Vous êtes sur la page 1sur 243
Lee BIBLIOTHEQUE HISTORIQUE Qe. —— “ “gh CAPITAINE B: H. LIDDELL HART ) MILITARY EDITOR OF THE NEW ENCYGLOPEDIA BRITANNICA SCIPION LAFRICAIN PREFACE ET TRADUCTION. DU CAPITAINE A. LAGEIX ‘Avec sept cartes et croquis de bataille PAYOT, PARIS. A LA MEME LIBRAIRIE Capitaine B, H. Lippeti Hast, Military editor of the New Encyclopedia Britannica. — Réputations (Joffre, Falkenhayn, Haig, Sailent, Foch, Ludendorff, Pétain, AHenby, Hunter Liggett, Pershing) . 24 —— La Guerre mondiale racontés par un Anglais... — Los Guerres décisives de Histoire. Etudes de stratégie. Coxravo Barsacarco, directeur de la Nuova Rivista Stortca, — Le DécHin uns Civilisation ou Ja fin de la Grace antique. 25 fr. ‘W. Warne Fownr, professeur a I’ Université d’Oxford. — La Vie sociale @ Rome au temps de Cicéron. 24 — Tules César et Ja Fondation du Régime impérial romain. 32 te E. F, Gavtisa, professeur 4 l’Université d’Alger. — Genaéric, roi des YVandales. Prix de littérature coloniale 1933. » 25 tr. J. R. Hats, — Les Grands Combats 31 Salamine au Jutland . 28 fr. Lion ‘Homo, ancien membre de I’ficole frangaise de Rome, " professeur ala Faculté des Lettres de Lyon, — I’Empire romain. Le gouvernement du monde. La défense du monde, L’exploitation du monde. fr. — La Givilisation romaine 0.5.0.0 0000. . — Les Empereurs romain ot le Christianiame fr. Cu. Apri JULIEN, professeur agrégd d'histoire au Lycée Janson de Sailly, socrétaire général de la Reoue Historigue, ~~ Hietoixe de 1, du Nord (Tunisio, Algérie, Maroc)... 00.0045 vee 120 fr. Dy B gT INDHAN Lewis. ~ Charles-Quint, ernpetenr dOccident, 1500- tr. Bvt Luowia, Wapoléon. Traduction couronnés par P’Académle tran- aise, 40 fr. W. F, Reppaway, chargé de conférences & I'Université de Cambridge. — Frédéric lo Grand, 1712-1786 ......... 30 fr, ‘Tibire. J. C. TARVER, professeur 4 l’Ecole royale de Canterbury. 30 fr. G. R. Srmiins Tayiox. — Cromwell, 1599-1658. 25 fre ARTRUR WetGat, ex-inspecteur des antiquités du Gouvernement égyptien, membre du Comité du catalogue du Musée du Caire. — Cleopatra, sa 30 tr, + 80-fr. 8 Iss fragments 25 fr. 36 fr. 30 fr. ‘Unaron Wien, professeur A l'Université de Berlin. — Aloxandre le veer BG ie vee connus de |’ccuvre poétique ie Sappho... — Maro-Antoine. Sa vie st son tercp! Grand... Ta. Zinuinsms, professeur & PUniversité de Varsovie. de la Givitivetton antique. Pérlode achésnae. Pérlode hellénique. Période attique. Période cecuménique BIBLIOTHEQUE HISTORIQUE CAPITAINE B.H. LIDDELL HART MILITARY EDITOR OF THE NEW ENCYCLOPEDIA BRITANNICA SCIPION L’AFRICAIN PREFACE BT TRADUCTION DU CAPITAINE A, LAGEIX Avec sept croguis PAYOT, PARIS 108, Boulevard St-Germain mm Tous droits rdservés PREFACE DU TRADUCTEUR Scipion est un des pilus remarquables génies de UAntiquité. Stratége éminent, le plus grand peut-étre que le monde ait jamats connu, diplomate avisé ef habile, orateur puissant, doué Pune emprise rare sur le peuple, grand politique, Scipion a été le véri- table fondateur de 'Empire romain. Sa destinée voulut qu'aprés avoir été I'idole de ses concilogens, pour les avoir sauvés de la menace carthaginoise, il conniit U'ingratitude des foules, semblable en cela des hommes Etat el a des chefs de guerre modernes a qui, comme 4 lui, échut la idehe difficile de servir une démocratie. Le eapitaine Liddell Hart a été attiré par la phystonomie capti- vante de ce grand Romain et s'est attaché avec dilection & faire reviore le vainqueur d'Annibal dans le climat qui fut le sien. Ila peint en une large fresque cette époque des guerres puniques si riche en péripéties, ot la grandeur de Rome, son existence méme ont é€6 enfre les mains du seul Scipien. Le capitaine Liddell Hart n'est pas un inconnu pour le lecteur frangais. Réputations, La Guerre.mondiale racontée par un Anglais, Les guerres décisives ‘de I’Histoire, pour ne citer que ceux de ses nombreux ouvrages qui ont élé traduits en frangats, lat ont valu de ce cété.ci de la Manche la méme réputation @ écri- vain militaire éminent que ses travaux tui ont assurée dans les pays anglo-sazons. Son intelligence alerte, ses apergus ingénieux, oss fugements remarquabies de pénétration et de justesse, sa puis- aance d'dvocation, sa langue clatre et précise tut ont conquis la faveur d'un nombreux public. . . On ne jail pas jusqu’ici de biographie de Scipion digne de son ginte, Au moment ott les difficultés de Ia Guerre ef de {aprite ont mts en relist Cimportance primordiale du Chef, ft Phaure ols las pauples consctents du danger, et soucieux de vivre, napirent @ lire gouvernds, {1 est particuliérement opportun de rap- paler l'ecamnpte de os grand eapttaine, « le plus grand homme de toute UAlatafra ramaine s, comme U'dorivtt un four t'abbé Séran de La Tour dana une folire tt Loula XV. Ciel pour cela qua luuvrage du capitaine Liddall Hart inié- teaeera ron eetelanient ten epdeiaitates de Cart milttatre, mats ausst four caus qui afinent histoire of qua passtonne ta vie des héros, Anon Laozix, AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR Si j'avais & justifler Ie choix de ce sujet, je dirais qu'il n'existe aucune biographie récente de Scipion, Mais la raison réelle de mon choix est que, en dehors de Y’étude de la personnalité de Scipion et de son importance politique comme fondateur de la puissance mondiale de Rome, ses travaux militaires comportent, pour celui qui étude les méthodes modernes de la guerre, un enseignement plus précieux que ceux de n'importe quel grand capitaine do pased. C'est JA une affirmation hardie, mais j’espére pouvoir Ja justifler au cours des pages qui vont suivre... En ce qui concerne la tactique des armes, Jes campagnes de Napoléon, celles de 1870, et mé@me de 1914-18, n’offrent pas plus de legons que celles du troisiéme siécle avant Jésus-Christ ! L'art du commandement ne vieillit pas... C’est parce que les batailles livrées par Scipion sont plus riches en ruses et en stratagsmes — encore réalisables de nos jours — que celles de n’importe quel autre général, qu’elles peuvent servir de modéles aux soldats de maintenant. La stratégie de Scipion est encore plus « moderne » que ses batailles. Notre époque est pleine de désillusions ; nous com- mencons 4 comprendre que « la destruction des principales forces de l’ennemi sur le champ de bataille » n'est pas une fin, mais, au mieux, un moyen ; que les disciples aveugles de Clausewitz s’étaient trompés sur ce point — et l'univers entier avec eux, malheureusement ! Dans l'avenir, encore plus que par le passé, pour se battre, if sera nécessaire d’étudier et de comprendre le jeu des forces économiques, politiques et militaires inséparables en stratégic. C'est. parce que Scipion l’Africain comprit et combina le jeu de ces forces — mieux que n'importe quel grand capitaine, en dépit du handicap « moderne » de serviteur d'une République, alors qu'un Alexandre ou un Napoléon exergaient un pouvoir despotique — que V’étude de sa vie est tout particuliérement appropriée A notre époque. Par-dessus tout, il faut retenir que tous ses plans avaient un objectif moral, qu’ils fussent politiques, stratégiques ou tactiques. B. H. Lrppext Hart. SCIPION L’'AFRICAIN INTRODUCTION Le chemin de la défaite méne tout droit a ia renom- Inée : ainsi nous apparatt le verdict de la postérité sur les plus grandes figures.du monde. Léclair du météore sollicite plus imagination humaine que la splendeur distante de Tétoile fixée a jamais au plus haut du firmament. Est-ce cette course ultime vers Ja terre, cet éclat merveilleux venant s’éteindre dans la poussiére qui, tangibles, définis, donnent au météore un attrait plus puissant ? Tl semble en étre ainsi pour les météores du systéme humain. A condition que leur chute supréme soit dra- matique, la mémoire d’une helle défaite éclipse celle d’un succés durable. Il se peut aussi qu’une chute irrémédiable donne un grand relief au vaincu et mette vivement son ceuvre en valeur, tandis que l’homme dont Jes travaux sont cou- ronnés de succés pose la premiére pierre d’un édifice que d’autres continueront. Sa gloire se fond avec celle de ses successeurs, : Cette théorie se trouve amplement confirmée par I’his- toire. Pour qu'un homme d'action garde intacte sa renom- mée, i] faut qu'il fasse appel, non seulement 4 l’esprit, mala encore & la sensibilité, N’étant plus 1a pour éveiller par luleméme lea é¢motions de la postérité, il faut essen- tlellement qu'une note dramatique, la note d'une tra- 10 INTRODUCTION gédie vraiment humaine, agisse pour lui. Cette consta- tation semble applicable 4 toutes les branches de I’effort humain. Scott qui, bravement, essaya sans suceés d’attein- dre le Péle Sud, “vit dans toutes les mémoires, tandis qu’Amundsen et Peary, qui y sont parvenus, tombent, peu & peu, dans l’oubli. En matiére de sport, le nom de Dorando n'est pas oublié, mais qui, dans Je grand public, se souvient de Hayes, le vainqueur du Marathon ? Ou méme des vainqueurs qui Iui succédérent 2 Hi est. d’usage aujourd’hui de rendre la presse actuelle responsable de ces verdicts irrationnels et sentimentaux. Pourtant, un simple coup d'ceil jeté sur l'Histoire montre qu'il en a été ainsi de tout temps. C'est, en fait, 4 Ihis- torien — qui, entre tous, par son éducation intellectuelle et sa méthode devrait faire prédominer la raison dans ses jugements -~- que nous devons attribuer Ja principale responsabilité de cette tendance éternelle a glorifier la défaite au détriment du succés durable, L’histoire ancienne Tessemble, sur ce point, 4 la moderne. Nul exemple n’est plus saisissant que eclui de Scipion l’Africain, objet de cette bréve étude, dont le but est de redresser les torts de I’histoire envers les qualités militaires de ce général — sans recourir au procédé commode de dénigrer ses ennemis. Scipion a été diminué par des historiens désirenx d'aug- menter Ia gloire d’Annibal. Ce procédé est d’autant moins excusable, d’autant plus déraisonnable que, dans ce cas, on ne se trouve pas en présence d'un trés grand nombre de documents contradictoires émanant de contemporains. Les seuls qui puissent servir de base 4 une étude et A un jugement se limitent, presque exclusivement, aux travaux de Polybe et de Tite-Live, ainsi qu’a quelques informa- tions, plus douteuses, glanées dans d'autres auteurs anciens. De ces deux écrivains, le premier, Polybe, est presque INTRODUCTION iw contemporain des événements qu'il retrace. Hi était l’ami de Gaius Lelius, un des fidéles lieutenants de Scipion et, par Jui, il a pu recueillir des témoignages de premiére main. Les archives de famille des Scipion étaient a-sa disposition. I] avait visité les champs de bataille 4 une époque of nombre de combattants étaient encore vivanis. Ti avait donc en main des éléments presque uniques pour asseoir son jugement. De plus, Polybe, parce que Grec, ne court pas le risque, comme Tite-Live, de voir ses appréciations déformées par son patriotisme. La critique historique moderne est dailleurs unanime sur le chapitre de son impartialité, de la profondeur de ses recherches, de la clarté de son jugement. Le verdict porté par Polybe est trés net. Les faits qu’il relate le sont encore plus. Il est vrai que Jes jugements portés sur Seipion par les Romains des générations suivantes ont été trés divers. Quant a Polybe, ses explications sont si convaincantes, basées sur des faits si connus et si caractéristiques de la tactique et de la stratégie de Scipion, que les écrivains modernes sont inexcusables d’attribuer 4 la chance des succes que la superstition des anciens leur faisait attribuer & une aide divine. « Le fait que Scipion est, presque, Phomme le plus fameux de tous les temps, rend chacun désireux de bien connaftre les dons naturels et l’éducation qui lui permirent d'accomplir tant de belles actions. Mais chacun tombe dans l'erreur et acquiert une fausse impression de iui, tant sont douteuses les appréciations de ceux qui nous ont renseignés sur sa vie... » . too Ue le représentent comme un homme favorisé par la chance... Dans leur esprit, un tel homme est plus aimé des 12 INTRODUCTION dieux et plus digne d’admiration que celui qui doit tout aux caleuls de sa raison. Ils ne se rendent pas compte que le dernier mérite des louanges et l'autre, de simples compli- ments, car il n’est qu’un homme ordinaire, tandis que les lowanges ne peuvent s’adresser qu’aux hommes sains de jugement et doués de capacités intellectuelles supéricures. Ce sont eux qui doivent étre considérés comme les favoris des dieux, et leurs facultés comme é¢tant d’ordre divin. Il me semble que-le caractére et les principes de Scipion s’apparentent & ceux de Lycurgue, le législateur lacé- démonien. Nous ne pouvons davantage supposer que Lycurgue rédigea la constitution de Sparte sous ]’emprise de la superstition et l’inspiration de la Pythie, que nous ne pouvons admettre que Scipion conquit un empire, grace a ses réves et a ses prémonitions. Pourtant, ces grands hommes comprirent tous deux que la plupart des humains acceptent difficilement le nouveau, l’étrange et n’osent courir de grands risques sans Vespoir d’une aide divine. C’est pourquoi Lycurgue dut invoquer les oracles de la Pythie pour faire accepter des projets qui n’étaient dus qu’a lui, Quant 4 Scipion, il fit croire a ses soldats, pour leur donner plus de courage, plus d'espoir, que ses entreprises étaient soutenues par les dieux. Mais en réalité, i] n’agissait qu’en se basant sur son intuition et ses calculs. L’heureuse issue de ses projets était la con- séquence normale de ses raisonnements... » Une explication comme celle qui précéde nous semble trés probable. Elle nous permet de comprendre un homme dont les triomphes militaires, politiques ou diplomatiques étaient dus, par-dessus tout, 4 sa profonde pénétration de l'me humaine, Cet homme, de plus, se servait de son don comme )’gurait fait le conducteur d’un grand orchestre préposé 4 "harmonie du monde. Sa politique de guerre INTRODUCTION 13 et de paix répond parfaitement a la définition musicale de accord : « Une combinaison qui, par son unité, la logique de son origine et de son but, arrive 4 un point de suspension. » Scipion, conducteur de l’orchestre humain, avait, cependant, deux faiblesses : Pune innée, V’autre qui se développa avec les années. Les notes basses lui demeuraient étrangéres : la vilenie et l’étroitesse d’esprit de certains hommes... L’exaltation de son esprit puissant, dont Fessor l’élevait bien au-dessus des humains, Vempécha d’entendre Jes premieres notes discordantes qui devaient troubler une magnifique symphonie trés prés de son achévement. CHAPITRE PREMIER L'AURORE Publius Cornelius Scipion naquit 4 Rome en la cing cent dix-septiéme année de sa fondation, soit 235 ans avant notre ére. Bien qu’il appartint 4 une des plus ancien~ nes et des plus illustres familles de Rome, celle des Cor- nelius, aucune anecdote concernant ses jeunes années n'est parvenue jusqu’é nous. Ce n’est que lorsqu’il est choisi, grace 4 une série de circonstances propices et 4 sa propre initiative, pour commander l’armée d’Espagne, 4 lage de vingt-quatre ans, que l'histoire s’empare de lui. Avant, nous n’avons que de rares apergus de ses actions. Chacune d’elles, pourtant, est trés caractéristique. La premiére en date se passe Ja bataille du Tessin o& Annibal, pour la premiére fois, se bat avec les Romains sur le sol italien, aprés son fameux passage des Alpes. Le jeune Scipion, Agé de dix-sept ans, était aux cétés de son pere, chef de l’armée romaine. Il livra son premier combat dans les rangs des vaincus, mais y gagna une gloire enviable. Laissons parler Polybe : « Son pére lui avait confié le commandement d'une troupe de cavaliers d’élite postés en réserve sur une col- line — ceci afin d’assurer Ia sécurité de son fils. Mais quand le jeune homme aper¢cut son pére dans la mélée, entouré d’ennemis, dangereusement bleasé ef secouru par deux ou trois cavaliers seulement, il s’efforga, tout d’abord, qentrainer ses soldats au secours du général, Ces derniers, 16 SCIPION L’AFRICAIN intimidés par le nombre des ennemis, hésitérent un moment, mais lui, avec une bravoure folle, se jeta tout seul contre Te cercle qui enserrait son pére. Ses cavaliers se trouvérent obligés de le suivre et de se lancer a l’attaque. Les ennemis, pris de terreur, se débandérent. Publius Scipion, délivré d'une fagon aussi inespérée, fut le premier A dire que son fils Pavait sauvé. » On raconte 4 cé sujet que le consul voulut voir Ia cou- ronne civique, grande distinction romaine, attribuée a son fils ef que ce dernier l’aurait refusée en disant que «son acte avait déja regu la recompense qui Jui convenait », Cet exploit honore la bravoure du jeune homme, mais ce qui suit, ainsi que le fait remarquer Polybe, donne une trés haute idée de sa pénétration psychologique : « S’étant ainsi acquis une réputation universelle de courage, il put, par Ja suite, s’'abstenir d’exposer sa per- sonne inutilement, alors que son pays placait en lui tous ses espoirs de victoire. Ce trait est caractéristique d'un chef qui ne se fie pas 4 la chance, mais qui est doué d'une grande intelligence. » La génération actuelle, qui.a pris part 4 la grande guerre, sentira probablement mieux toute la valeur de ce rai- sonnement que les historiens en chambre. En effet, aux yeux de cette génération, Ie chef qui aspire 4 diriger les opérations et qui se précipite dans la mélée, au détriment de son devoir de chef, n’a pas le prestige d'héroisme dont Je pare le civil. Le trait que je viens de rapporter rap- pellera & certains hommes qui n’aiment pas le danger en soi — et cenx qui en ont le goft sont rares dans n'importe quelle armée — il rappellera, dis-je, certains souvenirs, et comment, grace au pouvoir moral acquis sur leurs soldats par un seul acte de bravoure, ils purent ensuite, sans risquer leur prestige, prendre les précautions qui L'AURORE, 17 conviennent au chef dent dépendent de nombreuses vies. Les civils anglais couvraient de mépris l’officier allemand qui « conduisait » ses hommes par derriére. Les combat- tants ne les imitaient pas, car ils savaient tous que cet officier ennemi n’hésiterait pas, le cas échéant, a sacrifier sa vie, pour lexemple. Personne n’a oublié Vhistoire de cet officier allemand qui, monté sur un cheval blanc, se langa a l’attaque, sans espoir... Lrexploit de Scipion, qui l’auréola de popularité au début de sa carriére militaire, lui valut un avancement rapide. Car, moins de deux ans plus tard, en 216, Tite~ Live Je désigne comme un des tribuns parmi lesquels les commandants des légions étaient choisis. Ces tribuns, pour se servir d’un point de comparaison, avaient 4 peu prés le grade équivalent 4 celui de colone] d’état-major. Scipion nous est ainsi présenté au matin de Cannes, heure la plus sombre de Rome. Il est curieux de noter que ee futur général qui, comme Marlborough, ne livra jamais une bataille sans la gagner, ait, au début de sa carriére, été témoin d’un désastre sans précédent. Nous n’avons aucun détail sur la part que prit Scipion au combat, mais d’aprés Tite-Live, il est clair qu’il fut un des dix mille survivants qui purent regagner Je plus important dea camps romains situés au-dela de la riviére Aufide. De plus, il fit partie des quatre mille braves guerriers qui, plutét que de se soumettre, quittérent le camp a la nuit, et, échappant aux cavaliers carthaginois, regagnérent Canusium. La, leur situation était encore inquiétante, car ils n’étaient qu’A quatre kilométres du vainqueur. Pourquoi Hannibal ne détruisit-il pas ces débris de l’armée tomaine, isolés, loin de tout secours ? Ce point demeure une des énigmes de l’histoire et il semble que ce fut une faute de la part du Carthagincis. AOIPION L'APRIGAIN, 2 18 SCIPION L’AFRICAIN Les quatre mille soldats de Canusium étaient comman- dés par quatre tribuns. Ainsi que nous I'apprend Tite- Live : « Le commandement supréme fut confié 4 Publius Scipion, alors trés jeune, et A Appius Claudius, A l’una- nimité des voix. » Une fois de plus, Scipion brille dans les téndbres d'une défaite ; une fois de plus, un grand désastre sert de marche-pied 4 un jeune homme de grand carac- tére. La débandade, sinon la rébellion, est menacante dans les rangs des survivants. Les chefs apprennent qu’une rumeur court dans la troupe, annongant la chute pro- chaine de Rome, et que certains jeunes patriciens, conduits par Lucius Cecilius Metellus, se proposent d’abandonner Rome a son sort ef: de fuir au-dela des mers pour prendre du service chez un roi étranger, Les chefs sont presque paralysés par ces mauvaises nouvelles. Mais tandis qu’ palabrent et veulent rassembler un conseil pour dis¢uter de la situation, Scipion agit. I] déclare « qu'il n'y a pas la sujet 4 délibération, que le courage et l’action sont seuls nécessaires dans une telle extrémité, que ceux qui désirent ja sécurité de Etat doivent s‘assembler autour de lui, en armes, car le camp de l’ennemi se trouve aux endroits ou de tels complots sont tramés ». ...Suivi de quelques compagnons, il va tout droit vers la tente de Metellus et surprend les conspirateurs. Scipion tire son épée et leur fait la déclaration suivante : « Je jure que je n’aban- donnerai pas la cause de Rome et ne permettrai 4 aucun citoyen romain de l’abandonner. Que Jupiter fasse pleuvoir les plus grands maux sur ma maison, ma famille et moi- méme, si, délibérément, je viole mon serment. Je veux, jexige que vous, Lucius Cecilius, et tous ceux ici pré- sents, vous juriez de m'imiter. Que I’homme qui hésite soit bien str que mon épée est tirée contre lui. » Le résultat fut que « aussi terrifiés que s’ils apercevaient le victorieux LAURORE 19 Annibal, les conspirateurs prétérent serment et se ren- dirent & Scipion qui les fit placer sous bonne garde. » Ce danger écarté, Scipion et Appius apprennent que Varron, le consul survivant, a atteint Venusie. Us lui envoicnt un messager et se mettent sous ses ordres. Scipion fait ensuite une bréve apparition sur Ja scéne de Vhistoire dans un épisode tout différent. Son frére ainé, Lucius, était parmi les candidats au poste d’édile (1). Le jeune Publius « n’osa pas, de longtemps, aspirer au méme poste que son frére. Mais comme le jour des élec- tions approchait, il se rendit compte, d’aprés l'état d’esprit du peuple, que son frére n’avait qu'une faible chance d'étre élu, tandis que lui-méme était extrémement popu- laire. It en conclut done que la seule possibilité de réussite était de s’entendre avec lui pour tenter un stratagéme de son invention, Sa mére allait sans cesse prier dans les différents temples de Rome et faisait des sacrifices aux dieux en faveur de Lucius. La voyant pleine d’anxiété 4 ce sujet, Scipion lui conta qu’il avait fait deux fois le méme réve : son frére et Iui-méme avaient tous deux été Qus édiles et revenaient du Forum. Elle les accueillait au seuil de la maison et, se jetant sur leurs poitrines, les embrassait. La mére de Scipion, touchée par ce récit, s‘écria : « Que ne puis-je voir ce beau jour ! » « Voulez-vous que nous essayions tous les deux, mére ? » lui demanda-t-il. Elle y consentit, sans croire réellement qu'il ferait une telle tentative car, en raison de son jeune Age, sa pro- position paraissait une simple plaisanterie. Pourtant, il la pria de lui préparer une toge blanche, costume porté (1) Le poste a’édtle était normalemont le premier deges de I'échelle de 1a haute maglstrature, Ses fonctions comprenatent la police dela cits, appll- gation des décrets, la visite des marchés, le controle des prix et des poids at mesures, Vorganisation des Jeux publics, 20 SCIPION L’AFRICAIN. par les candidats. Elle oublia sa promesse, sitét faite, et il dut attendre longtemps sa toge. Quand, enfin, il Teut revétue, il se présenta devant le Forum. Le peuple, a sa vue, saisi de surprise, lui fit Ja réception enthousiaste qu’on pouvait attendre de sa popularité. Quand, plus tard, Scipion prit sa place, 4 cété de son frére, sur l’estrade assignée aux candidats, il fut, non seulement élu, mais Lucius ne Je fut qu’é cause de lui. Tous deux reparurent chez eux avec le titre d’édiles. Quand ja nouvelle parvint a leur mére, elle courut jusqu’au seuil, comblée de joie, et les embrassa avec une profonde émotion. C’est ainsi que tous ceux qui entendirent parler du réve crurent que Publius communiquait avec les dieux, et non seulement en réve, mais encore pendant le jour, dans la réalité de la vie. » « Le réve, naturellement, n’était qu'un stratagéme. Scipion était éloquent, aimable, munificent. DL était sir de sa popularité, II avait joné adroitement des ‘sentiments de sa mére et de ceux du peuple. I atteignit ainsi, non seulement son but, mais encore, il acquit la réputation d’étre visité par Finspiration divine. Car tous ceux qui sont incapables de juger clairement du jeu des circons- tances et des opportunités, des causes et de leurs effets, attribuent aux dieux et A la chance des succés obtenus grace 4 une vive pénétration psychologique, beaucoup de finesse et d’a-propos. » On peut estimer que ce petit stratagéme, quoique utilisé en vue d'une fin respectable, ne cadre pas avec les vertus romaines. Tite-Live, 4 qui, parce qu’il est Romain, un tel artifice apparait moins admirable qu’il ne le semble au Grec Polybe, laisse dans l’ombre l'origine d’un procédé que Scipion, par la suite, utilisa souvent. Voici ce que dit Tite-Live: « Scipion possédait indiseutablement des dons remar- quables. De plus, il avait étudié, dés son enfanée, l'art de L' AURORE 21 les mettre en valeur. Il parlait rarement en public sans se targuer de’ visions nocturnes, de conversations surnatu- relles, mais on ne peut savoir s'il agissait ainsi par supers- tition réelle ou si ce n’était 14 qu’un moyen d’assurer A son autorité le soutien d’une aide divine. » Tite-Live a sans doute exagéré le tendance de Scipion, car il écrivit la biographie de ce dernier aprés que le temps l’eut paré des légendes dont il entoure Jes grands hommes. Dans les discours de Scipion, on ne trouve que rarement des allu- sions 4 sa mission divine, car ce grand artiste dans ]’art de‘ mener les hommes n’abusait pas d’un procédé réservé, pour plus d’effet, aux moments critiques. Tite-Live continue ainsi : « Afin de frapper tout particuliérement I’esprit du peu- ple a ce sujet, il se fit une régle, dés qu’il eut atteint l’age d'homme, de n’entreprendre aucune affaire, publique ou privée, sans étre d’abord allé au Capitole. Il se dirigeait vers le temple, oi il passait quelque temps dans la solitude et la méditation. Cette hahitude fit croire 4 de nombreuses gens que l’origine de Scipion était plus qu’humaine. Soit effet du hasard, soit calcul, cette croyance se répandit et eut de nombreux partisans ». Alexandre le Grand, lui aussi, était, d’aprés une légende a Jaquelle le peuple ajoutait foi, le fils d’um énorme serpent souvent apergu dans la chambre de sa mére, mais qui disparaissait dés la pre- miére approche d'un intrus. Le miracle d’une telle origine fut attribué & Scipion.... Lui-méme ne le tourna jamais en dérision, mais qui plus est, lui donna du erédit en gardant ‘une attitude indéchiffrable vis-a-vis de ces récits fantastiques. C'est a cette légende, répétée par plusieurs auteurs anciens, que Milton a fait allusion dans son Paradis Perdu : « Lui et Olympias, celui-ci avec celle qui porta Scipion, le plus grand homme de Rome. » 22, SCIPION L’AFRICAIN - On peut croire que les prétentions de Scipion 4 ses inspirations divines ont une base’ plus religieuse qu'intel- Jectuelle quand on se reporte 4 la guerre de Syrie, en 190. Le grand guerrier faisait alors partie de la confrérie des prétres de Mars, appelés prétres salicns. C’est pour cette raison qu'il obligea indirectement I’armée 4 l’attendre & T'Hellespont, la régle de son ordre lui interdisant de quitter l’endroit ot il se trouvait avant la fin du mois. Certains psychologues modernes suggéreront que les réves de Scipion étaient, aprés tout, réels, et non pure invention, en vertu du pouvoir que posséde une volonté trés forte d'obtenir ce qu'elle désire en réve. Quelle que soit l’explication que !’on donne des « visions » de Scipion, une seule chose est certaine : il sut admirablement s’en servir. Et c’est lui accorde? Ia plus haute des loyanges de dire que, ce faisant, i] n’eut en vue que le.bien de son pays et jamais le sien propre. Quand, dans les années de troubles qui suivirent, la nation ingrate oublia son sauveur, Scipion, pour se défendre, n’invoqua pas ses inspirations divines. Ce trait est trés caractéristique. Il montre, une fois de plus, que Scipion était un remarquable manieur d’hom- mes, Son élection 4 la fonction d’édile est trés importante au point de vue historique, car, non seulement les sources de son pouvoir et de son influence en jaillirent, mais parce qu'elle éclaire également les causes de sa future déchéance politique, son exil volontaire loin d’une contrée ingrate, qui vit cette carriére, extraordinairement bril- lante, se terminer dans le silence et J’oubli. Tite-Live Tapporte que I’élection de Scipion ne fut pas aussi facile que le conte Polybe. Les tribuns du peuple s’y oppo- sérent, car le candidat n’avait pas l’Age légal. A quoi Scipion rétorqua : « Si la majorité des citoyens’ désire L'AURORE 23 ino nommer édile, je suis assez vieux | » Cet appel, lancé (lrostement au’ peuple, par-dessus les tétes des tribuns, aut un succés instantané, mais qui, inévitablement, par son mépris des traditions et des régles, ajouta de la ran- oune 4 la jalousie qui accompagne toujours Jes précoces succés de la jeunesse. 22, SCIPION L’AFRICAIN - On pent croire que les prétentions de Scipion a ses inspirations divines ont une base plus religieuse qu’intel- lectuelle quand on se reporte 4 la guerre de Syrie, en 190. Le grand guerrier faisait alors partie de la confrérie des prétres de Mars, appelés prétres saliens. C’est pour cette raison qu’il obligea indirectement V’armée 4 l’attendre 4 l'Hellespont, Ja régle de son ordre lui interdisant de quitter l'endroit of il se trouvait avant la fin du mois. Certains psychologues modernes suggéreront que les réves de Scipion étaient, aprés tout, récls, ef non pure invention, en vertu du pouvoir que posséde une volonté trés forte d’obtenir ce qu'elle désire en réve. Quelle que soit l’explication que ’on donne des « visions » de Scipion, une seule chose est certaine : il sut admirablement s’en servir, Et c’est lui accorde? Ja plus haute des loyanges de dire que, ce faisant, i] n’eut en vue que le bien de son pays et jamais le sien propre. Quand, dans les années de troubles qui suivirent, la nation ingrate oublia son sauveur, Scipion, pour se défendre, n’invequa pas ses inspirations divines. Ce trait est trés caractéristique. Il montre, une fois de plus, que Scipion était un remarquable manieur d’hom- mes. Son élection & la fonction d’édile est trés importante au point de vue historique, car, non seulement les sources de son pouvoir et de son influence en jaillirent, mais parce qu’elle éclaire également les causes de sa future déchéance politique, son exil volontaire loin d'une contrée ingrate, qui vit cette carridre, extraordinairement bril- Jante, se terminer dans le silence et Voubli. Tite-Live rapporte que l’élection de Scipion ne fut pas aussi facile que le conte Polybe. Les tribuns du peuple s'y oppo- sérent, car le candidat n’avait pas lage légal. A quoi Scipion rétorqua : « Si la majorité des citoyens’ désire L'AURORE 23 me nommer édile, je suis assez viewx ! » Cet appel, lancé directement au peuple, par-dessus les tétes des tribuns, eut un succés instantané, mais qui, inévitablement, par son mépris des traditions et des régles, ajouta de la ran- cune a la jalousie qui accompagne toujours les précoces succés de la jeunesse. CHAPITRE iI LE JOUR Ces trois épisodes forment le prologue du drame vécu que fat Ja carriére de Scipion. Levons le rideau sur la scéne de Rome, en 210 avant notre ére. Cette période fut la plus sombre de Ja Intte & mort engagée par la grande cité avec Carthage. Le conflit, qui éclata en 264, était linévitable résultat de la supré- mhatie romaine, suprématie due & Palliance du génie poli- tique et de Ja valeur militaire, et qui ne pouvait étre assise aussi longtemps qu’une puissance étrangére — Carthage — régnerait dang Jes eaux de la Méditerranée, constituant ainsi une menace constante pour la marine et le commerce de Rome. Quand, aprés de nombreuses alternatives, Ja fin de la premiére Guerre Punique, en 241, vit Rome en possession de cette sécurité maritime, Amilcar Barca, alors, non seulement fit renaitre, mais élargit démesu- rément le conflit entre Rome et Carthage. Hl s’agissait d’étre maftre du monde ou de périr. Pendant le long inter- valle de paix apparente, ce Bismarck carthaginois prépara les moyens matériels et moraux de frapper au coeur la puissance romaine. Ses fils et ses soldats apprirent & eon- sidérer la conquéte de Rome comme le but de leur exis- tence. Ils se servirent de I’Espagne pour y exercer leurs forces et en firent la base de leur proche essor guerrier. En 218, Annibal traversant les Alpes, commenga & envahir Vitalie pour y récolter le fruit des travaux de son pére. LE JOUR 25 Ses victoires, de plus en plus importantes, du Tessin, de la Trébie, du lac Trasiméne, atteignirent leur apogée & Cannes. Si le courage de Rome, la loyauté de ses alliés, et aussi, la prudence d’Annibal, amenérent une sorte de tréve, il n’en est pas moins vrai que cing années inces- santes de guerre avaient épuisé les ressources de Rome et celles de ses alliés. En 211, le pouvoir de Rome, intérieu- rement, sinon extérieurement, était plus proche qu'il ne Yavait jamais été d'un effondrement complet. Une machine toute neuve peut soutenir des choes répétés, mais quand elle est déja usée un simple heurt pent suffire 4 la briser. Ce heurt survint... Car, tandis qu'Annibal était engagé & détruire les légions romaines dans le sud de I’Italie — sans toutefois atteindre apparemment son but : la des- truction de la puissance de Rome — les armées de Car- thage étaient victorieuses en Espagne et menacaient de jeter Rome hors de ia Péninsule Ibérique. Depuis des années, Publius, pére de Scipion, et Gneus, son oncle, commandaient les légions en Espagne. Hs y avaient toujours remporté des succés jusqu’au jour ot, séparés, ils furent attaqués et vaincus par surprise. Les deux fréres restérent sur le champ de bataille. Les débris des légions romaines furent refoulés au nord de l’Ebre. Seule, la bravoure de Marcius les empécha d’étre rejetés d’Espagne. Mais leur position était extrémement critique, car la plupart des tribus ibériques avaient abandonné les Romains 4 Vheure de l'adversité. Rome avait traversé dautres périls et sa volonté n’en fut pas ébranlée, au contraire, mais le choix d’un successeur se montra délicat. Finalement, on fit appel au peuple pour élire le proconsul d@Espagne. Nul candidat ne se présenta pour ce dan- gereux poste d’honneur. « Le peuple, ne sachant comment vainere la difficulté, se réunit au Champ de Mars, le jour 26 SCIPION L’AFRICAIN de ]'élection. Les hommes les plus éminents de Rome s'y trouvaient, et, s'épiant les uns Jes autres, murmuraient amérement que leurs affaires étaient en si manvais état et ’empire dans une situation si désespérée, qu’ils n’osaient pas accepter le commandement des forces d’Espagne. Sondain, Publius Cornelius, propre fils de Publius qui était tombé en Espagne, se présenta comme candidat. Il était Agé de vingt-quatre ans. Il se plaga sur une émi- nence d’ou tous les yeux pouvaient le voir. » (Tite-Live.) U1 fut élu a I'unanimité des voix, ralliant, non scule- ment les suffrages de chaque centurie, mais de tous les votants a V'intérieur des centuries. « Mais aprés Vélection, quand V’ardeur, l’enthousiasme . se furent apaisés, un grand silence tomba sur l’assemblée soucieuse ; tous se demandérent si leur sentiment n’avait pas égaré leur raison. La plupart déploraient la jeunesse de Scipion. Beaucoup tremblaient 4 I’idée du mauvais sort qui semblait s’acharner sur son nom et sa maison. Les deux familles anxquelles il appartenait étaient en deuil et il lui fallait aller guerroyer dans une province of se trouvaient les tombes fraichement creusées de son pére et de son oncle. » Scipion mesura la force de ces craintes superstitieuses, de ces doutes. Ml chercha 4 les dissiper et réunit une nou- velle assemblée ot la sagesse de son argumentation fit renaitre la confiance. Le secret de sa grande influence sur le peuple — influence particuliérement puissante en période de crise — venait de ce que, malgré son jeune age, Scipion avait en lui-méme une confiance extraordi- naire qui se communiquait 4 tous ceux qui !’approchaient. De 1A, les légendes sur ses inspirations divines. La con- fiance en soi est souvent jugée défavorablement, mais celle de Scipion était, non seulement, amplement jus- LE JOUR 27 tifiée par Jes faits, mais d’une essence spéciale, faite d'une exaltation spirituelle. Aulus Gelle emploie l'expression : « conscientia sui subnixus »— qui peut sé traduire ; « Scipion était exalté par le sentiment de sa propre valeur. » La flotte de Scipion, composée de trente quinqué- rémes, partit de Y’embouchure du Tibre. Elle emportait dix mille légionnaires et mille chevaux destinés 4 ren« forcer les troupes d’Espagne. Elle suivit la céte, traversa le golfe de Génes et le golfe du Lion. Les troupes furent débarquées a la frontiére nord de l’Espagne et Scipion les conduisit vers Tarragone. En cette ville, il recut divers ambassadeurs envoyés par les alliés espagnols de Rome. Tout de suite, ses premiéres actions révélérent deux dons indispensables a tout grand général : une juste appré- ciation de le valeur du facteur moral et de I’observation personnelle. Les forces rivales avaient pris leurs quartiers d’hiver. Avant de concevoir un plan de campagne, Scipion visita les Etats de seg alliés et passa en revue tous les éléments de son armée. Il chercha toujours a leur rendre, par son attitude plus que par ses paroles, une confiance quelque peu entamée par les récentes défaites. On peut juger de sa noblesse par Ja fagon dont il traita Marcius, le soldat qui avait en partie réparé les effcts des désastres subis par l'armée romaine. Un général ambitieux l’aurait con- sidéré comme ua rival susceptible de nuire & sa gloire et asa réputation. Mais « Scipion garda Marcius auprés de lui. Tl le traita avec un tel respect, qu’il devint parfaitement évident qu’il ne redoutait pas que sa propre gloire pit étre obscurcie ». La jalousie de Napoléon envers Moreau, Vombre dans laquelle il rejetait ses maréchaux, forment un vif contraste avec I'attitude de Scipion ; an des plus grands hommages militaires rendus 4 Scipion est l’affection 28 SCIPION L’AFRICAIN durable qui lui fut vouée par tous ses lieutenants, « Hn’y a pas de grand homme pour son valet de chambre. » Peu de chefs sont des héros pour leurs officiers d’état-major, — qui les voient a nu, sans l’auréole dont ies parent Je prestige du pouvoir et la renommeée. Des subordonnés loyaux maintien- nent la fiction dinfaillibilité, dans Pintérét de l’armée, aussi longtemps que cela est nécessaire. Mais ils connaissent l'homme véritable, et, par la suite, la vérité finit toujours par se frayer un chemin. C’est pourquoi, il est bon de se souvenir que le jugement de Polybe est basé sur ses entre- tiens avec Gaius Lelius, l’adjoint de Scipion, Phomme auquel il confiait ses plans avant d’entreprendre ses opé- rations militaires. Aux soldats vaincus, Scipion n’adressait pas de repro- ches, I sut faire appel A leur raison et a leur courage, leur rappeler combien, souvent, dans les annales de«Rome, la défaite avait été le présage d@’une victoire définitive. Hi prouva aux légions défaites que, déja, la balance pen~ chait en leur faveur, qu’en Italie et en Sicile, le succés s'approchait. Il leur fit voir que les victoires des Car- thaginois en Espagne n’étaient pas dues & la supériorité de leur courage, mais « 4 la trahison des Celtibériens, car les deux généraux n’avaient été séparés l'un de l'autre, et vaincus isolément, qu’a cause de la confiance qu’ils avaient placée dans leurs alliés », Les désavantages qui avaient d’abord accablé les Romains étaient, leur dit-il, passés dans le camp adverse : les armées carthaginoises occupaient des points espacés, leurs alliés étaient indis- posés par la tyrannie et le mépris avec lesquels on les traitait, et, point essentiel, les généraux de Carthage se jalousaient si vivement que chacun d’eux serait long a venir au secours de son rival. Pour terminer, il réveilla, dans leur ceeur, I’affection qu'ils portaient aux chefs LE JOUR 29 disparus : « Bientdt, vous vous apercevrez que la ressem~ blanee avec mon pére et mon oncle, que vous remarquez en moi, n’est pas seulement une ressemblance physique, mais que leur courage, leur génie, leur honneur se sont réincarnés en mon Ame. Chacun de vous dira que son général, Scipion, est revenu a la vie ou bien qu’il est né une seconde fois ». Le premier objectif de Scipion fut done de ranimer et de fortifier la confiance de ses soldats et de ses alliés. Le second fut, tout justement, d’attaquer ses adversaires, non en chair et en os, mais dans ce qui constitue le « talon d’Achilie » moral. Son sens trés aigu de la stratégie A une époque oi la stratégie, en tant qu’art distinct de la tactique, était 4 peine née, lui fit comprendre que "Espagne était la veritable clé du probléme carthaginois. L’Espagne était la base des opérations d’Annibal : il y avait entrainé ses armées ; c'est 14 aussi qu’il viendrait puiser des -ren- forts. Scipion se chargea, tout d’abord, d’atteindre ce qui était, d’aprés lui, l’objectif moral des opérations en Espagne. Tandis qu’on le poussait a attaquer les armées cartha- ginoises, lui, décida de les frapper tout autrement. Il con- centra toutes ses troupes en un seul endroit et ne laissa que 3.000 légionnaires et 300 cavaliers sous les ordres de Marcus Silanus pour protéger Tarragone, pivot de ses opérations, Puis, avec le gros de son armée, 25.000 soldats et 2.500 cavaliers — conformément au principe de l’éco- nomié des forces — i] traversa l’Ebre « sans-avoir révélé ses projets 4 quiconque ». Il avait décidé de n’accomplir aucune des actions qu'il avait annoncées publiquement, mais d’assiéger brusquement Carthagéne, la nouvelle Carthage. Dans ce but, « il donna des ordres secrets & Gaius Lelius, qui commandait Ja flotte ef qui était Je 30 SCIPION L’AFRICAIN seul 4 connaftre ses plans. Gaius devait rallier Cartha- géne, tandis que Scipion s’y rendrait rapidement par la voie de terre », Ainsi que le remarque sagement Polybe, ce jeune homme était un hardi calculateur. « Il prit en main une situation considérée comme presque désespérée et il négligea de faire. ce que chacun considérait comme indispensable, inévitable, mais congut et exécuta un plan d'action qui surprit également amis et ennemis. » Dés son arrivée en Espagne, il s’enquit soigncusement, auprés de tous ceux qu'il pouvait interroger, de tout ce qui concernait l’ennemi. I] apprit que les forces cartha- Sinoises étaient divisées én trois corps : celui de Magon, prés des Colonnes d’Hercule (Gibraltar), celui d’Asdrubal Barea, occupé & assiéger une cité du centre de l'Espagne, non loin de la moderne Madrid, celui d’Asdrubal, fils de Giseon, prés de J'embouchure du Tage. Chacun. d’eux était au moins 4 dix journées de marche de Carthagéne. Lui-méme, ainsi que le prouvérent Tes événements, se trouvait A sept jours de marches forcées de cette ville. La nouvelle de l’attaque devait mettre plusieurs jours & parvenir aux généraux d’Annibal. Si, par bonheur, Scipion pouvait prendre la ville par surprise, par un coup de main heureux, il n’aurait aucun besoin de se préoccuper des renforts ennemis. Si, au contraire, il échouait, il lui restait tout le temps voulu pour placer ses troupes dans une position sire, puisqu’il était mattre de la mer. Polybe nous dit encore que « Scipion, durant l’hiver, s’était longuement documenté sur Carthagéne, en inter- rogeant des gens qui connaissaicnt bien la ville ». C'est ainsi qu'il apprit que, seule parmi les autres villes cdtiéres espagnoles, elle possédait un port of une flotte pouvait s‘abriter et que les Carthaginois en avaient fait la téte LE JOUR 31 de ligne de leurs communications avec l'Afrique. Il apprit encore qu’ils y gardaient la plus grosse partie de leurs tré- sors et de leur matériel de guerre, ainsi que tous leurs otages. Enfin — renseignement de la plus haute importance — il sut que la garnison ne comprenait pas plus d'un millier de soldats bien entratnés. Personne, en effet, ne s’était avisé de penser que la cité courait Je moindre risque d’atta~ que, tant que les Carthaginois étaient mattres de la presque totalité de l’Espagne. Le reste de la population de Car- thagéne, fort nombreuse, était composé d’artisans, de commercants et de marins, c’est-4-dire d’hommes n'ayant aucune expérience des armes. Ces renseignements con- firmérent Scipion dans son opinion que Ia cité serait trés ébranlée s'il se présentait soudain sous ses murs. (Nous retrouvons ici l’objectif moral.) « C’est pourquoi abandonnant ses autres projets, it passa tout V’hiver 4 se préparer 4 Vattaque de Carthagene. I cacha son plan 4 tous, excepté 4 Gaius Lelius ». Ce récit nous montre que Scipion possédait deux autres qualités indispensables au chef ; la faculté de garder le secret sur ses intentions jusqu’au moment de les mettre @ exécution, et la sagesse de comprendre que le succés d’une attaque dépend en grande partie des soins qui ont été consacrés A sa préparation. L’affirmation de Polybe, qui prétend que Scipion décida cette attaque, non par hasard ou par une heureuse ins- piration, mais seulement aprés de longs calculs, se trouve indirectement confirmée par une lettre de Scipion que Polybe avait pu lire lui-méme, et, directement, par Tite- Live qui, relatant le discours de Scipion 4 son armée; avant l'assaut, relate : « Vous allez attaquer Jes murs d’une seule ville, mais en la prenant, vous deviendrez les maftres de I'Espagne 32 SCIPION L’AFRICAIN tout entiére. » Dans cette phrase se trouve condensée toute sa stratégic. Puis Scipion expliqua longuement & ses soldats comment i] faudrait capturer les otages, Ja trésor et le matériel de guerre. Ces prises leur donne- raient de précieux avantages, moraux, économiques et matériels et confondraient Vennemi. Méme si Tite-Live a composé lui-méme la phrase que nous avons citée, elle est d'un tel A-propes en ce qui concerne le projet de Scipion, qu’elle est frappante de justesse et parait avoir été congue par le général en personne. CHAPITRE Hl LA PRISE DE CARTHAGENE Scipion arriva devant Ja cité 4 la fin de la septiéme étape et y établit son camp. Sa flotte entrait au méme moment dans le port, dont les communications se trou~ vérent ainsi coupées par terre et par mer. ‘Le port de Carthagene avait la forme d'une bouteille ronde dont le goulot se trouverait presque bouché par une fle, tandis que la ville ressemblait 4 une chandelle qui aurait été plantée dans le fond de la bouteille. En effet, elle était batie sur un étroit promontoire rocheux qui se détache du continent. Cette péninsule est comparable 4 Gibraltar et V’isthme qui la relie 4 la terre n’a que quatre cents metres 4 peine de Jargeur. La mer bordait Ja ville sur deux cotés. Le troisiéme, 4 Touest, était protégé par une lagune. Eile semblait pratiquement imprenable, sauf par un blocus prolongé, et, de cela, it ne pouvait étre question, faute de temps. Scipion se hata d’assurer la sécurité de son camp en faisant batir une palissade et creuser deux tranchées sur son cété extérieur, de la mer a la mer. Au-dedans, face 4 Yisthme, il ne prit aucune mesure de défense, en partie parce que la nature du terrain lui assurait une certaine protection et, en second lieu, parce qu'il ne voulait pas entraver J’action de ses troupes d’assaut. Le comman- dant carthaginois fit armer deux mille citoyens, parmi Jes plus vaillants, et les placa A la porte qui regardait MOIPION L’AVRICAIN. 3 84 SCIPION L’AFRICAIN vers la terre, Il les tint préts a effectuer une sortie. Il posta les autres sur les murs, qu’ils furent chargés de défen- dre de leur mieux. Quant aux soldats réguliers, il en placa cing cents dans la citadelle qui commandait la péninsule, et les cing cents autres sur une colline, a ]’est de la cité, Le jour suivant, Scipion investit Ia ville avec sa flotte et fit pleuvoir sur elle une pluie constante de projectiles. Puis, vers la troisiéme heure (1), il envoya dans l’isthme deux mille guerriers éprouvés avec des porteurs d’échelles. L’étroitesse de l'isthme l’empécha de jeter de plus grandes forces & J’assaut. La position de ces assaillants pouvait devenir extrémement critique au cas oi les assiégés ripos- teraient par une contre-attaque, mais l’astucieux Scipion trouva le moyen de tirer avantage de ce sérieux handicap. La sortie escomptée se produisit aussitét que le Romain eut fait sonner l’assaut et un corps-d-corps acharné s’ensvi- wit immédiatement. « Mais les renforts enveyés aux combattants par les armées adverses ne mettaient pas le méme temps a se porter au secours de leurs camarades | Les Carthaginois passaient par une porte et devaient franchir une certaine distance, tandis que Jes légionnaires étaient tout prés et affluaient librement de plusieurs points a la fois. La hataille, pour ces raisons, était donc inégale. Scipion avait, délibérément, posté ses hommes aussi prés que possible de son camp pour attirer les ennemis le plus Join possible des murs, » Tite-Live ajoute que les troupes Tomaines les plus avancées se repliérent graduellement vers leurs réserves, « Scipion savait bien que, s'il par- venait 4 exterminer les hommes qui formaient I’élite de ia population, i] mettrait Ia ville dans un tel état de (1) Le jour romain commengait au lever du soleil. LA PRISE DE CARTHAGENE 35 dépression qu’aucun ecitoyen n’oserait plus se risquer hors des murs. » (Polybe.) Ce résultat était indispensable A l'exécution de sa tactique. Des renforts furent habilement jetés dans le combat par Scipion, si bien que la contre-attaque des Cartha- ginois fut, non seulement arrétée, mais encore refoulée en désordre, et si rapidement que les Romains réussirent presque a s’emparer de la porte sur les talons des fuyards. A défaut de ce succés, Jes assaillants réussirent a placer leurs échelles sans étre inquiétés, mais la hauteur des murs géna l’escalade et l’assaut fut rejeté. Polyhe nous dépeint le commandant romain pendant cette derniére phase du combat. Nous apprenons ainsi comment Scipion combinait Ja prudence nécessaire & son état avec l’encou- Tagement que sa présence apportait aux combattants. « Scipion prit part A la bataille, mais, pour se garantir dans la mesure du possible, s’entoura de trois guerriers qui, porteurs de grands boucliers, se tenaient l'un prés de l’autre, face au mur, et lui assuraient ainsi une sécu- rité relative » « De cette facon, il pouvait, 4 la fois, voir les différentes phases du combat, et étre vu, ce qui donnait beaucoup de courage a ses soldats. Ainsi le combat se déroula sans que rien ne fit oublié de ce qu'il fallait faire et, au moment ow les circonstances suggéraient A Scipion une nouvelle tactique, il était A méme de la faire exécuter séance tenante. » Si, dans la guerre moderne, aucun résultat vraiment décisif n'est tiré des batailies, on peut, en grande partie, attribuer cet état de choses & l’éloignement du général en chef des lieux du. combat, au manque de contréle per- sonnel. La méthode de Scipion, envisagée sous le jour de la science moderne, peut suggérer un moyen de remédier & ce mal. I] se peut que, dans |’avenir, le général surveille 36 SCIPION L’AFRIGAIN ses armées dans un aéroplane protégé par d'autres appa- reils de combat et se tienne en communication constante avec ses officiers d’état-major par la T. S. F. Scipion avait atteint son premier objectif : il avait affaibli les défenseurs et découragé d’avance toute nov- velle tentative de sortie qui aurait pu géner l’exécution de ses projets. Ce premier pas fait, il pouvait s’engager fermement plus avant. I] ne lui restait plus qu’a attendre le moment de la marée basse. Depuis bien longtemps déja, & Tarragone, des pécheurs lui avaicnt appris qu’A marée basse, la lagune de Carthagéne pouvait étre traversée a pied. If s’était servi de ce renseignement pour établir son plan d’attaque. Afin de mettre 4 exécution la seconde partie de son plan, il rassembla, sur le bord de Ia Jagune, cing cents soldats portant des échelles. Il renforca ses contingents sur l’'isthme, tant en hommes qu’en échelles, et en eut un nombre suffisant pour qu’au prochain assaut « tout le périmétre des murailles fut couvert d’assaillants ». Ainsi se trouve appliqué un axiome moderne : une attaque doit se faire sur le plus grand front possible, de fagon A occuper toute l’attention de Yennemi et 4 la détourner de l’endroit of doit étre porté le coup décisif. Scipion fit done coincider l’assaut par mer et l’assaut par terre, et, au moment oi l’engagement atteignait son paroxysme, la marée commenga a descendre et I’eau a se retirer du bord de la lagune. Un fort courant se dirigea vers la mer 4 travers le chenal. Ceux. qui n’étaient pas préparés a cette vue n’en pouvaient croire leurs yeux. Mais Scipion avait des guides et il engagea ses soldats 4 entrer dans |’eau sans crainte. Ils lui obéirent, car il possédait un talent spécial pour inspirer confiance a ses hommes quand il leur adres- sait up appel. Us se mirent 4 courir 4 travers l'eau peu profonde et, émerveillés, virent dans ce fait l’intervention LA PRISE DE CARTHAGENE 37 miraculeuse d'un dieu. Leur courage en fut redoublé (@olybe). . Tite-Live commente ainsi cet épisode : « Scipion attri- bua ce phénoméne, dont Ia connaissance était due 4 sa pénétration et A son intelligence, A un miracle des dieux, qui avaient détourné l’eau de Ja mer.et l’avaicnt retirée de Ja lagune pour offrir aux Romains un chemin foulé pour la premiére fois par des pieds humains. Il leur ordonna de suivre Neptune et leurs guides. » Tl est assez intéressant de noter que tout en exploitant Veffet moral du miracle, Scipion prit soin de se servir de guides d’une origine moins divine. Les cing cents soldats traversérent la lagune sans difficulté, arrivérent jusqu’aux murailles et les escaladérent sans avoir eu 4 combattre, car tous les défenseurs « étaient engagés a renforcer le point attaqué ». « Les Romains s’étant emparés des rem- parts, s'y engagérent et en rejetérent tous leurs ennemis >. Ql est clair qu’ils étaient, eux aussi, convaincus du prin- cipe qu’une pénétration doit étre rapidement élargie avant d’étre poussée 4 fond — principe qui, dans la guerre de 1914-1918, ne fut compris qu’aprés de dures legons, 4 Loos et ailleurs. Les Romains, une fois dans la place, se portérent vers la porte de terre qui, déja, était assaillie au dehors. Is surprirent les défenseurs sur leurs. derriéres, Tes écrasérent et ouvrirent un passage au corps principal des assaillants, Les murailles tombées en sa possession, Scipion exploita son succés en grande hate. Car, tandis que les légionnaires qui avaient pénétré dans l’enceinte de Ia cité se livraient au massacre habituel des habitants, Scipion forma ceux qui entraient par la porte en carrés réguliers, et les conduisit 4 l’assaut de la citadelle. Mais Magon « s’apercevant que Carthagéne était aux mains de l'ennemi, se rendit ». 38 SCIPION L’AFRIGAIN Le massacre des habitants nous semble révoltant, mais A cette ¢poque-la, i faisalt partie de coutumes qui se maintinrent pendant de longs siécles. Les Romains s’y livraient beaucoup plus pour démoraliser un pays, que par un godt insensé du massacre. Des coups aussi directs peuvent actuellement étre portés aux populations civiles par les aéroplanes qui sont capables de passer au-dessus des forces armées protégeant Ja nation ennemie. Un tel procédé, lorsqu’il ‘est praticable ‘militairement, est logique, et l’impitoyable logique a presque toujours raison des sentiments d’humanité lorsqu’l) s’agit d'une lutte sans merci. Les troupes de Scipion étaient si bien disciplinées que, sur un simple signal, le massacre prit fin, dés la reddition de la citadelle. C'est alors, et alors seulement, que commenca le pillage. Le massacre, si difficile A admettre pour un esprit moderne, était une mesure militaire qui n’était pas contrecarrée par des désirs individuels de butin ou de « souvenirs » (1) (impulsion indisciplinée qui s'est fait jour dans des combats beaucoup plus récents). Le massacre fut en partie racheté par la conduite géné- reuse, ~~ encore que diplomatique, — de Scipion envers les vaincus lorsque la terreur eut éteint toute propension des citoyens 4 la résistance. Dix mille prisonniers tombérent entre ses mains. IJ libéra tous ceux qui étaient citoyens de Carthagéne et leur rendit leurs biens. Les artisans, au nombre de deux mille, furent déclarés esclaves de Rome, mais Scipion leur promit de les remettre en liberté aprés la guerre « s’ils faisaient preuve de bonne volonté et d’a- dresse dans l’exercice de leurs métiers ». Le reste forma les équipages des vaisseaux capturés, ce qui accrut limpor- 1) En frangais dams le texte. LA PRISE DE CARTHAGENE 39 tance de la flotte romaine. A ces derniers, Scipion promit aussi la liberté quand Carthage serait définitivement vaincue. Envers Magon et ses officiers, Scipion se conduisit en vainqueur chevaleresque. Lelius fut chargé de les traiter avec égard jusqu’au moment ov il les conduirait a Rome. Cette preuve tangible de la victoire était des- tinée 4 revivifier les courages et 4 engager les Romains a faire tous leurs efforts pour soutenir Scipion. Il trouva de nouveaux alliés parmi les otages espagnols, qu’il traita avee bonté, mais, au lieu de les retenir A son camp, il eut Phabileté de les renvoyer dans leurs provinces. Deux incidents, mentionnés par Polybe et Tite-Live, éclairent vivement le caractére de Scipion et rehaussent sa réputation de grand conquérant, au coeur humain et aux vues trés pénétrantes, « Une des captives, l’épouse de Mandonius, frére d’Ando- bales, roi des Tlergétes, se jeta en larmes a ses pieds et le supplia de traiter les femmes avec plus de considération que ne l’avaient fait les Carthaginois. I fut touché et lui demanda de lui dire de quoi elles étaient privées... Elie ne répondit pas. Il -fit alors venir les fonctionnaires chargés de s’occuper des femmes. Ils se présentérent devant lui et lui affirmérent que les captives étaient abondamment pourvues de tout ce qui était nécessaire 4 leur existence. La suppliante, cependant, renouvela ses priéres... Scipion, fort intrigué, et persuadé que les fonctionnaires avaient menti, encouragea la femme a parler et l’assura qu'il désignerait Inieméme de nouveavx gardiens dont elles n’auraient pas a se plaindre. La vieille femme, aprés un moment d’hésitation, murmura : « Général, vous vous méprenez si vous pensez que ma demande concerne la nourriture ». Scipion comprit alors ce qu'elle voulait lui faire deviner et, remarquant le jeunesse et la beauté 40 SCIPION L’AFRICAIN des filles d’Andobales et des autres princes, il fut émy jusqu’aux larmes, admirant la facon dont la captive, én quelques mots seulement, avait attiré son attention sur le danger qui menagait les prisonniéres. II Tui com- prendre quil avait saisi son allusion et, lui prenant la main, ja pria de se consoler, car il aurait autant de soins pour elles que si elles étaient ses sceurs ou ses filles, et nommerait des hommes de confiance pour s’occuper d’elles. » (Polybe.) Le second incident est conté par Polybe de la facon suivante ; « Quelques jeunes Romains, ayant rencontré une jeune fille d’une fratcheur et d'une beauté merveilleuse, Ja conduisirent 4 Scipion, dont le faible pour les femmes était bien connu, et voulurent lui en faire don. Le général fut transporté de surprise et d’admiration & la vue d'une telle beauté, 1 dit pourtant aux soldats que, s’il n’avait été qu'un simple citoyen, un tel présent lui aurait causé le plus vif des plaisirs, mais que, comme chef, il ne lui était pas permis de l'accepter. Aprés avoir témoigné sa recon- naissance aux jeunes gens, il fit appeler le pare de la jeune fille et la lui remit en lui enjoignant de ta marier au citoyen qu’ll choisirait. La modération, le contréle de soi montrés par Scipion en cette occasion, lui valurent |’enthousiaste approbation de son armée. » Le récit de Tite-Live est plus étendu. D’aprés lui, la jeune fille était flancée 4 un jeune chef celtibérien, nommé Allucius, qui était fou d'amour pour elle. Scipion, appre- nant, envoya chercher Allucius et la lui remit. Quand les perents du jeune homme lui offrirent des cadeaux pour le remercier, il les renvoya 4 Allucius comme présents de noces. Cet acta de générosité servit, non seulement A gagner les tribus espagnoles, qui chantérent Jes louanges LA PRISE DE CARTHAGENE 41 de Scipion, mais valut 4 ce dernier une récompense plus tangible, car Allucius fit sa réapparition au camp’ romain, quelques jours plus tard, accompagné de quatorze cents cavaliers. Le mélange de générosité et de sagesse avec lequel it traitait ses hommes était tout aussi remarquable. Le butin était scrupuleusement réparti entre tous, conformément & la coutume romaine qui exigeait que tout fit mis en commun. Scipion connaissait I’art d’entrainer ses soldats a la victoire, et celui de les récompenser par des louanges et des distinctions spéciales pour tout acte valeureux. Par-dessus tout, il excellait 4 rendre la vietoire définitive, en Ja garantissant contre tout imprévu et les contre- offensives. Aprés la prise de Carthagéne, il avait ramené les légions dans leur camp fortifié. Il laissa sa conquéte sous Ia surveillance de Lelius et de ses marins. Mais, aprés avoir accordé 4 ses hommes un jour de repos, il Jeur fit faire un grand nombre d’exercices pour les main- tenir en forme : de Iongues ‘uarches, avec leurs armures ; des mouvements d’ensemble: Le deuxiéme jour, les légion- naires nettoyérent et réparérent leurs armes, le troisitme jour, ils se reposérent, le quatriéme jour, ils s‘exercerent au combat a l’épée avec des armes en bois recouvertes de cuir dont un bouton masquait la pointe, tandis que d'autres lancaient le javelot. Le cinquiéme, tous les exer- cices reprirent dans Je méme ordre et cet emploi du temps dura pendant tout leur séjour 4 Carthagéne. « Les rameurs et les marins, allant vers la haute mer, par temps calme, s’exercérent 4 des simulacres de batailles navales ». « Le général donnait son attention aux moindres détails. Tantét, il était dans les docks avec ia flotte, tantét, il surveillait les ateliers oi des multitudes d'ouvriers s’employaient 4 la fabri- cation des armes et 4 toutes sortes de travaux. » (Tite-Live.). 42 - SCIPION L’AFRIGAIN Quand les murailies furent remises en bon état, il laissa un détachement suffisant pour garder Carthagéne 4st reprit Ja route de Tarragone avec son armée et sa toh. Ce qui est particuliérement admirable dans cet exploit, c'est V’extraordinaire justesse de jugement de Scipion, qui lui fit choisir Carthagéne comme objectif — ainsi que la précision de sa stratégie. Ceux qui préconisent « la destruction du gros des forces ennemies » ont tendance & oublier que cette destruction n’est qu’un moyen d’attein- dre le but, qui est d’abattre la volonté de combattre T’ennemi. Dans de nombreux cas, cette tactique est d’une importance capitale, indispensable méme. Dans d'autres, la possibilité de porter un coup terrible & Ja base ennemie peut se présenter d’elle-méme.., Les avantages que peut offrir un tel coup de maitre sont abondamment démontrés par I’exemple de Carthagéne. Exemple qui mérite l’atten- tion de ceux qui étudient les méthodes militaires modernes. En ce qui concerne la tactique, on peut tirer également une excellente Jecon de Ja fagon dont Scipion entreméle les principes de surprise et de sécurité. D’abord, il s’assure que chaque offensive sera a l'abri d'une intervention ou d'un hasard défavorable ; ensuite, i] améne l’ennemi ot il veut, avant et pendant sa manceuvre décisive. Com- battre un ennemi qui demeure libre de ses mouvements est une action souvent inutile, quand elle ne tourne pas défavorablement. C’est s’en remettre 4 la chance, et, dans ce cas, le moindre hasard peut renverser le plan d’offen- sive tout entier. Pourtant, bien souvent, en temps de guerre, ou pendant les manceuvres, des généraux ont pris V'initiative de tactiques, apparemment brillantes, mais, au moment de porter leur grand coup, ils s’aperce- vaient que l’ennemi leur avait échappé, parce qu’ils avaient tout simplement négligé de le maintenir sur place | Et LA PRISE DE CARTHAGENE 43 la formule de cette tactique, aprés tout peut se résumer dans ce proverbe : « Avant de mettre le ligvre 4 la casserole, il faut Vattraper. » Le principe est, cependant, plus facile 4 énoncer qu’aé mettre en pratique. Ce n’est pas le moindre des mérites de Scipion que la justesse merveilleuse de son calcul du facteur temps, dans i’exécution de son plan. CHAPITRE IV LA BATAILLE DE BECULIE En s’emparant de Carthagéne, Scipion avait conquis Vinitiative stratégique, qu’il ne faut pas Confondre avec Voffensive. fl edt été insensé d’attaquer les armées car- thaginoises, sur le champ de bataille, avec des forces nettement inférieures en nombre. En agissant ainsi, Scipion eft perdu J’avantage de linitiative, et edt risqué de perdre ce qu'il avait gagné. De toutes facons, il n’avait rien redouter d’une offensive ennemie sur Carthagéne. La cité était imprenable avec une garnison suffisante en nombre, et d’autant plus imprenable que les Romains ayaient la mattrise de la mer. En cas d’attaque, Scipion tomberait sur le flanc de l’ennemi avec le gros de ses troupes. Tl aurait sur eux l’avantage de choisir le terrain de la rencontre et de Carthagéne, il pourrait menacer la ligne de communication ennemic, car Ja maftrise de la mer lui permettrait de débarquer des troupes sur les derriéres des Carthaginois. Au cas ot l'ennemi ne réa- girait pas, — c’est ce qui arriva — il souffrirait certaine- ment de la perte de sa base, dépét et principale voie de communication avec Carthage. Rien ne pouvait mieux convenir & Scipion, car ce répit permit 4 l'effet moral de la capture de Carthagéne de produire son effet sur Tesprit des Espagnols et lui donna le temps de gagner de nouveaux alliés pour combler son infériorité numé- rique. Les ealculs du Romain furent amplement jus- LA BATAILLE DE BECULIE 45 tifiés par les résultats obtenus I’hiver suivant : trois des plus puissants chefs de tribus espagnoles, Edeco, Ando- bales et Mandonius, se ralliérent a sa cause. Ainsi que le dit justement Polybe : « Les généraux qui ont remporté Bataille de Beculie . aac Carthag thet Troopes aw Koning § legres! = Garthagiagis) Corps emi fomgins ) dg bgnille! des victoires sont infiniment plus nombreux que ceux qui ont su en utiliser tous les avantages. » Scipion, plus que wWimporte quel autre grand capitaine, semble avoir saisi eette vérité que les fruits de Ja victoire se cucillent dans les années qui suivent la paix — vérité 4 peine comprise aujourd’hui, en dépit des legons du traité de Versailles. Asdrubal Barca, mis en présence de ce brusque revi- 46 SGIPION L'AFRICAIN rement de la situation, se vit obligé de prendre 1’offen- sive. Ceci ne pouvait déplaire 4 Scipion dont l’armée avait regu un grand renfort d’alliés. Il pouvait espérer combattre une seule armée ennemie avant que les autres aient eu le temps de venir se joindre 4 elle. Scipion, tou- jours désireux de s’assurer la plus grande sécurité possible, augmenta encore les forces dont il disposait dans la crainte improbable qu'il pourrait avoir a lutter simultanément contre plusieurs armées. Pour ce faire, il donna l’ordre de Mettre ses vaisseaux A sec sur le rivage de Tarragone et ajouta leurs équipages 4 ses légionnaires. BH n’avait, en effet, rien a craindre de la flotte carthaginoise, réduite & néant, et, de plus, il allait s’avancer a l'intérieur des terres. Grace 4 la prévoyance qu’il montra en exploitant Jes ressources des arsonaux de Carthagéne, il posséda une réserve suffisante d’armes pour équiper ses marins. Asdrubal en était encore aux préparatifs que Scipion se mit en route. Il quitta ses quartiers d’hiver et fut bientdt rejoint par Andobales et Mandonius. Il leur rendit leurs filles, qu’il avait apparemment conservées A cause de leur importance comme otages, Le jour suivant, il conclut avec eux un traité dont la clause essenticlle portait qu’Andobales et Mandonius devraient suivre les généraux romains et se soumettre 4 leurs ordres. Scipion compre- nait, évidemment, l'importance de I’unité du comman- dement. L’armée d’Asdrubal se trouvait dans la région de Castalon, prés de Ja ville de Béculie, qu’arrose Je Gua- dalquivir. Quand l'approche des Romains fut signalée, il leva le camp et choisit, pour son armée, une admirable position de défense : un plateau petit, mais situé assez haut pour garantir sa sécurité, assez grand pour que ses troupes pussent y manceuvrer, difficile d'accés sur les flancs et protégé sur les derridres par une rividre. Ce LA BATAILLE DE BECULIE 47 plateau, de plus, était composé de deux plate-formes, Sur Ia plus basse, Asdrubal disposa un rideau de troupes légéres : cavaliers numides et frondeurs des fles baléares, Sur la plus haute plate-forme, il fit construire un camp retranché, . Seipion se trouva quelque peu pris au dépourvu devant une position aussi forte. La crainte de voir accourir les autres chefs carthaginois lui fit pourtant concevoir un plan d’attaque. H langa ses vélites et ses autres troupes légéres A I’assaut de la premiére plateforme de Ja position ennemie, En dépit du versant rocheux, des pierres et des fléches qui pleuvaient sur eux, les soldats de Scipion, pleins de ténacité et habitués & utiliser les couverts, réus- sirent 4 gagner le sommet. Une fois quils y eurent pris pied, la supériorité de leurs armes, leur pratique du corps 4 corps, leur donnérent l'avantage sur leurs adversaires entrainés 4 lancer leurs pierres de loin et auxquels il fallait de Tespace pour combattre. Les troupes légéres cartha- ginoises furent rejetées en désordre sur la seconde créte. Scipion, qui avait gardé le reste de ses légionnaires dans leur camp, mais préts au combat, envoya la totalité de ses troupes légéres supporter I’attaque froutale. I divisa son infanterie de ligne en deux corps : l'un qu’il conduisit Iui-méme contre Ie flanc gauche de l’ennemi, Vautre, sous le commandement de Lelius, longea le flane droit pour y chercher un point ou }’escalade fat facile. Les soldats de Scipion grimpérent les premiers 4 J’assaut et tomberent sur Je flane des Carthaginois avant leur déploie- ment, car Asdrubal, confiant dans la force de sa position, avait tardé 4 faire sortir le gros de son armée hors du camp. Pris dans une trappe avant d'avoir pu se déployer, Jes Carthaginois furent repoussés en désordre. Au milieu de cette confusion, Lelius survint et chargea |’autre 48 SGIPION L’AFRICAIN flanc. Mentionnons ici, que Tite-Live, en relatant que Scipion conduisait Vaile gauche et Lelius, l'aile droite, se trouve en contradiction avec Polybe — divergence évidemment due au fait que l'un voit la position du cété des assaillants et l'autre du cdté des défenseurs. Polybe écrit qu’Asdrubal avait projeté de se retirer dans les Gaules au cas ot il serait vaincu, et 1a, i] recru- terait le plus grand nombre possible de Gaulois pour aller se joindre A son frére Annibal en Italie. Que ce soit Ja une simple supposition ou la réalité, c’est un fait qu’Asdru- bal, dés qu'il s'aperqut que Ja bataille était perdue, se hata d’abandonner Je plateau avec ses éléphants et ses trésors. I] rassembla autour de lui autant de fuyards qu’il en put trouver et se dirigea vers les Pyrénées en remontant le Tage. Mais Scipion avait préva ce mouve- ment. Il avait envoyé deux cohortes pour barrer les deux lignes principales de retraite, tandis qu’il enveloppait Varmée carthaginoise sur deux cétés 4 Ja fois. Le gros de l’armée ennemie fut donc pris dans un filet. Huit mille guerriers furent massacrés, douze mille faits prisonniers. Les soldats africains furent vendus comme esciaves, mais Scipion, une fois de plus, montra toute Pétendue de sa profondeur politique en renvoyant les prisonniers espa~ gnols dans leurs foyers sans leur demander de rangon. Polybe écrit : « Scipion ne jugea pas prudent de pour- suivre Asdrubal. Il craignait d’étre attaqué par les autres généraux carthaginois ». Cette raison satisfait amplement un critique militaire. C’eftt été pure folie que de s'aventurer 4 l'intérieur des montagnes, alors que deux armées enne-~ mies supérieures en nombre, pouvaient opérer leur jonction derriére lui et le couper de sa base. Il suffit de considérer simplement le probléme pour juger les historiens — sur- tout civils — qui blament Scipion q’avoir permis 4 Asdrubal LA BATAILLE DE BECULIE 49 ds fuir pour essayer, en vain, de rejoindre son frare Annibal en Italie. Il est intéressant de noter que Wellington, aprés Vittoria, suivit le méme itinéraire que le Carthaginois : vers la céte nord de l’Espagne, par Saint-Sébastien et la trouée occidentale des Pyrénées, od la montagne s‘abaisse jusqu’au niveau de la mer. Il est absurde de prétendre que Scipion, s'il était resté sur la défensive, pouvait barrer ce passage, étant donné que sa base était établie sur Ja céte est. N’importe quel corps ennemi pouvait l'immobiliser sur place pendant qu’Asdrubal franchissait un des nombreux cols pyré- néens. De plus, en s’écartant aussi loin de sa base, 4 travers une contrée montagneuse, il aurait tout simplement couru au-devant d’un désastre. Si Scipion n’avait pas attaqué et vaincu Asdrubal 4 Béculie, ce dernier aurait atteint les Gaules avec ses forces au grand complet. II n’aurait pas été obligé de passer deux ans en Gaule pour recruter et réorganiser une armée, délai qui fut fatal 4 la cause des armes carthaginoises, La victoire de Béculie a donné Heu 4 deux incidents qui éclairent vivement, comme ceux de Carthagéne, le caractére de Scipion. Le premier se produisit quand les alliés espagnols, anciens et nouveaux, le saluérent du nom de roi. Edeco et Andcbales J’avaient fait dés le début, mais Scipion n’y avait prété que peu d'importance. Quand le titre lui fut décerné 4 Punanimité, il fit assembler les chefs espagnols et leur dit : « qu’il lui plaisait que ses actions fussent royales et appelées ainsi, mais qu'il ne désirait aucunement étre roi, ou étre salué du nom de roi par quiconque. J leur ordonna de lui donner le titre de général ». (Polybe.) Tite-Live relatant cette anecdote dune fagon différente, ajoute : « Les Barbares, eux-mémes, se rendirent compte de cette grandeur d’ame qui faisait SOIPION 1’ APRICAIN, 4 50 SCIPION L’AFRICAIN dédaigner & Scipion un titre dont la majesté remplissait de crainte le reste de Phumanité, » Ce trait est trés significatif. Méme dans la premiére ivresse du triomphe, ce jeune conquérant ne se laissait. pas griser par Pencens qui aurait pu compromettre son équilibre mental. Si on ne le juge que par son caractére, en dehors de sa carriére militaire, on peut, & ce titre seul, le considérer comme la plus haute incarnation de ces vertus romaines qui, humanisées par la culture grecque, étaient encore indemnes de tout germe de dégénérescence. Le second incident — que l'on attribue a son intuition ou 4 sa prévoyance diplomatique qui Ie rendaient si pré- cieux 4 son pays — a la méme importance que le premier. Le questeur chargé de vendre les soldats noirs rencontra, parmi eux, un jeune homme splendide. Apprenant qu'il était de sang royal, il l’envoya A Scipion. Le général l'inter- rogea. Ce jeune Numide, nommé Massiva, était venu en Espagne avec son oncle Massinissa, qui avait levé une troupe de cavaliers pour aider les Carthaginois. Massiva avait désobsi 4 son onele, qui le trouvait trop jeune pour se battre, et « s’était procuré en cachette un cheval et des armes. Puis, il avait pris part au combat, mais son cheval était tombé et il avait été fait prisonnier ». Scipion lui demanda s'il désirait retourner auprés de son oncle. Mas- siva acquiesca avec des larmes de joie. Scipion « lui fit cadeau d’un anneau d’or, d’une tunique bordée de pourpre, d'un manteau espagnol & agrafe d'or et d'un cheval riche- ment caparagonné. Ensuite, il le remit en liberté et le fit escorter par un groupe de cavaliers jusqu’a l’endroit choisi par le jeune Numide » Apréssa victoire, Scipion retourna 4 Carthagéne et passa le reste de I’été 4 faire fructifier les résultats de sa victoire en s’assurant l’alliance de la plupart des Etats espagnols. LA BATAILLE DE BECULIE 51 La suite des événements prouva qu'il avait été fort sage de ne pas poursuivre Asdrubal, En effet, quelques jours aprés Ja bataille de Béculie, Asdrubal, fils de Giscon et Magon, vinrent se joindre A Asdrubal Barca. Leur arrivée trop tardive pour sauver le vaincu du désastre, ne lear servit qu’é se mettre d’accord sur de nouveaux plans de campagne. Ils se’ rendirent compte que Scipion, grace a sa diplomatie, s’était gagné les sympathies de l’Espagne presque entiére. C’est pourquoi, ils décidérent que Magon laisserait ses troupes A Asdrubal Barca et irait aux Baléares lever de nouveaux auxiliaires, tandis qu’Asdrubal Barca gagnerait les Gaules aussi rapidement que possible, avant ja désertion de ses derniéres troupes espagnoles, puis, passerait en Italie. Quant au fils de Giscon, il devait se retirer dans la Lusitanie, prés de Cadix, seul endroit ov les Espagnols fussent encore fidéles. Masinissa, & la téte de trois mille cavaliers, devait battre l’estrade et harceler les Romains, ravager leurs terres et celles de leurs alliés espagnols. La chronologie de ces années est assez difficile A pré- ciser. Pourtant, la victoire de Béculie doit remonter en 208 A. C. L’année suivante, l’autorité de Scipion en Espagne fut de nouveau menacée, Un nouveau général, Hannon, était arrivé de Carthage, avec une armée toute fraiche, pour remplacer Asdrubal Barca. Magon était également revenu des fles Baléares et avait levé et armé des recrues en Celtibérie, province qui comprenait une partie de I’Ara- gon et de la Castille. Il fut rejoint par Hannon. La menace ne se faisait pas sentir dans une seule direction, car Asdru- bal, fils de Giscon, avait quitté Cadix pour s’avancer jus- qu’en Bétique (Andalousie). Si Scipion s’avangait a la rencontre de Hannon et de Magon, Asdrubal pourrait tomber sur ses derriéres. I] envoya donc son lieutenant 52 SCIPION L’AFRICAIN Silanus, avec dix mille soldats et cing cents cavaliers, A Tattaque des deux généraux alliés, tandis que lui-méme faisait montre de surveiller Asdrubal et de le tenir. en échec. Silanus s’avanga si rapidement & travers une contrée accidentée et des bois épais, qu'il tomba sur les Cartha- ginois avant qu’aucun messager ou aucune rumeur ne les ait avertis de son approche. Le bénéfice de la surprise contrebalanca l’infériorité numérique des Romains. Silanus attaqua d’abord le camp des Celtibériens, of aucun service de garde n’existait, et les mit en déroute avant que Jes Carthaginois n’aient eu le temps d’accourir 4 leur secours. Magon, avec presque toute sa cavalerie et deux mille fantassins s’enfuit vers la province de Gadés dés qu'il se vit vaincu. Mais Hannon, et tous les Carthaginois, qui accoururent sur je champ de bataille aprés la déroute de Magon, furent faits prisonniers. Les levées celtibé- riennes furent complétement massacrées, pour détruire dans Vceuf tout danger de voir d’autres tribus espagnoles s’allier aussi aux Carthaginois, Une fois de plus, il faut dire 4 la louange de Scipion, qu'il ne marchanda pas les éloges 4 Silanus. Ayant ainsi assuré la sécurité de son flanc et préparé une avance vers Je sud, il se porta au-devant d’Asdrubal. A cette nouvelle, ce général, non seulement prit la fuite avec une hate indécente, mais encore, de peur que Scipion ne s’obstinat A le poursuivre, il répartit son armée dans différentes villes fortifiées, pour y tenir garnison. Scipion, constatant que l’ennemi adoptait une atti- tude de défense passive, ne vit aucun intérét a essayer de s’emparer de forteresses dont le siége risquait d’affaiblir ses forces sans lui procurer de réels avantages. I] envoya, cependant, son frére Lucius prendre d’assaut une ville LA BATAILLE DE BECULIE 53 nommée Orinx, qui servait de pivot stratégique 4 Asdrubal et Ini permettait d’opérer des raids sur les Etats du centre de YEspagne. Lucius remporta un succés qui Jui valut les plus hautes louanges de Scipion. Ce dernier, dont V’élévation d’esprit apparaft ume fois de plus, représenta la prise d’Orinx comme un fait d’armes comparable 4 son exploit de Carthagéne. L’hiver approchait. Scipion dispersa ses légions dans leurs quartiers d'’hiver et envoya son frére én mission 4 Rome pour y conduire Hannon et d’autres prisonniers de marque. CHAPITRE V LA BATAILLE D’ILIPA Les Carthaginois accomplirent leur dernier grand effort durant le printemps de l'année 206. Asdrubal, sontenu par Magon, frére d’Annibal, recruta et instruisit de nou- velles troupes. A la téte d’une armée composée de soixante- dix mille fantassins et de trente-deux éléphants, i] marcha vers le nord, dans la direction d’Hipa (ou Silpia), qui n’était guére éloignée de l’emplacement actuel de Séville. Scipion se dirigea vers le sud en partant de Tarragone 4 la rencontre des Carthaginois. En route, il recruta des auxiliaires 4 Béculie. Quand il parvint prés du Bétis et recueillit des renseignements sur les forces ennemiecs, il put mesurer la gravité formidable du probléme qui se posait 4 lui, Tl fut convaincu que les légions romaines ne suffiraient pas a elles seules 4 s’opposer a des adver- saires aussi nombreux. D’un autre cété, il craignait, au eas ot il utiliserait un grand nombre d’alliés, d’avoir le sort de son pére et de son oncle, dont la défaite était due 4 Vabandon inopiné des forces supplétives. I] se décida done 4 ne les utiliser que pour effrayer et tromper ses adyersaires « par une sorte de parade imposante », et il confia le soin de se battre & ses légions. 1 avait appris, ainsi que Je fit Wellington deux mille ans plus tard, qu’il nétait pas sage de compter sur la co-opération de ses alliés espagnols. Les Francais viennent de l’apprendre a leurs dépens au Maroc. Scipion s’avanga donc vers LA BATAILLE D’ILIPA 55 Tlipa avec toutes ses forces, tant romaines qu’alliées, soit quarante-cing mille fantassins et trois mille cavaliers, Quand il fut en vue de J’ennemi, i] fit camper son armée sur de petites collines en face de la position carthaginoise. i est bon de signaler que son avance se poursuivait dans une direction qui, au cas ov il serait victorieux, lui per- mettrait de barrer aux vaincus le chemin de Gadés, qui courait sur Ia rive sud du Bétis. Magon, qui pensait avoir une chance de désorganiser ses adversaires avant qu’ils eussent établi leur camp, se jeta sur eux avec la majorité de ses cavaliers, dont Masinissa et ses Numides. Mais Scipion, toujours extré- mement soucieux de sa sécurité, avait prévu une telle occurrence, et, pour y parer, le cas échéant, avait dissimulé sa cavalerie derriére une colline. Cette dernidre chargea Jes ennemis sur leur flanc et mit la téte de la colonne en fuite. Les Carthaginois se ressaisirent et 1a hataille fut quelque temps indécise, mais la sortie d'un corps de légionnaires romains vint décider de l'issue de la lutte. Les ennemis soutinrent d’abord vigoureusement Je choc, mais pressés de facon énergique, ils rompirent leurs rangs, et s’enfuirent vers leur camp. Ce résultat donna 4 Scipion un énorme avantage moral. Les deux camps rivaux, établis sur des coteaux, n’étaient séparés que par une vallée. Plusieurs jours de suite, Asdru- bal, suivi de son armée, vint offrir le combat &son adver- saire. Chaque fois, Scipion attendit que l’ennemi se fat mis en mouvement pour suivre son exemple. Cependant les deux armées s’observaient sans déclancher J’attaque, et, au crépuscule, se retiraient dans leurs camps — les Carthaginois les premiers. On ne peut douter, 4 voir Je résultat ultérieur de ces atermoiements, que Scipion efit de bonnes raisons de les faire durer. Chaque fois, les 56 SCIPION L’AFRIGAIN légions romaines étaient placées au centre, face aux Car- thaginois et aux Africains, tandis que les alliés espagnols composaient les ailes des deux armées ennemies, Chacun fut donc persuadé, dans les deux camps, que cet ordre de hataille était définitif. Scipion attendit que cette opinion fit bien ancrée dans les esprits. : Alors, il engagea la lutte. Il avait remarqué que les Carthaginois opéraient leur sortie journaliére 4 une heure tardive. Lui-méme avait, délibérément, retardé encore la sienne pour accoutumer l’adversaire a Ja considérer comme habituelle. Tard, dans la soirée, il fit circuler dans le camp Pordre que les troupes fussent nourries et armées avant le point du jour, les chevaux, harnachés. L’aube percait 4 peine que, déja, Scipion envoyait sa cavalerie et ses troupes [égéres 4 l’attaque des postes avancés de l’ennemi. Lui-méme les suivait & Ja téte de ses légionnaires. L’effet de cette premiére surprise fut tel, que les Carthaginois, encore endormis, durent s’armer en hate et s’avancer au- devant de leurs adversaires sans avoir mangé. Cette surprise avait un résultat encore bien plus important : Asdrubal, quand bien méme il y eft songé, n’avait pas le temps de changer la disposition de ses troupes. Scipion, lui, avait placé les Espagnols au centre et les Jégions aux ailes. L’infanterie romaine ne bougea pas de quelques heures. Scipion voulait attendre l’effet d’affaiblissement produit sur ses adversaires par le manque de nourriture. D ne risquait pas de voir déjouer son autre stratagéme, car Tes Carthaginois n’oseraient pas changer leurs dispo- sitions sous I’ceil d’ennemis préts A les charger. La bataille d’escarmouches qui mettait aux prises les avant-postes resta indécise, car chacun des adversaixes pouvait se soustraire aux ennemis qui le serraient de trop prés en se réfugiant dans son camp. LA BATAILLE D'ILIPA 57 Au moment jugé opportun, Scipion. fit sonner la retraite.. Ses éelaireurs se repli¢rent en passant par les intervalles des cohortes, puis se placérent en réserve derriére chaque aile, les vélites derriére Yinfanterie de ligne, et la cavalerie derriére les vélites. On était au milieu du jour quand Scipion fit avancer sa ligne de bataille en refusant légérement le centre espagnol. Camp dAsdeubal . Bataille d'tlipa. O Lo manguvre ae Scipion, - Camp de Scipian A sept cents métres environ de l’ennemi, Scipion fit exé- cuter & son aile droite un mouvement tournant, puis ramena les colonnes sur l’ennemi par un oblique 4 gauche. Le général romain avait, auparavant, envoyé un message & Silanus et 4 Marcius pour leur donner lordre de faire manceuvrer Vaile gauche de la méme fagon, Les deux ailes s’avancérent rapidement, en sorte que le centre, plus lent, fut en retrait, Les cohortes d'infanterie, se dé- ployant en ligne au fur et A mesure qu’elles approchaient 58 SCIPION L’AFRICAIN de l’ennemi purent, grace a cette manoeuvre, tomber sur les ailes de I’ennemi qui, sans cela, les aurait débordées, Tandis que l'infanterie de ligne pressait le front cartha- ginois, la cavalerie et Jes vélites, décrivant un demi- cerele, contournérent les ailes de l’ennemi et les prirent de flane. Ces coups convergents, portés 4 chacune de leurs ailes, obligérent les Carthaginois 4 combattre sur deux fronts. Ils étaient d’autant plus efficaces qu’ils portaient sur les irréguliers espagnols. Asdrubal vit ses éléphants, rendus fous de peur par les attaques de Ia cavalerie ennemic, se précipiter vers Je centre carthaginois, semant la con- fusion de toutes parts. Durant cette phase de la bataille, Je centre cartha- ginois était demeuré inactif, car il était dans l’impossi- bilité de se porter au secours de ses ailes, de crainte d’une attaque de la part des alliés de Scipion qui gardaient une attitude menacante, mais tardaient & se rapprocher. Les caleuls de Scipion Jui avaient permis d’immobiliser le centre ennemi, avec le minimum de forces, et de con- sacrer 4 sa double manceuvre d’enveloppement, Ie maxi- mum de ses disponibilités. Quand les ailes d'Asdrubal furent détruites, son centre, épuisé par la faim et l’attente, se replia, d’abord en bon ordre, puis sous la pression soutenue des Romains, ce fut bientét une fuite désordonnée vers les retranchements du camp. Une terrible averse qui délayait Je terrain sous les pieds des soldats donna aux fuyards un peu de répit et empécha les Romains de les poursuivre jusque dans leur retraite. Pendant la nuit, Asdrubal fit évacuer son camp, mais comme Scipion avait placé son armée sur la ligne de retraite vers Gadés, il fut forcé de descendre les versants ouest dans la direction de l’'Atlantique. Presque tous ses alli¢s espagnols l’abandonneérent. LA BATAILLE D’ILIPA 59 Les troupes légéres de Scipion n’avaient pas perdu le contact avec l’ennemi, car il fut informé par elles, dés la pointe du jour, du départ imminent d’Asdrubal. Le Romain se mit immédiatement 4 la poursuite de son adversaire, découplant sur lui ses cavaliers. Cette pour- suite fut tellement rapide, qu’en dépit d'une erreur com- mise par les guides qui prirent un mauvais raccourci, les vélites et les cavaliers rattrapérent Asdrubal sur le chemin qu’il avait été obligé de prendre. Ils Je harassérent continucllement, sur ses flancs et sur ses derrires, et Vobligérent 4 s’arréter si fréquemment que les légions eurent le temps d’arriver. « A partir de ce moment-la, ce ne fut plus un combat, mais un massacre de bétail ». Asdrubal et six mille de ses soldats seulement purent trouver un refuge sur les collines avoisinantes. C’est tout ce qui restait des soixante-dix mille soldats qui avaient combattu 4 Ilipa. Les survivants carthaginois fortifiérent leur camp sur Je sommet le plus haut. Leur position empé- chait tout assaut, mais le manque de vivres fit que des déserteurs abandonnérent le camp sans arrét. Asdrubal, 4 la fin, quitta secrétement le camp, la nuit. I parvint jusqu’a la mer, peu éloignée, et se rendit & Gadés par bateau. Magon le suivit peu aprés. Scipion laissa Silanus et un détachement en surveil- lance devant le camp ennemi, dont la reddition était inévitable, et retourna 4 Tarragone. Les annales militaires ne contiennent pas de modéle de bataille plus classique que celle d’Ilipa. Une victoire, aussi compléte a rarement é&& gagnée, par une armée, sur un adversaire beaucoup plus puissant. Ce résultat a &té obtenu grace A une application parfaite des prin- cipes de surprise et de concentration, qui restent immua- bles A toufes les époques. Le fameux ordre oblique de 60 SCIPION L’AFRICAIN Frédéric parait bien grossier 4 cété de Ja double manceuvre oblique de Scipion et du double enveloppement, qui effectuérent une concentration écrasante « du fort au faible » (1) tandis que le centre ennemi était immobilisé. Scipion ne laissa 4 l’ennemi aucune possibilité de changer de front, négligence qui cotta si cher A Frédéric, 4 Kolin. Sa tactique fut, non seulement supérieure, mais encore son exécution s’opéra avec une deécision et une rapidité qui n’eurent jamais d’équivalent dans Pbistoire, jusqu’au jour ot Napoléon fit de la poursuite de Yennemi le com- plément vital de la bataille et I’épreuve supréme du génie du général. Aucun commandant de cavalerie n’aurait pu dire 4 Scipion ce que Maharbal, 4 juste titre ou non, avait dit 4 Annibal ; « Vous savez comment remporter les victoires, mais vous ne savez pas en tirer parti. » Scipion, en qui le génie de l’exploitation stratégique était aussi fort que le génie de la tactique, ne dormit pas longtemps sur ses lauriers. Déja, prévoyant l'avenir, il regardait dans la direction de ]’Afrique. I] avait vu que Carthagéne était la clé de l’Espagne : il vit également que l'Afrique était la clé du con/flit tout entier. Que l’Afrique ft frappée, et, non seulement I'Italie serait débarrassée de la présence toujours menacante d’Annibal — menace déja paralysée par le coup porté a la source de ses ren- forts — mais encore, les fondations de I’édifice cartha- ginois se trouveraient minées. Un beau jour, }'édifice tout entier s’écroulerait. Scipion répondit aux amis qui le félicitaient et le priaient de prendre du repos qu’ « il Jui fallait maintenant penser 4 la fagon dont il entamerait la guerre contre Carthage, car, jusqu’a présent, les Carthaginois avaient fait la guerre (1) En frangats dans Ie texte, LA BATAILLE D’ILIPA 61 aux Romains. La destinée donnait a présent aux’ Romains Voccasion de faire la guerre aux Carthaginois ». Bien qu'il lui fallOt beaucoup de temps pour rallier le Sénat romain a ses vues stratégiques, Scipion commenga tout de suite 4 préparer le terrain. Masinissa, aprés la défaite d’Lipa, s’était rallié aux Romains. Il était retourné en Afrique pour engager les Numides & le suivre. De plus Scipion envoya Lelius auprés de Syphax, roi des Masse- syliens, dont le territoire s’étendait sur la presque totalité de YAlgérie. Syphax, sondé, déclara désirer rompre avec Carthage, mais se refusa 4 signer aucun accord ou traité si ce n'est avec Scipion en personne. Bien qu'un sauf-conduit fit promis au général romain, les risques d’un tel voyage étaient trés grands. Les pri- viléges diplomatiques étaient alors presque inconnus. Les messagers couraient de graves dangers et, assez fré- quemment, subissaient des traitements qui auraient fait reculer d’horreur les plus braves. On peut imaginer de quelle nature étaient les menaces qui auraient pesé sur le général victorieux, sur l‘homme dont |’existence était une menace sans cesse grandissante pour Carthage et ses alliés, et 4 qui on demandait de se confier 4 une nation de neutralité douteuse, sans le secours de ses soldats |... Et pourtant, ces risques, Scipion, estimant que la chance @ courir en valait la peine, les accepta, car il jugeait que Palliance de Syphax était essentielle au développement de ses plans. Il prit toutes les dispositions voulues pour la protection de ’Espagne et s’embarqua avec sa suite a Carthagéne sur deux quinquérémes. Les dangers du voyage, qu'il avait estimés trés grands, dépassérent ses prévisions. L’histoire ancienne faillit en étre modifite : il s’en fallut d’une saute de vent | Scipion arriva en vue du port juste au moment o& Asdrubal, chassé d’Espagne, 82 SCIPION L’AFRICAIN y avait jeté l’'ancre avant de regagner Carthage. Asdrubal avait avee lui sept trir’mes. Dés qu’il eut reconnu, de loin, la forme et la voilure des vaisseaux romains, il donna Pordre de lever l’ancre pour se porter au-devant des ennemis et Jes empécher de trouver un abri dans les eaux neutres du port, Heureusement pour les Romains, une brise fraichissante les poussa jusqu’au port avant que la flotte d’Astrubal ait pu mettre 4 la voile. Quand Scipion eut pénétré dans le port, les Carthaginois n'osérent plus intervenir. Asdrubal et Scipion cherchérent alors tous deux & obtenir une audience de Syphax, qui se sentit flatté par ces témoignages donnés 4 son importance. Il les invita ensemble 4 sa table, Aprés avoir fait tous deux montre de froideur, ils vainquirent leurs scrupules et soupérent a la table de Syphax. La situation était délicate. H fallut tout le charme personnel de Scipion et ses dons de diplo- mate pour s’en tirer brillamment. Il séduisit, non seu- Jement son h6te, mais Asdrubal, qui déclara ouverte- ment que « Scipion lui semblait beaucoup plus admirable par les qualités qu’il avait pu noter en lui, dans cette entrevue, que pour ses exploits guerriers. Il ne doutait pas que Syphax et son royaume seraient bientét 4 la disposition des Romains, car leur ambassadeur possédait un don tout spécial pout s’attirer l'estime de ceux qui Vapprochaient », Asdrubal fut bon prophéte, car Scipion s’en retourna nanti d’un traité en bonne et due forme. GHAPITRE VI LA CONQUETE DE L'ESPAGNE Scipion avait labouré la terre et semé 4 pleines mains pour sa campagne d'Afrique, Cependant, Je temps de la récolte, n’était pas encore venu. Il lui fallait, d’abord, conquérir I’Espagne et punir les tribus qui avaient trahi Rome, en pleine crise, aprés la mort des deux Scipions. Leur héritier était un diplomate trop avisé pour laisser deviner ses intentions tant que l'issue de la campagne était encore indécise. A présent que le pouvoir de Car- thage était abaissé, il fallait absolument, pour préserver la sécurité de a puissance romaine, ne pas laisser Ja tra- hison impunie, Les deux villes les plus coupables étaient Tlliturgis et Castulon, situées dans le voisinage du champ de bataille de Béculie, pres du Guadalquivir. Scipion envoya un tiers de ses forces sous les ordres de Marcius, chatier Castulon, tandis que lui-méme se rendait devant Hliturgis. Scipion s’apergut que les Illiturgiens s’étaient préparés 4 la défense sans avoir attendu la déclaration de guerre. I] se prépara donc & l'assaut, et, divisant son armée en deux corps, donna le commandement de l'un a Lelius, afin de « pouvoir attaquer la cité en deux endroits simultanément » (Tite-Live). Dans ce cas, il est de nou- ‘veau intéressant de noter la méthode de Scipion qui ordonna deux attaques convergentes, ses forces divisées en deux parties qui manceuvrent séparément — mais qui ont, toutes deux, un objectif commun, Cette tactique, dont la 64 SCIPION LAFRICAIN formule est trés importarite, est d’autant plus remar- quable qu'elle était peu employée dans les guerres du passé. On peut iméme ajouter, dans les temps modernes, car, combien de fois avons-nous vu des généraux faire échouer leurs plans, soit sur le Scylla d’un objectif mul- tiple, soit sur le Charybde d’une feinte ou attaque de « fixation », qui détourne l'attention et les réserves de Tennemi du coup de force principal 1 Son plan congu, Scipion se rendit compte que ses soldats ne combattraient pas avec beaucoup d’ardeur contre de simples insurgés ; aussi fit-il tout son possible pour éveiller leur ressentiment contre ceux qui avaient trabi leurs camarades. Il leur répéta que Je besoin urgent d’une vengeance salutaire devait leur inspirer une ardeur plus grande que celle qu’ils avaient montrée contre Carthage. « Alors, il ne s'agissait que de combattre pour la gloire et le pouvoir, mais sans haine, tandis que maintenant, il fallait punir la perfidie et la cruauté. » De tels encou- tagements étaient nécessaires, car les défenseurs d’IIli- turgis combattaient avec l’énergie du désespoir, sans autre but que de vendre leur vie aussi chérement que possible. Scipion ne s'était pas trompé sur les sentiments de ses soldats, car son armée, précédemment si glorieuse, «se battit avec une mollesse qui ne lui fit guére honneur », Dans cette crise, Scipion, comme plus tard Napoléon au pont d’Arcole, n’hésita pas a risquer sa vie, « considérant qu’il était de son devoir de donner de sa personne et de partager tous les dangers, il blama ses soldats de leur lacheté et fit de nouveau placer les échelles aux murailles, menagant d’y monter lui-méme, puisque les autres hési- taient ». — « H s’était approché des murs, non sans avoir couru de grands risques, quand une clameur retentit de tous cétés, poussée par les Romains effrayés du danger LA CONQURTE DE L'ESPAGNE 65 que courait leur général. Les échelles furent placées en plusieurs endroits 4 la fois ». Cette nouvelle impulsion, coincidant avec les efforts de Lelius, fit pencher la balance du cété des Romains. Les murs furent pris. Pendant le corps A corps qui s’ensuivit, la citadelle jugée imprenable du cété d’od venait l’attaque, fut néanmoins prise d’assaut. La trahison d’Iiliturgis fut alors punie, d’une maniére si terrible qu’elle put servir d’avertissement et de Legon. Ses habitants furent passés au fil de l’épée et la ville elle-méme enti¢rement rasée, Scipion, a ce qu’il semble, n'essaya pas de restreindre la fureur de ses troupes, bien que, comme il le prouva aprés Zama, il pit se montrer magnanime envers un ennemi loyal. Mais il ne cessait jamais, en chacun de sés actes, d’en envisager les con- séquences dans T'avenir, En permettant la destruction d'Illiturgis, il avait on but direct. En effet, la nouvelle du désastre déprima tellement les habitants de Castulon — obstacle d’autant plus formidable que la garnison avait été renforcée par les débris des troupes carthaginoises — que Je commandant espagnol, abandonnant ses alliés, capitula. L’effet de terreur désiré ayant été obtenu par le sac d’Iiliturgis, Scipion put se montrer moins dur envers Castulon, Scipion envoya ensuite Marcius se rendre maitre des différents centres de rébellion, tandis que lui-méme retour- nait 4 Carthagéne pour remercier Jes dieux et organiser au cirque des jeux de gladiateurs en souvenir de son pére et de son oncle. Ce détail mérite qu’on s’y arréte parce que, soit effet du hasard, soit choix délibéré de Scipion, ces jeux différérent de ceux ordinairement pratiqués. ‘Les gladiateurs, au lieu d’étre des esclaves ou des captifs condamnés 4 se battre « pour donner aux Romains un jour de féte » étaient tous des volontaires non rétribués, SOrPION VAFRIGATN. 5 68 SCIPION 1’ AFRICAIN et choisis parmi des indigénes ou des soldats désireux de montrer leur courage, pour honorer leur général ou par amour de la renommée. De plus, certains d’entre eux étaient de noble origine. On peut done considérer les jeux de Carthagéne comme Je berceau des tournois du Moyen Age. Quelques combattants en profitérent, également, pour régler leurs querelles personnelles, faisant naitre ainsi une coutume instaurée plus tard encore : le duel. Peu de temps aprés ces fétes, des déserteurs, venant de Gadés, arrivérent 4 Carthagéne et offrirent & Scipion de faire tomber entre ses mains la derniére citadelle du pou- voir de Carthage en Espagne, Magon y avait rassemblé ses vaisseaux, les fuyards .des garnisons dispersées sur la péninsule, et des recrues africaines. Cette opportunité ne fut pas dédaignée par Scipion. Il envoya immédia- tement Marcius et les ¢ cohortes légéres » vers ia forte- resse, tandis que Lelius, « commandant sept trirémes et une quinquéréme partait aussi, immédiatement, afin d’agir par mer, tandis que Marcius agirait sur terre » (Tite- Live). Ne nous arrétons pas 4 considérer les avantages d'une attaque combinée par terre et par mer dont, déja, 4 Car- thagéne, Scipion avait montré qu’il savait apprécier les effets. La mention de « cohortes légéres » paraft avoir une signification spéciale. De Carthagéne 4 Gadés, on comptait six cent cinquante kilométres environ. Envoyer uniquement des troupes légéres pour une expédition aussi lointaine — un jalon dans l’évolution des méthodes de guerre — montre que Scipion, non seulement accordait une grande importance au facteur temps, mais aussi a Yavantage de disposer d'une force trés mobile dans des situations oi Ja rapidité des mouvements était Ia pierre LA CONQURTE DE 1’RSPAGNE 67 de touche du suceés. I] est également probable qu'il avait Y'intention de suivre avec ses légions, mais, s’il en est ainsi, ses plans de campagne furent modifiés par une grave maladie qui le mit en danger de mort. Des rumeurs circulérent bientét, annongant sa fin, et ces nouvelles causérent une telle émotion « que les alliés reprirent leur liberté et que les armées négligérent de faire leur devoir », Mandonius et Andobales étaient fort’ mécontents des Romains parce que, aprés l’expulsion des Carthaginois, les premiers ne leur avaient pas obligeamment abandonné leur conquéte. IIs levérent l’étendard de la révolte et commencérent & harasser les tribus demeurées fidéles & Rome. Ainsi qu’il arrive si fréquemment dans V’his~ toire, la disparition de l’oppresseur faisait trouver la présence du protecteur facheuse. Mandonius et Andobales donnérent un exemple qui fut, plus tard, suivi par les colons américains et les Egyptiens d’aujourd’hui. Nul fardeau u’est plus lourd a porter que la gratitude. Mais la situation devint réellement critique quand les troupes romaines elles-mémes se rebellérent 4 Sucro, & mi-chemin de Carthagéne et de Tarragone. C’est un truisme de dire que les troupes qui gardent les lignes de communication sont Jes moins sfres, les plus enclines au désordre et au mécontentement. L’oisiveté, l’impos- sibilité de piller s’aggravaient encore du retard apporté au paiement de Ia solde. Les hommes qui commencérent par négliger leur devoir et par enfreindre les consignes, se mutinérent bientét ouvertement et, chassant les tribuns dua camp, les remplacérent par deux soldats sortis du rang, Albius et Atrius, qui avaient été les deux principaux instigateurs des troubles. Les mutins comptaient sur le désordre que causerait la mort de Scipion et espéraient, 4 sa faveur, piller et 68 SCIPION L’AFRICAIN rangonner ainsi qu'il leur plairait, sans que leurs actes fussent punis. Mais quand la nowvelle de Ia mort de Scipion s’avéra sans fondement, le mouvement de rébellion fut, sinon éteint, du moins, refroidi. Les mutins étaient dans ce nouvel état d’esprit quand sept tribuns militaires, en- voyés par Scipion, firent leur apparition. Ces derniers, se conformant évidemment aux instructions recues, se montrérent assez induigents. Au lieu de punir tes révoltés, ils cherchérent A connaitre les motifs de leur révolte. Ils s’adressérent & eux, se mélérent & leurs groupes, plutét que de les haranguer en masse dans une assemblée d’od instinct violent des foules chasse toute raison. Polybe, ainsi que Tite-Live, nous informe que Scipion, si expérimenté en ce qui concernait la guerre, se montra trés troublé par cette sédition. S’il en est ainsi, ses actes n’en laissent rien paraftre. Pour un novice, ou plutdt, pour un chef expérimenté, la fagon dont il dénoua la situation est un chef-d’ceuvre de tact et de décision. Il avait envoyé des percepteurs dans la Péninsule pour y toucher les impéts répartis entre les villes pour le main- tien de l’armée. Il fit connattre aux soldats que le montant de ces impéts servirait & payer les arrérages des soldes. Puis, il fit annoncer que les troupes devaient se rendre & Carthagéne pour y recevoir leurs solde, en masse ou séparément, comme il leur conviendrait. Au méme moment, il ordonua 4 l’armée de Carthagéne de se préparer A mar- cher contre Mandonius et Andobales. Ces chefs, soit dit en passant, apprenant que Scipion était vivant, s’étaient retirés & l'intérieur des frontiéres de leurs Etats. Ainsi, d’une part, les mutins se virent privés de l'appui de leurs alliés possibles, et de i’autre, se virent attiréy vers Car- thagéne par les promesses alléchantes d'un paiement et du départ en campagne de l’armée. LA CONQUBTE.DE L’ESPAGNE 69 Les sept tribuns qui s’étaient enquis de leurs doléances furent envoyés a leur rencontre, aprés avoir regu des ins- tructions secrétes. Tls devaient séparer les agitateurs du reste de la troupe et les inviter A diner dans leur propre quartier. Les rebelles arrivérent & Carthagéne au coucher du soleil. La vue de l’armée qui se préparait au départ leur donna confiance ; de plus, ils furent accueillis exacte- Tent comme s’ils arrivaient juste A temps pour remplacer ceux qui marchaient contre l’ennemi. Ces derniers, sui- vant les instructions reques, s’ébranlérent 4 l’aube avec leurs bagages, mais parvenus aux portes, ils recurent Yordre de s‘arréter et de mettre leurs bagages en tas. En quelques instants, des postes furent placés 4 toutes les sorties, toutes les issues, tandis que le reste des troupes encerclait les mutins. Pendant ces préparatifs, les rebelles avaient été convoqués 4 une assemblée ot ils vinrent trés volontiers, s'imaginant que le camp, et le général Iui-méme, étaient & leur merci. La vue de leur chef, plein de vigueur et de santé, ne leur causa pas une médiocre surprise, car ils s’attendaient A trouver un homme débilité. Une deuxiéme surprise leur était également réservée { Aprés un moment de silence déconcertant, Scipion leur adressa Ja parole sur un ton étrangement différent de celui qu’on aurait pu attendre d’un chef placé dans une position apparemment aussi critique. Tite-Live a rapporté, mot 4 mot, le long dis- cours de Scipion. Ce discours est un chef-d’ceuvre d’Glo- quence et de style. La version de Polybe est plus courte, plus vive, plus naturelle. Elle est précédée d'un avertis- aement ; « Scipion se mit & parler 4 peu prés comme ceci,..» L’amateur de littérature préférera la version de Tite- Live, mais l’historien, considérant les circonstances, pré- férera Ja version de Polybe, qui donne le sens du discours 70 SCIPION E’AFRICAIN de Scipion plutét que les mots exacts dont il se servit. En dépit de ces restrictions, je citerai les premiéres phrases de Tite-Live, parce qu’elles sont chargées de sens et parce qu'il n’est pas improbable que Scipion les ait prononcées dans les termes mémes de Tite-Live. Le général romain débuta en disant que les mots lui manquaient pour qualifier les rebelles, car ; « Puis-je vous appeler concitoyens, vous, qui vous étes révoltés contre votre pays ? Ou soldats ? Vous qui avez rejeté le commande- ment et l’autorité de votre général et violé votre serment solennel ? Puis-je vous appeler ennemis ? Je reconnais les corps, les visages, les vétements, le maintien de mes compatriotes, mais je -pergois les actes, les expressions, les intentions d’ennemis. Que souhaitiez-vous faire, sinon suivre exemple des Mliturgiens et des Lacétiens ? » Ensuite, il leur exprima son étonnement au sujet des causes qui les avaient amenés 4 se révolter, Un retard dans le paiement de leur solde — causé par sa maladie — pouvait-il justifier leur trahison envers leur pays, étant donné, au surplus, que toujours, depuis qu’il avait assumé le commandement, la solde avait été scrupu- leusement payée ? Des troupes mercenaires peuvent, en vérité, mériter quelque indulgence quand elles se révoltent contre ceux qui les emploient, mais il ne peut y avoir de pardon pour ceux qui se battent dans J'intérét de leur pays et celui de Jeurs familles. Leur faute est aussi grande que le crime d’un homme qui, « se croyant frustré d’une certaine somme par son pére, prendrait les armes pour tuer l’auteur de ses jours ». (Polybe.) Si la cause de leur rébellion n’est pas attribuable a ce motif futile, est-ce donc qu’ils espéraient, en se joignant aux ennemis de Rome, emporter plus de butin ? Dans ce ‘cas, quels eussent été lows alliés éventuels ? Des hommes comme LA CONQUATE DE L’ESPAGNE 7 Andobales et Mandonius ? Une belle folie que de s’allier & des trattres aussi caractérisés | Puis, il écrasa de son mépris les deux chefs qu'ils s’étaient choisis, Atrius et Albius.' I les nomma, par dérision, Noiraud et Blanchet, faisant adroitement appel, a la fois, au sens du ridicule et aux superstitions de ses hommes. I! leur rappela le sort de la légion qui s’était révoltée 4 Rhegium et dont tous les membres avaient été décapités, tous, jusqu’au dernier. Pourtant, ceux-ci s’étaient choisis comme chef un tribun militaire. Quels espoirs de succés avaient-ils pu entretenir ? Méme si la nouvelle de sa mort avait été vraie, pouvaient-ils croire que des chefs éprouvés comme Silanus, Lelius ou Je frére de Scipion, auraient laissé impunie une telle insulte 4 Rome ? Aprés avoir abattu la superbe des mutins par ce dis- cours et avoir éveillé leurs craintes par ces arguments, Scipion n’eut plus qu’Aé détacher la masse des soldats des instigateurs de la révolte pour regagner leur loyauté. Passant de la sévérité a l’indulgence, il ajouta : « Je plai- derai votre cause devant Rome et devant ma conscience, et me servirai d’un argument universellement connu parmi les hommes : les foules sont aisément trompées et conduites aux pires excés ; leurs mouvements sont aussi mobiles que ceux de la mer. Car la mer est, par elle-méme, calme et bénigne envers les navigateurs, mais quand le vent J’agite, elie se modéle sur lui et devient turbulente. De méme, la multitude se conforme, dans son caractére et ses désirs, 4 ceux des conseillers et des agitateurs qui se trouvent 14 pour Ja conduire. » Dans la version de Tite-Live, Scipion fait aussi appel aux sentiments des tebelles par une comparaison, trés adroite, — destinée & toucher leurs cceurs — entre la maladie qui a touché aon corps et celle qui a atteint leurs esprits. « C’est pour- 72 SCIPION L’AFRICAIN quoi je consentirai, en cette occasion, 4 me réconcilie) avec vous et 4 vous accorder une amnistie. Mais no; nous refusons 4 toute réconciliation avec ceux qui gat fomenté la révolte. Nous avons décidé de les punir, de leurs crimes...» Comme il achevait son discours, les troppes fidéles qui encerclaient l'assemblée firent résonner leurs épées sur leurs boucliers, afin de jeter la terreur dans le coeur des rebelles. La voix du héraut se fit entendre. On dis- tingua les noms des agitateurs, condamnés 4 mort. Ces dernicrs furent amenés étroitements ligotés, tout nus, au milieu de Ja foule et exéentés devant tous, Ce programme merveilleusement concu, avait ét¢ merveilleusement exé- cuté. Les mutins se trouvérent trop effrayés pour défendre leurs camarades ou émettre des protestations. Aprés Texécution des chatiments, la masse recut des assurances formelles de pardon et préta de nouveau serment de fidé- lité devant les tribuns, Chaque homme, aprés avoir répondu a |’appel de son nom, recut sa solde tout entidre — autre trait caractéristique de Scipion. Cette fagon supérieure de redresser une situation extré- Mement critique rappelle assez fortement la fagon dont Pétain vint 4 bout des rébellions de 1917. Ce grand Fran- gais aurait-il, par hasard, étudié ja révolte de Sucro et son aboutissement, non seulement dans son mélange de sévérité envers les meneurs et sa jusie appréciation des plaintes, mais encore par la facon dont la santé morale des troupes fut restaurée avec Je minimum possible de chdtiment 7 On trouve 14 une réelle économie de force, car, non seulement les huit mille hommes se soumirent mais au lieu d’étre obligés d’obéir par force et par crainte, ils se transformérent en partisans loyaux. L’heureux dénouement de cette mutinerie n’était qu'un pas fait vers l'amélioration d’une situation trés critique LA CONQUETE DE L’BSPAGNE 73 causée par la maladie de Scipion. L’expédition dirigée contre Gadés avait avorté, en grande partie parce que le commandant carthaginois avait été mis au courant du complot, et avait pu se saisir des traftres. Par ailleurs, quoique Lelius et Marcius aient remporté quelques succés locaux, ils trouvérent la ville si bien défendue qu’ils furent obligés d’abandonner leur projet et de retourner & Car- thagéne. Ils y trouvérent Scipion sur le point de marcher contre les rebelles espagnols. Bien qu’éloigné de quatre cent quatre- vingts kilometres, I’ Ebre fut atteint en dix jours et, quatre jours plus tard, le général plantait ses tentes en vue de Vennemi. Une vallée circulaire séparait les deux camps. Scipion y fit conduire des troupeaux gardés par des troupes légéres, dans le but « d’éveiller la cupidité des Barbares ». Lelius et la cavalerie avaient été embusqués derriére une colline. L’app&t ne manqua pas d’attirer la proie.., Pendant queles adversaires étaient aux prises, Lelius apparutsoudain. Une partie de sa cavalerie chargea les ennemis, tandis que je reste, contournant Ja vallée, allait couper la retraite aux Espagnols. Cette escarmouche emplit les Barbares d'une telle colére que le lendemain matin, 4 l’aube, leur armée s’avanca pour offrir la bataille. Rien ne pouvait mieux convenir 4 Scipion. La vallée était si petite que les Espagnols, en s’y engageant, pro- voquérent une mélée compacte, presque un corps A corps, sur terrain plat, of les Romains eurent un immense avan- tage sur les Espagnols, mieux entrainés 4 la guerre de mon- tagne & longue distance. De plus, pour faire place & leur cavalerie, ils furent obligés de laisser en arri¢re un tiers de leur infanterie qu’ils postérent sur un versant situé & Jarriére. Cette situation fit concevoir un nouvel expédient a 74 SCIPION L’AFRIGAIN © Scipion. La vallée etait si étroite que les Barbares ne pouveient placer leur cavalerie & l'extrémité des ailes, de jeur infanterie qui prenait tout espace disponibles A cette vue, le Romain comprit que les flancs de son infan- terie étaient hors de danger. En conséquence, il envoya Lelius et la cavalerie dans les montagnes exécuter: un mouvement tournant de grande amplitude. Puis, fidéle & sa tactique essentielle, qui consistait 4 immobiliser Vennemi pour permettre 4 la manceuvre principale de réussir, il s’avanga dans la vallée 4 la téte de ses fantassins. Quatre cohortes formaient le front, l’espace restreint me permettant pas un plus grand déploiement de forces. Cette attaque, ainsi que l’avait prévu le général, accapara Yattention des Espagnols et les empécha de se préoccuper de la cavalerie avant le moment oi, le coup porté, ils entendirent les clameurs de la lutte derritre eux. Les Espagnols se virent donc obligés d’engager deux combats séparés, leur infanterie et leur cavalerie furent mises dans ]’impossibifité de se préter aide ou secours, chacune démoralisée par les bruits de la mélée sur ses derriéres et chaque combat réagissant moralement sur l'autre. L'infanterie espagnole, resserrée, attaquée avec vigueur par des combattants supérieurs dans le corps A corps et dont la formation en profondeur leur donnait l’avantage @assauts successifs, fut bientét mise en piéces. La cava- lerie, encerclée, ayant 4 soufirir 4 la fois des attaques directes de l'ennemi et du désordre jeté par les fuyards, ne put se mouvoir. Obligée de se battre sur place, elle fut entidrement détruite aprés un combat glorieux, quoi- que désespéré. On mesurera Ja valeur de la résistance des Espagnols. et l’ardeur de Ja mélée, au nombre des soldats tués ; douze cents, et plus de trois mille blessés dans les rangs des Romains. Les seuls survivants espagnols LA CONQUETE DE L’ESPAGNE 715 furent les soldats postés sur la colline et qui, impuissants, assistérent du spectacle de la défaite. Ils s’enfuirent 4 temps, leurs chefs & leur téte. Ce triomphe décisif mettait le point final aux cam~ pagnes de Scipion en Espagne, campagnes qui, malgré Youbli dans lequel les ont tenues les études de stratégie, révélent une connaissance profonde de cette science, a une époque oi elle vensit A peine de naftre. Mais, ce qui, par-dessus tout, mérite de leur assurer l’immortalité, c'est Ja richesse des tactiques utilisées. L*histoire mili- taire peut difficilement ofirir une série comparable de combats aux mancouvres si géniales qu’elles surpassent méme celles d’Annibal en Italie. On peut dire que, si le général romain profita des legons involontaires du Car- thaginois, }’éléve surpassa largement son maitre | Cette probabilité ne diminue en rien les mérites de Scipion, car Ia valeur militaire est innée, non acquise. Sinon, pour- quoi les grands capitaines qui suivirent, anciens ou moder- “nes, ne profitérent-ils pas mieux des merveilleuses legons qui leur avaient été données ? La diversité et la facilité qui caractérisent les plans d’Annibal sont merveilleuses, mais ceux de Scipion les surpassent encore. De plus, ia perfection de ses calculs est bien plus compléte, de sorte que, sur trois points, il est nettement supérieur 4 Annibal. L’attaque d’une forteresse était le point faible des talents militaires d’Anni- bal, tandis que Scipion s’y est révélé mattre par la prise de Carthagéne qui fait date dans l'histoire. La poursuite des vaincus, aprés Ilipa, montre un progrés de T’art de la guerre, ainsi que le grand mouvement tournant qui surprit Andohbales, et qui est nettement au-dessus des mancenvres mesquines représentant jusque-la le summum de Vhabileté du tacticien. 76 SCIPION 1’ AFRICAIN La formule de Scipion pourrait se condenser dans ces mots : « Un nouveau stratagéme pour chaque nouvelle occasion. » Y eut-il jamais un général aussi fertile dans Yart de se batire ? Comparés A cette grande figure, la plupart des capitaines fameux dans l'histoire ne sont que des apprentis, qui n’apportérent a l’application des tactiques coutumiéres qu’un ou deux traits de génie. Et n’oublions pas que les victoires de Scipion furent, & une ou deux exceptions prés, remportées sur des ennemis de premier ordre. Il n’en est pas ainsi pour Alexandre, qui défit les hordes asiatiques, César, des tribus, Frédéric et Napoléon, des généraux courtisans et des vieillards pédants, lamentables représentants d’un art militaire atrophié. La victoire remportée sur Andobales et Mandonius se trouva étre la pierre de touche de la carriére de Scipion ; elle ent une grande influence sur la conquéte politique de l'Espagne. Elle avait été si décisive qu’Andobales, se rendant compte que toute résistance était inutile, envoya son frére Mandonius demander la paix sans con- ditions. On peut imaginer que Mandonius dut éprouver quelque crainte au sujet de la réception qui lui serait faite et du sort qui lui serait réservé. Il edt été trés naturel de se venger durement de ces hommes, deux fois traitres, Mais Scipion connaissait la nature humaine — l’espa- gnole y comprise. Aucune vengeance ne pouvait ajouter quoi que ce fat a sa situation politique ou militaire, dont Téclat était & son apogée, tandis que, d’autre part, cette vengeance risquait d’amener des troubles dans l'avenir et de convertir les vaincus en ennemis sournois, atten- dant l'heure propice de la révolte. Scipion comptait fort peu sur la fidélité de ces Barbares. Pourtant, la générosité était le seul moyen qui ui permit d'essayer de la conquérir. “any COR Om o “anblee ALIN 5 e 2 2p anbodes & aubedsy 4 oo 2 &. $y \ gas INOL LIA Feet Wei oT oh eT oO a m > Zz c w SNDILNVILY 7B SCIPION L'AFRICAIN En conséquence, aprés avoir admonesté Mandonius, et en sa personne, Andobales, il insista sur leur situation désespérée, fit ressortir combien un chd&timent sévére s’imposait, mais il finit par conclure avec eux un traité de paix, aussi généreux qu’habile. Il leur prouva qu'il ne les craignait pas en n’exigeant pas d’eux la remise de leurs armes, ainsi que le voulait la coutume. Il ne s’empara pas de leurs biens, ne réclama pas d’otages, mais les avertit que « s’ils se révoltaient de nouveau, ce. n’était pas sur de pauvres otages qu'il se vengerait, mais sur eux-mémes, punissant ainsi, non pas des ennemis sans défense, mais au contraire, des rebelles bien armés ». (Tite-Live.) La sagesse de cette diplomatie apparut trés claire- ment par la suite : |’Espagne, 4 partir de ce moment-la, disparait de Fhistoire des Guerres Puniques, tant a titre de base et de centre de recrutement des armées cartha- ginoises, qu’a titre de rebelle détournant Scipion de son seul et unique objectif : la destruction de Carthage elle- méme. ff est vrai que des révoltes éclatérent par inter- valles.: elles furent causées par le mépris des chefs espa- gnols envers les généraux romains qui suceédérent & Scipion. Elles se renouvelérent A travers les siécles, mais furent isolées, spasmodiques, et limitées aux tribus mon- tagnardes chez lesquelles l'instinct guerrier subissait des Poussées de fiévre analogues 4 celles que. provoque la malaria, La mission de Scipion en Espagne était achevée. Le seul vestige du pouvoir de Carthage qui y demeurat, Gadés, était une forteresse imprenable, excepté par la trahison de ses défenseurs. Quelques historiens reprochent & Scipion d’avoir laissé Magon s’éehapper de Gadés. Pourtant, d'aprés la comparaison de divers textes, il LA CONQUATE DE L'ESPAGNE 79 semble bien que Magon ait quitté la forterease sur l’ordre de Carthage pendant que Scipion s’efforgait d’écraser la mutinerie de son armée et la rébellion d’Andobales. La personne de Magon n’était pas aprés tout, tellement redoutable, que son départ a la téte d’une poignée d’hom- mes fQt en soi une menace sérieuse aux conditions exis- tantes. Et méme Scipion, s’il l’eft voulu, n’edt pu pré- venir cette fuite, la chose étant impossible militairement. Magon, aprés avoir quitté Gadés, tenta un coup de main sur Carthagéne aprés le départ de Scipion. I fut si faci- lement repoussé et la contre-offensive fut si vigoureuse, que ses vaisseaux durent lever l’ancre dans Ja crainte d’étre pris d’assaut. Ses soldats, batius, furent massa- crés ou se noyérent. Magon, obligé de retourner & Gadés pour y recruter de nouvelles forces, se vit repoussé par les habitants, qui se rendirent aux Romains peu aprés. Le Carthaginois dut revenir sur ses pas jusqu’a Ile de Pityusa (Ivica), qui était habitée par ses compatriotes. By leva des recrues et emporta des vivres, aprés quoi, essayant d'’abor- der Majorque, il fut repoussé par les naturels qui étaient trés habiles A jouer de la fronde. Il fut done obligé de se réfugier 4 Minorque pour y prendre ses quartiers d’hiver et y mettre ses bateaux au sec. Dans le récit de Tite-Live, l’histoire de la défaite d’Ando- bales est suivie de celle d’une rencontre entre Scipion ‘ et Masinissa, puis, par les détails du départ de Magon — ee qui donne 4 penser que ce fait se produisit pendant que Scipion était encore en Espagne. Mais Tite-Live est moins str que Polybe en ce qui concerne la succession des faits et la chronologie. Polybe écrit qu’immédiatement aprés la défaite d’Andobales, Scipion retourna a Tarra- gone et mit le cap sur Rome « craignant d’y arriver trop tard pour les élections consulaires ». I laissa son armée 80 SCIPION L’AFRICAIN sous Ja direction de Silanus et de Marcius, et prit toutes mesures utiles pour l'administration de la province. La rencontre de Scipion et de Masinissa est digne d’étre notée, car la semence jetée par le Romain, qui avait traité généreusement le neveu de Masinissa, quelques années auparavant, porta ses fruits ce jour-la. Une alliance fut conelue, qui sérvit d’outil 4 Scipion pour détruire la base ‘méme de Ia puissance carthaginoise en Afrique. CHAPITRE VII L’OBJECTIF REEL * Le Sénat de Rome accorda une audience 4 Scipion en dehors de Ia cité au Temple de Bellone. Le général y fit le compte-rendu officiel de ses campagnes « Etant donnée Vampleur des services rendus, il essaya, grace 4 eux, d'obtenir une entrée triomphale, mais n’insista pas pour y parvenir ». Cet honneur n’avait jamais encore été rendu 4 ceux qui n’appartenaient pas 4 la magistrature. Le tact de Scipion Je servit admirablement, car les succés éclatants de ce jeune homme avaient. déja éveillé 'envie parmi ses aings. Le Sénat s’en tint aux usages traditionnels pour Seipion qui entra dans Rome de Ja fagon habituelle. Sa Técompense, cependant, ne se fit pas attendre. L’assem- blée s’étant réunie afin d’élire deux consuls pour l’année suivante, Scipion fut choisi 4 l’unanimité par les cen- turies. La popularité du général ne se mesura pas seu- lement 4 l’enthousiasme qui accueillit son élection, mais au nombre des électeurs présents. Ce nombre fut le plus important de ceux enregistrés depuis le début des Guerres Puniques. La foule se pressait autour de Ila maison de Scipion et du Capitole, avide de voir le vainqueur de ]’Espagne. Ce triomphe personnel compensa Je triomphe 4 grand spectacle qui Iui avait été refusé par un Sénat conser- vateur 4 l’excés. Pourtant, les premiers traits d’une envie qui devait, plus tard, détruire le fruit des efforts per- SCIPION WAFRICAIN, 6 82 SCIPION L’AFRICAIN sonnels de Scipion, furent lancés aussitét par les repré- sentants d'un conservatisme étroit. Ce ne fut heureuse- ment qu’aprés le magnifique succés enregistré par Rome, grace a lui : Ja chute d’Annibal. Jusqu’alors, en Espagne, Scipion avait agi librement, sans que ses décisions fussent génées par des politiciens jaloux ou par Jes compromissions des assemblées gou- vernementales. Il ne disposait que des ressources locales mais au moins, il était trop loin de Rome pour étre entravé dans ses projets par les nombreux représentants de la politique nationale. Mais il lui fallut, dés son retour, semblable en ceci A Marlborough et & Wellington, deux mille ans plus tard, subir la contrainte des diverses factions politiques et des jalousies et, 4 la fin, terminer ses jours, comme Marlborough, dans une amére solitude. Des propos lui furent prétés par la rumeur publique : Scipion pré- tendait, disait-on, avoir été nommé consul, non pas pour continuer, mais pour terminer la guerre; il soutenait qu'il était essentiel qu’il se rendit en Afrique avec son armée et que, si Je Sénat s’opposait A ses projets, il les mettrait quand méme 4 exécution avec le soutien du peuple et en dépit du Gouvernement, Ses amis, peut-étre, furent indiscrets ; peut-@tre méme que Scipion, si mdr desprit par certains cétés, laissa l'impétuosité de sa jeu- nesse 'emporter sur sa prudence ; peut-étre encore, ce qui parait le plus probable, étant donnée l’étroitesse de vues du Sénat, avait-il voulu sonder l’opinion publique ? En tout cas, quand la question fut de nouveau posée au Sénat, Fabius Cunctator soutint une opinion opposée & celle de Scipion. Cet homme, dont la renommée s’était faite dans l'inaction, et dont la prudence était renforcée par une jalousie sénile, critiqua avec adresse, encore qu'avec dépit, les projets d'un jeune homme dont la gloire nais- LOBSECTIF REEL 83 gante menacait d’éclipser la sienne. Pour commencer, il fit ressortir que, ni le vote du Sénat, ni la volonté du peuple, n’avaient ordonné que l’Afrique fit cons- tituée en province pour l’année présente. Il insinua que, si le consul se présentait devant eux avec une décision bien arrétée, cette attitude serait insultante 4 leur égard. Ensuite, Fabius chercha & écarter toute imputation de jalousie en rappelant les services rendus par Jui dans le passé, comme si leur grandeur écrasait celle de Scipion A un point qui défiait toute comparaison. Combien carac- téristique du vicillard est la remarque suivante : « Quelle rivalité pourrait exister entre moi et un homme qui est plus jeune que mon propre fils ! » Il soutint que Scipion devait attaquer Anniba? sur le sol italien : « Pourquoi ne vous consacrez-vous pas & ce but et ne conduisez-vous pas la guerre de cette facon directe, 14 ot se trouve Annibal, plutét que de vous porter au loin dans l'espoir qu’Annibal vous suivra jusqu'en Afrique ? » Quel rapprochement avec la controverse de 1914-18, au sujet de l'est contre l’ouest | « Et si Annibal se portait sur Rome ! » Qu’ils sont familiers aux oreilles modernes ces arguments employés contre l’hérétique qui ose douter de la doctrine de Clausewitz concernant « les forces pein- cipales de l’ennemi comme objectif essentiel ! » Fabius insinua, alors, que Scipion s’était laissé griser par ses victoires en Espagne. Ses insinuations et son ironie furent d’ailleurs recouvertes de quelques louanges superficielles. Il est étrange de constater que Mommsen, et d'autres historiens, ont pris les insinuations de Fabius pour argent comptant, alors que les actes de Scipion leur donnajent un démenti si forme! | Le probléme change complétement de face, poursuit 84 SCIPION L’AFRICAIN Fabius, si Scipion s‘aventure en Afrique. Pas un port ouvert, pas méme un point sir de débarquement, pas un allié ! Seipion aurait-il Ja crédulité de eroire en Masi- nissa quand ses propres soldats ne peuvent méme pas Ini rester fidéles ? (Allusion méchante a la rébellion de Sucro). Qu’il débarque en Afrique, et Je continent entier se tour- nera contre lui, toutes querelles intestines oubliées, pour faire face 4 'ennemi commun. Et méme si Scipion par- venait a attirer Annibal 4 sa suite, ne serait-il pas infi- niment plus dangereux de l’attaquer prés de Carthage, ot toute l'Afrique le soutiendrait, que de V’affronter dans I'Italie du Sud avec ce qui lui reste de ses armées ? « Que signifie votre politique ? Vous préférez vous battre dans un pays ob vos forces seront diminuées de moitié, tandis que celles de votre adversaire seront grandement aug- mentées ? » Fabius, pour terminer, établit un paralléle défavorable entre Scipion et son pére, qui, aprés avois mis le cap sur VEspagne, retourna sur ses pas pour rencontrer Annibal en Italie « tandis que vous, vous voulez quitter I’ Italie alors qu’Annibal s’y trouve. Ce n’est pas parce que vous songez A l’intérét de votre pays, mais parce que vous espérez conquérir ainsi plus de gloire et plus d’honneurs... Les armées ont été recrutées pour protéger Rome et I Italie, et non pour que les consuls, s’apparentant 4 des rois, Ices emménent dans n’importe quel coin du monde afin de satisfaire leur vanité ». Ce discours fit une forte impression sur les Sénateurs, « spécialement sur ies plus 4gés », et quand Scipion se leva pour répondre, la majorité du Sénat lui était nette- ment hostile. Son exorde fut remarquable par son habile contre-attaque : « Fabius Quintus, lui-méme, a fait remar- quer... que, dans ses arguments, on peut soupgonner WOBJECTIF REEL 85 un ferment de jalousie. Bien qu’il ne me sied pas d'accuser un homme si éminent d’un sentiment aussi bas, il a dd, pourtant, mal s'exprimer, car ce soupgon n’a pas été dissipé par son discours. Il a tellement amplifié les hon- neurs qui lui étaient dus et la renommée de ses exploits, afin de n’étre pas accusé d’envie, que je parais en danger d’étre surpassé par n'importe qui, mais non par lni-méme, car il se place trop haut au-dessus de tout le monde...» « Hl s'est représenté comme un vieillard ayant acquis tous les honneurs, en son temps ; il a fait ressortir que j'étais plus jeune encore que son fils, comme s'il suppo- sait que le désir de gloire n’envisagedt pas autre chose que la vie présente, et ne fAt fait, en grande partie, du désir de vivre. dans la mémoire des ages 4 venir. » Ensuite, Scipion, maniant délicatement l’ironie, s’étonne de voir Fabius se préoceuper de la sécurité de son adver- saire, — en plus de celle de l'armée et de la nation — au cas ot lui, Scipion, se rendrait en Afrique. D’oi vient cette soudaine sollicitude ? Quand ‘son pére ef son oncle furent massacrés, quand l'Espagne gisait sous les talons de quatre armées carthaginoises victorieuses, quand personne, 4 part lui, ne consentait a s’atteler 4 une entre- prise aussi désespérée : « Comment se fait-il, qu’A ce moment-la, nul ne fit allusion 4 mon age, 4 la force de Yennemi, & toutes les énormes difficultés, au sort tra- gique de mon pére et de mon oncle ? Les armées ennemics d'Afrique sont-elles plus imposantes aujgurd’hui ? Ont- elles de meilleurs généraux que ceux dont elles disposaient alors ? Mon 4ge -était-il plus approprié au commande- ment d’une dure campagne qu’il ne l’est 4 présent ? » a Aprés avoir mis en déroute quatre armées carthagi- noises... aprés avoir repris possession de l'Espagne en. son enticr et de telle sorte que tout confit est éteint, 86 SCIPION L’AFRICAIN on peut diminuer l’importance des services rendus par moi tout aussi facilement qu'on pourrait, si je revenais victorieux ‘Afrique, parler légérement des mémes diffi- cultés que l’on grossit savamment aujourd’hui pour me retenir, » Puis, aprés avoir réfuté les exemples cités par Fabius, Seipion se sert d'eux pour confondre son adversaire. D1 se sert de l’exemple d’Annibal, en particulier, pour défen- dre ses projets. « Celui qui menace les autres a plus de bravoure que celui qui se contente de repousser les assauts. Ajoutez & ceci que la surprise accroft toujours la terreur de l'ennemi. Quand vous pénétrez sur son territoire, vous prenez contact avec ses points faibles et ses points forts ». Aprés avoir énuméré les points faibles de la situation de Carthage, Scipion continue : « A moins que yous ne m’en empéchiez, vous apprendrez bientét que j'ai débar- qué sur le sol africain, que la guerre y fait rage et qu’Anni- bal se prépare & quitter I’Italie |...» — « Bien des événe- ments, invisibles 4 cette distance, vont se développer. Le réle du général consiste 4 s’élever 4 la hauteur des eirconstances et & les faire plier sous sa loi, Mon adver- saire sera, Quintus Fabius, celui que vous me désignez : Annibal, mais je préférerais l’attirer 4 ma poursuite, plutét que de rester ici 4 cause de Ini. > Quant au danger d’une attaque sur Rome, il faut vrai- ment avoir peu d’estime pour Crassus, le second consul, pour penser qu'il ne serait pas capable de tenir en échec les forces réduites et affaiblies du Carthaginois, alors que Fabius luieméme y parvint 4 un moment of Annibal. était 4 Yapogée de sa puissance et de sa gloire. Trait de génie, auquel on ne pouvait répondre | Scipion, aprés avoir répété que Je moment était main- tenant bien choisi pour renverser les réles et. traiter l’Afri- ‘\ LOBSECTIF REEL 87 que comme Annibal avait traité I’Italie, termina son discours, sur Je ton qui lui était habituel, of se mélan- geaient l’exaltation et la retenue. « Bien que Fabius ait déprécié les services que j'ai rendus en Espagne, je n’essaierai pas de bafouer sa gloire pour faire resplendir la mienne. Ne serait-ce que sur ce point, bien que je ne sois qu’un jeune homme, je mon- trerai_ ma supériorité sur ce vieillard par la modestie et la dignité de mes propos. Ma vie, ainsi que les services que j’ai rendus a I'Etat, parlent pour moi. Je peux garder le silence et me réjouir de Ia bonne opinion que vous vous étes spontanément formée de moi. » Le Sénat, cependant, était plus préoccupé par le souci de garder ses priviléges, que par les arguments militaires de Scipion. Les Sénateurs voulurent savoir si Scipion se conformerait 4 leur décision, méme contraire, ou si, Te eas échéant, i] ferait appel au verdict populaire. Is refusérent de donner une réponse avant que Scipion ne leur eft domné l’assurance qu’il se conformerait 4 leur décision. Le général consulta l’autre consul, puis, répondit affirmativement. Sur ce, le Sénat, semblable en cela & toutes les assemblées, se mit d’accord sur un compromis : celui des deux consuls & qui écherrait la Sicile aurait Ja permission d’envahir l'Afrique, s’il jugeait cette action favorable a |’Etat. Chose étrange ! La Sicile échut Scipion. Tl partit avec une flotte de trente vaisseaux de guerre, construits et lancés avec une telle promptitude qu'il ne s’écoula que quarante-cing jours entre le moment ot. les arbres furent abattus et les navires A flot. Sur ce Nombre, on comptait vingt quinquérémes et dix qua- drirémes. Scipion n’embarqua que sept mille volontaires, car le Sénat, toujours hésitant et assez hostile, lui avait refusé Ja permission de lever des troupes. 8&8 SCIPION L’AFRICAIN Assiégé par de nombreuses difficultés, contrarié da ses mouvements par ceux qu'il cherchait 4 sauver, instruisit son petit noyau de volontaires et en fit une fofce expéditionnaire de grande valeur. Ce trait trouve son équivalent dans Vhistoire d'Angleterre. I La Sicile est comparable au camp de Shorncliffe. C’est 1a que Scipion forgea l’arme avec laquelle il devait percer Je coeur de Carthage. Mais Scipion, différent en cela de Sir John Moore dans les guerres napoléoniennes, allait se servir luieméme de I’arme forgée par son génie et donner 4 la puissance d’Annibal le coup mortel. L’acuité avec laquelle il déchiffrait l'avenir le plus lointain — don extra- ordinaire, qui Je place au-dessus de tous les autres grands généraux — l’avertit que la victoire dépendait de la pos- session d’une force trés mobile : la cavalerie. Ce n'est pas un mince compliment fait 4 son génie que d’ajouter, qu’en prenant cette décision, Scipion rejetait toutes les grandes traditions de Rome, car le pouvoir militaire de Rome reposait essentiellement sur Jes légionnaires de son infanterie. Les longues et glorieuses annales mili- taires de l'histoire romaine offrent les meilleures preuves de sa valeur. Ce n’est que durant le bref commandement de Scipion que nous voyons cette tradition négligée. ‘Un équilibre régne alors entre les deux armes et le pouvoir de l'une pour immobiliser Yennemi est heureusement combiné et proportionné a l’aptitude de l’autre pour les manceuvres décisives. Que ceci serve d’exemple aux états-majors modernes, qui tremblent sur le bord de la mécanisation et redoutent Je plongeon, en dépit de Vinutilité reconnue des armes anciennes déjA presque anachroniques — car, aucune tradition militaire n’a été aussi durable et aussi glorieuse que celle de la Légion. A partir de son arrivée en Sicile, LOBJECTIF REEL 89 Scipion consacra toute son énergie 4 former une cavalerie de premier ordre. La victoire de Zama, oi Annibal, vit se retourner contre lui-méme, l’arme qui Ini donnait la décision, suffit 4 justifier le Romain. Combien ce triomphe devait sembler inaccessible a Seipion quand il débarqua en Sicile avee sept mille volon- taires seulement | Pourtant, quelques jours aprés, des progrés étaient déj& accomplis. Les volontaires furent organisés en cohortes et en centuries, tandis que Scipion en mettait a part trois cents, pris parmi les meilleurs. On peut imaginer la perplexité de ces derniers quand ils se-virent sans armes et laissés hors des cadres des cohortes | Tout de suite, Scipion désigna trois cents jeunes Sici- liens, choisis dans la noblesse, pour l’accompagner en Afrique. I fixa Je jour auquel ils devaient se présenter devant lui avec leurs chevaux et leurs armes. L’honneur d’étre choisi pour une expédition si hasardeuse ne sou- riait, ni aux jeunes gens, ni 4 leurs familles. Ils arrivérent @ la parade d’assez mauvaise humeur. Scipion, prenant la parole, leur dit qu’on Iui avait rapporté leur peu d’en- thousiasme pour ce dur service. Il déclara ensuite que, peu désireux d’enréler des soldats mécontents, il pré- férait leur voir avouer ouvertement leurs sentiments. Un des jeunes nobles saisit immédiatement l’opportunité qui lui était offerte. Scipion le libéra sur-le-champ A une condition : le Sicilien devait donner son cheval et ses armes 4 un remplagant désigné par le général, et de plus, il devait lui en enseigner le maniement. Le jeune homme accepta cette proposition avec joie. Ses camarades, voyant que Scipion ne prenait pas mal cette franchise, suivirent promptement l’exemple qui leur était donné. De cetie fagon, Scipion constitua le noyau d'une cavalerie de pre- mier ordre « sans qu’il en codtat un centime & l'Etat ». 90 SCIPION L’AFRICAIN Les mesures qu’il prit par la suite prouvent, non sev- Jement avec quels soins il prépara son ultime offensive, mais encore, combien il se préoccupait de prévoir Jes moindres détails lorsqu’il établissait ses plans d’actioh. Tl envoya Lucius faire une reconnaissance sur Ja cite africaine, Afin de ne pas risquer d’affaiblir ses ressources, il fit réparer de vieux vaisseaux pour cette expédition. Les nouveaux furent échoués sur la gréve, de Panorme, car ils avaient été construits en toute hate, avec du bois forcément vert, De plus, aprés avoir réparti ses troupes dans les villes, il ordonna aux Etats Siciliens de leur fournir du blé. De cette fagon, il garda en réserve les céréales qu'il avait apportées d’Italie— pratiquant V’économie des forces jusque dans le moindre détail du ravitaillement. Scipion savait que la vic- toire dépend des vivres, que sans ravitaillement assuré, les plus brillantes manceuvres peuvent échoner piteusement. De plus, une offensive, soit stratégique, soit tactique, ne doit étre déclanchée que s'il existe une base sfire — ceci constitue un des axiomes les plus évidents de I’art militaire. Le terme base ne doit pas étre pris dans un sens étroit, car il signifie 1a sécurité de la base géographique, intérieure ou extérieure, aussi bien que Ja sécurité du ravi- taillement et des mouvements. Napoléon, en 1814, les Allemands, en 1918, virent leur offensive se disloquer parce que leur base intérieure n’était pas sire. Il est donc intéressant de noter les efforts faits par Scipion et les mesures qu’il prit pour assurer la sécurité de sa base. La Sicile et tout particuligrement Syracuse souffraient du désordre et du mécontentement causés par la guerre. Les biens des Syracusiens avaient été saisis, aprés le sige fameux de cette ville, par des Romains et des Italiens avides. Malgré ies décrets du Sénat ordonnant leur res- titution, ces biens n’avaient pas été rendus & leurs pro-