Le cas Mirbeau

Jean Renoir en 1946, Luis Buñuel en 1964, et maintenant Benoît Jacquot : en un peu plus
d’un demi-siècle, trois réalisateurs célèbres ont adapté au cinéma Le Journal d’une femme de
chambre, le roman d’Octave Mirbeau. Trois lectures différentes, trois manières de raconter cette
histoire de rapports de classes vus par une domestique à l’œil et à la plume impitoyables, trois
Célestine, la célèbre femme de chambre : en elle-même, la comparaison entre ces films est
intéressante. Chercher à comprendre pourquoi ce roman, qui lors de sa sortie en 1900 connut un

immense succès public, a ainsi séduit trois cinéastes l’est tout autant. Avant d’en arriver là, un
rapide détour par son auteur n’est sans doute pas superflu.
Un type extraordinaire, cet Octave Mirbeau. Né le 16 février 1848 à Trévières (Calvados), il
connut une immense popularité, en France et dans toute l’Europe, jusqu’à sa mort, le 16 février
1917. Si l’on devait résumer d’une formule la « philosophie » de cet écrivain et journaliste qui fut
antisémite avant de devenir un dreyfusard acharné, on dirait qu’il vomissait l’injustice : « Puisque
le riche – c’est-à-dire le gouvernant – est toujours aveuglément contre le pauvre, disait-il, je suis,
moi, aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre contre le riche, avec l’assommé contre
l’assommeur, avec le malade contre la maladie, avec la vie contre la mort. »
Le souhait le plus ardent de Mirbeau était d’en finir avec les injustices du monde, mais, à
vrai dire, il ne se faisait guère d’illusions. Dans Le Journal, Célestine semble s’exprimer en son
nom lorsqu’elle dit : « L’on va, l’on va, et c’est toujours la même chose. Voyez cet horizon poudroyé
là-bas… C’est bleu, c’est rose, c’est frais, c’est lumineux et léger comme un rêve… Il doit faire bon
vivre là-bas… Vous approchez… vous arrivez… Il n’y a rien… rien de ce qu’on est venu
chercher… »

Mirbeau l’antisémite, Mirbeau le dreyfusard
En apparence, rien ne prédisposait Mirbeau à devenir ce qu’il fut, un dreyfusard proche de
Zola, chantre de Monet, Pissaro et Rodin, découvreur de Van Gogh et de Camille Claudel,
défenseur de Cézanne, Félix Vallotton et Marcel Schwob. Au commencement, il était catholique,
monarchiste et antisémite. Gambetta, la République, tout cela lui semblait bien terne et bien
bourgeois.
Au diable les contradictions ! Il devint ensuite anarchiste avant de s’engager passionnément
– en novembre 1897 – au service de la vérité et de la justice. En d’autres termes, pour la révision du
procès d’Alfred Dreyfus. Dans « A un prolétaire », l’article fameux qu’il publia le 8 août 1898 dans
L’Aurore, il écrivait ceci : « L’injustice qui frappe un être vivant – fût-il ton ennemi – te frappe du
même coup. Par elle, l’Humanité est lésée en vous deux. (…) Il n’est pas bon que tu te
désintéresses d’un abominable conflit où c’est la justice, où c’est la liberté, où c’est la Vie qui sont
en jeu et qu’on égorge ignominieusement, dans un autre. Demain, c’est en toi qu’on les égorgera
une fois de plus… »
« Je me suis dit qu’il fallait vivre avec [le peuple juif], comme la vigne vit avec le phylloxéra, le
malade avec la fièvre typhoïde et l’intelligence humaine avec le journalisme », écrit Mirbeau en
1885.
Auparavant, il était arrivé que les mea culpa de ce pamphlétaire de renom aient une tonalité
quelque peu curieuse. Un exemple, en janvier 1885 : « En regardant l’élévation constante des Juifs,
par le travail, la ténacité et la foi, je me suis senti au cœur un grand découragement et une sorte
d’admiration colère pour ce peuple vagabond et sublime, qui a su se faire de toutes les patries sa
patrie, et qui monte chaque jour plus haut à mesure que nous dégringolons plus bas. Je me suis dit
qu’il fallait vivre avec lui, puisqu’il se mêle de plus en plus à notre race, et qu’il faut croire qu’il
s’y fondra complètement, comme la vigne vit avec le phylloxéra, le malade avec la fièvre typhoïde
et l’intelligence humaine avec le journalisme »…
Après avoir été publié en feuilleton dans L’Echo de Paris, puis dans la Revue blanche, Le
Journal d’une femme de chambre parut en juillet 1900 chez Fasquelle. Du vivant de Mirbeau, il
s’en vendit 146 000 exemplaires. Le public avait fait sien ce constat, lucide et vengeur, de
Célestine : « Si infâmes que soient les canailles, ils [sic] ne le sont jamais autant que les honnêtes
gens. »
Jean Renoir, qui expliquait avoir été frappé par ce roman depuis sa « plus tendre enfance »,
n’eut de cesse qu’il n’en fît un film. En France, racontait-il, les producteurs « étaient épouvantés »

par le sujet. En Amérique, en revanche, avec la complicité de Paulette Goddard et de Burgess
Meredith, il parvint à trouver des financements et à tourner son film, à Hollywood et en anglais. Son
Journal se situe à la même époque que le roman, en 1900. Ce film, dira plus tard l’auteur de La
Règle du jeu, correspond « à une de mes crises antiréalistes aiguës ». Seule compte la « vérité
intérieure » des personnages.
Au bout du compte, cette version du Journal se situe, selon la formule du critique André
Bazin (1918-1958), « aux confins de l’atrocité et de la farce ». C’est Paulette Goddard qui
interprète le rôle de Célestine – « Ils m’ont toujours fait du mal, désormais, je me servirai d’eux »,
dit-elle à propos des hommes qui lui firent vivre l’enfer social.

« Buñuel se fichait éperdument de critiquer la bourgeoisie »
Luis Buñuel propose, pour sa part, une autre Célestine. Interprétée par Jeanne Moreau, c’est
une femme vénéneuse, mystérieuse et ambiguë qui trouve face à elle Michel Piccoli dans un rôle de
maître de maison obsédé sexuel. De sa voix inimitable, Moreau résumait ainsi le film de Buñuel
lors de sa sortie : « Je suis une femme de chambre parisienne, qui a servi à Paris, qui vient
maintenant travailler en province et, pour elle, c’est un peu la prison, un peu renoncer au monde.
Elle va travailler dans une famille pour le moins curieuse. Il y a d’abord Monsieur, qui pense
beaucoup plus aux femmes qu’à sa femme ; Madame, qui pense beaucoup plus aux convenances
qu’à son mari. Il y a là le père de Madame, qui adore les femmes, mais qui adore surtout ce que
représente pour lui la femme, c’est-à-dire les bottines. Et puis, il y a un jardinier, un être
mystérieux, un peu effrayant, qui attire Célestine, le personnage que j’interprète. Et puis, il y a un
capitaine, un voisin, un homme assez violent. Au milieu de tous ces gens-là, Célestine essaye de
rester elle-même. Son rêve, je le crois du moins, c’est d’avoir à son tour une femme de chambre. »

L’action elle-même est décalée de trente ans, en 1930, à l’époque où L’Age d’or, de Buñuel,
fut interdit par la censure. Ce décalage dans le temps donne l’occasion à Buñuel de régler son
compte au préfet Jean Chiappe, connu pour ses amitiés d’extrême droite et son antisémitisme, qui
avait décidé l’interdiction du film. « Vive Chiappe ! » crient des manifestants nationalistes en
passant devant le Petit Café de Joseph à Cherbourg.

Des libertés avec le texte
« Il tenait absolument à cette allusion à Chiappe, se souvient Jean-Claude Carrière, qui,
outre le scénario du Journal d’une femme de chambre, écrivit avec Buñuel quelques chefs-d’œuvre
parmi lesquels Belle de jour, La Voie lactée et Le Charme discret de la bourgeoisie. Buñuel se

fichait éperdument de critiquer la bourgeoisie. En revanche, tout ce qui le rapprochait des
surréalistes, le personnage du fétichiste en particulier, l’intéressait. » Selon Carrière, Octave
Mirbeau faisait partie, avec Pierre Louÿs et J.-K. Huysmans, des trois écrivains de la fin du
XIXe siècle qui avaient le plus marqué le cinéaste.
Un autre grand écrivain, Carlos Fuentes, avait une lecture plus politique du film de son ami
Buñuel : « Jeanne Moreau, écrivait-il, regarde tout avec un détachement ironique – le fétichisme
des bottines chez un vieillard, les conventions de la demeure, la brutalité d’un domestique – qui
finit par unir l’ensemble en un faisceau social et politique. Ce que Jeanne Moreau est en train de
voir n’est ni plus ni moins que la montée du fascisme en Europe. »
Outre le changement d’époque, Buñuel et Carrière prirent nombre de libertés avec le texte
de Mirbeau. Ainsi, par exemple, dans le roman, Célestine finit par épouser Joseph, qu’elle est prête,
dit-elle, à suivre « jusqu’au crime ». Dans le film, en revanche, elle veut à tout prix le faire arrêter et
c’est le capitaine Mauger qu’elle finit par épouser. « Lorsqu’on adapte un texte littéraire au cinéma,
explique Jean-Claude Carrière, on l’oublie aussitôt après l’avoir lu. L’important, c’est le langage
cinématographique. »

Benoît Jacquot au plus près du livre
La démarche de Benoît Jacquot est très différente. Auteure d’un mémoire de master de
lettres consacré à « La prostituée chez Mirbeau », c’est sa coscénariste, Hélène Zimmer, qui lui a
fait découvrir Le Journal. « Le parti pris de Mirbeau de ne s’attacher qu’à un seul personnage et
de n’appréhender le monde qu’au travers de son regard m’intéressait beaucoup, explique Jacquot.
Par ailleurs, j’ai découvert dans ce livre une résonance tout à fait extraordinaire avec la période
actuelle. C’est autour de 1900, avec l’affaire Dreyfus, que tout a commencé, la xénophobie,
l’antisémitisme, la naissance de l’extrême droite contemporaine. La naissance du fascisme
français, si vous voulez. Tout cela m’a immédiatement requis. »
Autre parti pris : se situer au plus près du livre et procéder « par extraction ». Se servir des
scènes de recrutement de Célestine comme autant de « charnières » pour le film, et construire un
récit au présent en le trouant de réminiscences. « Mon souhait, qui correspondait d’ailleurs à celui
de Léa Seydoux, était de faire en sorte que l’époque, sans s’oublier, s’oublie, explique Benoît
Jacquot. Léa joue au présent, comme si l’action avait lieu maintenant. En espérant que la
perception qu’en aura le spectateur se fera, elle aussi, au présent. »

Affiche du film Journal d'une femme de chambre de Benoît Jacquot, actuellement en salles.
Même travail en ce qui concerne les dialogues : « J’ai essayé de rester dans le cadre
linguistique de l’époque tout en faisant glisser les mots vers quelque chose qui puisse être prononcé
aujourd’hui. Ecoutez Vincent Lindon [qui joue le rôle de Joseph]. Vous vous apercevrez que les
rares mots qu’il prononce, il les dit comme s’il les disait aujourd’hui. »
Et Célestine ? « Avec Jean-Claude Carrière, analyse Benoît Jacquot, Buñuel a voulu brosser
le tableau d’une nomenclature quasi clinique, et finalement assez datée, me semble-t-il, de la libido.
Une sorte d’accumulation maniaque de tous les fétichismes, de toutes les perversités. Pour ma part,
je n’ai pas voulu faire un film là-dessus même s’il est vrai que Léa apparaît extrêmement sexuée,
exerçant sur les hommes un véritable magnétisme sexuel. »

Trois Célestine, trois facettes du même homme : Octave Mirbeau. Place aux films maintenant. Et au
roman : « Aujourd’hui, 14 septembre, à trois heures de l’après-midi, par un temps doux, gris et
pluvieux, je suis entrée dans ma nouvelle place… »
A voir
Journal d’une femme de chambre, de Benoît Jacquot, avec Léa Seydoux
et Vincent Lindon. 1 h 35.
• Franck NOUCHI
Journaliste au Monde
• Le Monde, culture et idées, 2 avril 2015

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