avoir trouvé aucun motif de lui passer les menottes, ils s’étaient vengés en lui faisant faire le pied de grue près de deux heures sur le bord de la route.

Lorsqu’on lui permit enfin de repartir, Spike savait qu’il n’arriverait jamais à la réception avant le début des discours. Il aurait peut-être même de la chance d’arriver avant que tous les invités soient rentrés chez eux. Il laissa un message sur le répondeur de Sean et dut résister à son envie d’enfoncer l’accélérateur jusqu’au plancher ; la dernière chose au monde dont il avait besoin, c’était d’une nouvelle rencontre avec les représentants de la loi.

Il arriva enfin à Manhattan, se débarrassa de sa petite voiture dans un parking public et s’élança au pas de course vers l’immeuble de Sean, situé seulement à deux pâtés de maisons de là. Pour une soirée de mai, il faisait frais, et Spike s’en réjouit. Au moins, il n’arriverait pas à la réception hagard et en sueur.

Il ne vit pas arriver le taxi, mais tout à coup il était là,

années

monstre

jaune

menaçant.

Grâce

à

des

d’entraînement physique intensif, Spike parvint à esquiver le pare-chocs avant, mais la grosse voiture le bouscula au passage, le faisant rouler par terre.

Le taxi s’arrêta au milieu du carrefour dans un hurlement de pneus, et le chauffeur se pencha à la portière. Rassuré de constater que sa victime vivait toujours, il accéléra brusquement et repartit en faisant gicler une pluie de graviers.

Spike ne s’attarda pas à savourer sa victoire, d’abord parce qu’il était désespérément en retard, et surtout parce que étant, comme à son habitude, tout vêtu de noir, il était quasiment invisible aux autres automobilistes, et qu’il courait un grand risque de finir écrasé pour de bon s’il restait plus longtemps au milieu de l’avenue.

Il bondit sur ses pieds et repartit au trot, se disant que s’il avait quelque chose de cassé, il ne manquerait pas de le sentir en cours de route. Son corps ne donnant aucun signe de dommage irréparable, il accéléra encore le pas, brossant énergiquement la poussière de son pantalon, passa sans ralentir sous la marquise rouge et fauve de

l’immeuble de Sean, traversa le hall dallé de marbre et se dirigea tout droit vers les ascenseurs.

Il poussait le bouton d’appel lorsqu’une voix nasillarde l’interpella :

Excusez-moi, monsieur !

Spike se retourna vers le bureau du portier, et constata aussitôt que l’employé qu’il connaissait n’était pas de service ce soir-là, et qu’il avait été remplacé par un sosie de Frankenstein.

— Les coursiers ne sont pas admis dans l’immeuble, déclara le nouveau portier d’un ton important. Vous devez me remettre ce que vous livrez.

Spike poussa un soupir qui parlait de lui-même. Le cauchemar continuait.

Mais cette journée prendrait forcément fin tôt ou tard. Il suffisait d’y croire.

Madeline Maguire se tenait un peu à l’écart du reste des invités, s’efforçant de s’accoutumer à la sensation de la terre ferme sous ses pieds et au contact de la foule. En tant que navigatrice professionnelle, elle passait la plus grande partie de son temps à se battre avec l’océan, et il

lui fallait toujours une période d’adaptation pour retrouver un semblant de normalité lorsqu’elle prenait quelques jours de congé à terre.

Cependant, ce genre de soirée restait pour elle une sorte de réunion d’extraterrestres.

Une partie du problème venait du désœuvrement total auquel elle était contrainte. Sur un voilier de course, chaque parole comptait, chaque craquement de la coque était une information devant être immédiatement analysée, le plus infime changement de cap devenait un événement important. Des années d’expérience de la course au large avaient aiguisé les instincts de la jeune femme, et sa capacité à gérer plusieurs problèmes simultanément était ce qui avait fait d’elle l’une des meilleures navigatrices dans le métier.

Mais dans l’environnement où elle se trouvait actuellement, il n’y avait strictement rien sur quoi elle aurait pu concentrer son attention.

Et elle s’ennuyait ferme.

Le point culminant de cette soirée avait été ses retrouvailles avec Alex Moorehouse, son skipper dans

de nombreuses courses, son mentor et aussi son ami. Alex et sa fiancée, Cassandra, étaient des gens adorables, et Madeline aurait fait le long et inconfortable voyage jusqu’à Manhattan pour le seul plaisir de les revoir.

D’ailleurs, tout l’équipage avait voulu venir, mais le bateau était immobilisé aux Bahamas par une avarie de gréement, et la jeune femme avait été désignée à l’unanimité comme ambassadrice officielle du groupe.

Comme diplomate, elle ne se sentait pas du tout à la hauteur, et s’était contentée, jusqu’à présent, de faire tapisserie.

A vrai dire, elle ne voyait personne avec qui elle aurait vraiment eu envie d’engager la conversation. La cinquantaine d’invités qui se pressaient dans le grand loft de Sean étaient pour la plupart des sosies de son demi-frère, des hommes de pouvoir aux manières brusques qui ne vivaient que pour la compétition quelle qu’elle soit, et de jolies femmes minces aux sourires factices et aux yeux durs comme le silex.

Bien sûr, tous ne correspondaient pas à ces modèles. Alex et sa famille étaient des gens chaleureux, et quelques autres aussi auraient fait une compagnie

supportable. Mais malheureusement, les personnages mondains occupaient pour le moment le devant de la scène, et Madeline préférait rester à l’écart des conversations.

Sans compter qu’elle était quelque peu préoccupée.

Elle parcourut de nouveau la pièce du regard, scrutant les visages, cherchant la haute silhouette et les cheveux noirs sculptés au gel de l’homme qu’elle attendait avec impatience.

Spike allait certainement venir, ce soir. Alex était l’un de ses amis les plus proches et, d’après ce qu’on lui avait rapporté, il connaissait aussi très bien Sean.

Il ne pouvait pas manquer d’assister à cette soirée.

— Tu cherches quelqu’un ? s’enquit une voix grave juste derrière elle.

Tournant la tête, Madeline sourit à Sean O’Banyon, jeune banquier d’affaires au passé un peu tumultueux, qui la contemplait, un sourire satisfait aux lèvres.

Non,

personne.

mentit-elle

sans

vergogne.

Je

n’attends

Allons, Mad, répliqua Sean en riant. On croirait que tu passes tous les nouveaux arrivants au scanner. Et il n’est pas difficile de comprendre que celui que tu espères n’a pas encore fait son apparition. Qui attends-tu avec une telle impatience, ma belle ?

Sean était le frère que Madeline aurait aimé avoir à la place de celui que la destinée lui avait envoyé. Mais il n’en demeurait pas moins qu’elle ne se sentait pas suffisamment à l’aise avec lui pour lui parler de Spike. De plus, si ses expériences sentimentales passées pouvaient laisser présager de l’avenir, l’intérêt qu’elle ressentait pour l’homme à la veste de cuir ne la mènerait probablement nulle part.

Malheureusement,

elle

ne

pouvait

nier

qu’elle

ressentait le plus vif intérêt pour lui.

Elle avait fait sa connaissance l’hiver précédent, lorsqu’elle était allée rendre visite à Alex, au lac Saranac, et elle avait éprouvé une attirance pour lui dès le premier regard qu’ils avaient échangé ; mais elle avait prudemment gardé ses sentiments pour elle. Comme la plupart des autres hommes qu’elle connaissait, Spike ne disait pas grand-chose en sa présence, il évitait

soigneusement de la dévisager avec trop d’insistance, et il n’avait jamais posé une main sur elle, même sous le couvert d’un geste amical.

Madeline avait l’habitude de cette réserve de la part des hommes. Quand on mesure un peu plus d’un mètre quatre-vingts et que l’on est une athlète professionnelle, on réalise vite que la plupart des hommes ne vous considèrent pas comme une petite amie possible. Ni même comme une femme, d’ailleurs. S’ils vous aiment bien et qu’ils vous respectent, vous devenez un bon copain. Dans le cas contraire, ils vous dévisagent comme une bête curieuse et vous classent rapidement dans la catégorie des lesbiennes.

Pour être franche, en règle générale, cette distance lui convenait très bien. Ses quelques tentatives pour établir un lien avec une personne du sexe opposé s’étaient soldées par de pitoyables échecs. Mais, curieusement, elle avait besoin que Spike la remarque, pas comme un phénomène de foire, mais comme une femme qu’il aimerait serrer dans ses bras. Une femme qu’il aurait envie d’embrasser

Elle tressaillit à cette pensée. Depuis combien de temps un homme n’avait-il pas posé ses lèvres sur les siennes ? Une éternité. Trop longtemps pour une personne de son âge.

Pas des mois, mais des années.

La voix de Sean la ramena brusquement à la réalité :

Mad ! Où étais-tu passée ?

— Désolée. J’adore la façon dont tu as arrangé ton appartement.

Le loft dont Sean avait fait l’acquisition l’année précédente avait été entièrement redécoré dans un style sobre, presque sévère, résolument masculin ; lignes dépouillées, beaucoup d’espace, du cuir et de l’inox en abondance. Les grandes baies sans rideaux offraient une vue spectaculaire de Central Park et des gratte-ciel de Manhattan.

Sean jeta un coup d’œil autour de lui.

Je suis assez satisfait du résultat, convint-il. Un grand magazine de décoration est même venu tout photographier pour leur numéro du mois prochain.

Cet appartement est tout à fait toi.

Tu crois ?

Tout en lignes droites et en angles durs.

Sean se mit à rire, et ce rire adoucit un instant son visage aux traits énergiques.

Dans mon business, il faut avoir la dent dure, Mad, sinon on se fait avaler tout cru.

Sean était banquier et gérait les investissements de la famille de Madeline depuis une dizaine d’années. Grâce à ses conseils avisés, Value Shop, la chaîne de supermarchés familiale avait réussi son implantation au niveau national. Mais pour la jeune femme, il était plus qu’un conseiller financier, il était devenu un ami. Elle l’aimait et avait une totale confiance en lui. Davantage qu’en sa famille.

En règle générale, elle évitait les hommes dans son genre, parce qu’ils lui rappelaient son père décédé et son demi-frère, extrêmement vivant, lui. Sean était une véritable gravure de mode dans son complet anglais très chic agrémenté d’une cravate de soie. Il était l’image même du brasseur d’affaires de Wall Street. Personne

n’aurait pu soupçonner qu’il avait grandi dans un faubourg très turbulent du sud de Boston. Sean, lui, n’avait jamais oublié les leçons apprises dans la rue, ce qui faisait de lui un personnage un peu inquiétant.

Madeline ne l’en aimait que davantage.

Ecoute, Mad, nous devons parler.

Madeline le dévisagea, fronçant les sourcils.

Je devine au ton de ta voix

— qu’il s’agit de ton demi-frère, oui.

Je refuse de voir Richard, répliqua-t-elle, détournant

le regard. Mais tu peux lui transmettre un message de ma part. Dis-lui de cesser de m’appeler. Il occupe toute la mémoire de mon répondeur avec ses discours.

— Mad, protesta Sean, c’est important !

La sonnette retentit, et de l’autre côté de la grande pièce, la porte d’entrée s’ouvrit.

Et Madeline se sentit rougir comme une adolescente.

Spike portait une veste de cuir noire, une chemise noire au col boutonné et un jean, également noir. Ses cheveux aile de corbeau étaient sculptés au gel et ce style, loin

d’être ridicule, faisait ressortir l’extraordinaire beauté de son visage. Son grand corps athlétique remplissait toute l’embrasure de la porte comme une formidable présence.

Il avait des yeux incroyables, des yeux au

regard doré comme celui d’un chat, dissimulés pour l’heure par des paupières mi-closes et de longs cils noirs. Des tatouages, aussi : de part et d’autre de son cou, deux

élégantes arabesques sur sa peau blanche. Et un lourd anneau d’argent à l’oreille gauche, comme un pirate d’autrefois.

Et ses yeux

La jeune femme avait cessé de respirer. Il était impossible pour un homme de paraître plus sexy. Spike était beau à couper le souffle.

— Je vois, lui chuchota Sean à l’oreille. C’est Spike que tu attendais, n’est-ce pas ? Depuis quand dure ce petit jeu ? Quand as-tu fait sa connaissance ? Et pourquoi diable suis-je le dernier à être mis au courant ?

Madeline sirota une gorgée de son vin blanc et ne lui trouva aucun goût.

Fiche-moi la paix, Sean.

Spike était littéralement hors de lui lorsqu’il pénétra dans l’appartement de Sean. Il avait supporté toutes ses épreuves de la journée avec résignation jusqu’à cette dernière rencontre, avec le cerbère de l’immeuble. A présent, outre son embarras d’être arrivé si tard, il bouillonnait littéralement de fureur. Et il était affamé.

Il ôta sa veste et alla l’accrocher dans la penderie du hall, puis il jeta un regard circulaire dans la pièce, cherchant des yeux la tête brune de Sean parmi les invités.

Il ne lui fallut que quelques secondes pour repérer son ami et, lorsqu’il vit la personne qui se tenait à ses côtés, son cœur bondit violemment dans sa poitrine.

Elle était là.

Madeline Maguire. A deux pas de lui. Respirant le même air que lui. Ou plutôt l’air qu’il aurait respiré si ses poumons ne lui avaient pas tout à coup refusé tout service.

Mais il aurait dû se douter qu’elle viendrait. Après tout, elle était la navigatrice d’Alex, ou tout au moins elle l’avait été jusqu’à ce que ce dernier mette fin à sa carrière

de skipper. Il était donc tout à fait normal qu’elle assiste à sa réception de fiançailles.

Spike

regrettait

seulement

de

ne

pas

préparé à cette rencontre.

s’être

mieux

Dans son esprit, Madeline Maguire représentait la perfection féminine. Elle était presque aussi grande que lui, assurée, intelligente. Sa souriante simplicité agissait sur lui comme un véritable aphrodisiaque, tout comme d’ailleurs le reste de sa personne. Ses épais cheveux noirs retombaient librement jusqu’au milieu de son dos. Ses yeux bleu saphir brillaient comme des étoiles. Et un simple sourire d’elle suffisait à le plonger dans une sorte de béatitude comateuse.

Ce soir, elle portait une robe de laine noire légère au col haut qui mettait merveilleusement en valeur un corps

Toujours aussi parfait.

Il se souvenait encore de la première fois où il l’avait vue, sortant de la salle de bains d’Alex, sans autre vêtement qu’un soutien-gorge de sport et une culotte de dentelle noire. Elle était venue vers lui sans gêne aucune et lui avait serré la main comme si elle n’était pas la plus

magnifique créature que la terre eût jamais portée, comme si une déesse de l'Olympe pouvait serrer la main d’un simple mortel comme lui.

Puis elle lui avait demandé avec une simplicité déconcertante de lui montrer ses tatouages. Il avait failli alors succomber à une crise d’apoplexie.

Prenant son courage à deux mains, il s’approcha de son ami et de sa ravissante voisine, s’efforçant d’afficher une expression détendue.

Salut mon vieux, dit-il, évitant à grand-peine de

plonger son regard dans celui de Madeline. Désolé pour

le retard. As-tu eu mon message ?

Alors qu’ils échangeaient une poignée de main, Spike comprit instinctivement qu’il se préparait quelque chose:

les yeux de son ami brillaient d’une hilarité difficilement contenue.

Et Sean O’Banyon, grand requin de la finance, ne riait jamais sans une bonne raison.

Pas de problème, lui assura Sean. Tu connais déjà Madeline Maguire, n’est-ce pas ?

Spike se contenta d’acquiescer. Il ne pouvait tout de même pas lui avouer qu’il avait rêvé d’elle la nuit précédente, comme cela lui arrivait souvent. Un peu trop à son goût, d’ailleurs.

Il se permit alors un coup d’œil rapide dans la direction de Madeline, et constata, ébloui, que ni ses merveilleuses lèvres de corail ni le reste de son visage ne portaient la moindre trace de maquillage.

Bonsoir, Spike, dit-elle.

Cette voix

Grave, capiteuse. Aussi incroyablement

sexy que dans son souvenir.

Un agréable picotement lui parcourut la nuque.

Heureux de vous revoir, Madeline.

Elle ne lui tendit pas la main, et il s’en réjouit, car à cet instant précis, ce simple contact aurait probablement suffi à provoquer la combustion instantanée de leurs deux corps.

Ai-je

manqué

tous

les

discours

s’adressant de nouveau à Sean.

?

s’enquit-il,

— Désolé, vieux, mais c’est fini depuis longtemps.

— Je ferais mieux d’aller m’excuser. Où puis-je trouver l’heureux couple ?

Dans mon bureau, je crois. Alex a insisté pour que

Cass aille s’allonger un moment, et il l’a installée sur le

divan. Il semblerait que le médecin lui a recommandé le repos total jusqu’à la naissance du bébé. As-tu dîné ?

En fait, non. Et je meurs de faim.

Ma chère Mad, pourquoi ne montrerais-tu pas à ce pauvre garçon affamé où se trouve le buffet ?

pas ! intervint Spike

précipitamment. Je suis sûr que je trouverai à manger tout seul. Au fait, verrais-tu un inconvénient à ce que je dorme chez toi, ce soir ?

Ne

vous

dérangez

Scan sourit d’une oreille à l’autre, un sourire de carnassier qui fit apparaître une fossette sur sa joue, puis il lui asséna une tape amicale sur l’épaule.

C’est une excellente idée, Spike ! Une idée fabuleuse, même. N’es-tu pas de mon avis, Mad ?

Spike fronça les sourcils, se demandant à quel point ces deux-là étaient intimes. Tout ce qu’il savait de la jeune femme, c’était qu’elle était issue d’une riche famille qui

devait sa fortune à une chaîne de magasins. Sean était peut-être seulement son conseiller financier, devenu un ami.

C’est alors qu’il vit le clin d’œil que Sean adressait à Madeline.

A la réflexion, leur relation était peut-être un peu plus personnelle.

Et tout à coup, Spike se surprit à lutter contre une irrésistible envie de s’interposer physiquement entre eux, de traîner Sean jusqu’au placard de l’entrée et de le suspendre à une patère à côté de sa veste de cuir, loin de Madeline, dans le noir intégral, là où il ne pourrait plus que se faire des clins d’œil à lui-même !

Puis il les vit échanger un regard rapide.

Ils étaient amants. Sans aucun doute.

Il était temps de battre en retraite.

Excusez-moi, marmonna-t-il en se détournant. Je vous verrai plus tard.

2.

2. Madeline suivit des yeux Spike qui se frayait un chemin à travers la foule des

Madeline suivit des yeux Spike qui se frayait un chemin à travers la foule des invités. Les gens s’écartaient instinctivement de son chemin, visiblement surpris par son aspect peu conventionnel. Et si certains hommes le considéraient avec une réserve prudente, les femmes, elles, le suivaient du regard avec intérêt.

Il fallait admettre qu’il faisait irrésistiblement songer à l’amour. Son grand corps athlétique se mouvait avec une grâce féline qui suggérait une force et une endurance peu communes.

Dis-moi, Mad, qu’y a-t-il entre Spike et toi ? Je ne t’ai jamais vue ainsi fascinée par un homme.

Madeline se tourna lentement vers Sean.

Dis-moi, Sean, répliqua-t-elle sur le même ton, je croyais que tu m’avais invitée à dormir ici.

Je te rassure. Mon invitation tient toujours.

— Mais tu n’as qu’une seule chambre d’amis, il me semble.

Mais il y a deux lits. Spike et toi êtes des adultes, au moins en théorie. Cette cohabitation temporaire ne devrait pas poser de problème, n’est-ce pas ?

Le sourire de Sean s’élargit encore et il ajouta :

Sans compter que si tu as froid la nuit, je suis certain que Spike se fera un plaisir de

— J’espère que tu ne comptes pas me jeter en pâture à cet homme, le coupa Madeline d’un ton froid.

Loin de moi cette idée ! se récria Sean, souriant de

plus belle. Il a besoin d’un lit pour dormir, et toi aussi. Le reste vous regarde.

pas

Sean ! protesta Madeline. Je suis sérieuse ! Je ne peux Ne m’embarrasse pas, s’il te plaît.

Sean ! protesta Madeline. Je suis sérieuse ! Je ne peux Ne m’embarrasse pas, s’il te

Sean marqua une pause, puis il s’approcha de la jeune femme et lui entoura les épaules de son bras.

— Je suis désolé, mon chou, s’excusa-t-il. Je n’en ai

jamais eu l’intention

Viens ici.

Madeline se laissa aller contre la large poitrine de Sean et prit une profonde inspiration, le regard fixé sur la porte par laquelle Spike venait de disparaître.

— Spike est un type bien, murmura Sean. J’aimerais te voir avec un homme comme lui.

ne l’aurais pas

remarqué, il m’a à peine accordé un regard. A

l’évidence, je ne l’intéresse pas du tout.

— C’est gentil. Mais au cas

tu

Cela peut changer.

Pas en ce qui me concerne, tu le sais bien.

Sean jura entre ses dents.

Ce n’est pas parce que Amelia et ton ex-petit ami

ont

Je ne veux pas parler de ma demi-sœur et de ses coucheries !

Veux-tu que je demande à Spike de se chercher un autre logement ?

Madeline secoua la tête.

Non, murmura-t-elle. Cela ne me tuera pas de

partager une chambre avec lui. Mais je ne serais pas très surprise qu’il décide de lui-même d’aller passer la nuit ailleurs. A présent, je crois que tu ferais mieux d’aller

rejoindre tes invités.

Pourquoi ne viens-tu pas avec moi inspecter ce délicieux buffet ?

— Je n’ai pas faim, merci. Mais vas-y, toi.

Sean parti, Madeline resta seule dans son coin durant tout le reste de la soirée. Et elle observa Spike.

Lors de leur première rencontre, au lac Saranac, elle avait vu en lui un homme tranquille et peu loquace, mais aujourd’hui, il était visiblement la coqueluche de la soirée, et un cercle d’invités s’était rassemblé autour de Sean et de lui.

La plupart étaient des femmes.

Rien d’étonnant à cela, au fond. Sean avait toujours été un redoutable don Juan, et Spike, visiblement, partageait son goût pour la séduction.

L’assemblée de ses admiratrices éclata soudain de rire à l’une de ses plaisanteries, et Madeline secoua la tête. Elle s’était bien trompée sur son compte. Spike était un charmeur.

Il paraissait aussi très sûr de lui. Toute l’élite de la ville était présente à cette soirée, mais, à l’évidence, le statut social de ses interlocuteurs ne l’impressionnait guère. Il

souriait, serrait des mains, et bavardait familièrement avec tout un chacun. Il n’y avait aucune trace de servilité dans son attitude, mais, au contraire, une sorte d’assurance tranquille qui semblait charmer tout son entourage.

Deux femmes en particulier le couvaient de leurs attentions. Blondes et aristocratiques, elles étaient toutes deux très jolies. L’une d’elles avait déjà posé sa main sur son épaule, et la seconde était pratiquement assise sur ses genoux.

Madeline ravala son irritation. Elle n’avait aucun droit d’être jalouse.

Tout à coup, Spike se mit à rire à gorge déployée. Puis il balaya la pièce du regard et la surprit en train de le fixer. Son rire se figea aussitôt sur ses lèvres. Mais il se reprit bien vite. La pimbêche blonde assise près de lui lui tapota l’épaule, et il se retourna vers elle en souriant de plus belle, comme si rien ne s’était passé.

C’était l’histoire de sa vie, songea tristement Madeline. Les hommes ne la remarquaient que lorsqu’elle leur accordait une attention qu’ils ne désiraient pas.

Spike avait été extrêmement surpris de s’apercevoir que Madeline le fixait ainsi, et il avait failli en perdre le fil de son récit. Il n’était parvenu à terminer l’histoire qu’il racontait que parce qu’il l’avait répétée tant de fois qu’il la connaissait par cœur.

Madeline devait le prendre pour un poseur, songea-t-il, irrité contre lui-même. Les gens rassemblés autour de lui éclatèrent de rire à la fin de son histoire, et il se dit que la jeune femme avait probablement raison.

Elle, au contraire, restait à l’écart de la foule, lointaine et mystérieuse. Elle se tenait immobile près des grandes baies vitrées, belle et distante comme une précieuse œuvre d’art. Devant ce silence de reine, Spike se sentait grossier et indigne de poser même un simple regard sur elle.

Pourtant, les hommes présents à cette soirée semblaient l’éviter. Ils l’admiraient de loin, certes, mais aucun d’eux n’osait l’approcher. Spike avait surpris leurs regards évaluateurs posés sur elle, et il devinait exactement les fantasmes qui enflammaient leur imagination.

Pour la bonne raison

qu’il entretenait les mêmes.

C’était comme si Madeline Maguire venait d’un univers différent du leur, comme si l’océan lui avait conféré une expérience que les simples terriens qu’ils étaient ne pourraient jamais partager. Sa beauté avait quelque chose de presque menaçant. D’inaccessible. Sa stature d’athlète, ses yeux brillant d’intelligence réduisaient les autres femmes présentes au rang de simples figurantes.

Spike sentit qu’on lui tapotait l’épaule. L’une des deux jeunes femmes blondes qui ne l’avaient pas quitté d’une semelle toute la soirée semblait déçue qu’il se soit retiré dans son monde intérieur, et se rappelait à son attention.

Spike lui offrit un sourire absent, et la jeune femme, prenant cela pour un encouragement, reprit son babillage de plus belle.

Une heure plus tard, alors que la soirée touchait à sa fin, il reconduisit ses deux admiratrices jusqu’à la porte, déclinant leur offre de les raccompagner pour boire un dernier verre. Ce soir, il n’était pas d’humeur à encourager les avances de jeunes femmes riches et oisives en mal d’aventures sans lendemain. Il avait déjà tenté l’expérience par le passé, et n’en avait retiré aucune satisfaction.

D’ailleurs, il n’était pas à la recherche d’une relation. Il avait renoncé à cette idée depuis longtemps. Lorsqu’une femme apprenait ce qu’il avait fait et où il était allé, elle disparaissait invariablement de sa vie dans les deux jours qui suivaient ses révélations. Comme il refusait de mentir, ne serait-ce que par omission, il était condamné à n’espérer que des liaisons éphémères.

Et cela lui convenait très bien. Il était un survivant par nature, et il savait parfaitement que lorsqu’on ne pouvait pas changer une situation, il fallait savoir s’y adapter.

Spike referma la porte derrière les deux jeunes femmes et prit une profonde inspiration. A présent, un agréable silence régnait dans l’appartement.

C’est alors qu’il réalisa que Madeline était partie, et qu’il n’avait pas eu l’occasion de lui dire au revoir.

C’était peut-être mieux ainsi. En règle générale, il entretenait d’excellents rapports avec les femmes, et il savait les charmer lorsqu’il voulait s’en donner la peine. Mais avec Madeline Maguire, il n’était pas question de se cantonner dans les mondanités habituelles.

Avec elle, il sentait qu’il courait un grand risque de tomber irrémédiablement amoureux. Et où cela le conduirait-il ?

Sean sortit de la cuisine, la cravate desserrée, la chemise déboutonnée au col. Il portait une tasse de café dans chaque main.

— J’ai pensé que tu aurais besoin d’un petit coup de fouet, toi aussi, marmonna-t-il.

Spike accepta la tasse qu’il lui tendait avec plaisir, et ils passèrent dans le salon.

— Je crois qu’Alex et Cass ont passé une excellente soirée, fît remarquer Spike. Qu’en penses-tu ?

— Toi, en tout cas, tu avais l’air de bien t’amuser,

grogna Sean. Les sœurs Livingston n’avaient d’yeux que pour toi.

— J’ai remarqué, oui.

Dommage que tu aies passé tant de temps avec elles.

Que veux-tu dire ?

— Il y avait d’autres femmes à cette fichue soirée, grommela Sean, visiblement irrité.

Spike fronça les sourcils. Il allait demander à son ami quelle mouche le piquait et le mettait dans un tel état de mauvaise humeur lorsqu’il entendit un bruit de pas derrière lui. Un retardataire ?

Madeline apparut sur le seuil, telle une vision de rêve. Sa longue chevelure sombre, épaisse et brillante, cascadait sur ses épaules comme si elle venait tout juste de la brosser. Et elle s’était changée ; à la place de l’élégante robe qu’elle avait portée à la soirée, elle n’était à présent vêtue que d’un caleçon d’homme et d’un petit haut sans manches. Les deux vêtements ne se rejoignaient pas tout à fait, exposant un ventre parfaitement plat et un nombril adorable.

Spike se tortilla dans son fauteuil.

Sean esquissa un sourire.

Ah, te voilà, Mad ! lança-t-il, retrouvant soudain toute sa bonne humeur. Il y a du café dans la cuisine.

Merci.

Comme

elle

ressortait

de

la

pièce,

Spike ne put

s’empêcher de la suivre des yeux, de noter le doux balancement de ses hanches, ses longues jambes galbées.

Puis, tout à coup, la vérité le frappa comme un coup de poing au plexus.

Sean ? Madeline dort-elle ici, ce soir ?

Oui.

Spike posa vivement sa tasse et se leva.

Eh ! Où crois-tu aller, mon vieux ? protesta Sean.

Je ferais mieux de filer.

Il n’était pas question de dormir dans cet appartement pendant que Madeline et Sean feraient l’amour dans la chambre voisine. Le simple fait de les imaginer ensemble lui donnait la nausée.

Assieds-toi, Spike.

— Non. Vous avez besoin d’intimité. Je vous verrai une autre fois.

Spike, vas-tu t’asseoir, à la fin ? Madeline et moi n’avons pas ce genre de relation. Détends-toi, d’accord ?

Spike fronça les sourcils. Son ami O’Banyon avait-il deviné l’attirance qu’il ressentait pour la jeune femme ?

Sans aucun doute. Sean était un homme perspicace, et son œil avisé ne manquait aucun détail. En temps normal, cela faisait partie des qualités que Spike appréciait chez lui. Mais pas ce soir.

Il se laissa retomber sur le divan. Puis une autre idée se fit jour dans son esprit. L’appartement ne comportait qu’une seule chambre d’amis. Il tâta les coussins, s’imaginant déjà en train de passer la nuit là où il était, mais Sean lui lança un regard désapprobateur.

— N’y pense même pas, mon vieux, déclara-t-il, un sourire narquois aux lèvres.

De quoi diable parles-tu ?

Pas question de dormir sur le sofa. Il y a deux excellents lits dans la chambre d’amis, et vous allez les utiliser. Madeline m’a déjà assuré qu’elle n’y voyait aucun inconvénient.

Madeline Maguire et lui dans la même chambre ? Seuls durant six ou sept heures ?

Il en mourrait.

Pourquoi as-tu passé toute la soirée avec les sœurs Livingston ? voulut savoir Sean, le considérant attentivement par-dessus le bord de sa tasse.

— C’était la voie de la facilité, marmonna Spike avec un haussement d’épaules. Pourquoi cela t’intéresse-t-il ?

Tu aurais dû passer plus de temps avec Mad.

Spike dévisagea son ami d’un air soupçonneux.

Serais-tu en train de jouer les entremetteurs, par hasard ?

On ne peut rien te cacher. Et je pense que le moins

que tu puisses faire, c’est de te conduire comme un gentleman et de l’embrasser dès que les lumières seront éteintes.

Spike, qui buvait une nouvelle gorgée de café, faillit s’étrangler.

Mais qu'

— Il est évident qu’elle te plaît, le coupa tranquillement Sean.

Et à quoi vois-tu cela ? Je ne lui ai pas dit deux mots de toute la soirée.

Justement. Mad était la seule femme avec qui tu ne te

sentais pas à l’aise. Ma vieille expérience me dit que c’est

la preuve qu’elle ne te laisse pas indifférent.

Tu es malade du cerveau, Sean.

Peut-être, mais j’ai raison. Non ? Mad te plaît.

— Cette conversation me donne l’impression d’être retourné au cours élémentaire, rétorqua Spike, levant les yeux au ciel.

Sean se pencha vers lui avec des airs de conspirateur et dit, baissant la voix :

Et encore, tu ne sais pas le meilleur. Je sais de source

sûre

que tu lui plais aussi.

— Et c’est sans doute pour cela qu’elle ne m’a pas adressé la parole, ironisa Spike. Sean, mon vieux, tu devrais rester dans ton domaine, la finance. Comme travailleur social, tu es nul.

— Non, je t’assure, elle

A cet instant, la jeune femme réapparut, une tasse fumante à la main.

Sean

posa

sa

tasse

paresseusement.

et

se

leva

en

s’étirant

— C’est l’heure où mon carrosse se transforme en citrouille, annonça-t-il d’une voix tranquille. Bonne nuit, vous deux.

Spike le fusilla du regard, mais Sean ne sembla pas s’en apercevoir et quitta la pièce d’un pas nonchalant.

Madeline et Spike étaient seuls à présent.

La jeune femme traversa la pièce sans le regarder et alla contempler les lumières de la ville.

Le silence s’étira entre eux, pesant, interminable. Au bout d’un moment, Spike n’y tint plus.

Je ne veux pas envahir votre intimité, dit-il d’une voix douce. Je peux très bien dormir sur le sofa.

Si vous y tenez, répondit-elle, haussant les épaules. Mais je partage quotidiennement la cabine d’un voilier avec douze hommes. Vous aurez beau ronfler, cela ne m’impressionnera guère. Je peux dormir dans un ouragan.

Spike

aurait tout donné pour parcourir cette douce courbe de

ses lèvres, pour caresser son ventre plat

Qui parlait de ronfler ? Elle avait la taille si fine

Spike ?

Oui ? fit-il, revenant brusquement à la réalité.

Puis-je vous poser une question ?

Oui, allez-y.

Vos yeux, dit-elle d’un ton hésitant. Est-ce leur véritable couleur, ou bien portez-vous des lentilles ?

Spike détourna le regard, vexé. Il savait que ses iris avaient une teinte peu commune, mais ils étaient ainsi depuis sa naissance, et la plupart des femmes semblaient apprécier cette originalité. Madeline était la première à suggérer qu’il pouvait s’agir d’une coquetterie de sa part.

Ce qui en disait long sur ce qu’elle pensait de lui.

Soudain, il se prit à souhaiter que ses yeux aient été comme ceux de Monsieur Tout-le-monde, marron, verts ou bleus. Irrité contre lui-même, il se leva brusquement.

— Je vais aller prendre une douche. Ensuite, j’irai dormir.

je ne voulais pas

Spike

Oui ?

— Je ne voulais pas vous offenser. C’est seulement que je n’ai jamais vu des yeux de la couleur des vôtres.

Il haussa les épaules.

— Je sais qu’ils sont bizarres, mais que voulez-vous ? Je n’y peux rien. Bonne nuit, Madeline.

Il alla poser sa tasse dans l’évier de la cuisine, puis s’éloigna dans le couloir en direction de la chambre d’amis. En entrant, il s’attendait à trouver les affaires de Madeline éparpillées un peu partout, mais la pièce était parfaitement rangée. Pas de brosses ou de flacons de parfum en évidence, aucun vêtement abandonné sur le lit, dans le fauteuil ou sur le bureau. Uniquement un grand sac noir posé au pied du lit de gauche.

« Le goût de l’ordre typique des marins », songea-t-il se demandant, l’espace d’un instant, ce que devait être la vie de la jeune femme.

Il prit une douche rapide, trouva une brosse à dents neuve dans un tiroir et se brossa longuement les. dents. Il n’avait pas envie de remettre les vêtements qu’il avait portés toute la journée, mais il avait laissé ses affaires dans sa voiture.

Et il n’était pas question de ressortir nu de la salle de bains.

Il entendait Madeline aller et venir dans la chambre d’amis, de l’autre côté de la porte. Elle s’apprêtait sans doute à se mettre au lit.

Il l’imagina, inclinant son corps mince et souple pour

tirer les couvertures, glissant ses longues jambes entre

les draps frais

Ses longs cheveux sombres aux reflets

auburn étalés sur l’oreiller

Jurant entre ses dents, il se rinça la bouche et enfila son caleçon et sa chemise. Il fut un instant tenté de remettre son pantalon mais finit par le plier et le poser sur le bord de la baignoire. Puis il ouvrit la porte.

Il s’attendait à trouver Madeline couchée dans l’un des lits avec un livre, détendue et ravissante.

Au lieu de cela, il trouva la chambre plongée dans l’obscurité la plus totale. Dans la faible lumière provenant de la salle de bains, il vit la jeune femme allongée en chien de fusil, les couvertures remontées jusqu’au menton. Mais ses merveilleux cheveux étaient bien étalés sur l’oreiller comme une auréole autour de sa tête

Spike la considéra un instant en silence, imaginant la douceur de ces boucles soyeuses imprégnées de la fragrance florale du shampooing qu’il avait senti dans la douche.

Et, pour la première fois depuis que sa vie avait basculé, douze ans auparavant, il regretta sincèrement la normalité qu’il avait perdue et qu’il ne retrouverait jamais plus.

Il se remémora son unique tentative d’établir une relation avec une femme, deux ans après être retourné dans la vraie vie. Tout allait bien entre eux jusqu’à ce qu’il décide, un beau jour, de lui raconter la vérité sur son passé. Elle avait bien réagi sur le coup, et il avait espéré que son aveu les rapprocherait.

Puis elle n’avait plus répondu à ses messages.

Il avait compris, et l’avait laissée partir.

Depuis lors, il avait pris ses distances avec les femmes, sans toutefois s’enfermer dans un célibat total. Lorsqu’il lui arrivait d’avoir besoin de compagnie, il passait la nuit avec une amie de rencontre. Et cette vie lui convenait parfaitement.

Mais Madeline Maguire n’était pas une femme de ce genre. Elle était unique. Elle était belle et intelligente, et l’héritière d’une immense fortune familiale. Même si elle l’avait trouvé attirant — ce qui, à l’évidence, n’était pas le cas —, il n’y avait aucune chance qu’une femme comme elle désire établir des liens sérieux avec un homme comme lui.

Un ex-taulard.

Il se dirigea sans bruit vers le lit de droite et se glissa entre les draps. D’ordinaire, il dormait nu, et sa chemise le gênait. Il s’efforça de ne pas imaginer les mains douces de Madeline sur sa peau, et n’y réussit qu’imparfaitement. Il arrangea ses oreillers, se tourna d’un côté puis de l’autre, et attendit. Malgré sa fatigue, il lui fut impossible de trouver le sommeil.

Dix minutes plus tard, il se redressa brusquement dans son lit, déboutonna sa chemise et la jeta sur le sol d’un geste rageur. Alors qu’il se rallongeait, il entendit un petit rire étouffé dans l’autre lit.

Etait-ce votre chemise ou votre caleçon ? Peut-être les deux ?

Spike se figea. Depuis combien de temps l’observait- elle?

Je

croyais

que

vous

ouragan, grogna-t-il.

pouviez

dormir

dans

un

Je suppose que je me suis trompée, répondit-elle après un instant de silence.

Il l’entendit soupirer doucement et enfoncer sa tête dans les oreillers, et ce soupir le brûla jusqu’au fond de l’âme. Il ferma les yeux et essaya de se détendre. Mais le sommeil le fuyait toujours.

Spike ?

Il ouvrit brusquement les yeux.

Oui?

Je ne pense pas que vos yeux soient bizarres, dit-elle

d’une voix douce. Ils sont de la couleur du soleil sur la

houle au petit matin, et ils ont cette même qualité hypnotique.

Spike ne sut que dire. Il brûlait de lui répondre que si elle désirait être hypnotisée, il était son homme, mais il s’en abstint prudemment.

Merci, répondit-il simplement, tournant la tête vers

elle. Je les tiens de mon père. En tout cas, c’est ce que ma

mère prétendait.

Il entendit Madeline rouler sur le côté et se tourner vers lui.

De quelle nationalité était votre père ?

— Je n’en sais rien. Je ne l’ai pas connu, et ma mère ne parlait presque jamais de lui. Probablement un Européen.

Pardonnez-moi, je suis indiscrète.

— Non, ne vous inquiétez pas. D’après ma mère, il n’est

pas resté très longtemps, mais elle n’a jamais plus aimé un autre homme comme elle l’avait aimé. Après ma naissance, elle a épousé un chic type avec qui elle a refait

sa vie et qui lui a donné un second enfant, ma demi- sœur Jaynie.

Avez-vous jamais tenté biologique ?

de

retrouver

votre

père

Je ne saurais pas par où commencer, et puis ma vie me convient très bien ainsi. D’ailleurs, ma mère a habité la même ville toute sa vie. Si ce type avait souhaité nous retrouver, elle et moi, il aurait pu le faire facilement.

Quelque peu gêné, il se tut. Depuis combien de temps n’avait-il pas évoqué sa famille devant un inconnu ?

Il se détourna de Madeline et s’allongea sur le ventre.

Leur conversation s’arrêta là.

Mais il fallut des heures à Spike pour s’endormir.

3.

3. La première chose que fit Madeline en se réveillant vers 6 h 30, ce fut

La première chose que fit Madeline en se réveillant vers 6 h 30, ce fut de tourner la tête pour jeter un coup d’œil vers le lit voisin.

Et elle cessa de respirer.

Spike était couché sur le ventre et, dans son sommeil, ses couvertures avaient glissé jusqu’au sol. Il n’était plus couvert que du drap enroulé autour de ses jambes.

Elle eut enfin l’occasion d’admirer ses tatouages.

Il en avait deux sur son large dos musclé ; un seul, en fait, mais divisé en deux parties symétriques, remontant le long de la colonne vertébrale avant de se séparer à la hauteur des omoplates pour faire le tour du cou.

C’était une réalisation très artistique, et l’effet produit était d’un érotisme saisissant. Ces lignes sombres sur sa peau lisse donnaient à la jeune femme envie de suivre chaque courbe du bout du doigt, d’y laisser glisser ses lèvres

En réalité, elle avait envie d’explorer tout ce corps qui

s’offrait à elle sans pudeur aucune.

A l’évidence, Spike s’astreignait à un entraînement

physique régulier. Ses larges épaules étaient tout en muscles saillants, tout comme le bras qu’il avait replié au-dessus de sa tête. Une veine bleue bien visible courait sur son biceps parfaitement dessiné, que la jeune femme

ne pouvait quitter des yeux, fascinée.

Tout à coup, Spike gémit dans son sommeil et changea de position.

Craignant d’être surprise à l’observer ainsi, Madeline se prépara à se retourner et à faire semblant de dormir. Mais il poussa seulement un soupir et sembla se détendre de nouveau.

A cet instant, Madeline aurait tout donné pour oser

traverser l’espace infime entre leurs deux lits et aller

s’allonger tout contre lui. Peut-être le réveiller en déposant une pluie de baisers sur son cou ?

Et après ?

Elle était vierge, et ne savait rien, ou presque, de ce qui se jouait entre deux corps qui se tendaient vers un plaisir

partagé. Un homme comme lui ne s’intéresserait jamais à une femme sans aucune expérience comme elle.

Spike gémit de nouveau dans son sommeil, et il s’allongea sur le dos, les bras en croix. Madeline eut alors tout le loisir d’admirer sa large poitrine, son ventre plat ; pas un gramme de graisse inutile sur son corps vigoureux et parfaitement entretenu.

Elle regrettait son manque d’expérience, mais, dans sa vie, elle n’avait connu que deux hommes avec qui elle aurait pu devenir aussi intime. Elle avait rencontré le premier à l’université, et le second durant l’été où elle avait fait ses débuts dans le circuit des régates professionnelles. En chacune de ces occasions, elle avait cru aimer et être aimée en retour. Mais au bout du compte, l’un et l’autre lui avaient préféré sa demi-sœur. Comment les blâmer, d’ailleurs ?

Peu de temps après avoir surpris le second de ses prétendants dans le lit d’Amelia, elle avait décidé de mettre sa vie sentimentale entre parenthèses. De toute façon, si elle souhaitait être respectée dans son métier, elle ne pouvait pas se permettre de flirter avec les marins de son équipage, ni ceux des équipages concurrents. Et,

plus important encore, elle refusait absolument de souffrir une nouvelle fois.

Et sa vie avait continué. Deux années avaient passé. Et elle n’avait jamais encore fait l’amour.

Cela ne lui était jamais apparu comme une tare.

Jusqu’à cet instant.

Spike s’agita de nouveau dans son sommeil, ondulant lentement des hanches, et le drap glissa encore, découvrant sa nudité.

Seigneur ! Il avait une

Il était facile de savoir à quoi il rêvait.

Il renversa la tête en arrière et murmura quelques mots incompréhensibles.

Madeline ne put s’empêcher de le boire des yeux, admirant sa beauté masculine, et, le temps d’un instant, elle regretta de n’avoir pas assez d’audace pour le réveiller par les caresses sensuelles dont il ne faisait que rêver. La prendrait-il dans ses bras ? Probablement. Tout au moins jusqu’au moment où il s’apercevrait qu’elle n’était pas la femme de son rêve.

A qui rêvait-il à cet instant ?

Soudain il ouvrit les yeux et la fixa. Ses iris dorés, sous les longs cils noirs, semblaient rayonner d’un intense feu intérieur, donnant à son regard l’impression d’être un papillon happé par une flamme.

je suis désolée,

vivement, le cœur battant.

Je

bredouilla-t-elle en reculant

Le son de sa voix sembla le plonger dans un abîme de perplexité, et elle le vit froncer les sourcils, puis secouer lentement la tête. Il marmonna quelques mots indistincts, referma les yeux et roula sur le côté, lui tournant le dos.

Elle sortit de la chambre sans perdre une seconde, prit une douche rapide, puis descendit dans la cuisine, constatant avec soulagement que Sean n’était pas encore levé. Son cerveau ne fonctionnait pas encore très bien, et elle n’avait aucune envie d’entamer une conversation pour le moment.

Elle commençait à préparer le café lorsqu’elle entendit un bâillement derrière elle.

Bonjour, Mad. Bien dormi ?

Sean entra dans la cuisine, uniquement vêtu d’un caleçon et d’un T-shirt d’une équipe de football de la Nouvelle-Angleterre. Ses cheveux sombres étaient tout en désordre, et une ombre de barbe obscurcissait ses joues. Il avait davantage l’air d’un jeune étudiant de vingt ans que du poids lourd de la finance de trente-cinq ans qu’il était vraiment.

Madeline détourna la tête, craignant qu’il ne remarque ses joues un peu trop rouges.

Très bien, oui.

Spike ne t’a pas trop empêchée de dormir ?

— Non, et ne commence pas, d’accord ?

Sean hocha la tête en silence, comprenant qu’elle n’était pas d’humeur à jouer.

— Qu’y a-t-il pour le petit déjeuner ? s’enquit-elle. As- tu des fruits frais quelque part ?

— Je n’en suis pas sûr, avoua-t-il. Je ne prends jamais

mes repas à la maison. Mais le traiteur a travaillé tout l’après-midi dans ma cuisine, hier après-midi, et il doit bien rester quelque chose.

Le réfrigérateur était plein à craquer de victuailles de toutes sortes préparées la veille. Devant une telle profusion, il était presque impossible de choisir.

— J’ai une meilleure idée, déclara Sean. Ne bouge pas d’ici. Je reviens dans une seconde.

Il quitta rapidement la cuisine, pour réapparaître quelques instants plus tard, un sourire satisfait aux lèvres.

La solution arrive, annonça-t-il.

As-tu commandé notre petit déjeuner au restaurant du coin ?

— Mieux que cela. J’ai retenu les services du meilleur

chef de la région. Un de nos plus grands spécialistes de

la cuisine française.

Et où est-il ce grand homme ?

Juste derrière vous, répondit Spike.

Madeline se retourna brusquement et ne put s’empêcher de le détailler de la tête aux pieds. Il était rasé de frais et habillé, mais elle le revoyait encore

endormi sur les draps froissés

Son torse puissant, son

ventre

aux

muscles

parfaitement

définis,

ses

bras

vigoureux

 

Elle sentit qu’elle rougissait imperceptiblement.

 

Il était grand temps de dire quelque chose.

 

Le fameux chef

c’est vous ?

 

Spike

la

contempla

une

seconde

en

silence,

puis,

esquissant

réfrigérateur.

un

mince

sourire,

il

alla

ouvrir

le

— Vous m’imaginiez plutôt dans la restauration rapide, n’est-ce pas ? lança-t-il.

Non, je

— J’écoute, Sean, la coupa-t-il. Que veux-tu que je prépare ?

Madeline se maudit de sa maladresse. Elle l’avait offensé, c’était clair. Pourtant, ce n’était pas son intention. Elle avait été seulement surprise qu’un homme comme lui ait choisi une profession fondée sur la tradition et le respect des règles.

Mais Sean répondit à son ami avant qu’elle ait eu le temps de lui faire ses excuses :

Surprends-moi, mon vieux. Je m’en remets à tes talents magiques. Entre-temps, Mad et moi devons parler. Je prends l’avion tout à l’heure pour un séjour au Japon, et ce petit entretien ne peut plus attendre.

Sean

,

tenta de résister Madeline.

— Plus d’excuse. Viens, allons dans la pièce à côté. Ne perdons pas de temps.

Madeline jeta un coup d’œil à Spike qui lui rendit tranquillement son regard.

Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas mettre le feu à la maison, même si vous n’êtes plus là pour me surveiller, ironisa-t-il.

— Je ne voulais pas vous offenser, tout à l’heure.

— N’en parlons plus, laissa-t-il tomber sèchement.

La jeune femme renonça à s’expliquer, et suivit Sean dans le salon.

Sean ne perdit pas de temps en vains préambules.

Mad, tu dois aller parler à ton frère, déclara-t-il d’un ton bref. Et tu dois le faire avant de repartir en mer.

Madeline sentit son cœur se serrer. Allaient-ils encore reparler de cela ?

Mad?

Mon demi-frère, corrigea-t-elle. Richard n’est que mon demi-frère.

Sean s’affala sur le sofa et lui fit signe de venir s’asseoir près de lui.

Ecoute-moi attentivement, ma belle. Je ne te parle

pas seulement en tant qu’ami. Considère ce que je m’apprête à te dire comme un conseil professionnel. Va le voir. Tout de suite.

Pourquoi ? Tout ce qui l’intéresse, ce sont mes parts dans la société. Et il a déjà une procuration pour voter à ma place.

A eux trois, Richard, Amelia et elle détenaient la majorité des actions de la société Value Shop, une chaîne de supermarchés couvrant tout le territoire national. Les actifs de ladite société représentaient une somme absurde, et Madeline préférait ne pas trop y réfléchir. De telles sommes n’avaient aucun sens pour elle.

— Mad, insista Sean d’une voix douce, le mandat de

Richard prend fin dans une semaine et demie, et tu ne seras plus tenue de le laisser décider à ta place. Tu vas avoir vingt-cinq ans et, selon les stipulations du testament de ton père, c’est l’âge auquel tu es en droit d’assumer le contrôle de tes parts, à condition que tu prennes certaines mesures spécifiques pour t’y préparer. Faute de quoi, les dispositions actuelles resteront en vigueur. Richard votera à ta place pour toutes les décisions du conseil d’administration, et ce durant cinq années supplémentaires.

Madeline fronça les sourcils. Cela faisait des années qu’elle n’avait plus songé à ses parts dans la société. Jusqu’à ce jour, seules comptaient ses courses au large.

Pourquoi as-tu l’air aussi tendu ? demanda-t-elle, dévisageant Sean plus attentivement.

Pour te parler franchement, du point de vue de

l’éthique professionnelle, je suis en terrain délicat en te

parlant ainsi.

— Mais tu es un banquier d’affaires, lui rappela-t-elle. C’est ton travail de nous conseiller sur nos investissements.

Je suis le banquier de la société, corrigea Sean, et l’actionnaire principal de ladite société, ton demi-frère, pourrait facilement en conclure que j’affaiblis sa position en te conseillant de prendre le contrôle de tes parts.

Je suis contente que tu m’aies rappelée à mes responsabilités, mais je ne voudrais pas que tu aies de problèmes avec Richard. Il sera furieux d’apprendre qu’il ne disposera plus de ma procuration, désormais.

— Tu es de taille à lui tenir tête, j’en suis convaincu.

Madeline n’en était pas tout à fait aussi sûre, mais elle se réjouissait que Sean ait évoqué les dispositions particulières du testament de son père. Sauf qu’elle ignorait totalement ce qu’elle allait bien pouvoir faire à ce sujet.

Mad, je voudrais que tu ailles voir un de mes amis

qui est un excellent avocat. Il s’appelle Mick Rhodes. Je lui ai expliqué la situation et il attend ton feu vert pour entreprendre toutes les démarches nécessaires. Ceci fait,

tu pourras te présenter devant Richard, l’esprit tranquille. Je sais que ton demi-frère compte passer quelques jours à la propriété de Greenwich. Arrange-toi pour le rencontrer là-bas plutôt qu’à son bureau, et ne te

fais pas accompagner de Mick Rhodes, ce jour-là. Richard verrait la présence de ton avocat comme une provocation. Le mieux, c’est de l’approcher comme une gentille petite sœur. Puis, le jour de ton vingt-cinquième anniversaire, à 9 heures précises, Mick fera enregistrer les documents, et tout sera terminé.

Mais est-il vraiment nécessaire que je rencontre Richard ? Pourquoi ne pas laisser les avocats régler toute l’affaire entre eux ?

Tu vas devoir affronter Richard à un moment ou un autre. Pourquoi attendre ? Et ne t’inquiète pas, j’ai entendu dire qu’Amelia se prélassait quelque part dans les îles jusqu’à la mi-juin. Elle ne sera pas présente à Greenwich.

L’image de son demi-frère s’imposa brusquement dans la conscience de Madeline. Brillant, raffiné, froid, dédaigneux. Et l’idée même de le revoir lui donna presque la nausée.

— D’un point de vue légal, il ne peut pas s’opposer à ce que je prenne possession de mes parts, n’est-ce pas ? voulut-elle savoir.

Je ne le pense pas. Mais il entamera probablement

une procédure pour bloquer la décision, en avançant le

fait que tu n’es pas compétente pour gérer tes parts.

C’était plus que probable, songea Madeline. Richard détestait perdre, et il n’avait jamais été très regardant sur les moyens, pourvu qu’il remporte la victoire.

Mais ne te fais aucun souci à ce sujet, Mad. Mick

saura régler le problème. Tu peux lui faire confiance.

— D’accord, soupira-t-elle. J’irai voir ton avocat.

Tout ira bien, tu verras, lui promit Sean en la serrant

affectueusement dans ses bras. Mick est le meilleur. Il

dévorera ton frère tout cru s’il fait le méchant.

Mon demi-frère, corrigea-t-elle en grimaçant.

Lorsqu’ils retournèrent dans la cuisine, Spike s’affairait devant les fourneaux, et de délicieux arômes s’échappaient des diverses casseroles. Il ne se retourna pas lorsqu’ils allèrent s’asseoir, mais, quelques minutes plus tard, deux assiettes apparurent sur la table, avec des omelettes parfaites.

— Voilà ce que j’appelle un petit déjeuner ! s’exclama

Sean, retrouvant son accent de Boston comme chaque fois qu’il était en colère ou particulièrement satisfait.

Merci Spike, ajouta Madeline, en lui lançant un coup d’œil furtif.

Spike se contenta de hocher la tête et concentra de nouveau son attention sur les fourneaux pour préparer sa propre omelette. Lorsqu’il s’assit enfin à table avec eux,

Sean avait déjà terminé, et Madeline s’efforçait de ne pas manger trop vite.

— C’était la meilleure omelette que j’aie jamais dégustée, affirma Sean, s’essuyant les lèvres avec une serviette blanche damassée. Si tu étais une femme, Spike, je t’épouserais sur-le-champ.

— Et encore, tu n’as pas encore goûté à mon gigot d’agneau à la menthe.

Les deux amis commencèrent à bavarder, et leurs voix graves devinrent un agréable bourdonnement de fond alors que Madeline se replongeait dans ses propres pensées.

Elle n’était pas certaine d’être de force à résister à Richard. Son demi-frère avait toujours eu le don de la faire se sentir misérable et toute petite. C’était sa faute, bien sûr, car elle ne savait pas se défendre contre lui. En présence de Richard, elle avait toujours l’impression d’avoir cinq ans et d’être redevenue son souffre-douleur, comme au temps de leur enfance.

Le temps était peut-être venu de tuer le dragon, songea- t-elle. Elle était une adulte aujourd’hui, une professionnelle respectée dans son métier. Et ces parts de la société étaient le seul cadeau que son père lui avait jamais fait. Même si Richard avait été le meilleur des frères, le temps était venu d’assumer la responsabilité de ses propres affaires.

Sean, tu ne peux pas m’accompagner à Greenwich, n’est-ce pas ? demanda-t-elle tout à coup.

La conversation des deux hommes cessa brusquement.

Non, répondit Sean. Je suis désolé, mais je crains que ce ne soit impossible.

Madeline hocha la tête.

même sans

cette affaire d’héritage, un week-end entier avec mon

demi-frère risque d’être une expérience éprouvante.

— Je m’en doutais. C’est seulement que

— Ce qu’il te faudrait, c’est une escorte armée.

Tu as raison, répondit-elle en riant. Un garde du corps grand et costaud.

Pendant que Madeline et Sean échangeaient des plaisanteries comme s’ils n’avaient pas un souci au monde, Spike dégustait son omelette et se laissait aller à ses pensées.

Ce rêve

matin, il avait fait un rêve

extraordinairement réaliste où Madeline jouait le premier rôle. Ils étaient dans les bras l’un de l’autre sur une plage de sable blanc, échangeant des baisers et des caresses, puis ils avaient fait l’amour, et la jeune femme s’était avérée la plus merveilleuse des amantes.

Très

tôt

ce

Ce qui ne l’avait pas réellement surpris.

Alors qu’il tentait de se souvenir de tout ce qu’ils avaient fait ensemble durant ces merveilleux moments, il eut l’impression qu’on l’observait, et il leva les yeux.

Sean le dévisageait d’un air songeur.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il.

Sean se tourna vers Madeline, semblant l’encourager du regard.

La jeune femme toussota pour s’éclaircir la voix.

Accepteriez-vous de venir passer le

week-end prochain avec moi dans notre maison familiale, à Greenwich ? Mon demi-frère y reçoit quelques amis, et il y aura un dîner ou deux. Des réjouissances typiques de fin de semaine à la campagne.

Euh

Spike, je

Spike fronça les sourcils. A l’évidence, elle n’étajt pas très enthousiaste à l’idée de retrouver sa famille. Pourquoi alors choisir d’ajouter à son malaise en amenant un étranger avec elle ?

Puis il se rappela brusquement la façon dont elle l’avait regardé lorsqu’elle avait appris qu’il était un chef réputé. Mais bien sûr ! Quel meilleur moyen de rabattre le caquet à sa famille snobinarde que de se présenter chez eux en compagnie d’une sorte de voyou tatoué dans son genre ?

Mais pourquoi cette idée lui faisait-elle aussi mal ?

Désolé, répondit-il, mais ce n’est pas ma tasse de thé.

Allons, Spike, intervint Sean, tu feras un cavalier parfait, mon vieux.

Elle

n’a

pas

besoin

d’un

cavalier

mais

d’un

épouvantail, n’est-ce pas, Madeline ?

Ignorant le regard blessé de la jeune femme, Spike se leva tranquillement pour aller poser son assiette dans l’évier avant d’ajouter :

— Je dois avouer que j’ai le bon look pour le rôle, mais

je pense tout de même qu’elle ferait mieux de se chercher un autre marginal pour choquer sa famille. Elle pourrait même s’en acheter un tout à elle s’il lui en prenait fantaisie. Elle a assez d’argent pour cela. Il lui suffirait

alors de le sortir du placard lorsqu’elle aurait besoin d’un peu d’action à la maison.

Il crut entendre un gémissement étouffé derrière lui mais n’en tint pas compte et se dirigea tout droit vers la porte.

Je te souhaite un bon voyage, Sean ! lança-t-il sans se

retourner. Je t’appellerai. Merci pour ton hospitalité.

Il avait traversé le hall de l’immeuble et venait de sortir sur le trottoir de Park Avenue lorsqu’il entendit quelqu’un crier son nom derrière lui. Il se retourna et vit Sean qui courait vers lui, pieds nus et visiblement furieux.

Qu’est-ce qui t’a pris, Moriarty ? gronda-t-il en le rejoignant. Pourquoi as-tu fait cela ? Mad ne mérite pas qu’on la traite ainsi !

— Parce que tu trouves normal qu’elle veuille se servir de moi ?

— J’exige que tu lui présentes tes excuses.

Pas de problème. Dis-lui que je suis désolé. A plus tard, Sean.

Spike se retournait déjà lorsqu’une main de fer vint se poser sur son avant-bras.

— Ecoute, Spike, elle n’a pas voulu

As-tu vu son expression lorsque tu lui as dit que

j’étais le meilleur chef de la région ? Il est évident qu’elle

me considère comme un inférieur, socialement parlant. Et même si c’est vrai, je n’ai pas besoin que l’on vienne me le rappeler.

Bon sang, pourquoi es-tu aussi susceptible en sa

présence ? Cela ne te ressemble guère, mon vieux.

Spike prit une profonde inspiration et essaya de se détendre. A présent, une migraine sourde battait à ses tempes.

— Ecoute, n’en parlons plus, d’accord ? reprit-il. Mais dis-lui que je suis désolé si je l’ai blessée.

Je veux que tu l’accompagnes là-bas.

Spike secoua la tête.

Excuse-moi, Sean, mais j’ai dit que je n’irai pas, et j’étais sérieux.

Mais tu serais parfait ! insista Sean. Et pas seulement

pour faire enrager son demi-frère. Je sais que tu ne te laisses pas impressionner par toutes ces singeries mondaines, et tu ne te sentiras pas offensé par tout ce que Richard Maguire pourra faire ou dire. Et surtout, si tu acceptais de l’accompagner, Mad ne serait pas toute seule au milieu des fauves.

Premièrement, Madeline Maguire n’est pas le genre

de femme à avoir besoin de troupes de choc pour se

défendre.

Avec sa famille, si.

Deuxièmement, pourquoi ne demande-t-elle pas à l’un de ses amis de l’accompagner ?

— Parce qu’elle n’en a aucun.

Spike ouvrait déjà la bouche pour énoncer sa troisième objection lorsqu’il comprit le sens des paroles de Sean.

Quoi ?

Sean écarta les bras en un geste d’impuissance.

solitaire, et elle a de très

bonnes raisons de ne plus accorder sa confiance à n’importe qui. Les seules personnes qui lui sont proches sont les membres de son équipage, et

Mad vit une existence très

Pourquoi ne demande-t-elle pas à l’un d’eux ?

Ils sont coincés aux Bahamas, occupés à réparer des

avaries sur leur voilier. Ecoute, cette rencontre avec son

demi-frère risque d’être orageuse, et ta présence serait

rassurante pour Mad. Et naîtra peut-être entre vous.

qui sait ? Quelque chose

Hum.

— Tu lui plais. Elle me l’a dit elle-même.

Spike fixa le trottoir, secouant la tête.

Non, je

— S’il te plaît, Spike. Va avec elle.

Je ne peux pas

Si tu ne le fais pas pour elle, fais-le au moins pour

me rendre service. Seigneur, Spike ! J’ai attendu des années que cette femme pose les yeux sur un homme. Et c’est toi qu’elle a remarqué. A la soirée d’hier, elle a passé des heures à attendre ton arrivée. Elle est vraiment

Arrête

! protesta Spike, à présent proche de la

panique. Je ne

Toi aussi, elle te plaît, je le sais.

Spike poussa un soupir à fendre l’âme.

Tu as raison, mon vieux, elle me plaît beaucoup,

murmura-t-il, comme à regret. Mad est

J’adorerais l’accompagner, mais, même si elle me trouvait attirant, ce que je refuse de croire malgré tout ce que tu pourrais en dire, je ne suis pas le genre d’homme

qu’elle envisagerait de présenter à sa famille.

spéciale.

Ridicule ! rétorqua Sean. Nous ne nous connaissons

pas depuis très longtemps, mais tu es l’un de mes meilleurs amis, et je me vante d’être un excellent juge des caractères. Et d’ailleurs, je te signale que c’est aussi le cas de Madeline.

Sean, écoute-moi ! Je ne suis pas l’homme qu’il lui faut.

Pourquoi ? Donne-moi une seule bonne raison. Et ne

me parle pas de tes tatouages, car je tiens de source sûre

que les femmes les adorent.

Comme tu dis, tu ne me connais pas depuis très

longtemps, fit remarquer Spike, soupirant de nouveau. II y a beaucoup de choses que tu ignores à mon sujet. J’ai un passé plutôt chargé, Sean O’Banyon.

Ah oui ? Et lequel ?

Spike plongea son regard dans le sien et hésita avant de répondre.

Cinq ans et demi au pénitencier de Comstock pour

homicide, laissa-t-il tomber. J’ai tué un homme de mes propres mains.

Sean le dévisagea d’un air incrédule, et Spike jura entre ses dents. Il tenait beaucoup à l’amitié de Sean, mais il ne pouvait pas minimiser la gravité du geste qui l’avait conduit derrière les barreaux. Il avait pris la vie d’un autre être humain, même s’il s’agissait d’un odieux personnage.

— C’est une lourde peine, reprit Sean. Quel âge avais-tu à l’époque ?

Vingt-cinq ans.

Referais-tu la même chose ?

Oui, si les circonstances étaient les mêmes.

Il y eut un long silence, puis Sean demanda d’une voix douce :

Comment est-ce arrivé ?

— Ce type était en train de battre ma sœur à mort avec

une batte de base-ball tout en hurlant qu’il l’aimait. C’était elle ou lui, et j’ai préféré la sauver, elle.

— Je suis content que tu m’en aies parlé, déclara Sean en se détendant. Et pas seulement à cause de Mad.

Comprends-tu à présent pourquoi je ne peux pas

faire partie de sa vie ? Même si elle voulait de moi ?

Pas du tout, répliqua Sean. Et je suis même prêt à parier que si tu lui disais

— J’ai déjà essayé avec une femme. Elle m’a quitté

quelques jours après. La plupart d’entre elles ne se sentent pas très à l’aise avec un tueur, et je ne peux pas leur en vouloir. Moi non plus je ne suis pas très fier de ce que j’ai fait.

— Mad n’est pas une femme comme les autres.

Spike haussa les épaules.

Peut-être. Mais je suis sûr qu’elle peut trouver une

escorte plus présentable que moi pour la soutenir dans la

petite escarmouche familiale qu’elle s’apprête à affronter.

Je pense que tu la sous-estimes, observa Sean,

secouant tristement la tête. Mais rassure-toi, je ne lui dirai rien.

Sauf que je suis désolé.

Oui, je peux lui dire au moins cela.

Il y eut un nouveau long silence entre eux.

Spike sentait que son ami scrutait attentivement son visage, réfléchissant sans doute aux implications de ce qu’il venait d’apprendre. Un personnage tel que lui, véritable acteur de la vie financière, ne pouvait se permettre d’être vu en compagnie d’un repris de justice violent dans son genre.

Cela ne fait rien, Sean, dit-il d’une voix douce. Je comprends.

Tu comprends quoi ?

— Je ne t’en veux pas, mon vieux. Toi et moi pouvons

suivre notre propre chemin. Je m’effacerai sans faire d’histoires.

Mettons les choses au clair, Moriarty, rétorqua Sean,

fronçant les sourcils. Crois-tu vraiment que je renoncerais à notre amitié à cause de cette histoire ?

Et pourquoi pas ?

Mon vieux, tu es tombé sur la tête.

Avant que Spike n’ait le temps de répondre, Sean avança d’un pas et le serra dans ses bras de toutes ses forces, puis il s’écarta de lui en riant.

— J’ai un scoop pour toi, Spike. Moi aussi j’ai eu quelques démêlés avec la justice lorsque j’étais adolescent, de vieilles histoires heureusement enterrées dans les archives du tribunal de Boston. Et je fais des affaires tous les jours avec des hors-la-loi en col blanc. Pas question que je te laisse tomber pour si peu. Pour qui me prends-tu ?

Spike

rencontra

le

regard

d’émotion lui serra la gorge.

de

Sean,

et

une

vague

Nous sommes amis et nous le resterons, déclara Sean d’un ton sérieux. Compris ?

Compris, répondit Spike, la voix rauque.

***

Dans

l’appartement

de

Sean,

Madeline

rangea

la

vaisselle

du

petit

déjeuner,

puis

se

retira

dans

la

chambre d’amis.

Le lit dans lequel Spike avait dormi était refait à la perfection.

Il ne restait plus aucune trace de sa présence.

La jeune femme alla s’asseoir dans le fauteuil et resta un long moment perdue dans ses pensées.

Elle ne pouvait pas vraiment en vouloir à Spike d’avoir réagi ainsi à son invitation. Après tout, ils se connaissaient à peine. Elle regrettait seulement de ne pas avoir eu le temps de s’expliquer avec lui avant qu’il ne parte.

Bien sûr, elle aurait apprécié qu’il ait suffisamment confiance en elle pour ne pas s’imaginer qu’elle voulait se servir de lui, ou de qui que ce soit, dans un but égoïste.

Comment avait-elle pu croire qu’il envisagerait un seul instant de passer un long week-end en sa compagnie ?

Elle tendit l’oreille, espérant entendre la porte s’ouvrir. Elle espérait que Sean n’était pas en train de se disputer avec Spike sur le trottoir. Elle avait bien tenté de le retenir, mais autant s’efforcer d’arrêter un train express en marche.

Elle se sentit soudain épuisée. Peut-être devrait-elle dormir un peu. Elle jeta un coup d’œil au lit dans lequel

elle avait passé la nuit, et c’est alors qu’elle remarqua l’oreiller sur le sol au pied de l’autre lit. Elle se leva et traversa la chambre pour aller le ramasser. Elle sentit aussitôt ce parfum si particulier d’after-shave, comme si Spike l’avait tenu contre sa joue.

Elle pressa l’oreiller sur son visage, s’imprégnant de ce parfum qui fit revivre Spike un instant encore, et le remit à sa place en soupirant.

Cet homme ne serait jamais à elle.

4.

4. Une semaine plus tard, dans son coupé sport arrêté en plein soleil, Madeline songeait que

Une semaine plus tard, dans son coupé sport arrêté en plein soleil, Madeline songeait que l’un des principaux avantages de l’océan, c’était que l’on n’y affrontait jamais les embouteillages. En ce début de long week-end, l’autoroute de New York s’était transformée en un vaste parking, et il lui semblait qu’elle attendait depuis des heures.

A bout de patience, elle consulta sa montre. Il était 18 h 30, ce qui signifiait qu’à l’autre bout de ce ruban d’asphalte surchauffé, à la résidence familiale des Maguire, son demi-frère avait déjà donné le signal pour que les hors-d’œuvre soient servis. Les desserts seraient expédiés dès 20 heures. Café, cognac et cigares pour les hommes seraient offerts sur la terrasse tout de suite après, et tous les invités auraient quitté la maison à 21 heures précises. Cela avait toujours été le programme de son père, et elle était certaine que Richard l’avait adopté sans rien y changer depuis qu’il lui avait succédé à la tête de la famille. Les réceptions chez les Maguire étaient réglées avec un ordre quasi militaire.

Elle songea au week-end qui l’attendait.

L’heure était venue pour elle de mettre les choses au clair avec son demi-frère, et elle devait se concentrer sur l’épreuve qui s’annonçait comme un dangereux parcours d’obstacles où se jouerait son avenir.

Une athlète accomplie comme elle, qui n’hésitait pas à se mesurer aux caprices des océans, ne devait pas se sentir aussi nerveuse à l’idée de défendre ses intérêts face à sa famille. C’était idiot. Cependant une sourde inquiétude lui nouait la gorge. Bien sûr, elle n’avait pas eu à se confronter à eux depuis longtemps. Sa carrière sur l’océan lui avait permis de tourner le dos à tous ses vieux problèmes et, en lui évitant tout contact avec Richard et Amelia, l’avait bercée du sentiment trompeur que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes

De toute façon, sa philosophie avait toujours été de fuir toute forme de conflit.

Peut-être devait-elle se réjouir que cette histoire d’héritage la force enfin à regarder les choses en face ? Il était parfois salutaire d’être obligé d’affronter son dragon personnel.

Et elle n’allait pas au combat sans alliés, même si elle était seule dans la voiture. Elle avait retenu les services de l’avocat que lui avait conseillé Sean. Mick Rhodes s’était montré très professionnel lorsqu’elle s’était entretenue avec lui dans son cabinet. Il avait pris connaissance des documents qu’elle avait apportés avec elle, lui avait expliqué la procédure qu’il comptait suivre et la réaction probable de Richard, une réaction qu’il ne semblait pas craindre outre mesure.

Rhodes était un avocat connu, respecté et craint, et Madeline savait qu’il ne l’avait acceptée comme cliente que pour faire plaisir à Sean. Avec un tel atout dans sa manche, elle savait qu’elle n’avait rien à craindre des manœuvres de son demi-frère.

Sauf que, bien sûr, cet épisode n’était qu’une partie de leur histoire. Richard et elle avaient été réunis contre leur gré par le remariage de leur père. Aujourd’hui, le vieil homme n’était plus, mais le lien familial se poursuivait à travers l’entreprise qu’il avait créée, ainsi qu’à travers les rancœurs qu’il avait, hélas, aussi laissées en héritage à ses enfants.

Quarante-cinq minutes plus tard, Madeline aperçut le panneau de signalisation indiquant la bretelle de Greenwich. En sortant de l’autoroute, elle tenta de se rappeler à quand remontait sa dernière visite à la résidence familiale. Elle n’y était plus retournée depuis le décès de son père.

Presque cinq ans.

Richard avait hérité de la propriété, et la jeune femme était prête à parier que rien n’y avait changé depuis qu’il s’y était installé ; son demi-frère admirait leur père jusqu’à l’obsession et ne rêvait que de prendre sa place et de lui ressembler.

Elle traversa le centre de la petite ville, reconnaissant avec plaisir certaines boutiques dont elle se souvenait, remarquant que beaucoup d’autres avaient poussé comme des champignons. Ici, elle avait acheté du papier à lettres. Là-bas, elle avait dégusté les meilleures glaces de sa vie. Lors de ces visites en ville, elle avait été accompagnée de divers chaperons : la nounou, la gouvernante, la cuisinière, et ce qu’elle aimait le mieux, dans ces excursions, c’était qu’elles lui donnaient

l’occasion de passer un peu de temps avec des personnes dont elle aimait la compagnie.

A quelques rues de là, elle reconnut les grands piliers de pierre de l’entrée de la propriété, avec la plaque de bronze où se détachait le nom des Maguire en lettres élégantes. Reprise soudain d’une sourde angoisse, elle s’engagea dans l’allée ombragée qui conduisait jusqu’à la maison.

Détends-toi, murmura-t-elle. Tout ira bien. Tout ira bien parce que tu feras ce qu’il faut pour que tout aille bien.

Elle respira bien à fond et s’efforça de se concentrer sur la splendeur de la nature tout autour d’elle. Au-delà des grands érables qui formaient un tunnel de verdure, l’immense pelouse soigneusement entretenue ondoyait à l’infini comme une mer d’un vert tendre. La lumière déclinante de cette fin d’après-midi filtrait à travers les hautes frondaisons, éclaboussant l’allée d’une lumière dorée. On aurait dit un tapis de pièces d’or tombées du ciel.

Elle songea malgré elle aux yeux de Spike comme cela lui arrivait de plus en plus fréquemment, et ce, aux

moments les moins opportuns. Comme à cet instant. Ou lorsqu’elle tentait de s’endormir.

Décidément, Spike et elle étaient partis du mauvais pied. Leurs deux uniques rencontres avaient été trop brèves. Si seulement ils avaient eu plus de temps ensemble

Mais quelle différence cela aurait-il fait ? Il préférait les blondes évaporées, comme ces potiches jumelles, et elle ne leur ressemblerait jamais.

Pourtant, même si c’était une folie, elle espérait le revoir. Peut-être au mariage d’Alex et Cassandra, si le calendrier de sa saison de courses lui permettait d’y assister.

Ou peut-être

jamais plus.

A cette pensée, elle se sentit envahie d’un grand vide et d’une grande tristesse.

Assez ! Elle s’apprêtait à affronter la colère de Richard, et elle ne devait pas gaspiller son énergie avec un sujet aussi pathétique que son attirance pour un homme inaccessible.

Au détour du dernier virage de l’allée, elle ralentit malgré elle.

La maison où elle avait passé son enfance se dressait à présent devant elle, impressionnante façade de briques rouges rehaussée de grandes colonnes blanches. Vingt et une pièces sur trois hectares de parc en plein centre de Greenwich.

Leur père avait acquis cette propriété à l’époque où Value Shop avait fait son entrée en bourse, dans les années soixante-dix. C’était exactement le genre de résidence qui convenait à un magnat des affaires : la maison la plus chère dans le quartier le plus huppé.

Mais c’était la grande pelouse que Madeline préférait. C’était un terrain idéal pour attraper des libellules ou faire la roue. Quant au reste de la maison, la façade classique, les pièces somptueusement meublées et décorées, elle n’y avait jamais fait véritablement attention, hormis sa chambre, véritable île de bonheur où elle se réfugiait souvent, loin des méchancetés de Richard et d’Amelia.

Plusieurs voitures étaient garées dans l’allée circulaire. Elle rangea son coupé entre deux grosses berlines de

luxe, mit pied à terre et récupéra son sac de marin sur le siège arrière.

Elle lança au ciel une prière silencieuse, puis redressa les épaules et se dirigea crânement vers le perron.

Le majordome qui vint lui ouvrir la porte était un inconnu, mais il était en livrée. Richard Maguire senior avait toujours exigé que les gens de maison portent un uniforme et, à l’évidence, Richard avait perpétué la tradition.

— Oui ? fit l’homme d’un ton guindé.

Je suis Madeline Maguire, la demi-sœur de Richard.

Mademoiselle est attendue. Puis-je me charger des bagages de mademoiselle et les porter dans sa chambre ?

Oui, je vous remercie. Sont-ils déjà tous installés ?

En effet, mademoiselle. Mademoiselle désire-t-elle se changer pour dîner ?

— Non. C’est inutile. Je ne suis déjà que trop en retard.

Elle le remercia encore, puis, prenant une profonde inspiration, s’apprêta à entrer dans la fosse aux lions. A en juger par le brouhaha de voix qui lui parvenait de la

salle à manger, il y avait bien une vingtaine de convives, ce soir. Cela non plus n’était pas une surprise. Son père avait toujours soutenu que c’était un nombre idéal ; suffisamment intime pour pouvoir mener une conversation à deux, et suffisamment public pour désamorcer d’éventuelles rivalités.

Présidant comme il se doit en bout de table, Richard

leva les yeux vers elle à l’instant où elle apparut sous l’arche de l’entrée. Ce fut un choc de le revoir. Pourtant il était resté le même : une image de mode avec ses cheveux blonds soigneusement coiffés, son bronzage

et ses

impeccable, son corps soigneusement entretenu yeux froids comme des caméras de surveillance.

Les conversations cessèrent aussitôt, et Richard détailla le pantalon d’été kaki et le polo qu’elle portait avec une désapprobation évidente. Résistant à l’envie de faire demi-tour et de s’enfuir en courant jusqu’à sa voiture, Madeline jeta un coup d’œil rapide aux convives assis autour de la table dans une alternance parfaite, un homme, une femme, tous en tenue de soirée. Un groupe compassé des plus grosses fortunes de la ville, mais

aucun d’eux n’avait l’air de s’être laissé aller à rire depuis des décennies.

— Je suis désolée d’être en retard, s’excusa-t-elle sans s’adresser à personne en particulier.

La

circulation

devait

— remarquer Richard d’un ton uni.

être

épouvantable,

fit

Puis, indiquant la place à sa droite d’un geste du menton :

Installe-toi ici.

S’efforçant d’ignorer les murmures et les regards, Madeline fit le tour de la longue table pour s’installer à côté de son demi-frère, un sourire de circonstance aux lèvres, comme une candidate à un concours de beauté sur le point de se faire éliminer par un jury hostile.

Richard ne perdit pas de temps pour lui dévoiler le fond de sa pensée :

Tu

aurais pu téléphoner,

chuchota-t-il

d’un ton

furieux dès qu’elle fut assise près de lui.

— Je n’ai pas de mobile.

Tu dois être la dernière personne du pays à ne pas en posséder un.

Là-dessus, il lui tourna le dos et, s’adressant à sa voisine de gauche, se mit à parler de chevaux comme s’il reprenait une conversation après avoir été grossièrement interrompu.

Madeline sirota une gorgée d’eau et attendit patiemment que l’on vienne lui présenter le plat de hors- d’œuvre, épiant discrètement son frère du coin de l’œil.

A mieux y regarder, Richard avait changé. A présent, il ne ressemblait plus seulement à leur père : il était devenu une véritable copie conforme du vieil homme, trônant devant ses riches convives au bout de la grande table somptueusement dressée. Il portait même la chevalière de leur père à son doigt.

C’était une ressemblance hallucinante, comme si le patriarche tout-puissant s’était réincarné en lui. C’était sans doute la raison pour laquelle elle s’était toujours sentie aussi faible face à Richard, plus encore qu’à cause des persécutions qu’il lui avait fait subir lorsqu’ils étaient enfants.

— N’ai-je pas raison, Madeline ? lança brusquement Richard.

Euh

pardon ?

 

Pénélope

commentait

l’exposition

Rubens

au

Metropolitan

expliquais que tu ne l’avais

probablement pas vue, car ce genre d’événement ne t’intéresse pas du tout.

Museum,

et

je

lui

— Oh, je

je n’étais pas au courant, c’est vrai. Je ne suis

pas entrée dans un musée depuis très longtemps.

du

Metropolitan, annonça fièrement Richard, buvant sa compagne des yeux.

Pénélope

siège

au

conseil

d’administration

Cette dernière portait un ensemble blanc très chic et visiblement très coûteux, une tonne de perles autour de son cou et pas de bague visible. Richard et elle étaient peut-être amants ?

Oui, poursuivit Richard, levant son verre de vin à la

lumière, j’ai bien peur que Madeline ne soit insensible aux chefs-d’œuvre du Metropolitan. Elle n’a jamais achevé ses études. Elle préfère les bateaux.

— Les bateaux ? s’étonna poliment Pénélope. Comme c’est intéressant !

A voir son expression, il était facile de deviner ce qu’elle pensait d’un tel intérêt pour la mer. Madeline ouvrit la bouche pour tenter de défendre sa passion, mais elle y renonça presque aussitôt. Après tout, ce que Pénélope pensait d’elle lui était totalement indifférent.

Soudain, venant de l’extérieur, un grondement sourd résonna dans la pièce, tellement fort que toutes les conversations s’arrêtèrent. Puis le silence retomba d’un seul coup.

— Mon cher Maguire, dit l’un des convives en riant

nerveusement, on dirait que l’un de vos invités vient

d’arriver en hélicoptère.

Ce doit être ce poseur de Newcombe, remarqua une femme.

Madeline entendit que l’on sonnait, mais elle se concentra de nouveau sur sa salade. Les nouveaux arrivants, quels qu’ils soient, ne l’intéressaient pas du tout.

Brusquement,

la

tablée

retomba

dans

un

profond

silence, et le majordome annonça :

— L’invité de mademoiselle Madeline vient d’arriver.

La jeune femme sursauta et releva vivement la tête de son assiette.

Elle crut que son cœur allait s’arrêter de battre.

Spike venait d’apparaître sur le seuil de la salle à manger, colosse entièrement vêtu de cuir noir, un casque de moto négligemment suspendu au bout du bras. A ses côtés, le majordome semblait pâle et un peu inquiet.

Qui diable est ce type ? marmonna Richard.

Spike parcourut la salle de son regard doré, puis il la vit

et agita sa main libre en un geste de reconnaissance.

— Spike ! s’écria l’un des convives en se levant d’un bond. Je veux bien être pendu !

L’homme, un monsieur entre deux âges, fit le tour de la table presque en courant, et alla serrer la main de Spike avec effusion.

Binder, répliqua sobrement Spike. Je ne pensais pas vous trouver là.

— Mon cher Maguire ! s’exclama Binder en se

retournant vers Richard sans lâcher la main du nouvel

arrivant, vous nous aviez caché que nous aurions une célébrité à table, ce soir !

Je ne le savais pas non plus, marmonna Richard entre ses dents.

Puis il plaqua un sourire factice sur ses lèvres.

— J’avoue que je n’ai jamais eu l’honneur d’être

présenté à ce monsieur, ajouta-t-il. Ma sœur reste très

mystérieuse sur ses amis.

Eh bien vous avez devant vous le très talentueux chef du célèbre restaurant La Nuit, expliqua Binder, tout à sa fierté de connaître une telle sommité de la gastronomie.

Une rumeur d’approbation respectueuse parcourut la tablée, et tous les regards se braquèrent sur Spike comme s’il avait été une star du cinéma.

Tandis que son admirateur le pressait de questions, Spike ôta son blouson de cuir et le lança négligemment au majordome avant de lui confier son casque. Puis il se dirigea d’un pas tranquille vers Madeline. Il s’empara au

passage de l’une des chaises posées contre le mur, près de la desserte, et, comme si c’était tout naturel, s’installa près de la jeune femme, interposant sa grande carcasse entre Richard et elle.

Bonsoir, Mad, murmura-t-il. J’espère que vous ne

m’en voulez pas de m’être invité à cette petite sauterie ?

Madeline le dévisageait comme si elle venait de voir un extraterrestre, et Spike regretta aussitôt de ne pas l’avoir appelée pour l’avertir de sa venue. L’homme assis sur sa gauche toussota.

— Ma chère sœur, serait-ce trop te demander que de me présenter à ton ami ? dit-il d’un ton doucereux.

Spike tourna la tête vers lui. « Ainsi donc, voilà le fameux Richard », songea-t-il. Pas étonnant que Madeline ait craint de venir ici toute seule. Malgré ses belles manières et son nœud papillon parfaitement arrangé, ce gars-là avait tout d’un loup.

— Je

euh

je n’étais pas certaine qu’il

jeune femme, le regard affolé.

,

bafouilla la

— C’est entièrement ma faute, intervint Spike. J’aurais dû avertir Mad de mes changements de plans de

dernière minute. Mais je suis ravi d’être ici, mon vieux Richard.

Richard fronça les sourcils à cette familiarité, mais il s’efforça de dissimuler son irritation.

Binder semble penser le plus grand bien de vous, remarqua-t-il d’un ton pincé.

Binder et moi sommes de très vieux amis, mais je ne

suis pas venu chez vous pour gagner un concours de mondanités. Si je suis ici ce soir, c’est uniquement pour

Madeline.

Je vois, grinça Richard. Comment avez-vous fait la connaissance de ma sœur ?

Spike se tourna vers la jeune femme. C’était une question à laquelle il préférait la laisser répondre elle- même.

Nous

nous sommes amis, bredouilla-t-elle.

— Cela, je m’en serais douté, observa Richard, un sourire glacé aux lèvres. Madeline n’a pas beaucoup de succès avec les membres du sexe opposé.

Spike vit Madeline tressaillir, et il fronça les sourcils. Ce Richard méritait une bonne correction, mais le moment était mal choisi pour le remettre à sa place. Il n’était même pas sûr que Madeline souhaite le voir rester. Il avait espéré arriver après le dîner afin d’avoir une conversation avec elle, mais il avait été si impatient de la revoir qu’il était parti trop tôt.

Dites-moi, Spike, lança Binder de l’autre côté de la

table. Que comptez-vous faire à White Caps ? Allez-vous

agrandir ? Ou peut-être même ouvrir un établissement à Manhattan ?

Je songe en effet à ouvrir un second restaurant en

ville dans un avenir proche. Manhattan est l’un des hauts lieux de la cuisine mondiale, et c’est une vitrine

fabuleuse pour un établissement comme le nôtre.

Cherchez-vous des partenaires ?

Nous y songeons, oui, reconnut Spike.

C’est

sûrement

excellent

investissement,

— approuva Binder. J’aimerais en reparler avec vous.

un

La conversation dériva alors vers d’autres sujets.

Richard se retourna vers la blonde à l’air pincé assise à côté de lui et ne fit plus attention à eux. Spike en profita pour observer Madeline tout à loisir. Elle était vêtue plus simplement que le reste des femmes de l’assemblée, mais sur elle, ce polo blanc et ce pantalon d’été valaient toutes les toilettes des grands couturiers. Elle était éclatante de santé, vibrante, et plus belle que toutes les autres réunies.

— Mad, j’aurais vraiment dû téléphoner, dit-il d’une voix douce.

La jeune femme repoussa une endive du bout de sa fourchette et esquissa un pâle sourire.

— J’avoue que je suis un peu surprise de vous voir ici

après notre

petite discussion, c’est vrai.

— Je peux repartir si vous le désirez, s’empressa-t-il de lui proposer. Je ne veux pas vous causer de problèmes avec votre famille.

Madeline lui fit face et, soudain, le reste du monde disparut dans un brouillard diffus. Rien n’existait plus que ces yeux bleu sombre comme des abysses marins.

Je suis désolé, Mad, murmura-t-il. Je n’aurais pas dû vous traiter de la sorte chez Sean.

N’en

excuses.

parlons

plus.

Sean

m’a

— C’était idiot de ma part.

déjà

transmis

vos

Tout à coup, le regard de la jeune femme dévia vers sa gauche, et il la vit se figer. A l’évidence, Richard ne perdait rien de leur conversation.

Allons faire un tour sur ma moto, proposa-t-il à mi- voix. Dès la fin de ce dîner.

Bonne idée.

Il se concentra alors sur sa salade, qui se trouva être excellente, et fit de son mieux pour cesser de fixer la jeune femme. Pour se changer les idées, il jeta un coup d’œil circulaire à la pièce où ils se trouvaient. Il ne l’avait pas remarqué en arrivant, mais c’était un cadre d’un luxe presque tapageur, et il n’aurait pas été surpris si on lui avait affirmé que chacun des meubles avait été importé spécialement du château de Versailles. Bien qu’étant issu d’un milieu modeste, il était appelé, de par sa profession, à fréquenter des gens fortunés, et il connaissait bien leurs

demeures, mais celle-ci dépassait en splendeur tout ce qu’il avait vu jusque-là.

Il but une gorgée d’eau, soudain pris d’une profonde tristesse. Même s’il n’avait jamais été en prison, Madeline Maguire n’aurait rien eu à faire avec lui. Elle vivait dans un autre monde que le sien.

Madeline posa sa petite cuiller et repoussa sa compote de framboises sans presque l’avoir touchée. Si elle n’avait pas faim, c’était peut-être parce que la présence de Spike à ses côtés la privait de toutes ses autres sensations. Sa seule sensation consciente était la chaleur du coude de Spike tout contre le sien, et elle avait de plus en plus de difficulté à respirer.

L’horloge égrena quelques coups sonores.

Nous allons prendre le café sur la terrasse, annonça Richard en se levant.

Comme

ce

dernier

tendait

galamment

sa

main

à

Pénélope, Spike se leva à son tour.

Madeline ne put s’empêcher de l’observer attentivement. Ses vêtements de cuir noir étaient comme une seconde peau qui soulignait sa musculature

puissante. Elle n’avait jamais vu un homme s’habiller de cette façon, et elle avait toujours considéré les styles extrêmes comme des manifestations un peu ridicules de virilité outrancière.

Mais sur Spike, ce cuir était incroyablement doux et sexy.

Prête pour notre promenade ? murmura-t-il en lui tendant sa main.

Oui, je

je suis prête.

Elle se leva en ignorant sa main tendue, trop nerveuse pour oser le toucher.

Avez-vous idée de l’endroit où le majordome a pu ranger mon casque ?

Vous

nous

quittez

déjà

?

lança

Richard.

Notre

Madeline vous aurait-elle fait peur ?

Spike le considéra un instant en souriant, mais ses yeux restèrent froids comme le silex.

Pas

du

tout,

répliqua-t-il.

Mad

et

moi

allons

seulement faire une petite promenade à moto.

Vous allez manquer le café sur la terrasse.

Peut-être une autre fois.

Venez, intervint Madeline, je crois savoir où se trouve votre casque.

A plus tard, Richard.

Ils s’éloignèrent ensemble sous le regard médusé de Richard, et se mêlèrent aux invités qui gagnaient la terrasse en bavardant. Dans le couloir, Madeline ouvrit un placard et lui montra son casque posé sur la plus haute étagère. Comme

Spike

tendait

le

bras

pour

s’en

saisir,

elle

fut

enveloppée d’une fragrance d’after-shave aux épices.

Désirez-vous aussi récupérer votre blouson ? demanda-t-elle, troublée par la violence de ce qu’elle ressentait à cet instant pour Spike.

Non, ce ne sera pas la peine. Il ne fait pas froid, et nous ne serons pas partis très longtemps.

Ils sortirent sur le perron et, en apercevant la machine sur laquelle il était venu, Madeline ouvrit de grands yeux.

C’était une Harley Davidson de la taille d’un cheval de trait. Noire. Rutilante. Avec des pots d’échappement monstrueux. Pas étonnant qu’en l’entendant arriver les invités l’aient prise pour un hélicoptère.

Mon seul luxe, expliqua Spike, notant son regard surpris.

Il lui tendit le casque et enfourcha le monstre d’acier. A présent, il semblait ne faire plus qu’un avec sa machine.

— N’ayez pas peur, la rassura-t-il, l’invitant du geste à monter derrière lui. Je roule toujours prudemment lorsque je transporte des passagers.

« Combien de ces passagers avaient été des femmes ? » ne put-elle s’empêcher de se demander.

Spike tourna une clé et, se dressant debout sur le kick, fit rugir le puissant moteur. Madeline sentit la vibration de la machine dans tout son corps.

« Sûrement la plupart », décida-t-elle. Pas une seule femme au monde ne refuserait une invitation comme celle-ci.

Je crois que je vous aime ! dit-elle par-dessus le grondement assourdissant du moteur.

Comment ? cria-t-il.

Non

!

Rien

!

répondit-elle

d’enfiler son casque.

à

son

oreille,

avant

L’exiguïté du siège l’obligeait à s’asseoir tout près de Spike, sa poitrine serrée tout contre son large dos, ses hanches emboîtées dans les siennes. Ajoutée à la vibration de la moto, c’était une situation propice à tous les fantasmes, à toutes les bêtises.

Prête ? lança-t-il.

— Et vous ? N’allez-vous pas porter de casque ?

— Il

n’y

d’accord ?

en a qu’un

seul. Tenez-vous bien à moi,

Elle lui entoura la taille de ses deux bras et se blottit contre la ferme douceur de son dos.

Où allons-nous ? cria-t-elle.

 

Nulle part. Partout. Loin d’ici. Cela vous convient-il?

Oui !

Il

enclencha

une

vitesse

et

démarra

en

trombe,

la

machine grondant sous eux comme un monstre vivant. L’air tiède de la nuit fouettait le visage de la jeune

femme, et le ruban d’asphalte éclairé par la lueur de la pleine lune se déroulait devant eux comme dans un rêve éveillé.

Parce que rien dans la vraie vie ne pouvait être aussi parfait.

Spike pilotait la Harley avec maestria, sans vitesse excessive et tout en souplesse. Bientôt débarrassée de toute nervosité, Madeline se blottit tout contre lui et se laissa emporter à travers la nuit, souhaitant que cette merveilleuse équipée ne cesse jamais.

Ils roulèrent ainsi quelque temps, puis Spike s’arrêta sur le bas-côté d’une petite route déserte et coupa le moteur. Madeline relâcha son étreinte à contrecœur et descendit de la machine. Elle ôta son casque, et ses longs cheveux retombèrent librement sur ses épaules. Dans les bois de chaque côté de l’étroite chaussée, on entendait le concert des grillons, et une multitude de lucioles voletaient dans les taillis. A présent qu’ils étaient arrêtés, l’air avait la douceur du miel.

Spike plaça la moto sur sa béquille, mais il resta sur la selle à l’observer d’un regard serein.

Sean m’a dit où vous trouver, expliqua-t-il enfin. Je

sais que j’aurais dû vous avertir de ma venue, et si vous préférez que je m’en aille, je comprendrai. Mais je voulais que vous sachiez que j’étais prêt à parcourir tous ces kilomètres rien que pour être avec vous.

Madeline leva la tête pour contempler les étoiles un instant, puis elle lui fit de nouveau face.

— J’aimerais que vous restiez.

Parfait, dit-il, esquissant un sourire. Cela signifie que

je suis à votre entière disposition ce week-end. Que puis- je faire pour vous être agréable ? Aimeriez-vous que je

fasse enrager votre demi-frère, que je terrorise de nouveau le majordome ou que je toilette le chien ? Vous n’avez qu’à demander.

« Et si vous m’embrassiez pour commencer ? » songea- t-elle, détaillant ses larges épaules, ses lèvres généreuses, ses cheveux aile de corbeau qui semblaient si doux.

Elle se reprit presque aussitôt, honteuse de s’être laissée aller à ces divagations ridicules. Spike n’était venu que parce qu’il se sentait coupable, et parce que Sean l’y

avait sans doute poussé, pas parce qu’il s’intéressait à elle. Ils étaient amis, et c’était tout.

C’était l’histoire de sa vie. Des amis, rien de plus.

— Nous n’avons pas de chien, répondit-elle.

Un chat ?

— Richard n’aime pas les animaux.

— Je n’en suis pas étonné.

Vous savez, dit-elle d’un ton hésitant, vous n’êtes pas obligé de faire tout ceci uniquement parce que vous regrettez ce que vous m’avez dit chez Sean.

— Ce n’est pas la seule raison de ma présence ici.

Madeline cessa de respirer.

Vraiment ?

un regard doré de Spike, et son sourire s’élargit.

Une

lueur

d’amusement

dansa

instant

dans

le

Je brûlais de mieux connaître votre demi-frère.

— Vous m’en direz tant ! s’exclama-t-elle en riant. En

tout cas, je suis très heureuse que vous ayez décidé de

venir, ajouta-t-elle en lui souriant. C’est un geste que j’apprécie.

Dans ce cas, topez là, dit-il en lui tendant sa main. Ce week-end, vous et moi formons une équipe.

Elle se pencha et serra prudemment la main offerte. Au contact de sa paume, elle ressentit une sorte de choc électrique, une soudaine vague de chaleur brûlante qui remonta le long de son bras pour exploser dans sa poitrine. Spike, de son côté, semblait ne manifester aucune émotion particulière, et il ne retint pas sa main plus longtemps que nécessaire.

Alors partenaire ? dit-il en souriant. Qu’aviez-vous prévu de faire, ce soir ?

En général, je nage un peu après dîner.

— J’ai apporté mon maillot de bain.

Dans ce cas, si nous rentrions ?

Vous avez raison. Toute la terrasse doit se faire du souci pour nous. Ne les faisons pas attendre.

— J’ai une meilleure idée, décida-t-elle. Nous devrions

peut-être rouler encore un peu. Richard mène ses dîners

tambour battant, et avec un peu de chance, ses invités seront tous partis d’ici quelques minutes. Nous nous éviterions ainsi la corvée des mondanités.

Excellente idée ! Je savais que vous et moi ferions une bonne équipe, déclara Spike en se frottant les mains d’un air satisfait. Vous pensez déjà tout comme moi.

Il fit démarrer la moto et se tourna vers elle, attendant qu’elle remonte derrière lui. Elle lui rendit son regard, le cœur serré. Il avait l’air totalement détendu, et il était facile de comprendre que, pour lui, la situation n’avait rien de compliqué. Ils étaient amis. De simples amis.

Elle remonta sur la Harley et attacha son casque, mais Spike ne mit les gaz qu’après s’être assuré qu’elle était prête. Elle attendit qu’ils aient gagné de la vitesse avant de nouer ses bras étroitement autour de sa taille. La seule raison pour laquelle elle ne posa pas sa joue tendrement sur son épaule, c’était parce que le casque l’en empêchait.

Cela et aussi, bien sûr, le fait qu’ils étaient

amis.

5.

5. A leur retour à la propriété, toutes les voitures garées le long de l’allée avaient

A leur retour à la propriété, toutes les voitures garées le long de l’allée avaient disparu, et les lumières étaient presque toutes éteintes.

Ces gens-là n’ont pas traîné, remarqua Spike, plaçant la Harley sur sa béquille.

Richard aime se lever tôt.

Madeline ôta son casque et indiqua la moto luisante.

Avez-vous besoin de prendre vos affaires ?

— Oui, j’ai tout ce qu’il me faut là-dedans.

Il se pencha vers l’une des sacoches de cuir noir et en tira un sac de voyage soigneusement plié qu’il ouvrit avant d’y fourrer plusieurs vêtements. Madeline s’efforça de ne pas remarquer qu’il n’y avait là rien qui ressemblât, même vaguement, à un pyjama.

La nuit qu’ils avaient passée ensemble dans la chambre d’amis de Spike lui revint alors brusquement à l’esprit, et elle sentit son cœur s’emballer en revoyant Spike, enroulé, nu, dans ses draps.

Vous

voyagez léger, murmura-t-elle, essayant de

chasser son trouble.

— Venant d’un marin, c’est un compliment, n’est-ce

pas?

Elle se contenta de lui sourire et se dirigea vers la maison.

Le majordome les accueillit à la porte et insista pour conduire Spike au premier étage, à la chambre qui lui avait été attribuée.

Madeline suivit les deux hommes à travers toute la maison dans l’aile opposée à celle qu’elle occupait. Mais pour qu’elle se sente complètement détendue, Spike aurait dû dormir chez les voisins.

Elle attendit que le majordome se soit retiré avant de se tourner vers Spike, désignant la chambre luxueusement meublée d’un geste circulaire.

Vos quartiers vous conviennent-ils ? ironisa-t-elle.

— Je m’en accommoderai.

La piscine est derrière la maison, dit-elle en allant jusqu’à la fenêtre. On peut la voir d’ici.

Spike vint la rejoindre et, repoussant les lourds rideaux de satin, jeta un coup d’œil au-dehors. Madeline était très grande pour une femme, et d’une constitution athlétique, et peu d’hommes parvenaient à lui donner l’impression d’être petite, fragile, et totalement féminine. Mais Spike la dépassait d’une bonne douzaine de centimètres, et il était plus lourd d’au moins trente kilos. Il était parfait.

Il se tenait si près d’elle qu’elle distinguait la barbe naissante sur sa joue, et qu’elle aurait pu compter ses cils. Elle ne put s’empêcher de fixer ses lèvres, et laissa son esprit vagabonder.

Voulez-vous que nous nous retrouvions au bord de la piscine ?

Comme elle ne répondait pas, Spike se tourna vers elle.

Mad?

Euh

oui, bredouilla-t-elle. Au bord de la piscine. Ce

sera parfait. Saurez-vous vous y rendre seul ?

Je me débrouillerai, assura-t-il, esquissant un petit sourire.

La jeune femme battit précipitamment en retraite et regagna l’autre aile de la maison, marchant comme dans un rêve. Mais lorsqu’elle ouvrit la porte de ce qui avait été sa chambre, la réalité la rattrapa brutalement et elle contempla la pièce, consternée.

La décoration avait été entièrement refaite.

Les murs, qui avaient autrefois été d’un rouge intense qu’elle adorait, étaient à présent rose pastel, comme si leur couleur avait pâli au soleil. Il y avait de la dentelle partout, sur les fenêtres, autour du lit, dans la salle de bains.

C’était exactement le genre de chambre qui aurait plu à Amelia.

Madeline soupira, regrettant de n’avoir pas été installée ailleurs, n’importe où plutôt que dans ce qui avait autrefois été son sanctuaire et qui ressemblait aujourd’hui à une maison de poupée.

Elle entra et referma la porte, mal à l’aise. Tout ce rose,

toute cette féminité étaient

qualité essentielle qu’elle aurait dû posséder et qui lui échappait.

intimidants. Comme une

Sur l’océan, il fallait être fort, mentalement et physiquement. C’était uniquement sur la terre ferme que cette force était mal vue chez une femme.

Mais au fond, cela lui était égal. C’était la maison de Richard. Pas la sienne. Rien de tout cela ne lui appartenait, et elle devait se libérer du passé.

Elle enfila son maillot de bain et s’enroulait dans une serviette lorsqu’on frappa à sa porte.

Elle alla ouvrir, et le regretta aussitôt.

Ah

Richard.

Son demi-frère entra dans la chambre d’un pas dégagé. Il avait troqué le complet classique qu’il avait porté au dîner contre un pantalon confortable et un pull de cachemire léger.

?

remarquer en la détaillant d’un air dédaigneux.

Il

est un

peu

tard

pour

nager,

non

lui

fit-il

Cela fait partie de mon entraînement.

Comment connais-tu ce type ?

— Spike ? C’est Alex Moorehouse qui nous a présentés

et, comme je te l’ai déjà dit au dîner, nous ne sommes

que des amis. Pourquoi toutes ces questions ?

Tu ne le regardes pas comme une simple amie, répliqua-t-il. J’en conclus donc que c’est lui qui n’est pas intéressé.

Es-tu venu dans le seul but de me harceler, Richard ?

Richard esquissa un mince sourire.

— Oh. T’ai-je blessée, petite sœur ?

Absolument pas, répondit-elle en se forçant à sourire. Il est toujours agréable de t’entendre douter qu’un homme puisse s’intéresser à moi. Tu es

Je veux que tu te joignes à nous demain pour une

partie de golf, la coupa-t-il d’un ton impatient. J’ai invité deux de mes amis au club, et nous serons sur le green à 13 heures précises. Mais soyons clairs, je ne veux pas que tu écrases ces gens. Contente-toi de les mener de quelques points. Le but n’est pas de les embarrasser en les ridiculisant comme tu l’as déjà fait avec mes autres associés.

Là-dessus, il tourna les talons et se dirigea vers la porte, se retournant une dernière fois sur le seuil.

— Au fait, l’un de ces hommes vient tout juste de divorcer. Tu l’intéresseras peut-être. Son ex-femme était top model, et je crois qu’il en a assez des femmes belles et sociables.

Madeline respira longuement. Elle n’allait pas relever l’insulte. Elle n’allait pas non plus accepter l’invitation de Richard.

Je suis désolée, mais je ne pourrai pas venir.

Richard se figea.

Pourquoi ? Ton cuisinier accapare tout ton temps ?

Exactement. Spike et moi avons des projets pour demain.

Et alors ? Décommande-toi.

Madeline

le

regarda

bien

en

face

tranquillement son regard.

Non.

et

soutint

Pourquoi es-tu venue si tu n’as aucun temps à passer

avec ta famille ? rétorqua Richard, visiblement irrité.

« Parce que je veux t’écarter définitivement de toute responsabilité dans mes affaires, mon cher demi-frère. »

Il reste encore beaucoup de temps avant mon départ,

murmura-t-elle. Nous aurons sûrement d’autres occasions de nous voir. Mais je ne t’accompagnerai pas à ton club demain.

Richard la contempla un long moment dans un silence hostile, puis il haussa les épaules.

Comme tu voudras. Je te ferai remplacer par un pro.

Il sortit dans le couloir et se tourna de nouveau face à elle.

Au fait, quel est le nom de famille de ton ami ?

Madeline, qui le connaissait seulement sous le nom de

« Spike », était bien incapable de répondre à cette question.

— Si son nom t’intéresse, tu n’as qu’à le lui demander toi-même, rétorqua-t-elle sèchement.

Richard la détailla attentivement, fronçant les sourcils.

Cet entêtement ne te ressemble pas, observa-t-il d’un ton soupçonneux.

« Et encore, ce n’est qu’un début. Tu ne sais pas tout ce qui t’attend. »

— J’ai peut-être seulement mûri, répondit-elle avec un haussement d’épaules.

Cela,

Madeline.

j’en

doute,

grogna

Richard.

Bonne

nuit,

Là-dessus, il disparut sans se donner la peine de refermer la porte derrière lui. Luttant contre son sentiment de frustration, Madeline quitta rapidement la chambre et se dirigea vers la piscine. Richard l’abreuvait de ses sarcasmes depuis leur plus tendre enfance, et la petite fille qu’elle était alors avait accepté sa cruauté comme un fait de l’existence auquel on ne pouvait pas échapper, comme les orages d’été ou la soupe aux carottes.

Mais elle n’avait plus cinq ans, et il était temps que cela cesse.

Comme elle sortait de la maison, elle entendit des bras puissants brasser l’eau à un rythme régulier. L’immense piscine du domaine se trouvait à l’autre extrémité de la terrasse dallée d’ardoise. Tout autour du bassin, des

éclairages discrets mettaient en valeur le solarium de teck et les haies de buis parfaitement taillées.

Un corps masculin aux longs bras musclés et aux épaules sculpturales fendait l’eau d’un crawl puissant. Madeline s’approcha, laissa tomber sa serviette sur une chaise longue et observa Spike qui exécutait un demi- tour impeccable à l’autre bout de la piscine.

Il était beaucoup plus agréable d’admirer ce magnifique nageur que de penser à Richard.

Mais pas beaucoup plus relaxant.

***

Spike fit demi-tour sous l’eau et remonta à la surface d’un coup de pied. D’après ses calculs, il avait nagé près d’un kilomètre, mais il lui restait encore beaucoup d’énergie à brûler.

Cette promenade à moto avec Madeline avait été une véritable torture. Il croyait encore sentir ses mains serrées autour de sa taille, sa poitrine tout contre son dos, sa chaleur se propageant en lui à travers la mince barrière de leurs vêtements. Il aurait pu rouler ainsi avec elle jusqu’au bout du monde sans jamais se lasser.

Il n’avait jamais connu une femme comme elle. Sa présence semblait illuminer une pièce lorsqu’elle y pénétrait, et il devait puiser dans ses réserves de volonté pour dissimuler le trouble qu’elle faisait naître en lui.

Il arriva à l’autre bout du bassin et s’arrêta contre le bord, aspirant l’air à grandes goulées.

Vous nagez bien.

Il tourna la tête vers la voix, et vit Madeline debout sur le bord dans un Bikini minimaliste, tout en courbes harmonieuses, éclatante de santé et de vigueur. Et, à son grand embarras, son corps réagit immédiatement à ce merveilleux spectacle.

J’adore

l’eau,

remarquerait rien.

répondit-il,

espérant

qu’elle

ne

Madeline s’assit sur le bord du bassin et laissa pendre ses longues jambes dans l’eau tiède.

— Moi aussi j’aime beaucoup l’eau, dit-elle sans le regarder.

Quelque chose ne va pas ? Vous semblez tendue.

— Oh, ce n’est rien, lui assura-t-elle, s’efforçant de sourire. Une bonne séance d’exercice et je retrouverai toute ma forme.

Elle se releva en un éclair et exécuta un plongeon impeccable. Comme il s’y attendait, elle nageait comme une sirène, fendant l’eau de sa somptueuse féminité, élégante et rapide, et son crawl parfaitement synchronisé ridait à peine l’eau du bassin. Il se remit en mouvement, réglant son rythme sur le sien, et ils nagèrent ensemble sans ralentir durant près d’une demi-heure. Lorsqu’elle s’arrêta enfin, s’accrochant au bord du bassin, il avait près d’une longueur de retard, et il était à bout de souffle.

— C’était un bon exercice, dit-elle en souriant lorsqu’il arriva enfin près d’elle.

Il acquiesça, reprenant sa respiration tout en s’efforçant de ne pas remarquer les gouttelettes d’eau ruisselant sur la peau dorée de Madeline, ou les bouts durcis de ses seins parfaitement visibles sous le maillot.

— J’adore nager avec un ami, déclara-t-elle.

Il se rembrunit. Un ami. Un simple camarade qui ne la dévorait pas des yeux. Qui n’avait pas constamment envie de la couvrir de baisers.

Moi aussi, marmonna-t-il sans trouver la force de sourire.

En réalité, il aurait tout donné pour pouvoir la serrer dans ses bras, son corps lové tout contre le sien, et

— A présent, c’est vous qui avez l’air tendu, fit-elle remarquer en riant, le ramenant brusquement à la réalité.

Elle était tout près de lui, et leurs corps se frôlaient. Il dut faire appel à toutes ses réserves de self-control pour ne pas l’enlacer sans plus attendre.

Désolé, bredouilla-t-il.

Que diriez-vous de regarder un film ?

Euh

bonne idée.

Et il l’embrasserait à perdre haleine, et

Nous avons une petite salle de projection, et tout le

monde sera couché. Je suis la seule insomniaque de la

famille.

« Reprends-toi, Moriarty. Cesse de laisser courir ton imagination ou tu ne seras jamais en mesure de sortir dignement de cette piscine. »

Alors ? insista-t-elle. Cela vous tente ?

— D’accord.

Elle se dirigea vers l’échelle et monta lentement les degrés, l’eau ruisselant sur sa peau nue. Debout sur le bord, elle se retourna vers lui et, levant les bras, tordit ses cheveux dégoulinant d’eau.

Des larmes de cristal restées accrochées à sa peau scintillaient doucement dans la lumière du patio. Son sourire avait quelque chose d’angélique, comme si elle était totalement inconsciente de l’effet qu’elle produisait sur lui.

Spike ? Vous venez ?

 

Partez

devant.

Je

vais

nager

encore

quelques

longueurs.

— Vraiment ? s’étonna-t-elle. Mais vous devez être fatigué ! Vous avez commencé avant moi !

Allez-y, Mad. J’arrive tout de suite.

Madeline détourna les yeux et demeura un moment silencieuse. Le bourdonnement discret du filtre de la piscine sembla soudain se transformer en un bruit assourdissant. Quelque chose d’imperceptible mais de bien réel venait de briser le moment magique qu’ils venaient de vivre.

Je comprends, dit-elle d’un ton uni. J’ai encore gaffé, n’est-ce pas ?

Pardon ?

Ecoutez, je suis désolée. Oubliez le film. Je verrai demain matin.

je vous

Mad ! Pourquoi seriez-vous désolée ?

Non, rien. Je vous verrai

— Qu’y a-t-il ?

Le petit déjeuner est servi à 8 heures précises.

Comme elle se détournait de lui, Spike la rappela, haussant la voix :

Mad ! Que se passe-t-il ?

A son grand soulagement, elle s’immobilisa et se

retourna face à lui. Il hésita à sortir de l’eau, vu l’état très

particulier dans lequel il se trouvait à cet instant.

— Les amis n’ont pas de secret l’un pour l’autre, Mad,

lança-t-il alors qu’elle nouait sa serviette sur sa poitrine. Pourquoi êtes-vous fâchée ?

Oh, ce n’est rien, répondit-elle avec un haussement

d’épaules. La plupart des hommes n’aiment pas ma façon de nager. Ou de jouer au golf. Ou de courir. Ils n’aiment pas perdre contre une femme.

diable

chercher

— répliqua Spike en la dévisageant d’un air perplexe.

avez-vous

été

cette

idée

?

— Richard s’est encore chargé de me le rappeler tout à

l’heure. Posez-lui donc la question. Je suis sûre qu’il se fera un plaisir de vous répondre

Pardonnez-moi, la coupa-t-il, mais je ne demanderais

même pas l’heure à votre demi-frère. Et je n’arrive pas à croire que vous vous faisiez une aussi piètre opinion de

moi.

— Vous êtes visiblement mal à l’aise, dit-elle en rivant son regard sur le sien. Je suppose que quelque chose vous chagrine.

Et vous pensez que je suis vexé parce que vous nagez plus vite que moi ?

Madeline haussa les épaules.

— C’est déjà arrivé, par le passé.

— Pas avec moi, Mad. Je vous assure. J’admire votre façon de nager.

La jeune femme le dévisagea un instant avec attention, puis son expression se détendit.

Vraiment

?

dit-elle,

esquissant.un

sourire

qui

illumina

ses

yeux.

Ce

serait

fabuleux.

Vraiment

fabuleux.

— Et j’aimerais bien regarder un film avec vous. Peu importe que ce soit un navet pourvu que nous le regardions ensemble.

A

présent, elle rayonnait littéralement.

Dans ce cas, allons-y.

Il

y eut un nouveau long silence.

Spike cherchait désespérément le meilleur moyen de sortir de l’eau sans la choquer par le spectacle du bouleversement spectaculaire de ses hormones, lorsqu’elle le considéra d’un regard inquisiteur.

— Vous n’avez pas envie de sortir de cette piscine, remarqua-t-elle. Pourquoi ?

Après tout, songea-t-il, ils étaient tous deux des adultes, et ce n’était probablement pas la première fois qu’elle verrait un homme en état d’excitation sexuelle. D’ailleurs, elle ne manquerait pas de remarquer, à un moment ou un autre de ce week-end, combien il la trouvait désirable. Autant en finir tout de suite.

Il gagna alors l’échelle en quelques brasses et sortit nonchalamment de l’eau. Il devina exactement l’instant où elle comprit tout, car il la vit reculer d’un pas.

Au moins, tout malentendu était dissipé entre eux.

Et si nous regardions ce film une autre fois ? suggéra-t-il, nouant précipitamment sa serviette de bain autour de ses hanches.

Il

jeta

vers

dévisageait

en

elle

un

silence,

regard

douloureux.

visiblement

peu

le

désireuse

Elle

d’entamer une discussion avec lui. Il eut brusquement l’impression d’être devenu un ver de terre.

Comme vous voulez. Bonne nuit, Mad.

Il entra vivement dans la maison et remonta dans sa chambre, se maudissant de sa stupidité. Mais, à peine fut-il entré qu’il se figea. Quelque chose n’allait pas.

Il referma la porte et examina la chambre d’un regard circulaire. Sur le bureau, son portefeuille n’était plus tout à fait à la même place, la bretelle de son sac de voyage, posé au pied du lit, avait changé de côté.

Il jura entre ses dents. Son séjour en prison lui avait appris à reconnaître les signes d’une fouille, même exécutée par des experts. Ceci était l’œuvre d’un amateur.

Il passa ses affaires en revue et ne fut pas très surpris de constater que rien ne manquait. Une opération d’espionnage classique. On avait seulement cherché à se renseigner sur lui.

C’était une impression très désagréable. Son identité était le lien avec son passé, et il aurait préféré que Madeline et lui n’abordent pas ce sujet délicat durant ce

week-end. Elle avait suffisamment de soucis avec son demi-frère sans y ajouter l’embarras d’avoir ramené un repris de justice à la maison.

Il prit une douche rapide et alla se coucher, profondément troublé. En posant sa tête sur l’oreiller, il ne put s’empêcher de songer à la réaction d’une autre femme dans son passé, lorsqu’il lui avait confié qu’il était responsable de la mort d’un homme.

Pour une étrange raison, il lui était insupportable de penser que Madeline pourrait réagir de la même façon, et ne voir en lui qu’un meurtrier. Peut-être même avoir peur de lui.

Il

venait

d’éteindre

la

lumière

lorsque

quelques coups à sa porte.

l’on

frappa

Oui ? lança-t-il en se redressant.

La porte s’entrouvrit de quelques centimètres.

Puis-je entrer une seconde ?

Madeline avait parlé presque à voix basse.

Spike remonta précipitamment les couvertures sur sa poitrine, soudain très conscient de sa nudité.

Euh

oui, bien sûr.

Lorsqu’elle referma la porte derrière elle, Spike ralluma sa lampe de chevet.