Supplément au Monde n°22032, daté du 17 novembre 2015.

Ne peut être vendu séparément

formation | recrutement | carrière

Faire carrière
dans le vert :
un pari
gagnant ?
DES MÉTIERS
PORTEURS ET
DE VRAIES FAUSSES
PROMESSES

Le grand
entretien

AVEC LE PHILOSOPHE
BERNARD STIEGLER

Religion

« CHERCHE EMPLOI
EN ACCORD AVEC MA FOI »

Recrutement :
le grand décalage

TROUVER DES CANDIDATS FORMATÉS, NOTER LES BONS
EMPLOYEURS, SE FAIRE RECRUTER À TOUT PRIX ?

METTEZ VOTRE TALENT
AU CŒUR DE...

Photo : Xavier Curtat ©

Comme DELPHINE,
rejoignez nos Talent People
sur altenrecrute.fr

STIMULATING INNOVATION

A l’heure
du court terme

V
ILLUSTRATION
DE COUVERTURE :
ÉLODIE BOUEDEC

Président du directoire,
directeur de la publication
LOUIS DREYFUS
Directeur du « Monde », directeur
délégué de la publication,
membre du directoire
JÉRÔME FENOGLIO
Directeur de la rédaction
LUC BRONNER
Secrétaire générale de la rédaction
CHRISTINE LAGET
Coordination rédactionnelle
ANNE RODIER
PIERRE JULLIEN
Création et réalisation graphique
AUDREY REBMANN
Edition
AMÉLIE DUHAMEL
Correction
SERVICE « CORRECTION »
DU « MONDE »
Illustrations
LEO LECCIA
EMMANUEL KERNER
ÉLODIE BOUEDEC
CHOI JUHYUN
Publicité
BRIGITTE ANTOINE
Fabrication
ALEX MONNET
JEAN­MARC MOREAU
Imprimeur
SEGO, TAVERNY

ingt­trois mille chômeurs de moins en septembre ! Enfin
une bonne nouvelle pour l’emploi, mais pas pour tout le
monde. Deux indicateurs résonnent à l’unisson cet
automne : l’Association pour l’emploi des cadres et le baro­
mètre Edhec­Cadremploi d’octobre 2015 (sur les intentions de recrute­
ment), qui constatent la frilosité croissante des entreprises à recruter les
jeunes diplômés. La consultation, par exemple, des offres d’emploi d’in­
génieur « environnement » immédiatement disponibles sur Jobthis.fr le
confirme : seule 1 sur 6 s’adresse aux débutants.
« Le recrutement se décide en temps réel pour coller au plus près des be­
soins », commente l’Edhec. Offres instantanées, recrutements en temps
réel, profils formatés pour être immédiatement productifs. La loi du
court terme chasse les débutants. Doivent­ils chercher à se faire recruter
à tout prix ? Continuer à cumuler les stages une fois le diplôme obtenu,
voire travailler gratuitement dans l’espoir de décro­
cher le Saint­Graal : le CDI… Qu’ à moins de 30 ans et
LA COURBE DU
bac + 5, on ne voit plus comme le Saint­Graal.
CHÔMAGE NE FLÉCHIT
Les jeunes regardent le travail autrement : créer un
PAS, MAIS CELLE
DU TRAVAIL
projet, le booster et devenir autonome. La courbe du
SE
PORTE BIEN
chômage ne fléchit pas, mais celle du travail se porte
bien. Alors, oui, ils travaillent gratuitement, mais « ils
veulent y gagner quelque chose », souligne Yoann Kassi­Vivier, cofonda­
teur de Pro Bono Lab, spécialisé dans l’intermédiation entre entreprises
et associations pour promouvoir le bénévolat.
Pour se réapproprier leur vie, les jeunes cherchent à mettre la flexibilité à
leur service. L’entrée dans l’entreprise se fait à 86 % par un contrat pré­
caire, dit le ministère du travail. Soit ! Les jeunes diplômés débutants ne
s’arrêtent plus à la nature du contrat pour accepter une embauche, c’était
le combat de leurs aînés. Eux regardent le contenu de la mission, la fonc­
tion, leurs marges d’autonomie et de perspectives… à court terme.
48 % d’entre eux souhaitent trouver un poste au plus vite, indique l’étude
Les Jeunes Diplômés et l’accès à l’emploi publiée en octobre par le cabinet
de recrutement Page Personnel. Les moins de 30 ans veulent « impacter
l’entreprise tout de suite », ajoute Julien Barrois, directeur exécutif senior
de Page Personnel. Ils ont fait du court terme leur credo : la majorité d’en­
tre eux prévoit d’ailleurs de ne pas rester plus de trois ans à un même
poste. Si les perspectives ne sont pas visibles en interne, ils les trouveront
ailleurs, dans d’autres entreprises, d’autres secteurs, voire d’autres pays.
Le green business attire beaucoup. La lutte contre le réchauffement cli­
matique, dont parlera tout Paris à l’occasion de la COP21 fin novembre, a
ouvert un marché qui induit l’émergence et le développement de nou­
veaux métiers, pas tous porteurs. Mais des spécialisations comme la ré­
glementation environnementale ou l’efficacité énergétique, sont de
vrais succès en termes d’emploi. En pensant court terme, les candidats
remettent l’emploi à sa place : au service du travail.
anne rodier

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 3

sommaire

En bref
8

Recrutement : le grand décalage par Anne Rodier

12

Jusqu’où travailler gratuitement par Valérie Segond
Stagiaires à temps partagé, mi­social, mi­business par François Schott

16

Les entretiens préalables deviennent de plus en plus virtuels par Angélique Mangon

18

Les sites de notation d’entreprises : du neuf dans le marché de l’emploi par Gaëlle Picut

20

Parier sur les réseaux régionaux pour sortir du lot par Catherine Quignon

22

Erasmus, un atout pour toute sa vie professionnelle par Serge Marquis

25

Le succès du Programme vacances­travail cache de mauvaises surprises
par Catherine Quignon

26

Les jeunes diplômés s’expatrient avec un aller simple par Catherine Quignon

Religion «Recherche emploi en accord avec ma foi»
par François Desnoyers et Catherine Quignon

31
32

Orientation professionnelle Des «pros» passionnés racontent leur métier par Gaëlle Picut
Université La valorisation des atouts passe par l’accompagnement par Nathalie Quéruel

34

Egalité hommes­femmes La parité perdue dès la sortie de l’école par Léonor Lumineau

EMMANUEL KERNER

28

Faire carrière dans le vert, un pari gagnant? par François Desnoyers

36
39

Ils surfent sur les «greentechs» pour lancer leur start­up par Léonor Lumineau

40

Transition énergétique : une large palette de métiers par François Schott

42

Des jardins d’entreprise pour fertiliser les conditions de travail par Elodie Chermann

44

Se constituer un plan de carrière a­t­il encore un sens ?
par Valérie Segond et Margherita Nasi

46

Caroline, Gautier et Thomas n’ont pas attendu la COP21 pour s’engager
par Angélique Mangon et Léonor Lumineau

52

Entrepreneuriat Les «Pépites» ont la cote par Serge Marquis
Discriminations La difficile ascension des enfants d’immigrés par Margherita Nasi
Conditions de travail «Jeune talent exige cocooning au bureau» par Camille Thomine

54

Pratique La gestion du budget façon génération Leboncoin par Gaëlle Picut

56

Le grand entretien

50
51

Bernard Stiegler : «La société automatique est insolvable,
on commence à en prendre conscience» propos recueillis par Margherita Nasi
59

LEO LECCIA

6

Supplément au Monde n° 22032, daté du 17 novembre 2015

Invitation à la lecture par Pierre Jullien
Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 5

CHOI JUHUN

Edito

ELODIE BOUEDEC

3

en bref

554,40 €

L

a rémunération des sta­
giaires est passée de 3,30
à 3,60 euros de l’heure de­
puis le 1er septembre, soit au
minimum 554,40 euros par
mois (obligatoire si le stage
dépasse les deux mois).

Tu tweetes ? Je te dirai qui tu es
Les tweetos sont, en moyenne, plus diplômés et

plus jeunes que l’ensemble des internautes pré­
sents sur les réseaux sociaux, selon une étude réa­
lisée par Twitter, l’American Press Institute et la so­
ciété DB5 publiée en septembre ; 57 % d’entre eux
sont au moins diplômés de l’enseignement supé­
rieur, contre 40 % des utilisateurs des réseaux so­
ciaux en général. Les tweetos sont plus intéressés
par la science (47 % contre 21 %), la technologie (58 %
contre 26 %), les arts et la culture (43 % contre 16 %).

Vu de l’étranger
150 millions de grévistes
contre le code du travail en Inde
Près de 150 millions d’Indiens
ont fait grève contre le projet
de réforme du code du travail.
Le premier ministre, Narendra
Modi, souhaite assouplir les condi­
tions d’embauche et de licencie­
ment pour stimuler l’emploi et
relancer la croissance (5,6 % du PIB
en 2014). Ses projets visent entre
autres à limiter le droit de grève
et à élargir la sécurité sociale à
l’économie informelle. Ce secteur
représente des millions de petites
entreprises au statut juridique flou.
« Zéro heure », zéro garantie
pour les Britanniques
Le nombre de Britanniques employés
en contrat dit « zéro heure », c’est­à­
dire sans garantie d’horaire ou de
salaire minimal, a augmenté de
près de 20 % en un an, indiquait
l’Office britannique des statistiques
début septembre, passant à 744 000
(2,4 % de la population active)
contre 624 000 un an plus tôt.
Tous au Japon !
Le taux de chômage au Japon est
redescendu en juillet à 3,3 %
de la population active, avec des
conditions qui se sont encore amé­
liorées pour ceux qui cherchent
un travail, et un rapport de 121 offres
d’emploi pour 100 demandes. Du
jamais­vu en plus de vingt­trois ans.
Les Américains n’ont
pas tous Internet
84 % d’Américains utilisent Internet
en 2015, contre 52 % en 2000, indi­
que l’étude réalisée par le Pew
Research Center publiée fin juin.
L’usage varie selon la population :
96 % des 18­29 ans l’utilisent contre
58 % des plus de 65 ans. 95 % des di­
plômés universitaires se connectent
contre 66% des peu qualifiés. Enfin
74 % de ceux qui gagnent moins
de 30 000 dollars par an l’utilisent,
contre 97 % de ceux qui touchent
plus de 75 000 dollars par an.

6 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

Tous à vélo !

L

e Parlement français a adopté le 22 juillet le projet
de loi sur la transition énergétique. Il crée une in­
demnité kilométrique vélo qui sera prise en charge par
l’employeur, un mécanisme pour inciter les salariés
à se rendre au travail à vélo. Une expérience a été menée
auprès d’entreprises volontaires sur la base d’une indem­
nité de 25 cents. Le montant définitif devra faire l’objet
d’un décret, la ministre de l’environnement ayant estimé
que son montant pourrait tourner de 12 à 15 cents.

Le Medef à la fac

Le

Medef a signé, fin août, un « pacte d’engage­
ments pour le supérieur » avec les conférences des
présidents d’université (CPU), des grandes écoles
(CGE) et des directeurs des écoles françaises d’ingé­
nieurs (Cdefi) pour permettre aux jeunes diplômés
d’entrer plus facilement dans le monde de l’entre­
prise. Il s’engage, entre autres, à faire connaître le
portail MyDocPro.org, qui permet aux docteurs de
présenter leur profil, et aux entreprises de publier
les profils de compétences qu’elles recherchent.

Ruptures conventionnelles
NOMBRE DE DEMANDES HOMOLOGUÉES DANS LE MOIS

35 413

35 000
30 000
20 000
10 000
0
Août 2008

Juillet 2015

SOURCE : DARES

Compétences
à vendre

A

diplôme et catégorie so­
cioprofessionnelle don­
nés, la valorisation salariale
des compétences est très li­
mitée : un même écart de
compétences sera trois fois
mieux rémunéré s’il corres­
pond à une différence de di­
plômes que s’il correspond
à un écart de compétences
entre deux personnes de
même niveau de diplôme,
indique une étude de la Di­
rection de l’animation de la
recherche, des études et des
statistiques.

Parité :
ça manque
toujours
de femmes
Les grandes entreprises restent
loin de leur objectif de parité,
selon une étude du cabinet Russell
Reynolds Associates publiée
le 4 septembre. En 2015,
les conseils d’administration
des entreprises du CAC 40
comptent en moyenne 35 %
de femmes, contre 30 % en 2014,
et ceux des entreprises du SBF 120
(indice regroupant les 120 plus
grands groupes cotés en France),
hors CAC 40, en comptent 32 %
(contre 29 % en 2014). L’objectif
fixé par la loi est de 40 %
au 1er janvier 2017.

35 413

ruptures conventionnelles
ont été signées en juillet 2015.
Un chiffre record qui bat
celui de juillet 2014 où
l’on décomptait 32 936
signatures de ce dispositif
mis en place en août 2008
par le gouvernement
de François Fillon.

AGENDA
Numérique

DataJob 2015, le plus grand salon
de rencontre pour les métiers de
la data, le 26 novembre, à l’Espace
Cardin, à Paris (datajob.fr/).

Entreprises

Forum Perspectives,à Lyon,
le 1 er décembre. Rencontres
entre étudiants et entreprises
(forum­perspectives.fr/).

Salon des entrepreneurs, à Paris,
les 3 et 4 février 2016, au Palais
des congrès (salondesentrepre­
neurs.com/paris).

Emploi

Salon APEC, le 8 décembre,
à l’Espace Grand Arche, à Paris.

Alternance

Salon de l’apprentissage et
de l’alternance, du 15 au 17 janvier
2016, au Parc des expositions
de la porte de Versailles, à Paris.

Absentéisme : 60 milliards d’euros

U

n tiers des salariés se sont
absentés en France en 2014,
selon une enquête du
groupe Malakoff Médéric portant
sur 3 millions de salariés et 44 500
entreprises; 32,6 % des salariés ont
été absents en 2014 au moins une
fois dans l’année (contre 32,4 %
en 2013). La durée moyenne d’un
arrêt­maladie est de 18,1 jours (17,4
en 2013), un chiffre en augmenta­
tion dans toutes les entreprises,
quelle que soit leur taille. Plus lar­

gement, le nombre de jours d’ab­
sence par salarié absent s’élève à 35
(33,4 en 2013). L’impact financier
des arrêts de travail représentait
en 2014 l’équivalent de 42 emplois
à temps plein pour une entreprise
de 1 000 salariés.
Une autre étude, moins représen­
tative, de l’institut Alma Consul­
ting Group, évalue le coût total (di­
rect et indirect) des absences, pour
l’ensemble des entreprises du sec­
teur privé, à 60 milliards d’euros.

Toujours plus riches

La rémunération totale moyenne des dirigeants du CAC 40 a progressé de 6 %
en 2014, selon une étude du cabinet Proxinvest publiée le 23 septembre. Cette
hausse de 6 % succède aux baisses de 2,5 % et de 6,2 % enregistrées en 2013 et
2012. Le PDG de Renault, Carlos Ghosn, domine ce classement, avec une rémuné­
ration totale de 15,2 millions d’euros, en hausse de 56 % en un an. Son prédéces­
seur, Louis Schweitzer, émargeait à 7 millions de francs (un peu plus d’un million
d’euros) en 2000 et en 2005, il quitte l’entreprise à plus de 2 millions d’euros.

Expatriation

Salon Partir étudier à l’étranger,
les 30 et 31 janvier 2016, au Parc
des expositions, à Paris.

Eric Antoine
au secours
de l’entreprise

Aguerri au monde de l’entreprise
pour avoir travaillé dans l’événe­
mentiel pour de nombreuses mar­
ques (Caprice des Dieux, Lotus,
EDF, Air France, Pfizer, Disney,
etc.), l’humoriste et magicien Eric
Antoine est sensible aux probléma­
tiques de gestion du stress ou de
prise de parole en public que ren­
contrent les cadres dirigeants. Il
a décidé de mettre son expérience
et ses connaissances à leur service.
« Comment persuader, atteindre son
objectif, réunir autour de soi ? », il
répond à toutes ces questions par
l’optimisme et la confiance dont
les entreprises ont bien besoin en
ce moment… dans une conférence­
spectacle d’interaction et de magie,
Optimystique. La joie peut devenir
« un outil de persuasion », explique­
t­il à ceux qui ont à « prendre
des décisions ». « L’optimisme est
une forme de courage, ajoute­t­il,
qui donne confiance aux autres
et mène au succès. » Il appelle à
son secours Mark Twain qui disait :
« Ils ne savaient pas que c’était
impossible, alors ils l’ont fait. »

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 7

ELODIE BOUEDEC

8 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

dossier

Recrutement :
le grand
décalage
Les DRH recherchent des
profils expérimentés,
standards et flexibles,
alors que les jeunes
diplômés misent, eux,
sur l’intérêt du travail,
les perspectives
et l’environnement

ploi (baisse du salaire d’embauche, aug­
mentation des contrats précaires) se sont
dégradées pour les nouveaux arrivants sur
le marché du travail. « Les intentions de re­
crutement de jeunes sortant de l’école ont
baissé, note Jean­Marie Marx, directeur gé­
néral de l’Association pour l’emploi des ca­
dres (APEC). Une entreprise sur trois seule­
ment souhaite recruter un jeune diplômé.
Elles cherchent en priorité des jeunes ayant
un à trois ans d’expérience, quand ce n’est
pas dix ans », explique­t­il.

ai fait sept stages en quatre
ans, parfois payés, parfois
non, témoigne Géraldine
Gothscheck, 24 ans. Certains
se sont bien passés, mais la
plupart furent des échecs. » Elle se souvient
avoir essuyé un certain nombre d’insultes
durant ces stages, avant de trouver que l’ac­
cès au marché du travail avait été relative­
ment facile. « On apprend surtout à se dé­
brouiller et à se forger une carapace. Ça m’a
permis de prendre de l’assurance », dit­elle.
Nombreux sont ceux qui acceptent de tra­
vailler gratuitement dans des conditions
pénibles pour accéder au marché du tra­
vail. La rareté de l’emploi a modifié les con­
ditions de recrutement mais aussi les exi­
gences, côté employeur comme côté candi­
dat. Deux mondes en décalage.
En 2015, les jeunes diplômés n’ont pas
profité de l’amélioration constatée sur le
marché des cadres. Les conditions d’em­

Des candidats «copier­coller»
Les entreprises frileuses pour recruter en
contrat à durée indéterminé (CDI) le sont
aussi sur le profil des candidats. « Elles re­
cherchent des candidats “copier­coller”,
qui ont eu des expériences sur des postes
similaires à ceux qu’ils cherchent à pour­
voir, développe Wilhelm Laligant, prési­
dent de Syntec Conseil en recrutement.
Le niveau d’exigence a augmenté, pas tant
sur le diplôme que sur le comportement.
Les profils doivent être de plus en plus
flexibles et exportables », précise­t­il. Les
recruteurs accordent, par exemple, plus
d’importance à la ponctualité que les
candidats, indique l’étude « Regards croi­
sés sur le recrutement » publiée en sep­
tembre par Monster­IFOP.
Le temps de sélection des candidats s’est
donc allongé, passant de 4,3 semaines
en 2012 à 6,5 semaines en 2014, alors
même que le recrutement s’inscrit désor­

J’

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 9

recrutement : le grand décalage

mais dans le court terme. « Quand on a le
bon candidat, on ne propose plus de short­
list de candidatures aux employeurs, expli­
que Julien Barrois, directeur exécutif de
Page Personnel, un cabinet de recrute­
ment spécialisé dans les cadres de pre­
mier niveau, dans des secteurs aussi di­
vers que la banque, l’hôtellerie, l’informa­
tique ou le commerce. On l’envoie
directement à l’entreprise. Car les jeunes
qui n’ont pas de réponse sous trois semai­
nes vont chercher ailleurs. »
Les moins de 30 ans sont dans une nou­
velle temporalité : « Ils ont un regard sur
l’entreprise très court­termiste. Ils cherchent
un poste pour deux ou trois ans maximum
et veulent vite passer à autre chose. Le
temps moyen passé sur un poste est de dix­
huit mois. Une fois en poste, 45 % envisa­
gent de partir à l’étranger dans les cinq pro­
chaines années », note M. Barrois.
La majorité des 26­35 ans estiment que la
période idéale pour rester dans le même
job est comprise entre trois et cinq ans. Ce
qui les rend plus exigeants. « Ils veulent im­
pacter l’entreprise tout de suite, au même ti­
tre que les plus expérimentés, et pouvoir
évoluer rapidement. »

L’intérêt de la mission jugé prioritaire
Conscients des difficultés liées à l’emploi,
les jeunes diplômés se sont adaptés pour
mettre la flexibilité à leur service. « 55 %
des jeunes diplômés interrogés dans notre
dernière étude [« Les jeunes diplômés et
l’accès à l’emploi »] n’attachent pas d’im­
portance à la nature du contrat, constate
M. Barrois. Car ils ont intégré la flexibilité.
Par exemple, 70 % des jeunes embauchés en
CDI affirment qu’ils auraient accepté un
contrat en CDD ou intérim pour le poste
qu’ils recherchaient idéalement. 47 % des
jeunes diplômés en poste ont été embau­
chés en contrat temporaire (CDD ou inté­
rim) », indique l’étude publiée début octo­
bre par Page Personnel. Ils n’hésitent évi­
demment pas à accepter des contrats
temporaires pour être embauchés, parfois
parce qu’ils n’ont pas le choix, mais sur­
tout parce que leur priorité est ailleurs :

10 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

c’est l’intérêt de la mission, sans lequel ils
n’hésitent pas à quitter l’entreprise.
Lors des processus de recrutement, les
candidats sont particulièrement sensibles
à la transparence des informations sur
l’entreprise et sur le poste, indique l’étude
Monster­IFOP. Tandis que les recruteurs
cherchent à s’assurer que les moins de
30 ans adhèrent à la dynamique de l’entre­
prise. « Il faut les faire rêver, pour les faire
adhérer à la vision globale de l’entreprise et
surtout à leur rôle dans la mission confiée »,
explique M. Barrois. D’où l’importance
croissante donnée par les entreprises aux
à­côtés du travail (qualité du lieu, con­

« LES MOINS DE 30 ANS
ONT UN REGARD TRÈS
COURT­TERMISTE
SUR L’ENTREPRISE. ILS
CHERCHENT UN POSTE
POUR DEUX OU TROIS ANS
ET VEULENT VITE PASSER
À AUTRE CHOSE »
JULIEN BARROIS

directeur exécutif de Page Personnel
nexion à distance, équilibre vie privée­vie
professionnelle) et à la marque employeur.
Les plates­formes numériques servent de
support à cette approche plus exigeante
des deux bords. La numérisation du pro­
cessus de recrutement a commencé par la
prolifération des job boards, puis par la
mise en place d’entretiens de plus en plus
virtuels. Aujourd’hui, il n’est pas rare que
Skype remplace l’entretien téléphonique.

Infos partagées
L’arrivée en France, en octobre 2014, de
l’entreprise américaine Glassdoor illustre
la dernière tendance : recueillir l’avis des
salariés sur les entreprises. « Nous de­
mandons aux salariés de donner des infor­
mations sur les entretiens d’embauche, les
salaires, leur expérience, l’équilibre vie­pri­
vée­vie professionnelle dans leur entre­
prise, les opportunités de carrière, plus un
avis général sur leur entreprise. Avis et
commentaires sont accessibles à tous »,
explique Diarmuid Russell, vice­prési­
dent de Glassdoor et directeur général
des services internationaux.

Glassdoor permet aux entreprises « de
communiquer sur la qualité de l’emploi et
l’environnement de travail, et aux candi­
dats d’identifier leurs perspectives réel­
les », précise­t­il. Utilisée par 70 % des
Américains dans leur recherche d’em­
ploi, Glassdoor est une base de données
en accès libre sur 340 000 entreprises
dans le monde.
Les jeunes diplômés étudient désormais
l’offre d’emploi mondiale. Ils n’hésitent
pas à partir loin… ou pas du tout. « En
France, les jeunes font peu de concessions
sur le changement de région », affirme
Pierre Lamblin, directeur d’études et de re­
cherche de l’APEC. Mais 55 % des jeunes in­
terrogés par Page Personnel début octobre
se disent prêts à s’installer à l’étranger
dans les années à venir. Nellye Chiocca­
rello, 27 ans, et Joël Chrysostome, 26 ans,
ont fait ce choix : destination, le Canada.

Le CV multijob mal interprété
Après son master en mathématiques ap­
pliquées, Nellye n’est pas inquiète sur ses
opportunités professionnelles en France,
mais elle a décidé de partir « pour avoir
plus de perspectives » et « pour aller là où la
mobilité est récompensée. En France, avec
un CV multijob, on est tout de suite jugé
instable ». Quant à son compagnon, Joël,
après quatre ans de salariat dans le marke­
ting, il a obtenu un permis vacances­tra­
vail (PVT) pour le Canada où il espère trou­
ver « plus d’esprit de compétition, pour al­
ler de l’avant ».
Du PVT au permis de travail, ils sont de
plus en plus nombreux à traverser l’Atlan­
tique pour retrouver des perspectives pro­
fessionnelles, fuir la discrimination ou
simplement travailler.
Le décalage entre candidats et recruteurs
va grandissant sur un marché de l’emploi
de plus en plus global. « On n’est pas sur
deux mondes irréconciliables, mais en dé­
calage », estime Frédéric Dabi, directeur
général adjoint de l’IFOP, qui a réalisé pour
Monster l’étude « Regards croisés sur le
recrutement ».
anne rodier

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d o s s i e r | recrutement : le grand décalage

Jusqu’où travailler gratuitement ?
Une mission bénévole peut permettre d’acquérir une première expérience utile pour
décrocher un premier emploi. Mais vient un jour le besoin impératif d’être rémunéré.

A

24 ans, Julie, psychologue cli­
nicienne fraîchement diplô­
mée de l’Université catholi­
que de l’Ouest, à Angers, a
déjà fait six stages : quatre
d’une durée d’un mois pendant ses années
de licence, puis un de trois mois en master
1, enfin, un dernier stage de fin d’études, en
master 2, d’une durée de quatre mois dans
un institut médico­éducatif (IME) au sein
d’un centre hospitalier, pour s’occuper
d’enfants handicapés mentaux.
Pourtant, Julie n’a jamais touché 1 euro.
Même lorsque, recevant les patients en
consultation, organisant des ateliers de
groupe, conseillant les aides­soignantes
sur les cas difficiles ou faisant passer des
tests psychomoteurs aux patients, puis les
analysant, elle assurait au moins en partie
le fonctionnement du service. Même lors­
qu’il fallut morceler le stage en cinq pé­
riodes − de quinze jours à un mois cha­
cune – pour obtenir des conventions of­
frant l’apparence de la légalité. « Mais,
confie­t­elle, je ne regrette rien. On n’ap­
prend pas ce métier sur les bancs de l’uni­
versité, mais en se construisant une expé­
rience avec des publics variés. Or aucune
des institutions pour lesquelles j’ai travaillé
ne m’aurait permis de faire ces stages s’ils
n’avaient pas été gratuits. »
Le travail gratuit comme moyen d’acqué­
rir une première expérience, en somme.
Seulement, vient un jour le besoin impéra­
tif d’être rémunéré. « Maintenant que j’ai
une formation complète, je veux gagner ma
vie avec, explique Julie. Je ne suis plus prête à
travailler gratuitement. » Elle ne regarde
plus les offres de stage : elle cherche un em­
ploi, un vrai, avec un contrat et une rému­
nération à la clé. Même si elle se dit prête à
commencer sa carrière en accumulant les
temps partiels dans différents établisse­
ments et pour différents publics, quitte,

12 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

après quelques années d’expérience, à
ouvrir son cabinet. Mais passer de la gra­
tuité, fût­elle acceptée comme le prix d’une
formation complète, au travail rémunéré
est loin d’être évident. En particulier chez
ceux qui se destinent, par vocation ou né­
cessité, à adopter un statut d’indépendant.

« Je sais qu’on m’appellera »
En témoigne Elodie, diplômée d’architec­
ture intérieure, spécialisée en scénographie
et décors de théâtre. A 27 ans, après cinq ans
d’études, elle a réalisé des décors pour de
nombreux courts­métrages sans jamais
être payée. « En général, observe­t­elle, il
s’agissait de projets d’étudiants de l’école de
cinéma Louis­Lumière ou de jeunes réalisa­
teurs qui démarraient eux aussi. Des mis­
sions de huit jours à temps plein pour les­
quels j’étais défrayée pour mes déplacements
et ma nourriture, mais pas plus : j’avais un
statut de bénévole. Ces six missions m’ont
permis de me faire un book avec de vraies ré­
férences, de diffuser des photos sur mon blog
et de me faire connaître d’un réseau. Car c’est
un milieu qui fonctionne intégralement sur
le bouche­à­oreille. »

CHEZ TOUS LES CRÉATIFS
QUI FONCTIONNENT
À LA COMMANDE, LA
TRANSFORMATION DU TRAVAIL
EN REVENUS RELÈVE PARFOIS
DU CASSE­TÊTE
Puis Julie s’est installée en autoentrepre­
neur. Mais le premier travail de décoration
rémunéré qu’elle a décroché pour le réamé­
nagement d’un cabaret dans Paris, avec
cette fois une équipe de professionnels do­
tée d’un gros budget, lui a rapporté
400 euros par mois, car… c’était un stage !

« Ma chef était très contente de mon travail
et m’a dit qu’elle allait me recommander
pour d’autres projets. » Elodie a­t­elle reçu
d’autres propositions ? « Pas encore, mais je
sais que quand il y en aura, on m’appellera. »
Le travail rémunéré par des recomman­
dations virtuelles, des photos pour une
prétendue visibilité ou par des lignes de CV
constituant des coups de pouce pour en­
trer dans le réseau des pros, bref par une
hypothétique et future contrepartie, jus­
qu’où est­ce jouable, et quand faut­il dire
non ? Sauf pour les mandataires sociaux
ou les membres de la famille au sens étroit
du terme, travailler gratuitement pour une
organisation à but lucratif peut être assi­
milé à du travail dissimulé, passible de
sanctions pénales pour l’employeur : en
droit, une mise en situation profession­
nelle à l’essai ne doit pas dépasser quel­
ques heures.

Les vocations créatives
Or, combien ont accepté de travailler gra­
tuitement dans des secteurs passion, ceux
qui attirent les vocations créatives par mil­
liers, dans l’espoir de décrocher un poste,
ou même une commande en free­lance qui
n’est jamais venue ? Dans certaines profes­
sions, on a le plus grand mal à en sortir.
Ainsi en est­il des graphistes et des ma­
quettistes, sans cesse contraints de répon­
dre à des appels d’offres pour décrocher des
commandes en fournissant un travail de
conception quasi fini. Mais aussi des pho­
tographes, des illustrateurs, des musiciens,
des pigistes, des web designers, etc.
En clair, chez tous les créatifs qui tra­
vaillent à la commande, la transformation
du travail en revenus relève parfois d’un
véritable casse­tête. Le syndrome du tra­
vail gratuit n’est jamais très éloigné. Le
problème est que le client qui passe com­
mande pour un travail gratuit ne sera pas

ELODIE BOUEDEC

Aux Etats­Unis, la justice requalifie des stages
Les studios de cinéma de Hol­
lywood, gros consommateurs
de travail non rémunéré pour
ceux et celles qui rêvent de
faire carrière, ne pourront dé­
sormais plus recourir à cette
pratique.
Aux Etats­Unis, un arrêt de la
cour d’appel du 2 juillet 2015
à l’encontre de la société de
production américaine Fox
Searchlight Pictures vient de
fixer la frontière entre stage et
travail, en d’autres termes en­
tre stage pouvant être non
rémunéré et travail méritant
salaire.
Ce jugement a donné lieu à
des réparations de plusieurs

millions de dollars entre les
acteurs de l’industrie du ci­
néma et leurs anciens em­
ployés. Peut être considérée
comme un stage toute colla­
boration se faisant au béné­
fice de la formation du colla­
borateur. Si l’entreprise tire
plus profit du travail que le
collaborateur, alors celui­ci est
un employé : ainsi en a décidé
la justice.
Le stage doit rester une expé­
rience d’apprentissage au bé­
néfice de l’étudiant et non la
simple expérience d’un travail
occupé par un étudiant. Des
critères définis par la National
Association of Colleges and

Employers (NACE) fixent les rè­
gles du jeu entre entreprises et
étudiants : l’expérience doit
s’inscrire dans le prolonge­
ment de la formation initiale et
en constituer une mise en
œuvre. Les compétences et
qualifications ainsi acquises
doivent être transférables dans
un autre établissement. L’expé­
rience a un début et une fin.
Les objectifs de formation de
l’étudiant sont clairs. Il est
strictement encadré par un
professionnel qui lui doit des
retours réguliers. Les ressour­
ces, outils et lieux de travail
sont fournis par l’employeur.
V. Se.

nécessairement enclin à payer pour le
même service. On sait qu’il y a un « effet
cliquet », invisible et redoutable, de la gra­
tuité : comment s’en prémunir ?
Une fois le diplôme en poche et la forma­
tion achevée, il ne faut en aucun cas accep­
ter une mission sans valeur ajoutée qui
puisse être assumée par un simple ama­
teur débrouillard ou un stagiaire en pre­
mière année d’étude. « Travailler
gratuitement ne doit pas être
l’équivalent d’un stage non
rémunéré, explique Caro
Hardy, spécialisée dans le
coaching d’indépendants
et qui n’est pas farouche­
ment opposée au travail
gratuit, pour autant qu’il constitue une
première expérience permettant de met­
tre le pied dans la porte. Mais n’attendez
pas que l’on vous attribue une tâche, c’est à
vous de proposer ce sur quoi vous allez tra­
vailler. Et ce quelque chose devra résoudre
un problème pour votre client. »
En d’autres termes, ce que vous avez à of­
frir constitue bien un travail de profession­
nel ayant développé une expertise utile et
nécessaire au client, une vraie valeur ajou­
tée et non des heures de main­d’œuvre
gratuite, sinon, celui­ci n’en percevra ja­
mais la valeur. Aussi est­il nécessaire, pour
que les choses soient claires, d’imposer dès
le départ au client une date limite au tra­
vail gratuit pour montrer que ce mode
d’intervention n’est pas votre modèle opé­
ratoire, mais qu’il n’est qu’un moyen
d’amorcer une relation et de construire un
lien de confiance. Levez d’emblée toute
ambiguïté : s’il n’est pas prêt à payer, vous
ne continuerez pas.
Enfin, il ne faut rien faire gratuitement
qui ne vous apporte à vous­même quelque
chose de déterminant en expérience, en
qualification recherchée, en visibilité ou
en relation dans un univers où l’on ne vous
connaît pas et où vous ne connaissez per­
sonne. Mais c’est à vous de choisir de le
faire, par intérêt, vocation ou amitié. Ce qui
est très différent de répondre à une an­
nonce proposant un travail gratuit contre
une prétendue « visibilité ». A celle­là, pas
de doute : il faut savoir dire non.
valérie segond

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 13

d o s s i e r | recrutement : le grand décalage

Stagiaires à temps partagé,
mi­social, mi­business
Une association propose aux candidats stagiaires de cumuler une expérience en entreprise
avec une mission associative. Une double vie professionnelle dans un monde décloisonné.

N

ouveau venu dans l’univers
de la recherche de stage sur
Internet, Stagiaires sans fron­
tières n’est pas un job board
comme les autres. Cette asso­
ciation créée en février 2014 par un étudiant
de Sciences Po développe un concept de
stage à temps partagé, cumulant une expé­
rience en entreprise avec une mission asso­
ciative. « Beaucoup de jeunes s’engagent
dans une association mais cela s’arrête sou­
vent à l’approche de l’entrée sur le marché du
travail. Nous voulons montrer qu’il est possi­
ble de faire les deux au cours d’un stage, en
consacrant 80 % de son temps à l’entreprise
et 20 % à une association », explique Félix
de Monts, le fondateur.

Un jour par semaine
Depuis le mois de septembre, une dizaine
de stagiaires ont ainsi entamé une double
vie professionnelle entre de grands groupes
– Danone, Saint­Gobain, SCOR – et des asso­
ciations – la Croix­Rouge, Emmaüs, Andes
(épiceries solidaires), Siel Bleu (Sport, initia­
tives et loisirs) – où ils sont détachés un jour
par semaine. Pour Coralie Alande, stagiaire
RH chez Danone et Emmaüs Connect, « jus­
qu’ici l’expérience est très positive. J’ai décou­
vert le domaine de l’économie sociale et soli­
daire que je ne connaissais pas, et les mis­
sions sont vraiment complémentaires ».
Chargée par Emmaüs Connect de mettre
en place une stratégie de recrutement et un
baromètre de satisfaction des salariés, elle
dit s’inspirer des pratiques en place chez
Danone, où elle travaille davantage sur la
gestion des carrières au sein du groupe. Si
elle s’est très vite adaptée à cette double
mission, cela n’a pas été évident au départ
pour certains de ses collègues chez Danone.
« Ils ne comprenaient pas trop mon emploi

14 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

« MÊME SI CE N’EST QU’UN
JOUR PAR SEMAINE, JE NE
SUIS PAS BÉNÉVOLE, C’EST
UN VRAI TRAVAIL »
CORALIE ALANDE

stagiaire chez Danone
et Emmaüs Connect

du temps, ne sachant pas à l’avance quel jour
je n’étais pas là. Mais mon manageur a fait
en sorte de bien expliquer les choses pour
que je ne sois pas sollicitée lorsque je suis
chez Emmaüs Connect. Même si ce n’est
qu’un jour par semaine, je ne suis pas béné­
vole, c’est un vrai travail », affirme l’étu­
diante, actuellement en année de césure de
l’école de commerce Audencia Nantes.
Le stage est cependant rémunéré par l’en­
treprise, « comme un stage classique de six
mois ». L’intérêt pour l’association n’est pas
seulement financier. « Les jeunes sont atti­
rés par l’économie sociale et solidaire mais ils
ne franchissent pas forcément le pas. Nous
sommes heureux d’accueillir des étudiants
comme Coralie auxquels nous n’hésitons
pas à confier des missions stratégiques, avec
une certaine autonomie. Sur ces missions en

mode projet, la formule de Stagiaires sans
frontières nous semble particulièrement in­
téressante », indique Mihaela Chirca, res­
ponsable RH au sein d’Emmaüs Connect.
C’est aussi l’occasion pour l’association
de développer de nouveaux partenariats
avec le secteur privé. « C’est l’un des objec­
tifs du stage, sorte de troisième mission que
nous assignons à nos stagiaires. Ils doivent
mobiliser leurs collègues autour de problé­
matiques rencontrées par l’association et
tenter de trouver avec eux des solutions »,
précise Félix de Monts.
Cela peut se traduire par des actions
ponctuelles – collectes, dons, etc. – mais
aussi, avec l’aide de Stagiaires sans frontiè­
res, par des actions pérennes, comme du
mécénat de compétences. « Les entreprises
recherchent elles aussi des personnes enga­
gées, capables de faire bouger les lignes »,
assure Félix de Monts, qui espère décloi­
sonner monde de l’entreprise et monde
des associations.

Inspiré d’Unis­Cité
Si Stagiaires sans frontières recherche de
nouvelles entreprises partenaires afin de
pouvoir proposer plus de stages sur son
site, le job board n’entend pas jouer le rôle
d’un cabinet de recrutement pour stagiai­
res. « Nous souhaitons nous inspirer d’Unis­
Cité, à l’origine du modèle du service civique
avant son déploiement à l’échelle nationale,
et faire la preuve du concept de stage par­
tagé pour que chacun puisse créer son stage
entre entreprise et association », explique le
jeune entrepreneur.
Cet objectif ne relève­t­il pas de l’utopie,
alors que le gouvernement plafonne à 15 %
la part des stagiaires dans l’effectif des en­
treprises françaises ?
françois schott

L’électricité produite par EDF en France en 2013 a émis 9 fois moins
de carbone que la moyenne européenne du secteur, grâce à un parc
de production composé à 84 % de nucléaire et d’énergies renouvelables.
Nous mettons en avant les femmes et les hommes qui innovent
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* Source : étude PWC « Facteur carbone européen » – Comparaison des émissions de CO2 des principaux
électriciens européens en 2013 : moyenne Europe : 328 kg de CO2 /MWh – EDF SA : 35 kg de CO2 /MWh.

EDF 552 081 317 RCS PARIS, 75008 Paris – Crédit photo : Alexandre Guirkinger.

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d o s s i e r | recrutement : le grand décalage

Les entretiens préalables
deviennent de plus en plus virtuels

ELODIE BOUEDEC

Les présélections à l’embauche qui se déroulent sur Skype ou grâce à des plates­formes en
ligne se multiplient. Parfois même sans le recruteur face au postulant.

P

our moi, les entretiens sur
Skype sont les seuls qui ont
abouti. » A 25 ans, Marine Tho­
mas est catégorique. La jeune
femme, en stage à l’ambassade
de France en Colombie, est bien plus à
l’aise derrière son écran, à des milliers de
kilomètres de son employeur, que face à
lui dans son bureau. « Avec Skype, j’ai eu
autant de chances, voire plus, car lors d’un
entretien classique, je stresse et je suis
mauvaise », ajoute­t­elle. « Moi, j’ai dé­
testé, rétorque Laura Soudre, 26 ans.

16 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

J’aime croiser le regard de celui avec qui
j’échange, alors que là, tu ne peux pas re­
garder le recruteur dans les yeux, donc
c’est difficile de créer un lien. »
Selon une enquête menée en 2013 par le
site d’offres d’emploi RégionsJob, 16 % des
recruteurs font systématiquement passer
un entretien en visioconférence ou au télé­
phone. Mais depuis une dizaine d’années,
les entreprises utilisent de plus en plus les
entretiens via Skype, souvent à la place de
l’échange téléphonique. « Dans notre sec­
teur où les candidats sont très sollicités, cela

permet de vérifier qu’il y a adéquation entre
ce que l’on va proposer et le projet profes­
sionnel du candidat, avant que celui­ci se dé­
place », explique Isabelle Néri, directrice du
recrutement France chez GFI Informatique.
L’entretien à distance permet donc de
voir le candidat et d’interagir avec lui tout
en gagnant du temps. Mais dans cette en­
treprise, le processus de recrutement qui
comprend deux à trois entretiens se ter­
mine à chaque fois par une rencontre phy­
sique. Ce qui n’est pas toujours le cas.
Recruteuse à l’agence Sourcevolution ins­

tallée à Montréal (Canada), Aurore Dijoux
recourt à Skype plutôt qu’à l’entretien en
face à face pour 5 % à 10 % des recrutements
qu’elle effectue. « Cela concerne notamment
des candidats qui résident en Europe où
nous chassons des profils rares dans l’infor­
matique ou la finance », précise­t­elle.

La rencontre en vidéo différée
Si l’entretien sur Skype remplace parfois la
rencontre physique, l’entretien vidéo dif­
féré, lui, s’inscrit dans un processus qui
comprend plusieurs échanges entre le can­
didat et le recruteur. Inspiré du succès de
l’entreprise américaine HireVue créée
en 2004, cet outil de présélection a traversé
l’Atlantique et se développe doucement en
France depuis cinq ans environ.
Sandrine Burban, 26 ans, y a été confron­
tée en juillet. Après avoir déposé une candi­
dature pour un poste de chef de projet fidé­
lisation et e­shop chez Heineken (contactée,
l’entreprise n’a pas répondu à nos sollicita­
tions), elle reçoit un mail de la plate­forme
EasyRECrue l’invitant à réaliser un entre­
tien différé. Seule face à sa webcam, elle doit
répondre à six questions orales et trois écri­
tes portant sur ses expériences, sa disponi­
bilité et sa mobilité. « J’avais trente secondes
pour préparer chaque question, et une à
deux minutes pour y répondre, mais je par­
lais moins que le temps accordé, car j’avais
peur de commencer une phrase et de ne pas
pouvoir la finir », explique la candidate. Une
expérience qu’elle juge « frustrante », et au
terme de laquelle elle n’a pas été retenue.
« J’aurais aimé me défendre plus sur le fait
que j’étais junior et avoir des précisions sur
certaines questions. » Une fois la vidéo enre­
gistrée, elle est conservée sur un serveur sé­
curisé, et le recruteur peut la regarder
quand il le souhaite.
Une évaluation plus rapide
Avec ces entretiens de présélection, les en­
treprises évaluent rapidement la présen­
tation du candidat, sa manière de parler et
sa capacité à argumenter dans un temps
imparti. « Cela permet au recruteur de dé­
couvrir des candidats qu’il n’aurait pas for­
cément reçus sur la seule base du CV »,
précise Mickaël Cabrol, fondateur d’Easy­
RECrue en 2013. Sa société propose aux en­
treprises des solutions de recrutement en
direct ou en différé, et les conseille dans le
choix des questions.
Un outil qui a séduit Emmanuelle Dam,
coordinatrice développement RH chez Va­
leo. Ici, l’entretien différé est réalisé au mo­
ment où le candidat dépose son CV. « Il
s’agit d’une étape de présélection utilisée
dans 90 % des cas sur le site de La Verrière
dans les Yvelines. Cela nous permet d’avoir

plus d’éléments que lors d’un entretien télé­
phonique. » L’entreprise a fait ses comp­
tes : le temps de la présélection est divisé
par deux. Mais selon Laurent Brouat, direc­
teur de Link Humans, société de formation
de recruteurs, cette méthode de présélec­
tion n’est pas adaptée à tous les profils.
« Pour des commerciaux ou dans le marke­
ting, ça a du sens, mais pas pour des fonc­
tions techniques où il y a moins besoin de
communication. »

« À DISTANCE, J’AI EU AUTANT
DE CHANCES, VOIRE PLUS,
CAR, DANS UN TÊTE­À­TÊTE
CLASSIQUE, JE STRESSE »
MARINE THOMAS

candidate

En juin, RégionsJob a lancé pour la
deuxième fois une opération « selfies vi­
déo », destinée à des commerciaux business
to business (B2B). Les 300 participants de­
vaient répondre à cinq questions dans un
temps limité face à leur webcam. Une fois
l’enregistrement terminé, les candidats

choisissaient, parmi la dizaine d’entreprises
participant à l’opération, celles auprès des­
quelles ils souhaitaient postuler. L’entre­
prise Bio3G a pris part à l’opération et reçu
21 vidéos. Si aucune n’a abouti à un recrute­
ment, Valérie Fossey, responsable recrute­
ment, estime que cela a permis « de décou­
vrir des candidats qui n’auraient pas forcé­
ment postulé chez nous ». Autre avantage :
« Même si les questions sont parfois trop gé­
nérales, on se concentre sur ce que le candi­
dat est capable de nous livrer à un instant T,
sur ses compétences, plutôt que sur son CV. »
A la recherche d’un emploi, Sofiane Khaiti a
participé à cette opération et regrette de ne
pas avoir pu visionner sa vidéo. « J’aurais
aimé développer certains points et pouvoir
corriger des choses », précise le candidat.
Qu’il soit éliminatoire ou non, l’entre­
tien vidéo en direct ou en différé « peut
être traître pour un candidat qui n’est pas
à l’aise face à son écran. Cela déshumanise
le processus », estime François Geuze,
maître de conférence à l’université de
Lille, spécialiste du management des res­
sources humaines. « Il est intéressant
pour une entreprise d’introduire de nou­
velles méthodes de recrutement, car cela
permet de mettre en avant des candidats
différents », analyse Emmanuelle Mar­
chal, directrice de recherche au CNRS/
Sciences Po, « mais bien sûr, avec la vidéo,
il n’y a pas du tout ce que l’on peut avoir
lors d’une vraie interaction ».
angélique mangon

« Attention au décor et à la lumière » !
Qu’il se déroule en direct ou
en différé, un entretien vidéo
exige de la préparation.
Comme pour une rencontre
physique avec le recruteur, il
est nécessaire de se rensei­
gner sur l’entreprise, ses pro­
jets en cours et sur le poste à
pourvoir. « Le candidat doit
préparer des éléments
concrets qui illustreront son
propos », précise Tania Gibot,
consultante mobilité à
l’Association pour l’emploi
des cadres (APEC).
Avant de commencer l’entre­
tien, il est conseillé de s’ins­
taller dans un endroit calme
et sobre. « Attention au décor
et à la lumière », alerte Fa­
brice Mazoir, chef de projet
éditorial chez RégionsJob.
« Evitez de laisser dans le
champ de la caméra des ob­

jets trop personnalisés et pla­
cez­vous devant un fond neu­
tre plutôt que devant une
affiche », précise Tania Gibot.
Fabrice Mazoir conseille
également de tester la
connexion Internet, sa
webcam et de vérifier ses
codes d’accès à Skype avant
de se lancer. « Il faut éliminer
tout ce qui peut stresser »,
explique­t­il.
Côté tenue, s’il est tentant
de porter un chemisier en
gardant son bas de pyjama,
Tania Gibot le déconseille.
« Il est préférable de s’habiller
comme pour un entretien en
face à face. Je recommande
des tenues claires qui sont
plus flatteuses à l’écran. »
Autre aspect : le comporte­
ment face à la caméra. « Le
candidat doit être souriant, à

l’écoute de son interlocuteur et
le laisser parler, conseille
Fabrice Mazoir, car il y a
parfois un petit délai entre le
moment où une personne
s’exprime et la réception du
message par le destinataire. »
« On perd en spontanéité,
renchérit Tania Gibot, car il
faut attendre que la personne
termine sa phrase avant de lui
répondre. Il faut donc renfor­
cer le lien visuel avec le recru­
teur en le regardant de façon
plus appuyée que lorsque l’on
est face à lui pour maintenir le
contact. » L’interaction étant
plus difficile, il est conseillé
de redoubler d’attention et de
ne pas lire ses fiches. Dernier
conseil : s’entraîner en se fil­
mant afin d’avoir une idée de
l’image que l’on renvoie.
An. Ma.

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 17

d o s s i e r | recrutement : le grand décalage

Les sites de notation d’entreprises:
du neuf dans le marché de l’emploi
Des plates­formes spécialisées appellent salariés et candidats à attribuer notes et avis
sur les sociétés. Des commentaires utiles, à lire avec discernement.

A

près les films, les hôtels ou les
restaurants, les entreprises
sont notées à leur tour sur des
sites spécialisés. Le pionnier,
Meilleures­entreprises.com, a
été lancé en 2009. Toujours actif, il a été
imité en octobre 2014 par le géant améri­
cain Glassdoor (créé par les fondateurs de
TripAdvisor) et en juin par Viadeo.
Sur ces sites, les salariés et les stagiaires,
peuvent évaluer et noter leur entreprise
sur différents critères : rémunération, en­
vironnement de travail, intérêt des mis­
sions, perspectives de carrière, confiance
en leurs dirigeants, avantages sociaux, etc.
De leur côté, les candidats peuvent indi­
quer comment s’est déroulé le processus
de recrutement, les questions posées, les
suites données à l’entretien. Glassdoor est
plutôt bien positionné pour les informa­
tions concernant les salaires et les grandes
entreprises, Viadeo et Meilleures­entrepri­
ses.com favorisent davantage les commen­
taires et possèdent plus d’avis sur les PME.
A titre d’exemple, Meilleures­entrepri­
ses.com recense 300 000 avis, concernant
4 300 entreprises, et reçoit 300 000 visi­
teurs uniques par mois.

Des précautions s’imposent
Pour les jeunes diplômés, ces sites offrent
la possibilité de découvrir l’entreprise de
l’intérieur et de connaître le ressenti de sa­
lariés ou d’ex­salariés. Ils constituent ainsi
une source d’informations plus transpa­
rente que les sites carrière « corporate »
(internes), où tout semble toujours parfait.
Pour les candidats, les comptes rendus
d’entretiens peuvent se révéler précieux
pour se préparer à ce type d’épreuve.
Cependant, des précautions s’imposent :
ces avis sont subjectifs et, en général, la

18 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

note d’une entreprise repose sur les répon­
ses de quelques salariés – deux ou trois
pour une PME, quelques dizaines pour les
grandes entreprises. Des employeurs ont
récemment communiqué sur le fait que
leur société a été désignée comme idéale se­
lon les stagiaires au classement Happy Trai­
nees. Attention à bien regarder le nombre
de réponses sur lesquelles ils se basent.

« CERTAINS ÉLÉMENTS TELS
QUE LES FOURCHETTES
DE RÉMUNÉRATION PEUVENT
ÊTRE UTILISÉS COMME
BASE DE DISCUSSION LORS
DES ENTRETIENS PRÉALABLES »
LAURENT LABBÉ

fondateur de meilleures­entreprises.com

Difficile également de savoir si les avis de
28 salariés postés sur Glassdoor sont repré­
sentatifs de ceux des 200 000 salariés qui
travaillent à GDF Suez ou s’il s’agit de per­
sonnes aigries ou, au contraire, particuliè­
rement enthousiastes. Ensuite, il peut
exister de grandes différences d’ambiance
et de conditions de travail entre le siège et
les filiales, voire entre différents services.
Enfin, il est difficile de comparer des entre­
prises alors qu’elles ont toutes en général
une note qui tourne entre 3,2 et 3,6 (sur 5).
A cet égard, les commentaires sont en gé­
néral plus intéressants que les notes.

En revanche, les avis font de plus en plus
l’objet de vérifications, et différentes valida­
tions humaines visent à réduire au maxi­
mum les faux, une critique souvent faite aux
premiers sites de notation. Selon les plates­
formes interrogées, les commentaires élimi­
nés ne dépasseraient pas les 5 %­10 %. A
l’heure actuelle, il est difficile de savoir si ces
sites sont très consultés. « Cadres et jeunes di­
plômés ne nous en parlent pas spontané­
ment », indique Laurence Charneau, consul­
tante à l’association pour l’emploi des cadres
(APEC). De son côté, Laurent Labbé, fonda­
teur de Meilleures­entreprises.com, constate
que les entreprises reprennent certains avis
sur leur page Facebook, leur site carrière ou
sur les intranets des écoles.
En attendant que ces sites atteignent un
volume plus important d’avis, ils consti­
tuent d’ores et déjà un outil de plus pour
les jeunes diplômés en quête d’informa­
tions sur une entreprise et cherchant à
« sentir » l’ambiance et les conditions de
travail. « Certains éléments tels que les four­
chettes de rémunération peuvent être utili­
sés en entretien comme base de discussion,
estime Laurent Labbé. C’est un complé­
ment d’information très utile dans un par­
cours de recherche d’emploi. »
« Cela ne fait pas encore partie des réflexes
des jeunes diplômés, mais cela va venir, as­
sure Alexandre Roucher, directeur produit
chez Viadeo. Ils vont s’emparer de l’outil car
ils cherchent à s’épanouir dans leur travail et
sont donc sensibles aux items évalués. »
« Ces sites ne constituent pas la source d’in­
formation que je préconise en premier lieu,
car la notation subjective reste aléatoire,
mais cela devient un outil supplémentaire, à
croiser avec le factuel et la lecture de la presse
économique », conclut Laurence Charneau.
gaëlle picut

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et kpmgrecrute.fr

d o s s i e r | recrutement : le grand décalage

Parier sur les réseaux régionaux
pour sortir du lot
Face à LinkedIn ou Viadeo, les clubs à l’ancienne n’ont pas dit leur dernier mot. Les initiatives se
multiplient pour mettre en relation professionnels et entrepreneurs d’un même territoire.

S

ELODIE BOUEDEC

euls 8 % des employeurs inter­
rogés dans un sondage Via­
deo­Harris Interactive publié
fin 2013 se servent des réseaux
sociaux professionnels pour
recruter alors que 58 % continuent de pas­
ser par le bouche­à­oreille pour dénicher
leurs futures recrues. De quoi inciter la
jeune génération à délaisser LinkedIn ou
Viadeo pour se tourner vers les réseaux
physiques traditionnels qui font la part
belle à la prise de contact à l’ancienne.
D’autant que fleurissent les réseaux ré­
gionaux, au plus près du tissu économique
et du marché de l’emploi local. En Breta­
gne, dans le Nord, en région PACA… Faisant

20 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

le pari de la proximité, les initiatives publi­
ques et privées se multiplient pour mettre
en relation des professionnels et des clubs
d’entrepreneurs ancrés dans le territoire.
« Rien qu’en comptant les réseaux locaux
d’entrepreneurs, il y en a entre 10 000 et
15 000 en France », affirme Alain Bosetti,
cofondateur de la plate­forme Place des ré­
seaux. Certains réseaux professionnels
sont uniquement implantés dans la ré­
gion, d’autres sont des antennes locales de
réseaux nationaux. Ainsi, Entreprendre
possède plus de 80 antennes disséminées
en France. Les chambres de commerce et
chambres des métiers sont aussi à l’initia­
tive d’un grand nombre de réseaux visant

à favoriser le développement économique
et l’insertion professionnelle en région.
« On voit aussi beaucoup de réseaux secto­
riels se créer en lien avec les spécialisations
économiques des régions, par exemple
autour du secteur aéronautique en pays
d’Oc, ou bien de la Cosmetic Valley dans le
Loiret », ajoute M. Bosetti.

Solidarité active
Favoriser le retour à l’emploi, soutenir la
création d’entreprise… Ces réseaux régio­
naux naissent autour d’objectifs divers.
Mais tous ont un point commun : « Ils per­
mettent de rompre l’isolement et d’échan­
ger avec ses pairs, rappelle le cofondateur

de Place des réseaux. En côtoyant des pro­
fessionnels aguerris, proches du tissu éco­
nomique local, les jeunes diplômés peuvent
gagner en expérience et trouver leurs pre­
miers clients ou employeurs. »
Rompre l’isolement des travailleurs indé­
pendants bretons : telle est la vocation de
Courants porteurs, une association que sa
présidente, Catherine Cardi, définit comme
un « réseau professionnel impliqué dans le
territoire économique ». Créée il y a une di­
zaine d’années par des free­lances venus de
tous horizons implantés en Bretagne, l’as­
sociation compte entre 150 et 180 mem­
bres. Elle organise des réunions à l’échelle
de la région et des départements pour per­
mettre à ses membres de partager leurs ex­
périences… et plus si affinités. « Il y a une
forte solidarité, fait valoir Mme Cardi. Il y a
environ deux ans, un de nos membres, qui
travaillait dans le domaine du Web, a perdu
plusieurs missions. D’autres adhérents l’ont
aidé à reprendre pied en lui donnant deux ou
trois contacts. » Le réseau vise également à
favoriser une meilleure connaissance du
tissu économique de la région. « Quand
vous discutez avec des gens de Brest, ils n’ont
pas les mêmes problématiques qu’à Rennes,
par exemple », souligne­t­elle.
« 70 % de nos membres trouvent du travail
à travers le “marché caché”, fait valoir de
son côté Jean­Pierre Camel, porte­parole
du Réseau Emploi Cadres 69, qui fédère
une dizaine d’associations en Rhône­Al­
pes. Nous accompagnons chaque année
250 à 290 membres dans leur recherche
d’emploi. » « Côtoyer un directeur commer­
cial ou un DRH permet aux jeunes de déve­
lopper leur connaissance de l’entreprise »,
observe le porte­parole.

Des cotisations parfois élevées
L’entraide peut aussi dépasser les frontiè­
res de la région. Née en 1962 en région pari­
sienne, l’Association des cadres bretons
soutient les « exilés » qui viennent s’instal­
ler en Ile­de­France. Même solidarité du
côté de L’Oustal des Aveyronnais de Paris,
qui met à la disposition des jeunes arri­
vants dans la capitale des studios situés
dans le 12e arrondissement.
Mais tous les réseaux professionnels ne
sont pas ouverts aux jeunes diplômés.
Certains sont accessibles uniquement par
cooptation. Pour d’autres, la sélection par
l’argent à l’entrée peut être dissuasive :
« Pour les réseaux les plus importants, la
cotisation annuelle peut atteindre plu­
sieurs milliers d’euros, indique Alain Bo­
setti. Mais des tarifs plus accessibles sont
souvent prévus pour les demandeurs d’em­

ASSOCIATIONS TRADITIONNELLES
OU RÉSEAUX SOCIAUX ?
« IL FAUT ALLIER LES DEUX.
C’EST IMPORTANT DE CRÉER
DES OCCASIONS DE RENCONTRES
ENTRE LES GENS »
ALAIN BOSETTI

cofondateur de la plate­forme Place des Réseaux

ploi et les jeunes créateurs d’entreprise. » Il
existe aussi des réseaux locaux réservés
aux jeunes, tel CVs Sup, le club des jeunes
diplômés actifs de Toulouse.
Reste que beaucoup de réseaux régio­
naux sont des associations « à l’an­
cienne », implantées de longue date sur le
territoire, mais peu présentes sur le Net.
Faute de visibilité, elles ont parfois du mal
à attirer du sang neuf. « Chez nous, la
moyenne d’âge se situe entre 40 et 50 ans »,
reconnaît Catherine Cardi. Pour attirer la
jeune génération, l’association commence
doucement à se mettre aux réseaux so­
ciaux. « On est en train de créer des groupes
Facebook et LinkedIn », poursuit la prési­
dente de Courants porteurs.
Au demeurant, l’appartenance régionale
devient aussi un moyen de sortir du lot sur
le Web. De plus en plus de groupes régio­

naux émergent sur les réseaux sociaux
professionnels. Viadeo ne compte pas
moins de 132 « hubs » régionaux.
Allier la dimension locale à la puissance
des réseaux sociaux, telle est la voie choisie
par Ecobiz, le réseau initié par la chambre
de commerce et d’industrie (CCI) de Greno­
ble il y a une dizaine d’années. « On animait
déjà des clubs au niveau des chambres, mais
cela se résumait à quelques rencontres dans
l’année, indique Anne Barrand, responsable
du réseau Ecobiz à la CCI Grenoble. Les
outils de plate­forme collaborative nous ont
permis de démultiplier notre action. »
La plateforme Web mise en place par la
CCI regroupe une vingtaine de commu­
nautés virtuelles : jeunes entreprises, ac­
teurs du tourisme, des ressources humai­
nes… Le réseau Ecobiz revendique 6 400
membres. « Cela a permis de rapprocher
les acteurs d’un territoire », fait valoir
Mme Barrand. Cette initiative visait notam­
ment à séduire la jeune génération. « Les
jeunes diplômés sont très à l’aise avec les
réseaux sociaux et ne se contentent plus
des réseaux de rencontre traditionnels,
ajoute la responsable. Mais il faut allier les
deux : c’est encore important de créer des
occasions de rencontre entre les gens. »
Loin de les opposer, Alain Bosetti croit
lui aussi à la complémentarité du terrain
et du virtuel. « Les réseaux sociaux permet­
tent d’échanger avec ceux qui sont loin, de
faire rayonner son savoir­faire et son pro­
jet, tandis que les réseaux physiques per­
mettent d’instaurer une relation de con­
fiance en donnant l’occasion d’échanges
approfondis, estime­t­il. On ne peut pas
tout dire en 140 caractères ! »
catherine quignon

Trouver les bons contacts en province
Pour un jeune diplômé en
panne de contacts profes­
sionnels, il n’est pas toujours
facile de savoir à quelle porte
frapper pour développer un
début de réseau. « Les étu­
diants peuvent commencer
par s’adresser à l’association
des anciens de leur établisse­
ment pour voir s’ils n’ont pas
quelques contacts au niveau
de la région », conseille Alain
Bosetti, cofondateur de la
plate­forme Place des réseaux.
Autres pistes à explorer : les
forums, incubateurs et pôles
de recherche, ou encore les

espaces de coworking, qui
sont souvent en contact avec
des réseaux d’initiative
locale. « Je recommande
aussi d’aller voir du côté
des chambres de commerce
ou de métiers : les CCI gèrent
selon leur taille entre 10
et 15 réseaux d’entreprise »,
ajoute M. Bosetti.
Les clubs sportifs et les asso­
ciations de loisirs régionales
peuvent aussi déboucher sur
des prises de contact profes­
sionnels. « Ne pas hésiter à se
tourner vers les antennes lo­
cales de réseaux prestigieux

du type Lions Club ou Rotary,
recommande­t­il. Ces clubs
ont notamment mis en place
des bourses pour les créateurs
d’entreprises. »
Pour savoir si l’association
en vue est réellement dyna­
mique, « le mieux est de se
faire inviter à une réunion
pour voir le nombre de parti­
cipants, les intervenants, les
sujets… », conclut Alain Bo­
setti. Qui ajoute : « Surtout,
dans un réseau, il faut savoir
donner avant de recevoir. Un
club, c’est d’abord une dyna­
mique collective ! »
C. Qu.

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 21

d o s s i e r | recrutement : le grand décalage

Erasmus, un atout
pour toute sa vie professionnelle
Les bénéficiaires de ce programme européen s’insèrent plus facilement sur le marché
du travail. Mais de nombreux travaux soulignent son caractère élitiste.

D

eux fois moins de risques de
devenir chômeur de longue
durée, un taux de chômage
plus faible de 23 % (cinq ans
après l’obtention de leur di­
plôme), des salaires plus élevés à partir de
bac + 3, un stagiaire sur trois qui trouve un
poste dans son entreprise d’accueil… Les
étudiants Erasmus ont bien de la chance
par rapport à ceux qui ne partent pas en
séjour d’étude ou de stage à l’étranger. 94 %
d’entre eux ont d’ailleurs l’intention de
mentionner leur Erasmus dans leur CV,
83 % veulent en parler lors de leurs entre­
tiens d’embauche et 81 % considèrent que
leurs qualités personnelles se sont amélio­
rées durant cette période.
Côté employeurs, 64 % estiment que
l’expérience internationale représente
une compétence importante dans leur
recrutement et 92 % disent rechercher
des qualités transversales, précisément
celles acquises par les étudiants passés
par Erasmus : curiosité, confiance en soi,
tolérance…

Une majorité de femmes
A leur retour de séjour, les « Erasmus » ont
fait augmenter ces aptitudes de 42 % par
rapport aux autres étudiants. Le cycle ver­
tueux s’installe jusque dans l’intimité : 33 %
des anciens Erasmus sont en couple avec
une personnalité de nationalité différente,
contre 13 % des étudiants non mobiles.
Pour finir, les Erasmus sont plutôt de
sexe féminin (61 % en 2012­2013). Globale­
ment corroborées par d’autres études, ces
conclusions proviennent en particulier du
dernier rapport de grande ampleur (1) réa­

22 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

lisé par des organismes indépendants
pour la Commission européenne. Le dis­
positif Erasmus accélère l’intégration pro­
fessionnelle.
Pourtant, ces statistiques doivent être re­
lativisées. S’agissant d’une moyenne sur
34 pays (plus que les Vingt­Huit de l’Union
européenne), l’étude en question ne rend
pas compte des disparités par pays. Sur­
tout, elle ne fait nullement la démonstra­
tion que l’employabilité des Erasmus pro­
vient de leur séjour à l’étranger. Tout au
plus démontre­t­elle qu’il existe des em­
plois intra­européens, opportunément

64 % DES EMPLOYEURS
ESTIMENT QUE L’EXPÉRIENCE
INTERNATIONALE
REPRÉSENTE
UN AVANTAGE IMPORTANT
POUR LEURS EMBAUCHES
pris par les étudiants Erasmus du fait de
leur mobilité ! Et aussi, que le programme
est l’occasion d’approfondir chez eux des
qualités préexistantes.
Ainsi, en l’absence de certaines variables
(âge, profession du parent de référence, di­
plôme le plus élevé des parents, revenu
mensuel des parents, obtention d’une
bourse sur critères sociaux, âge au bacca­
lauréat, parcours d’établissements, capital
mobilité…) et de modèle statistique adapté
pour mesurer leur degré d’influence, il
reste impossible de conclure que la forma­
tion Erasmus a conduit à une insertion
professionnelle supérieure.

En revanche, de nombreux travaux souli­
gnent le caractère élitiste de son dispositif.
Le niveau des bourses reste discrimina­
toire (200 à 300 euros mensuels pour
l’étude ; 350 à 450 euros pour le stage,
en 2015­2016). Y compris si d’autres res­
sources de l’Etat ou des collectivités vien­
nent s’ajouter. Cela nous ramène à une réa­
lité d’Erasmus moins « Auberge espa­
gnole » qu’on pourrait croire.

L’ÉTUDE, MENÉE DANS 34 PAYS,
NE FAIT NULLEMENT
LA DÉMONSTRATION
QUE « L’EMPLOYABILITÉ »
DE CES JEUNES DIPLÔMÉS
PROVIENT DE LEUR SÉJOUR
À L’ÉTRANGER
Le conseil régional d’Ile­de­France, par
exemple, propose 250 à 450 euros men­
suels (dans la limite des crédits alloués !)
et le ministère de l’enseignement supé­
rieur n’octroie pas plus de 400 euros en
moyenne pour l’année. Il est certes pos­
sible de cumuler ces sommes avec l’ordi­

naire de la bourse universitaire obtenue
sur critères sociaux, au minimum de
100 euros et plafonnée à 554 euros men­
suels lorsque le foyer fiscal des parents
n’atteint pas les 20 000 euros annuels.
La famille devra donc compenser le solde
en proportion du coût de la vie du pays
accueillant.

Les universités supplantées
Autre problème : « L’université propose
une offre de mobilité largement moindre
que les écoles, relève Magali Ballatore,
maître de conférences et chercheuse en
sociologie. Cela vaut en France mais aussi
en Italie et en Angleterre. Les études en la
matière, résume­t­elle, sont arrivées à la
conclusion que les plus grands bénéficiai­
res des parcours Erasmus sont les étu­
diants de filières sélectives (écoles de com­
merce, d’ingénieurs, de langues). » Les
grandes écoles supplantent les universi­
tés, leurs étudiants sont surreprésentés
parmi les Erasmus.
De toute manière, toute démonstration
est affaiblie par le peu de représentati­
vité des étudiants en question. Ils ne
sont que 37 757 étudiants français
en 2013­2014 à avoir bénéficié de la mobi­

lité Erasmus, soit moins de 2 % des effec­
tifs universitaires. Peut­être cela change­
ra­t­il si l’objectif qu’a fixé la Commis­
sion européenne de 20 % d’Erasmus
pour 2020 est atteint.
D’ores et déjà, Erasmus s’est élargi
en 2014 à l’enseignement scolaire et à la
formation professionnelle, pour devenir
Erasmus+. Doté d’un budget de 14, 7 mil­
liards d’euros (40 % d’augmentation)
pour la période 2014­2020, alors que
19 milliards avaient été demandés, il ris­
que tout de même d’être encore à la peine
pour démontrer sa pertinence première
dans l’employabilité des jeunes diplômés
du supérieur.
serge marquis

(1) Rapport réalisé à partir de cinq
enquêtes en ligne, qui ont permis
d’obtenir près de 80 000 réponses,
dont celles de 74 000 étudiants,
5 000 membres du personnel
d’enseignement, près de
1 000 établissements d’enseignement
supérieur et plus de 650 employeurs
(55 % de PME) en 2013.
Les études quantitatives ont été
réalisées dans 34 pays et les qualitatives
sur 8 pays.

Comment bien vendre les compétences acquises à l’étranger
Selon l’Unesco, 62 400 étudiants
français étaient inscrits dans un
établissement étranger en 2012,
soit près de 20 000 de plus
qu’en 2008. Selon le rapport
de la commission d’enquête par­
lementaire remis en octobre 2014
sur « L’exil des forces vives de
France », le taux d’expatriation
des jeunes diplômés, relative­
ment stable, avoisine tout de
même les 15 % en 2014. Si la
mobilité reste un atout, il est
désormais nécessaire de la
valoriser pour sortir du lot.
Casser l’image de vacances
déguisées
Les étudiants partent pour faire
la fête et les jeunes diplômés
pour couler des jours heureux.
Cette idée reçue est souvent
associée aux destinations
ensoleillées, dépaysantes ou

agréables à vivre comme
Barcelone. Sur les forums
spécialisés, les expatriés de
retour en France échangent leurs
expériences et leurs méthodes
pour se défaire de ce qu’on ap­
pelle le « CV cocotier ».
Certains jeunes diplômés
indiquent dans leur CV ou dans
leur lettre de motivation les
points forts de leur établisse­
ment d’accueil : présence dans le
classement de Shanghaï,
accréditations internationales
(AACSB, Equis, EPAS), etc. De la
même manière, les actifs
n’hésitent parfois pas à détailler
les activités de l’entreprise locale
et surtout les missions réalisées.
Une précaution nécessaire : les
employeurs français décrochent
rarement leur téléphone pour
échanger avec leurs homologues
étrangers.

Adapter le discours
à l’entreprise
Gare à ne pas tomber dans le récit
de voyage professionnel. Les re­
cruteurs attendent des candidats
qu’ils relient leur expérience au
poste proposé. Un profil interna­
tional susceptible de vouloir re­
partir peut cependant effrayer
une entreprise pas ou peu tour­
née vers l’étranger. Dans ce cas,
mieux vaut mettre en avant des
compétences transversales re­
cherchées, comme le goût pour
la prise de risque. « L’ouverture
d’esprit et la fibre entrepreneu­
riale sont des atouts pour n’im­
porte quel patron cherchant à in­
nover ou à concevoir un nouveau
service », assure M. Lecoq.
Dégager un projet cohérent
Pour les employeurs français, la
destination et la durée d’immer­

sion importent moins que les
motifs d’expatriation : dévelop­
per un réseau professionnel,
devenir bilingue voire trilingue,
comparer les entreprises,
les marchés ou les cultures
du travail. Enumérer ne suffit
pas, il faut prouver.
« On peut faire Erasmus+, par
exemple, sans en tirer tous les bé­
néfices, constate Antoine Lecoq,
DG du cabinet de recrutement
Page Personnel. Certains étu­
diants rentrent en France avec
un niveau d’anglais très moyen. »
Pour attester de nouveaux ac­
quis, il est notamment possible
de faire un bilan de compétences
ou de passer un test de langue
comme le TOEFL (Test of English
as a Foreign Language), ou TOEIC
(Test of English for International
Communication).
Martin Rhodes

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 23

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d o s s i e r | recrutement : le grand décalage

Le succès du Programme vacances­
travail cache de mauvaises surprises
Ouvert aux 18­30 ans, ce système de visas temporaires permet de partir travailler
environ un an dans un pays étranger. Mais les destinations phares sont saturées
et, parfois, le rêve tourne au cauchemar.

N

athan Péronne se souviendra
longtemps de cette année
passée à l’autre bout du
monde. Après un CDD
comme graphiste, le jeune
homme de 22 ans décide en 2014 de profi­
ter du Programme vacances­travail (PVT) –
appelé Permis vacances­travail au Canada
et Working Holiday Visa ailleurs – pour
s’envoler vers le bush australien. Il est per­
suadé de trouver aisément un job sur place
pour financer son année sabbatique. Mais
il déchante vite. « J’ai bien mis un mois pour
décrocher un premier boulot, se souvient­il.
Je ne trouvais rien, car je n’avais pas d’expé­
rience et que mon anglais n’était pas terri­
ble. » Ses économies fondent.
Heureusement, Nathan finit par décro­
cher un emploi de cueilleur dans une
ferme. « C’était très dur, sept heures d’affilée
penché sur les courgettes… raconte­t­il. Ce
n’était pas trop mal rémunéré, sauf que je de­
vais aussi payer le logement. Et comme il n’y
avait pas tous les jours du travail, cela me re­
venait parfois plus cher que cela me rappor­
tait ! » Parti avec 8 000 dollars en poche, le
jeune homme en a dépensé 11 000 au cours
de son année en Australie.

De plus en plus de candidats
Les jeunes Français sont de plus en plus
nombreux à tenter l’aventure du PVT. Et
pour cause : « C’est le seul programme
ouvert à tous les 18­30 ans sans conditions,
même aux non­diplômés, souligne Julie
Meunier, cofondatrice du site PVTistes.net.
Hors Europe, un visa de travail classique né­
cessite de trouver un emploi en amont. »
Permettant d’alterner petits boulots et ex­
ploration du pays, ce programme est long­

temps apparu comme la solution idéale
pour partir à moindres frais. Une dizaine de
pays ont signé des accords de PVT avec la
France. En 2014, 25 000 « PVTistes » français
se sont rendus en Australie, terre de prédi­
lection des participants à ce programme,
soit deux fois plus qu’il y a cinq ou six ans.
Mais les choses sont moins simples qu’il y
a quelques années. Les destinations les plus
populaires – Canada, Australie et Nouvelle­
Zélande – sont saturées : en 2013, plus de
50 000 jeunes avaient tenté d’obtenir leur
PVT pour le Canada, pour environ 6 400
places disponibles. « Cette année, toutes les
places sont parties en quelques minutes sur
Internet », constate Mme Meunier.

« LES FRANÇAIS SONT
SOUVENT EN CONCURRENCE
AVEC D’AUTRES NATIONALITÉS
QUI MAÎTRISENT MIEUX
L’ANGLAIS »
JULIE MEUNIER

cofondatrice du site PVTistes.net
Pas si évident de décrocher un job une
fois sur place. « Les participants sont sou­
vent persuadés de trouver très rapidement,
poursuit la jeune femme. Mais les Français,
notamment dans les grandes villes, entrent
en concurrence avec d’autres nationalités,
qui souvent maîtrisent mieux l’anglais. »
Réputés râleurs, les Français n’ont pas tou­
jours bonne presse : en Australie, à la suite
de nombreuses affaires de vol impliquant
des Hexagonaux, le vol à l’étalage est
même appelé «French shopping»…
Les employeurs profitent aussi de cet af­

flux de main­d’œuvre. « Certains cueilleurs
de fruits ne gagnent pas plus de 3 ou 4 dol­
lars de l’heure », précise Julie Meunier. Du
coup, des PVTistes sont obligés de rentrer
au bout de quelques semaines. « J’ai vu
beaucoup de gens partis avec peu d’argent
en poche se retrouver sans rien », com­
mente Nathan Péronne.

Pourquoi pas l’Asie ?
« Le PVT reste un programme ouvrant des
opportunités incroyables », assure toute­
fois Julie Meunier. Après deux PVT entre­
pris au Canada et en Australie, elle­même a
trouvé un emploi dans une société de dou­
blage grâce à son niveau d’anglais.
« Sur un CV, cette expérience prouve à l’em­
ployeur que l’on peut se débrouiller seul, con­
sidère Nathan Péronne. A condition de sa­
voir la présenter ! » A son retour, le jeune
homme a dû passer une partie d’un entre­
tien d’embauche en anglais, « ce que j’aurais
été incapable de faire avant », estime­t­il.
Face à la concurrence, la solution est peut­
être de sortir des sentiers battus : des pays
comme le Japon ou la Corée du Sud peinent
à remplir leurs quotas de PVTistes. « L’Amé­
rique du Sud, où le coût de la vie est moins
élevé, peut aussi se révéler une bonne option,
estime Julie. Quant à l’Asie, malgré la bar­
rière de la langue, j’ai une amie qui a fini par
trouver du boulot comme prof d’anglais au
Japon. Malgré les difficultés, à la fin elle ne
voulait plus rentrer ! »
catherine quignon

Pour en savoir plus :
http://www.diplomatie.gouv.fr /fr/services­
aux­citoyens/preparer­son­expatriation/
emploi/article/programme­vacances­
travail­117914

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 25

d o s s i e r | recrutement : le grand décalage

De jeunes diplômés s’expatrient
avec un aller simple
Nombre de jeunes Français partis vivre et travailler ailleurs
décident d’y rester, faute de débouchés dans l’Hexagone, mais aussi
parce qu’ils ont trouvé une qualité de vie meilleure. Témoignages.

R

eviens, Léon ! » Le célèbre slo­
gan de la publicité Panzani a
servi à baptiser le mouvement
lancé en mai 2015 par une poi­
gnée de start­up françaises de­
venues grandes – Blablacar, Criteo,
Showroomprivé, etc. – pour tenter de con­
vaincre les jeunes talents expatriés de re­
venir dans l’Hexagone.
Les entreprises s’inquiètent de la fuite
des cerveaux français : pas moins de 65 %
des expatriés interrogés envisagent leur
avenir professionnel à l’étranger, selon le
baromètre Deloitte 2015 sur l’humeur des
jeunes diplômés publié en janvier. Sans
surprise, l’état du marché de l’emploi et
des perspectives de carrières insuffisan­
tes sont désignés comme les principaux
freins au retour.

Après Singapour, Zurich ou Londres ?
Les jeunes diplômés expatriés entendent
voir leur expérience reconnue à sa juste
valeur, ce que les employeurs français ne
peuvent pas toujours leur offrir. « Le con­
texte économique est difficile et il y a peut­
être une survalorisation de cette expé­
rience par la personne elle­même », dé­
fend Wilhelm Laligant, directeur général
de Randstad Search & Selection. La moi­
tié des expatriés revenus en France, inter­
rogés dans le cadre de l’Observatoire de
l’expatriation, déclarent avoir eu des dif­
ficultés à faire valoir leur expérience in­
ternationale et à décrocher un poste à la
hauteur de leur ambition.
Jeune trentenaire expatrié depuis trois
ans et demi à Singapour, Axel en est con­
vaincu : resté en France, il n’aurait pas eu
les mêmes occasions. Après deux masters

26 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

en management des systèmes d’informa­
tion, le jeune homme a débarqué dans la
cité­Etat asiatique dans le cadre d’un vo­
lontariat international en entreprise (VIE)
pour un groupe bancaire, rémunéré
3 500 euros par mois.
A la fin de son VIE, son employeur lui
propose un CDI. Quelques mois plus tard,
le jeune homme décroche une nouvelle
promotion. « Si j’étais resté en France, je ne
pense pas que j’aurais eu la possibilité d’un
tel bond en termes de poste et de rémunéra­
tion, estime­t­il. Ici, le marché est encore
jeune et les choses évoluent très vite. » Axel
n’exclut pas de revenir en Europe, mais
pas en France : « J’envisage Zurich ou Lon­
dres pour leur environnement internatio­
nal », indique­t­il.
Consultante en développement durable
basée en Argentine, Ethel Bonnet­Laverge
a aussi pu réaliser son rêve parce que tout
était à créer dans son pays d’adoption.

LES ENTREPRISES
S’INQUIÈTENT DE LA FUITE
DES CERVEAUX FRANÇAIS.
65 % DES JEUNES EN POSTE
À L’ÉTRANGER ENVISAGENT D’Y
POURSUIVRE LEUR CARRIÈRE
Pour la jeune femme, « ce pays offre da­
vantage d’opportunités à ceux qui ont
l’âme d’un entrepreneur ». Partie de rien
après avoir débarqué en 2008 en Améri­
que latine, Ethel contribue à développer
sur place l’antenne d’un réseau internatio­
nal de consultants en développement du­

rable, ce qui lui permet de se lancer elle­
même. Aujourd’hui, elle travaille pour un
grand cabinet d’audit. « A mon âge et avec
mon niveau d’expérience, le poste que j’ai
ici est à mon avis difficile à obtenir en
France », estime­t­elle. Au demeurant,
Ethel exclut tout retour dans l’Hexagone.
« J’aime l’Argentine avec ses contrastes et
ses difficultés, et surtout, j’ai rencontré mon
mari ici », fait­elle valoir.

«Ceux qui sont rentrés le regrettent»
Les déconvenues de ses amis revenus en
France n’incitent pas non plus Titouan
van Belle, jeune Français de 25 ans expa­
trié à Berlin, à rentrer au pays. Après ses
études d’informatique, le jeune homme a
fait le choix de s’installer dans la capitale
allemande pour profiter de sa qualité de
vie : « C’est une ville avec beaucoup de
parcs, où l’on peut s’asseoir dans le mé­
tro… et les prix de l’immobilier sont raison­
nables par rapport aux salaires, décrit­il.
Pour toutes ces raisons, mes amis rentrés
à Paris le regrettent. »
L’informaticien est actuellement salarié
dans une grande entreprise high­tech,
après plusieurs expériences professionnel­
les dans des start­up et en tant que free­
lance. « Je n’ai jamais connu de période de
chômage de plus d’un mois, fait­il valoir.
Dans mon domaine, la technologie, Berlin
est la ville où ça se passe. » Surtout, il n’a ja­
mais eu à montrer son CV. « J’ai toujours
été recruté sur la base des projets que j’ai
menés », explique­t­il. Et Titouan de poin­
ter la mentalité des recruteurs français :
« Contrairement à la France, ici les compé­
tences comptent plus que le diplôme. »
catherine quignon

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Le plaisir
de conduire

religion
Où les croyants se sentent­ils le plus
utiles pour diffuser leurs valeurs ?
Pour beaucoup d’entre eux, c’est dans
les entreprises.

LEO LECCIA

« Recherche emploi
en accord avec ma foi »

28 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

D

urant ses études à
HEC et au fil de ses
stages, elle avait aimé
l’analyse de données,
le financement de
projets. Mais, dans les entreprises
où elle faisait alors ses premiers
pas, quelque chose sonnait par­
fois faux. « Il y avait par moments
un manque d’humanité qui était
presque désespérant, se souvient
Claire Boya. C’était tout un ensem­
ble de petites choses qui me déplai­
sait… La façon dont le travail était
organisé, le moment où les ordres
étaient donnés… »
A l’école, dès le mois de janvier
de la dernière année, les étu­
diants se sont lancés dans la re­
cherche de leur futur poste, avec
un regard forcément attentif sur
les perspectives salariales. Pro­
gressivement, la jeune femme a
pris du recul par rapport à cette
course effrénée et pris cons­
cience que, « s’il pouvait être posi­
tif pour certains, dans leur vie ac­
tive, de prendre l’autoroute,
d’autres s’épanouiraient davan­
tage en empruntant une natio­
nale ou une départementale ».

Des choix confortés
Les chemins de traverse la mène­
ront, ses études achevées, vers
une année de volontariat dans la
marine. Puis, en 2009, la jeune
diplômée rejoint les Apprentis
d’Auteuil comme contrôleuse de
gestion. Croyante, Claire Boya as­
sure ne pas avoir centré ses re­
cherches sur le monde des insti­
tutions catholiques dont fait
partie cette fondation de protec­
tion de l’enfance. Mais, en abor­
dant sa recherche d’emploi, elle a
eu en elle la volonté de mettre
son quotidien en entreprise en
accord avec sa foi et ses valeurs.
Elle n’a donc pas laissé passer
l’opportunité de rejoindre les
Apprentis.
Aujourd’hui responsable de
centre financier au sein de la
fondation, elle se félicite : « Ça
colle ! Ce métier répond vraiment
à certaines de mes aspirations.
Ma vie est plus facilement unifiée
en travaillant ici. Et, tous les ma­
tins, je sais pourquoi je me lève. »
La visée sociale de l’institution,
mais aussi « la capacité de ses

membres à se mobiliser autour
d’une personne, d’un projet »
l’ont confortée dans ses choix.
Comme elle, des jeunes diplô­
més croyants tentent chaque an­
née, à la sortie de leurs études, de
mettre en accord leur foi avec
leur recherche d’emploi. L’exer­
cice, parfois périlleux, consiste
davantage pour eux à trouver
une structure partageant des va­
leurs dans lesquelles ils se recon­
naissent que d’intégrer une en­
tité imprégnée de religiosité.

La notion de bien commun
« Ils souhaitent trouver un travail
en accord avec leurs convictions et
la vision qu’ils portent de l’entre­
prise, vision nourrie par la doc­
trine sociale de l’Eglise, par leur
foi », relève Jacques de Scorraille,
directeur du cabinet de conseil
Ecclésia RH, centré sur la commu­
nauté chrétienne. Le but étant, à

« CE MÉTIER RÉPOND
VRAIMENT
À CERTAINES DE
MES ASPIRATIONS.
TOUS LES MATINS,
JE SAIS POURQUOI
JE ME LÈVE »
CLAIRE BOYA

contrôleuse de gestion
aux Apprentis d’Auteuil
ses yeux, d’accéder à cette « unité
de vie » évoquée par Claire Boya.
Cela a aussi été le but poursuivi
par Thibault Sauvageon à travers
son engagement dans le Mouve­
ment rural de jeunesse chré­
tienne (MRJC). Une association
au sein de laquelle il fait un stage
en 2012, lors de son master déve­
loppement et expertise de l’éco­
nomie sociale à l’Institut d’étu­
des politiques de Grenoble. Un
déclic : « Je savais déjà que je vou­
lais travailler dans le secteur asso­
ciatif, mais cette expérience m’a
permis de redécouvrir ma foi. Les
notions de bien commun et de fra­
ternité ont pris un nouveau relief
à mes yeux. »
Il devient alors permanent,
chargé de la coordination de pro­
jets. « J’ai travaillé à la mise en
place de formations à l’économie

dans le mouvement », explique­
t­il. Avec la volonté de mettre en
avant certaines valeurs comme
l’importance du collectif ou le
respect d’autrui… puisées dans sa
foi chrétienne. « Cette foi, je ne la
pratique pas forcément à l’église le
dimanche, mais plutôt au jour le
jour, grâce à la grille de lecture de
la société qu’elle m’offre. »
Il a trouvé, dit­il, « du sens dans
[son] travail », éloigné de prati­
ques professionnelles qu’il enten­
dait rejeter, telle la valorisation du
profit individuel. Après trois an­
nées passées dans le mouvement
rural, Thibault Sauvageon a re­
joint depuis octobre 2015 la Con­
férence des évêques de France, où
il est en charge du développe­
ment du service civique au sein
des associations de l’Eglise.

Le pragmatisme s’impose
Les jeunes diplômés souhaitant
porter des valeurs issues de leur
foi dans le monde professionnel
ont souvent mené des réflexions
communes sur ce sujet dans le
cadre d’associations d’étudiants
confessionnelles. Claire Boya a
été présidente de l’association
Chrétiens en grande école, Thi­
bault Sauvageon est passé par le
réseau Ecclesia Campus. « Le sens
qu’on entend donner à notre par­
cours professionnel est effective­
ment un sujet qui nous interpelle
et qui fait l’objet de nombreuses
discussions », confirme une
membre d’Ecclesia Campus.
Mais si les organisations étu­
diantes apparaissent relative­
ment bien structurées, tant chez
les catholiques, les protestants,
les juifs que les musulmans,
force est de constater qu’à
l’heure des choix, c’est souvent
une certaine forme de pragma­
tisme qui s’impose.
Où les croyants peuvent­ils
être le plus utiles pour diffuser
leurs valeurs ? La question fait
partie des réflexions menées par
les jeunes diplômés quant à
l’orientation que doit prendre
leur carrière. Et pour beaucoup,
c’est dans les entreprises classi­
ques qu’ils doivent prendre leur
place. « Heureusement que tous
les chrétiens ne rejoignent pas le
monde associatif, juge Claire

Boya, des Apprentis d’Auteuil. Il
faut qu’ils soient présents dans
les sociétés, sinon rien ne bou­
gera. C’est d’ailleurs une tâche dif­
ficile, je suis admirative de ceux
qui empruntent ce chemin. »
« C’est là que nous pouvons être
le plus utiles pour faire évoluer les
mentalités », abonde un jeune sa­
larié protestant. Et, pour ce faire,
le rôle de l’encadrement est déci­
sif : « En montant en responsabi­
lité, il devient plus facilement pos­
sible d’imprégner l’entreprise, à
travers sa façon de se comporter,
dans l’attention qu’on porte à tou­
jours être juste, en donnant réelle­
ment du sens au travail », juge
Claire Boya.
Peu nombreux sont d’ailleurs
les jeunes diplômés qui décident
de s’engager résolument dans la
sphère confessionnelle. « C’est
assez rare, note Jacques de Scor­
raille. Il est difficile de les “capter”
pour des postes sur des fonctions
supports ( finances, RH…). Ils vont
préférer aller dans des grands
groupes où les rémunérations
sont sensiblement supérieures. Et
puis, pour un premier emploi, l’in­
fluence familiale compte encore
beaucoup et l’on se rend compte
qu’elle freine les jeunes, arguant
qu’un travail dans la sphère con­
fessionnelle n’est pas assez sécu­
risé et paye mal. »

Le risque d’enfermement
La peur d’avoir un CV trop
« orienté » sur un plan confes­
sionnel peut aussi jouer. « Cer­
tains étudiants s’interrogent sur
les risques qu’il y a à enchaîner un
stage et un premier emploi dans
des structures étiquetées “catholi­
ques”. Ils ont peur de se trouver en­
fermés dans le secteur. »
Seuls les plus engagés dans la foi
vont donc décider de rejoindre
une entité marquée religieuse­
ment, une fois leurs études ache­
vées. Face aux difficultés parfois
rencontrées, certains d’entre eux
vont même décider de créer leur
propre entreprise. Cette structure
leur permettra de mettre en ac­
cord leur religion et leur pratique
professionnelle.
C’est le cas d’Amine Nait­Daoud.
Après un master en finance isla­
mique obtenu à l’université de

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 29

religion

Strasbourg, ce jeune musulman a
rejoint l’Angleterre et la salle de
marché d’un grand groupe ban­
caire français où il avait effectué
un stage. Il propose alors des solu­
tions d’investissement pour des
grands comptes. « C’est dans la ca­
pitale anglaise ou dans les pays du
Golfe qu’il faut se rendre si l’on veut
travailler dans la finance islamique,
là où tous les organismes bancaires
ont installé leur département dé­
dié », explique­t­il.

Retour en France après un an
d’activité. Il cofonde alors une en­
treprise, 570 Asset Management,
qui propose des « produits finan­
ciers conformes aux principes éthi­
ques de la finance islamique ». La
seule solution à ses yeux pour tra­
vailler dans la finance islamique
dans l’Hexagone. Suivra rapide­
ment la création d’une plate­
forme de financement participa­
tif : Easi Up.
S’il déplore aujourd’hui la « fri­

losité » des acteurs économiques à
« le suivre », malgré le « potentiel
énorme » représenté par le mar­
ché musulman, Amine Nait­
Daoud se dit « heureux au quoti­
dien dans ce qu’[il] fai[t] ». « Je
n’aurais pas pu avoir un travail
contrevenant aux grands principes
issus de ma foi qui fait que je suis
opposé à l’intérêt. Donc, si je
n’avais pas fondé mon entreprise,
j’aurais peut­être pu être plombier,
mais certainement pas banquier ! »

Et de porter son regard vers le
quartier des affaires de La Dé­
fense : « Il y a là beaucoup de mu­
sulmans qui travaillent dans les
banques et qui sentent que leur tra­
vail est en désaccord avec leurs pro­
pres principes éthiques ou religieux.
Certains d’entre eux claquent
d’ailleurs la porte au bout de quel­
ques années et partent exercer un
autre métier. Quitte à diviser leur
salaire par deux. »
françois desnoyers

La « hijrah » offre des opportunités aux plus qualifiés
Mohammed Jamad a fait le
choix des pays du Golfe il y a
déjà six ans. Après un BTS en
électrotechnique et une licence
commerciale, le jeune homme
de 25 ans se voit proposer
en 2009 un poste de commercial
au Moyen­Orient. Avec sa
femme et sa petite fille, Moham­
med décide alors de faire le
grand saut.
Le jeune homme enchaîne un
autre contrat avant de trouver
son poste actuel, conseiller en
ventes aux Emirats arabes unis
pour le compte d’une entreprise
pétrolière américaine. « Je suis
parti pour des raisons économi­
ques, mais aussi parce que j’étais
assuré de trouver au Moyen­
Orient un environnement plus ac­
commodant qu’en France en ma­
tière de religion, explique­t­il. Ici,
si je m’absente lors d’un dîner
d’affaires pour faire ma prière,
cela ne choque personne. En
France, on vous colle une éti­
quette, même si je comprends
aussi qu’il y ait des amalgames. »
Mohammed Jamad est loin
d’être le seul jeune diplômé fran­
çais à s’être installé dans un pays
musulman pour des raisons reli­
gieuses. Le phénomène a
d’ailleurs un nom dans l’islam :
la hijrah, l’émigration en terre

musulmane. En l’absence de
chiffres officiels sur ce sujet, dif­
ficile d’estimer l’ampleur du
phénomène. Mais la tendance
est réelle, au vu du nombre de
forums et d’associations qui y
sont consacrés sur le Net.
Des femmes qui portent
le voile
« Dans le cadre de mon activité, je
rencontre assez souvent des jeu­
nes diplômés qui ne veulent pas
faire le compromis de la religion
lorsqu’ils se lancent sur le marché
du travail, notamment les fem­
mes qui portent le voile », indi­
que Abdelillah Talbioui, coach et
fondateur du site Changedecar­
riere.com. Dans un sondage
lancé en février 2015 par le site
islamique Katibin, qui a recueilli
plus de 3 000 réponses, 47 % des
répondants déclarent envisager
la hijrah.
« On voit de plus en plus de jeu­
nes musulmans français qui vien­
nent ici trouver du travail », con­
firme Mohammed Jamad. Les
partisans d’un islam « ortho­
doxe » cherchent dans les pays
du Golfe et du Maghreb un envi­
ronnement plus favorable à
leurs pratiques religieuses. « Par
rapport aux pays anglo­saxons,
qui sont très ouverts sur le fait re­

30 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

ligieux, les pays musulmans of­
frent encore plus de facilités d’ac­
cès : il y a plus de mosquées, le
week­end tombe les vendredis et
samedis… », détaille Abdelillah
Talbioui.
Au­delà de la recherche d’un ca­
dre de vie islamique, les motiva­
tions des candidats au départ
sont souvent plurielles : trouver
de meilleures opportunités
d’emploi, fuir la discrimina­
tion… « Ici, la double culture est
considérée comme un atout, fait
valoir Mohammed Jamad. Les
postes proposés sont aussi plus
intéressants du point de vue des
responsabilités et du salaire : on
peut gagner trois à quatre fois
plus qu’en France. »
L’eldorado pas toujours
au rendez­vous
Quelle que soit la pratique reli­
gieuse des jeunes exilés musul­
mans, un point commun les
unit : le désir de se fondre dans
la masse et de fuir le climat
tendu en France. « Le Golfe est la
destination privilégiée des plus
diplômés, ceux qui n’arrivent pas
forcément à vendre leurs
qualifications en France du fait
de la discrimination ou de
l’interprétation de la laïcité à la
française, détaille Abdelillah

Talbioui. Le Maghreb attire
tous types de profils et générale­
ment les musulmans français qui
y ont des racines familiales, ce
qui facilite leur embauche ou
l’entrepreneuriat. »
Mais l’eldorado islamique n’est
pas toujours au rendez­vous.
« J’ai beaucoup de connaissances
venues avec l’espoir de trouver du
travail et qui sont reparties au
bout de trois ou quatre mois en
ayant dépensé toutes leurs éco­
nomies », avertit Mohammed Ja­
mad. Au Moyen­Orient, la vie est
chère et la concurrence rude
avec des travailleurs venus des
pays asiatiques. « Dans les pays
du Golfe, l’anglais est indispensa­
ble et les profils peu qualifiés ont
peu de chances de trouver du tra­
vail, prévient Abdelillah Tal­
bioui. Par ailleurs, quand on se
retrouve sans emploi, on n’a pas
d’autre choix que de retourner
dans son pays d’origine. »
« Ici, il n’y a pas de Sécurité so­
ciale ou de retraite », enchérit
Mohammed Jamad. Bien qu’il
n’ait pas l’intention de rentrer
en France, le jeune homme
garde une pointe de nostalgie :
« Comme je viens de Grenoble,
mes montagnes me manquent. »
Propos recueillis
par Catherine Quignon

orientation professionnelle
Bloomr, un site d’échange et de
partage, publie les témoignages
de personnes sur leur travail dans
le but d’inspirer lycéens et étudiants.

Des «pros » passionnés
racontent leur métier

P

lus des deux tiers des
étudiants
auraient
aimé être plus accom­
pagnés au moment de
leur orientation et
30 % auraient, avec le recul, fait
des choix différents, selon une
étude réalisée par Opinionway
pour LinkedIn en avril 2015.
Pour répondre à cette attente et
aider les jeunes à construire leur
orientation, six personnes âgées
de 24 à 44 ans ont lancé Bloomr,
un site d’échange et de partage. Le
principe : faire témoigner des pro­
fessionnels passionnés par leur
métier pour donner envie et ins­
pirer lycéens et étudiants. Laurent
Morel, informaticien dans le sec­
teur bancaire, en est l’un des co­
fondateurs : « Un soir, en sortant
du travail, je me suis dit que j’avais
envie de faire partager ma passion
pour mon métier. C’est ainsi qu’est
né Bloomr ! »
Stéphanie Pfeiffer, la benjamine
de l’équipe, fraîchement diplômée
d’une école de commerce, a rejoint
le projet. « L’an dernier, je me suis
rendu compte que je n’étais pas
vraiment motivée par mes études
et que beaucoup dans ma promo­
tion se trouvaient dans le même
cas. La plupart des jeunes sont con­
frontés à la nécessité de faire un
choix d’orientation à un âge où
beaucoup de métiers sont pour eux
abstraits, voire inconnus. La con­
joncture actuelle accroît la pression
car, avec le manque d’emplois, on
se dit que l’enjeu est déterminant.
Souvent, ils choisissent des études
pour faire plaisir à leurs parents
avant de réaliser qu’elles ne sont

pas faites pour eux. Cela engendre
perte de temps, démotivation et
mal­être », explique­t­elle.

Plus de 300 témoignages
« A travers les témoignages des
professionnels et de différents
outils que nous sommes en train
de mettre en place, nous voulons
leur redonner confiance, stimuler
leur créativité, générer des pro­
jets », indique Laurent Morel.
On trouve sur le site le témoi­
gnage de plus de 300 profession­
nels aux métiers divers (fleuriste,
designer, cordonnier, comédien,
juriste, etc.). Chacun explique ce
qu’il aime dans son métier, en
quoi il consiste, comment il y est
parvenu et ce qu’il voulait faire
au départ. Objectif : rassurer les
jeunes, leur montrer qu’une car­
rière peut être multiple. « Nous
sommes impressionnés de voir
que les jeunes aspirent tous à un
CDI et croient qu’ils auront le
même métier toute leur vie.
Bloomr vise aussi à dépasser les
schémas du passé et à décons­
truire des préjugés », indique Sté­
phanie Pfeiffer. « Notre intuition

« LES JEUNES SONT
CONFRONTÉS À LA
NÉCESSITÉ DE CHOISIR
ALORS QUE BIEN
DES MÉTIERS LEUR
SONT INCONNUS
OU ABSTRAITS »
STÉPHANIE PFEIFFER

benjamine de l’équipe

est que la voix de personnes en­
thousiastes porte mieux que les
avertissements et les conseils »,
poursuit Laurent.
Pour aller plus loin, Bloomr a
lancé un programme gratuit
d’aide à l’orientation de douze se­
maines par mail. 1 500 personnes
se sont inscrites. « Il y a trois types
de profils : des lycéens, des étu­
diants incertains et des personnes
entre 35 et 45 ans en pleine réflexion
sur leur avenir professionnel », dé­
taille Stéphanie. Après un bac pro
esthétique, Lucie, 18 ans, se rend
compte que cette voie ne l’attire
plus. « J’ai besoin d’être accompa­
gnée pour définir un projet profes­
sionnel, reconnaît la jeune fille.
Cela n’a pas été le cas au lycée. »
Les inscrits vont recevoir des
« exercices » pour les aider à identi­
fier leurs atouts et à rechercher un
environnement dans lequel ils
pourront s’épanouir et exploiter
leur potentiel. « Nous utilisons en­
tre autres le Value in Action Survey
(VIA­Survey), un outil basé sur la
psychologie positive, pour les aider
à déterminer les forces, précisent
les initiateurs du site. L’objectif est
de créer des allers­retours entre eux

et le monde extérieur, de les inciter
à se renseigner sur les métiers basés
sur leurs propres valeurs. »
Un groupe privé Facebook a été
mis en place pour favoriser les
échanges entre inscrits. « J’ai plu­
sieurs idées différentes : travailler
en bibliothèque ou avec les enfants.
J’ai besoin de valider mon projet, de
voir les formations possibles. J’es­
père recevoir des conseils, échanger
avec des professionnels pour trou­
ver des solutions », déclare Lucie.
Les créateurs de Bloomr sont
aussi en train d’imaginer des ren­
contres locales réunissant un pro­
fessionnel passionné et des gens
intéressées par ce métier. « Nous
réfléchissons comment inciter les
professionnels qui ont témoigné à
s’impliquer selon leur envie et leur
disponibilité », explique Laurent.
« On ne cherche pas à se substi­
tuer à l’Onisep, mais à accompa­
gner les jeunes (et les moins jeunes)
dans leurs réflexions. Réfléchir à
son avenir devrait être un plaisir et
non une source d’angoisse », con­
cluent en chœur les cofondateurs
de Bloomr.
gaëlle picut

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 31

université
Le « portefeuille d’expérience
et de compétences » est un outil
en ligne qui permet aux étudiants
de formaliser leurs acquis, mais ils
n’en prennent pas toujours le temps.

La valorisation des atouts passe
par l’accompagnement

L

es facs auraient­elles
trouvé le sésame pour
faciliter ce grand saut à
leurs diplômés ? Désor­
mais, une quarantaine
d’établissements proposent à
leurs étudiants le « portefeuille
d’expériences et de compéten­
ces » (PEC). Il s’agit d’un e­portfo­
lio qu’ils remplissent à leur guise
et qui sert à mettre en lumière
les connaissances, savoir­faire et
savoir­être acquis pendant leur
formation et leurs expériences
professionnelles et bénévoles.
Autant d’atouts supposés pour
une meilleure insertion des dé­
butants sur le marché du travail.
Mais, de la théorie à la pratique,
il existe un fossé. Au début de
l’année, le PEC concernait
100 000 étudiants. Près de 700
accompagnateurs, essentielle­
ment des enseignants­cher­
cheurs et des professionnels de
l’orientation ou de l’insertion, se
sont engagés dans la démarche.
Dans une étude publiée en fé­
vrier, le Centre d’études et de re­
cherches sur les qualifications
(Céreq) dresse un bilan mitigé de
l’expérimentation conduite dans
les universités pionnières, entre
2009 et 2012 (Cereq.fr). Etudiants
peu convaincus par les finalités
de l’outil, lacunes des accompa­
gnateurs sur le volet profession­
nel (méconnaissance des métiers,
etc.), faible volume d’heures
consacrées au PEC dans les TD…
« Ses performances restent encore
à démontrer pour assurer sa légiti­

mité face aux détracteurs de la lo­
gique compétences », concluent
les auteurs.

Une «démarche modeste»
Nelly Capelle, responsable du PEC
à l’université Paul­Sabatier de Tou­
louse, tient à remettre les choses
en perspective : « Dans un établis­

« LORS DE
LA RECHERCHE
DU PREMIER STAGE,
LE DISPOSITIF PREND
TOUT SON SENS »
ANNE­MARIE LEFÉBURE

Bureau d’aide à l’insertion
professionnelle à l’université
de Rouen
sement de 35 000 personnes, il est
impossible d’accompagner chacun
individuellement dans la construc­
tion de son projet professionnel. Le
PEC est une tentative modeste
d’ouvrir au plus grand nombre une
démarche de valorisation des ac­
quis, indispensable pour réussir son
entrée sur le marché de l’emploi. »
Vice­président chargé des affai­
res académiques à la Fédération
des associations générales étu­
diantes (FAGE), Tarek Mahraoui re­
connaît qu’il reste du travail de pé­
dagogie à faire auprès de ses cama­
rades. Car, selon l’étude du Céreq,
certains qualifient la démarche
d’intrusion dans la vie person­
nelle. « Il faut les persuader que
tout ne se réduit pas à ce que l’on

32 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

apprend en cours. Les activités au­
delà du domaine scolaire permet­
tent de développer des compéten­
ces auxquelles il est important de
donner davantage de visibilité. »
Les étudiants bénéficiaires d’un
PEC sont toutefois davantage sen­
sibilisés aux thématiques d’inser­
tion et d’orientation, relève
l’étude. Ils jugent positivement le
travail sur le CV et les lettres de
candidature. « Pour que les étu­
diants s’engagent dans la réflexion
sur leur parcours, il faut qu’ils y
voient un intérêt… proche, relate
Anne­Marie Lefébure, chargée de
projet au Bureau d’aide à l’inser­
tion professionnelle (BAIP) de
l’université de Rouen. Lors de la
recherche du premier stage, le PEC
prend alors son sens. » Obnubilés
par leurs examens, les étudiants
peinent à prendre du temps en
amont pour un questionnement
fouillé et un peu lourd sur leurs
compétences.
La valorisation de ses propres
atouts n’allant pas de soi, le pro­
jet prévoyait dès le départ un ac­
compagnement pour mener ce
travail d’introspection avec, en
première ligne, les enseignants.
Dans l’étude, ces derniers font
part de leurs aptitudes limitées
dans ce domaine.

Mobiliser les enseignants
Joëlle Aubert, vice­présidente ad­
jointe chargée de l’insertion pro­
fessionnelle à l’université Joseph­
Fourier de Grenoble, témoigne de
cette difficulté : « Les enseignants

étant les principaux interlocuteurs
des étudiants, nous devons conti­
nuer à les mobiliser et les former
pour qu’ils se sentent compétents à
intervenir sur ces sujets. C’est un des
enjeux de la préprofessionnalisa­
tion des étudiants. »
Les employeurs sont­ils con­
vaincus ? Les effets réels du PEC
sur l’accès à l’emploi et le dérou­
lement de carrière n’ont pas en­
core été explorés. Le réseau PEC,
qui regroupe les établissements
concernés, recommande de
prendre des initiatives pour que
les entreprises reconnaissent
mieux cette démarche, et par là,
la qualité des parcours universi­
taires. En attendant, la traduc­
tion des diplômes en compéten­
ces devrait donner un nouvel
élan au dispositif.
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qu’à leurs homologues masculins.

La parité perdue
dès la sortie de l’école

D

éroulé de carrière
différent », c’est la
formule parfois em­
ployée pour expli­
quer les inégalités
professionnelles entre hommes
et femmes. Ne vous y fiez pas : el­
les apparaissent dès le premier
emploi !
Après douze à quinze mois sur
le marché du travail, les femmes
sont 7,5 % à se trouver encore en
recherche d’emploi, contre 5,9 %
pour les hommes, souligne ainsi
l’enquête sur « L’insertion des di­
plômés des grandes écoles » 2015
de la Conférence des grandes éco­
les (CGE). De plus, « 66,8 % des
femmes décrochent leur premier
emploi en CDI, contre pour 78,2 %
des hommes ». Côté rémunération
(salaire brut moyen avec les pri­
mes), « chez les manageurs, les
femmes continuent de percevoir
5 000 euros de moins par an. Chez
les ingénieurs, l’écart salarial est de
3 000 euros. »
Une tendance constante et gé­
nérale. « Depuis 1998 et notre

première enquête de génération,
les hommes présentent de
meilleures conditions d’insertion
dans le travail que les femmes. Et
cela évolue peu », remarque Pas­
cale Rouaud, chargée d’études
au Centre d’études et de recher­
ches sur les qualifications (Cé­
req). Côté salaires, plus on est
diplômé, plus la différence en­
tre hommes et femmes s’es­
tompe : « Chez les non­diplômés,
l’écart est de 25 %, contre 18 %
chez les bac + 5 », souligne­elle.
Pour Rachel Silvera, maîtresse
de conférences à Paris­X et
auteure d’Un quart en moins. Des
femmes se battent pour en finir
avec les inégalités de salaires (La
Découverte, 2014), « si elles ga­
gnent moins, c’est d’abord parce
que, grandes écoles ou non, elles
ne s’orientent pas vers les mêmes

çon de maternité, conscients ou
non chez le recruteur, allongent le
temps pour trouver un emploi »,
ajoute l’économiste, qui ajoute
que « les femmes négocieraient
moins leur salaire ». Mais cette
dernière explication lui semble
« marginale ».

Une Charte de l’égalité
A la CGE, on souligne aussi l’im­
portance des effets de structure.
« Les jeunes diplômées sont moins
ambitieuses que leurs homologues
masculins : elles ne postulent pas
aux mêmes niveaux de responsa­
bilité ni aux mêmes types de poste.
Elles privilégient le fond au projet
managérial, des postes souvent
moins rémunérés », assure Pascale
Ribon, présidente de la commis­
sion Diversité de la CGE. Mais
cette dernière ne croit pas à la dis­

« LES JEUNES FEMMES NE POSTULENT PAS
AUX MÊMES TYPES DE POSTES.
ELLES PRIVILÉGIENT LE FOND
AU PROJET MANAGÉRIAL »
PASCALE RIBON

présidente de la commission Diversité de la CGE

secteurs et types de poste. C’est ce
qu’on appelle les effets de struc­
ture ».
Les études le confirment : les
jeunes diplômées préfèrent le so­
cial, la communication, les res­
sources humaines et le marke­
ting, moins rémunérateurs que la
finance ou la banque par exem­
ple. « La discrimination et le soup­

34 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

crimination : « Sans les primes, les
salaires sont quasiment égaux,
l’écart n’est que de 2 000 euros. En
fait, les hommes sont plus perfor­
mants pour négocier des primes. »
Discrimination ou pas, les gran­
des écoles se saisissent peu à peu
du problème. En 2013, la CGE cosi­
gnait ainsi une Charte égalité fem­
mes­hommes avec Geneviève Fio­

raso, alors ministre de l’enseigne­
ment supérieur et de la recherche,
et Najat Vallaud­Belkacem, minis­
tre des droits des femmes. « Un ba­
romètre de l’égalité a été lancé
en 2014 afin de rendre compte du
problème au sein des écoles mem­
bres. Une centaine d’établissements
ont signé la charte, nommé un réfé­
rent égalité en interne et pris des
mesures de sensibilisation », note
Pascale Ribon.

Women Work
A Sciences Po, où l’écart de rémuné­
ration brute annuelle moyenne est
de 28,8 % pour la promotion 2013,
des ateliers « Négocier son salaire »
et « Se préparer à entrer dans le
monde professionnel quand on est
une femme » ont ainsi été lancés
en 2014. « Bien sûr, l’enjeu est aussi
de changer les règles du jeu côté re­
cruteur. Mais l’intérêt de travailler
avec ces étudiantes est qu’elles sont
les manageurs de demain », souli­
gne Hélène Kloeckner, référente
égalité hommes­femmes. L’école
intègre aussi une réflexion sur le
genre dans son fonctionnement et
ses activités d’enseignement et de
recherche.
Mais depuis quelques années,
des étudiantes prennent elles­
mêmes les choses en main. A
Sciences Po, l’association Wo­
men Work met en relation, par
exemple, des étudiantes avec des
marraines qui leur enseignent
« les codes de leur milieu profes­
sionnel ». Et si la nouvelle géné­
ration, plus consciente des iné­
galités, changeait la donne ?
léonor lumineau

Crédits photo : photothèque RTE.

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36 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

dossier

Faire carrière
danslevert,un
pari gagnant ?
L’ économie tournée
vers l’environnement
attire les jeunes
diplômés. Mais
attention, le soleil ne
brille pas pour tous.

EMMANUEL KERNER

D

onner la parole aux jeunes
diplômés pour qu’ils évo­
quent leurs études passées
et les débouchés qu’elles leur
ont offerts, c’est parfois met­
tre en relief certaines désillusions. C’est
du moins ce qui transparaît d’une étude
sur les diplômés des formations environ­
nementales, menée par le Centre d’étu­
des et de recherches sur les qualifica­
tions (Céreq) et analysée par le service de
l’observation et des statistiques (SOeS)
du Commissariat général au développe­
ment durable.
Trois ans après la fin de leur scolarité
(soit en 2013 pour ces diplômés de 2010),
l’organisme a enquêté sur leur situation
professionnelle et en a profité pour leur
demander quel jugement ils portaient, a
posteriori, sur leur formation. Les résultats
de ce sondage pour les jeunes ayant un ni­
veau supérieur à bac + 4 sont sans appel :
ils sont 41 % à considérer que leur forma­
tion offre des débouchés professionnels
assez limités. 58 % d’entre eux portent glo­
balement un jugement critique à l’égard de
cette même formation. Pire : le SOeS souli­
gne que, si « le niveau de satisfaction à

l’égard de la situation occupée en 2013 pro­
gresse avec le niveau d’études » dans les for­
mations non environnementales, il n’en
est rien dans le secteur environnemental
où les bac + 4 et plus sont plus nombreux
que la moyenne à exprimer leur mécon­
tentement. « Une exception notable », re­
lève le service statistique : 33 % se déclarent
insatisfaits, contre 26 % dans les forma­
tions non environnementales.
Ces chiffres traduisent bien évidemment
une réalité économique. Si leur insertion
apparaît plutôt bonne sur le marché du tra­
vail (près de 80 % étaient en emploi
en 2013), une forte proportion de ces jeu­
nes diplômés se trouvait dans une situa­
tion précaire : 31 % d’entre eux occupaient
un emploi à durée déterminée. « Le chô­
mage les touche davantage que les autres
sortants de l’enseignement supérieur,
ajoute le SOeS. 13 % étaient en recherche
d’emploi en 2013. »

Décalage entre offres et demandes
Mais, comme le soulignent certains de ces
diplômés, le regard critique dont ils font
preuve à l’égard de leur formation traduit
également une déception. Parfois pré­
senté comme un eldorado aux débouchés
sûrs et en expansion, le secteur de l’envi­
ronnement possède, certes, des filières
porteuses (énergie par exemple). Mais
d’autres ne parviennent pas, aujourd’hui,
à absorber le flux de jeunes diplômés qui
rejoignent le marché de l’emploi (notam­
ment en hygiène, sécurité, santé, environ­
nement). « Les étudiants ne sont pas suffi­
samment alertés sur le fait que certains em­

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 37

d o s s i e r | faire carrière dans le vert, un pari gagnant ?

plois verts ne parviennent pas à décoller,
confirme Benoît Créneau, directeur de la
division Ingénieurs et techniciens au sein
du cabinet de recrutement Page Person­
nel. Le green business attire beaucoup
d’entre eux s’engagent dans des filières en­
vironnementales, mais les débouchés ne
sont pas toujours au rendez­vous, du fait
d’un déséquilibre offre­demande ».
« Il y a un décalage, confirme Pierre Lam­
blin, directeur du département études et
recherche de l’Association pour l’emploi
des cadres (APEC). C’est un marché qui
pourrait permettre l’émergence et le déve­
loppement de nouveaux métiers et, à terme,
offrir
davantage
d’emplois.
Mais
aujourd’hui, la demande reste faible alors
que, dans le même temps, on recense un
grand nombre de formations. »

Des métiers en développement
détectés par l’APEC
Ces dernières se sont en effet développées
depuis la seconde moitié des années 2000,
« dans [un] contexte où prévalait une forme
d’optimisme quant au développement de ces
emplois “verts” », note le Commissariat gé­
néral au développement durable, qui pré­
cise que « le nombre de formations initiales
en environnement a augmenté de 18,5 % en­
tre 2008 et 2012, tous niveaux confondus »,
et que « le nombre de licences professionnel­
les et de masters a [alors] connu les plus for­
tes progressions ». Les étudiants ont massi­
vement suivi ce mouvement.
A la sortie des centres de formation, les
fortunes sont diverses. En 2014, le taux
d’emploi des jeunes diplômés 2013 de ni­
veau bac + 5 et plus, mesuré par l’APEC
dans l’environnement/écologie, était par­
ticulièrement faible : 44 %, bien loin de la
plupart des autres disciplines telles que
l’électronique­génie électrique (72 %), le
marketing (61 %) ou encore l’aménage­
ment et l’urbanisme (55 %). Ce taux global
cache toutefois des réalités fort variables.
Certaines filières ont pu bénéficier des
changements de la réglementation favora­
bles à l’environnement. Il en est ainsi par
exemple du secteur de la prévention et de la
réduction des pollutions, des nuisances et
des risques, où l’on retrouve majoritaire­
ment des bac + 4 et plus.

38 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

Leur insertion dans le monde du travail
est bonne : 71 % des diplômés 2010 ont eu,
sur les trois années suivant leur formation,
un accès durable à l’emploi. Tout le secteur
des énergies renouvelables bénéficie, pour
sa part, de l’engagement progressif des po­
litiques publiques en faveur de leur déve­
loppement, assorti d’objectifs de réduction
des émissions de gaz à effet de serre (avec
parfois, toutefois, des retournements bru­
taux comme a pu en connaître la filière
photovoltaïque française, lorsque les sou­
tiens publics ont été remis en question). La
fonction d’ingénieur d’études en efficacité
énergétique fait ainsi partie des métiers en
développement détectés par l’APEC.
Dans d’autres filières, au contraire, un
déséquilibre est constaté entre offre et de­
mande. « Lorsque nous diffusons une an­

« IL NE FAUT PAS MÉLANGER
ENVIRONNEMENT ET MÉTIERS
VERTS. LE PREMIER EST UN
SECTEUR EN CROISSANCE »
BENOÎT CRÉNEAU

directeur de la division Ingénieurs
et techniciens Page personnel

nonce pour le recrutement d’un ingénieur
HSE [hygiène, sécurité, environnement],
nous avons dix à quinze fois plus de retours
de candidats que pour un poste d’ingénieur
classique », remarque M. Créneau. A ses
yeux, « il y a eu, à partir de 2005, une prise
de conscience des entreprises concernant
les enjeux environnementaux. Cela a pu en­
traîner la création de quelques emplois
dans les sociétés mais, une fois les places
prises, le flot s’est tari ».
En conséquence, plusieurs filières se
sont retrouvées en panne de débouchés.
« En outre, toutes les entreprises n’ont pas

eu les moyens de se doter d’un responsable
environnement ou développement durable.
D’autres ont pourvu ces postes en interne »,
renchérit M. Lamblin.
Pour M. Créneau, le malentendu qui peut
parfois transparaître au sujet des perspec­
tives d’emplois des filières environnemen­
tales tient avant tout d’une confusion : « Il
ne faut pas mélanger environnement et mé­
tiers verts. Le premier est un secteur en
croissance, dans lequel des entreprises ont
décidé de se spécialiser, par exemple autour
de la valorisation des déchets. » Les pers­
pectives économiques y sont souvent bon­
nes, à l’image des secteurs de l’énergie, eau,
gestion des déchets, qui ont contribué à
l’augmentation des recrutements de jeu­
nes diplômés dans l’industrie en 2014,
comme le note une étude de l’APEC.

Des fonctions non spécifiquement
vertes
Ces filières peuvent attirer des profils
pointus, parmi lesquels des métiers en
émergence (chef de projet industrie bio­
raffinerie ou encore ingénieur méthani­
sation), mais aussi et surtout des fonc­
tions non spécifiquement vertes, et que
l’on retrouve dans toutes les entreprises
(commerce, maintenance, marketing…).
C’est sur ces postes que se fait le gros des
recrutements de ces entreprises environ­
nementales.
En revanche, c’est dans les sociétés clas­
siques que l’on retrouve la plupart des
métiers dits « verts ». Et, en la matière, les
besoins sont faibles. « Les personnes qui
vont être attachées à la gestion de l’envi­
ronnement seront peu nombreuses, les
PME n’en compteront pas plus de deux ou
trois », poursuit M. Créneau. D’où l’engor­
gement qui peut parfois apparaître dans
certaines filières.
Un engorgement qui va inciter une pro­
portion considérable de jeunes actifs à se
repositionner sur le marché de l’emploi. Le
SOeS montre ainsi que, parmi les diplômés
2010 de formations environnementales,
« en 2013, moins d’un sur deux occupe une
profession en lien avec l’environnement
(41 %) ». Et parmi eux, ils ne sont que « 6 %
à exercer une profession verte ».
françois desnoyers

d o s s i e r | faire carrière dans le vert, un pari gagnant ?

Ils surfent sur les « greentechs »
pour lancer leur start­up
A la veille de la COP21, les jeunes diplômés sont de plus en plus nombreux à parier
sur les technologies propres pour créer leur entreprise.

Q

uand nous parlions de notre
projet de bioraffinerie d’insec­
tes, on nous prenait pour des
fous», se souvient Alexis An­
got cofondateur d’Ynsect.
Cinq ans plus tard, sa start­up
a levé 7,3 millions d’euros en 2014, emploie
trente salariés et construit sa première
usine d’élevage d’insectes à partir de rési­
dus industriels (son de blé, déchets de bis­
cuiterie). La farine produite est destinée à
l’alimentation animale. Mais ce diplômé de
l’Ecole supérieure des sciences économi­
ques et sociales (Essec) imagine déjà
d’autres marchés: alimentation humaine,
cosmétique… Comme lui, les jeunes entre­
preneurs sont de plus en plus nombreux à
parier sur les technologies vertes.

Des ingénieurs en majorité
Face à cet engouement, Paris & Co incuba­
teurs a créé un programme « Cleantech
& Smart City», il y a quatre ans. «La moitié
de nos start­uppeurs – à 60 % ingénieurs – a
moins de 30ans. 20 % d’entre eux ont monté
leur projet en sortie d’école. Mais la grosse
majorité a acquis une expérience de deux
ou trois ans dans de grands groupes ou
dans le conseil avant de se lancer dans ce
secteur, qui demande souvent plus d’expé­
rience, d’investissements et de recherche et
développement R&D que d’autres», détaille
Yann Bercq­Delost, son responsable.
La France compte 718 jeunes pousses ver­
tes (contre 5000 start­up dans le numéri­
que), dont les trois quarts ont été créées
après 2008, selon le 4e Observatoire des
start­up des cleantech publié en mars 2015;
21 % sont dans les énergies renouvelables,
20 % dans l’efficacité énergétique, 16 % dans
les transports, 8 % dans les services et ingé­
nierie et 6 % dans le recyclage.

«Les jeunes “green entrepreneurs” parient
sur des secteurs où l’idée est rapidement réa­
lisable, sans gros financements ni grande
technicité. Par exemple, dans le collaboratif
et/ou les applications mobiles, comme c’est
possible dans l’écomobilité par exemple (Bla­
blacar, Drivy). Les trentenaires peuvent déve­
lopper des projets plus industriels, sur les
énergies renouvelables ou l’efficacité énergé­
tique», explique Paul Foucher, chef de pro­
jet Cleantech Open France, un concours
consacré aux start­up éco­innovantes.
Quelles sont leurs motivations ? Pour
Quentin Martin­Laval, 27ans, X­Ponts, co­

« LES GRANDS GROUPES
INDUSTRIELS EN SONT ENCORE
À FAIRE DE LA VEILLE CAR ILS NE
SAVENT PAS COMMENT RENDRE
RENTABLE CE QU’ILS OBSERVENT »
QUENTIN MARTIN­LAVAL

cofondateur d’Echy

fondateur d’Echy, une solution pour ame­
ner la lumière du jour à l’intérieur des bâti­
ments par fibre optique, «la conviction so­
ciétale est importante. Durant nos études,
on nous a répété qu’en tant qu’étudiants du
XXIe siècle, nous devions prendre en compte
les évolutions environnementales. Je veux
monter une boîte pour créer de la valeur
concrète. Pas comme en finance».
«Le plus passionnant est la place pour l’in­
novation», explique de son côté, Lucile
Noury, 27ans, cofondatrice de GreenCREA­
TIVE, jeune société qui développe des ma­
chines­robots innovantes pour le recyclage.
Ils l’assurent : l’écosystème français est
très favorable aux start­up vertes. «Le sec­
teur a le vent en poupe auprès des pouvoirs

publics», assure Alexis Angot. «La France
est bien lotie en aides à l’innovation, et il
existe de nombreuses subventions orientées
green, comme celles de l’Agence de l’envi­
ronnement et de la maîtrise de l’énergie
(Ademe) ou de la Banque publique d’inves­
tissement (BPI)», se réjouit Lucile Noury.

Des incubateurs internes
Sans compter les réseaux de business angels
(DDIDF), les fonds d’investissement spéciali­
sés dans le développement durable (Emertec
ou Demeter Partners), ceux qui ont des équi­
pes dédiées et les fonds d’entreprise consa­
crés aux technologies propres (Electranova
Capital d’EDF, GDF Suez New Ventures, Eco­
mobility Ventures de la SNCF, Total, Orange,
etc.), qui sont de plus en plus nombreuses à
créer des incubateurs internes.
Mais pour Quentin Martin­Laval, le sec­
teur ne peut se développer sans plus d’im­
plications des grands industriels: «Ils en
sont encore à faire de la veille car ils ne sa­
vent pas comment rendre rentable ce qu’ils
observent. » En effet, si beaucoup de
start­up des cleantech émergent, l’enjeu
est de passer au stade supérieur. «La diffi­
culté dans les éco­innovations est que le
profil d’investissement est souvent deux fois
plus long et pas forcément plus rentable
qu’ailleurs», observe­t­il.
D’où le rôle déterminant des pouvoirs
publics. «L’avancée de la législation est ce
qui donnera l’impulsion. Ça va dans le bon
sens», estime Thomas Lefèvre, fondateur
de Natureplast, une entreprise de bioplas­
tiques, cinq ans après sa sortie de l’Ecole de
management de Normandie. 65 % des jeu­
nes pousses voient la COP21 comme une
opportunité, souligne l’observatoire des
start­up françaises des cleantech.
léonor lumineau

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 39

d o s s i e r | faire carrière dans le vert, un pari gagnant ?

Transition énergétique :
une large palette de métiers
Mettre en place un plan d’action au sein d’une collectivité territoriale, concevoir
des bâtiments à faible consommation d’énergie, etc., telles sont les missions de ceux
qui ont choisi de s’engager dans cette voie.

PHOTOS : DR

L

a palette des métiers verts s’enri­
chit chaque jour dans les entre­
prises et les collectivités. Tour
d’horizon des possibles, au tra­
vers des parcours de cinq jeunes.

Olivier Davidau, ingénieur en construc­
tion durable, 28 ans
Olivier Davidau est arrivé par des chemins
de traverse dans la transition énergétique.
Diplômé en mathématiques de l’ENS Ca­
chan, il a d’abord tenté la finance de mar­
ché lors d’un stage chez Natixis. « C’était
en 2008, en pleine crise financière. J’ai vite
compris que c’était tout sauf durable ! » Le
jeune homme commence ensuite une
thèse sur la finance carbone, « trop théori­
que », qu’il ne termine pas.
Il prend alors un nou­
veau virage et s’inscrit
au mastère spécialisé
construction et habitat
durable de l’Ensam
(Ecole nationale supé­
rieure d’arts et métiers).
Après un an d’alter­
nance chez Amoes, un bureau d’études
spécialisé dans les bâtiments à énergie po­
sitive, il rejoint cette société coopérative et
participative (SCOP) créée deux ans plus
tôt par quatre ingénieurs de l’Ecole cen­
trale. « Mon parcours n’a pas été un handi­
cap mais j’ai dû me former aux spécificités
des métiers de la construction. »
Il travaille aujourd’hui sur les principaux
chantiers de la société qui intervient dans
les phases de conception d’immeubles ré­
sidentiels et tertiaires. « J’aime discuter
avec les architectes et les différents corps de

40 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

métiers et voir le bâtiment terminé. » Sa
dernière réalisation, un ensemble de 17 lo­
gements sociaux à Montreuil, en Seine­
Saint­Denis, est un bâtiment passif qui uti­
lise un minimum de chauffage. « Malheu­
reusement, ce genre de projet est trop rare
en France », regrette­t­il.
Guillaume Ray, chargé
de mission Plan climat­
énergie, 28 ans
Après une licence AES
(administration écono­
mique et sociale) suivie
d’un master profession­
nel management des territoires urbains à
Tours, Guillaume Ray a découvert le déve­
loppement durable lors d’un stage dans
une commune de 10 000 habitants. Sa
mission consistait à mettre en place un
plan d’action baptisé Agenda 21, à partir
d’une réflexion collective entre élus, habi­
tants et associations.
« Beaucoup de villes font du développe­
ment durable sans le savoir. L’Agenda 21 per­
met de formaliser cette politique et de lui
fixer des objectifs. » Après plusieurs mis­
sions de ce type, il est recruté par la com­
munauté de communes Tour(s) Plus en
tant que chargé de mission Plan climat­
énergie. Il assure la mise en œuvre de ce
plan de réduction des émissions de gaz à
effet de serre par les services directement
concernés (eau, transports, déchets, urba­
nisme). Il mène des actions de sensibilisa­
tion dans les écoles et les entreprises.
« Le message a encore du mal à passer. On
nous prend parfois pour des écolos mili­
tants. Il faut savoir proposer des solutions

concrètes, par exemple un plan de mobilité
pour les salariés d’une entreprise. C’est un
métier qui fait appel à des compétences juri­
diques et relationnelles », explique­t­il. Vé­
ritables chevilles ouvrières des politiques
locales de développement durable, les
chargés de plan climat sont aujourd’hui
surtout présents dans les collectivités de
plus de 50 000 habitants, qui ont l’obliga­
tion d’établir ce programme.
Edouard Carteron, ingénieur éco­concep­
tion, ingénieur en mécanique, 29 ans
Edouard Carteron, a toujours voulu tra­
vailler dans l’industrie mais avec le souci de
l’environnement. Après son master à l’Ecole
nationale d’ingénieurs de Saint­Etienne
(Enise), il opte pour le mastère spécialisé
éco­conception et management de l’envi­
ronnement de l’Ecole nationale supérieure
d’arts et métiers (Ensam).
Cette double forma­
tion lui permet d’inté­
grer le service éco­con­
ception de Steelcase,
une entreprise pion­
nière sur ce sujet. « Cela
consiste à limiter l’im­
pact environnemental
d’un produit en fonction des contraintes de
coût, de robustesse et de design », résume le
jeune homme, qui travaille sur la plupart
des nouveaux meubles du groupe en
France. « Mon rôle est assez transversal. Il
faut d’abord définir la cible et le budget avec
les équipes marketing. Ensuite, je discute du
choix des matériaux avec les équipes de
R&D et les designers. Enfin, je me rapproche
du service achats pour le choix des fournis­

seurs. A chaque étape, il faut faire des com­
promis », explique­t­il.
Responsable de l’analyse du cycle de vie
des produits, il reconnaît les limites de la
démarche. « Faire le bilan carbone d’une
chaise est très compliqué car beaucoup de
facteurs entrent en jeu. » Convaincu de la
nécessité d’agir au niveau individuel, il in­
vestit une partie de son temps libre dans
une association de promotion et de répa­
ration du vélo, baptisée Vélonomie.
Thomas Chauvet, data scientist, 23 ans
Fraîchement diplômé de l’Institut national
des sciences appliquées de Toulouse (INSA)
en génie mathématique et modèles statisti­
ques, Thomas Chauvet a accompli son stage
de fin d’études comme data scientist chez
Deepki, une start­up créée il y a un an par
deux ingénieurs en efficacité énergétique.
La société développe un logiciel d’analyse
et de réduction des consommations énergé­
tiques des grands parcs immobiliers (cen­
tres commerciaux, chaînes de magasins,
agences bancaires, etc.) à partir des données
chiffrées – consommation d’électricité,
nombre de bâtiments, caractéristiques tech­

niques − collectées
auprès de ses clients.
« Nous essayons de récu­
pérer un maximum de
données, de les trier et
d’en tirer un algorithme
prédictif
des
consommations par type de bâtiment. C’est
vraiment nouveau, nous partons d’une
feuille blanche. Mais nous obtenons des ré­
sultats concrets. C’est très stimulant », se ré­
jouit­il.
Sensible à la question environnementale
sans être militant, il ne se voyait pas re­
joindre les bataillons de data scientists des
finance ou du marketing. « Le secteur de
l’énergie, en particulier les réseaux intelli­
gents ou la smart city, m’a toujours attiré. Je
pense qu’il y a encore beaucoup à y faire. »
Clotilde Charaix, juriste, 24 ans
Etudiante en master 2 droit de l’environne­
ment, de la qualité et de la sécurité dans les
entreprises à l’université de Versailles­Saint­
Quentin­en­Yvelines, Clotilde Charaixvient
de terminer son année d’alternance chez
Alstom Grid. L’entreprise spécialisée dans

les réseaux électriques fait face à d’impor­
tants enjeux environnementaux. « Les en­
treprises ont longtemps fait appel à des cabi­
nets d’avocats spécialisés mais, face à la mul­
tiplication des normes, beaucoup choisissent
d’internaliser cette compétence. Le droit de
l’environnement est de plus en plus pénalisé
et touche un nombre croissant de domai­
nes », explique Clotilde.
Son travail a consisté
en une veille juridique
sur une trentaine de pays
où le groupe est présent
afin de s’assurer du res­
pect des règles en vi­
gueur, mais aussi en
audits de sites pollués réalisés avec le con­
cours d’ingénieurs.
« C’était très formateur sur le plan juridique
et sur le plan technique ! », s’enthousiasme­
t­elle. Cette première expérience lui a
donné envie d’en faire plusieurs avant,
peut­être, de passer le barreau. « Le droit de
l’environnement est un droit d’expérience et
je pense qu’il y a beaucoup d’opportunités
dans les entreprises », conclut­elle.
françois schott

Des profils hybrides difficiles à recruter
La loi sur la transition énergéti­
que adoptée mi­août fixe des
objectifs ambitieux en matière
de développement des énergies
renouvelables. Ces dernières
devront représenter 32 % de la
consommation française d’ici à
2030, le double d’aujourd’hui. Les
éoliennes, panneaux solaires et
autres centrales de biomasse de­
vraient donc se multiplier au
cours des prochaines années
avec, à la clé, des dizaines de mil­
liers de créations d’emplois, se­
lon le Syndicat des énergies re­
nouvelables. Problème : certaines
entreprises ont du mal à trouver
les compétences adaptées.
« Nous cherchons des expertises
environnementales pointues, par
exemple des géographes pour la
cartographie ou des spécialistes
de l’analyse de gisements de vents,
indique Julie Moreau, responsa­
ble emploi et formation chez Eo­
le­Res, un groupe de 165 salariés
spécialisé dans le développement
et l’exploitation de parcs éoliens
en France. « Nous recrutons aussi
beaucoup en développement de

projets à des niveaux élevés de
qualification : ingénieurs, com­
merciaux, juristes spécialisés en
droit de l’environnement. Or il est
parfois difficile de faire venir ces
personnes en province où se si­
tuent la plupart des projets. »
Une bonne image de marque
Moins bien identifié par les étu­
diants que des groupes comme
EDF ou Engie, le groupe reste ce­
pendant confiant dans sa capa­
cité à attirer de nouveaux talents.
« Les énergies renouvelables béné­
ficient d’une bonne image de mar­
que chez les jeunes. La moitié de
nos recrutements se fait à l’issue
de stages de fin d’études », souli­
gne Mme Moreau.
Le secteur de l’efficacité énergéti­
que, auquel la loi entend donner
une nouvelle impulsion, est lui
aussi à la recherche de jeunes
diplômés. Ingénieurs en éco­
conception, experts en systèmes
d’informations énergétiques,
techniciens du bâtiment : la
spécialisation est en général
un atout pour trouver un poste.

Cependant les formations n’évo­
luent pas toujours assez vite au
regard des besoins des entrepri­
ses. « Nous recrutons des ingé­
nieurs de bon niveau que nous for­
mons ensuite à nos métiers. Il faut
en moyenne trois ans pour qu’ils
soient autonomes », indique Da­
mien Lambert, l’un des fonda­
teurs d’Amoes, un bureau d’étu­
des spécialisé dans la conception
de bâtiments à énergie positive.
Pour fidéliser, une SCOP
Les salariés peuvent ensuite accé­
der au statut d’associé de cette
société coopérative et participa­
tive (SCOP) créée en 2007 et qui
compte aujourd’hui une ving­
taine de collaborateurs. « C’est un
élément important de fidélisation
et d’implication de nos recrues au­
delà de la dimension écologique
de notre démarche, car elles s’ap­
proprient le projet de l’entre­
prise », explique le dirigeant.
L’argument environnemental ne
suffit pas toujours à attirer cer­
tains profils très recherchés. Pour
Deepki, toute jeune société déve­

loppant un logiciel d’économie
d’énergie dans les grands parcs
immobiliers, le recrutement d’un
data­scientist a pris du temps.
Les commerciaux recherchés
« Nous avons reçu beaucoup de
CV, mais assez peu correspon­
daient au profil que nous recher­
chions. Nous avons fini par trou­
ver la perle rare et l’avons
embauchée en contrat à durée in­
déterminée directement après son
stage de fin d’études », raconte
Vincent Bryant, l’un des deux co­
fondateurs.
Le fait d’être une start­up peut
être un atout comme il peut faire
peur aux jeunes diplômés, dans
un secteur où les investissements
restent comptés. « Les entreprises
parlent beaucoup d’efficacité éner­
gétique mais elles font finalement
assez peu, alors que c’est un gise­
ment d’économies très impor­
tant », reconnaît Vincent Bryant.
La société cherche aujourd’hui
des commerciaux expérimentés
pour partir à la conquête de ce
marché.
F. Sc.

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 41

d o s s i e r | faire carrière dans le vert, un pari gagnant ?

Des jardins d’entreprise pour
fertiliser les conditions de travail
Venus des Etats­Unis, les « corporate gardens » essaiment en France. Un moyen d’agir pour le
développement durable, de cultiver le bien­être au travail et de stimuler l’efficacité des salariés.

C’

Le coup de foudre
« Diplômé de l’Ecole atlantique de com­
merce à Saint­Nazaire, j’ai travaillé une quin­
zaine d’années dans la logistique dont un
peu plus de cinq ans à Maisons du monde,
raconte en aparté ce Nantais de 38 ans. Il y a
cinq ans, je suis tombé sur l’annonce d’un
grand­père qui partait vivre en maison de re­
traite et qui cherchait quelqu’un pour entre­
tenir son potager. Je n’avais jamais mis les
mains dans la terre, mais je me suis lancé. Ça
a été un vrai coup de foudre, au point que j’ai
fini par me reconvertir. »

42 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

EMMANUEL KERNER

est un lopin de terre de
175 m2 à l’ombre du châ­
teau du Portereau, le
siège « historique » de
Maisons du monde, à
Vertou (Loire­Atlantique). Depuis le prin­
temps, une trentaine de salariés volontai­
res s’y relaient chaque mercredi, à l’heure
du déjeuner, pour planter, arroser, biner,
désherber. Accroupie au milieu des œil­
lets d’Inde et de la phacélie, une jolie
plante violacée utilisée pour étouffer les
mauvaises herbes, Agathe Chardonneau,
gestionnaire approvisionnement, se bat
en cette journée ensoleillée avec un pied
de panais récalcitrant. « Ça y est, je l’ai ! »,
triomphe­t­elle enfin.
Bottes en caoutchouc aux pieds, Jennifer
Pichard, chargée de mission responsabilité
sociale et environnementale (RSE), ex­
hume de terre trois beaux radis noirs.
Yann Lescouarch, le paysagiste à l’origine
du projet, esquisse un sourire. « Le radis
noir, excellent pour purger le foie ! », souli­
gne­t­il d’un ton espiègle.

Son ambition ? Fertiliser les conditions
de travail des salariés en installant des po­
tagers biologiques dans les entreprises. Le
concept, importé des Etats­Unis, a tout de
suite séduit Fabienne Morgaut, directrice
RSE à Maisons du monde. « Quand j’ai pris
mes fonctions en 2010, l’entreprise finançait
beaucoup de projets environnementaux à
l’étranger, se souvient­elle. Les collabora­
teurs en étaient évidemment fiers mais ils
plébiscitaient aussi des actions de proxi­
mité. Le potager collaboratif permettait de
répondre à leurs attentes tout en s’inscri­
vant parfaitement dans nos engagements
en faveur du développement durable. »
Comme Maisons du monde, de plus en
plus de sociétés invitent la nature dans
leurs locaux. « Augmentation du prix des
loyers oblige, beaucoup d’entreprises en Ile­
de­France viennent s’installer en zone pé­
riurbaine où elles disposent de plus grandes
réserves foncières, constate Hervé Moal,
président de l’Observatoire des jardins et
espaces verts d’entreprises. Plutôt que d’en
faire des zones de friches, elles cherchent
aujourd’hui à les valoriser au mieux pour
offrir un environnement de travail agréable
à leur personnel. »

Le présentéisme à la française
L’enjeu est loin d’être anecdotique. D’après
l’étude « The Economics of Biophilia », me­
née en 2012 par la société de conseil améri­
caine Terrapin Bright Green, un environne­
ment de travail connecté à la nature per­
mettrait non seulement de diminuer le
niveau de stress des salariés, mais aussi de
réduire leur taux d’absentéisme jusqu’à
10 % et d’augmenter leur productivité.
Pas de quoi étonner Claire Gagnaire, di­
rectrice communication et business déve­
loppement chez Géo France, une société de
services en efficacité énergétique basée
dans le 9e arrondissement de Paris. « En
France, on est très marqué par la culture du
présentéisme, constate­t­elle. Il faut tou­
jours montrer à ses patrons qu’on a la tête
dans le guidon. Mais pour être efficaces, les
salariés ont besoin d’avoir des petits mo­
ments dans la journée pour se ressourcer.
D’où l’idée de réaménager complètement
nos deux terrasses pour qu’ils s’y sentent
vraiment bien. »
Pour favoriser l’adhésion au projet, tous
les collaborateurs vont être associés. Sui­
vant leurs appétences et leurs savoir­faire,
certains vont se charger de construire les
bacs potagers et la cabane de jardin,
d’autres poseront le gazon. Maeva Ould
Kaci, conseillère sédentaire, a, elle, participé
au choix des espèces de plantes en pépiniè­

res. « Est­ce qu’on peut prendre des arbres
fruitiers ?, demande­t­elle en se baladant au
milieu des allées. Ce serait sympa pour man­
ger au déjeuner ! » « Des petits pommiers co­
lonnaires, pourquoi pas ?, propose Joëlle
Roubache, la créatrice de jardins chargée de
chapeauter le projet. C’est important d’asso­
cier les collaborateurs dès le début, assure­t­
elle. A la fois pour mettre toutes les chances
de succès de leur côté et pour leur donner en­
vie de s’investir dans la durée. »
Chez BNP Paribas Securities Services, une

« APRÈS AVOIR PLÉBISCITÉ L’IDÉE,
LES SALARIÉS ONT CONSTITUÉ
UNE ÉQUIPE PROJET, RÉDIGÉ
UN APPEL D’OFFRES ET CHERCHÉ
DES PRESTATAIRES »
YANN LESPIAT

secrétaire général du comité d’entreprise
de BNP Paribas Securities Services
filiale du groupe installée depuis 2009
dans les anciens Grands Moulins de Pan­
tin, les volontaires pour mettre la main au
potager ne manquent pas. « Ce sont les sa­
lariés eux­mêmes qui en ont plébiscité la
création l’hiver dernier, précise Yann Les­
piat, le secrétaire général du comité d’en­
treprise. Ils ont constitué une équipe projet,
rédigé un appel d’offres, cherché des presta­
taires. » Parmi eux, Cyriaque Kempf, tiré à

quatre épingles dans un élégant costume
gris. « Le potager casse les silos, se félicite­
t­il. C’est un lieu d’échange où se côtoient
tous les âges, tous les métiers, tous les ni­
veaux hiérarchiques. »
Assis sur un banc au milieu des épinards
et des courges, Cyril, rattaché aux Asset
Fund Services, sirote une tasse de café avec
ses collègues. « J’aime venir décompresser
ici avant de me replonger dans un dossier,
confie­t­il. Mais quand j’ai appris le coût de
l’opération – qui ne nous a pas été commu­
niqué –, j’ai un peu fait la grimace. Ça risque
de grignoter notre intéressement. »
GTM Bâtiment, une filiale de Vinci Cons­
truction qui compte 800 salariés, elle, ne ca­
che rien du projet. Elle a dépensé près de
90 000 euros pour végétaliser 38 % de la
surface totale de son nouveau siège social à
Nanterre, soit 3 126 m². « Si nous voulons ar­
river à bâtir une ville plus durable et agréa­
ble, nous devons tous apporter notre pierre à
l’édifice », insiste Emmanuel Tual, directeur
technique des synergies et de la transversa­
lité. En mai 2013, nous avons signé une con­
vention d’étude avec le Muséum national
d’histoire naturelle pour améliorer nos prati­
ques en matière de préservation de la biodi­
versité. Alors quand nous avons emménagé
dans nos nouveaux locaux début septembre,
il nous a semblé logique de poursuivre cet
engagement. » La fameuse responsabilité
sociale et environnementale.
elodie chermann

Ecolo même au bureau
A la maison, vous triez vos dé­
chets, récupérez l’eau de pluie
et utilisez des lampes basse
consommation. Mais dès que
vous franchissez la porte du bu­
reau, les bons réflexes tombent
aux oubliettes. L’enjeu est
pourtant important. En France,
le secteur tertiaire occupe
aujourd’hui plus de 175 millions
de mètres carrés de bâtiments
et représente 19 % de nos émis­
sions de gaz à effet de serre.
Consciente de sa responsabi­
lité, l’association Laser, un cen­
tre de formation profession­
nelle parisien qui emploie 16
équivalents temps plein, s’est
engagée il y a quatre ans dans
une démarche de management
environnemental sanctionnée
par le label Envol.
Objectif : faire émerger une

conscience écologique chez les
salariés et les quelque 600 sta­
giaires qui arpentent chaque
année les couloirs de l’associa­
tion. « Quand on évolue dans le
secteur de l’économie sociale et
solidaire, on ne peut pas se re­
trancher derrière la responsabi­
lité collective, assure le direc­
teur Benoît Bermond. On doit
placer l’écologie au cœur de nos
préoccupations. »
Etat des lieux
La première étape du projet a
consisté à dresser un état des
lieux des pratiques internes.
« Nous avons tout passé au cri­
ble, de l’éclairage utilisé au vo­
lume d’eau dépensé dans les
toilettes. » Puis est venu le
temps de l’action. Les halogè­
nes installés dans les couloirs

et les parties communes ont
été remplacés par des néons,
bien moins gourmands en
énergie, un système de recy­
clage a été mis en place pour
les cartouches usagées. Les go­
belets en plastique ont été
abandonnés au profit d’un ser­
vice de vaisselle en verre, tan­
dis que le papier recyclé a été
généralisé. « Cela représente un
petit surcoût à l’achat mais si on
prend la peine de sensibiliser les
collaborateurs aux bonnes pra­
tiques comme adopter le mode
recto­verso et deux pages par
feuille, on arrive vite à faire des
économies. »
Il y a du travail : en France
aujourd’hui, un salarié
consomme en moyenne 80 ki­
los de papier par an, soit l’équi­
valent de 30 ramettes !
E. Cn

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 43

d o s s i e r | faire carrière dans le vert, un pari gagnant ?

Se constituer un plan de carrière
a­t­il encore un sens ?
Si la planification de la vie professionnelle à l’ancienne peut se justifier
dans les grandes entreprises, dans les PME et les start­up, mieux vaut tabler
sur ses capacités à saisir les opportunités.

F

aut­il échafauder un plan de car­
rière pour réussir son ascension
professionnelle ? Cela a­t­il en­
core un sens alors que nombre de
métiers sont voués à disparaître à
moyen ou à long terme et que l’organisa­
tion du travail et les hiérarchies vont être
fortement bousculées, rendant acrobatique
toute projection à long terme ? Il est loin le
temps où les grands groupes, après avoir
demandé à leurs jeunes recrues où elles se
voyaient dans vingt ans, concoctaient des
formations ad hoc pour leur permettre de
réaliser, poste après poste, le projet an­
noncé à l’arrivée.
Si l’on ajoute les ruptures technologiques
et sociales qui interviennent au fil de la vie
professionnelle, l’absence de visibilité per­
met de moins en moins d’anticiper. « Pour
toutes ces raisons, les carrières sont moins
balisées qu’avant, confirme Yolaine von Bar­
czy, ex­DRH dans l’industrie pharmaceuti­
que, en particulier parce que les organigram­
mes ont été aplatis, réduisant les possibilités
de petites promotions, et que les possibilités
de mobilités sont plus difficiles à gérer dans
des couples bi­actifs. »

Bâtir un projet
Mais cela ne doit pas empêcher de réfléchir
au futur. « Si le plan de carrière à l’ancienne
n’existe plus, la démarche de se projeter dans
l’avenir reste bonne », constate Mme von Bar­
czy. Mais sans doute faut­il le concevoir
autrement. « Avoir un plan de carrière, ce
n’est plus prévoir une succession de postes
dans des groupes de renom, explique Flo­
rence Gazeau, ex­cadre dirigeante du

44 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

« LES SOCIÉTÉS ONT DÉVELOPPÉ
DES PERSPECTIVES DE MOBILITÉ
À COURT TERME AFIN
DE RETENIR LES TALENTS »
FLORENCE GAZEAU

coach pour dirigeants

groupe anglais ICI et, depuis quinze ans,
coach pour dirigeants. C’est bâtir un projet
de vie personnelle et professionnelle sur une
bonne connaissance de ses aspirations pro­
fondes. A commencer par le choix de l’uni­
vers dans lequel on souhaite travailler, les
premières expériences forgeant à vie ses
compétences et sa culture. »
Car la question de l’opportunité du plan
de carrière ne se pose pas dans les mêmes
termes, selon que l’on cherche un poste
dans un grand groupe industriel ou dans
une start­up. Selon Brigitte Chassagnon, ex­
DRH d’un grand groupe automobile fran­
çais, devenue coach, « les grandes entrepri­
ses industrielles ont besoin de cadres con­
naissant en profondeur les produits, souvent
complexes, l’entreprise et l’environnement »,
explique­t­elle. Elles ont donc toujours be­
soin de cadres durablement implantés. Les
jeunes diplômés peuvent prévoir d’y faire
une carrière longue qui sera d’autant plus
riche et variée que ces groupes offrent un
large spectre d’activités, donc de véritables
perspectives. Mais ce sera vraisemblable­
ment au sein d’un même secteur. Un plan
de carrière a donc un sens pour ceux qui
choisissent d’entrer dans ces secteurs com­
plexes. « Cela commence par un choix de

secteur d’activité et de taille d’entreprise, sur
lesquels il faut faire un pari. Cela n’a pas donc
changé, selon Mme Chassagnon. En revan­
che, le plan de carrière a muté, avec un hori­
zon raccourci et un mode opératoire plus
conforme à l’époque. »

Gérer son plan de développement
« Dans ces groupes, on a intérêt à définir
avec la DRH un plan de développement vi­
sant à préciser les compétences sur les­
quelles travailler lors des deux prochaines
étapes, ainsi que les postes et projets qui
permettront de le faire », complète Yo­
laine von Barczy.
« Plus que des plans de carrière, les socié­
tés ont développé des perspectives de mobi­
lité à court terme en identifiant les succes­
seurs potentiels pour les postes afin de rete­
nir les talents en leur proposant des
opportunités de développement », note Flo­
rence Gazeau. Mais alors que les moyens
attribués à la gestion de carrière se sont ré­
duits partout, chacun est désormais libre
de gérer la sienne propre. « Avant, les
grands groupes géraient les carrières,
aujourd’hui il faut le faire soi­même tout en
mettant régulièrement à jour son plan de
développement avec son employeur », con­
firme Yolaine von Barczy.
En revanche, dans les start­up, le plan de
carrière se révèle nettement plus aléa­
toire. « Les postes offerts à de jeunes diplô­
més peuvent être très attractifs, mais les
propositions d’évolution ultérieure sont
pour le moins incertaines, souligne Brigitte
Chassagnon. Il faut bien avoir à l’esprit que
cet univers est encore particulièrement ins­

ENTRETIEN

Patrick Cingolani

DR

Sociologue, auteur de « Révolutions
précaires. Essai sur l’avenir de
l’émancipation » (La Découverte, 2014)

table. Au mieux, on y fait carrière en fonc­
tion des opportunités, au pire, les parcours
risquent d’être très irréguliers, voire semés
de trous. » Ce qui fait dire à Isabelle Tcher­
nia, consultante RH chez Clef Conseil :
« Dans la technologie, où prévalent les peti­
tes structures à durée de vie courte, la no­
tion de carrière est en train d’éclater. Les
jeunes d’aujourd’hui seront amenés à faire
plusieurs métiers dans plusieurs structures,
voire à monter la leur. »
Peut­on prévoir de passer d’une start­up
à un grand groupe ? « Je pense que c’est dif­
ficile, estime Brigitte Chassagnon. Quand
on s’est adapté à un mode opératoire sou­

« DANS LA TECHNOLOGIE,
LES JEUNES SERONT AMENÉS
À FAIRE PLUSIEURS MÉTIERS
DANS PLUSIEURS STRUCTURES »
ISABELLE TCHERNIA

consultante RH chez Clef Conseil

ple, on a beaucoup de mal à adopter la
culture des procédures qui prévaut dans les
grands groupes, et vice versa d’ailleurs. » Du
plan de carrière bien élaboré au succès de
sa vie professionnelle, il y a un pas qui né­
cessite quelques ingrédients, comme l’ex­
plique Florence Gazeau : « Ceux qui ont
réussi ont écouté leurs aspirations profon­
des à leur entrée dans la vie active. Ils ont su
saisir les opportunités qui se présentaient et
mener à bien les transitions. »
valérie segond

« Notre rapport
au travail
est en train
de changer »

Vous affirmez que le terme précaire est
porteur d’une multiplicité de sens. C’est­
à­dire ?
Sans vouloir monter en épingle la figure du
précaire, liée à des formes d’exploitation du
travail, on ne peut pas non plus réduire ce
terme à la simple dimension de pauvreté. Ce
mot a renvoyé historiquement à autre
chose : dès les années 1980 le mot précaire
est mis en avant par certains mouvements.
Dans L’Exil du précaire (éd. Méridiens
Klincksieck, 1986), j’évoque des jeunes issus
de milieux populaires qui tentent d’échapper
au travail et se servent de l’intermittence
comme mode de vie alternatif. Le mot
précaire est alors l’expression d’une
aspiration à l’autonomie, à
l’autoréalisation.
Qu’en est­il aujourd’hui de ces précaires
revendiqués ?
Paradoxalement, on pouvait plus facilement
échapper à la contrainte salariale dans les
années 1980. Les jeunes avaient une grande
probabilité de retrouver un emploi.
Aujourd’hui, les conséquences du travail
précaire sont beaucoup plus graves. C’est
pourquoi dans mon dernier livre,
Révolutions précaires. Essai sur l’avenir
de l’émancipation, je m’intéresse aux
travailleurs des industries culturelles. On
sent chez eux l’ambivalence entre l’aspira­
tion à l’autonomie et la confrontation à de
nouvelles formes d’exploitation. Car à
travers cette aspiration à l’indépendance,
la classe moyenne se précarise.
J’ai interrogé des personnes qui, à 50 ans,
étaient encore dépendantes de leurs pa­
rents. Si la résistance à la précarité dans la
société salariale s’appuyait sur des formes
de protection sociale et de prise en charge
par les institutions, elle tend à reposer
aujourd’hui sur l’héritage familial. Mais
cette transformation n’en reste pas moins
fondamentale. Elle est d’autant plus impor­
tante qu’elle se développe à travers les
nouvelles technologies : on peut penser aux
développeurs ou designers Web qui

travaillent irrégulièrement sur une
plate­forme, et produisent une valeur
intellectuelle et culturelle fondamentale,
captée par les entreprises.
Le travail flexible, les espaces de coworking
se développent. S’agit­il là d’une des mani­
festations de cette révolution précaire ?
La flexibilité existait déjà dans les années
1960 et elle se faisait à l’avantage des
ouvriers ! Changer d’usine pour eux était un
moyen d’augmenter leur salaire. Aujourd’hui,
ce sont les entreprises qui cherchent à
imposer et contrôler la flexibilité. Dans Le
Nouvel Esprit du capitalisme (Gallimard),
Luc Boltanski explique que le capitalisme a
récupéré les idées de 1968. Je pense plutôt
que le capitalisme cherche à contrôler la
mobilité.
Qui détient le pouvoir de la flexibilité ? Le
coworking est à cet égard très intéressant :
quand il est le produit de l’auto­organisation
des individus, c’est un phénomène très riche,
signe d’une prise de conscience face
à un certain isolement, d’un passage
à une nouvelle étape.
Mais si on pense à WeWork, une grande
chaîne américaine qui offre des espaces aux
travailleurs indépendants, c’est moins le ré­
sultat de l’activité réflexive des individus que
le reflet de contraintes professionnelles, dans
le cadre marchand d’une grosse entreprise.
Ce n’est pas forcément une critique, mais il
faut faire attention. C’est comme avec Uber, il
y a une extrême dissymétrie entre cette plate­
forme, dont la valorisation boursière atteint
les 50 milliards de dollars, et les petits
indépendants que sont les chauffeurs.
Ces révolutions précaires peuvent­elles
aboutir à changer notre rapport au travail ?
Oui. Le modèle bureaucratique et hiérarchi­
que est en train de changer. Un certain nom­
bre de gens paient cela très cher, à coups de
travail précaire et d’intermittence. Les
politiques, les syndicalistes parlent parfois
des précaires pour s’en débarrasser et sans
essayer de comprendre le sens de leur
démarche. Or ces expériences sont
importantes, elles sont le reflet d’une trans­
formation à laquelle la société doit répondre.
Le philosophe Bernard Stiegler affirme que
l’emploi, c’est fini, qu’il faut abandonner cette
chimère. Je reste très prudent sur la question
du salariat, qui continue à être un système de
protection fondamental. En revanche, il
existe des initiatives intéressantes, comme la
coopérative d’activité et d’emploi Coopa­
name, une sorte de mutuelle de travail asso­
cié. C’est sur les nouvelles articulations entre
salariat et indépendance qu’il faut réfléchir.
Propos recueillis par Margherita Nasi

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 45

d o s s i e r | faire carrière dans le vert, un pari gagnant ?

Caroline, Gautier et Thomas n’ont
pas attendu la COP21 pour s’engager

EMMANUEL KERNER

Parallèlement à leurs études, ils consacrent du temps à la sauvegarde
de la planète. Un engagement auquel ils aimeraient donner un prolongement
dans leur vie professionnelle.

46 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

Q

Le rôle primordial des jeunes
Selon l’enquête Valeurs (1) menée en 2008
par un consortium d’universités euro­
péennes, seuls 6 % des 18­29 ans ayant fait
des études supérieures appartiennent à
une organisation écologiste et 1 % y font
du bénévolat. Malgré ces chiffres peu éle­
vés, le rôle des jeunes semble primordial.
« La lutte contre le nucléaire est éprouvante.
Il faut des jeunes pour la poursuivre et
mieux faire passer le message auprès des
personnes de leur génération », analyse
Mélisande Seyzériat, chargée des groupes
et actions à Sortir du nucléaire.
A la fin du mois, Caroline et Gautier
participeront aux manifestations qui se
déroulent en marge des négociations de
la COP21. « On ne peut plus attendre le
bon­vouloir des gouvernements pour
agir », lance le militant. Gautier compte
davantage sur la société civile pour faire
changer les choses car il « ne voit pas
comment on peut arriver à un accord con­
traignant pour limiter le réchauffement
climatique à 2 degrés ». La jeune femme,

ENTRETIEN

Irène Pereira

Philosophe et sociologue, spécialiste
du militantisme.

«LA LUTTE ANTINUCLÉAIRE
EST ÉPROUVANTE. IL FAUT
DES JEUNES POUR FAIRE
PASSER LE MESSAGE »
MÉLISANDE SEYZÉRIAT

Sortir du nucléaire

elle, est plus optimiste et espère que des
engagements forts vont être pris. « Nous
ne sommes pas dans les mêmes configura­
tions qu’à Copenhague, car les problèmes
liés au climat se multiplient et il y a une
vraie prise de conscience », affirme­t­elle.
Thomas, lui, devra jongler entre sa pre­
mière COP, la préparation de ses examens
de fin d’année et ses responsabilités au
Refedd. Un défi qu’il se sent prêt à relever.
« Je vais devoir adapter mon emploi du
temps mais tout cela est cohérent et com­
plète parfaitement mes études de droit de
l’environnement. »

Faire pression sur les dirigeants
Et après la COP21 ? « Il faudra débriefer au
sujet de notre action et poursuivre nos pro­
jets, détaille Thomas en pensant déjà à la
prochaine édition qui se déroulera à Mar­
rakech en 2016. On ne va pas s’arrêter là ! »
Depuis plusieurs mois, Thomas est parti­
culièrement occupé. A 21 ans, il coordonne
le pôle climat du Refedd. A la veille de la
COP21, il ne manque pas de travail. Avec ses
collègues, il prépare les actions qui seront
menées pendant la conférence, à Paris, du
30 novembre au 11 décembre.
Trois thèmes seront privilégiés : l’éduca­
tion au changement climatique, l’équité
intergénérationnelle et la démocratisation
des enjeux de la COP. « Nous devons établir
une stratégie, notamment en définissant les
négociateurs auprès desquels il faut faire
pression pour atteindre nos objectifs », ex­
plique cet étudiant en master 1 de droit de
l’environnement à Paris­XI.
Parmi ces objectifs : le maintien, dans le
corps du texte, du principe d’éducation au
changement climatique et l’inscription de
celui d’équité intergénérationnelle qui fi­
gure pour l’instant dans le préambule. « Il
s’agit de répartir équitablement les ressour­
ces entre les générations », précise Thomas.

DR

uarante­neuf pour cent des
moins de 35 ans éprouvent le
désir de s’impliquer face aux
changements climatiques,
révélait en avril le sondage
Ipsos « Vivre ensemble – Le
changement climatique, entre subir et
agir », publié par le Conseil économique,
social et environnemental (CESE). Caroline
Tassart, Gautier Jacquemain et Thomas
Andrieux ont sauté le pas. « J’ai vu de mes
propres yeux les conséquences du change­
ment climatique lorsque j’ai travaillé pour
des ONG en Haïti. Cela a été une véritable
prise de conscience. Je ressens aujourd’hui
le besoin d’agir et d’avoir des projets qui
vont dans le sens d’un développement plus
durable », confie Caroline.
« Lors d’un stage, j’ai rencontré le vice­pré­
sident du Réseau français des étudiants
pour le développement durable (Refedd) qui
m’a parlé de leurs actions. Il m’a convaincu
que je pouvais agir à mon niveau. Au fil du
temps, je comprends de mieux en mieux les
enjeux et cela me donne encore plus envie
de m’impliquer », ajoute Thomas.
Tous trois partagent cette forte volonté
d’engagement, devenue indispensable à
leur équilibre personnel. « Le militantisme,
ça s’impose à nous », estime Gautier. « Il y a
un élan naturel qui nous pousse à nous im­
pliquer, à être une goutte d’eau dans l’océan
du changement. Je ne serais pas moi­même
si je renonçais », ajoute­t­il.

« La lutte pour la
justice climatique
a pris le relais
de l’alter­
mondialisme »

Pourquoi le climat mobilise­t­il de plus en
plus les étudiants et les jeunes actifs ?
La situation climatique mondiale et la
grande médiatisation des rapports du
Groupe d’experts intergouvernemental sur
l’évolution du climat (GIEC) ont permis une
prise de conscience sur ces questions. Par
ailleurs, les élèves y sont de plus en plus
sensibilisés dès l’école. En 2009, le sommet
de Copenhague a marqué le début de la mo­
bilisation autour de la justice climatique
mondiale. Celle­ci a pris le relais du mouve­
ment altermondialiste qui s’essoufflait. En­
fin, il n’y a aujourd’hui pas d’autres mobili­
sations susceptibles de rassembler autant
les jeunes car il n’y a pas de grands mouve­
ments étudiants.
Qui sont ces jeunes qui s’engagent pour la
protection de la planète ?
Il s’agit de personnes issues des classes
moyennes ayant un fort capital culturel.
Pour les jeunes actifs, cette mobilisation est
souvent la suite de leur engagement étu­
diant débuté alors qu’ils n’avaient ni famille
à charge ni contraintes salariées, qu’ils
avaient du temps et rencontraient du
monde sur les campus.
Les jeunes qui s’engagent ont­ils un rôle à
jouer ? Lequel ?
Ceux qui s’engagent pensent qu’ils ont un
rôle à jouer. Ils exercent un contre­pouvoir
par rapport aux mobilisations institutionnel­
les comme cette année avec la COP21 et sont
plus méfiants vis­à­vis de la politique. Leur
engagement est tourné vers des méthodes
d’action directe qui contournent les institu­
tions. Aujourd’hui, certains militants aspirent
à des formes de vie alternative. C’est ce que
l’on voit dans les « ZAD » [zones à défendre]
ou les communautés néorurales. Les gens y
mettent en place un mode de vie plus con­
forme aux idéologies qu’ils défendent. C’est
une autre manière de s’investir et de jouer un
rôle pour faire changer les choses.
Propos recueillis par An. Ma.

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 47

d o s s i e r | faire carrière dans le vert, un pari gagnant ?
La préservation des ressources, c’est aussi
le sacerdoce de Caroline. A 29 ans, cette
jeune femme dynamique est responsable
du programme environnement et dévelop­
pement à l’association Planète urgence. Elle
y est chargée de l’Indonésie et du Mali.
Après plusieurs expériences dans des ONG
et avec un master de coopération et déve­
loppement en poche, elle a «souhaité don­
ner une dimension professionnelle à [sa] vo­
lonté de sauvegarder la planète».
Depuis bientôt trois ans, son travail con­
siste à soutenir techniquement et financiè­
rement des porteurs de projets dans ces
pays. « En Indonésie, par exemple, des litto­
raux ont été victimes de la déforestation
pour permettre la production de crevettes et
de poissons, explique la jeune femme. Nous
intervenons pour sensibiliser les habitants à
l’importance des mangroves et leur montrer
ainsi que la préservation des palétuviers per­
met d’augmenter la production. »

« J’AI SOUHAITÉ DONNER
UNE DIMENSION
PROFESSIONNELLE
À MA VOLONTÉ DE SAUVER
LA PLANÈTE »
CAROLINE TASSART

Planète Urgence

Si Caroline met son activité profession­
nelle au service de ses convictions, ce n’est
pas le cas de Gautier. Ce jeune urbaniste de
26 ans consacre beaucoup de temps à son
activité militante au sein du réseau Sortir
du nucléaire, mais il ne souhaite pas pour
autant en faire son métier. « L’équilibre que
j’ai trouvé entre les deux me convient », ob­
serve le jeune homme. « Parfois mon acti­
vité empiète sur mon travail, mais je ne re­

nonce pas non plus à ma vie professionnelle
et personnelle pour militer. »
Né dans une famille politiquement enga­
gée, Gautier a débuté son activisme avec le
Front de gauche. En 2012, il milite avec ce
parti pour les élections présidentielle et lé­
gislatives mais cet engagement ne lui con­
vient pas vraiment.
Sensible au réchauffement climatique
depuis de nombreuses années, il opte fina­
lement pour le réseau dont il fait partie de­
puis un an et demi. « Le nucléaire est une
des portes qui permettent de poser les bon­
nes questions pour faire certains choix de
société », estime­t­il.
angélique mangon

(1) Jean­Paul Bozonnet, « L’écologisme chez
les jeunes : une résistible ascension ? », Une
jeunesse différente ? Les valeurs des jeunes
Français depuis trente ans (sous la direction
d’Olivier Galland et Bernard Roudet), Paris,
Armand Colin, 2012, p. 170­178.

Le premier biohackerspace est devenu un laboratoire multidisciplinaire
Au 226 de la rue Saint­Denis
à Paris, l’effervescence règne.
Au fond d’une cour pavée, un
espace accueille la Fashion
Tech Week. Vingt­cinq
start­up y présentent leurs
innovations pour la mode.
On découvre un gant con­
necté nécessitant moins de
composants qu’un télé­
phone, un textile à base de
bouteilles en plastique recy­
clées, ou encore de la soie
très spéciale : « Une techni­
que où les vers produisent de
la soie “conformée” selon
nos indications et créent des
formes. Sachant que, dans
l’industrie traditionnelle, éle­
vage, cocon, dévidage et fila­
ture se font à différents en­
droits du globe, ce procédé
écologique permet de reloca­
liser la production en un seul
endroit », explique Cons­
tance Madaule, ingénieur
agronome de 25 ans et co­
fondatrice de Séricyne.
Bienvenue à La Paillasse,
lieu où la science et les tech­
nologies sont mises au ser­
vice de l’environnement et
d’autres enjeux sociétaux.
Car, au­delà de ses événe­

ments, La Paillasse est avant
tout un laboratoire citoyen
consacré à l’innovation
communautaire, low cost
et accessible à tous.
L’histoire est née en 2011
dans un squat hackerspace
de Vitry­sur­Seine (Val­de­
Marne). « Thomas Landrain,
biologiste de formation,
avait découvert le mouve­
ment du Do It Yourself aux
Etats­Unis pour le prototy­
page électronique. Nous
nous sommes demandé com­
ment nous pourrions l’appli­
quer à la science, en créant
un laboratoire, sans budget
et en faisant tout nous­mê­
mes », se remémore un des
cofondateurs, Marc Four­
nier, 33 ans, diplômé d’une
licence environnement et
maîtrise de l’énergie.
Du crowdfunding
pour démarrer
Ils récupèrent alors de
vieilles machines. « L’idée
était de créer un espace
d’échange de compétences
ouvert, où les scientifiques
partagent avec les citoyens
leurs connaissances afin que

48 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

celles­ci soient mises au ser­
vice de la société et non plus
des grands groupes », expli­
que­t­il. Le premier biohac­
kerspace français était né.
En 2013, ils obtiennent une
subvention de la Mairie de
Paris et montent une cam­
pagne de crowdfunding. Les
locaux – 750 m2 sur deux ni­
veaux − sont inaugurés en
juin de l’année suivante.
Au départ destinée à la bio­
logie, La Paillasse a peu à
peu changé de cible.
« Aujourd’hui, on se définit
comme un laboratoire
ouvert et plus comme un
biohackerspace car le lieu est
multidisciplinaire, même si
la biologie et la science gar­
dent une place particulière »,
justifie Marc Fournier.
De fait, La Paillasse a vu naî­
tre des projets de tous ty­
pes : une encre biologique
d’origine bactérienne non
polluante ; un test généti­
que low cost pour connaître
l’origine animale de la
viande ou détecter des
OGM ; des drones autono­
mes ; un foulard connecté
qui mesure le niveau de pol­

lution… Des inventions qui
n’auraient probablement ja­
mais vu le jour dans un la­
boratoire classique.
Des pistes de réflexion
multiples
Aujourd’hui, La Paillasse re­
groupe à la fois un cowor­
king (espace de travail par­
tagé), deux laboratoires de
biologie et prototypage, et
une myriade de labs théma­
tiques et innovants, dont le
FlyLab (drones), le TextiLab
(textiles) ou le CogLab
(sciences cognitives).
« Notre point commun, c’est
l’intérêt pour la science, l’in­
novation, l’open source et
l’open hardware », explique
Maïté Breger, 25 ans. Cofon­
datrice de la start­up Meïso,
elle a créé un cocon de flot­
taison « à l’intérieur duquel
la personne est portée par
une eau saturée en sel de
magnésium et protégée des
stimuli extérieurs, ce qui per­
met l’introspection pro­
fonde », explique la jeune
femme.
« Ici, je peux croiser une per­
sonne avec une interface cer­

veau­ordinateur sur la tête
ou discuter avec des experts
entre deux portes. Cette
richesse en pistes de réflexion
fait la magie du lieu »,
observe Hakim Amrani
Montanelli, cofondateur du
FlyLab.
L’opportunité d’interactions
est ce qui a séduit Alice Gras,
organisatrice de la Fashion
Tech Week et cofondatrice
de Hall Couture, l’espace de
coworking réservé aux pro­
fessionnels de la mode à La
Paillasse. « Il y en a encore
peu, car chacun est concentré
sur son projet. Il faudrait des
gens qui voient le potentiel
des interactions et fassent le
lien. Mais ça prend du temps »,
souligne la jeune femme
de 25 ans, qui aimerait tra­
vailler avec des biologistes
pour créer des teintures bio.
Fort de son succès, le mo­
dèle a essaimé : des
« Paillasses » ont ouvert
à Lyon, Grenoble, Saint­
Brieuc, aux Philippines,
en Irlande et bientôt au
Canada. Et un second espace
est prévu à Paris.
Léonor Lumineau

entrepreneuriat
Le succès du statut d’étudiant­entrepreneur,
créé il y a un an, témoigne d’une révolution
culturelle silencieuse en cours
dans les universités et grandes écoles.

Les « Pépites » ont la cote

U

n an après la création
du statut d’étudiant­
entrepreneur, c’est
l’heure du bilan. A la
suite des travaux des
Assises de l’entrepreneuriat 2013,
le président de la République,
François Hollande, a retenu une
série de propositions, dont certai­
nes applicables dès 2014 dans l’en­
seignement supérieur. Ainsi 29
Pôles étudiants pour l’innovation,
le transfert et l’entrepreneuriat de­
vaient être créés : soit 29 « Pépi­
tes » réparties sur l’ensemble du
territoire. Des modules devaient
être ouverts dans toutes les forma­
tions, universités et grandes éco­
les, en LMD (licence, master, docto­
rat), assortis d’un système d’acqui­
sition de points pour valider les
formations : l’European Credits
Transfer System (ECTS).

La création d’un prix
Cent mille étudiants sont d’ores et
déjà concernés ! Un prix « Pépite »
– Tremplin pour l’entrepreneuriat
devait aussi récompenser 150 lau­
réats régionaux et 53 nationaux
désignés sur des projets de créa­
tion d’entreprise utiles à la collecti­
vité (innovation, développement
durable, création d’emplois). En­
fin, première mondiale : la créa­
tion d’un statut d’étudiant­entre­
preneur, qui est désormais envi­
sagé par d’autres pays.
Ces mesures visent à propager
l’esprit d’entreprise et à « faciliter
le passage à l’acte entrepreneurial
des jeunes, qu’ils soient bacheliers,
étudiants ou jeunes diplômés », in­
dique la circulaire ministérielle.
Pour un étudiant en cours
d’étude, ce statut donne droit à des

équivalences et lui permet de
substituer son projet entrepreneu­
rial à l’obligation de stage ou
autres équivalences ECTS. Pour un
diplômé, c’est la possibilité de bé­
néficier des mêmes conditions
qu’un étudiant (protection sociale,
droit aux bourses, etc.). Il devra
s’inscrire au diplôme d’établis­
sement étudiant­entrepreneur
(D3E), un choix facultatif pour
l’étudiant en cours d’étude.
« Dans les deux cas, rappelle Jean­
Pierre Boissin, coordinateur natio­
nal du plan « Pépite », l’étudiant­
entrepreneur est accompagné par
deux tuteurs [un enseignant et un
praticien] et peut accéder au con­
trat d’appui à la création d’entre­
prise, notamment via des couveu­
ses. Il peut aussi accéder à des espa­
ces de coworking et être mis en
réseau avec les structures d’accom­
pagnement et de financement… »
En 2014­2015, 945 dossiers ont
été déposés de septembre à mars,
et 645 ont été acceptés. 80 % des
admis sont des garçons, 23 % des
jeunes diplômés, 77 % en cours
d’étude. 20 % proviennent de fi­
lières de gestion, 10 % d’ingé­
nieurs, les données sur le reste
sont en cours d’affinement. La
moyenne d’âge est de 24 ans.

Une appétence nouvelle
Enfin, 65 % des projets sont entre­
pris en équipe, ce qui est un gage
de pérennité. Au 5 octobre 2015,
846 étudiants avaient déposé leur
dossier de candidature. « Au­delà
des chiffres, le changement est con­
sidérable. L’appétence des étudiants
pour l’entrepreneuriat se déve­
loppe. Ce n’est pas un entrepreneu­
riat contraint par des difficultés

50 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

« UN CHANGEMENT
MAJEUR AUQUEL
L’ENSEIGNEMENT
SUPÉRIEUR S’EST
ADAPTÉ »
JEAN­PIERRE BOISSIN

coordinateur national
du plan Pépites

d’insertion professionnelle, mais un
changement majeur auquel l’ensei­
gnement supérieur s’est adapté. Le
développement du numérique est
un accélérateur », fait observer
Jean­Pierre Boissin.
Ancien animateur d’une Mai­
son de l’entrepreneuriat, à Greno­
ble (qui préfigurait les Pépites), le
coordinateur signale aussi que
l’objectif fixé, à l’issue des Assises
de l’entrepreneuriat 2013, était de
doubler le nombre de créateurs
d’entreprise diplômés de moins
de 30 ans en trois ans (2014­2017)
sur la base des enquêtes SINE­
Insee. Celles­ci chiffraient à l’épo­
que leur nombre à 10 000, d’où
l’idée de passer à 20 000 en 2017…
Il ne s’agissait donc aucunement
de former 20 000 étudiants­en­
trepreneurs
chaque
année,
comme cela fut mal interprété !
Ce statut est accessible sur toute
la France, à l’exception de trois ré­

gions (Normandie, Antilles­
Guyane et La Réunion). Il a été ac­
cepté par les établissements. « Un
nouveau droit a été créé pour
l’étudiant. »
Toutefois, « de nombreux élé­
ments sont à améliorer », recon­
naît M. Boissin comme : l’échange
entre les 29 Pépites ; l’intégration
des établissements privés dans le
dispositif ; l’organisation de la
pluridisciplinarité des équipes
projets ; la compréhension de
l’enjeu du sourcing par les diffé­
rentes structures d’accompagne­
ment et de financement au sein
des pépites ; réduire les incohé­
rences administratives comme le
fait de devoir cotiser au régime
social des indépendants (RSI) dès
la première année de création
d’une SARL, indépendamment de
la réalité économique de son acti­
vité et alors que l’étudiant bénéfi­
cie déjà de la Sécurité sociale ; ou
se voir couper son RSA pour les
plus de 25 ans. Pour bien faire, de
nouveaux droits devraient aussi
être élargis à ce statut, comme ce­
lui à l’allocation­logement ou au
statut d’autoentrepreneur…
Les pouvoirs publics suivront­
ils ? Comme financement d’amor­
çage 2014, les vingt­neuf Pépites
ont reçu un budget bien modeste
de 2,5 millions d’euros. En revan­
che, le programme Investissement
d’avenir (CGI­CDC) sur la culture
entrepreneuriale est de 20 mil­
lions d’euros pour 2015 et touche
huit Pépites. Pour 2016, il prévoit
de renforcer les formations et l’ac­
compagnement des étudiants­en­
trepreneurs. On peut s’attendre à
une montée en puissance.
serge marquis

discriminations
Manque de réseaux, de confiance,
de moyens… Les jeunes diplômés
d’origine étrangère ont bien du mal
à percer dans des mondes dont ils
n’ont pas les codes.

T

irer la sonnette
d’alarme ! C’est l’ob­
jectif du nouveau rap­
port de l’Organisation
de coopération et de
développement
économiques
(OCDE) sur l’intégration des en­
fants d’immigrés en France, paru
en août 2015. L’OCDE pointe les dif­
ficultés d’ascension de ces jeunes,
même lorsqu’ils sont diplômés du
supérieur.
Comment lutter contre le déter­
minisme social ? Le Monde a posé
la question aux lauréats du con­
cours We Made It, organisé par
l’association Passeport Avenir,
qui permet à des étudiants issus
de milieux populaires de partir
une semaine à Shanghaï, en
Chine. Autocensure, manque de
réseaux et de moyens, les difficul­
tés évoquées se ressemblent. Mais
en s’appuyant sur les conseils des
tuteurs et sur leur propre déter­
mination, ces jeunes ont réussi à
capitaliser sur leurs différences.

Le poids des différences
Issu d’une famille marocaine émi­
grée en France dans les années
1980, Youssef Meskini grandit
dans un quartier populaire de la
banlieue de Nancy (Meurthe­et­
Moselle). « Haut­du­Lièvre, c’est
une zone en hauteur. On est séparés
des autres classes sociales. » Scola­
risé en ZEP, il détourne la carte sco­
laire en demandant une langue
étrangère qui n’est pas proposée
dans sa zone et découvre qu’il
existe un milieu autre que le sien.
Mais c’est surtout lorsqu’il intè­
gre l’Institut supérieur du com­
merce de Paris (ISC Paris) que
Youssef est frappé par le poids des
différences sociales. « C’est violent :
il y a ceux qui sont à l’aise et ceux
qui ne le sont pas. Les frais de scola­
rité prenaient une place énorme
pour moi. Je ne pouvais pas faire
d’échanges ni de stages parce que

La difficile ascension
des enfants d’immigrés
j’enchaînais les petits boulots, dix à
quinze heures par semaine. »
Découragé, il envisage de chan­
ger de filière, mais son premier
emploi, un CDD comme conseiller
commercial chez Orange, le remet
sur les rails. « C’était la première
fois que je gagnais autant d’argent,
j’ai vu que je pouvais m’en sortir. »
Aujourd’hui, à 23 ans, Youssef Mes­
kini s’est accordé une année de cé­
sure avant son master 2, pour éco­
nomiser et apprendre l’anglais. « A
Shanghaï, j’ai compris que c’est in­

« ON NE FINIT JAMAIS D’APPRENDRE
COMMENT S’EN SORTIR QUAND ON VIENT
D’UN MILIEU COMME LE MIEN »
YOUSSEF MESKINI

lauréat du concours We Made It

dispensable. On ne finit jamais
d’apprendre comment s’en sortir
quand on vient d’un milieu comme
le mien. Et ça continuera en entre­
prise. Mais c’est possible : quand je
suis arrivé à Paris, j’ai découvert
qu’un jeune de mon quartier avait
fait Dauphine. Jamais je n’aurais
cru ça possible. »
Le manque de confiance en soi,
c’est aussi ce qui a pénalisé Fiona
Dongang, 24 ans. Née au Came­
roun, elle arrive en France à 5 ans.
Bonne élève, elle ne postule que
dans des écoles médiocres. « Je ne
croyais pas pouvoir être acceptée
ailleurs. Heureusement, un prof m’a
poussée à tenter une prépa, et j’ai
été prise. » Elle intègre ensuite

l’école de management Neoma
Reims dont elle sort diplômée en
décembre 2014.
Son parcours n’a pourtant pas
été facile, notamment lorsqu’il a
fallu trouver un apprentissage.
« Je n’osais pas évoquer mon uni­
que expérience professionnelle : le
marché de Sarcelles. Heureuse­
ment, j’étais suivie par une tutrice
qui m’a expliqué que tenir un
stand, choisir les produits, c’est un
vrai travail, et que je devais capita­
liser sur ma différence. »
Une stratégie gagnante : après
deux années d’apprentissage chez
IBM, Fiona Dongang s’apprête à
partir aux Etats­Unis pour un
stage en marketing digital. Elle est

aussi ambassadrice pour Passe­
port Avenir et intervient auprès de
jeunes dans lesquels elle se recon­
naît : « Je me souviens d’un étu­
diant qui parlait tamoul et n’osait
pas le mentionner sur son CV. Il faut
valoriser cette double culture !
Dans les écoles, on revoit ton CV en
corrigeant les fautes d’orthogra­
phe, c’est tout. Il n’y a aucun suivi
personnalisé. »
Sans réseau, sans conseils, la re­
cherche d’emploi se révèle impos­
sible, Vanelson Valerus, Français
d’origine haïtienne, fait le même
constat : « J’ai perdu un temps fou
sur Internet, je ne cherchais jamais
au bon moment, au bon endroit. Je
me suis fait recaler sous prétexte
que je n’avais pas le bon look. »

Avec ou sans les codes
Vanelson, étudiant à Montpellier
Business School, décide alors de
créer son entreprise, Stud’Rent, un
service de location d’électroména­
ger pour étudiants. « Je n’ai peut­
être pas les codes, mais j’en veux.
C’est ma boîte, elle me ressemble, et
son succès ne repose que sur ma
motivation. »
Très impliqué dans son projet,
Vanelson passe moins de temps
sur ses études et perd la bourse qui
lui permet de financer ses frais de
scolarité. Mais il ne lâche rien.
Pour la première fois à 24 ans, il
prend l’avion pour aller à Shanghaï
et compte répéter l’expérience :
« J’y reviendrai pour faire du busi­
ness. De toute façon, j’en ferai toute
ma vie. C’est plus équitable. »
margherita nasi

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 51

conditions de travail
Les entreprises misent de plus en plus
sur l’équipement et le confort de
leurs locaux pour séduire les nouveaux
talents, les stimuler et les fidéliser.

« Jeune talent exige
cocooning au bureau »

CHOI JUHYUN

D

es murs couverts de
graffitis, des étagères
garnies de peluches,
des transats colorés…
Nous ne sommes pas
dans les locaux d’une maison de la
jeunesse et de la culture (MJC),
mais au cœur de PrestaShop, une

start­up spécialisée dans l’édition
de solutions logicielles e­com­
merce. En avril 2015, la jeune so­
ciété a quitté son immeuble de Le­
vallois (Hauts­de­Seine) pour s’ins­
taller près de la gare Saint­Lazare, à
l’adresse symbolique d’un ancien
bazar parisien.

52 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

Rebaptisé Happiness Engineer, le
responsable de la satisfaction
clients, Xavier du Tertre, nous
guide à travers les 1 100 m2 flam­
bant neufs du site. De l’ascenseur
musical décoré de photos, il glisse
à la cafétéria lumineuse où se pré­
lasse Puff Daddy, le chat « ronron­

thérapeute » de l’entreprise, puis à
la salle de sieste, et enfin au « bun­
galow » où se disputent parties de
baby­foot et de Mario Kart. « D’ici à
Noël, on y accédera par toboggan,
pour gagner du temps et incarner
notre esprit de liberté », s’enthou­
siasme le trentenaire qui, pendant

deux mois, s’est consacré à la réin­
vention des locaux avec quatre
collègues et la bénédiction de sa
hiérarchie.
Car la métamorphose a un dou­
ble objectif : « fidéliser » et « stimu­
ler » les salariés mais aussi « attirer
des nouveaux talents », explique la
responsable des ressources hu­
maines, Fiona Cohen. Cette année,
la start­up a ouvert 50 postes qui
ne sont pas encore tous pourvus.
Le marché de l’emploi est « très
concurrentiel », en ce qui concerne
les développeurs informatiques.
Pour la directrice générale de
PrestaShop, Corinne Lejbowicz,
les 300 000 euros investis dans
les travaux étaient indispensa­
bles. Selon elle, « la nouvelle géné­
ration est totalement exigeante et
plus seulement sur le job. Elle veut
évoluer vite, gérer son temps
comme elle l’entend et ne plus être
parquée dans des bureaux gris. »
De fait, Corinne Lejbowicz n’est
pas seule à raisonner ainsi. Depuis
son réaménagement à Neuilly
(Hauts­de­Seine), le cabinet De­
loitte affiche de « meilleurs taux
d’attraction et de rétention des pro­
fils mais aussi de leviers de crois­
sance », indique Bertrand Boisse­
lier, membre du comité exécutif fi­
nances et opérations.
Selon lui, « les espaces doivent
faciliter la transversalité, la mobi­
lité et la perméabilité génération­
nelle pour viser l’efficacité ». Coréa­
lisé par Deloitte et l’hebdoma­
daire L’Usine nouvelle, le
baromètre de la compétitivité
2015 a d’ailleurs révélé que les lea­
ders d’entreprise plébiscitaient la
motivation et le bien­être de leurs
collaborateurs comme premier
levier de compétitivité.
Les salariés classent désormais la
qualité de vie au bureau juste der­
rière l’intérêt de leur poste (à 45 %
contre 50 %), indique une enquête
de l’observatoire Actineo sur les
priorités en matière d’emploi.
D’après cette même étude, l’es­
pace de travail voit chaque année
son rôle se renforcer puis­
qu’en 2014, 92 % des actifs l’esti­
maient primordial pour leur
bien­être, 89 % pour leur effica­
cité et 83 % pour leur motivation.
Trois ans plus tôt, ces critères
remportaient chacun une dizaine

de points en moins. Dans ce con­
texte, de nombreux employeurs
relookent leurs espaces : Deloitte
vient de s’offrir une « Green­
house », serre immersive dont la
vue à 360 degrés, le mobilier de­
sign et modulable, les Post­it,
bonbons et équipements numéri­

peuvent relever d’autres critères :
marketing, mesure d’économie,
image de l’entreprise.
Chez Airbnb, dont le bureau pari­
sien reproduit une annonce d’ap­
partement – coussins pastel, fau­
teuils vintage et coin « chalet », on
se défend toutefois de réfléchir
« en termes d’image ». La priorité
consiste à appliquer en interne la
devise de la marque « Belong
anywhere » afin que chacun se
sente au bureau « comme à la mai­
son », explique Célia Zaïdi, respon­
sable de la communication. Ici, on

GREENHOUSE, MOBILIER DESIGN
ET MODULABLE, POST­IT, BONBONS
ET ÉQUIPEMENTS NUMÉRIQUES
SONT « INCROYABLEMENT PROPICES
AU DÉVELOPPEMENT D’IDÉES INNOVANTES »
BERTRAND BOISSELIER

cabinet de conseil Deloitte
ques se révèlent « incroyablement
propices au développement
d’idées innovantes », selon
M. Boisselier. Le Crédit agricole
dote sa pépinière d’un mur végé­
tal, la Saxo Banque opte, quant à
elle, pour des bureaux assis­de­
bout, et le géant Webedia s’offre
une salle futuriste pour gamers.
Il faut toutefois se méfier des
modes, prévient Xavier Baron, so­
ciologue, consultant en gestion
des ressources humaines. Certai­
nes sociétés ont dû abandonner
leurs espaces « lounge » parce que
les salariés n’osaient pas s’y instal­
ler. Quant aux aménagements, ils

chine la déco à plusieurs et, cha­
que trimestre, les employés rem­
plissent un questionnaire ano­
nyme pour soumettre des criti­
ques ou des pistes d’amélioration.

Des fresques murales
Une implication du personnel que
revendique aussi PrestaShop, où
les fresques murales avec lignes de
codes, figures de Yoda et de Bruce
Lee, martèlent la culture pop, geek
et open source de l’équipe. « Nos es­
paces n’ont pas été pensés par une
agence mais en interne, insiste Co­
rinne Lejbowicz. Sans quoi ils
n’auraient ni la même audace ni

cette identité forte, capable de ren­
forcer la connivence entre équipes,
communautés et partenaires. »
De fait, les candidats ne se lais­
sent pas tous jeter de la poudre
aux yeux. « Les locaux ne sont pas
mon principal critère de choix, note
Cyril Delattre, depuis trois semai­
nes chez Airbnb. Mais ils en disent
long sur l’entreprise : ici, on ressent
une certaine authenticité, un esprit
familial, tout en étant immergé
dans l’univers du logement. »
Pour Margaux, 24 ans, c’est sur­
tout la proximité de son domicile
qui l’a convaincue de postuler
chez PrestaShop en début d’an­
née. Lors de son voyage de fin
d’études à San Francisco, elle se
souvient avoir « énormément en­
vié » l’environnement de travail
de Facebook et Google. Mais,
consciente que certains groupes
« érigent leurs espaces en image de
marque », elle apprécie aujour­
d’hui de pouvoir « s’approprier
vraiment les lieux », dans un uni­
vers à échelle humaine. « En entre­
tien, j’ai surtout remarqué la fierté
des équipes de travailler ici, ren­
chérit sa collègue Lou Tomache­
vsky. L’ambiance suit, conclut­elle.
D’ailleurs, mon copain, qui est chez
Google, préfère venir jouer chez
nous, à la pause déjeuner ! »
camille thomine

Alexia Careno, la « Mme Bien­être » d’Airbnb
Responsable du bien­être et
de la vie de bureau, un métier
d’avenir ? « C’est un peu la
maman du bureau », résument
ses collègues. Embauchée aux
ressources humaines d’Airbnb
en 2013, Alexia Careno
est aujourd’hui l’une des
35 ground control manager
de la start­up, poste
exclusivement dédié au bien­
être des équipes.
Ses missions ? Organiser une
fête d’Halloween au bureau,

embaucher une masseuse,
approvisionner le coin cuisine
d’en­cas équilibrés ou poser
le papier peint d’une salle
de réunion. « Cela demande
beaucoup de polyvalence, de
disponibilité et d’attention au
détail », note cet électron libre,
qui avoue se faire régulière­
ment démarcher par de
grandes maisons comme
les Galeries Lafayette.
Répandues au Danemark ou en
Allemagne, les fonctions simi­

laires de chief happiness officer
ou feel good manager (respon­
sable en chef du bonheur) font
aujourd’hui leur lente appari­
tion dans quelques agences et
groupes français dont Kiabi.
Mais il faut prendre gare à ce
que la démarche soit sincère et
respecte l’identité de chaque
bureau ! « Je veille à conserver
l’esprit home made et collabo­
ratif, conforme à l’ADN d’Air­
bnb », note Alexia Careno.
C. Th.

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 53

pratique
Comment les jeunes actifs
dépensent­ils leur salaire ? Sont­
ils cigales ou fourmis ? Retours
d’expérience sur les dernières
tendances de consommation.

La gestion de son budget
façon génération Leboncoin

L’

entrée dans la vie ac­
tive est une étape
importante et sou­
vent attendue, car
synonyme de pre­
miers salaires, d’indépendance fi­
nancière. Cependant, « les jeunes
actifs ont des revenus plus faibles
que leurs parents au même âge »,
constate Pascale Hébel, directrice
du département consommation
du Centre de recherche pour
l’étude et l’observation des condi­
tions de vie (Crédoc) et coauteure
de l’enquête « Les jeunes
d’aujourd’hui : quelle société
pour demain ? » (2012). « Le poste
du logement représente une forte
contrainte qui les conduit à rogner
sur leurs dépenses de base comme
l’alimentation, l’habillement ou
encore la santé. »

Appart à partager
Depuis quelques années, la colo­
cation, auparavant réservée aux
étudiants, s’étend aux jeunes ac­
tifs (33,6 % prolongent leur vie en
colocation selon le baromètre Ap­
partager). Même si la notion de
convivialité est citée comme l’une
des motivations à cette solution,
les motifs économiques arrivent
en tête. Parallèlement, de plus en
plus de jeunes actifs restent vivre
chez leurs parents. Si, pour cer­
tains, cela s’explique par la vo­
lonté d’économiser ou par con­
fort, pour d’autres, le montant de
leur salaire ou leur statut précaire
(intérim, CDD…) ne leur laisse pas
d’autre solution.

L’alimentation est un poste glo­
balement en baisse chez les
moins de 29 ans (seulement 8 %
de leur budget total). « On cons­
tate que les jeunes achètent de
moins en moins de viande, notam­
ment pour des raisons économi­
ques, et certains ne prennent pas
toujours trois repas par jour »,
note Pascale Hébel.
Les jeunes actifs reconnaissent
une certaine ambiguïté dans

tournée vers le lien social, mais
aussi la réalisation de soi, est pri­
vilégiée.
Ainsi, leur désir de consomma­
tion, notamment en termes de
communication et de loisirs, plus
important que pour les généra­
tions précédentes, les amène à dé­
velopper une consommation col­
laborative et des comportements
stratèges : « Le covoiturage, Airbnb,
le développement des secondes vies

« LE COVOITURAGE, AIRBNB,
LE DÉVELOPPEMENT
DES SECONDES VIES DES OBJETS,
LA LOCATION ET LA COLOCATION,
GAGNENT DU TERRAIN
À L’AIDE D’INTERNET »
PASCALE HÉBEL

directrice du département
consommation duCrédoc
leurs comportements. Ils privilé­
gient les magasins « hard dis­
count » ou les promotions dans
les grandes surfaces, mais savent
se faire plaisir pour les dépenses
à l’extérieur. « Mon budget res­
taurant est souvent celui que je dé­
passe, car j’aime tester de nouvel­
les adresses », avoue Anne­Lise,
26 ans, éditrice. « Je suis capable
de me lâcher une soirée dans un
bar sympa et, après, de compter
pour mon alimentation quoti­
dienne », témoigne Benoît, 28
ans, jeune auditeur. La consom­
mation plaisir, essentiellement

54 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

des objets, la location, la coloca­
tion… gagnent du terrain à l’aide
d’Internet », analyse Pascale Hébel.
« Je n’achète jamais de vêtements
au prix fort, j’attends toujours les
promotions, confirme Anne­Lise.
Je suis à l’affût des bons plans sur
Internet. J’arrive ainsi à pratiquer
ou à tester pas mal d’activités spor­
tives ou d’ateliers gratuitement ou
à petits prix. » « Lorsque je pars en
week­end, je cherche sur Internet
l’hôtel le moins cher et on part sou­
vent à plusieurs pour partager les
frais », explique de son côté Alice­
Hélène, 23 ans, vendeuse en librai­

rie. Avec son ami, elle se fixe deux
à trois restaurants par mois et, en­
suite, ils privilégient les apéros
entre amis où chacun apporte
quelque chose. « En général, on re­
garde pas mal les prix des vête­
ments ou de l’alimentation, mais,
pour les vacances, les week­ends,
on ne regarde pas trop à la dé­
pense », témoigne Marion, 27 ans,
mariée, qui travaille dans les assu­
rances. Le couple pratique réguliè­
rement les sites de vente privée et
Leboncoin pour revendre.

Le modèle familial
Pour les jeunes générations,
l’usage est plus important que la
propriété. Le fait que de moins en
moins de jeunes passent leur per­
mis ou s’achètent une voiture est
très révélateur. Et quand on en a
une, on n’hésite plus à la partager.
Marion a ainsi mis la sienne sur
un site d’auto­partage.
Une majorité des jeunes actifs
concède reproduire en grande par­
tie le modèle familial dans leur fa­
çon de consommer et de suivre
(ou pas) leurs dépenses. Selon une
étude du Crédoc de 2011, 29 % des
jeunes actifs ne font jamais un
budget, 43 % ont déjà été à décou­
vert au cours des trois dernières
années et 78 % déclarent épargner,
avec un taux moyen d’épargne à
hauteur de 13 % de leur revenu
mensuel. Entre le tableau Excel
pour suivre les dépenses dans le
détail et une certaine désinvol­
ture, tous les profils cohabitent.
gaëlle picut

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de remise

le grand entretien

La société
automatique
est insolvable,
on commence
à en prendre
conscience »

Le philosophe Bernard Stiegler alerte
sur la destruction de l’emploi portée par
les mutations technologiques et souligne
l’urgence de refonder un modèle donnant
une place au travail au service de l’homme.

Dans « La Société automatique »
(Fayard), vous évoquez une prochaine
disparition de l’emploi. Comment en
est­on arrivé là ?
Depuis 1993, avec la naissance du Web,
nous vivons un énorme processus de
transformation : les individus produisent
des données sur eux­mêmes en perma­
nence, de manière délibérée ou inconsci­
ente, et les algorithmes permettent d’ex­
traire des informations de façon massive
en suivant des modèles probabilistes. Ces
données réduisent les activités en interne,
dans tous les domaines. Il n’y a pas que
Google : de plus en plus d’entreprises met­
tent en place des automates logiques sans
rémunérer la valeur ainsi créée, ce qui
aboutit à une suppression d’emplois. Selon
une étude du cabinet Roland Berger, d’ici à
2025, un tiers des emplois pourraient être
occupés par des machines, des robots ou
des logiciels dotés d’intelligence artificielle
et capables d’apprendre par eux­mêmes.
On s’est longtemps battu contre
l’arrivée des machines. Qu’est­ce qui
change aujourd’hui ?
L’automatisation existe depuis plusieurs
siècles dans le monde industriel. On peut
évoquer le taylorisme, qui aboutit au travail
à la chaîne. Mais il s’agissait jusqu’à présent
d’automatisations qui avaient besoin
d’hommes pour fonctionner : les individus
étaient payés pour servir les machines.
La nouvelle automatisation n’a plus be­
soin de cela. Il existe aujourd’hui des usi­
nes sans ouvriers : Mercedes a mis en place
une usine qui n’emploie que des cadres.
Foxconn, qui emploie 1,5 million d’em­
ployés dans ses usines, souhaite les rem­
placer par 1 million de robots. Amazon dé­
veloppe des robots dans ses entrepôts…
C’est un phénomène qui touche absolu­

56 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

ment tous les secteurs. Dans une confé­
rence du 13 mars 2014, Bill Gates affirmait
que, d’ici vingt ans, les logiciels auront
remplacé la plupart des emplois. Il propose
de lever les charges sociales sur les salaires
pour mettre en concurrence les humains
avec les robots. Mais ce n’est pas une bonne
solution : on ne peut pas dissimuler l’insol­
vabilité de la « société automatique ».
Internet est­il fondamentalement
destructeur d’emplois ?
Je ne suis pas contre l’automatisation en
soi : Wikipedia marche avec des algorith­
mes qui aident les gens à collaborer, c’est in­
téressant. Le problème, c’est quand les algo­
rithmes bloquent la création. Et c’est bien ce
qui se passe : le but du Web a été inversé. Ini­
tialement créé pour alimenter de la contro­
verse et du débat, il finit par court­circuiter
notre cerveau et notre singularité.
Chris Anderson, gourou de la Silicon Val­
ley, affirme qu’avec les big data nous
n’avons plus besoin de théories. D’après
lui, les informations que le big data extrait
par corrélation sont plus efficaces que les

« BILL GATES PROPOSE
DE LEVER LES CHARGES
SOCIALES SUR LES
SALAIRES POUR METTRE
EN CONCURRENCE
LES HUMAINS AVEC
LES ROBOTS. CE N’EST PAS
UNE BONNE SOLUTION »
modèles théoriques. Ainsi, Google traduit
le chinois en anglais, même si chez Google
personne ne parle chinois. Mais ce sys­
tème conduit à un appauvrissement : plus

Bernard Stiegler,
philosophe.

l’automatisation dans la compilation de
texte se développe, plus les gens désap­
prennent l’orthographe, et le langage s’ap­
pauvrit. Si on ne pratique pas, on oublie.
Un jeune diplômé doit­il alors aborder
son futur avec pessimisme ?
L’avenir des jeunes est très sombre. J’en
connais même qui sont trop diplômés
pour avoir du travail : impossible de trou­
ver un emploi qui correspond à leurs com­
pétences. La seule solution, c’est de réin­
venter un nouveau système, viable. Ce
n’est pas seulement une question liée au
changement climatique, c’est véritable­
ment un nouveau modèle macro­écono­
mique capable de redistribuer la valeur qui
doit être inventé.

Je propose ainsi la mise en place d’un re­
venu contributif, inspiré par le régime des
intermittents du spectacle, qui favorise
l’engagement des individus dans des pro­
jets collaboratifs. Le Prix Nobel d’écono­
mie Amartya Sen a prouvé que dans les an­
nées 1990, paradoxalement, on vivait plus
longtemps et mieux dans un pays pauvre
comme le Bangladesh qu’à Harlem. C’est
tout simplement parce que les habitants
du Bangladesh ont préservé leurs relations
sociales et continué à développer leurs sa­
voirs. Les jeunes diplômés d’aujourd’hui
doivent prendre des initiatives. Il faut re­
penser le collectif et imaginer une autre
manière de travailler qui ne soit pas fon­
dée sur l’emploi.
Concrètement, par où commencer ?
Personne ne peut inventer un nouveau
modèle : il faut expérimenter. Je travaille
en ce moment dans une commune de
Seine­Saint­Denis à la création d’un terri­

ISABELLE WATERNAUX

« LES JEUNES DIPLÔMÉS
DOIVENT REPENSER
LE COLLECTIF ET IMAGINER
UNE AUTRE MANIÈRE
DE TRAVAILLER
QUI NE SOIT PAS FONDÉE
SUR L’EMPLOI »
toire contributif. Nous mettons en place
un protocole territorial qui propose à
tous les habitants de devenir des « étu­
diants » : ils étudient la situation à venir
de leur territoire.
Les territoires deviennent des smart ci­
ties, et il faut que ces technologies se déve­
loppent avec les habitants, sans leur impo­
ser des modèles prolétarisants. Nous pré­
conisons donc plusieurs démarches, dont
la création d’une chaire universitaire qui
mettrait en œuvre la recherche contribu­
tive par des doctorants travaillant sur des
thèses liées à l’impact des nouvelles tech­
nologies sur la discipline du chercheur,
quelle qu’elle soit.
Le problème, c’est que la France ne veut
pas évoquer ce sujet, elle l’évacue : dans le
rapport « Quelle France dans dix ans ? » re­
mis au président de la République, Jean Pi­
sani­Ferry [commissaire général de France­
Stratégie, le think tank qui a réalisé ce rap­
port] ne dit pas un mot de ces perspectives

de destruction d’emplois. C’est très grave.
Mais la prise de conscience évolue vite
dans ce domaine, et de plus en plus d’ac­
teurs se rendent compte de l’insolvabilité
de l’automatisation.
Je travaille, en ce moment, avec un grand
opérateur au développement d’un nou­
veau réseau local qui servira l’engagement
des individus. Il permettra, par exemple,
aux habitants qui assistent à un conseil
communautaire de commenter ce qui s’y
dit et de confronter les différents points de
vue. Grâce à cela, ils pourront créer des
groupes par affinités et se rassembler en­
suite pour être force de propositions.
Aux jeunes maintenant de s’engager
pour sortir du capitalisme industriel et en­
trer dans une ère nouvelle. Personne ne
sait à quoi ressemblera le monde du travail
dans les années à venir, puisque c’est à eux
d’inventer ce qu’ils feront demain.
propos recueillis
par margherita nasi

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 57

Le Monde

Campus, la rubrique pour les lycéens et étudiants du Monde.fr, vous accompagne
et vous conseille, du lycée jusqu’au 1er emploi. Rendez-vous sur lemonde.fr/campus.

invitation à la lecture
Contre­société
face à horizon
incertain
Thomas, Jennifer, Abou, Thaïs,
Kevin, ils ont tous « une vie
à deux balles ». Ils font partie
d’une génération où liberté
rime avec précarité de l’emploi
comme du reste, et où,
à 30 ans, « si tu n’as pas eu
au moins trois pots de départ,
c’est que tes collègues te détes­
taient vraiment ». Une préca­
rité qui réunit des porteurs
de projets, qui, « quitte
à galérer », ont décidé
de « faire le métier qu’ils
aiment » : cinéma solaire am­
bulant, café sauvage, expert
du logement collectif, ou plus
précisément ouvreur de squat
à Paris. Ce livre de deux jour­
nalistes prend la suite du web­
doc réalisé en 2013 par Sophie
Brändström, coauteur
avec Mathilde Gaudéchoux.
L’époque Larzac
Ce sont des tranches de vie
truculentes d’une génération
débrouille qui rappellent
les initiatives des babas cool
des années 1970. Confrontés
à l’apparition du chômage de
masse provoqué par le choc
pétrolier, ils se détournaient
alors du marché du travail
traditionnel et partaient sac
au dos élever des chèvres
dans le Larzac : pour être
autonome sans revenus, avec
le troc, l’art de la récupéra­
tion et du « faire­soi­même ».
Les recettes n’ont pas changé :
« On se rabat sur de l’ultralo­
cal, sur le présent, sur ce qu’on
peut choisir », explique la so­
ciologue Cécile Van de Velde.
Ce qui revient à « construire
une mini contre­société face
à un horizon incertain ».
Des choix conscients
Mais dans Ma vie à deux
balles. Génération débrouille,
les histoires des jeunes vont
plus loin que celles de leurs
« pères du Larzac » puisque,
in fine, ils réalisent leur pro­
jet et, donc, gagnent leur place
dans la société et leur liberté.
Pour le sociologue Jean
Pralong, interviewé en fin
d’ouvrage, ces jeunes « ne
sont pas des victimes. Ils ont
choisi d’être indépendants. (…)
Ils ont réfléchi à la place
qu’ils veulent prendre
dans la société. (…) C’est
une posture politique. » A. Rr
Ma vie à deux balles. Généra­
tion débrouille, de Sophie
Brändström et Mathilde
Gaudéchoux. Ed. Les liens
qui libèrent, 254 p., 16,50 €.

Comment survivre
malgré le numérique

I

l n’est plus possible de penser les
effets de la science et de la tech­
nologie comme intrinsèque­
ment positifs », constate Thierry Ve­
nin dans la préface d’Un monde
meilleur, «car c’est le travail, selon le
sociologue, qui a dû se plier aux rè­
gles technologiques » produisant
des effets négatifs. Le chercheur,
partant d’une enquête de terrain,
démontre la forte influence des
techniques de l’information et de la communication (TIC)
dans les risques psychosociaux. Il liste une vingtaine de
pièges et d’effets secondaires, concluant que le droit à la
déconnexion reste à inventer.
Il pointe les conséquences de « l’absence de prise de cons­
cience » de la prise de pouvoir du numérique, qui ren­
force « les effets pervers de la tyrannie du moment », et le
stress qui l’accompagne. Il s’interroge sur le pouvoir – la
liberté – que conservera dans l’avenir un individu hyper­
connecté, prisonnier d’un « système technico­financier
numérisé », dans lequel « la culture et la pensée unique
qu’il véhicule semblent avoir, pour le moment, raison des
représentations démocratiques enserrées dans des Etats­
nations dont les acteurs d’Internet se jouent ».
P. J.
Un monde meilleur ? Survivre dans la société numéri­
que, de Thierry Venin (éd. Desclée de Brouwer, 356 p.,
19,50 €).

Ma coloc
nonagénaire
L’illustrateur Stéphane Audouin,
dit Mathurin, est l’auteur
de J’habite au troisième âge
(Lemieux éditeur),
une jolie chronique dessinée
de la cohabitation entre
un jeune graphiste et
Germaine, 96 ans, vers
qui l’a dirigé une association.
Il décrit avec sensibilité et
humour la relation amicale
qui s’instaure entre eux jour
après jour : « Le soir, je baisse
le son de ma musique au mini­
mum pour qu’elle ne l’entende
pas. De son côté, elle monte
le son de sa télé au maximum
pour l’entendre. »
Quand il trouve un logement,
il a du mal à se réhabituer à
l’indépendance. « Sans m’en
rendre compte, ma vie s’était
articulée autour de Germaine
et de mon travail. »
J’ habite au troisième âge,
de Mathurin (Lemieux
éditeur, 80 p., 18 €).

Sois gentil !

L

e management par le stress ayant montré ses limi­
tes », la gentillesse, paradoxalement synonyme
aujourd’hui de faiblesse, a toute sa place « comme
nouvelle pratique et intelligence des relations dans l’en­
treprise », selon le philosophe Emmanuel Jaffelin, pro­
fesseur au lycée Lakanal (Hauts­de­Seine). Pour l’auteur
dont on se demande s’il a jamais travaillé en entreprise
ou s’il joue les provocateurs, le manageur, par la gen­
tillesse, « installe la bonne humeur tout en préservant la
liberté de chaque salarié ».
Eloge de la gentillesse en entreprise, par Emmanuel
Jaffelin (First Editions, 216 p., 14,95 €).

Des secteurs
qui embauchent…

Les Métiers de l’électronique
et de la robotique, éd. Onisep,
« Parcours », 144 p., 12 €.

Mardi 17 novembre 2015 Le Monde Campus / 59

60 / Le Monde Campus Mardi 17 novembre 2015

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