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Gerald Allan Cohen

Pourquoi pas
le socialisme ?
Avant-propos de François Hollande

Traduit de l’anglais par Myriam Dennehy

L’Herne
AVANT-PROPOS

Le camping ou le socialisme par la preuve

Gerald A. Cohen, dans ce qui fut son dernier


livre, pose la question essentielle pour tous ceux qui,
à gauche, cherchent une alternative au capitalisme :
le socialisme est-il encore possible ? Non pas tant sur
un plan moral ou philanthropique que sur un plan
théorique et pratique. Les individus sont-ils prêts à
faire de l’égalité et de la réciprocité dans une commu-
nauté un principe de vie ? La générosité, l’échange
non marchand, l’intérêt commun peuvent-ils l’em-
porter sur l’égoïsme, la cupidité, la peur ? Et quand
bien même cette hypothèse se vérifierait-elle à mesure
que l’humanité avance et que le capitalisme recule, le
socialisme correspond-il à une technologie sociale qui
permet de faire fonctionner de manière aussi efficace
l’économie que le marché ?
Plutôt que de bâtir un modèle d’organisation
économique et social, Gerald A. Cohen propose une
« expérience de pensée » dont le laboratoire n’est rien
d’autre qu’un séjour en camping ! Il y démontre sans

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PRÉSENTATION

Le 5 août 2009, Gerald Allan Cohen était emporté


par une attaque, à l’âge de 68 ans. En Angleterre, c’était
un intellectuel incontournable. « Le plus grand des
philosophes de gauche », selon son éloge posthume paru
dans le Guardian, un homme rare capable de « concilier
l’engagement passionné et la rigueur intellectuelle, avec
un sens de l’humour et un style irrévérencieux qui ne
ménageait personne, et surtout pas lui-même ». Quant
au Times, il rendait hommage à « l’un des esprits les plus
vivaces et les plus imaginatifs de la communauté philo-
sophique internationale ».
Mais qui est ce Gerald Allan Cohen, totalement inconnu
en France, où aucun de ses livres n’a été traduit avant celui-
ci ? Né au Canada dans une famille d’ouvriers modeste et
communiste, Gerald Cohen a étudié à l’université McGill
de Montréal et, après un parcours académique brillant, a
été nommé à une chaire de philosophie à Oxford en 1985.
Lui-même n’en revenait pas d’avoir accompli cette trajectoire
sociale et s’amusait souvent du luxe réservé aux professeurs
de la célèbre université britannique. Il est considéré comme
le fondateur d’un courant de pensée, le « marxisme
analytique », qu’on appelle aussi le « marxisme des choix

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rationnels » ou encore, selon ses propres termes, le « marxisme
sans sottises » (non-bullshit marxism). L’acte de naissance de
ce courant est la parution de son ouvrage Karl Marx Theory
of History : A Defence (La Philosophie de l’Histoire de
Karl Marx : une défense), en 1978. La démarche de
Cohen consiste à utiliser les outils de la philosophie
analytique, notamment de logique et de linguistique,
pour les mettre au service de la critique politique et
sociale marxiste, débarrassant celle-ci de ses approxima-
tions, de ses effets rhétoriques mais aussi de son dogma-
tisme. Après la chute du mur de Berlin, les positions de
Gerald Cohen ont évolué, et sa réflexion s’est concentrée
sur le concept d’égalité, valeur fondatrice de la gauche,
qu’il a ciselée afin de la rendre aussi rigoureuse que le
concept de liberté défendu, dans la tradition anglo-
saxonne, par des auteurs comme Robert Nozick ou John
Rawls. Les conclusions de cette deuxième période ont
été rassemblées dans un livre au titre iconoclaste, If You’re
an Egalitarian, How Come You’re so Rich ? (Si vous êtes un
égalitariste, pourquoi êtes-vous si riche ?).
Pourquoi pas le socialisme ? (Why not socialism ?)
restera comme le dernier ouvrage de Gerald Allan
Cohen, publié à titre posthume à l’automne 2009.
Rapide, percutant, on y retrouve un ton, inhabituelle-
ment détendu pour un auteur de philosophie politique.
Mais aussi un aperçu de la méthode de Cohen : à la
manière des philosophes analytiques, il commence par

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introduction

Le titre de cet opuscule ne doit pas s’entendre comme


une question rhétorique. Je vais commencer par exposer
une thèse préliminaire en faveur du socialisme, puis je
verrai en quoi elle n’est que préliminaire et peut être battue
en brèche. Je tâcherai alors de l’étoffer par des réflexions
plus poussées.
En résumé : le premier chapitre fixe un cadre, celui du
« camping », dans lequel la plupart d’entre nous seraient,
me semble-t-il, partisans d’un mode de vie socialiste, de
préférence à d’autres options. Dans un deuxième chapitre,
je définirai deux principes, un égalitaire et un communau-
taire, qui sont mis en œuvre dans le contexte du camping
et en rendent le mode d’organisation aussi attrayant. Dans
un troisième chapitre, je tâcherai d’évaluer si, en vertu de
ces principes, le socialisme apparaît souhaitable à l’échelle
de la société. Dans un quatrième chapitre, je poserai la
question de savoir si le socialisme est réalisable, au vu des
difficultés que rencontre le projet consistant à promou-
voir les principes socialistes non plus dans le cadre spatio-
temporel restreint d’une excursion en camping, mais à
travers la société tout entière et sur le long terme. Enfin, le
cinquième chapitre proposera une brève conclusion.

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