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La nouvelle condition humaine

d'après Auschwitz
Gilles Bernheim

http://www.lefigaro.fr/editos/2010/01/30/01031-20100130ARTFIG00004-la-
nouvelle-condition-humaine-d-apres-auschwitz-.php
26/01/2010 | Mise à jour : 11:51 | Commentaires 4| Ajouter à ma sélection

Le grand rabbin de France Gilles Bernheim se demande si, soixante-cinq ans après
la libération du camp, le monde actuel est plus civilisé que celui de l'avant-guerre.

Gilles Bernheim. Crédits photo : Le Figaro

La Seconde Guerre mondiale a bouleversé de fond en comble non seulement la carte de la


planète, mais ses mœurs et ses mentalités. Son coût a été monstrueux et il pèse encore de
façon sensible sur les destins individuels et collectifs : des dizaines de millions de morts, de
blessés, d'endeuillés, de transplantés.

Reprenant ici très fidèlement une réflexion orale amorcée un jour par Émile Touati, on peut
se demander si, soixante-cinq ans après, le monde actuel est meilleur, plus civilisé ou
simplement plus lucide que celui de l'avant-guerre. Du double programme de la moralité
active : combattre le mal et faire le bien, on n'a réalisé (et encore très partiellement et très
imparfaitement) que la première partie. Le nazisme, expression du mal absolu, a
heureusement été vaincu, mais non éradiqué. Cependant, les grandes illusions de 1945 ont
été rapidement déçues. La création de l'ONU, du Fonds monétaire international, les accords
de Bretton Woods faisaient espérer un nouvel ordre international, politique, économique et
financier, tandis que les promoteurs du Welfare State promettaient une société plus juste,
débarrassée du spectre du chômage. À cet égard, force est d'enregistrer un bilan de faillite
quasi général. Les conflits nationalistes, idéologiques, ethniques ou tribaux sévissent un peu
partout et ne sont pas résolus. Le terrorisme international, cancer de notre époque, constitue
pour certains une « contre- société » potentielle dans laquelle la mort - ou le retour au néant
paradisiaque - représente le seul refuge contre le mal. Quant à l'économie mondiale, elle
semble vouée aux déséquilibres, aux crises, aux spéculations sans frein et à l'élimination des
plus faibles.

Mais ce que nous retenons avant tout de la Seconde Guerre mondiale, c'est la Shoah dans sa
singularité absolue. Laissons aux philosophes ou aux théologiens, s'ils en sont capables, ou
s'ils l'osent, la tâche de rechercher les significations de la Shoah. Nous nous contenterons
d'en tirer certains enseignements, en quelque sorte expérimentaux. L'un de ces
enseignements a été formulé il y a vingt-six siècles par le prophète Jérémie (1) quand il a
proclamé : « Que l'intelligent ne se glorifie pas de son intelligence, que le riche ne se glorifie
pas de sa richesse, et que le courageux ne se glorifie pas de son courage » .

La mise en garde du verset vaut pour l'individu comme pour les sociétés. Il s'est
malheureusement avéré que les sciences et les cultures, en tant que telles, ne pouvaient
nous prémunir contre la barbarie malgré la confiance et l'espoir que nous avions pu mettre
en la civilisation. Si elles ne sont pas armées moralement, les civilisations industrielles, aux
technologies et aux systèmes les plus sophistiqués, peuvent se conduire de façon plus atroce
que les primitifs les plus féroces ou que les fanatiques les plus aveugles.

Nous vivons à l'ère des ingénieurs - une ère plus préoccupée par le souci d'innover que de
comprendre l'événement. C'est une époque de transformation radicale, réfractaire, comme
souvent en pareil cas, à l'histoire. À cet égard, ce que l'humanité doit aussi comprendre
d'Auschwitz, c'est qu'elle doit adopter une position de plus grande réserve face à la
civilisation performante et triomphante qui nous a trahis hier. Une position d'homme face au
monde, faite sinon de méfiance, au moins de discernement et d'une adhésion mesurée aux
réussites, aux ors brillants et aux leurres de toutes sortes. Notre époque est aussi celle du
dénombrement, des statistiques, de la réduction du divers au semblable - ce qui aboutit aux
amalgames et à la confusion. La parole de Jérémie est, elle, le cri de l'individu singulier en sa
souffrance à nulle autre pareille, opposable à jamais à toutes les tentatives idéologiques de
compensation ou de comparaison des souffrances, à ces comptabilités démentes qui
voudraient que des victimes rachètent ou effacent d'autres victimes, ou qu'elles soient en
compétition les unes avec les autres.

S'il veut mesurer la nouvelle condition humaine d'après Auschwitz, l'homme doit se rendre
compte qu'il peut exister pire que l'esclavage, pire même que le délire meurtrier. Des
personnes tout à fait « normales », à visages et à intelligences humains, peuvent être
amenées par esprit hiérarchique ou gestionnaire à agir plus sauvagement que la plus folle
des bêtes fauves.

Il a été possible, et il est toujours possible - c'est même devenu techniquement encore plus
simple - de planifier froidement et d'organiser méthodiquement l'assassinat de millions
d'hommes, de femmes et d'enfants pour rien, sans aucun intérêt matériel, sans raison
stratégique, militaire ou économique, par haine pure et gratuite. Au moins, à l'époque
obscure de l'esclavage, des butins et des rançons, le cheptel humain avait-il une valeur
d'usage ou d'échange. Des millions de Dreyfus, avec ou sans grade, ont été assassinés, sans
procès et sans guère de protestation, comme on tue des microbes ou des moustiques… et
incinérés comme des ordures. Faudrait-il les oublier ?

Dans la Bible et la tradition rabbinique, Amalec, descendant d'Ésaü, le mauvais frère, est le
premier peuple qui combattit les Hébreux sortis d'Égypte. Il l'attaqua par-derrière en s'en
prenant aux plus faibles ; il ne craignit pas de perdre la vie pour chercher si possible à
l'anéantir ou au moins à montrer sa vulnérabilité. C'est l'ennemi par excellence. « Souviens-
toi d'Amalec… Efface la mémoire d'Amalec de dessous les cieux. N'oublie pas. » Par ces
formules étonnantes (2), en apparence contradictoires, la Bible nous alerte et donne une
leçon qui s'adresse à toutes les générations et à toute l'humanité. Seul le souvenir vigilant et
actif permet de détruire à la racine les influences maléfiques d'Amalec. Le souvenir des
horreurs du passé nous inspire dans le combat contre les horreurs d'aujourd'hui. À l'inverse,
qui veut oublier le mal se condamne à le revivre.

(1) Jérémie, chapitre IX, verset 22

(2) Deutéronome, chapitre XXV, verset 17-19

Auschwitz, une mémoire à sauver


Arielle Thedrel, envoyée spéciale à Auschwitz
04/03/2009 | Mise à jour : 10:58 | Commentaires 17 | Ajouter à ma sélection

Soixante-quatre ans après la libération des camps, le sort de ce musée de l'histoire à ciel ouvert
est devenu préoccupant. Crédits photo : AP

La direction du musée veut créer une fondation internationale pour enrayer les
ravages du temps et d'une fréquentation exponentielle.

La scène onirique qui se déroule silencieusement sous ses yeux n'étonne plus Jarek Mensfelt.
Alors que la nuit tombe, des biches surgies des forêts environnantes viennent d'investir le
petit bois de bouleaux de Bzrezinka, fouillant délicatement quelques herbes rares sous un
tapis de neige immaculée. «Mais comment imaginer que ce décor bucolique à souhait fut le
théâtre de la solution finale», murmure cet ancien enseignant devenu il y a treize ans l'un
des guides du musée d'Auschwitz. Bzrezinka se traduit en allemand par Birkenau. À quelques
mètres du petit bois de bouleaux, deux roses flétries plantées dans la neige marquent
l'emplacement de ce qui fut la chambre à gaz-crématoire numéro IV…
Plus de 1,2 million de personnes ont visité l'an passé le site d'Auschwitz-Birkenau, contre
près de 500 000 en 2001. Soixante-quatre ans après la libération des camps de la mort,
cette fréquentation exponentielle a exacerbé les outrages du temps. Auschwitz-Birkenau est
en péril. À en croire Piotr Cywinski, jeune et brillant historien, président du Club de
l'intelligentsia catholique polonaise et, depuis trois ans, directeur du musée, la conservation
du site - 200 hectares de terrain, 155 bâtiments, 300 ruines, quelque 100 000 objets et une
partie des archives SS - est devenue un casse-tête.

L'ennemi a de multiples visages. À Auschwitz I, un ancien village de travailleurs migrants


construit à la fin du XIXe siècle, transformé dans un premier temps en caserne, puis, au
printemps 1940, en camp de concentration, les bâtiments en dur résistent aux rudes
intempéries de la région mais pas aux ravages de cette affluence massive.

«Dépotoir du souvenir»

Le sort de Birkenau (dit Auschwitz II), musée à ciel ouvert, est beaucoup plus préoccupant.
Dans l'ancien secteur BI, où furent détenues dans un premier temps les femmes, un
échafaudage soutenant le mur d'une baraque en briques en témoigne. Adjacent à Auschwitz
et bien que principal centre de mise à mort, le camp était retourné à la friche, envahi
d'herbes folles jusqu'au début des années 1990, «dépotoir du souvenir», selon l'expression
de l'écrivain Thierry Jonquet.

Construit à partir de l'automne 1941, Birkenau s'étendait à lui seul sur 170 hectares.
Quelque 300 baraques en briques ou en bois y furent édifiées, comportant chacune trois
étages de couchettes, avec quatre prisonniers par châlit. Elles furent démantelées au
lendemain de la guerre par une population locale démunie de tout.

De l'immense camp de Birkenau ne demeurent aujourd'hui que 45 baraques en briques, 19


en bois, quelques chicots de cheminées, une petite partie seulement des miradors, les
poteaux soutenant des kilomètres de barbelés remplacés, eux, tous les quinze ans, et la voie
ferrée construite en mai 1944, d'où débarquèrent 400 000 Juifs hongrois presque tous
aussitôt gazés. «Tous ces bâtiments construits à la va-vite n'étaient pas faits pour durer,
explique Piotr Cywinski. De plus, ils ont été bâtis sur un terrain humide, où l'eau stagne à
partir de 60 cm de profondeur. L'eau gèle, puis dégèle, ce qui signifie que le terrain bouge.
Le problème n'est pas nouveau. Les Allemands s'y heurtèrent déjà. Le bois peut être traité
pour résister à l'humidité, mais les baraques en briques menacent à moyen terme de
s'écrouler.»

De part et d'autre du mémorial édifié en 1967, les ruines chaotiques des chambres à gaz
numéros II et III - les plus grandes du camp - sont confrontées au même sort. Dynamitées
en novembre 1944 sur ordre d'Himmler, elles sont devenues illisibles pour le profane,
laissant de plus en plus mal distinguer les vestiges de l'escalier menant du vestiaire de la
chambre à gaz aux crématoires situés dans le sous-sol, le plancher du local où se trouvaient
les fours et une partie des rails qui servaient à transporter les cadavres. Des poutrelles
métalliques soutiennent ce qui subsiste du crématoire numéro II et, l'an dernier, des piliers
ont été enfouis à six mètres de profondeur pour soutenir les fondations du crématoire
numéro III. Les travaux se sont déroulés sous la surveillance de rabbins et les cendres
humaines mêlées à la terre soigneusement récupérées.
Dans le laboratoire de chimie créé il y a six ans, des experts planchent sur la conservation
des effets personnels constitués pour la plupart de matériaux composites et pour lesquels,
assure Piotr Cywinski, il n'existe aucune technique de restauration satisfaisante. «Nous
savons conserver des momies égyptiennes, mais pas des brosses à dents en plastique.» De
même, nul n'a encore osé toucher aux centaines de lunettes inextricablement enchevêtrées
depuis 1955. Et puis, il y a le plus douloureux, le plus choquant : les deux tonnes de cheveux
récupérés par les SS. Que faire de ces restes humains ? Faut-il les enterrer comme l'ont
préconisé certains ? Ou bien les traiter chimiquement, «ce qui reviendrait, estime Cywinski, à
les rendre artificiels. Or, ici, nous ne montrons rien d'artificiel. Nous n'avons pas de solution
et il est probable qu'ils finiront par tomber en poussière ».

Un symbole du mal absolu

Les obstacles ne sont pas seulement d'ordre technique. Au fil du temps, les habitants de la
ville d'Oswiecim (en allemand Auschwitz) et des villages environnants, chassés en 1940 par
les Allemands, ont repris possession d'une partie de «l'immense métropole» décrite par
Primo Lévi. À l'ouest du camp de Birkenau, le Bunker I, rebaptisé «la petite maison rouge»,
n'a été localisé que récemment. C'est dans cette ferme isolée que les nazis testèrent
l'«efficacité» du cyclon B. Sur les ruines de la petite maison rouge, l'ancien propriétaire
polonais avait rebâti sa maison. Celle-ci a été détruite pour laisser la place à une stèle
inaugurée en 2005.

La même année, la Judenrampe, la rampe des Juifs, où arrivaient les convois de déportés,
fut réhabilitée. Deux wagons signalent sa présence. Elle fait désormais partie du «circuit
touristique». Laissée pendant des décennies à l'abandon, elle traverse aujourd'hui une zone
pavillonnaire. Inquiets pour leur tranquillité, les habitants du quartier s'opposent à la
circulation d'autobus sur la route qui mène à ce lieu de mémoire.

«Ici comme ailleurs, reconnaît Cywinski, des gens en ont ras-le-bol et disent qu'il faut
tourner la page.» À quoi sert le musée d'Auschwitz-Birkenau ? Créé en 1946 par des
rescapés au nom du devoir de mémoire, il a certes échoué dans sa mission de prévention. Au
fil du temps, il a réussi cependant à faire en sorte que la Shoah appartienne à la conscience
universelle. Des Israéliens, des Européens, des Américains, mais aussi et, c'est nouveau, des
Sud-Coréens, des Japonais ou des Chinois viennent aujourd'hui visiter Auschwitz, symbole
du mal absolu parce qu'il fut le plus grand des camps de la mort, parce qu'il est surtout le
seul des camps d'extermination à avoir conservé des traces visibles de l'assassinat industriel
organisé par les nazis. Il ne reste plus rien en effet des camps de Belzec, Sobibor, Treblinka
et Chelmno, rasés par les Allemands qui y plantèrent des arbres avant de quitter les lieux.

Auschwitz-Birkenau est la réponse sans équivoque aux thèses négationnistes relancées par
Mgr Williamson, dans le sillage de Maurice Bardèche ou de Robert Faurisson, à la faveur de
ce que Piotr Cywinski désigne comme « une période de rupture mémorielle ». Dans quelques
années, « les derniers témoins vivants de l'holocauste auront disparu et avec eux l'émotion
qu'ils ont su transmettre à leurs enfants et petits-enfants. Une nouvelle génération arrive qui
n'a plus aucun lien avec cette histoire ».

Sauver Auschwitz-Birkenau est devenu une urgence « parce que plus nous attendons, plus
sa conservation sera aléatoire ». Ce défi moral se double d'un pari financier. Environ 45 %
du budget du musée provient actuellement du gouvernement polonais, 50 % des recettes du
musée (librairie, guides, parking) et le reste de subventions publiques ou privées. Parmi les
donateurs, Ronald Lauder, héritier de la célèbre marque de cosmétiques, s'est distingué
depuis le début des années 1990 comme le soutien le plus généreux, le plus fidèle et le plus
humble.

«Les moyens dont dispose le musée ne nous ont permis jusqu'ici que des projets ponctuels,
poursuit Cywinski. Du rafistolage alors qu'il nous faut mettre au point une solution à long
terme. Nous avons calculé par exemple que la restauration de deux bâtiments d'Auschwitz I
et de cinq baraques en bois de Birkenau s'élève au total à 5 millions d'euros.» Le devis vient
d'être accepté par le ministère polonais de la Culture qui a débloqué des fonds européens.
Les travaux devraient commencer au printemps.

Mais Cywinski mise surtout sur un projet de fondation internationale qui, sur le modèle de la
Fondation française pour la mémoire de la Shoah, «fera travailler l'argent des donateurs».
Cywinski prévoit d'étaler les travaux sur une vingtaine d'années à raison de 4 à 5 millions
d'euros par an. L'idée a été adoptée par le Conseil international d'Auschwitz, qui supervise
l'aménagement du site. Le projet, qui n'est pas encore totalement ficelé sur le plan juridique,
a été transmis il y a quelques jours au premier ministre polonais Donald Tusk. Celui-ci vient
de lancer un appel aux dons. La chancelière allemande Angela Merkel a d'ores et déjà donné
une réponse positive et des discussions viennent d'être entamées avec l'Union européenne,
dont Auschwitz - faut-il le rappeler ? - fut la matrice.

«On ne peut pas laisser Auschwitz


disparaître»
Propos recueillis par Charlotte Menegaux (lefigaro.fr)
27/02/2009 | Mise à jour : 17:25 | Commentaires 120 | Ajouter à ma sélection

Les baraques de Birkenau sont menacées. Crédits photo : AP

INTERVIEW- Serge Klarsfeld soutient l'appel à l'aide européenne du gouvernement


polonais pour entretenir le camp d'extermination. Le site tombe en ruines.
Si rien n'est fait, le camp d'Auschwitz-Birkenau va disparaître. C'est la raison pour laquelle le
premier ministre polonais Donald Tusk, dont l'Etat finance l'entretien du site, a lancé un
appel aux dons aux pays de l'Union européenne. «Si la Fondation récoltait 120 millions
d'euros, elle pourrait affecter chaque année de 6 à 7 millions d'euros à la conservation du
camp» a expliqué le ministre polonais des Affaires étrangères devant ses pairs de l'UE lundi.
Pour lui, «c'est vraiment le moment de faire en sorte que le dernier camp d'extermination
encore conservé soit maintenu pour les prochaines générations».

Serge Klarsfeld.

Serge Klarsfeld est vice-président de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et depuis


peu, l'un des quinze membres du conseil de la Fondation Auschwitz-Birkenau. Interrogé par
lefigaro.fr, il réagit à cet appel à l'aide.

Lefigaro.fr : Le camp d'Auschwitz est-il très déterioré ?

Serge Klarsfeld : Ce sont surtout les baraques de Birkenau qui s'abiment. Construites en
bois, elles n'étaient pas conçues pour durer soixante ans. Elles ont été entretenues de façon
artisanale et respectueuse de l'authenticité des lieux, mais là, il faudrait les réhabiliter pour
éviter qu'elles ne s'effondrent. D'autre part, les objets qui représentent les victimes, comme
les valises ou les cheveux entassés dans une salle nécessitent une véritable protection pour
ne pas disparaître.

Comment expliquez-vous cette détérioration ?

Par le temps qui passe, et par la hausse de la fréquentation également. Quand j'ai visité le
camp pour la première fois, en 1965, j'étais seul sur les lieux. Aujourd'hui, c'est
inconcevable. En 2008, 1,3 million de personnes s'y sont rendus. Le plus grand dilemme de
cet endroit, c'est de préserver ce qui est authentique, tout en permettant aux gens de le voir
et de le toucher.

En quoi est-ce important de préserver un tel lieu ?

Tout lieu où on a mis à mort beaucoup de gens a un caractère à la fois maudit et sacré. La
préservation montre que l'on n'a pas oublié les victimes. Cela constitue également une
preuve historique, dans la mesure où on trouve les ruines des chambres à gaz par exemple.
C'est une étape de l'humanité dans son inhumanité.
Les négationnistes ne risquent-ils pas de s'emparer de cette restauration pour en
mettre en doute la validité historique ?

Tout d'abord, il ne s'agit pas de reconstruction, mais bien de restauration. Et de toute


manière, l'histoire du fonctionnement des chambres à gaz se trouve dans les plans et les
documents, et non pas dans les ruines. Mais c'est important de pouvoir montrer où tous ces
drames se sont déroulés.

Ne pensez-vous pas qu'il vaudrait mieux mettre de l'argent ailleurs que dans la
restauration de ce lieu de mort ?

Faut-il arrêter de jouer des tragédies pour ne regarder que des comédies ? On n'a qu'à
mettre Eschyle, Sophocle et Racine à la poubelle et ne jouer que «Bienvenue chez les Ch'tis»
! On ne peut pas faire des comédies sur tout ! Et l'histoire avance à coups de tragédies. Je
suppose qu'à Srebrenica, on ne fait pas du camping sur la fosse commune non plus !

Comprenez-vous l'appel du gouvernement polonais à l'aide européenne ?

Il ne faut pas oublier que ce sont, entre autres, les policiers français, belges, hollandais et
italiens qui ont rempli les trains [qui ont conduit les Juifs dans les camps de la mort] ! On ne
peut pas faire porter à un seul pays le poids de la préservation d'un tel site. Je pense que
l'Allemagne et la France seront sensibles à cela. Cette initiative doit être européenne car tous
les pays ont un lien avec Auschwitz en Europe. Je n'ose pas envisager un refus. On ne peut
pas laisser Auschwitz disparaitre.