Vous êtes sur la page 1sur 9

De Husserl à Sartre. La structure intentionnelle de l’image dans L’Imagination et L’Imaginaire

:

 

Lettre & alertes

 

DOI / Références

                           

Accueil > Numéros > 12 > Sartre et l'Imaginaire > De Husserl à Sartre. La structure in(…)

         

Français

                                   
                 
 

Index

                     
             

Sartre et l'Imaginaire

                 
                               
                             
 

Numéros en texte intégral

     

De Husserl à Sartre. La structure intentionnelle de l’image dans L’Imagination et L’Imaginaire

     
 

12

       

Vincent de Coorebyter

               
   

Résumé | Index | Texte | Notes | Citation | Auteur

             
 

11

                             
                         
 

10

       

Résumés

                   
                             
 

9

                             
       

Français

English

                 
 

8

                             
     

Les deux livres de Sartre sur l’image posent un problème d’interprétation rarement traité. Le premier, L’Imagination, s’achève sur un vibrant hommage à la théorie

           
 

7

                   
   

husserlienne de l’image. Le second, L’Imaginaire, qui faisait initialement partie d’un même volume, propose une théorie inédite de l’imagination qui ne cite pas une seule fois

           
 

6

       

Husserl, et qui s’en démarque fortement. Sartre a-t-il changé de point de vue d’un livre à

           
     

l'autre ? Ou faut-il comprendre que son hommage à Husserl était d’emblée un hommage

           
 

5

       

critique, porteur de lourds désaccords explicités par L’Imaginaire ? Cet article répond à

           
       

ces questions en cernant les lignes de fracture décisives entre les deux auteurs.

           
 

4

                             
                             
 

3

       

Entrées d'index

                 
                           
 

2

                   
                   
 

1

                   
               
                           
 

La revue

       

Texte intégral

                 
                             
                         
 

1

L’objet de cet exposé

1

est à la fois très modeste et assez difficile.

Cet article reprend la substance d’une

1

   
 

2

Très modeste, car nous nous focaliserons sur deux textes seulement. D’une part, le dernier chapitre de L’Imagination, dont le titre est « Husserl » ;

communication présentée à la journée d’étude

   
   

« Autour de

L’ (

)

   
 

Informations

     

d’autre part, ce que l’on peut considérer comme étant le premier chapitre de L’Imaginaire, à savoir la première section (« Description ») de la première

           
         

partie de L’Imaginaire, qui est intitulée à la fois « Le certain » et « Structure intentionnelle de l’image ». En outre, pour resserrer encore davantage notre

           
         

propos, nous centrerons l’analyse de ces chapitres de Sartre sur un seul

           
 

Syndication

     

thème : la manière dont Sartre comprend, exploite et dépasse la théorie husserlienne de l’image.

           
           

3

Ce propos aux contours très modestes conduit à des questions assez difficiles.

2

Lus par Sartre en

   
       

D’abord parce qu’il n’existe pas, dans les cinq livres de Husserl travaillés par

allemand, à

l’époque, et

   
       

Sartre 2 , de doctrine dûment développée de l’image : on a plutôt affaire à un

parus depuis sous les titres français suivants :

   
             

patchwork de suggestions dont la cohérence est réelle, mais qui ne se laissent

Recher (

)

       
 

Lettres d'information

   

pas aisément synthétiser. Ensuite, et surtout, parce qu’on ne peut pas tenir

           
     

pour acquis que Sartre entretient le même rapport à l’égard de Husserl dans l’un et l’autre texte, quoi qu’on en dise généralement.

           
           

4

Nous devons nous expliquer sur ce dernier point, car il pourrait apparaître comme un faux problème. On sait en effet, depuis la publication des Ecrits de Sartre de Michel Contat et Michel Rybalka en 1970, que L’Imagination et

           

De Husserl à Sartre. La structure intentionnelle de l’image dans L’Imagination et L’Imaginaire

L’Imaginaire constituaient, à l’origine, un seul et même ouvrage. Henri Delacroix, qui avait dirigé le
L’Imaginaire constituaient, à l’origine, un seul et même ouvrage. Henri
Delacroix, qui avait dirigé le diplôme d’études supérieures de Sartre intitulé
«
L’image dans la vie psychologique : rôle et nature » (1927), avait invité
Sartre à rédiger un livre sur le thème de l’image. De cet ouvrage volumineux,
l’éditeur, Félix Alcan, n’a retenu que la partie historique, qui paraîtra en 1936
sous le titre L’Imagination, tandis que la suite, plus personnelle, paraîtra en
1940 sous le titre L’Imaginaire, avec une conclusion rédigée peu avant la
publication.
5 Le premier chapitre de L’Imaginaire constitue donc, en théorie du moins, la
suite immédiate du dernier chapitre de L’Imagination, ce qu’attestent
d’ailleurs les textes eux-mêmes. Le chapitre consacré à Husserl dans
L’Imagination s’achève en effet sur la nécessité, « avant tout », « d’acquérir
une vue intuitive de la structure intentionnelle de l’image », et de commencer
le réexamen de la question de l’image en repartant « de zéro », c’est-à-dire
3
Jean-Paul Sartre,
L’Imagination,
« Quadrige
», PUF, Paris,
1981, p. 158-159.
4
Si l’on fait abstraction
de la brève
conclusion
par la description éidétique » 3 . La dernière page de L’Imagination 4
annonce ainsi le programme exact du début de L’Imaginaire, au point que les
derniers mots du premier ouvrage (« la voie est libre pour une psychologie
phénoménologique de l’image 5 ») correspondent presque littéralement au
sous-titre du second (« Psychologie phénoménologique de l’imagination »).
Sartre entame ainsi L’Imaginaire en se donnant pour objectif d’établir dans le
détail la thèse sur laquelle avait débouché L’Imagination en s’appuyant sur les
Ideen I de Husserl : l’image possède une structure intentionnelle, et ne
constitue donc, au rebours de la psychologie pré-husserlienne longuement
réfutée dans L’Imagination, ni une pensée confuse ni une sensation affaiblie.
L’image n’est pas un contenu inerte de conscience : c’est un acte et non une
chose, écrivait Sartre dans L’Imagination 6 — un acte dont la portée est livrée
par la première phrase de L’Imaginaire, à savoir que l’imagination constitue
«
qui suit le chapitre
consacré à Husserl.
5
L’Imagination, op.
cit., p. 159.
6 Ibid., p.
162.
7 Jean-Paul Sartre,
L’Imaginaire. Psychologie
phénoménologique de
l’imagination,édition
revue par Ar (
)
«
la grande fonction “irréalisante” de la conscience 7 ».
6 Pourtant, la continuité des deux textes sur le fond est loin de sauter aux yeux,
et singulièrement quant au sort réservé à Husserl.
7 Pour bien comprendre en quoi ce constat devrait interpeller, il faut se rappeler
que, après une analyse dévastatrice des théories de l’image qui se sont
succédé depuis le XVII e siècle, Husserl bénéficie d’un traitement d’exception à
la fin de L’Imagination. C’est le seul auteur qui fasse l’objet d’un chapitre
entier, dont le titre se borne à l’énoncé de son nom. Les Ideen I, ou Idées
directrices pour une phénoménologie, y sont présentées d’entrée de jeu
comme « le grand événement de la philosophie d’avant-guerre 8 », ce qui
permet de ménager une place, le cas échéant, à Sein und Zeit pour l’entre-
deux-guerres, mais qui relègue en tout cas le bergsonisme au second rang,
alors que l’on sait que Sartre est entré en philosophie à la lecture de Bergson.
L’œuvre de Husserl est appelée, précise encore L’Imagination, « à bouleverser
la psychologie » « autant que la philosophie » 9 : on a rarement vu un
penseur rendre un hommage aussi lyrique à l’un de ses devanciers, hommage
que Sartre détaille longuement.
8 L’Imagination, p. 139.
9 Ibidem.
8 Certes, le chapitre consacré à Husserl dans L’Imagination s’achève sur un ton
plus critique. Mais l’examen des « obscurités 10 » que Husserl n’aurait pas
dissipées se limite à deux thèmes seulement : d’une part, il manque chez
Husserl « une description d’essence » qui permette de comprendre « de quelle
nature est l’intention de l’image » et en quoi elle diffère « de celle de la
perception » 11 ; d’autre part, Husserl laisse « sans solution » « un problème
essentiel », à savoir celui de la matière de l’image mentale 12 .
10 Ibid., p.
150.
11 Ibidem.
12 Ibid., p.
151.
9 Ces deux réserves ne sont assurément pas négligeables, puisque la première
vise l’intention imageante, et la seconde, la matière de l’image mentale :
13 Ibid., p. 143-144.
14 Ibid., p. 143.
Sartre confirme ce qu’il avait annoncé en début de chapitre, à savoir que les
remarques de Husserl sur l’image, qui ont été faites « en passant »,
«
demandent à être approfondies et complétées » 13 . Mais l’hommage rendu
à Husserl en 1936 est tellement vibrant qu’on s’attend à voir L’Imaginaire
s’inscrire dans les pas de Husserl, remplir en quelque sorte les blancs de cette
«
théorie des images entièrement neuve » dont « les bases », selon
L’Imagination, figuraient déjà dans les Ideen 14 .
10 Or, le lecteur qui passe de L’Imagination à L’Imaginaire ne peut qu’être
surpris : le second ouvrage ne cite Husserl qu’à sept reprises en tout et pour
tout, et il le fait, une fois sur deux, de manière critique. En outre, le nom de
Husserl n’apparaît pas une seule fois dans le chapitre qui nous retiendra ici, à
savoir dans la description de la structure intentionnelle de l’image : ce premier
chapitre de l’ouvrage établit les quatre caractéristiques éidétiques de l’image
sans citer Husserl, et sans même y faire allusion. Ni l’exposé de la méthode
(qui ouvre le chapitre) ni celui de la doctrine ne se réfèrent à Husserl, Sartre
se bornant à annoncer, à la fin de son exposé méthodologique, et en termes
très vagues, qu’il va d’abord « tenter une “phénoménologie” de l’image 15 »
— le terme de phénoménologie étant mis entre guillemets, comme si Sartre
comptait en faire un usage impropre, voire subversif.
15 L’Imaginaire, op.cit.,
p. 17.
11 Husserl s’efface donc pratiquement dans L’Imaginaire, et cette rupture est
d’autant plus troublante que, comme nous l’avons rappelé, cet ouvrage
16
M. Contat et M.
Rybalka, Les Écrits de

De Husserl à Sartre. La structure intentionnelle de l’image dans L’Imagination et L’Imaginaire

 

Sartre. Chronologie,

     
 

constitue la seconde partie d’un livre plus ample intitulé L’Image, dont les éditions Alcan ont retenu la première partie pour la publier en 1936 sous le titre de L’Imagination, tandis que L’Imaginaire sera élaboré « par la suite en reprenant la partie rejetée par Alcan 16 ». Les deux ouvrages devraient donc présenter une parfaite continuité, ce qui rend d’autant plus frappant le hiatus qui apparaît entre eux à propos de Husserl. On peut dès lors s’étonner que ce hiatus n’ait pas davantage retenu l’attention, alors que, depuis la parution des

bibliographie commentée,

Gallimard, Pa (

 

)

17

Jean-Paul Sartre,

   

Carnets de la drôle de guerre. Novembre 1939

 

– Mars 1940, Gallimard,

Paris, 1983

(

 

)

Carnets de la drôle de guerre en 1983, nous savons que Sartre en était conscient. Sartre y note en effet, à propos de Husserl : « J’écrivis tout un livre (moins les derniers chapitres) sous son inspiration : L’Imaginaire. Contre lui,

 

à

vrai dire, mais tout autant qu’un disciple peut écrire contre son maître 17 . »

12

On pourrait bien entendu supposer que, entre la publication de L’Imagination

18

M. Contat et M.

   

et

celle de L’Imaginaire, Sartre a eu tout le temps d’approfondir sa réflexion

Rybalka,

 

et de changer d’avis sur les apports de Husserl. De fait, selon Contat et Rybalka, L’Imaginaire constitue une version « largement remaniée 18 » du texte non retenu par les éditions Alcan en 1936. Mais il serait trop simple de

«

Chronologie », in Jean-

Paul Sartre,

Œuvres

 

romanesques,

 

«

Bibliothèque (

   

)

tout attribuer à l’écart de quatre ans qui sépare la publication des deux

19

Jean-Paul Sartre,

   
 

«

Structure

intentionnelle

 

ouvrages : concernant le texte qui nous occupe, l’écart n’est en réalité que deux ans au grand maximum, et ne suffit donc pas à expliquer le contraste

apparent avec le dernier chapitre de L’Imagination. La première partie de L’Imaginaire, en effet, avait été publiée dès octobre 1938 dans la Revue de métaphysique et de morale, et ce, déjà sous le titre de « Structure

intentionnelle de l’image 19 » que Sartre reprendra tel quel pour baptiser la première partie de L’Imaginaire. Les deux textes étant identiques à quelques détails près (un alinéa d’introduction modifié, des croquis et un sous-titre ajoutés dans le volume et des coquilles variant d’une version à l’autre), ils rendent encore plus profonde — puisque plus précoce, attestée dès 1938 — la rupture de continuité entre L’Imagination et L’Imaginaire à propos de Husserl.

de l’image », Revue de métaphysique et de morale, 45 e

(

)

13

Dès lors, on ne peut que poser une hypothèse radicale : à savoir que Sartre, dès le départ, dès la reconnaissance de dette à l’égard de Husserl dans L’Imagination, était en désaccord profond avec ce dernier sur la théorie de l’image, désaccord qui explique le voile jeté sur Husserl dans le premier

chapitre de L’Imaginaire. Si cette hypothèse radicale est exacte, le premier chapitre de L’Imaginaire doit donc se laisser lire, non comme un prolongement de Husserl, mais comme une théorie concurrente, voire, sur des points majeurs, comme une théorie adverse, l’opposition entre les deux auteurs devant affleurer, paradoxalement, dans l’hommage appuyé rendu à Husserl à

la

fin de L’Imagination.

14

Il

n’est pas possible d’exposer ici, successivement, la théorie de Husserl, celle

20

A l’aide

d’une

 

de L’Imagination et celle de L’Imaginaire, et de les comparer entre elles 20 . Nous devrons nous borner à évoquer rapidement, de manière assez

multitude de mises au

 

point et de

notes, un tel

exercice a déjà été

   

dogmatique, les éléments les plus saillants de la doctrine sartrienne, et de faire ressortir ce qu’ils reprennent et ce qu’ils contestent chez Husserl, en laissant au lecteur le soin de revenir aux textes pour vérifier ce que nous aurons pu avancer.

réalisé, mais d (

   

)

15

A

strictement parler, la dette de Sartre à l’égard de Husserl se limite, sur la

 

question de l’image, à trois points seulement.

 

16

1/ La première dette, fortement marquée dans L’Imagination — mais occultée dans L’Imaginaire —, concerne l’unification opérée par Husserl entre deux

domaines laissés disjoints jusque-là, à savoir entre l’image mentale et l’image physique, entre l’imagination libre, sans support externe, et la visée imageante appuyée sur un support physique tel qu’une photo, un dessin, une

21

Et non

dans l’article

de 1938, qui omet le sous-titre que nous relevons ici.

   
 

sculpture

L’Imagination rend un vibrant hommage au fait que Husserl a été

 
 

le

premier à percevoir la structure commune à ce que Sartre appellera, dans

L’Imaginaire 21 , « la famille de l’image », l’ensemble enfin unifié de tous les types d’image.

 

17

Nous n’insisterons pas davantage sur ce point, car il est développé par Sartre dans la section de L’Imaginaire qui suit celle qui nous intéresse. Mais il faut souligner que cette première dette est très étroitement liée à la deuxième et

à

la troisième dette, et en est même inséparable.

18

2/ Dire qu’il en va de l’image mentale comme de l’image physique revient en effet à dire que, dans l’un et l’autre cas, l’image est un analogon au travers duquel nous visons l’objet posé en image. Nous tenons ici la deuxième dette de Sartre à l’égard de Husserl : ce dernier est l’inventeur de la notion d’analogon dont Sartre fera un usage massif dans L’Imaginaire et dans des livres plus tardifs.

 

19

3/ Cette deuxième dette, à son tour, conduit d’elle-même à la troisième : du simple fait d’avoir reconnu un analogon à l’œuvre dans l’image mentale comme dans l’image physique, la question du statut de l’image mentale est réglée : il suffit de suivre le parallèle entre les deux types d’image pour

22

Edmund Husserl,

   

Recherches

logiques,

PUF, Paris, 1969, t. II, vol. 2, p. 229 (V e Recherche, append (

)

déboucher sur la thèse, cruciale aux yeux de Sartre, du caractère intentionnel de l’imagination. Lorsqu’il s’agit de l’imagination à support physique

lorsque, par exemple, nous nous représentons Napoléon à l’aide d’un buste

De Husserl à Sartre. La structure intentionnelle de l’image dans L’Imagination et L’Imaginaire

de l’empereur —, il n’y a pas de doute sur le caractère intentionnel de l’acte imageant : le buste qui sert d’analogon est extérieur à la conscience, et il sous-tend la visée d’un objet lui-même extérieur à la conscience, à savoir Napoléon en personne. Or il en va de même, souligne Husserl, lorsque l’analogon est purement mental, psychique. L’image que je peux former d’un oiseau en son absence n’est pas un double de l’oiseau, un portrait ou un tableau qui serait dans ma conscience et que je contemplerais pour lui- même : par son analogon, je vise l’oiseau en plein vol, en plein ciel ; tout autant que l’image physique, l’image mentale m’envoie hors de moi, au cœur des choses. Comme le dit Husserl dans les Recherches logiques :

   

«

L’expression simpliste d’images internes (par opposition aux objets

extérieurs) ne doit pas être tolérée dans la psychologie descriptive (ni a fortiori dans la phénoménologie pure) 22 . » Même mentale, l’image est un

 

acte de visée de ce dont elle est image.

23

Texte traduit et cité

20 On peut même ajouter, avec Sartre, que le caractère intentionnel de l’imagination est plus manifeste encore, plus pur en quelque sorte, dans le cas de l’imagination libre ou mentale — alors que, dans la tradition philosophique, c’est au contraire l’existence d’images mentales qui a pu conduire à identifier

par Sartre dans L’Imagination, p. 147 ;

pour une traduction plus

exacte, cf. (

)

24

L’Imagination, p.

 

les sensations des objets perçus autour de nous à des images de ces objets en nous, avec l’effondrement de l’intentionnalité qui en a résulté. Dans

147.

L’Imagination, Sartre cite longuement la réponse de Husserl à l’objection mortelle qui découle de la tradition : quand nous imaginons un centaure

25

Ibidem.

jouant de la flûte, fiction que nous formons librement, ce centaure n’est-il pas un assemblage de représentations en nous, une image strictement mentale ?

 

A

quoi Husserl répond que, bien entendu, le centaure est une pure invention

de l’esprit, mais qu’il n’est pas pour autant dans l’esprit : « Le centaure lui-

 

même n’est (…) rien de psychique, il n’existe ni dans l’âme ni dans la conscience, ni nulle part ; il n’existe pas du tout, il est tout entier invention »

et l’on ne peut pas confondre l’acte psychique de l’invention « avec ce qui, par elle, a été inventé comme tel » 23 . Remarque profonde, dont Sartre a compris toute la portée. Alors que le psychologisme profite de l’existence d’images sans répondant réel pour « laisser [les] êtres mythiques à leur néant et (…) ne tenir compte que des contenus psychiques », Sartre souligne que, grâce à Husserl, il est possible de renverser l’argument du centaure :

«

Néant tant qu’on voudra : mais par cela même il n’est pas dans la

conscience » 24 . Précisément parce que le centaure est un être fictif, il n’est certainement pas un contenu psychique : un néant ne peut pas exister, même sous forme d’image ; il peut seulement être visé en tant que fictif, de sorte que Husserl « restitue au centaure sa transcendance au sein même de son néant 25 ».

 

21 L’hommage ainsi rendu à Husserl est spectaculaire, mais il enveloppe, en lui- même, une série de ruptures radicales. Recourir de manière privilégiée à des êtres fictifs, comme le fait Sartre, pour démontrer l’intentionnalité de l’imagination revient à affirmer que l’imagination et la perception sont parallèles, mais aussi à creuser un gouffre entre elles, un gouffre qui oppose Sartre à Husserl.

22 Le parallélisme entre imagination et perception correspond à la première des quatre caractéristiques de l’image détaillées au premier chapitre de L’Imaginaire. La perception et l’imagination sont simplement deux manières différentes de viser un même objet, deux actes strictement intentionnels en ce qu’ils s’épuisent dans cette visée elle-même. Si je vise mon ami Pierre en son absence, écrit Sartre, « la conscience imageante que j’ai de Pierre n’est pas conscience de l’image de Pierre : Pierre est directement atteint, mon attention n’est pas dirigée sur une image, mais sur un objet 26 ». Or, précisément à cet endroit, Sartre reprend en note l’objection de la chimère, de la visée imageante d’un être fictif, en esquissant la réponse que développait L’Imagination sur l’exemple du centaure : l’intentionnalité de l’image n’est pas menacée, mais au contraire portée à l’extrême, quand l’objet de l’acte imageant est un irréel. L’imagination, en d’autres termes, requiert toujours un analogon, qu’il soit mental ou physique, mais, à la différence de la perception, elle peut parfaitement se passer de la présence effective de l’objet visé, au point que, nous l’avons vu, son objet peut être purement fictif, ce qui n’aurait aucun sens dans le cas de la perception. Autant dire que l’imagination, à l’inverse de la perception, se définit comme la visée d’un être absent ou inexistant, d’un être existant ailleurs ou n’existant pas, bref, d’un objet posé « comme un néant 27 », ce qui constitue très exactement la troisième caractéristique de l’image au premier chapitre de L’Imaginaire.

23 Cette troisième caractéristique, qui assimile l’image à la position d’un néant, permet à Sartre de combler les deux lacunes que le dernier chapitre de L’Imagination imputait à Husserl (voir supra). D’une part, elle rend compte de l’intention propre à l’acte imageant, qui se distingue fermement de l’intention de la perception en visant un être absent et non présent. D’autre part, elle annonce une doctrine originale de la matière de l’acte imageant, qui doit forcément présenter des traits spécifiques une fois que l’image entraîne la position, non plus d’un être physique ou d’un contenu psychique, mais d’un néant.

26

L’Imaginaire, p. 22.

27

Ibid., p. 30.

 

De Husserl à Sartre. La structure intentionnelle de l’image dans L’Imagination et L’Imaginaire

24 Par contraste, on devine ainsi que le mérite de Husserl, aux yeux de Sartre, n’est pas d’avoir dégagé l’essence originale de l’imagination, ce qui constitue pourtant la tâche de la phénoménologie : ce que Husserl a réussi à faire, c’est au contraire rapprocher l’imagination de la perception, et ce de trois manières. D’abord, en montrant qu’elles ont en commun d’être des actes intentionnels, de constituer deux façons de viser un objet. Ensuite, en indiquant que l’imagination et la perception peuvent avoir la même matière, comme l’illustre le cas de la gravure de Dürer, Le Chevalier, la Mort et le Diable, dont les traits d’encre noire peuvent être aussi bien perçus en tant que tels, comme objet offert à notre regard, que saisis comme analogon de trois figures emblématiques auxquelles la gravure renvoie, ce qui a ouvert la voie au rapprochement entre image physique et image mentale. Enfin, en séparant l’imagination, à la fois, du registre du concept et du registre du signe, de la signification, pour reconnaître en elle, comme dans la perception, une modalité de l’intuition, un mode de donation de l’objet dans sa singularité physique, dans son irréductibilité individuelle.

 

25 Or, ces deux derniers rapprochements entre l’image et le perçu, qui sont salués aussi bien dans L’Imagination que dans L’Imaginaire, ont précisément empêché Husserl, selon Sartre, de développer une authentique phénoménologie de l’imagination. Insister, comme le fait Husserl, sur l’idée que l’image est une forme de remplissement intuitif d’une signification — comme lorsque, pensant au concept de merle, l’image d’un merle en train de voler me vient à l’esprit —, c’est rapprocher l’image, comme Husserl le fait dans la plupart de ses textes, de la perception, du souvenir et de l’attente, et dès lors la traiter comme un plein indexé sur la perception. L’image n’est certes pas, sous la plume de Husserl, une sorte de perception intérieure qui fonctionnerait à la manière d’un contenu psychique : nous avons vu qu’elle est strictement intentionnelle. Mais Sartre a beau jeu de montrer que, en faisant de l’image une modalité du remplissement intuitif (et, ajouterions- nous pour notre part, en la concevant d’abord comme un souvenir modifié, comme un souvenir dont la thèse d’existence aurait été neutralisée), Husserl ne distingue pas radicalement l’intention de l’image de l’intention de la perception. Il les inscrit au contraire toutes deux au registre de la quête de plénitude, de la volonté de saisir l’objet dans sa singularité, sans montrer réellement en quoi l’image et la perception contrastent et s’opposent, à savoir que l’une vise son objet comme absent et l’autre comme présent. L’imagination, chez Husserl, fait partie des actes qu’il appelle « fondés », fondés sur la perception et donc tributaires d’elle, conçus en fonction d’elle — et résultant en l’occurrence d’une modification simple ou double, selon le cas :

soit, dans le cas de l’image externe, d’une modification du perçu en figuratif, des lignes gravées en personnages emblématiques chez Dürer ; soit, dans le cas de l’image mentale, [1] d’une modification de la perception en souvenir, [2] et d’une modification du souvenir en souvenir neutralisé c’est-à-dire en image, en « simple représentation » non porteuse d’une thèse d’existence 28 . Par quoi Husserl s’approche de la thèse sartrienne, de la conception de l’image comme néant d’être, mais ne fait précisément que s’en approcher, et ce en partant de la perception, en restant rivé à cette dernière par le double thème du remplissement intuitif et du jeu des modifications du perçu, jeu qui suppose que quelque chose reste constant dans ce qui se transforme, à savoir précisément l’intention de remplissement. Sartre, lui, voit au contraire l’imagination comme une rupture radicale, comme une inversion de l’intention de la conscience, qui pose crânement l’objet imaginé comme absent ou comme inexistant, bref, comme néant.

28

Pour tout ceci, nous

renvoyons au livre de Maria Manuela Saraiva déjà cité.

26 Ce dernier élément est sans doute le point le plus faible de L’Imaginaire. A force de vouloir creuser un gouffre entre l’imagination et la perception, la première partie de L’Imaginaire passe à côté d’une thèse esquissée par Husserl et développée par Freud, à savoir que l’image mentale est aussi un fantasme — le terme est souvent utilisé par Husserl, alors que Sartre se contente du terme d’analogon —, un fantasme dont le pouvoir d’attraction tient au fait qu’il ne pose précisément pas clairement son objet comme inexistant, mais qu’il accède au contraire, dans le meilleur des cas, à la consistance du presque vécu, du quasiment ressenti. C’est d’ailleurs, sans doute, la raison pour laquelle les parties ultérieures de L’Imaginaire, et surtout la quatrième, atténueront la thèse de la néantisation imageante afin de faire une place à la vie imaginaire, et notamment au rêve et à l’hallucination, lieux d’expression par excellence du fantasme, et ce, sans rien concéder pour autant à la psychanalyse — ce que l’on peut tenir aussi bien pour une aberration que pour un tour de force.

27 Quoi qu’il en soit sur ce point, on peut accorder à Sartre qu’il a tiré profit de son sens des contrastes pour développer le second thème laissé dans l’ombre par Husserl : la spécificité de la matière de l’image, et en particulier de l’image mentale. Cette seconde lacune reprochée à Husserl dans L’Imagination a particulièrement retenu l’attention de Sartre. Sur les huit pages énonçant ses réserves à l’égard de Husserl, seules les neuf premières lignes sont consacrées au problème de l’intention imageante 29 , alors que tout le reste porte sur la question de la matière de l’image 30 . La critique de Sartre, sur ce thème, est donc fermement développée dès 1936, fût-ce de

29

Cf. L’Imagination, p.

150-151.

30 Ibid., p. 151-158.

31 Nous avons

développé ce point dans

Sartre face

à la

phénoménologie. Autour de « L’intentionnalité ( )

De Husserl à Sartre. La structure intentionnelle de l’image dans L’Imagination et L’Imaginaire

manière respectueuse : Sartre, qui à l’époque n’ose pas encore liquider purement et simplement la notion de matière ou de hylé 31 , multiplie les hypothèses qui permettraient d’exempter Husserl de tout reproche, et paraît conclure à regret qu’il n’y a décidément pas moyen de le soustraire à la critique.

   

32

Idées directrices

28 C’est que, ici encore, c’est une des grandes percées de Husserl qui le fait sombrer dans l’erreur. Sartre a en effet été particulièrement frappé par cette page des Ideen dans laquelle, sur l’exemple déjà cité de la gravure de Dürer, Le Chevalier, la Mort et le Diable, Husserl montre que les mêmes lignes gravées se prêtent aussi bien à une visée perceptive qu’à une visée imaginative qui, à travers les trois figures représentées par la gravure, se tourne vers les réalités figurées, vers les trois personnages « en chair et en os », mais en les posant, pour reprendre la traduction de Ricœur, « comme quasi-étant, selon la modification de neutralisation de l’être » 32 .

pour une

phénoménologie, op. cit., p. 373 (§ 111).

29 Dans L’Imagination, Sartre ne conteste pas le fait qu’une même matière sensorielle sous-tend ces deux 33 attitudes de la conscience. Mais, faute de trouver chez Husserl une description spécifique de la matière de l’image mentale (et, de fait, une telle description ne figure pas dans les livres de Husserl lus par Sartre, ou alors sous une forme générale et négative, qui répète que l’imaginaire diffère du perçu), Sartre en conclut que pour Husserl cette matière n’importe pas réellement. Soit, comme dans le cas d’une image physique, c’est la même matière qui sous-tend l’imagination et la perception. Soit, comme dans l’exemple de l’oiseau imaginé en train de voler, ou encore du souvenir du théâtre éclairé dans les Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, l’image mentale, à l’instar du souvenir, est une présentification de l’objet visé, un analogon, que Husserl distingue de la présentation caractéristique de la perception — l’objet est absent dans l’image ou dans le souvenir, alors qu’il est présent dans le cas de la perception —, mais sans préciser ce que cette différence implique, et sans décrire en tant que telle la matière de l’image mentale, qui n’est même pas différenciée de celle du souvenir. Dès lors, pour Sartre, non seulement Husserl ne livre pas une véritable phénoménologie de l’imaginaire, qui devrait décrire l’essence de l’image et son mode d’apparition comme analogon ; mais, en outre, Husserl renoue malgré lui avec les doctrines antérieures : « On voit que l’image- souvenir n’est pas autre, chose, ici [dans l’exemple du théâtre éclairé], qu’une

conscience perceptive modifiée, c’est-à-dire affectée d’un coefficient de passé.

33

La question reste

ouverte quant à savoir si

Husserl ne distingue pas plutôt, au total, trois

attit (

)

34

L’Imagination, p.

152.

Il semblerait donc que Husserl (

)

soit resté prisonnier de l’ancienne

conception, au moins en ce qui concerne la hylé de l’image qui resterait chez

 

lui l’impression sensible renaissante 34 . »

 

30 Sur la différence entre la matière de l’image mentale et celle du souvenir, Sartre ne sera pas plus clair que Husserl dans L’Imaginaire, ouvrage auquel il manque soit une théorie du temps, soit une théorie de la passivité (voire les deux, ce qui n’implique pas que le temps soit nécessairement auto-affection). Mais le premier chapitre de L’Imaginaire marque au moins fortement, en particulier par la deuxième et par la quatrième des caractéristiques attribuées à l’image, en quoi la matière de l’image mentale rompt radicalement avec la matière de la perception.

 

31 Alors que la première caractéristique de l’image est la structure intentionnelle de l’imagination, et la troisième le fait qu’elle pose son objet comme un néant, la deuxième caractéristique réside dans le fait que l’image mentale ne se prête qu’à une quasi-observation. Ce n’est pas une sorte de tableau interne, de décalque de la réalité, mais un analogon schématique, d’une grande pauvreté — comme le faisait remarquer Alain, si je peux imaginer le Panthéon, je ne suis pas capable d’en compter les colonnes en mon for intérieur —, et qui ne nous apprend jamais rien car nous forgeons nous- mêmes toutes ses composantes. Quant à la quatrième caractéristique de l’image, elle tient précisément dans la claire conscience que nous possédons, au plan préréflexif, d’être les auteurs de nos images mentales, qui relèvent de notre spontanéité et non de notre réceptivité. Or, cette deuxième et cette quatrième caractéristiques, qui sont étroitement liées entre elles, ne sont que le revers de la première et de la troisième, l’ensemble formant une « structure » ou une « essence » 35 en définitive unitaire de l’image, et radicalement opposée à la perception, dans son intention comme dans sa matière. Si l’on tente de synthétiser au plus court le premier chapitre de L’Imaginaire, on peut ainsi avancer la proposition suivante : l’image est la visée (première caractéristique : c’est une conscience intentionnelle) d’un objet absent, inexistant ou fictif (troisième caractéristique : elle pose son objet comme un néant) qui, dès lors, se donne en image par la grâce de notre spontanéité (quatrième caractéristique : la conscience imageante est créatrice), de sorte que nous ne pouvons saisir, dans l’image, rien de plus que ce que nous y mettons (deuxième caractéristique : l’image mentale ne peut faire l’objet que d’une quasi-observation). Sa matière est donc d’une pauvreté insigne et ne nous apprend rien ; elle se donne tout entière d’un seul coup et ne se laisse pas détailler, à la différence de la perception qui, elle, laisse tout loisir à l’objet perçu de nous montrer successivement ses différentes facettes et de nous révéler des aspects inattendus de lui-même, face auquel nous

35

Sartre emploie

 

indifféremment les deux termes dans ce chapitre

de L’Imaginaire, sans

jamais s’en

e (

)

De Husserl à Sartre. La structure intentionnelle de l’image dans L’Imagination et L’Imaginaire

restons passifs. 32 A ce stade du raisonnement, on pourrait objecter à Sartre que cette
restons passifs.
32
A
ce stade du raisonnement, on pourrait objecter à Sartre que cette
description de l’essence de l’image ne vaut que pour l’image mentale, et non
pour l’image physique — qui, elle, [1] est un plein, [2] se laisse observer [3]
et
s’adresse à notre réceptivité : en première approximation au moins, trois
caractéristiques de l’image physique sont inverses de celles de l’image
mentale. Sartre ne répond pas explicitement à cette objection, mais si elle lui
avait été présentée, il aurait sans doute répliqué que c’est bien là un des
problèmes laissés irrésolus par Husserl. Car pour Sartre, c’est de deux choses
l’une : en rapprochant image mentale et image physique, Husserl soit a laissé
entendre que la matière de l’image mentale était une sorte de tableau, de
chose parmi les choses — ce que le phénomène de la quasi-observation d’un
objet posé comme néant rend impossible —, soit n’a pas vu que, même dans
le
cas de l’image physique, la matière de l’acte imageant ne peut pas être
semblable à la matière de l’acte perceptif.
33
Comme Sartre l’indique dans la Conclusion de L’Imaginaire à propos d’un
36
L’Imaginaire, p.
351-352.
portrait de Charles VIII, les lignes et les couleurs posés sur la toile, et que
nous pouvons percevoir et scruter pour eux-mêmes, ne sont pas l’image de
Charles VIII 36 . Tant que nous percevons ces lignes et ces couleurs en tant
que tels, Charles VIII n’apparaît pas, tandis que le simple fait de reconnaître
Charles VIII à travers son portrait fait du tableau, non plus un ensemble réel
37 Ibid., p. 351.
38 Ibid., p. 352.
de
traits perçus, mais l’analogon d’un être irréel — ce qui nous empêche de
voir simultanément les lignes et les couleurs en tant que tels, dépouillés de
leur dimension imageante. La matière semble être la même dans les deux
cas, mais on ne fait pas sa part à l’intentionnalité imageante, qui ronge l’objet
visé par sa portée irréalisante. Contrairement à ce que disait Husserl à propos
de
la gravure de Dürer, qu’il présentait comme pouvant faire l’objet d’une
visée perceptive, imaginative ou esthétique sans que cela modifie autre chose
que la thèse de réalité ou d’irréalité accompagnant cette visée, la perception
d’un objet comme formant une image physique altère la matière sensorielle
elle-même, qui ne reste pas identique à soi comme le croyait Husserl. Parce
que la thèse d’irréalité « ne se surajoute pas à l’image mais qu’elle en est la
structure la plus intime 37 », elle frappe jusqu’à la matière de cette image. La
joue de Charles VIII en portrait, par exemple, ne peut pas être plus ou moins
pâle, ou plus ou moins éclairée, comme pourrait l’être une joue réelle : le
peintre a fixé une fois pour toutes, dans l’imaginaire — par une bougie irréelle
posée à telle distance du visage peint, et qui explique la pénombre relative
dans laquelle le roi apparaît —, l’éclat de la joue de Charles VIII, qui ne peut
plus être modifié, même en l’éclairant violemment — alors que l’aplat de
couleur figurant la joue et réellement posé sur la toile, lui, peut voir son degré
d’éclairement changer : « Tout ce que peut faire un projecteur réel c’est
éclairer la partie du tableau réel qui correspond à la joue de Charles VIII 38 . »
34
Selon Sartre, même l’image physique possède une matière spécifique,
irréductible à celle de la perception : dès lors, l’unification réalisée par Husserl
entre image mentale et image physique risque de s’avérer trompeuse si on la
pose d’entrée de jeu. C’est sans doute la raison pour laquelle, au premier
chapitre de L’Imaginaire, dans sa description de la structure intentionnelle de
l’image, Sartre se fonde exclusivement sur l’imagination libre ou sur l’image
mentale, réservant à la section suivante, intitulée « La famille de l’image »,
l’introduction des images physiques et leur mise en parallèle avec
l’imagination libre. Jusque dans sa manière de séparer d’abord ce que Husserl
avait eu le génie de réunir, L’Imaginaire creuse avec Husserl un gouffre
silencieux dont les motifs étaient déjà donnés, en leur principe, dans
l’hommage vibrant mais très sélectif que lui avait rendu L’Imagination.
Notes
1
Cet article reprend la substance d’une communication présentée à la journée
d’étude « Autour de L’Imaginaire de Jean-Paul Sartre : phénoménologie, esthétique,
littérature » organisée par l’UMR « Savoirs, textes, langage » (STL) à Université de
Lille 3, le 10 février 2011.
2
Lus par Sartre en allemand, à l’époque, et parus depuis sous les titres français
suivants : Recherches logiques, Idées directrices pour une phénoménologie, Leçons
pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, Logique formelle et
logique transcendantale, Méditations cartésiennes.
3 Jean-Paul Sartre, L’Imagination, « Quadrige », PUF, Paris, 1981, p. 158-159.
4 Si l’on fait abstraction de la brève conclusion qui suit le chapitre consacré à
Husserl.
5 L’Imagination, op. cit., p. 159.
6 Ibid., p. 162.
7 Sartre,
Jean-Paul
L’Imaginaire.
Psychologie
phénoménologique
de

De Husserl à Sartre. La structure intentionnelle de l’image dans L’Imagination et L’Imaginaire

l’imagination,édition revue par Arlette Elkaïm-Sartre, « Folio Essais », Gallimard, Paris, 1986, p. 13. 8
l’imagination,édition revue par Arlette Elkaïm-Sartre, « Folio Essais », Gallimard,
Paris, 1986, p. 13.
8 L’Imagination, p. 139.
9 Ibidem.
10 Ibid., p. 150.
11 Ibidem.
12 Ibid., p. 151.
13 Ibid., p. 143-144.
14 Ibid., p. 143.
15 L’Imaginaire, op.cit., p. 17.
16 M. Contat et M. Rybalka, Les Écrits de Sartre. Chronologie, bibliographie
commentée, Gallimard, Paris, 1970, p. 55.
17
Jean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre. Novembre 1939 – Mars 1940,
Gallimard, Paris, 1983, p. 226 (Carnet XI, 1 er février 1940).
18
M.
Contat et M.
Rybalka, «
Chronologie », in
Jean-Paul
Sartre, Œuvres
romanesques, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, Paris, 1981, p. LI.
19
Jean-Paul
Sartre,
«
Structure
intentionnelle
de
l’image
», Revue
de
métaphysique et de morale, 45 e année, n° 4, octobre 1938, p. 543-609.
20
A l’aide d’une multitude de mises au point et de notes, un tel exercice a déjà
été réalisé, mais de manière non cursive, dans le bel ouvrage de Maria Manuela
Saraiva sur L’Imagination selon Husserl (Martinus Nijhoff, La Haye, 1970). Notre
dette à son égard est considérable, mais nous ne voudrions pas lui imputer la
démonstration qui nous retiendra ici, et qui accentue la distance prise par Sartre à
l’égard de son maître.
21 Et non dans l’article de 1938, qui omet le sous-titre que nous relevons ici.
22 Edmund Husserl, Recherches logiques, PUF, Paris, 1969, t. II, vol. 2, p. 229
(V e Recherche, appendice aux §§ 11 et 20).
23
Texte traduit et cité
par
Sartre dans L’Imagination,
p.
147
;
pour
une
traduction plus exacte, cf. Edmund Husserl, Idées directrices pour une
phénoménologie, Gallimard, Paris, 1950, p. 76 (§ 23).
24 L’Imagination, p. 147.
25 Ibidem.
26 L’Imaginaire, p. 22.
27 Ibid., p. 30.
28 Pour tout ceci, nous renvoyons au livre de Maria Manuela Saraiva déjà cité.
29 Cf. L’Imagination, p. 150-151.
30 Ibid., p. 151-158.
31 Nous avons développé ce point dans Sartre face à la phénoménologie. Autour
de « L’intentionnalité » et de « La transcendance de l’Ego », Ousia, Bruxelles, 2000,
p. 57-66.
32 Idées directrices pour une phénoménologie, op. cit., p. 373 (§ 111).
33 La question reste ouverte quant à savoir si Husserl ne distingue pas plutôt, au
total, trois attitudes possibles, l’abord purement esthétique se distinguant alors de la
visée imageante. Sartre en tout cas, dans L’Imagination, retient le seul contraste
entre la perception et l’image : citant le passage même où Husserl évoque la
mutation du regard vers une « contemplation esthétique » de la gravure, il en
conclut que « ce texte peut être à l’origine d’une distinction intrinsèque de l’image
et de la perception », sans plus. De fait, même à supposer que Husserl entende
distinguer entre l’imaginatif et l’esthétique, c’est une seule et même métamorphose
qu’il souligne dans l’un et l’autre cas : « précisément celle de la neutralisation ». Sur
tout ceci, cf. L’Imagination, p. 149-150, et Idées directrices pour une
phénoménologie, p. 373-374.
34 L’Imagination, p. 152.
35 Sartre emploie indifféremment les deux termes dans ce chapitre de
L’Imaginaire, sans jamais s’en expliquer : il manque à cette éidétique de l’image
une théorie des essences.
36
L’Imaginaire, p. 351-352.

De Husserl à Sartre. La structure intentionnelle de l’image dans L’Imagination et L’Imaginaire

37 Ibid., p. 351.

38 Ibid., p. 352.

Pour citer cet article

Référence électronique Vincent de Coorebyter, « De Husserl à Sartre. La structure intentionnelle de l’image dans L’Imagination et L’Imaginaire », Methodos [En ligne], 12 | 2012, mis en ligne le 28 mars 2012, consulté le 03 août 2012. URL : http://methodos.revues.org/2971 ; DOI : 10.4000/methodos.2971

Auteur

Vincent de Coorebyter Bruxelles/Centre de Recherche et d’Information Socio-Politique

Droits d'auteur

Tous droits réservés

ISSN électronique 1769-7379

– Crédits – Flux de syndication Nous adhérons à Revues.org – Édité avec Lodel – Accès
– Crédits – Flux de syndication Nous adhérons à Revues.org – Édité avec Lodel – Accès
– Crédits – Flux de syndication Nous adhérons à Revues.org – Édité avec Lodel – Accès
– Crédits – Flux de syndication Nous adhérons à Revues.org – Édité avec Lodel – Accès
– Crédits – Flux de syndication Nous adhérons à Revues.org – Édité avec Lodel – Accès