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Le roman de l'Histoire

06.02.10 | 14h18 • Mis à jour le 06.02.10 | 14h18

i quelque chose me dispose à réfléchir à partir de la polémique suscitée par le roman de Yannick
Haenel, Jan Karski (Gallimard, 2009), c'est que lorsque j'ai éprouvé le désir urgent d'écrire sur
quelqu'un que j'avais de si près tenu, et dont je m'étais senti proche, mon père décédé, je n'ai pu le faire
qu'en recourant à des moyens caractéristiques de la fiction : supposer qu'il parlait de sa vie et que je
l'enregistrais, qu'il me dictait un récit, que sa parole se poursuivait alors même qu'il sentait ses moyens
intellectuels lui échapper.

Mais les livres qu'adolescent j'ai convoités et pris dans sa bibliothèque, et que j'ai la chance d'avoir
encore soixante ans plus tard, n'étaient-ils pas déjà, dès l'immédiate après-guerre, tissés de fiction, alors
qu'ils venaient répondre au désir de savoir ce qui s'était passé, ce qui avait été éprouvé et pensé ? Les
Jours de notre mort, de David Rousset (1947), Kaputt, de Malaparte (1944), et concurremment Le Zéro et
l'Infini, d'Arthur Koestler (1945), roman qui faisait entrer le lecteur dans la cellule où était enfermé
Roubachof-Boukharine, et dans l'enfermement de sa conscience tourmentée, une conscience à laquelle on
n'a eu un accès authentique que bien plus tard, lorsque sont parvenus de la Russie postcommuniste les
derniers textes, pathétiques et pitoyables, écrits par Boukharine lui-même avant d'être exécuté par Staline.

L'étonnant est que le livre de Rousset comme celui de Malaparte, en dépit de leurs excès ostensiblement
"littéraires", transmettaient avec une précision inoubliable la vérité de ce qu'ils visaient. Rousset, à travers
une mise en scène grand-guignolesque (première partie : "Il est plusieurs manières d'entrer dans la
demeure des maîtres") et le recours délibéré à "la technique du roman", incisait la sensibilité et la
mémoire, dans son immense panorama de Buchenwald, par des scènes comme celle du SS se suspendant à
la corde de la potence, pour en éprouver la solidité, et criant avec satisfaction : "Prima !" ; ou la lapidation
du kapo tzigane Ouli par les détenus, après la libération du camp.

Malaparte, se mettant en scène comme un bouffon d'une "implausible" insolence face aux dignitaires
nazis, inventant des scènes, composant son livre autour de figures d'animaux, touchait juste, non
seulement pour parler de ce qu'il nommait la "cruauté allemande", mais dans la description de scènes
précises, le pogrom de Iasi de juin 1941, les chiens dressés par les Soviétiques à aller se faire exploser sous
les tanks allemands, la souffrance des peuples, y compris celle du peuple allemand.

Un temps est venu ensuite où des oeuvres littéraires (puis des films), écrites par qui n'y était pas (André
Schwarz-Bart et son Dernier des justes), par qui même n'avait pas été le contemporain de ces faits, ont été
composées et proposées. Une sorte de barrière invisible était franchie. L'écrivain britannique D. M.
Thomas, dans l'intrigue transeuropéenne de L'Hôtel blanc, suivant les aventures d'une patiente de Freud,
décrit ce qui n'a été décrit par aucun témoin du massacre perpétré par les nazis dans le ravin de Babi Yar à
Kiev, en 1941.

Quelle que soit la valeur de ces oeuvres, on note en tout cas que le recours au roman n'y a pas du tout la
même signification que dans le cas de David Rousset, ou plus récemment des livres d'Imre Kertész, dont
Etre sans destin (paru en hongrois en 1975) porte le sous-titre "roman", alors même qu'il porte
témoignage, mais d'une expérience si singulière, si difficilement partageable (celle de la déportation à
Auschwitz à l'adolescence), et à laquelle on survit si difficilement, qu'elle ne peut se livrer que dans une

fait un sort à tel détail. la honte. voire la sobriété ou la discrétion ou réticence (frappantes chez Primo Levi) . étudiés. C'est que la douleur. perpétuellement consciente de sa fragilité . Le désir de fiction (chez les auteurs. Rien à voir avec ce qui. de Victor Hugo (1874). pourquoi ne serviraient-ils pas de point de départ à des constructions littéraires ou artistiques ? Mais c'est que la fiction n'est pas. Il a (peut avoir) une autorité propre. à la politique. deux romans "uchroniques" (si l'uchronie consiste à représenter un temps où les choses se sont passées autrement). présente ou fait imaginer résonne d'une façon singulière. Et parce que sont présents dans notre monde. Ce n'est pas qu'il faudrait attendre que les survivants soient morts. qui ordonne ou subordonne. racontés. comme le sont la destruction et le mensonge. il ne va pas rester comme un jalon dans les pensées et les mémoires. mêlé de genres et de formes divers. parfois grave ou même prophétique. sans qu'on puisse donc savoir si. références artistiques ou religieuses (tel "l'enfer". témoins. me souffle Pierre Michon. de négation. et chez qui l'émotion retenue reste sensible et même directrice (Raul Hilberg. Ce n'est pas seulement qu'on doive ménager un temps de maturation pour transmuer les événements les plus bouleversants en matériau à élaborer ou duquel partir pour créer des oeuvres : ce fut le cas par exemple pour la Terreur révolutionnaire.élaboration complexe et sarcastique. Saul Friedlaender). disponible. Et si la littérature doit être libre. dont l'image s'impose aux témoins les plus modestes). dans la fiction. des survivants : victimes dont il incombe à chacun de respecter la sensibilité et les souvenirs difficiles à héberger en soi et à transmettre. la vérité des faits. puisque je ne veux pas qu'ils meurent : nombre d'entre eux sont des proches. et je les chéris d'une façon particulière. l'auteur des Onze. Or dans le domaine dont nous parlons. parmi nous. dans le public) est comme naturellement à l'affût de sujets dramatiques tirés de l'histoire. de dissimulation des traces. de destruction des restes de ceux qui furent assassinés. aux autres domaines de la connaissance ou de l'information.et cependant d'une étonnante lisibilité et même d'un charme troublant. Et il y a d'autre part le recours à la fiction (le mot n'avait pas cours dans les années 1940-1950) de personnages. entre les événements de 1793-1794 et la date de rédaction d'Un épisode sous la Terreur. soin du langage. Sans avoir à porter explicitement la tâche de la véracité ou de l'exactitude (bien que nombre de romanciers s'en soucient). futile. il y a d'ailleurs aussi en parallèle un "art de l'historien". d'histoire-fiction. y compris contemporaine. la culpabilité sont encore vivantes. de Norman Spinrad (1972) ou Le Complot contre l'Amérique. de Balzac (1830. ou pas toujours. l'écrivain ne reste pas moins comptable de ce qu'il a écrit. mais à des entreprises énormes de dissimulation. se donne explicitement comme fictif ou inventé par rapport à ce qui s'est déroulé dans l'histoire. inventés et insérés dans un cadre authentique. comme Rêve de fer. à la différence des romans à contexte historique qui prétendent nous faire entrer dans un aspect inconnu et inconnaissable de l'histoire. Tout en se présentant comme l'une des innombrables productions de l'esprit. acteurs. à l'histoire. en fonction du hasard ou du talent de l'auteur. Voir les oeuvres de science-fiction ou. avec l'attachement supplémentaire motivé par ce savoir difficilement communicable dont ils sont porteurs. menacées comme d'avance par l'oubli. agrandit et relègue. la "technique" : métaphores. un domaine dérivé par rapport à la réalité. des existences vécues importe d'une façon nouvelle : parce qu'elle doit s'arracher non seulement aux prestiges du mythe ou aux mensonges de la propagande. ou empruntés à la rubrique des faits divers : une matière semble se présenter. de paroles ou de pensées. ou seulement distrayante. . des paroles. recoupés. dramatisation. Puisque ces faits sont livrés à tous. Il y a les moyens littéraires. 1845) ou du Quatre-vingt-treize. dans l'espace des paroles. On s'y réfère comme à une réalité qui n'est pas subalterne. de falsification. de Philip Roth (2004). dans notre temps. le roman surgit avec son caractère mixte. ce qu'il énonce. disons.

1990). comment connaîtrais-je la conscience d'autrui. celle d'Anna Karenine. Un ensemble sans unité ni ordonnance. Souvent. Pierre Pachet L'auteur Pierre Pachet est écrivain. ce sont des phrases. tous requérant une impossible attention à ce qui tourna au pire. quels que soient son domaine et son genre. et pas dans les cervelles : la conscience de Jean Valjean. et rencontrant provisoirement l'approbation d'un public dont il avait anticipé l'attente. d'ailleurs) est de vouloir nous faire entrer dans les pensées. puisque s'y côtoieront des textes et des images de tous ordres. Ces événements aussi constitutifs de notre état spirituel qu'ils ont été destructeurs sont en attente d'un livre qui les recueille. professeur de lettres à l'université Paris-VII et chroniqueur à La Quinzaine littéraire depuis 1968. 1997) empruntant à la fois l'identité. une "bible" pour utiliser le mot issu du grec. le "discours intérieur". des témoignages et des analyses historiques. celle de Molly Bloom. le regard de cet enfant.10 » A la une » Archives » Examens » Météo » Emploi » Newsletters » Talents. un monologue prononcé ou retenu (c'est le cas de la troisième partie du Jan Karski comme justement de mon Autobiographie de mon père). jusque-là inconnues ou tenues secrètes. des documents. à ce qui fut détruit et dont nous ressentons douloureusement l'absence. Autobiographie de mon père (Belin. 1987) et Devant ma mère (Gallimard. un artefact très différent en tout cas du fouillis composite de la conscience tel que nous le transportons avec nous à chaque instant de la vie éveillée. de personnages historiques. ses nombreux essais sont consacrés à la littérature notamment de l'Europe de l'Est.fr » Abonnez-vous » Le Desk » Forums » Culture » Carnet » Voyages » RSS » Sites du au Monde à -60% » Opinions » Blogs » Economie » Immobilier » Programme » Le Post. moi qui ne puis avoir idée de ce qu'est la mienne quand je ne la regarde pas ? Lieu de questions cruciales : que pensait Himmler ? Staline ? Tel enfant perdu dans le chaos des camps : d'où la supercherie d'un "Benjamin Wilkomirski" (Fragments.fr groupe » Le journal en Télé kiosque © Le Monde.fr | Fréquentation certifiée par l'OJD | CGV | Mentions légales | Qui sommes-nous ? | Index | Aide . en éclaire la portée ou l'absence désespérante de sens. des mots. Né en 1937. éclairer cette "transparence intérieure" (selon l'expression de l'historienne américaine de la littérature Dorrit Cohn) qui n'existe que dans les livres.02. la mémoire fictive. une typographie classique ou moderniste. la tentation à laquelle succombe alors l'écrivain (et quelquefois l'historien. des poèmes et des fictions filmées. Comme pour sauter à l'intérieur d'une conscience. Ce que le roman propose alors. éventuellement interrompues avec art ou au contraire distendues. l'histoire et l'intimité comme Les Baromètres de l'âme (Hatier. Et encore. à ce qui illustra la grandeur humaine. 2007) Article paru dans l'édition du 07.

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