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UN NOUVEAU DOCUMENT SUR L’AFFAIRE GYP

Depuis la publication de la biographie de L’Imprécateur au cœur fidèle, en janvier
1991, les mirbeaulogues et mirbeauphiles savent que la vie d’Octave Mirbeau a été perturbée
pendant quatre ans, de l’automne 1884 à l’automne 1888, par ce que j’ai appelé « l’affaire
Gyp », parce que les trois actes de cette ténébreuse affaire1, dont tous les secrets n’ont pas été
levés à ce jour, l’ont vu s’affronter très durement à la comtesse de Martel, alias Gyp de son
nom de plume (1849-1932), polémiste et romancière antisémite et bonapartiste à qui l’on doit
notamment Le Petit Bob (1882) et Le Mariage de Chiffon (1894). Mais, en l’occurrence, ce ne
sont pas les opinions ultra-conservatrices de cette dame qui sont à l’origine de cette « vilaine
affaire2 », comme la qualifie Claude Monet, effaré, quand son ami lui en raconte les divers
épisodes rocambolesques. Et c’est bien malgré lui que notre Don Quichotte s’est embarqué
dans la bataille, entraîné chevaleresquement par sa nouvelle compagne, Alice Regnault, qui
deviendra son épouse légitime en mai 1887.
Vitriol, roman à clefs et lettres anonymes
L’affaire débute le 27 octobre 18843, lorsque Gyp prétend avoir été, ce jour-là, victime
d’une tentative de vitriolage sur les Champs-Élysées 4, de la part d’une femme vêtue d’un
caoutchouc et le visage caché derrière une voilette, qui se serait enfuie aussitôt après avoir
perpétré son forfait et en qui elle prétend, plusieurs jours après les faits supposés 5, reconnaître
Alice Regnault. À lire la rubrique des faits divers de l’époque, il semble que le vitriol soit
utilisé le plus souvent pour assouvir une vengeance 6. Toujours est-il que Le Gaulois du 29
octobre, dans un entrefilet intitulé « Un drame mystérieux », ne fournit aucun nom, mais
précise que la jeune femme agressée est partie sans attendre l’arrivée de la police et en
laissant son manteau de loutre7, « légèrement brûlé », à la pharmacie où elle a reçu les
premiers soins, pour des blessures qualifiées de « pas très graves8 ». La policière qui sera par
la suite chargée de l’enquête, une certaine dame Bonjour, sera pour sa part intimement
persuadée que la belle Alice, sur le compte de laquelle elle a dûment enquêté dans les milieux
bien informés, est responsable de cette agression manquée, mais, faute de preuve (ou bien
parce qu’entre-temps Gyp aura retiré sa plainte, comme Meg de Garde, dans Le Druide), elle
devra renoncer à faire poursuivre la présumée coupable et l’affaire se terminera par un nonlieu, à une date indéterminée, mais à coup sûr antérieure au 28 avril 1885.

1

Pour davantage de détails sur les trois actes de cette affaire, voir notre article « Mirbeau et l’affaire
Gyp », Littératures, Toulouse, n° 26, printemps 1992, pp. 201-219.
2
Lettre de Claude Monet à Alice Hoschedé du 30 avril 1888 (Wildenstein, t. III, p. 237).
3
Dans son roman à clefs Le Druide (Havard, 1885), Gyp datera le vitriolage du 25 octobre.
4
Dans Le Druide, Gyp situera l’attentat au parc Monceau.
5
Dans Le Druide, Meg de Garde (c’est-à-dire Gyp herself) ne porte pas plainte tout de suite, par souci de
sa tranquillité, et c’est plusieurs jours plus tard que son mari s’en charge pour elle.
6
Le 9 octobre précédent, un article du Gaulois, intitulé « Encore le vitriol », rapportait comment deux
hommes, dont l’un curieusement nommé Martel comme Gyp, avaient été gravement blessés par un vitriolage à la
tête perpétré par une domestique, engrossée puis abandonnée par l’un d’eux. Même titre pour un entrefilet paru
une semaine plus tôt, le 2 octobre 1884. N’y aurait-il pas un effet de mode ? Dans Le Druide, Gyp écrira : « En
général, une jalousie violente explique les actes de cette nature, mais quand ils sont accomplis par une personne
cédant à un désir de vengeance, ils le sont à visage découvert » (p. 99), ce qui n’est pas le cas de Meg de Garde,
l’héroïne du roman, vitriolée par Geneviève Roland. Faut-il en conclure qu’il ne s’agit pas d’une vengeance ?
7
D’après Léon Bloy, dans Le Pal du 11 mars 1885, cette fourrure « dévorée » par l’acide sulfurique aurait
valu la bagatelle de 3 000 francs (Le Pal, Éditions Obsidiane, 2002, p. 47)…
8
Dans Le Druide, Gyp-Meg de Garde recevra des gouttes de vitriol sur un pied et souffrira de blessures
de l’épiderme pendant plusieurs semaines.

On sait que Gyp se vengera avec l’arme de sa plume trempée dans le… vitriol, dans un
fort médiocre et ennuyeux roman à clefs et à scandale, Le Druide, qui paraîtra chez Havard le
19 juin 1885, alors qu’Octave et Alice villégiaturent au Rouvray, près de Laigle, dans l’Orne.
Elle y trace un portrait fort diffamatoire de l’ancienne théâtreuse, rebaptisée Geneviève
Roland, de son nom de guerre, alias veuve Blaireau9, alias Gant de Velours quand elle signe
ses échos mondains dans Le Druide d’Anatole Solo (c’est-à-dire Le Gaulois d’Arthur
Meyer) : elle est qualifiée de « fille » et de « cocotte », certes « tellement jolie » (p. 128) et
séduisante, mais « capable de tout10 », et la romancière prétend que son « dossier de fille à la
préfecture » est « exceptionnellement chargé de vilaines histoires11 » : elle va jusqu’à suggérer
que son mari est mort dans des conditions plus que suspectes, dix-sept ans plus tôt 12. Au
passage, elle y égratigne méchamment Mirbeau, alias le polémiste Daton13, surnommé
Rochefaible par dérision : il est qualifié, par divers personnages, de « monomane de l’injure »,
de « malade », de « Veuillot moins le style et l’esprit » et d’« enragé » ; il n’a, selon eux, que
« de l’engueulement » en guise de talent, et, chez lui « la verve est factice », « l’abondance
dégénère le plus souvent en galimatias » et « la pensée est haineuse14 ». Écœuré, Mirbeau
débarquera aussitôt à Paris pour exiger de l’éditeur Havard, sinon le retrait du volume, du
moins le silence autour du livre, pour lui éviter un succès de scandale. Gyp l’accusera alors
d’avoir de surcroît tenté de la révolvériser, en tirant de la rue sur la fenêtre de son bureau, rue
Bineau, à Neuilly : accusation de la plus haute invraisemblance, mais qui n’en est pas moins
susceptible, si on la prend au sérieux, de valoir à l’écrivain ainsi dénoncé des années de
prison. Une nouvelle fois l’affaire n’aboutira pas et Mirbeau en sera quitte pour la peur.
Alors, histoire de parachever une vengeance apparemment insuffisante à son goût, en
octobre 1887, Gyp15 adressera à la police des lettres anonymes, aux signatures fantaisistes, où
elle accusera carrément Alice d’avoir participé, avec la complicité de son amant et futur mari,
au fameux trafic des décorations dont le scandale vient d’éclater, entraînant la démission du
président de la République, Jules Grévy16… Pour faire bonne mesure, elle rappellera la
pseudo-révolvérisation de sa scrofuleuse personne, et réitèrera l’accusation lancée contre
Alice Regnault d’avoir dûment assassiné son mari. Il faudra attendre le 3 novembre 1888 pour
qu’Octave et Alice bénéficient enfin d’un non-lieu définitif, après avoir été durement
confrontés à une police courtelinesque et à une “Justice”, si l’on ose dire, kafkaïenne.
L’écrivain s’en souviendra et nombre de ses contes porteront témoignage de cette douloureuse
expérience.
9

Le premier mari d’Alice s’appelait Jules Renard (sans lien de parenté avec l’écrivain homonyme)…
« Demandes d’argent sous menaces ; lettres anonymes adressées aux femmes et aux mères des amants :
histoires de bijoux ; tentatives de chantages, etc., etc., etc. Geneviève perverse et audacieuse jusqu’à la
scélératesse, avait employé, pour satisfaire ses appétits, tous les moyens, même le poison ! » (Gyp, Le Druide, p.
101).
11
Gyp, Le Druide, p. 78.
12
« […] son mari, un brave garçon disparu il y a une vingtaine d’années… un peu rapidement, emporté
par une maladie… indéterminée jusqu’ici » (Le Druide, p. 40).
13
Au dernier moment, à peine quelques jours avant la sortie du Druide, Gyp a ajouté sur épreuves, en
exergue, une citation ironique d’un article de Mirbeau paru le 10 juin précédent dans La France, « La Presse et
Bel-Ami » : « Si, au lieu de s’acharner comme on le fait, à cacher les hontes, on les dévoilait, j’imagine que tout
n’en irait que mieux » (op. cit., p. 1).
14
Gyp, Le Druide, pp. 72-73 et 158.
15
Les lettres ne sont évidemment pas signées du nom de Gyp, mais Mirbeau est bien convaincu que c’est
Gyp qui est l’instigatrice de cette nouvelle manipulation, de même que, dans Le Druide, Meg de Garde est
absolument convaincue que les menaçantes lettres anonymes qu’elle reçoit sont l’œuvre de Geneviève Roland.
16
L’un des principaux responsables de ce trafic rémunérateur était le général d’Andlau (1824-1892). Or
c’est la famille d’Andlau qui possédait le château de Voré, à Rémalard. Est-ce une simple coïncidence ? Ou bien
est-ce cette proximité onomastico-géographique qui aurait incité Gyp à mouiller le Rémalardais Mirbeau dans
l’affaire ?
10

Vengeances
C’est au premier acte de cette affaire Gyp que se rattache le document inédit qu’il m’a
été donné d’acheter en mai 2012. Il s’agit d’une lettre d’Alice Regnault adressée au directeur
du Gaulois, Arthur Meyer, qui, on le sait, fut aussi, pendant trois ans, depuis l’automne 1879
jusqu’à la fin 1882, le patron de Mirbeau, embauché en tant que secrétaire particulier bon à
tout écrire. Contrairement aux habitudes d’Alice, elle n’est pas datée, mais elle a certainement
été écrite au cours du mois de novembre 1884, alors que l’ancienne comédienne commençait
à être interrogée par la dame Bonjour et se voyait soupçonnée d’avoir voulu vitrioler celle en
qui elle semblait voir une rivale, si l’on en croit à la fois les confidences d’Alice notées dans
les rapports de la policière et celles de Mirbeau lui-même, tardivement rapportées par J.-H.
Rosny Aîné dans ses Mémoires de la vie littéraire (1927). Selon ces deux sources, Gyp aurait
été amoureuse d’un Monsieur qui ne voulait pas d’elle et aurait été jalouse d’Alice, coupable
d’avoir accordé ses faveurs audit Monsieur. Reste à savoir qui était le Monsieur ainsi disputé
par ces dames et dont les faveurs étaient si jalousement recherchées. Or deux noms viennent
immédiatement à l’esprit : Arthur Meyer et Octave Mirbeau himself. À vrai dire, il pourrait
exister une troisième hypothèse : celle d’Armand Genest. Dans Le Druide, la jalousie de
Geneviève Roland concerne en effet un ami de Meg de Garde, Pierre de Jurieu, avec qui elle a
eu une relation au cours de l’été, du Mont-Dore à Spa en passant par Yport. Or, d’après
Mirbeau, ce Jurieu ne serait autre qu’« un certain M. Genest », qui se trouve être l’avocat et
l’amant de Gyp 17. Mais cette hypothèse se heurte à deux objections. D’une part, dans Le
Druide, la rivalité entre les deux femmes repose sur une erreur d’interprétation de la méchante
Gant de Velours, dans la mesure où Jurieu n’est en réalité qu’un ami de Meg de Garde, épouse
apparemment fidèle, sans jamais être présenté comme son amant adultère. D’autre part, en
juin 1885, Gyp a dédicacé amicalement Le Druide à ce Genest18, ce qui semble exclure qu’il
l’ait trahie au profit d’Alice Regnault, au risque de susciter sa colère et sa vengeance. Mieux
vaut donc s’en tenir aux deux hypothèses les plus plausibles.

17

Lettre de Mirbeau à un journaliste, vers le 1 er juillet 1885, in Correspondance générale, L’Âge
d’Homme – Société Octave Mirbeau, 2003, t. I, p. 389).
18
La librairie Picard a mis en vente, en 2012 et au prix fort, un exemplaire du Druide comportant
précisément un envoi autographe à Armand Genest (http://www.abebooks.fr/Druide-Roman-parisien-GYPVictor-Havard-Paris/188196748/bd).

Examinons tout d’abord l’hypothèse du bel Arthur. Il passait en effet pour avoir
bénéficié des faveurs, jadis tarifées, d’Alice Regnault 19, en échange desquelles, si l’on en croit
le malveillant Léon Bloy, il lui aurait ouvert les portes du Gaulois, où, depuis la fin de l’année
1883, ses chroniques parisiennes étaient signées Mitaine de Soie et généreusement payées
cinquante francs : « On sait assez généralement que les articles du Gaulois signés Mitaine de
Soie sont écrits par Mme Alice Regnault et payés cinquante francs à la caisse, moyennant
quoi Meyer abuse, sur cette dame, de son incontestable puissance de séduction 20. » En fait,
contrairement à ce qu’écrit Léon Bloy, on ignore « assez généralement » la véritable identité
de l’auteur de ces articles, comme l’expliquera Gyp, avec une certaine vraisemblance, dans Le
Druide : tout simplement parce que Mitaine de Soie est supposée être une dame du grand
monde, et non pas une femme galante rangée des voitures, ce qui ne manquerait pas de
choquer le lectorat conservateur du Gaulois, « journal des princes », si le secret était éventé,
comme Solo-Meyer le craint moult. Reste à savoir s’il est concevable que Gyp ait eu aussi des
espérances déçues du côté de Meyer, comme l’affirme Bloy21, et qu’elle ait voulu se venger de
sa supposée rivale en l’accusant d’une agression susceptible de lui valoir une lourde
condamnation. Une objection vient tout de suite à l’esprit : si, à cette date, Alice Regnault a
bien entamé une liaison durable avec Mirbeau22, elle ne serait plus alors un obstacle sur le
chemin de Gyp, si tant est que celle-ci ait effectivement jeté son dévolu sur le complaisant
patron du Gaulois, qui vient de publier en feuilleton son nouveau roman, Le Monde d’à côté23.
Une première réponse à cette objection est fournie par Gyp elle-même : dans Le Druide, elle
écrira que c’est au cours du mois de novembre, c’est-à-dire dans les semaines suivant
l’agression au vitriol, et non pas avant, que Gant de Velours-Mitaine de Soie a entamé une
liaison avec Daton-Mirbeau, après avoir prétendu qu’« elle ne voulait pas recevoir des gens
de cette espèce24 » : si cette date est la bonne, alors la concurrence des deux femmes
empressées autour de Meyer ne saurait plus être exclue. Autre supposition envisageable : si
liaison il y avait bien eu entre eux et si la rupture de Gyp avec Meyer avait été définitive, elle
aurait pu en attribuer la responsabilité exclusive à Alice, ce qui pourrait expliquer sa soif de
vengeance. Quoi qu’il en soit, il se pourrait aussi que « la jalousie torse et flamboyante qui
s’est allumée entre elles25 », comme l’écrit Bloy, ne relève pas, ou pas seulement, du
sentiment (à supposer que Meyer soit de nature à inspirer des sentiments…), mais oppose
aussi et surtout leurs plumes en concurrence au Gaulois, d’où Mitaine de Soie aurait fait
chasser sa rivale, si l’on en croit l’auteur du Pal. Alors, en effet, une vengeance de l’une ou de
l’autre, vitriol pour l’une ou diabolique manipulation pour l’autre, ne saurait être écartée a
priori26. Car, quelle que soit la nature de leur rivalité, sentimentale ou professionnelle, elle
19

C’est aussi ce que prétendra Gyp dans son roman à clefs, Le Druide.
Léon Bloy, Le Pal, op. cit., pp. 45-46. Dans Le Druide, Gyp nous montre Gant de Velours (Alice), dans
la loge d’Anatole Solo (c’est-à-dire Arthur Meyer), « trônant aux côtés de son directeur » (op. cit., p. 38) et prête
à Solo un monologue en style indirect libre, où il évoque sa liaison avec Gant de Velours et les multiples
trahisons, passées et présentes, de sa maîtresse.
21
Léon Bloy va jusqu’à écrire que Mitaine de Soie « s’empara de Meyer avec un tel despotisme que
celui-ci condescendit à donner à sa chienne le nom désormais abhorré de Gyp » (ibid.). En fait, c’est Mitaine de
Soie qui, le 14 avril 1884, parle d’un collier trouvé par une jeune femme et qu’elle destine à sa « chienne Gyp ».
22
Dans Le Druide, c’est Meyer-Solo qui est supposé avoir servi de go-between : « Ils sont tous deux
rédacteurs au Druide… Anatole Solo les aura réunis » (ibid.). Ledit Solo voit, dans cette nouvelle liaison, une
nouvelle « trahison » : « Oui, elle avait pris un amant dans sa rédaction, elle avait choisi un simple soldat de
son régiment !... elle poussait jusque-là l’audace !... Ce Daton ? … un garçon auquel il avait mis lui-même la
plume à la main » (pp. 144-145).
23
Le Monde d’à côté a commencé à paraître dans le numéro du 4 avril 1884.
24
Gyp, Le Druide, p. 71.
25
Le Pal, op. cit., p. 46.
26
Reste qu’il n’est pas sûr que Gyp ait été définitivement expulsée du Gaulois, où l’on rencontre encore
sa signature, par exemple, dans le supplément du 1 er mars 1885. Quant à son nom, il continue d’être cité
élogieusement à chaque nouvelle publication et, le 21 octobre 1884, soit quelques jours avant l’affaire du vitriol,
20

s’est bel et bien manifestée dans les colonnes mêmes du Gaulois, quand Mitaine de Soie, dans
sa chronique du 14 avril 1884, intitulée « Porte-bonheur », a mis en scène une jeune femme
ramassant un collier perdu qu’elle destine à sa « chienne Gyp »… On conçoit que ladite Gyp
n’ait guère apprécié. Si Meyer a laissé passer cette chiennerie, alors même qu’un feuilleton de
Gyp est en cours de publication dans son propre journal, on est en droit de supposer qu’Alice
avait apparemment pris le dessus sur sa rivale, dont l’ire vengeresse devient dès lors plus
compréhensible : aussi bien Gyp réservera-t-elle à sa rivale un chien de sa chienne et
prétendra-t-elle ne voir, dans les contributions journalistiques de la pseudonnomée Gant de
Velours, que de « la Réclame déguisée27 »…
Reste la troisième hypothèse, celle de Mirbeau. Si Gyp a effectivement caressé
l’espoir de le séduire et s’est vu de nouveau brûler la politesse par Alice, que ce soit à la fin de
l’été ou au début de l’automne 1884, son désir de vengeance a dû en être ravivé. Mais, en ce
cas, la culpabilité d’Alice serait vraisemblablement à écarter et elle ne serait plus alors que la
victime d’une accusation mensongère : pourquoi, en effet, Alice aurait-elle voulu défigurer
une rivale qu’elle a battue deux fois plutôt qu’une et qui est dorénavant éliminée de la double
compétition ? À en croire les propos de Mirbeau rapportés par Rosny plus de quarante ans
après les faits, Gyp aurait en vain tenté de conquérir le cœur du journaliste, qui aurait été
dissuadé de céder à ses avances par la vue des écrouelles dont son cou est « abîmé ». Comme
Mirbeau parle effectivement des écrouelles de Gyp dans une lettre à Robert de Bonnières 28, au
sortir d’une confrontation avec son accusatrice dans le bureau du juge Benoît, on est tenté de
donner crédit à Rosny et d’en conclure que Mirbeau a bien dû lui présenter ainsi les choses, à
sa manière, sans doute à l’occasion d’un des nombreux dîners Goncourt où les deux écrivains
se rencontraient régulièrement au cours des années 1900. Reste que rien ne nous garantit pour
autant qu’il n’a pas avantageusement brodé pour se donner le beau rôle, que ce soit en tant
que brillant causeur doté de vis comica et habitué à épater la galerie par ses histoires
extraordinaires, ou en tant que héros du récit, séducteur de ces dames “à l’insu de son plein
gré”… L’incertitude demeure donc et, devant tant de zones d’ombre et de questions sans
réponses, nous aurons bien du mal à connaître le fin mot de l’histoire29.
Voyons maintenant si la lettre d’Alice Regnault à Arthur Meyer récemment découverte
nous permet d’y voir un peu plus clair. Ce qui surprend au premier abord, c’est la brutalité
avec laquelle elle s’adresse à celui qui reste son employeur. Il est vrai qu’elle est millionnaire
et qu’elle n’a aucun besoin, pour vivre, des cinquante francs qui lui sont alloués pour son
modeste « Bloc-notes parisien »30. Néanmoins l’absence de toute formule de politesse, tant
dans l’entrée en matière que dans la clausule, ne manque pas d’interpeller. Tout semble
prouver qu’Alice est fortement remontée contre Meyer, ou bien qu’elle fait semblant de l’être,
histoire d’exercer sur lui une pression suffisante pour qu’il cède à sa demande instante de
mettre Le Gaulois au service de sa cause31. On serait assez tenté de voir là une illustration de
elle est qualifiée de « jolie femme spirituelle ».
27
Gyp, Le Druide, p. 149.
28
Mirbeau lui écrit en effet, début avril 1886, au lendemain d’une confrontation avec Gyp : « Je ne
l’engage pas à jouer les Phryné, avec eux [les magistrats], car j’ai remarqué hier, comme elle se baissait, qu’elle
a le cou fort abîmé d’écrouelles » (Octave Mirbeau, Correspondance générale, Lausanne, L’Âge d’Homme, t. I,
2003, p. 524).
29
Histoire de compliquer encore les choses, Gyp racontera, dans Le Druide, que le système de défense de
sa rivale aurait été d’attribuer le vitriolage à une autre actrice jalouse et lesbienne (encore que ce mot shocking ne
soit pas employé : il n’est question que d’ « intimité féminine »…).
30
Malgré cette lettre, Mitaine de Soie signera encore des Échos jusqu’au 29 décembre suivant, où sa
chronique, intitulée « Maquignonnage », met en présence un gommeux et un maquignon. On y perçoit une
indéniable influence d’Octave…
31
C’est précisément ce que Gyp accusera Arthur Meyer d’avoir fait : inquiet que le pseudonyme de Gant
de Velours, supposé camoufler une dame du monde, puisse apparaître publiquement, aux yeux de sa « clientèle
spéciale » constituée d’aristocrates et d’ecclésiastiques, comme n’étant que le commode cache-sexe d’une

ce « despotisme » qu’elle exerçait sur Meyer, d’après Bloy. À tout le moins est-ce la preuve
d’une indéniable familiarité.
Deuxième source d’étonnement : la lettre n’est pas du tout du style d’Alice, tel qu’on
le connaît par sa correspondance, et ne comporte ni fautes d’orthographe, ni incorrections
grammaticales, ni tournures maladroites, dont elle est coutumière : tout laisse à penser qu’elle
l’a écrite sous la dictée d’Octave, ou qu’elle a recopié fidèlement son brouillon. Octave,
d’ailleurs, est cité au détour d’une phrase : en effet, Alice s’étonne, ou feint de s’étonner, que
Meyer soit passé par le truchement de son secrétaire particulier pour lui faire savoir les
informations qu’il a glanées sur l’affaire du vitriol. Mirbeau servant en quelque sorte de gobetween entre sa nouvelle maîtresse et son supposé prédécesseur, voilà qui est cocasse !
D’autant plus cocasse que l’hypothèse d’une ancienne liaison entre Meyer et Alice sort
sensiblement renforcée : il est en effet question des « griefs personnels » que le patron du
Gaulois pourrait avoir envers sa chroniqueuse ; il est précisé qu’Arthur s’est naguère
beaucoup « empressé », et publiquement, auprès d’Alice, et se vante de son « dévouement » à
son endroit ; et il est insinué, par prétérition, que son refus de relayer la thèse d’Alice dans
« l’histoire du vitriol » pourrait bien être un moyen de « servir » une « petite vengeance
personnelle ». De là à en conclure que le bel Arthur ne pardonnait pas à Alice de lui avoir
préféré Octave et se réjouissait secrètement de ses ennuis, il n’y a qu’un pas…
Quant à Mirbeau, il ne va pas tarder à mettre sa plume, trempée dans le fiel, au service
de sa nouvelle maîtresse, en perpétrant un des pires articles qu’il ait écrits et qu’évoquera
longuement Gyp dans Le Druide, histoire de le stigmatiser32. En effet, dans une chronique
intitulée « La Littérature en justice » (La France, 24 décembre 1884), il s’en prendra à des
écrivains coupables de jeter sur le marché des livres qualifiés d’ « obscènes », et au premier
chef Catulle Mendès, « ce Charlot qui s'amuse » et qui, ce faisant, procure aux collégiens
« de solitaires joies ». Mais, dans la liste qui suit, outre Maizeroy et la Colombier, ce que l’on
peut comprendre, on a la surprise de trouver le nom de « Mme de Martel », c’est-à-dire Gyp,
alors que Le Petit Bob et Autour du mariage peuvent difficilement être qualifiés d'
« ordures ». Il est clair que l’article ne vise en fait qu’à discréditer Gyp en la classant dans une
catégorie d’auteurs à proscrire. L’ennui est que, en servant ainsi la cause de sa nouvelle
maîtresse, Mirbeau a touché une victime collatérale : le jeune romancier Louis Desprez, qui
vient d’être condamné par la cour d'assises de Paris à un mois de prison et à mille francs
d'amende33 pour son roman Autour d'un clocher, mœurs rurales, écrit en collaboration avec
son ami Henry Fèvre, et qui mourra quelques mois plus tard des suites de son
emprisonnement. Or le futur justicier se permet d’approuver sa condamnation au nom de la
salubrité publique ! Passé du joug de Judith Vimmer à celui d’Alice Regnault, il ne manquera
pas de le secouer d’importance et de se rebeller maintes fois en recourant, faible qu’il est, à
son arme de prédilection, la plume34. Mais, en attendant, il vient de commettre, pour ses beaux
yeux, une vilenie qui ternit singulièrement son image et qu’il ne se pardonnera pas plus que
Gyp.
Pierre MICHEL
« fille » qui lui a imposé sa collaboration par un chantage (« La faire collaborer au Druide ou ne plus mettre les
pieds chez elle ! », p. 146), il va s’employer à étouffer l’affaire en poussant Meg de Garde à retirer sa plainte :
« L’Honneur du Druide avant tout ! » (p. 153).
32
Pour elle, Mirbeau, en écrivant cet article, devient du même coup « complice » d’Alice (p. 158) et, en
quelque sorte, le souteneur de cette « fille », comme l’explique l’expérimenté mari de Meg de Garde à sa candide
épouse : « Dans ces quartiers privilégiés [où Meg ne va pas], on se rend de petits services, chacun “soutient” sa
chacune… Cette classe d’individus a un nom » (p. 159) – que Gyp se garde bien d’écrire en toutes lettres !
33
Gyp écrira à ce propos : « L’impitoyable critique avait eu la délicate attention de songer à mme de
Garde ; elle faisait partie du cortège des victimes expiatoires et, par un singulier raffinement de bon goût, Daton
lui avait donné une place d’honneur, en accolant son nom à celui d’une personne récemment condamnée pour
outrage aux mœurs » (pp. 156-157).
34
Voir notamment « Vers le bonheur » (1887) et Mémoire pour un avocat (1894).

*

*

*

Lettre d’Alice Regnault à Arthur Meyer
[Paris] Jeudi [6, ou 13, ou 20 novembre 1884]
Je sortais hier lorsque le cocher m’a remis votre lettre. Ayant été trop souffrante toute
la semaine, je n’ai pu y répondre aussitôt que j’aurais voulu le faire.
Ma dépêche n’est pas singulière35 et ce n’est pas mon habitude de pousser tout au noir
qui me l’a dictée. L’odieuse infamie qui m’entoure est assez sombre pour que je n’en exagère
pas la couleur ; et le silence éloquent que vous avez gardé36 m’a prouvé suffisamment
combien votre dévouement était de fabrication fragile, puisqu’il n’a pas su résister à la
calomnie, sans que j’aie le droit d’écrire ce que je vous ai écrit.
Je ne vous accuse pas de jouer les traîtres 37. Si mon imagination trop violentée, en ce
moment, m’emporte plus que de raison, des gens calmes et sensés partagent cependant mon
impression. Allez voir Mr Pérard38 et Mr Cléry39, puisque vous les connaissez tous deux
35

Nous ne connaissons ni la précédente lettre d’Alice – apparemment un “petit bleu” –, ni la réponse
d’Arthur Meyer à laquelle Alice répond ici, ce qui ne permet pas d’expliquer tous les dessous de l’affaire. Nous
ignorons également comment et par qui Meyer a pu être informé plus précisément de l’affaire du vitriol.
36
Dans Le Druide, Anatole Solo, qui prétend tout savoir, garde aussi un « silence éloquent », mais c’est
pour protéger son ancienne maîtresse, Geneviève Roland. Et il engage Meg de Garde à « étouffer » l’affaire « le
plus promptement possible », dans l’intérêt de tous les protagonistes (p. 104).
37
Cette prétérition sous-entend que Meyer ne la soutient pas comme il le devrait et qu’il serait donc
traîtreusement complice de Gyp. Laquelle, dans Le Druide, accusera au contraire Solo-Meyer d’être complice de
Gant de Velours-Mitaine de Soie.
38
Alice fait allusion à son propre avoué, membre de la chambre des avoués de la Seine, dont le cabinet
était situé au 12 de la rue du Quatre-Septembre. Dans Le Druide, l’avoué de Geneviève Roland se nommera
Goujard et il sera présenté comme quelque peu naïf.
39
Léon Cléry (1831-1904) était l’avocat d’Alice Regnault. Il publiera en 1890 ses Souvenirs du Palais.
Dans Le Druide, rebaptisé Plessy, il interviendra efficacement, au dénouement, pour amener Meg de Garde à
retirer sa plainte, alors que Goujard vient d’échouer à la persuader. Chose curieuse : Cléry a été aussi l’avocat
efficace de Paul Bonnetain et a obtenu son acquittement, le 27 décembre 1884, alors que Mirbeau, quelques
jours plus tôt, dans « La Littérature en justice » (voir supra), avait cité Charlot s’amuse parmi les livres obscènes

maintenant. Ils vous diront, quoique ne m’ayant jamais accablée de protestations d’amitié et
de dévouement absolu, que, lorsqu’ils ont appris l’infâme accusation qu’on voulait faire
porter sur moi, ils se sont faits de suite, sans aucune hésitation, mes défenseurs acharnés. Vous
les trouverez sans doute bien naïfs de prendre mon chagrin au sérieux !
Depuis plusieurs jours vous connaissez l’histoire du vitriol 40. Vous avez questionné à
droite, à gauche, afin de savoir ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans ce racontar et vous n’avez
pas songé à mettre vos griefs personnels de côté 41. « Puis-je vous être utile ? » Voilà ce que
des gens de cœur, qui vous ont vu si empressé auprès de moi, ne comprennent et n’admettent
pas42. Et pour mettre le comble à vos étonnants procédés, vous chargez Mr Mirbeau de me
dire ce qu’on raconte43. Pourquoi charger Mr Mirbeau de cette commission44 ?
Un de vos familiers dit que vous n’êtes pas fâché de servir ainsi votre petite vengeance
personnelle. Je ne m’arrête pas à cette insinuation 45. Mais je vous demande la permission de
vous donner un avis. Ne croyez pas tant à vos amis, les conteurs de chez Marguery 46. Quand
vous avez le dos tourné, vous ne savez pas ce qu’ils disent de vous. Moi, je le sais et je vous
assure que, si vous l’entendiez une fois, vous seriez complètement renseigné sur leur amitié47.
Alice Regnault
Collection Pierre Michel.

à proscrire.
40
Elle a été rapportée le 29 octobre dans un entrefilet anonyme du Gaulois, mais ni le nom d’Alice, ni
celui de Gyp n’y étaient cités.
41
Si les « griefs » en question sont bien « personnels », cela sous-entend qu’ils relèvent de l’intime, et
non du journalisme : Meyer n’a sans doute pas apprécié qu’Alice l’ait laissé tomber au profit de Mirbeau. Dans
Le Druide, Solo-Meyer accusera Mme Blaireau-Alice de l’avoir trahi en lui choisissant pour successeur le
journaliste Daton-Mirbeau, auquel il prétendra avoir mis « la plume à la main ».
42
Dans Le Druide, Solo sera effectivement très « utile » à sa protégée Mitaine de Soie en intervenant tous
azimuts pour pousser Meg de Garde à renoncer à son action en justice. En a-t-il été de même dans la réalité
historique ? Si oui – mais nous n’en avons pas de preuves –, cela prouverait que la lettre d’Alice a bien produit
l’effet escompté.
43
Dans Le Druide, Daton écrit à sa nouvelle maîtresse, Geneviève Roland, une lettre, aussitôt déposée par
elle à l’instruction, où il rapporte les confidences faites par son patron Anatole Solo au lendemain d’une
rencontre avec Meg de Garde sur laquelle Solo avait pourtant promis de garder le secret (p. 160). Nous ignorons
si Mirbeau a fait de même avec Alice, aucune lettre de lui n’est attestée, mais, à croire cette lettre d’Alice, il
semble bien y avoir eu des confidences orales.
44
Nous ignorons à quelle date a commencé la liaison de Mirbeau avec Alice Regnault. D’après Gyp, dans
sa fiction à clefs, ce serait en novembre, soit à peu près à l’époque où cette lettre a été écrite. Du coup on est en
droit de se demander si, par hasard, ce ne serait pas Arthur Meyer lui-même qui, sans le savoir, aurait servi
d’intermédiaire en envoyant son secrétaire particulier rapporter à la belle hétaïre les bruits qui courent sur son
compte.
45
Elle parle de nouveau par prétérition : tout en prétendant ne pas faire sienne cette « insinuation »
malveillante, elle ne l’en a pas moins exprimée d’autant plus clairement qu’elle est attribuée à un « familier » de
Meyer, supposé avoir une bonne connaissance de l’homme qu’était le patron du Gaulois…
46
Fondé en 1860, le restaurant Marguery se trouvait sur les boulevards, à côté du théâtre du Gymnase. Il
était fréquenté par les politiciens, les mondains et les artistes. Il comportait de nombreux salons exotiques et un
impressionnant escalier de marbre de toutes les couleurs.
47
C’est aussi l’avis de Léon Bloy, qui écrit, dans Le Pal du 11 mars 1885 : « Il faut avoir au moins
traversé le marécage du journalisme contemporain pour savoir exactement l’effroyable unanimité du mépris
accumulé sur ce personnage [Arthur Meyer], sinistre à force de grotesque et terrifiant dans sa crapuleuse
inconscience » (op. cit., p. 43). Gyp ne sera pas plus tendre dans Le Druide en imaginant les ruminations
d’Anatole Solo : « Retournant à vingt années en arrière, il revoyait ce passé si loin ; il pensait à ses débuts
pénibles, aux compromissions louches, aux promiscuités inavouables, aux situations étranges qu’il avait
acceptées pour faire son chemin. Sa devise : “Je parviendrai”, excusait à ses yeux les moyens employés pour la
justifier » (p. 141).