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D E SA ME R IQU EFR

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A utN MussE T*

13 janvier2001,un tremblement de terrede fortemagnitude (7,5sur


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l'échellede Richter)
a bouleversé leSalvador,provoquant desmilliersde vic-
I
l-times danstout le centredu pays.A Usulatan, au moinscinqmillemaisons
ont étédétruites.Lespontssesonteffondrés, lesroutesont étécoupées, désor-
ganisantla vieéconomique de la région,paralysant lestransports, empêchant
l'arrivée dessecours. Églises,
écoleset hôpitauxont subidesdommagesirré-
parables. À SantaTecla,dansla banlieuede SanSalvador, desglissements de
terrainont emportédesdizaines d'habitations et, danslesquartiers populaires
de la capitale,de nombreuses masures sesonteffondrées surlatêtede leurshabi-
tants.Un moisplustard, un nouveauséisme(6,1surl'échelle de Richter),
semaità nouveaula terreuret la désolation dansleszonesdéjàdurementtou-
chéespar lespremières secousses, abattantpresquela moitiédesmaisons de
SanVicente,petitevillesituéeà soixantekilomètres à l'Estde la capitale.
Enjanvier1999,laColombie avaitconnule mêmesort,quandun violent
tremblementde terre (6,2 sur l'échellede Richter)détruisitla région
d'Armenia,dont la richesse ne reposaitni sur le traficde drogue ni sur
l'exploitation desressources pétrolières, maissur la culturetraditionnelle du
café.L'airetouchéepar les séismes(la secousse initialeet sesnombreuses
répliques) couvraitplus de 1 300 km'. Presque 80 % des habitations de la
zoneconcernée ont été endommagées ou détruites,principalement dansla
capitalerégionale, alorspeupléede plusde 220 000 habitants. Descentaines
de mortsont été recensés et la listedesdisparuss'estallongéede manière
dramatique. Lesprincipauxédificesde la ville,qui symbolisaient sonprestige
politiquetout en affirmantsa réussite économique, se sont écroulés: la

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caserne des pompiers, l'immeuble de l'agence nationale des solution" logique", dansun mondeencoreen construction, où la terreétait
télécommunications, les hôtelsde luxe, les grandsmagasins,mais aussi offerte à celui qui voulait ou qui pouvait la prendre- au mépris de ses
d'importants lieux de mémoire et de pouvoir, comme l'assemblée premiersoccupants.Au Salvador,les fortes densitésde population(300
départementale, la chambrede commerce,l'hôtel de policeou le théâtre hab./km'en moyenne)limitenttous lesnouveauxprojetsd'urbanisation, et
Bolivar.Le centre-ville, véritablecæur de la cité, a été anéantià plus de lesmigrantspréfèrents'installer danslespériphéries desvillesexistantes. Au
90 o/o,
alors que certainsquartierspériphériques, commeMarfaCristina, Nicaraguaet au Honduras, aprèsle passagedu cycloneMitch (octobre
Providencia ou La lsabela,ont été moinstouchés(entre30 et 40 o/ode 1998), les mouvementsde populationn'ont concernéque des petits
destructions). groupesfamiliaux.Aucunexodemassifn'a été organisé, ni par l'Etat,ni par
Entre séismes,éruptions volcaniques,ouragans,inondationset lescommunautés villageoises,ni par lesONC dépêchées sur les lieuxpour
glissementsde terrain,l'Amériquelatinesembleêtremarquéepar la fatalité. encadrerdans un premiertemps l'aided'urgence,puis pour soutenirà
Son histoireest scandéepar une longuesuitede désastres qui, depuisles moyen et à long terme les programmesde relogement.Plusieurs années
premierstemps de la conquêteespagnole(pour ne pasremonterà l'époque aprèsle désastre, des campements de fortune étaienttoujoursinstallés
précolombienne), ont montréla fragilitédessociétés établiessur la ceinture autourde Tegucigalpa, de Managuaet desvilleslesplustouchées(comme
de feu du Pacifique ou sur le passage destempêtestropicales forméesdans Posoltega, au Nicaragua), maisaucunprojetde " ville nouvelle", chargée
les eaux chaudesde l'Atlantique,au cæur de la zone intertropicale nord.
d'accueillir n'a étéproposéaux populations sinistrées.
lessans-logis,
Régulièrement, pluiestorrentielleset ventsviolentsviennentfrapperlesîles De fait, quand la moindre parcellede terre est appropriée,quand le
du bassincaraïbeet les littorauxcentraméricains ou mexicains, avantde réseauurbainest dense,quand les territoirescommunauxne sont plus
remonter la côte Est des États-Unis. Sur toute la façadePacifiquede divisibles,il devientpresqueimpossibled'envisagerla créationd'une
l'Amériquedu Sud,c'est le déplacementpériodiqued'une gigantesque nouvelfe localité. Ainsi, en 1944, le déplacement de San Juan
massed'eau chaude(phénomènedu Nifro)qui, selondes mécanismes Parangaricutiro (Michoacan,Mexique),englouti par les couléesde lave
encoremal connus,provoquede manièrepériodiquedes inondations du volcan Paricutin,entraînade vives protestationsde la part des
meurtrièreset dérèglele climatd'un bout à l'autrede la planète.Le dernier communautésruralesqui s'estimaient léséespar le partagedes terres
épisodeen date (1997-1998)a particulièrement affectéle Pérou,où imposépar le gouvernementmexicain.En outre,depuis_letemps des
plusieurscentainesde personnes ont trouvé la mort, alorsque deux cent guerresd'indépendance,le regard géostratégique des Etatsissusdu
mille autresont été sinistrées et que plusde cinquantemillehectares de démembrementde l'empireespagnola changé.Contrairementaux
culturesont étédétruits. repr ésentantsdu roi d'Espagne,les dirigeantslatino-américains ne
Cettefragilitélatente,liéeau risquedit " naturel", p€ut s'exprimerde considèrentplus systématiquement les centresurbainscomme des
manièredifférentedansl'espace et dansle temps.C'estainsiqu'aude cours sentinelles chargées de veillerà l'intégritédu territoirenational.L'intérêt
de mes recherches sur le déplacement desvillesdansle mondehispano- stratégiqued'un déplacementde ville, destinéà assurerla continuité
américain,j'ai pu noterque trente-neuftransferts avaientété organisés à la d'une présencepolitique,administrative et militaire,n'est donc plus à
suited'une catastrophe naturelle,depuisSantoDomingo(1504)jusqu'à l'ordredu jour.
Pelileo(Équateur),en"1949.Si le casle plusconnuest celuide Cuatemala, Mis à part le Brésil,seulsles Étatsqui disposentde grandesréserves
transféréune premièrefois en 1541 aprèssa destructionpar le Volcande foncièrespeuvent se permettre le luxe d'envisagerla fondation de
Agua,puis à nouveauen1775, à causedu grandtremblementde terrede nouvellesvilleset de " profiter" d'une catastrophenaturellepour tenter
1773, de nombreuses autrescitésont connu le mêmesort. Parmiles plus de compenser leurs déséquilibres régionaux en organisant le
importantes, on peutciterPisco(Pérou)en 1687,Ticsan(Équateur) en 1689, déplacement des populations sinistrées. C'estpourquoiau Venezuela, le
Ambato (Équateur) en 1699,Talca (Chili) en 1745,El Callao (Pérou) en présidentHugo Chaveza voulu envoyersur les rivesde l'Apureou de
1747,Chillan,(Chili)en 1751et en 1835,La Concepci6n (Chili)en 1751, l'Orénoqueles survivantsdes gigantesquescouléesde boue qui, en
Riobamba (Équateur) en 1797, ou SanFelipeel Fuerte(Venezuela) en 1812. décembre1999, ont ravagél'Etatlittoralde Vargas,coincéentre la mer
Cependant,depuisl'époquecoloniale, la réponseapportéeau désastre a cara'fbe et leshauteursde la chaînecôtière.Entrevingt mille et cinquante
évolué.Le déplacement de la ville détruiten'apparaît plus comme une mille personnesavaientpéri dans les glissementsde terrain qui ont
touché plusieurs points essentielsdu pays, comme le complexe
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industrialo-portuaire de La Cuaira.Le gouvernement a alorspromisaux En janvier-février 2001, au Salvador,les luttes politiquesentre le
cent cinquantemille sans-abrirecensés aprèsle désastrede leur accorder présidentde droite, FranciscoFlorés,et une oppositionde gauche issue
des terresviergeset de leur offrir de vraiesmaisons,loin de la capitale de l'ancienneguérillan'ont fait qu'augmenterla confusiongénéraleen
surpeuplée,là où ils ne vivaientque de petitsboulots,entassés dans des entravantl'actiondes organismeschargésde gérer lesconséquences de
taudis. Mais ces promesses ont surtout été perçues par leurs la catastrophe. C'est ainsique l'armée,hostilepar natureaux anciens
" bénéficiaires " comme la menaced'un exil dansdes régionsmalsaines, combattants du Frenfe FarabundoMorti de Liberoci1nnocionol, n,a
isoléesde tout, ce qui permettraitaux autoritésfédéralesde débarrasser collaboréque contrainteet forcéeavecle comité de emergencia municipa!
la région métropolitained'une partiede sesmiséreux. de San Salvador,dont le maire, Héctor Silva,est l'un des membresles
Comme aux temps des Habsbourget des Bourbon,les habitantsont plus influents du FMLN. À ces problèmespolitiquess'ajoutent des
donc refuséla généreusepropositionde l'Étatnéo-bolivarien, et le projet conditionséconomiqueset socialesparticulièrement défavorables pour la
de transfert est resté coincé dans les couloirs du ministère de majeurepartie de la populationsalvadorienne, même si le retour à la
l'équipementet de l'aménagement du territoire,tandisque lesfamilles paix, aprèsune longue périodede guerre civile,a favorisédes taux de
sinistréesrevenaientvivre dans leurs maisonsen ruine' A l'aube du croissance annuelsde plusde 6 o/oau début des annéesl990,avantde
troisièmemillénaire,les grands déplacements de ville semblentdonc connaîtreun tassementinquiétant(2 o/oà la fin de la décennie).Dansun
passésde mode, puisquele contexte politique et culturelqui lesiustifiait pays ruiné par les combatset où la délinquanceempoisonnela vie
n'a plus de raisond'être. Pourtant,la questiondu déplacement(forcéou quotidiennedes habitants,lesprincipauxindicateurs socio-économiques
consenti) reste toujours d'actualité pour des populations que la sont toujoursdans le rouge : le taux de mortalitéinfantileatteint 32 o/oo
conjonctiondu risquenaturelet de la pauvretérend de plus en plus (contre 12 o/ooau CostaRica); l'indicede développementhumain n,est
vulnérables,alors que les moyens de préventionet de gestion des que de 0,696 (0,935pour le Canada);l'analphabétisme touche 18,7 o/o
désastres n'ont jamaisété aussiperformants- maisaussimal partagés. des hommeset le quart desfemmesen âge de lire et d'écrire; au moins
ll est vrai que, pour des gouvernementsqui n'ont souventni les 7O o/ode la population se situent en dessousdes seuilsofficielsde
moyenséconomiques ni la volontépolitiquede prévenirle risque,puis pauvreté.Or, ces chiffresmoyensmasquentde forts contrastesentre
de gérer les conséquences du désastre,le concept de " catastrophe urbainset ruraux (54 o/ode la populationtotale), mais aussientre les
naturelle" n'estsouventqu'un alibipermettantaux groupesen placede bénéficiaires et leslaisséspourcomptede la croissance économique.
se défausserd'une grande partie de leurs responsabilités.Or, en Pauvreté+ aléa = vulnérabilité.selon cette équationdésormaisbien
Amérique latine comme ailleurs,le " risque naturel " apparaîtsurtout connue, le " sous-développement " et les inégalitéssocialesne font
comme l'expressiond'une réalité sociale et, souvent, d'un enieu qu'accroître l'intensité
du risqueet l'amplitudedu désastre. pourtant,les
pofitique. Au Pérou, le megonifiode 1997-"1998avait permis au témoinsdu trèsviolenttremblementde terre de Lima,en 1687, dont j,ai
controverséAlberto Fujimoride préparerl'électionprésidentielle de l'an pu étudierles effetsen travaillantdans les archivesdes Indesde séville,
2000, en se présentant comme le premier défenseur des victimes du n'ont pasattendulesdernières découvertes de la sciencemodernepour
désastre.À l'époque,toutes les chaînes de télévision ont montré les remarquerque le risque est un phénomène naturel générateurde
im ages du président, la pelle à la main, en train de nettoyer les dommagesmultipliépar la valeurdes élémentsexposés.À magnitude
décombresou de dirigerlestravauxde terrassement destinésà protéger égale, les dégâts provoquésdans un village indien perdu dans la
lesquartierspauvresde Limad'une crue du Rio Rimac. montagneétaientjugés moins importants(en termesnon seulement
Au Nicaragua,le clan Somozaprofitadu grand tremblementde terre économiques, maisaussipolitiques), que ceux ressentis dans la capitale
de 1972 pour détournerà son profit la plus grande partie de l'aide du vice-royaumepéruvien.Si les auteursdes rapportsexpédiésau
internationale,alimentantde manièreindirecteun vastecourant de Conseildes lndes remerciaientle Seigneurd'avoir relativementépargné
sympathie envers les guérillerosdu Front sandinistede libération les Espagnols, malgré la force, la durée et la répétitiondes secousses
nationalequi, sept ans plus tard, allaients'emparerde la capitaleen telluriques, alorsque les victimesse comptaientpar centaines(ou par
ruine. Depuiscette date, le centre-villede Managuan'a toujourspas été milliers)dans les rangsdes lndiens,ils ne cherchaient pas seulementà
reconstruitet, à côté de la cathédrale,quelquesimmeublesdélabrés justifierla présencedes conquérants sur le sol américain.Leur constat
hébergent encore des famillesde squattersdans leurssquelettesde traduisait de manièreindirectelesdifférents degrésde vulnérabilitéde la
béton (photographien' 1). sociétécoloniale.
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Comme un écho à ces récitslointains,le journal salvadorienEl Diario
de Hoy, en date du 15 janvier2001, faisaitremarquerà seslecteursque
" les communautéspauvresde SanSalvadoront été le plustouchéespar
le séisme". Interrogéspar l'institutde sondageGallup,avant le second
tremblement de terre du 14 février 2001,36 o/odes Salvadoriens
pensaientque de tels désastresétaient une manifestationde la colère
divine. Comme on pouvait s'y attendre, les réponses variaient
considérablement selonle niveaud'éducationdes personnes enquêtées:
pour cellesqui n'avaientpas dépassél'écoleprimaire,cette proportion
atteignait50 o/o,alorsqu'ellefrôlaità peine '14o/opour les " privilégiés"
qui avaient suivi des cours universitaires.Pourtant, de manière
paradoxale,cette enquête,réalisée" à chaud " auprèsde 1 212 foyers
situésdans leszoneslesplus touchéespar la catastrophe, restaitdans un
cadre politique et culturel convenu pour évoquer les deux grandes
causespossiblesdu désastre: Dieu et la Nature,oubliantl'acteurle plus
directementimpliquédansce type de phénomène- l'homme.
Or, l'annoncedes séismesde SanSalvadorm'a renvoyéquinzeans en
arrière,plus précisémentle 19 septembre1985, à 7 H 19 du matin,
quand Mexico a subi un des plus meurtrierstremblementsde terre de
son histoire.Comme tous les coopérantsattachésà l'lnstitutfrançais
d'Amériquelatine,j'ai serviquelquesjours d'interprèteaux pompiers
françaisvenus prêter main-forteà leurscollèguesmexicains,débordés
par l'ampleurdu désastre.le me souviensalorsd'une remarqued'un
sapeur-pompierde Marseille,effritantentre sesdoigts un morceaude
béton tiré des décombresde l'Hôpitalgénéral: " Mais ce n'est que du
sable. Où est le ciment ? ". Quelquetemps après,un de mes amis
architectes, qui avait réalisé plusieursgroupes scolairespour le
gouvernement,me confiaavecfierté et soulagement qu'aucuneécole
dont il avaitassuréla constructionne s'étaiteffondrée.ll ne croyaitni au
hasard, ni aux voies mystérieuses de la Providence,ni aux affinités
électivesdes tremblementsde terre. Depuiscette date, je pense que,
comme pour une guerreou un voyage,un désastrese prépareavecsoin
et que, dans ce domaine,le risquenaturelet la pauvretén'expliquent
pas tout.

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