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Un livre à l'affiche

Le Journal d'une femme de chambre : Jacquot
plus indulgent que Mirbeau avec sa Célestine
 Gilles Heuré
 Publié le 14/04/2015.


Après Renoir et Buñuel, Benoit Jacquot adapte à son tour de belle façon,
et plus fidèlement, le roman d'Octave Mirbeau.
Mais atténue le jugement sévère porté in fine sur son héroïne.
Mirbeau va mal : il doute de son talent littéraire et c’est un peu l’épée dans les reins (celle de
son éditeur) qu’il consent à livrer, en feuilleton, la première mouture du Journal d’une femme de

chambre à L’Echo de Paris, en 1891. Ce Journal est donc celui d’une « chambrière », qui raconte
les épisodes de sa vie professionnelle et intime, révélant du même coup les mœurs de la bourgeoisie
dans les maisons où elle sert.
C’est armé du dégoût que lui inspirent ses contemporains qu'Octave Mirbeau (1848-1917) se
remet au roman, avec la volonté de transgresser les bonnes manières. Neuf ans plus tard, de janvier
à juin 1900, la nouvelle version du Journal paraîtra en feuilleton dans La Revue blanche,
publication de gauche. Puis, enfin, sous forme de livre, chez Fasquelle, édition qui remportera un
grand succès du vivant de son auteur, avec plus de 140 000 exemplaires vendus. Et ce même si
l’accueil fut plutôt froid à sa sortie : Rachilde, André Gide, Huysmans s’en font les acides
contempteurs, allant jusqu’à évoquer « l’ordure » d’un tel livre. Choquant, immoral, cru, Le
Journal d’une femme de chambre l’est autant par les manies bourgeoises qu’il révèle que par les
critiques sévères qu’il assène à certains milieux politiques. Les plus visés sont les antidreyfusards,
Mirbeau situant le début du roman en 1898 – or « l’affaire » du capitaine Dreyfus, condamné en
1894, ne s’achèvera qu’en 1906, après une ultime étape judiciaire qui l’innocentera définitivement.
Voici donc Célestine, jeune femme de chambre qui entame son journal le 14 septembre. Elle a
fait plusieurs bureaux de placement, déjà occupé plusieurs places, et donne le ton : « Ah ! je puis me
vanter que j’en ai vu des intérieurs et des visages, et de sales âmes… Et ça n’est pas fini. » Les
places précédentes qu’elle occupa reviennent en flash-back dans le roman : elle est chez M. Rabour,
« petit vieux tiré à quatre épingles », fétichiste des bottines, ou encore chez une aimable grand-mère
qui lui demande de veiller sur "M. Georges", son petit-fils tuberculeux. Avec ce dernier, Célestine,
par pitié, aura une brève mais intense liaison, qui fera mourir le pauvre jeune homme. Une
prostituée, Célestine ? Non, bien que le passage entre servante et courtisane figure souvent dans les
représentations de l’époque et qu’elle-même redoute ce glissement dont elle a vu tant de cas
dramatiques. Dans la bourgeoisie du XIXe siècle, la petite bonne était convoitée, mais redoutée.
Elle pouvait déniaiser le fils de famille, mais, si elle tombait enceinte, devenait indésirable,
représentant un danger pour le patrimoine et le statut social. Alors elle devait faire appel à une
faiseuse d’anges, placer son enfant en province, ou était purement et simplement chassée. Célestine
est consciente de tout cela, simplement, elle est faible avec les hommes : « Quand ils me parlent,
ces monstres-là… et que je sens sur ma nuque le piquant de leur barbe et la chaleur de leur
haleine… va te promener !... je ne suis plus d’une chiffe… et c’est eux, au contraire, qui ont de moi
tout ce qu’ils veulent. » Des maisons, elle en a servi à Paris, y croisant même des hommes célèbres,
comme Paul Bourget, à qui elle demande un conseil pour une amie à elle, femme de chambre
également, pour s'entendre répondre : « Je ne m’occupe pas de ces âmes-là… ce sont de trop petites
âmes… ce ne sont même pas des âmes… Elles ne sont pas du ressort de ma psychologie. » Paul
Bourget en prend pour son grade, et, bien entendu, c’est alors Mirbeau qui parle plutôt que
Célestine : « Ah ! c’est bien le philosophe, le poète, le moraliste qui convient à la nullité
prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de cette catégorie mondaine, où tout est factice... »
“Comment cela est-il possible que j’en sois arrivée à m’échouer ici ?”
Il y a de la tristesse chez cette petite Bretonne à l’enfance malheureuse, de la colère devant
la façon dont on traite ses semblables, et de la rage devant l’hypocrisie bourgeoise : « Je ne suis pas
vieille pourtant, mais j’en ai vu des choses, de près… J’en ai vu des gens tout nus… Et j’ai reniflé
l’odeur de leur linge, de leur peau, de leur âme… Malgré les parfums, ça ne sent pas bon… Tout ce
qu’un intérieur respecté, tout ce qu’une famille honnête peuvent cacher de saletés, de vices
honteux, de crimes bas, sous les apparences de la vertu. »
Elle arrive en Normandie, au Mesnil-Roy, dans la propriété Le Prieuré, appelée « le château
». Mme Lanlaire, mal fagotée – « son pire défaut est qu’elle n’éveille en vous aucune sympathie,
qu’elle n’est femme en rien » – est revêche, acrimonieuse, avare, « méfiante, méthodique, dure,
rapace, sans un élan, sans une fantaisie, sans une spontanéité, sans un rayon de joie sur sa face de
marbre ». Et autoritaire, y compris avec son mari, qui poursuit Célestine de ses assiduités. La
demeure sent le rance et l’absence de bonheur, mal meublée, vermoulue, avec deux serviteurs avec

lesquels Célestine mange à l’office : Marianne, pauvre fille qui assouvit parfois les désirs du maître,
et Joseph, le jardinier-cocher, brute épaisse, un taiseux antisémite qui veut tuer « les youpins » et
s’abreuve de la haine colportée par le journal La Libre Parole.
« Comment cela est-il possible que j’en sois arrivée à m’échouer ici, parmi de telles gens, et
loin de tout ce que j’aime ? » se désespère Célestine. L’argent des patrons sonne faux, recueilli par
héritage des magouilles des parents. Mais l’argent suffit à acheter la respectabilité : « L’adoration
du million ! écrit Célestine. C’est un sentiment bas, commun non seulement aux bourgeois, mais à
la plupart d’entre nous, les petits, les humbles, les sans-le-sou de ce monde. » Au bourg, ce n’est
pas mieux, les servantes et les commerçantes cancanent et leurs conversations soulèvent le cœur de
Célestine, qui, le soir, réfugiée dans sa chambre insalubre, lit En famille, d’Hector Malot, et d’autres
romans « qui font pleurer ». Le voisin, un capitaine à la retraite qui jardine en chantant des airs
militaires, affirme « manger de tout » et a le sang chaud, exploitant sa servante Rose. Mais Joseph,
peu à peu, s’impose dans le roman. Sa virilité attire Célestine, et peu importe, comme elle le
soupçonne, qu’il ait tué et violé la fille du cantonnier, la petite Claire, dans la forêt de Raillon...

Le Journal d’une femme de chambre est resté comme la plus célèbre des œuvres littéraires
d'Octave Mirbeau, qui était aussi critique littéraire et artistique, rappelle le spécialiste Pierre Michel.
On y devine la colère libertaire de l'auteur, qui n’épargne personne, bourgeois, célébrités,
parlementaires de droite ou de gauche. Adapté au cinéma d’abord par Jean Renoir, avec Paulette

Goddard, en 1946, le roman l’est encore vingt ans plus tard, par Luis Buñuel, avec Jeanne Moreau.
Dernière version en date : celle de Benoit Jacquot. Léa Seydoux (Célestine), Vincent Lindon
(Joseph), Clotilde Mollet et Hervé Pierre (le couple Lanlaire) sont parfaits. Mutine et naïve, rebelle
et soumise à la fois, toute de rage rentrée, Léa Seydoux donne corps à la femme de chambre
trimballée de place en place. Vincent Lindon impose sa puissance muette et égale la performance de
Georges Géret dans le film de Buñuel.
Le scénario, lui, bifurque un peu. Comme dans le roman, Célestine part avec Joseph dans le petit
café de Cherbourg que celui-ci vient de s’offrir (avec, en partie, l’argenterie des Lanlaire). Fin du
film. Dans le roman, c’est une association à la fois sexuelle et d’affaires, pour faire fructifier un
caboulot où se réuniront les extrémistes de droite et les militaires que Célestine, au décolleté
aguichant, donc commerçant, devra séduire. Et Mirbeau est plus sévère que Benoit Jacquot pour
Célestine, devenue patronne à son tour, oublieuse des humiliations qu’elle a subies et les reportant
désormais sur les autres : « Joseph veille à tout dans la maison, et rien n’y cloche. Nous avons trois
garçons pour servir les clients, une bonne à tout faire pour la cuisine et pour le ménage, et cela
marche à la baguette… il est vrai qu’en trois mois nous avons changé trois fois de bonne… ce
qu’elles sont exigeantes, les bonnes à Cherbourg, et chapardeuses, et dévergondées ! Non, c’est
incroyable, et c’est dégoûtant… » Célestine est devenue Mme Célestine.

Le Journal d’une femme de chambre, d'Octave Mirbeau, in Œuvre romanesque, vol. 2.,
édition critique présentée par Pierre Michel, éd. Buchet-Chastel/Société Octave Mirbeau (2001).
Lire aussi : La Place des bonnes. La domesticité féminine à Paris en 1900, d'Anne Martin-Fugier,
éd. Perrin, coll. Tempus (2003).
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Gilles HEURÉ

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