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OCTAVE MIRBEAU

Pour beaucoup de gens vivre est long : c'est que
jusqu'à leur mort, ils ressassent les mêmes choses. Il ne
leur arrive jamais rien, de neuf : ils mettent leur ambition à
ne changer en rien.
Dès le début, au premier pas, les voilà tout de suite
qui se lient à leur passé ! Le choix qu'ils ont fait les engage
et, de peur de le démentir, ils se trouveront forcés de le
réitérer. Et ainsi une idée, c'est une chaîne que l’on se
donne ; un système, c'est une prison ; on subit l'une et,
dans l'autre, on se clôt, on ne pourra plus s'y soustraire, et
l'on portera continuellement le poids des contraintes que
l'on s'est construites. Vous avez dit une chose, un jour : à
perpétuité vous devrez la répéter. On s'imagine que l'on
possède un sentiment ; pas du tout : il vous possède.
Disposer de soi, qui le peut, grand Dieu ? Les intentions
que l'on a eues, et les actions qu'on a commises, vous les
subirez toujours, elles vous tiennent, vous enveloppent et
se nourrissent de vous, elles grandissent comme des
espèces de parasites qui ne peuvent guère s'accroître
qu’aux dépens du vrai homme et qui finalement le tuent.
Pourtant, si on voulait, comme les heures seraient
abondantes et ingénues ! Quel plaisir de se montrer tel
qu'on est vraiment et d'obéir au moment ! Ah ! plutôt que
de se redire, ne vaut-il pas mieux eu effet se contredire ?
Ainsi pense Octave Mirbeau.
La vérité, au fond, c'est qu'il s'ennuie. Il vit dans
l'idée du néant des choses et de la laideur des êtres.
Heureusement qu'il a des passions et que celles-ci le
sauvent de sa mélancolie en lui offrant sans cesse de
nouvelles causes d'élan, d'exaltation exclusive. Pour bien
s'expliquer cette nature si singulière et qui d'abord
déconcerterait par ses contrastes, il faut se souvenir du
mot de Stendhal : dans la passion on puise une certaine
fièvre
de
l'âme, laquelle rend méconnaissable un objet, le plus
souvent assez commun, et le place à part. C'est eu vertu
des conséquences de ce phénomène étrange que Mirbeau
présente de si grandes anomalies. Chez lui, la passion se.

produit très vite et, si elle s'éteint de même, dans l'instant
qu'elle dure, elle transfigure tout, et comme elle revient au
moindre prétexte, son objet change sans qu'elle cesse.
Aucun homme n'est plus constamment dans un état de
passion. Sa promptitude à s'émouvoir est singulière. Rien
d'abord ne le laisse froid. Tout ce qu'il remarque sert à son
ardeur. Trouve-t-il que quelque chose est laid ? Il ajoute à
ce qu'il y sent et, dans son premier sentiment
d'indignation, il lui prête, lui suppose, lui voit cent traits
odieux. Est-il frappé d'une beauté ? C'est une beauté
incomparable, extraordinaire, qui dépasse tout, sans
exemple, il saisit les tares, et en souffre, les mérites, et
s'en délecte ; il s'afflige à l'excès des unes et des autres,
c'est avec une violence prodigieuse qu'il en obtient du
plaisir. Les découvertes qu'il fait l'enivrent et il lui .est
indispensable de lés renouveler sans cesse, soit qu'il se
lasse vite de ce qu'il connaît, soit qu'il existe peu de chosés
dignes d'une longue exaltation. Ses ardeurs ne naissent
pas plutôt que la mort vient, et lorsqu'on le croirait ému, il
ne l'est plus. C'est un chercheur indépendant pour qui
peut-être l'attente d'une chose est bien plus que son objet
et qui aime les joies délicieuses d'une vie perpétuellement
agitée par l'horreur, par l'admiration ou par la colère.
Quand il est saisi d'une passion, et il est ainsi à peu
près toujours, tout ce qui s'y rapporte lui en semble une
raison et une justification.
D'ailleurs ses sentiments si vifs, si effrénés, ne
persistent pas d'ordinaire longtemps. Souvent ce qu'il
croyait une perle ne laisse que du sable dans ses mains
fiévreuses, il s'en détache, aussitôt.
On a vu Mirbeau vanter un artiste que, dix jours
après, il traite d'imbécile. Vous le rencontrez, il vous
aperçoit, il vient à vous, il vous parle, il a l'air heureux,
frémissant et l'esprit plein d'une émotion qu'il vous confie :
– Connaissez-vous X... ? vous dit-il. Vous ne le
connaissez pas. ? Un peintre unique, reprend-il. Il a des
tableaux qu'il faut voir, une exposition sublime !
Et dans son ardeur il ne vous quitte pas qu’il ne vous
ait convaincu. Il vous décrit ces toiles dont il est si touché,
il vous les dépeint, et vous les voyez, il se sert des mots les

plus éblouissants, et vous voilà étourdi, il vous fait
apparaître des images admirables, vous les trouvez telles,
elles le sont aussi. Mais souvent ce n'est qu'à Mirbeau
qu'elles doivent ce que vous leur croyez de magnifique.
Cependant vous vous êtes en effet empressé de suivre le
conseil qu'il vous a donné et vous visitez cette exposition...
Huit jours après Mirbeau est là. €”
– J'ai vu ces tableaux, dites-vous.
– Quels tableaux ?
– Mais ceux de X...
– Le dernier des idiots ! Hein. Est-ce assez exécrable !
Du faux art, du faux génie !...
Et il continue ainsi. II ne vous étonne pas, car vous
connaissez l'homme. Le plus surprenant dans ces
aventurés, c'est que souvent, neuf fois sur dix, il a raison,
et vous pas. Il s'est enthousiasmé sans cause, et quelques
jours lui ont suffi pour qu'il le sente. À présent, il n'est plus
dupe ; la réalité prend la place des perfections, imaginaires
qu'avait fait naître son désir.
A-t-il tort de ne s'attacher qu'à ce qui mérite une
constante ferveur, et si l'erreur lui apparaît, pourquoi y
persisterait-il ? Pour ne pas se mentir ! Au souci de son
attitude Mirbeau préfère notablement là vérité. Ët le
fardeau des gestes, des phrasés, des actes vagues et
inconsidérés que l’on traîne après soi, lui le rejette sans
regret.
On dit de lui : il a le goût des choses bizarres, i! aime
le talent, mais s'il est obscur !
C'est vrai. Toute découverte l'enivre, mais n'y a-t-il
pas, dans la joie qu il en éprouve, une satisfaction très pure
? Croire que l'on apporte ta nouvelle de la naissance d'un
génie, quelle allégresse délicieuse ! On cite vingt noms,
trente oms d'artistes sur lesquels il s'est trompé. Mais
Auguste Rodin, Constantin Meunier, Maurice Maeterlinck,
il les a trouvés, il les a soutenus, défendus et célébrés. Et
se fût-il dupé ou leurré cinq cents fois qu'il faudrait lui
garder encore une gratitude pour la révélation qu'il a faite
de ces hommes, dont la connaissance est pour nous une
fête intime, une félicité profonde.

SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER
L’Aurore, 3 mai 1908

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