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SENS ET VALEUR DE L’AMITIÉ DANS SÉBASTIEN ROCH

ET LES ROMANS D’ENFANCE
Le type de l’enfant terrible, meneur de jeu dans trois romans d’enfance
Trois romans que nous définirons comme des romans d’enfance1 – Sébastien Roch, Le
Grand Meaulnes et Les Enfants terribles de Cocteau, ces deux derniers publiés à la distance
de plus de vingt et trente ans du premier (1890, 1914, 1929) – choisissent comme
protagonistes ou co-protagonistes des élèves plus grands, qui sont des adolescents sur le point
d’atteindre la majorité et qui deviennent les protecteurs et compagnons confidentiels de
camarades plus petits. Souvent c’est la taille qui fait la différence entre les grands et les petits
(puisque, dans les trois romans, il existe une nette séparation entre la cour des grands et celle
des petits) et qui détermine la psychologie qui l’accompagne : le petit reconnaît la force et la
supériorité de l’autre, le « meneur de jeu », et il en obtient la protection. D’autre part, c’est par
un pacte de solidarité et de soumission du plus petit ou du plus faible que s’exerce la
fascination de l’autre, qui détient le pouvoir. Sébastien, qui éprouve au collège un sentiment
d’infériorité dans le groupe classe, reflet des contrastes de la société despotique des adultes,
devient « le souffre-douleur » du groupe, soumis avant tout à l’arrogance de Guy de
Kerdaniel, « le chef indiscuté de la cour2 » (p. 115) ; celui-ci, à cause de son ascendance
aristocratique et de la fortune de ses parents, garde en face de ses compagnons et de ses
maîtres « une indestructible auréole » (ibid.). Guy en arrive au mépris, laissant comprendre à
Sébastien son infériorité sociale en tant que fils de quincaillier : son dédain est accompagné
du rire des autres élèves, qui obéissent aux ordres du « meneur de jeu », et notre petit héros se
sent « écrasé de tant de prestige », et en vient à se demander si « une bosse ou quelque
dégoûtante infirmité, ne lui avait pas, soudainement, poussé sur le corps » (p. 97).
Cette position sociale, qui permet d’accorder à un camarade un rôle supérieur à cause
de sa naissance, est ignorée dans les deux autres romans d’adolescence (Le Grand Meaulnes
et Les Enfants terribles). On comprend donc que cette supériorité du « fastueux Guy » sur le
groupe des élèves s’accompagne d’une morgue, qui provient de la considérable fortune de ses
parents, et d’une certaine fascination pour ses vêtements et pour l’ambiguïté de ses attitudes
gracieuses : « Ensuite il considéra, de son œil doux effaré, le hardi camarade dont l’évidente
1 Le roman d’enfance appartient au genre des mémoires et des romans autobiographiques et s’apparente au
roman poétique, mais il englobe aussi le roman d’adolescence ; il va de soi que la psychologie de l’enfance est
bien différente de celle de l’adolescence, mais la crise de l’adolescence marque ce passage, bien difficile à
cerner, d’une étape de l’âge évolutive à l’autre ; le dilemme des frontière reste : Rimbaud est-il un poète de
l’enfance ou de l’adolescence ? Elisabeth Ravoux-Rallo a préféré, pour ces romans, parler d’Images de
l’adolescence dans quelques récits du XXe siècle (Paris, Corti, 1989). Il me semble que c’est toujours un regard
rétrospectif qui l’emporte, même dans Le Diable au corps de Raymond Radiguet. Sébastien Roch, au moment de
devenir un adulte, va écrire, comme Meaulnes d’ailleurs, un journal intime de sa journée sans oublier les liens
avec son passé, dont il ne réussit pas à se séparer définitivement : l’adolescent, dans son journal quotidien, va
retrouver ce langage de l’enfance, qui est celle de la nature. Sébastien/Mirbeau écrit : « En l’écoutant, je
retrouve les extases anciennes, les virginales, confuses, les sublimes sensations du petit enfant que j’étais jadis »
( Octave Mirbeau, Sébastien Roch, Introduction de Pierre Michel, Lausanne, L’Age d’homme, p. 294). Ida
Porfido parle, dans son Introduzione à la traduction italienne de Sébastien Roch, de « roman d’un enfant »
(Octave Mirbeau, Sébastien Roch, Venezia, Marsilio, 2005, p. 11). Cf. aussi Fernando Cipriani, Il romanzo
d’infanzia in Francia (113-1929), Problematiche e protagonisti, Campus, Pescara, 2000.
2 Octave Mirbeau, Sébastien Roch, op. cit., p. 115. Les pages figureront entre parenthèses dans le texte. Pour
toute référence bibliographique nous renvoyons à celle établie par Pierre Michel à la fin de son “Introduction” à
cette édition, pp. 11-31.

majesté éblouit » (p. 97). Mais bientôt ce portrait lumineux d’un garçon hardi, provocateur et
cruel, est remplacé par un deuxième portrait, qui souligne l’insolence de l’enfant terrible, son
corps chétif, sa « personne fragile et redoutable » :
Chétif de corps, malsain de peau, marqué sur son front pâli, rétréci, déjà fané, du
stigmate des races épuisées, il avait l’assurance d’un homme fait, le geste bref, la bouche
impérieuse, l’œil insolent sous des paupières trop lourdes et clignotantes. Il n’était pas
moins, malgré cet aspect de groom anémié, le centre élu, le pivot choisi de cette société
infantile, acquise par l’exemple et l’éducation, à tous les servilismes, comme à toutes les
tyrannies. Les vanités, les ambitions, les aspirations secrètes et avouées de ce petit
peuple, parqué en de jalouses coteries, rayonnait vers sa personne fragile et redoutable,
ou plutôt vers ce qu’elle évoquait de richesse éblouissante, de luxe sacré et
d’agenouillements humains. (pp. 105-116)

Sébastien, après les scandales de pédophilie qu’on étouffe au collège de Vannes,
retrouvera Guy à la guerre, cadavre parmi les soldats morts transportés dans une charrette : il
en aura pitié, à la différence de son camarade Bolorec, oubliant tout ce qu’il avait souffert au
collège à cause de lui : l’ancien camarade mort continue à garder encore, « sous sa barbe
blonde, étoilée de givre et maculée de terre, son insolente et maladive grâce d’autrefois » (p.
352).
Le caractère de Sébastien est donc marqué par une générosité qui le conduit toujours à
pardonner aux autres, que ce soit à ses supérieurs ou à ses camarades. Son premier élan de
révolte est presque toujours corrigé et freiné par un sentiment de tendresse, opposé à la
vengeance et à la lutte, par un besoin de protection et par un débordement de son cœur « en
affections naïves et chaudes » ; le souvenir du bossu de son village, avec lequel il partage
l’amertume et « sa souffrance de reprouvé » (p. 105), témoigne de cette tendresse. Mais ses
réactions seront contradictoires, souvent opposées et simultanées : « Il admira Guy de
Kerdaniel autant qu’il l’envia et le détesta » (p. 99) ; « Il eût voulu se ruer contre cette bande
de gamins féroces, les souffleter, les piétiner, ou bien les apaiser pars sa douceur » (p. 101).
Un autre meneur de jeu, qui n’a rien du dédain aristocratique et de l’arrogance de Guy
de Kerdaniel, est le héros du roman d’Alain-Fournier, « le Grand Meaulnes », protecteur de
François, qui admire son compagnon avant tout pour son esprit d’aventure ; cet élève plus
grand que les autres, montre sa force et son intelligence au moment des jeux de lutte en classe
entre des bandes rivales, les fameuses batailles de boules de neige décrites dans le chapitre
intitulé « Le grand jeu »3 et dans le suivant, « Nous tombons dans une embuscade », où le
lecteur découvre un autre chef, qu’on peut considérer comme le double de Meaulnes, Frantz,
qui semble contester à son rival le pouvoir acquis sur les autres camarades en lui tendant une
embuscade. L’amitié entre François et son camarade se renforce en dehors de la classe et de la
cour, ils se battront seuls contre Jasmin Delouche, celui que, à cause de ses exploits et de sa
conduite scolaire, on appellera « le coq de la classe », et aussi contre les bandes nocturnes
dirigées par Frantz et Ganache. Ces solides liens amicaux entre François et Augustin
s’annoncent dès la première rencontre entre les deux camarades, le plus petit et le plus grand.
Plus tard l’évasion du « pensionnaire » de l’école, défini comme le grand gars nouveau venu,
permettra de développer le thème de la recherche vers un ailleurs, « le domaine mystérieux »,
recherche qui naît d’une évasion du monde sclérosé des adultes et de l’école-pension.
3 Cf. le chapitre de la deuxième partie du roman. Mais l’auteur évite l’appellation de « meneur de jeu », sousentendue, pour désigner Frantz. D’ailleurs Marie Maclean a préféré, pour son étude sur la « structure et les
thémes » du roman, le titre de Le Jeu suprêm, (Paris, Corti, 1973). Maclean explique : « Meaulnes commence
déjà à rejeter les jeux imparfaits de la vie courante en faveur des jeux parfaits que lui présente la nostalgie » (p.
79). Il va de soi que ni les jeux de l’école, ni « le jeu guerrier », ne font pas partie du « jeu suprême » représenté
par l’illusion, la magie, le théâtre, le cirque et l’aventure mystérieuse, liée à la recherche du sentier perdu.

Nicolas Duvauchelle, dans le rôle d’Augustin Meaulnes (2006)

Les cours scolaires, au début du roman, semblent dominés par le Grand Meaulnes, qui
attire d’abord l’attention de la famille de François Seurel, et plus tard celle de tous les élèves,
avec le récit de ses aventures. Pour l’instant, à la fin du premier chapitre, sous les yeux de sa
mère, il met le feu à une mèche abandonnée dans le grenier, en prenant le soin de protéger du
feu son ami François :
[…] et elle put m’apercevoir, l’espace d’une seconde, dressé dans la lueur magique,
tenant par la main le grand gars nouveau venu et ne bronchant pas…
Cette fois encore elle n’osa rien dire.
Et le soir, au dîner, il y eut, à la table de famille, un compagnon silencieux, qui
mangeait, la tête basse, sans se soucier de nos trois regards fixés sur lui. 4

Dargelos, l’enfant terrible du roman homonyme de Cocteau, qui s’inspire des gestes
du Grand Meaulnes, comme l’admettra son auteur, exploite sa position de leader incontesté,
même en dehors de la classe, qui lui donne le titre de « coq du collège ». Paul subit pour ce
camarade une étrange fascination, tout à fait pareille à l’amour, mais qui comporte une
soumission aveugle de la victime, surtout pendant la bataille de boules de neige, qui forme
l’une des scènes-mères – elle est placée au début du roman – et qui structure l’action
fondamentale du récit :
Il cherchait Dargelos. Il l’aimait.
Cet amour le ravageait d’autant qu’il précédait la connaissance de l’amour. C’était un
mal vague, intense, contre lequel il n’existe aucun remède, un désir chaste sans sexe et
sans but.
Dargelos était le coq du collège. Il goûtait ceux qui le bravaient ou le secondaient. Or,
chaque fois que l’élève pâle se trouvait en face des cheveux tordus, des genoux blessés,
de la veste aux poches intrigantes, il perdait la tête.
La bataille lui donnait du courage. Il courrait, il rejoindrait Dargelos, il se battrait, le
défendrait, lui prouverait de quoi il serait capable. 5

4 Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, Miracles, Paris, “Classiques Garnier”, 1986, Présentation et bibliographie
par Daniel Leuwers, p. 164. C’est à cette édition que renverront les indications de pages.
5Jean Cocteau, Les Enfants terribiles, Paris, Grasset, 1925, p. 21. C’est à cette édition que renvoie la pagination
indiquée dans le texte.

Dargelos, vu par Cocteau

Paul cherche donc Dargelos et il se bat pour lui, signe que son camarade exerce un
pouvoir illimité sur lui et sur ses compagnons, qui lui obéissent pendant cette bataille de
boules de neige ; celui-ci se fait reconnaître comme chef de la bande par son mépris et sa
force, accompagnés d’un rire, de grimaces et, pour finir, d’un « geste immense ». Paul sera
blessé, frappé à la bouche et à la poitrine, humilié, mais toujours soumis, éprouvant pour « ce
coq du collège » une admiration qui place son héros « dans un éclairage surnaturel » : « Il a
juste le temps d’apercevoir un rire et, à côté du rire, au milieu de son état-major, Dargelos
qui se dresse les joues en feu, la chevelure en désordre, avec un geste immense. Un coup le
frappe en pleine poitrine. Un coup sombre. Un coup de poing de marbre. Un coup de poing
de statue. Sa tête se vide. Il devine Dargelos sur une espèce d’estrade, le bras retombé,
stupide, dans un éclairage surnaturel6. »
Cette description de la bataille montre clairement le pouvoir absolu et cruel dont dispose
Dargelos, chef reconnu de la bande à l’intérieur de l’école et qui est devenu le meneur d’un
jeu auquel les autres doivent se soumettre sans conditions. Il se montrera particulièrement
« terrible » quand, dans l’épilogue du roman, il enverra à Paul malade une boule de drogue
empoisonnée.
C’est le système scolaire, dans ce cas le collège, qui permet cette division en groupes,
cette organisation hiérarchique, avec, au sommet, des chefs, les meneurs de jeu, et, en bas, des
élèves obéissants, ; cette division entre dominants et dominés se retrouve dans la sociétés
organisées et civiles. Pour en arriver à la convergence thématique du roman de Mirbeau avec
celui de Cocteau, on voit, dans le collège des jésuites, se reproduire les mêmes injustices et
despotismes que dans le lycée laïque fréquenté par Dargelos et Paul ; souvent le vocabulaire
et les métaphores – soulignés dans le passage qui suit – sont presque les mêmes :
Les collèges sont des univers en petit. Ils renferment, réduits à leur expression
d’enfance, les mêmes dominations, les mêmes écrasements que les sociétés les plus
despotiques organisées. Une injustice pareille, une semblable lâcheté président aux
choix des idoles qu’ils élèvent et des martyrs qu’ils torturent. Tout ignorant qu’il fût des
conflits d’intérêts, des rivalités d’appétits, immanentes, qui font s’entre-déchirer les
mêlées humaines, Sébastien, à force de voir et de comparer, ne tarda pas à déterminer
l’exacte situation qu’il occupait en ce milieu, agité par des passions, troublé par des
chocs, jusque-là insoupçonnés et décourageants. 7

6 Ibidem.
7 Ibid., p. 114.

Les camarades Meaulnes et Bolorec, conduisant un jeu bien particulier, moins bruyant
et plus mystérieux que celui mené sadiquement et diaboliquement par Dargelos, seront bien
plus disponibles et plus compréhensifs pour leurs deux fidèles compagnons qui les suivent ;
tout en jouant une partie plus ouverte avec leurs destins, ils ne demanderont aucune
soumission, ils resteront silencieux et énigmatiques, prêts à aider leurs camarades de jeux et
d’aventures. Avant de trouver son véritable ami, Sébastien Roch devra connaître plus d’une
déception. Comme nous le verrons, Mirbeau partage avec les deux protagonistes, Sébastien et
Bolorec, ses idées politiques en matière d’éducation et de formation. Nous devons donc prêter
attention aux revendications sociales des deux compagnons, qui vont au-delà de leur conduite
et de leur amitié. D’autre part, dans les deux romans d’enfance successifs, ceux d’AlainFournier et de Cocteau, la recherche du bonheur individuel est plus importante, malgré leur
communes conclusions dramatiques, que ces aspirations au bonheur collectif et aux
changements radicaux de la société française de la fin-de-siècle souhaités par Bolorec et dans
une certaine mesure, par Sébastien. Nous devons aussi chercher le sens et la valeur de cette
amitié, au-delà de la protection du grand envers le petit, qui se montre le plus faible parmi les
camarades.
Une amitié fausse et ambiguë : Sébastien et Jean de Kerral
Après l’humiliation subie de la part de Guy de Kerdaniel, un autre compagnon va
offrir à Sébastien son amitié, pendant la promenade : c’est Jean de Kerral, pour lequel
il éprouve spontanément de l’admiration, de la sympathie et « une tendresse profonde »,
malgré son aspect malchanceux. Cette amitié, tout d’abord sincère, est scellée par les mains
serrées des deux enfants ; c’est Sébastien qui prend cette fois l’initiative et qui subit la
fascination avec un élan vers son compagnon ; la clé de lecture de ces sentiments est exprimée
par une phrase, « Je t’aime bien », qui revient telle quelle, à une vingtaine de pages de
distance, et va marquer le début et la fin du récit de cette amitié, qui illustre la psychologie du
plus faible en quête d’aide :
Et, tout d’un coup il éprouva envers celui qui lui parlait ainsi un sentiment de
tendresse, de reconnaissance
profonde, l’irrésistible élan d’une âme qui se donne à
une autre âme. Ému, il prit la main de Jean, la serra très fort dans la sienne, et, les yeux
voilés de larmes.
– Je t’aime bien, dit-il
– Moi aussi, je t’aime bien, répondit Jean de Kerral. (p. 121)

La sympathie que Sébastien éprouve pour ce camarade vient de sa physionomie, surtout
de « ses yeux vifs et bons », en contraste avec sa taille, et de « son profil en tête de poisson »,
enfin de « son visage piqueté de taches de rousseur » (p. 118). Donc rien d’attrayant dans ce
portrait physique, qui semble être en contraste avec son portrait moral de « bon samaritain ».
Ce protecteur des camarades plus faibles se dépouille volontiers de ses objets pour en faire
cadeau aux autres. Jean de Kerral semble étendre pour un moment son amitié à Bolorec : il
confie à Sébastien qu’il lui « plaît tout plein » (ibid.). Si Bolorec garde le silence pendant la
promenade, Jean ne fait que « gazouiller » : il parle de son château, de l’uniforme rouge de
hussard que lui a donné son père, de la chasse des chiens aux lièvres et enfin d’une autre
chasse bien plus cruelle, chasse au clerc d’huissier, menée par son père. Le commentaire de
Jean sur cette traque ne laisse aucun doute au lecteur sur sa méchanceté et sur la naïveté de
Sébastien, sur lequel s’exerce l’ironie du romancier : « Sébastien écoute la voix de son ami,
cette voix qui gazouille, comme un oiseau chantant une chanson d’amour ; il aime M. de
Kerral, malgré ses grosses moustaches blondes qui ne l’effrayent pas ; il aime le château ; il
aime tout, sauf le méchant clerc d’huissier, à qui il ne peut pardonner de ne pas être laissé

dévorer par les bons chiens de M. de Kerral, et d’avoir coûté à celui-ci tant d’argent » (p.
126). Cela permet de saisir la difficulté de l’enfant à comprendre le mal ; le registre comique
rend notre petit personnage presque ridicule, incapable qu’il est de distinguer le mal du bien,
l’arrogance de la pitié. Mais le lecteur est averti des mauvaises intentions de la famille de
Kerral et du mépris de Jean pour le pauvre clerc d’huissier et, plus tard, pour Bolorec, qui
n’est admis que pour un très bref instant dans la famille des amis de Jean. Des images
rassurantes se succèdent dans l’âme de cet enfant timide, troublé et touché profondément
devant certains spectacles : les paysans rencontrés, qui lui semblent des êtres surnaturels, le
port au coucher du soleil, la rencontre des sœurs de son camarade Le Toulic : « Dans son
cœur, un instant troublé, la joie reparaît claire, sereine ; le remords s’évanouit, l’espoir
revient, immaculé » (pp. 126-27). La vision de la réalité à travers les yeux de Sébastien
devient innocente, « auréolée » en quelque sorte : ainsi en arrive-t-il à aimer d’une amitié
violente ce Le Toulic, qui reste en permanence penché sur ses livres. Le dernières lueurs du
jour facilitent, pendant la promenade, la rêverie poétique de Jean, « qui s’élève jusqu’à la
conception de l’infini » (p. 127). Les descriptions de ce que l’enfant voit et ses élans vers ses
camarades témoignent de la tendance de l’enfant, non seulement à regarder la réalité qui
l’entoure d’un point de vue poétique et innocent, mais aussi à préparer le lecteur à un choc
brutal, à une rupture de ton, à marquer le passage d’un temps sentimental, celui des émotions
du petit élève, vers un temps dramatique et critique, fondamental pour le développement du
récit, et qui culmine dans la scène-mère du viol accompli par le Père de Kern.
L’amitié de Sébastien pour Jean occupe en grande partie le chapitre III, jusqu’à la
déception de Sébastien et ensuite à celle de son père, qui aurait tant voulu que son fils se liât
avec la famille de Kerral, considérée comme des représentants de l’aristocratie admirée. En
effet, le père, M. de Kerral, interdira à son fils Jean de fréquenter le fils du quincaillier. Une
nouvelle fois, c’est le sentiment d’infériorité (après celui éprouvé devant Guy de Kerdaniel)
qui continue à humilier Sébastien : il se sent repoussé, comme un « vaincu ». Cette déception
de l’enfant, après un mouvement de révolte qui l’amène à détester le père de Jean de Kerral, et
aussi son fils lui-même (« Une haine le poussa contre Jean. Il eut envie de lui crier : Fils
d’assassin », p. 146 ), se conclut par le pardon, qui succède à la colère, avec le souvenir de ce
que, lors de leur première rencontre, le « bon Samaritain » avait fait pour lui : « Mais il
s’arrêta, troublé et vaincu … Jean était devant lui, si triste, le considérait de ses yeux si
étonnés et si doux, que sa colère, soudain mollit et tomba, Il se rappela comment était venu à
lui, gentil, affectueux, alors que tout le monde se détournait de lui et l’accablait de mépris ; il
se rappela leurs serments échangés. Il dit, redevenu presque tendre : / – Non… Je ne suis pas
méchant… Moi aussi, je t’aime bien » (ibid.).
La vraie amitié : Sébastien et Bolorec
Après cette déception il ne reste à Sébastien qu’à choisir la vraie amitié, celle de
Bolorec, mais ce n’est pas ce camarade solitaire, qui est en quête d’amitié, c’est Sébastien qui
prend l’initiative : « Sébastien s’intéressa vivement à Bolorec » (ibid.). Son caractère
silencieux, entièrement absorbé par ses pensées, le rend différent des autres camarades, qui le
tiennent à l’écart. Ce qui le distingue de Jean, c’est aussi son sourire mystérieux et
énigmatique, qui ne s’adresse à personne en particulier : « Il souriait de ce sourire neutre,
inquiétant ; de ce sourire qui n’exprime rien et ne s’adresse à personne, de ce sourire fixe,
comme la mort en met parfois sur la bouche glacée de ses élus » (p. 121). Mais il prend
bientôt une attitude ironique à propos du récit que fait Jean de la chasse au clerc d’huissier,
accompagnant les cris des chiens « d’horribles grimaces ». Il continue de tailler son morceau
de bois avec son couteau, pendant que Sébastien prend sa défense. Bolorec devient réellement
son ami et son protecteur quand il lui révèle son projet secret : obtenir la fermeture du collège

et tuer les jésuites. Mais l’exécution n’aura pas lieu. C’est l’aveu de ce projet criminel, suivi
d’« un mutisme accoutumé », qui surprend le timide Sébastien et fait de Bolorec un enfant
terrible. Cet élève n’est pas différent des deux autres modèles rencontrés dans le romans
d’enfance (Meaulnes et, dans une certaine mesure, Dargelos) : il possède une intelligence
vive, l’imagination d’un visionnaire, mais il est peu studieux, doté d’un amour pour sa région
inattendu chez un enfant aigri par la vie de collège :
[…] c’était un mauvais élève, et qui ne dissimulait pas sa répugnance à apprendre, bien
qu’il eût la mémoire vive, l’intelligence alerte, dans un corps lent, lent, presque difforme,
et sous des apparences d’idiot. Puis brusquement, sans raisons plausibles, comme s’il eût
éprouvé le besoin de rompre ses silences accumulés, trop pesants, il parlait. Et c’était en
phrases courtes, désordonnées, sans suite, des choses énormes, souvent grossières et
gênantes, d’extravagants projets d’incendie du collège, des résolutions de fuites
nocturnes, d’évasions palpitantes, le long des toits, par-dessus les murs enjambés, et
quelquefois aussi, des histoires du pays, naïves et charmantes, des légendes des saints
bretons, que lui avait contées sa mère. Ensuite il retombait dans son mutisme accoutumé.
(p. 146-47).

Sans se parler, tout en restant l’un près de l’autre, ils peuvent communiquer, écouter et
goûter ensemble la musique qui vient des salles du collège ; et Bolorec chante à son ami des
airs de danse de son pays natal. Aux bons moments de récréation et du carnaval succèdent les
moments terribles de la première communion, qui confondent Sébastien jusqu’à lui faire
vomir l’hostie. Quand le fils du quincaillier deviendra l’objet de la concupiscence qui pousse
le Père de Kern à le séduire et à le violer, c’est en vain qu’il cherchera à se confier à Bolorec,
qui continuera de scander « de mouvements de tête rythmiques des airs de chansons
intérieures » (p. 189). C’est la scène-mère du roman qui projette son ombre criminelle sur
l’âme de Sébastien, à tel point qu’il ne réussira plus à se libérer de ce cauchemar et à lier une
relation amoureuse durable avec Marguerite. En vain cherchera-t-il à avouer à Bolorec sa
solitude morale, la peur de la perdition qui l’assaille : il ne trouvera aucune compréhension de
la part de son camarade, souvent distrait, uniquement intéressé par les filles, les garçons et les
Bretons qui passent près de lui. La solitude ne fait que confirmer sa perdition de condamné :
« Sébastien, irrité des gaietés bruyantes et des joies déchaînées autour de sa tristesse,
éprouva un sentiment de solitude. La société de Bolorec, même, lui était pesante et pénible »
(p. 217). Malgré cette brève mésentente, l’union de Sébastien et Bolorec deviendra toujours
plus solide, et ce sont les jésuites qui s’en apercevront les premiers. À la base de cette
communion d’attitudes, il y a l’intérêt tout neuf que manifeste Sébastien pour les petites
constructions très ingénieuses de Bolorec : des têtes de chiens, des nids d’oiseaux, des figures
de zouaves. Son chant réussit aussi pour un instant à arracher Sébastien « aux obsessions
dévorantes » (p. 231) ; quant aux réponses « imprévues » de son compagnon, elles suscitent
son rire. C’est un moment de réconciliation de deux personnalités, différentes l’une de l’autre,
mais qui, comme le souligne justement Pierre Michel, « incarnent deux facettes » de la
personnalité de l’auteur du roman8, surtout en ce qui concerne ses idées politiques.
Bolorec, l’énigme d’un enfant terrible ?
Bolorec révèle à son ami son projet : voler de l’argent pour partir et rentrer à la
maison. Il aspire, dans son for intérieur, à se détacher de l’idéologie dominante de son père et
à devenir l’interprète du rêve révolutionnaire de son grand-oncle, c’est-à-dire, dans son cas,
en tuant les jésuites. La dernière image qu’il laisse à son ami, en proie au remords, est celui
d’un révolutionnaire, d’un vrai enfant terrible, meneur d’un jeu terrible, qui se manifeste
8 Introduction citée, p. 9.

malgré lui, « à cause de la brusquerie sauvage de ses questions, de l’imprévu de ses réponses
et de son silence, si plein de choses » (p. 231) ; de l’ami inséparable il reste à Sébastien les
souvenirs de ses « farouches grimaces » (p. 233), de « sa figure rouge » et de « son regard
enflammé » (p. 234). Son geste devient l’emblème de son rêve révolutionnaire qui embrasse
l’univers entier : « Alors, Bolorec, très grave a tracé dans l’air, avec ses bras courts, un
grand geste, comme s’il embrassait tout l’univers » (p. 232). Or ce sera le même geste que
fera Dargelos, et qui remplira la dernière scène de la cité, comme l’on verra, à la conclusion
du roman de Cocteau, Les Enfants terribles9. Cette figure de l’enfant terrible, sauvage et
indiscipliné, parfois subversif, aimant la bagarre, pas trop doué pour l’école et le système
scolaire, mais intelligent, plane sur le roman ; il est prêt à s’évader et à conduire les autres
camarades vers un but inconnu, à se moquer de l’autorité, à exercer sur le groupe une
fascination particulière.
Au moment de perdre son ami, Sébastien se rend compte qu’il ne peut plus se passer
de cette nouvelle amitié. C’est inutilement qu’il cherchera Bolorec et qu’il demandera au
Père Recteur de le revoir avant de partir, parce que son ami, à la différence de Jean et de
Guy, ne l’avait « jamais repoussé ». C’est donc l’image « de ce bizarre compagnon qui lui
était une énigme » qui relance la réhabilitation de Bolorec à ses yeux, lors même qu’il a été
chassé par les jésuites comme « un monstre ». Ces deux camarades découvrent leurs affinités
pour la musique, leur commune sensibilité d’artistes, ils restent toujours ensemble dans la
cour, l’un près de l’autre; bientôt leur amitié devient suspecte aux supérieurs du collège de
Vannes, qui les accusent injustement d’amitiés particulières et décident d’exclure les deux
adolescents du collège.
C’est avec la disparition de Bolorec que le roman va opérer la mise en abyme de son
portrait, rehaussant ce personnage mystérieux, souriant et terrible, ami inoubliable qui restera
inséparable de l’innocence traquée du petit Sébastien. Celui-ci, malgré le caractère distant de
son compagnon, isolé comme lui du groupe, en gardera un « un souvenir doux ». Il va de soi
que Bolorec n’a rien de la taille et du portrait physique, en quelque sorte exceptionnel, du
personnage d’Alain-Fournier, le Grand Meaulnes, lui aussi marqué par l’aventure, le mystère
et l’énigme que reflète son mutisme ; son étrange sourire garde comme un secret jusqu’à la fin
du roman :
Une seule chose le tourmentait, c’était de ne pas revoir Bolorec, de ne même pas
savoir où on l’avait relégué. Et, longtemps, il pensa, avec attendrissement, à ses
chansons, à ses petits morceaux de bois, à ses jambes trop courtes, qui peinaient durant
ses promenades, à cet étrange mutisme qu’il gardait parfois pendant plusieurs journées,
et qui se terminait par une crise de révolte, où le rire cruel alternait avec la colère
sauvage. De ces trois années, si longues, si lourdes, Sébastien n’emporterait qu’un
souvenir doux, celui de quelques heures vécues, près de ce bizarre compagnon, qui lui
était encore une énigme. De toutes ces figures, une seule lui demeurait chère et fidèle, la
figure pourtant si laide, molle et ronde, de Bolorec, cette figure tout en grimaces, effarée,
effarant, avec des yeux derrière lesquels on ne voyait jamais rien de ce qui se passait
réellement dans son âme, et qui s’illuminaient soudain de lueurs mystérieuses. ( p. 243)

Après la disparition de son ami, les regrets de Sébastien accompagnent son absence,
le vide qu’il a laissé, et sonnent comme un hymne à l’amitié, qui comprend des goûts partagés
et surtout une sympathie profonde pour l’autre, et même pour sa terre d’origine, une amitié
entendue comme communion de convictions et de sentiments : « Puis, il pensa aussi à
Bolorec. Où était-il ? Que faisait-il en ce moment même ? Il aurait voulu connaître son pays,
9 Cf. Fernando Cipriani, « La figura dell’enfant terrible nella letteratura francese : da Rimbaud a Cocteau »,
dans Ivos Margoni, Atti del Convegno7-8 novembre 2008, sous la direction de Graziano Riccadonna, Riva del
Garda, pp. 35-47.

Ploërmel, afin de mieux revivre, cet ami, cet unique ami des jours de tristesse, le seul qu’il
regrettât : Et il imaginait les landes, des landes pareilles à celle de Sainte-Anne, des landes
où des filles dansaient et chantaient : /— Quand j’aurai quatorze ans » (p. 260). Cette union
entre les deux adolescents devient, à la fin du Livre premier, symbolique par une association
de sentiments, sous-entendue dans le texte, mais facilement compréhensible par le lecteur.
C’est quand le père M. Roch, en menaçant de son couteau Sébastien, qui vient d’être chassé
du collège de Vannes, manifeste sa ferme intention de le renfermer à nouveau dans un autre
collège. Le fils trouve alors la force de se révolter et de refuser cet ordre au risque de se faire
tuer : « Vaincu, dompté par ce regard d’enfant, M. Roch laissa retomber à terre le couteau et
il s’enfuit » (p. 263). Cette révolte contre le collège, les jésuites et son père, peut être associée
à l’ancien projet de Bolorec, celui de se libérer des jésuites comme de son père, un médecin
incapable de comprendre, à la différence de son grand-oncle, la force politique de la
Révolution française. Cette affinité-union entre les deux amis transparaît déjà si l’on
rapproche les deux phonèmes roc/rec. Bolorec devient l’écho prolongé et déformé de Roch
mais avec ce son é de Sébastien10 ; c’est ce patronyme “poétique” qu’empruntera Jacques
Prévert pour signer des chroniques11.
Une conclusion tragique de l’amitié : « le mort et le vivant »
Sébastien, adolescent désormais condamné à s’ennuyer de la vie qu’il mène dans son
petit village de Pervenchères, après cinq ans de silence, se livre, dans son journal intime, à
une analyse cruelle de la société, qui correspond aux idées politiques de Mirbeau sur
l’ignorance, l’esclavage et la grossièreté du peuple, pour lequel il avait éprouvé une certaine
sympathie et compréhension ; il condamne surtout l’antagonisme entre les classes, « le
mensonge de la morale » prêchée par la religion ; il se sent ruiné par « cet enseignement
déprimant et servile » qu’il a reçu au collège (p. 285) ; il ne partage pas le sentiment religieux
ni l’exaltation militaire du peuple, surtout à l’occasion du défilé, dans son village, de l’armée
pour laquelle son amie Marguerite, au contraire, éprouve une admiration et un enthousiasme
inconditionnels. L’ironie que Sébastien exerce contre les soldats, contre le concept même de
patrie, et contre Marguerite, la petite fille amoureuse de lui et qui est toute prête à lui accorder
ses faveurs, rehausse l’action romanesque du Livre deuxième, confère une dimension
nouvelle et jette une lumière inattendue sur le jeune personnage, devenu lucide, triste et
ironique. C’est grâce à cette analyse du moi, que Sébastien pratique en jeune intellectuel, et
grâce à ses idées politiques, que le lecteur va pouvoir associer ce nouveau visage du
protagoniste à son ami Bolorec : « Cette absence d’un compagnon intellectuel est
certainement ce qui m’a été le plus pénible et ce qui m’a le plus manqué » (p. 284).
Justement, son ancien compagnon ne va pas tarder à lui envoyer une lettre, qui le réjouit
vivement. Elle réveille en lui bien des souvenirs et les sentiments opposés qu’ils ravivent,
depuis la première rencontre avec Kerral jusqu’à son dernier silence, et qui suscitent à
nouveau chez Sébastien « une tendresse infinie », visiblement liée, dans sa mémoire, à cette
« énigme indéchiffrée qui est en lui » : « Bolorec, c’est-à-dire ce qu’il y a de meilleur dans
mes souvenirs de collège ! Ce qui, seulement, a survécu à mes désenchantements ! Je le
revois, lorsqu’il vint, pour la promenade, prendre place, entre Kerral et moi ! Comme il
m'avait été antipathique, d’une antipathie amusée par sa laideur drôle ! Et puis je l’ai aimé.
Malgré l’absence, malgré le silence, j’ai toujours, pour ce très étrange et peu communicatif
10 La même association signifiante arrive, pour bien d’autres raisons, pour le père jésuite de Kern, qui rappelle
les noms des familles des nobles aristocrates, Kerdaniel et Kerral.
11 Pierre Michel nous apprend que Max Coiffait a découvert récemment que Jacques Prévert a utilisé le
pseudonyme de Bolorec pour signer ses chroniques dans une éphémère revue de 1932, Spectateurs (voir, sur
Internet, la notice Bolorec, dans Wikipedia).

ami des heures lourdes, une tendresse infinie, que je subis, sans trop me l’expliquer. Je crois
précisément que cette tendresse s’augmente encore de l’énigme indéchiffrée qui est en lui, et
qu’elle se fortifie de la crainte véritable qui est en lui » (p. 290). L’allusion que Bolorec fait
dans la lettre à « la grande chose » et aux réunions qui se tiennent chez un sculpteur parisien
ne laisse aucun doute sur l’intention de son ami de transformer la société et de faire triompher
la justice ; de plus, cette haine qu’il montre pour la guerre comme inutile et injuste rappelle
encore le refus de Sébastien de considérer « l’héroïsme militaire comme une vertu » et sa
condamnation de l’absurdité de la guerre, car il « ne compren[d] pas que l’on se batte entre
gens qui n’ont aucun rapport entre eux, aucun intérêt commun, et qui ne peuvent se haïr,
puisqu’ils ne se connaissent point » (p. 340).
Sébastien, suivant l’image qu’évoque le mot « Justice », arrive à deviner, dès la
première lettre qu’il reçoit, le projet révolutionnaire de son ami, que la Commune incarnera
quelques mois plus tard, en contraste avec le masque de « sa physionomie burlesque et chère,
parfois si mystérieuse ». La comparaison avec son ami devient inévitable ; d’une part, la
honte de l’inutilité de la révolte, de sa lâcheté, de son inaction, la tristesse de la solitude ; de
l’autre, l’héroïsme des barricades, le mystère, la révolte, le projet d’une justice libératrice :
« Il me semble que je vois Bolorec sur une barricade, dans de la fumée, debout, farouche,
noir de poudre, les mains sanglantes. Et voilà que, à la joie si ardemment désirée de tenir
quelque chose de Bolorec, succède une inexprimable tristesse. J’éprouve en ce moment, un
double et pénible sentiment : un sentiment de crainte pour l’avenir de mon ami ; un sentiment
de honte de mon inutilité et de ma lâcheté… Mais m’a-t-il vraiment aimé ? » (p. 292).
Sébastien comprend qu’il n’a, de son ami, ni le courage, ni la passion politique, mais l’analyse
qu’il fait de la situation socio-politique, avant la déclaration de guerre, se rattache dans une
certaine mesure à la foi de Bolorec dans l’espoir d’une transformation profonde de la société
par la révolte, écrivant par exemple : « J’ai voulu montrer aux malheureux l’injustice de leurs
misères et leur droits imprescriptibles à la révolte », p. 293). Mais, à la différence de son ami,
il est possédé par « le sentiment de l’inutile » (p. 294) et repris par les « obscures hontes de
son inguérissable solitude » (p. 295) ; surtout, il est torturé par les oppressives et
cauchemardesques visions du collège, qui continue d’exercer sur lui « son œuvre sourde,
implacable de démoralisation » ; et il est obligé d’admettre, malgré lui, que sa révolte
individuelle contre les préjugés reste sans aucune conséquence concrète (« Révolte vaine,
hélas, et stérile », p. 295) et qu’il sera difficile de faire se révolter un jour « des multitudes
servilisées » par « le mensonge de la morale » (p. 285). Condamné à l’inaction, incapable de
s’adapter à la vie de tous les jours et aux désirs de Marguerite, notre héros ne peut choisir que
l’issue tragique de la mort à la guerre ; il veut inconsciemment se libérer de son père et de
Marguerite, qui manifeste, dans les rendez-vous nocturnes, une fougueuse passion pour
Sébastien, en proie à ses obsessions homicides.
Le dernier chapitre du roman jette une lumière sinistre sur ce couple d’amis SébastienBolorec. La rencontre inattendue sur le champ de bataille conduit l’action dramatique vers
une conclusion tragique. Cette rencontre semble tout d’abord raviver joyeusement et
consolider la vieille amitié entre les deux anciens camarades du collège de Vannes ; l’amitié
retrouvée, après les épreuves auxquelles a été soumise leur fidélité, relance l’espoir de
pouvoir dépasser les anciennes incompréhensions. Sébastien rappelle à son compagnon, avec
nostalgie, ses petits ouvrages et ses chansons ; mais souvent les deux amis restent l’un près de
l’autre, silencieux, comme au bon vieux temps : « Ils restaient le plus longtemps qu’ils
pouvaient, l’un près de l’autre, se parlant rarement, mais se sentant unis par une tendresse
forte, par des liens de souffrance et de mystère, infiniment puissants et imbrisables » (p. 349).
Néanmoins la communication entre les deux jeunes gens reste difficile ; Bolorec revient sur
son ancien projet, la justice, et s’exprime « par gestes prophétiques et par allusions vagues et
inachevées » ; il se montre encore taciturne, sombre et « terrible » par l’aspect physique et les

grimaces : « Les yeux de Bolorec s’enflammaient, et il bégayait d’une voix pâteuse, avec
d’extraordinaires grimaces, qui le rendaient terrible: / — C’est… c’est… c’est la justice !...
Tu verras… tu verras ! » (p. 350).
Bolorec révèle aussi toute sa cruauté vengeresse quand il raconte à Sébastien comment
il vient de tuer son capitaine, qui chassait les pauvres de son château et qui venait de frapper
devant lui, dans le dos, un jeune fils d’ouvrier malade et épuisé de marcher. Serait-ce donc
d’une manière personnelle et individuelle que Bolorec entend la justice sociale ? Non, car la
justice telle qu’il se la représente est confiée à un projet collectif, communard et politique, qui
va succéder à la guerre contre les Prussiens. Le romancier donne un tableau réaliste des
horreurs de la guerre : à la peur de Sébastien (« la peur le gagnait, l’annihilait, l’incrustait
davantage à la terre », p. 356) s’oppose l’indifférence de Bolorec envers la mort. Sur le
champ de bataille, comme il l’avait dit, Bolorec n’a pas peur de mourir ; il regarde le cadavre
de leur ancien camarade Guy « d’un œil tranquille et froid » (p. 352), tandis que Sébastien,
« pris de grande pitié » (p. 352), est sur le point de pleurer. Le sentiment de cette mort était né
de la solitude dans laquelle on l’avait jeté au collège, où il avait recherché, comme remède,
l’amitié. Le plus faible veut encore, comme alors, se sentir « protégé » par son ami, ayant le
pressentiment de la mort qui ne tarde pas à arriver : « Il était comme dans un abîme, comme
dans un tombeau, mort, avec la sensation atroce et confuse d’être mort et d’entendre, au
dessus de lui, des rumeurs incertaines, assourdies, de la vie lointaine, de la vie perdue » (p.
356). Bolorec, avec un grand effort, arrive à soulever le corps inanimé de Sébastien, qui
représente bien, dans les bras de son ami, la victime sacrificielle et innocente. C’est avec cette
amitié ineffaçable et silencieuse des deux camarades menacés par la guerre et la mort que se
conclut le roman. C’est Bolorec le héros, qui croit dans l’avenir et qui veut parier sur le
changement de la société ; il prend le mort comme témoin de ses convictions : « Tu verras » ;
tel est le mot répété en écho, à quelques pages de distance, comme un serment et un espoir de
changer l’ordre établi. La vision apocalyptique des dernières lignes du roman marque l’union
intime du mort et du vivant et cette image du corps soulevé « péniblement » (l’adverbe est
répété deux fois dans le texte) symbolise bien, dans le contexte de l’épilogue, l’apothéose de
l’amitié et la condamnation de la guerre, que Bolorec trouve profondément injuste : « Ce
n’est pas juste… Mais tu verras… tu verras… / Puis, ayant respiré, il charge sur ses épaules
le corps de son ami et, lentement, péniblement, péniblement, tous les deux, le vivant et le
mort, sous les balles et les obus, ils s’enfoncèrent dans la fumée » (p. 358). Après le
« meurtre » de son « âme d’enfant » qu’était son viol par de Kern, Sébastien témoignait déjà
de sa préférence : plutôt se faire tuer que de tuer. Il la confirme à la guerre : « Eh bien, non, je
ne tuerai pas : Je me ferai tuer peut-être » (p. 340).
Dans l’histoire de ces trois romans d’enfance, la mort, constamment présente,
souligne, par son épilogue, la solidité des liens entre deux amis, les renforce par un espoir
inattendu en réponse à un désespoir. Les deux romans que nous citions au début (Le Grand
Meaunes et Les Enfants terribles) confirment, par certaines convergences, cette apothéose de
l’amitié : Meaulnes, après avoir connu la mort de sa compagne Yvonne, repart pour de
nouvelles aventures, serrant dans ses bras sa petite fille, et laissant son ami François aux
Sablonnières, le théâtre de la tragédie, où le narrateur avait été le confident des derniers
sentiments de l’épouse de Meaulnes, Yvonne de Galais, éternelle jeune fille promise dès le
début à la mort par sa fragilité même. Le protagoniste, en proie au remords, avait ramené son
ami Frantz à la maison où l’attendait Valentine, autre fiancée promise. Cette conclusion
dramatique est compliquée par les liens avec le féminin : l’attraction vers la femme, idéalisée
dans un premier temps, dégénère par la suite. La recherche d’une pureté est elle aussi
compliquée par les sentiments de la faute et de la culpabilité, qui emprisonne le protagoniste,
sentiments présents aussi bien dans Sébastien Roch que dans Le Grand Meaulnes. En
l’absence d’Augustin, son compagnon François, qui remplit la fonction de narrateur

« universel », puisque « la conscience du présent enchâsse la conscience du passé 12 », le
remplace désormais, comme auprès de sa femme Yvonne, qui est devenue elle aussi son amie,
tout en confirmant cette double amitié profonde : « et moi repris par mon vieil enthousiasme,
je lui [à Yvonne] parlais sans me lasser, avec une amitié profonde, de celui qui nous avait
abandonnés… » (p. 352).
L’épilogue des Enfants terribles présente les mêmes signes d’une amitié brisée, mais
aussi constante et solide, même si elle est ressentie seulement par l’un des partenaires, Paul.
Le récit ne fait que mimer la fatalité d’une tragédie grecque annoncée dès le début et conçue
selon le modèle de la tragédie racinienne, rappelé par le narrateur. Les violentes taquineries
entre Paul et sa sœur Élisabeth, considérés comme des jumeaux (« deux membres d’un même
corps »), semblent annoncer une comédie, un jeu d’insultes, de caresses et de grimaces ; mais
ces farces se terminent tragiquement par la mort d’Élisabeth et de Paul : à ce dernier, son ami
Dargelos, qui l’appelle dédaigneusement « Boule de neige », a envoyé de la drogue sous la
forme d’une boule noire. Dans l’épilogue, Paul accepte ce « cadeau » de son ami, voulant se
libérer des liens incestueux qu’il a établis inconsciemment avec sa sœur 13. C’est dans une
apothéose de mort et d’amitié trahie que se conclut cette tragédie, où réapparaît le grand geste
de Dargelos conduisant ses camarades, comme avait fait Meaulnes, dans une bataille de
boules de neige ; Cocteau choisit la chambre comme lieu magique : à la fin, elle devient une
scène de théâtre, avec ses acteurs, ses confidents (le couple d’amis, Gérard et Agathe), ses
spectateurs, ses lumières, et en même temps un champ de bataille et de mort : « Il [Paul]
distinguait dehors s’écrasant parmi les rigoles, de givre et de glace fondue, les nez, les joues,
les mains rouges de la bataille des boules de neige. Il reconnaissait les figures, les pèlerines,
les cache-cols de laine. Il cherchait Dargelos. Lui seul ne l’apercevait pas. Il ne voyait que
son geste, son geste immense14 ».
L’amitié, surtout dans ce dernier roman, révèle certainement son côté homosexuel,
parfois latent et caché, et ici plus manifeste en tant que désir et dépendance de l’autre, sans
lequel la vie, pour Paul, devient impossible. Quant à la drogue, l’intention est toujours de lui
assigner encore une fonction symbolique, laissant comprendre que cette drogue appartient à
l’enfance et à son imaginaire. La neige, symbole de la pureté, de l’innocence et de la légèreté,
réveille à cet âge « les instincts ténébreux » des élèves de cinquième, qui deviennent des
acteurs, « de grands comédiens », aux réactions imprévues, qui constituent un monde à part,
autonome, avec leurs lois, « leur idiome », un monde séparé de celui des adultes : « Mais, en
cinquième, la force qui s’éveille se trouve encore soumise aux instincts ténébreux de
l’enfance. Instincts animaux, végétaux, dont il est difficile de surprendre l’exercice, parce que
la mémoire ne les conserve pas plus que le souvenir de certaines douleurs et que les enfants
se taisent à l’approche des grandes personnes. Ils se taisent, ils reprennent l’allure d’un autre
monde. Ces grands comédiens savent d’un seul coup se hérisser de pointes comme une bête
ou s’armer d’humble douceur comme une plante et ne divulguent jamais les rites obscurs de
leur religion » (p. 10).
Par conséquent cette séparation entre les enfants et les adultes, entre les élèves et leurs
maîtres d’école, devient le terrain où se jouent, dans ces trois romans d’enfance, connus
comme romans de l’échec, le pari de la vraie amitié prolongée dans le temps, la conception
d’une enfance terrible, d’une crise motivée, due à ce passage difficile de l’enfance à
l’adolescence annonçant l’âge adulte, le lien subtil entre deux protagonistes ou co12 C’est la juste remarque de Claude Herzfeld, Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, Paris, Nizet, 1981, p. 140.
13 L’inceste est présent aussi dans le roman de Mirbeau, Sébastien avoue, dans son journal intime, qu’il aime
sa mère « d’un amour immense, d’un amour encore inconnu » et, à la pensée qu’elle a peut-être aimé
quelqu’un, il embrasse ses vieilles choses « presque furieusement, d’un long, d’un horrible, d’un incestueux
baiser » (p. 290).
14 J. Cocteau, Les Enfants terribiles, p. 123.

protagonistes, tantôt adjuvants, tantôt opposants, dans leurs actions et convictions, qui se
murent souvent dans leurs solitudes, mais sont toujours prêts, comme deux enfants terribles, à
lancer un défi, qui les unit, aux conventions sociales et aux institutions (le collège, l’école ou
la famille), souvent dans l’espoir de poursuivre ensemble un projet “révolutionnaire”,
impliquant la recherche, bien des fois douloureuse, de leur identité personnelle15.
Fernando CIPRIANI

15 Cf. L. Cantatore, « Le identità violate di tre collegiali - Appunti su Mirbeau, Musil, De Libero », in C.
Covato, Metamorfosi dell’identità, Per una storia delle pedagogie narrate, Guerini Scientifica, Milano, pp. 80111. Cantatore remarque justement que ces métamorphoses du moi, activées par l’institution externe, laissent
des marques persistantes dans le temps : « Metamorfosi, mutamenti dell’io, anche dove l’io è stato difeso
vittoriosamente dagli attacchi esterni di una regola autoritaria, perché i segni di una battaglia sanguinosa si
portano con sé per tutta la vita » (p. 81).

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