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OCTAVE MIRBEAU, UN « BATTEUR D’ÂMES1 »

À L’HORIZON DE LA REVUE BLANCHE

La série parisienne de la Revue Blanche est fondée en octobre 18912. Octave Mirbeau est
alors un journaliste et un critique influent, de même qu’un écrivain consacré : il vient de publier
Sébastien Roch, œuvre sur laquelle la presse fait silence, mais qui recueille l’admiration de
l’avant-garde littéraire. En décembre 1890, une digression de Thadée Natanson, jeune fondateur
de la Revue Blanche, dans un compte rendu des « Livres nouveaux », évoque « cet admirable
Sébastien Roch que vient d’écrire M. Mirbeau3 ». Si l’écrivain ne signe aucun texte à la revue
avant la publication du Journal d’une femme de chambre à partir de janvier 1900, il y est
pourtant présent sur les plans littéraires et idéologiques. Figure de référence inscrite à l’arrière-
plan des mouvements successifs dont la Revue Blanche est portée d’un siècle à l’autre, Mirbeau
incarne les combats à l’horizon desquels d’abord, petite revue, elle se profile ; combats qu’elle
aura définitivement faits siens lorsque, revue engagée, elle inscrira le nom de l’écrivain en ses
sommaires, dans une coïncidence enfin réalisée.

1. Octave Mirbeau au fil des pages de la Revue Blanche

Octave Mirbeau est proche du « milieu » Revue Blanche, dont il estime les jeunes
collaborateurs. À Romain Coolus, chroniqueur du périodique et auteur dramatique qui avait
composé une pièce, Le Ménage Brésile, plutôt froidement accueillie par la critique, Octave
Mirbeau manifeste une bienveillance réconfortante (« Vous avez beaucoup de talent. Cela dit
tout », lui écrit-il le 19 janvier 1893) et promet un article sur « l’exquise Revue Blanche »,
ajoutant que celle-ci est l’une des « deux seules joies », avec Les Entretiens politiques et
littéraires, « que [lui] apporte la littérature périodique4 ». Cette proximité est évidente au fil des
pages de la revue. La construction de l’idée de communauté littéraire, essentielle dans l’histoire
de la Revue Blanche, est particulièrement visible dans les « seuils », épigraphes et dédicaces, par
lesquels sont convoqués les écrivains que le groupe choisit d’inclure dans son cercle. Mirbeau est
le dédicataire des Réflexions anarchistes5 de Paul Masson, texte final du dernier des Chasseur de
chevelures6 ; cette position à l’ouverture d’un tel texte établit un lien idéologique tacite, en même
temps qu’elle constitue une marque de reconnaissance : sympathique aux idées anarchistes,
Mirbeau est d’abord un « allié » – il a notamment écrit à L’Endehors, périodique fréquemment
cité dans les pages de la Revue Blanche, qui publiera d’ailleurs trois textes de Zo d’Axa. La
tonalité ironique du texte renforce d’autre part le rapport de complicité inhérent au dispositif
dédicatoire, qui apporte un peu de la participation, voire de la caution de Mirbeau aux propos de
l’énonciateur. C’est dans cette perspective qu’il faut lire aussi la dédicace d’Impasse des Hatons,
récit de Romain Coolus dont le héros est « un homme qui fumait une pipe éternelle7 » ; un
rapport privilégié, d’ordre amical, et probablement une gratitude personnelle du jeune auteur
s’expriment à travers cette dédicace qui, à l’orée d’un texte publié en novembre 1900, témoigne
aussi de la permanence du lien, de l’inclusion durable de Mirbeau dans le cercle étroit de la
revue.
Le lecteur de la Revue Blanche rencontre fréquemment le nom de l’écrivain, ces
nombreuses mentions traduisant encore une présence diffuse : dans le « Vrai Hamlet », article
publié le 1er juillet 1896, Louis Ménard fait référence à une chronique de Mirbeau consacrée au
sujet8 ; le 1er juillet 1899, Léon Blum, alors critique littéraire en titre de la Revue Blanche,
présente l’ouvrage de Joseph Reinach, Le Crépuscule des traîtres, et exprime sa propre surprise
de pouvoir dire le « plaisir » qu’il éprouve à louer le livre : « Je l’ai haï », explique-t-il sans plus
d’explication, car les raisons de cette haine, « M. Mirbeau les a trop bien exprimées9 ». Sur un
plan plus positif, l’écrivain rendra tout aussi évident l’intérêt du livre de Jean Lombard,
L’Agonie, en une préface dont Michel Arnauld, dernier critique littéraire de la Revue Blanche,
reproduit plusieurs extraits au cours de son compte rendu du 1 er décembre 1901. Le style de
Mirbeau est maintes fois cité en exemple ; sous la plume de Léon Blum encore, à l’occasion d’un
compte rendu du roman d’Ernest La Jeunesse, L’Inimitable, dans le numéro de juillet 1899 déjà
mentionné : « Il y a de tout, dans L’Inimitable : il y a du Rousseau et du Mirbeau, du Barrès et
du Paul Adam10 » ; contiguïté non négligeable de noms qui représentent, pour Blum, le fleuron
de la littérature.
Cette fonction référentielle du nom de Mirbeau prend une dimension bien spécifique au
fil des chroniques de la Revue Blanche, où il se trouve fréquemment associé aux formes diverses
de lutte ou de prise de position dont il est fait mention. Le procès et la condamnation d’Oscar
Wilde, pour ne citer que cet exemple, donnent lieu à plusieurs interventions – Henri de Régnier,
Paul Adam, Romain Coolus ou Rachilde publient leur point de vue sur la question –, parmi
lesquelles celle de Lord Alfred Douglas, qui paraît le 1er juin 1896. Il y exprime sa confiance en
la mobilisation du milieu intellectuel parisien contre « la flagrante et barbare injustice de ce
monstrueux procès », et précise quelques noms parmi les plus influents : « L’intervention
personnelle d’hommes aussi distingués que MM. Henri Bauër, Paul Adam, Octave Mirbeau ne
peut manquer d’avoir quelque effet sur un homme de la valeur de M. Balfour 11 ». De même, le
« Mémento bibliographique » du 1er août 1898 souligne la parution d’un Livre d’hommages des
Lettres françaises à Émile Zola et cite la composition du comité de patronage, où le nom
d’Octave Mirbeau côtoie ceux de Séverine, George Clemenceau, Ranc, Hector Denis, George
Lorand, Maurice Maeterlinck et Émile Verhaeren. Le combat dreyfusard, dans lequel s’engage la
Revue Blanche, ne fut pas, on le sait, le moindre des combats de Mirbeau. Les « Notes sur le
procès » de Victor Barrucand, publiées le 1er septembre 1899, près de la fin du procès en révision
de Rennes, évoquent le groupe d’amis venus soutenir le capitaine Dreyfus : « Là s’épanouissent
Jaurès, Mirbeau et son chien Dingo, Hermann-Paul en chapeau large et veston souple, Henry
Leyret, Hérold et dix autres12. » On rappellera enfin la référence implicite contenue dans le
portrait de Laurent Tailhade par Gustave Kahn paru le 1 er octobre 1901, dont les dernières lignes
font allusion au « procès de tendance qui l’amène en ce moment-ci dans les couloirs du Palais et
[qui] ne fera que lui assurer des sympathies nouvelles et ardentes » : il allait de soi qu’Octave
Mirbeau serait de celles-ci13.

2. Une figure de l’ « énergie » à la Revue Blanche

La voix tonnante de Mirbeau résonne dans sa réponse à « L’Enquête sur l’éducation »,


l’une des deux grandes enquêtes de la Revue Blanche auxquelles il participe. L’écrivain y évoque
les « terreurs de la morale catholique » que lui a laissées l’éducation des jésuites, les
« superstitions abominables » dont il est parvenu à se libérer, au prix d’ « efforts douloureux »,
déclare qu’il n’a « qu’une haine au cœur, mais elle est profonde et vivace : la haine de
l’éducation religieuse ». Sa diatribe émaillée de métaphores cinglantes (les établissements
religieux sont comparés à « des fabriques de monstres » qui déshumanisent l’enfant en le
soumettant à « des régimes variés et savants de torture et de déformation », et se rendent
coupables de « crimes de lèse-humanité14 ») achève de fixer, quelques mois avant la disparition
de la Revue Blanche, la représentation de l’écrivain en « imprécateur15 ».
Celui-ci, à la Revue Blanche, prend les traits de l’ « énergique », figure éminemment
représentative d’une notion qui apparaît pour la première fois sous la plume de Paul Adam le 15
mai 1896 : dans un article issu de la série des « Critiques des mœurs » et intitulé « Bouquet de
force – Les énergies », l’écrivain loue « les énergies de cette fin de siècle». Le terme désigne les
penseurs, véritables « forces contemporaines », qui n’ont cessé de lutter « contre les armées de
la Douleur » : usant d’une métaphore guerrière, filée tout au long de la chronique, Paul Adam
représente Catulle Mendès, Henry Bauër, Émile Zola, Georges Clemenceau, Jean Lorrain et
Octave Mirbeau en « horde de généraux d’empire », sans savoir encore que cinq d’entre eux,
Jean Lorrain excepté, prendraient part activement au combat dreyfusard. Catulle Mendès mène
« de subtiles, de rapides infanteries », Zola est représenté en « maréchal de l’artillerie »,
Clemenceau en « Bonaparte aux cheveux ras », Jean Lorrain en soldat galopant « de division en
division », présent partout où surgit l’esthétique dans le combat ; Mirbeau et Bauër figurent en
« commandants de cavalerie ».De ce « Celte formidable » qu’est Octave Mirbeau, Adam montre
« l’âme solide et bondissante » : l’auteur de L’Abbé Jules et du Calvaire a « mis en honte l’idée
de la guerre », a « chassé la déroute de l’éloquence, victorieuse des seuls imbéciles excités par
le tambour d’une parole redondante et vaine », a permis à l’anarchie « le droit de s’avouer »,
érigeant en héros ceux qui étaient vus comme des assassins . Ses livres, de surcroît, « sont entre
les meilleurs du siècle ». Il fait partie des « esprits de l’élite », en laquelle rien ne survit de
« l’hypocrisie de la vertu », notion fondamentale pour Paul Adam, qui y voit la vénération du
pouvoir et l’admiration servile du faible pour le fort. Mirbeau est donc l’une de ces « forces
humaines », « énergies planétaires [qui] s’exaltent contre le mensonge de la vertu et le dogme
de l’acceptation de la douleur ». Les « énergiques » énoncent un principe qui est un véritable
leitmotiv de la critique sociale à la Revue Blanche jusqu’en ses dernières années : « Il faut
favoriser la vie. » Mirbeau est donc de ceux qui ont initié le bouleversement dans les esprits
contemporains et mis en œuvre un nouvel ordre spirituel, destiné à ébranler les consciences et
l’édifice social : « L’idée seule a suffi pour qu’ils allassent à l’encontre. » À l’inverse d’un
Barrès, par exemple, maître à penser de la jeunesse littéraire que ses compromissions,
notamment politiques, firent tomber en disgrâce jusqu’à la rupture entraînée par son engagement
antidreyfusiste, Mirbeau est alors vu par Paul Adam comme l’un des hommes de lettres qui
préfigurent l’engagement des « intellectuels » : « Ils ne se confinèrent point dans la Tour
d’Ivoire, ni n’usèrent de la ruse et de la diplomatie pour obtenir la misère d’une situation. Ils
n’ont pas piétiné les faibles. Ils n’ont pas encensé les maîtres. Ils n’ont pas salué les Pouvoirs.
Ils ont grandi en eux-mêmes, par eux-mêmes, sans autre foi que le scepticisme en la vertu, et la
croyance en la bonté, et l’espoir en la seule vie16 . » Cet article, qui aurait pu constituer une
véritable profession de foi pour la Revue Blanche de cette époque, permet de mesurer l’accord
profond qui existait entre l’effort du groupe en faveur de la lutte sociale et le combat d’un
Mirbeau : la défense des faibles, la garantie de la vérité, l’abattement de toute forme de
pharisaïsme, le règne de l’Idée, la préservation de la vie sont autant de principes que la revue fera
siens jusqu’à sa disparition.
Les chroniqueurs de la Revue Blanche rendent sensibles les différentes formes de l’idée
d’énergie chez Octave Mirbeau. La force de sa verve critique est mentionnée à plusieurs
reprises ; par Romain Coolus, par exemple, qui, dans la rubrique des « Revues » de septembre
1893, signale un article de Mallarmé publié dans le Réveil de Gand : « Nous sommes heureux
aussi que M. Mallarmé ait rendu hommage à l’initiative et à la belle violence d’O. Mirbeau qui
seul, par contraste avec les braillards et les brayeurs des périodiques, sait imposer au public
une conviction d’art nouvelle et lui communiquer un enthousiasme imprévu17. » Cette parole
critique ferme et franche mérite d’être signalée à une époque où, comme l’écrit Francis Vielé-
Griffin en avril 1894, « la critique littéraire est devenue un commerce tellement bas que le
public, même, s’en désintéresse et que MM. Les Directeurs réduisent, de jour en jour, cette
louche rubrique18 ». Mais ce qui semble plus remarquable encore, aux yeux des collaborateurs de
la revue, est l’analogie entre la véhémence du critique et l’impétuosité de sa plume de romancier.
Évoquant Le Jardin des Supplices le 15 juillet 1899, Léon Blum note que « ses dons d’écrivain
sont si personnels et si outrés qu’ils ne peuvent s’accommoder d’une médiocre estime ; il faut
aimer ou haïr », et il analyse la complexité émotionnelle que l’œuvre met à découvert :
« Comme Miss Clara, M. Mirbeau aime l’amour, la souffrance et la mort ; et il ne sépare guère,
dans sa pensée, ces trois formes de la vie. » Blum ne manque pas de s’arrêter sur ce terme clé
pour la Revue Blanche, où l’on exalte l’art et la vie comme deux valeurs essentielles, et montre
combien la littérature mirbellienne incarne alors les forces vives qui sont celles de la revue elle-
même. Le compte rendu ne cesse de surenchérir en ce sens, évoquant « l’outrance énorme et
caricaturale de l’ironie », les « dons de violence, d’éloquence, de richesse et de grossissement »
de Mirbeau, son « imagination de bourreau […] prodigieuse », l’« abondance inépuisable » de
son style, sa « verve cruelle et rauque », d’où jaillit cependant « une âme tendre, aimante19 » et
douloureuse. Ailleurs encore, Blum rappelle que Le Calvaire, « ce roman fameux », lui a laissé
« le souvenir persistant des émotions fortes20 ». La critique des Vingt et un jours d’un
neurasthénique par Alfred Jarry s’inscrit encore dans cette perspective : « De l’horreur, du
courage, de la violence, de la tendresse, de la justice, fondus en beauté dans trois cents
pages21 ». À propos du Portefeuille, acte qui vient d’être monté au Théâtre de la Renaissance,
André Picard souligne à son tour la « combativité instinctive » de Mirbeau, et cette « noble, si
désintéressée et si généreuse ardeur qui se tourne passionnément contre tant de choses, parce
qu’elle s’enflamme passionnément pour tant d’autres22 ».

3. Octave Mirbeau, la Revue Blanche et la question de l’art social

À Jules Huret qui lui demande, en 1891, quelle direction paraît prendre le roman, Octave
Mirbeau répond qu’il « deviendra socialiste, évidemment », car « l’esprit de révolte fait des
progrès » ; il dit s’étonner « que les misérables ne brûlent pas plus souvent la cervelle aux
millionnaires qu’ils rencontrent », prédisant un « chambardement général23 ». C’est à partir de
l’affaire Dreyfus, période à laquelle Mirbeau se rapproche du groupe de la Revue Blanche, que la
question du caractère social de l’art, favorisée par l’émergence des « intellectuels », s’y pose
avec une particulière acuité. Auparavant, des conceptions avaient bien été énoncées, mais sans
véritable débat ; Léon Blum s’était même insurgé, dans « Le goût classique », article publié en
janvier 1894, contre une tendance grandissante à faire de la littérature « utile ». Il répondait ainsi
à une critique du Voyage d’Urien par Paul Adam, qui avait justement reproché à Gide l’inutilité
de son œuvre ; pour Blum, celle-ci restait « une œuvre plus utile […] que les plus émouvants
tableaux des souffrances les plus injustes24. » Cette position est globalement partagée par les
collaborateurs de la Revue Blanche jusqu’à l’engagement du périodique dans l’espace social. Par
la suite, le débat autour de la vocation sociale de l’œuvre d’art n’y est pas véritablement présent
en tant que tel, mais les traductions de Tolstoï, publiées entre 1895 et 1902, de Gorki en 1901, ou
même de Tchekhov, en 1896 et 1903, manifestent l’actualité de la question, de même que les
traductions d’œuvres étrangères, de plus en plus nombreuses à partir de 1898. L’essentiel n’est
pas alors la portée sociale de l’œuvre, loin d’être systématique, mais la géographie littéraire
nouvelle qui se dessine : ces diverses tentatives, étrangères ou françaises, convergent vers l’idée
d’une littérature plus accessible, plus éloignée des raffinements des premières années de la revue.
Henri Ghéon prend acte de ce changement : « Le temps est passé de “l’écriture artiste” ; de
vaines curiosités de style ne sauraient plus désormais nous distraire des qualités profondes d’un
ouvrage, et il devient urgent de goûter […] autre chose que le mot rare. »
L’œuvre d’art semble donc présenter d’autant plus d’intérêt qu’elle a « quelque chose à
dire », ce dont témoigne, à la revue, le surcroît d’enthousiasme pour le théâtre social. Dans la
25

rubrique dramatique du 15 février 1898, Alfred Athys note en effet que, « parallèlement aux
préoccupations de la foule de jour en jour plus inquiète d’elle-même, le théâtre aussi s’achemine
vers de plus graves et de plus essentiels sujets, [...] déjà un véritable genre tend à se
propager26 ». Les idées, cependant, ne doivent pas entraver l’émotion dramatique ; pour Fagus,
le vrai théâtre social n’est pas celui qui revendique, mais celui qui, d’essence profondément
humaine, métaphorise la confrontation de l’homme face à la société. L’art social, en ce sens, est
donc « l’art humainement éternel27 ». Quelques auteurs dramatiques, Maurice Donnay, Lucien
Descaves ou François de Curel, parviennent à cette perfection ; la première tentative de Mirbeau,
Les Mauvais Bergers, est particulièrement remarquée. Dans sa chronique du 1er janvier 1898,
Alfred Athys en donne une critique assez réservée, lui reprochant d’être resté un « pur débat
social », la « pièce sociale » par excellence, « où le spectacle est conçu du dehors28 », au
détriment de l’émotion ; il reprochera de même à Lucien Descaves les idées « étrangement
envahissantes » de La Cage, l’auteur ayant à ses yeux sacrifié ses personnages « à l’ardeur de
ses revendications hautaines29 ». Au demeurant, ce sont bien les conceptions de Mirbeau lui-
même qu’Alfred Athys énonce ici ; dans sa réponse à « L’Enquête sur l’influence des lettres
scandinaves » lancée par la Revue Blanche en février 1897, Mirbeau avait insisté sur
l’importance d’une littérature grâce à laquelle les auteurs ont appris qu’ « il existe des âmes
humaines aux prises avec elle-même et avec la vie sociale, et qu’il est, peut-être, intéressant de
s’en occuper ». À l’inverse du théâtre français, confiné dans une « honteuse routine », une
« indicible pauvreté » qui n’éveille plus que l’« intérêt distrait » du public, la littérature
dramatique scandinave est seule susceptible de provoquer « de fortes joies et de nobles
émotions30 ».
Ces « fortes joies », Mirbeau les dispense notamment lorsqu’il joue de sa magistrale
ironie, ainsi que le souligne André Picard à propos de Scrupules, « acte de belle tenue littéraire »
dont l’auteur « a tiré un développement d’une judicieuse et spirituelle fantaisie31 », ou lorsqu’il
se livre à la caricature la plus caustique : Félicien Fagus compte L’Épidémie, représentée en
1898, au nombre des drames sociaux les plus réussis, au même titre que Les Tisserands
d’Hauptmann : « quelle thèse soutenue en dira autant que, […] dans L’Épidémie de Mirbeau, le
Conseil municipal faisant de ses sièges curules des chaises percées ? » C’est ainsi que l’auteur
« touche juste » et « devient comme une force de la nature32 », un « énergique » : c’est sous cet
angle encore qu’il faut comprendre l’ « effet de gigantesque bouffonnerie » qu’Alfred Athys
semblait regretter dans la pièce, soulignant pourtant à juste titre une ironie « énorme,
démesurée33 ».
Si le théâtre mirbellien fait couler de l’encre dans les colonnes dramatiques de la Revue
Blanche, c’est la pré-publication du Journal d’une femme de chambre, du 15 janvier au 1er juin
1900, qui y constitue le paradigme du genre « social ». La « pédagogie de choc » mise en œuvre
dans le roman représente en outre pour la revue un réel « coup d’éclat34 » : Le Journal s’inscrit
dans deux périodes essentielles de l’affaire Dreyfus – composante alors fondamentale de la
Revue Blanche – ce qui en fait, comme l’expliquent Pierre Michel et Jean-François Nivet, « un
document sociologique et historique de premier plan : il nous représente une province apathique
et misonéiste, indifférente et profondément réactionnaire35 ». Camille de Sainte-Croix, qui
consacre au Journal un long compte rendu pour le numéro du 1er septembre 1902, perçoit le
roman comme « une épopée de la servitude civilisée ayant pour auteur un homme qui n’a pas
peur des mots, des idées, ni des actes ». Le personnage du « larbin », incarné par Célestine,
personnifie selon lui l’état général de la société contemporaine, faite de « tyrannies usurpées et
de sujétions affolées », et constitue le reflet exact de ses tares. Mais le critique observe que la
dimension humaine de l’œuvre sociale, dont le problème avait déjà été posé dans le théâtre, est
bien présente, et, rejoignant le propos de Fagus, il montre que c’est bien l’art qui rend à l’œuvre
toute sa portée morale et humaine : « Tout travail d’art qui rend manifestes les méfaits d’une
fonction vile, accomplit une salutaire besogne, au profit du progrès social. » En posant avec art
le problème de la servitude à travers la survivance de la domesticité dans la société de son temps,
Mirbeau parvient à conférer à ce que le critique envisage comme « une œuvre de grand avenir »,
une influence telle qu’elle est susceptible d’altérer l’organisation sociale : « Il s’attaque au
principe même de nos décadences et le dénonce fortement. Or, il s’exprime assez clairement,
assez éloquemment pour que son enseignement fasse son chemin dans l’esprit de nos fils. »
Au moment même où s’élèvent, à la Revue Blanche, de multiples voix qui protestent, à
l’exemple d’Émile Zola, contre toutes les formes d’iniquité et de mensonges, Le Journal d’une
femme de chambre apparaît à la fois comme l’écho romanesque du travail des « intellectuels » et
la forme achevée de l’œuvre d’art sociale, « de taille à changer la face d’une civilisation », tout
en incarnant l’ « intensité moderne36 » de la littérature ; il donne du même coup, s’il en était
besoin, la dernière preuve d’une absolue consonance entre l’esprit de l’écrivain et celui du
groupe de la Revue Blanche.
Cécile BARRAUD
Université Carlos III de Madrid
1 Paul Adam, « Bouquet de forces – Les Énergies », Revue Blanche, n° 71, 15 mai 1896, Genève, Slatkine reprints,
1968, p. 433. Toutes les références à la Revue Blanche seront désignées par les initiales RB et renverront, sauf indication
contraire, à la série parisienne.
2 Pour une histoire complète de la Revue Blanche, nous renvoyons à l’ouvrage de Paul-Henri Bourrelier, La Revue

Blanche, une génération dans l’engagement, 1890-1905, Paris, Fayard, 2007.


3 « Livres nouveaux », RB, 3e série belge, n° 9, décembre 1890, p. 285.

4 Octave Mirbeau, Correspondance générale, II, lettre 1128, 19 janvier 1893 (édition de Pierre Michel), Lausanne,

L’Age d’Homme, 2005, p. 716.


5 Paul Masson, « Réflexions anarchistes », Le Chasseur de chevelures, RB, n° 33, juillet 1894, p. 90.

6 Supplément satirique de la Revue Blanche.

7 Romain Coolus, « Impasse des Hatons », RB, n° 178, 1er novembre 1900, p. 351. Dans une lettre datée de début

novembre 1900, Octave Mirbeau fait part à Romain Coolus de son enthousiasme pour le récit : « Que c’est beau, Coolus !
et quel frisson il y a là-dedans ! » Et, plus loin : « On est toujours à nous parler de Poe… Mais ça, Coolus, combien je
trouve cela plus beau que du Poe, parce que c’est bien plus mystérieusement, bien plus symboliquement humain. »
(Correspondance générale, t. III, à paraître en 2008, lettre 1850) .
8 « Le Blasphème », dans Le Journal du 7 juin 1896.

9 Léon Blum, « Les Livres - L’Affaire », RB, n° 146, 1er juillet 1899, p. 477. Joseph Reinach, politicien opportuniste,

chef de cabinet de Gambetta, dreyfusard et auteur de la première histoire de l’Affaire. La réconciliation avec Mirbeau aura
lieu en 1898.
10 Léon Blum, « Les Romans », RB, n° 146, 1er juillet 1899, p. 391.

11 Alfred Douglas, « Une introduction à mes poèmes, avec quelques considérations sur l’affaire Oscar Wilde », RB,

n° 72, 1er juin 1896, p. 486.


12 Victor Barrucand, « Notes sur le procès », RB, n° 150, 1er septembre 1899, p. 75.

13 Un article de Tailhade, paru dans le Libertaire du 15 septembre 1901, lui vaut une incarcération à la prison de la

Santé que la campagne menée, entre autres, par Émile Zola, Gustave Kahn, Anatole France et Octave Mirbeau permettra
d’abréger.
14 « Enquête sur l’Éducation », RB, n° 216, 1er juin 1902, p. 175. Cette réponse a été republiée par Pierre Michel dans

« Octave Mirbeau et le poison religieux », L’Anjou laïque, n° 75, février 2006, p. 18.
15 Selon la formule du titre de la biographie de Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l’imprécateur

au cœur fidèle, Paris, Séguier, 1990.


16 Paul Adam, art. cit. p. 433 sq.

17 R.C., « Les Revues », RB, n° 23, septembre 1893, p. 178.

18 Francis Vielé-Griffin, « Entretiens littéraires », RB, n° 30, avril 1894, p. 334.

19 Léon Blum, « Les Romans », RB, n° 147, 15 juillet 1899, p. 475 sq.

20 Léon Blum, « Les Romans », RB, n° 155, 15 novembre 1899, p. 475.

21 Alfred Jarry, « Les Romans », RB, n° 198, 1er septembre 1901, p. 77.

22 André Picard, « Les Théâtres », RB, n° 210, 1er mars 1902, p. 392.

23 Jules Huret, Enquête sur l’évolution littéraire (édition de Daniel Grojnowski), Paris, Corti, 1999 p. 230.

24 Léon Blum, « Le goût classique »,RB, n° 27, janvier 1894, p. 38.

25 Henri Ghéon, « Les Livres », RB, n° 160, 1er février 1900, p. 236.

26 Alfred Athys, « La Quinzaine dramatique », RB, n° 113, 15 février 1898, p. 305.

27 Félicien Fagus, « Louise, “drame social” », RB, n° 161, 15 février 1900, p. 303.

28 Alfred Athys, « La Quinzaine dramatique », RB, n° 110, 1er janvier 1898, p. 59.

29 Alfred Athys, 15 février 1898, art. cit..

30 « Enquête sur l’influence des lettres scandinaves », RB, n° 89, 15 février 1897, p. 161.

31 André Picard, « Les Théâtres », RB, n° 217, 15 juin 1902, p. 316.

32 Félicien Fagus, art. cité, p. 300-301.

33 Alfred Athys, « La Quinzaine dramatique », RB, n° 120, 1er juin 1898, p. 228.
34 Selon la formule de Paul-Henri Bourrelier dans La Revue Blanche, une génération dans l’engagement (1890-
1905), op. cit., p. 944.
35 Pierre Michel et Jean-François Nivet, op. cit., p. 635.

36 Camille de Sainte-Croix, « Les Livres », RB, n° 174, 1er septembre 1900, p. 72 sq.