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TEMPÊTE AUTOUR DU FOYER À NANTES

Je ne suis pas un spécialiste d’Octave Mirbeau, loin s’en faut ! Ma connaissance de cet
auteur se résumait au Journal d’une femme de Chambre, lu dans ma jeunesse.
Vous allez vous demander : « Mais que vient-il donc faire ici, dans ce cénacle tout
entier dédié au grand Octave ?? »
Eh ! bien, j’apporterai ma modeste contribution à l’édification du temple, sous la
forme d’une préface que j’ai lue, en découvrant un ouvrage qui allait considérablement élargir
mes horizons dans la recherche que j’ai entreprise.
Je situe tout d’abord le contexte général de mon enquête : je reconstitue, pas à pas, la
vie de mon grand-oncle, personnage mystérieux et fascinant qui traversa toute la première
moitié du XXe siècle : Vivian Postel du Mas.
Les témoignages recueillis sur sa personnalité sont troublants : théosophe, synarque,
homme de lettres, artiste, inverti, grand manipulateur, gourou, les épithètes ne manquent pas
pour tenter de le cerner. Le personnage a eu plusieurs vies et a toujours pris grand soin de
bien les compartimenter.

Une découverte inespérée

La découverte importante que j’avais faite, ce jour-là, en bibliothèque, dans ce


sanctuaire qu’est notre B.N.F., avait l’aspect de microfiches… Tout ce qu’il restait de
l’unique roman que Postel du Mas avait produit alors qu’il n’était encore que dans sa prime
jeunesse. L’ouvrage, de 366 pages, fut édité en 1910 chez Eugène Fasquelle, à 1650
exemplaires, et porte le titre Le Roman d’un Révolté.
Révolté, voilà un vocable sous lequel mon grand oncle n’était jusqu’à présent pas
connu.
À cette époque, Postel du Mas ne s’appelle pas encore Vivian, mais plus
prosaïquement … Albert.
Il vit, petitement, à Nantes, d’expédients et de combines. Cette existence-là, il
conviendra de l’oublier, plus tard, quand il aura trouvé « sa voie ».
En attendant, la médiocrité de sa vie, ainsi que ses aspirations vers un mieux-être, lui
inspirent un roman dans lequel il exprime toute la rancœur qu’il ressent vis-à-vis d’une
société injuste, où le paraître l’emporte sur le vrai.
Il dédie son roman à ….Octave Mirbeau :

J’ai gravé votre nom, Monsieur, au fronton de ces


pages où un cri de révolte se mêle à des sanglots, en
souvenir d’une représentation tumultueuse du théâtre
Graslin, à Nantes. On jouait Le Foyer !

Je suis évidemment très intrigué par cette dédicace pour le moins étrange. Du Foyer, je
n’avais jamais entendu parler (honte sur moi !). Que s’est-il passé à Nantes lors de cette
« représentation tumultueuse » dont le souvenir suffit à soulever des sanglots dans la poitrine
de mon grand-oncle ?
J’avoue ici mon ignorance telle que je ne connaissais pas non plus le théâtre Graslin,
n’ayant que très peu mis les pieds dans cette belle ville de Nantes…
Parallèlement à l’étude de l’ouvrage de Postel du Mas, qui m’apporta d’inestimables
éléments sur sa biographie, je menais une enquête pour élucider les raisons d’une pareille
dédicace.

Eric-Noël DYVORNE juin 2007 Tempête autour du Foyer


Pourquoi cette pièce a-t-elle soulevé, à l’époque, l’indignation, ou l’enthousiasme, des
foules ? En décembre 1908, Octave Mirbeau fait représenter à la Comédie Française, sur
décision de justice, Le Foyer, une comédie en trois actes, écrite en collaboration avec Thadée
Natanson. Cette pièce, au vitriol, fait scandale, parce que les auteurs y dénoncent la « charité
business » et l’exploitation économique et sexuelle d’adolescentes, livrées à la concupiscence
de messieurs “respectables”....
Cette comédie rosse a fait l'objet d'une bataille et d'une cabale et a suscité un beau
scandale. La bataille, remportée par Mirbeau à la suite d'une décision de justice, l'a opposé à
l'administrateur de la Comédie-Française, Jules Claretie, qui, après avoir imprudemment
accepté la pièce fin décembre 1906, avait exigé des transformations inacceptables et, faute de
les obtenir, avait arrêté brusquement les répétitions, début mars 1908. La cabale, orchestrée
par l'Action Française, a visé à perturber les représentations ou à les faire carrément interdire
en province, notamment à Angers1. Nantes ne fut pas en reste…

L’affiche nantaise

Albert Postel du Mas semble donc avoir été touché par le sujet et son roman souligne
bien des aspects de l’hypocrisie sociale. Le Foyer est représenté à Nantes en mai 1909. En
lisant les articles parus dans la presse nantaise de l’époque, à travers trois quotidiens
d’obédiences diverses, on se rend compte que les protagonistes étaient, d’une part, les
Camelots du Roy et l’Action Française, d’extrême-droite et, de l’autre, les Républicains et les
Socialistes. Les premiers criaient : « Vive le Roi ! » tandis que les seconds ripostaient par de
vigoureux « Hou ! Hou ! La calotte ! », ainsi le relataient Le Populaire, Le Phare de la Loire
et L’Espérance du Peuple, dans leurs colonnes du jeudi 20 mai 1909.
Suivant la dépendance politique du journal, les Camelots du Roy sont admirables de
discipline et les Socialistes sont des saccageurs ; pour d’autres, au contraire, la jeunesse
républicaine a su imposer silence face aux vociférations inacceptables des Camelots du Roy.
Un point sur lequel l’ensemble de la presse est unanime, c’est la brutalité policière et
l’incompétence de la Préfecture… Les Camelots du Roy font le frais des arrestations : une

1
Voir l’article de Geoffrey Ratouis, « La Bataille du Foyer à Angers, février 1909 », Cahiers Octave
Mirbeau, n° 7, 2000, pp. 217-227.

Eric-Noël DYVORNE juin 2007 Tempête autour du Foyer


bonne trentaine, de 15 à 53 ans, étudiants, docteur en médecine, industriel, sans profession,
journaliste, propriétaire, employé d’assurance, comptable, apprenti, commandant en retraite,
avocat, manœuvre, les activités les plus diverses sont recensées.

À l’intérieur du Théâtre Graslin

Pourtant, tout avait bien commencé :


« À 8 heures et demie, la salle est comble ; M. Baret doit être ravi. Avant le lever du
rideau, on cause avec animation ; ce sont des parlottes dans tous les coins, à toutes les
places ; on voit des petits jeunes gens qui se parlent à l’oreille, en se donnant des airs de
conjurés… », nous confie Le Populaire du 20 mai 1909. J’imagine très bien Postel du Mas
parmi ces petits jeunes gens, mais de quel bord était-il, pour l’occasion, lui qui savait si bien
s’adapter aux circonstances ?
Mais bientôt le climat se gâte :
Le rideau se lève pour Le Foyer ; c’est le moment solennel ; on se recueille dans la
salle absolument bondée.
Des applaudissements éclatent aux troisièmes et quatrièmes galeries : ils ne suscitent
aucune protestation. Le public se recueille… pas pour longtemps.
À peine l’un des artistes a-t-il ouvert la bouche, qu’un vieux monsieur placé aux
fauteuils des premières de côté, M. de Kertanguy, président de la section nantaise de
l’Action Française, prononce ces mots : “Cette représentation est une atteinte à la
conscience.”
C’est comme un signal : aussitôt les applaudissements et les sifflets éclatent de toutes
parts : c’est un charivari monstre, pendant lequel les cris les plus divers sont lancés,
mais qui sont surmontés par ceux de : “Hou, hou ! la Calotte !” que lancent sans
discontinuer les contre-manifestants.
Au parterre, aux deuxièmes, aux troisièmes, on gesticule, on s’invective ; plusieurs en
viennent aux mains ; les artistes restent en scène, le rideau levé, attendant la fin de
l’orage pour reprendre le dialogue…

Les événements commentés par L’Espérance du Peuple de l’époque…

Eric-Noël DYVORNE juin 2007 Tempête autour du Foyer


Si le chahut est considérable à l’intérieur du Théâtre Graslin, c’est à l’extérieur que les
manifestants vont atteindre le paroxysme de la violence :

Au dehors, un grave incident se produit : le café Molière est saccagé,


titre Le Phare de la Loire du 20 mai 1909.

Pendant l’entracte, la foule massée sur la place – il y a là plusieurs milliers de


personnes – manifeste en sens divers pour tromper son attente des événements.
Bientôt elle se porte vers le café Molière, où des altercations viennent d’éclater entre
les consommateurs de la terrasse et les curieux les plus proches ; on s’injurie pendant
quelques instants, des corps à corps s’engagent, des cannes se lèvent et, soudain, comme
poussée par un vent de folie, la foule se rua sur le café avec une violence irrésistible.

Place Graslin, à gauche du théâtre, le café Molière

Les consommateurs fuient à l’intérieur et bien leur en prend : car les manifestants ont
saisi tout ce qui leur tombe sous la main : siphons d’eau de seltz, soucoupes et verres,
chaises et tables. Les glaces de l’établissement sont mises en miettes… 2

Les journaux nantais ont bien plus offert leurs colonnes à la description de ces
débordements qu’à la cause qui les a suscités. Seule, la Chronique Théâtrale du Phare de la
Loire aborde, en quelques mots, peu louangeurs, le sujet du débat :
Le spectacle, hier, était beaucoup plus dans la salle que sur la scène, car, envisagée au
seul point de vue théâtral et dramatique, la pièce de M. Octave Mirbeau ne mérita
assurément pas tout le tapage que l’on mène autour d’elle, toute l’agitation qu’elle a
provoquée depuis que, forçant les portes de la Comédie-Française, elle y troubla la
calme solennité habituelle de cette maison.
L’auteur, dont chacun connaît le pessimisme amer et noir, impitoyable aux défaillances
de notre pauvre humanité, a dans Le Foyer exercé sa verve satirique contre certaines
institutions qui, sous le couvert de la charité, servent les intérêts mesquins de
personnages politiques vaniteux, amoraux et sans scrupules.

2
Récit du Populaire, le 20 mai 1909 : « Quelques camelots du Roy, poursuivis par des républicains
qu’ils avaient peut-être quelque peu nargués, s’étaient réfugiés au café Molière. Là, ils continuèrent leurs
railleries. Une poussée eut lieu, à laquelle ne purent résister plusieurs personnes qui se trouvaient sur le
trottoir. Le café fut envahi. Une vitre céda. Alors ce fut un tumulte indescriptible. Dans le café, les Camelots du
Roy et les contre-manifestants se bousculèrent, puis lancèrent les chaises les uns contre les autres, mais celles-
ci, aveugles et mal dirigées, atteignirent les glaces qui volèrent en éclat. »

Eric-Noël DYVORNE juin 2007 Tempête autour du Foyer


Chacun, à quelque parti, à quelque doctrine qu’il se rattache, reçoit son coup
d’étrivière au cours de longues dissertations introduites dans cette œuvre violente, bâtie
en somme sur une intrigue assez mince…

Ce modeste rappel d’histoire démontre que Nantes ne fut pas moins agitée qu’Angers
lors de la représentation de ce Foyer si polémique… La petite enquête déclenchée par la
découverte de l’insolite préface d’Albert Postel du Mas me permit de me plonger dans un
épisode savoureux des épiques affrontements entre extrême-droite et gauche radicale de
l’époque, et surtout de me rendre sur les lieux mêmes, me faisant découvrir le charme de cette
place Graslin, qui connut des heures si chaudes.
Je ne pourrais vous assurer si un exemplaire du Roman d’un Révolté parvint à Octave
Mirbeau, mais, ayant appris à connaître l’esprit d’intrigue de mon grand-oncle, je suis à peu
près persuadé qu’il a certainement tenté de l’approcher. Ce roman est d’ailleurs le début de
son aventure puisque l’étape suivante d’Albert fut …Paris, où la chrysalide éclot sous la
forme d’un beau papillon baptisé Vivian Postel du Mas. Mais, comme dirait Kipling, ceci est
une autre histoire et je sortirais de mon propos.
Éric-Noël DYVORNE

Eric-Noël DYVORNE juin 2007 Tempête autour du Foyer

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