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UN TEXTE INCONNU DE MIRBEAU EN ESPAGNOL

En 1921 a paru, à Barcelone, chez Alfredo M. Roglan, dans la collection « Biblioteca


popular Progreso », un petit volume de 128 pages d’Octavio Mirbeau intitulé El alma rusa
[“l’âme russe”], sans indication du nom du traducteur. Ce titre correspond à celui d’un article
paru dans L’Humanité le ler mai 1904 et qui, à l’occasion de la guerre russo-japonaise,
constituait une nouvelle fois une dénonciation de l’homicide autocratie tsariste, un cri de pitié
pour le misérable peuple russe asservi et un nouvel hommage à la littérature russe et aux deux
phares que sont, aux yeux du romancier, Tolstoï et Dostoïevski1. Grand fut mon étonnement
de découvrir ce volume insoupçonné dans le catalogue de la Bibliothèque Nationale de
Catalogne, d’où il ne pouvait malheureusement pas sortir. Mais grâce à l’entremise de notre
amie Lola Bermúdez, il me fut possible d’obtenir la photocopie des textes y enclos, réalisée à
partir d’un autre exemplaire, conservé dans l’obscure bibliothèque de Pontevedra, en Galice,
où il ne me serait certes pas venu à l’idée d’aller le dénicher...
Peu après, nouvel étonnement quand j’ai découvert, sur Internet, l’existence d’une
revue argentine de Buenos Aires intitulée Los Intelectuales qui, en juin 1922, a consacré son
numéro 5 à Octavio Mirbeau sous le titre de Prostitución y miseria. Alléché par ce titre, qui
pouvait laisser imaginer une traduction espagnole de L’Amour de la femme vénale, publié la
même année à Plovdiv et en bulgare (Любовта на продажната жена2), j’ai réussi à me
procurer cette brochure de 32 pages sur deux colonnes, par le truchement d’amis argentins,
Valeria Hall et Daniel Attala. Quelle ne fut pas ma surprise de m’apercevoir alors qu’il
s’agissait, non de la version espagnole de l’essai bulgare, mais de la reprise, sous un autre
titre, des textes publiés quelques mois plus tôt à Barcelone dans El alma rusa ! Quant au titre
espagnol, qui signifie “Prostitution et misère”, il est une très libre adaptation de celui du
conte « Pour M. Lépine », afin de le rendre compréhensible au public hispanophone
totalement ignorant de l’identité du préfet de police de Paris. Ce conte, paru dans Le Journal
le 8 novembre 18963, a ensuite été inséré, en 1901, dans le chapitre XIX des 21 jours d’un
neurasthénique.
Chose étonnante : les deux volumes en espagnol comportent chacun treize textes,
articles et contes, qui n’ont pas été recueillis en français, ni du vivant de Mirbeau, ni après sa
mort4, et qui, pour la plupart, ont paru dans Le Journal (notamment « El abogado », extrait
d’une chronique du 24 juin 1894 intitulée « Autour de la justice »), ou, plus curieusement,
dans L'Humanité (« Celebremos el Código » (« Célébrons le Code »), « El alma rusa » et
« Estética dramática » (« Esthétique dramatique »), à quoi s’ajoute un extrait de L’Abbé Jules,

1
Le texte espagnol est accessible sur le site Internet de Wikisource,
http://es.wikisource.org/wiki/EL_ALMA_RUSA_:_El_alma_rusa.
2
J’ai publié la retraduction française en 1994 aux Éditions Indigo - Côté Femmes.
3
Ce texte a été recueilli dans notre édition des Contes cruels, Librairie Séguier, 1990, t. II, pp. 360-366.
La traduction espagnole est accessible sur le site Internet de Wikisource,
http://es.wikisource.org/wiki/EL_ALMA_RUSA_:_Prostituci%C3%B3n_y_miseria.
4
Il en va de même de deux volumes de contes traduits en allemand et publiés dans Laster und andere
Geschichten [“Le vice et autres histoires”], Vienne et Leipzig, Wiener Verlag, collection « Bibliothek berühmter
Autoren » , 1903, et Der Herr Pfarrer und andere Geschichten [“Monsieur le Curé et autres histoires”], Vienne
et Leipzig, Wiener Verlag, 1904, et Berlin, Singer & C° Verlag, 1906.
« El pecado » [“le péché”]. Plusieurs de ces contes, outre « Prostitución y miseria », ont été
insérés dans Les 21 jours, par exemple « La Cartera » (« Le Portefeuille ») et « Escrúpulos »
(« Scrupules »), ou dans La 628-E8, tel le texte curieusement intitulé « El rebaño inconsciente
y sanguinario » [“le troupeau inconscient et sanguinaire”], et qui n’est autre que « Comme en
France » (Le Journal, 14 juillet 1895). Il est à noter également la présence d’un article, « La
verdad ha muerto » (« La vérité est morte »), que j’ai bien publié en français, mais dont
j’ignore toujours la date et le lieu de publication 5. Ce qui frappe, dans les choix opérés, c’est
la volonté marquée des éditeurs, visiblement progressistes et libertaires, de servir à la
conscientisation des lecteurs en démasquant les faux semblants et la respectabilité des
institutions et des hommes qui les font fonctionner, en leur offrant des textes qui leur révèlent
le dessous des cartes et leur présentent une approche inhabituelle des problèmes sociaux et
éthiques d’une société bourgeoise reposant tout entière sur le vol et le mensonge : l’indicible
misère, la hideuse prostitution, la duperie du suffrage universel, le caractère éminemment
oppressif de la loi, de la police et de la “Justice”, les lois scélérates liberticides, l’aliénation
par le théâtre aussi bien que par la morale chrétienne, etc.
Mais je n’étais pas au bout de mes surprises, car, parmi ces textes, l’un m’était
inconnu en français6 ! Il s’agit de « Dos hombres honrados ». Où a-t-il bien pu paraître ? Et
comment a-t-il échoué à Barcelone et à Buenos Aires ? Le mystère est entier, en attendant le
jour où, peut-être – sait-on jamais ? –, des chercheurs finiront par le dénicher dans des
journaux ou revues français ou belges que Jean-François Nivet et moi n’avons pas
dépouillés. Pour l’heure, nous ne disposons que de la traduction espagnole, dont ne saurions
juger la fidélité. Reste que le doute est permis, car on a comme l’impression d’avoir affaire à
un condensé plutôt qu’à une chronique formatée en fonction des 300 lignes quasiment
réglementaires. Le texte est court et inhabituellement sec, et de surcroît privé des points de
suspension si caractéristiques de l’écriture mirbellienne. Ce doute, sur l’absolue fidélité de la
traduction, est renforcé par ailleurs par la liberté prise par l’anonyme traducteur du conte
« Le Portefeuille », qui s’est permis d’ajouter, à la fin du récit, une ultime réplique in petto
du Commissaire : « La vérité, c’est que les dix mille francs pourraient bien avoir trouvé un
domicile » — à la différence du pauvre Jean Guenille, rebaptisé Juan Andrajos, que ledit
Commissaire expédie au dépôt. Certes, le lecteur du texte français a toute latitude de
conclure que le Commissaire va bel et bien s’approprier, sans autre forme de procès, le
contenu du portefeuille bourré de billets qu’il a jeté dans un tiroir, dans la version théâtrale,
et dont on ignore le sort, dans la version narrative. Mais Mirbeau ne nous impose
aucunement cette lecture, à la différence du traducteur espagnol, qui, fidèle par ailleurs,
outrepasse ici singulièrement ses droits7.
En revanche, pour ce qui est du contenu, aucun doute n’est possible, et c’est du plus
pur Mirbeau que l’on retrouve ici, par-delà les aléas du passage d’une langue à l’autre. Le
parallélisme entre les deux formes de vol, la légale, qui est lâche et hypocrite, et la

5
Voir les Cahiers Octave Mirbeau, n° 1, mai 1994, pp. 210-217.
6
Ce texte est désormais en ligne sur Wikisource :
http://es.wikisource.org/wiki/EL_ALMA_RUSA_:_Dos_hombres_honrados.
7
Le texte espagnol de « La Cartera » est également en ligne sur Wikisource :
http://es.wikisource.org/wiki/EL_ALMA_RUSA_:_La_cartera.
criminelle, qui a du moins le mérite de la franchise et qui nécessite du courage, a été
notamment illustré d’abondance dans Scrupules, sous ses deux espèces, théâtrale et
narrative, et dans l’éloge paradoxal du vol qu’y développe l’anonyme gentleman-
cambrioleur.
Pierre MICHEL

* * *

Octave Mirbeau : « Deux hommes honorables »

Le plus gros, au sourire bonasse, disait à son voisin, qui mangeait comme quatre sans
s’arrêter à ce que laissait sur la table le serveur de l’auberge :
– Détrompez-vous, mon ami, le vol sera toujours un crime.
– Je suppose que vous êtes un propriétaire.
– Grâce à ma constance, à mon épargne et à mon travail.
– Est-ce que vous êtes industriel ?
– Et commerçant aussi.
– Ah !
– Et vous, à quelles affaires vous consacrez-vous ? Vous avez l’air d’être un boursier.
– C’est que je n’ai pas l’apparence de ce que je suis : mon travail, c’est de voler.
– De voler ?
– Vous avez bien entendu !
– Et vous le dites avec orgueil.
– Avec le même orgueil que vous pour dire que vous êtes commerçant et industriel.
– Mes affaires sont légitimes !
– Je le sais bien ; presque aussi légitimes que les miennes, mais pas aussi dignes.
– Comment ça, pas aussi dignes !
– Naturellement : elles ne sont pas aussi dignes, parce qu’il y a moins de risques et
plus d’hypocrisie. Moi, je vole en ayant la loi contre moi, alors que vous, vous volez à l’abri
de la loi elle-même. Quand vous vendez, vous ne donnez pas le juste poids ; quand vous
achetez, vous ne payez pas le juste prix ; et peu vous chaut d’empoisonner les clients à qui
vous vendez.
– C’est un contrat qui a été stipulé librement.
– Oui, bien sûr ! Mais, dans ce pacte, il est question d’une certaine qualité, d’une
certaine mesure, d’un certain prix.
– C’est-à-dire...
– Laissez-moi parler et vous parlerez après, jusqu’au jour du jugement.
– Je ne puis écouter de pareilles sottises.
– Vous étiez tranquillement en train de manger quand vous m’avez interrogé. Moi, je
suis plus franc que vous et mes affaires, je les qualifie de vol... Pour ce qui est de l’industrie,
vous ne nierez pas que vous utilisez des articles de mauvaise qualité afin de les vendre comme
s’ils étaient bons, et que vous donnez à vos ouvriers 5 % de ce qu’ils produisent.
– Il ferait beau voir que, nous, les commerçants, nous vendions au prix que nous
avons acheté, et que à nous, les industriels, les matières premières nous reviennent aussi cher
que l’argent de notre production !
– Vous feriez alors une mauvaise affaire, comme j’en fais une aussi, le jour où je
rentre à la maison les poches vides.
– Mais moi je travaille !
– Je dis la même chose, et à plus juste titre que vous, puisque vous...
– Pas du tout, Monsieur ! Vous, vous volez !
– C’est du moins ce que vous, vous appelez voler !
– Le voleur, c’est celui qui s’empare avec violence de ce qui ne lui appartient pas.
– Allons bon ! De sorte que le voleur se différencierait du commerçant en ce que ce
dernier vole pacifiquement. Vous ne nierez pas, en ce cas, que le second n’est qu’une
décadence du premier ! Vous, vous êtes des armées de mercenaires incapables de voler d’une
main baladeuse. Vous avez légalisé la falsification et l’escamotage. Il vaudrait mieux dire que
vous avez perverti l’art du vol, et que des gens comme vous vous mériteraient d’aller en
prison rien que parce qu’ils sont anti-esthétiques, à défaut d’autres motifs.
Le voleur et le commerçant se levèrent de table sans même se saluer. Au bout d’un an,
l’un se trouvait au tribunal comme hors-la-loi, pour avoir volé un portefeuille, et l’autre faisait
des lois au Parlement, parce que, ayant joué à la baisse avec la complicité du ministre d’État,
il avait gagné beaucoup de millions et pu représenter le pays grâce à l’argent dont il avait
privé de nombreuses familles, qui, depuis, vivaient dans la misère.
(Traduit de l’espagnol par Pierre Michel)