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Pierre PACHET

Du jour au lendemain :
Les raisons d’une désaffection

La pensée et l’œuvre de Brice Parain, jusqu’à la fin des années 60, occupaient une
place dans le paysage intellectuel français. Ses livres sur Platon et sur le langage figuraient
dans les bibliographies universitaires; ses thèses et ses formulations, ses points de vue sur la
situation de l’homme dans le langage avaient été discutés par Jean Paulhan, Sartre, Blanchot,
Klossowski. Ses livres d’écrivain, sa pièce « Noir sur Blanc » quand elle fut représentée, son
roman Joseph, attiraient l’attention des critiques. Le passage rapide mais remarquable de son
personnage et de sa parole, face à Anna Karina, dans Vivre sa vie de Godard, en 1962, était
un signe de cette notoriété dans le monde cultivé, du respect accordé à cette présence, de
l’importance accordée à sa réflexion tenace. Et voici que dès le début des années 70, cette
œuvre et cette pensée s’éloignent, passent à l’arrière-plan, basculent dans un oubli presque
complet. La présente publication démontre il est vrai que cet oubli n’est ni complet ni
définitif. Je ne connais ni ne vais évidemment découvrir les « raisons » de cette désaffection:
on ne sait pas pourquoi un auteur estimé cesse de l’être, pourquoi sa notoriété s’estompe ou
provisoirement faiblit. Sa vieillesse, sa mort (quand il n’est plus là pour veiller sur ses livres,
pour tenir en respect ses contemporains) jouent évidemment un rôle (Parain a disparu en
1971); mais cela a coïncidé avec une crise, un soubresaut plutôt, dans le monde des écrivains,
universitaires et gens de lettres.
C’est là d’ailleurs une réalité qu’on peut rattacher à la réflexion de Brice Parain sur le
langage. Lui-même a évoqué le lien entre ce phénomène toujours surprenant et l’une des
constantes de sa pensée: « ous ne gouvernons pas le langage. Ce serait plutôt lui qui nous
mènerait. Des innombrables paroles prononcées à chaque instant, personne ne peut dire
quels seront leurs destins…ous sommes souvent surpris de voir les renversements qui se
produisent, un écrivain célèbre disparaissant et cédant la place à un méconnu de la veille… »
(Petite métaphysique de la parole, Gallimard, 1969, p.111). Ou bien, à propos de l’expression
« changer la vie », volontiers alléguée par les intellectuels révolutionnaires: « Voilà un des
types de phrases prestigieuses qui peuvent emmener un homme au bout du monde et laisser
des millions d’autres indifférents: ce qu’on peut faire avec des mots qu’on met ensemble, et
qui s’y tiennent, jusqu’à ce qu’ils s’effondrent et reviennent à rien. » (Ib. 114) Ces phrases de
Parain déplacent l’énigme, et ce faisant nous soulagent un peu, puisque ce qui serait actif,
effectif, ne serait pas « le social » sous l’une de ses formes (la société, les milieux, les
groupes, l’opinion), mais ce qu’il nomme « le langage », qui est certes de nature sociale, mais
pas seulement; le langage selon Parain n’est ni totalement social ni totalement historique, bien
qu’il contribue à orienter imprévisiblement les sociétés et l’histoire.
Que s’est-il donc passé vers la fin des années 60 qui puisse expliquer l’éclipse de
Brice Parain, ou aider à en reconstituer l’arrière-plan? Je voudrais d’abord rectifier un aspect
de l’interprétation et de la description de ce qui a changé alors en France dans les rapports
entre la littérature et les sciences humaines; ou entre la littérature et l’Université; entre
l’ancienne Université et la nouvelle (« Barthes contre Picard »); ou entre Gallimard et les
éditions du Seuil… La description qui vient le plus aisément à l’esprit représente une
offensive menée par les novateurs contre les conservateurs, par l’esprit d’ouverture contre la
tradition, par le scientisme contre l’esprit littéraire.
Je soupçonne plutôt, pour nuancer le tableau, que c’est aussi du côté même de la
littérature, de ceux en tout cas qui auraient dû la défendre contre l’offensive, qu’est venu un
infléchissement ou un fléchissement. Aussi vais-je attirer l’attention sur la parution étrange,
dans le n° 208 de la N.R.F. du 1er avril 1970, d’un article féroce et péremptoire du linguiste,
poéticien et poète Henri Meschonnic recensant ou plutôt exécutant la Petite métaphysique de
la parole, dont la parution chez Gallimard était récente. Yves Florenne, dans Le Monde du 20
mai, s’étonnait à juste titre: « M. Henri Meschonnic s’y avance, armé de Saussure et de
Chomsky, sous l’égide de M. Derrida, contre (peut-être ne faut-il pas dire « contre », mais on
ne saurait non plus dire: « pour ») Brice Parain et sa Petite métaphysique de la parole. » Et
de citer H. Meschonnic: « C’est le ressassement d’une sagesse… », ce que Florenne
commente ainsi (car en 1970, l’accusation portée contre les vieux était déjà fatiguée et
lassante): « En matière de ressassement, nous ne craignons personne. De ressassement, et
même de régurgitation conditionnée. Il suffit aujourd’hui de prononcer quelques maîtres mots
pour provoquer un peu partout une abondante sécrétion logorrhéique qu’on tendrait parfois
à confondre avec la parole… »
Qui, à la N.R.F., avait demandé et publié ce texte? Sans doute Marcel Arland, alors
responsable de la revue, peut-être sous l’influence de Georges Lambrichs qui dirigeait alors
chez Gallimard Les Cahiers du chemin et une collection de livres, et qui exerçait dans la
vieille maison une influence novatrice, ouverte à toute sorte d’auteurs nouveaux (dont Michel
Foucault), et que Meschonnic impressionnait. Je rappelle que Jean Paulhan, qui n’aurait
évidemment pas laissé passer une telle attaque, était mort en 1968.
L’article de Meschonnic était injuste, difficilement supportable parce qu’il prétendait
s’appuyer sur la science, ou sur une certaine science, en tout cas sur un « procès de
scientificité », pour renvoyer au néant la réflexion il est vrai singulière de Brice Parain. C’était
déjà le style de la désinvolte condamnation (condamnation ambiguë, car elle n’empêchait pas
l’expression d’une sympathie) de l’amateur Brice Parain par le boulimique et pressé Sartre
dans « Aller et retour », en 1944: « Il ignore les psychologues, les philosophes allemands
d’aujourd’hui, ou il ne les comprend pas…les récents travaux sur l’aphasie lui ont échappé
(Gelb et Goldstein). » Comme quoi la condamnation au nom de la science a, en France, une
histoire et constitue une tradition. H. Meschonnic, d’ailleurs, dégageait largement le terrain
devant la pensée éclairée puisqu’il condamnait du même mouvement Etienne Gilson,
Linguistique et philosophie (Vrin 1969), et les travaux de L. Wittgenstein: le Tractatus logico-
philosophicus, les Carnets 1914-1916, les Philosophische Bemerkungen. Dénonçant, non sans
une sorte de joie d’être jeune et proche de la nouveauté, la « culture de l’angoisse » de son
adversaire, le renvoyant à une « culture vécue et datée », le taxant en effet de « ressassement »
et de « piétinement », H. Meschonnic se réclamait d’une (future) « théorie matérialiste du
langage », reprochait à Parain (et à Wittgenstein) de parler du langage sans poser « la question
de l’écriture » (d’où une épigraphe empruntée à la Grammatologie de Derrida), de se
concentrer sur « les mots » et pas sur les énoncés ni les discours. L’article (difficile de parler
de compte-rendu, tant il est agressif) met en cause le dualisme, la référence à Dieu, l’idée
d’expression, le logo- et l’ethno-centrisme. « Un mot français a un sens français », risque-t-il
même. Cette expression sera relevée par l’écrivain Henri Thomas, qui sauve l’honneur de la
N.R.F. dans le n° 210, avec une brève note humoristique intitulée « Sic », dans laquelle il
reconnaît que Meschonnic ouvre d’"immenses perspectives pataphysiques ", et reprend des
expressions particulièrement macaroniques du linguiste, en les agrémentant d’un sic : « vérité
vulgaire, bien qu’on puisse la douter de nature » (sic) et « un sens français » (sic). Il est juste
de signaler que l’article de Meschonnic était suivi, lors de sa parution, de brèves « Notes sur
les observations de M. Henri Meschonnic », dans lesquelles Brice Parain (acceptant peut-être
à son corps défendant de donner au lecteur l’impression d’un débat équilibré) calmait le jeu en
rappelant, sur le mode élégant et simple qui était le sien, ses positions et ses questions, et en
particulier sa méfiance d’écrivain envers l’écriture: « Pour moi une civilisation est en ordre
lorsque le cantonnier n’en sait pas moins que le poète ou le savant sur l’essentiel: la vie, la
mort, qu’il est même entièrement leur égal sous ces rapports. Sinon c’est d’une telle
injustice! »
Que voulait au juste Meschonnic? Interdire à des non-linguistes (écrivains ou
philosophes, voire amateurs) ou à des penseurs indépendants de réfléchir sur le langage? Sans
doute; mais il voulait aussi et surtout quelque chose de la littérature (même si sa pensée n’est
jamais claire, toujours plus polémique et dénonciatrice que positive): il attendait qu’elle passe
une alliance avec la science, pas forcément pour se mettre sous sa conduite, mais sans doute
sous son patronage.
La question importante est plutôt: pourquoi un tel manque de résistance, une
capitulation aussi rapide chez les défenseurs auto-proclamés ou autorisés de la littérature?
J’ai l’impression d’avoir assisté à l’effritement d’une croyance depuis longtemps
fragile dans la capacité de la littérature à faire face à ce qui semble lui incomber à l’époque
dite moderne (post-baudelairienne): le devoir de se penser elle-même. Pas seulement la
nécessité pour chaque œuvre de s’affirmer et se faire reconnaître, mais de penser sa place
dans le concert ou la cacophonie ou la concurrence des œuvres; et d’établir des relations
vivables avec les disciplines, artistiques ou scientifiques. Peut-être avait-on assisté à une
première version de cette crise lorsque, dans l’immédiate après-guerre, Sartre était venu
inquiéter nombre d’écrivains sur la légitimité de leur travail dans un monde supposé requérir
de façon nouvelle leur sens de la responsabilité sociale et politique (et je n’oublie pas par
exemple combien Roland Barthes, l’un des maîtres de la génération structuraliste, avait été
marqué par la pensée et par le style sartriens).

Revenons cependant à l’idée de Brice Parain lui-même, selon qui les changements
auxquels on assiste dans le domaine littéraire ne tiennent pas, ou pas seulement, au conflit
entre tendances idéologiques opposées, mais manifestent la puissance même de ce qu’il
nomme « le langage »: une puissance qui se modifie au cours du temps, mais pas en fonction
de décisions humaines, une puissance « transcendante » aux volontés des êtres parlants, qui
impose des façons de parler et des façons de se taire, et qui gouverne les répartitions entre
parole et silence.
Si l’œuvre de Brice Parain a perdu de son autorité, de son audience, pourrait-on dire
en ce sens, c’est qu’on a perdu contact avec un certain type de silence, de mutisme, de
laconisme, de taciturnité (dans le monde des lettres et de la pensée) ; ce silence est sans doute
resté vivant chez les poètes, mais Parain ne se situait pas dans leurs parages, et ne parlait des
poètes que de très loin, sans voir en eux des alliés ni des inventeurs (Perros le lui a reproché
dans leur Correspondance). Autant dire qu’on était entré dans une période de répétition des
discours, le langage s’imposant non pas comme une puissance d’invention ou de
différenciation, mais comme l’aspiration à emplir de paroles l’espace intellectuel, à traquer la
réticence, l’hésitation, le suspens.
Pour une autre part, antinomique et complémentaire, c’est sans doute qu’on a perdu
aussi le goût d’un certain type de langage, de confiance un peu complaisante dans les
pouvoirs d’un langage de conversation, si visible chez Parain. Les langages spécialisés (ceux
des sciences de l’homme, de la philosophie dans ses diverses orientations) ont accru leur
empire; l’essai - encore très vivant en France dans les années 60, en particulier chez
Gallimard - a perdu du terrain, a vu s’effriter ses droits à tracer son chemin singulier, à
cheminer sans s’appuyer sur aucune autre autorité que sa profondeur ou son charme.
Je ne peux parler de cela que comme quelqu’un qui a vécu à cheval sur ces deux
mondes, qui a perçu de très près le basculement. Je dois même avouer que (sans avoir lu cet
article de Meschonnic contre Parain) j’avais été bousculé, intimidé et à demi-séduit par
d’autres textes de lui, surtout par sa vigoureuse démolition des traductions de Paul Celan par
du Bouchet (parue dans Les Cahiers du chemin auxquels je collaborais dans les années 70).
Cependant Meschonnic, à y réfléchir, pris par l’emportement de la polémique, ne disait rien
qui aide à apprécier ou à lire Celan (ses auteurs favoris, proclamait-il, étaient Hugo et Eluard,
en vertu d’un étrange parti-pris « matérialiste »). Je ressentais encore le charme exercé par la
prose habile et naïve de Parain, proche du parler français populaire et provincial non cultivé
(ou feignant de l’être). Mais tout en essayant, dans ces années de vie intellectuelle agitée et
confuse, de m’émanciper des mauvaises influences qui rôdaient, je voulais aussi m’émanciper
de la tradition néo-classique, de l’alliance obscure que la pensée de Parain avait nouée avec la
littérature de la N.R.F., Gallimard le protégeant comme « philosophe » (lui confiant la
responsabilité de l’Histoire de la philosophie en Pléiade) alors qu’il me semblait évident que,
tout en ayant une vigueur et un charme de pensée et d’écriture, Parain n’était pas philosophe,
que son livre sur Platon comme celui sur le langage étaient opaques et inutiles, en tout cas
insaisissables.
Je voudrais essayer d’évaluer pratiquement ce qui a changé et qui a mis Parain à
distance en relisant La mort de Socrate, un étrange roman (1950) qui se passe sous
l’Occupation et met en scène de drôles de résistants, en particulier le singulièrement nommé
Socrate Patenôtre, ancien polytechnicien, ancien officier combattant de 14, dominicain, qui
participe à la Résistance, est arrêté et se fait tuer par un S.S. pour avoir pris la défense d’un
autre déporté malmené devant lui. C’est un livre dans lequel Parain a sans doute mis des
souvenirs de gens qu’il a connus (d’autres que moi sauraient dire par exemple ce qui passe de
Drieu La Rochelle dans le personnage de « Barthélémy le traître »). Parain y a mis aussi
beaucoup de son savoir-faire, de son engagement d’écrivain, de son art. Occasion d’évaluer ce
qui aujourd’hui - sans pour autant adorer « l’aujourd’hui » - provoque des réticences à la
lecture, un désenchantement.
Les réticences ont à voir avec ce que le passage du temps a changé dans le paysage de
la langue française écrite et parlée, peut-être plus homogène qu’il y a 50 ans, qui a en tout cas
subi un nivellement ou un arasement (cependant que d’autres différenciations se préparaient
ou se manifestaient). Il y a chez Parain, dans son langage si ostentatoirement discret et comme
effacé, une adhésion à la langue française du bas qui se marque par une façon de parsemer un
texte très écrit de manières de dire ordinaires, ordinairement savoureuses, d’expressions
adverbiales tirées du fonds de la conversation, et qui ne m’inspirent pas tout à fait confiance:
autant je les apprécie chez Louis Guilloux, ou chez Georges Navel, ou chez Calet qui s’en
joue avec distance et curiosité, autant je suis facilement agacé par le désir de la prose de
Parain de convaincre que sa pensée (et ici sa narration) procèderaient spontanément ainsi. Le
narrateur de La mort de Socrate, qui ne dit pas je, se présente comme provincial, pourvu à la
fois d’intelligence et d’un parler-penser (il parle sa pensée devant nous) un peu familier:
« chez nous », dit-il; et il adopte comme s’il ne pouvait faire autrement le parler mixte,
intellectuel-populaire, qui est sa marque de fabrique. Ainsi quand il évoque la naissance de
Socrate: « Trois fils de suite pour commencer, puis une fille pour changer…Socrate enfin
pour finir ». Ce parler est parfois énigmatique, car il se réfère à une sagesse pas toujours
saisissable, que le lecteur - en tout cas d’aujourd’hui - n’est pas toujours certain de partager,
ou au contraire l’expression s’ouvre à la compréhension et au partage. Quand on parvient à
capter avec aisance la teneur populaire et conversationnelle des expressions, un charme
indéniable opère. Exemple p. 217: « Tu l’as toujours cru? demanda Socrate, avec prudence
seulement », où « seulement », qui vaut pour un « mais » oral, signale une prudence quasi
enfantine, la réaction à un étonnement non exprimé par l’interlocuteur. Toute l’expression,
chez Parain, y compris dans les passages les plus spéculatifs, est ainsi prise dans l’élément de
la conversation, de son mode d’être, de son style: une conversation qui n’est qu’en partie liée
au désir de s’expliquer, et qui témoigne pour le reste de la simple joie silencieuse d’être
ensemble.
Cette joie que je dis « silencieuse » ne va paradoxalement pas sans paroles qui
désignent fréquemment un savoir partagé, une évidence que Parain ne ferait que mettre en
mots: « Il avait donné l’ordre de cesser la résistance. Personne n’avait été contre,
naturellement. Quant à lui il estimait, bien entendu… » (p. 27; c’est moi qui souligne). D’où
la fréquence des « au fond », « après tout », « cette fois », « visiblement », « au moins »,
« c’est entendu », « comme il se doit », etc. qui marquent une connaissance intime de la
langue partagée, de la pâte du langage qui se pose pour ne rien faire d’autre que s’assurer
d’une connivence, - et une distance d’artiste un peu négligent, car sûr de son savoir-faire.
C’est ce second aspect qui suscite souvent mes réticences, mes agacements, mes doutes, ma
crainte de tomber dans une sorte de piège.
Ce n’est là évidemment qu’un aspect des choses, dont j’ai essayé de dire en quoi il
dépendait autant d’un facteur extérieur, « transcendant », historique, que de l’exercice du
goût, de mon goût propre. Mais si je reviens un instant à la Petite métaphysique de la parole,
si je cesse de surveiller le texte, de me méfier de lui, je l’entends dire qu’aucun lecteur n’est
hermétiquement enfermé dans son époque, ni définitivement prisonnier de son langage.
Malgré son évidence, le présent est ouvert vers l’avant, de la même façon qu’il est irrigué par
les pensées et les paroles d’autrefois qui peuvent encore lui parvenir et le toucher. Le livre de
Parain opère cette ouverture, la rappelle, lui restitue sa puissance: d’abord quand il rappelle
l’expérience qui fut pour lui fondatrice, et même « classique », celle du permissionnaire (de la
guerre de 14 comme de la guerre d’Algérie) qui, « revenant du front ne peut pas parler » (p.
151), et éprouve donc la nécessité d’un suspens de la parole; ensuite quand il prophétise un
peu à l’aveuglette: « Il est possible que nous soyons à la fin d’une période philosophique,
celle de l’immanence » (p. 139). Je rappelle que « l’immanence » du langage, dans le
vocabulaire de Parain, c’est l’idée que le langage est simplement issu de l’histoire humaine et
ne devrait donc pas entrer en conflit avec ce qui est humain: la condition humaine, les
individus singuliers. Or, parce qu’il ne cesse de rappeler l’existence de ce conflit, Brice Parain
libère ses lecteurs et sa propre pensée du monde de langage dans lequel ils se meuvent et se
rencontrent. Par le langage, il échappe au langage, comme il le souhaitait.

Pierre PACHET, enseignant de littérature à l'Université Paris-VII-Denis-Diderot (Jussieu),


s'intéresse à la constitution de l'individu moderne et aux formes contemporaines de l'intimité.
A notamment publié Les baromètres de l’âme, naissance du journal intime, Hatier,
Brèves/littérature, 1990 (éd. revue et augmentée, Hachette/Pluriel, 2001) et Un à un, de
l’individualisme en littérature (Michaux, Rushdie, Naipaul), Seuil, 1993. Concernant Brice
Parain, il a rédigé une postface, "L'invité", pour « Le Sophiste de Platon, annoté par Brice
Parain » (Le Nouveau commerce n° 47-48, automne 1980) et édité, avec Yaël Pachet, la
Correspondance entre Brice Parain et Georges Perros, avec introd. notes et un index,
Gallimard, 1999.