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| r 5 ou s s Mth al 4 ABRAHAM SERFATY NUMERO 152 SEMAINE DU1J9 AU25 SEPTEMBRE 1991 +25 F LA LIBERTE f LEPROJET FOU DE LA VALLEE DES OURS LA RENTREE LITTERAIRE tN 00 F | ef ALGERIE Cent morts, deux cents, peut-dtre trois cents ? C’était & Paris, ily a trente ans, le 17 octobre 1961. Presque hier. Une répression policiére comme on n’en avait jamais vu, comme on n’en a plus vu depuis Les « événements d’Algérie », selon le cynique euphémisme de nos gouvernants d’alors, tirent & leur fin. 75 % des Frangais ont approuvé, le 8 janvier, le référendum sur ’autodétermination en souhaitant que le Général mette un terme & cette guerre. Le FLN négocie avec le gouvernement tout en maintenant la pression jusque sur le territoire métropolitain qu’investissent aussi les tueurs de 'AS. Le 8 septembre, ceux-ci manquent d’assassiner de Gaulle a Pont-sur-Seine. Mais ce qui préoccupe le préfet de police de Paris, Maurice Papon, c'est de « mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes algériens ». Le 3 octobre, sans prononcer une fois le mot, cet ancien secrétaire général de la préfecture de Bordeaux sous Vichy instaure un couvre-feu de fait pour les « Francais ‘musulmans ». C’est 'instauration, dans un texte officiel, du délit de sale gueule. L’engrenage de la haine était des lors enclenché. e facies devient « croissant jaune » sans que beaucoup de [es osent rappeler l'ordonnance gaulliste du 7 mars 1944 : « Les Francais musulmans d'Algérie jouissent de tous les droits et sont soumis @ tous les devoirs des Francais non musulmans. » Le 17 octobre, 30 000 Algériens manifestent contre cette mesure. La police ratonne. C’était en France, & Paris, ily a frente ans, Presque hier. Qui le sait ? 11 538 arrestations officielles en une nuit. Le sinistre record de la rafle du Vel hiv n’est pas loin. Récitant la version officielle, les actualités cinématographi ques annoncent « deux tués et aussi un Européen, un Fran- ‘gais originaire du Finistére et demeurant @ Rouen et qui était, on ne sait pourquoi, @ Paris ». Dans les premiers jours et ade rares exceptions prés, la presse a essayé de dire que les barbares avaient déferlé sur Paris. Elle n’a pas pu dissimuler longtemps que ces « barbares » avaient été massacrés, Les Teportages contredisent les manchettes de une. Et la somme des morts constatés par les différents reporters présents sur le terrain est bien supérieure & la vérité officielle Qui s'en souvient ? Aujourd’hui encore, le Quid, cette somme du savoir populaire, fait état de 2 morts (et 'Euro- péen 2) et de 44 blessés (20 de moins que les chiffres offi- ciels). Tout en parlant de « violente répression », la tres légitimiste Chronique du XX° sidcle de Larousse reste éva- sive : « Certains affirment que des cadavres de manifestants algériens auraient été repéchés dans la Seine, » « Je n’ai pas encore eu entre les mains le début du commencement de Vombre d'une preuve », affirmait, le 30 octobre 1961, & Assemblée nationale, le ministre de l'Intérieur, Roger Frey, en réponse aux accusations du député de la majorité Eugene Claudius-Petit. N’aurions-nous pas davantage de preuves aujourd’hui pour que les manuels histoire de terminale continuent ainsi de recouvrir ces événements d'un voile pu- dique ? D’oi vient l'amnésie d’aujourd’hui, entretenue par le refus des politiques de rouvrir le dossier ? La gauche aurait-elle hérité d'une raison d’Etat vicille de trente ans ? Ou préfere-t- on croire que la France n’ayant pas pu commettre un tel crime, elle ne I'a pas commis ? Ia fallu attendre 1981 pour que Ia justice accepte timide- ment de se pencher sur laction préfectorale de Maurice Papon en 1942. Quarante ans pour que les manuels d’his- toire décrivent exactement le réle de Vichy (jusqu’alors passé sous silence) dans la déportation des juifs. Quarante longues années qu'il serait bon d’écourter s‘agissant du 17 octobre 1961. Une association baptisée Au nom de la mémoire y travaille. C’est aussi l'objet de ce dossier. D'abord, rappeler des faits. S'interroger ensuite : il n'y a pas un passé d’ombre et un présent de lumiére. Le refoulement persiste — y com- pris sur toute la période algérienne (cf. page 21). Un peu plus nombreux sont ceux qui savent maintenant que le men- songe sur cette tranche de notre Histoire ne facilite pas une relation sereine avec I’Algérie et les Algériens d’aujourd’hui. MICHEL SOUDAIS Politis, seuti 19 septombre 1991 PEE Crest encore la guerre d’Algérie, loin, la-bas, de autre cdté de la Méditerranée. Cette journée du 17 octobre 1961 s’annonce plutét grise, peu de monde pressent qu’elle écrira une des pages les plus noires de histoire de la France contemporaine. On se bouscule dans les gares, le réseau SNCF est fortement paralysé par une gréve des chet nots. On. se presse & inauguration du rayon bonneterie de la Samaritaine. L’impératrice d’Iran redevient 'étudiante Farah au cours d’une visite A son ancienne école d’architecture, boulevard Raspail. Johnny Hallyday échappe au pire dans un accident de voiture. Ici et la, on commente la déclaration de Nikita Khrouchtchev, au moment de ouverture du 22: congrés du PCUS : « I faut rechercher une solution au probléme allemand et # la question de Berlin sur une base mutuellement acceptable. » ans les bidonvilles, les usines et les quartiers immigrés, Ie bouche & oreille fait circuler l'information : ce soir, toute la communauté algé- rienne doit braver Pinterdiction de ma- nifester pour protester contre Ie cou- vre-feu qui lui est imposé par la préfec- ture de police. M. Papon signe un dé- cret le 6 octobre qui « conseille de la {fagon la plus pressante aux travailleurs algériens de s'abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne et, plus particulid- rement, de 20 heures d.5 h 30 du matin (...) D’autre part, poursuit le décret, il a &té constaté que les attentats sont, la plupart du temps, le fait de groupes de trois ou quatre hommes. En consé- quence, il est tres vivement recom- ‘mandé aux Francais musulmans de cir- culer isolément, les petits groupes ris- quant de paraitre suspects aux rondes et patrouilles de police ». « LE PREFET A DIT... » Informée des consignes du FLN, la po- lice est mobilisée. Dans les commissariats, on se prépare une soirée pas comme les autres. Claude Toulouse, brigadier a Paris & Pépoque, se souvient : « A ce moment la, Vambiance qui régnait dans la po- lice était vraiment mauvaise. Pour Van- née, nous étions @ quarante collegues tugs (1). Ce qui fait que, quand on est arrivés au 17 octobre, on peut dire que beaucoup de policiers attendaient cette soirée et en ont fait Vopération ven- 1. Chiff inexact. Pour les neuf premiers mois de année 1961 la presse syndicale et les journaux faisaent état de plus d'une dow plus de quarante blesses. Des ‘geance. Moi, j'avais fini mon service & 19 heures, mais beaucoup auraient ‘aimé participer et méme prolonger leur service pour y aller. » Bien sir, le climat de peur était ex ploité. Les milieux d'extréme droite dans la police, les réseaux OAS ‘mentaient chaque jour la psychose distillant de fausses informations. Mais surtout, Ia police avait le senti- ‘ment que sa plus haute hiérarchie cou- vrait et encourageait le pire. Gérard Monatte, alors dirigeant du Syndicat général de la police, majoritaire & Vépoque, rappelle : « Et aprés la fa- ‘meuse phrase de Papon, présidant les obséques d'un de nos collegues qui avait été tué : “Pour un coup recu, nous en rendrons dix” (...), dans les ‘heures qui ont suivi, dans tous les com- missariats, le slogan était : “Le préfet a dit que pour un mort, on en tue dix.” Le soir, mes délégués me disaient “C'est fini, on va a la catastrophe parce que les gars sont persuadés qu'a ‘chaque fois qu'il y aura un tué ce sera la ratonnade (...) @ la premiere confrontation qu'il y a eu avec les mu- sulmans, ¢a a été le massacre. » Du c6té des Algériens, les consignes sont claires. Mohamed Ouchik ra- conte : « La Fédé (Fédération de France du FLN, NDLR) qui nous diri- geait distribuait les directives et nous demandait de veiller a leur applica- tion : toute la communauté algérienne était appelée & manifester pacifique- ‘ment (...) On veillait a ce que tout le ‘monde soit discipliné et surtout pas armé. » A partir de 18 heures, des milliers Algériens, en majorité des hommes ais aussi des femmes et des enfants, remplissent les métros, les autobus, les ‘trottoirs dans différents points de Pa- ris, Plutot contents de se retrouver, ils descendent en masse des bidonvilles et des entreprises de la région parisienne. Jacques Derogy, aujourd'hui journa- liste & l'Evénement du Jeudi, écrivait ironiquement dans "Express du 19 oc- tobre 1961 : « Le “raton” grouille, pul- lule dans le méiro, @ presque toutes les lations, sur presque toutes les lignes. Depuis environ 19 heures. Cate ‘rrings de partout, de leurs bidonvilles tela bantieue ouest, de leurs usines, de a anifester at ent pour manifester oe leur arrondissem ee ES a nigrés des bidonvilles ae a pean villera au bidonville de fe asco large, ils ont été arrétés a la hauteur de Ja rue Bertrand-Dumas par un esca- dron de gardes mobiles. Mais pendant une dizaine de minutes la fete a continué. » SOUS LES FENETRES DES PARISIENS : LE MASSACRE Les policiers sont déja partout. Sur les ponts qui ménent a Paris, & la sortie des métros. Tls sont sur les dents : les rmanifestants aussi sont partout. Jean Carta écrira dans Témoignage chrétien du 27 octobre 1961 : « Vers 20 heures, Je les vois arriver un par un @ la sortie de VEtoile et & Opéra, mettant comme d'habitude les mains en Vair dés qu’ils apercoivent les policiers de service, pa- cifiques, presque Souriants, cependant qu'on les fouille, qu'on leur distribue et bourrades et coups de pieds. En quel- ques minutes, j’en verrai surgir ainsi un millier. Tous fouillés, tous sans ‘armes. I pleut. Nous sommes presque dans Vimagerie tant le contraste est ccriant entre les policiers costauds, bien nourris, qui cognent de plus en plus a mesure que la foule s'accroit et ces pe- tits hommes trempés, vétus de hardes, maigres, misérables, qu’on entasse bient6t, mains en Vair sous des trombes d'eau, derriére les barriéres dressées naguére pour contenir lenthousiasme des Parisiens sur le passage de Farah Diba. Quand ils réussissent & former leur cor- tége, ambiance reste pourtant & la fete, comme le décrivait Jacques Dero- gy: « Peu avant 21 heures, ils ont dé- iriils tees 5c Seah See miiea tie rells sont arrivis do do lout orrondissemon! ( bouché en cortege sur les grands boule yards depuis le carrefour de Stras- pourg-Saint-Denis. Ils devaient étre 1500 a 2 000 encadrés par un service dordre trés strict qui les faisait défiler sur la moitié droite de la chaussée et réglait la circulation des véhicules. Il y avait des hommes de tous ages, certains tenant des bébés en burnous ow des enfants sur les bras qu’ils s’efforcaient de protéger de la pluie. Il y avait des femmes européennes et musulmanes dont certaines poussaient des youyous. Ils criaient en frappant en cadence dans leur mains, comme s‘ils s'applau- dissaient eux-mémes : “Algérie algé- rienne ! Libérez Ben Bella ! Levez le ‘couvre-feu ! Vive le FLN !” Ils ne por- taient apparemment ni drapeaux, ni couteaux, ni batons (...). » A Saint-Michel, a Concorde, a l'Etoile, au pont de Neuilly, les mémes scénes se produisent. Mais tres vite, ce sont ie ‘drames en cascade, des massacres levant une population qui sort du tr vail, va au cinéma ou dine au Testau- rant. Sous les fenétres des Parisiens qui, souvent, regardent. Au cour de Paris, capitale de la France démocrati- a ily a trente ans seulement, rangois < ae eis Las ret, a sa fenetre du srott tae SYeAUE de Neuilly et n’en Yeux : « Depuis j'ai vu aie dans ma vie, et quelque chose d'aussi "que les coups portés sur les Algé- Je n'ai jamais ses vu Gacy hae a Pr ear MJ A riens par les gardes mobiles. J'étais a Charonne et @ bien d'autres manifesta- tions, jamais je n'ai vu la violence du 17 octobre 1961. A tel point que ¢a a changé ma vie fondamentalement. Les gardes mobiles frappaient les gens avec des bidules. Leurs vietimes s'évanouis- saient, certaines restaient par terre, en- suite les gardes mobiles les regrou- paient par trentaines autour des arbres cen les frappant encore trés violemment. Ca a duré dix minutes, aucun Algérien était armé (...) DES DIZAINES DE PERSONNES JETEES A LA SEINE France-Soir révele le lendemain : « Le premier gros choc s'est produit au pont de Neuilly. C’est 1a que le service d’ordre attendait l'immense colonne qui descendait de Nanterre, de La Dé- fense, vers l'Etoile... » Mohamed Ouchik se souvient qu'il Gait occupé a canaliser la foule qui arrivait quand les coups de feu ont éclaté au pont de Neuilly. Mais cela ne S‘arréta pas la. Un groupe de policiers républicains écrira le 31 octobre : « A Uune des extrémités du pont de Neuilly, des groupes de gardiens de la paix, @ Vautre des CRS, opéraient la jonction. Tous les Algériens pris dans cet im- mense piege étaient assommés et préci- pités systématiquement dans ta Seine. ILy en eut une bonne centaine a subir rités se sont réle trés glorieux, Dans ta presse, au conseil municipal de Paris, a VAssem- biée nationale et au Sénat, ta polémigue sur cette journée va venir troubler Te jeu classique {des oppositions traditionnelles concernant la guerre d' Algerie. Le gouvernement, la droite et ses soutiens tentent d'utilise le 17 octobre pour jusifir ou de- ander encore plus de répres sion. Paradoxe. Selon le viel adage, la meilleure défense c'est Vattaque, Paris Jour affirme «Les agents dela force publique avaient complétement dispart.. Cest inoui ! » L’Aurore ajo. tait : « Paris est-il done live, avec d'ausipieres prot 4 qui veut le prendre ? nous pas de ministre de WInté- rieur ? » ‘Au cours du débat au_consel ipal de Paris, Edouard Frédéric-Dupont, au nom du groupe des Indépendants (élu depuis sur les listes du Front na- tional), déclarat « I est bien certain, mes chers collegues, que nous aions tous été frappes, lors de cette manifestation, par Vinsuffsance des efjetifs de ta ‘police parisienne. » Alex Mosco- itch (président de la 2 commis- du conseil municipal, en charge du budget de la police) ‘osait au cours de 1a méme séance : « Tous ces agents de Vennemi doivent étre renvoyés du terrtoire métropoltain. Voi- i deus ans que nous demandons 1a possibilté de le faire. Ce qu'il nous faut, c'est trés simple et tres clair! Vautorisation et suf- Jisarament de bateaux. Le pro- ‘leme qui consisterat & faire couler ces bateau ne rele pas, ls cose ep! de Comacié our, méme assume ses propos et ajoute ‘quand on évoque avec lui le bi- Tan de ces journées : «Je vous -répondrais comme le roi du Ma- ‘roc que les témoignages ne va- {ent que par ta qualité des 1- moins (..) ily avait peutdtre Pire qu’un black-out, c'est OCCULTATION une v ‘non pas trois, mais cing ou dic morts, mais peu importe, ce s'est pas lt le probleme. Le pro- bléme est de savoir qui est res- pponsable de ces mori. Eh bien, ‘moi je réponds, le responsable est celui qui fait exploser les bbombes et assassine les policers, ‘qui ordonne la manifestation et non pas celui qui maintient Vordre républicain. » Et de continuer quand on lui parle de 200 ou 300 morts : « Alors la, 200 ow 300 morts, moi, person nellement, je n'y cris pas. Mais ‘encore une fois, il s'agit d'une ‘question de principe, qui est res onsable ? Sil y a eu 300 morts ‘au cours du mainien de ordre, ‘th bien ce ne sont pas les défen- seurs de Vordre qui en sont res- ponsables, c'est toujours la ‘méme chose, ily a toujours des bavures (..). » ‘Au cours de ce méme conse ‘municipal, Claude Bourdetjette Te pavé dans la mare et pose les (questions embarrassantes sur les ‘mors et les disparus. ‘A gauche, Gaston Defferre, t8s ‘modérément, réclame une com- mission d’enguéte parlemen- ‘aire. Le groupe du parti com- ‘muniste pose des questions en faisant état des témoignages 4quil arecueilis : « Combien de morts, de disparus, de noyés, combien de blessés et dexpulsés ? » L'Humanité re- laie une campagne de solidaité pour les victimes et pour la vé- rité sur la répression menée par Je Secours populaire. Mais c'est Eugene Claudius-Petit qui ‘onne le plus & Assemblée na- tionale : « Aver-rous compris, devant tes résultats, que la déci- ‘sion du préfet de police placait inéluctablement — et c'est ici {quest le probléme et non pas ail- leurs ~ Vensemble de la police sur un plan de lutte raciste ? (..) Chague gardien de la paix ‘ne pouvait plus se déterminer, cause de Vordre recu et de la itable occultation des faits que les auto- iatement livrées. La plupart des journaux n'ont pas joué un decision prise, autrement qu'en fenant compre ela couleur de la eau, de la qualité des étements ou du quartierhabité. Heurew les Kabyles blonds qui ont pu ehapper aux réseaus de la po- lice. » Des centains de plaintesseront <éposées,d’autant plus que les jours qui suivent le 17 octobre aye les manifestations de femmes algés sanglants at judiciaire ne leur sera. donnée Nicole Rei vient: « Les juges qui savaient leslie et adresses ot Ion tor- tuait nese sont jamais déplacés, ‘méme quand il suffisait de des. cendre quelques étages sous leurs bureaus du Palais de jus- tice. » Une seule personne fut condamnée en relation avec fa manifestation du 17 octobre : tune femme qui osa crier de sa fenétre « Assassins !» aux pol cers qui massacraent. Pourtant les corps remontaient ‘la surface. Chaque jour, AFP tla presse fasaient état de dé- couvertes de corps ii ou 1, tout dau long de la Seine, jusqu’a Rouen. Le docteur Vi quet témoignait qu'un médecin Iegiste lui avait confié que qua- rante corps d'Algériens avaient &é autopsés & Institut médico- légal comme étant ceux de noyés. Mais depuis, ily eut un achar- rnement & tout effacer, jusqu’a Bruxelles. Une équipe de la RTBF, artivée dans la semaine qui suivit la nuit sanglante, fl ma des témoignages a chaud. Eile fut expulsée de France, ar- rivée en Belgique son reportage fut déprogrammé puis disparut rmystérieusement. Mais la vritéremonte aussi la surface, t6t au tard Etily en a dans les archives. du ‘ministre de Intérieur. TL n'y a pas qu’a Moscou que Histoire exige son da, DA police, Meurce Pop SErrant accor lop ‘Sic montesiotion des ce traitement. Les mémes méthodes fu- rent employées au pont Saint-Michel. » En effet, le quartier Latin est aussi le thédtre de violences inoules. Dans Li- bération (le quotidien que dirige alors Emmanuel ¢’Astier de la Vigerie) du 18 octobre, on peut lire : « Une pre- miére charge de police a eu lieu @ Tangle du boulevard du Palais et du quai des Marchés-Neufs. Les gardiens de la paix frappent @ coups de batons blancs, de crosses de mitraillettes. Une seconde charge a eu lieu devant le café Le Terminus, boulevard Saint-Michel, @ 20h 30. Les vitres éclatérent sous ta poussée massive des Algériens tassés et Jrappés & coups redoublés. Bientot les ‘cars de police sont pleins de victimes ‘saignantes et gémissantes, des bras et des jambes d’hommes évanouis pen daient par les fenétres. Cela dura “jusqu'd 21 h 30 (...). Devant le café La ‘Source, un homme reste le nez dans le ruisseau. I ne bouge plus. Le sol est Jjonché de souliers et de bérets. D'un out @ Vautre du boulevard des taches de sang se diluent sous la pluie. Sans cesse, des cars bleus ramassent leur ccargaison de blessés. » ‘SUR LES BOULEVARDS : LA PUSILLADE Non loin de 1, d’aprés un groupe de policiers républicains, un autre massa- te s'est produit: «A la station du ‘métro Austerlitz, le sang coulait a flots, des lambeaux humains jonchaient les marches des escaliers. Ce massacre bé- néficiait du patronage et des encoura- ements de M. Soreau, controleur gé- néral du 5 district. » A VBtoile c'est aussi le chaos. « Dans des enclos dressés sur les trottoirs avec les barrigres métalliques utilisées pour les cérémonies, des miliers d’hommire vitement serrés les uns COMTE sont étroitement ae Tes autres, visages baissés, main nugue. Des policiers, 'arme ou [a me aque au poing, poussent sans arret de ouveaux Algériens vers les parcs. Ilen vient de partout (...)- Les coups pleu- AN Aucun Algérien ne riposte ine entend des nue de la Grande-Armée, on détonations. Mais c'est sur les grands boulevards que vont se dérouler les événements les plus dramatiques et c'est sur eux que Jes témoignages les plus nombreux et précis seront rendus publics. Un grand cortége a réussi A partir de la Républi que vers Opéra. Quand il débouche sur Ta place, les CRS interviennent et cou- pent la chaussée entre la bijouterie Clere et le magasin Lancel et chargent les manifestants. Vers 21 h 30, les Al- gériens sont repoussés au-dela du cin ‘ma Paramount. Le cortége repart en sens inverse, les CRS les suivent. La suite, telle que nous Ia racontent le Iendemain les reporters de France- Soir, Henri Pignolet et Michel Croces- pinelli, était prévisible dans le climat de haine et de peur entretenu dans les commissariats : « Boulevard Bonne- Nouvelle, ce fut la tragédie. Dans le {lot des voitures qui n’avaient pas réus- sid tourner dans les rues voisines et qui Gtaient bloquées il y avait un car de police, vide, le chauffeur était seul a son volant. » «J'ai vu, raconte un témoin, le conducteur descendre de son siége. 1 était bléme. Il avait son pistolet a ta main. Effrayé par la masse hurlante ‘qui arrivait sur lui, i cria : “Le premier qui avance je fais feu !” Les manifes- tants, nullement intimidés, continue. rent @ avancer. Le policier a tiré deux coups en Pair. Puis il a fait feu vers les ‘manifestants. En entendant les coups de feu, les policiers casqués, portant le Le peers siler pare-balles, sont Aecours, Il tour tour tiré une vingtaine de coy {te feu. Les Nords-Africains se sont juis dans routes les directions. Is Fepugiaient dans 1es cowloirs des jn reubles (.».)- Sept hommes sont res, rir le trottoir, grievement blessés Ly, deux devait succomber. » DES BLESSES, DES MORTS PARTOUT Des photos prises alors montrent bien Jes amas de corps sur le boulevard, Drautres témoins en parlent. Le doc. teur Carpentier se souvient : « Le soir du 17j'éais au dispensaire sur le bou. tevard Bonne-Nouvelle. Alors j'ai mu sous le porche du Rex, un tas de 1,50 metre environ. Je me suis approché et j'ai tiré sur un pied qui bougeait mais ‘combien pouvait-il y avoir de pieds dans le tas ?... J'ai dégagé celui qui bougeat et je Vai emmené, pour le secourir, c’était un monsieur trés dgé. » Jean Carta écrira le 27 octobre : «Pendant les fusillades des grands boulevards, ott un Francais qui se ren- dait au cinéma eut la téte cassée d'un coup de crosse — une distraction —. (..) un de mes amis compta (et vérifia) cing cadavres. » Ce soir-la, toujours boulevard Bonne-Nouvelle, un témoin a vu de sa fenétre le « service d’ordre » Jeter vingt cadavres dans un camion. Les scénes de chasse se poursuivent tres tard. France-Soir publie le 27 octo- bre ce témoignage d'un ouvrier algé- rien : « (...) I7 octobre, le soir des ma- nifestations @ Nanterre. Il était 11 hheures du soir, prés du pont du Cha- teau. Une trentaine d'Algériens ra- massés. Roués de coups, ils sont jetés dans la Seine, du haut du pont, par les oliciers. Une quinzaine d'entre eux ont coulé (...). D'autres essayaient de regagner le bord mais le = daetent aN les agents leu! édifiant : « Le cone Mi i vard B Nouvelle a bouclé I porche de Vextérieur et demande des pnforts de police, car dit-il “ils sont au moins 150, avec des femmes, a se ca ther dans Uescalier de mon im. meuble J ‘dans, bon Diew n Carta éerit : « “Mais tire: dé crie un jeune Fran fcais, tandis que deux jeunes gens font Ta navette pour avertir : “Celui-la monsieur UAgent, ily en a derriere Farbre.” » Ici ou 1a, des gestes de soli darité ont bien eu lieu : des Francais ont été embarqués pour avoir protesté, autres donnent refuge aux fuyards. Jacques Derogy confirme : « J'ai vu également des automobilistes prendre des blessés dans leur voiture et quel- ques hommes aider des manifestants a se sauver par telle ou telle rue aprés ta charge du métro Bonne-Nouvelle. » Par contre, c'est certain, les portes de VHumanité sont restées closes, méme tris tard, quand les corps gisaient en- core devant et que les policiers n'y 4taient plus. Combien de morts dans mn « chaud » des mani: En tout cas, le chiffre annoneé par PAEP & 2 h 30 du matin (done avec beaucoup de retard) de deux morts est rocambolesque. D'ailleurs te journal Paris Jour, pourtant hostile aux Algé riens, titre dés le lendemain en pre miére page : « Vingt morts, » Le bilan fficiel tombe le 18 octobre sous la forme d'un communiqué de la préfec ture de police mbre de participants : 20000 Arrestations : 11 538 ; les individus appréhendés ont été conduits dans les centres du palais des Sports et du stade de Coubertin Blessés dans les services d’ordre paix, 2 brigadiers diens, qui ont été conduits a la Maison nn ye le lot differents centres de la Santé. — Victimes parmi les manifestants : 2 morts et 64 blessés. » DANS LA COUR DU PREFET, UN CHARNIER Done sur 20 000 manifestants recon- thus, plus de 11 000, qui deviendront 13 000 par la suite, ont été arrétés et cela en faisant 9 policiers blessés. Fal- que les Algériens soient plus que pacifiques ! Mais la répression «A froid » va allonger la liste des morts. Que sont devenus les appréhendés ? Dirigés Vincennes et a la porte de Versailles, dans les commissariats et & dans un état souvent grave quer. Le groupe de policiers républicains af- firme : « La petite cour, dite d'isole ment, qui sépare la caserne de la Cité de (hotel préfectoral était transformé en véritable charnier, Les tortionnaires jetaient des dizaines de leurs victimes dans la Seine qui coule a quelques mé- tres pour les soustraire @ l'examen des meédecins légistes. Non sans les avoir délestées au préalable de leur montre et M. Papon, préfet de éral de fecture eur calvaire va cont la p de leur argent police et M. Legay, directeur g {a police municipale, assistaient a ces Dans la grande horribles scénes ‘our du 14-Aodt plus d'un millier d'Algé- riens était Vobjet d'un matraquage in tense que la nuit rendait encore plus sanglant. » Des centa nes de témoignages seront recueillis sur la répression & froid Mais partout le black-out est organisé. Déja, au cours des manifestations, ta police se ruait sur les photographes pour confisquer les pellicules. Denis Périer Daville écrit dans le Figaro du 23 octobre : « Nous pouvons indiquer que les 7000 personnes gardées d'abord au palais des Sports puis dans un des halls des expositions @ la porte de Versailles n'ont pu prendre de repas depuis plusieurs jours et, privées de sommeil, sont épuisées. La situation se- rait encore beaucoup plus critique au centre de tri de Vincennes. Nulle part aide de la Croix-Rouge ne parait avoir &é sollicitée en ce qui concerne les hommes appréhendés. Aussi avons- nous au début de Vaprés-midi de same- di dernier saisi les pouvoirs publics d’une demande afin qu'un collabora- teur de notre journal puisse se rendre sur place dans deux des centres. Cette autorisation, en dépit de notre insis- tance, nous a été refusée. Refus ab- surde et maladroit, ne serait-ce que par son caractére illogique et contradic- toire. » Cependant deux jeunes appelés du contingent affectés & des taches dans es centres de « triage » vont parler. Lun écrit dans Témoignage chrétien du 26 octobre : « Nous chargeons les camions de café. Les cuisiniers ont “né= sligé” de le sucrer. Ils ont uriné dedans, apprendrons-nous apres. La distribu- tion est facile. Les Algériens sont ccalmes. Nous entrons dans te hall des expositions, La, nous sommes aux pre- s ce Serait Moche reve, tant mie avec lui.” Le gare mizres loges. Le matraquage continue. L'autre a pour ceux i d’urine : coup de Pigg Un Algérien descend, il tombe ; on le dents. Certains sont r mariner a une retention © ' sn verdiction aller reese coups de poings de es, de sabes pares cous avant a yes pales Oey oa crosses. I! avance malgré tout. On le destination ; on n'épargne personne uriner ! at faudra ire foul. A infer on devas jeunes on veux: Tous débarguen! WHE ger. Uf feud inde aire des aes. 1 te tba el pé-commedu ta La Vite Un gin pour Fear Set a, Tae ris le bras eas. Un lard rj noun repro, A SE Me pend un re BO A oe descend ps de pli pour Un autre _passons dans es antes em 0 Oe a id tombe devant le car, tous les autres gars malades. Nous prenons les pl na nai abimés Un gars est étendu. Quelqu'un praate ‘de Coubertin, un aut soldat assent sur lui. L'un a une fracture du; ocher ; il mourra seul dans un coin. AU NOM DE LA MEMOIRE § Rétablir Ia vérité sur ce 17 octobre maudit, est une longue aqutte, Celle de Mehdi et de ses Une sale nuit fourmente Mehdi ‘depuis longtemps. Celle 2 la. ‘quelle son pére a partcip le 17 ‘octobre 1961. A 32 ans, Mehdi a enfin le sentiment qu‘avec ses amis, i va réusir lever le voile sur cette page refoulée de This. toire de France. « C'est une né cesité pour nous gui sommes c- toyens francais d'éire a élite de mémoire avec les autres. Si notre histoire et celle de nos pa- rents n'est pas reconnue, il ne peut y avoir dégalité et d'iné- aration dans 1a societé fran aise, » dans la Seine au pont de Be- ul affrme ne plus se Reyus au ministére de TInt rieur, Anne Tristan et Mehdi Lallaoui demandent Vouverture des archives concernant le 17 octobre 1961. La réponse est embarrassée mais néanmoins catégorique : « Non, c'est en- core trop délicat, trop chaud. » Les archives des bapitaux sont <étruites au bout de vingt-

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