UNE PARODIE DU JARDIN DES SUPPLICES PAR RENÉE DUNAN

[C’est au hasard de la vente, par un libraire de la Drôme, de tout ou partie des
archives de Renée Dunan (1892-1936), que j’ai pu acheter le manuscrit 1 d’un texte curieux,
apparemment inédit, intitulé « Le parterre de sang » et qui constitue une parodie du Jardin
des supplices. Certes, elle ne s’élève pas à la hauteur de l’inénarrable parodie de Mirbeau
par Paul Reboux et Charles Muller, fausse interview de l’inamovible Georges Leygues
intitulée « Pour les pauvres », parue en 1910 dans À la manière de…, première série, et qui
pourrait bien constituer le chef-d’œuvre du genre. Mais il n’en est pas moins intéressant de
voir comment une romancière spécialisée dans une abondante production érotique, parue
sous de multiples pseudonymes, a tenté de s’approprier, pour la détourner, cette œuvre
littérairement incorrecte que constitue le célèbre roman décadent de Mirbeau.
J’ai donc demandé à Nelly Sanchez, spécialiste des écrivaines du tournant du siècle, de nous
présenter cette curieuse et non moins incorrecte romancière, dont le pseudonyme le plus
connu, Marcelle Lapompe, signataire du fameux Catalogue des prix d’amour2, est
symptomatique d’une orientation aussi parodique que scandaleusement érotique.
P. M.]

Renée Dunan
Qui est Renée Dunan ? Celle qui signe de ce nom une partie de son œuvre ne manque
pas, en effet, de susciter la curiosité, tant par sa personnalité que par sa production littéraire.
1 Ce manuscrit comporte six feuillets de papier pelure, couverts d’une écriture bleue : « Le parterre de sang »,
signé carrément Octave Mirbeau, en occupe cinq ; quant au sixième feuillet, indépendant, il ne comporte qu’un
paragraphe, consacré à Mirbeau, que nous publions à la suite de la parodie stricto sensu.
2 Particulièrement célèbre, parmi les amateurs d’humour et d’érotisme, est le « branlage à la mouche »…

Qui est-elle ? Peu d’éléments biographiques nous sont parvenus : elle serait née à Avignon en
1892, issue d’une « bonne famille de riches industriels » avec qui elle aurait coupé les ponts
pour voyager à travers le monde et se consacrer à l’écriture. Au vu de ses publications, elle fut
extrêmement prolifique, s’illustrant dans des genres peu goûtés par ses consœurs. Elle donna
des romans d’aventures comme Baal ou la magicienne passionnée. Le Livre des
ensorcellements (1923), Le Mystère du soleil des tombes (1928), et des intrigues policières :
Le Chat-tigre du Service secret (1933), Le Meurtre du milliardaire (1934)… L’Histoire
l’inspira également avec L'Amant trop aimé, ou comment sept maîtresses peuvent mener un
amant à la Bastille et la huitième l'en faire sortir (1925), Le Sexe et le poignard. La vie
ardente de Jules César (1928), Le Masque de fer ou l’Amour prisonnier (1929),
L’Extraordinaire aventure de la papesse Jeanne (1932). Mais ce sont certainement ses écrits
érotiques qui entretinrent l’intérêt du public et de la critique. Les titres sont des plus
évocateurs : La Triple caresse (1922), La Culotte en jersey de soie3 (1923), Les Nuits
voluptueuses (1926), Le Stylet en langue de carpe (1926), Une môme dessalée (1927), Une
heure de désir4 (1929)… Elle signa dans Le Crapouillot, Le Sourire, mais aussi dans
l’anarchiste Endehors ; elle fut critique dans Rives d’Azur, Images de Paris, Floréal. En 1925,
elle participait à la brochure d'André Lorulot : L'Impôt sur le capital sera-t-il bienfaisant ?
Dans sa notice sur Dévergondages, Dominique Leroy présentait ainsi l’auteure :
Anarchiste, dadaïste, pacifiste, féministe avant l’heure, assumant librement sa sexualité,
une des toutes premières femmes qui osa publier des romans érotiques, grand amateur de
pseudonymes, talentueuse et libre, on ne peut mieux la cerner qu’en la citant : « Il faut oser dire
n’importe quoi ! La morale est ailleurs que là où on l’imagine. »5

Renée Dunan écrivit essentiellement entre 1924 et 1934 et ce, sous de multiple
pseudonymes : Louise Dormienne, Marcelle Lapompe, Spaddy ou Jean Spaddy, Renée
Camera, Monsieur de Steinthal, Chiquita, Ethel Mac Singh, Luce Borromée, A. R. Lissa,
Laure Héron, A. de Sainte-Henriette, Ky Ky C… Elle signe également « Paul Vorgs » quand
elle rédige Paul Valéry ou le fainéant vanté par les sots, violente diatribe démystificatrice
contre l’imposture du prétendu « génie » de Paul Valéry, qui ne serait en fait que le produit du
très snob salon de Mme Lucien Mulhfeld, alors que Charmes n’est en réalité que du
« solennel charabia6 ».
Elle aurait vécu un temps dans le Var, s’étant retirée dans l’entourage de Victor
Margueritte, à Sainte-Maxime, et serait décédée début août 1936… Cette date est cependant
3 Dans une tradition littéraire remontant à Boccace, mais mâtinée de Sade, cinq femmes y évoquent leurs
premières expériences d’agression sexuelles et de viols et leur résistance au désir pervers des mâles prédateurs.
L’une d’elles souhaite, pour mettre un terme à ces violences faites aux femmes en toute impunité, « que la
sexualité cesse d’être une chose horrifique et cachée sous un triple voile » (Le Cercle Poche, 2011, p. 174).
Notons qu’on y relève des phrases où apparaît comme un écho de thèmes mirbelliens : par exemple : « La misère
révoltée est nécessaire pour faire lever la pâte humaine dans les grandes crises sociales » (p. 133) ; ou
bien l’évocation de « cette alcoolisante sensation de maîtriser l’espace, de multiplier sa propre présence, de
régner sur les choses, qui est la folie propre à l’automobilisme » (p. 79).
4 En dépit de ce que pourrait laisser imaginer le titre, il ne s’agit nullement d’un récit pornographique, mais
d’une analyse des réactions, bien différenciées selon le sexe, des deux personnages amoureux lors de leur
premier contact sexuel : la lecture de ce bref marivaudage dure autant que les faits rapportés, soit 90 minutes.
Renée Dunan y plaide pour la reconnaissance du droit des femmes au plaisir sexuel, qui leur est refusé par les
hommes parce que, « enfoncés dans les immondices de la dignité bourgeoise, cet abîme de servilité » – et de
cynisme ! – ils prétendent n’y voir que du vice et de la perversion (p. 116). Le volume a été également réédité
en 2011 par Le Cercle Poche.
5 Dominique Leroy, préface de Dévergondages, Éditions Georges Leroy, 2001 (http://www.enfer.com/zoom.asp?
ref=CUR0026).
6 Le manuscrit de ce texte sur Valéry a été mis en vente en novembre 2012. Voir le catalogue de la librairie
Signatures, n° 7, p. 54

sujette à controverses dans la mesure où, en 1938, elle publiait encore, sous le pseudonyme de
Spaddy, Colette ou les amusements de bon ton ! Et si Renée Dunan n’était qu’un pseudonyme
de plus7 ? Si celle-ci répondit bien au questionnaire « Sans voile » de l’enquête lancée par le
Cupidon du 30 mars 1923, ou à celle du Disque vert sur le rêve des écrivains en 1925, et si
elle préfaça L’Enfer du bagne de Murri Tullio, elle ne se présenta pas au « Procès Barrès »
monté par les surréalistes en mai 1921, alors qu’elle était citée comme témoin. Plus curieux
encore : aucune photo d’elle ne subsiste ! Son existence n’a jamais cessé d’intriguer, à
commencer par Willy, adepte du pseudonyme et de la collaboration littéraire, qui avait peine à
croire qu’une femme ait pu écrire La Triple caresse (1922)… Il disait, en parlant d’elle :
« cette femme à cerveau d’homme8 ».
Des éléments nouveaux sont venus étayer l’hypothèse selon laquelle Renée Dunan ne
serait qu’un pseudonyme utilisé par Georges Dunan. Celui-ci affirmait, en 1942, avoir
« publié trente volumes et plus de deux mille articles, dans cent journaux et périodiques, de
France, de Belgique, d’Allemagne et d’Angleterre » et « écrit sous vingt pseudonymes :
Renée Dunan, Georges Dunan, Georges Damian, William Stafford, etc 9 »… Mais cet auteur
est plus obscur encore que le double féminin qu’il a réussi à créer… Toujours est-il qu’il est
né à Tours en 1881 et décédé à Nice en 1944. Quant aux œuvres, qu’il a publiées sous ces
différentes signatures, elles sont également d’inspiration érotique, si l’on en juge par ces
quelques titres de Georges Damian : L’Ardente flibustière (1927), Amour de femme de
chambre (1930), Mémoires d’une cabine de bain (1935). Son tardif aveu n’a, semble-t-il, rien
d’une supercherie, d’autant que sa graphie et celle de Renée Dunan offrent, selon Claudine
Brécourt-Villars, de troublantes similitudes10. Si cette hypothèse est fondée, alors force est de
noter que cet hommes de lettres fut l’un des rares à écrire sous un pseudonyme féminin : il
faut en effet remonter aux années 1880 pour trouver un autre exemple, celui de Daniel
Arnaud, qui choisit de signer ses œuvres « Marie Améro ».
Au plaisir de la mystification, Dunan, qu’il s’agisse de Renée ou de Georges, associait
un goût certain pour le pastiche. Le lecteur de Mimi-Joconde, ou la belle sans chemise (s. d.,
1926 ?), roman dans lequel l’héroïne fuit, dans le plus simple appareil, d’abord un incendie,
puis une épouse jalouse, un cambrioleur, des espions, etc., découvrait, que les éditions HenryParvillle allaient publier prochainement Le Viedaze et la Nicette, conte drôlatique inédit de
Balzac, prétendument retrouvé par l’auteur… Bien qu’annoncé comme « à paraître », ce titre
ne semble jamais avoir été édité. La parodie était également prisée par cet auteur protéiforme,
comme le prouve non seulement la lecture du Parterre de sang, mais plus encore son roman
significativement intitulé Le Prix Lacombyne (1924). C’est le style de Colette qui inspire cette
fois Renée Dunan pour relater l’enlèvement d’un membre d’un jury littéraire par des
anarchistes11. Le prix littéraire visé par cette satire est naturellement le Prix Goncourt, qu’elle
manqua de peu pour sa Triple caresse, deux ans plus tôt… De même, non contente de
vilipender le poète du « Cimetière marin », elle le parodie allègrement dans un prétendu ExLibris signé Paul Valéry : ces quelques lignes sont un commentaire faussement flatteur sur le

7 Voir « L’Affaire Renée Dunan, une accumulation de mystères », Le Rocambole, n° 38, printemps 2007, pp.
115-117.
8 « Les Révélations de Rocambole », Le Rocambole n°50, printemps 2010, p. 117.
9 Ibid., p. 116.
10 Voir Claudine Brécourt-Villars, « Renée Dunan », Fascination, n° 27, 2e trimestre 1985, pp. 2125, et « Renée Dunan ou la femme démystifiée », Histoires littéraires, n° 2, avril-mai-juin 2000, pp. 51-66.
11 Voir Björn-Olav Dozo et Michel Lacroix, « Le Lieu géométrique de toutes les agitations : écrivains fictifs et
prix littéraires, de Renée Dunan à Vincent Ravalec », Imaginaires de la vie littéraire. Fiction, figuration,
configuration, PUR, « Interférences », 2012. Voir aussi un extrait sur Internet :
http://livrenblog.blogspot.fr/2008/08/200e-billet-retour-rene-dunan.html.

talent d’un écrivain qui a, pour mérite majeur, d’avoir introduit le charleston et la danse de
Saint-Guy en littérature12…

Le Parterre de sang
On sait que Le Jardin des supplices est une œuvre-patchwork, composée de trois parties aux
styles différents et qui n’avaient a priori aucune raison de voisiner dans le même ensemble.
La deuxième partie du récit du narrateur anonyme à la figure ravagée, intitulée « Le Jardin des
supplices » comme le roman lui-même, raconte une promenade d’une journée passée dans le
bagne chinois de Canton, en compagnie de sa maîtresse – dans tous les sens du terme –, Clara,
jeune, belle, riche et perverse Anglaise bisexuelle et sado-masochiste, qui néanmoins
s’exprime parfois comme un enfant (« oh, dis »). C’est dans cette partie, constituée
essentiellement de chapitres courts et qui exhibe d’effrayants supplices s’épanouissant au sein
d’une nature luxuriante, au milieu d’impressionnants parterres de fleurs gorgées de sang
humain, que pourrait prendre place le chapitre inédit rédigé par Renée Dunan. On y retrouve
en effet nos deux protagonistes errant parmi « des fleurs étranges » – d’autant plus étranges, à
vrai dire, qu’elles n’existent pas… –, dans une répulsive odeur de pourriture, et confrontés au
spectacle de supplices chinois généreusement offert à leur perversité et qui ne manque pas
d’exciter la sexualité exacerbée de la jeune femme («Tâte ma chair pour voir comme cela me
plaît », « Clara se passa la langue sur les lèvres. »).
Comme chez Mirbeau, le prétexte de cet édifiant spectacle est la condamnation à mort
d’innocents, voués aux plus atroces et disproportionnées souffrances pour avoir transgressé
d’absurdes règles protocolaires (« C’est un grand criminel. Il ne s’est mis que sur un seul
genou au passage du général Khang ») et manifesté, ce faisant, une indifférence à l’autorité
sacralisée des gouvernants, ce qui oblige le lecteur à s’interroger sur la pertinence des
systèmes judiciaires et pénitentiaires en vigueur, en France et au pays du hard labour aussi
bien qu’en Chine. Comme chez Mirbeau, les fleurs sont érotisées et, évoquant les unes « des
sexes féminins », les autres « des anus », sont susceptibles d’alimenter les divers phantasmes
des visiteurs et des lecteurs. Comme chez Mirbeau, un bourreau désinvolte, qui fume
indifférent aux terrifiantes souffrances d’un supplicié, répond poliment aux questions des
visiteurs, en une langue qui n’est pas spécifiée (le narrateur aurait-il appris le chinois, ou
12 Le tapuscrit de ce texte a également été mis en vente en novembre 2012. Voir le catalogue de la librairie
Signatures, n° 7, p. 54.

l’aide-bourreau manierait-il la langue de Shakespeare ?) – mais l’échange ne dure que
quelques lignes, alors que le romancier consacrait plusieurs pages aux récriminations et aux
vantardises du jovial bourreau « patapouf ». Comme chez Mirbeau, le supplice est présenté
comme un art propre au peuple chinois, au « génie » duquel il est rendu hommage au passage,
mais totalement ignoré de l’Europe prétendument civilisée, qui n’en fait qu’un vulgaire
« divertissement » – mais ici l’idée n’est exprimée que par la bande, et très brièvement.
Comme chez Mirbeau enfin, qui, on le sait, a inventé les supplices du rat, de la cloche et de la
caresse, il s’avère que les deux supplices évoqués par Renée Dunan ne sont que des plaisirs
potentiels qui s’inversent en souffrances insupportables, comme si l’on pouvait passer
insensiblement de l’extase de l’orgasme aux soubresauts d’épouvante d’une agonie qui se
prolonge interminablement.
Il n’en subsiste pas moins quelques différences sensibles entre l’original et sa parodie.
Tout d’abord, sur le plan stylistique, il est clair que le texte de Renée Dunan n’est pas à la
hauteur de son modèle. Il charrie nombre de platitudes, de maladresses (« entrer mieux »,
« entra la tige ») et de clichés inconnus du romancier. En revanche, à une notable exception
près, les points de suspension, si caractéristiques de l’écriture mirbellienne, y brillent par leur
absence, alors que le procédé se prête facilement au détournement parodique.
La deuxième différence relève de la plus totale liberté que s’accorde l’écrivaine, qui va
encore plus loin que Mirbeau en matière de fantaisie et de désinvolture. Car le romancier, qui
me semble en cela bien timoré, se garde de transgresser la vraisemblance dans le domaine de
la botanique, dont il est un expert patenté, à la différence d’un Boris Vian ou d’un Jean
Échenoz, par exemple. Il n’invente aucune des fleurs citées et se garde de confondre
burlesquement un parfum de fleur et une affection nasale chronique…
Enfin, il se pourrait bien que ce qui a incité Renée Dunan à choisir Le Jardin des
supplices comme source d’inspiration, ce soit la volonté caractérisée d’érotiser les supplices,
comme le souligne en particulier le nom adopté pour le deuxième qu’elle présente : « le
supplice de la volupté ». Elle a imaginé, pour des condamnés des deux sexes, des supplices
reposant sur la pénétration, anale dans un cas et vaginale dans l’autre, ce qui ne manque pas
d’appâter la perverse Clara. Laquelle ne se contente d’ailleurs plus de la jouissance scopique
que lui procurait le spectacle des mises à mort sophistiquées du jardin des supplices
mirbellien, car maintenant elle met, si j’ose dire, la main à la pâte, à l’instar d’un assistant
chargé d’entretenir la forme de l’acteur mâle sur le tournage d’un film porno : « Du doigt elle
toucha la tige, puis la chair saignante qui la vêtait. […] Et elle poussa un rien le pal pour
qu’il puisse entrer mieux. » Néanmoins, il n’est pas évident que le résultat espéré soit au
rendez-vous : en effet, dans la description du supplice du pal – qui est un véritable supplice
chinois, à la différence de ceux de Mirbeau13 –, la description purement technique du procédé
mis en œuvre souligne surtout l’ironie de la vie condamnant la victime elle-même, à devenir,
à son corps défendant, son propre bourreau (heautontimorouménos) ; quant au supplice de la
volupté, il est renvoyé au lendemain, c’est-à-dire en fait aux calendes grecques, puisque la
suite ne semble pas avoir jamais été rédigée, et nous n’en saurons donc rien de plus, comme si
l’écrivaine avait renoncé à mettre en mots les sensations paroxystiques destinées à frapper
l’imagination de ses lecteurs.
Tout se passe, semble-t-il, comme si Renée Dunan avait hésité entre deux genres et
n’avait pu se décider à choisir : soit une franche parodie, destinée à mettre en lumière, par leur
grossissement ou leur détournement, les procédés de l’auteur imité, en vue de faire sourire le
lecteur cultivé et complice ; soit un nouveau jardin des supplices davantage épicé et beaucoup
plus conforme à l’attente d’un certain lectorat exigeant en matière de perversions et de
13 Chez le roman homonyme du célèbre romancier chinois Mo Yan, récent prix Nobel de littérature,
l’empalement est appelé « le supplice du santal ». Voir « Mirbeau, Mo Yan et les supplices chinois », Cahiers
Octave Mirbeau, n° 18, 2011, pp. 321-322.

perversités. Mais il est bien possible que le sadisme que supposerait l’érotisation d’atroces
supplices lui soit aussi étranger qu’à son modèle et qu’elle n’ait pas donné suite à un projet
peu compatible avec sa propre conception de l’érotisme.
Pierre MICHEL et Nelly SANCHEZ
**

*

Renée DUNAN

Le parterre de sang
(chapitre inédit du Jardin des supplices)
Un peu à droite, parmi des fleurs étranges, aux reflets mordorés piqués de taches
rousses, et qui sentaient à la fois l’ozène 14 et le musc, s’accrochait une petite allée bancale que
nous prîmes en silence.
Clara marchait devant. Tous les trois pas elle s’arrêtait pour respirer, écartant les coudes, et se
remplissait les poumons d’un air fade et pourri.
Elle me dit.
— Mon chéri, mon chéri, je suis sûre que nous allons voir de belles choses. Oh ! Tâte
ma chair pour voir comme cela me plaît.
Elle offrait au ciel, avec son échine renversée en arrière, les pointes de ses seins roides
et riait par saccades avec des éclairs dans les yeux.
À côté de nous, des troupeaux de scarabées aux corsets luisants, d’un vert assombri et
rigide, se hâtaient dans la même direction que nous. Il15 y en avait des milliers, et cela faisait
un étrange bruit d’élytres crissantes. D’autres se devinaient sous des fleurs admirables, des
leucanthropes roses pareils à des sexes féminins, où le pistil rouge semblait quelque bubon
rongeur. Et des Pseudolypses, des Tracheiscasis, des Csalepsannes, aux pétales flous 16 et
blancs, des Dirrepeutes semblables à des anus, des Ropsomes 17 gluants et putrides, où
prospéraient d’infâmes [cancers18] bleuâtres, s’ouvraient avec une sorte d’impudence dans cet
air où tous les miasmes de la souffrance s’étaient répandus. Soudain, le chemin fit un coude et
nous nous trouvâmes devant un supplice affreux.
Un homme était là, empalé, mais non point à la médiocre façon qui nous est connue en
Europe. Ce n’est pas un vrai supplice, à peine un divertissement. Le condamné se trouvait
sous nos yeux, agenouillé. La pointe aiguë qui le pénétrait était mue par une sorte de petit
moteur. Et ce moteur était l’homme même. En effet, et le génie chinois apparaît là
merveilleusement, avec une telle acuité que Clara faillit se pâmer. Je dus la retenir de tomber,
et des hoquets de volupté couraient dans son corps. Voici l’ingénieux dispositif. Le
malheureux était maintenu dans le dos par une planche qui ne permettait d’action qu’à ses
membres. Or, ses membres se trouvaient en porte à faux sur quatre roues mobiles. Et rester
sans remuer dans cette posture était impossible, tant la douleur, aggravée par des pointes
14 Terme médical, le mot « ozène » désigne en principe une rhinite chronique.
15 Coquille non corrigée : « Ils ».
16 Lecture incertaine.
17 Toutes ces fleurs sont purement imaginaires, comme il se doit dans un univers de fantaisie, comme chez
Boris Vian. En revanche, dans Le Jardin des supplices, où pourtant le romancier donne parfois l’impression de se
payer la tête de ses lecteurs, tous les noms de fleurs cités désignent effectivement des fleurs que l’on trouve en
Chine : nonobstant son invention du célèbre concombre fugitif, Octave Mirbeau est un horticulteur globalement
sérieux….
18 Mot difficile à déchiffrer.

disposées sous les paumes et les pieds, devait être insupportable. Or, chaque roue commandait
le pal, et chaque mouvement du condamné entrait un petit peu plus la longue tige aiguë dans
le corps de l’homme qui ne pouvait pourtant éviter, quasi inconsciemment, de changer par
instant la posture de ses bras ou de ses jambes.
Alors, on voyait distinctement le pal pénétrer un peu plus…19
Je regardai de près. La tige de ce pal était cannulée, avec des stries transversales, et, tous les
trois centimètres, une petite pointe ressortait.
Il y avait là un aide-bourreau qui fumait en regardant le ciel, tout pavoisé d’émeraudes
et de topazes.
— Qu’a-t-il fait ? demandai-je.
— Oh ! fit l’homme, c’est un grand criminel. Il ne s’est mis que sur un seul genou au
passage du général Khang20.
— Souffrira-t-il longtemps ?
— À peine deux jours. Mais on a le droit de mettre un peu de poix sur le pal, lorsqu’il
avance, juste à la partie qui va pénétrer.
Clara s’était approchée, la figure sérieuse et attentive. Du doigt elle toucha la tige, puis
la chair saignante qui la vêtait.
— C’est presque froid, fit-elle.
— Miss, reconnut l’homme, il est défendu d’y mettre des allumettes, mais une dame
de Londres, il y a quelques jours, a versé là un verre de wisky [sic].
Et elle poussa un rien21 le pal pour qu’il puisse entrer mieux.
— Demain, dit l’homme avec sérénité, nous ferons mieux. Ce sera le supplice de la
volupté.
Clara se passa la langue sur les lèvres.
— Dites, comment est-ce ?
— Oh ! cela n’appartient qu’aux femmes. On les possède avec un sexe de métal et on
coule dedans du plomb fondu, qu’on maintient bouillant avec une tige de fer rouge.
— Chéri ! cria Clara, oh, dis, nous restons ici jusqu’à demain pour voir le supplice de
la volupté ?
Octave Mirbeau

19 C’est le seul exemple de points de suspension : en l’occurrence, ils impliquent une complicité d’ordre
érotique avec le lecteur.
20 Lecture incertaine. Il s’agit de toute façon d’un nom de fantaisie
21 Raturé : « peu ».

Empalement de Soliman, assassin du général Kléber (1800)

[Octave Mirbeau fut un hardi combattant pour toutes les causes perdues, c’est-à-dire
les bonnes causes. D’ailleurs, il ne mourut point dans l’impénitence finale, et ne faillit point, à
l’article de la mort, d’offrir un sacrifice au dieu bêtise 22. Il avait justement appartenu à
l’Académie Goncourt, bien connue pour ses exploits de même ordre 23. N’empêche que cet
Octave Mirbeau, tant du moins qu’il fut sain, ne laissa pas [le] souvenir d’un jean-foutre.]

22 Allusion au faux « Testament politique d’Octave Mirbeau », concocté par Gustave Hervé et paru sous ce titre
dans Le Petit Parisien du 19 février 1919. Sur ce faux patriotique, voir la notice « Faux testament », dans le
Dictionnaire Octave Mirbeau, L’Age d’Homme – Société Octave Mirbeau, 2011, pp. 791-793 (accessible sur
Internet : http://mirbeau.asso.fr/dictionnaire/index.php?option=com_glossary&id=774). Renée Dunan ne semble
pas avoir de doute sur la véracité de ce curieux document, qu’elle juge, à juste titre, indigne de Mirbeau et dont
la criante stupidité ne peut s’expliquer, à ses yeux, que par le total délabrement physique et mental de l’écrivain à
la fin de sa vie.
23 Voilà qui en dit long sur le peu de crédit de cette Académie, qui ne devait surtout pas, aux yeux de Mirbeau,
être aussi conservatrice et fermée à la bonne littérature que « la vieille sale » du Quai Conti. Renée Dunan a
stigmatisé l’Académie Goncourt dans un roman publié en 1924, Le Prix Lacombyne, illustré par Jean Oberlé.
Mirbeau de son côté avait également déploré que les premiers prix décernés par l’Académie Goncourt n’aient
pas couronné les écrivains les plus originaux (Charles-Louis Philippe, Émile Guillaumin, Marguerite Audoux,
Paul Léautaud, Colette, Léon Werth, Neel Doff) et, quand ses votes ont contribué à couronner le vainqueur, ce ne
fut jamais, à ses yeux, qu’un deuxième, voire un troisième choix.