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ÉTUDE D’UN TEXTE ALCHIMIQUE LATIN DU XIVE SIÈCLE: LE ROSARIUS PHILOSOPHORUM ATTRIBUÉ AU MÉDECIN ARNAUD DE VILLENEUVE (OB. 1311)

ANTOINE CALVET

Paris

Abstract

This article reports on a fourteenth-century alchemical text that was erroneously ascribed to the physician Arnaldus de Villanova (ob. 1311). The Rosarius is an important alchemical work, which mixes Arabic alchemy with more modern La- tin sources (such as pseudo-Geber and pseudo-Bacon) and provides, step by step, an alchemical magisterium in a very clear style. This articles studies both the handwritten and printed transmission of the Rosarium and its reception into the sixteenth and seventeenth centuries. It provides a summary and explanation of the often original contents of this work and documents how it was understood in the fourteenth and fifteenth centuries as a text of medical alchemy relevant to both man’s health and metals, and in the Renaissance more exclusively as an alchemical text with a high degree of technical accuracy.

Le Rosarius philosophorum est, ainsi que l’indique son titre, un florilège d’extraits de l’alchimie arabo-latine et de l’alchimie latine, organisée en 32 chapitres décrivant le processus de la transmu- tation et divisée en théorique et en pratique. On le reconnaît à son titre le plus courant : Liber abreviatus aprobatus verissimus the- saurus thesaurorum Rosarius philosophorum ac omnium secretorum maximum secretorum. Il est généralement attribué au médecin Arnaud de Villeneuve. Le Rosarius n’est pas le premier traité d’alchimie latine. Mi- chel Scot, le pseudo-Geber, le pseudo-Albert et le pseudo-Bacon, pour ne citer que les plus importants, l’ont précédé et nourris- sent son propos. Mais il constitue assurément une des premières tentatives de description du magistère alchimique en suivant un ordre précis, quand des textes comme la Summa perfectionis magisterii du pseudo-Geber (Paul de Tarente) 1 , ou même la Semita recta du pseudo-Albert délivrent avant tout un cours magistral sur l’alchi- mie où est exposée une théorie, où sont définis les termes, clas-

1 W. Newman, The Summa Perfectionis of Pseudo-Geber (Leyde, 1991).

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sés les métaux et les opérations alchimiques, décrits des appa- reils, glosés des recettes ; cela, sans que le procès alchimique y soit détaillé étape par étape. Avec le Rosarius, nous disposons d’un authentique outil de travail, d’un texte organisé, autant pratique que théorique, ayant la prétention de nous livrer selon l’ordre des opérations la clé de l’alchimie et qui se termine comme un livre de distillation à caractère médical. Ainsi, dans le prœmium, dans son intitulé même, il est présenté comme “livre abrégé, approuvé, très vrai, trésor des trésors”, ce qui semble indiquer la recherche et l’établissement d’auctoritates alchimi- ques de façon à non seulement donner à lire un procédé, une technique particulière de la transmutation, mais aussi à compo- ser comme le rappelle M.-D. Chenu “un corps doctrinal digne de devenir classique” 2 . Dans cette étude allant du XIVe siècle au XVIIe siècle, après avoir livré une description (lacunaire) de la tradition manus- crite, puis imprimée, après avoir évoqué la fortune de ce texte, abordé la question de sa réception dans certaines œuvres de la Renaissance, nous traiterons plus en détail celle des sources et, liée à cette dernière, la question de la doctrine alchimique que le Rosarius défend ainsi que de son rapport à la médecine. Mais avant tout, il convient de résoudre l’épineuse question de son attribution au médecin catalan Arnaud de Villeneuve (Arnau de Vilanova) et de sa datation.

Attributions et datation

Le manuscrit de Palerme

Nous appelons manuscrit de Palerme ou codex Speciale (Pa- lerme, Biblioteca communale, 4° Qq A 10) 3 ce recueil du milieu du XIVe siècle contenant une des plus importantes collections de textes alchimiques du moyen âge. L’importance des traités

2 M.-D. Chenu, La Théologie au Douzième siècle (Paris, 1976), 352.

3 I. Carini, Sulle scienze occulte nel medio evo (Palerme, 1872 ; reprint, Bologne, 1983). Pour une description plus moderne de ce manuscrit, voir Diego Ciccarelli, Palermo, Biblioteca communale, dans Catalogo di Manoscritti filosofici nelle Biblioteche italiane, vol. 7 : Novara, Palermo, Pavia (Florence, 1993), 97-105. Pour la datation de 1323, voir S. Harrison Thomson, “The Texts of Michael Scot’s Ars alchemiæ”, Osiris, V (1938), 523-559, ici 524.

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retenus et son ancienneté en font un témoin capital de la diffu- sion de l’alchimie à cette époque. De plus, le manuscrit de Pa- lerme transmet une liste de livres alchimiques 4 appartenant à un frère de Bologne, dénommé Dominique (frater Dominicus monacus monasterii sancti Proculi de Bononia), peut-être celui-là même qui composa le recueil, du moins sa deuxième partie 5 . Parmi les textes appartenant au corpus alchimique attribué à Arnaud de Villeneuve, dans sa liste frère Dominique n’impute à ce dernier, en toutes lettres, que le Defloratio philosophorum dont, par ailleurs, il donne une transcription plus loin. Les autres traités qui par la suite seront donnés d’Arnaud de Villeneuve mais qui ici restent anonymes ou connaissent des attributions divergentes, ces traités sont les Flos florum, Speculum alchimiæ, Novum Testamentum, Luci- darium. Le Rosarius n’est jamais cité dans la liste du frère Domi- nique ou encore transcrit. Si l’on s’en tient à l’hypothèse d’une bibliothèque alchimique réunie par ce dernier se composant de témoins manuscrits écrits vers le début du XIVe siècle, ce que laisse supposer l’écriture du manuscrit datable entre 1323 et 1350, son absence dans la liste confirme une publication du traité après le premier quart du XIVe siècle. Car il semble cu- rieux qu’un amateur aussi éclairé que le frère Dominique l’ait ignoré, d’autant que le manuscrit de Palerme transmet certaines des sources parmi les plus importantes du Rosarius, comme la Summa perfectionis magisterii du pseudo-Geber. Un tel témoignage, même négatif, nous incite donc à choisir une date de confection dont la terminus ad quem serait la mort de Robert de Naples (1343), puisque nous posons comme probable l’hypothèse d’une commande de ce roi à un frère alchimiste de son royaume 6 , et dont le terminus a quo ne saurait être antérieur à 1323, le terminus a quo du manuscrit de Palerme.

4 Carini, Scienze, 175-179 ; S. Harrison Thomson, “Texts”, 525-528.

5 Si Carini estime qu’il a été composé par une seule main, pour A. Colinet, laquelle a consacré une étude à ce petit parchemin (« format missel »), le manus- crit comporte deux écritures principales, l’une de la fin du XIIIe siècle ayant noté les textes arabo-latins et quelques textes latins (Semita recta, Summa perfectionis), l’autre après 1325. Nous tenons à remercier, ici, Mme A. Colinet de nous avoir envoyé une copie de son étude à ce jour inédite : “Le manuscrit alchimique latin de Palerme, Biblioteca Communale, 4° Qq A 10. Description et notes de travail”.

6 Cf. infra.

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Attribution à Arnaud de Villeneuve

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Comme par ailleurs l’ensemble du corpus alchimique qui lui est attribué, il nous semble assuré que le Rosarius est étranger à la production intellectuelle d’Arnaud de Villeneuve. De plus il n’apparaît pas dans le corpus avant les années 1360 et suivantes, alors même que des textes alchimiques attribués au médecin catalan circulent dès les premières décades du XIVe siècle (le Defloratio dans le manuscrit de Palerme par exemple). Notre hypothèse est donc la suivante : entre 1323 et 1340, un Franciscain entreprend de réunir dans un rosaire 7 les plus ré- centes théories sur l’alchimie l’organisant en se conformant à l’ordre de progression de l’œuvre elle-même. Cette entreprise l’obligea très certainement à consulter des recueils alchimiques récemment conçus et disponibles là où ils se trouvaient ; elle n’aurait pu aboutir sans l’aide d’un puissant mécène : le roi Robert de Naples auquel l’ouvrage, une fois terminé, est dédié 8 . Les rares témoignages de la circulation du Rosarius au XIVe siècle confirme quelque peu notre hypothèse.

Témoignages de la tradition indirecte : Sédacer, Roquetaillade, pseudo- Lulle, Bernardus

Avant 1350, il n’existe aucune trace attestée du Rosarius. Certes, datant le Testamentum du pseudo-Lulle vers 1332, où est men- tionné le Rosarius associé à Arnaud de Villeneuve, quelques-uns ont cru y déceler l’indice d’une influence de l’un (le Rosarius) sur l’autre (le Testamentum) ; malheureusement, ainsi que le dé- montra M. Pereira 9 , cette citation du Rosarius dans le Testamentum n’est qu’une glose du XIVe siècle, d’origine inconnue, insérée par la suite dans le corps du texte. Cependant, on ne peut non plus nier les rapports qui unissent les deux textes et si rien n’est

7 Le terme de rosaire (rosarius) appartient au champ lexical de flores, defloratio, lilium, etc. désignant un ouvrage sélectionnant les meilleures pages à retenir sur un sujet donné. J. Hamesse, “Le vocabulaire des florilèges médiévaux” dans O. Weijers, ed., Méthodes et instruments du travail intellectuel au moyen-âge. Études sur le vocabulaire (Turnhout, 1990), 209–230.

8 Cf. infra.

9 M. Pereira, “Arnaldo da Villanova e l’alchimia. Un’indagine preliminare” dans J. Perarnau, ed., Actes de la I trobada internacional d’estudis sobre Arnau de Vilanova (Barcelone, 1995 ), II, 165-171, ici 128.

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certifié, il semble évident que le Rosarius et le Testamentum ont été conçus de manière quasi-simultanée. Pour l’heure, n’ayant

en la matière aucune certitude et ne voulant formuler de misé-

rables supputations, on évitera d’exploiter la connivence, réelle, des deux textes pour proposer une datation du Rosarius. Plus loin, nous reviendrons sur les liens qui, indubitablement, unis- sent les deux textes. À propos de l’élixir au blanc ou lait de vierge 10 , dans son Liber lucis Jean de Roquetaillade écrit vers 1350 11 que Geber et Avi- cenne n’ont pas saisi l’importance de cette teinture, alors qu’Her- mès en a adapté le procédé, qu’Alphidius l’a adapté, que le Rosarius l’a compris et qu’Arnaud de Villeneuve l’a mis en écrit. On remarquera qu’ici le Rosarius est distingué du nom même de celui que l’on pensera un peu plus tard être son auteur. Les témoins qui citent ensuite le Rosarius comme appartenant à l’œuvre d’Arnaud de Villeneuve sont tardifs et se repèrent vers 1380 : Chaucer dans ses Contes de Canterbury (The Canon’s Yeoman

Tale) 12 , Bernard de Trêves dans sa Responsio à Thomas de Bolo- gne (1385). Mais Sédacer, qui écrit après 1378, ignore tout lien entre Arnaud de Villeneuve et le Rosarius 13 . Il est donc clair qu’avant d’être une composante essentielle du corpus alchimique attribué à Arnaud de Villeneuve, le Rosarius eut une vie propre comme anonyme.

Histoire du texte

Les manuscrits latins

XIVe siècle

La

dans le domaine latin, est au XIVe siècle d’une rare indigence. Nous ne sommes assuré que d’un manuscrit qui transmet l’œuvre

tradition manuscrite du Rosarius philosophorum, en particulier

en

1380-1400, le Turin, Biblioteca Nazionale Universitaria, ms. E

IV

22, ff. 2-22v. Cette copie réalisée par l’école avignonaise pour

10 R. Halleux, “Les ouvrages alchimiques de Jean de Rupescissa” Histoire Lit- téraire de la France (Paris, 1981), vol. XL1, 265.

11 Ibid., 267.

12 Chaucer, Les Contes de Cantorbéry, J. Dor , ed (Paris, 1991), 246.

13 P. Barthélémy, ed., La Sedacina ou l’Œuvre au crible (Paris, 2002), II, 18.

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le compte d’un riche donateur, un ecclésiastique, comporte une longue dédicace au roi Robert de Naples (1309-1343) ; elle est illustrée par la représentation du livre au roi Robert par un moine (ou frère) en froc gris, barbu et plutôt jeune, l’auteur, semble-t-il, du Rosarius 14 . Une reproduction de cette illustration peut être vue sur Internet (http://hdelboy.club.fr/sommaire_ rosaire.html). La copie manuscrite est abondamment annotée en marge. Comme pour les autres manuscrits que nous avons choisis de présenter, nous en donnons ici le titre, l’incipit et l’explicit. De plus, nous signalons par le vocable vidi le fait d’avoir pu con- sulter lesdits témoins, soit sur microfilm, soit en bibliothèque.

1. T. Turin, Biblioteca Nazionale Universitaria, ms. E IV 22, ff. 2- 22v (vidi)

Titre : Liber abreviatus aprobatus verissimus thesaurus thesaurorum Rosarius philosophorum.

inc. : Iste liber nempe nominatur Rosarius

expl. : ut merito merearis dici et esse de numero sapientium antiquorum. Vale! Amen.

Les catalogues consultés font état également d’une autre copie peut-être composée à la même époque. Mais nous ne savons rien (ou presque) de ce témoin, le Prague, Universitní knihovna, ms. 1765 (IX.E.9.), ff. 40-58v.

2. P. Prague , Universitní knihovna, ms. 1765 (IX.E.9.), ff. 40-58v

Titre : Rosarius (= Rosarius philosophorum).

inc. : Incipit quidam liber Rosarius appellatus … Rosarius philosophorum

expl. : quamvis intelligentibus sint satis prolixa.

Miscellanées alchimiques : Turba philosophorum, Liber luminum, Semita recta du pseudo-Albert, Liber trium verborum de Razi, Dialogus

14 I. Massabo Ricci, M. Carassi e L. Clotilde Gentile, Blu, Rosso e Oro, Segni e colori dell’araldica in carte, codici e oggetti d’arte (Milan, 1998), 263 a, b. Sur ce ma- nuscrit, voir aussi G. Camilli, “Il Rosarius philosophorum attribuito ad Arnaldo da Villanova nella tradizione alchemica del Trecento”, dans J. Perarnau, ed., Actes de la I trobada, II, 175-208.

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patris et filii de lapide philosophico (= Flos florum du pseudo-Arnaud), etc. Une main 15 .

Fait remarquable, ces deux copies restent anonyms.

XVe siècle

Les manuscrits du XVe siècle sont de loin les plus nombreux, plus de 40 copies. Ils sont généralement imputés au médecin Arnaud de Villeneuve (ob. 1311), qui laissa le souvenir d’un homme expert en de nombreuses sciences, dont l’alchimie. Notre propos n’est pas de donner ici un panorama complet de la tradition latine du Rosarius au XVe siècle, mais du moins d’en retirer des enseignements après l’examen de quelques témoins parmi les plus intéressants, à commencer par ceux qui restent à notre portée : les manuscrits parisiens.

3) B. Bologne, Biblioteca Universitaria, ms. 104 (Lat. n° 138), ff. 109-123v (vidi).

Titre : Incipit Rosarius et Thesaurus philosophorum secretus a magistro Arnaldo de Villa nova

inc. : Iste namque liber vocatur Rosarius

expl. : quoniam est donum Dei magnum et cui vult largiter et aufert ipsum. Explicit Rosarius ma[gistri] Arnaldi de Villa nova collationatus est per me Tebracum cum Dei magni auxilio die 7 septembris in Lugduno m. cccc lxxxvi. Laus Deo vivo, Amen.

Titre et attribution à Arnaud de Villeneuve dans l’incipit et l’explicit, de la main du copiste. Miscellanées de textes d’alchimie latine et arabo-latine (Razi, Geber). En partie transcrits à Vienne aux abords du Rhône par le supposé piémontais Johannes Bartho- lomei de Lachellis de Fontaneto 16 , entre 1476 et 1477, puis corrigé, enrichi et parfois complété par au moins trois autres mains postérieures. Le Rosarius aurait donc été collationné à Lyon en

15 J. Trulhár, Catalogus codicum manuscriptorum latinorum qui in C.R. Bibliotheca publica atque Universitatis Pragensis asservantur, II, codices 1666-2752 (Prague, 1906), 24.

16 L. Thorndike, History of Magic and Experimental Science (New York, 1934), vol. IV, 344. C. Crisciani, Il papa e l’alchimia, Felice V, Guglielmo Fabri e l’elixir (Rome, 2002), 112-117.

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septembre 1486 par l’un de ces possesseurs du manuscrit, un alchimiste de cette ville dénommé Tebrac (?). Ce dernier a, semble-t-il, rajouté les dernières lignes de l’explicit se terminant par “quoniam est donum Dei magnum et cui vult largiter et aufert ipsum” 17 . Le manuscrit appartient au fonds Caprara de la Bibliothèque Universitaire de Bologne 18 . Une main du XVIIe siècle, celle du “collectionneur”, l’a annoté inscrivant en marge supérieure : “Impressus in operibus Arnaldus de Villanova”. Ce manuscrit contient la plus importante collection de textes alchimi- ques attribués à Arnaud de Villeneuve. Outre ces derniers, le manuscrit de Bologne collecte des traités d’alchimie latine parmi les plus importants, dont, entre autres, le De lapide philosophorum et de auro potabili de Guylelmi Fabri de Dya 19 ou encore la lettre de Bernard de Trêves à Thomas de Bologne, des traités du pseudo- Lulle et le Rosarius de Dastin, si proche de notre Rosarius et parfois confondu avec lui.

4) C 1 . Cambrai, Bibliothèque municipale, 919, ff. 92-98v.

Titre : Incipit quidam liber abreviatus verissimus approbatus thesaurus thesaurorum Rosarius philosophorum.

inc. : Iste namque liber vocatur Rosarius

expl. : brevitate tamen truncata quanvis intelligentibus sint satis prolixa. Explicit Rosarius magistri Arnaldi.

Titre et attribution à Arnaud de Villeneuve dans l’incipit, de la main du copiste. Miscellanées de textes d’alchimie latine, arabo- latine, de recettes et de textes médico-alchimiques (De aqua vitæ composita et simplici du pseudo-Arnaud). Le Cambrai, 919, est un recueil de traités scientifiques composé par au moins deux mains dont celle de Raoul le Prêtre (ob. av. 1443), neveu et collaborateur de Pierre d’Ailly 20 .

17 L’explicit de Lachellis est alors le suivant : “Brevitate suprascripta tamen truncata quamvis intelligentibus satis sit prolixa. Deo gratias amen. Finis. Explicit rosarius magistri Arnaldi de Villanova”. Quant à celui de Tebrac, il correspond à une version abrégée de celui de T se terminant par : “ut merito merearis dici et esse de numero sapientium antiquorum”.

18 D. Kahn, “Le fonds Caprara de manuscrits alchimiques de la Bibliothèque Universitaire de Bologne”, Scriptorium, 1, XLVIII (1994), 103-110.

19 Crisciani, Il papa.

20 J. Corbett, Catalogue des manuscrits alchimiques latins, Manuscrits des bibliothè-

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5) C 2 . Cues, St Nikolaus Hospitalsbibliothek, 201, ff. 1-18v, XIVe/ XVe siècles (vidi).

Titre : Incipit quidam liber abbreviatus approbatus verissimum thesaurus thesaurorum philosophorum Rosarius.

inc. : Iste namque liber nominatur Rosarius (…) de modo petendi cum exhortatione ad legendum philosophorum libros

expl. : ut merito merearis dici et esse de numero sapientium antiquorum. Explicit liber Rosarii philosophorum.

Titre de la main du copiste dans l’incipit, attribution à Arnaud de Villeneuve dans la marge par une main plus tardive. Miscellanées alchimiques composées en grande partie de traités arabo-latins (Turba philosophorum, Liber Alboali philosophi, …). Au moins trois mains dont la première, la plus ancienne, celle qui a transcrit le Rosarius, serait de la fin du XIVe siècle 21 .

6) F. Florence, Biblioteca nazionale, Palatinus, 758, ff. 110v-147 (vidi).

Titre : Incipit liber Rosarii de lapide phylosophico componendo edito et per maiori parte extractus ab Alberto magnus phylosophus ut dicitur in recepta et compositus per Arnaldum de Villa nova. Capitulum primum indicitur de modo petendi cum exortatione ad legendum philosophorum libros. Incipit quidam liber abbreviatus verissimus thesaurus thesaurorum Rosarius phi- losophorum.

inc. : Iste autem liber nominatur Rosarius

expl. : merito merearis elici et esse de numero sapientum antiquorum. Ex- plicit liber Rosarii Arnaldi.

Titre et attribution à Arnaud de Villeneuve dans l’incipit, de la main du copiste. Miscellanées de textes d’alchimie arabo-latine et latine, de recettes, de pratiques alchimiques, de secrets et de sonnets en langue italienne. Le Rosarius est ici abondamment glosé et augmenté de nombreuses interpolations. Au folio 117

ques publiques des département français antérieurs au XVII e siècle (Bruxelles, 1951), II, n° 11 ; D. Muzerelle, avec la collaboration de G. Grand, G. Lanoë, M. Peyrefort- Huin, Manuscrits datés des Bibliothèques de France, I, Cambrai (Paris, 2000), XVII, 108. 21 J. Marx, Verzeichnis der Handschriften-Sammlung des Hospitals zu Cues (Trêves, 1905), 186-188.

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de cette copie, il est porté la leçon suivante : “secundum Albertum de colonia Theotonicum, auctorem huius tractatus a quo iste liber Rosarius pro maiori parte est extractus”.

7) M. Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Clm, 457, 132-154v (vidi).

Titre : Incipit quidam liber abreviatus Rosarius aprobatus verissimus thezaurus thezaurorum Rosarius philosophorum.

inc. : et nominatur Rosarius (…) cum exortatione ad legendum libros philo- sophorum.

expl. : brevitate tamen truncata quamvis intelligentibus sint satis prolixa. Explicit Rosarius a magistro Arnaldo editus de Nova Villa.

Titre et attribution à Arnaud de Villeneuve dans l’explicit, de la main du deuxième copiste qui achève la transcription. Miscellanées de textes latins médicaux (Lilium medicinæ de Bernart Gordon, le Thesaurus pauperum de Pierre d’Espagne, le De plebotomia de Jean de Procida) et de textes d’alchimie latine comme le Rosarius et le Correctorium alchimiæ attribué à Ricardus Anglicus. Deux mains ont, semble-t-il, travaillé à l’écriture du Rosarius 22 .

8) P 1 Paris, BnF, ms lat. 7149, ff. 3-10 (vidi).

Titre : Incipit liber quondam abreviatus verissimum thesaurus thesaurorum, Rosarius philosophorum.

inc. : Iste liber nominatur Compositor, alias Rosarius (…) Primum capitulum dicitur cavendi, cum exortatione ad legendum libros philosophorum.

expl. : secretum secretorum Rosarium omnium philosophorum. Explicit Rosarium Arnauldi de Ville nova.

Titre, attribution à Arnaud de Villeneuve dans l’explicit de la main du copiste. Miscellanées de textes alchimiques latins. Une main française du XVe siècle 23 .

22 C. Halm, G. Laubmann, Catalogus codicorum latinorum Bibl. Regiæ Monacensis (Munich, 1868), vol. 1, pars 1, 92 ; A. Calvet, “Mutations de l’alchimie médicale au XVe siècle à propos des textes authentiques et apocryphes d’Arnaud de Ville- neuve”, Micrologus, III (1995) : Le crisi dell’Alchimia, 185-209, 207-208.

23 Corbett, Catalogue des manuscrits alchimiques latins, manuscrits des bibliothèques publiques de Paris, antérieurs au XVIIe siècle (Bruxelles, 1939), vol. I, n°17.

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9) P 2 Paris, BnF, ms. lat. 7163, ff. 76-87v (vidi).

Titre : Incipit liber veridicus a Philosophis complilatus. Convenit hic liber cum Rosario Magno Arnaldi de Villa Nova, paucis verbis immutatis. [=Totum continens]

inc. : Dividitur autem ista sciencia prima seu divisione in theoricam et prac- ticam

expl. : tamen sciendum est quod siccum non fit humidum nisi prius fuerit frigidum, id est aqua nec frigidum fit calidum nisi prius.

Titre alternatif et attribution à Arnaud de Villeneuve dans l’incipit, de la main du copiste. Manuscrit lullien. Plusieurs mains du XVe siècle 24 .

10) P 3 Paris, BnF, ms. lat. 11202, ff. 103-136v (vidi).

Titre : Incipit liber abbreviatus, approbatus, verissimus, thesaurus thesaurorum, Rosarius philozophorum (…) Incipit prohemium libri magistri Arnaldi de Villa Nova.

inc. : Iste namque liber nominatur Rosarius (…) ac legendum libris philo- sophorum

expl. : brevitate tamen truncata quamvis intelligentibus sunt satis prolixa. Deo gratias. Explicit Liber Rozarii a magistro Arnaldo de Villa Nova compositus.

Titre et attribution à Arnaud de Villeneuve dans l’incipit, de la main du copiste. Miscellanées de textes alchimiques latins (Or- tulanus, Lulle, Roquetaillade, pseudo-Thomas, Jehan de Meung, etc.). Plusieurs mains française et occitane avec des fragments en langue vulgaire 25 .

11) P 4 Paris, BnF, ms. lat. 14005, ff. 31-50 (vidi)

Titre : Hic liber Rosarius intytulatur (marge supérieure, rubriqué). Incipit quidam liber Rosarius approbatus, verissimus, thezaurus thezaurorum, Rosarius philosophorum.

inc. : et nominatur Rosarius (…) cum exortatione ad legendos libros philo- sophorum

expl. : quamvis intelligentibus sunt satis prolixa.

24 Ibid., n° 27.

25 Ibid., n° 47.

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Titre sans attribution. Miscellanées de textes d’alchimie latine et de textes d’alchimie arabo-latine, importante section consacrée aux recettes. Trois mains du XVe siècle ont, entre autres, copié le Liber de compositione alkimie de Morien, le Liber Luminum, le Rosarius minor d’Ortolanus, le Tractatus Avicenne de Mineralibus, etc. À côté de ces grands traités théoriques, des recettes et des énigmes nombreuses. Les recettes portent presque toujours le nom de leurs auteurs, comme par exemple Léonard de Maurperg, un prêtre de Prague, dont un voyage pour rechercher de bonnes recettes ad aurum est relaté 26 . L’origine de ce manuscrit est germanique. Il est annoté par une main du XVIe siècle (1514).

12) P 5 Paris, BnF, ms. lat. 14008, XVe-XVIe siècle, ff. 124-138 (vidi).

Titre : Incipit liber veridicus de investigatione lapidis philosophici et de perfectione eiusdem qui totum continens vocatur.

inc. : Dividitur autem ista scientia prima sui divisione in theoricam et prac- ticam.

expl. : (le texte s’arrête au chapitre XXXII et diverge du modèle) … sana mente querentibus prestare et concedere dignetur. Jesus Christus Dei benedictus Filius qui in Trinitate perfecta cum Deo Patre et Spiritu Sancto vivit et regnat in secula seculorum. Amen. Explicit Totum continens. Completus die 3a novembris, 1450.

Titre, incipit et explicit alternatifs (ceux du Totum continens) ; titre dans l’explicit sans attribution. Miscellanées de textes d’al- chimie latine à dominante lullienne. La première partie à laquelle appartient le Rosarius, est datée : 1450. La deuxième partie, du XVIe siècle, a été composée par L. de Maindreville 27 .

13) P 6 Paris, BnF nouv. acq. latines, 1293, ff. 13v-29 (vidi).

Titre : Deus cum tua veritate et benedictionem, incipit Testamentum magistri LLullii abreviato.

inc. Primum vel primum ergo regimen lapidis est disolvere

expl. faciasque volare solutum, adque volucrem volvas faciat te vivere tutum. Explicit Rosarius. Deo gratias. Amen. Amen. Amen.

26 Ibid., n°52.

27 Ibid., n° 55.

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Titre, incipit et explicit alternatifs et attribution à Raymond Lulle dans l’incipit de la main du copiste. Miscellanées de textes d’alchimie latine et de nombreuses recettes, soit en latin, soit en catalan ou provençal, italien. Une main principale, celle de mastro Raphael. Le roi Martin de Sicile est cité à la fin du manuscrit à propos d’une recette (Martin I et Martin II ont été rois de 1409 à 1412). Le Rosarius est ici réduit à la seule Practica et, prenant le titre de Testamentum, il est donc attribué à Raymond Lulle ; de plus, augmenté de gloses lulliennes relativement importantes (alphabets, etc.) 28 .

14) Y. New Haven (Conn.), Yale University, Beinecke Rare Book and Manuscript Library, coll. Mellon, ms. 5, 1v-19, vers 1400 (vidi).

Titre : Liber abbreviatus verissimus, thezaurus thesaurorum sive philosophorum ac omnium secretorum.

inc. : Iste namque liber vocatur Rosarius (…) de modo petendi et exhor- tatione ad legendum philosophorum libros.

expl. : ut merito merearis dici et esse sapientum antiquorum. Gratia Dei filius, Amen. Explicit Rosarius magnus.

Titre dans l’incipit sans attribution. Miscellanées alchimiques, le plus souvent des textes d’alchimie latine (le pseudo-Arnaud, le pseudo-Geber, le pseudo-Albert, Ortulanus, le pseudo-Thomas d’Aquin, Roquetaillade). Une main qui n’a pas été formellement identifiée a soigneusement composé ce manuscrit. Plusieurs in- dices semblent indiquer qu’il est d’origine germanique et que, peut-être, il fut l’œuvre de Johannes Tecenensis, un alchimiste de cette époque, de Teschen en Autriche 29 .

28 Ibid., n° 64.

29 L. C. Witten et R. Pachella, Alchemy and the Occult. A Catalogue of Books and Manuscripts from the collection of Paul and Mary Mellon (New Haven, 1977), vol. III,

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XVIe siècle

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15) M 2 . Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Clm 2848, ff. 114v- 143, 1531.

Titre : Arnoldi de nova villa thesaurus thesaurorum sive Rosarius philosophorum.

inc. Iste liber qui vocatur Rosarius

expl. de numero sapientium antiquorum. Explicit Rosarius a magistro Ar- naldo de Nova villa compositus.

Titre et attribution à Arnaud de Villeneuve dans l’incipit. Mis- cellanées de textes d’alchimie latine dont plusieurs attribués à Arnaud de Villeneuve. Le manuscrit est daté : 1531 30 .

16). S. Salamanque, Biblioteca universitaria, ms. 2108, ff. 77v-114.

Titre : Incipit quidam liber appellatus Thesaurus thesaurorum, Rosarius philosophorum.

inc. : Iste namque liber vocatur Rosarius

expl. : Explicit Rosarius a magistro Arnaldo de Villanova compositus.

Titre, attribution à Arnaud de Villeneuve dans l’explicit, apparem- ment de la main du copiste. Miscellanées de textes d’alchimie latine. Les traités du pseudo-Arnaud de Villeneuve sont les plus nombreux (Rosarius, Novum Lumen, Flos florum, De secretis naturæ, Epistola super alchimia, De vita philosophorum). Les autres auteurs copiés sont Raymond Lulle (version catalane de l’Ars intellectiva, seu Magica lapidis philosophorum) et Roquetaillade (De consideratione quinte essencie, Liber lucis) 31 .

* * *

Commentaires : l’étude de cet échantillon de manuscrits nous permet de tirer les conséquences suivantes. Premièrement, les

30 Halm-Laubmann, Catalogus (1871), I, pars 2, codices num. 2501-5220, 36. Thorndike, Magic, 670.

31 G. Beaujouan, Manuscrits scientifiques médiévaux de l’université de Salamanqueet de ses «colegios mayores» (Bordeaux, 1962), 112-115.

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premières copies datables au XIVe siècle restent anonymes. Une des plus anciennes est adressée au roi Robert de Naples ; copie qui, au vu de la tradition manuscrite au XVe siècle, resta con- fidentielle 32 . Plus nous remontons dans le temps, et moins, du moins dans la tradition latine, l’attribution à Arnaud de Villeneuve n’est donnée (T, P, C 2 , Y). En revanche, les manuscrits du XVe siècle sont souvent attribués au célèbre médecin par les scribes : B, C 1 , F, P 3 , M 2 ont le titre et l’attribution à Arnaud de Villeneuve dans l’incipit ; C 2 , P 4 , Y ont le titre sans attribution. De même, le Rosarius présente une grande stabilité dans son exposé. Le titre le plus courant ne varie guère, ainsi que les incipits et les explicits. Le titre de la copie de Turin est : Liber abreviatus aprobatus verissimus thesaurus thesaurorum Rosarius philosophorum (T, C 2 , P 4 , Y, B, C 1 , F, P 3 , M 2 , M, P 1 , S) 33 . On le retrouve d’un bout à l’autre de la tradition manuscrite. De même l’incipit, qui permet d’iden- tifier ce texte et de le distinguer des autres Rosarius : “Iste namque liber vocatur (nominatur) Rosarius” (T, B, C 1 , C 2 , F, M, P 1 , P 3 , Y, M 2 , S). Quelques témoins comportent une formule tenant à expliciter le prologue composé pour engager les lecteurs à se reporter aux livres de philosophie (= alchimie) : “de modo petendi cum exhortatione ad legendum philosophorum libros” (C 2 , F, M, P 1 , Y). Cette formule n’apparaît pas dans les premières cop- ies. L’explicit du Rosarius est bien “quamvis intelligentibus sunt satis prolixa” (P, C 1 , M, P 3 , P 4 ) ; mais, et ce depuis le début, quelques lignes ont été ajoutées se terminant par : “ut merito merearis dici et esse de numero sapientium antiquorum” (T, B, C 2 , F, Y, M 2 ). Toutefois, nous avons quelques exemples de cop- ies s’écartant du modèle central. Tout d’abord, deux témoins (P 2 , P 5 ) portent un autre titre (Totum continens) avec des incipits

32 On remarquera que cette adresse au Roi de Naples est évoquée dans un autre Rosarius, celui de John Dastin, dans le cas présent imputé à Arnaud mais dissocié de notre Rosarius : voir une note en marge dans le manuscrit Cambridge, Trinity College, ms. lat. 1122, ff. 81-94, XIVe/XVe siècle.Voir M. Rhodes James, The Western Manuscripts in the Library of Trinity College (Cambridge, 1902), vol. 3, 107. D’autres manuscrits ont conservé cette adresse en tête du Rosarius de Dastin:

Vienne, Österreichische Nationalbibliothek, 5230, ff. 380-389, 1481 (“Rosarius Magistri Arnaldi de Villanova regi Ruperto missus” de la main du copiste) ; Leyde, Universiteitsbibliotheek, ms. Vossiani Chymici, F 1, XVI e (seconde moitié), ff. 131-

143.

33 Voir également D. Waley Singer, Catalogue of Latin and Vernacular Alchemical Manuscripts in Great Britain and Ireland dating from before the XVIth Century (Bruxel- les, 1928), 3 vol, n° 233.

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et des explicits différents 34 . Il s’agit cependant du même texte 35 . D’autre part, si, au vu de ce que nous avons constaté sur pièces, le texte varie peu d’une version à l’autre, il est malgré tout des témoins plus fluctuants intégrant des données étrangères au Rosarius 36 . Le Rosarius, dont le succès ne s’est pas démenti pen- dant cette période, connaît des versions résumées, ou des extraits apparaissant sous d’autres titres 37 . De plus, nous connaissons au moins une copie réduite à la Practica (P 6 ), alors que la plupart présentent le texte combinant une Theorica et une Practica 38 , ce qui caractérise le Rosarius, l’inscrivant même dans une pro- blématique initiée par Roger Bacon (voir plus bas). Cette copie est alors attribuée à Lulle. Nous remarquons, à ce propos, que des manuscrits, contenant des traités d’alchimie lullienne, trans- mettent également le Rosarius. Cela n’est guère étonnant, tant les liens entre les deux corpus (lullien et arnaldien) sont grands, en particulier ceux qui ont été relevés entre le Testamentum du pseudo-Lulle et le Rosarius. De s’arrêter, par exemple, sur des manuscrits entièrement écrits par une main comme Y 39 ou B livre une idée du contexte dans lequel évolue la transmission de ce texte considéré comme un des plus importants pour com- prendre l’alchimie. Ce contexte est d’une part marqué par une alchimie de l’élixir à but médical divulguée dans les travaux d’un pseudo-Lulle ou d’un Roquetaillade ; d’autre part une alchimie fondée sur le mercure (pseudo-Geber). Lachellis (B), outre qu’il réunit la plus importante collection d’alchimica pseudo-arnaldiens, la mêle à des traités où médecine de l’élixir et alchimie font bon ménage, ceux de Guglielmo Fabri 40 , ceux du pseudo-Lulle, des traités sur l’or potable comme celui

34 Voir aussi Cambrai, Bibliothèque municipale, ms. lat. 920 (819), ff. 1-21 ; Paris, BnF, ms. lat. 14008, ff. 124-128 ; Paris, BnF, ms. lat. 7163, ff. 76-87v.

35 Voir P 2 .

36 Voir par exemple ms. F.

37 La Fixatio elixiris (inc. “Illumina corpus”), conservé dans deux manuscrits, correspond au chapitre 25 de la Practica du Rosarius Philosophorum (“Iste namque liber”). Voir L. Thorndike and P. Kibre, A Catalogue of Incipits of Mediæval Scientific Writings in Latin (Cambridge (Mass.), 1963), 660.

38 Parfois, le Rosarius est divisé non en Theorica et en Practica mais en Rosarius minor et Rosarius major qui correspondent aux dites Theorica et Practica. Voir, par exemple, Florence, B. Riccardiana, 1165 (L III, 34), ff. 51-75.

39 Witten-Pachella, Alchemy .

40 Pour ce dernier, l’elixir “est illa medicina, cum qua Medea renovavit Eso- nem patrem Iasonis”, cité dans Crisciani, Il papa, 166.

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attribué à Jean Mésué 41 . L’ambiguïté du Rosarius, un texte de pure alchimie aux intentions thérapeutiques, fait que nous le retrouvons par ailleurs dans un manuscrit médical (M 1 ), montrant par là combien les deux sciences se complètent parfois. Cette impression est quelque peu confirmée par l’étude du manuscrit de Cambrai supervisé par Raoul le Prêtre, “l’œil scientifique de Pierre d’Ailly”, l’associant à des tables astronomiques, à un texte de Philippe Elephant sur l’alchimie 42 , à d’autres grands classiques de l’alchimie, à de nombreuses recettes et surtout au De aqua vitæ composita et simplici, un texte médico-alchimique attribué à Arnaud de Villeneuve où se retrouvent des parties médicales, alchimiques et de mélothésie.

Les traductions

Langue d’oïl

Le Rosaire dans le manuscrit de l’Arsenal, ms. 2872, ff. 429v- 450v 43 .

Ce manuscrit qui contient plusieurs traductions de textes scientifi- ques médiévaux est datable du XIVe siècle, après 1361 mais avant 1400, dans les années 1380 44 . Il s’agit de toute évidence d’un ouvrage remarquable destiné à un haut personnage, peut- être même à Charles V, le Sage (roi de 1364 à 1380) 45 . Ce manuscrit

41 Bologne, 104, ff. 284-286v (Tractatus elixiris vitæ). Voir Crisciani, Il papa, 114,

n. 54.

42 Sur Philippe Elephant et son alchimie, voir Beaujouan, “Philippe Éléphant (mathématique, alchimie, éthique)”, Histoire Littéraire de la France (Paris, 1981), XL1, 285-351. Beaujouan livre aux pages 322-351 une longue étude du texte al- chimique de Philippe Éléphant (l’Alkimia) selon son unique version conservée donc à Cambrai. Il s’agit d’un texte très influencé par la Summa du pseudo-Ge- ber, éminemment pratique se pliant “aux exigences numériques d’une structure préétablie” (Beaujouan).

43 Calvet, Le Rosier alchimique de Montpellier, Lo Rosari (Paris, 1997), 65-113.

44 Sur ce manuscrit, voir J. Monfrin, La place du Secret des secrets dans la littéra- ture française mediévale, dans W.F. Ryan and C. Burnett, eds., Pseudo-Aristotle, the Secret of Secrets, Sources et Influence (Londres, 1982), 73-113, ici 83-84 ; voir aussi Calvet, Rosier, XXI-XXII.

45 Le manuscrit 2872 de la Bibliothèque de l’Arsenal provient de la bibliothè- que du marquis de Paulmy. Ce dernier avait acheté un grand nombre de volumes au couvent des Célestins, lesquels Célestins, par l’entremise de son conseiller Philippe de Maizières, le roi Charles V gratifia de nombreuses donations. Cf. A. Franklin, Les anciennes bibliothèques de Paris (Paris, 1867-1870), 2 vols., 89-100.

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“constitue à lui seul une véritable bibliothèque de traités de sciences naturelles, d’astronomie, d’astrologie et d’alchimie (…) Ce gros recueil [ajoute-t-il] est postérieur à 1361 ; il paraît antérieur aux premières années du XV e siècle. Il constitue un document de grand intérêt sur la diffusion à la cour de France de l’activité scientifique parisienne pendant le second tiers du XIV e siècle” 46 . Plusieurs mains ont travaillé à son élaboration qui commence par le Testament des nobles Philosophes du pseudo-Lulle (= Testa- mentum), se poursuit avec le Livre de la Branchete attribué à Bernard de Trêves 47 , des versions françaises du Perfecto magisterio du pseudo- Aristote (ou Lumen Luminum) ou pseudo-Razi, de la Pretiosa Margarita novella de Petrus Bonus, le passage de Jean de Meung consacré à l’alchimie, et d’autres récits alchimiques. Il est à remarquer que tous ces textes alchimiques ont un lien avec la médecine, qui, par ailleurs, n’est pas absente du manuscrit puisque s’y trouvent la version française du Libellus medicorum du pseudo- Hippocrate (une traduction ici attribuée à Arnaud de Villeneuve), le Régime du Corps d’Alexandrin de Sienne, le Secret des secrets du pseudo-Aristote, etc. À ce propos, on notera aux folios 473-475v la relation d’une guérison grâce à une “eaue alchimique” (la pierre de mercure dont la découverte est imputée à Arnaud de Villeneuve) : “Moymesmes, [témoigne le médecin alchimiste], ovecques la vertu divine en gairi le duc Henry de Gironne a la requeste de son pere le roy d’Arragon de meselerie …” 48 . On le voit, dans ce manuscrit comme ailleurs, le Rosarius apparaît comme un texte au carrefour des deux disciplines (médecine et alchimie). La version d’oïl du Rosarius commence par : “Ci commence le Rosaire de maistre Arnauld de Ville neuve sur la fleur d’Alkemie (…) Livre approuvé vray tresor des tresors, etc.” Plus loin, on lit : “et le premier chapitre sera comment l’en doit demander avec exortacion a lire les livres aux philozophes”. Et à la fin du chapitre 2 de la Theorique : “aynsi come je l’ayt faicte en ressemblant toutes mes operacions à l’euvre de nature approuvées par moy vivent Arnauld de Villenove”. Le Rosaire, une traduction relative-

46 Monfrin, La place, 84.

47 Florilège en français de la Responsio de Bernard de Trêves et de l’Epistola de Thomas de Bologne. Voir Didier Kahn, “Recherches sur le Livre attribué au pré- tendu Bernard le Trévisan”, dans C. Crisciani, A. Paravicini Bagliani, Alchimia e medicina nel Medioevo (Florence, 2003), 292.

48 Corbett, Catalogue, vol. I, 282.

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ment fidèle, s’écarte parfois de son modèle latin (le manuscrit de Turin entre autres) pour indiquer par exemple une recette du verre blanc pilé et de sa fabrication 49 . Surtout, le Rosaire est émaillé de formules et d’expressions venues du peuple qui lui confèrent un ton d’originalité et de familiarité absent des ver- sions latines. Par exemple, au folio 431v : “et cuident faire d’un chat un beuf et en font un cinge” ; au folio 442v : “Ains ouvrez come celui qui peche le poisson qui ne scet si prandra ou non”, etc. Le scribe traducteur a inséré dans le corps du texte des “figures”, en d’autre termes des diagrammes “destinés à visual- iser les divisions”, employées dans toutes les disciples afin de transmettre un savoir 50 . Il est possible, voire probable, que ces “petites tables” ou “tabletes” aient dans un premier été tracées en marge d’un manuscrit, puis qu’elle aient été intégrées au texte par le scribe traducteur. La “tablete” du folio 445v, parti- culièrement représentative de ces schémas (accolades et grands traits marquant les correspondances), est introduite de la manière suivante : “Or diray je les matieres qui se affierent pour faire ou acomplir le elixir sur le Mercure par une tablete et sur Venus”. Le Rosaire, outre qu’il est l’un des premiers témoins à être attribué au maître Arnaud de Villeneuve, apparaît donc dans cette ver- sion comme un traité médico-alchimique, fait pour être enseigné et glosé, s’inscrivant dans un important recueil scientifique combinant alchimie, médecine et astrologie.

Le Petit Rosaire dans le manuscrit de Cambrai, Bibliothèque municipale, 918, ff. 1-200 51 .

Ce témoin, composé en 1426 par Charles Pecquart, contient un “grans Rosier”. Donc, au folio 1, commence le Petit Rosaire de maître Arnaud de Villeneuve “translaté de latin en franchois par J.-B. de Ga”. Nous livrons ici les premiers mots de cette œuvre:

Comme il soit ainssy que ja piecha nostre peres et patrons en science, c’est assavoir Hermes, Platon, et son filz Aristouts … et est icest livre appellez Rosaires de Philosophes sur les preparations des esperis et des vrais elixirs naturelz et artificielx et sur la preparation des corps metalluis qui planettes

49 Calvet, Rosier, 89.

50 D. Jacquart, La médecine médiévale dans le cadre parisien (Paris, 1998), 201-204.

51 Corbett, Catalogue, vol. II, n°10 ; Muzerelle, Manuscrits, 107-108 ; Pereira, “Maestro di segreti o caposcuola contestato ?”, Actes de la II Trobada internacional d’estudis sobre Arnau de Vilanova dans Arxiu de Textos Catalans Antics 23/24 (Barce- lone, 2004-2005), 408-411.

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terrestrez povent estre nommeez. C’est Rosaire en luy contient quatre Ro- siers desquelx vient une Roze qui inlumine tous les dis des anchiens sages et est appelles Secret souverain en terre laquelle, moy Arnault de Villenove, ay coilli de touz les quatre Rosiers si ay trouve le meilleur et le plus brief maniere … f. 4v : j’ai encompile cest Rozaire et lay traitiet des chozes qui estoient cachees par les dis de dautres philozophes et apres, moy Arnault de Villenove, de degre en degre, chapitre apres chapitre, moultes fois aprouve, en le ville de Monpellier, en ma propre maison asise en la plache de Camp Noef, a la requeste de mes amz filz Arnault et Jehan de Villenoefve qui adche priez estoient par certains filz de philosophie soubs l’anee del incar- nation nostre seigneur mil .iiii c . et .vi.

Au vu de ce que nota Corbett, ce Petit Rosaire, très long (201 folios), semble une lointaine paraphrase du Rosarius, enrichi d’autres sources, voire une recomposition de celui-ci par un scribe, J.-B. de Ga, sollicitant également le concours d’un médecin Jehan de Rhodes 52 . Du Rosarius, il ne reste qu’une vague trame augmentée d’ajouts “philosophiques” et des propres expériences du scribe, lui-même alchimiste. Par exemple, au chapitre sur les luts (f. 165), il dit à la première personne : “je fis prendre en non de Dieu de tres bonne terre grassement sabelonneuse”. On rappellera que le Rosaire (ms. de L’Arsenal) comprenait également une courte section consacrée à cette question du lut 53 . De plus, le Petit Rosaire est illustré par de nombreuses reproductions d’appareils, en particulier de fours à sublimer : figure, au folio 39, du “four fixatoire avec les cucubites conioncgtes pour fixer zarnec”, et d’une “tablete” 54 .

Langue d’oc

Le Rosari ou Rosier alchimique de Montpellier 55

Le Rosari est une copie occitane, peut-être composée à Montpellier, dans le dernier quart du XIVe siècle. On le trouve dans un manuscrit factice réunissant des textes du XIVe siècle finissant (Rosari), du XVe siècle (le Liber lucis de Roquetaillade) et du

52 E. Wickersheimer, Dictionnaire biographique des médecins en France au Moyen Age (Paris, 1936), II, 473.

53 Calvet, Rosier, 90 : “et soient les fioles bien estouppéez avec leur couvertour, et draps linges avec chaux vive sur le marbre et destrampez d’aubun d’œuf cor- rumpu et un poy de sel solu meslé avecques l’aubun”.

54 À ces deux témoins, s’ajoute une autre version française du XVe siècle, que je n’ai pas vue, conservée dans le ms. Bologne, Biblioteca Universitaria, 457, XXVIII: “Le Rosaire d’Arnault de Villeneuve”. Kahn, “Caprara”, 109.

55 Calvet, Rosier, 1-61 (éd. du Rosari).

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XVIe-XVIIe siècle (un traité astrologique). Les langues sont aussi bien l’occitan que le latin et le français (les textes astrologiques). Les données du Rosari sont les suivantes

– Paris, BnF, nouvelles acquisitions françaises, ms. 4141, ff. 4-25.

Titre : Incipit Rosarius alchimicus Montispessullani (main postérieure).

inc. : lo premier regimen de la nostra peyra es dissolvre

expl. : als ben entendens son pron claras et longas. Explicit liber Rosarii.

Titre sans attribution rajouté au XVIIe siècle évoquant l’origine de cette traduction. Le scribe traducteur n’a traduit que la Practica, et seulement à partir de son deuxième chapitre. Écrit dans une langue plus directe et plus simple que son modèle latin, le Rosari trahit l’intention de son auteur de rendre accessible à un public de semi-lettrés un texte scientifique 56 , utilisant par définition des mots abstraits. Qu’il n’ait retenu que la partie pratique du Rosarius constitue un indice à ne pas négliger, cela traduisant son souci de s’en tenir aux aspects les plus techniques du proc- essus alchimique. Le Rosari, semble-t-il, eut une influence toute relative sur les autres traités alchimiques écrits en langue d’oc, comme surtout la Soma de Bernat Peyre (1366) 57 et, de manière beaucoup moins probante, l’Obratge dels philosophes 58 . Il est par exemple cité à cinq reprises dans la Soma de Bernat Peyre, qui l’impute à Arnaud de Villeneuve 59 .

Autres

À notre connaissance, il n’existe pas de traductions médiévale ou renaissante anglaise, italienne 60 ou allemande du Rosarius, ou

56 Ibid., XLII-XLV.

57 Kahn, “Recherches”, 316. S. Thiolier-Méjean, Alchimie médiévale en pays d’Oc (Paris, 1999), 65, ed. et trad. fr. 294-323.

58 Ibid., 54-56, ed. et trad. fr. 160-288 ; Calvet, Rosier, XLI.

59 Ibid., XXXIX-XL. Il est bien difficile de déterminer exactement si Bernat Peyre se réfère à la version occitane du Rosarius, lo Rosari, ou s’il résume simple- ment des propos puisés dans la version latine, cette explication nous paraissant après lecture et comparaison des extraits attribués dans la Soma à Arnaut de Villa Nova en son Rozari la plus probable. Cf. Thiolier, ed., Alchimie, 306, 308, 312, 314.

60 En 1599, paraît à Brescia une nouvelle édition de Della tramutatione metallica sogni tre de G.B. Nazari augmentée de quatre textes alchimiques attr. à Arnaud

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même catalane 61 . En revanche, nous avons en langue castillane au moins deux versions 62 : l’une du XVIe siècle conservée à la Bibliothèque universitaire de Saragosse, l’autre à la Bibliothèque nationale de France sous la cote 208 du fonds espagnol. La première version due à un certain Juan Tovar et adressée au marquis de Tarifa, don Fadrique Henriquez de Ribera, ainsi que l’explique de Luanco l’ayant collationnée avec les versions im- primées de Grataroli et de Manget, présente peu de similitude probante avec le Rosarius. Nous pensons, pour notre part, qu’il s’agit là d’une adaptation castillane du Petit Rosaire de J.-B. de Ga (?). En effet, l’exorde reprend au mot près les termes de ce livre :

Recapitulé aqueste Rosario sacado de los secretos de los philosophos y des- pes por mi solo de grado en grado & de Capitulo en Capitulo muchas vezes aprovado en la Ciudat de Mompeglier en mi posada que era en el Campo nuevo para reposo de mis amados hijos Arnaldo & Johan de Villanueva por ruegos & requerimiento de ciertos hijos de Philosophia en el Anno de la en- carnation del señor de Mil et trezientos y treynta & seys.

La deuxième version est, quant à elle, une traduction fidèle de notre Rosarius, començant par : “Este libro, pues, se llama Rosario” correspondant au latin : “Iste namque liber vocatur Rosarius”.

Les éditions des XVIe siècle et XVIIe siècle

Opera omnia

Dès la première grande édition des Opera omnia d’Arnaud de Villeneuve 63 , celle de Murchi en 1504, le Rosarius philosophorum est imprimé, avec les Flos florum, Novum Lumen et l’Epistola super alchimia ad regem Neapolitanum. Il doit d’avoir été distingué par Murchi parmi plus d’une cinquantaine de textes pseudo-arnaldiens

de Villeneuve, dont le Rosarius bien entendu. Cf. notre art., “Les alchimica d’Ar- naud de Villeneuve à travers la tradition imprimée (XVIe-XVIIe)”, dans D. Kahn, S. Matton, eds., Alchimie : Art, Histoire et Mythes (Paris, 1995), 157-190, ici 170.

61 Pour le domaine catalan, voir l’art. de L. Cifuentes, “Les obres alquimíques ,arnaldianes’ en català a finals de l’Edat Mitjana”, Actes de la II Trobada, 129-150. Voir aussi du même, La ciència en català a l’Edat Mítjana i el Renaixement (Barce- lone-Palma, 2002).

62 José Ramòn de Luanco, La Alquimia en España (Barcelone, 1975), 203-209.

63 Sur la production imprimée des œuvres d’Arnaud de Villeneuve, voir notre article “alchimica”, 157-190 ; voir surtout Sebastià Giralt i Soler, Arnau de Vilanova en la imprenta renaixentista (Barcelone, 2002).

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au fait qu’au même titre que les trois autres alchimica, il transmet les règles de la “véritable alchimie”, c’est-à-dire d’une alchimie latine fondée sur le mercure. La version qu’en livre Murchi correspond à quelques nuances près aux versions les plus courantes du Moyen-Âge :

Titre : Incipit quidam liber appellatus thesaurus thesaurorum, Rosarius philosophorum ac omnium secretorum.

inc. : Iste namque liber vocatur Rosarius

expl. : tamen truncata quamvis intelligentibus satis sunt prolixa.

L’éditeur de la Renaissance innove en plaçant en tête de chacune des deux parties du Rosarius la table correspondante, alors que la plupart des versions manuscrites transmettent la table des deux livres ensemble au début de l’œuvre. Murchi semble ici s’inspirer directement de la copie de B. Comme le scribe de celle-là, il écrit “prœmium” en tête du prologue ; et comme lui, il attribue à Morienus la dernière phrase de la Theorica (“Nihil reputans inde lucrum … tradidit meliora”) 64 . Il est donc possi- ble, voire probable, que Murchi ait eu entre les mains le recueil que composa Iohannes Bartholomei Lachellis, de plus collationné à Lyon en 1486 ; et qu’il lui servit de modèle du moins pour le Rosarius 65 . De 1504 à 1520, les Opera de Murchi transmettent cette ver- sion du Rosarius (réimp. 1505, 1509), mais celle de 1520 que préfaça Symphorien Champier semble légèrement différente au vu de l’explicit, celui de la version manuscrite de T. En fait, rien n’infirme que l’éditeur des Opera 1520 n’ait utilisé le modèle de Murchi : dans la copie de B les dernières lignes 66 sont distinguées du reste du texte de sorte qu’on pouvait ne pas l’associer à ce dernier, estimant qu’elles avaient été ajoutées ensuite. Il est possible

64 Cette mention de Morienus échappe à la plupart des témoins manuscrits que nous avons consultés, excepté donc la copie de B et celle de P 4 .

65 Pour les autres textes pseudo-arnaldiens, transmis par B, rien de compara- ble n’a été constaté. Seul, la version du Rosarius appartenant à ce manuscrit ser- vit, semble-t-il, de modèle à Murchi.

66 Cf. Bologne, Biblioteca Universitaria, ms. 104 (Lat. n° 138), f. 123v : « Tu qui habes istum librum in sinu tuo, recondas, nulli ipsum reseres nec in manibus impiorum offeras quia secretum secretorum omnium philosophorum complete comprehendit : talis si quidem et tanta margarita porcis et indignis non est largienda, quoniam est donum Dei magnum et cui vult largitur et cui vult auffert ipsum ».

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aussi que, pour l’explicit, l’éditeur de Opera 1520 ait consulté un autre témoin plus complet.

Titre : Incipit quidam liber appellatus thesaurus thesaurorum, Rosarius philosophorum ac omnium secretorum.

inc. : Iste namque liber vocatur Rosarius expl. : et esse de numero sapientum antiquorum.

La dernière édition des Opera omnia, lyonnaise, Praxis medicinalis (1586), commence de la même façon que toutes les autres :

Titre : Thesaurus thesaurorum, et Rosarius Philosophorum, ac om- nium secretorum maximum secretum, etc.

inc. : Iste liber vocatur Rosarius expl. : et esse de numero sapientum antiquorum.

Cette dernière version, en caractères romains et non plus gothi- ques, est apparentée à la précédente, celle de Bâle 1585 qu’aurait éditée le paracelsien Thomas Zwinger (1533-1588) 67 . Toutes deux séparent les œuvres médicales des œuvres dites exoterica. Ces quelques sondages dans les imprimés laissent entrevoir que les éditeurs (Murchi, Champier, Zwinger) utilisèrent une copie manuscrite principale. Le texte du Rosarius semble à peu près établi, les variantes portant sur d’infimes points de détail. Pour nous, l’hypothèse d’un modèle manuscrit unique (à une variante près, celle de l’explicit) comme celui de Lachellis (B) semble s’imposer en ce qui concerne le Rosarius. On remarquera que dans ses versions imprimées, jamais l’attribution n’est livrée dans le titre comme cela apparaissait dans les versions manuscrites. Il ne faut peut-être y voir que le souci, chez les éditeurs, de ne répéter une attribution admise par tous ; cela cependant était à signaler. On perçoit, en outre, en étudiant ces différentes Opera omnia que les textes alchimiques, au départ complémentaires des œuvres médicales, sont à la fin du XVIe siècle distinguées de ces dernières et regroupées dans des recueils autonomes. Si, après 1586, il n’y a plus de grandes éditions des œuvres ar- naldiennes, la carrière éditoriale du Rosarius va néanmoins se poursuivre, et tout particulièrement dans le milieu des Paracelsiens de Bâle.

67 C. Gilly, Spanien und der Basler Buchdruck bis 1600 (Bâle, 1985), 127.

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Collections

Avant d’aborder la question des collections d’alchimica où le corpus alchimique attribué au médecin Arnaud de Villeneuve occupe une place importante, penchons-nous sur ces recueils contenant soit, comme celui de Janus Lacinius, un texte capital de l’alchimie latine (la Pretiosa Margarita novella de Petrus Bo- nus), accompagné d’autres traités comme notre Rosarius ; soit de travaux originaux usant du Rosarius sous forme de paraphrase et de commentaire : le Cœlum Philosophorum de P. Ulstad (1525), l’Isagogè d’Adam von Bodenstein (1559), la Nova medicina veterum de A. Libavius (1598).

Le Rosarius dans Janus Lacinius Therapus, Pretiosa Margarita novella, Venise, 1557 ( 1 1546)

Janus Lacinius, le premier éditeur de la Pretiosa Margarita novella de Petrus Bonus (1330), ajoute, entre autres, à cette dernière (paraphrasée) des textes d’Arnaud de Villeneuve (le Rosarius) et de Raymond Lulle (Testamentum) vus comme des contemporains de Petrus Bonus 68 . Son choix du Rosarius s’explique d’une part par l’importance d’Arnaud dans l’alchimie, lui qui sut apporter les preuves nécessaires à la vérité de cet art non seulement par l’exposition de rationes mais aussi per experientia 69 , d’autre part parce que dans le Rosarius, il traite surtout de la partie pratique de l’opus (à la différence de la Pretiosa Margarita novella) 70 . L’édition du Rosarius, que propose Lacinius, a été réalisée à partir d’un manuscrit et non de l’une des versions imprimées 71 . De plus, même s’il prête à lire l’intégralité du traité, Lacinius a recomposé l’ordre des chapitres, les disposant à sa manière, séparant le chapitre sur les “principes des métaux” de la Theorica et portant

68 R. P. Multhauf, The Origins of Chemistry (Londres, 1966), 191-197 ; Crisciani, ed., Pietro Bono da Ferrara, Precioza Margarita Novella. Edizione del volgarizzamento (Florence, 1976), XLV.

69 Lacinius accorde à Arnaud de Villeneuve d’avoir inversé l’ordre de la na- ture en transmutant tous les métaux en or et le contraire.

70 L’œuvre de Petrus Bonus est essentiellement un texte théorique qui déve- loppe un discours argumenté sur l’alchimie. Il préfigure les grands traités de la Renaissance où les mythes gréco-latins sont mentionnés confirmant cet art.

71 Nous avons noté quelques variantes comme au chap. III de la Practica l’em- ploi de “vitriolo” là où la version officielle met “cum vitro et sale” ; plus bas “authoritas Arist. 4 Meteor.”, au lieu de “auctoritas Aristotelis”.

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l’accent sur la Practica. Outre cette recomposition du traité, ses interventions se bornent à introduire le propos du pseudo-Arnaud par des “Arnaldus ait”, “secundus Arnaldus” de pure forme ; car Lacinius ne commente pas mais, en complément de la Pretiosa Margarita novella, il reproduit le texte (le Rosarius) relevant avec le Testamentum du pseudo-Lulle de la même alchimie, tenue ici pour authentique.

Le Rosarius dans Philippe Ulstad, Cœlum philosophorum (1525)

Dès la première moitié du XVIe siècle, le Cœlum philosophorum connut un succès indiscutable ; il est assurément l’un des vecteurs du triomphe à la Renaissance de la Quinte essence. Cependant, contrairement à ce que nous écrivions dans notre article 72 , le Rosarius philosophorum n’est pas exploité par Ulstad. En effet, s’il donne plusieurs recettes de l’or potable, s’il se réfère à maintes reprises à Arnaud de Villeneuve, Ulstad ne conserve de son œuvre et de ses avis que ceux du médico-alchimiste plutôt que de l’alchimiste 73 . Il écrit par exemple qu’il n’étudie que “l’or naturel” et non l’or alchimique, “car iceluy là n’a aucune vertu à la conservation de l’humaine vie, mais plutost est deception, & obsuscation des yeulx. Qui est celuy là des arquemistes qui s’ose vanter avoir composé jamais or, sans matiere de venin, qui est Mercure, & pourtant à la vérité, cest or des arquemistes, combien qu’il ait la vraye couleur d’or, la forme aussi, le son, & le poix, il n’a pas toutesfois la vertu de l’or materiel venant de la mine de terre” 74 . Toutefois, en 1572, paraît à Lyon chez G. Roville (ca 1518-1589) une nouvelle édition du Cœlum philosophorum aug-

72 Calvet, “alchimica “, 174.

73 Nous distinguons deux aspects de l’alchimie d’Arnaud, l’un plus médical qu’alchimiste, conforme aux thèmes évoqués dans le De vinis, l’autre plus spécifi- quement alchimique. Il y aurait donc deux Arnaud alchimiste, le premier parti- san de la distillation de l’or (ou du sang), sans transmutation, l’autre attaché à la thèse du mercure seul. Les textes attribués à Arnaud, dans l’un et l’autre cas, sont tous sujets à caution.

74 Nous citons d’après la version française du Cœlum philosophorum : Le ciel des philosophes, ou sont contenuz les secretz de nature, & comme l’homme se peut tenir en santé, & longuement viure, composé par Phelippe Ulstade, extraict des livres de Arnould de Villeneufve, du Grand Albert, Raymont Lulle, Jehan de la Roche Tranchée, & plusieurs autres bons autheurs, de nouveau traduict de latin en françoys, auquel livre ont esté adjoustées les figures, pour donner plus facile intelligence, avecques la table de ce qui est contenu audict livre, Paris : par Vivant Gaultherot, 1550.

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mentée du Rosarius philosophorum et des traités alchimiques imputés

à Arnaud qui se trouvent dans les Opera de 1520 et de 1532 75 .

Le Rosarius dans l’Isagogè in excellentissimi Philosophi Arnoldi de villanova Rosarium chymicum d’Adam de Bodenstein (1559)

Divulgateur à Bâle des idées médicales de Paracelse, le médecin Adam de Bodenstein (1528-1577) donne un commentaire du Rosarius d’Arnaud. Ce commentaire est longuement introduit

par une lettre aux frères Fugger auxquels il confirme la découverte de la véritable Pierre, celle-là n’étant accessible qu’à des personnes hors ligne, d’une grande patience et expertes en “l’harmonie universelle” 76 . Bodenstein estime que dans le Rosarius et dans son Epistola ad regem Aragonum (= Flos florum), Arnaud de Villeneuve a livré les clefs de la Pierre exposant une description argumentée du mode de préparation la plus exacte possible 77 . Ayant alors le projet de dévoiler au lecteur les arcanes de l’alchimie se résumant

à la reproduction en laboratoire d’un processus naturel, il s’est

livré, dit-il, à une réécriture de ce texte attribué au célèbre médecin, dont lui-même mit en pratique le propos. Il s’agit en quelque sorte d’une paraphrase réévaluée par ses propres obser- vations. On notera qu’en reprenant et paraphrasant le Rosarius de manière linéaire, il ne fait jamais que de soutenir l’opinion traditionelle des alchimistes selon laquelle le vif-argent est la matière première des métaux ; une thèse avec laquelle rompt Paracelse ajoutant aux mercure et soufre comme constituants de base le sel et surtout considérant comme indigne du médecin la recherche de l’or. Par la suite, le paracelsisme de Bodenstein se confortant, ses opinions sur l’alchimie s’identifient à celles

du maître 78 . Dans son Isagogè, Bodenstein met l’accent sur les applications médicales de l’élixir plutôt que sur la transmuta-

75 Giralt, Arnau, 132, 123-124. En 1630, le Cœlum philosophorum est réédité à Strasbourg avec les alchimica pseudo-arnaldiens : Rosarius, Novum Lumen, etc. Cf. eod., “Un alquimista medieval per als temps moderns”, Actes de la II Trobada, 61- 128, 113-114.

76 W. Külhmann, J. Telle, Der Frühparacelsismus (Tübingen, 2001), 440. Voir aussi le commentaire de Giralt, “alquimista”, 61-128, 71-75.

77 Külhmann & Telle, Frühparacelsismus, 106.

78 A. Perifano, “Les deux dédicaces d’Adam de Bodenstein au De vita longa de Paracelse”, Chrysopœia, V (1992-1996), 471-481, 472. Idem, L’alchimie à la cour de Côme Ier de Médicis : savoirs, culture et politique (Paris, 1997), 131-141, 151-170 (éd. de 1562).

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tion métallique : “Outre de transmuter les métaux, [écrit-il], notre élixir possède la vertu admirable de soigner la paralysie, etc.” 79 . Homme de la Renaissance, il orne son texte de références à la mythologie (mythes de Pâris, et de Médée) ; parfois, il ose une allusion à la théorie de la sympathie universelle introduite par une citation d’Héraclite 80 .

Le Rosarius dans le Novus de medicina veterum d’A. Libavius (1599) 81

Libavius (c. 1560-1616), un esprit indépendant et anti-paracelsien, nous offre à son tour un commentaire paraphrastique du Rosarius, confrontant ses affirmations à celles du pseudo-Geber, du pseudo- Lulle, de Roquetaillade, du Thomas alchimique et du Platon alchimique, de la Clavicula du pseudo-Lulle 82 . Il en résulte, selon lui, que ce texte alchimique, aux aspects pratiques évidents, ne peut être compris que par un Physicus (un philosophe de la nature) confirmé. : “Qui n’est pas un phisycus expérimenté (ingeniosus), [dit-il], qu’il s’écarte et s’abstienne” 83 ! À la différence de Bodenstein, jamais Libavius n’évoque les vertus médicinales de la Pierre, telles qu’elles sont définies dans le dernier chapitre du Rosarius. Et pour cause : Libavius est un violent détracteur de la iatrochimie de Paracelse dont le Rosarius dans sa dernière partie peut apparaître comme l’ancêtre. Le plus intéressant chez Libavius réside dans son approche du texte. En effet, sceptique sur l’attribution du Rosarius à Arnaud de Villeneuve, il dit néanmoins ne pas souhaiter polémiquer sur ce sujet. Qu’importe après tout. Visiblement, Libavius consulta

79 Bodenstein, “Isagogè”, 70.

80 Ibid., 44 : « Ubi rectius Heracliti sententiam qui professus est : omnia fieri per litem & amicitiam ». Cette citation est déjà utilisée par Petrus Bonus dans sa Pretiosa Margarita Novella (éd. Manget, Bibliotheca Chemica Curiosa (Genève, 1702), II: 1-80), 35b : « Et in eodem similiter increpat Empedoclem, qui dicit : Omnia moveri per litem et amicitiam ».

81 Libavius (Andreas Libau), Novus de medicina veterum, tam hippocratica quam

hermetica, tractatus, in cujus priore parte dogmata plaeraque inter utriusque professores recentes controversa, adversus ultimum per Josephum Michelium paracelsitarum co- natum discuntur ; in posteriore universale alchymistarum, autoribus Lullio et

autore

Arnoldo

Andrea Libavio,

tuendam

Francofurti : impensis P. Kopffi, 1599.

Raymundi Lullii et Arnoldi Villanovani, cum scholiis,

- Medicinae hermeticae artificibus catholicae ad hominis sanitatem

exponitur ; aspersa sunt passim peripateticorum dogmata nonnulla

expositio fidelis

82 Giralt, “alquimista”, 84-85.

83 Libavius, Novus, 561.

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plusieurs manuscrits de la tradition ayant eu connaissance, par exemple, de celui, réduit à la Practica, imputé à Lulle (P 6 ) 84 . De là viennent en fait ses interrogations sur la paternité arnaldienne de ce traité.

Le Rosarius dans le Veræ alchimiæ de G. Grataroli (1561)

En 1561, le médecin calviniste Guglielmo Grataroli (1516-1568) 85 , réfugié à Bâle, publie chez Pietro Perna une importante collec- tion de traités alchimiques : le Veræ alchimiæ artisque metallicæ citra ænigmata doctrina certusque modus, c’est-à-dire “De la véritable alchimie et de l’art métallique, sans énigmes, la doctrine et la pratique certifiée, etc.”, donnant à lire 53 titres. Dans le tome II du Veræ alchimiæ, il reprend les quatre traités attribués à Arnaud de Villeneuve, constamment réimprimés depuis 1504 avec les Opera, auxquels il ajoute, publiée pour la première fois, la Practica ad quendam Papam, une variante du Flos florum. Bien que médecin, Grataroli n’a pas retenu que des textes alchimiques aux intentions médicales comme le Rosarius ou les textes du pseudo-Lulle ou de Roquetaillade, mais, plus générale- ment les grands classiques de l’alchimie transmutatoire tant méprisée par Paracelse, ce dont il n’avait cure. Son ouvrage s’achève avec la Chrysopœia de Giovanni Aurelio Augurelli (c. 1456-1524), une interprétation alchimique, versifiée, des mythes gréco-latins. De la page 35 à 60, le Rosarius est publié dans sa version la plus courante, celle que nous retrouvons dans les éditions im- primées (1504, 1520). Elle a cependant été revue et corrigée par Grataroli qui, par exemple, cite le nom de l’auteur (“Arnoldo de Villanova, authore”) ou encore à la page 42 isole la phrase attribuée à Morienus et la signale par des italiques l’intulant : “Ænigma”. En 1572, s’inspirant du travail de Grataroli, Perna éditera l’Artis auriferæ quam chemiam vocant 86 . Ce recueil, et ceux de 1593 et de 1610, contiennent bien le Rosarius dans la version des Opera. On note cependant que cette version diverge parfois de celle de Grataroli et que, fautive, il lui manque à certaines occasions des

84 Ibid., 472.

85 Sur G. Grataroli, voir la notice de Kahn avec bibliographie dans le site de la Bibliothèque Interuniversitaire de Médecine (BIUM) : http://www.bium.univ- paris5.fr/histmed/medica/alchimie.htm. Voir Giralt, “alquimista”, 76-79.

86 Ibid., 80-81.

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mots que n’a pas oublié le médecin de Bergame. Une grande collection comme celle de J.-J. Manget (1702) s’en tiendra au même modèle 87 . Il est toutefois remarquable que Johann Daniel Mylius (c. 1584-c. 1628) semble à première vue ignorer la tradi- tion imprimée initiée par Murchi. Il publie en effet dans sa Philosophia reformata (1622) une version du Rosarius, sans son titre (celui de Pars tertia de scientia divina abbreviata lui est substitué) ni attribution, ni prologue, ni table, qui l’on penserait provenir d’un manuscrit 88 , sinon que plus vraisemblablement Mylius trafiqua la version de l’Artis auriferæ (1593) l’allégeant de tout ce qui l’identifierait comme étant le Rosarius philosophorum d’Arnaud de Villeneuve (titre, table, prologue, chapitres, les dernières lignes) pour ainsi lui donner l’apparence d’une œuvre propre s’intégrant à la troisième partie du premier livre : Philosophia reformata I : 3 docet de scientia divina abbreviata (d’où le titre de Pars tertia de scientia divina abbreviata) 89 .

Récapitulation

Nous avons vu que la composition du Rosarius était peut-être due à un frère, un franciscain, agissant sur commande de Robert de Naples, le Salomon de l’Italie. La version de T, dédiée à ce même roi, l’atteste. En conséquence, voilà un texte alchimique réalisé pour le compte d’un prince dont la route, au même titre que celle de Philippe IV le Bel ou du roi Jacques II d’Aragon, croisa celle du médecin Arnaud de Villeneuve. Cela, assurément, contribua à l’attribution de ce traité à ce dernier dont la renommée comme savant omniscient, maître en de nombreux domaines, ne cessa de croître après sa mort. Nous la datons de la deuxième partie du XIVe siècle, après les années 1350, car à cette date encore, un Roquetaillade, pour ne citer que lui, considérant par ailleurs Arnaud de Villeneuve comme un alchimiste, ne l’associe pas au Rosarius. Cependant, la fin du XIVe siècle voit grandir

87 Giralt note au sujet du Rosarius que Manget reproduit la version de l’Artis auriferæ (1610) à laquelle il apporte se fondant, semble-t-il, sur les Opera de 1585 quelques corrections ponctuelles. Cf. Ibid., 92.

88 Elle commence avec la première phrase du premier chapitre de la Theorica (« Porro dicimus utrum natura omnia liquabilia sint »). À comparer avec la ver- sion imprimée de Murchi, Rosarius, I, cap. 1 : “utrum natura omnia liquabilia sint”. Cf.J.D. Mylius, Philosophia reformata (Francfort, 1622), 60-95.

89 Giralt, “alquimista”, 91, 113.

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très vite la réputation du Rosarius comme un texte marquant de l’alchimie lié au médecin catalan ainsi qu’en témoigne la manuscrit de l’Arsenal, une version française écrite pour un roi et mêlée à d’autres textes plus médicaux que véritablement alchimiques. L’étude de la tradition manuscrite, plus particulièrement au XVe siècle, semble indiquer qu’au Rosarius sont dès lors adjoints des textes d’inspiration lullienne transmettant une alchimie de l’élixir (B) et qu’il apparaît au moins une fois dans un manuscrit médical (M). À la Renaissance, le Rosarius, compris dans les Opera omnia, ne s’y trouve qu’en tant qu’il est un alchimicum témoin de la “véritable alchimie” et non plus un texte médico-alchimique, cela étant réservé à des œuvres comme celles de Roquetaillade ou à d’autres attribuées à Arnaud de Villeneuve (le De aqua vitæ simplici et com- posita ou le De sanguine humano). À preuve le Cœlum philosophorum de Ulstad ignorant le Rosarius représentatif d’une alchimie fondée sur le Mercure qu’il condamne, mais non les travaux médico- alchimiques d’Arnaud. L’intérêt d’un Lacinius pour ce texte, s’il ne faiblit pas, réside essentiellement en ce qu’il transmet une pratique quasi expérimentale de l’alchimie. Il n’est alors que Libavius pour rappeler l’importance de la théorie et l’obligation de connaissances philosophiques pour y avoir accès. Toujours est-il que le Rosarius, serait-il du médecin Arnaud de Villeneuve, ce que semble contester un Libavius, ne mérite la lecture et son examen par les humanistes que parce qu’il reste un livre d’ex- périmentation alchimique d’une grande précision (Bodenstein). Enfin, qu’un éditeur (Roville) le publie à la suite d’un texte comme le Cœlum philosophorum de Ulstad témoigne de sa valeur marchande. En ce qui concerne la transmission du texte, de manuscrite à celle imprimée, il est devenu pour nous à peu près certain que le ms. B composé par Lachellis, ayant transité à Lyon où il fut collationné, servit de modèle à la copie imprimée des Opera 1504 et par la suite à toutes les autres. Cela n’empêcha pas les inter- ventions d’éditeur comme Grataroli (ou même Manget) ni les trucages d’un plagiaire comme Mylius.

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Sources et fortune du texte

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Les sources arabo-latines : pseudo-Aristote, pseudo-Avicenne, pseudo- Platon, Avicenne (De congelatione), Geber, etc.

Le Rosarius est donc un recueil d’extraits de livres alchimiques. Ces extraits ont deux origines : ils proviennent soit de sources arabo-latines, soit latines. De l’important corpus alchimique arabe, l’auteur du Rosarius tire le pseudo-Aristote, le pseudo-Avicenne, la Tabula Smaragdina d’Hermès, la Tabula Chemica de Senior Zadith (Ibn Umaïl), le Liber Quartorum du pseudo-Platon, le pseudo- Pythagore. Il mentionne nommément Aristote, Avicenne, Platon, Pythagore. Est attribué à Aristote tout le chapitre II de la Theorica qui correspond verbatim aux paroles d’Avicenne dans sa partie du Shifa’ consacré aux métaux et qui, après sa traduction en latin par Alfred l’Anglais, circula intégrée aux Météorologiques IV d’Aristote. De ce même nom (celui d’Aristote) relèvent le De perfecto magisterio exploité sutout dans le prœmium, ainsi qu’une compilation d’auctoritates alchimiques d’origine arabe, peut-être composée tardivement : le Tractatulus de practica Lapidis philosophici 90 dont, semble-t-il, notre auteur s’est servi à plusieurs reprises. Les extraits de ces traités sont énoncés sans guillemets et fondus dans le texte. D’Avicenne, l’auteur du Rosarius utilise le très important travail alchimique qui lui est attribué : le De anima in arte alchimiæ 91 , soit en clair, soit non. Des chapitres entiers de la Practica (XX, XXI, XXIV) nous ont semblé de simples para- phrases du De anima in arte alchimiæ. Une autre source arabe du Rosarius, quoiqu’y contribuant fort rarement, est la Tabula chemica du Senior Zadith. En revanche, les interventions du pseudo- Platon, cité en clair à deux reprises, font du Liber Quartorum une source déterminante du Rosarius à ne pas négliger 92 . La citation de Pythagore, de fait, renvoie aux Allegoriæ Sapientum 93 , des com-

90 Manget, I, 661b ; Thorndike-Kibre, 323. Cf. M. Steinschneider, Die Euro- päischen Übersetzungen aus dem Arabischen bis Mitte des 17.Jahrhunderts (Vienne, 1905), 8.

91 Il s’agit d’un pseudépigraphe arabo-latin réalisé en Espagne au XII e siècle.

92 Voir notre article, “Recherches sur le platonisme médiéval dan les œuvres alchimiques attribuées à Roger Bacon, Thomas d’Aquin et Arnaud de Villeneuve”, Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, 87 (2003), 457-498.

93 Cf. Allegoriæ Sapientum supra librum Turbæ XXIX, Distinctio Septima, ed. Manget, I, p. 472b.

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mentaires de la Turba que visiblement notre auteur a lues et auxquels il attribue plus loin (Theorica, VIII) une phrase venue, elle, du De perfecto magisterio. Remarquons que tous ces textes, compilés par notre auteur, à l’exception du De anima in arte alchimiæ du pseudo-Avicene, sont transmis par le manuscrit de Palerme.

Les sources latines : pseudo-Geber, Albert et le pseudo-Albert, Roger Bacon et le pseudo-Bacon 94

Si, donc, le Rosarius recueille et agence les fondements de

l’alchimie arabe, en particulier ce qu’Avicenne (le pseudo-Aristote)

et son école ont théorisé dans le champ de l’alchimie, son apport

principal reste, encore aujourd’hui, d’avoir su traité et compilé des sources latines provenant d’horizons divers afin de soumettre au public lettré une doctrine sûre de l’alchimie, celle de la “véritable alchimie”. La première et la plus importante de ces sources est évidemment la Summa perfectionis magisterii du pseudo-

Geber (ed. Newman) 95 . Selon Newman, le Rosarius “a pillé la Summa perfectionis”, plus particulièrement pour sa théorie du

mercure seul 96 et celle des trois médecines (de premier, second

et troisième ordre, celui de la transmutation achevée). Effective-

ment,

les chapitres IV et VI de la Theorica, les chapitres XXVIII,

XXIX

et XXXII de la Practica contiennent des éléments importants

de phrase qui se retrouvent dans la Summa perfectionis. Ainsi la conclusion (chap. XXXII) du Rosarius est un plagiat pur et sim- ple de son dernier chapitre. Si donc le Rosarius a repris à la Summa, parmi ses thèses les plus originales, celle du mercure seul et des trois médecines, il faut reconnaître qu’il n’a pas non

plus négligé la thèse corpusculaire de cette œuvre qui en constitue même l’apport le plus intéressant. Nous renvoyons au chapitre

IV de la Theorica où le corpuscularisme de la Summa est fidèlement

exposé. Donc, on peut légitimement proposer que l’auteur du

94 Voir également Camilli, “Scientia mineralis e prolongatio vitæ nel Rosarius philosophorum”, Micrologus, III (1995), 211-225 ; et surtout, eadem, “Rosarius”, 188-

205.

95 Camilli a relevé qu’en marge du ms. T, un exemplaire glosé, le nom de Geber a été noté à preuve que la dépendance du Rosarius au travail du pseudo- Geber était déjà connu. Cf. Camilli, “Rosarius”, p. 192.

96 W.R. Newman, « L’influence de la Summa perfectionis du pseudo-Geber », dans J.-Cl. Margolin et S. Matton, eds., Alchimie et Philosophie à la Renaissance (Pa- ris, 1993), 69-71.

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Rosarius n’a rien omis des “quatre caractéristiques remarquables” (Newman) de la Summa perfectionis : préface moralisatrice, thèmes des trois médecines, corpuscularisme et mercure seul. En digne héritier des travaux du pseudo-Geber, l’auteur du Rosarius s’est largement inspiré des apports théoriques d’Albert et du Breve breviarum, un alchimicum de la fin du XIIIe siècle, attribué à Roger Bacon. Ces recherches savantes ont entre autres contribué à contourner l’interdit du “Sciant artifices” du pseudo-Aristote (Avicenne), décrétant qu’il n’était possible aux alchimistes de transmuter les espèces des métaux à cause de leur forme spécifique créée par Dieu. Albert substituera à ce concept de “forme spécifique” celui de l’hylémorphisme permettant une transfor- mation sensible des métaux sans toucher à leurs espèces intan- gibles. Le chapitre IX de la Theorica explique par exemple que “quand la forme de cet individu ou de cet autre est corrompue, une fois résolue en matière première, elle se transmute de belle façon et s’introduit en une autre forme, la corruption de l’un étant introduction de l’autre (Albert). Sache qu’aucune matière ne se peut ainsi détruire qu’elle ne se maintienne sous une forme quelconque. Il s’ensuit que, dans le cas d’une forme détruite immédiatement, une autre s’introduit pour cette opération ou bien, une fois disposée, pour une autre” 97 . En somme, l’or transmuté aura bien les mêmes caractéristiques que l’or naturel, son poids, son éclat, sans que sa species originaire en soit affectée. Ainsi, dans l’exposition de ces preuves théoriques, le Rosarius, et en cela il ne fait que prolonger la recherche intellectuelle d’un Paul de Tarente (le pseudo-Geber), s’appuie sur des données scientifiques, celles relevant de la physique de l’époque, initiées par Albert et ses continuateurs. L’auteur du Rosarius utilise également un pseudépigraphe alchimique d’Albert (attribué par ailleurs à Avicenne), le Liber octo capitulorum un ouvrage des XIII e siècle/XIV e siècle compilant des textes arabes latinisés (Turba, Morienus) et des sources oc- cidentales comme le commentaire de la Tabula smaragdina par Hortulain, datable d’avant 1325 et des extraits de la Summa perfectionis 98 .

97 Nous tirons les citations du Rosarius (et la traduction) de notre édition à paraître dans l’ouvrage que nous préparons : Les alchimica du pseudo-Arnaud de Villeneuve : médecine, alchimie, prophétie au Moyen-Âge. Pour l’édition latine, nous renvoyons à Manget, I, 665b.

98 J. Ruska, « Die Alchemie des Avicenna », Isis, XXI (1934), 48-50 ; P. Kibre, « Alchemical writings ascribed to Albertus magnus », Speculum, XVII (1942), 499-

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Jusque-là, le Rosarius apparaît donc comme un résumé habile de la Summa perfectionis dont il reprend les principaux thèmes en les glosant. Rien, dans ce qu’il compilait, ne semblait étranger à l’ouvrage du pseudo-Geber (Albert, le Breve breviarum, le pseudo- Avicenne). Mais, une autre source vint ajouter à ce texte une touche inédite qui, au final, en fait un traité différent de sa source d’origine. De tous les maîtres scolastiques, Roger Bacon reste celui qui accorda à l’alchimie pratique une importance telle que, selon lui, elle aurait vocation à “certifier” les autres sciences, plus théoriques comme l’alchimie spéculative, la médecine et la philosophie naturelle, cela pour prolonger la vie humaine. D’une part, il est probable que cette distinction des deux aspects de l’alchimie, le premier intellectuel et le second expérimental, influença l’auteur du Rosarius quand il divisa son œuvre en deux livres, le premier théorique et le second pratique. D’autre part, nous avons vu plus haut qu’il exploita le Breve breviarum attribué à Roger Bacon, auquel il reprend plus loin une comparaison, fort éclairante, avec l’urine (ch. XVII de la 2ème partie). Mais surtout, il termine son œuvre par une longue formule extraite du Secretum secretorum naturæ de laude lapidis du pseudo-Bacon qui se retrouve entre autres dans un texte médico-alchimique du pseudo-Arnaud de Villeneuve traitant de la distillation du sang 99 . Voilà pourquoi, nous avons fini par estimer que le Rosarius se définit comme une récapitulation des thèmes gébériens et de leur mise en application à des fins purement baconiennes (la prolongation de la vie), qu’il était en quelque sorte un mixte de ces deux sources. On notera enfin que de partir de l’or comme matériau de base ajoute à la thèse de la pénétration des idées baconiennes dans le petit monde des alchimistes, dont le Rosarius serait un bon témoin.

Le Liber Compostille de Bonaventura da Iseo (milieu XIIIe siècle), une source méconnue ?

Le Liber compostille se présente comme une encyclopédie alchimique écrite au tournant du XIIIe siècle par le frère Bonaventure da

518, 509, n° 16. Hermès Trismégiste, La Table d’Émeraude, préface de D. Kahn (Paris, 1994), XIX, n. 2 (datation du Commentaire d’Hortulain). 99 Pereira, “Indagine”, 164-171.

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Iseo 100 . Selon son éditeur 101 , le Liber compostille serait typique d’une alchimie dite franciscaine du XIIIe siècle, nourrie de Roger Bacon et de Paul de Tarente. Sans entrer dans le détail de cette encyclopédie divisée en quatre importantes sections et principale- ment consacrée, outre les métaux et les esprits, aux “eaux alchimiques”, on remarquera que la partie, où Bonaventure aborde la question de l’alchimie métallurgique, est alors divisée en théorique et pratique, une distinction à rapporter à l’influence de Bacon (Carli), sensible par ailleurs quand l’auteur définit l’alchimie comme la “science des sciences”. S’il est possible que l’auteur du Rosarius se soit inspiré du Liber compostille, qui lui aurait donné accès à certains des concepts baconiens en matière d’alchimie (alchimie théorique et alchimie pratique, d’où sa division en deux parties ; l’alchimie vue comme la “science des sciences” 102 ), il reste que le Rosarius va beaucoup plus loin que le Liber compostille ne se tenant, lui, qu’au seul rapport analogique entre métaux et humains et se refusant à considérer l’élixir comme un produit surnaturel soignant et améliorant les capacités du corps humain. L’alchimiste est un médecin, certes, mais il n’est que celui des métaux, pas plus. De plus, pour Bonaventure, les médecines sont nombreuses et variées quand, chez le pseudo- Geber, et le maître du Rosarius, elles ne sont qu’une.

La part d’apport original venu du compilateur (commentaire)

Si le Rosarius est à n’en pas douter un centon de textes alchimiques, on ne peut nier qu’il soit aussi une œuvre à part entière et non pas comme le Rosarium philosophorum (1550) une collection d’extraits distribués dans le désordre, “indépendants les uns des autres” 103 . Son auteur a fixé un plan ; il s’est imposé une règle conforme aux méthodes de la scolastique, celle d’écrire des

100 Manola Carli, « Un’enciclopedia alchemica duecentesca : il Liber Compostille di Bonaventura da Iseo », VIII Convegno Nazionale di « Storia e Fondamenti della Chimica » (Arezzo, 28-30 ottobre 1999), 45-57.

101 Ead., Il ‘Liber Compostille’ di Bonaventura da Iseo. Presentazione e prima edizione dal manoscritto Firenze, Biblioteca Riccardiana L.III.13 (119), Tesi di laurea dattiloscritta, Università di Siena - Facoltà di Lettere e Filosofia, a.a. 1998-1999.

102 Dans le prœmium du Rosarius, son auteur parle de l’alchimie comme de la “mère ultime et principale de toute la philosophie”. Manget, I, 662.

103 J. Telle, “Remarques sur le Rosarium philosophorum (1550)”, Chrysopœia, V (1992-1996), 265-320, ici 275.

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chapitres clairs, recourant à la démonstration, en résumant les points essentiels dans des recapitulatio et divisio ; preuve d’un indiscutable souci didactique. D’une part, son œuvre s’appuie sur celle des philosophes, non seulement les alchimistes comme le pseudo-Avicenne ou le pseudo-Geber, mais plus largement sur les concepts d’Aristote et d’Albert. Tout cela sent son maître ès arts habile à manier les fondements de la Physique médiévale. D’autre part, il est évident que nous avons affaire à un authentique alchimiste qui possède une connaissance directe du magistère. Plusieurs de ces propos, loin d’être de simples extraits tirés d’autres textes, semblent bien provenir d’expériences personnelles. Ainsi, au chapitre XXIV de la Practica, il nous livre une recette ; de même, au chapitre II du livre II où il énonce clairement com- ment purifier le mercure avec du verre pilé. De plus, certains développements nous ont paru de son cru, ayant plus la forme du commentaire que d’une source compilée. Par exemple, au chapitre XXV de la deuxième partie, il glose les bienfaits de la nature et de ses progrès 104 . Certes, le propos n’est guère origi- nal 105 mais il semble personnel. On remarquera aussi que l’auteur du Rosarius évite les Decknamen, les allégories alchimiques ornant et masquant les opérations et les produits de l’œuvre. On en trouve quelques-uns (“tête de corbeau”, “oiseau déplumé”, …) mais rarement et toujours comme pour illustrer une démonstration plutôt que comme cache du magistère alchimique. Au total, le Rosarius ne laisse pas de produire l’impression d’un texte fort cohérent, maîtrisé de bout en bout, dans lequel les interventions du compilateur confirment les propos des “philosophes” cités.

Les rapports du Rosarius avec le Rosarius de John Dastin et le Testamentum du pseudo-Lulle

• Le Rosarius de Dastin

John Dastin serait un alchimiste d’origine anglaise ayant vécu vraisemblablement au début du XIVe siècle, un contemporain

104 “Donc, très cher ami, [dit-il], il te suffit d’ordonner savamment la nature de l’extérieur, car de l’intérieur elle agit en suffisance pour ce qui est nécessaire à son œuvre. Car les mouvements qui lui sont propres, tous s’accordent avec elle, tous forment avec elle une seule voie, un seul ordre et la meilleure et la plus sûre méthode qu’on ne pourrait imaginer, ainsi qu’on le constate dans la création de chaque chose engendrée”. Manget, I, 674b.

105 Là-dessus, voir P. Hadot, Le Voile d’Isis (Paris, 2004), 42.

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du pape Jean XXII (†1334) auquel il aurait envoyé une lettre alchimique 106 , et du cardinal Napoléon Orsini (1263-1342), un défenseur des Franciscains “Spirituels”. C’est à Orsini que Dastin dédia certaines de ses œuvres alchimiques 107 . Un Rosarius (inc. “Desiderabile desiderium”) lui est attribué. Le carme Sédacer en posséda un exemplaire avant de le gager avec 34 autres manuscrits (1382) 108 , supposé donc circuler dans les années 1340- 1380. Or ce Rosarius de XXII chapitres qui, dans sa forme, se distingue de celui attribué à Arnaud de Villeneuve dans la mesure où il apparaît comme un texte écrit dans un style d’essence plus philosophique (citation du Timée, par exemple) et plus orné, contient des éléments qui leur sont communs. D’une part la doctrine et le magistère alchimiques sont identiques à ceux que présente le Rosarius (“Iste namque liber”). Comme ce dernier, il se réclame du pseudo-Geber (théorie corpusculaire, per minima, entre autres), proposant une œuvre qui imite la nature : c’est le but même de l’art. Car, explique-t-il, “la nature d’elle-même n’a pas le moyen de faire ces choses comme de construire une maison ou de confectionner un électuaire” 109 . L’emploi de ce terme (électuaire) signale la forte influence des écrits médicaux sur le Rosarius de Dastin qui, à l’instar du Rosarius (“Iste namque liber”), reconnaît à l’œuvre alchimique de produire un élixir dont la fonction première est d’améliorer les capacités du corps humain. “Il réjouit l’âme, conserve la jeunesse, renouvelle le viel homme et il ôte du corps toute maladie. Il est comme le levain de la pâte, comme la presure du lait dans le fromage, et comme le musc dans les bons parfums” 110 . Plus peut-être que le Rosarius (“Iste namque liber”), celui de Dastin adhère à la thèse de Roger Bacon faisant de l’or un “corps égal” 111 . Dastin l’exprime clairement dans son chapitre III : “L’or et l’argent sont composés de manière égale et juste et parmi les autres pierres sublunaires ils sont, eux, véritablement tempérés” 112 . Ainsi, dans ce Rosarius (“Desiderabile

106 Camilli a démontré le rapport étroit qui unit l’Epistola ad papam de Dastin au Rosarius du pseudo-Arnaud de Villeneuve. Camilli, “Rosarius”, 194-206.

107 Telle, « Dastin », dans Lexicon des Mittelalters (Munich, 1986), III, 573-574.

108 Barthélémy, ed., Sedacina , I, 31-36, 41-49 (liste).

109 Manget, ed., II, 310a.

110 Ibid., 311b.

111 W.R. Newman, “Theory and Practice in the Alchemy of Roger Bacon”, Micrologus, III (1995), 75-101 ; A. Paravicini Bagliani, “Ruggero Bacone e l’al- chimia di lunga vita”, dans Crisciani, A. Paravicini Bagliani, Alchimia e medicina nel Medioevo, Micrologus’ Library 9 (Florence, 2003), 33-75.

112 Manget, II, 311b.

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desiderium”), apparemment tributaire du Rosarius (“Iste namque liber”), il devient patent que de sélectionner comme matériaux de base, l’or et l’argent, relève bien de l’influence exercée par les textes baconiens chez les alchimistes et, en particulier, de l’idée centrale, propre au Docteur admirable, d’un or “corps égal”. Cela, le Rosarius (“Iste namque liber”) ne le disait pas ; un texte, intellectuellement mieux conçu et plus riche comme celui de Dastin, le dit, lui, expressément. Les indices tendant à prouver que le Rosarius (“Iste namque liber”) fut une des sources de l’œuvre de Dastin ne manquent pas. Ici, c’est la métaphore de l’urine reprise mot à mot 113 ; là, celle de l’âne à table 114 “igno- rant comment et vers quoi il doit allonger le museau et la gueule” 115 . De plus, on observe à diverses reprises son illustra- tion du propos par des images puisées dans la littérature médicale du temps, celle du “sang spirituel”, du “sperme”, du “foie”, que maitre Arnaud de Villeneuve théorisa dans ses ouvrages parmi les plus connus 116 , celles aussi de l’obstétrique, etc. Bref, en lisant ce texte, nous eûmes l’intuition assez nette d’être au contact d’une paraphrase savante du Rosarius (“Iste namque liber”) qui en accentue le propos et le projet théra- peutique.

• Le Testamentum du pseudo-Lulle

Le Testamentum philosophorum est un important traité alchimique daté de 1332 117 attribué à Raymond Lulle dont l’auteur véritable, le Magister Testamenti, serait un médecin de Majorque formé à Montpellier où il se frotta à l’enseignement d’Arnaud de Vil- leneuve. Comme nous l’avons vu plus haut, rien ne prouve que le Rosarius (“Iste namque liber”) soit le modèle du Testamentum. Cependant, il suffit de comparer les deux textes pour constater

113 Ibid., 322a.

114 Paris, BnF, lat. 7168, f. 6.

115 Manget, I, 662.

116 Voir J.A. Paniagua, “El “Tractatus de Esu carnium”de Arnau de Vilanova”, dans Studia Arnaldiana (Barcelone, 1994), 398-399. À comparer le Rosarius de

Dastin au chap. XVIII à Speculum medicinæ, dans Opera omnia, 1585, cap. VIII, 24-

25.

117 M. Pereira et B. Spaggiari, eds., Il « Testamentum » alchemico attribuito a Raimondo Lullo, edizione del testo latino e catalano dal manoscritto Oxford, Corpus Christi College, 244 (Florence, 1999), XV.

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leur parenté. Comme dans le Rosarius de Dastin, le Magister Testamenti développe une doctrine, des idées et des exemples puisés aux mêmes sources : le pseudo-Geber, Bacon, Albert, etc. Il ajoute à ces dernières l’éminente contribution du médecin Arnaud de Villeneuve (et celle de Galien) dont il exploite les Aphorismi de Gradibus 118 , le Speculum medicinæ, et le De vinis 119 . De manière encore plus manifeste que dans le Rosarius (“Iste namque liber”), le Testamentum expose l’élixir comme principe vital produit artificiellement de façon à être absorbé par n’importe quel organisme vivant 120 , il est la “dernière consolation de tout le genre humain” 121 . Certains passages propres au Rosarius (“Iste namque liber”) se retrouvent dans le Testamentum 122 , mais l’effort de conceptualisation manifeste dans la première partie (Theorica) en fait un texte autrement plus attractif et plus ample que le Rosarius du pseudo-Arnaud de Villeneuve. Des allusions à l’astro- logie, à d’autres sciences que l’alchimie comme bien évidemment la médecine 123 le signalent définitivement comme un alchimicum capital, élevant cette science honteuse, que d’aucuns confondent avec la magie 124 , à la hauteur des arts libéraux. Selon nous, bien que nous n’en ayons encore aucune preuve textuelle 125 , le Rosarius

118 M. R. McVaugh, ed., Arnaldi de Villanova Opera Medica Omnia, II, Aphorismi de Gradibus (Granada-Barcelone, 1995). Pereira, “Indagine”, 123-125.

119 Pereira-Spaggiari, eds., Testamentum, XI, n. 8. Sur le De vinis, voir Pereira, “Maestro”, 389-392.

120 Pereira-Spaggiari, eds., Testamentum, XI, n. 8, XII.

121 Ibid., 48, l. 14-15.

122 Ibid., 50, 88, 108, 326, etc.

123 Sur le sujet voir Pereira, “L’alchimista come medico perfetto nel Testa- mentum pseudolulliano”, Alchimia e medicina nel Medioevo, 77-108.

124 Pereira-Spaggiari, eds., Testamentum, 244. « [Cette substance] est dans la nature quelque chose de secret et de fortement merveilleux, à tel point que les gens simples l’attribuent au miracle ou acquis par incantation avec une figure magi- que ». Le Magister Testamenti est un des rares alchimistes qui évoquent aussi claire- ment le rapport entre alchimie et magie, pour le récuser certes, mais non sans nous renseigner sur la réputation de l’alchimie dans la société du temps.

125 Les vers léonins commençant par « Leviter extractam sic massam contere factam, etc », présents dans le Rosarius (“Iste namque liber”) et dans le Testa- mentum (glosés), ces vers se retrouvent dans le Speculum alchimiæ du pseudo-Ar- naud de Villeneuve, un alchimicum à la publication antérieure au Rosarius (cf. ms. de Palerme). Or dans ce dernier, le dernier mot du quatrain est plus logiquement “urinæ” et non “ruinæ”, apparemment une mélecture pour “urinæ”. “Ruinæ” est bien la leçon du Testamentum comme du Rosarius (T). On pourrait concevoir que la faute provienne d’un copiste de celui-là, faute qu’aurait ensuite intégrée le Ma- gister Testamenti en composant son livre. Cette hypothèse reste hasardeuse et su- jette à un examen plus approfondi de la tradition manuscrite du Speculum, les vers

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(“Iste namque liber”) fournirait au Testamentum son ossature. Mais peut-être plus proche de la vérité serait l’idée qu’aux alentours de Montpellier, en Catalogne comme en Angleterre, une école alchimique s’était constituée protégée par de puissants personnages (le roi d’Angleterre 126 , le roi de Naples) et que cette école produisit des ouvrages de manière quasi simultanée : le Rosarius (“Iste namque liber”) en premier, puis le Testamentum et le Rosarius de Dastin. Il ne s’agit là que d’une hypothèse qui présente l’avantage de mettre en évidence la fécondité du Rosarius pseudo-arnaldien procurant les matériaux nécessaires à l’élaboration de sommes beaucoup plus ambitieuses comme le Testamentum. L’étude et la recension du Rosarius avec un autre alchimicum pseudo-lullien, le De intentione alkimistarum qui, selon Pereira, présente des si- militudes avec le traité pseudo-arnaldien devraient confirmer les relations étroites entre les textes pseudo-lulliens et le Rosarius 127 .

La question doctrinale

Une alchimie fondée sur le Mercure

Le Rosarius commence par décrire comment les métaux sont engendrés au sein de la terre suivant un procès naturel. Dès le premier chapitre, l’injonction d’imiter la nature est affirmée :

“Quiconque cherche à accomplir la médecine en vue de parfaire l’imparfait qu’il imite donc la nature en ses œuvres” 128 . Or les métaux sont au départ un composé de vif-argent et de soufre qui, sur un long terme, aboutit à produire les 7 métaux selon le degré de pureté de ce composé : vif-argent et soufre. Notre auteur cite à ce propos le pseudo-Aristote : “Les alchimistes se doivent de recueillir pour faire soleil (or) un soufre vraiment pur, bien net, le meilleur avec une rougeur claire, ayant en lui la force de l’ignéité, qui au sens strict ne brûle pas” 129 . Le pas- sage retenu par le compilateur du Rosarius en son chapitre II de la Theorica explique qu’en fonction du degré de leur pureté, le

léonins n’étant donnés que dans la version imprimée que nous consultâmes, celle de Manget.

126 Pereira-Spaggiari, eds., Testamentum, XV.

127 Cf. Pereira, “Maestro”, 396, n. 45.

128 Manget, I, 662b.

129 E.J. Holmyard, D. C. Mandeville, De congelatione et conglutinatione lapidum being sections of the Kitâb al-Shifa’ (Paris, 1927), 52-53.

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vif-argent et le soufre donnent naissance à tel ou tel métal. Les métaux précieux, l’or et l’argent, sont de ce fait ceux qui contiennent le plus abondamment de vif-argent pur. La véritable source de cette idée est le pseudo-Geber pour qui les métaux contenant plus de vif-argent sont d’une plus grande perfection (Newman), savoir l’or et l’argent. Exploitant la thèse de Geber, celle du mercure seul, par imitation de la nature, le Rosarius conseille de le rechercher dans ces métaux (or et argent) plutôt que dans le mercure, puis de l’isoler de ces derniers pour ensuite le projeter. Le but de l’alchimiste revient alors à fixer le vif- argent pur (contenant en lui son soufre pur) sur un métal comme l’or auquel il se mêle “par les plus petites parties” (per minima). Car “il a de la sympathie pour les métaux auxquels il plaît”, lit- on au chapitre IV de la Theorica. On extrait donc ce mercure de l’or ou de l’argent où il abonde en revenant à la matière première des métaux. Cette opération s’impose, si l’on tient à obtenir l’élixir. Toutefois, l’auteur du Rosarius n’ignore pas que, selon le pseudo-Aristore (c’est-à-dire Avicenne) la transmutation des espèces est hors de portée de l’homme, aussi, s’appuyant sur les théories développées par Albert et reprises par le pseudo-Bacon, il conçoit que la “forme” d’une pièce d’or (et non son espèce, son auréité), réduit en vif-argent pur, disparaît cédant aussitôt la place à une autre forme meilleure et plus belle, de sorte qu’un savant expérimenté, ayant corrompu une pièce d’or (c’est-à-dire l’ayant réduit à sa matière première, ce qui dans un premier temps se manifeste par l’apparition d’une substance noire et purulente), celui-là peut réussir à ce que s’y introduise une nouvelle forme, celle de l’élixir. Le Rosarius est donc un livre alchimique délivrant une formule pour extraire l’élixir. Divergeant du pseudo-Avicenne (De anima in arte alchimiæ), il s’inscrit dans le sillage du pseudo-Geber, promoteur d’une alchimie minérale rejetant du magistère les substances végétales et les substances organiques (sang, cheveux, œufs). L’auteur du Rosarius cite abondamment le pseudo-Avicenne, à la base de la doctrine de l’élixir défini comme instrument de transformation. Même si ce dernier ignore l’emploi thérapeutique de l’élixir et choisit de combiner végétaux et substances organiques à des substances minérales pour fabriquer l’élixir, partisan d’une autre méthode, il l’utilise sans vergogne, ne serait-ce que pour établir une quan- tification des mesures à respecter dans l’opération dite de la “fixation” des éléments, au chapitre XXIV de la Practica. Il retient

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aussi du De anima in arte alchimiæ l’importance du levain (fer- mentum) 130 , ici l’or et l’argent qui, ajoutés à l’élixir, en détermine l’orientation, tantôt au rouge (pour l’or), tantôt au blanc (pour l’argent). Nous venons de voir que le Rosarius intègre les données d’un pseudo-Geber mêlées à celles plus anciennes du pseudo-Avicenne. Il se distingue cependant de ses deux sources principales, ainsi que d’Albert, par une utilisation thérapeutique de l’élixir qu’ig- norent ou condamnent les théoriciens de l’alchimie dont il compile les propos. Cela, il le doit à l’influence de Roger Bacon (†1294). Or pour atteindre le but fixé, posséder un élixir au rouge, on décompose le produit alchimique issu du premier régime, qui est d’”obtenir un soufre et un mercure de cette matière dont l’or et l’argent étaient composés sous terre” (Practica, ch. 5) 131 ; on le décompose donc par les quatre éléments en le distillant dans un bain-marie à feu doux. La partie liquide qui s’en dégage est appelée Eau ; la partie plus grasse, huileuse, celle qui teint, Air ; la partie grossière correspond à l’élément Terre ; celle qui brûle à l’élément Feu. Une fois la pierre décomposée en les quatre éléments, chacun est isolé et traité à part dans un alambic. Après plusieurs opérations dont la sublimation (chauffant con- tinûment l’élément Terre, on provoque la montée d’une nuée blanche qui se condense aux parois de l’aludel), on accomplit le magistère de l’élixir ayant le pouvoir “supérieur à toutes les autres médecines des médecins de soigner n’importe quelle infirmité” (Practica, ch. XXXIV). Cette phrase achevant l’œuvre est tirée d’un opuscule attribué au pseudo-Bacon, un texte apparenté à un autre alchimicum médical pseudo-arnaldien (Epistola ad Jacobum de Toleto de maximo secreto medicinale = De sanguine humano) 132 et consacré à l’extraction de l’élixir par la distillation du sang 133 . Le pseudo-Arnaud de Ville- neuve ressasse ici des thèmes médico-alchimiques élaborés au siècle précédent par Roger Bacon, ceux de la “longue vie” et de la panacée acquise par l’or potable ou par la distillation du sang. Le Rosarius propose alors une application et une théorie de l’or

130 Pereira, “Teorie dell’elixir nell’alchimia latina medievale”, Le crisi dell’al- chimia, 110.

131 Manget, I, 668a.

132 Cf. supra, n. 99.

133 Pereira, “Indagine”, 165-171.

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transformé par le magistère alchimique de façon à produire un élixir, de complexion chaude et humide (celle de l’or) comme le corps humain, un élixir subtil apte à guérir. Nous sommes évidemment assez loin de la médecine enseignée par maître Arnaud de Villeneuve qui ne fait guère cas des thèses de Roger Bacon dans ces œuvres authentiques 134 , à l’exception du De vinis où il semble reprendre à son compte certaines des idées du Francis- cain anglais à commencer par celle de l’or potable, savoir un or distillé, ayant toutes les propriétés de l’or pur et d’être “un corps égal” : un remède suprême 135 . Vers 1385, cet aspect du Rosarius est ramassé par Bernard de Trêves en une belle formule faisant de ce dernier le témoignage le plus fiable qui soit d’une alchimie médicale où le “mercure cru ou vif argent, lequel conformément à sa complexion naturelle est froid et humide, devient chaud et sec au moyen de la subli- mation. Puis au moyen de la revivification 136 , il devient chaud et humide semblable à la complexion de l’or et à la complexion humaine 137 . En deux lignes, Bernard marque l’évolution d’un

134 Selon le professeur McVaugh, le médecin Arnaud de Villeneuve aurait été peu réceptif à ces nouvelles techniques, celles de la sublimation et de la distilla- tion, introduites en médecine par la chirurgie dont il eut pourtant connaissance. Rien ne prouve que sa pratique médicale ait tiré un grand parti de l’aqua ardens et autres eaux distillées. McVaugh estime en effet qu’Arnaud de Villeneuve, déjà âgé quand ses techniques nouvelles (so foreign to the Galenic’s system) prirent leur essor (vers 1300), n’était pas préparé à y donner beaucoup de crédit. Reste le De vinis dont l’intention et le propos jurent avec les autres travaux de l’Arnaud his- torique que, d’ailleurs, McVaugh hésite à authentifier. McVaugh, “Chemical Medicine in the medical Writings of Arnau de Vilanova”, Actes de la II Trobada,

239-264.

135 Dans le De vinis, Arnaud de Villeneuve définit l’or comme “chose secrète, plus que parfaite, d’un tempérament égal, etc.”. Cf. De vinis, dans Opera, 1585,

591-D.

136 La “revivificatio” ne désigne aucune opération particulière, du moins dans le Rosarius. Elle doit correspondre à celle de la “composition de l’élixir rouge”, où le “le non fixe se fixe avec le fixe au fond” (chap. XXVIII de la Practica). Une fois l’obtention de la médecine (après de nombreuses dissolution et sublimation), elle est projetée sur le “mercure purifié” le faisant “revivre”. Ce terme de “re- vivificatio”, parfois mis en parallèle avec la Résurrection du Christ, ressortit à l’image traditionnelle que le mercure est dans un premier temps “tué”, puis re- naît, plus beau, plus fort. L’effet de l’élixir, vu comme un miraculum “in ex- perimentis naturæ” est noté dans plusieurs œuvres du XIVe siècle. Cf. Crisciani, “Il farmaco d’oro. Alcuni testi tra i secoli XIV e XV”, Alchimia e medicina nel Medioevo, 226.

137 Bernard de Trêves dans la Responsio ad Thomam de Bononia : “Quemad- modum notatus [est] Arnoldum de Villanova dixisse in suo libro, quem Rosarium nuncupant, quod mercurius crudus, seu argentum vivum, quod de sui naturali

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texte alchimique dont la réception, à la fin du XIVe siècle, s’accompagne d’une lecture à la fois plus métaphysique (revivi- ficatio) sous l’influence de textes comme ceux de Petrus Bonus ou même du pseudo-Arnaud (Tractatus parabolicus) 138 , et franche- ment médical visant la santé 139 . Avec le Rosarius philosophorum, semble dire Bernard, nous tenons enfin la réponse à l’interrogation première du médecin Arnaud de Villeneuve : “Il n’est de gloire plus éclatante pour le Médecin que de savoir ce qu’une médecine (res), applicable au corps, pourrait imprimer en lui” 140 .

complexione est frigidus et humidus, [per] sublimationem efficitur calidum et siccum. Deinde per revivificationem fit calidus et humidus simile complexione auri et complexione humane” ; Paris, BnF, lat. 11201, f. 40 ; Manget, II, 407b.

138 Voir notre ed., “Le Tractatus parabolicus du pseudo-Arnaud de Villeneuve,

présentation, édition et traduction”, Chrysopœia, V (1992-1996), 145-171 ; eod., “Un commentaire alchimique du XIVe siècle : le Tractatus parabolicus du pseudo-Ar- naud de Villeneuve”, dans T. Dorandi, M.-O. Goulet-Cazé, H. Hugonnard-Roche,

A. Le Boulluec et E. Ornato, eds., Le Commentaire entre tradition et innovation (Pa-

ris, 2000), 465-474.

139 Le Rosarius est également cité dans un texte médico-alchimique (peut-être

de Thomas de Bologne), la Quæstio an lapis philosophicus valeat contra pestem, dans

L. Zetzner ed., Theatrum Chemicum, III (Strasbourg, 1602), 186-187. Cf. Crisciani,

“Farmaco”, 227-228.

140 Speculum medicinæ, dans Opera, 1585, 78-B.