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FRANÇOIS KAMMER-MAYER

Ou

BANCAL

Ou

Le Chemin de Jérusalem

Récit historique

André Blitte

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PREMIÈRE PARTIE

Légionnaire

Au

Maroc

PREMIÈRE PARTIE Légionnaire Au


Maroc

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1 — Valois et les trois Mousquetaires.
Valois, avait fait ses débuts dans
l’armée en tant qu’appelé. Élève
comptable, il effectua son service militaire
dans un bureau. Sa serviabilité lui valut les
galons de caporal. Il s’engagea alors dans
l’active. Sa nature paysanne cependant ne
lui conférait pas les réflexes adroits du
carriériste sans scrupules. Il ne savait pas
effacer la familiarité avec les subordonnés.
Il ne leur imposait pas le respect. Il
manquait aussi d’habileté pour afficher un
peu de flatterie envers les supérieurs. Il vit
des caporaux plus jeunes passer sous-
officiers avant lui. Il resta longtemps un
travailleur consciencieux et sans arrière-
pensées. Il estimait naïvement que le
labeur suffisait pour être apprécié.
Il ne comprit qu’à vingt-cinq ans les lois
de la courtisanerie. Il avança alors au
grade de sergent. Il fut nommé fourrier
gestionnaire de la caisse de sa
compagnie.
Une autre épreuve devait parfaire son
éducation jusque-là rudimentaire. Un jour,
il rencontra la fille d’un fournisseur. Elle se
distinguait par de jolies jambes, un
corsage agréablement meublé, un sourire
prometteur. Elle était fascinée par
l’uniforme. Il entreprit de la séduire. Il
employa la largesse d’un grand seigneur.
Il la promena dans les concerts et les
cabarets, les théâtres et les soupers.

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Dans une petite ville, tout se remarque.
A fortiori, une telle magnificence ne pouvait
donc passer inaperçue. Le sergent-chef en
comptable procéda à une inspection
impromptue. Il découvrit le trou dans le
budget. Valois, démasqué, n’avait pas de
relations civiles ou militaires, pour le
protéger.
Le côté panache de son guilledou aurait
pu lui valoir quelque mansuétude de
l’aristocratie militaire, mais son origine
étrangère à l’armée et trop humble ne le
permit pas : il ne se situait pas assez haut
dans la hiérarchie militaire ou un bouton
dégrafé confirme l’élégance du général et
le négligé du subalterne…
Il fut donc humilié, destitué et expulsé
sans la moindre pension ou attestation.
Telle se présenta son entrée dans le monde
des adultes.
Le retour à la vie civile d’un militaire
discrédité et sans références constituait
une opération périlleuse. En dehors des
chiffres, il ne savait que commander et
obéir. Un choix logique s’imposait : La
Légion étrangère l‘attendait. Là, les
exigences de diplômes et de virginité
n’existent pas. Mais n’allait-il pas vivre
douloureusement le passage de troupier
bourgeois à soldat mercenaire ?
Non, cela ne lui parut pas si terrible. Il
était habitué à la discipline.
Ses connaissances en comptabilité lui
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procurèrent encore une bonne planque
dans un bureau.
Il était maintenant instruit par l’épreuve.
Il connaissait la marche à suivre pour une
ascension rapide. Il atteignit le grade
d’adjudant en seulement quatre années. Il
se porta volontaire pour les avant-postes.
Il passa adjudant-chef quelque trois mois
avant le début de ce récit et il avait donc ce
grade depuis peu lorsqu’il accueillit les
nouveaux arrivants, Santa, Gossens et
Hardy au poste d’Ighil-Akhachan comme
nous allons le raconter.
Oui, c’était bien lui, l’adjudant-chef
Valois, le réel commandant du poste
d’Ighil-Akhachan. Quelle belle revanche ! Il
s’était rasé de frais et avait endossé sa
vareuse retaillée. Enorgueilli, il jeta un
dernier coup d’œil admiratif au miroir.
Hélas ! Sa lutte pour survivre avait imprimé
à son visage une sévérité glaciale.
Cette empreinte provoquée par la
nécessité et par l’angoisse n’en était pas
moins devenue un stigmate ineffaçable. Il
voulut oublier le naturel déplaisir éprouvé
à la pensée de cette atteinte à sa beauté.
Il tenta d’adoucir la dureté de ses traits.
Il amorça un sourire et pensa à sa
résurrection :
— « On les a bien eus, hein ! »
Il sortit de sa tente marabout. Un
sergent au garde-à-vous exagérément
raide lui ânonna le rapport rituel du matin :
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— Un convoi de ravitaillement est arrivé
cette nuit avec trois soldats en renfort.
Voici leurs livrets.
— Bien, je les verrai plus tard.
Vrai responsable, Valois se sentait plus
que simple sous-officier. En plus de la
rigueur Il lui fallait dorénavant afficher un
degré supérieur d’autorité. Il congédia son
subalterne d’un geste ostensible. Cette
hypocrisie toute naturelle à des âmes plus
basses lui coûtait un horrible travail de
composition. Aussi, pour cette raison
s’accordait-il autant que possible des
délais de réflexion. Son intelligence terre-
à-terre de campagnard manquait du brio et
du raffiné citadins.
Dans sa sobriété, elle n’en contenait pas
moins plus de sûreté et de solidité. Il
n’éprouvait pas de remords de la faute qui
avait failli briser sa vie. Les complexes
envers les esprits brillants ne l’étouffaient
guère. Ces intellectuels vifs conjuguent
souvent le jugement médiocre et les
actions idiotes. Il l’avait constaté plus d’une
fois.
D’abord, il n’avait jamais voulu voler.
Sitôt sa conquête réussie, il aurait renfloué
subrepticement le trou du budget. Non, il
avait commis une erreur de jeunesse dans
un monde de loups. Il avait trop accordé sa
confiance aux autres.
Il s’était cru de la famille militaire, entouré
de vrais copains. Il n’avait pas su discerner
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assez vite autour de lui la jalousie, la rivalité
et la lâcheté.
Profitant de sa vulnérabilité, les ennemis
avaient surgi pour l’abattre. Les soi-disant
amis s’étaient évaporés.
Brutalement, il avait été dessillé. On ne l’y
prendrait plus. Il en avait acquis envers les
autres un sentiment de mépris et de
supériorité morale. Pensif, il examina les
états de service des trois soldats en renfort.
Les évaluations exhibaient une concision
toute militaire :
« Hermann Gossens, deuxième classe,
sans profession connue. Wallon. Trente
jours de prison, ivresse et bagarre. »
— « C’est ça le bon légionnaire, il n’a pas
peur des bagarres. Pour un quart de ratafia
se charge du sale boulot. Cette corvée
d’eau, par exemple… »
« Jacques Hardy. Classé premier du
peloton des caporaux. Admis aussitôt au
peloton des sous-officiers. Pour une raison
inconnue, il a agressé l’adjudant-chef
responsable. Il lui a infligé des sévices.
Dégradé et envoyé en première ligne
comme deuxième classe. Études
universitaires. Ex-lieutenant de l’armée
roumaine. »
— « Tiens, tiens. Il casse la gueule de
son supérieur et on ne l’envoie pas au falot.
Qu’est-ce que ça cache ? Je vais garder ce
gaillard à l’œil et être prudent avec. »
Il suspendit sa décision et passa
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incontinent au suivant :
« Caporal Pierre Santa. Bon soldat.
Étudiant hongrois. Volontaire. »
— « Chagrin d’amour, aventure,
ambition ? En somme, mesures
disciplinaires ou pas, on se débarrasse des
indésirables. Ce sont des sacrifiés. On va
voir ce qui se mijote, et tout de suite. »
— Sergent Kuntz ! Amenez les
nouveaux.
Flanqués du sous-officier, les trois bleus
se tiennent pétrifiés au garde-à-vous. Ils
attendent le bon plaisir de l’adjudant-chef.
Lui, par routine, les dévisage un à un.
Soudain, il se souvient de ses résolutions.
Il doit déserter la sévérité, briller et étaler
des preuves d’intelligence, esprit, humour,
ironie... Il décide donc de se montrer
spirituel, de trouver des faiblesses et de
susciter la dérision à bon marché. La mine
adoucie, il s’arrête devant le premier
soldat. Celui-ci, un grand costaud roux
taillé comme à la hache et au visage un
peu mafflu se lève le menton et tout en
demeurant figé aboie :
— Légionnaire Gossens. Deux ans de
service. Fez. Mon lieutenant.
— Ah ! Vous êtes Belge.
D’un ton mielleux et comme intéressé, il
poursuivit :
— D’où venez-vous ?
— De Bruxelles, Chef.
— Et quel métier exerciez-vous dans le

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civil ?
Nommer Lieutenant le sous-officier
représente une tactique réussie, croit le
Belge. Devant l’attitude débonnaire de
l’adjudant, il relâche sa contenance :
— Artiste, Chef.
Valois semble intrigué et amusé :
— Bigre ! En quoi l’êtes-vous ?
— De l’existence, je sais profiter de la
vie.
Kuntz, outré, vocifère :
— En se saoulant. Montrez vos bidons !
Débouchez !
Les deux récipients, des gourdes de
modèles 14-18, étaient des parties
réglementaires de l’équipement du soldat
en déplacement.
Cependant, le chef, magnanime,
s’interpose, main levée :
— Que contiennent-ils ?
— L’une de l’eau de source et l’autre du
café noir.
Le sergent ouvre la bouche pour
démentir, mais il se voit couper la parole :
— Puisqu’il le dit. Suivant ?
— Légionnaire Hardy. Vingt-deux mois
de service. Colomb-Béchar.
L’adjudant le détaille. Devant lui se
trouve un grand gaillard, traits réguliers,
courte barbe à l’impériale, tenue
impeccable. Un bel homme. Impressionné,
Valois ne formule aucun commentaire
avant de passer à la dernière recrue :

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— Caporal Santa. Deux ans de service.
Garnison d’Oudjda.
Celui-là apparaît de stature et gabarit
semblables au précédent. Cependant, tout
aussi agréable le visage différait. Imberbe,
il jurait avec les cheveux châtain clair virant
sur le roux.
La toilette état demeurée correcte
malgré les traces d’un long séjour dans le
bled. Après tout, de prime abord, la
fournée avec ces trois malabars ne
paraissait pas si mauvaise.
Valois montra de nouveau son intérêt
— Santa ? vous êtes Italien ?
— Non, chef. Je suis Hongrois
— Pourtant Santa veut dire saint en
italien.
— Con en italien, Chef veut dire
« avec ». Santa en Hongrois se prononce
« chànta » et veut dire boiteux. Valois flaira
l’insolence, mais jugea mieux de ne pas
insister.
— Boiteux, Bancal, on vous nommera
caporal Bancal.
. Il déclencha le fou rire des soldats
attroupés en le surnommant « Bancal »,
sobriquet qui allait rester.
Avec ce mot d’esprit, l’adjudant pensa
avoir sauvegardé son prestige. De plus, il
estima s’être soumis le Belge en lui
préservant vin et punition. Quant aux deux
autres, il les garderait à l’œil.
— Rompez !

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Les trois nouveaux se dirigèrent vers
l’unique baraque du camp. Baraque est un
mot exagéré. La fortification était ceinte de
quatre parapets de deux mètres de haut et
la baraque s’adossait à deux de ces murs
et était coiffée d’un toit de tôle ondulée
recouvert d’une épaisse couche de sable
argileux donnant une bonne protection
contre le soleil ardant. Tout le long des
murs de la pièce ainsi formée courait un
assemblage de planches inclinées
légèrement et dénommé le bat-flanc,
lequel, avec des couvertures étalées
servait de dortoir, la bordure servant de
siège et de table.
C’est là qu’on mangeait, écrivait, étalait
les pièces astiquées des armes lors des
inspections.
Les affaires personnelles se plaçaient
en dessous du bat-flanc et le barda en
haut. Aux extrémités des espaces un peu
plus larges et cloisonnés étaient réservés
aux caporaux. C’est là que les soldats du
bled passaiten le tiers de leurs vies.
Dès leur entrée en cet endroit Santa et
Hardy remplacèrent leurs tenues par des
treillis (tenues de travail et de combat en
toile de chanvre).
Gossens quant à lui s’affala sur la
planche et avala une bonne goulée de son
pinard réchappé.
Il guigna ses camarades :
— Ce connard croit m’avoir possédé en

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jouant les tontons gâteau. Au moins, il ne
semble pas pédéraste, sinon il se serait
plutôt attardé aux beaux gosses.
Tous trois rapidement s’adoptèrent et
s’intégrèrent aux anciens en cette mi-
année 1932.
Le fait que Tillouguitte n’était occupée
que depuis le 30 mai 1932 expliquait
l’installation récente du poste d’Ighil
Akhachan.

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2 — Manière dont la bataille fut préparée.
Un matin donc, la corvée d’eau tardait à
rentrer.
Envoyé en reconnaissance avec six
soldats, Santa trouva deux âniers morts et
les deux autres blessés. Valois questionna
les survivants à peine rapatriés au poste :
— Comment ça s’est-il passé ?
Le plus valide répondit :
— Ils étaient cachés en embuscade
derrière des rochers, juste après le
tournant cabriolant. Ils nous ont tirés
comme des pipes dans un stand de foire.
Nous deux, on était en arrière-garde, mais
déjà engagés dans le virage. J’ai reçu une
« bastos » dans l’épaule. J’ai simulé le
mort sous le corps d’un bourricot abattu
sur moi. Les Chleuhs se sont barrés en
clamant « Victoire ! »
La victoire sur les insoumis allait revenir
au mérite de l’adjudant-chef Valois.
De fait, le capitaine semblant toujours
abruti par le chanvre se déchargeait de ses
devoirs sur le sous-officier, car il jugeait le
lieutenant Barras trop jeune et trop novice.
Laissé de côté, Barras acceptait bien la
situation. Frais émoulu d’écoles, il se
situait néanmoins à l’opposé de
l’immature. Il ne présentait rien d’un blanc-
bec vaniteux. Il ne cherchait pas
systématiquement à étaler son savoir. Il
n’éprouvait aucun désir de tout
commander sans la moindre expérience.

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L’adjudant assuma donc les
responsabilités. Il réunit les gradés et
exposa la situation et sollicita des avis :
— Lieutenant Barras, quelle solution
avez-vous à nous proposer ?
— Nous affrontons une guérilla. On ne
me l’a pas enseignée. Je n’en ai pas vécu
l’expérience et aucun manuel n’en traite.
— Qui présente une idée ?
Tous les assistants se taisaient,
embarrassés.
Après un long silence, Santa se risqua :
— Nous disposons de la supériorité de
l’armement. Eux connaissent les lieux.
Pour nous en expulser, ils sont motivés par
leur foi, leur haine, leur attachement à leur
sol.
Kuntz l’interrompit :
— Nous bénéficions du nombre. Il ne doit
traîner par ici qu’une dizaine de partisans.
— Qu’en savez-vous ? dit le Chef. La
proximité de Djebel Baddou leur permet
d’ameuter du renfort par centaines. Par
contre, La Légion se trouve à dix jours de
marche. Caporal Santa, continuez votre
exposé.
Le Hongrois rassembla ses idées et
précisa encore plus loin son analyse :
— Premièrement, il faudrait corriger
notre ignorance du terrain. Explorer les
alentours de la piste et du point d’eau.
Identifier tous les rocs, grottes, failles,
fissures pouvant servir de caches. Établir le

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relevé de chaque buisson ou arbrisseau.
Suspecter tout abri susceptible de bouger
avec l’ennemi derrière. Calculer les angles
de tir sur ces repères. Au besoin, creuser
des trous individuels et les camoufler en
prévision d’emplacements pour la
mitrailleuse et les fusils-mitrailleurs.
Il se tourna plus directement vers
l’adjudant pour poursuivre avec assurance :
— Dans votre rapport aux autorités,
Chef, vous devriez insister sur le côté
précaire de notre isolement. Vous devriez
préconiser l’intervention des corps
coloniaux pour nettoyer définitivement la
région.
— Bigre ! Comment avez-vous conçu
cela ? Avez-vous tenu le rôle de partisan ?
— Non ! Seulement, mon grand-père
m’a raconté la révolution hongroise de 1848.
Il luttait avec Kossuth Lajos, notre héros
national, pour notre indépendance vis-à-vis
de l’Autriche.
Aussi Santa comprenait la foi et
l’attachement à leur sol de ceux qu’on
appelait les rebelles. La France menait avec
sa « pacification » une guerre colonialiste.
Les moudjahidin avaient tout autant droit
que les nations dites civilisées de se servir
du « Gott mit uns » et autres devises
analogues.
Le « Fiqh de Lenda » disait aux
dissidents du Haut Atlas qu’il allait de soi
que les Roumis, n’ayant qu’une vie et rien

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dans l’au-delà, trouvassent normal de
s’activer pour obtenir un certain confort sur
cette terre, même si cela lésait d’autres
êtres humains comme eux dans leurs droits,
leurs terres et leurs vies.
À l’opposé, les Croyants d’Allah en
combattant sous son drapeau avaient une
double chance ici-bas : ou ils obtenaient la
victoire, ou ils étaient martyrs et allaient au
Jardin des délices.
Ils étaient doublement gagnants (La Foi
de l’Aigle. Roman de Mohamed Akoujan).
Les Fkih (Fikh, Fikq) sont des devins qui se
servent de la numérologie pour plumer les
ignorants,
La réunion des gradés avait réveillé
l’émotivité de Pierre Santa. Le soir venu, il
fut submergé par ses souvenirs. Un sourire
intérieur l’envahit à l’évocation de son
enfance.
Il se revoyait tout petit assis sur le genou
gauche de son grand-père parce que la
cheville droite de son pépé avait éclaté sur
une grenade russe en mille huit cent
quarante-neuf.
C’est alors que l’aïeul avait été surnommé
Santa pendant la clandestinité. Il avait
accepté ce surnom car il savait que son
patronyme figurait sur la liste noire de la
police autrichienne.
Pour le caporal Santa le sobriquet
« Santa » n’avait donc rien de péjoratif,
c’était plutôt la reconnaissance officielle de

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son titre de noblesse par hérédité. Il trouva
pourtant curieux que ses compagnons aient
entériné le sobriquet recréé par le juteux, et
en plus avec une nuance péjorative. Il oublia
vite ce désagrément pour ne voire là que la
reconnaissance d’un titre de noblesse. «
Bancal » n’était pour lui que la traduction de
« Santa » ce nom déjà ressuscité par le
grand-papa révolutionnaire.
Il se revoyait étudiant pauvre à l’école des
Beaux-Arts. Pour se sustenter il sculptait en
marbre les plâtres des élèves plus fortunés.
Ses professeurs l’avaient encouragé à
poser sa candidature pour le Prix de Rome.
Il ne l’eut pas : un autre élève avait des
relations utiles. Il décida d’aller quand même
en Italie à Milan capitale de la Lombardie
située au centre de la plaine du Pô.
Principale ville du nord de l’Italie, elle est
seconde en population après Rome et
devant Naples et Turin. Centre industriel,
commercial, financier et universitaire,
Capitale économique du pays, elle possède;
le Dôme: inévitable à visiter cette troisième
est la plus grande église du monde
(deuxième plus grande cathédrale gothique)
après la basilique Saint-Pierre du Vatican et
la cathédrale Notre Dame du Siège de
Séville. Enfin la Scala de Milan est
considérée être le temple de l’opéra lyrique.
Outre l’École des Beaux-Arts, le Palais de
Brera contient aussi une bibliothèque
célèbre qu’il ignora comme il ignora l’art

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lyrique.
Il s’inscrivit au cours du matin de «
l’Academia di Belle Arti di Brera ». À ses
moments libres, il fréquenta la pinacothèque
de Brera. Considérée comme l’une des plus
prestigieuses du monde, elle renferme plus
de six cents chefs d’œuvre des grands
peintres italiens.
L’après-midi, il travailla dans une
ébénisterie spécialisée en faux-meubles de
style.
La nuit, il la consacra à ses loisirs. Il
savoura agréablement le risotto et
l’apprentissage de la langue de Dante
auprès des belles Milanaises.
L’ambiance en Italie était cependant
corrompue. Elle était devenue un État policier
où régnait une atmosphère de paranoïa
aiguë. Le 3 janvier 1925, Mussolini dans un
discours avait déclaré qu'il prenait la
responsabilité « politique, morale et
historique » de l’assassinat par des miliciens
fascistes du député socialiste italien Giacomo
Matteotti le 10 juin 1924. Le Duce utilisait les
médias, radio, cinéma d'actualités, journaux...
pour se mettre en scène et fasciser les
esprits.
En 1928, l’écrivain Ignazio Silone quittait
l’Italie pour la Russie. En 1929, Arturo
Toscanini, directeur musical de la Scala de
Milan démissionnait et il devenait le directeur
musical de l'Orchestre philharmonique de
New York. Il ne revint à Milan que le 11 mai

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1946, pour diriger, le concert de réouverture
de la Scala bombardée pendant la guerre et
depuis restaurée.
Saturé au bout de deux ans, Santa plaqua
la péninsule pour revenir en France, à Paris
bien sûr. Là se rassemblait la bohème des
artistes des quatre coins du monde. Peintres,
graphistes, sculpteurs, graveurs se
réunissaient par groupes de douze à vingt. Ils
pouvaient ainsi louer un atelier, payer un
modèle et manger de temps en temps.
On parlait autant que l’on travaillait.
L’artiste a un besoin impérieux de
verbaliser sa théorie, son optique de
concevoir l’art, et de s’exprimer sur sa
technique et sa subtilité cachée.
À ce régime-là, toutes les branches de
l’art deviennent des généralités. Ainsi le
peintre peut sculpter, graver aussi bien
qu’illustrer des livres et vice-versa.
Et un jour, Pierre craqua. Il ne croyait
plus en lui-même, Il avait une nature entière
et ne faisait rien à moitié. Il se soula à mort
et se réveilla dans une caserne après avoir
signé un engagement de cinq ans pour la
Légion étrangère.

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3 — La corvée d’eau
Le ciel s’éclaircit à l’est, le vent de la
vallée effleurait les touffes d’alfas
rabougries et clairsemées. L’un des deux
guetteurs, couchés à plat ventre, le
légionnaire Hardy pour tout dire, leva la tête
révélant une chevelure foncée et un
menton barbu. Il entreprit de scruter la
montagne qui s’arrachait de l’obscurité.
Son regard balaya les sommets qui
limitaient l’horizon. Il se fixa sur la
« Cathédrale ». C’était le nom d’un piton du
Haut Atlas marocain. La Cathédrale (Tamga
Amsfrane) domine l’eau de l’Assif Ahansal
de ses mille huit cent soixante-douze
mètres. Orientée vers l’est, une de ses faces
présente au soleil levant une falaise
monolithique rocheuse gigantesque avec
cinq cents mètres de paroi verticale. De son
sommet couvert de cyprès thurifères, la vue
est magnifique.
— Peux-tu me passer une sèche ?
explora-Hardy
Sans répondre, le caporal Santa, belle
pièce d’homme, portant chevelure poil-de-
carotte et visage glabre, se recroquevilla en
boule, enflamma deux cigarettes et, tout en
masquant soigneusement la lueur de
l’allumette en tendit une.
Le tapeur sourit de satisfaction. Pour
son compte, il arborait une courte barbiche
à l’impériale et des cheveux noirs et
bouclés, des yeux bleus scintillant au

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milieu. Lui aussi devait tout autant plaire aux
femmes. Mais cela ne se trouvait qu’à dix
jours de marche. Encore, ça se limitait à des
bobonnes d’officiers et à des moukères tout
aussi inaccessibles. Il regarda sa montre et
dit :
— « Thanks », Le cirque devrait
commencer dans un quart d’heure. Les
Chleuhs se sont installés sur place.
— « IA », confirma Santa. J’en ai repéré
au moins cinq qui guettent. Il y en a
sûrement d’autres. Tiens ! Voici deux
salopards de plus qui se pointent en face
du point d’eau. Ils vont participer à la
bagarre aux premières loges.
Perché sur sa chevelure rousse, le képi
blanc de Santa brillait comme un phare
dans la nuit. Il le camoufla en enroulant un
chèche par-dessus. Hardy l’imita et
esquissa un sourire ironique :
— Tu ne peux pas les blairer, hein !
— Je protège ma peau avant la leur.
Nous leur servons de gendarmes. Quand
nous n’étions pas là, ils s’entre-tuaient.
— Maintenant, c’est nous qui les butons.
Où se place la différence, caporal ?
— On tue pour défendre les faibles. Et
correctement ! Je ne coupe pas les
« balloches », moi !
— Mon œil ! Monsieur n’aime pas la
boucherie ! Il zigouille proprement par
délicatesse. Ça se présente mieux de loin
et ça ne soulève pas le cœur.

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— Attends de les voir à l’œuvre. Tu
changeras d’opinion quand tu constateras
comment ils arrangent les blessés. À quoi
ça sert d’avoir obtenu son brevet de tireur
d’élite si l’on se retient par scrupules ? Tu
n’es qu’un sale Juif trouillard.
— Je vais tirer.
En lâchant ces trois mots, Hardy
débobina posément son chèche et se rendit
aussitôt repérable à dix kilomètres à la
ronde.
— Es-tu devenu maboul ?
— Oui, comme tout le monde, mais selon
ma manière ! J’égalise les chances par
acquit de conscience.
— Par inconscience, oui ! Qu’est-ce que
tu es venu foutre à la Légion ? Te crois-tu
différent de nous ?
Médusé, le rouquin Santa éprouvait un
fort sentiment d’incompréhension.
Songeur, il se remit à l’affût en
marmonnant :
— « Les Juifs sont des cons, des cons
intelligents, mais des cons tout de même. »
Un groupe émergea du sentier venant du
poste. Quatre légionnaires halaient des
mulets bâtés et chargés de tonnelets et
entourés de matelas en guise de pare-
balles. Ils avançaient avec précaution.
La piste étroite, érodée et crevassée
n’offrait guère de protection en cas de coup
dur. Le danger siégeait dans les vires et les
failles du flanc de la montagne. Avant de

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s’engager dans les endroits découverts, il
fallait deviner les embuscades.
Depuis quelques jours, les dissidents
harcelaient les équipes de corvées d’eau.
D’abord un Berbère isolé, puis les matins
suivants, trois ou quatre avaient réussi des
cartons sans aucune riposte.
Enfin, exploitant la situation, ils étaient
revenus à dix abattre deux âniers et blesser
les deux autres.
Le convoi arriva près d’un tournant
particulièrement dénudé. Le premier coup
de feu éclata, suivi d’un tir nourri et soutenu.
Les vieux fusils indigènes résonnaient en
produisant des « tacos » sinistres : un gros
« ronron » marquait le passage de ces
énormes balles de plomb tirées par les fusils
à pierre.
Archaïques, artisanaux et imprécis, les
fusils à pierre se révélaient pourtant terribles
en cas d’atteinte du but : ils tiraient
d’énormes balles de plomb qui produisaient
des trous gros comme le poing et broyaient
tout, chairs, os et nerfs.
Ils étaient sûrement plus modernes tout
de même que les antiques moukhalas à
capsule, incrustés d’or et annelés d’argent.
Ces derniers ne servaient guère que pour
les fantasias.
Les fusils de combat se rapprochaient
sans doute plus du Gras 1874 ou de la
Winchester 1866.
Les rebelles avaient parfois même des

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Lebels conquis au combat ou volés ou
achetés à des déserteurs ou à des
contrebandiers espagnols.
Surprise ! Des contre-mesures avaient
été prévues. Six tireurs d’élite avaient été
postés à la faveur de la nuit sur les hauteurs
à l’entour. Les six Lebels claquèrent, leur
vacarme amplifié par la réverbération des
échos.
Des rafales d’armes automatiques
joignirent leur concert. Elles éteignirent les
« tacos » l’un après l’autre.
Le Juif roumain s’appelait Hardy. Il ne
visait pas de cible. Il s’était pourtant qualifié
parmi les meilleurs de son peloton au fusil.
Ayant été entraîné par de vieux
spécialistes, de vrais baroudeurs, il
possédait toutes les qualités pour atteindre
une cible morte, mais pas celle pour
coucher en joue un homme…
Il s’imagina entendre des cris étouffés
masqués par la fusillade. Il y eut encore
quelques détonations éparses, puis la
vallée retomba dans le silence
crépusculaire.
L’astre du jour devait attendre ce
moment-là pour poindre. Il illumina
subitement la Cathédrale et coloria le
paysage jusque-là grisâtre.
La colonne reprit sa marche.
Le remplissage des tonnelets à la
source et le retour s’effectuèrent sans
histoire en cette fin d’été 1932.
26
Les troupes coloniales n’occupaient
cette région dissidente que depuis les
derniers jours de mai 1932.
En effet, c’est début 1932 que les
troupes françaises du Nord firent jonction
à travers le Haut Atlas avec celles du Sud.
Tillouguite non loin de Tamga fut occupé
le 31 mai 1932. Les Français durent
engager des moyens énormes en hommes
et en matériels pour soumettre les
Berbères du Rif en 1925 à 1927, du Moyen
Atlas en 1931, du Haut Atlas de 1932 à
1934, du Djebel Saghro en 1933 et de
l’Anti-Atlas en 1934.
Du sommet de la Cathédrale couvert de
cyprès thurifères, la vue est magnifique.
Cette curiosité de la nature est située entre
Beni-Mellal et Azilal près du village de
Tillouguite au bord de l'Oued Ahansal.
Les ponts construits par les sapeurs du
31e Bataillon du Génie de Rabat en 1933,
un pont à Tillouguite et un à Aguerd n’Sour
(près de la Cathédrale) ont été depuis
détruits et remplacés.

27
4 — La corvée de piste
Au poste, le creusement de la fosse
cylindrique progressait. Tapissée d’argile,
elle servirait de réservoir d’eau.
Suivis des mulets, le Hongrois et sa
section reprirent la direction de la source.
Les bêtes sous leur équipement
éprouvaient de grandes difficultés à
emprunter le chemin bâclé et à peine
praticable.
La consigne fut donc de l’élargir, de
combler les trous, de bâtir des protections
aux endroits découverts. Des remparts
devaient aussi être improvisés avec des
troncs d’arbres et de grosses pierres. Au
besoin, on pouvait dynamiter.
L’Allemand Kuntz était resté sur place
au point d’eau avec deux aides. Par
principe, il envoyait de temps à autre une
rafale de sa mitrailleuse Hotchkiss. De
cette manière, il rappelait sa présence à
l’adversaire invisible.
Santa lui tendit le bidon de café chaud :
— Est-ce que ça va, Sergent ? Sont-ils
partis ?
— Ça gaze, caporal. Les bougnoules
ont compris. Remplacez-moi au moulin, j’ai
attrapé la chiasse.
— Si ça ne vous dérange pas, je ne le
préfère pas. Je suis reconnu champion
maladroit à la machine à coudre.
— Sacré Bancal ! Vous aimez mieux le
cousu main. Gossens ! Prenez ça et
28
ouvrez l’œil.
Kuntz s’éloigna à la course en dévidant
sa ceinture de laine bleue. Cette partie de
l’uniforme du légionnaire était censée
prémunir contre la dysenterie. Elle ne se
révélait en réalité utile que contre la
diarrhée. Et encore, pas toujours.
Santa répartit les tâches et le travail
commença.
Par tranches de dix à quinze mètres, ils
éclatèrent les rochers à coups d’explosifs.
Ils déblayèrent les roches et égalisèrent le
sol. La voie améliorée devenait presque
carrossable.
Sur le bord exposé, ils élevèrent des
murets à mi-hauteur d’homme.
Cette guérilla ne comportait rien du
combat à la loyale. On achevait l’ennemi
quand il tombait à terre.

29
5 — Nouvel affrontement
Le lendemain, les dissidents se
manifestèrent à nouveau.
Instruits par leur échec de la veille, ils
s’étaient installés pendant la nuit.
Maintenant, ils occupaient en surveillance
les crêtes dominantes en face du poste.
Kuntz et son pourvoyeur Gossens avaient
examiné attentivement les flancs de l’Adrar.
Ils n’avaient rien aperçu d’insolite.
Le lieutenant Barras vint en inspection.
Pour la forme, afin d’étaler ses
connaissances, il formula ses instructions
sur la pose des mines. Le dynamiteur
l’écouta sans broncher tout en continuant de
choisir à sa tête les meilleurs emplacements
pour sa nitroglycérine.
Déconcerté par l’assurance du soldat, le
lieutenant ne releva pas la presque
insubordination. Il se tourna ostensiblement
vers la montagne silencieuse et l’observa
méthodiquement à la jumelle, grotte par
grotte, buisson par buisson. Lui non plus ne
découvrit rien de suspect.
Vers deux heures de l’après-midi, à
l’approche de la sieste obligatoire, alors que
les pionniers ressentaient les effets de la
fatigue, un coup de feu retentit suivi de
l’habituelle pétarade des tacos.
Toute la section se jeta derrière les abris,
fusils pointés vers les flocons de fumée.
Chaque petit nuage évanoui réapparaissait
l’instant d’après, décalé à droite ou bien à
30
gauche.
Les points de départ n’étaient donc
repérés qu’avec beaucoup d’incertitude.
Jubile, Kuntz flottait dans son élément.
Gossens, lui servant de chargeur, engageait
les bandes.
Binoculaires braquées, le lieutenant
dispensa des ordres comme à l’exercice.
Puis réalisant leur inanité, il esquissa un
geste vers son revolver. À une si grande
distance, cela demeurait tout aussi futile.
Il récupéra finalement le Lebel d’un
blessé et l’utilisa. Le djebel semblait truffé
d’ennemis embusqués partout. Ils
jaillissaient de mille endroits à la fois.
D’abord réjouis de lâcher la pioche pour
le flingot, les légionnaires commençaient à
trouver la farce saumâtre. Tués ou blessés,
quatre gisaient déjà hors de combat. La
mitrailleuse se tut.
Kuntz s’affala dessus, l’épaule teintée de
rouge. Il grommela avant de perdre
connaissance :
— « Cheise ! »
Gossens le coucha par terre :
— Ce n’est pas de la merde, sale connard.
Il sortit son paquet de pansements
individuels. Il découpa la manche
ensanglantée. Il désinfecta la plaie et la
banda.
S’apercevant que l’arme automatique ne
les harcelait plus les Berbères enhardis
avançaient par bonds sans trop se cacher .
31
Inquiet, le lieutenant soupesa la situation.
Il conclut rapidement :
— Les salopards veulent nous bloquer la
retraite. Planquez-vous et ne tirez qu’à coup
sûr…
Cette fois, il fut aussitôt obéi.
Soudain, la Hotchkiss crépita de nouveau,
servie par le Belge.
Ébranlés, les assaillants renoncèrent à leur
mouvement subreptice d’encerclement.
Ils se camouflèrent à l’exception de
quelques risque-tout vite ramenés à la raison.
Leur stupeur passa rapidement et ils
recommencèrent le tir de harcèlement.
L’infériorité numérique ne laissait aucun
doute relativement à l’issue de la bataille.
Barras jugea que ses hommes
résisteraient encore cinq minutes, sinon dix
tout au plus. Le seul espoir de survivre
résidait dans la retraite :
— Délaissez les morts. Attachez les
blessés sur le dos des mulets. Dispositif de
décrochage. Caporal Santa ! Tenez-vous en
arrière-garde avec deux hommes.
Le Hongrois embaucha d’un geste Hardy et
Jim, l’Anglais flegmatique. Les trois se
postèrent derrière le parapet érigé une heure
avant.
Entre deux décharges, le Roumain
maugréa à l’adresse de Santa :
— Alors, on est sacrifié.
— Tant qu’il y a de la vie Aurais-tu peur?
— Non, je n’ai pas de trouille. Je trouve
32
cave de finir mon existence ratée dans ce
coin perdu.
L’insulaire commenta :
— Connerie !
Les deux autres le regardèrent perplexes.
Que pouvait bien signifier cette remarque
laconique ?
Le repli s’effectuait péniblement.
On n’entendait plus la « taraka », nom que
les indigènes donnaient à la mitrailleuse pour
imiter le bruit des rafales. Vraiment peu fiable,
l’arme automatique s’était enrayée.
Touché à la tête, un bardot affolé cabriola
subitement, ruant et bondissant en tous sens.
Ses braiments se mélangèrent aux
hurlements de terreur du blessé ligoté sur son
dos, faute de cacolet.
Le couple épouvanté s’égara et plongea
dans le ravin. Il tournoya dans le vide avant
de s’écraser cent mètres plus bas.
Devant ce spectacle, les insoumis ravis
trompétèrent leur joie. Les képis blancs
ravalèrent leur consternation. Hardy braqua
son arme en direction d’un rebelle rigolard. Il
visa froidement, avec détermination, pour
tuer. Le Juif sensible était devenu légionnaire.
— « Mektoub », dit le Hongrois.
Le siège se resserrait implacablement. Le
trio laissé derrière ne ripostait plus que
machinalement, sans grande conviction.
Brusquement, de lourdes déflagrations
ébranlèrent la montagne.
Des obus de mortier sifflèrent ! Et plus
33
deux mitrailleuses crépitèrent.
Puis, des grenades VB (Vivien Bessières)
lancées par des tromblons entaillèrent les
rocs.
L’intervention venait de la colonne de
secours accourue du poste.
Les broussailles étaient hachées comme
par des tondeuses à gazon mal réglées.
L’angoisse de la précarité de la vie changea
donc de bord au grand soulagement des
légionnaires.
Les tacos se turent l’un après l’autre. La
débandade suivit…
Vers cinq heures du soir, un détachement
de supplétifs arriva pour terminer le
nettoyage.
Les goumiers marchaient pieds nus, les
espadrilles suspendues autour du cou. Ils se
déplaçaient sur les pentes avec l’agilité et
l’assurance des bouquetins. Experts du
couteau, ils le maniaient avec une cruelle
dextérité.
Avec leurs cartouchières croisées devant
la poitrine, ils ressemblaient aux bandits
mexicains. Les chéchias trônaient à la place
des sombreros, bien entendu.
Ils s’éparpillèrent sur les hauteurs. Durant
leur progression, ils communiquèrent entre
eux par des appels gutturaux. Ils
s’interpellèrent jusque tard dans la nuit.
À trois heures du matin, ils étaient de
retour au quartier. Seul veilla le préposé à la
confection du rituel thé vert à la menthe
34
fraîche. Dédaigneux des tentes qu’on leur
proposait, les autres se lovèrent dans leurs
burnous. Après dégustation et éructation, ils
s’endormirent sans peine.

35
6 — Lendemain de bataille
Le jour suivant, on enterra les morts, on
évacua les blessés. La même équipe
paracheva les travaux de piste. Les
terrassiers simplifièrent la tâche en utilisant
au maximum les explosifs.
Les déblayages s’en trouvèrent plus aisés
et rapides. Les longs préparatifs aux
dynamitages permirent de souffler, bavarder
ou rêvasser.
Gossens était confirmé dans son rôle de
mitrailleur. Il tétait son bidon avec une
évidente jouissance. Il la souligna d’une
courte salve vers la montagne désormais
déserte :
— Alors, les mousquetaires ?
— Garde ta salive pour le boudin, railla
Santa en allusion à la marche de la Légion
étrangère :
— « Tiens ! Voilà du boudin. Pour les
Belges, il n’y en a plus. »
La riposte fusa :
— La cruche va tant à l’eau qu’elle se
casse la patte à la fin et devient bancale.
Le Hongrois estima perdu d’avance le
lancer de pointes à un adversaire imprévisible
capable d’un contre aussi foudroyant.
Aussi évita-t-il de se formaliser. Abdiquant
la cause, il délaissa le contre-feu des
rosseries. Il affecta plutôt de rire. Il se tourna
vers Hardy :
— Alors ? As-tu enfin changé d’avis ?
— Bah ! Je suppose que, la guerre, ça

36
s’apprend sur le tas. J’étais venu pour ça…
— Ah bon !
Confronté à cette exclamation remplie de
doute, le Juif jugea bon de s’expliquer
davantage :
— As-tu déjà entendu parler de Herzl ?
Théodore Herzl ? Un de tes compatriotes, un
écrivain né à Budapest.
— Hum ! De qui s’agit-il ?
— Un presque contemporain qu’on croirait
avoir exhumé de la Bible. Je dirais un Moïse
apparu aux Temps modernes. Il est décédé
au début du siècle.
— Qu’est-ce qu’il a bien pu imaginer, ton
surhomme ?
La mine innocente, il soulignait sa question
avec un sifflement faussement admiratif.
Malgré la moquerie perceptible, le sioniste
continua calmement :
— L’idée du retour dans notre patrie. Il veut
ressusciter Jérusalem. Beaucoup de Juifs
pensent comme lui et certains ont déjà
regagné le berceau de leurs ancêtres
. L’Anglais semblait au courant :
— “ Yes”, Balfour y consent…
Subitement isolé de ses camarades par
son ignorance totale, Santa constata :
— Tout ça me paraît de l’hébreu.
— La Palestine se trouve sous Mandat
britannique. Nous allons la rendre aux
Hébreux, ses anciens propriétaires, expliqua
Jim.
— Sérieusement ? Eh bien ! Tant pis pour

37
eux. Les Youpins possèdent des qualités,
mais quels emmerdeurs ! Qu’ils le créent, leur
État ! Un rassemblement de tatillons, de
coupeurs de cheveux en quatre, d’avocats,
de banquiers, de médecins, mais pas de
soldats… Entourés par au moins cent millions
d’Arabes… La volonté morale ne suffira pas.
Où iront-ils chercher les forces nécessaires ?
Accueilli par un regard noir et menaçant, il
simula la peur :
— Ne t’emballe pas, Salomon. Je ne parle
pas de toi, Juif de mon cœur.
Cet adoucissement de propos effaça vite
l’irritation de l’insulté. Il s’expliqua avec une
sérénité non feinte :
— On en reparlera du courage physique.
Depuis plus de mille ans, nous ne détenions
plus rien pour quoi se battre.
— Et des cultivateurs, où irez-vous les
pêcher ?
— Ne t’inquiète pas. Les Hébreux
cultivaient déjà la terre quand les Hongrois se
tapaient encore des racines et des baies
sauvages. Les Teutons et les Gaulois
n’étaient pas plus avancés. N’oublie pas
aussi que, dans l’agriculture moderne, la
machine remplace de plus en plus les bras de
l’employé.
— Tes potes, s’esclaffa le Belge, me
paraissent trop intelligents. Au lieu de
s’abaisser à conduire des tracteurs, ils
amèneront les bougnoules à bosser pour
eux !

38
— Tu ignores que les corporations
d’artisans leur interdisaient les métiers
manuels. Seules les professions libérales leur
restaient accessibles. Ce passé, ils ne l’ont
donc vraiment pas choisi. Mais maintenant,
accorde-leur-en l’occasion et ils se
transformeront vite en serruriers, menuisiers,
charpentiers. Ils parviendront même à la
renommée. D’ailleurs, les Séfarades chassés
d’Espagne n’ont-ils pas appris aux Français
la construction des bateaux ? Les chantiers
navals de Bordeaux ont ainsi permis que la
France devienne une grande puissance
maritime. L’Angleterre a bien sûr vécu la
même situation.
— Merde, pas possible ! Tu as vachement
potassé la question, capitula Santa :
— Pas seulement moi. De nombreux Juifs
sont plus qu’assez écœurés de sortir les
marrons du feu pour les autres. Bah ! À quoi
bon ?
Il retourna travailler pour signifier qu’il avait
assez parlé. Il renonçait à changer l’opinion
du monde. Il s’acharna sur les éboulis afin de
noyer son amertume dans l’effort. L’Anglais
l’imita mollement, sans conviction.

39
7 — Fin de la corvée et des
discussions
Les deux pionniers, avec leurs muscles
souples, paraissaient plus aptes aux
activités sportives qu’à de tels travaux. Ils
acceptèrent sans mot dire le paquet de
cigarettes tendu en guise de calumet de la
paix.
Santa alluma les Gauloises Caporal
avant de rompre le silence :
— Penses-tu, Hardy, à Adolf Hitler qui
veut contaminer l’Europe avec son
antisémitisme désuet ? Ça passera aussi
vite que la mode. Les fascistes espagnols
ne rognent qu’après les Rouges. Les
Italiens s’étranglent avec une bouchée
éthiopienne trop grande pour leurs
gueules…
Gossens ajouta :
— Et nos Flamands sont déterminés à
ne pas rester en arrière. Ils s’appliquent à
becter du Wallon. Pourtant, l’Europe a
parmi ces racistes un gros chat à fouetter.
Je veux parler d’Adolphe qui se prend pour
Jeanne d’Arc.
— Tu confonds avec Isabelle, la Reine
d’Espagne qui a expulsé les Juifs comme
Hitler en démange, rectifia Jim.
Le fautif ne se perturba pas pour autant :
— Avec toutes ces gonzesses de
l’Histoire, on perd son latin… Cet Hitler,
j’aimerais qu’il aille se faire voir chez les
pâtres grecs, comme Cléopâtre.
40
— Avec les Romains !
La deuxième bourde ne dérangea pas
plus le champion de la culture à peu près :
— Ah oui ! Jules était Romain. Ce
couillon-là a inventé la Légion. S’il avait
pensé moins stupidement, il aurait plutôt
créé la machine à tricoter les chaussettes
russes.
— Bon ! Laissons à César ce qui lui
appartient et revenons à Adolphe. Il ne
veut plus de circoncis en Allemagne, mais
personne n’en désire. Il existe partout des
« Judenschläger ». Depuis des siècles,
tous les pays ont massacré des Juifs et
brûlé leurs livres.
Sous-entendant « à part moi », le Belge
m’as-tu-vu cabotina sans vergogne :
— Tout le monde craint la concurrence.
L’intelligence effraie les connards. Ils sont
peu nombreux, ceux qui ne redoutent pas
cette menace.
Impassible, comme non visé par le
blâme, l’Anglais précisa sa position :
— Nous, on ne dispose pas d’espace
sur l’île. On a proposé la Palestine.
— La générosité ne lui coûte rien au Jim
Bull. Il chipe à l’un pour refiler à l’autre !
— Hé ! Le problème ne nous concerne
pas. Ça regarde les gens du continent, le
vôtre !
La sécheresse de sa répartie ne laissait
place à aucune interprétation. Cette fois, il
était véritablement très offensé. Exaspéré,
41
Jim recommença à pelleter avec une
Vigueur exagérée. La rage le rougissait
plus que l’effort.
L’accrochage se termina sur une
affirmation conciliante du disciple de
Théodore Herzl :
— Nous, les sionistes, on ne demande pas
mieux que ça. Nous désirons seulement
l’application de la déclaration Balfour.
Après le retour à la base, Santa renoua
ironiquement la discussion avec Hardy :
— Crois-tu sincèrement que tous tes
coreligionnaires rêvent de planter des
oliviers en Terre sainte ?
La réponse vint sans animosité :
— Non, leur nombre est encore limité, mais
les autres suivront. Peut-être pas tout de
suite. Il faudra d’abord que les premiers
colons aient réussi à s’implanter. Nous avons
beaucoup à réapprendre. Nous y arriverons !
— Admettons. Mais les Arabes ? La
tolérance de vos cousins ressemble plutôt à
du dédain. L’orgueil des bicots se nourrit de
l’humilité du Juif d’Afrique qui plie toujours.
Exemple, le droit de cuissage… À l’opposé,
les musulmans demeurés au stade
moyenâgeux seront un jour confrontés à tes
frères évolués d’Europe. Comment réagiront-
ils alors, habitués qu’ils sont à mépriser tes
coreligionnaires ?
— Ça ne me paraît pas facile. Cela a
d’ailleurs motivé mon engagement dans la
Légion…
42
— Ah !
— Je veux apprendre le métier de soldat.
— Tu t’y prends mal !
— Comme tu dis ! Je ne disposais pas de
bourse pour passer de la Sorbonne à Saint-
Cyr. On m’a conseillé de débuter par l’autre
bout, homme de troupe, sous-officier, puis
officier.
— Alors ?
— L’adjudant instructeur m’a élu pour
devenir sa gonzesse. Je lui ai cogné sur la
tronche. J’ai été instantanément viré du
peloton des sous-officiers. J’ai évité de peu le
falot. On m’a expédié illico comme deuxième
classe en première ligne. Me voilà retourné
pour ainsi dire à la case de départ.
— Macache pour les galons !
— Pas forcément. Seulement, je devrai
parcourir un chemin plus long et plus difficile
pour réussir.
— Ta barbe, tu aurais pu penser la porter
avant de t’engager ! Personne ne t’aurait pris
pour une gonzesse !
Les goumiers rentrèrent tard le soir. Ils
racontèrent des histoires inquiétantes
survenues à d’autres avant-postes. Les
Chleuhs devenaient méchants. À la faveur de
la nuit, ils grimpaient presque nus jusqu’au
mur. Ils repéraient la sentinelle et grattaient
légèrement le sol devant elle. Alors qu’elle se
penchait intriguée, ils lui coupaient le cou...
Tout en affectant des airs supérieurs, les
légionnaires se le tinrent pour dit. Même
43
inutiles, il valait mieux user de précautions.
Plus tard, un soukier juif arriva. Même si
sa camelote coûtait cher, personne ne
rechignait. Il fallait tenir compte des risques
encourus par le bonhomme. Il leur apportait
une façon de varier l’ordinaire et de dépenser
leur flouse.
Mais, ce soir-là, la nuit était déjà venue.
L’étal et les achats furent reportés après le
café du lendemain matin.
Dans un avenir proche, avec ses routes
macadamisées, ses camions et ses cars, le
protectorat allait faire disparaître le soukier et
son bourricot en les dépossédant de leur rôle
pivot traditionnel de transporteur de
marchandises entre les villages berbères

44
8 — Sentinelle de nuit
Vers deux heures du matin, Hardy prit son
tour de garde. Il s’agissait de monter au
bastion relever le factionnaire en service et
d’écouter son « rien à signaler ».
Le remplaçant posait deux grenades à
portée de main et chargeait son arme. Il
devait ensuite garder ouverts les yeux et les
oreilles pour deux heures. Cela représentait
le principe qui n’admettait aucune dérogation.
En fait, on apprenait là à allumer sans lueur
visible une cigarette. On la fumait le bout
incandescent enfoncé dans le canon de fusil.
Il fallait savoir dormir debout, éveillé prêt à
l’action au bruit le plus infime.
La manœuvre servait surtout à tromper les
sous-officiers zélés qui mesquinement
cherchaient à vous attraper en défaut.
Le Roumain employait une méthode
préférée pour rêvasser. Il affectait l’air de
guetter sérieusement quelque chose de
suspect. Par acquit de conscience, il situa
pour commencer tous les repères pendant
quelques secondes. Il les rouvrit pour vérifier
si les rapports demeuraient inchangés entre
les taches d’ombre.
Dans l’obscurité, il était difficile de déceler
un mouvement très lent. Il s’imaginait un
Chleuh couleur de glaise glissant d’un rocher
à l’autre. Après quelque temps occupé à ce
jeu, son esprit s’égara dans des songeries.
Invariablement, ses souvenirs le
reconduisaient à Paris au Quartier Latin. Il

45
revivait les parties interminables d’échec avec
des gars qui vivaient de ça, les tournées à la
clé.
Ils aimaient aussi les discussions.
Négligeant le créationnisme, elles portaient
souvent sur les théories de l’évolution. Les
darwinistes ferraillaient contre les partisans
de Lamarck. Les behavioristes se moquaient
des adeptes de Saint Augustin.
Au petit jour, impécunieux, les bretteurs du
verbe se retrouvaient devant le comptoir du
Dupont Latin dans le quartier des Écoles. Le
Dupont Latin était un bistro immense
occupant un pâté de maisons entre la rue des
Écoles et Cluny de l’autre côté. On pouvait
aussi bien y consommer des yaourts ou boire
du lait fraise. Souvent ils n’avaient pas assez
d’argent pour prendre en guise de repas un
café au lait et quelques croissants. Après
avoir subtilisé les croissants disponibles, ils
annonçaient froidement au moment de payer
leurs consommations :
— « Juste une crème avec juste un
croissant » et même
— « Juste une crème ».
Le garçon, un type bien, se trouvait
consentant. Perdu dans ses chimères, Hardy
envisagea l’érection d’une statue à la gloire
de monsieur Dupont. Puis sa rêverie dériva
vers les filles. Des mômes au poil… mais
sérieuses. Elles refaisaient le monde et
raccommodaient les chaussettes.
Un très léger bruissement le rappela à la

46
réalité. En un éclair, il devint un paquet de
nerfs, immobile, tendu, ramassé, tous les
sens à vif :
— « Merde, je n’ai pas rêvé… »
Quelque chose frôlait l’extérieur du mur. Il
était impossible d’en préciser la nature. Tous
les racontars des goumiers lui trottèrent par la
cervelle. Ses muscles se crispèrent jusqu’à la
douleur :
— « Combien sont-ils, si ce sont eux ?
Fusil ou grenade ? La grenade est plus sûre,
s’ils sont plusieurs… »
Il s’approcha prudemment du rebord du
parapet pour scruter plus bas. Une ombre
démesurée se dressa devant lui. Il reconnut
l’âne du soukier alors qu’il optait pour le fusil.
Soudain décontracté, il assena un horion
sur le crâne du bourricot engourdi qui venait
simplement de changer de posture. Des
braiments retentissants réveillèrent tout le
cantonnement.
Santa accourut :
— Qu’est-ce qui se passe ?
Au vu des explications, il réfléchit, puis
lâcha un coup de feu.
— Agis comme moi. Vas-y. Tire…
— Sur quelle cible ?
— N’importe quoi, loin devant toi.
Ils s’y activaient encore quand l’adjudant-
chef Valois apparut, précédant d’autres sous-
officiers et les nerfs sur le qui-vive :
— Les salopards ?
— Oui, Chef. Mais ils foutent le camp.

47
— Balancez-leur quelques tomates.
— Chef ! Ils se sont trop éloignés.
— Qui les a aperçus ?
— La sentinelle Hardy.
Le Roumain se figea au garde-à-vous.
Valois lui jeta un regard approbateur. Puis,
satisfait, il se tourna vers Bancal :
— Bien, caporal ! Vous doublerez demain
sa ration de vin.
Le Hongrois retint son envie de rire. Il lança
un « Entendu, Chef » claironnant.
Chacun réintégra sa place et le poste se
replongea dans la nuit silencieuse.

48
9 —Sangliers-lupanard-soukier et
alcool.
Comme suite à cet incident, le capitaine
aurait dû prendre les décisions. Il négligeait le
jeune lieutenant, le jugeant trop blanc-bec. Il
se déchargeait allégrement de ses obligations
sur le sous-officier le plus expérimenté. Ce
dernier opérait de la même façon avec les
sergents quand ça l’accommodait.
À peine la clarté du jour arrivée, l’adjudant-
chef ordonna de mettre en batterie la
mitrailleuse. L’absence évidente d’objectifs
apparents dans le paysage ne l’incommoda
pas.
Entre le poste et la Cathédrale s’étalait une
vallée entrecoupée de pics, de rochers et de
crevasses. Tout au fond se tenait un oued
asséché jusqu’au printemps. Armé de ses
jumelles, il désigna méthodiquement les
cibles :
— Quatre doigts, à gauche. Arrosez le
bosquet près du sapin… Dans l’alignement
de la crête, cinq doigts plus bas, quelqu’un
bouge. Foutez-lui la sauce.
Valois se blasa bientôt de ce petit jeu de
représailles puériles au soi-disant coup de
main de la nuit. Il passa les lunettes au tireur :
— À vous de continuer. Encore trois
bandes.
Il disparut, bouffi de suffisance.
Gossens gouailleur imita avec dérision la
voix et les ordres du juteux :
— Trois doigts, à gauche. Quatre pieds, à

49
droite. Deux doigts plus bas.
Il jouait le clown. Ses rafales tous azimuts
débusquèrent une harde de sangliers
somnolente dans sa bauge. Trois bêtes
s’écroulèrent sur place, criblées de balles,
mortes.
— Youpi ! À nous le rôti de porc !
Au bruit du carnage, Valois revint. Il
recouvra son optique et examina la scène :
— Bon. Il faut me récupérer cette
barbaque. Caporal ! Hé, Bancal ! Prenez une
patrouille. Allez me ramasser les cochons.
À vol d’oiseau, un kilomètre à peine
représentait le trajet à parcourir. Mais pour
éviter les chutes, ils durent chercher des
chemins praticables et accomplir des détours,
car l’escarpement se révéla abrupt par
endroits. L’enchevêtrement des racines et la
densité des broussailles requéraient une
attention soutenue.
Six des patrouilleurs ne furent pas de trop
pour hisser les deux petits ragots.
Dogramadjan, l’Arménien, remonta à lui seul
la grosse laie. Il la chargea sur son dos à la
manière d’un garçon d’abattoir. Gaillard
solide, il affichait le gabarit d’un poids lourd,
un colosse. Il était bien pourvu par la nature
si on en juge par la multitude de ses
conquêtes féminines.
Un jour, la caravane du bordel militaire de
campagne avait fait escale à Béni Mellal. Une
confusion survint dans la distribution pour
aller voir les « dames » du boxon : les képis

50
blancs et une unité autochtone, des spahis,
étaient arrivés en même temps au seuil béni
du paradis terrestre.
Au baroud, les deux groupes forment une
famille unie. La parenté s’arrête là dès qu’il
est question de prestige auprès des dames.
Heureusement, les couteaux étaient prohibés
à l’entrée du quartier réservé.
Si la bagarre s’avéra fumante, elle ne
répandit pas trop de sang. Le chouchou du
lupanar défendit son harem avec hargne. Il
acceptait de partager avec ses frères roumis,
cela restait entre soi, mais pas avec les
cousins mahométans.
Aussi il leur cassa bras et gueules,
indifféremment, comme ils lui tombèrent sous
la main.
Les spahis ne se tinrent pas manchots non
plus. Il n’y eut ni vainqueurs ni vaincus.
Quelques éclopés transitèrent bien vers
l’hôpital à pied ou en brancard. Personne
n’échappa pourtant à la taule, sauf le favori.
Une fille l’avait caché derrière sa couche…
À la réception des phacochères, après
avoir sollicité deux aides pour le dépeçage, le
cuisinier installa ses marmites au feu. Il
sélectionna les morceaux à rôtir réservés aux
supérieurs. La piétaille devrait pour sa part se
contenter de ragoût avec des fayots. Rôti ou
pas, le moral remonta de quelques crans. En
effet, même maigrichonne, la viande truffée
de balles tranchait malgré tout sur la
monotonie du « singe » en boîte. Ainsi

51
appelait-on le bœuf en conserve. Le soukier
prépara son éventaire, déballa et disposa sa
marchandise d’usage courant. Articles de
toilette, papier à lettres et journaux voisinaient
avec gourmandises, fruits et vins.
Les cépages français attiraient les
galonnés. La troupe se contentait des crus
locaux. Hardy ajouta à ses provisions cahiers
et crayons. Il lui resta encore quelques francs
pour le superflu, des paquets de Camel.
Gossens se limita aux boissons
alcoolisées, mais finit par s’acheter à
contrecœur des oranges tout de même. Pour
lui, cela constituait le luxe. Pas de revues ; il
les récupérerait avec quelques jours de
retard.
Les autres auraient alors terminé de les
lire. La face du monde ne changerait pas pour
si peu. De toute façon, les gazettes ne
relataient que des évènements civils ; du
cinéma en quelque sorte. La vraie vie se
passait ici !
Il était plus assoiffé qu’attiré par le besoin
de réserves de comestibles. Il s’évertua avec
quelques comparses à se délecter du bon
rouge des côtes rifaines. Trop manger et trop
boire conduit à l’euphorie et à l’imprudence.
Éméché, Dogramadjan avisa Jim qui se
tenait seul occupé à écrire à l’écart :
— Eh ! L’Angliche. Viens trinquer avec
nous !
— Merci. Tu sais que je ne touche pas à
l’alcool.

52
— Pourtant, celui-ci goûte du fameux !
— Merci, je n’en veux pas.
Le colosse se comportait en bon camarade
seulement à jeun. Il se planta devant l’îlien et
l’empoigna par une manche de la chemise.
De l’autre main, il lui tendit le flacon
— Bois, connard!
Jim réagit d’une voix calme, mais
clairement lourde de menaces :
— Ôte ta patte.
Le Casanova était trop aviné pour sentir la
mise en garde. Il s’entêta :
— Bois, fils de pute…
Il n’eut pas le temps de continuer sa
phrase. Ses réflexes étaient émoussés par
l’alcool. Il se retrouva étalé les quatre fers en
l’air à cinq mètres de distance. Il se releva et
se secoua la tête pour en chasser les
vapeurs. Il se rua, les poings serrés.
Le Britannique esquiva souplement avant
de décocher un uppercut fulgurant. Puis,
placidement, comme si de rien n’était, il
redressa la bouteille. Il ne désirait pas qu’elle
dilapide tout son jus. Il regagna ensuite son
refuge avec flegme. Un lord ayant perdu son
pantalon devant Sa Majesté la reine n’aurait
pas mieux paru.

53
10 — Susceptibilité arabe
Le lendemain, il se présenta une
complication imprévue avec les goumiers.
D’habitude, même s’ils concoctaient leur
popote à part, du moins ils prenaient leur
café à la cuisine du poste. Ce matin-là, ils le
refusèrent.
Ils manifestèrent si bruyamment leur
indignation que l’adjudant-chef accourut :
— Qu’est-ce qu’il y a encore ?
Tous les protestataires à la fois
multipliaient les explications verbales et
gestuelles. Quand il put les démêler, elles
l’atterrèrent :
— Bon sang. La religion les a rendus
susceptibles. Pour eux, même halal cette
viande n’est pas acceptable. Le sanglier et
le cochon se confondent : « Halouf ! »
Comment nous en sortir sans les insulter ?
Cette complication diplomatique
dépassait sa compétence. Ces « Arabes »,
Berbères et Arabes confondus, pratiquaient
l’islam. Heureusement, il aperçut le
capitaine poindre de son marabout, les
paupières bouffies, le regard vague. Tout en
le renseignant sur le problème rencontré, il
pensa avec un fort dépit :
— « Il est encore bourré de kif. »
Pourtant, le pacha ne naviguait pas
complètement dans les vapes. Après un
moment de réflexion, il fournit même une
esquive :
— Faites verser une bouteille de niôle
54
dans chaque marmite !
À regret manifeste devant le gaspillage, le
cuistot exécuta l’ordre. Respectant les
instructions, il flamba un par un les récipients
souillés. Il les inclinait et tournait pour que le
feu les lèche partout. L’ostentation de ses
gestes engendrait l’impression d’assister à un
rite mystérieux.
Ne manquaient que les incantations. Les
supplétifs intrigués regardèrent le cérémonial
avec curiosité. Pourtant, quand la flamme se
fut éteinte, ils quittèrent les lieux avec dignité.
Du caoua, ils n’en voulaient toujours pas. La
parade était ratée.
Gossens déplora le gâchis :
— Trois bouteilles de goutte pour rien !
Quel gaspillage ! Il aurait dû plutôt se servir
d’eau bénite ! Ça n’aurait pas fonctionné plus
mal.
Santa s’interrogea plutôt sur le
comportement étrange des autochtones :
— Quelle race curieuse ! Un moment, ils se
conduisent comme des enfants retardés
s’amusant avec des riens. L’instant d’après,
ils te décontenancent par leur allure pleine de
noblesse. Ils se comportent tantôt en
marchands maquignons fourbes, tantôt en
grands seigneurs de l’Orient. Ils te
surprennent invariablement.
Oubliant le gaspillage, le Belge m'as-tu-vu
ne put résister à la pompe. Il paraphrasa
l’idée du Hongrois :
— Le bicot ressemble à un drôle d’oiseau,
55
le fruit d’une aigle qui aurait fauté avec un
charognard.
Deux jours plus tard, la région était
redevenue paisible.
Les auxiliaires partirent vers d’autres cieux
pour de nouvelles missions.

56
11 — Le retour au calme
Les rebelles étaient matés. Les goumiers
partirent.
Barras entreprit une reconnaissance
jusqu’à l’oued avec Hardy et Jim. Au cours
de la descente, le Roumain roda son anglais
avec Davis. Le lieutenant se mêla à la leçon.
Au début, quoique correcte, son élocution
parut hésitante. Elle devint ensuite de plus
en plus assurée.
Le trio en devisant compara les méthodes
d’enseignement britanniques et
continentales. Oxford, Sorbonne et Saumur.
Vu l’instruction du jeune officier, par quelles
embrouilles avait-il bien pu être réprimandé
pour atterrir chez les biffins ?
Par surcroît, comment avait-il pu
dégringoler à la Légion ? Mystère ! La
discrétion demeure de rigueur tant qu’on
n’en a pas bavé ensemble.
Les crochets du sentier et les méandres
de la langue de Shakespeare les portèrent
au fond de la vallée. Des veines souterraines
parsemées par endroits de verdure laissaient
deviner un cours d’eau à sec. Ils avaient l’air
de trois collégiens en école buissonnière. Ils
arrachèrent le cresson en quantité :
— Voici la salade, cela changera du
pissenlit.
— Et j’ajoute le rôti, renchérit le lieutenant
en voyant un pigeon sauvage égaré en
solitaire dans le décor aride. Passez-moi un
fusil !
57
Il épaula et fit mouche, mais rien ne tomba.
Quelques plumes voltigeaient dans l’azur,
tout ce qui restait du biset. Le Nemrod
désappointé se souvenait trop tard que le
petit gibier se chasse avec du plomb. Il rit le
premier de sa grosse bévue :
— Disons adieu à la pastilla !
La pastilla est un plat marocain d’origine
espagnole composé de feuilles chaudes de
fromage à pâte molle. Elles sont superposées
et fourrées de farce de pigeon aux amandes,
raisins et épices. La farce peut être aussi faite
de poulet, de crevettes et autres fruits de mer.
Durant le retour, Hardy pria Barras de lui
prêter quelques ouvrages militaires.
— À quoi vous intéressez-vous le plus en
particulier ?
— À la balistique, à l’emploi de l’artillerie et
des blindés.
— J’ai une épreuve d’un livre
révolutionnaire sur le sujet. Il doit sortir bientôt
en librairie. Il s’intitulera « le fil de l’épée ». Il
me vient d’un jeune colonel nommé de
Gaulle. Je crois que cet ouvrage vous
intéressera. Vous me livrerez votre avis.
N’aviez-vous pas obtenu le grade d’officier
dans votre pays ?
— Lieutenant, oui. Mais je n’avais encore
suivi que des études civiles !
— Alors, la Légion aurait-elle éveillé vos
instincts guerriers ?
Personne ne s’informa comment Fischer
avait pu se procurer l’avant-première d’un
58
livre qui venait juste de sortir en juillet 1932.
À vrai dire, trois conférences données en
1927 à l’École de guerre et reproduites de
1928 à 1931 dans la Revue militaire française
avaient préludé au livre. Quelques jours après
cette conversation, Jim Davis reçut une lettre
de convocation de l’état-major. Il s’en trouva
séparé de ses camarades.
Avec la fin de l’été 1932, l’abri de la troupe
fut enfin terminé. Les murs du poste furent
restaurés, cette fois avec du mortier blanchi à
la chaux. Une tour de guet centrale remplaça
les bastions latéraux. Les tentes individuelles
furent démontées. Les marabouts disparurent
au profit de baraquements en dur. Le sol fut
pavé en prévision du retour de la saison des
pluies qui correspond aux mois d’hiver. En
effet, Lyautey avait émis une constatation
précieuse :
— « Le Maroc, c’est une Algérie où il
pleut »
Le fortin était devenu coquet avec ses
murailles blanches et son drapeau tricolore
trémoussé mollement par le vent.

59
12 — Le service du transport à
Kasbah Tadla
En août 1932, le sergent Kuntz se
remettait lentement de sa blessure. Son
inaptitude à tenir son rôle demeurait. En foi
de quoi, il reçut à son tour une affectation à
l’état-major au service du transport à Kasbah
Tadla.
Le caporal Santa et le soldat de deuxième
classe Gossens l’accompagneraient comme
secrétaires.
Rappelons l’organisation des bureaux de
l’armée :
Le premier bureau (effectifs) doit être en
mesure à chaque instant de donner très
exactement la situation des unités, avec les
variations subies par les effectifs et les
dotations en matériel. Il traite également les
questions d’organisation, de service courant
et de relations administratives avec les
autorités civiles.
Le deuxième bureau (renseignements)
doit concevoir et conduire la manœuvre. Il
est également responsable du
renseignement sur l’ennemi.
Le troisième bureau (opérations) doit
traduire la volonté du commandement en
ordres précis destinés aux unités
intéressées.
Le quatrième bureau (transports,
ravitaillement) s’occupe des questions
pratiques liées aux ordres du
commandement (plans de circulation,
60
infrastructures, casernements…). Il s’occupe
également des questions cartographiques et
des servitudes tactiques, mais aussi du
contact entre les troupes et les services.
Le quatrième Bureau était dirigé
nominalement par le capitaine Tourigny.
En réalité, le sergent-chef Leblanc
s’occupait de toute l’organisation. Ce
Leblanc correspondait parfaitement au
modèle du soldat bureaucrate, compétent,
énergique. Avec sa mise impeccable, il
tranchait sur les trois blédards sales.
Ceux-ci étaient mal rasés, fripés. Ils
avaient accompli les dix jours de marche
nécessaires pour couvrir la distance
séparant l’avant-poste d’Ighil Akhachan de
Kasbah Tadla, siège du quartier général, sur
la rive droite de l’Oum Er-Rbia.
Le sous-officier fournit à chacun avec
cérémonie une brochure défraîchie :
— Étudiez cela. Tout est écrit dedans, clair
et net et précis.
Les trois qualitatifs étaient franchement
exagérés. La notice ne montrait en réalité
qu’un charabia diffus, vague pour ne pas dire
vaseux.
Finalement, elle était le modèle d’un
obscurantisme bureaucratique typiquement
militaire. Il y était bizarrement question de
« périgées » des zones 1, 2, 3, de
coefficients de campagnes simples, demis
ou doubles. Le tout était enrobé de
phraséologie administrative. Un vrai casse-
61
tête chinois.
Kuntz, après dix minutes de transpiration,
capitula :
— Je dois m’absenter pour une
commission urgente. Apprenez ce truc et
vous m’expliquerez demain sans faute.
Le Belge se sentit piqué dans son orgueil.
En foi de quoi, il tint une bonne heure avant
de renoncer à son tour :
— Merde, je n’y pige que dalle.
Il s’esquiva en ville guérir à l’alcool ses
méninges torturées. Il y réussit.
Le lendemain matin, ses migraines avaient
laissé place à une intense gueule de bois. Il
se représenta tout penaud. Santa qui avait
déjà eu l’expérience de la blague, mais ne
voulait pas courir le risque de décevoir un
supérieur était resté bouche cousue.
Leblanc compatit :
— « Quezaco ? » Pourquoi prenez-vous
ces mauvaises mines d’enterrement ?
— Chef, on ne saisit pas tout, dit Gossens.
Le sous-officier parut contrarié comme un
professeur exaspéré par la stupidité de ses
élèves. Il s’adressa à sa victime :
— Vous venez de Wallonie, je crois.
— Oui, Chef.
— Vous devriez comprendre le français.
Du bon, à part cela ! Bien. Asseyez-vous à
côté de Vioux et vous regardez comment il
opère. Et tâchez d’écouter en silence !
Entendu ? Mais où donc peut bien se cacher
le sergent ?
62
— On l’ignore, Chef. Hier, il nous a parlé
d’une course urgente et on ne l’a pas revu.
Les deux novices s’installèrent derrière le
secrétaire qui réprimait difficilement son fou
rire.
Son patron parti, plutôt que de se moquer
d’eux, il les rassura gentiment :
— Ne vous tracassez pas, les gars. Il joue
le même numéro à tout le monde. La semaine
dernière, nous avons réceptionné des
coloniaux. On nous envoyait les plus calés,
des sursitaires de Lyon, Bordeaux et Paris. Ils
n’ont rien pigé non plus de ce jargon. Qu’est-
ce qu’il leur a brisé ! Vous, au moins, il ne
vous a pas traités d’abrutis. En fait, c’est
simple. Je vais vous mettre au courant en
moins de deux… Il s’agit de remplir des
formulaires pour la compagnie de transport
civile qui travaille pour nous. Le coût du
transport varie en fonction et de sa nature et
de la dangerosité du parcours. Par exemple,
le prix est plus élevé pour les explosifs que
pour les vivres. Il l’est aussi plus en zone
d’insécurité qu’en région pacifiée. Vous
remarquez ici les barèmes. Sur le mur, vous
voyez la carte avec les secteurs à risques
hachurés de couleurs. Il s’en trouve de trois
sortes. Cela peut changer avec l’évolution
des opérations. Vous serez informés en
temps voulu. Chaque feuille de route contient
trois volets. Vous en remettez un au
chauffeur, le deuxième nous revient et le
troisième va aux archives.
63
Pour illustrer son exposé, il compléta
quelques exemplaires devant eux.
Choisissant quelques cas de figure, il en
opéra les calculs élémentaires, tout en leur
expliquant le pourquoi. Il reporta les chiffres
dans le livre des comptes, toujours en
fournissant des indications limpides.
En un quart d’heure, il leur démontra la
démarche simple à suivre. Vioux se
comportait vraiment en garçon sympathique.
Pendant le repas de midi, il les tuyauta sur les
ressources de la ville en matière de
distractions :
— Commencez par le hammam. Vous en
avez besoin. Je ne sais pas si vous vous en
apercevez, mais vous ne sentez pas la rose
ni le sable chaud. Après, plusieurs options
s’offrent à vous. D’abord le cinéma, si vous
aimez les vieux films. Ou encore la Lanterne
Rouge. Vous êtes la convoitise des filles qui
bossent à des prix fixes et d’autres qui
travaillent à la pige. Vous êtes le gibier. Les
chasseresses circulent aussi dans la rue. Là,
quand une moukère porte des talons hauts au
lieu de babouches et tripote son voile, elle
drague. Reste l’incertitude que tu ignores si
l’élue a quinze ou cinquante ans. Les yeux
brillent de la même façon, que ce soit produit
par la jeunesse ou par le khôl. Ensuite, est-
elle bien roulée au moule ou tordue ? La
djellaba cache tout. La démarche seule peut
t’inspirer vaguement.
Gossens polissonna :
64
— On peut toujours tâter ! Je n’aime pas le
sac à malices.
— Tu peux t’essayer, si tu ne tiens pas à
tes mirettes. Tu risques qu’elle ameute le
quartier. Ici, même une morue se veut aussi
discrète que la Reine de Saba. Elle
n’acceptera pas de perdre la face. Demeure
donc prudent.
Pendant la sieste, Kuntz apparut. L’air
innocent, il s’informa des nouvelles :
— Comment ça va, les gars ? Comment ça
se goupille, la machine ?
Le Belge farceur était maintenant aussi au
courant du tour que Santa. Et comme il avait
aussi une bonne connaissance de la
personnalité simplette de l’Allemand, il
s’empressa de le contenter :
— Bien sûr, sergent. Sur le papelard qu’on
remet au chauffeur, vous inscrivez l’indice de
l’Itinéraire. Puis, vous le soumettez une seule
fois au coefficient pi et vous ajoutez à la
rubrique Zone le pourcentage du cosinus. Il
est fourni par le calcul intégral x, y, z, extrait
du sinus et de la tangente. À la case
Chargement, vous notez l’exact quotient
catoptrique. Vous l’obtenez en vous servant
des barèmes et en retranchant les
coordonnées axiales de l’intellect copulatif
« cologarythmique ». Le tour est joué, tout à
fait simple, n’est-ce pas, Chef ?
L’Allemand parut perplexe. Il cherchait la
subtilité, flairait le piège. Il se rassura en
voyant le visage innocent et sérieux affiché
65
par Santa. Plus inspiré que le Penseur de
Rodin, il décréta avec gravité :
— Oui, c’est clair comme de l’eau de roche.
Eh bien ! Vous vous occuperez de la
paperasse. Moi, je jetterai un coup d’œil pour
contrôler.
Et, content de s’en sortir à si bon compte, il
quitta les lieux en arborant une mine posée.
Les deux complices lâchèrent alors leur trop-
plein de fou rire.
— Je ne savais pas que tu étais si calé en
sabir scientifique !
— Bof ! Au bled, le poste disposait d’un
seul livre, le troisième volume du Larousse.
La lettre C., faute de mieux, je l’ai potassée.

66
13 — Permission de nuit à Kasbah
Tadla
À Kasbah Tadla, tous les bureaux de l’état-
major étaient regroupés dans une importante
forteresse mauresque rouge appelée la
Casbah.
À la tombée du jour, Gossens et Santa y
rencontrèrent Davis.
Il leur décrivit ses nouvelles responsabilités
au quartier général. Un capitaine sorti de
l’école polytechnique travaillait sur un
nouveau canon. Il avait eu besoin d’un aide
capable de mettre au net ses croquis. Il devait
aussi savoir appliquer ses calculs et les
vérifier et contre vérifier. Jim avait décroché
la planque. Il avait bénéficié de la
recommandation de Barras et du prestige
d’Oxford, même auprès d’un pipo. Son
patron, plus scientifique que militaire, le
traitait d’égal à égal. Il lui permettait de faire
office de professeur pour décrypter les
bouquins techniques en langue de
Shakespeare.
Les trois amis se douchèrent et se rasèrent
de près. Ils partirent explorer la ville. L’Anglais
servit de guide. Il connaissait les adresses
des filles semi-honnêtes, assez bien fichues
pour pouvoir « travailler » pour leur dot. Pas
encore professionnelles ou mariées, elles se
trouvaient à la croisée des chemins.
En général, les Arabes apparaissent très
exclusifs lorsqu’il s’agit de mariage. Toutefois,
certains considèrent le coït comme non
67
déshonorant si on n’y met pas de sentiments.
Rien à craindre par conséquent avec les
Roumis si ignorants dans ce domaine.
L’éducation sexuelle des musulmans leur
paraît supérieure. Ils la commencent avant la
nubilité. Ils en possèdent la technique avant
même de savoir lire et écrire. Les infidèles
demeureront au contraire toujours des cons à
ce chapitre.
Donc, la transaction d’une Mauresque avec
un Barbare ignare n’entraîne pas de
conséquence. Elle peut être regardée comme
purement commerciale, du moment qu’elle
rapporte.
Gossens était peu impressionné par cette
casuistique étrange :
— Tiens, chez nous ça s’appelle du
maquereautage, rien que çà.
Ils ignoraient quand ils retrouveraient une
telle occasion de se divertir. Ils en profitèrent
au maximum. Ils ne rentrèrent qu’à l’aube.
Santa sonda le Bruxellois :
— T’es-tu bien amusé ? Ton « Aïcha »
semblait aussi gentille que la dernière épouse
du Prophète !
— Ouais ! Elle l’était… « God verdamn’ich
! » Qu’est-ce que je ne sacrifierais pas pour
une moule poilue, frisée, broussailleuse à s’y
frotter la trogne ! Un con rasé me débine
comme une bière sans mousse.
Sa déception éclatait. Il vociférait de
mécontentement.
— Calme-toi, Casanova, Barbe Bleue,

68
s’esclaffa amicalement Santa.
— Oui ! Voilà ce qu’il me faudrait : sept
femmes roses, dodues, velues, comme le
Bon Dieu peut les créer.
— Arrête ton char, vantard !
Se renfrognant, Barbe Bleue ouvrit une
bouteille de vin et en ingurgita la moitié.
Il se coucha sans se déshabiller et
s’endormit en rêvant agréablement de touffes
luxuriantes.
C’était la fin d l’été 1932.

69
14 — La croix de guerre
Mais déjà deux jours plus tard (le 20
août ?) Kuntz et son équipe embarquaient en
camion. Ils partaient pour Tizi n’Ighil, la base
des opérations. La manœuvre prévue
consistait en une triple attaque Est-Ouest :
sur le massif du Tazigzaout par le
groupement Richert (2 bataillons dont le 1/2e
RTM), au nord de l’Assif n’Oughedou par le
groupement Perrot (1/3e RTM et 3/14e RTA)
et dans la vallée du Zenzbat par le
groupement Pothuau (2 bataillons dont le
3/4e RTM). Cette action offensive était
complétée au sud par un contrôle de la vallée
de l’Akka Zensbat réalisé par le GM du Tadla
(2/13e RTA).
L’action débuta le 22 août. Jusqu’au 25
août les troupes engagées procédèrent à
l’encerclement méthodique du réduit
dissident. Puis la manœuvre de réduction
débuta le 5 septembre et se conclua le 11
septembre par la reddition de Sidi el Mekki.
Tizi n’Ighil, est le prolongement ouest de
l’Ighil ou Abari, à près de 3 000 mètres
d’altitude. La période des combats s’était
auparavant étendue depuis la trêve des
pluies au printemps jusqu’aux frimas de
l’automne, et l’été était déjà avancé sans que
la tache du Haut Atlas et encore moins celle
du Djebel Saghro fussent effacées.
C’est qu’en août 1932, après l’occupation
de Tounfit par les troupes coloniales, Sidi El
Mekki avait rassemblé à

70
l’intérieur des lignes françaises un djich
(Troupe de fidèles du Maroc) de trois mille
familles dans les ravins boisés de Tazigzaout
dans les montagnes d’Agheddoua situées à
une centaine de kilomètres au sud-ouest de
Tounfit. Elles appartenaient à la tribu des Aït
Atta, la plus guerrière de toutes les tribus du
Maroc. Elle habitait la région entre Ksar-Es-
Souk (maintenant Errachidia) et Ouarzazate.
Le général Huré avait placé son poste de
commandement à Boumia et sa base arrière
à Tassent, lieux situés au cœur du Moyen
Atlas.
À partir d’El Kelaa m’Gouna, le revêtement
de bon goudron disparut. Le Berliet de six
tonnes bifurqua alors vers le sud et s’engagea
dans le Grand Atlas. La piste caillouteuse
serpentait à flanc de roc. Elle traversait des
ravins sur des ponts centenaires qui
grinçaient sous les roues.
Le camion filait malgré les cahots comme
sur une autoroute. Le sergent occupait la
place de chef de bord dans la cabine à côté
du chauffeur. Les deux nouveaux ronds-de-
cuir étaient assis à l’arrière sur des caisses et
des ballots.
Ils bondissaient comme des cow-boys de
rodéo.
— Mes miches fondent en marmelade, se
lamenta le Belge.
Il s’escrima à creuser une cuvette dans la
balle qui lui servait de siège. N’y parvenant
pas, il l’ouvrit avec sa baïonnette. Il siffla

71
admiratif :
— Psst ! La grotte d’Ali Baba ne renferme
que de la crotte à côté de ça.
Son émerveillement émanait d’une belle
découverte : les sacs regorgeaient de
victuailles de luxe. Des jambons entiers
trônaient parmi des meules de fromage et des
conserves de foie gras.
Cela représentait sûrement les provisions
clandestines que le soukier destinait aux
officiers. L’absence d’étiquettes de l’armée
confirmait la combine entre le pilote et le
marchand civil.
Gossens en oublia son inconfort :
— Réquisition !
Sans hésiter, il fractura une caisse. Elle
contenait des bouteilles fines dorlotées dans
leurs paillons. Il choisit un cognac parmi les
spiritueux.
Il le déboucha en grand cérémonial et avec
jouissance :
— Puis-je, Sir Bancal, vous offrir un
rafraîchissement ?
— Merci, volontiers. Après vous, Mon
Prince.
Après ce déploiement de belles manières,
ils s’envoyèrent de bonnes rasades à tour de
rôle. Santa claqua la langue avec
délectation :
— Comme tord-boyaux, il se pose là. J’en
formerais mon ordinaire. Quel nectar ! Nous
serions tout de même mieux avisés de
manger un casse-croûte avec.

72
Ils s’installèrent confortablement sur les
bananes. Elles n’offraient pas l’élasticité des
ressorts d’un fauteuil. Simplement, elles se
plièrent docilement à la forme arrondie
désirée et calèrent à la perfection les fesses.
Les écornifleurs se lancèrent à ingurgiter
beaucoup de jambon avec un peu de leurs
rations de pain. Un morceau de fromage
pesant une bonne livre termina le repas. Un
chablis aida le tout à passer. Bien repus et
guillerets, ils contemplèrent les restes de
leurs agapes :
— On ne peut pas planter là la bectance
entamée. Ça éveillerait les soupçons. Qu’est-
ce qu’on décide pour s’en sortir ?
— Partageons !
Chacun disposait de deux musettes. Elles
étaient bourrées de trois jours de vivres et
deux bidons de deux litres. L’un était censé
contenir de l’eau et l’autre du rouge. Ils les
vidèrent.
Les boîtes de conserve de singe décrivirent
de grandes courbes dans l’azur, comme des
grenades à l’exercice. Ils troquèrent cet
ordinaire contre charcuteries, tommes,
cognacs et vins fins.
Choisi parmi des coffrets de havanes, un
cigare de marque accompagna le digestif et
combla leur béatitude. Le Belge planait au
septième ciel :
— Nous avons pigé le bon numéro. Ne le
pensez-vous pas, « My Lord » ?
— Pourvu que ça dure !

73
Ce que la chaussée perdait en qualité, le
paysage le gagnait en pittoresque. Sauvage
comme ses habitants, la région capta leur
intérêt. Parfois surgissait la petite tache
blanche d’une koubba perchée sur la crête.
En Afrique du Nord, la koubba dite aussi le
marabout est un monument élevé sur la
tombe d’un personnage vénéré appelé aussi
marabout. Ou alors au loin dans un tournant
une masure se dévoilait difficilement. Enfouie
au creux de la vallée et à moitié rongée par
l’abandon, elle était masquée par la
broussaille.
La route était devenue très dégradée. Elle
était à peine carrossable. Le conducteur
cessa de mener son véhicule comme un char
d’assaut de la Grande Guerre. Avec plus de
douceur, il s’efforça d’éviter le plus gros des
nids-de-poule et des bosses.
Enfin, une montée par trop abrupte le
contraignit à l’arrêt. Il posa le pied à terre et
versa doucement de l’eau dans le radiateur. Il
se planta ensuite contre la roue arrière. Les
cuisses écartées, il déversa le trop-plein de
sa vessie. Les autres, d’ailleurs, ne l’avaient
pas attendu pour se soulager pareillement.
— Le moteur a besoin de souffler, dit-il en
reboutonnant sa braguette. Si on en profitait
pour casser la croûte ?
— Bonne idée ! Je me sens une de ces
fringales à dévorer un bœuf, approuva Kuntz
en attrapant son sac. Allez-y, les gars.
— Merci, Sergent. Nous, on n’a pas faim.

74
— Comment ? Quelque chose qui ne colle
pas pour vous autres à l’arrière ?
— Ça manque de confort, mais ça peut
s’endurer, Chef. Seulement, ce sacré tapecul
nous a complètement retourné l’estomac à
l’envers. On préfère se dégourdir les
guibolles.
La compagnie belge hongroise s’employa
à reconnaître les environs. Le Wallon ne ratait
jamais une occasion. Il proposa d’épargner
en refusant d’être pris « en subsistance » par
les Coloniaux.
Les détachés pouvaient en effet choisir de
tomber à la charge du corps de troupe où ils
étaient affectés temporairement. Ils pouvaient
aussi décider de subvenir eux-mêmes à leurs
besoins.
Dans la deuxième option, ils empochaient
les trois francs et cinquante quotidiens
provenant de leur unité d’origine.
— Leur tambouille ne me dit rien. Avec ce
que nous avons planqué, on réussira bien à
se débrouiller pour mieux manger. À la fin de
la campagne, on se sera ramassé un joli
pécule.
Lorsqu’ils redémarrèrent, des salves de
coups de feu les saluèrent au passage dans
une grande descente à flanc de montagne.
Trois ou quatre tireurs devaient se trouver
soigneusement embusqués derrière les
mamelons environnants.
Joliment éméchés, les secrétaires
ripostèrent jovialement au fusil. Puis Gossens

75
balança des grenades :
— Si ça ne fait pas de mal, ça produit au
moins du bruit et de la place pour les
provisions ! Maintenant que nous vivons à
notre compte, il nous faut penser aux jours à
venir.
Ils s’y employèrent jusqu’à épuisement
complet des munitions. Ils entrèrent en
trombe dans la base comme si un régiment
complet de diables excités était lancé à leurs
trousses. Kuntz descendit de la cabine, le
front plissé :
— Pas de casse ?
— Non, Chef. Nous n’avons vu qu’une
dizaine de salopards. On les a éloignés.
— Si j’avais pris la mitrailleuse…
Coincé à l’étroit dans l’habitacle, il aurait eu
bien du mal à s’en servir.
Le planton les conduisit au bureau du
commandant.
— Sergent Kuntz avec deux soldats pour le
service de transport, beugla l’Allemand en
claquant les talons. Nous avons été attaqués.
Nous avons repoussé les assaillants. Nous
n’avons pas essuyé de pertes. L’ennemi en a
subi quinze hors de combat, mon Colonel.
L’officier était impressionné par l’allure
martiale et le laconisme rappelant Tacite. Il
devait penser :
— « Ces légionnaires sont de véritables
durs à cuire, tout de même ! »
Il s’informa obligeamment :
— Ah ! Vous les grenadiez ! Avez-vous pu

76
vous rendre compte de leur nombre?
— De vingt à vingt-cinq ! Mon Colonel.
— Bien, sergent. Écrivez-moi un compte-
rendu détaillé. Planton !
Montrez-leur les bureaux.
Puis, il parla à son secrétaire :
— Soldat Durand, prenez note de leurs
noms, prénoms, matricules, unités.
Proposition pour la croix de guerre.
La croix de guerre est une récompense
créée en 1914 pour les combattants
courageux.
Un mois plus tard, la citation arriva. Le
commandement n’accordait qu’une seule
médaille au lieu de trois. Le sergent Kuntz fut
donc décoré pour son courage exceptionnel,
ainsi que son esprit combatif et son sang-
froid.

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15 — Bureaucrates en base
d’opération
Les trois bureaux étaient des marabouts
garnis d’une table, de deux chaises et d’un lit
de camp pour les secrétaires,
Pour le sergent tout était en double plus un
classeur. En fait il n’avait rien à écrire, mais il
avait disposé les cahiers, les livres de compte
et les dossiers de façon à donner l’impression
d’un homme surchargé de travail., il n’avait
qu’à surveiller le déchargement et le
chargement des camions. Un planton aurait
pu y suffire, sauf que l’autorité symbolise
l’épine dorsale de l’armée.
Les deux secrétaires, eux, étaient
submergés de besogne. Ils remplissaient les
lettres de route en trois exemplaires. Ils
calculaient les frets et répartissaient les
cargaisons.
La base fourmillait d’activité. Il fallait
ravitailler les unités combattantes en vivres,
munitions, matériels. C’était la dernière
opération militaire de « pacification » et au
mauvais moment.
Ŀa France, étant pays « sanctionaliste »,
condamnait la guerre impérialiste italienne en
Éthiopie.
Vu le grand effectif des supplétifs de
l’armée coloniale, les combats risquaient
souvent d’être fratricides : ainsi aux cavaliers
zayanes résistants s’opposaient les forces
régulières zayanes traitres du Tadla
commandées par le Caїd Amaroq,
78
Ni la haine viscérale ni l’exécration au-delà
de la mort n’existaient encore pour la France.
Du moins, elles ne s’étaient pas encore
manifestées. Elles étaient réservées aux
traîtres, les autochtones, goumiers et spahis,
ainsi qu’aux légionnaires. Ceux-là se
comportaient en vrais salauds, commettaient
les pires exactions. Ces renégats donnaient
coup pour coup. Leur devise s’intitulait
simplement œil pour œil, dent pour dent et
joyeuses pour joyeuses.
Au contraire des mercenaires, bonne
vache à lait, l’armée régulière française se
laissait traire et couillonner. Les autochtones
finauds la volaient effrontément. Elle
représentait une source assurée de profits
pour les fellahs et bien mieux encore pour
leurs fathmas.
Le jour, on pétaradait à qui mieux mieux
comme dans une fantasia, amusante certes,
mais ô combien dévastatrice.
Le soir venu, le toubib français visitait les
dissidents. Il était accompagné par des
supplétifs. La colonne circulait avec le
drapeau de la Croix-Rouge en tête. Elle se
déplaçait en toute sécurité. Elle était dotée de
six bourricots chargés de pansements, de
médicaments et de vivres, surtout de boîtes
de lait pour les enfants.
Pas fous, les Berbères ne tiraient jamais
sur le képi rouge : il soignait ceux qui avaient
été blessés par hasard ou par malchance.
Durant ce temps, les âniers distribuaient
79
les denrées aux mères et aux enfants
. La troupe des vaillants guerriers était en
effet toujours suivie de la cohorte familiale, la
fameuse smalah.
Les combats se rétrécirent en de faibles
escarmouches sporadiques.

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16 — Parties de pêche
Les provisions de nos deux amis
s’épuisèrent avant la fin des trois semaines
que durèrent les opérations de fin août au 14
septembre 1932. Il leur fallut chercher un
moyen de se nourrir. Au début, ils purent
resquiller sans peine. Ils se faufilaient dans
les rangs des coloniaux pour la distribution de
soupe.
Leur rabiotage fut bientôt éventé. Ils
décidèrent de descendre au cours d’eau pour
pêcher durant la sieste.
Santa fouilla en vain dans sa musette à la
recherche d’un bout de ficelle :
— Nous ne possédons ni ligne ni hameçon.
Comment les attraper ?
— Laisse se débrouiller bibi, c’est mon
meilleur rayon, répondit Gossens.
Il suivit la berge en observant le courant. Il
s’arrêta à un endroit où se formaient des
boucles autour des pierres de fond. Il
commanda :
— Nous allons prendre un bain. Enlevons
toutes nos frusques !
— Penses-tu les saisir à la main ? Dauba
le Magyar intrigué.
Il obtempéra néanmoins sans protester
plus. Ils se retrouvèrent nus comme des vers.
Une grenade dégoupillée et jetée à l’eau
l’éclaira sur ce que le cerveau de l’entreprise
avait machiné. En effet, neuf poissons dodus
flottèrent, les branchies éclatées et le ventre
à l’air.
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— Et voilà le travail ! Remettons-nous ça ?
— Ça ne vaut pas la peine. Ça m’écœure
assez. De toute façon, nous en avons assez
pour aujourd’hui et ils ne se conservent pas.
Ils allumèrent un feu et cuisirent leurs
captures à la broche. Ils se sentirent
paresseux après le festin. Ils se couchèrent
sur le dos pour se délasser en fumant une
cigarette.
Ils somnolaient quand des rires étouffés les
réveillèrent en sursaut. Plus loin, derrière le
tournant de la rive, deux femmes berbères
lessivaient des burnous en lançant des
regards furtifs.
— Elles pourraient laver nos fringues aussi,
s’avisa Gossens, toujours le sens pratique.
Il entama les négociations. Les femmes
berbères rencontrées par Santa et Gossens
ne portaient pas le voile. Elles ne
comprenaient pas le français et ne
connaissaient guère l’arabe. Elles ne
parlaient guère que leur propre langue,
l’Amazighe dans sa variété du sud, le
tachelhit. Les cultivateurs parlent le tachelhit,
les pasteurs le tamazight (deux dialectes
berbères d'origine commune).
Gossens pallia l’indigence de vocabulaire
commun par une gestuelle exagérée. Des
morceaux de savons et des paquets de
cigarettes servirent d’arguments au
marchandage. Il ajouta sa montre japonaise.
De toute façon, elle était devenue trop
capricieuse. Grâce à elle, il obtint gain de

82
cause. Quelle femme résisterait à un bijou si
grand, si joli, avec un tic-tac si mystérieux ?
Pendant qu’elles nettoyaient leurs treillis,
ils se jetèrent à l’eau. La peur du ridicule les y
motivait plus que la pudeur. Ils n’y
échappèrent pas pourtant. Ils présentaient
une allure bicolore indécente et clownesque.
Leurs corps bronzés contrastaient avec leurs
jambes musclées et blêmes. D’ailleurs,
devant ce tableau, les moukères se
bidonnaient sans retenue.
Ils s’ébattirent dans l’onde fraîche en
s’aspergeant comme des enfants. Essoufflés,
ils se couchèrent sur le sable.
Soudain, ils remarquèrent que les
blanchisseuses ne riaient plus. Elles
dissimulaient mal un petit sourire en coin et
des yeux curieusement brillants.
Rendus lubriques, ils s’approchèrent
subrepticement.
Au début, elles se montrèrent simplement
consentantes. Elles ne manquèrent pas de
s’embraser en chemin jusqu’à collaborer des
plus activement. Étonné par ce succès, Santa
se questionna à haute voix tout en se
rhabillant :
— Peut-être les Arabes, surestiment-ils
leur technique en la matière ; en excisant les
clitoris, n’abaissent-ils pas la jouissance des
femmes qui est le plaisir des hommes ?
Il oubliait que, bien que musulmanes, les
femmes berbères n’étaient pas arabes. Sur le
sentier de retour à la base, la chair apaisée,

83
il philosopha :
— « Les peuples en conflit devraient
s’entendre. En n’opposant que des bataillons
d’amazones aux mâles de l’autre camp. La
tuerie n’aurait pas lieu. »
Les jours suivants, ils retournèrent à la
pêche au poisson et à la bagatelle.

84
17 — Action d’éclat.
Le sergent Kuntz et un sergent-chef de la
Légion étrangère entrèrent dans le bureau-
marabout de Santa. Kuntz était visiblement
embarrassé:
— Tout ce que je peux faire, Chef, c’est
de contacter pour vous la direction, Chef.
Rien de plus. C’est à eux de prendre la
décision
— Alors, faites-le, mais vite sergent!
— Ça ne sera pas long. Attendez-moi ici,
chef!
L’inconnu, petite taille et lunettes, posa un
regard interrogatif autour de lui :
— Avez-vous une cuvette, caporal ? Je
voudrais me décrasser. Depuis hier matin, je
n’ai pas eu le temps de me laver.
Santa lui donna une bassine d’eau et une
serviette.
—. Vous voulez aussi vous raser, chef?
Le sergent-chef acquiesça. Il se mit torse
nu et commença à se savonner. Il avait autour
du cou une mince chaînette en or tenant une
minuscule étoile faite de deux triangles
entrelacés.
Santa se souvint que Hardy avait la même.
C’était l’étoile juive, emblème des sionistes.
En passant sa trousse de toilette, il s’enquit :
— Quel est votre problème, Chef ?
— Ma section est assiégée dans un poste
à trente kilomètres d’ici. Je me demande s’il
leur reste encore assez de munitions pour
tenir une heure. Il faut absolument que je leur

85
apporte des cartouches et des obus. Je me
suis aussi procuré une mitrailleuse neuve et
deux petits mortiers. Hélas ! Je n’ai pas
trouvé de véhicule pour les transporter. Si je
n’arrive pas à temps… Énervé à l’idée de ce
qui attendait ses hommes, il se coupa la joue.
Le sergent entra sur ces entrefaites :
— Chef, vous aurez le camion. Une semi-
remorque du Génie. Il sera là vers à deux
heures.
— À deux heures ! Autant dire à Pâques
quand il ne restera plus un homme survivant.
Allez donc vous faire foutre. À deux heures !
Il bouillait de colère. Devant cette fureur, le
sergent Kuntz s’éclipsa. Par contre, le
Hongrois proposa son aide :
— Pouvez-vous patienter une minute,
Chef ? J’ai peut-être une solution.
— Aurai-je découvert mon sauveur ?
Santa donna son idée et sortit à son tour. Il
revint bientôt avec un civil.
— Voici Martinez. Il est chauffeur à la CTM,
la Compagnie de transport du Maroc.
— Martinez, je m’appelle le sergent-chef
Shaltiel.
— Le sergent-chef a besoin de votre
camion pour une course de deux heures aller-
retour.
Martinez se gratta la tête :
— Je ne peux pas. C’est que j’ai mon
horaire à respecter.
— Je vais vous établir deux feuilles de
route. Elles vaudront pour six tonnes

86
d’explosifs en zone 1 et deux trajets de
cinquante kilomètres chacun.
— C’est dangereux?
— Bof ! Avez-vous besoin d’argent, non ?
— Ça oui, ma femme attend un enfant.
— Alors ?
— Votre affaire sent mauvais. Pourquoi le
colonel ne donne-t-il pas l’ordre de mission ?
— Nous n’avons pas de temps pour la lui
demanderi. Avez-vous peur pour votre vie ?
— Un peu. Je n’en ai qu’une.
— Voilà ce qu’on va faire. Vous vous
reposerez tranquillement ici. Le chef et moi
effectuerons la course avec votre camion.
Vous recevrez quand même vos deux
attestations de transport. Mettons trois.
— Et s’il y a de la casse ?
— L’armée paiera. Vous n’y perdrez rien.
— Comme ça, ça va. J’ai fait le plein, vous
pouvez rouler.
Santa et le chef chargèrent rapidement les
mortiers et les caisses de munitions à
l’arrière, la mitrailleuse dans la cabine. Santa
prit le volant. En passant, il avertit Gossens
— Je m’en vais avec le chef, remplace-
moi.
Alors qu’ils étaient rendus sur la route,
Shaltiel cala la mitrailleuse de façon à avoir
un bon angle de tir, il engagea la bande et fit
sauter le coin de son pare de son pare-brise.
Il introduisit le canon de la pièce dans le trou.
Cela lui permit de trouver un bon axe de tir.
— Qu’est-ce qu’il va me passer, Martinez !

87
soupira Santa en coulissant son regard vers
le pare-brise cassé.
Shaltiel lui jeta un regard moqueur :
— Vous risquez le falot ou Colomb-Béchar
ou même votre peau. Pourquoi alors vous
souciez-vous de l’engueulade d’un pékin ? Et
puis, d’abord, pourquoi vous mêlez-vous de
cela ? L’esprit de corps ?
— La Légion ? Oh ! Que non! S’il vous faut
une raison, c’est le « Magen David » que
vous portez au cou.
— Seriez-vous juif ?
— Moi non, mais mon meilleur ami est
sioniste. Ce que je fais, il le ferait s’il se
trouvait à ma place.
Le rire détendu de Shaltiel souligna
l’atmosphère rendue conviviale.
— Grâce à vous, ma bonne étoile ne m’a
donc pas abandonné. Mais ne conduisez
donc pas comme en rallye. Ralentissez.
N’achevez pas la guimbarde avant d’arriver
au port !
Effectivement l’israëlophile conduisait la
vieille guimbarde comme une voiture de
course.
Des coups de feu les avertirent qu’ils
approchaient du but. L’ami des Juifs modéra
l’allure et baissa la vitre de son côté :
— Chef, passez-moi quelques grenades.
Je peux diriger d’une main et dégoupiller avec
les dents.
Shaltiel poussa vers lui la musette de
grenades, leva le cran de sureté de la

88
mitrailleuse, vérifia l’axe de pilotage.
— Bien, allons-y.
Ils repartirent à plein gaz.
Les assaillants du poste, d’abord surpris
par le camion qui fonçait sur eux, le prirent
comme nouvelle cible. Santa dégoupillait les
grenades avec ses dents, les lançait au jugé
pendant que Shaltiel faisait fonctionner son
engin sans se préoccuper de sa vitre latérale
qui éclata à dix centimètres de son visage.
Les soldats du poste ouvrirent la porte juste
devant l’arrivée du camion qui s’y engouffra à
toute berzingue pour s’affaler pile dans la
cour, moteur calé, radiateur percé. En plus,
un pneu était crevé. Les légionnaires
assiégés déchargèrent prestement les
obusiers et les caisses. Un sergent blessé
couché sur un brancard grimaça un sourire :
— Chef ! Vous voilà enfin ! On pouvait tenir
encore cinq minutes au plus. Merci, chef,
d’être arrivé à temps.
— C’est lui qu’il faut remercier plutôt que
moi. Sans lui je n’aurais pu réussir, dit Shaltiel
en désignant Santa du menton.
Le sergent tendit la main :
— Merci, caporal.
— Caporal Santa, à votre service, sergent.
Ils se serrèrent la main.
Avec la mitrailleuse et les deux mortiers, la
cause était entendue. L’attaquant, frustré, se
replia.
Pour le retour, trois blessés furent chargés
sur la plate-forme. Quand Santa voulut

89
remplacer la roue crevée, il s’aperçut que la
roue de secours était aussi à plat. Il fallait
rentrer avec une des roues dégonflées. Il était
nécessaire de tenir au moins le soixante pour
rouler ainsi, mais avec la piste cahoteuse et
le radiateur crevé, ils durent s’arrêter souvent.
Au lieu de deux, ce furent cinq heures
d’absence.
Un civil nerveux piétinait à l’entrée de la
base :
— Mon Dieu, en quel état me rendez-vous
mon camion !
Shaltiel le tranquillisa :
— Ne pleurez pas, je prends tout sur moi.
Vous serez dédommagé. Seulement, la
version officielle dira que vous conduisiez.
Pigé?
— Je dirai tout ce que vous voudrez, mais
pourquoi ?
— Sans cela, le caporal passera en conseil
de guerre et moi avec probablement. Croyez-
moi, il ne pardonne pas. J‘y perdrai plus que
mes futurs galons de sous-lieutenant. Par
contre, tant que mon nez restera propre, je
pourrai tout pour votre casserole. D’abord,
reprenez votre volant et emmenons les
blessés à l’hôpital de campagne. Notre
mission n’est pas terminée.
Quoique pas très rassuré, le Marocain
obéit sans protestation supplémentaire. De
retour à sa tente marabout, Santa fut accueilli
par son aide-bureaucrate : Gossens était sur
des charbons ardents :

90
— Qu’est-ce que tu es allé foutre ? Kuntz
n’a pas cessé de me casser les pieds pour
savoir où tu étais passé.
Le récit des évènements par Santa ne fit
qu’amplifier ses remontrances :
— Eh bien, mon colon ! Tu flirtes avec la
compagnie disciplinaire. Qu’est-ce qui a bien
pu te prendre de vouloir jouer les héros ?
— Ça m’emmerdait de m’encroûter
derrière un pupitre. J’y ai attrapé des
callosités au cul insupportables.
— Et mon cul ne s’en est-il pas fait aussi ?
Kuntz apparut, Il était furibond :
— Où est-ce que vous étiez ?
— J’avais mal au ventre, Sergent. Je
n’arrêtais pas de courir.
— Tiens, Gossens m’a dit qu’il vous avait
vu partir en bahut.
À ce moment précis, suivi de Martinez,
Shaltiel entra, En entendant l’interrogatoire, il
devina l’impasse :
— Fichez-lui la paix, sergent. Il était avec
moi. Caporal ! Prêtez-moi votre bureau : J’ai
un compte-rendu à écrire pour le colonel.
Chauffeur, identifiez-vous. Nom, prénom,
qualité, situation de famille, adresse. Votre
numéro de camion.
Libéré par cette intervention, Santa se
rendit à l’atelier du train.
Le chef mécanicien tenait ironiquement en
main la jante déformée :
— Ah ! Vous voilà donc l’inventeur de la
roue carrée. Nous avons dû la remplacer par

91
celle de secours. Le trou du radiateur a été
bouché. Au bout du compte, le tacot est
complètement démoli. Pour atteindre Kasbah
avec, il ne faudra surtout pas dépasser le dix
à l’heure.
Santa retourna au bureau pour apprendre
la bonne nouvelle à Martinez. Celui-ci venait
juste de signer sa déclaration. En fait de
bonne nouvelle, ce fut un choc pour
Martinez : il comprenait que son camion était
devenu juste bon pour la ferraille. Shaltiel qui
avait contresigné le document le rasséréna
de nouveau :
— Je vais à Kasbah Tadla. Je verrai votre
patron. Ne vous bilez pas. Dès maintenant,
vous pouvez vous considérer comme un
héros national. Vous avez sauvé la vie de
trente soldats et vous avez en plus rapatrié
les blessés.
Le sauveteur héroïque écarquilla les yeux.
Il les promena autour de lui, la physionomie
pleine d’incompréhension. Ayant enfin saisi la
ficelle, il se redressa, soulagé et détendu.
Kuntz s’empressa de trouver pour Shaltiel,
son encombrant collègue, une place dans le
premier véhicule retournant au quartier
général.
Au moment de partir, Shaltiel salua Kuntz
sobrement sans aménité. Il se tourna ensuite
tout souriant vers son bon samaritain Santa et
lui serra chaleureusement la main en y
pressant quelque chose :
— Je ne sais pas si on se reverra. Mon

92
temps de Légion s’achève. Je penserai
souvent à vous. Gardez cela en souvenir de
moi.
Le caporal découvrit l’étoile de David
nichée dans sa paume. Elle pendait au bout
de sa chaînette.
Il salua en remerciant. Pensif, il contempla
jusqu’à la perdre de vue la voiture qui
s’éloignait. Il éprouvait un sentiment étrange.

93
18 — Promus à l’état-major de
Kasbah-Tadla
La base de Tisi-Isnit plia bagage : la
guerre avait pris fin, les derniers
combattants de l’Imedghas ayant déposé
les armes et étaient retourné dans leur
village après avoir juré allégeance au
Sultan. Ils n’avaient pas l’intention de tenir
leur serment plus de douze lunes (de fait
les combats reprirent en juin 1933 dans le
Haut Atlas, ce fut alors le dernier bastion
dissident de l’Imedghas)
Après ces trois semaines de combat à
Tazigzaout terminées le mercredi 14
septembre 1932, les trois détachés du
service des transports rejoignirent Kasbah
Tadla.
Vioux, le secrétaire de l’état-major,
manifestait sa joie. Il terminait son contrat
de cinq ans. Il préparait sa valise pour
retourner au pays.
Leblanc proposa Santa comme
successeur. Le capitaine Tourigny accepta
avec empressement.
Gossens, par contre, fut accablé d’un flot
de reproches acerbes :
— Étiez-vous malade ou carrément
saoul ? Dans vos relevés, une truie ne
retrouverait pas ses petits !
— J’avais trop à voir, Chef. Pour ne pas
retarder les chauffeurs, j’ai dû expédier les
écritures. Je me disais qu’en revenant ici, je
mettrais les livres à jour
94
— Ah ! Parce que vous vous imaginez
que vous allez continuer vos vacances ici ?
Tourigny réfléchit. Après tout, l’idée ne
semblait pas si mauvaise. Une fois le
titulaire parti, le remplaçant serait déjà
assez submergé de travail. Il devrait se
familiariser à ses nouvelles tâches. Lui
infliger en plus la correction de centaines de
feuilles de route erronées s’avérerait de
trop. La qualité des rapports importait aussi
au prestige du capitaine.
Il se montra donc libéral :
— Bien ! Vous restez. Mettez-vous tout
de suite à l’ouvrage. Mais proprement cette
fois. Tous les dix exemplaires, le caporal et
moi vérifierons. Au boulot ! Rompez.
L’intéressé ne demandait pas mieux.
Peut-être même avait-il saboté ses
bordereaux avec l’espoir de prolonger ainsi
son séjour au quartier général. Mieux vaut
habiter dans une ville miteuse que dans un
bled désert.
Et Kasbah Tadla ne sécrétait pas une
atmosphère désagréable, loin de là. Vieille,
mais remplie d’un charme nonchalant, elle
était écrasée de chaleur de l’aube jusqu’au
crépuscule.
Le seul lieu d’activité était le fondouk. Il
était fréquenté tôt le matin par les
marchands. Tard le soir, la foule civile et
militaire y affluait pour ses emplettes les
plus diverses. En effet, les transactions ne
s’effectuaient qu’à la fraîcheur des
95
extrémités du jour.
La ville de Kasba-Tadla est située à
l’extrémité nord de la plaine de TADLA et à
32 km environ de la province de Béni-
Mellal. Ville parmi les plus anciennes du
royaume, elle constitue un carrefour
régional important reliant la zone nord et la
zone sud du Maroc central. Ces liaisons se
font principalement par les routes qui
mènent respectivement aux villes de
Marrakech, Fès, Casablanca, Rabat.
Espace carrefour, sur l’axe Fès-Marrakech,
Kasba Tadla est à distance presque égale
des principaux pôles économiques,
administratifs et touristiques du pays
(Casablanca, Rabat et Marrakech), avec
d’immenses possibilités d’ouverture sur le
Sud et le Sud-est du royaume via
Errachidia et Ouarzazate.

96
19 — La Compagnie de transport
marocaine
Pratiquement tout le commerce civil à
Kasbah Tadla avait un rapport avec la
guerre. La Compagnie générale de
transports et tourisme du Maroc (CGTT)
s’appelait aussi et s’appelle encore, en
abrégé, la CTM. Elle représentait la part la
plus importante des transactions
commerciales du pays. L’État chérifien
l’avait fondée et subventionnée avec l’aide
du Protectorat le 30 novembre 1919.
Elle n’en avait pas moins vécu des
débuts difficiles. Elle avait pour but de
transporter voyageurs et marchandises et
de couvrir les besoins prioritaires de
l’intendance militaire. Son directeur acheta
en France cinquante camions au rebut. Il
engagea le personnel, au total cinquante
chauffeurs, cinq mécaniciens et deux
comptables.
Le patron de la jeune CTM reçut de
l’armée les baraquements pour le
stationnement, l’administration et les
ateliers. Une fois l’enseigne fabriquée et
posée au portail, il encaissa les trois cent
mille francs et disparut quelque part en
Amérique du Sud.
L’un des comptables possédait des
qualités de dirigeant. Il regonfla le moral
des employés. Il répartit la besogne. Peu
connaisseurs au départ, les camionneurs
devinrent de vrais mécaniciens par
97
nécessité. Ils retapèrent les moteurs les
moins asthmatiques. Ils remplacèrent leurs
pièces les plus usées par d’autres,
prélevées sur les épaves. La boîte
commença à tourner, clopin-clopant. Les
pannes et les remorquages représentaient le
lot quotidien. L’achat à crédit de cinq poids
lourds neufs abrégea cette galère. Les
pilotes purent enfin respirer et dormir leurs
huit heures comme tout un chacun.
Santa et Gossens les aidèrent de leur
mieux. Souvent, ils inscrivirent neuf tonnes
pour des chargements réels de six. Martinez
que Santa avait croisé à ses premiers mois
de Légion était toujours à la CTM. Il avait
reçu une copieuse indemnité de
dédommagement.
En sus, il avait été décoré de la Légion
d’honneur à titre civil. Santa voulut fêter ces
retrouvailles par une célébration du ruban
rouge, laquelle se mua en une soûlographie
monstre.
L’ambiance ludique poussa Gossens mis
au parfum de l’histoire à ironiser sur le
comique de la situation :
— Te voilà légionnaire aussi !
— Légionnaire, mais pas troufion. Mets-
toi au garde-à-vous quand tu me parles.
— À vos ordres, chef ! Je vous emmerde
respectueusement.
En même temps qu’il s’exécutait, le Belge
claqua des talons. Cela souleva le fou rire
général. Les camionneurs continuèrent de
98
recevoir les deux secrétaires. Les gratte-
papiers, parfois accompagnés de Jim,
étaient souvent invités gentiment. Les
célibataires offraient l’apéritif. Les mariés les
conviaient pour les repas.
Les légionnaires ne se sentaient pourtant
pas à l’aise dans ces milieux familiaux. Ils
n’étaient pas dans leur élément naturel Le
contact avec la vie bourgeoise leur donnait
un sentiment de quelque chose d’absurde,
d’anormal, d’irréel. Aussi aimaient-ils mieux
déambuler dans les venelles de la médina ou
flâner au bord de l’Oum Er-Rbia.
En traversant le vieux pont portugais aux
dix arches inégales, ils espéraient
secrètement découvrir des lavandières
complaisantes. Hélas ! Les citadines
évoluées ne se nourrissaient pas du
romantisme et du pragmatisme des bergères
du bled.

99
20 — Santa complète son instruction
Le capitaine Tourigny dirigeait
nominalement le quatrième bureau ou
service du transport. Le plus souvent, il était
suppléé par le sergent-chef Leblanc.
Pourtant, il ne lui déléguait pas la
responsabilité de la bibliothèque de garnison
qu’il détenait également.
Il avait des connaissances littéraires. Il
conseilla Santa dans le choix des livres,
particulièrement les œuvres classiques.
Le Hongrois découvrit la souplesse
nuancée de la langue française. Fréquenter
ses écrivains autrement qu’en traduction
l’émerveillait. La lecture, source du
vocabulaire, de l’écriture et du savoir, fortifiait
sa conversation et son éducation. Ses
connaissances progressaient.
Bientôt, il s’enhardit à explorer les
ouvrages d’érudition. Il ne suivit ni directions
ni méthodes précises. Il sauta d’un sujet à
l’autre. Il passa de la sociologie à
l’archéologie et de la biologie à l’astronomie.
Un jour, Leblanc s’alarma :
— Qu’étudiez-vous donc ?
— Du coq-à-l'âne ! N'importe quoi !
Il ne savait pas lui-même pourquoi il
n’arrivait pas à se fixer un but. Peut-être était-
il affligé par quelque chose. Sa vocation
d’artiste abandonnée ? Le regret d’avoir
bâclé ses études ?
Leblanc rit à la boutade et n’insista pas.

100
21 — Le couple Leblanc
Déjà, après la bataille de Bougafer du 13
février au 25 mars 1933 où le Diable rouge,
Henri de Bournazel, avait trouvé la mort le 28
février 1933 à 35 ans en plein Djebel Saghro,
décision fut prise de déménager le bureau de
transport de Kasbah-Tadla à Oued Zem.
Cette ville était reliée au reste du monde par
le chemin de fer. Elle représentait comme le
début de la civilisation.
Pour son déménagement personnel, le
chef Leblanc avait réquisitionné ses
secrétaires. Ils l’aidèrent à vider sa maison et
remplir ses malles. Ils pataugèrent dans tout
un bric-à-brac rapporté de Syrie, de Tunisie,
d’Indochine. Il témoignait d’au moins vingt
années de vie militaire.
L’album de souvenirs de l’épouse
permettait de suivre les traces de son
parcours. La photo de communiante de
l’église de Lille ; le groupe de lycéennes à
Rouen ; les music-halls de Paris, Tours,
Angoulême, Bordeaux, Toulouse et Toulon.
Là, elle avait dû sauter la Méditerranée ; les
villes suivantes s’appelèrent Oran, Sidi Bel
Abbes, Marrakech.
La descente paraissait autant sociale que
géographique. Les salles de spectacle
apparaissaient de moins en moins
luxueuses. La dernière place évoquait plutôt
une maison hospitalière pour sous-officiers.
À ce moment, sans doute, son destin avait
croisé celui de Leblanc. Ainsi s’était terminée

101
sa carrière professionnelle de chanteuse.
Cela valait tout de même mieux que la vie
des bastringues.
Durant l’intermède du repas, le chef parla
du talent vocal de son épouse. Sa poitrine
volumineuse cachait un coffre à trilles de
soprano. Elle chantait toujours le « Minuit
chrétien » à Noël et « l’Ave Maria » de
Gounod aux messes solennelles.
À la fin du dîner, ils purent constater que
son répertoire ne se limitait pas à ces deux
cantiques. Elle se révélait intarissable en
chansons populaires.
Elle maîtrisait tous les succès des
cinquante dernières années.
Ils eurent droit à l’étalage de toutes ses
connaissances musicales. Ils ne purent lui
proposer un morceau qu’elle ignorât. Toutes
les opérettes de Franz Lehar et Carl
Milloecker sans oublier Hervé, Offenbach,
Lecocq, Messager, et autres y passèrent.
Elle les alterna avec des rengaines en vogue
et des goualantes de matelots d’Anvers et du
port de pêche d’Ostende. Alors qu’elle lui
donnait du genou sous la table, Santa se dit :
— « Dommage que ses guibolles se
confondent avec celles du piano. Jusqu’où
peut aller le mimétisme ! »

102
22 — La cinquième compagnie à
Oued Zem
À Oued Zem, a l’été 1933, les deux
secrétaires retrouvèrent leur compagnie.
Celle-ci pansait les plaies d’un tour de police
dans le Sud marocain, un rude périple. Elle
était descendue à plus d’une centaine de
kilomètres au sud d’Agadir jusqu’à Tiznit,
ville berbère située à trois lieues de la côte à
égale distance de la mer et de la montagne.
La cinquième compagnie avait ensuite
contourné l’Anti-Atlas, chaîne aride longée
par la vallée du Draa. Par le Djebel Saghro,
elle avait traversé le Haut Atlas enneigé et
hostile. Une promenade pédestre de quinze
cents kilomètres.
Hardy arborait un visage émacié, buriné,
cuit au soleil et une barbe maintenant en
collier. Son allure, maturité du sage, virilité
du soldat, évoquait le roi Salomon. Pourtant,
même sérieux, il ne pouvait cacher le sourire
embusqué au fond de ses yeux.
Il raconta avec bonne humeur les marches
interminables qu’ils avaient accomplies. Ils
étaient si épuisés à leur terme qu’ils
s’effondraient sur place, là où ils s’étaient
arrêtés. Ils s’endormaient sans même ôter
leurs brodequins. Ils apprirent vite que la
devise de la Légion « marche ou crève » ne
représentait pas que des mots.
Heureusement, près d’Ifni, l’enclave
espagnole, un détachement de joyeux
lurons, des tirailleurs sénégalais, les divertit

103
de leurs misères.
À l’occasion d’un arrêt casse-croûte, les
goubis se mêlèrent aux légionnaires. Alors,
un Polonais, briscard chenu qui avait connu
bien des scorbuts, décrocha son dentier. Il le
cura distraitement et le replaça sans
s’apercevoir de l’ébahissement créé parmi
les « mal blanchis ».
Un autre vieux baroudeur avisa la scène.
Il ôta malicieusement sa prothèse oculaire et
la déposa dans sa paume :
— Remarque, goubi ! Je te regarde avec
ma main!
Le Noir, bouche bée, écarquillait les yeux
— Toi, légionnaire marabout ?
— Non, nous, nous ne pratiquons que de
petites sorcelleries ! L’adjudant que tu vois
là, lui, peut beaucoup plus. Si lui en a envie,
il se démet la tête et la replace.
Les goubis s’adressèrent au grand
enchanteur :
— Chef ! Toi, ôter ta caboche.
— Quoi ? Qu’est-ce que j’entends ?
— Nous aimer toi accomplir ta magie. Toi,
enlever ton coco pour nous.
— Foutez le camp. Qu’est-ce qu’il leur
prend, ces damnés négros ?
La nuit suivante, des beuglements
retentirent :
— Au secours ! À moi !
Par chance, le cou épais résista à toutes
les tentatives d’arrachement. Délivré, le
juteux réalisait mal et avec un ahurissement

104
désopilant les causes de l’agression.
— Sacrés goubis, quels cons ! Observa
Gossens.
Hardy devenu songeur suite à cette
remarque, Hardy dit :
— Hum ! Je me demande?
— Que te demandes-tu ? Se montrer
crédule à un tel point, ne trouves-tu pas ça
con ?
Santa était tout aussi intrigué :
— Hardy, à quoi songes-tu ?
— Ils sont les seuls à ne pas marcher dans
la combine des Français. Ils ne renchérissent
pas au jeu. À l’évidence, ils demeurent
bidasses sans conviction, mollement, en
amateurs. Ne le constatez-vous pas ?
— De quelle combine veux-tu nous parler
? Explique-toi.
— Bien, donc ! Voyez-vous pourquoi
Marianne dispose de tirailleurs arabes et
sénégalais et d’une Légion étrangère ?
— Quelle question ! dit Gossens. Pour
gonfler son armée, pardi ! Nos braves petits
mangeurs de grenouilles franchouillards se
réfugient au plumard, douillettement au
chaud. Pendant ce temps, des connards
montent au casse-pipe et s’enquiquinent à
leur place.
— Si ça s’arrêtait seulement là ! Dit Hardy.
Mais ça va plus loin. Nous venons de faire un
tour de police, une patrouille punitive. Notre
rôle a été de tenir le fouet et de jouer les
matamores. La France, elle, elle garde ses

105
mains propres : pour ses sales besognes,
elle se sert de nous, les Légionnaires, les
Arabes et les goubis. De nous trois, blancs,
bruns et noirs, il n’y a qu’eux, les
malblanchis, qui ne jouent pas le jeu des
Français. Ils sont soldats sans conviction,
tièdement, en amateurs.
Gossens ronchonna :
— Tiens, tu m’expliques qu’on nous a
piégés comme des idiots dans une sale
entreprise. Mais c’est bien vrai, les cons, ce
sont nous, Ce qui est emmerdant avec vous
les Juifs c’est que vous avez toujours raison.
— Non ! Pas à chaque occasion. Mais, au
mauvais moment, oui, ironisa Santa.
— Hais-tu tant les « Froggies » ?
Demanda Jim à Hardy
— Non. Vous, les « Rosbifs », vous
agissez plus vachement qu’eux. Eux, je veux
dire leur gouvernement. De toute manière,
même en démocratie, le pouvoir appartient
au salopard le plus vicieux. En règle
générale, cela signifie celui qui gueule le plus
fort. Pour arriver au sommet, il a bien fallu
qu’il grimpe sur les autres et les écrabouille.
Si par hasard son intérêt coïncide avec celui
du pays, on le traitera de grand homme
d’État.
— Et beaucoup de grands hommes d’État,
ça fait un grand État, compléta Santa.
— Tout ça vaut pour la perfide Albion,
railla un Italien.
— Et aussi l’Empire de ton Duce, regimba
106
Davis.
— Le Duce ! Je lui pisse dessus !
L’antifascisme m’a amené ici.
Santa, diplomate, s’interposa pour
restaurer la paix :
— Il a dit vrai. À la Légion, nous
représentons peut-être les couillons, mais
sûrement pas les fachos ni les cocos. Tous
les rescapés des dictatures se réfugient chez
nous.
Le calme rétabli, ils écoutèrent avec
intérêt la fin du récit des aventures
extraordinaires de la cinquième compagnie.
— Naïfs ou sages, dit Hardy, les
Sénégalais se révélèrent de chouettes
camarades. Durant les déplacements, tandis
que nous cadencions nos pas en chantant,
ils soutenaient le rythme avec leurs
gamelles. Puis, leur tour venu, ils
entonnaient et martelaient leurs mélopées
africaines. Le soir arrivé, nous nous
écroulions crevés de fatigue. Eux, ils avaient
conservé assez d’entrain pour danser le
charleston, le vrai, l’ancêtre pas encore
américanisé. Quand nous avons été
séparés, nous les avons regrettés… Le soleil
n’y allait pas de main morte. On aurait pu
cuire des œufs sur le sable. Pour résister à
l’épuisement, nous allégions autant que
possible nos équipements défraîchis. Les
culottes devenaient des shorts, les chemises
des chemisettes et les molletières des
guêtres.
107
— L’adjudant a dû voir rouge, dit Gossens.
— Non ! Le délabrement de nos guenilles
avait perdu son importance : tout devait être
jeté à destination avant de traverser la
rivière. Linges et uniformes ont été brûlés. À
poil dans l’eau, on s’est lavé longtemps. Six
semaines de crasse à effacer, ça réclame du
temps. Bon Dieu ! Quel bonheur de se laisser
lécher par le courant et de s’y enfoncer !
Nous sommes passés sur l’autre rive. Nous
avons été gratifiés de vêtements neufs. Ainsi
fringués de frais, nous nous sommes sentis
sapés comme des princes. Musique en tête,
nous sommes entrés en ville. Nous avons
défilé en chantant. Nous espérions presque
être accueillis par la délégation des rosières
brandissant leurs bouquets de fleurs.
— Vous le méritiez bien !

108
23 — Oued Zem
Avant 1912, Oued Zem n’était qu’une
source d’eau pour les grandes tribus
Smaala, Beni Smir, Beni Khayrane habitant
la région. Zem signifie « Lion » en tamazight.
Principal acteur au grade de colonel, de la
conquête du Maroc sous les ordres de
Lyautey en 1912, le général Charles Mangin
avait conquis la place le 14 novembre 1913
sans se heurter à une opposition
significative.
Déjà, l'armée française employait toute la
panoplie des nouvelles armes à sa
disposition : mitrailleuse, artillerie, aviation...
Mangin n’eut d’ailleurs besoin que de la
deuxième batterie du premier Régiment
d’Artillerie de Montagne pour conquérir Oued
Zem.
La ville devint alors pour l’armée française
une base militaire importante avec un
important dépôt d’armes, de munitions et de
carburant. Elle offrait en effet une situation
stratégique au centre des forces tribales. Les
tribus zayanes (tamazight) du Moyen Atlas
se trouvèrent refoulées dans le Haut Atlas.
Les militaires français changèrent la
source d’eau en un lac épousant la carte de
Paris. Ils le nommèrent « Le petit Paris ». Ils
construisirent leur caserne à quelques pas
du lac. Un vestige de cette époque coloniale,
construit par la France puis entretenu par la
Maroc, le Lac de Oued Zem est devenu le
poumon de la ville.

109
La découverte de phosphates dès 1920 et
leur exploitation amenèrent le
développement de l’agglomération. Elle
devint le point de départ de la ligne ferroviaire
assurant le transport du minerai d’Oued Zem
et Khouribga jusqu’au port de Casablanca.
La gare d’Oued Zem est parmi les premières
gares de trains construites au Maroc.
La gare d’Oued Zem bâtie dans les
années 30 remplaçait celle édifiée en 1918...
La ligne du chemin de fer militaire (Oulad
Abdoun-Oued Zem) avait été lancée le 1er
novembre 1917.
En 1933, Oued Zem était devenue une
vraie ville. Elle était divisée en trois quartiers.
Le quartier populire était habité par les
indigènes d’extraction ordinaire appartenant
aux tribus Smaala, Ben Smir et Beni
Khayrana.
Le quartier des Arcs était celui des Caïds
et des chefs de tribus.
Le quartier des « Blancs » grouillait de
pieds-noirs de souches françaises et autres.
On rencontrait des Espagnols de Tanger,
des Italiens de Tunisie.
La communauté comportait aussi des
Chinois, des Nippons, des Indiens et des
Hellènes de partout. Les Grecs et les
Chypriotes s’étaient installés au Maroc au
début du siècle dans plusieurs villes y
compris les secondaires. Pour la plupart, ils
étaient commerçants, entrepreneurs,
menuisiers, transporteurs, agriculteurs,

110
photographes, coiffeurs, épiciers, cafetiers,
restaurateurs, hôteliers, bouchers et aussi
propriétaires de salles de cinéma.
Parmi les boutiquiers, les Japonais
tenaient le haut du pavé. Grossistes, ils
inondaient le marché de tout un bric-à-brac.
Les bécanes, bracelets, montres, stylos et
lames de rasoir côtoyaient les chaussures en
faux cuir.
Fabriquées en celluloïd, celles-ci étaient
du genre « Bottier de Paris ». Elles plaisaient
aux dandies autochtones à la mode
Brummell. (George-Beau Brummell, 1778-
1844, prototype du dandysme et réputé pour
ses aphorismes).
Les tocantes fonctionnaient assez bien
pour quelques mois. Ensuite, elles brisaient,
irréparables. Une fois bonnes à jeter, on les
renouvelait. Pour une journée de solde, on
pouvait s’en procurer deux ou trois.
On racontait l’aventure d’un négociant
italien. Il avait obtenu une commande de
l’armée pour cinq cents bicyclettes Renault.
Il acquit cinq cents guidons avec l’écusson
de la firme française. Il acheta autant de
vélos japonais ne valant que cinquante
francs. Les directions changées, il factura le
prix fort. Sa fraude fut finalement reconnue.
Elle lui causa une peine d’emprisonnement.
Les taxes municipales constituaient
l’unique impôt acquitté dans l’État chérifien.
Une douane symbolique ouvrait la voie à la
libre concurrence internationale.

111
Par exemples, le paquet de cigarettes Camel
se vendait quarante centimes au souk contre
cent au bureau de tabac, le beurre de
l’Hexagone, lui, se payait dix-huit francs le
kilogramme, tandis que celui venant
d’Argentine coûtait trois fois moins.
Le luxe du patriotisme était permis aux
femmes d’officiers. Plus serrées dans leurs
budgets, les épouses des sous-officiers
achetaient sans états d’âme au meilleur prix.

112
24 — Le Grand Café
Les quatre légionnaires, le Belge
Gossens, l’Anglais Jim Davis, le Romain
Jacques Hardy et le Hongrois Santa élurent
démocratiquement leur quartier général.
Leur choix se porta à l’unanimité sur le Grand
Café d’Oued Zem. L’établissement se situait
favorablement proche du casernement
construit à quelques pas du lac.
Là, ils discutaient en premier lieu des
évènements du monde rapportés par les
grands journaux. Sans doute grâce à
l’Aéropostale, les quotidiens arrivaient avec
seulement un délai de quatre à six jours,
mais de toute façon nos légionnaires avaient
un bien plus gros retard à combler :
— « Le dictateur Primo de Rivera a
démissionné en 1930. Après les élections
municipales de 1931, la République a été
proclamée le 14 avril. La même année,
Alphonse XIII est parti. Maintenant, les
Espagnols se chicanent entre eux. »
— « Le 30 janvier 1933, le petit
bonhomme à la moustache de Charlot
parvient au pouvoir. Il fascine les Allemands
par ses clowneries… »
— « Le 27 février 1933 se produit
l’incendie du Reichstag… »
— « Le 5 mars 1933, le parti nazi obtient
quarante-quatre pour cent des voix aux
élections... »
— « Les Italiens bâtissent leur empire
colonial. Déjà en Érythrée depuis 1890 et en

113
Somalie depuis 1905, ils s’incrustent de plus
en plus en Éthiopie. »
Tout cela leur semblait aussi lointain,
mesquin et irréel qu’une tragédie grotesque
dans un théâtre de marionnettes. À la suite,
ils finissaient par parler à propos de tout et
rien. Ils accordaient plus d’intérêt et d’entrain
aux histoires qui se déroulaient à portée de
main.
Ainsi, le deuxième galon du sergent Kuntz
alimenta longtemps les discussions.
On s’amusa aussi de la mésaventure d’un
médecin-lieutenant fraîchement débarqué.
Il vit un jour des enfants jouer avec des
scorpions. À moins de trois centimètres de
longueur, les risques de gravité d’une piqûre
sont en effet faibles. Il voulut pratiquer des
expériences sur ces arthropodes et leurs
venins. Il promit cinq centimes pour chacun.
En moins d’une demi-heure, sa baraque
fut envahie par tous les mômes du voisinage.
Ils apportaient tous des boîtes et des sacs.
Des arachnides jaunes, bruns, noirs, y
grouillaient par centaines. Ils variaient de la
taille d’une minuscule punaise à celle d’une
écrevisse dodue. Ils s’échappèrent bientôt et
coururent dans tous les sens. Il fallut
désinfecter à l’aide de la seule méthode
possible, le feu. Son infirmerie totalement
brûlée, le toubib dut en plus tenir parole. Sa
solde y passa.

114
25 — Combat de boxe
Un combat de boxe animé causa
également bien des paroles au Grand Café.
Le champion local, enfant du pays, était
revenu de Casablanca. Il lança à la Légion
un défi relevé par Dogramadjan avec
l’approbation de tous. Espionné à son club,
l’Arabe se présentait comme un bonhomme
expérimenté et dangereux. Sa peau semblait
trop foncée pour que sa mère n’eût jamais
fauté avec un Noir. Il se révélait musclé,
souple comme une panthère, vicieux comme
un cobra.
Impressionné, l’Arménien se prépara
sérieusement à l’affrontement. L’adjudant le
dispensa de tout service ainsi que ses
partenaires d’entraînement.
Jim, l’entraîneur, était assisté d’un ex-
boxeur polonais qui avait beaucoup perdu sa
souplesse, mais pas son expérience.
Le sergent Kuntz fut chargé de surveiller
les efforts fournis.
Le prestige des baroudeurs était mis en
question. Interdiction de sexe, d’alcool,
d’escapade de nuit.
Enfin, le jour de gloire arriva.
La première ronde se déroula en
observation. Jeux de jambes, accrochages,
prudence dominèrent donc. Plus lourd,
Dogramadjan marcha sur son opposant.
L’Arabe, plus souple, esquiva les uppercuts
en reculant. Il tenta quelques crochets trop
lents.
115
Au deuxième assaut, le rythme s’accéléra
par paliers jusqu’à atteindre l’attaque
forcenée.
Les deux adversaires cognaient dur. Ils
cherchaient à faire mal. Les gants
résonnaient sourdement sur les corps de
caoutchouc.
Les esquives de la panthère noire
devinrent moins alertes. Il devait sans doute
croire tous les moyens permis quand ils
s’avèrent efficaces. Pour compenser son
handicap, il porta un double coup bas, poing
suivi du genou. Il profita du sursis ainsi
vicieusement obtenu. Retrouvant sa vélocité,
il s’acharna sauvagement sur son challenger
groggy.
L’arbitre protesta avec de grands gestes et
des cris. Ses vociférations se noyèrent dans
les hurlements de l’assistance. Il voulut
s’interposer.
Le tricheur l’assomma sans vergogne. Il
sentait la victoire acquise. Il se retourna pour
achever son œuvre.
Une tomate venue de la foule s’écrasa
alors sur son nez. Furieux, blessé dans son
ego, il pivota vers le public. Il chercha à
repérer l’insolent.
Ce court instant de diversion suffit à l’ours
du Caucase. Il recouvra ses esprits et lança
un direct avec la vitesse et la force d’un obus.
Ahmed se retrouva à terre, knock-out plutôt
que seulement étourdi. Personne n’égraina
les longues secondes durant lesquelles il
116
resta couché.
Comme à regret, il revint lentement du
paradis du Prophète. Il s’appuya sur ses
coudes pour se lever. Il tournait le dos à son
assommeur qui l’observait placidement,
jambes et bras écartés. Il se hissa
indolemment et péniblement debout. Il
vacilla. Le regard restait pâteux, comme
perdu dans la brume.
Tout cela devait pour une part représenter
une ruse pour s’assurer un répit. Soudain, vif
comme l’éclair, son pied percuta violemment
des parties déjà meurtries. La ruade
sournoise dut manquer de précision.
Le plantigrade fut juste ébranlé. Blanc de
colère, il se précipita à la charge. Sa volonté
de tout concasser avec ses marteaux-pilons
paraissait. Le Sarrazin se défendit sans
règles. Il joua de la savate. Il gigota en tous
sens comme un mille-pattes avec ses mille
sabots. Il resta coriace et prompt comme un
serpent.
Revenu à lui, le pauvre arbitre demeurait
impuissant et dépassé par les évènements.
Il se faufila à l’abri hors de portée du
bombardement de tomates sur le ring. Y
succédèrent des jets de limonade, de
cailloux, de tabourets. Submergés par
l’avalanche, les deux pugilistes durent à leur
tour abandonner l’arène.
Les légionnaires portèrent leur héros au
visage tuméfié en triomphe. Lorsqu’ils virent
les Marocains les imiter effrontément avec
117
leur représentant sanguinolent, ce culot
décontenança leur mentalité occidentale.
L’enthousiasme quelque peu douché, ils se
regardèrent interdits. Ils constataient le choc
des cultures. Le Tarbais Foch a dit qu’une
victoire se trouve totale seulement si
l’ennemi reconnaît sa défaite.
Les autochtones étaient plus nombreux,
trois pour un. Ils attisèrent leur combativité
par ce simple calcul. Surexcités et saouls de
gloire, ils voulurent reprendre la lutte à leur
compte. Leur clameur enflammée et gutturale
domina. Les képis blancs ne rechignaient pas
à une belle bagarre. Les sous-officiers
veillaient et la discipline l’emporta sur
l’orgueil.
— Rassemblement ! Colonne par trois… Et
en avant, marche !
Les coups de sifflet et les ordres furent
respectés.
Pendant quelques jours, les militaires ne
furent autorisés à sortir en ville que par
groupes de quatre au moins.
Le temps calma les cervelles surchauffées.
Les hostilités ne se répétèrent pas.

118
26 — Après combat
Les quatre mousquetaires étaient attablés
à la terrasse du Grand Café.
Gossens donna son impression sur le match
du siècle :
— Les sauvages ! Ils ne sont pas civilisés.
Hardy le contredit :
— Si, au contraire, tout simplement leur
civilisation se différencie de la nôtre. Elle
n’utilise pas les mêmes critères pour mesurer
le sens de l’honneur et de l’équité.
— Tu parles d’équité, parle-moi plutôt de
traîtrise, de sournoiserie, d’hypocrisie que de
vertus, contra Gossens.
Jim Davis intervint pour corriger ce
jugement par trop sommaire :
— L’ensemble des règles d’une société ne
s’intègre pas forcément facilement à une
autre. Pour certains, la fourberie peut se
nommer « malice » ou « ruse ». Ils la
considèrent comme une preuve
d’intelligence, et non de lâcheté Aussi
mentent-ils naturellement sans complexes.
Tant pis pour ceux qui, étant dépourvus de
cette finesse ou vision et, ne partageant pas
les mêmes règles de jeu ne s’en aperçoivent
as et sont floués. Leur morale a une autre
échelle
Conscient de cette ambivalence, le Belge
tourna en ridicule la dialectique spécieuse de
l’Anglais :
— Bien sûr ! Ouais ! Les marches
descendent au lieu de monter. Le Bien et le

119
Mal se ressemblent comme bonnet blanc et
blanc bonnet.
— Tout est question de point de vue,
continua sereinement l’insulaire. « Nous
vivons sous le même ciel, mais nous n’avons
pas le même horizon. » Un de mes
professeurs me l’a dit. Eux, ils se considèrent
dans leur privilège en dupant les Infidèles. Ils
se croient vertueux en trompant et tuant pour
la gloire d’Allah. En quoi nous trouvons-nous
meilleurs ?
Hardy prit la parole en souriant :
— Tout cela nous ramène à ce que
l’homme n’est vraiment méchant, dangereux
pour son espèce, qu’en fonction de son
néocortex.
Gossens ouvrit ses yeux tous grands :
— Qu’est-ce que ça veut dire, professeur?
— Cela veut dire qu’au nom des bons
sentiments nous commettons les crimes les
plus atroces depuis que nous sommes
descendus des arbres.
Gossens se regimba :
— Avec toutes ces singeries de savants
macaques, comment pouvez-vous être sûrs
de n’être pas restés perchés dans les arbres?
Puis il ajouta d’un air inspiré :
— Hum, Je commence à piger. Comme ma
tante dixit « Les chemins de l’Enfer sont
pavés de bonnes intentions. »
Imperturbable Hardy continua :
— Le raisonnement est censé rendre
l’homme supérieur à l’animal. Mais les bons

120
sentiments perdent de leur noblesse lorsqu’ils
sont exacerbés. La piété, le patriotisme
poussés au fanatisme poussent l’homme à
haïr, à tuer.
Gossens prit son air inspiré :
— Hum, Je commence à piger. Comme ma
tante dixit « Les chemins de l’Enfer sont
pavés de bonnes intentions. » Ce n’est déjà
pas drôle quand il ne s’agit que d’un individu
et en fait un assassin, mais cela devient
vraiment moche quand toute une nation
fanatisée fait une histoire sanglante. Tout cela
nous confirme la dangerosité de notre
encéphale supérieur.
Davis remarqua :
— Pour faire la guerre on n’a pas besoin de
néocortex, les fourmis la font bien.
Hardy continua son exposé :
— L’homme ne s’instaure mauvais et
dangereux qu’en fonction de son néocortex,
Quelle grande tristesse, quand excité, un
humain succombe à ce mal et devient
assassin ! Quelle immense catastrophe,
lorsque toute une nation fanatisée tombe
dans le piège ! Elle commet un carnage
génocide ! Tout cela nous confirme la
dangerosité de notre encéphale supérieur.
Jim Davis contesta sérieusement le bien-
fondé du propos qui ne collait pas avec ses
connaissances scientifiques :
— Pour guerroyer, on n’a pas besoin du
cerveau des primates. Les fourmis ne le
prouvent-elles pas ?
121
Le ton appliqué, l’air inspiré, mais les
yeux pétillants de malice et le fou rire
contenu, le Wallon avança alors :
— Qui dit qu’elles ne possèdent pas une
minuscule excroissance sur leur cervelle
embryonnaire ? Elles doivent donc
connaître les problèmes sociaux, le
chômage, les grèves et les syndicats. Elles
sont assez organisées socialement pour ça.
Il était devenu difficile de rester sérieux.
Seul, Jim Davis resta trop concentré pour
s’apercevoir de la fourberie. Aussi disséqua-
t-il sérieusement les explications fournies
pour conclure :
— Je l’imagine possible. L’animal agit en
effet avec les mêmes motivations que nous.
Les expériences l’ont amplement démontré.
Santa évoqua sournoisement :
— Le labyrinthe de Skinner ?
— Entre autres. Les recherches actuelles
sont centrées sur les mammifères
supérieurs, souris, rats, cochons d’Inde,
singes et chiens. De nombreuses études sur
les insectes existent aussi aux quatre coins
du monde.
Gossens ponctua en point d’orgue :
— Pourquoi pas sur les microbes ?
— Oui, pourquoi pas répliqua encore Jim.
Réalisant enfin la facétie, l’Anglais se
laissa emporter par l’allégresse régnante. Il
confirma son absence de ressentiment en
offrant une tournée générale.

122
27 — Hardy
Sur le chemin de retour vers la caserne,
Hardy s’adressa à Jim :
— Vous, les Anglais, vous êtes réputés
conservateurs. Comment pouvez-vous
alors vous laisser séduire par la mode
quand il s’agit de science ? Ne trouvez-vous
pas ça curieux ? Après Sir Isaac Newton,
vous avez plongé jusqu’au cou dans le
darwinisme. Aujourd’hui, vous êtes
devenus les champions du béhaviorisme.
La répartie jaillit :
— Cela n’a rien à voir avec la nationalité.
Au fait, toi, pourquoi as-tu choisi un blase
anglais si tu nous estimes si ridicules ?
Le Roumain était désarçonné. L’idée de
révéler son vrai patronyme l’embarrassait.
Finalement, comme obligé, il se livra :
— Je m’appelle en réalité Fischer, Yacob
Fischer. Aucun problème n’existait pour le
prénom : Jacques traduit Yacob. Pour le
nom, j’hésitais plus, je cherchais un nom à
consonnance neutre. D’abord francophile
par inclination comme tous les immigrants,
j’avais le jour de mon engagement une dent
contre la France. Vous savez ce que l’on
éprouve à la minute où l’on signe pour cinq
ans dans la Légion. Vous aussi, vous êtes
passés par là. On ne se sent pas dans un
état normal. J’étais hésitant, perplexe, je me
mis à m’encourager :
— « Tu ne vas pas mollir et te dégonfler
maintenant. Vas-y, hardi, mon gars ! » Sans
123
le vouloir, j’ai dit tout haut « hardi ! »
L’enrôleur m’a pressé, demandé si ça
s’écrivait avec un « y » au bout. Soulagé, j’ai
acquiescé. J’éprouvais du contentement de
porter désormais une étiquette anglicisée.
De fait, le jour de mon engagement, une
rancœur m’était née contre la France.
L’école de Saint-Cyr venait de refuser mon
entrée.
Un long silence s’ensuivit. Les quatre
légionnaires étaient soudés dans une
communion douloureuse de sentiments et de
situations. Ils revécurent le moment où
chacun avait décidé de son sort pour les cinq
années suivantes. Ça prend une générosité
folle pour sacrifier ainsi le plus beau temps de
son existence, ou il faut être né con. Et puis,
zut ! Mektoub ! C’était écrit.
Au loin, un cabot errant aboya
plaintivement à la lune, bientôt d’autres
l’accompagnèrent.
Les cœurs des légionnaires clabaudèrent
en unisson contre les misères de leurs vies
de chien.
Au moins venaient-ils d’établir tels des
mousquetaires de profonds liens d’amitié
entre eux. Ils ne pourraient jamais l’oublier.

124
28 — La baraque de munitions
Le chef Leblanc estima nécessaire la
présence d’un troisième secrétaire. Il sonda
Santa :
— Existe-t-il dans votre unité quelqu’un
d’assez compétent ?
— Chef, je connais Hardy et Davis.
— Ne voyez-vous donc personne de
capable chez vous à part les Angliches ?
— Chef, Hardy est Roumain.
— D’accord, va pour le Roumain. Allez le
chercher. Ramenez-le vite.
Le candidat Hardy produisit une bonne
impression et fut accepté. Leblanc appela
par téléphone le capitaine de la cinquième
compagnie. L’agrément pour une mutation
à titre provisoire en résulta.
Santa et Hardy passèrent au bureau du
major pour la signature des papiers réglant
l’affectation au transport à titre provisoire.
Ensuite, Hardy récupéra son paquetage. Et
les deux amis traversèrent en bavardant la
cour de la caserne usuellement presque
déserte à cette heure-là.
La plupart des troupes étaient absentes,
occupées à l’extérieur. Elles pratiquaient
des exercices, des patrouilles, des corvées
ou des services de garde.
Les embusqués de l’administration et des
magasins représentaient l’exception.
Mais là, près de l’arsenal, régnait une
animation insolite. Oued Zem était le
principal dépôt d’armes et de munitions de
125
la région. Une des baraques servant
d’entrepôt de munitions brûlait. Une cohorte
désordonnée de troupiers suant
manifestement de peur s’affairait à
trimballer des seaux d’eau.
L’adjudant-chef qui couvrait l’opération
fonça sur le duo flâneur
: — Venez par ici, vous deux !
— Mon adjudant, nous sommes affectés
au quatrième bureau.
— Je m’en fou, vociféra le juteux.
Situation d’urgence. Pas de protestations,
mes lascars ! Je vous réquisitionne. Vous
allez aider les autres à sortir les caisses.
Il n’avait pas l’air de plaisanter. Col
déboutonné, visage barbouillé de suie, il
dirigeait l’arrosage avec un zèle non feint. Il
détenait sûrement une part secrète de
responsabilité dans l’incendie. Il fallut
obtempérer. Ils durent entrer dans la
fournaise pour empoigner les caisses
léchées par le feu. Ils couraient les déposer
dans la cour à vingt mètres de là. Ils
recommençaient après une courte détente.
À chaque tour, les entrailles leur tordaient
de terreur.
Tous les autres disparurent un par un et
Hardy et Santa se retrouvèrent seuls pour
s’engager dans le brasier.
Lorsqu’ils ressortirent une dernière fois,
l’adjudant inondait de loin les coffres à
moitié calcinés. La baraque s’effondra alors
derrière eux en crachant des étincelles et
126
une poussière de cendres.
Ils se regardèrent avant d’éclater de rire :
— Hardy ! Pourquoi es-tu resté jusqu’au
bout ?
— Sans doute pour la même raison que
toi. Savoir ce que je vaux et qui domine de
la trouille et moi.
— Estimes-tu ça si essentiel ?
— Oui. Il est crucial de connaître ce que
nous possédons dans le ventre. Même si on
croit à la fatalité, ça demeure primordial.
— Je ne vois pas clairement le rapport
entre courage et fatalisme.
— Il existe pourtant. Les évènements, les
lieux, les époques ne constituent que des
éléments circonstanciels. L’importance
repose dans les qualités et les défauts des
individus. On met les conjonctures et les
protagonistes dans un cornet à dés. On
agite le tout et le destin s’accomplit :
tragédie, drame, comédie ou banalité.
— Tu penses donc comme un fataliste,
puisque tu considères que l’avenir est
décidé d’avance.
Si tu veux. Mais je ne le conçois pas
exactement comme tu l’imagines.

127
29 — Le pacte anglo-israélien.
L’ajout d’un troisième secrétaire allégea
considérablement le travail. Il s’adapta vite.
Son nouvel emploi consistait à aider à la fois
à la manutention et à la tenue des livres.
Les mousquetaires héritèrent de plus de
temps pour les promenades en ville et pour
les conversations.
Finalement, le Hongrois fut pleinement
suppléé. Il disposa ainsi d’assez de loisirs
pour peindre des affiches publicitaires pour
l’unique cinéma de l’agglomération.
Le propriétaire, un homme d’affaires
grec, payait vraiment bien.
L’opulence soudaine de l’artiste permit à
l’équipe de fréquenter avec plus de
régularité la terrasse du Grand Café. Ils
troquèrent plus souvent les chopines de
bière contre des verres de cognac.
— On ferme les yeux, et l’on s’imagine
aux Champs-Élysées ! fit Santa en étirant
ses jambes.
Le Belge maîtrisait l’art de vous
redescendre les pieds sur terre avec talent.
— Eh Bancal ! N’ouvre surtout pas tes
quinquets. Sinon tu vas t’apercevoir que tu
as dégringolé dans la merde jusqu’au cou.
De son côté, redevenu philosophe et
rêveur avec l’alcool, Jim recolla le sujet à la
causerie précédente :
— Nous en étions restés à l’évolution
biologique de Darwin. Qu’en savez-vous ?
Toujours égal à lui-même, Gossens
128
affecta de s’embarquer sérieusement dans
la discussion :
— Nous pensons, Sir Davis, que le singe
descend de l’homme.
— Hum ! L’opinion mérite d’être
considérée, dit Santa entrant dans le jeu.
— Hé ! Chers confrères, de quels
arguments disposez-vous pour soutenir
cela ? dit Jim qui suivait son mode de
pensée.
Le Wallon adopta une mine réfléchie de
circonstance. Comme absorbé par un
profond effort de concentration, il marqua
une longue pause. Il tira lentement une
bouffée de havane.
En sorte de conclusions, il énonça
sentencieusement :
— Primo, la ressemblance évidente et
incontournable. Secundo, l’homo sapiens
moderne ne se livre-t-il pas à un tas de
singeries grotesques ? Ne courtise-t-il pas
ainsi sa guenon ?
Tout le monde partit à rire. Jim était
profondément ulcéré. Il évacua sa rancœur
sur le livre de stratégie abandonné
négligemment à côté de Fischer perdu dans
ses pensées :
— À quoi te sert cette lecture poursuivit
Gossens, si les Arabes ne suivent pas les
mêmes règles ? Figurez-vous deux joueurs
face à face. Le premier compétiteur pratique
les dames tandis que son opposant joue
aux échecs… Les grands généraux,
129
Alexandre, César, Napoléon n’ont-ils pas
obtenu justement leurs succès en violant les
usages pour faire la guerre à leur façon ?
— Oui, sûr. Mais ne faut-il pas apprendre
les normes pour pouvoir en sortir ?
Pareillement pour en créer de nouvelles ou
tout simplement savoir différencier un
damier d’un échiquier? La connaissance du
terrain ne vous paraît-elle pas
indispensable à toute élaboration de
manœuvre ou de stratégie?
Gossens ne lâcha pas prise :
— Temps perdu N’as-tu pas remarqué
que toutes les professions intellectuelles ne
sont utiles qu’à elles-mêmes et sans autres
valeurs pratiques. Les professeurs
d’histoire instruisent des élèves qui
l’enseigneront à leur tour. Les avocats font
des procès selon des rites de chicanerie et
de jurisprudence, procès qui sans eux, se
régleraient facilement par le simple bon
sens.
Hardy en convint en riant :
— Les médecins, eux, surtout les
spécialistes, trouvent des traitements pour
des maladies qu’ils ont inventées ou
provoquées.
... Gossens compléta l’idée :
. — On va imaginer bientôt des machines
pour démêler les problèmes créés par des
mécaniques et d’autres pour…
— Tu parles vrai, l’interrompit Hardy en
riant. La civilisation est basée sur des
130
besoins artificiels. Le roi Salomon n’utilisait
pas de code Napoléon. Nos balises de droit
ne servent maintenant que trop souvent à
dévoyer la justice. Pour cela, les avocats
ont inventé un jargon sibyllin au reste des
mortels.
Séduit par la tournure pragmatique du
débat, le Belge approuva :
— Pour une fois, vous ne déraillez pas.
Pourquoi les marchands vendent-ils du
savon de toilette, de bain, de barbe, du
dentifrice, du shampoing, de la lessive ? Un
pain de Marseille ne suffit-il pas pour toutes
ces foutaises ?
— Tu as pigé, confirma le sioniste
enfourchant illico son dada. Cela s’appelle
la société de consommation. Le progrès,
l’État hébreu, lui, l’élèvera sur des
fondements vierges, purs, fermes. Il évitera
le gaspillage et établira des priorités
innovantes. Nous nous comporterons en
pionniers simples, vertueux, austères. Nous
rejetterons les préjugés, les fausses
valeurs, peu importent leurs sortes,
matérielles, morales ou spirituelles.
Bancal était sidéré. Un tel credo lui
paraissait irréel et pur enfantillage de
jobard. Il éprouva le besoin de houspiller
sérieusement le nouvel apôtre en mettant
en question ses illusions sionistes :
— Vous en créerez d’autres, aussi
mauvaises. On connaît déjà l’intolérance de
vos orthodoxes pour leurs frères de religion.
131
Je parle autant pour les Hébreux que pour
les Arabes chrétiens ou mahométans. Vous
tous montrez de la suffisance vis-à-vis de la
bêtise et de la naïveté des goys. Vous vous
regroupez à la manière des chacals et des
rats pour les rouler. Vous vous appropriez
argent, pouvoir, banques, musique,
médecine, peinture.
Jim comprit pourquoi Santa avait
délibérément coloré son dénigrement
d’une nuance antisémite. Il l’atténua donc
afin d’éviter une brouille entre amis :
— Je réfute la caricature du Juif ou du
Libanais aux nez et aux doigts crochus !
Sous peine d’une accusation de racisme,
nous ne devons pas confondre les
peuples avec leurs extrêmes.
Tout aussi irrité, le sioniste s’exprima
avec une animation non dissimulée :
— Oui, malentendu ! Ce que vous
prenez pour de l’arrogance ne cache que
de la vulnérabilité. Ce n’est qu’une
réaction d’autodéfense de populations
agressées et opprimées Nous, nous
respectons sincèrement l’idée de notre Loi
mosaïque : « Ne fais pas à autrui ce que
tu ne voudrais pas qu’on te fasse ! » Les
chrétiens sont censés suivre à peu près la
même règle. Le précepte évangélique dit
« Si quelqu’un te frappe sur la joue droite,
tends-lui aussi la gauche ». Les Hébreux,
eux, l’observent. Vous vous trompez en
prenant cela pour de la lâcheté.
132
Après ce court moment d’ébullition, il
récupéra son sang-froid habituel. Il put
même poursuivre sans éprouver la
moindre once de méfiance.
— Chrétiens, bouddhistes, musulmans,
hindous, tous les croyants ont façonné leur
culture à l’image de leur foi. Le temps est
venu pour les Juifs d’agir de même. Ils
doivent instituer un État hébraïque selon
leurs aspirations, leur idéal et leur
tempérament.
Gossens célébra narquoisement :
— « Pass auf, goïm ! » Attention, Jéricho
! Le Peuple élu a fini d’abriter sa peur au
ghetto. Il brise le cocon. Il se met en
marche ! Quand hisses-tu les voiles pour
Jérusalem, croisé ?
— Tombes-tu exprès ou par hasard sur
la bonne question ? « L’an prochain à
Jérusalem » traduit notre espoir depuis
plus de mille ans. J’irai sûrement lorsque
j’aurai achevé mes seize derniers mois
dans ce foutu bled. Je ne prendrai que
quelques jours pour régler mes affaires à
Paris et je partirai.
Son expression sérieuse et débonnaire
montrait qu’il n’avait pas perçu la
moquerie…
Soudain, Jim lui soumit une offre vraiment
incroyable :
— Si tu as besoin d’argent, je suis ton
ami.
— Désires-tu lui payer son billet de
133
bateau ou lui acheter tout un paquebot ?
— Qu’est-ce qu’il fabriquerait d’un
navire de luxe ? Ne veut-il pas aller dans
un pays où l’on prône l’austérité totale ?
J’aimerais mieux lui fournir un cargo pour
qu’il n’arrive pas les mains vides.
Le ton était si posé que le railleur en
tomba pantois :
— Psst ! Tu charries. Serais-tu rupin ?
Davis, soudain se montra gêné, Il
répondit, évasivement comme à regret:
— Hum ! … J’ai hérité un peu.
— Des titres, aussi ?
Et comme l’Anglais demeurait gêné et
muet, il poursuivit son idée :
— Allons ! Oublie la modestie ! Ça me
botterait de posséder un lord comme pote.
J’ai déjà fréquenté un comte autrichien et un
prince moscovite. J’en ai connu aussi un
autre de Monaco, mais celui-là ne se
montrait vraiment pas très copain-copain.
Le mécène, dans ses petits souliers,
escamota carrément la question des titres :
— J’aimerais apporter mon humble
contribution.
— Le sort des Juifs t’intéresse-t-il à ce
point ?
— Je ressens de la sympathie pour eux
et je me questionne sur leur futur État.
— S’agit-il de la curiosité scientifique d’un
béhavioriste zélé ?
— Je l’ignore. Peut-être, le dois-je à ma
croyance en l’homme.
134
Hardy, ému, alluma une cigarette et
voulut dire quelque chose, mais il ne trouva
pas les mots de gratitude.
Gossens ferma la discussion :
— Si je comprends bien, un pacte anglo-
israélien vient d’être scellé. Arrosons vite
cela ! Vive le Café de la Paix. Garçon !
Il cherchait surtout à éviter l’embarras de
sentiments profonds. Il était aussi du genre
à ne pas rater une chance de consommer
Ils se détendirent au Grand Café en
savourant silencieusement leurs cognacs et
en humant le parfum de leurs havanes.
Leur esprit divaguait loin des poussières
des rues d’Oued Zem. Ils ne discutèrent
même pas des derniers journaux avant de
rejoindre la caserne.

135
30 — Jane Eyre.
Le Grec possédait aussi deux cinémas à
Casablanca. Il obtint du commandement
que le peintre puisse s’y rendre chaque
week-end pour réaliser des affiches sur
place. Les ressources de l’artiste s’en
trouveraient plus que doublées.
Le premier vendredi soir, Gossens
l’escorta jusqu’à la gare d’Oued Zem. Il
s’exalta soudain tandis que le tortillard
arrivé du plus grand port marocain déversait
le flot coloré de ses passagers :
— Pas possible ! Mais d’où ces
Ostrogoths peuvent-ils bien sortir ?
En effet, un trio anachronique
s’approchait. Vieillard distingué, le premier
personnage portait le melon, la redingote et
une large cravate noir début de siècle.
Le deuxième paraissait moins âgé, la
cinquantaine seulement. Il était affublé des
mêmes vêtements, cependant surmontés
d’un casque colonial en guise de couvre-
chef. Les deux hommes encadraient
l’image de Jane Eyre directement issue du
livre célèbre de Charlotte Brontë.
Elle exhibait un chapeau à vastes bords
avec des rubans et des dentelles.
Semblable à la mode de 1860, elle tenait
une petite ombrelle coquette et portait une
robe à crinoline. Le tableau aurait pu
paraître parfaitement romantique sauf un
détail. La sylphide déambulait avec la
démarche décidée et ferme d’une sportive.
136
À la gare d’Oued Zem en cet été 1933, le
groupe détonnait dans cette affluence
pourtant bigarrée à souhait, telle une
mascarade.
Les Européens étaient divisés en classes
sociales par leur diversité d’habillement.
Les complets d’une blancheur immaculée
contrastaient avec les gilets bariolés des
Balkans et avec les vareuses des maçons
italiens.
Asiatiques et Africains rivalisaient de
dignité dans leurs costumes traditionnels.
Les cheiks se démarquaient du simple sidi
par leur maintien hautain. Ils se
distinguaient aussi autrement. En effet, de
nombreuses « lallahs », des femmes
voilées, les accompagnaient.
Les uniformes hauts en couleurs des
zouaves et les capes rutilantes des spahis
constellaient la foule animée.
Les deux hommes d’escorte ne
pouvaient être qu’Anglais; ils remplirent
avec efficacité et dignement leurs rôles de
gardes du corps. Protégeant la jeune fille de
la promiscuité, ils lui frayèrent placidement
un passage dans la cohue générale jusqu’à
l‘engouffrement dans la calèche de l’hôtel
alors unique de la ville.
Gossens s’interrogea à haute voix :
— Qu’est-ce que c’est ces phénomènes,
d’où sortent ces caricatures ? Ne forment-
ils pas la délégation envoyée par Londres
pour signer le pacte anglo-israélien ?
137
Amusé, Santa observa :
— Quel rôle la belle jouvencelle tient-elle
? Elle n’a pas l’air d’une dactylo. Elle
ressemble plutôt à une vedette de cinéma.
Mais où sont donc dissimulées les caméras,
caméras? Nous n’en voyons nulle part.
Pourtant, quoi pouvoir imaginer à part un
tournage ?
Gossens s’interrogeait tout autant :
— Si ce n’est pas du cinéma, alors quoi?
Il s’écria alors :
— Ça y est, j’y suis. C’est la fiancée d’un
émir... ou d’un pacha.
— Pourquoi pas d’un Sultan ? Dit Santa
prêt à monter dans le train pour
Casablanca.
— Pourquoi pas ? Tant qu’à charrier !
répliqua le Belge qui compléta :
Eh ! Amuse-toi bien à Casa.
Santa souriait encore lorsque son train
s’ébranla. Le « tacatac » des boggies
interprétait une musique au tempo si lent
qu’il en était soporifique. Elle berça
longtemps la rêverie vagabonde du
voyageur heureux. Les belles visions
poétiques d’une sorte de fée et d’un ami
jovial l’envoûtaient.

138
31 — Première rencontre à
Casablanca - La blonde
Les salles de cinémas pullulaient à
Casablanca.
Le propriétaire Grec de salles de
cinéma de Casablanca ne se montrait
décidément pas pingre avec ceux qui
travaillaient pour lui. L’artiste hérita d’une
belle suite à l’étage dans un hôtel luxueux
possédant un grand restaurant au rez-de-
chaussée. Le tout bien sûr appartenait au
Grec. Stimulé par l’ambiance cossue, Santa
s’offrit un repas fin à la carte.
Au moment du dessert, le garçon
s’informa avec déférence :
— Désirez-vous, Monsieur, terminer la
soirée par un film ou par une pièce ?
— Parce que votre patron possède aussi
un théâtre ?
— Non, monsieur ! Il dépend du cousin
de monsieur Papadopoulos.
— Je vois, toute la famille Papadopoulos
œuvre dans le spectacle.
— Non, monsieur. Moi, je travaille
seulement dans l’hôtellerie.
Et, devant l’expression médusée, il
compléta :
— Je suis son neveu.
Santa opta pour le septième art. Voilà
quelques heures seulement, il rampait au
bas de l’échelle sociale. Maintenant comme
d’un coup de baguette magique, il se
réveillait d’un long cauchemar. Il se
139
retrouvait dans un monde antérieur étrange,
raffiné, oublié, reconquis. Enveloppé d’une
béatitude presque irréelle, il se sentait très
sûr de lui, et bien dans sa peau. Son
assurance et son uniforme blanc
impeccable, retaillé, lui attiraient les saluts
des soldats le prenant pour un officier. Sa
vanité s’en gonflait d’autant plus.
Il hérita du serveur en même temps d’un
verre de cognac et d’un billet de cinéma.
Comblé et rengorgé, il savoura l’alcool et
alluma une cigarette. Enfin, il dévisagea
sans gêne l’assistance attablée, surtout
celle de sexe faible. Il repéra une jolie
blonde aguichante qui dégustait sa glace
avec afféterie. Elle se sentit observée, et, en
catimini, en rechercha la source. Elle
acheva sa mission de reconnaissance d’un
battement de cils et rétablit son attention sur
sa coupe de crème glacée. Leurs yeux
explorateurs se croisèrent en coulisse une
seconde fois.
Le dialogue silencieux s’engagea vers
une étude mutuelle plus approfondie. Les
deux protagonistes en ressentaient
clairement la signification. Il détailla
hardiment la bouche, les cheveux, le buste,
les jambes. Elle l’examinait sans broncher :
— Êtes-vous bien satisfait de votre
inspection, Monsieur l’Effronté ?
Il acquiesça du sourire :
— Cinq sur cinq :
En même temps, son sourcil
140
concupiscent remontait interrogatif :
— Dodo ?
La belle afficha une contenance offensée
et toisa l’insolent hautainement comme
pour dire
— Goujat, je ne suis pas celle que vous
croyez.
Elle termina sa crème, puis explora de
nouveau les alentours. Son regard
parcourut la salle et innocemment passa
par-dessus de la tête du soldat. Finalement,
il descendit s’y poser et renoua
candidement le fil rompu :
— Vous êtes bien pressé, petit Don Juan.
Si vous y mettez la forme, la réponse sera
“peut-être”. Je suis une dame bien élevée.
Le dragueur persista dans son attitude
gaillardement impérieuse :
— J’ai envie de coucher avec toi. Qu’en
dis-tu, ma princesse ?
Elle feignit la confusion :
— Sauvage ! Je n’ai aucune défense
devant vous qui êtes si fort. Soyez gentil
avec une faible créature qui ne vous connaît
pas.
Tandis qu’elle adoptait une expression
implorante, le tentateur ne lâchait pas :
— On fera connaissance sur l’oreiller
Elle soupesa la proposition :
— Peut-être s’agit-il d’un héros
romantique ou d’un prince. Mais la Légion
n’est-elle pas également le refuge ultime
des forbans ? Dans quelle catégorie dois-je
141
classer celui-là ? Prince ou brigand ?
La physionomie ouverte et le visage
régulier penchèrent la balance du bon côté.
Elle esquissa un sourire de connivence
tout à fait engageant. Hélas ! Tout cassa à
cet instant.
Le cavalier de la blonde avait remarqué
le manège dans son dos. Il paya prestement
l’addition et entraîna sa compagne dehors.
L’idylle s’était brusquement arrêtée.
Plutôt que déçu de l’occasion manquée,
Bancal sortit d’excellente humeur de ce duel
muet. La séance d’escrime lui avait redonné
un optimisme confiant. Même sous
l’uniforme et peut-être grâce à lui, d’une
manière évidente, il demeurait séduisant
pour le sexe opposé. Il avait craint que sa
situation lui aliène l’intérêt de la gent
féminine.

142
32 — Deuxième rencontre - Lola
Au cinéma, Santa glissa un billet de cinq
francs au placeur. Le jeune Arabe en
uniforme chamarré chercha à deviner le
mobile d’une telle largesse. Il jaugea le
prodigue et crut trouver la réponse. Il le
conduisit dans une loge tenue par une seule
occupante. La projection avait débuté et la
salle baignait dans la pénombre. Léger,
mais suave, un effluve insolite d’un parfum
de marque embaumait l’atmosphère.
Un coup d’œil en coin rassura le
Hongrois sur la jeunesse de sa voisine. Il
devinait un cou long, droit, un buste haut et
légèrement agressif et un visage au profil
agréable. Sûrement une femme superbe !
La lumière de l’entracte permit une
évaluation plus complète. L’image lui
apparut d’une jeune fille ravissante, très
belle, discrète et réservée, de race noire.
— Bonsoir, Madame !
Médusée, elle se tourna vers lui et inclina
du chef imperceptiblement. Il ne savait pas
trop par quel bout entreprendre les travaux
d’approche :
— Le film a-t-il commencé depuis
longtemps, Madame ?
— Une demi-heure environ. Nous avons
probablement atteint le milieu.
— Quel grade portez-vous, officier ?
À son tour, elle le questionna,
parfaitement à l’aise et d’une voix chaude et
143
grave :
— Non, madame ! Légionnaire.
— Quelle signification ?
— Comment ! Vous ignorez la Légion !
D’où sortez-vous ? Oh ! Pardon. Je vois que
vous venez de l’étranger !
— Effectivement, d’Amérique.
— Pour une Yankee, vous parlez bien le
français
— Parce qu’en Louisiane La Nouvelle-
Orléans n’a pas oublié la France.
— Pourquoi, partie de si loin, errez-vous
par ici ? Pour du tourisme ? Excusez-moi,
ajouta-t-il en s’avisant de sa muflerie. Je
m’appelle Pierre Santa. Autrefois peintre,
j’appartiens maintenant à l’armée française.
— Pourquoi une pareille précision ?
N’êtes-vous pas français ?
— Non, madame. Je suis né en Hongrie.
La Légion est réservée aux étrangers.
— Comme dans l’Antiquité chez les
Romains ?
— Oui, à peu près, mais en plus moche.
— Qu’est-ce que vous entendez dire par
« moche » ?
— Ça veut dire « laid », simplement.
Elle se moqua sans méchanceté :
— Et, vous qui pratiquez les arts, vous
vous êtes fourré dans un tel pétrin ! Je
croyais que les artistes aimaient la beauté.
Il rétorqua en la dévorant des yeux :
— Il m’a fallu passer par ce déboire-là

144
pour enfin vous découvrir.
Elle sourit, indulgente :
— Galant comme un vrai Français ! Déjà
assimilé ?
— Oh ! Depuis que Paris possède le
métro, les Français ne sont plus polis. Il n’y
a qu’à assister à l’heure de pointe. Non, je
ne baratine pas, vous me plaisez
sérieusement.
— Procédez-vous toujours aussi
directement avec les femmes ?
— J’agis comme ça me tente. Je peux
tout aussi bien cacher mes sentiments.
On pouvait en douter à voir son air
concupiscent.
— Homme des bois !
— Oui ! En vous regardant, je suis tombé
au rang du sauvage des cavernes. Des
motivations primitives comme la
conservation de la vie et de la race me
tourmentent. Il ne me reste plus de place
pour de la fioriture. Comment voudriez-vous
que je marivaude ? « Ne trouvez-vous pas
que le retour des cigognes soit arrivé deux
heures plus tôt cette année ? » « Bien,
madame ». « Comme vous voudrez ». Je ne
puis. Vous m’apparaissez dans la plénitude
de votre féminité. Vous possédez tous les
charmes du Mississippi et vous me rappelez
la Vénus de Botticelli !
Elle demeurait silencieuse, déconcertée
fascinée. L’obscurité se rétablit, l’écran
s’anima. Les acteurs bougeaient et
145
parlaient, mais les occupants de la loge ne
s’en occupaient plus.
Il proposa :
— Ne voudriez-vous pas que nous
sortions d’ici dès maintenant ?
— Tout de suite ? Mais la projection n’est
pas encore terminée ! Elle ne m’intéresse
pas. Je préfère une réalité plus excitante :
vous, la vôtre, la nôtre possiblement.
— Holà ! Vous ne marchez pas, vous volez.
En somme, serions-nous déjà arrivés à la
passion ?
— Ne jouez pas avec les mots. Je me
sens à l’aube d’une histoire qui pourrait
devenir exaltante pour nous deux. Nous
venons de deux pôles opposés. Tout nous
sépare : le rang social, l’éducation et les
opinions. Nous demeurons dans deux
univers différents. Nous vivons pourtant
aussi proches l’un de l’autre que si nous
avions tété le même biberon.
— Dans le mien, il y avait du chocolat !
Bon, sortons, puisque vous y tenez tant.
À la porte, le placeur jeta un regard
complice. Son sens de la psychologie s’était
révélé juste. Il voulait le souligner.
Dehors, une nuit chaude de l’été 1933
enveloppa le couple.
La Chaouïa est la plaine du Maroc, sise
entre l'arrière-pays de Casablanca, l'oued
Oum Er Rebia et le plateau des phosphates
(des Ourerdigheh). Rappelant le Rharb en
beaucoup plus pauvre, cette plaine exhibe
146
des plateaux peu élevés et bordés d’une
côte hospitalière.
Le Rharb est la plaine alluviale fertile en
forme de cuvette située au quart nord-ouest
du Maroc au sud de Tanger et traversée par
les nombreux méandres du Sebou et ses
affluents.
Grâce à l’océan, le climat de la Chaouïa
jusqu’à trente kilomètres de la côte est plus
tempéré que tropical, même s’il ne se
compare pas à celui de l’Europe. Ils
respiraient une atmosphère douce et
parfumée comme dans un boudoir.
Il lui tint le bras tandis qu’ils flânaient en
silence.
— Mon général a-t-il perdu la parole ?
— Non, caporal !
— Quelle différence ?
— Très peu ! Seulement de grandeur,
comme entre la souris et l’éléphant. Que
pratiquez-vous dans la vie ?
— La profession d’architecte.
— Êtes-vous ici pour construire des
casbahs de style gratte-ciel ?
— Erreur ! Je m’occupe d’urbanisme. Je
trace des rues, des avenues. À la fin de mes
études à Philadelphie, on demandait pour le
Maghreb un candidat connaissant bien le
français. Comme je voulais voir du pays, j’ai
obtenu la place. Voilà comme je suis ici.
Sans s’apercevoir une fois de plus de son
impolitesse, il poursuivit :
— Peut-être, en aviez-vous assez soupé
147
de la ségrégation ?
— Ce n’est pas une raison ! Quand on l’a
toujours subie, on la croit naturelle et on n’y
porte plus d’attention. L’autodéfense se
développe aussi vite que le mal. À la fin du
compte, il existe une carapace protectrice.
Non, je voulais simplement visiter d’autres
pays. Je me sens une femme curieuse.
C’est pour cette raison, d’ailleurs, que j’ai
accepté votre invitation.
— Vous aussi, vous m’intriguez
beaucoup.
— En tant qu’homme ?
— Prétentieux ! Après tout, peut-être. Je
n’ai jamais rencontré quelqu’un comme
vous.
À l’hôtel, ils eurent beaucoup à se dire sur
les oreillers. Après l’explosion charnelle, il
finit par où il aurait dû démarrer :
— Au fait, comment t’appelles-tu ?
— Louise. Lola, pour les intimes.
— Moi, je me nomme Santa. Bancal, pour
les amis.
— Je t’adore Bancal, mon petit général
Bancal.
— Je t’aime, Lola.
Il le croyait. Depuis plus de trois ans, il
n’avait pas embrassé une femme raffinée
portant une culotte de dentelle.

148
33 — De retour de Casablanca.
En réintégrant le bureau à Oued Zem,
Santa fut abordé par un Gossens plein de
mystère :
— Te rappelles-tu des Ostrogoths sortant
de la gare ?
— Oui ?
— Eh bien ! Tu as vu la délégation de la
tribu de Jim. Elle se nomme quelque chose
comme la famille « Mac Machinchouette ».
Ça doit représenter le vrai nom de Davis.
Les deux macaques n’arrêtaient pas de lui
donner des « Sœurs » par ci et des « Sœurs
» par là. C’est à croire qu’ils prenaient la
Légion pour un couvent. Ils veulent racheter
son engagement contre trois chars
d’assaut, mais lui, le chouchou, le connard,
il refuse. Il dit qu’il a signé pour cinq ans et
qu’il restera cinq ans. La fille constituait
l’appât en renfort pour le décider. Je parie
qu’elle a été à l’origine de son enrôlement
ici. Elle a dû décevoir son grand amour.
Simplement, elle se sera ravisée depuis.
Elle n’aura pas trouvé de meilleur candidat.
Santa pensait que le Belge avait
probablement raison. Tout de même pour la
forme et pour le taquiner gentiment, il le
contredit :
— Tu brodes.
— Je brode, mais je ne tricote pas. Mon
pif se révèle infaillible quand il s’agit de
nanas, et je connais les Anglais comme ma
poche.
149
— Tu généralises et ainsi tu te trompes.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il y a toujours des
exceptions.
— « Toujours ! » Tu généralises aussi.
Admets plutôt que les Anglais sont une
exception. Exprès, ils affectent de se
ressembler comme de vrais Chinois. Il est
finalement permis de tous les placer dans le
même sac. Je te l’assure.
— C’est impossible de parler gravement
avec toi. Tu pars à tous coups à déconner.
— Quoi ? Parmi toute cette bande de
cinglés, je me reconnais le seul raisonnable,
le seul fou normal. Jim représente le toqué
de la parole donnée. Hardy, l’utopiste
idéaliste et poète du sionisme, rêve en état
d’éveil comme un enfant ou un retardé
mental. Tu ne vaux guère mieux.
— À propos, Hardy, où est-il parti ?
— Au Mellah. Il se perfectionne en
hébreu avec le rabbin. Il paraît qu’en
Palestine le Yiddish ne suffit pas. Il est peut-
être aussi attiré par la fille du vieux. On m’a
enseigné en classe que, pour bien
apprendre une langue maternelle, il faut y
fourrer la sienne.
— Aïe ! Vos écoles belges donnent des
cours étranges !
— Bof ! Ça ne s’est possiblement pas
passé exactement là… J’y suis, je me
trouvais au séminaire !
— Sans blague, toi, séminariste ! Comment
150
as-tu pu vouloir devenir prêtre ?
— Pas moi, mais mon père ! Moi, je
préférais les filles. J’ai plaqué mon dab, la
famille, les curés. J’ai levé la voile au sens
propre comme au figuré avec une nonne.
Bien sûr, j’avais choisi la plus futée et la plus
jolie.
L’hébraïsant apparut alors. Il tendit
chaleureusement les mains et s’adressa à
Santa:
— Salut Pierre, comment as-tu aimé ta
visite en ville ?
— Là-bas, à Casablanca, j’ai découvert
le paradis, la belle vie, le ciel bleu, la mer
calme. Les nanas y pullulent, plus
ravissantes que jamais.
— Ah ! Ah ! Mon cochon, jubila le Belge.
Tu as dragué au quartier réservé !
— Non, je suis allé voir un film au cinéma.
— Pourquoi la chance tombe-t-elle
toujours sur des connards qui ne savent pas
comment en profiter ?
Dépité, il s’adressa à Jacques :
— Et toi, ta virée au quartier juif a-t-elle
été plus fructueuse ? Ton rabbin a-t-il
enfanté au moins d’une fille ?
— Aucune. Par contre, il est accompagné
d’une tante de quatre-vingt-dix ans avec
une perruque et deux dents. Si tu veux, je
te la présenterai.
— Va te faire voir !
Hardy se tourna alors vers Santa :
— Peux-tu me prêter des fonds ? J’ai
151
besoin d’acheter deux dictionnaires.
Sers-toi, acquiesça le Hongrois souriant
en lançant son portefeuille.
— Merci, je file tout de suite à la poste
envoyer ma commande.

152
34 — L’étudiant arabe.
Le soir même, les mousquetaires se
retrouvèrent encore réunis à l’agréable
terrasse du Grand Café. Jim, plus grognon
que d’habitude, ne mordait pas aux
quolibets volontairement exagérés de
Gossens.
Le soleil plongeait derrière les collines de
Khouribga et la chaleur perdait peu à peu
son ardeur. Les gens délaissaient les
maisons pour rechercher un peu de
fraîcheur.
La foule était bigarrée. Elle mêlait
militaires et civils, personnages loqueteux
et opulents de tous sexes et de trente-deux
nations pour ne pas dire plus. Elle
déambulait par petits groupes verbeux et
gesticulants dans l’allée principale de la
ville. Hardy héla par signes un jeune Arabe
par exception solitaire :
— Ali ! Viens avec nous ! Qu’est-ce que
tu prends ?
L’invité rendit le salut et, après
hésitation, accepta de s’asseoir à leur table.
— Limonade !
Le Roumain commanda la boisson avant
d’effectuer les présentations :
— Mon ami Ali, étudiant de medersa, il
nous arrive de Meknès.
— « Saha, Sidi », confirma l’adolescent
en s’inclinant.
Comme intéressé, Santa s’enquit :
— Qu’est-ce qu’on peut bien vous
153
enseigner dans vos universités ?
— À peu près les mêmes sujets que dans
les vôtres. Nous étudions les
mathématiques, la chimie, la géométrie,
l’astronomie, la philosophie, la physique.
Nous n’oublions pas non plus l’histoire et les
lois.
— Votre chimie n’est-elle pas teintée
d’un gros soupçon d’alchimie ?
— Nous vérifions nos expériences tout
comme vous.
— Votre astronomie n’est-elle pas
contaminée par sa petite sœur jumelle,
l’astrologie ?
— Et la vôtre n’en descend-elle pas
comme une fille de sa mère ?
— Connaissez-vous Planck, de Broglie,
Pierre et Marie Curie ? Que savez-vous de
la théorie des quanta, de la mécanique
ondulatoire ?
— Nous poursuivons les voies que
Pythagore a tracées. Votre initiation a
débuté quand nous vous avons appris les
chiffres. Vous vous comportez en élèves
impatients et indisciplinés, qui s’égarent sur
des chemins sans issue.
— Quelles lois étudiez-vous ?
— Les islamiques ! Naturellement, les
seules vraies ! Appartenez-vous tous à la
même foi chrétienne ?
— Non. Votre ami Hardy pratique la
religion juive. Nous dépendons. Davis et moi
de deux Églises réformées différentes. Les
154
protestants anglicans, orthodoxes,
méthodistes et calvinistes protestent de
diverses manières. Enfin, voici le Belge, il a
été élevé dans la foi catholique.
— Gossens réagit :
— Tu te trompes. Monothéistes, nous
croyons tous en un seul et même Dieu.
Seulement, nous le concevons chacun à
notre façon.
Santa ajouta une possibilité
supplémentaire à cette explication :
— Ou bien nous le situons à des niveaux
différents.
L’Arabe pointa Hardy du doigt :
— Lui ne pense sûrement pas comme ça.
Je connais les Juifs. Eux, ils ne célèbrent
qu’un Être suprême comme nous. Votre
Dieu à vous s’appelle-t-il bien Jésus ?
— Faux, démentit encore Gossens. Lui,
c’est son fils.
— Ah ! Votre Dieu est donc marié
. — Non !
— Et la mère de Jésus, elle devait être
mariée, elle ?
Dérouté par un païen qui ne comprenait
vraiment rien, le Belge flairait un piège.
Hésitant, il finit néanmoins par concéder à
contrecœur :
— Oui.
— Avec un autre homme ?
— Oui.
— Votre Dieu est-il rigolo ou gigolo ?
— Évidemment non. Ça ne s’est pas
155
passé comme tu le penses. C’est arrivé par
l'opération du Saint Esprit.
— Vous donnez un joli nom au truc pour
pondre des enfants. Vous êtes tous des
rigolos.
— Tu dérailles encore. Le Saint-Esprit,
c’est l’Esprit divin.
— Ah ! Un Dieu de plus. Père, Fils, Saint-
Esprit. Ça en totalise déjà trois. S’en cache-
t-il d'autres ? Et vous vous estimez
monothéistes !
— Oui. Pour nous tous, une seule et
même personne a envoyé son fils sur la
Terre. Il doit lui ramener les pécheurs.
En apparence, Ali essayait de
comprendre l’exaspération qu’il déclenchait.
Du moins, il le laissait croire. Le
raisonnement bizarre des Roumis déroutait-
il réellement son entendement ? On pouvait
en douter fortement. De fait, il aborda un
nouveau sujet qui démontrait comme un
plan bien médité :
— Ce fils, Jésus, était-il Hébreu ?
— Oui.
— Et est-il devenu Chrétien ?
— Oui.
— En somme, à vous quatre, vous
représentez quatre Dieux. Il a donc renié sa
religion, son peuple et son Dieu. Il s’est
conduit en renégat.
— Pas du tout. Il n’a renoncé à rien. Pour
lui, Israël demeure toujours le Peuple élu. Il
a continué d’observer la Loi mosaïque.
156
— Je connais les tables de Moïse. Vous
ne les respectez pas. Vos églises sont
bourrées d’idoles. Vous volez et vous
assassinez.
— Jésus a enseigné la bonté. La
méchanceté appartient aux humains.
— Et le grand muphti, à Rome, ne s’est-il
pas montré méchant lui aussi ?
— Le Pape ? Non, il est opposé aux
tueries.
— Non ? N’avait-il pas approuvé l’envoi
des Croisés à Jérusalem pour massacrer les
Vrais Croyants et piller ? N’acceptait-il pas
que les soldats catholiques torturent à mort
tous ceux qui ne partageaient pas son avis
? Toute votre histoire déborde de meurtres
au nom de Jésus. Je le sais, je l’ai lu dans
vos livres.
Devant l’aplomb démesuré du moricaud,
la moutarde commençait à monter
sérieusement au nez de Santa. Relayant
Gossens, il intervint plutôt sèchement :
— Si tu veux parler d’autrefois, vous
n’agissiez pas en petits saints non plus.
Votre passé est rempli d’actes tout aussi
sanglants que le nôtre. Avoue donc que les
tiens ont conquis la moitié de l’Afrique et de
l’Espagne avec d’autres arguments que les
bonnes paroles de Mahomet. N’ont-ils pas
plutôt utilisé les yatagans et les « moukhalas
» ? Crois-moi, Ali. N’accusons pas les Dieux
de malfaisance. Elle vient au contraire de
nous tous, sans distinction de couleur de
157
peau. Les Blancs, eux, au moins ils
cherchent à rendre la vie plus agréable et ils
y parviennent.
— Comment ?
L’étudiant ne perdait visiblement rien de
son agressivité méprisante. Remonté,
Gossens enchaîna avec une verve
renouvelée :
— Bien, par exemple, l’automobile ne va-
t-elle pas plus rapidement que le chameau
ou le bourricot, non ? Et le train, l’avion, le
bateau ? Pour nous distraire, nous avons
aussi inventé la radio, le gramophone, le
cinéma.
Il ne s’attira qu’une réplique hargneuse
accompagnée d’une moue dédaigneuse :
— Des jouets pour enfants arriérés. Mais
vous omettez de vous vanter des armes qui
tuent plus vite et plus loin sans courage.
Vous avez les engins à ôter la vie pour
trouillards. Cela vous rend arrogants! Elle
déraille complètement votre civilisation
roumie !
Il cracha par terre et sabra le creux de
son bras avec le plat de sa main opposée.
Il s’en alla, digne et hautain. Il les laissa
sidérés et pantois.
Le Belge se ressaisit le premier :
— Eh bien, mon colon ! Ce beau parleur
nous a bien cloué le bec. Il ne faudrait pas
écouter ces sales bicots, même pas pour
leur acheter un tapis.
Santa feignit de le blâmer :
158
— N’avais-tu donc rien à dire pour river
son clou à ce va-t-en-guerre ? N’as-tu
vraiment rien retenu de ton passage parmi
les curés ?
— Si. J’ai bien pensé lui servir la salade
— « Mon fils, les voies du Seigneur sont
impénétrables… »
— Je m’en suis gardé de peur qu’il
m’envoie… chez les Grecs.

159
35 — Hardy, la stratégie, l’hébreu.
À la fin de la semaine, Hardy reçut les
dictionnaires. Dès lors, il consacra tout son
temps libre à l’étude de l’hébreu.
— Et la stratégie, l’abandonnes-tu ?
S’inquiéta Santa.
— Lieutenant, je m’y intéresserais pour
passer le brevet d’officier d’état-major.
Hélas, ma situation présente m’incite à plus
de modestie. Le colonel français qui
préconise l’usage massif des chars risque
d’avoir raison. Dans ce cas, les conceptions
actuelles inspirées de la Grande Guerre
apparaîtront caduques.
— Les mangeurs de grenouilles
souhaitent-ils innover et rejouer les
Napoléon ?
— Non, ils ne prêtent pas attention à leur
militaire d’avant-garde. Leurs grands
manitous aimaient trop les batailles. Ils les
ont déjà trop écoutés. Ils en ont souvent
subi une de trop. Ils en ont bavé assez. Ils
n’en veulent plus.
— Sûr, apprécia Gossens. Les Boches
me paraissent plus désireux d’en découdre.
Ils n’ont pas encore digéré la dernière et le
Traité de Versailles. Leur zigoto à
moustache de Charlot est démangé par
l’envie de monter sur les planches.
— N’oublions pas les Russes. Les
bolcheviques aspirent à bouffer du
capitaliste, compléta Santa.
— Et pourquoi ne pas envisager le péril
160
jaune quant à déconner ? N’êtes-vous pas
écœurés de la guerre, bande de
pessimistes ? Contra Hardy, dubitatif
— Quelle question ! Il n’existe pas plus
pacifiste que le militaire fatigué de porter
l’uniforme. Nous pensons au pire afin de
prévenir.
— Prévenir comment? Envoyer un
avertissement à Staline et à Hitler?
Gossens, farceur comme à son habitude
détendit l’atmosphère :
— Mieux vaudrait prévenir en envoyant
des gaz « chiassogènes ». Imagine un
instant les troupes montant à l’assaut les
culottes baissées !
Santa paya son tribut de rire à la
bouffonnerie. Ne se détournant pas pour
autant de ses préoccupations envers les
projets du Roumain. Il de tourna vers lui :
— Et avec l’hébreu, où en es-tu ?
— Je suis embarrassé par les mots
récents. Comment traduire les termes
concrets inexistants autrefois ? Je veux dire
« avion », « mitrailleuse », « blindage »,
sans oublier les concepts non figuratifs
comme « relativité », « subconscient » et
autres. Je vais quémander des tuyaux aux
experts du Consistoire israélite pour voir
comment ils résoudront le problème. Se
contenteront-ils comme les latinistes
modernes de circonscrire le sujet ?
Possible. Peut-être inventeront-ils aussi des
vocables nouveaux en se servant de
161
racines hébraïques. À défaut, ils se les
approprieront de l’étranger comme le
français de l’anglais et vice versa.
— Retour au bercail de toute façon, pour
la moitié ces mots ont été créé par des
savants juifs. Tout dépendra en dernier
ressort de qui décidera dans ton futur État ;
ou bien les érudits occidentalisés seront
favorables à un langage concis, parlé et
compris de tous ; ou bien les grosses têtes
orientales exigeront la pureté de la langue
et la tirebouchonneront jusqu’à mettre à la
place d’un terme simple une périphrase
alambiquée.
Santa ironisait. Le Roumain haussa
simplement les épaules et concéda :
— Je ne sais pas. Nous ne manquons
pas de linguistes… Nous affronterons
d’ailleurs des problèmes plus ardus, plus
pressants comme l’administration, la
sécurité, la forme de gouvernement…
— Royaume ! Israël n’était-il pas toujours
dirigé par des rois ? Je te vois bien régnant
comme digne successeur et sosie de
Salomon ! Jacob premier le plus célèbre
d’une lignée de ce nom !
— Arrête de déconner, Pierre ! Nous
fonderons une démocratie à la façon de la
Grèce antique ou de la Suisse moderne.
C’est bien évident. Peut-être emploierons-
nous une formule expérimentale qu’on
perfectionnera avec l’usage.
— À la vôtre ! Je ne voudrais pas être élu
162
député chez vous. Vous représentez les
champions de la tergiversation. Un projet de
loi devra porter la barbe de Mathusalem
avant de pouvoir être voté. Autant vous
conseiller comme modèle une cité grecque
restée célèbre. Les nouveautés y étaient
proposées avec la corde au cou par les
législateurs. En cas d’échec, les autres
n’avaient qu’à la tirer.
Gossens relaya Santa dans l’ironie :
— Ou aucune proposition ne sera mise
sur le tapis ou ce sera une hécatombe. Une
élection vous sera ainsi nécessaire chaque
semaine. Il faudrait adopter cette règle
partout dans le monde !
Le Belge fermait ainsi la porte à la
controverse et aux disputes.

163
36 — Deuxième voyage à
Casablanca.
Le vendredi soir venu, Santa eut droit à
une permission de quarante-huit heures. Il
embarqua en compagnie de Jim à bord du
train pour Casablanca. Il consacra la
journée du samedi à peindre dans sa
chambre des affiches grandioses. Elles
attireraient en surplombant la façade des
cinémas. Il s’inspira de photos extraites des
films.
Pour aller plus vite, il utilisa un système
de trois pistolets à air comprimé. Il termina
avant même dix-sept heures. Il se lava et
changea de vêtements fiévreusement
comme un collégien excité par son premier
rendez-vous.
Consultant sa montre, il constata qu’il se
présentait en avance. Lola ne quittait pas
son bureau avant dix-huit heures. Il se
déshabilla de nouveau et s’aspergea sous
une douche glacée, puis très chaude.
Lorsqu’il entra dans le hall, il se sentait
totalement détendu. Elle apparut alors qu’il
savourait encore sa deuxième cigarette.
Dans son tailleur blanc, elle resplendissait,
étonnante, à la fois dans la fleur de l’âge et
très mûre. Ah ! Si seulement il réussissait à
la peindre ainsi dans sa jeunesse
rayonnante.
L’innocence contrastait avec les
prémices d’une féminité ardente. La touche
d’exotisme rehaussait un charme très
164
parisien. Ébloui, il complimenta la beauté en
s’inclinant :
— Botticelli, version moderne.
— Bonjour, mon petit La Fayette,
répliqua-t-elle en lui tendant la main avec
une désinvolture non affectée :
— Je suis plus disposé à me comporter
en Hussard. Je suis tenté de te prendre sur-
le-champ.
— Homme des bois !
— Oui, mais pas de bois. Je suis affamé
de toi.
— Voici juste cinq jours que nous nous
sommes rencontrés !
— Cinq siècles ! Montons-nous ? Ou bien
dois-je te dénuder ici même ?
Elle préféra l’effeuillage dans l’intimité. Ils
se présentèrent vers neuf heures à la
grande salle à manger. Papadopoulos fils
les entraîna vers une table retirée, mais elle
pencha pour une place bien en vue proche
de l’orchestre. Santa perçut aussitôt des
regards braqués sur eux.
Les yeux des hommes manifestaient de
la curiosité et ceux des femmes de la
réprobation. Quelle cause attribuer à cette
hostilité ?
Discrimination raciale ? Jalousie des
appas et de l’élégance d’une Vénus noire ?
Désapprouvaient-ils qu’une représentante
de la société bourgeoise osât s’afficher
avec un paria ? Ne ressentait-il pas lui-
même son déclassement social ?
165
— « Après tout, je les emmerde. »
Il adopta donc l’indifférence de sa
compagne. Ils mangeaient de bons appétits
quand elle remarqua en riant sous cape :
— L’amour, ça creuse, n'est-ce pas ?
— Sûr, c’est bien connu. Mais pourquoi
les rombières autour affectent-elles de ne
pas mourir de faim, pruderie ou bien
prétentions ?
— Ni l’un ni l’autre. La privation
d’affection les rend simplement
affreusement jalouses !
Durant le dessert, se sentant espionné,
il repéra la jeune blonde de la semaine
précédente. Elle feignit immédiatement de
contempler les autres dîneurs. S’arrêtant
sur Lola, elle jaugea sa rivale d’une moue
impertinente en s’attardant plus
spécialement sur la toilette.
Finalement, son regard revint sur lui, le
traversant comme si, transparent, il
n’existait pas. Un instant ébranlé, il se
concentra à régler l’addition pour s’aider à
jouer l’indifférent.
Dehors, Lola manifesta que vraiment rien
ne lui avait échappé :
— As-tu déjà rencontré la blonde au
corsage bleu ?
— Possèdes-tu des yeux autour du crâne ?
— Toutes. Nous savons voir sans qu’il
paraisse.
— La connais-tu ?
— Je l’ai déjà entraperçue l’autre jour ici
166
même. Je ne lui ai jamais parlé. Jalouse ?
— Quelle idée ! Je te laisse libre comme
l’air. Tu viens, tu pars quand tu veux. Si ça
te plaît de changer de partenaire, tu peux
essayer, mais je vous tue tous les deux.
— Mon bel ange exterminateur ! Ça
m’apprendra à me fier aux minois
angéliques.
— Hussard lubrique, soudard !
— Sorcière d’Amazonie.
— Du Mississippi. Révise ta géographie.
Voilà les hommes ! Des machos ignares. Ils
ne représentent plus guère les apôtres du
Conseil des Cinq-Cents et du suffrage
universel !
Le Conseil des Cinq-Cents est une
assemblée législative française qui, avec le
Conseil des Anciens, fut instituée par la
Constitution de l'an III.
— Je voulais rendre hommage à tes
charmes. Depuis Cléopâtre jusqu’à Jean
Harlow, toutes les séductrices employaient
les ensorcellements.
— Et Joséphine Baker aussi ?
— Elle vient en premier sur la liste, car
elle a charmé les vrais connaisseurs, les
Parisiens.
En débouchant sur l’avenue, ils
croisèrent un légionnaire tenant à son bras
une ravissante beauté. Il reconnut Jim. La
Jane Eyre de la gare d’Oued Zem s’était
totalement métamorphosée. Il ne l’identifia
pas tout de suite.
167
Tout aussi élégante, elle avait rafraîchi sa
mode d’un siècle. Les deux militaires eurent
le temps d’esquisser un signe imperceptible
de connivence.
Le couple anglais pénétra dans le Grand
Hôtel.
— Les connais-tu ?
— Lui, oui : mon ami. Il accompagne une
lady.
— Sa femme ?
— Sa fiancée, je suppose.
Il avait constaté que Jim et Jane Eyre
n’avaient pas attiré l’attention outre mesure.
Il en déduisit que l’aversion au restaurant
était due à un problème racial et non de
classe sociale. Après avoir chassé cette
pensée désagréable, il demanda à Lola :
— Veux-tu voir un spectacle ?
— J’ai passé toutes les soirées de la
semaine à des spectacles. Pourtant, si tu y
tiens vraiment, nous pourrions aller voire
une troupe d’acteurs français qui viennent
d’arriver en ville, ils pourraient t’intéresser.
Il montra tout de suite sa réticence :
— Hum, J’adore le bon théâtre et je
déteste le médiocre. Il me suffit qu’un seul
comédien détonne et charge d’un millimètre
de trop. Je grince alors des dents. Quatre
années de privations ont peut-être émoussé
mon sens critique. Je n’en reste pas moins
exigeant comme avant. Je ne veux pas
tomber sur des histrions. Je sais que la
première fois que je retournerai voir une
168
pièce de théâtre française, ça ne sera qu’en
me rendant à la Comédie-Française et nulle
part ailleurs.
— Parle-moi de Paris ! J’en rêve. Je n’y
suis jamais allée !
— Je te décevrais. Montmartre et la
Place Pigalle me laissent froid. Je n’ai
jamais pris l’ascenseur de la tour Eiffel. Par
contre, j’ai passé trois mois à visiter le
Louvre du matin au soir. Plus tard, mon
univers s’est cantonné à Montparnasse.
Paris est divisé en vingt arrondissements.
C’est-à-dire que vingt quartiers distincts y
vivent côte à côte sans se mélanger. Vingt
mondes avec chacun sa faune, ses usages,
son jargon. La langue des habitués de
Belleville diffère de celle du huitième. Le
Bois de Boulogne se trouve éloigné de
Ménilmontant autant que Le Cap de Tanger.
Un étudiant peut passer cinq ans au
Quartier Latin sans en sortir. Artistes, gens
d’affaires, de robe, de lettres et de toutes
professions fréquentent chacun leurs
propres cafés. Les Parigots ne quittent pas
beaucoup leur ville. Ça se comprend.
Pourquoi se fatigueraient-ils à voyager ?
Une course en métro leur suffit pour
changer de continent.
— Et les autres Français, ceux qui
n’habitent pas la capitale ?
— Eux, ils prennent le train pour s’y
rendre, ça vaut un tour du monde.
Santa était lancé. Il était envoûté par les
169
souvenirs d’un paradis parisien merveilleux.
Il lui raconta sa rencontre avec un
philosophe vagabond qui, mendiant,
donnait des conférences dans une bouche
du métropolitain. Tous les clochards du
voisinage constituaient son public. La
séance se passait aux heures de fermeture,
de deux à cinq heures du matin.
Les colloques du bouquiniste rouquin du
quai du Louvre se révélaient aussi
extraordinaires. Son érudition lui aurait
certainement permis de dispenser des
cours à la Sorbonne.
Le marché aux puces de Saint-Ouen
regorgeant de trouvailles pittoresques
offrait aux yeux un spectacle inégalé.
Elle l’interrompit :
— Et les Parisiennes paraissent-elles
vraiment aussi ravissantes qu’on le dit ?
Devinant qu’elle cristallisait toute sa
curiosité dans cette question, il hésita, puis
répondit avec prudence :
— Vous savez vous adapter quand il
s’agit de plaire. Vous comprenez vite la
faiblesse des mâles. Ils se servent plus de
leurs yeux que de leur cerveau. En vous
regardant, ils sont subjugués par votre
beauté. Ils en perdent toute intelligence.
— Évidemment, puisque les belles
femmes se trouvent partout. Mais celles-là
possèdent de beaucoup de choses en
plus de la beauté. Je parle de leurs façons
de se mettre en valeur. Elles peuvent aussi
170
bien s’arranger avec un rien ou s’habiller
chez Nina Ricci. Elles choisissent selon les
circonstances de se montrer spirituelles ou
gourdes, enjôleuses ou distantes. Il n’est
pas nécessaire de naître dans la Ville
lumière pour devenir une midinette. Ça doit
venir de l’air. D’ailleurs, toutes les femmes
détiennent ce pouvoir.
Lola parut rêveuse. La description avait
dû susciter en elle des envies :
— Tu m’as convaincu. Tu devrais ouvrir
une agence de voyages pour Paris. As-tu
droit à des permissions ?
— Oui.
— Nous pourrions passer quelques
semaines ensemble là-bas.
— Mes moyens ne me le permettent pas.
— On s’arrangera avec mes économies.
— Tu les trouveras insuffisantes quand tu
constateras les prix des couturières. Et
même avec la fille de Rockefeller, je
refuserais toujours.
— Je vois. Mon petit général est
accroché à ses principes.
À peine entraient-ils dans la chambre
qu’elle revenait la charge :
— Combien de service te reste-t-il à
accomplir à la Légion ?
— Dix mois.
— Et après ? T’occuperas-tu toujours de
peinture ?
— Oui, mais pas que de tableaux. Il faut
des années pour percer comme artiste et
171
j’ai perdu déjà trop de temps. Je créerai des
décors, des affiches, des panneaux
publicitaires. Je me crois assez bon
dessinateur. Pour commencer, je veux
réaliser ton portrait.
— Nue ?
— Aussi. Quelques croquis dans le plus
simple appareil pour entrer dans le sujet.
— Cochon !
— Madame, puis-je solliciter l’extrême
faveur de vous foutre à poil ?
— Quelle pose dois-je prendre, maître,
minauda-telle en retirant ses bas de soie ?
— Le soixante-douze de Kama-Soutra.

172
37 — La maison de repos de Salé.
De retour au camp, une nouvelle
attendait Santa. La sixième compagnie
allait remplacer la cinquième qui retournait
en garnison à Fès après dix-huit mois de
campagne. La semaine entière se passa en
préparatifs de déménagement.
Les permissions étaient suspendues
jusqu’à l’achèvement du passage des
consignes. Ceux qui y avaient droit
n’obtinrent leur feu vert que le lundi suivant
Alors, Santa, Jim, Gossens et
Dogramadjan purent prendre le train pour
Salé ou plus exactement pour Rabat. Les
deux villes sont séparées par l’embouchure
de l’Oued Bou-Regreg.
La maison de repos des légionnaires se
situait dans la vieille ville berbère, sœur
pauvre de la splendide Rabat. De toute
évidence, l’appellation « Maison » résonnait
par trop flatteuse : les locaux réservés aux
permissionnaires et convalescents de la
Légion n’étaient constitués alors que de
baraquements.
Gossens lança son barda sous le lit. Lui-
même s’effondra dessus :
— Youpi ! Quel luxe ! Des vrais plumards.
La vie de pacha. J’interdis de prononcer le
mot « règlement ». Le premier qui oublie
pendant ces trois semaines, je lui expédie
mes brodequins dans les noisettes.
Tous suivirent son exemple, sauf Santa
qui se doucha et enfila sa tenue de sortie
173
Il héla Jim :
— Ne viens-tu pas à Casablanca ?
— Non, pour quoi faire ?
— Ah ! Ta Jane Eyre est partie !
Le hochement de tête et le regard au
plafond dispensaient d’explications.

174
38 — Début de la permission.
Le même jour, Santa quitta Rabat par le
train de cinq heures. À Casablanca, un
monsieur Papadopoulos impatient lui
reprocha vivement son manque de
ponctualité :
— Vous retardez de trois fois vingt-
quatre heures. Je croyais que vous
n’arriveriez jamais.
— Ma compagnie déménage d’Oued
Zem à Fès. Ne me reste à vous consacrer
que mes trois semaines de congé.
Le Grec pesta contre les artistes :
— Tout s’en mêle. Déjà, la chanteuse
souffre d’une extinction de voix et le piaiste,
d’un panaris…
— Qu’ils échangent leurs bobos !
proposa Santa.
— Belle affaire ! Il ne me manquait que
l’affichiste qui foute son camp!
— Vendez votre cinéma de Casablanca
et achetez-un autre à Fès !
— Et mes fesses ! Pourquoi pas plutôt à
Paris ?
— Pourquoi pas ? Ce serait une
excellente idée ! Là, vous trouveriez des
rues remplies d’artistes, tous étant
disponibles. Dans ces rues-là, un passant
sur trois est artiste capable de torcher vos
affiches.
Lola aussi était consternée. La
permission arrivait mal, car elle partait le
jeudi suivant pour Marrakech.
175
: — Pour combien de temps?
— Pour huit jours, peut-être dix. Je ne
connais pas exactement ce qui m’attend là-
bas.
— Bon, alors, tout n’est pas perdu. On
profite de ces trois journées et, quand tu
reviens, nous aurons encore huit à dix jours
à vivre ensemble.
Sans perdre de temps, Santa se
déshabilla en un tour de main et passa
sous la douche.
Elle le réprimanda avec un sourire
moqueur :
— Ton impatience se compare à celle d’un
enfant privé de dessert depuis longtemps.
— Comme vous le dites en Amérique, «
Time is money ». Je me sens trop pauvre
pour le dilapider. Cela ne serait même
qu’un peu.
— Avare !
—Jamais de l’argent, toujours du temps
perdu, il ne se rattrape jamais.
Pendant trois jours, il peignit durant la
journée et passa les soirs et les nuits avec
Lola. Elle se montra intriguée :
— Tu n’es plus le même. Je ne sais plus
à quoi je peux m’attendre avec toi.
— Tu te plains ?
— Non, ne crois pas cela. Je veux
simplement dire que tu me déconcertes. Tu
cherches quoi? ?
— Je cherche à m’accorder avec toi.
J’apprends l’amour par toi. Je suppose
176
Que chaque femme différente. Pour mieux
la connaître, il me faut tâtonner et inventer
sans cesse des variations pour ne pas
nous laisser gagner par la monotonie et
l’accoutumance. J’essaie aussi de dominer
en moi l’égoïsme naturel de l’homme et de
le remplacer par un sentiment plus fort.
— Lequel, donc ?
— L’amour, j’imagine, ou bien, s’il fait
défaut, le sentiment qui en tient lieu.
— L’homme amoureux se conduit
comme l’enfant qui croit toujours que le
Père Noël existe. Combien de fois ça t’est
arrivé ? Et combien de temps cela a-t-il
duré ? Trois semaines ou trois mois ? C’est
trop facile après de déclarer qu’on s’est
trompé. En fait, vous, les hommes, vous
vous comportez comme des papillons, des
papillons et des cochons.
— Décide-toi. Choisis l’un ou l’autre !
— Cochon d’abord, papillon après.
— En amour, on est prude ou cochon,
petit bourgeois ou pionnier, veux-tu que je
t’épouse?
— Est-ce une demande en mariage?
— Qu’est-ce que tu crois, une
déclaration de guerre ?
— Grand fou ! De l’amant original, tu
risques de devenir un mari quelconque Je
ne risquerai sûrement pas que cela nous
arrive. Dans vingt ans tu seras peut-être
adulte.
— Bon ! Dans vingt ans, je renouvellerai
177
ma demande.
— O.K. Je vais préparer mes parents.
Au cours du petit déjeuner, elle feuilleta
le journal local. Elle tomba en arrêt sur un
article :
— Tiens, pour mon jour de congé, tu n’as
pas envie d’assister à un vernissage ? La
galerie d’art présente des œuvres du coin.
Après quelques grommellements de
réticence, il se laissa convaincre. Il n’eut
pas à le regretter. À la salle d’exposition, en
voyant les tableaux, il s’enflamma. :
L’exposition fourmillait de chefs
d’œuvres :
— Mais ils ont du talent, les mecs !
Regarde ce matin radieux sur une
palmeraie, l’éclairage qui chope les feuilles
par le biais ! L’art consiste à conserver son
œil d’enfant qui découvre le monde. C’est
discerner l’original là où tout le monde n’a
vu que de la banalité.
Ne partageant guère son enthousiasme
débordant elle s’intéressa plutôt au public,
en particulier aux toilettes féminines. Elle
mettait sa carapace pare-balles contre les
regards méprisants des bourgeoises
blanches conformistes.
Un monsieur, très professeur avec sa
barbe, tenait une conférence sur les
œuvres exposées. Il était entouré et
respectueusement écouté. Son langage,
très châtié, était émaillé de termes
étrangers à l’art pictural, tels qu’écriture,
178
rythme, crescendo. Santa, médusé,
écouta, cherchant à comprendre. Un
capitaine d’aviation lui rendit son salut :
— Alors, caporal, on s’instruit !
— J’essaie, mon Capitaine.
— Passionné par la peinture ?
— Oui, mon Capitaine. Je suis, il se
reprit, j’étais peintre moi-même.
— Très intéressant ! Quelle impression
retenez-vous de ce vernissage ?
— La qualité des tableaux me paraît très
bonne. Je sais peindre, mon Capitaine,
mais je ne sais pas en parler. Pas comme
lui, en tout cas. Je suis renversé par son
vocabulaire.
Il désigna de la tête le conférencier.
L’aviateur rit :
— Ce monsieur est le critique d’art du
journal Le Figaro. Lui, à votre opposé, se
révèle incapable de manier le pinceau. Il
sait naviguer, mais il est incapable de
piloter ! Il n’est que passager. Lola rit à la
plaisanterie du capitaine. Santa fit les
présentations. Ils poursuivirent la visite
ensemble. Encadrée des deux uniformes,
Lola pavoisait sans pudeur. Elle défiait
avec insolence les coups d’yeux
scandalisés des bourgeoises de la colline
Anfa.
Revenu à la chambre, Santa était plus
motivé que jamais. Il peignit croquis sur
croquis de sa Vénus noire, des études
d’expressions, des attitudes, des nus.
179
Le lendemain, il manquait de matériels.
Il acheta des fusains, des brosses, des
toiles. Désormais, il ne pourrait plus
regarder le corps souple de son amour
ébène sans l’œil du peintre. Il ne pourrait
plus s’empêcher d’analyser les teintes, le
jeu de la lumière, le dessin.
L’amant s’effaçait devant l’artiste
peintre.

180
39 — Sauvetage à la plage de Salé.
L’alcôve désertée, Casablanca perdait
son charme, devenait impersonnelle,
froide, presque hostile. L’artiste termina
d’après les photos les affiches pour les
deux films à venir. Esseulé, il passa
tristement le dernier soir enfermé dans sa
chambre et rejoignit Salé le lendemain
matin.
À la maison de repos, il ne trouva que
Davis. Gossens et Dogramadjan étaient de
sortie, vraisemblablement pour boire.
— Salut, Jim. Que trouve-t-on
d’intéressant dans ce foutu bled ?
— À Salé, il n’y a pas grand-chose à part
la plage. Elle est rendue impraticable. Elle
est trop envahie par une ribambelle
d’enfants turbulents.
Il devrait bien exister des criques
tranquilles plus loin. Veux-tu qu’on aille
voir ? On poussera une reconnaissance.
— D'acc ! Mais je ne possède pas de
caleçon de bain.
— Moi, non plus. Cherchons un endroit
à l’écart et on s’en passera. Partons !
Après avoir dépassé les hautes murailles
de la fortification, ils découvrirent une petite
baie isolée, accueillante. Le courant y
semblait cependant fort. Aventuré le
premier, Bancal eut du mal à regagner la
terre ferme. Davis s’élança à son tour. Il
possédait le brio d’un champion de crawl. Il

181
s’éloigna rapidement. Optant ensuite pour
la brasse, il décrivit un grand cercle. Enfin,
il se coucha sur le dos, utilisant la planche
pour se laisser porter voluptueusement par
la houle. Le Hongrois décida d’explorer les
alentours.
Il trouva des moules. Il s’absorba tant à
les ramasser que le temps passa sans qu’il
s’en rendît compte. Tout à coup, des appels
humains se mêlèrent aux cris des
mouettes. Il aperçut alors une baigneuse
qui se débattait dans l’océan. Visiblement,
elle s’épuisait à lutter contre la dérive.
Il s’élança à son secours. Cependant,
Jim, plus rapide, fendit les vagues comme
un squale et l’atteignit le premier. Il la saisit
sous les aisselles, mais la lâcha aussitôt
. Elle l’avait mordu sauvagement. L’onde
se teinta de rouge. L’Anglais leva sa main
droite meurtrie vers le ciel. Ne sachant que
décider, il nagea de l’autre bras autour de
l’enragée.
Furieuse, elle voulut l’invectiver. De
l’eau entra dans sa bouche et, s’étouffant,
elle coula, émergea et sombra.
Bancal, arrivé sur les lieux, plongea à
plusieurs reprises avant de la retrouver. Il
l’agrippa par les cheveux et la remonta à la
surface.
Elle ne se débattait plus que faiblement.
Davis l’empoigna par un pied, puis changea
de main malgré la douleur afin de pouvoir
nager.
182
À l’entrée de la crique, le jusant les rejeta
au large malgré tous leurs efforts. Perdant
l’espoir de pouvoir accoster là, ils repérèrent
un endroit où la rive ne semblait pas trop
abrupte. Ils s’y dirigèrent. Ils l’atteignirent
épuisés. Ils n’y avaient pas pied et la berge
y dépassait bien d’un mètre le niveau de
l’océan. Malgré un effort ultime, ils ne
parvinrent pas à soulever la noyée qui leur
paraissait peser une tonne.
Heureusement, un couple autochtone
arriva au trot. Le fellah se coucha à terre. Il
tira la fillette hors de l’eau. Il commença la
réanimation sans se soucier du sort des
Roumis en difficulté. Injurié par sa commère
plus âgée que lui, il finit par consentir à les
aider.
Jim sorti des flots turbulents hissa à son
tour Santa sur la rive. Conscients de leur
nudité, ils s’éclipsèrent discrètement pour
aller enfiler leurs culottes. Les indigènes
étaient trop occupés pour s’apercevoir de
quelque chose. Santa s’étonna :
— Tu parles d’une aventure ! Quelle
mouche a bien pu piquer la bougresse pour
qu’elle te morde ainsi ?
— Je ne sais pas. Peut-être ne voulait-elle
pas être touchée par un incroyant. Elle nous
prend sans doute pour elle des pestiférés.
Il regarda la morsure dans le gras du
pouce. Elle ne saignait plus. L’entaille
profonde paraissait vilaine.
À la maison de repos, l’infirmier examina
183
soigneusement la plaie avant de la
désinfecter. Il l’enveloppa avec un
pansement serré.
— N’aurais-tu pas tenté de violer une «
Aïcha » ?
Le vieux baroudeur approchait la retraite
en prodiguant pénardement des soins.
Informé des circonstances de l’incident,
il ne trouva pas d’explication malgré sa
longue expérience :
— Ça fait vingt-cinq ans que je vis avec
eux. Je pourrais en compter cent que je ne
les connaîtrais pas plus !
La poupée terminée, il ajouta simplement
une recommandation :
— Je ne dispose d'aucun sédatif à te
donner. Aussi accepte le conseil d’un gars
qui a été blessé six fois. Tu peux me croire.
Reste à la piaule, couche-toi et, si ça
t’élance, saoule-toi pour de bon.
Ils achetèrent deux bouteilles de whisky.
Bancal, assis à côté de son ami étendu,
n’en finissait pas d’être intrigué :
— Comment s’expliquer qu’elle préférait
la noyade ? Vois-tu une théorie ?
— Je présume que l’instinct tribal l’a
emporté sur le sens vital. Leur éducation est
basée sur le fanatisme. Pour eux, la vie ne
représente qu’un passage sans grande
importance. Les guerriers qui combattent et
meurent pour Allah ont droit au septième
paradis.
— Oui, mais justement n’est-il pas vrai
184
que le paradis d’Allah existe exclusivement
pour le sexe fort ?
— Non, le Coran parle aussi des houris.
Elle ambitionne peut-être de le devenir.
— Quelle pauvre gourde ! Elle n’avait pas
besoin de risquer une mort atroce pour cela
: le quartier réservé est officiellement rempli
de houris.
Gossens et Dogramadjan entrèrent alors
avec la discrétion d’un ouragan :
— Ah ! Ah ! On picole en Suisse !
— Servez-vous, les éponges !
Ils ne se firent pas prier pour accepter
l’offre fraternelle de Santa.
Le Wallon saisit la bouteille à peine
entamée :
— À notre santé !
Il remarqua tout de même le bandage sur
le pouce de Davis :
— Aurais-tu fourré ton doigt là où tu
aurais dû t’abstenir ?
— On en parlait.
Jim raconta en détail les péripéties
insolites du sauvetage en mer. Lorsqu’il
lança sa théorie du fanatisme religieux, il fut
interrompu :
— Arrête ! Tu me fatigues les pompes.
Jouer à la divination, ça me creuse. Pour un
Bruxellois comme moi, tout se résume à la
philosophie des trois « B », bien « bouffer,
boire et baiser ».
Puis, le Belge regarda autour de lui et
poursuivit :
185
— Y a-t-il ici de quoi croûter ? Que
cachez-vous donc dans cette musette ?
Des moules ! Vous avez ramassé des
moules et vous osez me casser les pieds
avec des sornettes ! Quelle bande de cons
vous faites!
Il s’empara du sac et s’éloigna
prestement vers la cuisine. Il réapparut
avec une touque exhalant un parfum
excitant. Il trouva les trois autres tout
endormis à l’heure de la sieste :
— Debout là-dedans ! Tas de cloches !
Vous allez voir ce qu’il sait mitonner, bibi.
Il ne se vantait pas. Les mollusques
étaient délicieusement cuits dans le jus
aromatisé. Quelques grains de sable sous
les dents ne pouvaient déranger le plaisir.
Santa s’informa :
— As-tu bossé comme cuistot aussi ?
— Non, bien sûr. Je dois à ma tante
Amélie d’avoir appris à assaisonner les
moules. J’ai commencé par celle de sa
fille.
— Quelle maison !
— Bof ! De toute façon, ça restait
toujours dans la famille.

186
40 — Virée à Rabat.
Après s’être bien rassasiés, ils
rejoignirent la capitale par le bac. Toujours
avide de jouissances, Gossens proposa
selon ses prédispositions :
— Qu’est-ce qu’on décide ? Nous
pouvons choisir un des trois « B », baiser,
bouffe et boisson.
Santa, modéra les suggestions
— Élisons plutôt un des trois « C », de
cinéma, café et cabaret.
Les initiales de cocotte, catin et cul ainsi
évitées, Ils optèrent pour une vadrouille de
reconnaissance
En chemin, ils se laissèrent tenter par le
film d’une salle de quartier. Aux actualités,
ils virent Hitler. Il gesticulait et vociférait
devant une foule en délire brandissant des
drapeaux à croix gammée. Le Belge se
fendit d’un commentaire imagé comme à
son habitude :
— Ce clown est rongé par la
démangeaison des tréteaux. Il hésite
depuis un bon moment entre la moustache
de Charlot et la mèche de Napoléon. On
dirait que la mèche va l’emporter.
— Il ne joue encore, ajouta Jim, que la
scène du pont d’Arcole. Pourvu que ça ne
lui enfle pas le cerveau. Il devrait se
souvenir de Moscou et de Waterloo. Ils
déambulaient de nouveau dans les rues
quand ils entendirent les flonflons d’un bal
populaire. Ils se dirigèrent dans leur
187
direction.
La jeunesse pied-noir de l’endroit se
tenait sur une place dans une atmosphère
de Quatorze Juillet.
Les guirlandes fanées laissaient
cependant présumer que la fête se répétait
plus fréquemment.
Les spectateurs occupaient les tables
et les chaises installées devant le bistrot
local.
Les couples pirouettaient au pied de
l’estrade délavée des musiciens. Les
blédards s’attablèrent et commandèrent de
la bière.
Bancal repéra une fille seule dont le
corps, dans sa robe de percale, vibrait au
rythme de la béguine. Il l’interrogea des
yeux lorsque l’orchestre entama une valse
Elle acquiesça. Ils entrèrent en piste.
Elle savait danser. Souple et légère, elle
tourbillonnait avec une grâce toute
féminine. Sa jupe virevoltait, découvrant
des cuisses superbes.
Gossens, émoustillé, décida de tenter
aussi sa chance. Entre deux musiques, il
fonça sur une demoiselle que son cavalier
venait juste de lâcher. Surprise, elle le
suivit docilement. Son premier don Juan
rougit de colère et réagit vivement :
— Dis donc, troufion ! Dégage ! Laisse
tranquille ma fiancée !
— Et alors ! Je ne te la mangerai pas, ta
bien aimée. Et peut-être qu’elle va changer
188
d’avis bien avant la fin de la guinche.
Attrapé par le bras et frappé d’un
crochet, le Belge riposta, le choc passé,
par un coup de boule. Le jaloux roula,
expédié au pied des tréteaux, l’arcade
sourcilière fendue jusqu’à l’oreille.
La vue du sang réveilla le clan des
Italiens. Ils saisirent l’indésirable intrus. Ils
le maintinrent par en arrière pour mieux le
couvrir de horions en pleine face.
Santa, plantant là sa partenaire,
accourut. Avec une droite bien ajustée, il
passa le knock-out au pugiliste. Après
demi-tour, il élimina encore deux
opposants. Il suffit des poings pour le
premier. Une savate se chargea du second
plus coriace.
Gossens se baissa et inséra ses mains
entre ses jambes écartées. Il attrapa une
cheville et, en s’en servant comme pivot,
étendit son propriétaire sur le dos. Malgré
la rapidité de la manœuvre, il ne put se
redresser à temps. Une rotule lui
écrabouilla le nez.
L’Anglais et l’Arménien se précipitèrent
à la rescousse. La mêlée se trouva
complète. L’orchestre arrêta de jouer.
Davis possédait un talent évident. Il
esquivait habilement ses vis-à-vis. Il les
expédiait aussitôt d’une seule frappe dans
le doux pays des rêves. D’un direct
percutant, il dévissa la tête du joueur de
genou.
189
Dogramadjan de son côté profitait de sa
puissance. Il secouait comme paquet de
noix la grappe vivante accrochée à ses
pans de vêtements. Il se régalait à
entrechoquer les crânes.
Le Wallon léchait le sang lui dégoulinant
de la bouche et des narines. Il continuait de
lancer des coups de bélier lorsqu’une
chaise, élevée en massue, l’assomma.
Jim se jeta à terre les pieds en avant.
L’agresseur fut piégé à son tour par une
spectaculaire clé de jambes. Il oscilla
comme une quille pour finir par s’étaler de
toute sa longueur, lourdement et
définitivement. Le siège toujours tenu à bout
de bras décrivit un large arc de cercle qu’il
acheva en se fracassant bruyamment sur le
sol.
Les hostilités s’arrêtèrent là. Les
combattants épuisés et soudainement
refroidis secoururent leurs grands blessés.
Le Bruxellois présentait un faciès
inquiétant. Il avait le nez tuméfié et couleur
de tomate, les cheveux poissés de sang
tout comme les commissures des lèvres.
Pour retrouver ses esprits, il avala un verre
de rhum offert gracieusement par le cafetier
Son large sourire revint rapidement quoique
déformé en un drôle de rictus :
— « God verdamn’ich ! » Ça me brûle la
gueule… mais ça ravigote.
Les croque-notes entamèrent un tango
timide. Les quatre légionnaires décidèrent
190
qu’il valait mieux rentrer. Le sérieux
désordre de leurs tenues commandait
d’éviter les patrouilles. Ils se tinrent autant
que possible loin des grandes artères. À
l’infirmerie, le vieux soldat débrouillard les
accueillit avec malice :
— Il n’y a pas à vous vanter. Vous venez
encore du baroud.
Il inspecta consciencieusement les
bobos. Gossens paraissait le plus amoché.
Dogramadjan exhibait une oreille fendue.
Bancal se distinguait par un œil fermé et
coloré comme un arc-en-ciel. Tous les tibias
étaient couverts d’ecchymoses. Seul, Davis
n’affichait que quelques bleus.
— Je vois que vous ne sortez pas de la
Casbah. Là, les Arabes se battent au
couteau.
— Non. On est allé en vadrouille chez les
mangeurs de macaronis.
— Ah bon ! Vous êtes sans doute tombés
sur leur bal de quartier. Ils ne se conduisent
pas méchamment tant qu’on ne touche pas
à leurs nanas.
— Justement, nous voulions les faire
valser, leurs mômes !
— Et vous vous en êtes sortis vivants !
Veinards !
Surtout, n’y retournez pas, vous ne leur
échapperiez pas. Vous y laisseriez plus que
des plumes. Ces types sont aussi
susceptibles et vindicatifs que les Corses.
En plus, ils s’organisent comme eux.
191
Les plaies passées à la teinture d’iode,
les estropiés regagnèrent leur dortoir. Ils y
trouvèrent avec joie Hardy, permissionnaire
à son tour. Taquin, il les contempla :
— Je vois qu’on s’amuse, ici !
— On était allé au bal.
— Dansiez-vous le fox-trot avec des
chats sauvages ? Leur auriez-vous par
hasard marché sur la queue ?
La mésaventure une fois de plus
racontée, Santa demanda pour la forme :
— Et toi, as-tu enfin eu droit à ta perme ?
— De fait, l’armée a pensé qu’elle pouvait
se priver de mes services pour trois
semaines. Moi qui comptais tellement sur
vous pour aller en promenade à Rabat !
Évidemment, il n’est pas question que je
m’exhibe avec une pareille brochette de
clochards. Vous garderez la chambrée
quand je sortirai.
Pendant quelques jours, il effectua seul
des sorties en ville et s’y acheta des livres
hébraïques. Il en rapporta aussi les
commissions de tout le monde. La priorité
allait aux fruits et surtout aux bouteilles de
scotch.
En bons pochards, le Belge et l’Arménien
soignèrent leurs ecchymoses à l’alcool, par
voie interne.
Santa fit un emplâtre de viande crue sur
son œil. Pour tuer le temps, il entreprit le
portrait de Lola d’après ses croquis.
Hardy fit quelques visites à Rabat et en
192
rapporta des livres hébreux ainsi que les
commissions dont Jim l’avait chargé : des
bouteilles de scotch des fruits et cinq
maillots de bain,

193
41 — Deuxième tour à la plage de
Salé.
Hardy qui, sur commande de Jim, avait
acheté les cinq maillots de bain lui demanda
pour la forme :
— Penses-tu nous emmener à la mer ?
— Oui. À notre station balnéaire privée !
Aimerais-tu nous y accompagner ?
— Volontiers, maintenant que vous êtes
visiblement un peu moins pochés.
D’ailleurs, il ne s’agit pas d‘une baguenaude
en ville.
Sur place, Jim et Hardy se baignèrent
ensemble. Les trois autres préférèrent se
dorer au soleil. Ils se couchèrent sur un
rocher plat.
Épuisé et ruisselant, Hardy sortit le
premier de l’océan limpide. Il fut très intrigué
en voyant Jim le rejoindre en réparant un
bandage détrempé :
— Les Ritals t’auraient-ils mordu ?
— Non, dit Jim, Santa et moi avons voulu
sauver une moukère de la noyade. Plutôt
qu’être touchée par un infidèle, elle a
préféré couler à pic. Nous l’avons quand
même tirée de là. Va comprendre ce qui
trotte dans la caboche endoctrinée d’une
primitive bourrée de fanatisme !
— Pas du tout d'accord ! Objecta Hardy.
Faut-il vraiment rester au niveau inférieur de
la culture pour être contaminé par
l’intolérance ? Vise un peu ce qui se passe
en Allemagne évoluée. On ne peut pas
194
améliorer pas l’humanité comme on le fait
pour la race chevaline à Epsom.
— Bof ! dit Jim, les Allemands ont en
majorité certainement assez d’intelligence
pour ne pas se laisser bourrer le mou trop
longtemps. Pour l’instant, ils n’ont pas
encore digéré la dernière défaite. Avec trop
de chômage, ils crèvent de faim. Le
fanatisme apparent des Arabes aussi
provient de leur pauvreté. Ils rêvent de
splendeurs perdues. Ajoutons qu’à l’opposé
des Allemands ils sont impulsifs avant
même de raisonner. L’Oxfordien devint
songeur, agité de pensées. Il tentait
d’imaginer ce qui se passerait si on trouvait
l’antidote au fanatise.
Finalement, il abandonna ses cogitations
et partit avec Santa à la recherche de
moules.
Il remplissait sa musette quand il repéra
une indigène les épiant subrepticement. Se
sentant découverte, elle déguerpit.
— Ne serait-ce ta sauvageonne ?
demanda Santa.
— Oui, je crois bien l’avoir reconnu, ça
me semble. Mais je l’ai à peine entrevue en
levant la tête au bruit de sa fuite. Et puis,
avec le voile, on ne distinguait que ses
yeux. Ta présence a dû l’effrayer. Peut-être
veut-elle me parler. J’aimerais tirer ça au
clair.
— OK, boy. Je te laisse, mais gare à ses
griffes. La morsure suffit.
195
Lorsque Jim rentra seul le soir, Santa
s’inquiéta de son allure songeuse :
— L’as-tu reconnue ?
— Oui. Elle désirait me remercier. Je
n’ai pas parfaitement saisi ses
explications. Elle ne connaît pas beaucoup
de français.
Gossens leva l’oreille :
— Pour la bagatelle, on n’a pas besoin de
paroles. T’a-t-elle paru avoir la cuisse
chaude ?
— Je ne l’ai pas approchée d’aussi près.
Je n’envisageais rien comme cela.
— Ça ne m’étonne pas de toi. Vous
autres, les Anglais vous ne comprenez
vraiment rien de rien aux femmes !
Dégoûté, il sortit en ramassant au
passage la musette de moules :
— Vous rapportez tout de même au
moins ça. C’est mieux que rien.
Lorsque Gossens revint de la cuisine, il
s’immobilisa devant le premier portrait de
Lola. Son commentaire ne dérogea pas à
sa manière d’agir usuelle. Il dissertait
toujours sur tous les sujets avec une ironie
piquante :
— Le peintre amoureux ressemble à la
poule de ma tante. Il pond un chef-d’œuvre
et piaille aussitôt de mécontentement.
Déçu du résultat de ses efforts, Santa
avait en effet déjà rejeté la toile en
question et entrepris un nouveau canevas.
Hardy ne connaissait pas encore les
196
talents culinaires du Belge. Il apprécia la
dégustation des coquillages. Il applaudit,
ravi
: — Fameux ! Demain, je retourne à la
plage. Nous referons collecte.
Ils approuvèrent tous, même si le
programme n’était qu’une répétition.

197
42 — Journée des tractations.
Le lendemain matin, ils allèrent tous les
cinq à la crique.
Dogramadjan passait depuis neuf ans
ses nuits dans les clandés avec des
moukères et parlait leur sabir couramment.
Jim l’embaucha donc comme interprète.
Après avoir marché dix bonnes minutes
à l’intérieur des terres, ils arrivèrent enfin à
proximité d’habitations indigènes.
Ils les contournèrent en décrivant un arc
de cercle. Ils se retrouvèrent à mi-chemin
entre le village et l’océan. Ils sortirent du
sentier et débouchèrent dans une clairière
après avoir traversé des buissons
clairsemés.
La jeune Mauresque se trouvait là. Elle
fut effarouchée à la vue du colosse. Il
chercha avant tout à la tranquilliser en lui
parlant de manière détachée, neutre, mais
convaincante.
Jim intervint :
— Demande-lui si je peux lui rendre
service de quelque façon.
— Elle ne saisira pas le sens d’une
question aussi vague. Il faut que tu lui
offres quelque chose de concret. Elle
acceptera ou refusera. Si tu envisages de
coucher avec elle, tu t’y prends mal.
— Je ne veux pas ça. Je désire
simplement l’aider. Je me sens
responsable d’elle.
Les pourparlers durèrent un temps
198
interminable. La fille manifesta d’abord une
poussée d’indignation. Elle passa ensuite à
l’effarement, puis à la perplexité. À la fin
des palabres ardues, il fut seulement
convenu d’un autre rendez-vous. Elle
reviendrait en soirée avec sa mère.
Assuré par sa longue expérience de sa
capacité de persuasion auprès des
indigènes, l’Arménien imaginait bien la
suite. Aussi formula-t-il une mise en garde
avant de regagner le littoral :
— Je ne sais pas si tu vois dans quel
fichu guêpier tu te fourres.
— Ça me regarde. Occupe-toi de tes
oignons. J’ai mûri mon idée.
Ils rejoignirent le reste de la bande qui
barbotait dans les vagues. Après la
baignade, l’Anglais coupa court au
ramassage des moules :
— Laissez ! Je vous invite en ville.
Exemptés d’une corvée fastidieuse, ils
acceptèrent d’enthousiasme. Le menu de
la maison de repos ne valait guère mieux
que celui de la compagnie.
À Rabat, Davis passa à la banque. Il en
ressortit le portefeuille bourré de billets de
banque, uniquement de grosses coupures.
Après le restaurant, ils s’occupèrent de
leurs emplettes.
Santa renouvela son stock de toiles et
de peintures à l’huile.
Jim s’approvisionna dans une grande
épicerie en whisky pour les copains et en
199
jambon pour lui.
Gossens achetait des fruits lorsque la
vendeuse qui le servait lui sourit. Il la
reconnut :
— Eh ! Vous êtes ma belle danseuse de
l’autre jour ! Mamma mia ! Que sono
contento de voi rivedere !
— Je vous en prie, parlez français.
N’attirez pas l’attention du patron, s’il vous
plaît.
Ils chuchotèrent brièvement. Elle
consentit à une prochaine rencontre :
— Entendu ! Dans une demi-heure, au
coin de la rue.
Dehors, le bourreau des cœurs
émoustillé confia ses paquets à l’Arménien:
— Occupe-t-en. Je reste en ville. J’ai
obtenu un rancart.
— Informe-toi si ta touche possède une
copine qui aime les beaux garçons dans
mon genre, dit en riant l’Arménien.
— Patiente au moins un peu. Attends
que j’aie mis le pied dsns l’étrier et la main
au panier.
Motivé en réintégrant le foyer
d’hébergement, Santa abandonna ses
essais précédents. Il attaqua un nouveau
tableau. Il esquissa une scène différente de
sa beauté noire. Nue debout sur un rocher
plat, elle tenait une pose impudique. Elle
tournait le dos à l’océan, les bras levés,
l’attitude inverse de la Vénus de Botticelli.
Il travailla fiévreusement. Il sentait qu’il
200
avait enfin trouvé l’inspiration.
De son côté, Hardy s’exerçait à l’écriture
coufique. Il s’exerçait avec l’aide de
Dogramadjan à prononcer les mots arabes.
Une telle rage de savoir impressionna
Jim qui s’informa :
— Après l’hébreu, tu étudies l’arabe,
pour quoi faire?
— Au Pays de Canaan, je vais vivre
entouré d’Arabes. Amis ou ennemis, il faut
que je les comprenne. Je veux les
connaître et pouvoir leur parler.
Le soir venu, l’Anglais et son interprète
retournèrent à la crique. Allongés sur le
sable, ils admirèrent la chute du jour
perdant sa luminosité.
Les cactus dessinaient des arabesques
dentelées sur le ciel pâlissant. Les ressacs
de la mer jouaient inlassablement le même
leitmotiv musical.
Les ronflements hargneux des lames
lancées à l’assaut de la rive dépérissaient
en murmures de plus en plus étouffés.
L’astre solaire rougeoyant s’éloignait
lentement à l’horizon. Le firmament se
constella graduellement jusqu’à afficher
pleinement la beauté de ses étoiles.
Quand le soleil eut disparu, ils
s’engagèrent sur le sentier du point de
rendez-vous.
Escortée de la matrone qui l’avait
ranimée, Leilah apparut :
— « Salâm ! »
201
— « Salam alaik ! »
Dogramadjan formula la proposition :
— Si la jeune fille accepte de s’instruire,
mon camarade l’installera avec sa mère
dans une maison convenable. Il
subviendra à tous leurs besoins, si la fille
veut bien s’instruire.
La moukère, traduite par Dogramadjan,
parlementa vigoureusement
— Combien de temps ton copain
gardera-t-il mon enfant ? Que me
donnera-t-il quand il la quittera ?
— Dis-lui que je ne désire pas sa fille
comme petite amie et que je veux
seulement l’aider. Elle sera libre, elle
pourra épouser qui elle veut.
La vieille jugea bizarre et louche une
telle proposition. Ça cachait sans doute un
piège. C’est pourquoi, après mûre
réflexion, elle opta pour la sécurité :
— Dis à ton ami que, s’il me remet
maintenant vingt fois cent francs, il peut
emmener Leilah.
L’arrangement convenait parfaitement à
l’Anglais. Il estimait qu’ainsi la bambine
serait soustraite à l’influence d’une mère
cupide et sans éducation.
Il sortit de sa liasse les vingt billets
demandés. Les jugeant insuffisants, il en
ajouta encore un peu avant de donner
finalement tout le paquet.
La maquerelle s’éloigna en bredouillant
et en multipliant les courbettes.
202
Dogramadjan demeurait préoccupé par
son rôle. Était-il un simple intermédiaire ou
un entremetteur. L’incertitude du bien-
fondé de sa mission le tarabustait :
— Nous voilà frais avec cette mioche
sur les bras. À quoi la destines-tu ?
— D’abord, on l’installe en ville. Pour la
suite, tu devras te fier à moi.
Le trio alla à Rabat. Ils optèrent pour un
hôtel d’apparence modeste, mais propre
et paisible. Ils payèrent le loyer de la
chambre pour un mois. Ils voulurent
ensuite dîner. Ils portèrent leur choix sur
un restaurant ouvrier pour ne pas attirer
l’attention.
La fillette ne parlait pas. Elle paraissait
intimidée, mais aussi émerveillée. Ses
yeux vifs brillaient de curiosité. Ils la
reconduisirent à sa nouvelle demeure.
Ils lui recommandèrent de ne surtout
pas en bouger jusqu’à leur retour promis
pour le jour suivant. Ils ne la quittèrent
qu’après être certains qu’elle avait bien
compris.

203
43 — Leilah transformée.
Le lendemain, Davis acheta les
nouveaux vêtements de sa protégée. Non
sans difficultés, car elle ne comprenait pas
l’utilité des porte-jarretelles ni du soutien-
gorge.
Par chance, dans une boutique de
lingerie, la vendeuse parlait français et
arabe. La situation expliquée, elle accepta
de donner les conseils nécessaires au
choix et à l’utilisation des dessous
féminins.
Elle compléta même l’habillement par
un peu de maquillage très discret.
À la sortie du magasin, la gamine
dépenaillée s’était métamorphosée en une
superbe adolescente soignée.
D’apparence très jeune, elle montrait
tout au plus n’avoir que seize ans. De
grands yeux noisette éclairaient un beau
visage régulier. Le teint brun mat pouvait
passer pour un hâle.
Ils déposèrent les paquets à l’hôtel afin
de pouvoir circuler plus aisément.
Elle connaissait Rabat. Pourtant, elle la
découvrait pour la première fois. La Ville
devenait sienne maintenant qu’elle s’y
promenait habillée comme les riches
princesses roumies. Elle imaginait qu’une
des légendes merveilleuses des conteurs
du marché se réalisait.
Au repas, elle agit maladroitement au
début. Elle s’appliqua à imiter les clients
204
du restaurant. Elle domina vite le contrôle
du couteau et de la fourchette.
L’après-midi, ils allèrent au cinéma. Elle
n’y était jamais allée. Elle comprenait peu
les paroles, mais était douée pour les
histoires romantiques. Dans l’obscurité,
ses doigts caressèrent la cicatrice du
pouce mordu. Ils se refermèrent sur la
main pour ne plus la quitter.
Après le spectacle, il sonda en termes
simples son désir d’apprendre la langue
des Roumis.
Elle s’enthousiasma à cette idée :
— Oui, oui, oui !
Elle mit beaucoup d’empressement
dans ses « oui ». Ils éclatèrent de rire.
L’aventure, après tout, les amusait.
Au moment de se séparer de sa
protégée, Jim lui glissa quelques billets
avec la promesse de revenir le lendemain.
Il libéra Dogramadjan et héla un taxi.
Au Consulat d’Angleterre, il obtint
l’adresse d’une agence. Il s’y rendit sur-le-
champ. Là, il exposa ses besoins. Il voulait
une petite maison meublée ainsi qu’une
servante indigène pour l’entretenir. En
plus, il recherchait un professeur pour
apprendre le français à une Arabe.
. L’employé demanda des précisions.
Quand enfin il eut convenablement saisi
tout ce qui était désiré, il s’engagea à agir
pour le mieux. Même imprégnée d’un zèle
obséquieux, sa compétence semblait
205
évidente.
Inquiet, Hardy questionna sérieusement
le mécène à son retour à la maison de
repos:
— Comptes-tu civiliser une sauvage ?
Joues-tu au bon samaritain ou veux-tu
rééditer Pygmalion ? Est-ce exact que tu te
sens responsable d’elle ?
— J’en suis persuadé. En plus, comme
Skinner, j’entreprends une expérience.
— Coûteuse, à ce qu’il paraît.
— L’argent ne présente aucune valeur
s’il dort à la banque. Même s’il échoue,
mon test vaut plus que quelques billets. S’il
réussit, l’acquis ne coûte vraiment pas
cher.
— De nos jours, seuls les riches peuvent
se livrer à de telles études scientifiques.
Veux-tu bien me dire quel objectif tu vises
vraiment ?
— Je cherche à évaluer la profondeur
des racines du fanatisme. Accessoirement,
je désire découvrir les mobiles du
revirement d’une fillette pas encore nubile.
J’ai envie de connaître les mystères de
l’âme qui la conduisent à la féminité.
Gossens en avait assez entendu.
Pareilles philosophies le laissaient froid. Il
s’interposa avec son habituel sens pratique
terre-à-terre :
— Ça, je peux te l’expliquer en détail
pour une tournée d’apéro.
— All right ! Tenu.
206
— D’abord, parlons de la féminité. Pour
autant que je sache, les moukères
atteignent la puberté avant l’âge de douze
â treize ans. La tienne suit sûrement la
règle. Réfléchis. Dans ta lutte aquatique, tu
as dû lui toucher les fesses, les cuisses, les
seins. Pour une fille mature, elles
représentent des zones érogènes.
— Ton point de vue est vraiment terre-
à-terre. Me prends-tu pour un satyre ?
— Involontaire, bien entendu. Elle t’a
excité par des coups de pied dans ta virilité.
Ou bien tu t’es stimulé toi-même en frôlant
son corps.
— C’est bien difficile de me rappeler
exactement la mêlée dans l’eau. Selon toi,
c’est le contact physique qui a tout
provoqué.
— Gossens confirma :
— Il n’y a pas de doute, Tu as vraiment
envie de coucher avec elle.
— Là, tu te trompes, mais cela ne
change rien. Je paie la tournée.
— Bravo ! Tu t’es comporté en
gentleman, en pote, en héros. D’ailleurs,
moi aussi, mais à ma manière. Marietta
croit que j’ai déclenché la bagarre avec les
Macaronis pour elle. Je suis devenu son
Dieu. Toutes les Italiennes de la colonie
l’envient. Seulement pour ce qui est d’être
gentleman, je ne le conçois pas comme toi.
Moi, j’ai préféré coucher avec elle.
Dogramadjan rappela alors à Gossens
207
l’engagement qu’il avait pris lors de leur
rencontre peécédente :
— Et quand vas-tu remplir ta promesse
et me présenter sa copine ?
— Ne t’inquiète pas. Je ne t’oublie pas.
Il faudra tout de même trouver une
combine. Les légionnaires ne sont guère
aimés en ce moment. Les dames évitent de
s’afficher avec.
— Ça tombe bien, s’interposa Jim. J’ai
envie d’essayer une autre étude. Je veux
voir le comportement des champions une
fois qu’ils sont privés du prestige de
l’uniforme. Les personnes intéressées sont
invitées à m’emboîter le pas dès demain
matin.
Le Belge et l’Arménien se virent ainsi
exemptés de machiner des combines pour
se débarrasser des contraintes de
l’uniforme. Ils se déclarèrent volontaires
avec enthousiasme. Ils allaient enfin
pouvoir frayer comme de vrais Don Juan
dans le monde civil normal.

208
44 — Myriam.
Le lendemain Santa prit son chevalet
pour faire des esquisses près de la mer,
destinées à l’arrière-plan de sa Vénus
noire, Hardy l’accompagna avec ses livres.
Les trois autres, « les expérimentateurs »,
gagnèrent une fois de plus le bac à vapeur
reliant Salé à Rabat. Depuis 1913 ce bac
transportait hommes, chevaux et véhicules
en attendant l’apparition en 1936 d’un pont
qui allait relier les deux villes.
Le tailleur n’eut aucun mal à trouver des
vêtements de bon goût pour l’Anglais et le
Belge. Par contre la carrure de l’Arménien
l’embarrassa. Il s’en sortit néanmoins avec
honneur grâce à des retouches sur un
costume.
À vrai dire, nanti de larges rayures le
costume était voyant et quelque peu
tapageur. L’armoire à glace en hérita d’une
allure excentrique et exotique. Il pouvait
passer à la rigueur pour un riche planteur
du Panama.
Le confectionneur d’habits était comblé
par sa vente. Il accepta de retourner lui-
même leurs tenues militaires à la maison
de repos. Les brodequins furent remplacés
par des souliers et le képi par un grand
chapeau de paille.
Après l’achat des chaussures fines et le
passage chez le coiffeur, ils se sentirent
parfaitement grimés en civils. Grimés, ils

209
l’étaient, en effet, car leur intérieur avait du
mal à suivre.
Ils s’efforcèrent donc de déambuler
avec désinvolture. Se déconditionner des
mouvements martiaux et du martèlement
de sol à pas durs ne constituait pas une
mince besogne. Jim fut le premier à se
déplacer avec aise et décontraction. Sa
naissance aristocratique devait y être pour
quelque chose.
Ils allèrent chercher Leilah à l’hôtel. Elle
s’arrima avec naturel au bras offert. Elle
tenta d’exprimer son admiration avec son
vocabulaire rudimentaire :
— Beaux sidis roumis.
— Joli baragouinage ! Un mot de
français sur trois, pas si mal pour un
premier essai !
Sur ce, Gossens quitta ses amis, Il avait
hâte d’épater son Italienne avec son
déguisement.
De son côté, la jeune Arabe devait
retourner auprès de la lingère, mais
auparavant, suite à l’insistance de son
protecteur, elle passerait chez la coiffeuse
et la manucure.
Ils l’attendirent, installés au café. Davis
en profita pour téléphoner à un spécialiste.
Il obtint un rendez-vous proche afin de
faire effacer le tatouage de sa protégée.
Le dessin traditionnel sur le front se
montrait être le pire vestige d’un passé
encore récent.
210
Dans l’immédiat, il suffit à la coiffeuse de
le cacher sous une frange.
Encadrée de deux costauds, la jeune
fille sortit méconnaissable de la clinique,.
Alerte sur ses hauts talons, les traits fins,
elle ressemblait à une belle sportive à
l’allure terriblement charmante. Le groupe
ne présentait rien d’insolite.
Le Belge réapparut avec Marietta.
L’Italienne se sentait gênée par sa robe
modeste, aussi on lui laissa le choix du
restaurant. Elle opta pour une gargote
italienne où la patronne servait elle-même
une « pasta sciuta » réputée succulente.
L’ambiance familiale chaleureuse, la
douceur des compagnes et le chianti
amollirent Gossens jusqu’à une
dangereuse sensiblerie :
— Jamais je n’ai mangé d’aussi bonnes
pâtes.
Son amie Marietta percevant sa
vulnérabilité le regarda en coulisse :
— Tu n’as jamais goûté ma cuisine.
Il n’en fallait pas plus pour qu’il sente le
danger et retrouve sa vigilance :
— Minute ! Quand une femme prend
cette mine d’agneau, elle prépare une
vacherie, comme disait ma tante. Qu’est-
ce que tu mijotes, ma beauté ? Espères-tu
mettre le grappin sur bibi ?
Elle changea de tactique :
— Je ne voudrais pas de toi, même si tu
restais le seul individu mâle sur terre.
211
Content, Gossens feignit de mordre à
l’hameçon :
— Quoi ? Si je me donnais la peine, je
deviendrais le mari idéal.
Sans transition, elle avait recouvré un
faciès angélique et innocent.
L’agence anglaise avait découvert une
maison meublée et une servante. Par
contre, aucun professeur ne se trouvait
disponible. La lingère chez qui ils étaient
revenus proposas une solution.
Elle s’appelait Myriam. À vingt-cinq ans,
elle se retrouvait veuve depuis peu. Elle
était instruite et elle connaissait bien
l’arabe et le français. Juive, sans enfants,
mais très maternelle, elle acceptait leur
filleule au magasin comme novice et elle
l’instruirait.
Jim, enchanté, donna son accord.
Lorsqu’il voulut lui payer la pension
d’étude, elle refusa. Il lui offrit alors
d’investir de l’argent pour rénover le
magasin. Cela provoquerait un essor du
commerce. Il paierait avec sa part de
bénéfices les frais d’éducation de
l’apprentie. Celle-ci profiterait aussi du
contact avec une nouvelle clientèle plus
raffinée.
La lingère consentit à l’arrangement.
Jim répéta encore une fois les
circonstances de sa rencontre avec la
jeune fille et son désir sincère de la
civiliser.
212
Myriam parut sceptique :
— Ne craignez-vous pas que l’instruction
la détache de vous ?
— Oh, non Je suis animé seulement par
la curiosité scientifique.
Myriam réfléchit, elle n’était toujours
convaincue qu’à demi. Elle demanda :
— Avez-vous vraiment une formation
scientifique ?
— Oui, sinon je me prendrais pour un
obsédé sexuel.
— Ça va. Je vous crois.
— Enfin, une femme qui me comprend !
Myriam expliqua l’entente conclue à
Leilah. La jeune fille se jeta dans ses bras.
Durant ce temps, flanqué d’Hardy avec
ses livres, Santa avait gagné le bord de la
mer. Il avait amené avec lui son chevalet.
Il voulait faire des esquisses destinées à
l’arrière-plan de sa Vénus noire.
Il découvrit la façon de représenter
l’océan. Il opposa aux frisures des vagues
mousseuses un ciel sans nuages peint en
aplat. Il composa les détails au moyen de
touches nerveuses sans mélanger les
couleurs sur la palette.
Il termina assez content de lui et rinça
ses pinceaux.
Pourtant, lorsqu’il voulut examiner la
toile, il fut pris de doute. Il s’éloigna et se
rapprocha. Incrédule, l’œil soudain critique,
il manifesta sa déception :
— Zut ! J’ai fabriqué un truc hybride de
213
Gauguin et de Van Gogh… Je croyais avoir
inventé une expression nouvelle ; je n’ai
que répété du déjà-vu !
De dépit, il jeta ses brosses. Hardy posa
son volume pour s’intéresser au tableau
dénigré qu’il détailla avec soin :
— J’estime qu’il y a du bon dedans.
Évidemment, je ne me juge pas expert en
Arts. Tu t’imaginais avoir trouvé une idée
tout exclusive. Finalement, tu as aperçu
ailleurs son étiquette d’origine. Console-toi.
Tu n’es pas le seul. Ça m’est arrivé aussi.
Tout en réalité a déjà été dit. Ne nous reste
qu’à le répéter sous d’autres formes.
— Ne peut-il donc plus rien se présenter
de neuf ?
— Si peu. L’imagination, vois-tu,
constitue la composante la plus pauvre de
l’intelligence. Combien doivent naître
d’exécutants pour qu’apparaisse le génie
d’un vrai compositeur ?
— Beaucoup, bien sûr. Cependant, la
musique s’accorde bien avec la répétition.
Elle exige moins les nouveautés que la
peinture. L’oreille se plaît paresseusement
sans lassitude aux rengaines et aux
leitmotive. Plus curieux, l’œil craint la
monotonie. Il se repaît sans cesse du neuf.
Il demande donc un plus grand nombre de
créateurs.
— Eh bien ! Si tes aptitudes ne semblent
pas celles d’un auteur, contente-toi
d’interpréter comme un musicien. Moi, non
214
plus, je n’innove pas. L’idée d’un État
d’Israël ne vient pas de moi. Je n’en suis
pas moins déterminé à me vouer de toutes
mes forces à sa réalisation. Un concept n’a
aucune valeur si personne n’est là pour le
réaliser.
— Je t’envie. Tu t’es forgé un but.
— Pour demeurer en paix avec toi-
même, tu dois évaluer exactement tes
capacités, ton héritage génétique.
— Pour y arriver, il faudrait que je cesse
de me tenir à couteaux tirés avec ma
conscience. Elle ne me laisse pas de
repos.
— Voilà qui est bien dit. Tu t’aiguilles sur
la bonne voie et ainsi tu le réaliseras, ton
chef-d’œuvre.
— Merci pour ta confiance, mais
travailles-tu à la boule de cristal ou au marc
de café ? Ironisa Santa.
— Ton destin est inscrit dans tes gènes.
Tu n’as pas à te décourager. Il ne s’agit que
d’une question de temps.
— Et pan! Le roi Salomon a rendu sa
sentence. MEKTOUB!
Bancal calma ses appréhensions. Il
n’avait qu’à persévérer et espérer que les
prédictions d’Hardy se réaliseraient.

215
45 — Rencontre d’Hardy et Myriam.
Quand il fit connaissance avec la lingère,
Santa avança une observation :
— Peut-être Hardy n’a-t-il pas raison !
Elle s’enquit :
— Qui est Hardy ?
— Un ami roumain.
— En quoi aurait-il tort ?
— Comme sioniste, il croyait possible une
entente fraternelle entre Juifs et Arabes en
Palestine ; la Légion a malheureusement,
beaucoup émoussé sa conviction.
— Et vous ?
— Le problème ne me concerne pas. Je
reste neutre, j’observe.
— Invitez pour moi votre camarade.
J’aimerais le rencontrer.
À la visite suivante, l’Anglais présenta
Hardy à Leilah et Myriam.
Hardy remarqua au cours des
présentations le pansement qui recouvrait le
front de Leilah à la place du tatouage. Il
taquina Jim :
— Ton tour serait-il venu, à présent, de
mordre ?
La protégée comprit l’allusion et indignée
dit :
— Vous êtes méchant !
— Tiens, vous parlez français !
Myriam intervint :
— Elle est douée. Elle progresse vite. Elle
connait déjà quelque deux cents mots et elle

216
en apprend au moins trente ou quarante par
jour. Elle est très intelligente.
Hardy complimenta Myriam :
— Son professeur aussi, si j’en crois Jim,
elle possède aussi un excellent professeur. Ce
que je vois ici me rend enclin à le croire.
Myriam se tourna vers Hardy
— Et vous, vous m’avez été présenté
comme étant um apôtre du sionisme, est-ce
exact ?
— Oui précisément, on ne vous a pas menti.
Et justement, je voudrais vous demander votre
opinion sur un point précis : je m’interroge fort
sur le racisme entre Juifs et Arabes. Son
absence est-elle générale ou bien limitée au
Maroc ?
— Le mot « ou » revient souvent. J’imagine
le « si » encore plus fréquent !
Ils se lancèrent dans une conversation
animée. Elle était impressionnée par son
emballement convaincu pour la cause d’Israël.
Lui s’apercevait soudain qu’il était privé depuis
des années du charme et des nuances du
raisonnement féminin. Malgré le manque de
vocabulaire de l’hébreu, elle s’y exprimait
aussi bien qu’en français. Le langage antique
perdait dans sa bouche ses accents rocailleux
pour devenir mélodieux.
Devant l’ahurissement causé par ses
citations savantes de passages du Coran en
arabe littéraire, elle précisa malicieusement :
— Je parle aussi un peu les dialectes

217
arabes.
— Connaîtriez-vous pas aussi le
sanskrit?
Elle rit de la boutade :
— Non, seulement le persan ancien.
— Et aussi les langues orientales ?
— Pas du tout. Je ne détiens qu’une
licence en lettres. Mon époux était agrégé.
— Votre mari enseignait-il ?
— À l’occasion. Il pratiquait surtout
l’archéologie.
— Je vous en prie, acceptez-moi aussi
pour élève. J’ai sérieusement besoin de
votre aide.
Cette prière subite surprenait. Elle
réussit. De nature sensible, Myriam était
portée à la compassion. Elle se sentait
incapable de refuser un secours imploré
avec une telle adresse.
Leilah, attentive à leurs propos,
questionna alors Jim :
— Ton ami sait-il ma langue ?
— Il l’apprend, comme toi tu étudies le
français.
L’Anglais articulait chaque mot très
lentement pour être bien compris. L’élève
démontrait tout de même des progrès
étonnants :
—Est-il méchant ?
— Non, il plaisantait pour blaguer.
— Toi, tu ne ris pas. Pourquoi ?
— Parce que je suis Anglais.
— Que veut dire, « Anglais » ?
218
— Chez vous, il y a les Berbères, les
Touaregs, les Kabyles, les Bédouins. Chez
nous sont les Français, les Espagnols, les
Anglais, les Allemands et d’autres. Ils
représentent différents Roumis avec
chacun leurs particularités.
— Et les Anglais, ils ne rient pas, dis-tu ?
— Non, pas à haute voix. Ils ne pleurent
pas. Ils ne montrent pas leurs sentiments.
Il ne put contenir sa jubilation. Elle
apprécia en français :
— Tu dois rire. Moi, j’aime te voir
heureux.
Le même jour, Jim retourna à l’agence
commerciale. Il estimait toujours qu’elle
était le meilleur endroit pour obtenir ce qu’il
voulait :
— Vous connaissez la lingerie Myriam.
Trouvez-moi un entrepreneur pour la
rénover. Carte blanche sur la dépense.
— Dans ce cas, ne voudriez-vous pas
agrandir pour attirer plus de clientèle ? Le
local à côté s’est libéré. On peut démolir la
séparation et installer de grandes vitrines.
— Oui, si madame Myriam le permet…
Ne tardez pas. Je veux des travaux menés
rondement. De mon côté, je vous fournirai
un décorateur. Il faudra écouter ses
conseils. Il a étudié les Arts à Paris.
Il n’était pas homme à tergiverser sur une
décision prise. Déjà, l’arrangement pour
Leilah l’avait démontré.

219
46 — La journée de la réception chez
Leilah
Jim réquisitionna Santa :
— Tu dois t’y connaître dans la
décoration d’intérieurs, n'est-ce pas ?
— Oui, un peu, mais avec ces années
dans l’armée, je dois être rouillé. La mode
a aussi dû évoluer passablement.
— Ça ne fait rien. Il y a des tas de revues
spécialisées. Tu les achètes et tu étudies
les tendances modernes dans
l’agencement des magasins. Peux-tu
t’occuper de ça ? Fais-le pour moi et
Myriam. Je suis son associé dans son
commerce de lingerie.
— Devenir boutiquier représente-t-il une
obligation de plus, résultant de tes
expériences ?
— Oui, et aussi homme d’affaires. Viens,
je te dépose en ville.
— Que dois-je comprendre ?
— Regarde. L’Austin que tu vois dehors
m’appartient. La trouves-tu jolie ?
— En as-tu réellement besoin en
caserne ?
— Je ne reste plus en garnison. Je suis
affecté au service géographique à Rabat.
Le capitaine artilleur m’a recommandé.
— Grâce à lui, tu as obtenu la bonne
planque !
Ils recueillirent Hardy en passant. Rabat
vite gagné, ils stationnèrent en avant de la
boutique du tailleur.
220
Péremptoire, Jim décréta :
— Vous vous mettrez en civil. Ça vous
rendra plus discrets. Ça détend de ne plus
craindre les patrouilles. N’oubliez pas que
ce soir vous êtes tous invités à pendre la
crémaillère de Leilah.
Lors de leurs essais chez le
confectionneur, moqueur il ne manqua pas
d’y aller moqueusement de commentaires
sarcastiques. Ainsi, Santa ayant choisi un
complet en toile couleur mastic de coupe
classique, s’attira-immanquablement une
réflexion piquante :
— Même en pékin, tu as l’air d’un soldat.
Quoi que tu penses, tu étais prédestiné à
la carrière militaire.
Avec plus de fantaisie, Hardy avait opté
pour un pantalon en flanelle blanche et un
blazer bleu. Il déclencha une franche
rigolade :
— Coiffe-toi donc avec ça d’une
casquette de marin et tu ressembleras à un
officier de long courrier. Décidément, vous
êtes des amours… en uniforme !
— Chiche !
Hardy s’enfonça résolument une coiffure
à visière sur le crâne.
— Miracle ! Pas mal du tout ! Un vrai
plaisancier cossu dans une ville portuaire !
Avec sa barbe en collier, il pouvait
effectivement passer pour un loup de mer
ou un riche plaisancier.
Ils allèrent ensuite à la lingerie.
221
Elle portait la pancarte : « Fermé pour
cause de rénovation ». Myriam leur ouvrit
la porte et les dévisagea tour à tour :
— L’Anglais, qui chamboule mon mode
de vie, le Roumain, qui m’impose ses
fantasmes. Et vous, le Hongrois, l’artiste,
que me déroberez-vous ?
— Je ne prends rien, Madame. Je
dépose mes hommages à vos pieds.
— Au moins, vous, vous semblez mieux
cacher vos défauts que ces soudards.
Une entrée attrayante fascina Bancal.
Estomaqué, il eut de la difficulté à replacer
la sauvageonne sauvée des eaux :
— Méconnaissable ! Que vous est-il
arrivé ? Avez-vous rencontré une fée ?
Rougissante, elle tenta de se blottir
derrière sa tutrice. Jim l’intercepta et
l’emmena préparer la réception du soir.
Santa et l’entrepreneur fourni par
l’agence consultèrent une dizaine de
catalogues de décoration.
Appréciant vite leur compétence,
Myriam les laissa pour s’avancer vers
Hardy, qui se tenait à l’écart :
— Allons chez moi, si vous voulez.
— Je verrai avec plaisir où vous vivez.
Sommes-nous devenus assez intimement
amis pour que je puisse vous poser des
questions personnelles ?
— Je crois que oui. Vous m’inspirez
confiance. Ça doit venir de la barbe qui
vous donne l’air vénérable.
222
Tout en cheminant, ils poursuivirent
leurs propos :
— Depuis quand votre veuvage ?
— Un an.
— Désolé. Sincèrement peiné. Pouvez-
vous me parler de votre mari ?
— Quand nous sommes tombés
amoureux, il enseignait et je suivais son
cours.
Le rappel du passé l’émut. Elle se tut un
moment. Son regard était chargé de
désolation et de résignation. Elle dut
prendre sur elle-même afin de revenir au
présent. Enfin, elle continua son récit :
— Il m‘épousa. Nous vivions un amour
merveilleux. Pendant des années, il avait
économisé pour relancer des fouilles
archéologiques. Elles avaient été laissées
à l’abandon dans le djebel de l’Anti-Atlas
près de Zagora. Il avait détecté des traces
d’une civilisation ancienne. Mais, une nuit,
des pillards ont mis à sac le chantier. Sans
doute avaient-ils vraiment cru que nous
avions découvert des trésors. Avec des
pioches, ils ont défoncé les caisses. Elles
étaient remplies de poteries et de tablettes
d’argile gravées avec une écriture étrange.
David mon mari a voulu s’interposer. Ils
l’ont tué. J’étais devenue une femme seule.
Je suis revenue à Rabat avec ce que
j’avais pu sauvegarder. J’ai dû acheter la
boutique pour pouvoir vivre. Voilà mon
histoire.
223
— Je suis passé à Zagora au printemps,
il y a à peine trois mois, parla Hardy pour lu
changer les idées. De là, nous avons
remonté la vallée de l’Oued Draâ pour
gagner le Djebel Saghro, à pied
naturellement… Nous parcourions des
étapes de trente à trente-cinq kilomètres
par jour. Nous portions vingt-cinq kilos
d’équipement, fusils, munitions et vivres.
Dans ces conditions, on n’avait guère le
temps ni l’envie d’admirer le paysage
pourtant grandiose. D’ailleurs, pas grand-
chose n’offrait d’intérêt à part le pittoresque
des oasis. Du sable s’étendait jusqu’à
l’horizon, un océan de dunes et des ergs
sans fin. Rarement un ksar ou au loin les
contreforts de l’Anti-Atlas renouvelaient-ils
le panorama. Nous bivouaquions la nuit
dans les croissants de lune des nebkas.
Nous avions alors perdu le goût d’admirer
le ciel étoilé. Le jeu des alizés dans les
touffes de tamaris ne nous inspirait plus.
Un jour, nous sommes arrivés à une source
où l’eau avait formé une mare sablonneuse
avec un cadavre flottant. Des inconscients
ont retiré le corps en décomposition et ont
entrepris de se désaltérer malgré les
risques de pollution. Pour les dissuader,
l’adjudant a dégainé son revolver. Il a
menacé de descendre le premier qui
tenterait de boire. Nous avons dû attendre
trois heures avant qu’un avion Latécoère
nous jette des blocs de glace. Nous
224
manquions de volonté pour patienter
jusqu’à ce qu’elle fonde. Nous l’avons
sucée telle quelle. La maladie, dysenteries
et maux de gorge, a alors frappé la moitié
du détachement. Aucune évacuation
sanitaire n’était prévue.
Apitoyée par le récit de ces misères, elle
avait oublié les siennes :
— Quel enfer, la Légion ! Pourquoi vous
êtes-vous engagé dans cette galère ?
Il lui exposa son ambition d’apprendre le
métier des armes. Il raconta la
mésaventure qui l’avait empêché de
devenir officier. Il termina en riant :
— Le légionnaire se trouve embouteillé
comme dans un tunnel et il ne peut en sortir
qu’à force de temps !
Ils arrivèrent chez elle. Le petit
appartement était bien aménagé et sentait
la présence féminine, sauf une pièce. Le
cabinet de travail du professeur était resté
comme pour son retour imminent
Encadrée et accrochée au mur, la photo
du couple présidait au-dessus d’un bureau
acajou. Hardy ne réussissait pas à cacher
son incrédulité d’y voir une jeune femme à
côté d’un barbon :
— Représente-t-il votre mari ?
— Oui.
— D’après ce portrait, il me paraît avoir
pour le moins vingt ans de plus que vous.
— Non. Seulement dix-sept. Selon vous,
l’âge devrait donc être considéré comme
225
quelque chose de très important ?
— Assurément non.
Il mentait. Il trouvait vraiment anormal
qu’une fille juvénile ait épousé un homme
aussi vieux, pour ne pas dire un barbon. Il
ajouta avec hésitation :
— Si l’on s’aime.
Elle manifesta de l’intérêt :
— À votre tour, maintenant. Vous êtes-
vous déjà senti amoureux ?
— Souvent. Et chaque fois, je me pensais
tout à fait sincère.
— Lorsqu’on est réellement passionné,
on le sait, on ne le croit pas.
— Comment peut-on imaginer ne plus
jamais éprouver de sentiments quand on
se compte aussi jeune que vous ?
— Je suis la femme d’un seul grand
amour. Il n’existe plus de place en moi pour
revivre cela. Bon ! Laissons ça. Mettons-
nous au travail. Commençons-nous par
l’hébreu ou par l’arabe ? Lequel préférez-
vous ?
— Essayons simultanément. Vous
m’apprenez la prononciation juste d’un mot
dans une langue, puis celle de son
équivalent dans l’autre.
Ils étudièrent jusqu’au soir, trouvant tous
les deux la leçon agréable. Elle appréciait
la facilité d’assimilation de l’élève. Lui
admirait la patience et la finesse d’esprit de
l’enseignante.
Elle stimulait sa soif de savoir. Il lui obéit
226
à regret quand elle décida :
— Finissons-en là pour aujourd’hui.
L’heure est venue de la réception. Restez
ici le temps que je me change.
— Puis-je vous aider ?
L’effronterie la prit au dépourvu, mais
elle masqua vite son émoi :
— Polissonnez-vous ?
— Je veux vous embrasser.
— Comme un frère ?
— Comme un grand frère !
Il la serra étroitement contre lui.
Souriant, il lui enveloppa les joues des
deux mains. Cérémonieusement, il lui posa
les lèvres sur le front. Rien de tel ne lui était
arrivé depuis un an. Elle se raidit,
inconsciemment touchée par la nouveauté
et l’ambiguïté de ce baiser « grand frère »
inattendu. Ils apparurent les derniers à la
réception chez Leilah.
Une ambiance morne y régnait. La
conversation y languissait malgré la
profusion du bar et du buffet froid. De toute
évidence, la maîtresse de maison
tergiversait comme une actrice qui ne
savait pas son texte. Myriam la remplaça
sans ostentation.
Gossens avait respecté sa parole :
Dogramadjan était accompagné. Curieuse,
Maria, une Italienne plantureuse, avait
assisté à l’échauffourée au bal du quartier.
Elle s’était laissé convaincre par son amie
Marietta. La grande prestance du malabar
227
arménien lui plut et réciproquement il l’aima
pour ses rondeurs appétissantes. Tous
deux, ils n’eurent rien à regretter. L’hôtesse
suppléante leur présenta un plateau
chargé d’alcools et d’amuse-gueules.
— Porto ou Cinzano ?
Le Cinzano est le vermouth italien qui fut
le premier produit promu par enseigne au
néon à Paris en 1912.
Marietta accepta un apéritif par
galanterie. Son cavalier l’imita. Myriam leur
sourit gentiment comme à des amis de
longue date. Elle leur imposa d’office une
assiette de hors-d'œuvre :
— On tient mieux la boisson en
grignotant.
S’étant servi en canapés après Maria,
Gossens ébaucha un refus :
— Merci, je ne bois pas.
— Comment ? Qu’ai-je entendu ?
— J’ai dit, « merci, je ne bois pas » et
plus, je ne boucane pas. Je m’abstiens de
baratiner les femmes et je ne blasphème
pas. Je ne me reconnais qu’un défaut…
— Lequel ?
— Menteur !
Il était content d’avoir si bien placé sa
plaisanterie. Il s’empara sans pudeur de
deux verres d’apéritifs différents. Il les fit
tournoyer :
— D’abord, je les compare. Ensuite, je
choisirai.
Leilah, à côté de sa marraine, surveillait
228
attentivement la scène.
À partir de cet instant, elle sut qui elle
devrait au besoin consulter. Elle le ferait
chaque fois qu’elle serait perdue dans sa
nouvelle vie.
Esseulé, muet, mélancolique, Hardy
admirait les transformations autour de la
lingère :
— « Quelle femme adroite ! Elle sait nous
rapprocher. Elle sait être faible et forte à la
fois. Elle sait susciter à la fois compassion
et admiration. »
Tout aussi sombre, Santa avait autant le
désir de Lola que le besoin de réconforter
son meilleur ami :
— Myriam ! Vous ne voudriez pas que je
boive en ivrogne solitaire. Allons retrouver
Hardy. Comme ça, vous pourrez en
soutenir deux de vos bras.
D’une main, il lui enleva poliment le
plateau. De l’autre, il l’entraîna par la
manche vers le renfoncement où se tenait
Hardy :
— Savez-vous, Myriam, que notre ami
roumain est tombé follement amoureux de
vous ? Il l’ignore encore, mais moi je le
constate. Je le connais mieux que sa mère.
— Ne dites pas de bêtises ! Il me paraît
très gentil et sérieux.
— Aïe ! Ouïe ! Vous vivez la réciproque !
Et moi qui m’approchais à deux doigts de
l’imiter. Nous fonctionnons comme deux
frères jumeaux… Qu’est-ce que je vais
229
devenir seul ?
Elle rit et entra dans le batifolage :
— N’abandonnez pas totalement
d’espérer, rien n’est encore décidé.
En réalité, il pensait surtout à l’absence
déchirante de Lola.
— Myriam ! Ne trouvez-vous pas
remarquable que des quatre femmes
présentes aujourd’hui trois possèdent des
prénoms provenant de Marie ? Aussi, qu’à
nous neuf, nous résumons assez
parfaitement la Société des Nations ?
L’Anglais et le Belge vont pour l’Occident,
Leilah et Myriam pour l’Afrique, l’Arménien
pour l’Orient et les deux Italiennes pour la
Méditerranée. Enfin, vos deux admirateurs
rapprochés vous viennent de l’Europe
centrale.
— Par contre, corrigea-t-elle, nous nous
entendons bien mieux que la tumultueuse
Société des Nations.
Sans doute libéré par un sujet moins
épineux qu’au départ, Hardy sortit de son
mutisme :
— Cela provient probablement du fait
que nous n’avons pas encore eu le temps
de découvrir les fossés qui nous séparent.
— Nous savons, dit Santa, au moins ce
qui nous rassemble. Nous partageons
l’ouverture d’esprit, le goût de l’aventure,
l’amitié, l’amour.
— Tu as touché juste. Les préjugés sont
les fils de fer barbelés les plus efficaces
230
pour diviser les êtres vivants.
Gossens démarra le phonographe. Les
Italiennes ne demandaient que cela. Jim
essaya d’entraîner Leilah, mais elle
n’arrivait pas à enchaîner ses pas. Santa
se proposa comme maître de danse. Il lui
expliqua les figures en partant des plus
simples.
Elle devait détenir le rythme dans le
sang. Bientôt, elle évolua avec un naturel
étonnant, tantôt avec l’un, tantôt avec
l’autre. Hardy s’inclina devant Myriam :
— Voulez-vous, Madame, m’accorder ce
tango ?
Elle plaisanta :
— Je ne sais pas si ma mère m’autorise.
Elle le suivit docilement. Ils esquissèrent
les premières figures. Il la sentit si légère,
si vulnérable qu’il la pressa plus fort contre
lui. Une valse suivit. Il l’enivra en tournant
de plus en plus vite. Haletante, elle le
supplia :
: — Arrêtez ! Je n’en puis plus.
Il s’immobilisa net. Elle resta affaissée
contre lui, les seins écrasés contre sa
poitrine et les jambes collées entre les
siennes. Ne relâchant pas l’étreinte, il
l’embrassa avec fougue sur la bouche.
Troublée, confuse, elle se dégagea d’un
sursaut instinctif. Par la suite, elle
s’arrangea pour l’éviter. Elle réussit cette
entreprise difficile, en dépit que les couples
s’échangèrent toute la nuit, tourbillonnant
231
continuellement sauf les pauses pour boire
et manger.
Les fêtards se séparèrent au petit matin
avec la promesse de récidiver le plus tôt
possible.

232
47 — Accordailles.
Après cette nuit blanche, les
légionnaires regagnèrent la maison de
repos. Gossens émit un clappement. Il
voulait ressusciter sa langue pâteuse. Il
put enfin s’écrier, la voix semi-claironnante
et semi éraillée :
— N’y a-t-il rien à boire ici ?
— Prends du café noir sans sucre !
— Comme ma tante le disait, « La
gueule de bois ne se soigne bien qu’à
l’alcool. C’est avec son poil qu’on guérit la
morsure du chien. »
Jim lui lança la bouteille de whisky.
Santa se préparait à sortir malgré la
fatigue. Hardy lui demanda s’il pouvait
l’accompagner. Le Hongrois devina le
motif. Par discrétion, il préféra ne le
manifester que sur le bac pour Rabat :
— Vas-tu rencontrer Myriam ?
— Oui, il me faut gagner sa grâce.
— Les femmes ne comprennent que le
langage des fleurs. Apporte-lui-en et ne
t’en soucie pas. Elles adorent toutes
pardonner.
— Lola est-elle revenue de Marrakech ?
— Je l’espère, elle me manque. Salut et
bonne chance.
Le Roumain répondit d’un signe de la
main et s’éloigna, pensif. Il n’éprouvait
plus aucun doute. Il savait maintenant qu’il
était tombé amoureux. Chez une fleuriste,
il acheta des roses blanches. Au milieu
233
d’elles, une seule brillait, écarlate. Il les
envoya livrer. Il se promena fort longtemps
avant de se décider à monter l’escalier.
Elle l’accueillit avec naturel :
— Bonjour, entrez ! Que mijote ce loup
ici dans la bergerie ?
Elle désignait la tache rouge dans le
bouquet rosat placé dans un vase bien en
évidence.
— Je ne sais pas mentir. Pas à vous.
Ces fleurs brossent le tableau de mes
sentiments pour vous. Je vous admire, je
compatis, je vous plains, je désire vous
protéger comme un frère et vous dorloter.
Je veux aussi vous adorer comme
l’homme qui a trouvé la compagne de ses
rêves.
Elle choisit de le décourager :
— Pauvre garçon, vous croyez une fois
de plus au coup de foudre.
— Non, Myriam. Cette fois, je le sais.
— Et l’âge ? Je suis votre aînée.
— Guère plus de deux ans seulement.
En réalité, ma maturité me rend plus vieux
que vous. Vous ne connaissez encore à
peu près rien de l’existence. Vous avez
tout à apprendre.
— Hélas, je ne vous aime pas !
Elle tentait là une dernière résistance…
Il la força à se lever. Il la pressa contre lui
comme à la fin de la valse.
— Répétez, si vous le pouvez !
Elle ne pouvait pas. Elle entrouvrit la
234
bouche pour recevoir un baiser brûlant et
contagieux.
Ses sens embrasés terrassèrent sa
pudeur. Elle succomba. Pourtant, elle
n’avait pas menti en parlant d’un seul
grand amour. Seulement, elle s’était
trompée. Elle ne l’avait pas vraiment
ressenti pour David. Elle n’avait présenté
pour lui qu’une affection autant maternelle
que filiale.
La violente passion la foudroyait
maintenant. Elle en éprouvait de la peur :
— Qu’allons-nous devenir ?
— Que redoutes-tu ? La vie se profile
merveilleuse. Dans quelques mois, j’aurai
récupéré ma liberté et le droit de t’épouser.
Nous lutterons pour le même idéal : « L’an
prochain à Jérusalem. »
Elle acquiesça, même si la ferveur pour
la création d’un État juif ne l’avait pas
encore réellement touchée. Le lot de toute
compagne consiste à seconder la
personne aimée. L’enthousiasme de son
élu pour la cause se révéla d’ailleurs
contagieux. Elle le partagea en peu de
temps.
Jim, de son côté, sortit aussi en ville. Il
passa visiter la boutique afin de vérifier la
bonne marche des transformations en
cours. La poussière, la saleté et les
gravats encombraient le local.
Satisfait des travaux, il alla ensuite
chercher Leilah pour le déjeuner. L’après-
235
midi, elle voulut entrer dans un cinéma.
Elle se laissa attendrir par un film d’amour.
Elle était douée pour l’apprentissage des
mœurs occidentales, car, à peine rentrée
chez elle, elle se colla contr lui :
— Tu ne m’as jamais donné un baiser.
Ne me trouves-tu pas assez jolie ?
— Si. Mais tu me parais bien trop jeune.
Le comprends-tu ?
— Tu m’aimes ! Avoue-le !
— Oui. Seulement, quand tu deviendras
plus vieille, tu connaîtras quelqu’un qui
t’attirera vraiment.
— J’ai grandi et je désire d’être
embrassée.
Il s’exécuta. Elle se plaqua alors encore
plus contre lui, contre son ventre. Elle se
tortilla comme une danseuse mauresque.
Elle se dépouilla de ses vêtements. Il
s’aperçut vite qu’il se mesurait à une
femme des plus expertes. Une éruption de
désir le submergea. Ses scrupules
faiblirent et il ne fut plus en mesure d’offrir
la moindre résistance. Tout de même, la
révélation de la fougue de sa protégée
l’étonna :
— M’aimes-tu donc ?
— J’étais revenue pour te tuer. Tu m’avais
touchée, Roumi. Il fallait que tu
m’appartiennes ou que tu meures. Ton sort
était jeté dès l’instant où tu m’as tenue
dans tes bras. C’était écrit.
Jim n’alla pas contre sa destinée, il
236
n’avait jamais eu maîtresse aussi
passionnée.
— Le même jour. Presqu’à la même
heure, les deux Marocaines connurent
l’amour.
Santa, lui, ne profita pas de la même
chance. Lola n’était pas de retour à
Casablanca à la date prévue. Il ne lui
restait plus que huit jours de permission.

237
48 — Journées studieuses.
Les jours suivants, Santa, revenu à Salé,
se replongea dans son art. Il termina sa
Vénus noire. Il décida de se rendre à Rabat
peindre les deux Marocaines. De leur côté,
Hardy et Myriam travaillaient aussi avec
une ardeur accrue par leur empathie
commune. Ils alternaient les rôles d’élève
et de professeur. Elle devenait évidemment
de plus en plus disciple du sionisme.
Toutefois, d’origine séfarade, elle était
habituée à vivre dans un milieu arabe. Elle
croyait donc possible la bonne entente
entre les différentes communautés dans le
futur État. Lui était demeuré Ashkénaze
pacifiste avant son expérience de
légionnaire. Maintenant, il raisonnait à
l’opposé. Il s’insurgeait contre la crédulité
de son amie :
— Tout de même, leur violence a tué ton
mari. Tu as connu leur rapacité, leur
cruauté, leur fanatisme…
— Il y a des scélérats partout. Ils ne
possèdent pas l’exclusivité de l’intolérance.
Parmi eux ont existé de grands sages. Leur
misère sera un jour supprimée grâce à
l’exploitation rationnelle des terres. Leur
cupidité perdra alors sa raison. Elle
s’effacera spontanément d’elle-même.
Peut-être réaliseront-ils aussi que leur
premier objectif devrait être de se
débarrasser de leurs dirigeants qui les
aveuglent en les poussant au djihad contre
238
les infidèles pour mieux les exploiter.
Santa écoutait distraitement au début.
Cependant, son intérêt à participer à
l’entretien s’éveilla :
— Croyez-vous, Myriam, que les Juifs
accepteront d’instruire leurs cousins
arabes moins évolués qu’eux et qu’ils les
initieront-ils aux techniques modernes ?
— Oui, probablement.
— Et voyez-vous les deux familles
sémites s’unir pour lutter contre la
colonisation par les Aryens spoliateurs ?
— Non ! Nous désirons vivre en paix.
Nous le voulons avec eux, mais aussi
avec tout le monde. Votre hypothèse
m’apparaît totalement saugrenue.
— Admettons que vous les sortiez de
leur condition de déshérités. Se
réconcilieront-ils pour autant avec vous ?
Croyez-vous qu’ils perdront alors toute
convoitise des biens d’autrui ? Ne
deviendront-ils pas plutôt des prédateurs
avides et féroces ?
— Comme Myriam, intervint Hardy,
j’estime farfelue la perspective d’une
alliance des Sémites contre les Aryens. Ma
raison cependant diffère. Je juge plutôt qu’il
est impossible de vivre en accord avec tous
les Arabes. Ne les imaginez pas
rassemblés par des intérêts communs. Ils
se divisent entre plusieurs religions
islamiques et autres. Ils s’entendaient
quand la Turquie, musulmane, mais non
239
arabe, les avait courbés sous sa cravache.
Depuis que les Anglais les ont libérés, ils
se disputent continuellement. Le Croissant
arabe pâtit de l’affrontement acariâtre entre
des nations elles-mêmes intérieurement
désunies. L’Arabie ce n’est pas vingt
nations réunies par l’Islam, c’est l’Islam
divisée en vingt nations et chaque nation
divisée par cent villages.
— Les discordes internes, ça existe
dans tous les pays. Pourquoi les Juifs en
seraient-ils exemptés ? Peut-on imaginer
les voir réussir là où tous les autres ont
échoué ?
Myriam soutint encore son opinion :
— Saurons-y-ils subordonner l’intérêt
personnel à celui de la communauté ? Oui,
je crois que nous nous en montrerons
capables. J’y perçois une condition cruciale
pour la création et pour la survie de notre
État. Avec ou sans les Arabes, nous avons
droit à l’existence. Notre patrie, Israël, n’a
présenté aucune responsabilité dans la
guerre sainte et le djihad. Au contraire, elle
pourra devenir le pont entre l’islam et le
christianisme. Nulle patrie en effet n’a
affirmé plus de tolérance qu’elle. Nous
figurerons ainsi comme une exception
parmi toutes les autres nations du monde ?
Personne ne peut nous contester cette
vérité.
À chaque rencontre, le même thème
brûlant de la possibilité ou non d‘une
240
coexistence pacifique renaissait. Myriam
devenait disciple du sionisme, toutefois elle
continuait à croire à la bonne entente entre
Arabes et Juifs dans le futur État.
Santa naviguait entre le rôle d’arbitre et
celui de contradicteur sceptique.
En participant aux débats, il découvrit
ses propres dispositions pour l’hébreu et
l’arabe.
Il y eut donc un élève de plus. La
compétition joua en faveur de l’étude. L’un
s’efforçait de rattraper son retard. L’autre
voulait à tout prix conserver son avance.
Ils complétèrent par la pratique. Pour
cela, ils allèrent s’exercer à la langue du
peuple avec les marchands des fondouks.
Grâce à leur ténacité et à l’aide de Myriam,
ils purent bientôt la comprendre et parler
correctement.

241
49 — Fin de permission.
Lola manifesta enfin sa présence à
Casablanca. Il ne restait que deux jours de
congé pour Santa. Dévoré d’impatience, il
la rejoignit précipitamment.
Elle s’excusa :
— Il y a tellement à travailler à
Marrakech. Il m’a fallu toute mon énergie
pour revenir. Aussitôt que possible, je dois
y retourner.
— Les as-tu vus si beaux, les dignitaires
du Sud ?
— Bêta jaloux ! Oui, ils paraissent très
majestueux et grands seigneurs. Le plus
jeune n’a atteint que quatre-vingts ans,
l’âge requis pour accéder à l’édilité. Sa
barbe blanche lui descend jusqu’au
nombril.
— Et comment admettent-ils l’idée de ta
compétence, eux qui tiennent ton sexe
pour inférieur ?
— Je crois qu’ils tiennent l’avènement
des femmes juste bon pour le monde
occidental, mais pas pour le leur. Ils ne
m’ont pas laissé pourtant qu’admirer la
Kutubiyya. Ils m’ont offert de visiter leurs
harems
. La mosquée Koutoubia est un édifice
religieux construit au XIIᵉ siècle à
Marrakech, Maroc. Elle est la plus grande
mosquée de la ville. Son architecture et
son décor ascétique reflètent l'art des
Almohades. Une première mosquée fut
242
construite en 1148 par le sultan Almohade
Abdelmoumen après avoir conquis
Marrakech.
Santa ironisa :
— J’aurais voulu me trouver aux harems à
ta place, mais ça ne risquait pas qu’ils
m’invitent !
— Toi et tes idées lubriques ! Tu n’aurais
pas été déçu. Les odalisques m’ont paru
très curieuses : très belles parfois et
souvent instruites. Elles sont toujours
richement habillées. Elles portent des
bijoux splendides. J’ai admiré des tissus de
soie damasquinés que devait revêtir
Schéhérazade. J’ai vu une salle de bain en
mosaïque avec des jets d’eau de rose. Elle
atteignait la grandeur d’une piscine
olympique. Seul, Ali Baba manquait. Je me
suis aperçue que les Mille Et Une Nuits ne
représentent pas qu’un conte.
— Et je doute fort que tu n’aies pas rêvé
d’y tenir la place de première favorite.
Elle rit et ondula la hanche de manière
très provocante et impudique.
La permission s’acheva en deux
nocturnes très actifs à résumer le livre
persan.

243
50 — En garnison à Fès.
Au terme de l’année 1933, Santa, Hardy,
Gossens et Dogramadjan rejoignirent la
cinquième compagnie casernée dans
l’ancienne capitale du Maroc À Fez, Santa
fut affecté au sevice vétérinaire comme
secrétaire.
L’Arménien et le Belge rejoignirent ls
Compagnie : pour eux l’aventure de Salé
ne fut plus qu’un souvenir lointain sans
sans lendemain.
À l’opposé Hardy et Santa reçurent là
chaque semaine deux à trois lettres, et
même des colis de friandises pour Santa.
Arriva l’année 1934.
Santa, affecté comme secrétaire au
service vétérinaire, se trouva séparé de
son unité. Comme son chef direct, le
commandant-vétérinaire, l’emmenait dans
ses tournées d’inspection du cheptel.
Santa en profita pour esquisser des croquis
d’animaux. Ses dessins parurent plaire au
commandant, surtout ceux de chevaux
caracolant. Il peignit donc une fantasia. Il la
fit encadrer. Il la donna comme présent au
brave vétérinaire qui s’en montra tout ému.
La hiérarchie et la différence d’âge
n’empêchèrent pas qu’une amitié sincère
se nouât entre eux.
Le vieil officier dictait des comptes-
rendus, des propositions d’améliorations.
Le contenu s’y révélait clairvoyant, logique,
d’un esprit dynamique, juvénile.
244
Santa, impressionné, était persuadé que
des suites favorables ne pouvaient tarder à
se manifester. Pourtant les mois passaient.
La direction de Rabat ne répondait toujours
rien.
— Je ne comprends pas, mon
Commandant, ils ont dû égarer le dossier.
Désabusé, l’ancien hochait la tête :
— Vous ne connaissez pas encore
l’armée. Voici déjà sept ans que je
préconise à répétition ces mesures avec
les mêmes fins de non-recevoir. Tant qu’il
n’y aura pas une épidémie carabinée, mes
recommandations vont dormir sous la
poussière. Je les transmets sans espoir
d‘être écouté. J’espère ainsi être en
position de me défendre en cas de pépin.
Elles devraient constituer d’assez robustes
remparts contre les foudres des
supérieurs.
Il ajouta :
— Je crains la tuile. On vient de me
signaler plusieurs cas suspects. Les
dispositions en cours ne peuvent suffire.
Cette fois, il me faut plus qu’écrire. Je dois
agir. Je dois parler directement au colonel.
Caporal ! Demain matin, nous allons à
Rabat. Préparez-moi un résumé du
dossier.

245
51 — L’incident avec Leilah.
Le jour suivant, le commandant
Reynaud réquisitionna Santa comme chef
de bord pour le déplacement à Rabat en ce
début 1934. Ils étaient accompagnés de
madame Reynaud et sa fille. Elles
voulaient profiter de l’occasion pour courir
les boutiques.
Le brave vétérinaire savourait la vitesse
de sa nouvelle voiture. Le paysage matinal
défilait à cent quarante kilomètres à
l’heure. Sur la route goudronnée
monotone, ils ne rencontraient qu’une
circulation clairsemée. Le Maroc entier ne
dépassait guère vingt-deux mille autos de
tourisme. S’y ajoutaient huit mille camions,
cars et autobus en service.
Plus souvent, on voyait trottinant sur les
pistes parallèles des bourricots chargés de
gros ballots. Ils servaient aussi de
montures aux fellahs. Les fathmas
devaient se contenter de suivre à pied.
Là où la terre se prêtait à la culture, il y
avait davantage de vignes que de céréales.
Le raisin rapporte plus que le blé et le
hachisch plus que le raisin.
Arrivé à la capitale, Reynaud rencontra
son supérieur. Il le mit au pied du mur :
— Plusieurs régions me paraissent très
suspectes d’endémies. Il faut renforcer la
surveillance du cheptel. Accordez-moi tous
les moyens nécessaires pour cela. Ou bien
je décline toute responsabilité.
246
Le colonel ennuyé, coincé, dut céder. Il
avait probablement demandé conseil à son
collègue militaire vétérinaire Henri Velu.
Celui-ci exerça à Casablanca de 1913 à
1938 la fonction de responsable du
Laboratoire de Recherche du Service de
l’Élevage du Maroc.
Il promit une commission d’enquête pour
le lendemain même. Reynaud, satisfait,
donna congé à son secrétaire pour le reste
de la journée. Santa se rendit à la boutique
de lingerie.
Elle était devenue très élégante avec
des vitrines spacieuses, le grand chic.
Myriam avait troqué son austérité de veuve
contre une silhouette jeune, gracieuse,
captivante. Elle accueillit le Hongrois
chaleureusement comme un vieil ami :
— Quel miracle nous vaut votre belle
visite ? Comment va Jacques à Fès ?
Il commença par transmettre des
nouvelles de son ami Hardy. Il savait que
l’intérêt principal résidait là :
— Il a récolté une bonne planque au
mess des officiers, celle de barman. En fait,
il donne des cours de stratégie aux jeunes
lieutenants accoudés à son comptoir. Un
jour, il leur a développé son exposé de
façon lumineuse ; il a réfuté leurs
désaccords avec des arguments si
frappants que le bavardage s’est
transformé en une brillante conférence.
Mon chef de service, le commandant
247
Reynaud, m’a raconté que les gradés le
surnomment « le professeur ». Et pas par
dérision. Même les vieux durs à cuire
aiment à s’entretenir avec lui des
conceptions de la guerre moderne. Il ne
travaille pas dur et il est nourri à la cuisine
du mess. Il me rend bénéficiaire des
surplus, boîtes de foie gras, jambons et
autres denrées. La priorité de nos ventres
est ainsi assurée. Nous devrions passer
sans encombre nos derniers mois de
service. Puis, il parla de son travail de
bureau, de l’estime qu’il éprouvait pour son
chef.
Il narra la raison de leur présent
déplacement dans la capitale.
De son côté, elle lui décrivit les heureux
changements dans le cours de sa vie. Elle
avait engagé deux vendeuses de plus.
Elle avait voyagé par avion Latécoère
jusqu’à Paris en passant par Toulouse
Elle s’y était approvisionnée en
fanfreluches réclamées par la nouvelle
clientèle.
Déjà en 1929 Joseph Kessel avait
publié « Vent de sable », récit qu’il avait
écrit à la suite du voyage qu’il fit sur la
ligne Toulouse-Casablanca-Dakar, avec
Émile Lécrivain qui était le plus ancien
pilote de cette ligne qu'il avait ouverte
officiellement le 1er juin 1925 et qui se tua
non loin de Mogador (Essaouira, Maroc)
le 31 janvier 1929.
248
Pendant ce temps, Leilah était
occupée à présenter des soies garnies de
dentelles. Très à l’aise, elle papotait
chiffons avec des élégantes que les
nouveautés attiraient. Son excitation
révélait qu’il ne restait rien de la gamine
timorée. Quand elle eut fini, elle proposa
à Santa d’aller chez elle rencontrer Jim.
Poussé par l’envie de revoir son ami, il
accepta. L’Anglais ne se trouvait pas là. Il
ne tarderait pas selon elle. Elle semblait
décontractée. Elle servit à boire sans
façon. Elle dirigea alors de but en blanc le
dialogue sur eux deux :
— Je ne vous ai pas encore remercié
d’avoir contribué à me sauver la vie.
— Si. Je vous assure.
— Pas assez, pas vraiment.
Elle se leva et s’accola contre lui. Elle lui
enlaça doucement les bras autour du cou.
Elle l’embrassa langoureusement sur la
bouche. Il la sentit s’offrir ouvertement.
Elle se moulait à lui comme une sirène
et se mouvait lascivement. Il lui était
impossible de rester insensible. Un violent
désir s’insinua sournoisement dans ses
entrailles. Pourtant, l’amitié vraie ne se
trahit pas ainsi. Il réagit brutalement et
l’écarta de force. Il prétexta une course
urgente. Il s’enfuit comme un voleur.
Il éprouvait malgré tout un vague
sentiment de culpabilité. Il ne pouvait
effacer de son esprit l’instant de faiblesse.
249
52 — Adieu Lola.
Le matin suivant, madame Reynaud et
sa fille voulurent poursuivre leurs emplettes
jusqu’à Casablanca. Le commandant,
accaparé par la commission d’enquête,
désigna son secrétaire comme chauffeur
attitré de ces dames. Le trajet se passa
sans histoire. Une fois l’auto stationnée le
long du trottoir de la rue marchande, ses
passagères s’égaillèrent sans attendre.
Relaxant derrière son volant, le Hongrois
observait distraitement les passants. Alors
qu’il s’assoupissait graduellement, soudain
un couple par son éclat réveilla son
attention.
Lui, un officier de spahis algériens
paraissait beau garçon, fringant, martial. Il
paradait avec la prestance d’une carte de
mode. Il portait sa cape rutilante
gaillardement rejetée sur l’épaule. On
aurait dit Henry de Bournazel ressuscité. À
son côté, une femme élancée, très
distinguée, raffinée et de race noire,
s’imposait aux regards. Ils formaient le
point de mire de tous les passants. Ils
s’arrêtèrent devant une vitrine. Elle se
tourna.
Santa reconnut Lola. Machinalement, il
entreprit de débarquer. Il se figea plutôt
quand il la vit poser un doigt sur les lèvres
du cavalier. Le geste si féminin n’exprimait
que trop bien le vœu de calmer
l’impatience mâle. Il ne laissait aucun doute
250
sur l’intimité de leurs rapports.
Au même instant, surgissant d’un
commerce apparurent les dames Reynaud.
Lorsque Santa quitta son siège pour leur
ouvrir les portières, Lola l’aperçut. Elle
esquissa machinalement un court
mouvement dans sa direction. Elle arrondit
la bouche pour dire quelque chose. Elle se
retint, saisit le spahi par le bras et l’entraîna
avec elle.
La Chevrolet démarra, hésitante, en
douceur, somnambule comme son
conducteur.
Le manège n’avait pas échappé à la
jeune Reynaud :
— La connaissez-vous ?
— Non, mademoiselle, jamais vue.
Dans son for intérieur, il ne mentait pas.
Il s’était figuré un roman d’amour. Il n’avait
que rêvé. Il fallait repousser toute
amertume.
Revenu à Rabat, il visita encore Myriam.
Il la chargea de transmettre ses amitiés à
Jim ainsi que son regret de n’avoir pu le
rencontrer.
Leilah lui lança un regard noir. Il s’en
moqua. Il avait tort. L’avenir devait le lui
démontrer.

251
53 — L’affaire des piments.
De retour à Fès, Santa donna à Hardy
les nouvelles de son amie. Il conclut :
— Je ne te urprendrai pas en te disant
que Myriam demeure adorable. Elle est
formidable, une grande dame avec un
cœur en or.
— Tu ne m’apprends rien ! Et toi, as-tu
pu voire Lola à Casablanca ?
— Oui, je l’ai vue. C’est fini entre nous.
Son chagrin transparaissait.
Le Roumain, modèle de délicatesse, ne
lui posa pas plus de questions. Il lui en sut
gré.
Les jours suivants, ils continuèrent de
sortir ensemble le soir après le service. Ils
s’exercèrent à parler arabe avec les
indigènes.
Un bon jour, un vendeur de brochettes
de mouton interpella obséquieusement les
deux légionnaires :
— Voulez-vous goûter une spécialité,
Messieurs les Légionnaires ?
— Bien sûr !
Le commerçant glissa un coup d’œil
complice à son aide. Celui-ci lui passa
cérémonieusement de petits fruits rouges
et pointus. Mais les pigeons étaient mal
choisis.
Tous deux, originaires d’Europe
centrale, connaissaient bien le paprika. Ce
piment doux de Hongrie entre dans la
composition de nombreuses variétés de
252
ragoûts ou « paprikas ». Le plus vanté est
le « cirke paprikâs », au poulet. Cependant,
sous forme concentrée le paprika brûle le
palais. Enfants, pour se prouver qu’ils
étaient hommes, ils devaient le manger
sans grimacer. Le haussement de sourcil
du Hongrois notifia :
— « Sais-tu de quoi il retourne ? »
Le Roumain lança un clignement de
connivence à son compère :
— « Ne t’en fais pas. »
Très vite, des badauds flairant le
spectacle commencèrent à s’attrouper en
demi-cercle. Le marchand prépara son
mets. Il tournoya ses huit tiges avec la
dextérité d’un prestidigitateur jouant sur
scène. Histrion, il piqua ostensiblement des
morceaux de piments entre les dés de
viande. Finalement, solennellement et
avec un large sourire torve, il tendit les
brochettes à ses deux invités.
Gardant un faciès naïf et sérieux, les
deux légionnaires acceptèrent les bâtons
fumants avec le recueillement qu’il se doit.
Ils dégustèrent les premières bouchées
avec une délectation affectée. Ils les
savourèrent avec l’allure concentrée de
bébés candides et gourmands qui mangent
du miel. Ils achevèrent les dernières en
claquant la langue, signe de forte
jouissance. Puis ils se pourléchèrent
ostensiblement les doigts avec mine d’en
vouloir encore.
253
Avant de quitter innocemment les lieux, ils
se répandirent en compliments idolâtres
pour le joueur de tours estomaqué :
— Tu mériterais d‘être nommé grand chef
de la cuisine chérifienne.
Comprenant que deux finauds venaient
de mystifier le farceur, les curieux
applaudirent.
Sortis de la médina, les deux fortiches,
goguenards, se hâtèrent d’entrer dans un
bistro.
Santa manifesta :
— Je me sens la gueule emportée.
— Moi aussi. Mangeons quelque chose.
Nous boirons ensuite. Sans cela, ça risque
de devenir pire.
— Je connais la musique. Môme, je
goûtais déjà au paprika en place de la
bouillie.
Quelques sandwichs et des bières
fraîches en canettes neutralisèrent le
poison. L’amitié ne peut que se resserrer
quand on vit ensemble pareilles aventures.

254
54 — La vente de charité.
La démarche du médecin vétérinaire
porta ses fruits.
Un lieutenant fut affecté à Fès avec une
équipe d’infirmiers. Il apportait aussi les
sérums et des médicaments. Tous les
troupeaux des régions suspectes
devaient être vaccinés.
Madame Reynaud préférait demeurer
en ville et la maison de direction de
l’hôpital se trouvait inoccupée.
Fraîchement débarqué de France,
l’adjoint s’y installa avec son épouse. Elle
l’arrangea coquettement avec des rideaux
et des fleurs aux balcons. Des dessous
féminins affriolants pendirent sur les
cordes à linge.
La fenêtre de Santa donnait
directement sur ces bannières. Les
déshabillés transparents et les culottes en
dentelle flottaient au vent. Ce spectacle lui
prodiguait des idées gaillardes.
Il dactylographiait de plus en plus
péniblement ses rapports.
La « commandante » et sa fille vinrent
rendre une visite de courtoisie à la «
lieutenante ». Auparavant, elles passèrent
dans le service. La mère présidait le
bureau de bienfaisance Fezan. Elle
demanda à Santa s’il ne disposait pas de
toiles à confier à la vente de charité.
— Bien sûr, madame. Prenez ce que
vous voulez, tout ce qui peut vous
255
intéresser.
Il leur donna ses cartons à dessins
bourrés de croquis, aquarelles, huiles, le
tout mélangé pêlemêle.
Elles s’absorbèrent fébrilement dans un
examen du butin. Elles étaient excitées
comme à l’étalage d’une braderie de
soldes. Madame Reynaud était très
impressionnée. Elle frémit de joie :
— Seigneur ! Vous peignez en vrai
artiste ! Je vous en ferai encadrer une
douzaine. Cela représentera ma mise de
fonds. La moitié du montant recueilli vous
reviendra et le reste ira à la caisse de
bienséance. Si vous acceptez, bien sûr.
Il acquiesça à l’arrangement.
La donzelle, de son côté, contemplait
attentivement les études de Lola. Elle se
débattait avec une impression de déjà-vu.
Mais où avait-elle déjà croisé ce
personnage ? Elle se rappela soudain la
scène de départ de Casablanca.
Elle sortit la « Vénus noire » :
— La vendez-vous aussi ?
— Oui, affecta-t-il d’un ton qu’il espérait
ferme.
Refoulant son émotion, il prit le portrait
de Myriam et déclara avec sérieux :
— Par contre, celui-ci, je me le réserve.
Je veux l’offrir à mon meilleur ami, car cela
représente sa fiancée.
— Elle a l’air d’une femme très douce.
— Vous avez vu tout à fait juste. Je vous
256
considère comme physionomiste !
Forte de l’expérience de ses dix-huit
ans, la blanche colombe accepta le
compliment affable comme allant de soi,
puis revenant au tableau de Lola elle
continua ses appréciations impertinentes
de blanc-bec :
— Voilà peinte une femme de tête, égoïste,
sensuelle. Elle connaît son charme et sait
s’en servir. Votre maîtresse ?
Sa mère, scandalisée par le sans-gêne,
la réprimanda d’un mot :
— Claire !
Le secrétaire et son chef échangèrent un
regard de connivence et éclatèrent de rire.
— Mon commandant, j’éprouverai un
jour le besoin d’une épouse intelligente. Je
poserai alors ma candidature pour la main
de votre fille.
Satisfaite de ce blanc-seing accordé à
sa sagacité, Claire l’inspecta, l’œil critique
et malicieux. Elle ne se gêna pas pour
donner ses conclusions peu flatteuses :
— Le physique ? À la rigueur… Mais un
peintre, non. Je vais épouser un capitaine
et je veillerai à ce qu’il devienne vite
général.
— Snobinarde !
La moue de dédain bien imitée de la
jeune fille se mua rapidement en un sourire
complice.
Il n’eut plus qu’à quémander
humblement la ratification d’une paix :
257
— Néanmoins amis ?
— Mettons que nous sommes copains.
Les dames Reynaud gagnèrent la
maison voisine d’où la lingerie avait
disparu. La vente de charité réussit au-delà
des espérances les plus optimistes. Les
nus surtout obtinrent de bons prix et Santa
reçut une somme rondelette.
Madame la présidente renfloua la caisse
de son comité. Elle envisagea secrètement
l’union de sa fille avec un artiste de talent.
L’intéressée détenait cependant une
opinion personnelle sur le sujet.
Les capitaines célibataires présents se
montraient vraiment trop moches ou trop
vieux ou par trop casaniers. Par contre, il y
avait un sous-lieutenant âgé de dix-huit
ans. Il dansait divinement et savait parler et
embrasser éloquemment. Elle veillerait à
favoriser son avancement jusqu’aux
grades les plus élevés.
Au fond, éviter sans effort les rets du
mariage comblait Santa. Le spectacle sur
les cordes à linge l’attirait d’ailleurs dans
une autre direction.

258
55 — La femme du lieutenant.
Le mari de la nouvelle résidente partait
la plupart du temps pour plusieurs jours. Il
ne revenait à Fès que les week-ends. Elle
se retrouvait donc fréquemment seule.
Ses rondeurs de fille saine suggéraient
l’étreinte. Elle traversait souvent la cour de
l’hôpital. Elle marchait d’un pas décidé et le
regard haut et indifférent. Les infirmiers
émoustillés l’épiaient avec lubricité.
Santa la croisait parfois. Silencieuse
et sans le moindre sourire, elle répondait à
son salut par une inclination de de la tête à
peine perceptible.
— « Bof ! Encore une mijaurée, se
contentait-il désespérément. »
Il cherchait à chasser la pimbêche de
ses pensées. Les culottes en dentelle se
trouvaient toujours là pour la lui rappeler.
— « Sacrée garce, elle le fait exprès. »
Il se replongeait rageusement dans la
mise à jour de ses dossiers.
Une nuit d’orage, on frappa à l’entrée de
son bureau-dortoir. Il dormait sans pyjama
comme d’habitude. Il sauta en bas de sa
couche pour s’enquérir.
Elle lui apparut, se collant à la porte. Elle
ne sembla pas s’aviser qu’elle ne portait
que son déshabillé devant un homme
flambant nu.
Pâle, tremblotante, elle bredouilla :
— Quelqu’un essaie de pénétrer par
l’arrière. J’ai peur. Je suis seule.
259
Il enfila son pantalon :
— Allons voir.
Dans la maison, il voulut ouvrir l’issue
suspecte.
Elle se cramponna à lui :
— Non, ne m’abandonnez pas !
Pour la rassurer, il passa son bras
autour de l’épaule frissonnante. Il sentit des
seins fermes s’écraser sur sa poitrine
rendue brûlante. Il descendit sa main dans
le bas du dos. Il caressa les fesses rondes
à travers le tissu léger.
Les cinq autres doigts écartèrent
délicatement le devant du négligé. Ils
glissèrent entre les cuisses à la recherche
de la toison d’or.
L’index s’inséra entre les lèvres qui se
contractèrent à l’attouchement. Fureteur, il
palpa un organe musclé, palpitant, gonflé
de sève, et qui mordait. Ils basculèrent sur
le lit. Il la pénétra farouchement.
Hélène aimait son mari. Il l’avait extirpée
de la vie étriquée des petites villes
françaises. Il avait haussé son rang social,
avec en plus le plaisir de l’exotisme. Elle
appréciait les conversations et les sorties
avec lui.
À la maison, elle le choyait. Quand il
s’absentait, le jour elle demeurait l’épouse
digne, inaccessible, la représentante fière
de la bourgeoisie.
La nuit, ses sens entraient en ébullition.
Santa y pourvut donc régulièrement.
260
Ce nouveau type de maîtresse l’intriguait
vraiment :
— « Pourquoi suis-je nécessaire à son
équilibre ? Le cœur d’Hélène est avec son
mari et son sexe avec moi. Les femmes se
laissent donc dominer par l’un ou l’autre de
leurs sens selon l’homme en présence. J’ai
eu ainsi des amies purement cérébrales,
d’autres aux ventres gourmands, d’autres
encore maternelles ou bien enfantines. Est-
il possible que chacune possède tout cela
et, en fonction du partenaire élu, en expose
seulement une facette ? »
Il renonça à comprendre. Une nuit, il lui
souligna son impudeur à étaler ses dessous
féminins flottant lubriquement au vent.
Elle gloussa :
— Toi, tu oses me le reprocher ! Toi qui
te couches et te lèves à poil et offres sans
vergogne à ma vue toute ta virilité. Je te
rends simplement la monnaie de ta pièce.
Mais moi, je demeure pudique, tu aurais
mérité que je me promène aussi chez moi,
nue, les rideaux écartés.
— Je t’aurais violée sur-le-champ,
comme ça.
Il la déshabilla en un tour de main. La
lutte corps à corps s’acheva par l’étreinte
totale.

261
56 — Dimanche de fêtes.
Une fin de semaine, Jim apparut à Fès au
volant de son Austin. Il était accompagné de
Myriam, Leilah et des deux Italiennes. Pour
célébrer les retrouvailles, les cinq
légionnaires et leurs quatre amies
s’installèrent à la terrasse d’un grand café.
Le Hongrois remarqua que l’Anglais lui
battait visiblement froid. De son côté, Leilah
affectait de l’ignorer complètement en
affichant un visage inexpressif.
Après les embrassades et les échanges
de nouvelles, les couples s’éloignèrent l’un
après l’autre. Finalement, restée avec
Hardy, Myriam se tourna vers Santa :
— Dites-moi ce qui ne va pas entre Jim
et vous !
— Je crois aussi qu’il me tient rigueur de
quelque chose. Je me demande bien d’où
cela peut provenir. Bah ! Ça passera. Dans
l’immédiat, vous savez, je me sens riche
comme Crésus. Je vous invite ce soir à un
gueuleton. Il les quitta devant l’hôtel où ils
voulaient réserver une chambre. Il donna un
coup de fil pour retenir une table à l’Auberge
du Moulin dans la médina. Il l’avait choisie
parce qu’un orchestre tzigane s’y
produisait.
De leur côté, le Belge et l’Arménien
étaient enrichis de billets. Il les leur avait
pressés discrètement dans la main. Ils
avaient disparu avec les Italiennes dans un
fiacre touristique. Leur destination se
262
Leur destination se trouvait hors de la
ville, au bord de l’Oued Sebou.
Précisément, ils allaient au fondouk bien
connu et renommé pour son couscous. Les
fondouks, à la fois hôtels à deux étages
réservés aux voyageurs, entrepôts,
marchés ou écurie, sont les héritiers des
anciens caravansérails orientaux.
À vrai dire, il ne restait plus grand-chose
du caravansérail jadis célèbre.
Demeuraient les innombrables alcôves et
le principe d’assurer nourriture et habitat. Le
logement comportait la commodité de
l’Occident et la lascivité de l’Orient. En plus
existait assez de couleur locale pour attirer
les touristes. On y trouvait l’électricité avec
l’éclairage indirect dans les chambres à
coucher.
Les salles de bain étaient
approvisionnées en eau chaude. Les tapis
épais montaient à même les murs. Les
miroirs couvraient les plafonds. Quelques
estampes japonaises érotiques étaient
disposées çà et là. Elles juraient crûment
avec la beauté des théières et narghilés
finement ciselés d’arabesques. La bonne
chère et la boisson abondaient.
Gossens imaginait ce décor idyllique :
— Ça alors ! Pas à dire, les moricauds
en connaissent un méchant bout en
matière d’ambiance. Ma belle Italienne, je
serai ton sultan. Tu seras ma favorite, mon
odalisque, ma bayadère, ma geisha.
263
Le cadre luxurieux et la tendresse
amoureuse de Marietta avaient émoussé
son autodéfense de célibataire endurci. Il
en perdit le contrôle. Il lâcha des
promesses vite regrettées.
Dogramadjan dépensa son trop-plein de
virilité sans affolement. Il forniqua jusqu’à
épuisement. Il finit par s’endormir, la
conscience tranquille.
Santa retrouva ses invités à l’Auberge
du Moulin. Il attira discrètement le tzigane
primat. Il lui glissa un billet de banque en lui
désignant Myriam du regard.
Le musicien s’inclina devant elle. Pour
elle seule, il sortit de son violon une plainte
douce. Le son filiforme s’enfla et vibra,
déchirant et bouleversant les nerfs. Puis, il
s’adoucit, caressant.
Les Tziganes habitent la Transylvanie
tout comme la Hongrie. Les Tziganes
n’apprennent pas à lire ni écrire la
musique. Ils ne s’en révèlent pas moins de
véritables virtuoses du violon. Née dans les
Carpates entre Hongrie et Roumanie, la
musique tzigane se confond avec la
musique nationale hongroise.
Sitôt les derniers accords, une csardas
endiablée retentit. Elle balaya la nostalgie
et donna l’envie de rire et danser. Hardy
chantonna à mi-voix les paroles de la
danse populaire hongroise.
Myriam, bien qu’elle ne comprît pas les
mots, en saisissait le sens. Elle écoutait,
264
émerveillée et envoûtée.
Le violoniste exprima sa joie de
rencontrer des compatriotes. Il ne les quitta
pas et entama une nouvelle mélodie :
— Avez-vous déjà entendu cela ?
Le « kef » est une tradition roumaine. Il
consiste à rejoindre la nuit à pied ou en
voiture à cheval une auberge de
campagne. On y écoute les musiques
tziganes et l’on chante les cantilènes
roumaines.
Hardy connaissait tout. Son chant,
d’abord encouragé par l’assistance,
s’amplifia. Il s’éleva graduellement à
pleine puissance.
Santa l’accompagna de sa voix basse,
en sourdine, puis avec force. Les airs se
succédèrent à un rythme soutenu.
L’ambiance de la salle monta. Les
convives des autres tables battirent la
mesure avec eux.
Ils tentèrent de retenir les paroles
étrangères pour se mettre à l’unisson. Ils
finirent d’ailleurs par y parvenir à peu près.
Jusque tard dans la nuit, refrains gais et
complaintes d’amour alternèrent, ainsi que
musique de danse et couplets égrillards.
À la sortie, Myriam, bouleversée,
montra sa reconnaissance :
— Merci à vous deux pour cette
merveilleuse soirée. Je me suis tellement
amusée. Je n’oublierai jamais.

265
57 — Le petit déjeuner.
Le lendemain, les quatre amies se
retrouvèrent seules au petit déjeuner. Jim
s’était absenté pour une course urgente et
les autres avaient dû reprendre le service
à la caserne.
Maria en soupirant protesta mollement :
— Je suis éreintée. Il m’a tenue éveillée
toute la nuit. Quelle brute !
Myriam sourit avec indulgence :
— Il ne pensait pas agir mal. Il
s’imaginait prouver son attachement par le
nombre de ses étreintes. Il n’a encore
décelé chez sa compagne que la
sensualité. Or, parmi toutes les attirances
responsables de la naissance d’un couple,
elle seule s’émousse à l’usage.
— Je vous crois volontiers, approuva
Marietta. Vous vous y connaissez en
matière de cœur.
— Il suffit d’aimer pour comprendre
l’amour, tout simplement.
Leilah, jusque-là, n’avait pas participé à
la conversation. Elle n’avait qu’écouté,
songeuse.
Soudain, elle intervint avec fougue :
— Et vous avez confiance en eux ! Ne
trouvez-vous pas qu’ils en profitent ?
La lingère dévisagea sa protégée. Elle
devina que dans ce domaine elle lui
échappait. Néanmoins, elle tenta de la
rallier :

266
— Si quelqu’un abuse de votre
affection, cela signifie que vous l’aviez mal
placée. Questionnez-vous sur vous-même
et n’accusez pas l’autre.
La Mauresque avait été élevée dans
une civilisation où la femme peut être
répudiée d’un mot. Elle ne pouvait
admettre qu’elle commettait une erreur de
jugement. Elle se rebiffa :
— Les hommes se comportent toujours
en égoïstes. Ils profitent de leur force et
s’accordent tous les droits. Nous n’avons
pour nous défendre que la feinte et la ruse.
La discussion en resta là.

267
58 — Épilogue à l’aventure
marocaine.
Jim remmena ses quatre invitées à
Rabat.
Myriam, déposée en dernier, lui
fredonna des chansons tziganes. Elle
s’interrompit soudainement :
— Et vous, comment avez-vous bien
pu passer ce dimanche à Fès avec Leilah
? Pourquoi n’êtes-vous pas venu vous
divertir avec nous ?
— Je n’y tenais pas.
— Quel différend vous sépare donc de
Santa ?
— Je préfère ne pas en discuter.
— Au contraire, vous devriez en parler.
Cela cache sûrement un malentendu.
Leilah serait-elle concernée ?
— Hum ! Non.
— Donc, je ne me suis pas trompée en
la citant. Soupçonnez-vous qu’il se serait
aventuré à avoir des privautés avec elle ?
Méconnaîtriez-vous votre ami à ce point ?
Pourquoi a-t-elle voulu lui nuire alors qu’il
a contribué à lui sauver la vie ? Ignorez-
vous l’histoire de la femme de Putiphar ?
L’Anglais rougit. Il se souvenait de la
fougue de sa maîtresse.
La diablesse s’était offerte à lui avec
savoir ! Il entrevit enfin la vérité. Confus,
Jim bredouilla :
— Selon vous, la faute appartient à
Leilah.
268
— Oui, les connaissant, ça me paraît
plus vraisemblable.
Alerté, Davis se tut.
Il révisa intérieurement le passé récent.
Il se rappela certains détails passés quasi
inaperçus sur le moment. Maintenant, ils
lui donnaient des doutes quant à la fidélité
de sa pupille. À peine à quelques
semaines de là, il vit sa suspicion justifiée.
Leilah s’était enfuie avec un représentant
de commerce hollandais.
Bourrelé de remords, il aurait aimé une
explication apaisante avec le Hongrois.
L’occasion ne s’en présenta que quatorze
années plus tard !
Le commandant récompensa Santa
pour sa gentillesse et sa conduite
exemplaire. Le Hongrois fut rendu à la vie
civile au printemps 1935, trente jours
avant l’expiration de son contrat. Au
moment des salutations du départ, il
donna rendez-vous à Hardy :
— À Paris, dans trois mois.
— À Paris. Bonne chance !

269
270
DEUXIÈME PARTIE

Cavaleur

En

Europe

DEUXIÈME PARTIE Cavaleur en Europe

271
272
59 — Santa de retour à Paris.
. N’ayant pas la nationalité française, Santa
trouva plus difficile de dénicher un emploi à
Paris qu’il ne l’avait imaginé. Finalement, il
trouva un emploi de garçon de café dans un
restaurant situé sur l’Avenue des Champs-
Élysées, plus précisément à la Taverne
Alsacienne du Rond-Point, laquelle existe
toujours, mais déplacée quelque peu à l’ouest
au 39 Avenue des Champs-Élysées.
Au café du Rond-Point, les dames de
vestiaires, les caissières et autres employées
formaient un personnel féminin nombreux,
jeune et aguicheur. Avec le titre pompeux de
barman, l’ex-légionnaire Santa se vit confier à
son arrivée le lavage des verres. Il surveilla
aussi le percolateur et monta les bouteilles de
la cave. En définitive, il accomplit des tâches
subalternes qui ne nécessitaient aucune
compétence et que les autres regardaient
comme des corvées.
Il s’en moquait. Après avoir durement
manié la pioche, il ne pouvait s’offusquer de
devoir effectuer un travail facile, même
ancillaire. De plus, il le considérait comme du
provisoire.
Au début, la mentalité péquenaude des
civils le déconcerta. À la cuisine, le chef
régnait à peu près comme le juteux de
l’armée. Garçon de Colmar, il avait été libéré
depuis peu du service militaire. Selon son
habitude avec les subordonnés, le tyranneau
traita vertement le nouveau « d’andouille »

273
Mal lui en coûta. Une poussée l’envoya
s’écraser parmi ses casseroles. Outragé, il
ameuta ses gâte-sauces :
— Foutez-le dehors !
Des marmitons plus habitués à manier la
cuiller à pot qu’à la bagarre empoignèrent le
trublion. Santa les éparpilla en quelques clés
de bras, crocs en jambes. Il n’eut pas même
à donner un seul coup de poing. Néanmoins,
il se positionna comme un boxeur en garde.
Personne n’osa essayer de vérifier si ses
capacités de frappeur surpassaient celles de
lutteur. Il haussa les épaules et quitta la
cuisine.
Avec sa première paie, il commanda un
complet chez un tailleur du boulevard
Sébastopol. Le commerçant le prit pour un
benêt frais débarqué facile à rouler. Son
veston neuf se déforma à la première pluie.
Tout en acceptant de procéder au repassage,
la préposée du vestiaire crut bon de l’avertir :
— Savez-vous que cette veste va toujours
gondoler ? Son tissu travaille à l’humidité. On
vous a refilé une pièce ratée.
Il retourna au magasin de vêtements :
— Appelez-moi le patron.
Le boutiquier esquissa une façade de
commande :
— Il s’est absenté, Monsieur. C’est à quel
sujet ?
— Au sujet de cette saleté que vous
m’avez fourguée l’autre jour.
L’habit une fois lancé sur le comptoir, il

274
brandit à bout de bras un lourd fer à
repasser en regardant la grande vitrine.
— Je… n’y peux rien. Revenez plus tard
voir le patron.
— Je lui donne dis secondes à votre patron
pour qu’il se présente.
L’employé s’affola. Il devint subitement
blême, puis rouge, puis vert :
— Ne brisez rien, Monsieur ! Je vais vous
confectionner tout de suite un autre costume.
Permettez que je vérifie vos mesures.
— Bon !
L’opération s’effectua en silence.
L’obséquiosité soudaine du commerçant
écœurait Santa :
— « Quelle bande de salopards, on ne peut
même pas leur casser la gueule ! Tas de
dégonflés ! »
Avec le beau sexe, il s’entendait mieux.
Les paroles masquent les sentiments. Plus
francs, les regards les démasquent. La mine
suivant un compliment indiquait clairement
jusqu’où il pouvait aller. Il lui arrivait de se
tromper, mais ça ne tirait pas à conséquence.
Le désir masculin paraît toujours flatteur.
Il ne voulait pas de liaisons, seulement des
nocturnes sans engagements de part et
d’autre. Lors de ses fréquentes sorties, il
laissait le choix à l’élue du moment.
Un classement minutieux s’imposait. Les
sentimentales préféraient les films d’amour
aux visites de musées. Les intellectuelles
choisissaient les œuvres de théâtre ou les

275
expositions. Celles qui aimaient à rire optaient
pour les boîtes de nuit ou les bons
restaurants.
Santa ne s’apparentait pas à Napoléon III
pour vivre aux dépens des femmes d’abord,
puis pouvoir les entretenir une fois le trône
conquis. Il se retrouva vite plus fauché qu’à
sa libération de l’armée.

276
60 — Hardy, puis Myriam arrivent à
Paris.
Lorsqu’Hardy débarqua à son tour à Paris
comme prévu quelques mois plus tard au
printemps 1935, il se trouvait impécunieux.
De son côté, Pierre Santa avait déjà épuisé
ses économies. Il ne lui restait plus assez
d’argent pour louer une chambre à son ami.
Pour s’interpeller à la Légion, ils utilisaient
surtout les noms et les surnoms. Ils reprirent
l’habitude des prénoms :
— On s’arrangera, Jacques, tu prends le
divan…
— D’accord, Pierre, puisqu’il s’agit de
quelques jours. Myriam termine la vente de
sa lingerie. Elle vient me rejoindre bientôt.
Nous allons nous marier ici.
— Félicitations ! Tu as tiré le bon numéro
ainsi qu’elle. Jamais un couple ne sera
mieux assorti. Vous êtes bâtis l’un pour
l’autre.
— Et toi, n’as-tu pas rencontré de
Parisiennes ?
— Oh ! Si. Et même trop. Des nuits sans
lendemain. Rien de sérieux. Je ne
présentais sans doute pas pour elles les
qualités d’un candidat idéal pour le mariage.
— Ton tour viendra, mon cher. Quelque
part se trouve sûrement une fille qui t’est
destinée.
— Boule de cristal ?
Jacques eut un sourire entendu :
— Vieux garçon pantouflard ! Tu es juste

277
arrivé à ton croisement de routes, s’exclama
Fischer avec un sourire entendu.
Hardy employa ses premières journées
parisiennes à nouer des contacts avec ses
coreligionnaires. Il rencontra le représentant
du Yichouv, la collectivité hébraïque de
Palestine. Il rapporta des journaux, Hapoel-
Hatzaïr et Hachefifon.
Il reçut plusieurs propositions; travailler
pour l’émigration, délégué de l’A Lyah qui
désirait l’envoyer prospecter l’Europe
centrale. La Gadna lui offrit une place pour
servir comme instructeur militaire. Les
Fonds nationaux juifs manquaient aussi de
personnel. Il hésita avant de se décider. Il
voulait mieux connaître l’ensemble de la
situation en Palestine. Il avait l’impression
que le domaine où il pourrait être le plus
utile, c’était danas le domaine militaire et
plus précisément dans la branche des
armes.
Cependant, il trouvait que sa compétence
souffrait encore de beaucoup trop de
lacunes. À la Légion, il s’était familiarisé
avec la mentalité du combattant arabe, mais
à trop petite échelle, jugeait-il à regret. Pour
voir plus grand, il aurait fallu qu’il puisse de
rendre en Espagne où la guerre civile battait
son plein. Il sonda Santa :
— Comment peut-on aller en Espagne sans
être aux premières loges et sans prendre
parti? Correspondant de guerre? Ou bien
observateur d’un pays neutre? Tout cela

278
demande beaucoup des relations.
— Santa avança une proposition :
— Mais pourquoi pas comme volontaire?
Je t’accompagnerai.
Hardy pesa la réponse. On sentait qu’il
avait déjà soulevé cette possibilité :
— Nous n’avons pas le droit de nous en
en mêler. C’est une guerre entre frères, pas
la nôtre. La sympathie envers l’un des
camps n’est pas une excuse pour
combattre l’autre.
— Parmi les sionistes, y-a-t ‘il quelqu’un
d’assez influent pour t’aider?
Hardy en convint :
— C’est possible je vais voir.
On lui promit de faire jouer les influences
pour obtenir une mission à titre de
correspondant. L’affaire traînait, les
semaines passaient et la guerre se
terminait.
À son tour, Myriam débarqua à Paris. Les
noces furent célébrées en toute simplicité.
Tous deux travaillaient pour les
organisations sionistes. Elle décrocha une
place d secrétaire à l’Agence juive. Hardy
offrit ses services aux organisations
sionistes et Il obtint un poste de voyageur
pour le compte de l’immigration.
Pour simplifier ses longs déplacements à
l’étranger, il avait besoin de sa
naturalisation. Cinq ans dans l’armée
française abrégèrent les formalités. Il obtint
rapidement un passeport et tous les visas

279
pour l’Europe centrale. Il était né en 1911 au
moment où la Transylvanie relevait de la
Hongrie et la Bessarabie de la Russie. On
parlait yiddish dans sa famille. Il pratiquait le
hongrois à l’école et en jouant avec les
enfants.
En 1919 la Transylvanie était devenue
officiellement roumaine et la langue
d’enseignement passa du Hongrois au
Roumain. Durant ses études secondaires, il
apprit le Français et l’Allemand. À
l’université, il prit des leçons d’Anglais. À la
Légion, il apprit l’Arabe et l’Hébreux. Il était
devenu tôt un polyglotte nanti de trois
langues maternelles et plusieurs autres. Il
était à l’aise à peu près partout.
I Quand la guerre éclata il se trouvait à
Trieste, ville devenue italienne en 1915
Quand la guerre éclata. La rumeur courait
que l’Italie comptait se joindre à l’Allemagne.
Il rentra donc précipitamment à Paris.
L’armée l’appela sous les drapeaux,
Naturalisé français, il fut sollicité par le
lieutenant-Colonel Paul Debuissy qu’il avait
connu au 4e R.E.I. à Fez au Maroc et qui
commandait le 21e régiment de marche de
volontaires étrangers.
Debuissy lui proposa de le prendre dans
son régiment avec le grade d’aspirant et de
le nommer sous-lieutenant au bout de trois
semaines, d’autant que Hardy était déjà
lieutenant de réserve dans l’armée romaine.
Santa qui n’était pas naturalisé français

280
fut incorporé au 23e R.M.V.E. Comme les
unités manquaient de cadres, de caporal il
fut vite nommé sergent. Enfin, Hardy
intervint pour qu’il fût transféré au 21e.
« François KAMMERMEYER Né le 21-02-
1907 à Budapest (Hongrie) 21e régiment de
marche de volontaires étrangers (21e
RMVE ») (Mémoire des Hommes.
Devenu sous-lieutenant Hardy se
préparait pour passer l’examen du brevet de
chef de compagnie.
Santa le plaisanta :
— Il ‘y a que la guerre pour avoir des
gallons, à ce train-là, bientôt tu auras des
étoiles, « mon lieutenant ».
Hardy, lui, n’avait pas l’humeur à la
plaisanterie, ce n’est pas de cette façon
qu’il voulait acquérir de l’expérience.
D’autre part, Myriam avait été sollicitée
par l’Agence juive pour se rendre en
Palestine. Il fallait y régler sur place
certaines questions jugées très urgentes.
Travailleuse consciencieuse et douée,
elle avait vite gagné la confiance des
dirigeants du mouvement.
Ils lui proposèrent un poste de premier
plan, la direction des liaisons Paris
Palestine. Santa ressentait l’humeur
morose du camp. Il conseilla vivement à
son ami de laisser sa femme accepter la
proposition et partir pour la Palestine :
— De toute manière, tu ne la verras pas
souvent, toi dans les Basses Pyrénées et

281
elle à Paris. Et puis, entre nous, tout peut
mal tourner. L’Allemagne revancharde s’est
préparée pour cette guerre, la France, non.
Tu es bien placé pour savoir que le cœur
n’en veut pas. L’infanterie, ça peut coller.
Par contre, l’aviation retarde de dix ans et
les blindés d’au moins vingt. La ligne
Maginot tiendra peut-être, mais on peut la
contourner.
— Sale défaitiste !
— Bon, je peux me tromper. Après tout,
tu connais plus la stratégie que moi. Mais
n’oublie pas que le Duce ne demeurera pas
en reste. As-tu vu ses avions en Espagne ?
Et qui sait ce que décidera Franco ? Va-t-il
rembourser sa dette d’honneur envers les
fascistes ?
— Il doit en avoir marre de la guerre.
L’Espagne a été saignée à blanc.
À la fin de l’hiver le régiment monta du 2
au 18 avril 1940 au camp du Larzac pour se
familiariser avec les canons légers et les
mortiers.
Quand Hardy vit l’inefficacité des canons
antichars et les vieilles Renault, il pria lui-
même Myriam d’aller en Israël.
— Je crains que tu aies raison, Pierre.
— Bof ! Au Maroc, nous représentions les
chasseurs.
— Cette fois, nous nous trouverons de
l’autre côté de la barricade. Je me suis
toujours interrogé sur ce que l’on ressent
quand on joue le rôle du gibier.

282
— À défaut de bras fermes, j’espère au
moins qu’on disposera de jambes rapides.
Cela devait s’avérer vrai six semaines
après.
Le régiment monta d’abord en Alsace et
de là il fut envoyé dans les Ardennes (25
mai 1940) face à la trouée allemande. Santa
appartenait à la C.R.E., la compagnie
régimentaire d’engins commandée par le
capitaine Paul Billerot. Il voyait rarement son
ami devenu officier de liaison du colonel.
Les adversaires à l’occasion tâtaient leur
résistance à coups de canon ou de main. Un
quart d’heure de canonnade française était
suivi de son pendant allemand. Quelques
malchanceux se retrouvèrent prisonniers
dans les embuscades et opérations de
commando aux avant-postes.
La section du sergent Santa gardait les
environs du village des Petites-Armoises.
Santa occupait le poste de tireur d’une des
trois pièces de 25 qui défendaient les
croisements de routes. Son chargeur était
un jeune Espagnol qui avait combattu dans
les rangs républicains lors de la guerre civile
espagnole. Tout de suite, ils s’étaient bien
entendus :
— Hé, Renones ! À quel âge as-tu porté
ton premier fusil ?
— Seize ans. On ne me l’a pas donné. Je
l’ai pris à un camarade qui venait d’être tué.
Maurice Renones effectivement né le 22
septembre 1918 était bien plus jeune que

283
Santa né le 21 février 1907. Renones sera
fusillé par les Allemands en 1944.
Santa voulut se réhabituer la main avec
son canon. Au Larzac il s’était révélé
excellent pour diriger le tir de mortier. Au
début, il avait eu des mauvaises notes parce
qu’il faisait « mouche » du premier coup. Il
comprit vite que le manuel exigeait que
seulement le troisième projectile touche la
cible. Il s’y conforma donc : évaluer la
distance et l’angle de tir, tirer un coup long,
un coup court, et le troisième seulement au
but. Il fut classé premier au mortier. En
attendant il se conformait au règlement,
mais il se promettait d’en faire à sa tête à
l’avenir. Seulement, comme dans toute
armée qui se respecte, il avait été transféré
sur le canon de 25 semi-automatique.
Aux Petites-Armoises, il s’exerça à
tourner les deux manivelles. Une réglait la
verticale, l’autre assurait le déplacement
latéral. Il visa des cibles mobiles telles qu’un
un oiseau en vol ou un chien qui courait.
Avec Renones chargeant la culasse, il
arriva à tirer vingt à vingt-cinq coups à la
minute.
Pour éprouver l’efficacité de leurs tirs, ils
obtinrent la permission exceptionnelle de
s’entraîner au tir réel sur un char Renault
hors de combat au coin d’un bois. Six balles
de 320 grammes presque à bout portant
égratignèrent à peine le blindage de la
tourelle…

284
Il en fallut cinq autres pour voir seulement
sauter une chenille. Santa avait perdu ses
illusions : son arme meurtrière se comportait
comme une sarbacane. Nue, elle pesait
pourtant quatre-vingts kilos pour quatre cent
quatre-vingts en batterie.
— Nous réussirions aussi bien avec des
pistolets à bouchon, mon lieutenant.
Croyez-vous que nous allons décourager
leurs tanks avec ça?
Le sous-lieutenant Robert Dujols, (23-10-
1908-17-7-1993) frais émoulu de Saint-Cyr,
était encore trop discipliné pour donner
raison à un subordonné contre l’armée. Il
garda son opinion pour lui-même. Il ausculta
la cible sous toutes les coutures. Il se
coucha par terre et avec une crosse de fusil
cogna soigneusement le blindage en
dessous :
— Les Panzers doivent présenter le
même point faible. Il faudra les attaquer
quand ils montreront le ventre.
— Mettons-nous juste à l’entrée du petit
pont à dos d’âne sur la route qui mène à
Vouziers, mon lieutenant. On les cueillera
quand ils grimperont dessus.
— Approuvé.
— Le lendemain (5 juin) ils déplacèrent le
canon légèrement à gauche du pont. Là, un
gros marronnier pouvait servir d’écran
protecteur contre les avions d’observation
de l’ennemi, les « mouchards » de Goering.
Le sous-lieutenant ne devait pas avoir

285
autant confiance en sa théorie qu’il le laissait
croire. À sa requête, ils enveloppèrent
copieusement de paille deux grosses
bonbonnes d’essence. Ils les placèrent dans
deux trous forés à l’entrée du tablier à la
hauteur des garde-corps. On y mettrait le
feu à l’arrivée du premier char ennemi. Cela
pourrait l’immobiliser là, incendié et en
bouchon.
Tout ce remue-ménage dut intriguer
vivement ceux d’en face. Un quart d’heure
de bombardement supplémentaire s’abattit
sur leur position, le pont vers Vouziers, et
non cette fois sur le village.
— Ils tirent vachement bien, les
« vaches » !
Ils visaient effectivement juste. Leurs
projectiles tombaient avec un son
crescendo. Soudain, le vrombissement se
rapprocha, créant l’alarme :
— Il vient sur nous !
Les vraies vaches, elles, celles de race
bovine, s’affolaient entre les deux camps.
Avec des beu...eu, elles protestaient comme
des indignées par ce vacarme à une heure
indue. Leurs plis gonflés devaient être
douloureux, lorsque le silence revenait, elles
s’arrêtaient de courir, mais continuaient de
clamer leur douleur en meuglant. Les autres
vaches, les artilleurs de l’ennemi, visaient
effectivement juste. Heureusement, il n’y
avait qu’un obus sur trois qui explosait. Ils
arrivaient avec un son crescendo.

286
— C’est pour nous!
Santa et Renones s’aplatirent à côté
de l’affût. Ils regrettaient de ne pouvoir
s’enfoncer plus profondément dans le sol.
L’obus atterrit tout près d’eux avec un gros
bruit mou : plouf ! Ils attendirent
anxieusement la déflagration qui ne se
produisit pas.
— Merci ! Braves saboteurs tchèques des
usines Skoda. La France reconnaissante
vous salue ! cria Santa
Le Hongrois exultait. Il avait le cœur
débordant de gratitude pour ces héros
anonymes. Effectivement, les explosions ne
survenaient qu’une fois sur trois avec un
vacarme étourdissant.
Des éclats tintaient contre le blindage du
canon. Dans le silence presque douloureux
qui suivit l’explosion, Renones tapa sur le
bras de Santa. Rieur, il montra sa braguette
bosselée par son sexe bandant :
— Regarde quel effet ça me fait !
— Eh bien ! Mon salaud, tu bandes…
Santa tut la suite trop honteuse qui lui
trottait follement à l’esprit :
— « … pendant que je sers les fesses ! »
Quand le feu d’artifice prit fin, Bancal leva
les yeux vers le ciel. Il lui fallut du temps pour
réaliser ce qui était arrivé d’anormal. Le
feuillage au-dessus de lui avait disparu ainsi
que tout l’arbre ! Coupé à une hauteur d’un
bon mètre, le tronc gisait à terre.
Du fond de la tranchée, une voix plaintive

287
appela à l'aide :
— Sergent, je suis touché.
Le casque bosselé par les éclats, un des
pourvoyeurs riait et pleurait de
soulagement.
Moins chanceux, un autre grimaçait de
douleur, l’épaule déchirée. Santa le
réconforta avec de bonnes paroles :
— Veinard ! Comment as-tu joué ta partie
dans cet abri douillet pour gagner le « billet
de sortie » ?
Le soir tombait. Comme d’habitude, ils
camouflèrent leur batterie avec des
branches feuillues. Ils ne laissèrent qu’un
garde pour donner l’alarme, le cas échéant.
Ils rentrèrent à la ferme avec le blessé.
— Alors, les gars ! Une partie de bridge ?
Le poker, lui, se pratiquait uniquement les
jours de paie. D’habitude, le lendemain des
jeux, personne ne disposait plus d’un rond,
sauf un seul, pas toujours le même.
anta sortit le paquet de cartes de son étui
de cuir que Myriam le lui avait offert en
cadeau. Un éclat d’obus s’y était planté. Il le
regarda, médusé.
Il s’en tirait à bon compte encore une fois.
Le ravitaillement n’arrivait pas. Il était
fatigué de manger des biscottes et des
conserves. Le jeudi 6 jun 1940 de bon matin,
il décida de fouiller la cave. À part un sac de
farine, il ne trouva qu’un jambon dans un fût
d’eau salée. Immangeable ! Il grouillait
d’asticots.

288
Cependant, Renones fouinait avec lui. Il
tomba en arrêt devant un instrument en bois
qui sentait le fromage rance :
— Connais-tu cela ?
— Oui. Une machine à fabriquer le
beurre.
— Une baratte? Je n’avais jamais vu ça
auparavant.
— Elle marche à l’électricité. Pour l’utiliser,
il va falloir s’arranger pour la rendre manuelle.
Sûrement habiles ouvriers, les fermiers
disposaient de tout un outillage. La
modification de la baratte ne prit pas de
temps. Renones, de son côté, avec des
caresses et des encouragements avait attiré
les vaches dans l’étable.
— Eh ! La « vache espagnole », on dirait
que tes sœurs te comprennent.
— Va te faire voir chez les Grecs ! Je les
crois moins bêtes que toi.
Il était normal qu’il fût souvent question
de « vaches espagnoles » dans les
régiments de volontaires étrangers. Les
problèmes de langage y constituaient le lot
quotidien.
Les laitières s’étaient présentées
docilement l’une après l’autre. Elles
poussaient tout juste un petit meuglement
occasionnel.
La traite donna des résultats
décourageants. Le liquide sortait épais,
brun, dégoûtant, d’odeur saumâtre.
Le vacher attendri avait manipulé très

289
doucement et en bon expert les trayons
gonflés et douloureux. Il tranquillisa son
compagnon :
— Ne te bile pas. Tu verras quand elles
reviendront demain matin.
Le lendemain 7, effectivement le
troupeau se présenta fidèlement à l’aube
au rendez-vous.
Renones entreprit la traite avec un
amour que les bêtes abandonnées lui
rendirent aussitôt avec usure. Le sous-
lieutenant l’avait volontiers dispensé de
tous les services. Ainsi, la section
disposerait d’autant de lait et de beurre
que désiré. Le ravitaillement ne
s’améliorant toujours pas, il fallait bien se
débrouiller avec les moyens du bord.
Robert Dujols, né le 23/10/1918, se
trouvait après Renones le moins âgé du
groupe. Cette juvénilité de l’officier de
carrière tranchait sur la maturité des vieux
briscards. Ces étrangers reportaient sur le
seul Français de l’unité leur gratitude
envers le pays qui les avait accueillis. À
leurs yeux, le jeune Saint-cyrien
représentait la « vieille France ». Avec lui,
la France existait telle qu’ils se
l’idéalisaient.
Cette reconnaissance était bien fondée.
En effet, son autorité, sans rapport avec la
hiérarchie, s’appuyait exclusivement sur
sa compétence. Lui obéir n’impliquait rien
de servile.

290
— Sergent Santa, il nous faut du pain.
Débrouillez-vous… Allez au village pour
compléter l’approvisionnement. Il est
supposé désert. Aussi, ne vous montrez
pas… N’y allumez pas de feu.
Bancal explora les habitations les plus
proches. Dans les rues comme dans les
champs, les animaux abandonnés se
comportaient bizarrement. Les chiens
apeurés fuyaient. Par contre, une chèvre
rendue furieuse le chargea sans aucun
motif. Il aurait pu l’assommer, mais il
préféra l’éviter en pénétrant dans la
première bâtisse venue. Il eut la chance
d’y trouver un sac de sucre oublié dans le
garde-manger.
Il repéra aussi un coffre géant. Il le
descella avec l’idée de le transformer en
fourneau de cuisine.
De retour à la ferme décidément bien
équipée, il put installer son four à la forge.
Elle disposait de charbon de bois. Cette
fois, le lieutenant permit d’allumer du feu
hors village, avec précaution. La première
cuisson échoua. Il n’obtint qu’une galette
carbonisée à l’extérieur et gluante à
l’intérieur. Il se remémora son enfance.
Alors, sa mère cuisinait des beignets
croustillants.
Elle « travaillait » à la main la pâte de
farine et de levure. Ensuite, elle en jetait de
petits morceaux dans un poêle contenant
du beurre fondant. Finalement, il réussit

291
des boulettes approchantes. Il prépara une
bonne quantité de pâtons.
Il avait obtenu assez de pets-de-nonne
pour remplir deux musettes quand il
réintégra à l’aube la cambuse endormie :
— Au jus, là-dedans.
Une vague de protestations s’éleva :
— Merde alors. On ne peut pas roupiller
dans cette satanée turne !
L’odeur du café crème et de la pâtisserie
chaude envahit la chambrée. Le service au
lit venait en sus. Les ronchonneurs se
radoucirent vite. Ils évoquèrent des
souvenirs d’enfance. Ce rappel à contre-
pied de la vie de château restaura
soudainement le goût de vivre. Ils ne
partageaient plus les concepts « hier » et
« demain » réservés à leur passé civil en
période de paix.
Conscients de la précarité de leur temps
présent, ils préféraient se limiter à en
profiter pleinement.
Dujols aussi se laissa gagner par
l’euphorie intempestive du moment. Elle
n’avait rien de factice.
Le poulet unijambiste « Pirate »
accourut clopin-clopant. Il cherchait
quelque chose à glaner.
Chacun se sentit obligé de lui fournir des
morceaux trempés. Le très petit poussin
éclopé se traînait sur une patte en piaulant
de détresse lorsque Renones l’avait
découvert. Il lui avait coupé le reste de

292
peau retenant le membre cassé. Il avait
pansé la plaie. Il avait gardé la menue
créature à guérir sur sa poitrine. Il avait fixé
une minuscule béquille, une fois le
moignon cicatrisé. Le coquelet parvint à
marcher grâce à la patience affectueuse
de son sauveur. Après chaque culbute, il le
remettait sur pied.
Tout le groupe avait suivi les progrès
laborieux de la mascotte. Curieusement,
pour écrire à leurs proches, fiancées et
marraines de guerre, cette détente les
aidait.

293
61 — Les 9 et 10 juin 1940.
— À vos postes maintenant !
Les mégots écrasés, les ceinturons
bouclés, ils récupérèrent leurs armes et
quittèrent l’abri. Dès qu’ils s’installèrent à
l’affût du canon, les bombardements
reprirent. On aurait dit que les batteries
allemandes les attendaient.
— Qu’est-ce qu’ils dégustent les Fritz,
enfin !
La belle réaction de l’artillerie française
vers les cinq heures encourageait la petite
troupe comme une douce musique.
Vers midi, le tintamarre laissa place
soudain à un silence pesant. L’infanterie
allemande attaqua encore la 35e D.I. entre
dix et quatorze heures, tandis que des
escadres de bombardiers allemands
déversaient leurs cargaisons. Quelque
chose, de toute évidence, se préparait.
Les bruits de batailles, artillerie, aviation
et infanterie se concentrèrent alors du côté
d’Oches.
Vers cinq heures de l’après-midi, la
canonnade parut moins intense. À Sy,
Oches et Sommauthe, les régiments
attaqués (123e RI, 36e RI, 43e RIC)
avaient résisté vaillamment et maintenu
leurs positions.
Le lieutenant Fischer apparut vers cinq
heures de l’après-midi. Il s‘entretint
quelques instants avec Dujols, puis
s’approcha de Santa :

294
— Comment ça se passe-t-il chez
vous ?
— Ce calme ne présage rien de bon.
Les nerfs sont ici mis à vif.
— Oui. Pour nous là finit la drôle de
guerre. La vraie commence.
— Sommes-nous sur le point
d’attaquer ?
— Non ! Pas nous, eux ! Ils avancent.
— Pas possible, notre artillerie leur a
sûrement cloué le bec.
— Pas du tout ! Elle a seulement épuisé
ses munitions avant de déguerpir. Averti
avant la nuit, le reste de l’armée recule
depuis 18 heures derrière l’Aisne. Demain
ne resteront dans les parages que la 35e
Division et avec nous les Polonais !
Effectivement, une compagnie antichar
polonaise avait été confiée à la 35e D.I.le
7juin, mais pour lui être retirée aussitôt. Le
8 juin la Division avait toutefois reçu en
compensation une batterie motorisée de
D.C.A. (Lieutenant Dumas du 404e DCA).
— Eh bien, mon colon ! Qu’est-ce
qu’il ordonnera le colon ?
— Tenir tête !
— Un régiment contre toutes les troupes
allemandes ?
Ils se turent. Il leur semblait entendre
des bruits insolites.
— On dirait une moto…
— Seraient-ils assez culottés pour venir
nous tâter ?

295
Pourtant si. Santa sauta sur le canon.
Renones engagea l’obus.
Le passager du side-car disposait d’une
mitrailleuse. Le pilote de la bécane se
contentait d’un pistolet mitrailleur en
bandoulière.
Sur les deux casques étaient peints les
deux éclairs SS. La BMW Zundap ébauchait
son demi-tour après avoir traversé le pont
lorsque le coup partit. Elle se disloqua dans
les airs et éjecta au sol ses deux occupants.
— Il faut qu’ils soient gonflés, ces mecs,
pour venir voir ainsi si le passage peut
supporter leurs chars.
Fischer finissait à peine son commentaire
qu’un des deux éclaireurs se relevait, sortant
son pistolet. La section le cartonna
instantanément.
— Ne tirez pas ! Arrêtez !
Trop tard, ils avaient fauché net le SS.
Mort stupide ou héroïque ? Hardy examina
les deux cadavres. Intrigué, il appela Santa :
— Regarde celui qui a voulu résister !
— On dirait Kuntz…
— Oui, je le reconnais.
Quatre brancardiers s’emparèrent des
deux corps et s’éloignèrent. Les deux
légionnaires évoquèrent le souvenir de leur
compagnon du Maroc et leur passé
commun.
— Le monde si petit ! Ça me paraît quand
même une coïncidence étrange.
— Peut-être pas aussi extraordinaire

296
quetu le penses ! Gradé et décoré dans la
Légion, Kuntz a dû gonfler ses prouesses à
son retour au « Vaterland ». Il s’est alors
rendu prisonnier d’une image de héros. Il
s’est senti obligé d’en tenir le rôle. Le soldat
d’élite est désigné pour les missions-
suicides, comme celle d’éclaireur en side-
car. Il ne pouvait plus respecter la règle du
bon troupier : ne jamais s’exposer, tant
qu’on peut l’éviter. Il était sûrement engagé
dans un processus d’escalade et prenait
inéluctablement rendez-vous avec la mort.
— Mektoub !
Tous deux oubliaient l’ennemi du moment
et ne voyaient plus que le camarade du
passé. Le passé est d’autant plus agréable à
évoquer qu’il représente notre jeunesse. Les
pertes du 21e R.M.V.E. s’établirent du 25 au
30 mai à vingt-trois tués, soixante-cinq
blessés et trois disparus. Le 5 juin on déplora
trente-cinq tués et soixante-dix-sept blessés.
Finalement, du 9 au 10 juin il y eut vingt et un
tués et cinquante-sept blessés.

297
62 — Départ des Petites-Armoises.
Le colonel du 21e R.M.V.E. n’eut pas à
suivre son intention de tenir tête.
À vingt et une heures, le soir du 10 juin,
il reçut enfin l’ordre du général de division
Decharme et le repli des bataillons débuta
dès vingt et une heures trente ainsi que le
signale Hans Habe dans son récit « Ob
tausend fallen ».
Averties avant la tombée de la nuit,
certaines autres unités de la division
avaient effectivement déjà entrepris des
replis dès 18 heures (11e RI) ou avant.
Avisé le 10 juin à 18 heures, le 123e RI
quant à lui effectua le repli de son
deuxième bataillon à 23 heures et le repli
des deux autres le 11 à 3 heures du matin.
Dans la nuit, les services d’intendance
du 21e R.M.V.E., les bureaux, les roulantes
des cuisines qui étaient déjà bien à l’arrière,
décrochèrent les premiers.
N’ayant pas reçu d’explosifs, des
sapeurs mineurs ne pouvaient accomplir
leur rôle. Ils évacuèrent les avant-derniers
les Petites-Armoises tout juste avant même
le lever du jour.
Le matin du 11 juin 1940, la section du
lieutenant Dujols restait isolée « sans
relève » en arrière-garde au centre des
Petites-Armoises.
Sa mission consistait à mettre son canon
en batterie, à découvert, bien en vue
. Lorsque le soleil se leva sur le village

298
malgré une brume quasi générale ailleurs,
un petit groupe de guerriers abandonnés,
dont Santa et son serveur au canon de 25
le jeune Espagnol Maurice Renones,
demeurait sur la place.
Leur canon jouet barrait seul la route à
l’offensive ennemie !
Un chien efflanqué déboucha du coin
d’une rue. Étonné de rencontrer encore des
humains dans ce pays mort, il les regarda et
s’enfuit en silence.
Santa sortit deux bouteilles d’eau-de-vie
réservées pour les grandes occasions :
— Qui en veut ?
Trois biffins tendirent leurs quarts. Ils
goûtèrent et recrachèrent à l’unisson :
— Pfft ! Dégueulasse !
— Les traditions se perdent ! Vous
bêchez sur ma gnôle, le stimulant de choix
pour aller au baroud en 14.
Moins déterminés, les soldats de 1940
préféraient le café. L’instinct profond devait
leur ordonner de se tenir éveillés pour mieux
déguerpir. Surtout, après caoua ou ersatz, la
cigarette se savourait mieux.
Un avion de reconnaissance sortit de la
brume. Il tournoya au-dessus d’eux.
Instinctivement, ils pensèrent à
l’habituel oiseau de malheur, la pétrolette
de Goering. Dieu merci, ils distinguèrent la
cocarde tricolore bien visible au soleil.
Seul le brouillard neutralisant la Flak et la
chasse allemandes permettait cette visite

299
exceptionnelle : ils n’avaient pas encore vu
un avion français dans leur secteur.
Comme s’il n’en croyait pas ses yeux, le
pilote fit descendre son « coucou » pour
mieux voir les occupants du village. Il reprit
de la hauteur et balança ses ailes en guise
de salut ironique ou d’hommage admiratif.
Il disparut dans la brume.
Les sacrifiés enviaient ce veinard qui
batifolait là-haut dans le ciel. Il regagnait
certainement, pensaient-ils, un paradis
tranquille.
Aux Petites-Armoises, le silence revenu
après le départ du coucou fut interrompu
de nouveau. Cette fois, il s’agissait d’un
bruit de chenilles sur la route.
— Attention ! À vos postes !
Mais l’alerte se révéla fausse. Une
autochenille s’approchait de l’arrière.
C’était un véhicule français, le semi-
chenillé P 107 fabriqué par UNIC à
Puteaux.
— Lieutenant, faites attacher le canon !
Je vous ramène au régiment.
— Désolé. Mon Capitaine. J’ai reçu
l’ordre de résister sur place.
— Et moi, je vous ordonne de décamper.
— Je ne peux m’incliner. Mes
instructions viennent du colonel, mon
Capitaine.
— Et c’est aussi le colonel qui vous
commande de déguerpir maintenant.
— Je n’obéirai qu’à un contrordre écrit.

300
Comprenez-moi, mon Capitaine.
L’officier de liaison était exaspéré par
tant d’entêtement. Ses arguments
sonnaient vains en regard de telles vertus
guerrières. Il remonta dans son semi-
chenillé et quitta les lieux.
Tous de la section avaient suivi la scène.
Leur chef se comportait-il en héros
magnifique ou en fieffé imbécile ? Il leur
paraissait évident que la situation devenait
désespérément cornélienne.
Heureusement, le capitaine, homme de
devoir, réapparut avec sa chenillette une
demi-heure plus tard. Il tendit un papier au
lieutenant.
— Exécution !
Le canon fut vite accroché. Les soldats
s’entassèrent comme des harengs dans
l’habitacle du camion semi-chenillé. Ainsi
motorisés, ils rattrapèrent bientôt dans un
bruit de chaînes la colonne en retraite.
Les nappes de brume providentielles les
avaient sans doute sauvés ; aussi le fait
que le repli de la 35e D.I. avait été si
silencieux que l’ennemi n’en avait pas
encore eu conscience au point qu’il
bombarda des positions abandonnées
jusque dans le milieu de la journée du 11.
La section du sous-lieutenant Dujols et
du caporal Santa au village des Petites-
Armoises fut ainsi la dernière unité de la
ligne de front de la 35e division à se replier.
Même Hans Habe et ses deux camarades

301
oubliés dans leur poste d’observation
avaient quitté plus tôt la ligne de frontè.
La section s’engagea dans une forêt
coupée par une route carrossable. Le 21e
R.M.V.E. se trouvait alors à l’aube du 11
juin à la Croix aux Bois dans la forêt
d’Argonne à l’ouest de Boult-aux-Bois et se
dirigeait vers Grandpré.
Une file de véhicules bordait l’allée. Des
camions de transport et des canons
automoteurs étaient immobilisés comme
avant un ordre de départ. Les chauffeurs
étaient assis au volant, les artilleurs à leur
poste. Rien ne bougeait. On aurait dit un
théâtre de marionnettes abandonnées par
leurs manipulateurs… Ils longèrent
silencieusement le convoi figé.
La roulante du 21e R.M.V.E. perdue en
avant, aucun ravitaillement ne suivait. Au
début, il avait été facile de trouver de la
nourriture dans les véhicules abandonnés.
Les jours suivants, ils durent dévaliser les
villages.
Arrivés, pour beaucoup à pied, dans la
région de Ste-Menehould le soir du 13 juin et
le matin du 14 juin, les hommes du 21e
R.M.V.E. étaient exténués.
Venant de Ville-sur-Tourbe et Vienne-la-
Ville par la route de La Neuville-au-Pont, ils
entrèrent dans Ste-Menehould par le sud le
matin du 13 juin 1940. Ste-Menehould avait
déjà subi six bombardements et vu
s’effondrer vingt pour cent de ses maisons.

302
Alors que Santa et ses compagnons
s’approvisionnaient de conserves dans une
épicerie, un capitaine surgit.
Il les menaça :
— Croyez-vous que de tels actes
honorent l’armée française ?
Les affamés sortirent à contrecœur :
— Alors, il faut laisser ça aux fridolins
pendant que nous crevons de faim !
Parvenant au pont près de la place
d’Austerlitz, ils reçurent l’ordre de le
défendre. Santa mit son canon en batterie.
À l’ouest, l’ennemi approchait sur la rive
droite de l’Aisne. Un mortier l’accueillit,
mais fut neutralisé par un tir d’obusier. Les
servants ne s’étaient pas déplacés assez
rapidement après chaque salve. L’un fut
tué sur le coup, l’autre blessé. Une
automitrailleuse s’engagea sur le tablier du
pont.
Santa n’eut besoin que de deux obus
pour immobiliser l’automitrailleuse. Il
continua quand même de la cribler jusqu’à
épuisement de ses munitions. De cette
façon, inutile de traîner la pièce.
En l’absence de brancardiers, il hissa avec
de l’aide le mutilé sur le mulet. Il jeta un
ultime regard d’adieu à son arme désormais
inutile. Il en démonta la culasse et la balança
dans la rivière. Depuis les premiers jours de
la retraite et de la débâcle, la nuit avait été
consacrée à des marches épuisantes. Le
régiment profita de la nuit pour quitter la ville.

303
On ne pouvait se mouvoir que dans
l’obscurité. Le jour on risquait de tomber sur
une colonne ennemie ou d’être mitraillé par
les stukas. Aussi pendant le jour les hommes
se cachaient dans les bois et passaient le
temps à manger et jouer aux cartes et à
discuter.
Des « bouteillons » les distrayaient. Ces
propos sans fondements sûrs, circulaient à
profusion :
— « Le gouvernement est à Bordeaux... »
— « Le général de Gaulle est nommé
président de la République... »
— « Les Américains ont déclaré la guerre... »
Le soir du 21, juin alors que son bataillon
s’était replié au bois de Thuilley-aux-
Groseilles Santa voulut y voir clair. Il se
tuyauta auprès d’Hardy :
— Les Américains sont-ils vraiment enfin
entrés dans la mêlée ?
— Non ! « Ils » patientent. Ils
n’interviennent toujours que « presque » trop
tard !
— Et le général de Gaulle, qui est-ce ?
— L’officier français qui croyait en la
suprématie des chars. Il bousculait les
concepts éculés de l’École de Guerre. Je t’en
avais parlé. T’en souviens-tu ?
— Oui, il me semble.
— Et bien ! Gamelin et tous les vieux
birbes de la bataille de la Marne sont restés
sur leurs croyances. Ils gardent en mémoire
les années 1914-1918. Les attaques pour

304
percer le front avaient alors causé des
hémorragies massives d’effectifs. Ils ont
estimé que, si on les répétait avec les armes
modernes toujours plus puissantes, le pire
surviendrait. Ils sont demeurés persuadés
d’avoir raison. Ils croyaient disposer d’assez
de délais de temps pour colmater les
brèches. C’était bien raisonné, mais ils ont
juste oublié l’évolution des chars et les
avions.
— Les Allemands y ont pensé, eux. Nous
sommes tombés le dos à terre en cinq secs.
Nous réalisons un peu tard notre erreur.
Entre nous, tout est fichu. Nous sommes
vaincus.
— Psst, mazette ! Arrivons-nous au
dernier acte ?
Effectivement, à 19 heures 45 ordre avait
été donné d’éviter l’accrochage et à 20
heures 45 celui de cesser les hostilités.
— Oui, mon vieux, les carottes sont cuites.
La bataille de l’Aisne est perdue. Le régiment
ne peut plus se dégager. Le commandant a
donné une consigne aux chefs de
compagnie. Ils doivent laisser partir tous
ceux qui veulent tenter leur chance
individuellement ou par petits groupes. Le
reste se rendra. Moi, j’essaye de
m’échapper. Les Chleuhs ne raffolent pas
des Juifs. Toi, tu peux te déclarer Français.
Tu ne risques pas grand-chose.
Probablement, ils vous libéreront après vous
avoir désarmés. Qu’est-ce que tu décides ?

305
— Bien, je te crois. Je reste. Boîte aux
lettres, le comptoir du Café Dupont au
Quartier Latin.
— D’acc ! Pour ma signature, j’utiliserai la
traduction de Fischer, pêcheur. Cependant,
je mettrai un accent aigu sur l’E. ! Il faut que
tu t’en souviennes, car cela nous servira de
repère de sécurité...
— À bientôt !
— Vu. Et moi, Bancal, Pierre Bancal.
Bonne chance. À bientôt.
Leur séparation dépassa bien plus que
prévu, soit plus de trois ans.

306
63 — Prisonnier de guerre.
32 000 prisonniers demeuraient au bord
du Madon classés par régiments. Il
s’agissait de pouvoir les dénombrer. Ils
couchaient par terre. L’hygiène la plus
élémentaire et la nourriture faisaient défaut.
Une odeur pestilentielle se répandit dans
le camp. Les mouches envahirent le terrain.
Les Allemands distribuaient la soupe une
fois par jour, pas bien grasse, mais ceux qui
voulaient bien travailler touchaient des
rations supplémentaires avec de la bidoche
et même du pain
Les gardiens, braves pères de famille au
début, furent vite remplacés par des
geôliers plus jeunes et moins amènes. Les
nouveaux gardes tendirent des barbelés
autour du camp et instaurèrent une
discipline de plus en plus contraignante.
Rassemblements, appels et fouilles se
multiplièrent. Le travail, des corvées
bénévoles de routine au départ, devint
obligatoire.
Les sentinelles et leurs supérieurs
avaient conforté les internés dans leur idée
erronée. Sincères ou pas, ils prétendaient
que les rapatriements viendraient
seulement après les quelques jours
nécessaires à la réorganisation des voies
de communications.
Curieusement, une croyance naïve à
cette information persista chez beaucoup
de prisonniers pendant même plusieurs

307
années malgré les déboires successifs.
Le 25 juin, le 21e R.M.V.E. reçut avec
d’autres unités l’ordre de quitter le camp au
bord du Madon.
Une halte au fort de Pont-Saint-Vincent
en Meurthe-et-Moselle aurait pu s’effectuer
dans des conditions humaines si la propreté
avait pu être maintenue ; mais le fort était
une véritable petite ville souterraine
humide. La boue aidant, tout fut bientôt
transformé en un cloaque où les pieds
s’enfonçaient. Les murs suintaient
l’humidité dans ces caves obscures.
La pitance est maigre, se limitant à une
soupe quotidienne pas bien grasse, à l’orge
ou au rutabaga, les prisonniers maigrirent à
vue d’œil. Une quasi-famine régnait et seuls
ceux qui acceptèrent de travailler
touchèrent des suppléments, dont de la
viande et du pain,
Là aussi une odeur pestilentielle se
répandit dans le camp. Les mouches
envahirent le terrain. Des cas de dysenterie
apparurent.
Les gardiens, braves pères de famille au
début, furent vite remplacés par des
geôliers plus jeunes et moins amènes. La
surveillance se resserra.
Ils instaurèrent une discipline de plus en
plus contraignante. Rassemblements,
appels et fouilles se multiplièrent. Le travail,
des corvées occasionnelles bénévoles de
routine au départ, devint obligatoire ; des

308
corvées de 200, 400, 600, 800 hommes
pour des besoins divers : pose de barbelés
autour du camp, nettoyage, récupération
dans les bois et triage de matériel.
Les sentinelles et leurs supérieurs
avaient conforté les internés dans leur idée
erronée : les rapatriements viendraient
après les quelques jours nécessaires à la
réorganisation des voies de
communication, prétendaient-ils.
Curieusement, cette croyance naïve
persista chez beaucoup de prisonniers
pendant plusieurs années malgré les
déboires successifs et Radio-Bobards ne
cessa pas de fonctionner.
Le 5 juillet matin, 200 hommes de la
Compagnie de Commandement du 21e
R.M.V.E. jusque-là considérés plutôt
comme des planqués durent marcher dix
kilomètres, puis ils furent éloignés à 80
kilomètres avec pour corvée de ramener
chacun trois chevaux en deux étapes de 40
kilomètres. À leur retour, le soir du
samedi 6, ils étaient exténués.
À partir du jeudi 4 juillet 1940, le fort Saint-
Vincent commença à se vider par groupes
de 5000 hommes C’est alors que commença
le calvaire pour tous : une marche
interminable de quatre-vingts kilomètres en
deux jours sous un soleil de plomb.
Des Allemands à cheval conduisaient des
gens en uniformes mal rasés, mal lavés,
amorphes et qui tenaient à peine debout.

309
Heureusement, des civils pourvurent au
ravitaillement, nourriture, boisson et savon.
La population civile repoussée pendant la
traversée des villages attendait à la sortie en
formant une haie des deux côtés de la route.
L’accueil chaleureux de la population
encouragea les malheureux.
Parti le jeudi 4 juillet, le premier
détachement du 21e dont faisait partie
Santa, était commandé par l’adjudant
Tschiember ; il arriva au fort de Queuleu le
6. Le corps de garde à l’entrée du fort de
Queuleu portait une inscription « Wache »,
inscription (garde) qui fit rire les prisonniers,
dont Santa :
— « Oh, la vache ! »
Le deuxième détachement du 32e à partir
était commandé par l’adjudant Michel. Selon
le livre « Une captivité singulière à Metz » du
baron de Rosen, il quitta Fort-Saint-Vincent
le mardi 9 juillet 1940 à 5 heures 30 du
matin, passa par Pont-Saint-Vincent
traversant sur une vaste passerelle de bois
les deux extrémités du pont qui avait sauté ;
il traversa Neufchâteau et ses grandes
usines silencieuses au bout d’une longue
côte, il y avait soleil et la chaleur était
grande. La traversée de bout en bout de la
forêt de Haye fut un moment agréable. La
traversée de la route Nancy-Toul par le
détachement Michel se fit aux Cinq
Tranchées. Il arriva sur Frouard-Pompey où
depuis six jours la population civile

310
organisait des distributions de vivres aux
prisonniers. On quitta Pompey, on longea la
Moselle. On déjeuna à Marhache dans un
champ. Ensuite, ce fut Belleville, Dieulouard.
L’arrivée se fit vers 18 heures aux portes
de Blénod-les-Ponts-à-Mousson où l’on
passe la nuit du 9 au 10 dans un champ où
les 5000 prisonniers s’engouffrèrent
lentement.
Durant ce temps, les Bavarois aimables
furent remplacés le 9 par des Prussiens
brutaux. Le 10 juillet 1940, lever à 3 heures
30 et départ à 5 heures ; traversée de Pont-
à-Mousson. On suivit toujours la Moselle
par Champey, Annaville, Noveant, Dourot.
On s’arrêta pour déjeuner à Ancy ; nouveau
départ à 14 heures 30, direction Metz par
Ars et Moulins-les-Metz. Arrivée à Moulins-
les-Metz à 17 heures 30.
Repartis immédiatement, arrivée à 19
heures le 10 juillet à la caserne de Lizé à
l’extrémité est de Metz, mais dans Metz, là
où il n’y avait pas si longtemps le général
de Gaulle avait été colonel. Finalement, le
groupe Michel du fort de Lizé fut transféré
le 25 juillet au fort de Queuleu.
Le premier détachement du 21e
R.M.V.E. sous les ordres de l’adjudant-chef
Tschiember arrivé précédemment avait
finalement été rattaché le 16 juillet au
groupe sous les ordres de l’adjudant-chef
Michel.
Le fort de Queuleu rebaptisé pour

311
l’évènement Frontstalag 212 deviendra le
stalag XII-E du 2 décembre 1940 à janvier
1942 et un camp d’internement (SS.
Sonderlager) en octobre 1943 jusqu’au 14
août 1944. Les stalags XII-E faisaient partie
de la circonscription (Wehrkreis) XII de
Wiesbaden. La dispersion du 21e se
produisit parmi d’autres unités elles aussi
désunies dans les divers bâtiments du fort
. La nourriture était juste suffisante.
L’endroit étant entouré de miradors et de
fils de fer barbelé et électrifié.,
Les possibilités d’évasion s’étaient
amincies désespérément à part de profiter
de l’occasion des corvées à l’extérieur
bientôt instaurées.
Au bout de 15 jours, de nombreux cas de
dysenterie se déclarèrent.
Rapidement commencèrent des départs
pour l’Allemagne. Cependant, Bancal
n’apprit qu’à la fin de l’année 1940 qu’il
appartenait à un groupe qui allait partir. Il
embarquait dans un train pour une province
allemande au nord de l’Alsace, le Palatinat,
près des usines. Beaucoup des prisonniers
perdirent alors leurs dernières illusions d’un
retour rapide au foyer.
Ils avaient été vaincus par l’épée du
Peuple des Seigneurs (Herrenvolks
Schwert) Ils relevaient maintenant de la
création de l’espace vital (Lebensraum)
pour la grande Allemagne (Gross
Deutschland). Elle nécessitait en effet la

312
réquisition d’une masse de deux millions
d’esclaves travailleurs bon marché. Un jour
de l’automne 1940, le 8 décembre, le
dernier contingent de Volontaires étrangers
du fort de Queuleu dont Bancal partit pour
l’Allemagne. Il restait encore environ deux
cents Volontaires étrangers à Metz, mais
au fort de Lizé ; parmi eux Boris Holban et
le baron de Rosen qui s’évaderont les 11 et
14 janvier 1941.
Le lundi 9 décembre 1940, de bon matin,
les derniers prisonniers du fort de Queuleu,
le bloc B, furent rassemblés sur une petite
place de la ville ; le baron Léon De Rosen
rapporte dans son livre « une captivité
singulière à Metz qu’il perdit ce jour-là de
bons camarades, camarades de combat :
Daura, Gurvit, Benveniste, Rodriguez…
Santa était parmi eux.
La matinée fraîche préfigurait une saison
froide précoce et rude comme celle de
l’hiver précédent. Un temps glacial sibérien
allait régner durant l’hiver 1940-1941.
Les prisonniers, « Kriegsgefangenen »
sous-alimentés et abattus erraient
frileusement. Ils s’agglutinaient par groupes
réduits de trois à quatre. Personne n’avait
envie de parler. Ils tapaient des pieds,
mollement, sans conviction. Même les
cigarettes ne goûtaient plus rien. On
attendait que quelque part quelqu’un
envoie quelque chose, probablement des
ordres.

313
Les gardes-chiourmes boches,
quatreautomates armés, casqués, bottés et
raides occupaient les quatre issues.
Apparemment insensibles et inhumains, ils
semblaient ne pas souffrir de la mauvaise
température. Une fenêtre s’ouvrit. Une
jeune femme y parut. Elle promena son
regard sur le peloton des résignés. Puis,
elle commença à fredonner tout
doucement, comme pour elle-même, la
chanson popularisée par Tino Rossi et Rina
Ketty (1938) et d’autres :
— « J’attendrai. Le jour et la nuit,
j’attendrai toujours ton retour... »
Louis Poterat avait écrit les paroles
françaises de ce succès italien de 1933 par
Dino Olivieri. Il devenait avec la guerre
l’hymne de tous les cœurs séparés.
Finalement, elle n’essaya plus de cacher
pour qui elle chantait. Sa voix s’affermit et
s’amplifia. Elle prenait aux tripes. Elle
remuait l’âme et exprimait l’espérance. Elle
devait être la première cantatrice à jouir
d’un auditoire aussi envoûté. Les mots
magiques s’infiltraient dans les « cœurs
lourds » et en vibraient les cordes. La
graine de la revanche était semée. Ils
s’abandonnaient à la rêverie. Ils étaient
encore sous le charme quand les camions
se présentèrent. Emmenés à la gare aux
marchandises, rue aux Arènes, ils
s’entassèrent dans des wagons à bestiaux.
L’esclavage sur les lieux de travail

314
étrangers risquait de se prolonger.
Du 21e R.M.V.E. ne restaient plus à
Metz et plus précisément à Saint-Julien que
200 hommes environ dont nombre
s’évaderont grâce à sœur Hélène : De
Rosen, Boris Holban, notamment…

315
64 — La première tentative
d’évasion.
Les prisonniers des Frontstalags arrivant
en Allemagne étaient méprisés pour leur
manque d’initiative. N’avaient-ils pas
bénéficié des meilleures possibilités de
cavale ? Eux-mêmes s’en mordaient les
doigts. En quelques mois, cette distinction
d’origine s’effaça. Une quarantaine
d’individus venus d’horizons variés se
trouvait rassemblée dans une baraque
étroite. Des cadres de bois à trois étages
profonds y constituaient les lits.
Trois hommes couchaient sur un mètre et
demi de large en planches. Cette
promiscuité dans la servitude réveillait leurs
consciences endormies. Les neuf dixièmes
des captifs ne demeuraient pas internés au
stalag. Ils étaient affectés à des
commandos de travail (Arbeits-
Kommandos).
Le régime disciplinaire s’y pratiquait
souvent avec un certain relâchement et de
la bienveillance.
Les possibilités de nourriture s’y
avéraient plus grandes. Ils offraient aussi de
meilleures chances de cavale. Il existait
quatre sortes de commandos. Les militaires
réparaient les routes et voies. Les agricoles
étaient employés aux champs. Ceux
d’usine et de ville utilisaient les différentes
professions correspondantes.
La première tentative d’évasion à l’été

316
1941 ne fut ni préméditée ni planifiée. Les
prisonniers enroulaient dans une forêt les
fils de fer barbelés désormais inutiles de la
ligne Siegfried. Ils opéraient sous la
surveillance de « Wachmann ». Durand, le
voisin de Santa, trépignait de fureur :
— Zieute donc ! Voilà la fameuse ligne
Siegfried où nous devions pendre notre
linge ! Ils nous ont bien couillonnés, les
Fritz.
— Et ils continuent de nous blouser en
nous faisant miroiter le rapatriement pour
bientôt. Ils bluffent encore. On est coincé là
pour des années. Moi, je ne tiens vraiment
pas à sécher ni mouiller quoi que ce soit ici.
— Veux-tu les mettre ?
— D’acc ! Je vais prier les copains
d’organiser une diversion. On foncera vers
l’ouest. As-tu gardé quelque chose avec toi
pour béqueter en route ?
— Oui. Des provisions de biscuits et
quelques tablettes de chocolat.
Ajusteur chez Renault, il était habitué à
grignoter pendant les heures de travail. Le
camion sur lequel on entassait les barbelés
récupérés sauta sur une mine oubliée.
L’occasion s’était offerte d’elle-même. Les
sentinelles accoururent vers le lieu de
l’incident. Ils croyaient avoir affaire à un
sabotage.
Le moment était rêvé pour plonger dans
un fourré. Les deux fugitifs coururent à
perdre haleine sans regarder en arrière. Le

317
soir venu, ils avaient parcouru quinze
kilomètres sans avoir vu l’ombre d’un
poursuivant.
Ils marchèrent vers le sud jusqu’à l’aube
sauf de courtes haltes. Ils reprenaient leur
souffle et mangeaient un peu. Ils parvinrent
à proximité d’un village. Ils décidèrent de se
cacher dans une grange en attendant le
retour de l’obscurité. Santa ne possédait
qu’une boîte de sardines. Ils avalèrent les
sardines sans pain avant de s’endormir.
La marche de la nuit suivante les conduisit
en Alsace. La troisième journée leur parut
longue. La faim les tenaillait sérieusement.
Ils s’installèrent dans une étable vide. Ils y
grignotèrent leurs dernières biscottes.
Le soir tombait quand deux garçonnets se
promenèrent près d’eux, parlant français
avec l’accent tudesque. Durand chuchota :
— Nous risquons le coup !
Il s’était décidé alors que son compagnon,
pesant le pour et le contre, hésitait encore :
— Psitt ! Hé, garçons !
Il sortit un billet de cinq francs :
— Voulez-vous acheter un sucre d’orge
pour vous et un pain pour nous ?
Les deux marmots s’immobilisèrent,
pétrifiés. Le plus grand tendit simplement la
main. L’autre parut réticent. Ses yeux
cachaient mal sa réprobation. Lorsque les
enfants partirent en courant, Bancal
s’inquiéta :
— As-tu vu le regard du petiot ? Je sens

318
que nous avons commis une bêtise. On se
taille !
— Où ? Et puis, zut ! je meurs de faim.
Tu te bourres des idées. Qu’y a-t-il à
craindre de ces moustiques ?
La réponse arriva dans les cinq minutes.
Le môme suspect réapparut alors,
accompagné de deux gendarmes
allemands.
— « Raus, Françosen ! »
Que peut-on contre deux têtes de brutes
qui vous braquent leurs flingues sur le
ventre ? N’épiaient-ils pas le moindre geste
de résistance pour peser sur la détente ?
Penauds, les fugitifs sortirent les bras
levés.
L’ouvrier de chez Renault, ulcéré, lança
au jeunot :
— Sale petit voyou, mouchard ! N’as-tu
pas honte de trahir tes compatriotes ?
— Vous vous trompez en me présumant
des vôtres. Je suis né Allemand.
Les Évadés apprirent plus tard que les
Allemands s’étaient empressés de
transférer des familles entières en Alsace.

319
65 — Le stalag XII B.
Après leur capture, les deux fugitifs furent
conduits à Frankenthal (Pfalz). La Ville est
située dans le Palatinat entre Ludwigshafen
et Mannheim à environ cent trente kilomètres
de Strasbourg. L’énorme stalag XII B (527)
(Stalag ou Stammlager) abritait des milliers
de prisonniers en transit. Tous les jours, il y
avait des arrivées et des départs. Les évadés
repris étaient confinés dans une enceinte
réservée, une sorte de prison dans la prison.
De plus, ils avaient droit à des tenues
rutilantes les rendant mieux repérables.
Santa hérita d’une culotte de zouave d’un
bleu criard, assortie à un gilet agrémenté
d’une passementerie jaune. Le reste allait de
soi. Le crâne rasé, tondu à jouer les clowns
avec succès, il fut mis au pain sec. L’eau
fraîche était rationnée à un bidon pour tous
les besoins, boissons, toilettes, lessives.
Selon la psychologie nazie, l’affaiblissement
physique et le ridicule devaient anéantir
l’esprit de révolte et saper le moral.
Ces méthodes avaient pu se montrer
efficaces avec les opposants autochtones.
Elles donnaient des résultats inverses avec
les Français, frondeurs par nature. Les
brimades les motivaient encore plus à tenter
l’évasion.
Le commandant du stalag XII B permettait
aux « zouaves » une demi-heure de
promenade à l’intérieur des barbelés. La
solidarité n’est jamais aussi fortifiée que par

320
l’adversité. Démunis, les copains du dehors
se privaient du peu qu’ils possédaient. Ils
lançaient boîte de singe, biscottes de la
Croix-Rouge et cigarettes. Les internés du
mitard partageaient loyalement entre eux ce
qu’ils recevaient.
En janvier 1941, les prisonniers perdirent
la sécurité rassurante d’un pays neutre. En
effet, la mission Santini de Vichy remplaça
alors les Américains pour la défense de leurs
droits. De plus, Vichy qui espérait que
sortiraient des camps des thuriféraires de son
Régime allait contaminer leurs existences par
sa propagande continuant les divisions
d’avant-guerre.
Le coût de la première tentative d’évasion
était initialement monté à quatorze jours de
cellule. Celui de la deuxième était passé à
vingt et un. Et maintenant, cela débutait à
vingt et un dès la première infraction. Santa
achevait sa détention quand, lors de la
promenade quotidienne, un spahi lui tomba
littéralement dans les bras :
— Bancal !
— Gossens !
Ils se racontèrent d’abord leurs aventures.
Puis, ils commencèrent à échafauder le
projet d’une nouvelle escapade. Leurs
retrouvailles stimulaient le moral et
l’imagination du Belge :
— On devrait trouver un moyen. pour
baiser ces cons de frisés. Sinon il n’y a plus
de justice.

321
Un aumônier protestant cumulait à lui
seul sept tentatives infructueuses. Il leur en
communiqua les fruits :
— Première règle : si vous voulez jouer
les filles de l’air, placez-vous rapidement
hors de portée de vos gardiens. Votre
fugue risque de les envoyer sur le front
russe. Ils se vengeront sur vous de leur
terreur. À ma seconde cavale, ils m’ont
cassé la jambe et deux côtes à coups de
crosses. Par contre, vous courez moins de
danger si les matons d’un secteur éloigné
vous mettent la main au collet. Cela leur
vaudra une belle récompense. Toutefois,
méfiez-vous des SS. Ces fanatiques
zigouillent pour le plaisir. J’ai vu des
camarades abattus bien qu’ils s’étaient
rendus sans résistance. Par chance, je n’ai
pas été découvert quand c’est arrivé.
— Comment se peut-il qu’ils ne vous
aient pas envoyé dans un commando à
régime particulier ? Après toutes ces
équipées, vous aviez droit aux « Straf
Kompagnie », à Ravarouchka ou ailleurs.
Le champion des évasions avait réponse
à tout et ses échecs répétés devaient tenir à
une sérieuse malchance, sinon à une faille
dans les méthodes que Santa et Gossens ne
décelaient pas au premier abord.
L’aumônier expliqua :
— Je ne garde jamais de papier d’identité
sur moi. Deuxième règle : au cas où vous
seriez épinglés, donnez toujours des noms

322
bidon. Vous échapperez ainsi aux mesures
disciplinaires. Soutenez mordicus que vous
tentiez votre première cavale. Ils ne se sont
pas encore organisés pour pouvoir vérifier.
La première fois, je me suis enfui d’un oflag.
J’ai arraché mes galons de capitaine. Je
trouvais plus facile de me carapater d’un
camp de travail. Une virée, ça se prépare
soigneusement. Si vous n’avez pas pu vous
procurer des vêtements civils, vous ne
devez marcher que la nuit. Pour cela, il faut
des cartes et une boussole. Vous devez
disposer d’au moins trois jours de vivres.
Vous vous rationnerez pour les prolonger à
huit. Apprenez à vous nourrir avec ce qui se
trouve dans les champs. Je ramassais des
pommes de terre crues, des choux, des
carottes. Une fois, j’ai survécu deux
semaines dans la nature avec deux tablettes
de chocolat et une quinzaine de biscottes.
Les deux amis admirèrent la ténacité et le
bon sens du brave capitaine. Ils éprouvèrent
cependant des doutes sur son imagination et
sa finesse. Ils ne pouvaient concevoir qu’on
pût multiplier ainsi les échecs sans motif
particulier.
Le religieux devait cultiver quelque vice
caché :
— Bancal, il doit bien exister un moyen de
s’éclipser autrement. Faucher un camion ou
se planquer dans un train de marchandises.
— D’abord, pour sortir du stalag, portons-
nous volontaires pour un commando

323
agricole. Là, on devrait y trouver surement
une occasion.
La fin de la détention du Hongrois arriva.
Il se débrouilla pour être admis à l’infirmerie
du « Lager » (camp). Le matin, il devait
rester au lit jusqu’à la visite des médecins,
un Français contrôlé par un Allemand. Le
midi, il effectuait le tour de la prison pour
lancer un paquet de provisions à son copain.
Il l’accompagnait de mots d’encouragement.
L’après-midi était consacrée à des parties
interminables de bridge, d’échecs et de
dames.
Les jours s’étiraient en longueur pour les
prisonniers. Un évènement heureux vint les
distraire de leur grisaille.
Les grades « d’Aspirant » et de « Médecin
auxiliaire » déroutaient la bureaucratie
militaire teutonne. S’agissait-il déjà
d’officiers ou non ? Ils furent placés dans les
stalags en attendant plus d’information.
Parmi eux se trouvait l’aspirant Lafont, un
garçon dynamique et bon organisateur. Il
comprenait ce qui manquait le plus à cette
foule d’oisifs, les distractions. Il organisa un
championnat de bridge. Il se procura quatre-
vingts jeux de cartes, probablement par
l’intermédiaire de la Croix-Rouge. Il nomma
les contrôleurs. Il se réserva le rôle de
directeur du tournoi. Il était le seul à en
détenir la compétence.
Même les plus apathiques furent
galvanisés par le projet. Les manuels

324
confectionnèrent les étuis en carton. Les
scribouillards établirent les fiches de
marques individuelles. Les partenaires
débattirent entre eux l’élaboration de leurs
stratégies.
Trois jours de compétition permirent aux
bridgeurs d’oublier leurs soucis. La
possibilité de cocuage demeura pourtant
une préoccupation lancinante pour ceux qui
avaient laissé une femme en France.
L’acheminement du courrier prenait trois
semaines.
Les prisonniers étaient limités à deux
cartes et deux lettres-réponses par mois.
Avec le temps, les différences de couches
sociales entre ouvriers, paysans,
intellectuels, plumitifs s’effaçaient. Ne
restaient plus que deux catégories, les
mariés et les célibataires.
Contaminée ou non par les propagandes
allemandes et pétainistes, chacune était
subdivisée en deux sous-groupes. Les
résignés côtoyaient les candidats à
l’évasion. Évidemment, à quoi que se
résumât leur statut matrimonial, tous
étaient hantés par la bagatelle. Les maris
étaient torturés par la jalousie. Les vieux
garçons rêvaient de belles conquêtes. La
barrière du patriotisme ne résiste pas
devant la nécessité d’assouvir les besoins
élémentaires.
Les « Mädchen » étaient sevrées par le
départ de leurs hommes sur le front. Cette

325
situation empira après la guerre déclarée par
Hitler aux Russes le 22 juin 1941. Par dépit,
elles s’entendirent à surchauffer le troupeau
mâle en manque. Le dernier étage d’une des
maisons bordant la grande place la
surplombait en mansarde. La fenêtre en
retrait ne se voyait que du milieu du
cantonnement. À l’heure du midi, les deux
occupantes s’y exhibaient complètement
nues. On n’apercevait que les bustes. Les
deux paires de nichons étaient un spectacle
quotidien lancinant et difficile à refuser. Il
exacerbait vicieusement les désirs
libidineux.
Se remplir le ventre constituait un souci
constant. Il n’existait pas là non plus de
différences entre les prisonniers. On crevait
littéralement de faim au stalag XII B de
Frankenthal. Les nouveaux arrivants
maigrissaient rapidement. Les envois
familiaux étaient limités à deux par mois. Les
colis de la Croix-Rouge permettaient parfois
de composer une popote individuelle et
d’échapper aux rutabagas. Sinon ne
subsistait que l’espoir de chaparder quelque
pitance lors des corvées à l’extérieur. En
général, cela ne donnait qu’une maigre
cueillette de pissenlits.
Seuls les plus malades obtenaient la
consolation d’améliorer leur ordinaire. Ils
avaient en effet droit à l’hôpital pour
prisonniers de Frankenthal. Accéder au
« Kriegsgefangener Lazarett » relevait

326
d’ailleurs souvent de l’exploit.
À ces misères s’ajoutait pour beaucoup
un souci. Leur passion du tabac créait un
besoin difficile à assouvir. Cette dépendance
affectait plus de la moitié des internés. Leurs
récepteurs nicotiniques cérébraux étaient
insatiables. Vichy envoyait des kilos du
poison de Jean Nicot. Ils ne suffisaient pas
toujours à contenter les possédés.

327
66 — La vie allemande.
Toutes punitions terminées, les deux amis
se déclarèrent cultivateurs et volontaires. Ils
furent envoyés sur une ferme. Là, au moins,
ils renouaient avec la bonne nourriture et en
suffisance. Ils pouvaient y prendre le temps
d’organiser leur évasion. Une semaine se
passa sans le moindre incident.
Gossens chargeait le fumier sur un
chariot. Santa chaulait l’étable. Quand il
fallut traire les vaches, il encaissa un coup
de patte dans le tibia. Une vilaine fracture
l’expédia à l’hôpital pour presque un mois. Il
était dégoûté pour toujours des travaux
agricoles, du lait et des bovins. À sa
guérison, il se réjouit d’être dirigé sur
Saarbrücken, capitale de la Sarre.
Le chef du Lager le convoqua :
— Quel métier pratiquez-vous ?
— Dessinateur.
— Industriel ?
— Non, à main levée.
— Graphiste ?
— « Ya, Herr Hauptmann ».
L’officier sortit un carafon de vin avec
deux verres qu’il remplit. Puis sans
cérémonie, il en poussa un, comme à un
invité :
— « Prosit ! »
Que signifiait le geste inhabituel d’offrir
comme cela une consommation à un
prisonnier ? S’agissait-il d’une amabilité ou
d’un piège ? Santa se sentit jaugé. Sur ses

328
gardes, il répondit avec le plus de naturel
possible :
— Non, merci.
— Refusez-vous vraiment ?
— Oui, monsieur le Capitaine.
— Oh ! Un Français qui ne boit pas et qui
parle allemand, n’estimez-vous pas ça
rare ?
— Moins que vous pensez, mon
Capitaine. Nous sommes devenus
beaucoup plus sobres que l’ancienne
génération. À l’école, j’ai choisi l’allemand
comme langue seconde comme beaucoup
d’autres parmi nous.
— Un seul me suffit. Vous allez œuvrer à
la maison A. G. VESA. Jusqu’ici, tous vos
prédécesseurs ont été relevés de cet emploi
parce qu’ils se saoulaient.
Bancal obtint donc une place des plus
convoitées. Il se retrouva dans l’entreprise
où étaient embouteillés les crus et spiritueux
arrivant de France. Tout cela survenait par la
grâce de sa prudence et de ses mensonges.
Avec lui, seulement travaillait un garçon de
café de Paris qui savait par métier picoler
sans que cela ne se vît ou se devina.
Le matin, un garde venait chercher les
membres du commando.
Le travail des deux cavistes à l’entrepôt
ne présentait pas de difficulté. Il s’agissait
de surveiller les cuves, tirer le vin, boucher
les bouteilles, les ranger. Tous les soirs, ils
chipaient un flacon et le cachaient sur eux.

329
Ces larcins constituaient une monnaie
d’échange inestimable. Parmi les
prisonniers, il y en avait qui turbinaient aux
abattoirs. Journée finie, ils rentraient avec
de la viande ficelée sur le ventre, sous la
chemise. D’autres, étant affectés au
déchargement des wagons de
marchandises, en profitaient pour subtiliser
toute la nourriture qui leur était possible.
Les fruits et légumes provenaient de
toutes les régions de l’Europe pillées par les
nazis. Des asperges hollandaises arrivaient
un jour suivies le lendemain par des endives
belges ou des oranges grecques.
Bancal s’aboucha aussi avec un
charcutier, un jeune Auvergnat ambitieux,
qui enrichissait son savoir professionnel
avec celui reconnu des oppresseurs et en
même temps apprenait la langue avec la
bouchère dont le mari se battait quelque part
à l’Est. L’absent s’était trouva remplacé,
d’abord à l’étal, puis à la boutique et
finalement au lit.
En dernier lieu, la patronne tomba veuve
d’un héros de la « Grande Allemagne ». Elle
obtint de maintenir son employé en ville sous
sa responsabilité avec dispense de rentrer
tous les soirs au commando. Pour lui, les
dés étaient jetés. Qu’importe l’issue de la
guerre, il garderait le commerce et sa
tenancière. Pour l’instant, il fournissait les
viandes et les frankfurters en échange de
vins. Le marché noir profitait aux deux côtés.

330
67 — Erika.
Santa avait commencé ses préparatifs
d’évasion. Il avait acheté une veste de
chasseur se boutonnant jusqu’au cou. Elle
était d’un modèle courant. Elle lui avait coûté
six bouteilles. Le tailleur du camp l’avait
ajustée à ses mesures. Il avait confectionné
en plus un pantalon coupé dans une
couverture préalablement trempée dans
l’encre. Il fallait planifier soigneusement.
Les risques étaient devenus grands.
Après le premier avril 1942, une seule
tentative d’évasion suffit pour y être envoyé
à Rawa Ruska (camp 325),
Richard, un garçon boulanger de Pantin
avait été désigné d’office et expédié en
Allemagne en vertu de la loi du 4 septembre
1942 instituant le STO ou service du Travail
Obligatoire qui succédait à la Relève
instituée en avril-mai 1942. Il travaillait pour
deux braves boulangères, non loin du dépôt
d’alcool. Santa fit sa connaissance
Récalcitrant, Richard ne voulait pas
prononcer un mot de la langue de Goethe. Il
s’obstinait à façonner les croissants à la
mode française. Ses patronnes priaient-
donc quelquefois les manutentionnaires de
chez VESA de leur servir d’interprètes.
Santa se lia bientôt d’amitié avec le garçon
têtu et la fille de la boulangère.
Erika, trente ans, rayonnait de jeunesse et
exhibait de jolies jambes. La dernière
permission de son fiancé maintenant

331
combattant du côté de Stalingrad remontait
à 1940. Lors d’un frôlement de fesses
involontaire, le Hongrois poursuivit par une
caresse qui ne donnait matière à aucune
équivoque.
La jeune femme lança un regard d’abord
lourd de reproches. Puis, il devint vague.
Enfin, il chavira lorsqu’une main glissa sous
la jupe. Elle se résigna à l’inévitable avec
soulagement. Il l’accota avec ardeur, elle se
donna avec frénésie.
Leurs longues abstinences les obligèrent
à récidiver souvent.
Malgré son âge peu avancé, le Pantinois
remplit le rôle de tonton bienveillant à la
perfection. Il continua de jouer le parfait
imbécile qui ne comprend pas un mot
étranger. Il procura ainsi aux tourtereaux les
prétextes de se revoir.
Richard était déjà marié. Sa femme
attendait leur premier enfant. À la fin
d’octobre 1942, il fut avisé de l’heureux
avènement. Papa d’un gros garçon de huit
livres, il avait droit à un congé de deux
semaines. Un colis familial contenant ses
effets, costumes et linge, ainsi qu’un
passeport en règle lui parvint. Il voulut
déchirer son titre temporaire. Santa, à l’affût,
le retint d’un geste :
— Montre !
S’emparant de la pièce d’identité
provisoire, il l’examina.
Il y vit une solution à son problème de

332
faux papiers.
Même il paraissait avantageusement
n’avoir que trente ans, la date de naissance
sur le document, 1922 pour 1907, ne lui
correspondait guère. Il devrait falsifier en 1
le 2 des dizaines. Quant à la photo, il
devrait trouver le moyen de la changer vu
l’absence totale de ressemblance.
— Est-ce que ça te dérangerait de me
donner ce papier ?
— Non, naturellement ! Mais cela ne
t’aidera pas assez. Une permission de la
kommandantur est exigée pour rentrer en
France.
Pierre ne pouvait choisir autrement que
d’avoir confiance en Erika. Il la mit dans la
confidence. Elle accepta de participer, pas
de gaieté de cœur, certes, mais en refoulant
sa déception.
Avec un vieil appareil Voïgtlander à
soufflet, elle photographia son amant revêtu
de la tenue de chasse. Elle s’occupa en plus
de trouver quelqu’un pour développer le
cliché.
Bientôt, le coursier de la kommandantur
apporta la permission de Richard avec un
plaisir évident. Ancien combattant de la
Grande Guerre, il savait bien que la haine
franco-allemande n’engendre jamais rien de
bon. Sexagénaire pacifiste, il expédia cul
sec le verre de schnaps offert à la santé du
nouveau petit « Franzose ». Jovial, il
s’éloigna en boitillant.

333
Erika courut chercher son amant :
— L’ausweis de ton ami est arrivé.
Ils s’étaient préparés à cette éventualité
depuis une semaine. Ils s’étaient munis
d’une cuvette d’ammoniaque et d’un cadre
d’insolation pour créer la reproduction. Il
travailla avec application. Le résultat s’avéra
piteux. La copie sortit si pâle qu’elle leur
parut presque illisible.
Erika, dont autant l’abnégation que
l’ingéniosité semblaient sans bornes,
imagina un stratagème. Elle téléphona à la
kommandantur. Elle utilisa Sa voix la plus
mielleuse. Le nouveau papa invitait le
secrétaire et le vieil invalide. Il fallait fêter et
arroser la naissance.
Santa n’eut pas de difficulté pour fournir
deux bordeaux et un champagne. Ignorante
du complot, la mère de la jeune femme
l’assista dans la préparation de la réception.
Ensemble, elles dressèrent en grand apparat
la table dans l’arrière-salle. Elles avaient sorti
le plus beau service de verres et d’assiettes.
Surtout, le plateau de petits-fours et les vins
représentaient des trésors à cette époque de
grandes restrictions.
Le feldwebel et le brave vétéran furent
impressionnés par un tel étalage de savoir-
faire. Le vieux, quant à lui, se moquait bien
de paraître séduisant et vaillant guerrier. Il ne
prêtait attention qu’à la boisson. Poli, malgré
tout, il patientait en grignotant des gâteaux.
Hypocritement aguicheuse, la demoiselle

334
boulangère couvait des yeux le jeune gradé.
Elle remplit cérémonieusement les flûtes. Ils
dégustèrent gravement le champagne, avec
un claquement de langue comme il se doit.
L’adjudant en guise de politesse apprécia en
fin connaisseur :
— « Französich schampagne, prima. »
Après cela, c’en était fini des bonnes
manières. Ils picolèrent allégrement les deux
bordeaux. Le sous-officier éméché tapa sur
la cuisse de son enjôleuse :
— Je reviendrai pour votre bébé à vous.
Ha ! Ha !
Courageusement, Erika maintint son faux-
semblant d’admiratrice. Elle colora son
sourire angélique de pâmoison. Encouragé,
le benêt fourragea sa main plus loin sur le
giron ferme. Elle feignit d’ignorer le geste
libertin. Elle signifia discrètement à Richard
de sortir la fausse permission pliée en quatre.
En entreprenany de l saisir, elle s’arrangea
pour heurter le coude de l’infirme qui tenait
son verre plein.
Le bordeaux inonda le papier tombé.
L’ancien ne comprenait pas comment c’était
arrivé. Il bredouilla des excuses confuses.
Elle ramassa le certificat trempé. Elle le
tamponna soigneusement avec une serviette
de bain. Elle considéra le résultat avec une
mine désemparée.
La consternation était devenue générale.
Seul le feldwebel demeura à la hauteur de la
situation.

335
— Ne vous inquiétez pas. Je vais arranger
cela. Venez, Erika, demain à la
kommandantur. Je vous donnerai un
document neuf.
Il tint parole, mais saisit l’occasion. Elle ne
voulut pas trahir sa comédie. Stoïque, elle
poussa l’abnégation jusqu’au don de sa
personne. Elle obtint ainsi le précieux sauf-
conduit.

336
68 — L’évasion.
Il fut convenu que Richard prendrait le
train le soir même et que Pierre partirait
deux jours plus tard. Un seul nom pour
deux permis à intervalle trop rapproché
aurait pu éveiller les soupçons.
Il était possible aussi que les services
ferroviaires de la ligne Francfort
Saarbrucken Forbach Paris disposent de
la liste des permissionnaires.
Erika s’ingénia à compléter la tenue de
son amant. Elle sortit de l’armoire familiale
la houppelande et le chapeau à plume de
son défunt père. Elle acheta un billet pour
Paris en première classe en escomptant
là moins de vérifications. Pour la même
raison, elle choisit le rapide de nuit. Le
fugitif serait arrivé en gare de l’Est quand
sa disparition serait constatée à l’appel du
matin. Si tout allait bien, bien sûr.
Il n’embarqua que cinq minutes avant
le départ. Aux aguets, il remarqua qu’il
existait un triple contrôle des laissez-
passer.
Les schupos précédaient la police
militaire. Redoutables, les agents de la
Gestapo venaient en dernier. Les
voyageurs n’avaient pas le temps de
remettre leurs documents en poche. Un
autre sbire se présentait déjà pour les
éplucher à son tour. Subrepticement, le
candidat à l’évasion remonta le couloir
des wagons à la recherche d’un endroit

337
plus tranquille. Il crut au dernier moment
le trouver dans le pullman de tête. Un
compartiment vide y était réservé.
L’écriteau sur la portière portait la mention
« Waffenstillstandskommission ».
Il savait ce que cela signifiait :
« Commission d’Armistice ». Il se dit que
ce serait catastrophique de manquer
d’audace à cet instant :
— « Bof ! Après tout, je ne suis pas
censé comprendre leur babélisme. »
Le convoi s’ébranlait quand la porte
s’ouvrit, livrant passage à un officier
« feldgrau » paraissant être dans la
trentaine. Le nouvel arrivant jaugea
rapidement le voyageur assis dans le
compartiment. Il parla dans la langue de
Molière. Sa prononciation semblait
parfaite. Un sourire de connivence mêlé
d’une pointe d’ironie traversait son
visage :
— Voici six mois que je navigue entre
Sarrebruck et Paris. Vous êtes le premier
Français assez culotté pour prendre le
compartiment réservé !
— Appartenez-vous à la commission
vous-même, mon lieutenant ?
— Il s’attira une bouffée de rires :
— Moi ? Non ! Mais je sais nager, moi
aussi. Je n’ai pas vécu de belles années
dans votre pays pour rien. J’ai appris.
— Compliments pour votre accent. Je
me demandais si je ne me trouvais pas

338
face à un compatriote déguisé en
vainqueur pour mettre les voiles.
— Ha ! Ha ! Figurez-vous, mon ami,
que moi aussi je vous imaginais comme
un prisonnier en rupture de ban ! Nous
voilà quittes.
La rigolade du soldat redoublait. Cette
fois, ils s’esclaffèrent tous les deux du
comique de la situation. Ils passèrent aux
présentations :
— Rudy Hankel. Actuellement,
lieutenant dans l’armée de Sa Majesté
Adolphe, la première de sa dynastie.
Autrefois, représentant en champagne.
— Richard Dumont, artiste raté. Je suis
présentement garçon boulanger en
permission de paternité. Si vous me
permettez, mon lieutenant…
— Dites plutôt Rudy, pour les amis.
L’Allemand semblait sympathique.
Sa fraude non dévoilée, le faux
permissionnaire faux mitron rit avec plus
de sincérité et de spontanéité. Il tendit la
bouteille de cognac qu’il venait d’extirper
de sa musette.
L’invité examina l’étiquette avec les
yeux ronds :
— Richard ! Tu as pu dégotter un
Hennessy VS ! Chez nous, c’est réservé
aux officiers supérieurs ! Si tu n’es pas un
Parigot, je suis un Chinois. Chapeau, mon
vieux !
— Mon meilleur copain travaille à la

339
maison VESA. Là, plutôt que de boisson,
ils manquent de brioches et de kouglofs.
Nous troquons nos surplus.
— Sacrés Français combinards…
Avant la guerre, Vesa importait surtout du
champagne et donc se trouvait un de mes
clients.
— J’ai entendu parler d’un autre
représentant de champagnes.
— Herr von Ribbentrop ? Ya. Grâce à
lui j’ai décroché une vraie bonne planque
à Paris : officier de liaison. Sais-tu ce que
ça veut dire ? Garçon de courses. Ha !
Ha ! « Prosit ! » À la tienne, Richard.
La fiole circula de l’un à l’autre. Rassuré
à moitié, le fugitif se mouillait seulement
les lèvres à chaque passage. Son vis-à-
vis s’envoyait de solides rasades. Le
contrôleur entra.
Par la porte ouverte, on pouvait voir
derrière lui dans le couloir le
Feldgendarme qui examinait les ausweis.
Schlass, Rudy les engueula. Il criait fort et
vite avec la véhémence de l’indignation. Il
jouait au gradé chargé d’une mission
importante et n’ayant pas à être dérangé
par de minables subalternes.
Santa ne comprit pas la moitié des
invectives, mais devina l’esbroufe. Il
cessa délibérément de fouiller dans ses
poches à la recherche de ses papiers et
de son billet. Pour paraître dans le ton, il
ficha même une allure sévère. Il espéra

340
que la lumière en veilleuse ne permettrait
pas une vision trop précise de sa tenue.
Heureusement, l’attention de l’employé
était captivée par l’officier en courroux. Le
flot de reproches le décontenançait. Il
balbutia des excuses tout en reculant. Le
policier se retira aussi en haussant les
épaules. Sans doute d’accord, les deux
contrôleurs pensèrent qu’il valait mieux ne
pas risquer d’irriter des gens importants.
Pour un rien, ces messieurs de la haute
pouvaient vous expédier sur le front russe.
De plus, il leur restait à ratisser beaucoup
de voitures avant la frontière.
Une fois la porte fermée, la colère
simulée de l’ordonnance se mua en une
franche hilarité. Il se tapa les cuisses :
— On les a possédés, hein ! Dans cette
putain d’armée, il faut savoir se démerder.
Son regard s’assombrit et se couvrit
d’une expression amère. Il chassa le nuage
et ressaisit le cognac. Il en but une bonne
gorgée avant de le tendre mollement :
— Prosit !
Bancal soupira :
— Merci, j’en ai pris pour le compte.
Il bénéficiait pour son évasion d’une
conversation dans le train avec un officier
allemand. Le général Giraud au mois d’avril
précédent avait aussi vécu le même genre
d’expérience.
Rudy manifesta par son attitude que le
refus de son compagnon lui convenait. Il se

341
cala dans l’encoignure de sa banquette. Il
s’adonna silencieusement au plaisir de la
dégustation. Le bercement des rails
l’assoupit avant qu’il eût tout vidé. À six
heures à l’aube, après l’immobilisation de
l’express, il dormait encore profondément.
Son compagnon de voyage lui remonta
doucement la couverture avant de
s’esquiver discrètement. L’odyssée
allemande se terminait sur une bonne note.
Avec le retour à la liberté, tous les
espoirs d’une vie meilleure étaient permis.
Il huma avec le plus grand des délices l’air
frais de ce matin d’automne 1942. Sans
précipitation suspecte, il s’éloigna d’un pas
assuré.

342
69 — Paris.
L’hiver 1942-1943 s’annonçait moins dur
que les trois précédents. Santa franchit les
barrières sans difficulté et respira avec
délectation le parfum de Paris. Auparavant
simple numéro dans un pays hostile, il était
maintenant redevenu libre. Cela lui
paraissait incroyable. Il entra dans un café.
Le barman se méprit au premier abord :
— « Bitte, was wünchen sie ? »
— Un litre de café, avec une montagne
de croissants. Tout cela dans un endroit
discret.
— As-tu filé en cavale ? Non, ne dis rien.
Suis-moi.
Installé au fond de la salle, le fuyard,
exténué, s’endormit profondément. Vers
dix heures, le garçon le réveilla :
— Le monde commence à venir, il faut
vite t’évaporer dans la nature. Veux-tu des
frusques moins voyantes ? Ton
accoutrement peut paraître bon chez
Adolphe, mais sûrement pas ici.
Santa remercia avec chaleur le cadeau
appréciable d’un imperméable et d’un
béret.
— Merci, je te revaudrai ça. Peux-tu bien
me dire comment tu t’appelles ?
— Louis. Ne te soucie pas de ça.
D’autres auraient agi comme moi.
En descendant le boulevard de
Strasbourg, Santa sentit son insertion se
rétablir graduellement. Hélas, Paris avait

343
fortement changé. Elle lui paraissait plus
triste, comme si on l’avait défigurée. Elle
portait les stigmates de l’occupant.
Les « doryphores » pullulaient présents
partout. Noir sur blanc sauf celui de la
Croix-Rouge Les panneaux indicateurs
bilingues l’indisposaient. Les étendards
rouges frappés de la croix gammée
flottaient sur les édifices publics.
La ville était devenue un nouveau cadre
qui effritait insidieusement sa sensation de
liberté. Dans la rue de Rivoli circulaient des
« Gretchen » en uniforme sans maquillage
et sans charme. Les « souris grises »
trottaient distantes, la figure revêche, l’air
hautain. En Allemagne, elles pouvaient
leurrer les badauds. Confrontées à des
Parisiennes, les Fridolines ressemblaient à
des juments tout juste bonnes à pouliner.
Sans doute s’efforçaient-elles de
dénicher dans les boutiques de frivolités le
secret des autochtones.
En effet, malgré les privations, les
midinettes virevoltaient toujours avec
élégance. Elles trottinaient avec des
chaussures séduisantes à talons et
semelles en bois. Leurs jambes étaient
enduites d’une pâte qui donnait à s’y
méprendre l’impression qu’elles portaient
vraiment des bas. Une ligne sombre
dessinée soigneusement au crayon imitait
la couture. Les chapeaux et les sacs à main
autant que les robes et les coiffures, tout

344
provenait de matériels habilement
récupérés.
Les femmes de Paris l’enthousiasmaient
toujours. Il se rappelait le Maroc en 1933,
quand il les avait décrites à Lola. Il revivait
ses fredaines d’avant-guerre.
Sur la Place de la Concorde, il croisa des
officiers vêtus de noir. Ils répondaient avec
une morgue affichée et une raideur
condescendante aux saluts obligeants des
habits vert-de-gris. Machinalement, son
esprit chercha l’explication :
— « Sont-ce des Seigneurs de la race
des Seigneurs ? Non ! Ils ne sont que les
plus cons parmi les plus cons des cons. »
Il flâna dans le jardin des Tuileries.
Presque aucun civil n’y circulait à
l’exception de quelques poules
accompagnant des soldats en tenue
feldgrau.
Dans les camps en Allemagne, les
sentinelles se vantaient de leurs conquêtes
en France. Les prisonniers se refusaient à
les croire, n’y voyant qu’une façon habile de
les faire rager.
— « C’est donc vrai qu’il y a des salopes
qui frayent avec l’occupant. Bof ! Il y a des
putains partout. »
Il aurait dû être plus nuancé s’il avait
songé un instant à son séjour forcé en
Germanie. À part leurs besoins mutuels,
Erika avait témoigné de son dévouement et
de son l’abnégation. Elle s’était livrée à des

345
relations sexuelles avec un prisonnier. Elle
avait facilité son évasion. Elle s’était ainsi
exposée à des risques sévères.
Après tout, les Françaises aussi
souffraient du manque de sexe. Toutes
n’étaient sûrement pas disposées à se
contenter de fredonner selon la mode du
temps : « Je suis seule ce soir avec mes
rêves. » Ainsi s’intitulait la chanson de Léo
Marjane. Paul Durand en avait écrit les
paroles. Rose Noël et Jean Casanova
avaient composé la musique. La sortie
avait eu lieu le 3 décembre 1941. En même
temps, André Dassary chantait sur les
paroles et la musique de A. Montagard :
« Maréchal, nous voilà ! » tandis que La
chanson d’alors d’André Claveau s’intitulait
« Attends-moi mon amour » (1941).
Peut-être même les infidèles
chanteraient-elles en 1943 avec Charles
Trenet « Que reste-t-il de nos amours ? »
en souvenir des engagements non tenus
(1942).
L’évadé s’engagea sur le Pont-Neuf et
se rendit au Café Dupont Latin sur le
boulevard St-Michel proche de la Sorbonne
dans le Quartier Latin. Deux lettres l’y
attendaient. Hardy lui donnait rendez-vous
à Agen. Gossens qui s’était échappé déjà
depuis plus d’un an était replié aussi au
même endroit.
Dans l’immédiat, il fallait dénicher un gîte
provisoire. Il alla naturellement d’abord

346
rencontrer son amie du vestiaire de la
brasserie cabaret près du Rondpoint des
Champs-Élysées.
La jeune femme sembla embarrassée.
Elle lui avoua finalement qu’un feldwebel
vainqueur partageait son lit.
Il partit, écœuré. En désespoir de cause,
il se souvint d’un bon copain du 21e
réformé au bout de deux mois. Un vrai
camarade l’accueillit et l’habilla de pied en
cap. Il l’informa aussi que le centre
démobilisateur était situé à Agen pour les
anciens des R.M.V.E. En sus, il lui poussa
un paquet dans la main. Il s’agissait d’une
liasse de billets :
— Dis-moi donc, es-tu devenu
millionnaire ? Je suis renversé. Tu ne te
montrais pas si riche au 21e.
— Qu’est-ce que tu veux que je fabrique de
tout cet argent ? Maintenant, je confectionne
des imperméables. Il se peut que tu sois
obligé de graisser la patte de quelqu’un.
Aujourd’hui, tout s’achète. Le fric, j’en gagne
plus que j’en ai besoin. Si tu restes, je vais te
procurer de faux papiers. À moins que tu
aimes mieux démobiliser d’abord et revenir
ensuite. Je te mettrai dans la combine pour
ramasser de l’oseille sans te fouler.
— Merci, pour ta générosité. Je préfère
pourtant un aller simple pour Agen.
— Comme tu voudras ! Il te faudra
cependant te reposer ici quelques jours.
Laisse-moi le temps de te trouver un ausweis

347
pour la zone libre. Les Chleuhs rôdent partout
maintenant. En plus, ils contrôlent toujours la
ligne de démarcation. Ça prend le laissez-
passer.
— D’accord ! Mais je ne suis pas fatigué.
Je ne me suis jamais senti en aussi bonne
forme.
— Une façon de parler ! J’entends par
« reposer » que tu te remettes dans
l’ambiance de la Ville lumière. Tout a changé.
Tu dois être pas mal dépaysé après deux ans
d’absence !
Santa en convint. Il était de retour depuis
seulement trois jours. Il n’éprouvait aucune
intention d’attendre assez pour se trouver à
l’aise dans ce monde étrange. Paris occupé
lui causait un malaise.
— « Drôle d’époque », songea-t-il en
ralliant sans tarder le train pour le Sud.
Drôle d’époque en effet. La « zone non
occupée » n’était déjà plus libre depuis et
même avant le débarquement en Afrique du
Nord ; le gouvernement fantoche de Vichy
l’était de plus en plus comme en témoigne
cette note d’Himmler du 12 décembre 1942 :
« Les 3 400 000 Espagnols et les 5 600 000
antifascistes italiens en zone non occupée
doivent être livrés au Reichkommissar
Sauckel. Les têtes dangereuses dans ces
rangs doivent être arrêtées par nous et
envoyées dans les camps de concentration
en Allemagne. Les dernières mesures
concernant les arrestations doivent intervenir

348
après concertation entre le Führer et Laval.
J’ai informé le Reichkommissar Sauckel par
lettre. »
Les chiffres exagérés ne changent rien
aux significations de cet écrit. Lucien
Rebatet, un des fascistes et antisémites les
plus virulents collaborait alors jusqu’à
dénoncer. Condamné à mort et gracié, il
pourra écrire un roman que certains
considèrent comme un chef-d’œuvre de la
littérature, « Les deux étendards ». Les
vérités ne sont jamais simples.

349
70 — Agen.
La ligne de démarcation avec la zone
libre existait encore, du moins pour les
Français, car les Allemands circulaient
librement entre les deux zones. Prenant
prétexte du débarquement allié en Afrique
du Nord, Hitler avait envahi la « France
libre » le 11 novembre 1942. En avisant
Pétain, il lui avait déclaré que ces nouvelles
mesures avaient pour effet la suppression
des accords et des fondements mêmes de
l'armistice de juin 1940.
Même si le démantèlement des postes-
frontières de Vichy avait commencé dès le
18 novembre 1942, les postes allemands
perduraient et la suppression effective du
laissez-passer pour les autochtones ne
devait survenir que le premier mars 1943.
Les militaires allemands avaient gardé la
ligne jusqu’en février 1941, date à laquelle
des douaniers les avaient remplacés, c’est-
à-dire des professionnels des frontières.
Le sabordage de la Flotte à Toulon le 27
novembre avait justifié cette persistance
des Allemands à garder la ligne de
démarcation.
Il fallut attendre la promulgation de la loi
du 16-2-1943 sur le S.T.O. pour voir
notamment le rétablissement de la libre
correspondance entre les deux zones.
La disparition du régime des laissez-
passer entre les deux zones ne sera
annoncée au public que le 21-2-1943. La

350
libre circulation ne sera rétablie finalement
que le premier mars 1943.
Pourtant, le voyage en train s’effectua
sans histoire. Il n’eut même pas à présenter
l’ausweis que lui avait procuré le marchand
d’imperméables. À Agen, l’officier du centre
de démobilisation commença par déchirer
les papiers contrefaits de Santa. Il leur
substitua minutieusement de fausses vraies
cartes d’identité et d’alimentation :
— Ces documents devraient résister aux
vérifications les plus rigoureuses. De plus,
vous avez droit à un rappel de vos soldes, à
un complet et à une paire de chaussures.
Vos véritables titres, je vais les classer.
Vous en recevrez la copie à votre
convenance quand la situation redeviendra
normale. Tant que l’occupant n’aura pas
déguerpi, pour nous, vous ne vous êtes
jamais trouvé militaire. Vu ?
— Merci, mon Lieutenant.
— De rien, nous sommes adaptés à l’état
des choses. Je rends à la vie civile deux
évadés pour trois réformés. N’en parlez pas,
surtout. La ville a toujours grouillé de
collaborateurs et d’espions. En plus,
maintenant, avec le débarquement
américain en Afrique la Gestapo nous
tombe sur le dos. Tenez-vous sur vos
gardes. Bonne chance !
— Merci, Mon Lieutenant.
Il avait commencé le salut militaire, puis
l’avait interrompu subitement.

351
Il venait d’apercevoir, accroché au mur, le
portrait du Maréchal.
L’officier ne parut pas offusqué et même
répondit avec un sourire de connivence :
— Un peu vieux ! Personnellement, je
préfère les généraux plus jeunes que les
ancêtres survivants glorieux de la Grande
Guerre. Je dois pourtant rester en place
pour venir en aide à tous ceux dans votre
situation.
— Compris ? N’auriez-vous pas entendu
parler du lieutenant Hardy ?
Après un instant imperceptible de
tergiversation, la réponse arriva :
— Au bistrot du marché, je connais un
garçon appelé Eugène, un ancien du 21e,
un débrouillard. Vous pouvez lui faire
confiance.
— Merci, Mon Lieutenant.
Eugène manifesta qu’il avait reconnu
tout de suite le nouveau client :
— Bonjour, sergent.
— Vous vous trompez, mon pote. Je n’ai
jamais servi dans l’armée.
— « Scusez ! » Bien sûr. Qu’est-ce que
monsieur désire ?
— Café. N’y a-t-il rien à bouffer ici ?
— Tartine à la margarine avec la vignette
BC. Pour les copains, la petite salle du fond
à partir de six heures. En attendant,
choisissez : jus de chicorée ou bouillon de
bœuf chaud ?
Santa ironisa en glissant subrepticement

352
un billet de dix francs :
— Fouillez donc sous le comptoir.
— Bien, monsieur.
Il servit une tasse de consommé. Elle
tenait en réalité du tord-boyaux. Deux
bonnes tartines de beurre et jambon
l’accompagnaient. Il ne pouvait offrir mieux
pour l’instant. Il dit : :
— Le sergent avec qui je vous ai
confondu raffolait des échecs.
— Quelle curieuse coïncidence ! J’ai
toujours aimé ce jeu.
Il était encore tôt. Il y avait peu de monde
dans le café. Après une courte absence, le
garçon revint avec un échiquier en bois. Il
disposa les pièces dans leurs cases en un
tour de main. Il resta debout, sa serviette
sous le bras, tandis qu’ils commençaient la
partie. Santa constata :
— Tiens ! Défense Nimzo indienne.
Il poursuivit en baissant la voix :
— Te souviens-tu du lieutenant Hardy ?
— Hum !
— Je voudrais le rencontrer.
— Pas facile. Je vais voir si je peux
quelque chose. Passe par ici aussi souvent
que tu peux.
— Combien de temps cela prendra-t-il ?
— Deux, six, dix jours… Je ne sais pas.
— Y a-t-il des frais ?
Eugène esquissa un geste de refus
— Aucun.
Vers six heures de l’après-midi, des

353
habitués commencèrent à paraître.
Ils se dirigèrent curieusement vers la porte
du fond. Eugène invita l’échéphile à les
suivre. Pour cela, il neutralisa d’un
hochement de tête le cerbère qui filtrait les
entrées. Ils traversèrent une cour et
parvinrent à ce qui avait tenu lieu de salle des
fêtes en des temps meilleurs. L’ambiance y
était animée. Les familiers, furtifs et taciturnes
dehors, retrouvaient là leur entrain et le verbe
haut. On se mettait en boîte gentiment, on
plaisantait à cœur ouvert. Vive et agréable, la
conversation se développait librement. Tout
le monde souriait à chacun dans cette
confrérie clandestine des affranchis.
La cuisine excellente et copieuse justifiait
l’addition salée. De toute évidence, les
convives étaient satisfaits, car personne ne
récriminait sur le prix.
En effet, on ne payait pas seulement la
nourriture. L’endroit formait aussi un îlot où on
échappait pour un temps à l’angoisse et à
l’humiliation.
Un soir, Gossens apparut au milieu du
repas. Il ne manifesta aucun étonnement
lorsqu’il découvrit Santa. Il se comporta
amicalement comme s’il l’avait quitté la veille :
— Salut, Pierre. Quoi d’intéressant au
menu, aujourd’hui ?
— Du rutabaga !
— Tu blagues ! Cela est réservé aux cons
de là-bas. Mais comme tu en as gaspillé du
temps avant de venir ! Tellement que ma

354
barbe en a blanchi.
Effectivement, il portait maintenant des
poils au menton, sinon blancs, du moins
roux.
— Tu devrais la teindre en bleu.
— Parle pour toi ! Comme je te connais,
sûrement une Gretchen t’a retenu si
longtemps.
Tandis qu’ils mangeaient avec grand
appétit, il poursuivit :
— Tu sais, là où je vais t’emmener, on ne
fête pas tous les jours dimanche. Nous
manquons de cordon-bleu. Nous revenons
à l'ordinaire de la tambouille.
— Ah ! Nous restons entre soldats !
— En quelque sorte ! Mais nous vivons
totalement incognito et sans uniformes.
À la fin du repas, Santa paya la note.
Gossens négocia pendant ce temps l’achat
d’un vélo avec le portier. Celui-ci jouait
apparemment l’homme de confiance pour
tous les domaines.
— Tiens, prends-le. Moi, je suis venu
avec le mien. On doit se taper une bonne
cinquantaine de bornes.
I ls suivirent des sentiers serpentant dans
la campagne, contournant les montagnes,
traversant les bois et les champs. Ils se
racontèrent leur évasion.
Finalement, le Belge parla d’Hardy et de
leurs rapports :
— Il a été nommé capitaine par Londres.
Tu vas te bidonner. J’ai maintenant obtenu

355
les respectables sardines de juteux. —
Compliments, mon adjudant. Ça gradue
vite dans l’armée clandestine.
— Ouais ! Pas de favoritisme. Rien que
la reconnaissance de la valeur personnelle.
— Et pour quel boulot ?
— Pour l’instant, on bricole dans le
renseignement. Nous recueillons les pilotes
descendus et nous organisons des filières
vers l’Espagne. De temps à autre, on envoie
sauter un train de munitions, juste pour ne
pas perdre la main. Nous manquons
d’armes pour entreprendre des choses plus
sérieuses.
— Les grandes vacances à la campagne,
en quelque sorte !

356
71 — Le maquis.
Le camp des résistants avait pu donner
parfois l’impression de grandes vacances
durant 1942.
L’année 1943 devait au contraire se
révéler la période charnière. Elle
constituerait la phase la plus importante de
la guerre. Maintenant la France était
totalement occupée. Mais tout allait enfin
basculer. Les Japonais reculeraient en
Asie. Les Allemands seraient battus à
Stalingrad (Capitulation de Paulus, le 31
janvier 1943).
Les troupes italo-allemandes seraient
chassées d’Afrique du Nord le 12 mai 1943
laissant deux cent quarante-huit mille
prisonniers, dont un tiers d’Allemands.
Ensuite, elles seraient attaquées sur le
territoire italien.
Allaient commencer les conférences qui
partageraient et régenteraient le monde.
Après Téhéran (novembre et décembre
1943) viendront Québec (septembre 1944),
Yalta (février 1945) et finalement Potsdam
(juillet 1945).
Dès le printemps 1943, les groupes
clandestins se multiplieraient et
grossiraient. Ils déploreraient seulement un
manque de cadres et d’armes. Le 26
janvier 1943, les principaux mouvements
de résistance de l’ex-zone SUD (Combat,
Franc-Tireur, Libération) se donneraient
une instance de coordination.

357
Le 27 mai 1943, Jean Moulin obtiendrait
48 rue Dufour à Paris la création du Conseil
National de la Résistance (CNR). Seul,
Laval croyait encore à la victoire allemande
et malheureusement il s’imaginait roi et
sauveur à Vichy.
Les Allemands et Vichy intensifieraient
leurs interventions de répression. La
suppression de la ligne de démarcation en
mars 1943 leur en faciliterait la tâche.
La clandestinité et la sécurité des camps
deviendraient plus difficiles à maintenir.
Bien des réseaux seraient décapités, mais
aussi l’armée secrète.
L’émissaire du général de Gaulle, Jean
Moulin, serait capturé à Valluire en juin
1943, dans des conditions obscures. René
Hardy, en relation avec une beauté fatale
Lydie Bastien possiblement agente de
l’Abwehr fut le plus soupçonné, mais aussi
certains chefs résistants qui avaient des
relations pour le moins suspectes avec des
agents de Vichy et qui tentaient ainsi
d’établir des liens entre Vichy et les Alliés
pour contrer Staline et ses communistes.
L’union des mouvements de résistance
réussit néanmoins à cette époque-là. En
effet, malgré la disparition de l’émissaire du
général de Gaulle, les forces françaises
intérieures et extérieures réussirent à s’unir
sous l’autorité du général de Gaulle. Le
Maréchal Pétain, en ne rejoignant pas
l’Afrique du Nord où il avait beaucoup

358
d’appui, manqua la chance de sauver son
régime, créé dans les fourgons de l’ennemi,
en le ramenant cette fois glorieusement
dans les fourgons de la liberté.
C’était la fin du mythe du double jeu de
Pétain et la défaite du clan Giraud. Le
Chant des Partisans, parole de Maurice
Druon et Joseph Kessel, musique d’Anne
Marly, la symbolisa tout à fait :
— « Ami, entends-tu le vol noir des
corbeaux sur nos plaines ? »
Revenons en arrière. Dans la zone sud,
avec Vichy les camps français avaient
changé de motif. Les groupes de
travailleurs étrangers avaient été créés le
27 septembre 1940. Ils avaient été mis à la
disposition de l’Organisation Todt
allemande et travaillaient à la construction
du « mur de l’Atlantique ».
Les départs volontaires des opérations
de « relève » avaient commencé en juillet
1942. Les désignations d’office avaient
suivi à partir de septembre.
En contrecoup, un afflux d’autochtones
gonfla dangereusement les maquis. Le 12
février 1943, une loi de Vichy instaurait le
Service du Travail obligatoire ou STO
(Zwangsarbeiter : travailleur forcé). Il
mobilisait pour deux ans les classes 40, 41
et 42. Seuls les agriculteurs étaient
exemptés. Le 18 février 1943, instructions
étaient données en vue du recensement et
de la visite médicale des Français

359
passibles du STO.
Les Gauleiters appliquaient déjà ce
modèle dans les autres territoires
occupés. Notamment, la Belgique et les
Pays-Bas le subissaient.
En France, c’est Vichy lui-même qui
effectuait leur travail pour sauver une
illusion de souveraineté. Le flot des
réfractaires s’en accrut d’autant plus. Les
premiers permissionnaires STO revenus
d’Allemagne n’y retournèrent pas pour les
deux tiers. En riposte, le principe des
permissions fut annulé. Santa s’intégra
dans la communauté à la cloche de bois. Il
se rendit vraiment compte de la drôlerie de
l’époque.
Étaient rassemblés là des hommes de
quinze à quarante ans. Ceux de moins de
vingt ans fuyaient l’école et le toit familial !
Il y avait aussi « l’oncle Sam ». Il montrait
un visage buriné et des cheveux drus,
quoique gris. Il était difficile de deviner son
âge. Il pouvait prétendre aussi bien totaliser
cinquante ou soixante-quinze années.
Il s’occupait de la popote et servait
d’interprète aux aviateurs anglo-américains
. Dans sa jeunesse, il avait dû bourlinguer
dans toutes les mers entre les deux pôles. Il
connaissait autant le slang de Liverpool que
ceux de San Francisco et de Melbourne. Il
se vantait d’avoir exercé le commandement
en second sur un paquebot. Tous le royaient
plutôt ancien coq sur un cargo. Ils

360
l’aimaient on ne peut plus. Ils l’avaient
appelé au début « l’oncle ». Ils ajoutèrent
« Sam » quand ils le virent si bien
baragouiner avec les Américains.
Peu de filles restaient à demeure. La
plupart servaient d’agents de liaison. Tout
naturellement, on les surnommait les
« externes ».
Le camp surveillait ses alentours. Il y
disposait d’antennes soigneusement.
Recrutées.
Les municipalités étaient classées en
pétainistes ou gaullistes. Il pouvait en fait se
rencontrer partout des patriotes, des nazis
et leurs partisans. La majorité était surtout
constituée de caméléons. Ils changeaient
allégrement d’allégeance au gré des
évènements. Ils atermoyaient. Ils misaient
comme les Vichyssois modérés sur les deux
tableaux.
Cependant, avec l’invasion de la zone
sud le 11 novembre et encore plus avec
l’instauration du STO le 12 février 1943, la
population majoritairement maréchaliste
jusque-là changea de cap. Winston Chuchill
put déclarer : « ce n’est pas la fin, ce n’est
même pas le commencement de la fin, mais
c’est peut-être la fin du commencement. »
Il fallait encore regarder à deux fois où on
mettait les pieds. Pourtant, la nécessité de
se ravitailler exigeait impérativement de
fréquentes descentes dans les fermes et les
paroisses. L’ennemi à craindre était double.

361
D’une part, la Gestapo et les SS étaient
omniprésents.
Hardy insistait pour éviter les
accrochages avec les Allemands. Les
représailles coûtaient toujours très cher aux
civils. On ne possédait pas non plus encore
la force permettant de se manifester.
D'autre part, la Milice constituait aussi un
danger permanent. En cas d’affrontement
avec ces voyous cruels, « Pas de quartier »
demeurait la consigne
Au départ, la « Légion française des
combattants » avait été constituée en zone
libre par la loi du 29 août 1940. Ses
initiateurs, Joseph Darnand et le Dominicain
Raymond Léopold Bruckberger divergèrent
totalement.
La Légion regroupait les anciens
combattants des deux Guerres mondiales et
des légionnaires volontaires. Le ministre de
l’Intérieur Pucheu décida par ailleurs de
recruter dans les rangs de la Légion
française des combattants une minorité plus
active. Il l’intitula le « Service d’Ordre
Légionnaire » fondé dans les Alpes-
Maritimes durant l’été 1941 par Darnand
pour soutenir la Révolution nationale de
Pétain. Cela se passait donc dans le même
temps que la création de la LVF. Le SOL fut
officialisé le 12 janvier 1942 par François
Darlan. Darnand en fut nommé le secrétaire
général. Le SOL se mit en place en février
et mars 1942. Il subit alors avec le retour de

362
Laval au pouvoir en avril 1942 la contagion
totalitaire et choisit de prêter le serment
suivant :
— « Je jure de lutter contre la démocratie, la
dissidence gaulliste et contre la lèpre
juive. » Toutefois, son activité demeura
assez faible hormis les cas de délation.
Cependant, Darnand de plus en plus
engagé dans la collaboration prêta serment
à Hitler et participa à la création de la
Phalange africaine destinée à combattre
contre les Alliés en Afrique du Nord. Sur le
continent, malheureusement, du sein du
SOL naquit la Milice. Le 5 janvier 1943, à
Vichy, devant les représentants de la
Légion, le Maréchal Pétain annonça que le
SOL serait transformé en Milice française.
Effectivement, cela se fit à l’initiative de
Pierre Laval, et avec l’accord des
Allemands et de Pétain par la loi du 30
janvier 1943. Créée le 2 juin 1943, la Milice
était formée sur le mode militaire.
Volontaires, ses membres avaient été
recrutés dans les milieux monarchistes
ultras catholiques et parmi les jeunes, les
voyous et autres voulant jouer le rôle des
SS et aussi dans les prisons parmi les
voleurs libérés moyennant leur
engagement.
En juin 1943, elle fut scindée en deux
unités, la Franc-Garde permanente,
encasernée et rémunérée au tarif de
brigadier de la police nationale et la Franc-

363
Garde bénévole qui n'agissait que sur
convocation.
Devenu début 1943 secrétaire d'État,
Joseph Darnand prit le commandement de
cette Milice portant uniforme bleu et
écusson à tête de bélier stylisée. La
situation s’aggrava encore à la mi-1943 par
l’apparition dans la « zone libre » (ex !) de
sa branche armée ou force d’intervention
appelée la Franc-Garde, sans compter que
le 12 février 1943 avait été promulgué le
Service du Travail obligatoire. Avec eux,
Darnand nommé le 30 décembre 1943
secrétaire général au maintien de l’ordre
organisa une répression accrue au Sud. Le
27 janvier 1944, il fut autorisé par les
Allemands à recruter en zone nord. La
Franc-Garde put alors agir officiellement
aussi en zone occupée. En plus, Darnand
devint secrétaire d'État à l’intérieur le 13
juin 1944. La période novembre 1943-août
1944 sera qualifiée « d’État milicien ».
Les Miliciens montrèrent une cruauté
impitoyable dans leur traque des Juifs et
leur lutte contre la Résistance. Ils
constituèrent même des tribunaux
d’exception dont les membres restaient
anonymes. Un processus par strates
successives avait finalement fait dériver
vers l’ignominie les tenants de la
« Révolution nationale ».
Ils avaient transité par l’enrôlement dans
la Milice jusqu’au combat aux côtés de la

364
Gestapo.
Placé à la tête de la Légion française
des Combattants, le Lorrain Léo Valentin,
un des membres les plus actifs de la Milice,
avait pourtant choisi le 23 août 1943,
troisième anniversaire de la Légion, pour
dénoncer cette dérive. Ayant rejoint la
Résistance, il lança à la BBC un appel
retentissant dans lequel il fit son
autocritique et dénonça la faute grave du
Maréchal et de ses fidèles :
— « On ne réforme pas une maison
pendant qu’elle est en feu. »
En 1940, selon Claude Bourdet dans
« L’aventure incertaine, Seuil, 1975 » les
Résistants des Alpes avaient tenté en vain
de rallier Darnand à leur cause. En
décembre 1943, Darnand demandera à
passer à Londres, mais Frenay lui fit savoir
qu’il était trop tard (Henri Frenay. La nuit
finira. Robert Laffont. 1973. Page 267).
Frenay avait manqué l’occasion de
décapiter la Milice sans compter que le 11
octobre 1943, avec 10 autres chefs de la
Milice, Darnand s’était engagé dans les
Waffen-SS. Frenay craignait-il un piège ?
Où était-il trop chevaleresque ?
Gossens combla fièrement les lacunes
de son ami dans les connaissances sur les
nouveaux armements. Il lui fournit toute
l’information utile sur le fonctionnement du
bazooka. Il lui expliqua en prenant un
paquet gros comme un morceau de savon :

365
— Nous avons reçu comme explosif un
truc marrant qui nous vient d’Angleterre. Ça
s’appelle plastic. Ça se manipule
facilement comme une sorte de mastic
malléable. On le comprime dans une
cavité. Le détonateur s’occupe du reste. Ça
marche à tout coup, même au fond de
l’eau. J’ai envie beaucoup de le fourrer
dans le trou de balle d’un Fritz. J’aimerais
voir l’effet que ça y produit
Santa s’adapta vite aux conditions de vie
style Robin des Bois. Il compléta les cours
sommaires du Belge aux jeunes recrues.
L’instruction porta sur le minage et sur le
maniement des armes individuelles. Il alla
des revolvers aux mitraillettes en passant
par les antichars et les grenades à main. Il
prenait plaisir à transmettre aux jeunots ses
connaissances et son expérience militaires.
À ses côtés, un parachutiste anglais
avait retardé son départ pour l’Espagne. Il
enseigna les secrets du corps à corps.
Le temps s’acheva vite où les anciens
légionnaires considéraient les adolescents
sous leur responsabilité comme des
nourrissons. Ils flirtaient avec le danger et
s’entraînaient rudement au grand air.
Jusqu’aux plus ramollis, tous devinrent de
véritables combattants, durs et courageux.
Ici, on ne pouvait tricher comme dans
l’armée régulière. Il fallait payer de sa
personne pour s’imposer. On n’obtenait
l’obéissance qu’en donnant des preuves de

366
compétence et de bravoure.

367
72 — L’accrochage avec la Milice.
Les excursions dans les alentours
comportaient toujours un risque. Un jour
d’été 1943, la troupe de Santa tomba dans
une embuscade. Deux fois plus nombreux,
des miliciens encadraient en deux files un
camion. Placée sur la plateforme, une
mitrailleuse commença à cracher un feu
nourri. Les résistants en bicyclette ne
pouvaient la neutraliser. Elle était éloignée
hors de la portée de leurs mitraillettes et de
leurs grenades.
Ils se dispersèrent rapidement des deux
côtés de la route. Gossens démonta les
roues de son vélo et fixa du plastic sur les
moyeux. Il régla le premier détonateur à
cinq secondes. D’un bond hors de son
trou, il envoya son premier module vers le
poids lourd.
La déflagration survint trop tôt de vingt
mètres. Cela créa cependant un court
répit. Il permit un meilleur réglage pour la
seconde tentative. Le retard s’établit cette
fois à sept secondes. La machine infernale
toucha la cible en sautant bruyamment.
Sous l’effet, les collabos, décimés,
désorganisés, se débandèrent.
Les maquisards se ruèrent à l’assaut.
Santa ne put les retenir d’achever les
blessés. Il put néanmoins les empêcher de
se jeter trop aux trousses des fuyards. Les
pertes amies se chiffraient à deux morts et
personne n’avait été blessé.

368
— Pas de risques inutiles. Récupérez
les armes. Replions-nous avant qu’ils
donnent l’alarme.
Intacte, la mitrailleuse parut trop
pesante pour être hissée sur une seule
bicyclette.
Gossens proposa une solution :
— Essayons de la porter sur deux
bicyclettes à la fois.
Effectivement, elle tint sur deux porte-
bagages. Après cinq kilomètres
cependant, les deux cyclistes Santa et
Gossens furent vite épuisés qu’ils durent
se résigner à la cacher dans les buissons.
Elle y fut rejointe par les deux caisses
de munitions transportées par le reste du
groupe et qui s’étaient révélées trop
lourdes elles aussi. Ils prirent des repères
pour pouvoir retrouver le tout plus tard. On
entendait le bruit de chars au loin. Pour les
éviter, ils s’engagèrent dans des sentiers
peu carrossables. Parfois il fallut parfois se
résoudre au cyclo-cross et porter les vélos
sur les épaules. Ils arrivèrent au camp,
épuisés.
Hardy déplora la perte de deux de ses
hommes. Santa remarqua :
— Selon mon impression, ils n’ont pas
été étonnés de notre arrivée. On aurait dit
qu’ils avaient été prévenus et nous
attendaient.
— Si tu as raison, il doit y avoir une fuite
grave dans notre réseau. Je vais réfléchir

369
aux mesures de sécurité à prendre.
Le lendemain soir, l’oncle Sam et sa
nièce Jeannette, une auxiliaire externe,
allèrent jusqu’à la cache.
Ils convoyèrent dans une charrette de
foin la mitrailleuse avec ses caisses
d’approvisionnement. King Kong, le
costaud, déposa les prises de guerre dans
le réduit qui servait de bureau au capitaine.
La nuit venue, les trois légionnaires
déménagèrent la pièce et ses munitions. Ils
les dissimulèrent à cent mètres de là sur
une colline rocailleuse qui dominait le
refuge.
Hardy chercha pour la cachette le
meilleur emplacement de champ de tir. Il le
repéra aussi bien par rapport à la route
d’accès que du cantonnement lui-même. Il
s’assura du bon fonctionnement de la
culasse et engagea une bande.
Pendant qu’ils camouflaient l’installation,
Gossens, intrigué, ne put retenir sa curiosité :
— Que redoutes-tu ? Trahison ?
— On ne sait jamais. Il vaut mieux tout
prévoir. Nous devons rester les trois seuls
au courant de ce dispositif. Au cas où nous
serions investis, au moins un de nous devra
se tenir prêt ici.
— Si-vous tombiez vivants entre les
mains de la Gestapo, que préféreriez-vous
? Subir la torture où être abattu ?
Sans hésiter, Santa et Gossens
répondirent ensemble :

370
— Être abattus.
Fischer hocha la tête :
— Moi aussi. Je possède bien une
capsule de cyanure, mais je préfère la
balle. Puisque nous nous sommes mis
d’accord, nous allons maintenant prêter un
serment. Jurons de tout tenter pour
épargner les sévices à quiconque sera
capturé par l’ennemi parmi nous.
— Je le jure !
— Je le jure !
Gossen, cachant sous « un rire son
embarras, dit :
— On dirait du mauvais mélo.
— Que non, ce n’est pas du cinéma !
J’exige que vous teniez votre promesse
comme je respecterai la mienne.
Le matin suivant, les moyens de
défense du retranchement furent
réorganisés.
Des mines furent posées à toutes les
entrées du camp. Des guetteurs furent
placés sur les routes et les hauteurs
avoisinantes.

371
73 — Saint-Mézard.
Londres se décidait enfin à fournir des
moyens. En contrepartie, il ordonnait
d’intensifier les actions. La RAF (ROYAL
AIR FORCE) parachuta des explosifs, des
armes, des agrumes, du chocolat et des
cigarettes.
Patoche, Pépito et Hidalgo, les rescapés
de la guerre d’Espagne, mangeaient les
oranges avec une certaine nostalgie. Elles
venaient de leur Andalousie natale.
Patoche avait accompli son service militaire
dans les transmissions. Il servait de radio.
Il recevait journellement les listes des
objectifs à détruire, ponts, gares de triage,
trains. Les combattants de l’ombre
disposaient amplement de pain sur la
planche.
L’occupant réagissait avec violence à ce
redoublement des sabotages. Il multipliait
les incursions en blindés légers. Il rendait
les déplacements dangereux par des
barrages routiers. Les terrains de
parachutage étaient vite repérés et soumis
à une surveillance constante. On ne
pouvait les utiliser deux fois. À défaut de
débarquement allié rapide, le maquis
risquait la destruction tôt ou tard. En fait, vu
la situation, cela arriverait plutôt tôt.
Un soir, les Fritz détectèrent le lieu de
largage (D. Z.) précocement. Ils
débouchèrent en pleine récupération. Les
résistants furent obligés de prendre la fuite

372
à travers les champs et les buissons.
Au retour au camp, on dénombra cinq
manquants, Spaghetti, Furet, Patoche,
Mégotier et Hidalgo.
Hardy questionna minutieusement les
participants. Il voulait savoir si quelqu’un
parmi les absents avait pu tomber vivant
aux mains de l’ennemi. Les Allemands
étaient intervenus soudainement. Ils
s’étaient vite déployés et avaient ouvert le
feu.
Spaghetti avait donné l’alarme au dernier
moment. Il avait tenté de retenir les
assaillants avec sa mitraillette.
Il avait été réduit au silence
instantanément. Il devait à coup sûr être
mort, troué comme une passoire. Tout juste
aussitôt après, c’était certain, Mégotier et
Furet s’étaient affaissés.
King Kong avait alors constaté que Furet
agonisait, la carotide sectionnée par une
balle. Il avait jeté Mégotier sur ses épaules.
En courant jusqu’à l’orée du bois, il l’avait
senti tressaillir sous plusieurs impacts. Il
l’avait déposé sans vie sous le couvert des
arbres. Pépito s’était écroulé à son tour
alors qu’il n’avait pas encore atteint la forêt.
Hidalgo avait voulu l’aider. Il avait subi le
même sort. Courageux, King Kong, encore
lui, était allé chercher les deux Espagnols
abattus à terre à quelques mètres de lui.
Hidalgo était mort. Le colosse n’avait
ramené à l’abri que Pépito, touché à

373
l’épaule. Restait à savoir ce qu’était devenu
le cinquième manquant :
— Qui a vu Patoche ?
Seul, Pépito l’avait vu courant vers Saint-
Mézard.
Il l’avait aussi entraperçu s’écroulant. Il
ne pouvait cependant affirmer s’il avait été
tué ou simplement blessé. Cette incertitude
causait de grands ennuis. Il s’agissait en
effet de l’opérateur radio. Il en avait plus à
dire sous la torture que ses camarades. Qui
peut résister longtemps à l’interrogatoire de
la Gestapo ?
Hardy conclut :
— Impossible de savoir, sauf de
retourner sur les lieux.
Santa s’inquiéta :
— L’endroit doit se trouver des plus
malsains, maintenant.
— Pas pour moi, émit une belle fille.
Elle était bien plantée sur des jambes
sculpturales. Elle s’arrangeait toujours pour
les montrer comme par mégarde en
chevauchant son vélo. Elle revint le soir
suivant donner ses constatations :
— J’ai compté cinq tombes fraîches sur
le terrain.
— Y en avait-il une à part ? Je veux dire
une isolée vers la route de Saint-Mézard.
— Non, toutes les cinq sont regroupées
à la lisière du bois.
— J’estime ça normal. Les Boches
procèdent à tous coups méthodiquement.

374
Ils ont dû rassembler et étudier les corps
avant de les enterrer.
Soupçonneux, le chef ne partageait
guère l’avis du Belge :
— La possibilité existe. Ils peuvent
pourtant aussi bien chercher à nous
endormir en creusant un trou
supplémentaire bidon. On le saura bientôt.
Par conséquent, état d’alerte. Aucune
sortie. Pas même pour le ravitaillement.
Il doubla la garde et les guetteurs. Il
réduisit les va-et-vient. Une sorte
d’atmosphère pesante s’installa sur le
camp devenu silencieux. De sombres
pressentiments habitaient chacun.

375
74 — La chute du maquis.
Pendant la période d’isolement
volontaire, seule Juliette assura la liaison
avec le monde extérieur. Cependant, après
une semaine de crispation intense, la
retenue se relâcha graduellement.
L’insouciance réapparut. Avec la
monotonie de l’inaction, Gossens était
retombé dans son ancienne faiblesse. Il
tétait la dive bouteille. Il était pas mal
éméché quand il aborda l’aguichante jeune
fille :
— Quelles nouvelles rapportes-tu de la
ville ? Qu’est-ce qu’ils peuvent bien y foutre
les Fritz à part tournailler autour de tes
jupes ?
— La routine habituelle. Patrouilles
incessantes dans les rues. « Fouinages »
dans les fermes. Barrages sur les routes.
Menaces tonitruantes à la population.
« Placardages » de toutes sortes avec la
bénédiction de Vichy.
— Et n’as-tu pas peur
— Si. Je fais pipi dans ma culotte.
— Tiens ! Je croyais que tu n’en portais
pas.
Il ébaucha un geste comme s’il voulait
s’en assurer.
— Et n’as-tu pas peur ?
Cependant, une tape sèche appliquée
sur la main le dissuada de pousser plus loin
son exploration.
— Pas de « farfouillage » ou pelotage

376
avant le mariage m’a recommandé maman.
Le poivrot n’en était pas découragé pour
autant :
— Malgré mon allergie au conjungo, je
peux te montrer ce que tu dois savoir pour
ta nuit de noces.
— Merci, mon mari me l’apprendra. Rien
ne presse d’ici là.
— Bon. Du calme ! Il n’y a pas de mal à
essayer.
Elle signa la paix avec un sourire
velouté :
— Non, aucun.
Il s’éloigna pour noyer dans le vin sa
peine d’amour.
Santa n’était pas dépourvu de faiblesse
non plus. Il avait suivi la scène.
Le masque innocent, il aborda la jolie :
— Vraiment pucelle ?
— Aimerais-tu savoir ?
— J’ai deviné que tu as finassé pour
décourager le juteux sans le vexer.
— Tu peux l’imaginer, mais pas
l’affirmer !
— Sûr ! Je ne certifie jamais rien, tant que
je n’ai pas vérifié de visu.
— Ho ! Ho ! Mon beau lieutenant veut me
déculotter.
— Ça te ferait-il plaisir ?
Elle baissa les yeux :
— Ça me plairait que tu te montres plus
gentil avec moi.
Il en convint. Il l’entraîna dans sa cabane,

377
la dénuda avec beaucoup d’égards et la
pénétra avec douceur. Il continua de la
câliner même après la relation. Il caressait
encore le jeune corps sain et lascif quand le
premier coup de feu éclata au loin, suivi d’un
raffut de mitrailleuse et de détonations de
grenades. Il se rhabilla à la hâte et la pressa
de partir.
Elle disparut à peine juste à temps. En
effet, les Allemands, manœuvrant pour
encercler, approchaient de trois côtés à la
fois.
Hardy sortit de son bureau de
commandement pour évaluer la situation.
Pas de doute, l’opération militaire était
menée méthodiquement et avec les grands
moyens. En bas, un char avait capoté sur
une mine.
En dépit d’un feu nourri, les fantassins
ennemis en surnombre n’en continuaient
pas moins d’avancer. L’étau se resserrait
inexorablement sur le camp retranché. La
lutte en venait au corps à corps. Les vagues
continues d’assaut contraignirent les
assiégés à se replier vers le centre. Ils y
réorganisèrent une résistance plus forte
jusqu’au moment où surgirent cinq blindés
légers.
L’un choisit mal son chemin et une
explosion l’immobilisa. Trois parvinrent à
s’introduire dans le bastion. Le Belge et le
Hongrois s’étaient déjà précipités vers le
sommet de la colline où la mitrailleuse était

378
cachée. Le cinquième engin entreprit d’y
grimper, apparemment sans se hâter.
Gossens s’impatienta :
— Bon sang ! Mais qu’est-ce qui peut
bien lui manquer pour sauter ? Là où il
passe, c’est truffé de mines antichars
partout. Bazooka !
Santa plaça le tube sur son épaule. Son
ami y glissa la roquette. Elle éclata au nez
du blindé sans lui causer grand dommage.
Il hésita pourtant. Il stoppa, puis bifurqua
pour monter par le travers.
Le changement provoqua sa perte. Il
dérapa, accrocha un piège et bondit en l’air
en projetant des débris de ferraille et de
chair.
Durant ce temps, les assaillants, maîtres
de l’esplanade, s’étaient engouffrés dans le
P.C. Ils savaient où chercher. Ils en
ressortirent, encadrant Hardy ensanglanté.
Deux d’entre eux suivaient portant un coffre
encore fumant. Ils s’activèrent pour étouffer
le feu.
Il y avait là le code de correspondance
avec Londres, la liste des sympathisants,
l’itinéraire de la filière clandestine. La
Résistance subirait un grand désastre si
seulement la moitié en demeurait lisible.
Gossens lança deux grenades. Elles
n’arrivèrent pas assez loin. Santa était figé,
comme paralysé. Hardy se tourna vers eux,
leva le bras droit et le baissa sec en criant
quelque chose. Il semblait leur commander

379
le feu.
— Tire ! Vas-y donc ! Tu l’as juré !
Une balle frappa le Belge en pleine
poitrine, comme il achevait sa phrase. Il
s’écroula en remuant la bouche comme
pour parler d’autre chose…
En automate, Santa mitrailla dans le tas.
Il ne sut à quel moment exact Fischer
tomba. Il ne s’arrêta qu’une fois le chargeur
vide. Il n’y avait plus personne debout sur
la place. Alors, somnambule comme au
milieu d’un rêve, il descendit de la colline.
Quelques maquisards miraculeusement
épargnés et en retraite jaillirent sur le terre-
plein. Ils soignèrent leurs blessés,
achevèrent les autres blessés, flambèrent
les archives et disparurent. On entendait de
plus en plus le martèlement de bottes
d’autres attaquants s’approchant au pas de
charge. Santa, hypnotisé, regardait le corps
inanimé de son ami Hardy. Il lui ferma les
yeux… Il réalisa enfin le péril menaçant.
Quand il voulut courir, il s’aperçut qu’il
était blessé à la hanche. Il perdit de plus en
plus connaissance de ce qui lui arrivait. Il
se rappela plus tard comme dans un
brouillard que Pedro l’avait entraîné dans
une fuite éperdue à travers les bois et les
broussailles, mais presque rien ne lui resta
des heures qui suivirent.

380
75 — Chez Juliette.
La brume de son esprit commença à se
dissiper quand il ressentit la faim. Il était
couché dans de la paille. Au-dessus de lui,
il distinguait les poutres mal équarries du
toit. Il entendait parfois le bêlement d’une
chèvre.
Ses muscles refusèrent d’obéir lorsqu’il
voulut se lever. Il retomba, épuisé, et se
rendormit. Finalement, il émergea de
nouveau des limbes. Il vit confusément
Juliette lui tendant un bol de bouillon.
— Où nous sommes-nous réfugiés ?
— Chez moi.
— Depuis combien de temps ?
— Quatre jours.
— Le camp ?
— Fini. Liquidé. Quelques survivants.
— Combien ?
— Peu… Mange.
— Heu !
Il but et replongea dans l’inconscient.
Quelques journées après, il avait récupéré
assez de forces lorsque l’Oncle Sam
entra :
— Comment te portes-tu, mon gars ?
— Bien, merci. Content de te revoir.
— Moi aussi. Où comptes-tu aller ?
— Est-ce qu’il reste de quoi ?
— Seulement quelques rescapés. Veux-
tu les prendre en main ?
— Non. Laisse-les donc filer. Je suis
dégoûté de cette guerre d’amateurs.

381
— Je vois. Tu préfères la vie réglée de
soldat. Hum ! Tu ne peux guère songer à fuir
par l’Espagne. La filière en est coupée pour
un bon moment. Seule demeure joignable la
Corse. Vichy la contrôle encore, mais on y
recrute déjà pour la division Leclerc. Parmi
mes relations là-bas, des pêcheurs pourront
te transporter à Ajaccio.
— Va pour la Corse.
— Seulement la Gestapo possède ton
signalement. Elle te recherche. Tes cheveux
et ta barbe de rouquin te rendent trop
facilement repérable. On te teindra.
— Ça vaut mieux. Je n’aimerais pas me
retrouver en Poil de Carotte chez maman
Gestapo !
La cavale de Santa prenait un nouveau
virage inopiné. Ses amis Hardy et Gossens
étaient morts ; lui avait survécu. Il se
demandait ce qui pouvait avoir été inscrit de
particulier dans ses gênes. Il se rappelait
l‘épisode marocain de la baraque de
munitions. Que pouvait bien lui réserver le
cornet de dés ? Drame, comédie ou
banalité ?

382
76 — La Corse.
Deux jours après, l’ex-maquisard se
trouvait enrôlé avec des papiers en règle sur
un caboteur. Après un appontement à
Porquerolles, le capitaine mit le cap sur la
Corse. Débarqué à Calvi, le faux matelot erra
quelque temps en ville. Il décompressait. Il ne
ressentait aucune hâte à découvrir un moyen
pour se rendre à Ajaccio. Flâneur, il se mêla
aux pêcheurs, leur donnant un coup de main.
Le soir, ils l’invitaient à dîner avec eux. Un
jour, il accompagna deux jeunes insulaires
dans leur petit bateau pour une pêche de nuit.
Le cadet, âgé de 12 ans, tenait la barre.
L’aîné, tout en lançant le filet, parla de la
situation à Ajaccio.
— Dans la capitale, la police de Vichy
interpelle et intercepte les Français du
continent. Elle veut les empêcher de filer à
Alger.
— Pétain contrôle-t-il encore l’île ?
— Oui, mais peut-être plus pour longtemps.
Les gaullistes préparent leur entrée. Ils ne
tarderont pas.
— Pour qui prennent les Corses ?
— Notre sympathie va au général de
Gaulle. Mais par principe, nous nous tenons à
l’écart de cette guerre étrangère.
Le fugitif fut frappé par la signification de la
dernière phrase. Il songea :
— « Et moi ? En quoi suis-je tellement
concerné ? Est-ce ma guerre à moi ? »
Sur quoi reposait son allégeance ?
383
La chicane des Français à Alger ne lui était
pas passée inaperçue. Darlan avait été
assassiné le 24 décembre 1942. Son
meurtrier, le lieutenant Fernand Bonnier de la
Chapelle avait été exécuté avec précipitation.
Plus tard, l’anticommuniste Pierre Pucheu qui
avait été ministre de l’Intérieur de Vichy hérita
de la même ambiguïté. Giraud avait donné un
blanc-seing à Pucheu pour rejoindre Alger; il
ne se déconsidéra en ne le défendant pas.
Giraud était resté vichyste et cagoulard. Ce
n’est que tactiquement qu’il critiqua Vichy à
son arrivée à Alger.
Ses bêtes noires étaient le Front populaire
et la démocratie. Avant la guerre, des
rumeurs de coup d’État traînaient derrière lui.
Il avait des liens avec la Cagoule de Deloncle.
Durant son séjour en camp de prisonniers, il
affirma que les responsables de la défaite
étaient la bourgeoisie franc-maçonne, les
syndicalistes, les bolchevisants et, par-
dessus tout, les politiciens du Front
populaire. Comme Weygand et Huntziger
auparavant, Giraud garda encore avec
Darlan les Juifs et les communistes en camps
de concentration alors même qu’ils désiraient
rejoindre l’armée d’Afrique.
La fermeture des camps algériens ne
commença que fin avril 1943. Quand Pucheu
débarqué à Casablanca le 6 mai 1943 arriva
en Algérie, il était trop tard : le 27 mai 1943,
Jean Moulin obtiendrait 48 rue Dufour è Paris
la création du Conseil National de la
384
Résistance (CNR) : les autres mouvements
de résistance favorables à Vichy l’avaient
ainsi abandonné et le régime pétainiste
d’Afrique du Nord n’avait plus le vent en
poupe. Aussi Giraud, craignant pour lui-même
abandonna lâchement Pucheu.
De Gaulle qui devait tenir compte de l’appui
des communistes, ne gracia pas Pucheu,
mais l’assura qu’il s’occuperait de sa femme
et de ses enfants. L'ORA qui se vouait
strictement militaire n'avait pas été partie
prenante de la constitution du CNR. Elle avait
des contacts privilégiés avec le général
Giraud. À partir de juin 1943 (3 juin 1943,
création du CFLN, Comité français de
Libération nationale (21 juin, arrestation de
Jean Moulin, alors que Giraud doit s'effacer
devant De Gaulle et que le régime néo
vichyssois d’Afrique du Nord s’effondre, l'ORA
s'intègre en douceur dans l'AS (Armée
secrète). Cette intégration est formalisée en
octobre 1943 par un accord ORA-AS. L'ORA
reconnaît alors avec opportunisme l'autorité
du CFLN d'Alger présidé par De Gaulle. Les
autres mouvements de résistance favorables
à Vichy se rallient aussi...
À l’opposé politique des vichystes ralliés,
les communistes, Juifs et les résistants de la
première heure n’avaient guère l’âme au
pardon et au rachat. Pucheu avait substitué
des communistes aux autres otages des
Allemands. Arrivé en Afrique en mai 1943,
Pucheu devait finalement être fusillé le 20
385
mars 1944 à Hussein-Dey près d’Alger.
Il faut lire le « De Gaulle » de Jean
Lacouture (Éditions du Seuil 1985) pour
comprendre comment « Le Connétable »
écarta Giraud et comment il mit de son côté
un autre vichyste, son major de promotion et
pied noir le général Alphonse Juin.
Sans ambitions politiques, ce dernier était
sans doute plus utile dans la stratégie
gaullienne que l’amiral Godfroy, autre
partisan de Giraud qui apportait le 31 mai
1943 au « gouvernement d’Alger » les neuf
navires de la flotte X. Godfroy : L’Aventure de
la force X, l’escadre française de la
Méditerranée orientale à Alexandrie, Paris,
Plon, 1953.
Après la rupture de l'Armistice, l'amiral
Godfroy et l'état-major de la flotte
d’Alexandrie, la force X, comprenant le
cuirassé Lorraine, quatre croiseurs, trois
contre-torpilleurs et un sous-marin,
constatèrent la carence du pouvoir légal et se
rallièrent le 31 mai 1943 au moment où se
construisait laborieusement dans la
controverse le Comité français de la
Libération nationale.
Coupable surtout d’être favorable à
Giraud, l'amiral sera arrêté par les forces
gaullistes à son arrivée à Alger et privé de
tout commandement par le CFLN. L’Aventure
de la force X (escadre française de la
Méditerranée orientale) à Alexandrie, Plon,
Paris, 1953 Les querelles incessantes entre
386
les Français paralysèrent la renaissance de
l’armée française qui n’aura en novembre
1943 que deux unités prêtes, la 2e division
d’infanterie marocaine (2e DIM) et la 3e
division d’infanterie algérienne (3e DIA).
La mansuétude n’était pas le fait du
général de Gaulle. Lors de la libération de
Paris, il invita le cardinal Suhard à ne pas
assister à la cérémonie de Notre Dame. Le
cardinal Suhard avait célébré les obsèques
nationales de Philippe Henriot organisées par
le régime de Vichy, à la cathédrale Notre-
Dame de Paris, en présence d'une foule
importante. Saint-John Perse alias Alexis
Léger, écrivain et diplomate en ralliant
Londres en juin 1940 n’avait pas reconnu la
légitimité au général de Gaulle. Celui-ci ne le
lui pardonnera jamais.
L’amitié de Santa pour Hardy le motivait
certainement plus qu’un quelconque
patriotisme.
Ce questionnement et l’incertitude du
moment l’encouragèrent à prolonger son
séjour à Calvi. Il prit l’habitude d’aller pêcher
la nuit avec Francesco et son petit frère.
Quand il n’y avait pas de vent, il fallait ramer.
L’effort physique lui détendait les nerfs. La
journée, il baguenaudait parfois dans les
ruelles étroites. Plus souvent, il rodait sur le
port. Un jour, un cargo décrépit accosta
péniblement le quai. Il était terriblement
déglingué. On s’imaginait le voir couler à tout
instant. Deux pandores barraient l’entrée de
387
la passerelle. Personne ne paraissait vouloir
embarquer.
Seulement un malade put débarquer. Il
franchit le cordon policier couché sur une
civière. Il fut emmené par une ambulance. Le
capitaine du bateau parlait sur la dunette
avec l’officier du port. De leur côté, les
passagers semblaient se désintéresser du
monde extérieur. Ils restaient prostrés,
muets. Santa, sur le ponton d’accostage,
écouta les badauds questionner la
maréchaussée :
— Qui sont ces gens ?
— Des Juifs. Ils veulent aller en
Palestine. Un homme d’équipage est
tombé malade. Ils cherchent à le remplacer
et réclament de l’eau potable.
— Tu rigoles ! Aucune personne ici
n’accomplira la folie de s’aventurer sur
cette vieille noix. Elle est rongée jusqu’à la
moelle par la rouille !
Santa restait là, subjugué à épier les
émigrants. Apparemment impassibles, ils
demeuraient accoudés à la rambarde du
navire délabré. Cependant, en observateur
attentif, le Hongrois lut un désespoir
pathétique sur les visages apathiques,
résignés, particulièrement ceux des
enfants. Il songea :
— « C’est donc cela le sionisme ! Si
Hardy était à ma place ? Hésiterait-il ? »
La réponse s’imposa lumineuse comme
une inondation de vérité. Il n’imputa pas le
388
hasard comme responsable si ce rafiot et
lui avaient tous deux mouillé l’ancre là. Il
perçut dans cette rencontre un signe du
destin. Il attrapa la main-courante.
Le représentant de l’ordre le plus proche
lui barra le passage :
— Où allez-vous, Monsieur ?
— Je veux m’enrôler comme marin.
Le factionnaire écarquilla les yeux, comme
s’il n’en croyait pas ses oreilles.
Rien ne pouvait lui paraître plus suspect
que l’intention de s’engager sur cette coque
en ruine :
— Détenez-vous votre certificat
d’inscription maritime ?
Il vérifia les papiers et il haussa les
épaules. Il libéra le chemin de l’échelle de
coupée en marmonnant :
— À vous voir vouloir monter sur ce tas de
rouilles, je vous prenais pour un maquisard
en cavale.
— Tout le monde peut se tromper, même
un gendarme… rétorqua Santa en gardant
son rire sous cape.
Le 20 mai 1943, la Tunisie avait été
libérée. Le 3 juin 1943 avait été créé le CFLN,
Comité français de Libération nationale.
Après le départ de Santa, le 9 septembre
1943, sous la direction du Front national, les
résistants corses se soulevèrent et furent
rejoints par une grande partie des forces
italiennes.
Le 13 septembre, le sous-marin
389
Casabianca, déposa sur le quai d’Ajaccio
libéré cent hommes du bataillon de choc,
envoyés par le général Giraud, et formant
l’avant-corps d’un petit corps expéditionnaire
de quinze mille soldats.
Le 4 octobre, la Corse était libérée.
Malheureusement, trente mille Allemands
avaient pu évacuer avec leur matériel.
Gaullistes et Giraudistes se contrecarrèrent
dans cette affaire. De Gaulle, malgré ou
grâce à l’appui américain à Giraud, réussit
à éliminer celui-ci du Comité français de la
Libération nationale le 8 novembre 1943.
Après l’assassinat de Darlan, Giraud,
obstinément vichyssois avait maintenu Juifs
et résistants dans les camps. Il avait mené
la libération de la Corse sans en référer au
CFLN et contre l’avis d’Eisenhower. Son
attitude indigne dans l’affaire Pucheu et son
absence lors de son voyage aux États-Unis
lui firent perdre bien des alliés…
Aussi, le CFLN nomma le 5 avril 1944 de
Gaulle commandant général en chef des
forces armées françaises. Nommé
inspecteur général le 8 avril, Giraud se retira
le 15 à Mazagran, ville d’Algérie.

390
391
TROISIÈME
PARTIE

Volontaire

En

Palestine

TROISIÈME PARTIE Volontaire En


Palestine

392
393
77 — L’Irgoun.
En dépit des apparences, le bateau,
tossant contre la houle de cet été 1943,
tenait la mer. Il résistait aux chocs tant bien
que mal, en grinçant des dents. Bancal lia
conversation avec les passagers. Il constata
qu’en fait la majorité ne parlait pas l’hébreu.
Aucun incident ne perturba la traversée.
Ils mouillèrent l’ancre près d’une plage
déserte proche du village arabe appelé
Yibna.
Les jeunes Juifs palestiniens étaient
nommés « sabras ». En hébreu, ce mot
signifie « cactus ». En shorts et armés de
mitraillettes, ils aidèrent les nouveaux
immigrants à débarquer. Pour leur premier
contact avec la Terre sainte, les arrivants
tombèrent en extase. Ils se jetèrent
nombreux à genoux ou à plat ventre. Ils
s’enfouirent le visage dans le sable. Ils
riaient et pleuraient.
Ensuite, ils montèrent en chantant dans
des camions appelés « sandwichs ». Ils
étaient ainsi nommés à cause des plaques
d’acier recouvrant leurs parois en bois. Elles
étaient conçues et fabriquées localement.
Le véhicule d’arrière-garde n’était pas
blindé. Lorsque les sabras d’escorte s’y
installèrent, Santa se joignit à eux. La piste
serpentait entre les dunes. La colonne
souleva un nuage de poussière. Elle
s’éclaircit au moment où les pierrailles
s’emparèrent du sol. Il y eut plus de cahots.

394
Les secousses risquaient à tout moment de
disloquer les tôles des camions cuirassés.
Subitement, des balles sifflèrent. Le comité
de réception fedayin leur souhaitait la
bienvenue.
— Tout le monde à plat ventre !
Le détachement de protection riposta. Le
Hongrois s’adressa au chef :
— Resterait-il des armes pour moi ?
Une caisse remplie de grenades à main
inemployées demeurait au plancher.
— Sais-tu t’en servir ?
— Sûr !
Il s’appliqua à les dégoupiller et à les
envoyer vers des cavaliers qui approchaient
dangereusement en groupe. Ses lancers
devinrent de plus en plus longs et précis. Ce
n’était pas prévu dans le jeu. Les
Palestiniens arabes, que nous nommerons
simplement par la suite « Palestiniens »,
écœurés, décrochèrent.
Le responsable du convoi jaugea le
nouveau venu :
— Comptes-tu aller dans un kibboutz ?
— Non, je me sens plus à l’aise avec un
fusil qu’avec une faucille.
— Je vois. Tu veux entrer à l’Irgoun !
— Explique ! Je ne connais pas !
— On désigne ainsi l’unité qui se bat.
— Je croyais que l’armée s’appelait la
Haganah.
— Exact. Pourtant, l’Irgoun combat à sa
place.

395
— Alors, je choisis l’Irgoun.
À l’arrivée à Tel-Aviv, il fut présenté au
commandant du mouvement. Mordechai
Raanan paraissait plus âgé que les autres
sabras, sinon plus dur. Il scruta l’étranger
avec un regard perçant et froid :
— Dans quelle arme as-tu déjà servi ?
— Dans la Légion étrangère française.
Raanan passa sans hésiter au français :
— Spécialité ?
— Engins.
— Grade ?
— Tout d’abord sergent. Ensuite,
lieutenant dans le maquis.
Le chef réfléchit. Il évaluait la recrue
devant lui :
— Blessé ?
— Une seule fois, légèrement.
— Pourquoi ?
Il haussa les épaules. Après un moment de
recueillement, il expliqua :
— J’ai eu de la chance !
Il repéra le rictus de Mordechai. Il pensa :
— « Tiens ! Il sait rire. »
Mais l’interrogatoire n’était pas terminé :
— Accepterais-tu de mourir pour nous ?
— Je suis venu combattre pour la cause
juive. Je consens à payer le prix, n’importe
lequel…
— Bien, nous avons besoin de
combattants décidés et chanceux.
La cérémonie d’intronisation fut présidée
par Raanan lui-même.

396
Pendant les rites, le néophyte prêta le
serment de l’Irgoun sous le nom de Jacob. Il
appartenait désormais au peloton d’escorte
pour les arrivants.
Dans l’arsenal de l’Irgoun, il trouva des
caisses de grenades VB (Viven Bussières.
1915) et un Lebel avec son tromblon. Lui seul
en connaissait le maniement.
Aux excursions suivantes, il s’en servit
pour éloigner les cavaliers. Au troisième
voyage, le fusil cassa. La crosse n’avait pas
résisté aux chocs trop souvent répétés du
recul. Désormais, il lança ses VB à la pointe
de la baïonnette selon la méthode des
légionnaires.
Cette façon d’opérer intrigua les jeunes
sabras :
— Où as-tu appris à combattre ainsi ?
— Au Maroc. Mais je me suis aussi battu
contre les Allemands. Si cela vous intéresse,
je peux aussi vous montrer d’autres trucs.
Ils ne demandaient pas mieux. Jacob fut
donc promu lieutenant instructeur. Ses cours
portèrent sur la pose de mines et l’emploi du
plastic. Il enseigna aussi le corps à corps, le
tir à la volée et celui de précision.
Raanan qui assista quelquefois aux
démonstrations lui précisa ses objectifs :
— Pour commencer, ça va. Mais il faut les
habituer à la douleur. N’aie pas peur de leur
faire mal ! Je veux les plus durs de tous les
durs. La qualité doit compenser la quantité
N’oublie pas que nous luttons à un contre dix.

397
Jacob en convint. Mais à ce jeu, il encaissa
tant de horions en contrepartie que son corps
se couvrit d’ecchymoses. Il fut vite dépassé
par ses nouveaux élèves. Il les compara à
ceux du maquis de Gascogne :
— « Le Français est raisonneur. Le Juif est
intuitif et téméraire. L’un a mille ans de vie
bourgeoise derrière lui et il combat pour sa
liberté. L’autre traîne derrière lui deux mille
ans de misère et il défend sa peau. Autant
comparer des chiens de berger à des
loups. »
Jacob alla aussi dans les kibboutzim pour
aguerrir les jeunes pionniers. Un jour, il reçut
le commandement de l’arrière-garde d’un
petit convoi.
Ses quatre camions transportaient du
ravitaillement de Tel-Aviv à Jérusalem.
L’officier qui dirigeait l’avant-garde était
habitué au trajet. Cela ne l’empêcha pas
d’être tué lorsque son semi-chenillé sauta sur
une mine.
Jacob arriva très vite sur les lieux. Il était
accompagné de trois jeunes sabras, ses
élèves. Ils grenadèrent les assaillants. Ils
dégagèrent la route encombrée de troncs
d’arbres et de rocs. Il vit alors sa Jeep volée
par un briscard de l’Irgoun accompagné des
rescapés du semi-chenillé. Il protesta :
— Hé ! Toi ! Débarque de ma voiture.
Le vétéran le toisa :
— Je prends le commandement. Vous
montez dans le camion !

398
Les miliciens obtempérèrent aussitôt et
Jacob se retrouva seul. Il comprit qu’il n’était
pas encore accepté par les descendants des
premiers pionniers. Ceux-ci n’obéissaient
vraiment qu’aux leurs.
À l’arrivée à Jérusalem, Mordechai, qui
avait été transféré à Jérusalem en 1946,
l’aborda, un sourire narquois à la commissure
des lèvres. Manifestement, il avait été mis au
courant de l’incident de Latroun :
— Chez nous, il faut d’abord démontrer sa
valeur pour obtenir l’obéissance.
Les semaines suivantes, Jacob s’assimila
complètement à la harde. Il participa aux
raids de rétorsion. Il excella dans les combats
de rue.
Avant d’aller à la fête, il glissait des
semelles de fer dans ses espadrilles. Avec
ses mains nues, il paraissait désarmé face
aux coutelas et aux gourdins. Cependant,
quand les voyous se ruaient sur lui, il savait
les mettre en déroute. Il les esquivait avec
d’innocents pas de danse soudainement
convertie en des sauts de ciseaux
redoutables. Il commença à gagner l’estime
des sabras.
Ils l’appelèrent « Le Danseur ».

399
78 — Origines de la Haganah et
des mouvements extrémistes.
Pour comprendre le sionisme, il faut
d’abord débarrasser la question de tous ses
mythes. Celui du Peuple élu et celui de la
Terre promise représentent les deux
principaux. La doctrine de Herzl en réalité
provient du fait que les Juifs ont été
persécutés partout dans le monde. D’où
l’idée fondamentale d’assurer leur sécurité
en leur créant un foyer national. La Shoah a
bien prouvé que les premiers initiateurs
n’avaient pas tort. Partant, toute décision
internationale qui ne reconnaîtrait pas ce
principe de base est frappée d’illégitimité.
La déclaration de Balfour de novembre
1917 promettait un foyer national hébreu.
Elle promulguait aussi l’immigration des
Juifs des deux côtés du Jourdain. En
s’appuyant sur le sentiment nationaliste
arabe et sur le chef des Hachémites de La
Mecque, Hussein de La Mecque (1856-
1931), les Britanniques avaient pu
développer une attaque contre la partie
proche-orientale de l’Empire ottoman.
En 1916, Henry Mac Mahon, résident
général britannique au Caire, promit à
Hussein la création après la guerre d’un État
arabe allié de la Grande-Bretagne et formé
de la péninsule arabique, de la Palestine, de
la Syrie et de la Mésopotamie. L’accord
Fayçal-Weizmann fut signé le 3 janvier 1919
entre Fayçal Ibn Hussein et Chaim

400
Weizmann à l’occasion de la conférence de
paix de Paris de 1919. Fayçal Ibn Hussein
acceptait, par cet accord, les termes de la
déclaration de Balfour à condition que les
Britanniques tiennent les promesses
d’indépendance faites aux Arabes pendant
la guerre. Hussein avait déclenché la révolte
arabe de 1916 immortalisée par le chef-
d'œuvre de David Lean, « Laurence
d’Arabie ».
Lawrence d’Arabie avait rêvé de forger
l’unité arabe. Son mythe constituait l’alibi
des Britanniques. Des intérêts plus matériels
étaient cachés derrière.
À la fin de la guerre de 1914-1918, la
Russie bolchevique révéla à Hussein
qu’Anglais et Français s’étaient partagé le
16 mai 1916 l’empire arabe : il était dépecé
par les accords secrets Sykes-Picot. Le
principe en était de diviser pour régner.
Étaient créés :
1) Une zone bleue française
d’administration directe (Liban et Cilicie). La
Cilicie est une ancienne province romaine
située dans la moitié orientale du sud de
l’Asie Mineure en Turquie. Elle était bordée
au nord par la Cappadoce et la Lycaonie, à
l’est par la Pisidie et la Pamphylie, au sud
par la Méditerranée et au sud-est par la
Syrie. Elle correspond approximativement à
la province d’Adana, région comprise entre
les monts Taurus, les et la Méditerranée.
2) Une zone arabe A, d'influence

401
française (Syrie du Nord et province de
Mossoul) ;
3) Une zone anglaise rouge,
d'administration directe (Koweït et
Mésopotamie) ;
4) Une zone arabe B, d'influence
anglaise (Syrie du Sud, Jordanie et
Palestine) ;
5) Une zone brune, d'administration
internationale comprenant Saint-Jean-
d'Acre, Haiffa et Jérusalem.
Héros national, Laurence d’Arabie
n'hésita pas à abandonner son grade et sa
pension lorsque les pays vainqueurs
renièrent le pacte anglo-arabe.
Fayçal, le fils cadet d’Hussein avait été
un des dignitaires du Traité de Versailles.
Nommé « Roi de Syrie », il fut chassé de
Damas par les Français. Sous l’influence
de l’espionne et archéologue britannique
Gertrude Bell, il fut alors choisi en 1921
pour régner sur l’Iraq sous le titre de Fayçal
1er. (1883-1933) plutôt que son aîné,
Abdullah (1882-1951), nommé seulement
émir de la Transjordanie en 1921, puis
finalement installé sur le trône de la
Transjordanie (1946)
. En 1921, donc l’Arabie était tombée au
pouvoir de l’émir de Nedj, Abd Elk Aziz Ibn
Abderrahman al Fayçal al Saoud, le rival
d’Hussein de La Mecque. Abdelaziz
s'attaqua ensuite au chérif Hussein et le
chassa de La Mecque en octobre 1924

402
Abdelaziz ibn Saoud créa en 1932
L’Arabie Saoudite, monarchie
absolue islamique dirigée par la dynastie
des Saoud, depuis sa création 1
Le 14 juillet 1958, assassinée par des
officiers panarabistes, la quasi-totalité de
la famille royale hachimite d'Irak périra
dans un bain de sang
La famille royale de Jordanie de son
côté a continué de régner jusqu’à nos
jours.
Par contre, Le 14 juillet 1958, une
grande partie de la famille royale
hachémite d'Irak périra dans un bain de
sang, assassinée par des officiers
panarabistes,
Les Kurdes n’eurent pas d’État
indépendant à cause du pétrole de leur
région. Les Anglais avec Gertrude Bell
pensèrent qu’ils pourraient plus
facilement les contrôler au sein de l’Irak.
Déjà, les accords secrets franco-
britanniques Sykes-Picot prévoyant le
partage dataient du 16 mai 1916. Elle avait
été divisée après la Grande Guerre en deux
protectorats, un français et un anglais. Le
choix anglais du Sud était motivé surtout par
le pétrole de l’Irak. Dans la même lignée, les
Britanniques refusèrent un État séparé aux
Kurdes afin d’avoir le contrôle des champs
de pétrole des territoires kurdes.
La « Palestine » créée par les accords
Sykes-Picot se trouvait en fait vis-à-vis de sa

403
conception ancestrale coupée du Liban et
de la Syrie.
Comprise des deux côtés du Jourdain et
divisée donc par ce fleuve en une
« Cispalestine » et une « Transpalestine »,
elle était bordée, à l'ouest, par la
Méditerranée, à l'est, par l'Arabie Saoudite
et l'Irak, au sud, par l'Égypte, et au nord, par
la Syrie et le Liban.
Ces frontières furent universellement
reconnues depuis la fin de la Première
Guerre mondiale jusqu'en 1946 quand la
Grande-Bretagne, en continuation des
accords Sykes-Picot, accords qui déjà
initiaient le morcellement de la Palestine
transforma en 1946 en Royaume
indépendant l’émirat de Transjordanie
instauré en 1921 en. Elle, retranchait ainsi
quatre-vingts pour cent la Palestine et les
remettait aux Arabes en violation complète
du mandat qui lui avait été accordé sur ces
territoires par la Société des Nations.
La Palestine définie par la création du
royaume de Transjordanie n’était plus
constituée que par le territoire appelé la
« Terre sainte au sens chrétien ». On se
retrouvait loin de la Palestine ayant découlé
des Accords Sykes-Picot et encore plus de
la Palestine mythique. Cette Palestine
défigurée et amputée est délimitée par la
Méditerranée à l’est et par le Jourdain à
l’ouest avec les trois lacs, Hulé, Galilée, Mer
Morte.

404
Le terme de Palestine lui-même est
d’ailleurs un terme impropre. Retenu par les
Romains, il correspond aux Philistins ou
peuples de la mer. Ils s’étaient établis sur la
bande côtière entre Gaza et Jaffa après
avoir été battus par Ramsès III en 1187
avant notre ère.
Après le premier conflit mondial, la
tension entre les communautés arabes et
juives augmenta continuellement.
En 1920, les dirigeants sionistes
confièrent à Eliahou Golomb (1893-1945) le
soin d’organiser une armée clandestine. La
« Haganah » naquit dans un bain de sang
(émeutes arabes à la limite de Jaffa et Tel-
Aviv).
En 1946, la direction sioniste s’inclina
devant la création de la Transjordanie
divisant encore la Palestine. Au contraire,
Vladimir Jabotinsky s’insurgea. Polyglotte
écrivain né à Odessa en 1880, il fonda le
Parti révisionniste en 1923. Il réclama pour
ses coreligionnaires le pays de Canaan en
son entier et pas simplement le pays de
Canaan biblique à l’ouest du Jourdain qu’on
nommerait actuellement Eretz Israël
Ouest ; il revendiquait donc aussi toute la
Syro Palestine à l’est du Jourdain, c’est-à-
dire ce qu’on nommerait actuellement Eretz
Israël Est, le tout constituant la Palestine
mythique.
Les descendants hébreux d’Abraham
ont toujours été partagés entre le

405
pacifisme et la résistance. Il n’est pas
besoin de remonter aux pharisiens et aux
Maccabées pour le percevoir. La création
artificielle en 1921 et 1946 de la
Transjordanie était devenue la source de
leurs divisions. En 1931, un groupe quitta
la Haganah parce qu’il réprouvait sa
charte de défense. L’Irgoun Tsvaï Léoumi
dirigé par Avraham Tehomi (Etzel) se
présenta alors comme une organisation
militaire occulte juive. Comprenant 2000 à
4000 combattants, elle reçut le soutien
total du parti révisionniste de Zeev
Jabotinsky et le soutien partiel de sionistes
de droite.
En avril 1937, durant la première année
des « troubles » arabes, elle subit une
première scission. La moitié de ses
membres, 1500 environ la moitié conduite
par Avraham Lehomi retourna dans les
rangs de la Haganah. Le reste forma une
nouvelle Etzel ou Irgoun (IZL). Elle fit
dorénavant partie du mouvement de
Vladimir Jabotinsky. Elle en accepta non
seulement l’idéologie, mais aussi l’autorité.
L’Etzel rejetait la politique de modération,
dite « Havlagah », de la Haganah contre les
Arabes, doctrine de la « retenue » adoptée
par les dirigeants sionistes. L’Irgoun adopta
une politique d’intimidation et de terreur. La
révolte arabe fut pourtant réprimée de 1937
à 1939 par la collaboration de la Haganah
et des troupes britanniques.

406
La pression de la révolte arabe conduisait
la Grande-Bretagne à publier des Livres
blancs qui tous mettaient un frein à l’avenir
des Juifs en Palestine.
Le premier Livre blanc dit de Churchil
publié le 3 juin 1922 pour répondre à
l’opposition arabe quant à l’immigration
juive et à l’installation d’un « foyer national
juif » (pas dans ma cour), tout en
reconnaissant le droit des Juifs au retour à
leur terre ancestrale, mettait un frein à
l’immigration juive.
Le second Livre blanc dit de Lord
Passfield publié le 20 octobre 1930 à la
suite d’émeutes sanglantes en 1929
remettait en question l’implantation juive en
Palestine.
Le troisième Livre blanc ou The Mac
Donald White Papé a été publié 17 mai
1939 ; il voulait apaiser la population arabe
en limitant l’achat des terres par les Juifs.
En assurant l’indivision de la Palestine (Cis-
Palestine !), les Anglais voulaient détourner
les Arabes des puissances de l’Axe.
L’Irgoun mena une campagne d’attentats
contre les civils arabes entre 1937,
avènement du terrorisme juif, et 1939, avant
de décréter un cessez-le-feu en 1940. Elle
proclama la trêve de la lutte contre les
Anglais. La guerre mondiale motivait cette
attitude nouvelle. Le chef de l’IZL s’appelait
David Raziel. Il mourut en Irak au service de
la Grande-Bretagne. Ménahim Begin le

407
remplaça.
Une deuxième scission de L’Irgoun
survint en septembre 1940 lorsqu’Abraham
Stern fonda le Lehi (Lohamei Hérout Israël)
ou groupe Stern comprenant 500 à 800
membres.
Né après la mort de Jabotinsky, le Lehi
déclara qu’il poursuivait le combat contre les
Britanniques. Il s’opposa à l’engagement
volontaire de Juifs dans l’armée britannique.
Il tenta même de contacter des
représentants de l’Axe (alliance conclue
entre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste).
Abraham Stern fut arrêté et tué par des
officiers de la police britannique le 12 février
1942. Sa horde fut décimée. Yitzhak Shamir,
un petit homme d’un mètre cinquante-huit, la
reconstitua. De novembre 1947 à leur
dissolution (mai juin 1948), le Lehi et l’Irgoun
reprirent leurs attentats contre les civils
arabes.

408
79 — Situation à partir de 1943.
Le gouvernement anglais avait publié le 17
mai 1939 son troisième Livre blanc
concernant la Palestine. Il limitait la
colonisation juive et l’acquisition de terres.
Les quotas à l’immigration hébraïque
étaient fixés de façon très restrictive. Durant
la Seconde Guerre mondiale, le
gouvernement anglais appliqua avec rigueur
son document. Les navires capturés furent
retournés ou expédiés aux îles Maurice. Les
Juifs réagirent en organisant l’immigration
illégale. L’affrontement créa des drames.
Rappelons le sabordage le 25 novembre
1941 du Patria.
Le 25 novembre 1940, le bateau français
Patria à bord duquel 1 771 Juifs espéraient
trouver refuge en Palestine mandataire arriva
au port d’Haïfa le 25 novembre 1940. Les
Britanniques refusèrent l’entrée des
immigrants clandestins et décidèrent de les
envoyer sur l’île Maurice. La Hagana décida
de neutraliser le bateau pour empêcher son
départ vers l’île Maurice. Une charge
explosive fut placée sous la coque. Trop
forte, elle coula le navire entraînant par le
fond 257 vies. Les survivants furent internés
au camp d’Atlit près d’Haïfa.
Quelques semaines plus tard, le SS
Bulgarie refoulé d’Haïfa avec ses
passagers coula dans les détroits turcs, ce
qui amena la mort de 280 personnes.
Le Struma refoulé d’Istanbul le 24 février

409
1942 fut coulé probablement par le sous-
marin soviétique SC 213. 428 hommes, 269
femmes et 70 enfants périrent dans le
naufrage pour un seul survivant.
Ajoutons à cette liste le naufrage du
Salvador et la déportation des passagers du
paquebot « l’Atlantic ».
La propagande contre Israël affirma sans
vergogne que les sionistes dans leur désir
de voir les Juifs immigrer en Palestine et non
ailleurs étaient prêts à toutes les
provocations et qu’ainsi ils minèrent le Patria
et le Struma et que pareillement ils
commirent eux-mêmes les attentats contre
les synagogues afin d’attiser l’antisémitisme.
Le procédé se résume à un jeu de miroir
permettant d’attribuer aux sionistes les
méthodes de retournement staliniennes et
hitlériennes.
L’Irgoun (Etzel) de Ménahim Bégin et le
groupe Stern (Lehi) d’Yitzhak Shamir
exprimaient l’hostilité populaire grandissante
contre l’occupant. Ils ripostaient aux
exactions arabes par la violence et
l’intimidation.
Les deux mouvements dissidents
menaient les représailles aux agressions
arabes flagrantes contre les Juifs. Ils
passèrent à l’action dès le début de 1943.
L’intensité de la haine atteignit alors
naturellement son apogée à Jérusalem. Là
se côtoyaient le plus les ethnies
La Ville sainte présentait des points

410
chauds. Ils se trouvaient dans le Quartier juif.
Les Arabes y mettaient à sac les boutiques.
Hors les murs, ils flanquaient des rossées
aux chétifs étudiants habillés de lévites (sorte
de redingote d'homme ou de robe de femme,
ainsi dite parce qu'elle a quelque
ressemblance avec l'habillement des prêtres
ou lévites) de Mea Sharim.
Les ripostes jetèrent de l’huile sur le feu.
Elles entraînèrent un cercle vicieux. Les
accrochages et les attentats à la bombe
devinrent quotidiens. L’occupant britannique
arbitra le conflit en se montrant de plus en
plus partial en faveur des Palestiniens.
En 1944, le ministre britannique
responsable de la Palestine se dénommait
Walter Edward Guinness, Lord Moyne, 64
ans. Le 6 novembre, il était assassiné par des
membres du Lehi en Égypte. Il pratiquait en
effet une politique contraire aux intérêts juifs.
Il avait notamment porté la responsabilité du
drame du Struma.
De quoi s’occupait l’armée régulière, la
Haganah (mot signifiant défense), pendant
ce temps ? Et bien ! Elle se bornait au mieux
à la défensive conformément au sentiment
pacifique de la majorité. Son existence restait
secrète en principe. En réalité, elle était
tolérée par la puissance mandataire. Elle
temporisait. L’Agence juive avait peur de la
réaction britannique. Par le Palmach, son
unité de choc fondée en 1940 par Yitzhak
Sadeh, elle réprouvait et réprimait même les

411
agissements des militants extrémistes. Elle
les arrêtait.
Après l’assassinat de Lord Moyne, elle se
comporta encore plus mal. Elle poussa la
collaboration de la Haganah avec les Anglais
jusqu’à leur livrer les « terroristes juifs ».
Souvent, ils étaient à ce moment-là pendus,
internés ou exilés. Il en résulta l’exécution de
700 à 1000 dissidents. Cette période de la
chasse au terrorisme s’appela la « saison »
alla de mars 1944 à mars 1945.
Le chef de l’Irgoun, Ménahim Bégin qui
avait décrété le premier février 1944 la
reprise de la lutte contre la Grande-Bretagne
interdit à ses partisans de riposter à la
Haganah. Il sauva ainsi les Juifs de la guerre
civile.
En 1945, l’immensité du drame de la
Shoah apparut à tous. Cela n’attendrit guère
les Britanniques. Ils menèrent sans
discontinuer leur politique antisioniste. Ils ne
voulaient pas provoquer les Arabes.
Pourtant, l’Agence juive avait participé du
côté allié à la Seconde Guerre mondiale. Et
elle conservait sa peur d’irriter les
mandataires. Ben Gourion et ses caciques
militaires gardaient la même opinion.
Selon eux, le manque de combattants et
d’armements obligeait à éviter tout défi.
Ils cultivaient l’illusion que les activités
terroristes constituaient la raison de
l’obstruction anglaise à l’immigration. On
pouvait tout juste se protéger, disaient-ils. Il

412
ne fallait surtout pas envenimer les
relations avec les troupes d’occupation.
Envers les Arabes, le Yichouv continua la
« retenue ». La Haganah recrutait ses
membres principalement chez les jeunes
pionniers des kibboutzim et les étudiants.
Elle possédait pourtant, nous l’avons
précédemment mentionné, son unité d’élite
le Palmach disposant d’armes légères.
Le Palmach était formé à partir de vrais
soldats. Ils avaient déjà combattu pour la
plupart. Ils venaient essentiellement soit de
l’armée de Sa Majesté, soit de celle de
l’URSS, et notamment des déserteurs de
l’armée du général polonais Wladislaw
Anders : En 1942, l’Armée polonaise alors
regroupée en Palestine et incorporée à
la 9e armée britannique sous le
commandement du général William
Holmes. Une grande partie de cette armée
était cantonnée à Gaza. 3 000 recrues
polonais d’origine juive désertèrent alors
pour aller rejoindre les divers groupes
sionistes actifs en Palestine. Bien que la
désertion fût passible de la peine de mort,
le général Anders permit tacitement à ses
3 000 soldats juifs, dont Menachem Begin,
futur premier ministre israélien et prix Nobel
de la paix, de rester en Palestine.
Le Palmach se situaient à l’opposé
politique des activistes de droite. Il
constituait la force mobile de la Haganah.
En novembre 1947, le Palmach ne

413
constituait qu’une brigade de 2100
hommes et 1000 réservistes. Pour la
guerre d’indépendance, commandé par
Yigal Allon, le Palmach sera divisé en trois
brigades.
— La 10e Brigade mécanisée Harel.
— La 11e Brigade Yiftach.
— La 12e Brigade Hanegev.
Les deux mouvements extrémistes et la
Haganah se regardaient en chiens de
faïence. Chaque partisan pouvait se
demander s’il avait opté pour le bon côté, le
dilemme de l’opposition en pays occupé
paraissant alors insoluble. Que choisir ? Ou
l’hostilité franche et sans taches ou la
collaboration compromettante à moindres
risques immédiats sauf l’honneur ?
La passivité des forces légitimes pouvait
conduire à un holocauste aussi brutal que
l’asphyxie aiguë des chambres à gaz. Elle
rendait aussi possible une destruction
administrative lente et sournoise.
L’assimilation de bien des peuples a résulté
de cette méthode. À l’inverse, l’activité
prématurée des groupes terroristes ne se
révélerait-elle pas porteuse d’aussi grandes
catastrophes ?
Le travailliste Clément Attlee arriva au
gouvernement de Londres le 26 juillet 1945
avec Ernest Bevin au Foreign Office.
Il renia ses promesses d’annuler le Livre
blanc de 1939. Il continua la politique
favorable aux Arabes.

414
Les différentes factions hébraïques
formèrent alors un front uni de révolte, le
« Tenouat Hameri ». Ce mouvement de
résistance dura neuf mois, de novembre
1945 jusqu’en août 1946.
Devant l’ampleur de la répression du
samedi 29 juin 1946 (le Shabbat noir), la
Haganah se résigna. Elle ne prit plus part à
l’action sauf pour l’immigration illégale
clandestine (Aliyah Beth).
L’Irgoun au contraire répliqua le lundi 22
juillet 1946.
Elle dynamita le service anglais de
renseignement et de transmissions
militaires. Il était situé dans l’hôtel cinq
étoiles King David de Jérusalem. L’attentat
entraîna 91 tués et environ 45 blessés. Le
séisme qui en résulta constitua le véritable
acte de création de l’État d’Israël.
Les autorités officielles juives
demeurèrent ambivalentes. Elles
approuvèrent en sous-main l’attaque. Elles
l’avaient possiblement commanditée !
Publiquement, elles condamnèrent encore
les « terroristes ». Les potences anglaises
redoublèrent d’activité. À partir d’août 1946,
les immigrants illégaux saisis par les
Britanniques furent déportés vers Chypre.
Les Anglais réagirent. Le ministre des
Affaires étrangères Bevin fit appel à l’ONU le
14 février 1947. Il tenta de la manipuler afin
d’obtenir les mains libres. Il chercha à
démontrer l’impuissance de l’organisation

415
internationale à trouver une majorité des
deux tiers. Il escomptait de cette manière
pouvoir se donner les mains libres et
accorder alors à Abdullah ce qui lui manquait
de Palestine. Le 29 novembre 1947, il
éprouva une mauvaise surprise. Du fait du
changement de politique de l’URSS, les
Nations Unies approuvèrent un plan de
partage. Bevin changea de tactique. Il décida
de mettre fin au Mandat. Il était sûr qu’ainsi
l’État juif serait écrasé à peine né.
D’un côté, les Juifs acceptèrent
d’enthousiasme la décision de l’ONU. De
l’autre, les Arabes refusèrent toute
concession. En colère, ils se soulevèrent
partout. Ils redoublèrent de violence. Ils
attaquèrent les véhicules. Ils dynamitèrent ou
incendièrent les propriétés de l’autre
communauté. De véritables combats se
déroulèrent à Tel-Aviv, à Jérusalem et
ailleurs. La guerre civile s’enflamma avec ses
représailles et contre représailles. La panique
s’installa parmi les classes aisées arabes.
Cent mille quittèrent le pays de décembre à
fin mars. Tous espéraient sans doute
retourner en Palestine à la fin des hostilités.
La résolution de l’ONU divisait la
« Cispalestine » en deux. Elle amenait
l’avantage de créer un frein aux appétits des
gouvernements limitrophes. Par contre, elle
perpétuait un état de guerre entre les deux
familles sémites prétendant à l’héritage.
Vers 1800 AC vivait Abraham, chef des

416
Hébreux. Père d'une multitude, il est à
l’origine des deux grandes religions de la
Bible et des trois grandes religions
monothéistes. Le peuple d’Israël
descendrait d’Abraham par son second fils
Isaac, le père de Jacob. Sous Moïse et
Josué, les tribus d’Israël vainquirent les rois
de Canaan. Elles s’emparèrent des terres
cananéennes. Cela se passait treize ou
quatorze siècles avant notre ère. Elles
durent ensuite se défendre contre une
menace encore plus grande, les Philistins,
puissamment armés. Les travaux
archéologiques actuels cependant infirment
plutôt la vérité historique de ces récits
bibliques.
Trop anciennes, les ruines retrouvées les
placent plus valablement au niveau des
mythes. Qui représentaient les premiers
israélites à l’âge de bronze, entre 1550 et
1150 avant Jésus-Christ ? Résultaient-ils en
réalité d’une interpénétration entre des tribus
locales et des bergers venus du Néguev ?
Peu importe en fait si la nation israélite a
émergé ainsi d’un regroupement de
pasteurs et de cultivateurs. Le Peuple élu
n’en dispose pas moins d’une prérogative de
plusieurs millénaires sur la Terre sainte. Le
fil en a paru à dire vrai ténu à certains
moments de son histoire. Cela est survenu
en raison avant tout de massacres et
d’expulsions.
La même considération s’applique aussi

417
pour les Arabes. En effet, la Palestine au dix-
huitième siècle était pratiquement déserte
selon de nombreux témoignages de
l’époque. La population arabe enfla vite par
la suite d’abord par immigration à partir de
nombreux pays.
Les richesses créées par les Juifs n’en
sont pas la moindre raison. Pour certains, les
Palestiniens arabes ne posséderaient un
droit relevant d’une présence en Palestine
que depuis l’an 637. La conquête arabe du
pays fut alors foudroyante. En 636, les
armées arabes défirent l’Empire byzantin à
la bataille de Yarmouk (affluent du Jourdain
en Jordanie à Naharayim).
Elles s’emparèrent ainsi du Proche-Orient
judéo-chrétien. La date précède de cinq ans
la mort de Mahomet.
La Bible, œuvre de propagande, mélange
certes mythe et réalité. Pourtant, les Arabes
descendraient du premier fils d’Abraham, ils
sont les enfants d’Ismaël et d’Ésaü.
Finalement, tout incite à penser que le séjour
arabe en Palestine remonte aussi aux temps
bibliques autant qu’en 636. On le retrace
notamment au sud du royaume de Judas.
Cette présence arabe au VIIe siècle en
Palestine peut toutefois se comparer à celle
récente au Maroc et dans l’Afrique en
général. Là, les Berbères réclament une
présence de plus de 5000 siècles. Dynasties
dominantes, les Omeyyades se réservèrent
l’exclusivité de l’Islam. Ils n’en respectèrent

418
que mieux les autres religions. S’ils furent
des despotes héréditaires, du moins
installèrent-ils une civilisation et une culture
raffinée.
Suite aux Croisades chrétiennes après
l’an mille, les Turcs, musulmans, mais non
arabes, prirent peu à peu le contrôle du
Proche-Orient qui fut englobé dans l’Empire
ottoman de 1516 jusqu’en 1918. Par la suite,
le pays fut divisé en quatre Terres saintes.
Liban, Syrie, Transjordanie, Palestine.
Aussi, peut-être les deux peuples sémites se
retrouvent-ils dos à dos quant à leurs
prétentions territoriales. Du moins, ce point
de vue est défendable. Ils peuvent donc
mutuellement se traiter d’occupants, comme
l’Histoire le démontre.
Les Juifs croyants considèrent les
Palestiniens tout juste comme des squatters.
Les non-croyants estiment que
l’holocauste prouve la nécessité de fonder
un foyer national pour assurer leur sécurité.
Pour eux, la création idéale d’un
gouvernement laïque s’avérait nécessaire
afin éviter une guerre tribale d’un autre âge.
Un droit de citoyenneté serait accordé à tous
ceux qui y auraient vécu depuis assez
longtemps. Toutes les races, les religions,
les cultures et les langues seraient
respectées.
En l’absence de cette laïcité, les deux
parties risquent d’oublier la démocratie et
d’être séduites par le fascisme. En favorisant

419
leurs « tics » plutôt que l’amour divin, en
multipliant les tabous et les veaux d’or, les
religions ont alimenté et alimentent toujours
le feu des guerres. Comment pourrait-on
contrôler les idées extrémistes des deux
bords ?
En mai 1942, des sionistes américains se
réunirent en congrès. Il se tint à l’hôtel
Biltmore de New York. L’antisémitisme
mondial ne les encourageait pas à une
attitude modérée. Avec Ben Gourion, ils
avaient rejeté définitivement le concept d’un
pays binational, d’autant que le Livre blanc
de 1939 leur attribuait de fait un statut
minoritaire. Ils revendiquèrent la fondation
d’un État juif sur toute la « Palestine
anglaise » des deux côtés du Jourdain. Cela
revenait à adopter la position extrême du
Parti révisionniste. La seule différence venait
de l’exclusion de la Syrie et du Liban
(« Palestine française »). L’État juif était
devenu l’objectif du mouvement.
Les Palestiniens arabes refusèrent aussi
l’unité du pays. Ils ne pouvaient accepter les
Juifs, sinon à la rigueur que sous leur tutelle
et comme citoyens de seconde classe.
Leurs adversaires se soumirent au plan de
l’ONU simplement parce qu’il concrétisait la
naissance d’Israël.
Ainsi, la possibilité d’une nation laïque
multiculturelle fut détruite dès le départ ; une
tragédie commençait de barbarie et de haine
qui la rendrait encore moins possible avec le

420
temps. Espérer dans ce contexte un miracle
de réconciliation deviendra au contraire
probablement de plus en plus illusoire. Si
rien ne change, tout se terminera donc un
jour par un rejet. Les Juifs seront repoussés
à la mer ou les Arabes à l’est du Jourdain et
au nord du fleuve Litani. Ou bien alors,
escomptant comme Hitler la faiblesse des
démocraties, un État arabe nanti de la
bombe atomique l’utilisera contre Israël et ce
sera le début d’un processus munichois
débouchant sur une guerre mondiale
catastrophique.
La communauté internationale adopterait
dans ce conflit sans doute une attitude plus
sage si elle agissait selon cette prémisse.
Cette évaluation terre-à-terre n’empêche
pas de souhaiter un rapprochement
miraculeux entre ces deux peuples déchirés.
Le 1er mars 1947, une grenade lancée par
l’IZL à l’Officer Club de Tel-Aviv tuait ou
blessait plus de 20 militaires britanniques
Le 4 mai, l’Irgoun s’introduit dans la prison
britannique d’Acre et libère une vingtaine de
ses membres, mais 9 des assaillants sont
tués et 8 capturés. 3 des assaillants sont
condamnés à mort le 8 juillet. L’Irgoun
réplique en kidnappant 2 sergents
britanniques le 12, lendemain du jour où
l’Exodus appareille du port de Sète.
L’interception de l’Exodus le 18 juillet 1947
attira cependant les regards du monde sur le
blocus britannique. Devant le refoulement

421
des passagers et leur débarquement de force
en septembre à Hambourg, l’opprobre devint
universel. L’échec britannique sur place en
Terre sainte ne laissa plus de doute.
Les 3 condamnés à mort furnt exécutés le
29 juillet et l’Irgoun pendit les 2 Britanniques
et piège les cadavres blessant un capitaine
britannique.
Le 30 juillet 1947, en représailles, des
hommes de la sécurité britannique tirèrent à
Tel-Aviv des rafales sur des piétons faisant 5
morts et 10 blessés ; des juifs sont roués de
coups et des magasins saccagés.
Le 1er septembre 1947, l’Assemblée
générale de l’ONU conclut unanimement à la
nécessité de mettre fin au mandat
britannique.
Le 16 septembre 1947, la Ligue arabe
décida de créer une Armée de Libération
arabe, composée de Palestiniens et de
volontaires venus des États arabes,
commandée par Fawzi el Kaukji.
Le 29 novembre 1947, le plan de partage
était voté. Les Palestiniens étaient révoltés.
La joie des Juifs était mitigée parce qu’on ne
leur rendait que la moitié de leur Pays, soit
la Judée et la Samarie et qu’en outre ils
allaient avoir 400 000 Arabes dans leur État.
Le 30 novembre 1947, 7 juifs furent tués
dans une embuscade contre deux autobus
et un autre Juif fut tué à la limite entre Jaffa
et Tel-Aviv.
Le 2/12/47 une foule armée de bâtons et

422
de couteaux s’en prit aux commerces et aux
passants juifs de la Vieille Ville de
Jérusalem ; plusieurs juifs furent blessés ;
des unités de la Haganah tirèrent dans la
foule et au-dessus des têtes.
La Haganah, vu la violence accrue, les
incidents se multipliant en décembre 1947,
revint à des analyses plus réalistes.
Palestiniens et Juifs multiplièrent les
attaques, qu'elles fussent ou non des
ripostes.
Dès la mi-décembre, La Haganah avait
ainsi remplacé le principe de la simple
défense par une défense active ou
agressive. Son unité d’opérations spéciales
et son Intelligence Service à Tel-Aviv et
Jérusalem (Shaï) arrêtèrent leurs
interventions contre les dissidents. Ils ne les
kidnappèrent plus et ils ne les incarcérèrent
plus avant la date de leurs actes planifiés.
Plus, les Arabes ayant riposté en plaçant
d’importantes charges explosives dans les
centres civils juifs, en particulier à
Jérusalem, la Haganah organisa l’explosion
le lundi 5 janvier 1948 de l’hôtel Sémiramis
de Katamon. Il recelait le quartier général
arabe. L’action tua trente-six personnes. Elle
était motivée par le désir de stopper
l’abandon du Centre de la ville nouvelle par
les Juifs inquiets.
Le dimanche premier février 1948, Abd
El-Kader Al-Husseini rétorqua grâce à deux
Tommies. Prétendus déserteurs, ils

423
appartenaient en réalité à un commando
antisémite de la police britannique, la
« British League ».
Une auto piégée par Fawzi al-Kutub, le
principal artificier des Husseini formé en
Allemagne nazie, explosa dans la rue
Hasolel (actuellement Havazelet) près du
Palestine Post, le journal juif de langue
anglaise. Le bilan s’établit à six morts et
onze blessés. Le rêve d’une coexistence
pacifique était éteint. Avait-il réellement
existé ?

424
80 — L’épisode du mercredi 11
février 1948.
En mars 1947, Yitzhak Avinoam
commandant pour l’Irgoun du district de
Jérusalem avait été arrêté et envoyé en
détention dans un camp en Afrique dont il ne
revint que le 12 juillet 1948. Mordechaї
Raanan, déjà muté à Jérusalem en 1946, fut
nommé commandant de Jérusalem. Le
destin de Bancal qui l’avait suivi allait
emprunter un nouveau virage le 11 février
1948.
Un planton le héla :
— Danseur ! Le patron te demande.
Raanan commanda :
— Jacob ! On se bat à l’Université
hébraïque. Cette fois, l’accrochage paraît
sérieux. Prenez vos armes. Suivez des
itinéraires différents, deux par deux pour ne
pas éveiller l’attention. Dépêchez !
L’Université Hébraïque de Jérusalem
avait été créée en 1925 au pied du Mont
Scopus, sur la volonté d’intellectuels
européens engagés parmi lesquels
Sigmund Freud, Martin Buber, Albert
Einstein. Le détachement de l’Irgoun
avança vite, mais il arriva trop tard. Ils ne
trouvèrent, gisant sur le pavé, que des
cadavres d’étudiants molestés à mort. Lors
du repli, ils tombèrent sur une bande
d’Arabes armés et excités. Les échanges de
coups de feu attirèrent d’autres combattants
des deux camps.

425
Une vraie bataille meurtrière s’ensuivit.
Les francs-tireurs de l’Irgoun furent
submergés. Ils durent décrocher. On tirait
sur eux des toits, des moucharabiehs et de
diverses ouvertures. La fuite seule
permettait le salut.
Jacob perdit de vue ses camarades. Il
courut en choisissant des ruelles étroites et
des venelles désertes. Il s’engouffra dans
une demeure et de là, par une fenêtre, il
sauta dans une arrière-cour. Il s’égara dans
un enchevêtrement de maisons, de
passages, de culs-de-sac. Il se comporta
comme quelqu’un qui n’a rien à se reprocher
et qui sait où il va. Il continua son chemin en
s’efforçant de marcher sans hâte. Il adopta
un pas assuré et tranquille.
Enfin, il sortit du guêpier et déboucha sur
de grandes artères avec des boutiques et
des immeubles à étages. Il respirait de
soulagement en se faufilant dans les
boulevards, quand il entendit claquer
d’autres coups de feu. Les détonations le
guidèrent sur les lieux où une escarmouche
venait de se produire. Des Arabes
attaquaient quatre membres de la Haganah.
Une patrouille de « l’Highland Light
Infantry » commandée par un sous-officier
encadrait des soldats juifs. Elle voulait les
désarmer sans se soucier de leurs
adversaires. Révolté, Jacob envoya une
courte rafale de sa mitraillette Sten au-
dessus de l’attroupement en criant aux

426
siens :
— Sauvez-vous !
Les Tommies ripostèrent immédiatement.
Un coup bien ajusté le blessa au bras et lui
arracha le pistolet-mitrailleur. Il dut détaler
pour semer ses poursuivants. Un passage
s’ouvrait à gauche, il s’y précipita et
déboucha en plein sur un jeune couple juif.
La fille plongea la main dans son corsage,
en retira un revolver et le passa à son
compagnon :
— Suivez-nous !
Avant qu’il réalise, l’arme s’enfonçait dans
ses côtes. Il se récria :
— Écoutez ! Il faut secourir nos
camarades ! Ils viennent d’être arrêtés.
— Le canon lui laboura le flanc
brutalement.
— Marche !
Il ne pouvait qu’obéir. Il renouvela ses
protestations au quartier général de la
Haganah. L’officier, après l’avoir considéré,
haussa dédaigneusement les épaules :
— On vous a entendu tirer sur les
Britanniques. Appartenez-vous à l’Irgoun ?
— Oui.
— Vous êtes mis aux arrêts.
— Voulez-vous bien faire désinfecter
mon bras quand même ?
La fille qui avait participé à son
arrestation passa du mercurochrome sur
la blessure et la banda avec brutalité. Par
la suite, il resta seul, ignoré, sauf qu’on lui

427
donna une tasse de thé et une cigarette.
Vers cinq heures de l’après-midi, deux
sentinelles vinrent le chercher.
— Où allons-nous ?
— Le colonel veut vous voir.

428
81 — La Haganah de Jérusalem.
Un colonel, impeccable, cravaté,
fraîchement rasé, était assis derrière son
bureau. Des lunettes teintées lui cachaient
les yeux. Sa physionomie inspira à Jacob un
sentiment trouble de déjà-vu. L’officier qui
l’avait mis aux arrêts exposa les
circonstances de la capture du suspect
malpropre et en haillons.
— Il appartient à l’Irgoun et il a été capturé
alors qu’il fuyait les Anglais. Une rafale
entendue une minute avant indique qu’il a
utilisé une arme contre eux. Il prétend qu’il
voulait empêcher l’arrestation de quatre des
nôtres.
Le colonel examina le misérable
dépenaillé et sale, la barbe hirsute, qui
comparaissait devant lui.
Son expression se durcit de dégoût :
— Selon vous, pourquoi les nôtres
auraient-ils été appréhendés ?
— Ils avaient été attaqués, ils ont riposté.
Les Anglais les ont arrêtés, mais ils ont au
contraire laissé tranquilles les Arabes
armés.
— Pourquoi croirais-je une horde
d’assassins indigne de l’honneur de
soldats ?
Ce disant, il ôta ses verres. Ses traits
affichaient l’incarnation d’un désarroi
impuissant. Comme dans un éclair, Jacob le
reconnut. Il revoyait un sous-officier de la
Légion étrangère au Maroc. Confronté à la

429
rigidité militaire, le sergent-chef légionnaire
était au désespoir de perdre sa section, faute
de temps. Oui, bien sûr, il se trouvait bien en
face de l’ex-Légionnaire Shaltiel. Il se
redressa et regarda son vis-à-vis droit dans
les yeux.
Il parla en français, sentencieusement en
détachant chaque syllabe :
— Je suis un soldat de la même trempe
que vous, mon Colonel.
La stupéfaction envahit les regards :
— Que voulez-vous dire ?
— Reconnaissez-vous cela, chef ?
Il déboutonna le col de sa chemisette,
enleva la chaîne avec l’étoile de David et la
tendit. L’officier scruta longuement la figure
noircie et broussailleuse. Il se rappelait
l’épisode du Magen David. Il retrouva plus
difficilement la ressemblance.
Le jeune guerrier qui l’avait aidé si
spontanément plus de dix-sept ans
auparavant différait tellement. Il exhibait au
Maroc un visage frais, souriant, ouvert, une
tenue soignée...
— Bancal ?
Le sourire à l’évocation du sobriquet de
jadis effaça instantanément l’hésitation :
— Le caporal Santa !
Il saisit la main du déguenillé. Les
officiers ahuris n’y comprenaient rien. Il
continua, toujours en français :
— Sans le moindre soupçon de sang juif,
pourquoi viens-tu foutre la pagaye chez

430
nous ?
— Je suis ici pour combattre à vos côtés.
— Nous avons besoin de guerriers
disciplinés, non de spadassins. Notre
Haganah forme la vraie armée d’Israël.
— Si vous voulez vous montrer digne de
ce nom, ne tendez pas l’autre joue quand
vous recevez une gifle. Si vous courbez
toujours l’échine, vous ne l’obtiendrez
jamais votre État. Avec l’Irgoun, au moins,
nous nous faisons craindre. Nous prenons
dent pour dent et œil pour œil.
— Nous finirons bien par remettre les
coups. Je te le jure. Simplement, nous
n’avons pas actuellement acquis une force
suffisante pour nous permettre en plus les
Anglais sur le dos.
Sa plaidoirie fut interrompue par un
remue-ménage dans le corridor. Le colonel
David Shaltiel avait succédé à Israël Amir à
la tête du Shaï. Le Shaï (Sherut ha'Yediot
ha'Artzit or National Information Service)
était le service de renseignement et de
contre-espionnage de la Haganah et le
prédécesseur du Mossad né le 13
décembre 1949. Remplacé par Isser Beeri
(Bierenzweig ou le grand Isser), Shaltiel
venait d’être nommé Commandant de
Jérusalem le 6 février, soit de fraîche date.
Isser Beeri dit le grand était un agent des
services de renseignements israéliens. Il
était membre de la Haganah depuis 1938,
de 1944 à 1947, et entrepreneur de

431
bâtiment à Haïfa, chef du Shaї de 1947 à
1948 suite à la démission de David Shaltiel.
Isser Beeri dit le grand fut destitué de ses
fonctions suite à trois scandales :
l'assassinat d’Ali Kassem dit « l'affaire
Berri », la détention autoritaire ainsi que la
torture septante-six jours durant de Jules
Amster, le chauffeur d’Abba Houshi et
l'exécution sommaire du capitaine Meir
Toubianski.
Isser Beeri dit le grand sera alors
remplacé en décembre 1948 par Isser
Harel dit le petit. Ces trois scandales
entraînèrent une refonte totale des services
secrets israéliens (futur Mossad) « visant à
garantir les droits du citoyen face à cette
machine de l'ombre » dixit Michel Bar-
Zohar (« J'ai risqué ma vie », par Isser
Harel, numéro 1 des services secrets
israéliens).
Les nouvelles règles de discipline du
commandant de Jérusalem n’étaient pas
encore assimilées. Un groupe de troupiers
excités bouscula le planton et entra en
trombe. Le capitaine Eliahu Arbel, officier
d’opération de la Brigade Etzion, annonça :
— Quatre des nôtres ont été torturés et
tués. Différentes sources nous confirment
que les Britanniques les avaient désarmés
et conduits au quartier général arabe. Là,
ils ont été livrés à la populace surexcitée.
Un seul a eu la chance d’être abattu
directement par balle, les trois autres ont

432
été martyrisés, châtrés, étripés.
Un silence de mort succéda à la
révélation…
Le chef manifesta son accablement :
— Il disait donc vrai !
Puis, dans un sursaut d’énergie, il
commanda son adjoint d’un ton ferme :
— Capitaine Arbel !
L’appelé s’avança, suivi des autres
officiers en demi-cercle.
Shaltiel les fixa du regard un par un et
finit par son camarade de la Légion. Il
annonça :
— Quatre des nôtres ayant été
assassinés par la faute des occupants.
Dorénavant, tous les membres de la
Haganah devront s’opposer par la fermeté à
toute tentative d’arrestation.
Tous approuvèrent ce changement
d’attitude historique avec une gravité
solennelle. Les dés étaient jetés. Maintenant
et pour de bon, tous les Juifs allaient se
battre avec détermination.
Avec résolution, ils quittèrent le bureau
pour transmettre les dispositions qui
modifiaient le comportement à l’égard des
forces mandataires.
— Bancal, reste avec moi, j’ai besoin de
toi.
Les nouvelles mesures facilitaient le choix
déterminant du Hongrois. Il n’hésita pas,
malgré les années passées dans l’Etzel :
— Je me range à vos ordres, Chef.

433
— Bien. Première chose, il faut te rendre
méconnaissable pour l’Irgoun.
— Facile. Ils ne m’ont jamais vu sans
barbe.
Shaltiel l’emmena dans sa chambre, alla
chercher une paire de ciseaux et un rasoir.
Le planton débroussailla et coupa les
cheveux. Le transfuge se rasa lui-même.
Après une douche, on l’habilla de neuf. Il
était maintenant devenu quelqu’un d’autre,
plus jeune, moins sauvage. La toilette lui
avait procuré un sentiment de bien-être qu’il
n’avait pas connu depuis belle lurette.
Shaltiel contempla avec satisfaction cette
étonnante transfiguration :
— Il reste à te donner une identité. Je suis
ton parrain. Moi, David, je te prends pour fils.
Tu t’appelleras dorénavant « Ben David ».
Dès maintenant, tu es rattaché à mon état-
major. Il m’en faudrait des douzaines de ton
espèce. J’ai tellement besoin de soldats
compétents. Parles-tu arabe ?
— J’ai du mal à me faire comprendre. Je
peux passer à la rigueur pour un Nord-
Africain.
— Où as-tu appris l’hébreu ?
— D’abord au Maroc où mes amis m’ont
aidé. Ici, ensuite. J’y séjourne depuis
maintenant plus de quatre ans.
— Tu es doué. Je t’avais pris pour un
sabra.
— Les sabras, eux, croient comme fer que
je viens du Maghreb !

434
82 — Mission de reconnaissance
dans la Vieille Ville.
Shaltiel réfléchit à la manière dont il
pourrait le mieux utiliser sa nouvelle
recrue :
— Nous allons tenter un essai… Arbel !
Élie, voici le lieutenant Ben David. Je l’ai
nommé mon officier de liaison. Donnez-lui
Judith pour l’accompagner dans la Vieille
Ville. Il y inspectera les défenses.
Fournissez-lui une arme.
Ben David choisit un pistolet « Steyr »
que la fille cacha dans son corsage. Dans
la rue, elle proposa :
— On pourrait descendre l’Avenue du
Roi George V, puis contourner la gare vers
la porte de Sion. Il vaudrait mieux éviter
celle de Jaffa après ce qui vient de s’y
passer. En as-tu entendu parler ?
La porte de Sion est située dans la partie
sud-ouest de la Vieille Ville. Elle donne
accès au quartier arménien. Il hocha la tête.
Elle s’appuya sur le bras de son
compagnon. Elle perçut le pansement et le
tâta. Il lui semblait le reconnaître. Elle
soupçonna :
— Mon compagnon ne serait-il pas le
salaud de l’Irgoun auquel j’ai mis un
bandage tout à l’heure ?
Il ne répondit pas. Elle retira brusquement
sa main et marcha à distance, gardant un
silence hostile. Ils arrivèrent au Consulat de
France. Il y entra. Après un temps

435
d’indécision, elle suivit sur ses talons. Il
paraissait bien connaître les lieux. Il
ébaucha un salut avec un planton qui les
croisait, dévoilant là quelque connivence. Ils
s’engagèrent dans un dédale de couloirs et
sortirent par la porte de derrière.
Après les jardins potagers, ils
débouchèrent sur des terrains vagues. Au
bout d’une demi-heure de cheminement, elle
rompit la glace :
— Es-tu Français ?
— Oui.
Cela pouvait s’interpréter comme on
voulait. Elle retomba dans son mutisme.
Derrière la gare, un jeune Arabe gardait une
chèvre. Il reluqua les jambes féminines
couvertes seulement à mi-cuisses par le
short. La face déformée par une grimace
torve, il jaugea la carrure du chevalier
servant. Finalement, il saisit un gourdin et
émit un sifflement modulé, bientôt répercuté
par d’autres.
De fait, deux bergers émergèrent des
coteaux avoisinants. Encouragé par ce
renfort, le chevrier s’avança carrément pour
barrer le chemin :
— Toi, « Yack », tu les mets. La fille reste
ici !
Ben David se boucha les oreilles et
commença à marcher vers le gêneur.
Sardonique, l’Arabe souleva son « nabut »,
nom du bâton noueux alors fort en usage en
Palestine. Il l’abattit et frappa dans le vide.

436
Après l’esquive, le « Yahoud » envoya son
espadrille lestée frapper là où ça fait mal. Le
galant se plia en deux. Il allait devoir se
priver de bagatelle pour longtemps.
Les deux autres importuns foncèrent à
leur tour. Le premier arrivé avait vu que la
frappe directe ne réussissait pas. Son bâton
tournoya dans l’attente d’un moment
propice. Ben David ramassa une poignée de
terre et feignit un bond en avant. Il obliqua à
gauche en projetant la poussière. Il termina
par une savate dans l’entrecuisse. Et de
deux.
Le troisième voyou, armé d’un long
couteau, ralentit sa course. Il regarda les
corps prostrés sur le sol et le sale Feuj qui
les avait esquintés. Avec un rictus chargé de
haine, il s’approcha doucement en décrivant
des cercles avec la pointe de son surin.
Impavide, « Le Danseur » partit à gambader,
portant son poids d’une jambe à l’autre.
Soudain, une esquisse de pirouette se
convertit en un vif saut de carpe. Un crochet
au menton acheva l’ouvrage. Le poignard
échappé rebondit à terre. Judith le ramassa,
en éprouva le fil. Il était aiguisé comme un
rasoir. Après une hésitation, comme à
regret, elle finit tout de même par dire :
— Merci !
— Hem !
Elle le réprimanda :
— Tu as compromis inutilement ta
mission. Tu aurais dû filer. Judith sait se

437
protéger toute seule.
— Hem ! Bien sûr. Trois bougnoules
lubriques ne sont pas de trop pour te
contenter.
En l’espace d’un éclair, il reçut aux
chevilles un coup de pied. Une gifle suivit,
toutes griffes dehors. Il maîtrisa la forcenée
en la plaquant solidement contre lui.
— D’acc ! Tu te défends, tigresse.
— Espèce de sauvage !
Elle se détendit enfin. Il la laissa alors se
dégager des bras qui la ceinturaient.
L’animosité continua de s’éteindre
lentement, tandis qu’ils marchaient vers les
murs d’enceinte.
À l’approche des portes, il profita du calme
revenu :
— Es-tu sabra ?
— Oui. De Beyrouth.
— Connais-tu le français ?
Elle répondit instantanément et dans la
langue de Molière :
— Oui, j’ai étudié pendant quatre ans au
collège de France.
— Mazette. Fréquentes-tu encore ces
milieux-là ?
— Toujours, mon père y possédait
beaucoup d’amis.
— N’as-tu jamais entendu parler par
hasard d’une madame Fischer ?
— Je crois bien. Il y avait une dame de ce
nom à l’Agence juive. J’aurais voulu lui
ressembler. Toute douceur, intelligence et

438
beauté, elle avait perdu son mari, officier tué
en combattant en France.
— Qu’est-elle devenue ?
— Morte. Meilleure amie de ma mère, elle
la visitait quand notre maison a sauté.
Personne n’a survécu.
Elle se tut. Ému, il respecta son silence.
Ils arrivaient au Quartier juif, un îlot de cinq
cents mètres sur quatre cents.
Au centre, le poste était occupé par une
centaine de soldats de la Haganah. Des
étudiants la renforçaient. Sans formation, ils
ne pouvaient fournir qu’une aide limitée.
Abraham Halperin, le nouveau chef
responsable des lieux, avait été prévenu de
la visite du duo par un appel téléphonique.
Il les accompagna courtoisement pour un
tour d’inspection. Seul le côté sud, adossé
au mur d’enceinte, bénéficiait d’une
protection contre d’éventuelles attaques.
Remontant la Rue des Juifs, ils
s’engagèrent dans la rue David qu’ils
parcoururent jusqu’à la Citadelle. Ben David
voulut encore voir le Quartier arménien
avant de terminer.
Il accumula des notes abondantes sur tout
ce qui pouvait présenter un intérêt militaire.
Au retour, il se procura la carte de la Vieille
Ville. Il reporta sur une feuille de calque tous
les accès et tous les bâtiments pouvant
servir de lieux de défense. Il dressa trois
colonnes, Personnel, Armement, Matériel. Il
exposa ses calculs :

439
— Mon Commandant, voici mon rapport.
Chaque point stratégique porte deux
rangées de chiffres. La première s’applique
s’il s’agit « d’irréguliers ». La deuxième
correspond à la présence d’une harka de
troupes entraînées et bien équipées comme
la Légion arabe.
— Voyons cela pour le premier cas.
— Cinq cents hommes, six mitrailleuses
lourdes, douze légères, vingt mortiers, mille
explosifs à main, trente tonnes de ciment.
Shaltiel échangea un clin d’œil avec Arbel
et il déclara :
— L’armée tout entière n’en possède pas
autant. Je ne peux leur donner que cent
cinquante défenseurs. La moitié seulement
sera munie de fusils ou de mitraillettes.
Pour le reste, je ne dispose que de cent
grenades et deux obusiers.
— Alors, mon Commandant, il faut
évacuer.
— Il n’en est pas question, les ordres
formels nous l’interdisent. Tout repli pourrait
être interprété par les nôtres aussi bien que
par l’ennemi comme un signe de faiblesse.
— Il y aura un massacre terrible.
— Je le crains aussi, nous résisterons
comme Stalingrad.
De fait, Shaltiel était submergé par les
besoins urgents de Jérusalem. Il manquait
de tout, de troupes, nourritures, armes,
munitions… Pour faire bonne mesure, la
Vieille Ville avait été isolée à l’intérieur de

440
ses remparts. La barricade des portes avait
coupé la ligne d’autobus qui portait le
numéro 2. Les Anglais n’accordaient aux
Juifs que deux convois hebdomadaires.
Halperin employait toutes les ruses pour
déjouer les fouilles. Il créa des camions à
compartiments secrets et des fûts de pétrole
à double paroi. Ils lui permirent d’entrer
parmi les vivres armes et munitions au
compte-gouttes. Les Palestiniens de leur
côté n’étaient nullement limités. Ils
s’armaient jusqu’aux dents.

441
83 — La Rue Ben Yehuda, le
dimanche 22 février 1948.
L’occupant achevait son Mandat. Il
maintenait encore un semblant d’ordre. Sa
partialité restait manifeste. Il donnait sa
bénédiction aux pillages et dynamitages des
maisons et des commerces de la
communauté mosaïque. Seuls, quelques
officiers soutenaient les Juifs. Finalement
même, il arrêta Halperin. Celui-ci ne
cherchait qu’à protéger une population
pacifique et sans défense. Il était confronté
à des fanatiques qui fourbissaient leurs
armes pour fondre sur le futur État.
Tout simplement, ils considéraient les
« Yahouds » comme des envahisseurs. Ils
ne les acceptaient pas. Ils étaient résolus à
les jeter à la mer ou à les exterminer. Ben
Gourion ne possédait pas les moyens de
sauver Jérusalem. Il se résignait à son
internationalisation. Il voulait éviter un
massacre. La route de Tel-Aviv coupée,
David Shaltiel devait parer au péril le plus
urgent. Cent mille personnes étaient
menacées de famine.
À l’aube du dimanche 22 février 1948, Ben
David se trouvait dans le bureau du
commandant. Il assistait à la réunion de
l’état-major à l’Agence juive.
Accompagnée d’une violente secousse,
une forte explosion retentit autour de six
heures et trente. Arbel souligna.
— Un attentat a dû se produire quelque

442
part dans le voisinage.
Ils sortirent. Vers le nord-est, des
colonnes de fumée et de poussière
s’élevaient en un bouillonnement
tumultueux. Shaltiel émit un diagnostic :
— Rue Ben Yehuda. Envoyez l’équipe de
secours. Je veux rapidement des précisions.
Ben David rapporta les renseignements :
— Trois bâtisses ont sauté, dont le
Vienchick et l’hôtel Amdursky. Une
automitrailleuse et deux camions de l’armée
britannique ont trompé la surveillance de
l’officier du poste de contrôle. Ils se sont
rangés devant les immeubles. Les
explosions ont vite suivi, pas même dans les
soixante secondes.
Il y a eu des dommages aussi aux
alentours, le toit du cinéma Orion soufflé et
beaucoup de victimes. Un des camions avait
été parqué près de l’hôtel Atlantic au coin
des rues Ben Hillel et Ben Yehuda. Les
résultats pouvaient être dévastateurs.
L’attentat de ce 22 février avait été
organisé conjointement par un groupe de
déserteurs de l’armée britannique, des
policiers britanniques, et Fawzi al-Kuttub (le
principal artificier du camp des Husseini qui
avait reçu sa formation en Allemagne nazie,
dans une unité de SS).
Les trois conducteurs habillés en soldats
britanniques étaient un Palestinien arabe,
Azmi Djaoumi et deux soldats britanniques
supposément déserteurs, Eddie Brown et

443
Peter Madison. Les Britanniques avaient tué
un gardien qui tentait de s’interposer, puis ils
avaient amorcé les explosifs et quitté les
lieux à bord de la voiture blindée. Les
déserteurs ne reçurent jamais les 1000 livres
sterling promises par le mufti Abdel Khader
El Husseini.
Il n’avait plus besoin d’eux. La
participation de Britanniques à des actions
contre les Juifs s’explique par un mélange de
plusieurs facteurs :
Désir de revanche suite aux attentats qui
les avaient frappés eux-mêmes,
antisémitisme viscéral, identification au côté
arabe, et même par la politique pro arabe de
la Grande-Bretagne d’alors et finalement
l’appât du gain. L’attentat causa cinquante-
huit morts et trente-deux blessés graves. En
réaction, des membres de l’Irgoun et du Lehi
tuèrent seize militaires et policiers
britanniques, dans les rues de Jérusalem.
Tandis que la recherche des cadavres et
des survivants se poursuivait jusque tard
dans la nuit, l’Irgoun se déchaîna. Il
s’ensuivit des combats de rue sanglants. La
guerre était partout. Après que dix Tommies
furent abattus ainsi que six de leurs
policiers, les Britanniques cessèrent de
patrouiller dans les quartiers juifs.
Le Palmach riposta le 28 février par un
attentat à la voiture piégée dans le centre-
ville de la Haîfa arabe : 30 tués et 70
blessés.

444
Le 29 février 1948, toujours en
représailles de l’attentat de la rue Ben
Yehuda, le Lehi plaça une bombe dans un
train et tua ainsi 27 soldats britanniques.

445
84 — Mission de Ben David de
Jérusalem à Tel-Aviv.
Les attentats arabes atteignirent leur point
culminant en mars. Le mercredi 10 mars
1948, les Communes britanniques à
Londres décidèrent de mettre fin au Mandat.
Ils adoptèrent comme terme de leur
présence en Palestine le samedi 15 mai
1948.
Le jeudi 11 mars 1948, une voiture du
Consulat américain explosa dans la cour de
l’Agence juive. Elle était conduite par un
employé arabe. Elle tua douze personnes et
en blessa dix.
Devant l’intention des Britanniques de
partir, les Arabes appliquèrent leur plan. Ils
entreprirent de contrôler toutes les voies
interurbaines de communication. Ils
perpétrèrent des embuscades quotidiennes
contre les convois. Ils escomptaient pour les
confrontations militaires majeures la venue
des armées arabes. En attendant, ils
pouvaient couper les routes à tout moment.
Il s’agissait autant de celles de Jérusalem
que de celles des colonies de Galilée et du
Néguev. Les Juifs estimèrent donc important
de prendre le contrôle des lieux cruciaux
nécessaires à leur liberté de mouvement. La
constitution de leur État en dépendait.
Le vrai cauchemar pour les Juifs restait en
particulier la crainte du blocus de la Ville
sainte. La survie y dépendait du maintien
des liaisons avec l’extérieur. Il fallait occuper

446
impérativement le moment venu les points
les plus critiques. Le manque d’armement ne
permettait guère de réaliser mieux.
Le 23 mars, Shaltiel chargea donc Ben
David d’une double mission. Il devait
explorer la route de Tel-Aviv et intervenir
auprès du chef des opérations de la
Haganah :
— Prends le prochain convoi. Tu vas
remettre à Yigael Yadin ce dossier. Je
compte sur toi pour le convaincre de
l’urgence de nous renforcer. Il refuse de
donner la priorité à Jérusalem. Il veut plutôt
la dégarnir pour consolider les autres
secteurs. Informe-le que des officiers
britanniques sympathisants nous ont offert
leur aide. Nous pourrons occuper les points
stratégiques dès l’évacuation de leurs
troupes. Explique-lui qu’avec quelques
pièces lourdes et des défenseurs qualifiés
nous immobiliserons ici les meilleures
armées arabes. Ainsi, nous allégerons les
fronts partout ailleurs. La clé du succès
repose sur le maintien de la route de
ravitaillement. Tu étudieras les endroits mal
protégés où elle peut être coupée entre Bab-
el-Oued et Colonia. Tu évalueras s’il est
possible d’y porter remède. Observe bien
toutes les hauteurs avoisinantes et tous les
défilés sur ton trajet. L’autre partie de
l’itinéraire jusqu’à Latroun et Ramallah va
être neutralisée par le Palmach. De la
décision de Yadin dépendent la vie de cent

447
mille personnes et l’existence de l’État juif. À
toi de jouer !
Ce mercredi 24 mars 1948, l’aller se passa
sans histoire. À Tel-Aviv, Ben David constata
vite une évidence. Changer l’opinion du chef
des opérations pouvait facilement se dire,
mais difficilement s’obtenir. Le plan D du chef
des opérations de la Haganah conçu le 10
mars envisageait seulement l’évacuation et la
destruction des villages arabes hostiles ou
potentiellement hostiles et situés dans les
régions dévolues à l’État juif.
Yigael fulmina :
— D’où voulez-vous que je sorte des
officiers et des troupes entraînées ? Ça ne
court pas les rues, pas plus que les engins
lourds pour arrêter les chars.
Officier pour le secteur sud commandant la
Brigade Harel du Palmach, Yitzhak Rabin se
porta alors au secours de l’émissaire de
Shaltiel. Il promit un bataillon du Palmach et
des armes provenant de Tchécoslovaquie.

448
85 — Le convoi du lieutenant Moshe
Rashkes.
Ben David effectua son voyage de retour
en soirée, le meme jour mercredi 24 mars
1948. Il envisageait de compléter ses
observations à l’approche de Bab-el-Oued
(« Porte de la vallée »). À l’aller, il avait
estimé que le site le plus propice à un guet-
apens se trouvait à Castel. Partie de Houlda,
le point de rassemblement, l’automitrailleuse
du chef de convoi avait sur ses talons la
colonne de quarante camions s’étirant sur
un kilomètre.
Moshe Raskes était encore à 600 mètres
de la station de pompage qui marquait
l’entrée du défilé de Bab-el-Oued lorsqu’il
entendit claquer les premiers coups de feu.
Une violente explosion suivit. Le premier
camion venait de sauter sur une mine
adroitement dissimulée. Des grenades
s’abattirent sur la file ralentie. Bientôt, un
deuxième poids lourd s’enflamma. Il obstrua
la route et déclencha la pagaille. La voiture
blindée accueillit les survivants.
Le véhicule de Ben David chargé de dix
soldats d’escorte tenta de s’extirper de
l’embouteillage. Les vitres d’un gros fourgon
de dix tonnes volèrent en éclats. Il voulut
exécuter un demi-tour devant eux. Il recula
et les cogna. Il les expédia d’une bourrade
dans le fossé.
Ben David perdit connaissance. Lorsqu’il
revint à lui, il sentit dans sa caboche comme

449
une locomotive lancée à pleine vapeur. Ses
idées embrumées y dessinaient des formes
incohérentes. Il tâta son front douloureux,
bosselé, poisseux de sang. Il put s’extirper
enfin hors de la cabine. Il inspecta alentour.
Il restait seul avec, dans la boîte, deux corps
disloqués. Tous trois avaient probablement
été considérés comme morts et
abandonnés.
Il vit au loin les camions en état de marche
rebrousser chemin. Ils s’éloignèrent et
disparurent en bout de route. Pour la
première fois depuis le 29 novembre, un
convoi entier n’avait pas atteint Jérusalem.
Les autres, immobilisés, étaient réduits à
l’état de carcasses flambantes entourées de
pillards exaltés. Ben David contempla le
« sandwich » qui avait failli lui servir de
cercueil.
L’un des deux gisants était décédé. Le
second, le pied bizarrement tordu, répondit
à la pression par un gémissement. Le
Hongrois le dégagea de la caisse. Il le
chargea sur son dos avant de s’éloigner en
longeant le talus.
Le bruit de la fusillade et des éclatements
avait attiré les habitants de partout à la
ronde. Ils voulaient aussi leur part du butin.
Fellahs, fatma et enfants accouraient
bruyamment à la curée.
Un grand berger tomba nez à nez avec le
fuyard. Le paysan était armé d’une sorte
d’espingole datant de la guerre de Cent Ans.

450
Il épaula et lâcha son coup de feu. Il ouvrit
la bouche et émit un barrissement. Le recul
lui avait brisé la clavicule. Il n’eut pas le
temps d’ameuter plus longtemps le quartier.
Étranglé, les carotides et cervicales brisées,
il s’effondra. Ses muscles se relâchèrent et
devinrent mous, flasques.
Ben David, entraîné dans la chute, allait
se relever. Il entendit des pas. Il
s’immobilisa, alarmé. Il vit un gamin
dépenaillé s’approcher. Après une brève
hésitation, l’enfant déguerpit. La vue de trois
corps ensanglantés l’avait probablement
effrayé. Peut-être avait-il aussi pressenti le
danger en reconnaissant le paysan.
Ben David déshabilla le pâtre. Il endossa
la gandoura. Il s’enroula le keffieh sur les
cheveux. Enfin, surmontant sa répugnance,
il enfila le saroual sur son short. Puis, il
fouilla les poches du blessé juif maintenant
mort, la cervelle arrachée par le biscayen. Il
y récupéra une tablette de chocolat ainsi que
des cartouches.
Protégé par son travestissement, il
n’hésita pas à retourner jusqu’au sandwich
renversé. Sous le cadavre restant, il trouva
un fusil. Sans aucun doute, les vrais pillards
rapprochaient dangereusement. Déjà, il
entendait les cris des fathma surexcitées. Il
devait déguerpir sans perdre de temps.
Il marcha toute la nuit. Il devinait les
ombres chargées de sacs de farine, de
caisses de conserves et autres victuailles, se

451
faufilant à travers les collines. — « Pour la
première fois, songeait-il, Jérusalem n’aura
pas son ravitaillement. »
Au lever du jour, le jeudi 25 mars 1948, il
aperçut un village. Il préféra se cacher. Il
s’abrita dans un ravin. Bien dissimulé dans la
broussaille, il mangea le chocolat et
s’endormit. Un fellah, rigolard et accompagné
de trois autres, le réveilla :
— « Agi mena ». Viens ! La djemaa se
tient à la maison du mukhtar.
Il n’était pas des leurs. L’inquiétude
l’envahit en un instant. Il se rassura en voyant
qu’ils ne se doutaient de rien. Obligé, il les
suivit en maugréant. Le conseil des
opérations futures s’était réuni à la demeure
du maire de Saris. Là étaient rassemblés des
villageois des parages, des volontaires
d’Iran, de Transjordanie, d’Irak et de Syrie.
Dans ce brassage de cultures qui le
protégeait, il n’arrivait pas à suivre la
conversation. Tout le monde parlait en même
temps toutes sortes de dialectes. Il comprit
vaguement qu’on discutait des tactiques à
employer pour la prochaine embuscade. Ils
reprochaient à Ben Jazzi, le meneur de
l’attaque de la veille, d’avoir grillé trop de
camions. Il avait ainsi perdu une trop grande
quantité de denrées de première nécessité.
De « fins » stratèges n’auraient jamais
commis des erreurs aussi grossières.
Les méthodes proposées se
contredisaient.

452
Les candidats pour commander se
bousculaient trop nombreux. En fait, il n’y
avait que des chefs. Les palabres
s’éternisèrent dans la nuit. Elles continuaient
alors que naissait la clarté du matin du
vendredi 26 mars 1948. Un adolescent
accourut. Il interrompit les bavards. Il leur
annonça l’approche d’un convoi encore plus
important que celui du jour précédent.
Survoltés, ils foncèrent tous vers leurs
emplacements précédents. Ils n’avaient
établi aucun plan d’action. Ils ne purent
qu’envoyer des coups de feu sporadiques.
Aucun effet n’apparut sur la colonne d’une
soixantaine de camions qui filait à toute
allure. Cela n’empêcha pas les maladroits de
se vanter de leurs prouesses sur le chemin
du retour.
À la maison du « mukhtar », les moukères
apportèrent de grands plats de méchoui aux
« valeureux » combattants.
Tout en mangeant, Ben David échangea
quelques propos avec ses voisins. Il
s’efforça d’employer des expressions
locales et de prendre l’intonation
rocailleuse des Palestiniens.
Personne ne sembla se formaliser de
son parler. Son fusil moderne par contre
suscitait la convoitise. L’armement juif
tombait rarement en leur possession.
Le soir, il enroula la bretelle autour de son
poignet. Il se coucha sur la crosse pour
dormir. La culasse lui labourait les côtes.

453
Malgré sa fatigue, elle l’empêcha de plonger
dans un sommeil profond. Heureusement,
vu que des mains fureteuses l’importunèrent
plusieurs fois.
Le samedi 27 mars 1948 à l’aube, alors
que tous reposaient encore, il se leva et
sortit furtivement. Il se dirigea vers l’est.
Parfois, il distinguait une maison nichée sur
la colline qui surplombait la route. Il
l’imaginait comme un prédateur à l’affût. Il
évita le village d’Abou Gosh et continua son
chemin vers Castel. Il y arriva au coucher du
soleil.
La carrière en contrebas offrait une bonne
cachette pour la nuit. Juste avant de
s’endormir, il remarqua des ombres se
faufilant silencieusement entre les blocs de
pierre. Elles s’éparpillèrent et se postèrent
derrière les rocs.
Visiblement, les chenapans s’installaient
pour tendre un piège. L’un d’eux commit
l’erreur de choisir l’excavation déjà occupée.
— « Balek Khouïa ! »
— « Achmed » ? Sursauta l’autre
cherchant à identifier son voisin.
Le loisir lui en manqua. Il se retrouva
assommé et occis le temps de le dire. Il
possédait huit grenades dans son sac.
Après s’en être emparé, Ben David localisa
à la clarté de la lune les cachettes des autres
paysans. Tous se trouvaient à portée de
lancer, sauf deux petits groupes. Pour
pouvoir les atteindre, il se saisit du keffieh du

454
mort et le découpa en bandelettes. Il les
tressa en cordelettes et les attacha
solidement à quatre des bombettes. Il resta
tranquillement à attendre. Pas longtemps,
car un détachement apparut bientôt au bout
du sentier.
— « Ils vont tomber en plein dans le
traquenard ! », se dit-il affolé.
Sans s’accorder de répit, il balança à la
suite ses quatre frondes sur les embusqués
les plus éloignés. Les projectiles restants
gratifièrent les plus proches. Le
bombardement, s’il manqua de précision,
causa du moins une grande sensation. Une
débandade s’ensuivit stimulée par les balles
de la patrouille.
— Ne tirez pas sur moi, je suis déguisé.
J’ai pu les repérer avant que vous arriviez.
— Comment te nommes-tu ?
— Le lieutenant Ben David de l’état-major
du colonel Shaltiel.
— Ça va. On t’a vu leur offrir tes oranges !
Quel coup tordu mijotais-tu en te
baguenaudant dangereusement seul par
ici ?
— Je suis un rescapé du convoi de
Rashkes.
— Aucun autre survivant ?
— Pas à ma connaissance, admit-il en
fixant le sol.
Combien conservaient-ils encore un
souffle de vie quand les pilleurs éventreurs
de cadavres s’abattirent sur eux ? L’officier

455
lui précisa le bilan terminal de la catastrophe
routière :
— La moitié des camions seulement a pu
rebrousser et rejoindre Tel-Aviv. Nous en
avons perdu vingt, sans compter une dizaine
de morts et cinq disparus.
À son grand soulagement, Ben David
ralliait enfin les siens. Il se débarrassa avec
plaisir du keffieh ainsi que des autres
déguisements.
Dans les 3 revers majeurs subis par la
Haganah fin mars sur les routes de
Jérusalem, elle avait perdu 26 hommes et 18
véhicules.
Le 31 mars 1948, Ben Gourion et Yigael
Yadin prirent des décisions stratégiques
cruciales : la mobilisation de 1500 personnes
pour conserver à tout prix les quartiers juifs
de Jérusalem (le sixième de la population du
Yishouv et une portée symbolique), ainsi que
la neutralisation des villages, et des
principales milices arabes

456
86 — La conquête de Castel, le
vendredi 2 avril 1948.
Ben David se trouva ainsi à participer à la
prise de Castel dans la nuit du 2 au 3 avril
1948. Le village construit sur le site d’une
ancienne forteresse romaine devait être
conquis dans le cadre de l’opération
Nahshon destinée à sauver Jérusalem de la
famine et d’une reddition qui aurait signifié
la fin des espoirs juifs pour la fondation d’un
État.
Le quatrième Bataillon de la 10e Brigade
Harel comprenait cent quatre-vingts
hommes. Il était parti du kibboutz Kiryat-
Anavim, situé sur la route de Jérusalem et
base des unités du Palmach. Le chef de
l’unité, le court et mince lieutenant Uzi
Narkiss, informa Ben David d’un autre
désastre :
— Notre force blindée est tombée dans
une embûche en revenant de Kfar Etzion le
27 mars. Nous avons subi des pertes
graves. Vraiment un sale coup. Il va falloir
nous rattraper par ici en prenant les
hauteurs de Castel, coûte que coûte. Es-tu
accoutumé à la mitrailleuse ?
— Je sais m’en servir.
Il s’en vit affecter immédiatement une, dont
il vérifia le bon fonctionnement. La veille,
jeudi 1er avril 1948, un DC4 avait atterri sur
un aérodrome abandonné par les
Britanniques à Beit Derras au nord de Gaza.
Il apportait 200 fusils et 60 mitrailleuses, la

457
première grosse livraison d’armes venant de
la Tchécoslovaquie. Narkiss planifia
minutieusement l’opération. Il laissa Ben
David avec cinq soldats et des consignes :
— Tu tiens l’entrée du pays. Moi, je le
contourne pour bloquer la sortie. Nous
déclencherons l’attaque à minuit.
La manœuvre se déroula comme prévu.
La résistance des occupants de Castel
craqua sous les rafales croisées des armes
automatiques. Les premiers fuyards furent
vite imités. Les fellahs les plus coriaces se
mêlèrent à la déroute générale quand les
Juifs donnèrent l’assaut. Uzi organisa tout de
suite la défense de la place conquise. En
officier consciencieux qui s’était formé dans
les combats de rue, il désigna sans tarder les
sentinelles. Il choisit où localiser les
mitrailleuses sur les toits de façon à interdire
toute approche. Il fournit alors à Ben David
plus de détails sur la débâcle du samedi 27
mars 1948.
Il apportait cependant une bonne nouvelle.
Ben Gourion venait de modifier son opinion.
Il réalisait enfin que, plus que toute autre, la
perte de Jérusalem causerait un sort fatal au
futur Israël. Il avait aussi malheureusement
décidé avec Yigael Yadin de ravitailler le
regroupement éloigné de Kfar Etzion. Ils
estimaient ces kibboutzim essentiels pour la
couverture de Jérusalem sur sa face sud. Ils
craignaient la démoralisation entraînée par
leur évacuation.

458
Kfar Etzion, Masuot Yitzhak, Ein Tzurim et
Revadim étaient inclus tous les quatre dans
le nouvel État arabe. Rien n’avait été prévu
pour eux dans l’Acte de partition du 29
novembre 1947.
Ils étaient de plus en plus isolés, les
Arabes tenant les routes depuis décembre.
Ils avaient résisté jusque-là malgré tout aux
assauts. En dépit de ses appels pour
Jérusalem, Shaltiel avait combattu leur idée
fixe de défendre les quatre exploitations.
Trouvant les liens avec ces colonies trop
fragiles, il avait prôné leur abandon. Il croyait
donc contrairement à Ben Gourion à
l’impossibilité de conserver Kfar Etzion sans
grandes pertes. Il ne le jugeait pas essentiel
à la défense de la Ville sainte et à celle des
kibboutzim du Néguev.
Maintenant, il estimait trop dangereux de
tenter une intervention pour les ravitailler. Il
dut s’exécuter cependant devant l’ordre
formel d’Yigael Yadin. Pour se donner le
maximum de chances de succès, il mit toute
la sauce possible. Il utilisa tous les blindés et
camions du convoi Jérusalem Tel-Aviv. Ils
étaient restés présents en raison du sabbat
de ce samedi 27 mars 1948.
Il réquisitionna aussi tout le parc roulant de
la ville. Le retour devait se produire après
quinze minutes. Des contretemps survinrent
à cause du chargement d’un Piper Cub
endommagé et d’un taureau reproducteur
récalcitrant qui refusait d’embarquer dans un

459
camion. Ils permirent au chef arabe Irekat
Kamal d’ameuter, ses soldats réguliers et les
paysans d’alentour. Au lieu-dit Nebi Daniel,
les sommets dynamités laissèrent tomber
une avalanche de rochers. La colonne mobile
ne put passer.
Sur la déroute de Kfar Etzion :Uzi conclut
ses informations :
— Ils nous ont taillés en pièces. Quelques-
uns parmi nous ont pu rebrousser chemin. La
majorité est restée bloquée dans le guêpier.
Elle a dû engager une lutte inégale. Quand
nous avons tiré nos dernières cartouches, j’ai
pu m’échapper avec deux camarades travers
la montagne. Pendant ce temps, la horde se
ruait sur les survivants et les mutilait et les
étripait avant de les achever.
Ben David hocha la tête. Au maquis, il avait
déjà connu lui aussi le déchaînement de la
haine. Au moins, ce vendredi 2 avril 1948, les
Juifs étaient passés à l’attaque. Pour la
première fois, ils ne se contentaient plus de
se défendre.

460
87 — Castel attaqué par Kamal
Irekat.
Le détachement de Palmach (4e Bataillon
de la 10e Brigade Harel d’Ytzhak Rabin) fut
relevé le lendemain après-midi par une
compagnie de la 6e Brigade Etzion de David
Shaltiel. Elle était commandée par le
capitaine Motke Gazit de l’état-major. Il
reconnut Ben David malgré sa barbe de
plusieurs jours :
— Au Q.G., on te croit mort. Je me réjouis
qu’il n’en soit rien.
— Et moi, donc ! Il s’en est fallu de peu.
Écoute, Motke, je dois présenter mon
rapport au colonel.
Gazit réfléchit un bref instant avant de
parler :
— Pas de problème. Je rentre demain à
Jérusalem. Tu m’accompagneras. Mais
avant, j’ai ordre de raser Castel. Veux-tu me
donner un coup de main ? T’y connais-tu en
sabotage ?
— Je sais dynamiter une maison. Je peux
t’aider.
Durant ce temps, Uzi, son unité
rassemblée, quittait la place. Souriant, il
salua au passage Ben David :
— À bientôt et merci.
— Il n’y a pas de quoi. Tout le plaisir a
été pour moi.
Gazit organisa immédiatement les
pourtours en ligne de défense. Il était à
prévoir que la contre-attaque ne tarderait

461
pas..
Ben David examina les détonateurs. Il
n’en connaissait pas le modèle. Il descendit à
la carrière pour les essayer avec de petites
charges. Après quelques tâtonnements, il
comprit l’astuce. Ensuite, il recensa les
bâtisses à détruire.
Le travail commença aussitôt. Ils plaçaient
les bâtons dans des trous creusés par deux
terrassiers équipés de pioches. Ils les
reliaient par des cordons Bickford. Après trois
quarts d’heure, ils en étaient arrivés à leur
quatrième installation quand les guetteurs
déclenchèrent l’alerte.
Des fellahs à pied se dirigeaient vers la
carrière. D’autres à cheval la contournaient
pour monter à l’assaut par les collines. Cela
sentait une attaque organisée et conduite par
un professionnel. Kamal Irekat avait ameuté
ses troupes comme à Kfar Etzion. Les
cavaliers ne fléchirent pas malgré les salves
nourries.
Certainement, leur récent succès les avait
renforcés dans leur sentiment
d’invulnérabilité.
L’impudence des « Yahouds » à
s’approprier un de leurs villages les rendait
aveuglément furieux. En haut, les habitations
formaient de bons refuges.
Par contre, il n’y en avait aucun en bas
pour les Juifs dans la carrière sauf un
bâtiment. Il en occupait le fond et ils s’y
replièrent. Ses murs en pierre de taille

462
résistèrent aux efforts acharnés des
fedayins : ils ne parvinrent pas à y pénétrer
de la nuit. Mais à l'aube du dimanche 4 avril
1948, ils reçurent des renforts et des
explosifs. Ils purent ouvrir des brèches dans
le retranchement. Les occupants durent
alors reculer vers le village. Ils réussirent leur
décrochage grâce à la protection des rafales
venant des armes automatiques placées sur
les toits. Ils purent finalement s’abriter
derrière des ruines. Comme un calme
insolite s’était installé, un servant de
mitrailleuse gouailleur ironisa :
— Qu’espèrent-ils ? Que le pigeon leur
tombe, rôti dans le bec ?
En réponse, des paysannes chargées de
victuailles débouchèrent des sentiers. Elles
apportaient galettes, fromages et fruits à
leurs guerriers.
— Les vaches ! Ils préfèrent les figues à
mes pruneaux.
Comme si les ventres garnis agissaient
sur l’ardeur au combat, le harcèlement
recommença de plus belle.
Le blagueur émit une idée retorse :
— Évacuons les maisons minées.
Quand ils s’en empareront, ils recevront un
sale cadeau.
Gazit accepta.
Les Arabes s’engouffrèrent dans les
quatre pièges aux cris de « Victoire ! »
Quatre déflagrations simultanées
rabattirent les pierres tombales.

463
La perte des combattants les plus
bouillants refroidit la fougue de ceux qui
restaient pour la journée. Ils ne relancèrent
l’attaque que vers minuit. Le redoublement
d’intensité et la continuité de la pétarade
laissaient supposer qu’ils avaient encore
recouvré des moyens.
Les dernières masures défendues par
les Juifs flambaient les unes après les
autres. À la lumière d’une grange en feu, un
sabra identifia un Arabe :
— Tiens, Irekat, le lieutenant d’Abd El-
Kader Al-Husseini ! J’aperçois l’homme qui
nous a tendu l’embûche de Nebi Daniel !
Aussitôt, tous concentrèrent leur tir sur
l’ennemi repéré. Des grenades
l’entourèrent. Il disparut dans le
tourbillonnement des éclairs. Le rescapé de
Kfar Etzion supputa :
— L’avons-nous descendu ?
L’aube se levait ce lundi matin 5 avril
1948. Gazit résigné se préparait à subir le
choc final. Soudain, il constata le reflux
ennemi. Il passa alors les jumelles au
mitrailleur farceur qui prononça le mot de la
fin :
— Ils possèdent autant que nous le
courage, mais le leur est raccourci de cinq
minutes.
L’abandon incompréhensible de Castel
presque reconquis s’expliqua bientôt. La
débandade était due au départ de Kamal
Irekat. Il avait été évacué à cause d’une

464
blessure au-dessus d’un œil par un éclat. Gazit
dénombra les pertes. Shaltiel contacté
accepta, vu leur valeur stratégique sur la route
de Jérusalem, de ne pas détruire les édifices
encore debout. Il réclama par contre le retour
sans aucun retard de Ben David.
Connu pour ses critiques féroces contre
Israël, l’historien israélien Avi Shlai remet en
cause l'historiographie officielle d'Israël. Il
rapporte qu’El Kaukji (al-Qa’uqji) aurait trahi
les combattants palestiniens d’Abdul Quader
al Husseini lors de la bataille de Castel (Kastal)
et les combattants d’Hasan Salami lors des
batailles de Ramle. Un accord tacite aurait été
conclu entre El Kaukji et Yehoshua (Josh)
Palmon de l’intelligence Service juive pour que
l’ALA ne supporte pas les combattants
palestiniens si les Juifs décidaient d’attaquer
sur le front de Jérusalem. Entre les deux
supposés adversaires, la rencontre aurait eu
lieu au Quartier général d’El Kaukji le premier
avril 1948.
Les troupes d’El Kaukji n’aidèrent pas les
Palestiniens lorsque la Haganah lança son
offensive le 4 avril pour ouvrir la route de
Jérusalem et quand les combattants d’Abd El-
Kader manquèrent de munitions.

465
88 — Ben David de retour à l’état-
major.
Ce lundi 5 avril 1948, Ben David rentra à
Jérusalem sur le dos d’un cheval capturé. Il
se présenta au bureau de commandement.
Il n’oublia surtout pas de rapporter son
entrevue avec Yigael Yadin. Il insista sur la
réticence du chef des opérations à venir en
aide à la Cité de David. Shaltiel le rassura :
— Heureusement, Ben Gourion a changé
d’avis. Il nous aidera à défendre Jérusalem
tant que les Nations Unies n’assureront pas
notre sécurité. Nous avons reçu un
ravitaillement malheureusement insuffisant
en vivres et en armes et un renfort du
Palmach. Les Arabes se sont emparés de la
colonie de Motza. Ils menacent de couper la
route à l’entrée de Jérusalem. J’ai expédié
toutes mes forces pour les repousser.
Toutes mes relèves sont épuisées. Je ne
peux plus rien ni pour eux, ni pour l’unité de
Motke Gazit. Il va nous falloir chercher la
coopération des marginaux pour nous aider
à Castel et Motza.
Ben David termina son rapport. Il décrivit
l’embuscade du convoi de Moshe Rashkes
à Babel-Oued. Il narra son périple scabreux
chez l’ennemi. Il exposa la situation difficile
de Gazit dans Castel. Les soixante-dix
soldats restants étaient exténués par de
rudes combats et à court de munitions.
Le commandant de Jérusalem n’aimait
pas les dissidents. En tant que chef du Shaï

466
de 1942 à 1944 et de 1946 à 1948, il les
avait pourchassés. Il approuvait pourtant le
plan de Yeshurun Schifff de demander leur
aide pour les combattants de Castel :
— Connais-tu bien Mordechai Raanan ?
— Bien sûr, il m’a intronisé à l’Irgoun.
— Crois-tu qu’il te replacerait ?
— Je ne pense pas. J’ai moi-même bien
de la peine à me reconnaître.
— Bon, prépare-toi. Tu accompagnes
Schiff. Tu ne parles pas. Tu te tiens à l’écart.
Tu observes. Garde les yeux et les oreilles
à l’affût. Vu ?
David Shaltiel réprima un sourire. Il restait
pour l’ancien caporal le sergent-chef de la
Légion étrangère ! Ben David se doucha, se
rasa, enfila un uniforme neuf. Qui pourrait
vraiment reconnaître en cet élégant officier
le nommé Jacob le loqueteux, sauvage à la
barbe broussailleuse ? Judith entra et sans
façon lui donna un baiser chaleureux.
— Quel bonheur que tu leur aies
échappé !
— Je suis ravi de te revoir.
En retour, il lui posa amoureusement des
lèvres bouillantes sur la joue. Il ne la lâcha
pas, mais au contraire, il lui enserra la taille.
Il l’attira contre lui et l’embrassa plus fort. Elle
s’amollit et se blottit tendrement dans ses
bras, la bouche offerte. Émus, ils restèrent
longuement enlacés. L’hostilité de la
première rencontre avait fondu et laissé place
à l’amour.

467
89 — Négociations avec les
dissidents.
Les tractations eurent lieu la nuit du lundi
cinq avril 1948. La rencontre se passa sur un
trottoir de l’avenue du Roi George V. Shaltiel
tenait Yeshurun Schiff pour un bon
diplomate haineux des extrémistes, mais il
était un de ceux qui entretenaient des
liaisons régulières avec eux. De leur côté, le
groupe Stern et l’Irgoun étaient représentés
respectivement par leur commandant de
Jérusalem, Yehoshua Zettler pour le groupe
Stern, Mordechaï Raanan pour l’Irgoun.
Occupant diverses fonctions à l’Irgoun à
Petah Tikvah, Raanan avait été muté à
Jérusalem en 1946. Il avait été nommé
commandant de Jérusalem pour l’Irgoun
après l’arrestation de Yitshak Avinoam en
mars 1947. Il avait été kidnappé par la
Haganah lors de la « saison » qui avait suivi
l’assassinat de Lord Moyne en novembre
1947, mais il avait été relâché au bout de
quelques semaines.
Le lieutenant Ben David se tint en retrait
pour indiquer son rôle passif. Il épia son
ancien chef. Il lui avait juré fidélité. Il s’efforça
d’étouffer le sentiment honteux de culpabilité
qui l’envahissait. Il comprenait Mordechaї. Il
partageait sa haine des Arabes sanguinaires
et son mépris pour l’hypocrisie britannique.
Seulement, il désapprouvait ses méthodes.
Zettler s’avança. Ignorant l’accompagnateur,
il toisa l’émissaire officiel avec dégoût :

468
— Vous êtes des mous. Si Shaltiel s’est si
foutu dans la mouise, ça le regarde, qu’il se
démerde !
Schiff ravala sa colère.
Raanan observa un court instant avec
indifférence le figurant avant de parler d’une
voix froide :
— Si nous coopérons cette fois, il nous
faudra des armes, des munitions et du
plastic.
Il lança un bref signe vers son acolyte.
Celui-ci s’inclina imperceptiblement. Ben
David repéra le manège. Schiff nota
scrupuleusement les exigences préalables à
tout accord des extrémistes. Il s’engagea à
fournir la réponse dès le lendemain même.
Le compte-rendu de la rencontre rendit le
commandant de Jérusalem perplexe :
— Quelle est ton impression, Schiff ?
— Je me méfie. Avec eux, on ne sait pas
à quoi s’en tenir.
— Toi, David, les vois-tu sincères ?
— Oui ou alors bons comédiens. Ils ne
donnent pas l’impression d’avoir manigancé
une vacherie. J’ai déjà constaté la dureté de
Raanan, mais je le crois de bonne foi.
Shaltiel se décida à tenter sa chance et à
leur accorder sa confiance.
Pouvait-il agir autrement ? Où puiser des
forces d’appoint ? Il recommanda à son
mandataire de marchander au plus serré le
prix de la coopération
— Limite les concessions autant que tu

469
peux
Cela s’avéra difficile.
Les marginaux négociaient de façon
serrée et avec les dents longues. Le chef de
la Haganah de Jérusalem dut céder à leurs
exigences et leur remettre d’abord
l’armement. Ils soutinrent qu’ils voulaient
travailler indépendamment. Affirmant qu’ils
n’avaient pas assez de véhicules pour
joindre Castel, ils préféraient attaquer Deir
Yassin, autre obstacle sur la route de
Jérusalem, mais plus proche de la Ville
sainte. Quand Shaltiel sut le choix des
dissidents, il essaya de les en dissuader.
De fait, Deir Yassin avait fin 1947 établi
un pacte informel de non-belligérance avec
le village juif voisin de Givat Shaul ratifié en
janvier 1948 avec la Haganah.
La Haganah n’envisageait d’occuper le
village qu’après le départ des Britanniques.
Elle s’y installerait si possible pacifiquement
pour construire un aérodrome.
Dans le plan de l’opération Nachshon
lancée le 6 avril, Deir Yassin était
simplement sur la liste des villages à
occuper et non à démanteler.
Shaltiel suggéra aux marginaux par son
intermédiaire encore pour soulager les
défenseurs de Castel de fondre sur d’autres
bourgades. Il leur proposa Ein Kerem et
Colonia qui dépêchaient des combattants et
harcelaient les convois.
Il leur offrit même pour cela des armes

470
supplémentaires.
Ils refusèrent, trouvant ces objectifs trop
difficiles pour leurs moyens. Ils ne
disposaient que d’hommes habitués
seulement aux coups de main sans avoir
reçu d’instruction militaire de combat et
dépourvus d’armement.
Finalement, ne pouvant les contrôler,
Shaltiel leur donna par lettre le 7 avril le feu
vert.
Il les prévint qu’avec leur attaque, ils
allaient violer un pacte avec ce village. Ils
devraient donc y rester. S’ils ne le tenaient
pas, des combattants arabes pourraient
l’occuper et créer des difficultés.
Cette missive écrite en hébreu et envoyée
identiquement à Zettler et Raanan peut se
traduire comme suit :
— « J’ai appris que vous avez l’intention
de mener une opération contre Deir Yassin.
J’aimerais attirer votre attention sur un fait. La
conquête et l’occupation permanente de ce
lieu sont une des étapes de notre plan global.
Je n’ai pas d’objection à ce que vous meniez
cette opération à une condition. Vous devez
être capables de tenir l’endroit. Je vous mets
en garde contre la destruction du village.
Cela conduirait à la fuite de ses habitants et
même à son occupation par l’ennemi. Il
risquerait de s’installer dans les ruines et les
maisons abandonnées. Au lieu de favoriser la
campagne générale, cela rendrait les choses
lus difficiles. Nous devrions reconquérir le

471
site. Cela entraînerait de lourdes pertes pour
nos hommes. Un argument additionnel que je
veux ajouter est que les forces ennemies
seraient attirées vers l’endroit. Cela
contrarierait notre dessein d’y établir un
aérodrome. »
Shaltiel demanda que la prise de Deir
Yassin soit coordonnée avec l’assaut sur
Castel et l’envoi d’un convoi de Jérusalem
pour la Ville sainte. Yehoshua Zettler informa
Zelman Merat, chef de la brigade Moriah de
la Haganah de l’agrément des dissidents.

472
90 — La route de Jérusalem
rouverte, le mardi 6 avril 1948.
Abd El-Kader Al-Husseini était revenu
secrètement en janvier après dix années
passées en exil pour organiser la résistance.
Il commandait maintenant les forces
palestiniennes portant l’appellation « Armée
de la Guerre sainte » (Jihad al-Maqadas).
Initialement, elle ne comportait que
quelques centaines d’hommes. Elle montera
fin mai 1948 à 4000 combattants y compris
de nombreux Frères musulmans.
Elle sera encore renforcée plus tard par
quatre mille volontaires dont au maximum un
quart de Palestiniens. Les Husseini étaient
des islamistes qui voulaient créer un État
palestinien musulman à l’ouest du Jourdain.
Ils ne voulaient pas de compromis avec les
Juifs. Ils voulaient les anéantir ou les rejeter
à la mer. Leur chef, le Mufti Hadj al Husseini
s’était allié aux nazis après avoir éliminé
physiquement les modérés du clan des
Nashashibis.
Les Nashashibis, famille originaire de
Jérusalem formaient un clan apparemment
plus modéré, voire ouvert à la négociation.
Sensibles aux valeurs occidentales, ils
étaient éduqués, moins religieux et, parfois
même, laïques, voire athées. Un des leurs,
Raghib al-Nashashibi (1881-1951) alors qu’il
était maire de Jérusalem favorisa en sous-
main dès 1937 l’union de la Palestine à
l’ouest du Jourdain avec la Jordanie.

473
Il est permis de se demander jusqu’où ils
auraient toléré les Juifs dans une grande
Palestine jordanienne. Sans doute auraient-
ils eu droit à la Dhimma, ce statut inférieur
que les Arabes accordent aux Juifs.
Abd El-Kader Al-Husseini envisageait de
tenir tous les emplacements critiques autour
de Jérusalem.
Un parallélisme étrangement étonnant
existait entre son plan et celui des
Israéliens. Il s’agissait de contrôler les
principaux axes de communication. En
bloquant tous les mouvements juifs, il
éliminerait le soi-disant Israël avant même
sa naissance. Tout au moins, cela
préparerait son anéantissement par les
États frères.
Le chef arabe détenait la suprématie du
nombre et de la haine. Son armée de fellahs
sans uniformes présentait cependant des
points faibles. Elle ne disposait que d’armes
disparates et elle manquait d’instruction. Elle
ignorait aussi la discipline. Elle était
essentiellement constituée de milices qui
avaient gardé leurs villages pour base. Abd
El-Kader pensait comme son cousin le Mufti
de Jérusalem Hadj Amin El Husseini. Au
début, il considérait que seuls les
Britanniques possédaient une force militaire
en Palestine. Il estimait battre aisément les
Yids après le départ des Tommies. Avec
raison, il s’inquiétait plutôt des visées
annexionnistes de la monarchie des

474
Hachémites.
De fait, le 7 février 1948, les Britanniques
qui ne voulaient pas d’un État palestinien
dirigé par le Mufti s’étaient entendus avec le
roi Abdallah pour que la Légion arabe entrât
en Palestine à la fin du Mandat et s’emparât
des régions non occupées par les Juifs.
Le jeudi premier avril 1948, les Juifs
avaient réceptionné un précieux bien. Un
Douglas DC4 avait atterri près de Beer
Touvia à l’aéroport de Beit Darras
abandonné par les Britanniques. Il contenait
cent quarante mitrailleuses de marque
allemande MG 34, mais de fabrication
tchèque et leurs munitions.
Le même jour, un vieux cargo, la Nora,
avait réussi à Haïfa à tromper la vigilance
britannique. Il cachait dans ses cales sous
des tonnes d’oignons puants des armes
modernes tchèques.
Abd El-Kader s’aperçut de l’arrivée de
nouveaux armements chez l’ennemi et de
ses visées. Il se rendit à Damas pour
quémander de l’aide auprès de la LIGUE
ARABE créée en 1945. Le mardi 6 avril 1948,
il revint de Syrie les mains pratiquement
vides. Il réalisa qu’il avait été trahi.
Effectivement, Abdullah, avec l’accord des
Britanniques, ruminait des ambitions
annexionnistes et, comme lui, les autres
dirigeants arabes ne voulaient pas d’un État
palestinien.
Ainsi, les Syriens considéraient Abd El-

475
Kader comme l’homme de main du mufti de
Jérusalem. Ils n’envisageaient pas de courir
le risque de lui confier de l’artillerie. Ils
réservaient leurs armes légères pour les
volontaires de Syrie. Ils formaient au nord
l’Armée de Libération arabe (ALA ; Jaysh al-
Inqadh al-Arabi) du colonel Fawzi El Kaukji.
Cette armée formée sur décision de la Ligue
arabe au Caire en décembre 1947 entra en
Palestine entre le 10 janvier et le début mars.
Le Syrien Kaukji avait atteint un grade
d’officier chez les Turcs. Courageux, il
péchait par manque d’organisation. Son
tempérament histrionique pour ne pas dire
clownesque ressortait facilement.
Arrivé le 4 mars, il avait installé son
Quartier général dans le village de Jaba entre
Naplouse et Jénine. Son armée comptait
alors 6000 soldats et ne devait guère
augmenter par la suite. Elle était composée
de Syriens, de Libanais, d’Irakiens, de
Jordaniens, d’Arabes de Palestine, de Frères
musulmans égyptiens. S’y ajoutaient
quelques Turcs et Yougoslaves ainsi que des
Allemands et des déserteurs britanniques.
Les Juifs moins nombreux que les Arabes
possédaient de meilleurs fusils.
Depuis mars, éclairés par le harcèlement
des convois, ils avaient concocté une contre-
mesure appelée le plan Dalet. Il avait été
proposé par Yigael Yadin, chef des opérations
de la Haganah. Le but était l'élimination des
forces hostiles à l'intérieur du territoire juif du

476
plan de partage et dans les régions à annexer
en raison de leurs emplacements menaçant
les communications.
Il s’agissait fondamentalement de prendre
et de détruire plusieurs agglomérations
palestiniennes qui menaçaient les voies de
communication. Ainsi, ils écarteraient tous les
nochrims (non-juifs) de leurs chemins et ils
s’assureraient des points d’appui fiables pour
assurer la survie de leur patrie. Après deux
mille ans d’exil, il était impossible d’établir un
État avec des mitaines d’enfant.
Les Arabes des régions visées verraient
leurs villages détruits et auraient à se recaser
là où ils ne poseraient pas une menace directe
sur les convois juifs.
L’opération Nachshon destinée à ouvrir
la route de Jérusalem faisait partie de ce
synopsis. La prise de Castel le vendredi 2
avril 1948 en représentait seulement la
phase préliminaire. La véritable offensive
démarra le 5 au soir.
Au même moment, Schiff discutait avec
les dissidents et Abd El-Kader avec la Ligue
arabe.
Les forces juives opérèrent pour la
première fois au niveau de brigade au lieu de
compagnie. Il s’agissait de Palmachniks de
la 10e Brigade Harel et de trois bataillons de
la 5e Brigade Givati dirigée par le colonel
Shimon Avidan. Le colonel Shimon Avidan
était né en Allemagne. Il avait combattu dans
la Brigade internationale durant la guerre

477
civile d’Espagne. Le matin du 6 avril 1948,
1500 hommes dégagèrent la route de
Jérusalem. Ils disposaient du nouvel
armement.
Ben David était encore endormi lorsque
Judith sortit de ses bras. Elle enfila un
peignoir et se mêla à la foule qui
applaudissait le convoi de soixante camions.
Comme beaucoup d’autres femmes, elle
sauta sur un marchepied et embrassa le
chauffeur.
La marche triomphale des camionneurs
était accueillie avec des fleurs, des chants,
des sourires et des baisers. Ben David,
penché à la fenêtre, ressentait la même
gratitude pour les briseurs de blocus.
Les paroles de la Hatikva chantées dans
la rue traduisaient bien son sentiment
débordant d’espoir. En 1933, le 18e congrès
international juif avait choisi la Hatikva
comme hymne du sionisme.
Au lieu d’un fusil pour trois hommes
jusque-là, Shaltiel put enfin armer toutes ses
troupes.
L’opération Nahshon n’avait cependant
remporté qu’un succès limité : trois grands
convois seulement réussirent à atteindre
Jérusalem. La Haganah continua en vain de
mener une série d’opérations pour mettre fin
à l’état de siège ou au moins desserrer le
blocus. La route de Jérusalem demeura
fermée.

478
91 — La mort à Castel d’Abd El-
Kader al-Husseini.
Les Juifs suivaient leur plan Dalet (lettre D
en hébreu). Pour assurer la continuité
territoriale de leur futur État, ils occupaient à
mesure les bastions abandonnés par les
Anglais. À l’inverse, les Pays arabes avaient
décidé de ne pas entrer en Palestine avant le
vendredi 14 mai 1948. Cela n’enchantait pas
Abd El-Kader.
Il aurait voulu que leurs armées sécurisent
villes et villages palestiniens contre les
entreprises juives. Les milices sans
uniformes d’Abd El-Kader n’étaient assistées
que de quelques soldats syriens, iraquiens et
yougoslaves. Elles avaient échoué à
plusieurs reprises à reprendre Castel. Elles
se trouvaient refoulées sur les collines
voisines et la vallée en contrebas.
Cependant, elles disposaient de quatre
obusiers Howitzer de 5,5 pouces servis par
des déserteurs anglais. La désertion
paraissait constituer une méthode de travail
bien établie chez les Tommies. Le
démontraient les attentats au Palestine Post,
à Nebi Daniel et sur la rue Ben Yehuda.
Des sources britanniques l’avaient en plus
informé que le contingent juif de Castel était
réduit à son plus bas. Il ignorait que la
Haganah avec Motke Gazit avait relevé le
Palmach d’Uzi Narkiss le samedi 3 avril 1948.
Motke Gazit et ses soixante-dix hommes ne
subirent aucune attaque le mardi 6 avril 1948.

479
Le matin du mercredi 7, on n’entendit
qu’un coup de fusil. Les défenseurs n’étaient
pas moins épuisés par les combats
précédents. Le soir, vers 22 heures, de nuit,
300 Palestiniens montèrent à l’assaut à
travers les olivaies et les broussailles,
Abd El-Kader avait réparti ses forces en
quatre groupes distincts. Ils étaient dirigés
par Abou Dayieh, El Ureikaat, Kasem Ar-
Remawi et lui-même. La mitraille s’abattit sur
le village ainsi que les obus des quatre
mortiers.
Au bout d’une heure, les troupes d’Abou
Dayieh prirent les premières maisons du
bourg. Ils menacèrent alors celle du
« mukhtar » qui représentait la défense
principale des Juifs. Ils voulurent la
dynamiter, mais échouèrent. Ils continuèrent
d’attaquer jusqu’à l’aube.
Abou Dayieh n’avait pas reçu de nouvelles
d’Abd El-Kader depuis plusieurs heures.
Avisé de l’arrivée de renforts juifs par l’autre
versant, il se résigna à ordonner le repli.
Qu’était-il donc advenu à Abd El-Kader ? Abd
El-Kader s’était aperçu que l’opposition
s’avérait plus forte que prévu. Pourtant, il
s’imagina à tort que le village avait été
capturé. Il s’en approcha dans le noir. Il fut
abattu au cours d’un bref accrochage.
Le détachement de secours hébreu qui
arrivait en ces premières heures du jeudi 8
avril 1948 était envoyé par Shaltiel. Le
commandant de Jérusalem savait que des

480
bandes arabes de plus en plus nombreuses
s’agglutinaient autour de Castel. Il
connaissait aussi l’état d’épuisement de la
garnison. Il était déçu de l’absence des
dissidents pour secourir les assiégés et il
intervenait avec les moyens du bord.
Les nouveaux renforts juifs étaient
commandés par l’officier Uzi Narkiss
secondé par les lieutenants Ben David et
Lévi. Ils comprenaient seulement une
douzaine d’hommes, une automitrailleuse et
deux camions. Ils transportaient un
approvisionnement venant de la Nora. Ils
réussirent à franchir les lignes arabes.
Ils trouvèrent la troupe de Gazit en très
mauvaise posture, en pénurie de munitions,
de vivres et de médicaments.
Les soldats les plus valides étaient
exténués et étaient en peine de soigner
correctement les blessés. Narkiss les rassura
et les avisa qu’ils seraient relevés vers midi.
D’’ici là, ils disposeraient de quoi manger et
se défendre.
Pendant que commençait le
déchargement, Uzi s’éloigna avec Ben David
pour inspecter les abords. Sous les
décombres, ils découvrirent à la lueur
naissante un cadavre mieux habillé que les
guérilleros palestiniens ordinaires. Intrigués,
ils le fouillèrent.
Ils trouvèrent dans les poches un permis
de conduire, un carnet de notes et un Coran
miniature.

481
— Incroyable, s’écria Uzi. Nous avons
abattu Abd El-Kader, le responsable du
blocus de Jérusalem, le chef légendaire
surnommé Abou Moussa. Il faut que je porte
immédiatement ces papiers à l’Agence juive.
Ils sauront quel parti en tirer. Rentres-tu avec
moi ou restes-tu avec Gazit ?
— Vas-y sans moi. Je me rendrai plus utile
ici. La nouvelle se répandra vite de la
disparition du chef charismatique
Abou Dayieh recherchait Abd El-Kader
qu’il croyait parti trouver du soutien à
Jérusalem. Une foule de deux mille Arabes
se lança à l’assaut de Castel.
Dans le village, une odeur de poudre
flottait dans l’atmosphère. On sentait
l’étreinte se resserrer. Ben David s’employa
immédiatement à placer des explosifs dans
les maisons. Les caisses de cartouches
furent éventrées en hâte. Mais l’attaque se
déclencha brusquement avant même la
distribution.
Des forcenés déboulèrent de partout
canardant dans tous les azimuts.
Deux volontaires voulurent livrer les
munitions aux avant-postes. Ils furent
abattus. Il fallut mettre les balles en paquets
pour se les lancer de l’un à l’autre.
Pour contenir la pression, la tactique qui
avait si bien réussi la première fois fut
renouvelée. Quand une bâtisse changeait de
mains, elle devenait aussitôt un cercueil.
L’expérience funèbre engendra la méfiance

482
jusque chez les plus téméraires. Même
quand la dynamite manqua, ils continuèrent
à hésiter à occuper les masures cédées.
Graduellement refoulés, les Juifs furent
acculés à une dernière construction au bord
d’une pente raide. Ils ne voulurent pas laisser
derrière eux leurs trois blessés. Ils les
glissèrent sur le talus, attachés tant bien que
mal sur des matelas. Puis, ils rejoignirent
sans être repérés le détachement de Narkiss.
Il n’était pas allé loin, ayant dû se tapir dans
une baraque en bas de la carrière.
En haut, dans leur village reconquis, les
vainqueurs fêtaient bruyamment. Ils avaient
hissé le drapeau sur la demeure du
« mukhtar ». Ils envoyaient des salves et
poussaient des hurlements de joie.
Subitement, les clameurs et les pétarades
s’éteignirent en quelques derniers coups. Un
silence profond s’installa suivi de pleurs et de
lamentations.
Gazit estima :
— Ils ont dû découvrir le cadavre d’Abd El-
Kader al-Husseini. L’émetteur en langue
arabe de la Haganah annonça la mort d’Abd
El-Kader. Il était alors dix-sept heures trente,
ce jeudi 8 avril 1948.

483
92 — Les Juifs reprennent Castel, le
vendredi 9 avril 1948.
Les guerriers arabes intrépides sous la
conduite d’un chef vénéré deviennent à sa
perte une horde confuse et désemparée. Ne
laissant qu’une petite garnison, ils formèrent
un cortège pour convoyer la dépouille de leur
héros à Jérusalem. Le lieutenant Lévi, l’ex-
sergent de la Brigade juive, se montrait
soucieux :
— Il en reste encore bien quarante en
haut. Comment pourrions-nous évacuer nos
blessés à leur barbe ?
— Je peux créer une diversion, proposa
Ben David. À quelques-uns, nous attirons
l’attention sur nous, tandis que tu te défiles
avec les éclopés par la carrière.
Ils fignolèrent les détails, se partagèrent
les rôles et les moyens. Peu après minuit,
Ben David et cinq vétérans se faufilèrent en
silence entre les buissons. Il s’agissait
d’escalader la colline, de lancer des
grenades et de déguerpir aussi vite que
possible. Ils se préparaient à passer à
l’action quand arriva la surprise. À l’autre
bout de la bourgade, étonnamment, une
attaque, une vraie, se déclenchait.
Les défenseurs estomaqués se crurent
menacés d’encerclement, lorsqu’en plus des
explosions retentirent dans leur dos. Après
une résistance symbolique pour sauver la
face, ils s’enfuirent à travers champs.
La reprise de Castel représentait un

484
préalable indispensable aux buts de
l’opération Nachshon. C’est pourquoi une
unité avait été envoyée opportunément en
renfort. Elle était placée sous les ordres de
David Éléazar, le plus jeune chef de meute
du Palmach. Comme commandant, il savait
rester calme, froid et déterminé.
Encore enfant, il était arrivé de
Yougoslavie durant la Seconde Guerre
mondiale. Son père avait combattu pour Tito.
Lévi secoua les mains d’Éléazar :
— Quelle bonne surprise ! Tu ne pouvais
mieux tomber. Avec tous mes blessés sur les
bras, j’ai cru que vous nous aviez oubliés.
— Sadeh a gratté le fond du tiroir. Il n’est
pas facile de tenir tous les fronts.
Il se tourna vers Ben David et ajouta,
plaisantin :
— J’ai été confondu quand j’ai entendu tes
oignons leur péter au cul. On ne t’imaginait
plus vivant !
— Eh ! Encore de ce monde et
aucunement pressé de serrer de près les
houris du paradis.
— Ah toi ! Tu es toujours porté sur la
bagatelle ! Fais gaffe qu’ils ne te coupent
pas un jour le zizi. Il clignait de l’œil de façon
exagérée.
Les camions du Palmach ramenèrent
Gazit et ses soldats. Shaltiel écouta le
rapport de Motke. Il donna ensuite les plus
récentes informations. La situation s’était
grandement améliorée grâce à la réception

485
des armes et munitions tchèques. De plus,
le deuxième bureau juif avait diffusé la
nouvelle de la mort d’Abd El-Kader. Elle
avait semé une forte consternation chez
l’ennemi. Finalement, il déplora la discrétion
inacceptable des extrémistes :
— Que fabriquaient-ils pendant que vous
vous débattiez ? Ils n’ont pas écouté mes
objurgations. Castel et la route de Jérusalem
nous auraient échappés des mains si nous
n’avions compté que sur eux.
Il était visiblement déçu. Il avait échoué à
empêcher les dissidents de suivre leurs
buts. Il avait agréé à leur attaque de Deir
Yassin. Il avait espéré les avoir convaincus
de donner en retour une aide préalable
directe aux combattants de Castel.
L’opération Nachshon avait permis tout de
même à trois convois de joindre Jérusalem
avant que se referme le blocus. Ils étaient
chargés d’armes, de munitions, de nourriture
et de troupes additionnelles.
Le mardi 20 avril 1948, une partie
seulement des véhicules put passer. Le
reste dut faire demi-tour. La route était
redevenue impraticable. Le problème
demeurait entier et préoccupant à l’approche
du départ britannique. L’opération Nahshon
avait permis le passage de 1800 tonnes de
denrées sur les 3000 prévues. Ce
ravitaillement permettait aux 100 000 Juifs
de Jérusalem de survivre deux mois avec un
fort rationnement. La Haganah avait subi 57

486
tués et 72 blessés. Le successeur d’Abdel
Kader El Husseini s’appelait Emil Ghuri. Il
avait choisi d’établir un énorme barrage à
Bab-el-Oued au lieu d’embuscades répétées
sur les convois tout le long du parcours.

487
93 — Deir Yassin, 9 avril 1948.
Les grenades et fusils fournis par le
commandant de Jérusalem n’avaient pas
modifié l’opinion des extrémistes. Ils ne
s’étaient pas sentis contraints de porter en
échange une assistance directe aux
défenseurs de Castel.
Cette différence d’interprétation venait
peut-être d’une erreur de Shaltiel. Il n’avait
pas voulu discuter personnellement avec
les marginaux. Il avait agi par personnes
interposées et par missive. Nous avons déjà
cité sa lettre aux dissidents. Elle confirme le
câble qu’il envoya à Tel-Aviv le jeudi 15 avril
1948 et dont voici la teneur :
— « J’ai appris qu’ils préparaient une
action contre Deir Yassin. Comme je ne
voulais pas les rencontrer, je leur ai envoyé
une lettre. J’étais bien décidé à empêcher
leurs futures opérations dans la mesure du
possible. »
Les extrémistes avaient opté, malgré tout,
pour le maintien de leur décision du mardi 6
avril 1948. D’abord résolus d’attaquer Sheikh
Jerrah, ceux du Lehi avaient finalement suivi
l’idée de l’officier d’opération de l’Irgoun
Joshua Goldschmidt de se concentrer
uniquement sur le village de Deir Yassin. Le
père de Joshua lui avait raconté le rôle de
cette localité dans les violences de 1929. Il lui
avait fait jurer de ne jamais l’oublier.
Toutefois, Deir Yassin avait fin 1947 pris
une entente informelle de trêve avec Givat

488
Shaul, le village juif voisin, et avait signé en
janvier 1948 un pacte de non-agression avec
la Haganah. Il n’en reste pas moins que
l’espionnage juif constatait que les villageois
de Deir Yassin avaient des contacts réguliers
avec les Syriens et les Iraqiens jusqu’à les
héberger. Le contraire aurait été étonnant.
Enfin, la prise du village était en accord avec
les plans juifs.
Le bourg comptait sept cent cinquante
habitants pour quatre-vingt-onze maisons. Il
ne disposait pas de vue directe sur la voie
romaine du bas Motza à Jérusalem. Il était
cependant situé sur une colline dominant
cette route. Cette situation stratégique en
faisait un enjeu important d’autant qu’il se
trouvait à une équidistance de cinq
kilomètres de la Ville sainte et de Castel.
De plus, l’entente prise ne lui interdisait
pas de fournir des combattants hors de son
agglomération. Les extrémistes juifs étaient
habitués à répondre à la violence et aux
meurtres par la réciproque. Cette fois, ils
allaient pour la première fois entreprendre un
combat régulier contre des forces arabes. Ils
pensaient bien sûr aussi répandre la terreur
chez l’ennemi.
Cela coïncidait bien avec les visées du
plan Dalet de détruire les villages le long de
la route de Jérusalem. Ils se trouvaient réunis
en cette occasion pour la première fois en
grand nombre.
En vêtements civils kaki, les deux groupes

489
ne s’estimaient plus clandestins. Ils se
sentaient confiants. Ils n’éprouvaient aucune
crainte envers les policiers et les soldats
britanniques. Ils se berçaient donc d’un
sentiment d’optimisme. Ils arrêtèrent leur
choix sur « Ahdut Lohemet », comme mots
de passe. Il peut se traduire par l’expression
« combattants solidaires ».
Ils n’avaient pas cédé à la tentation de
leurs méthodes habituelles de raids de
représailles. Ils avaient choisi en dernier
ressort un acte de pure conquête pour leur
première vraie opération militaire. Un motif
d’incertitude existait pourtant. Ils n’avaient
jusque-là combattu qu’en francs-tireurs.
Ils ne possédaient ni discipline collective ni
connaissance du combat classique. L’action
se passa dans la nuit du jeudi 8 au vendredi
9 avril 1948. Dans le même temps, le
Palmach donnait l’assaut pour reprendre
Castel.
À minuit, les extrémistes étaient environ
cent vingt à cent trente à s’assembler répartis
en deux groupes. Au nombre de soixante-dix
à quatre-vingts, le premier appartenait à l’IZL
ou Irgoun. Il était commandé par Benzion
Cohen assisté de Yehuda Lapidot et de
Michael Sharif. L’Irgoun partit à deux heures
du matin de la base d’Etz Hayim à l’entrée de
Jérusalem. Il se dirigea vers Bet Hakerem.
L’autre formation comportant soixante
hommes venait du Lehi ou groupe Stern. Elle
était accompagnée d’un petit véhicule. Elle

490
alla vers Deir Yassin à partir de Givat Shaul,
le village juif voisin de Deir Yassin. Vers
quatre heures quarante-cinq, un garde
villageois entendant des bruits suspects cria :
— « Mahmoud » ?
Un combattant de l’Irgoun crut comprendre
la première partie du mot de passe « Ahdut ».
Il répondit par la seconde « Lohemet » et la
fusillade commença. Embusqués, des gardes
du village avaient déclenché l’alarme en
ouvrant le feu. Le sandwich aurait dû entrer
dans le pays en avant des troupes par le seul
chemin menant au village et ordonner aux
paysans de partir pour Ein Kerem ou de se
rendre. Malheureusement, il s’était enlisé en
périphérie dans une tranchée. S’il envoya son
message, il ne fut sans doute guère entendu.
Les coups de fusil provenant des premières
maisons s’abattirent sur lui.
La fusillade entraîna le départ des trois
quarts des habitants. Alors s’engagea une
bataille peu intense, mais inattendue. Les
forces du Lehi et de l’Irgoun ne s’attendaient
pas à une telle résistance. Elles étaient peu
préparées à subir des tirs tenaces arrivant
des toits, des fenêtres, d’un peu partout à la
fois.
Vers sept heures du matin, rendus inquiets
par leurs pertes et l’opiniâtreté de la
résistance arabe, les commandants de l’IZL
envoyèrent un message au Lehi les informant
qu’ils voulaient retraiter. Le Lehi les en
dissuada en leur affirmant qu’ils avaient

491
pénétré dans le village et escomptaient être
bientôt victorieux.
Individuellement, à défaut d’instruction
militaire, ces combattants ne manquaient tout
de même pas d’ardeur patriotique. Aussi, les
deux groupes juifs parvinrent malgré tout
après quelque deux heures de combat à se
rencontrer au centre de l’agglomération. Ils
célébraient leur victoire quand de nouveaux
coups de feu s’abattirent sur eux. En effet, la
partie ouest surplombante du village avait été
abandonnée par erreur par ceux qui devaient
s’en occuper.
Après avoir fui les habitations situées à
l’est, les miliciens arabes s’étaient ressaisis.
Ils s’étaient regroupés à l’ouest dans la
maison à plusieurs étages du « mukhtar ». Ils
commencèrent à causer beaucoup de
dommages. À dix heures du matin, on
dénombrait quarante blessés et quatre tués
chez les assaillants cloués sur place et
incapables d’avancer. Leur chef d’opération,
Ben-Zion Cohen, et celui de l’avant-garde,
Yehuda Segal, ayant été atteints, le chaos et
l’angoisse s’installèrent. Certains voulurent
se replier.
Shaltiel se trouvait à Givat Shaul avec le
commandant Zalman Meret. Un officier du
Lehi vint lui demander de l’aide en raison
d’une situation désespérée...
Vers onze heures du matin, Mordechai
Weg arriva à Deir Yassin. Il était mieux connu
sous son sobriquet Yaacov ou Yaki. Il

492
commandait dix-sept palmachniks de la
compagnie D de la Brigade Harel. Il disposait
d’une mitrailleuse et d’un mortier de deux
pouces. Comme l’arrivée de Blücher dans la
plaine de Waterloo, l’apparition du renfort
régla rapidement l’issue de la bataille encore
incertaine.
Il suffit de tirer trois obus sur la maison du
mukhtar et quelques rafales d’armes
automatiques. L’unité de secours put entrer
dans le village en quinze minutes sans
essuyer un coup de feu. Puis, ils le quittèrent,
semble-t-il sur l’incitation d’un espion de la
Haganah, Meir Pail, alors Pilevski.
Celui-ci le prétendit du moins dans ses
écrits vingt ans plus tard. Il est peu crédible,
il venait de perdre son unité chargée
d’espionner les dissidents. Notons que bien
des récits du massacre de Deir Yassin sont
imprégnés par les opinions politiques de
leurs auteurs et prêtent à caution.
Les assaillants ne subirent plus que
quelques tirs sporadiques, mais aucun
véritable affrontement. Le calme était revenu.
Les dissidents reprirent leurs mesures de
contrôle des habitations.
Ils se retrouvèrent sur le seuil de la
demeure où un évènement fâcheux s’était
produit plus tôt : un commandant de l’Irgoun,
Yehuda Segal, y avait été blessé
précédemment (il mourut par la suite). Caché
au milieu de ceux qui se rendaient, un fellah
déguisé en femme l’avait abattu. Neuf

493
personnes dont une femme et un enfant
sortirent les mains levées. Un dissident les
foudroya de sa mitraillette en disant :
— « Ceci est pour Yiftach. »
Il avait été enragé par la résistance
opiniâtre rencontrée et par les pertes d’amis.
Yiftach constituait le sobriquet de Segal.
Cependant, tous les villageois n’avaient
malheureusement pas fui. Ils ne voulurent
plus sortir et se livrer.
Quand ils essayèrent d’envahir certaines
des maisons en pierres, les combattants du
Lehi s’aperçurent avec surprise que la plupart
de ces maisons avaient des portes en fer et
non en bois comme on les avait avisés lors
des rapports préparatoires à la bataille.
Considérant les maisons comme des
forteresses, quand ils ne purent jeter des
grenades par les fenêtres, ils n’eurent pas
d’autres choix que de dynamiter les portes et
des habitants furent blessés ou tués à
l’intérieur.
Cependant, lentement, ils avancèrent de
maison en maison. Ne voulant plus courir le
risque d’être blessés ou tués, ils grenadèrent
et mitraillèrent donc sans prendre de risques
tout ce qui pouvait se cacher à l’intérieur. Ils
commencèrent à tuer ainsi n’importe qui. La
fouille tournait ainsi malencontreusement au
massacre. Certains rapportent que
suspectés, même ceux qui se présentèrent
spontanément à l’extérieur n’obtinrent pas un
meilleur sort.

494
Certains vieillards s’étaient déguisés en
femmes, ce qui pouvait avoir alimenté une
méprise. On compta plus d’une centaine de
victimes, surtout des mères, des enfants et
des vieillards. Treize combattants seulement
de la milice du village avaient trouvé la mort.
Plus alertes, les autres, en armes ou pas,
avaient fui vers Ein Kerem.
Les rapports les plus crédibles
décomptent tout aux plus cent vingt victimes,
alors que le chiffre de deux cent cinquante-
quatre lancés par Mordechai Raanan sans
autre fondement que de déclencher la
panique des Arabes est encore souvent
avancé.
Vers midi, trois camions paradèrent sur
l’avenue du Roi George V. Ils étaient
chargés d’innocents rescapés des deux
sexes et de tous les âges. À leur retour, il y
aurait eu selon certains des exécutions et
des corps jetés dans les trous de carrière, ce
qui est démenti par d’autres. La révision des
récits fournis va à l’encontre des récits de
viols et d’extermination au poignard.
Vers treize ou quatorze heures,
Mordechai Raanan rencontra David Shaltiel
dans une rue de Givat Shaul. Shaltiel lui
reprocha d’avoir choisi pour les extrémistes
un travail au-dessus de leurs capacités.
Piqué, Raanan lui demanda si c’était
l’unique raison pour laquelle David lui avait
donné rendez-vous.
Shaltiel offrit de l’aide, Raanan remercia

495
disant que c’était déjà fait. Le commandant
d’une unité de retour de la bataille de Motza
avait offert son aide et l’opération était à sa
phase finale. Le même 9 avril, Shaltiel
envoya vers quinze heures Yeshurun Schiff
et l’officier de renseignement à Jérusalem
Mordechai Gihon constater l’état des
choses.
Le samedi 10 avril 1948, dans l’après-midi,
les dissidents donnèrent un avertissement
grave. Ils se considéraient comme troupe
d’assaut et non de garnison. Ils allaient
délaisser Deir Yassin le lendemain
dimanche. Le commandant de Jérusalem
rassembla les membres de son état-major.
Pour remédier à l’impasse, il arma de fusils
tchèques l’unique unité disponible. La Gadna
était formée d’étudiants sans aucune
expérience militaire. Elle était commandée
par Élie (Yehoshua) Ariéli. Ils atteignirent les
lieux. Yehoshua Arieli, vétéran aguerri dans
la fameuse Brigade juive et commandant de
la Gadna, retint ses jeunes à l’entrée du pays.
Il voulait leur épargner la vision horrible des
scènes de cruauté. Il s’avança seul avec ses
officiers, dont Ben David. L’adjoint de David
Shaltiel, Yeshurun Schiff était déjà rendu là
avec un détachement de la Haganah. Les
responsables du carnage indescriptible
n’avaient pas même cherché à le cacher. Ils
avaient passé des années dans la misère de
la clandestinité et des attentats ; dent pour
dent, œil pour œil, terrorisme contre-

496
terrorisme. Pour eux, la scène était le résultat
des dérives prises par le combat et non celui
d’une volonté sanguinaire.
Par ailleurs, certains des leurs avaient été
pendus par les Britanniques, parfois avec la
complicité de la Haganah. Il n’y avait aucun
amour entre eux et David Shaltiel. Ce dernier
avait joué un rôle actif contre eux alors qu’il
était chef en 1946-1947 de l’Intelligence de la
Haganah.
Ils avaient perdu toute commisération pour
la partie adverse et peu d’estime pour les
forces régulières. Ils considéraient qu’ils
n’avaient qu’accompli avec compétence un
travail technique. Ils n’éprouvaient donc pas
la moindre ombre d’un sentiment de
culpabilité. Simplement, épuisés et avec des
blessés, ils escomptaient la relève. Ils
n’avaient pas bougé. La sensiblerie des
nouveaux arrivants leur paraissait
incompréhensible. Même, elle les choquait.
Schiff encercla les dissidents. Il les
rassembla sur la place. Les deux groupes
hébreux antagonistes se dévisageaient
hargneusement. Colère et indignation contre
mépris. Fâché, Shaltiel par radio ordonna de
neutraliser les assassins :
— S’ils refusent de déposer les armes et
se rendre, ouvrez le feu !
Schiff était écœuré par ce qu’il voyait
comme le vandalisme effrayant de brutes. La
divergence politique ne faisait rien pour
adoucir ce sentiment. Il s’affola tout de même

497
à l’idée de tuer ses frères. Même s’il les
estimait être criminels, il reconnaissait avoir
avec eux des buts communs. Seulement les
moyens d’y parvenir différaient.
— Non, je ne pourrai pas.
— On ne demande pas votre bon vouloir.
Exécutez l’ordre !
— David ! Vous allez tacher votre nom du
sang juif. Le peuple ne vous pardonnera
jamais. Ben David tenait en joue, prêt à tirer,
Raanan resté à l’écart. Il s’en voulait d’avoir
plaidé en sa faveur. Il se sentait ainsi
responsable du massacre. Le chef de
l’Irgoun soutint sans broncher le regard
meurtrier. Il laissa même tomber mollement
sa mitraillette à bout de bras. Sa bouche
grimaça nonchalamment un sourire plus
moqueur que désabusé :
— Alors, Danseur ! Es-tu venu en
Palestine pour combattre au côté des Juifs
ou bien pour les abattre ?
Ben David se troubla. Il regarda autour de
lui pour s’assurer qu’on ne les entendait
pas :
— Quand m’as-tu reconnu, Mordechai ?
— Dès la première fois, quand tu
accompagnais
Schiff ; j’aurais pu t’exécuter à ce moment-
là. Tu avais trahi ton serment.
— Et avais-tu deviné que je ne suis qu’un
goy ?
— Oui. Je l’ai su d’emblée. Mais, je te
prenais pour un dur. Que fabriques-tu avec

498
les mous ?
— Je suis venu en Palestine parce que
je crois en votre cause. Vous l’affaiblissez
par vos violences plus que vos pires
censeurs.
— Ce que nous avons accompli ici, nos
ennemis l’ont commis cent fois. Simplement,
nous leur retournons leurs forfaits dans la
gorge.
— Leur cruauté ne justifie pas la vôtre.
Sinon, il serait facile d’approuver et de
répéter même les tristes atrocités nazies.
Raanan fulmina :
— Notre passivité représentait la
meilleure excuse des Allemands. Quant à
mourir, les déportés des camps de
concentration auraient dû se défendre avec
les ongles, avec les dents ! Les Arabes, eux,
ne se conduisent pas comme des moutons.
Ils ne se laissent pas mener à l’abattoir.
Nous ne voulons pas leur donner le temps
de devenir des nazis. Nous leur apprenons
avant à nous craindre.
Ben David baissa son arme. Il ne savait
plus où se trouvait la vérité. De quel côté se
serait rangé Hardy ? Sans doute, sous
l’influence de Myriam, la Haganah. Mais
Myriam assassinée, qu’aurait-il décidé ? La
Légion ne l’avait-elle pas déjà amené à
réviser ses positions ?
À quelques kilomètres de là, la première
réaction passée, Shaltiel devait aussi se
poser des questions.

499
Le sentiment de solidarité l’emporta. Les
fautifs seraient autorisés à garder leurs
armes. Le commandant de Jérusalem voulait
qu’en contrepartie ils procédassent eux-
mêmes à l’effacement de leurs dégâts. Eux
se considéraient comme troupes d’assaut et
jugeaient qu’ils pouvaient quitter les lieux et
laisser ce travail à d’autres.
Deir Yassin reçut la visite du représentant
suisse de la Croix-Rouge, Jacques de
Reynier. Il arriva seulement le dimanche
suivant, 11 avril 1948, dans la matinée. Des
corps avaient déjà été entassés dans une
excavation naturelle hors du bourg et
brûlaient. Une fumée âcre et une odeur
nauséabonde empoisonnaient l’air printanier.
Le parfum doux des amandiers en fleurs était
étouffé. Le nettoyage débutait. Il ne devait
s’achever que dans la journée du 13. Les
extrémistes, insensibles, montrèrent peu de
zèle. Ils partirent alors qu’il y avait encore
bien des cadavres dans les maisons.
Finalement, les officiers et les jeunes de la
Gadna durent terminer le travail.
Par la suite, la propagande arabe et la
division des Israéliens rendirent obscure
l’histoire du village de Deir Yassin.
Les dissidents proclamèrent plus de deux
cents tués pour apeurer les Arabes. Et ils
déclarèrent sans le prouver qu’ils avaient
découvert d’importants dépôts d’armes et de
munitions. Si l’on croit leurs témoignages,
cela apporterait une confirmation à la

500
suspicion que le village était devenu un poste
militaire arabe lourdement armé.
Les Arabes reprirent ce nombre de tués,
ajoutèrent des viols et des mutilations pour
montrer la cruauté des Juifs. Ils voulaient
soulever l’indignation et l’esprit de revanche.
Ils se déclareront toujours innocents de ces
crimes, même si on leur rappelait l’épisode
d’Oued Zem et, plus tard, les massacres
ignobles des pieds noirs à Oran et celui des
harkis. Dans ces deux derniers cas, ce fut la
honte de De Gaulle, Joxe et Messmer et de
l’armée française, véritables criminels de
guerre dans cette histoire.
Les Anglais s’en servirent pour noircir les
Juifs. C’est ainsi que Richard C. Catling,
assistant inspecteur général de la division
d’investigation criminelle et spécialiste des
affaires juives, est à l’origine, pour ne pas dire
de l’inventio, des histoires de viols. L’Agence
juive et la Haganah y virent le moyen de
discréditer l’Irgoun et le Lehi. Les dissensions
entre travaillistes et conservateurs avaient
d’ailleurs déjà de profondes racines.
Le chiffre réel des victimes civiles dépassait
tout de même la centaine, peut-être cent sept
tués plus douze blessés. Les défenseurs du
village comptaient treize morts. Les Juifs, sur
cent trente combattants enregistraient cinq
tués et trente-cinq blessés.
Au moins David Shaltiel tira-t-il une leçon
de l’évènement. Il n’était pas innocent dans
l’affaire de Deir Yassin. En conséquence, il

501
mit sous l’éteignoir sa haine des dissidents
et il rencontra de nouveau personnellement
Mordechai Raanan le 13 avril 1948.
L’Irgoun de Jérusalem se mit finalement
le premier mai volontairement par
patriotisme sous les ordres directs de la
Haganah.
Par patriotisme encore, pour ne pas faire
couler le sang juif, elle accepta ensuite de
se dissoudre sans offrir de résistance à la
suite de l’assassinat le 17 septembre 1948
du comte Folke Bernadotte, émissaire des
Nations Unies.
L’assassinat avait été commis à
Jérusalem par quatre membres du Lehi,
trois tireurs et un chauffeur. Ils furent
identifiés, et leurs noms figurent dans le
livre de Kati Marton, « A Death in
Jerusalem ». Les trois tireurs étaient
Yitzhak Ben-Moshe, « Gingi » Zinger et
Yehoshua Cohen, le conducteur de la jeep
s'appelait quant à lui : Meshulam Makover.
Des trois dirigeants du groupe Stern qui
avaient envoyé les tueurs en mission, à
savoir Israël Eldad, Natan Yalin-Mor et
Yitzhak Shamir, seul Yalin-Mor passa en
jugement.

502
94 — Le Mont Scopus, le 13 avril
1948.
Il est certain que le Grand Mufti nazi Amin
Al Husseini avait de longue date établi un
plan pour éliminer les Juifs de Jérusalem et
de la Palestine. Il s’était assuré de la non-
intervention des Britanniques lors de cette
opération. Le complexe du Mont Scopus
comprenait l’hôpital Hadassah et l’Université
hébraïque.
Il avait aussi un rôle militaire essentiel,
celui de surveiller les accès nord et est de
Jérusalem ainsi que les mouvements arabes
dans la vieille Ville. Pour le ravitailler, les Juifs
devaient traverser sur cinq kilomètres le
quartier arabe de Sheikh Jerrah. Cela rendait
l’endroit idéal aux yeux du Mufti pour
impressionner les imaginations.
Depuis décembre, des incidents avaient
contraint les Juifs à organiser des convois
armés pour traverser le quartier arabe.
Depuis un mois, il n’y avait pas eu le moindre
accrochage notable. L’occasion de frapper
un coup décisif arriva le 11 avril sous la forme
d’un informateur britannique anonyme
indiquant à l’organisateur de l’attentat le jour
et l’heure de passage du convoi. Plus grave,
il assura que les Anglais n’interviendraient
pas si l’on ne tirait pas sur leurs patrouilles.
Alors que le massacre de Deir Yassin
avait été la réaction spontanée de troupes
sans entraînement, le massacre du convoi
Hadassah avait été planifié de sang-froid et

503
même annoncé à l’avance. Ce n’était donc
pas exactement une riposte au massacre. Il
s’agissait plutôt d’une opération
impitoyable : « Pas de prisonniers »
L’escorte comportait une automitrailleuse
de la Haganah en tête du convoi, en réalité,
un camion Ford transformé en sandwich. À
bord, le lieutenant Asher « Zizi » Rahav était
le chef du convoi. Il appartenait à la
compagnie Noam de Jérusalem. Ancien
sergent dans l’armée britannique lors de la
Deuxième Guerre mondiale, il était
accompagné de dix soldats et de deux
jeunes passagers.
Entre le virage correspondant à la
demeure des Nashashibi et la demeure où
Katy Antonius avait reçu l’élite de la
Palestine, la route était étroite, en pente et
délimitée par des bordures de ciment. Vers
9 heures 30, une mine déclenchée
électriquement explosa à quelques pieds du
camion de tête qui s’échoua dans le cratère
créé, son essieu avant y restant encastré.
Un déluge de feu, tirs de fusils, grenades,
cocktails Molotov, s’abattit aussitôt sur le
convoi immobilisé. Restèrent coincés et
l’ambulance blindée arborant l’étoile du
Magen David qui suivait et cinquante mètres
derrière et les deux autobus occupés par du
personnel de l’hôpital.
Yosev Lévi, le chauffeur de la deuxième
ambulance, la plus grosse, fut blessé
légèrement à la tête. Rahav le pressa de

504
partir immédiatement vert le Mont Scopus.
Au lieu de cela, il fit demi-tour. Les quatre
camions l’imitèrent, dont celui de six tonnes
de la marque « Brockway » de Benjamin
Adin. Inexplicablement, l’automitrailleuse de
queue de la Haganah, ses pneus crevés,
retourna aussi vers Jérusalem.
Le colonel Jack Churchill fut avisé à 9
heures 35 par des hommes d’une petite unité
de son régiment, le « Scot’s Highland Light-
Infantry ». Ils étaient postés dans la maison
de Katy Antonius à moins de deux cents
mètres de l’embuscade.
À son arrivée sur place à 11 heures 15, il
ne put obtenir par ses cris un cessez-le-feu.
Il réclama en vain par radio un appui de son
QG. Ulcéré, il décida d’aller chercher un
GMC et un semi-chenillé pour monter sa
propre opération de secours. La Haganah
n’avait pas réalisé encore l’urgence de la
situation.
À 13 heures et 14 heures, des véhicules
britanniques passèrent sur le lieu de
l’embuscade. Ils n’intervinrent pas malgré
que le directeur général de l’hôpital Chaim
Yassky qui était à bord de l’ambulance les en
ait implorés. Dans l’après-midi, à l’autre bout
de Jérusalem, Ben David surveillait le
déchargement du deuxième convoi. Cent
soixante camions étaient arrivés de Tel-Aviv
après 14 heures de route.
Baruch Giboa âgé de vingt et un ans en
commandait l’escorte. En grande forme, les

505
jeunes sabras soulevaient les sacs avec la
souplesse de débardeurs professionnels. Les
filles rivalisaient d’activité avec les garçons.
Les ashkénazes, eux, avaient à rattraper des
années de sous-alimentation en Europe.
L’ardeur affichée ne compensait pas le
manque de force. Ils achevaient quand
Shaltiel se présenta. Il s’adressa au chef de
l’escorte :
— Un évènement fâcheux se passe
actuellement sur la route menant au Mont
Scopus. Les deux autobus desservant
l’hôpital Hadassah sont tombés dans un
traquenard. Il faut les dégager avec vos
blindés avant que ça tourne au désastre.
— J’ai reçu des ordres. Je dois ramener
mon armada à Tel-Aviv dès le déchargement
fini.
— Ils ne pouvaient prévoir ce qui se produit
ici. Si vous ne nous aidez pas, nos meilleurs
médecins risquent de perdre la vie.
— Je suis désolé, mon vieux ! Yadin m’a
remis des consignes catégoriques. Il ne
veut pas que la catastrophe de Kfar Etzion
se reproduise. Démerdez-vous avec vos
propres moyens.
Le commandant de Jérusalem dut se
résigner. Il chargea Zvi Sinaï d’organiser une
colonne de secours avec les deux seules
voitures blindées disponibles. Ben David
s’installa dans celle de tête commandée par
Ben Zvi. Judith s’arrangea pour rester avec
lui.

506
Ils traversèrent la Ville en trombe et
aboutirent sur les lieux de l’embuscade.
Devant eux, ils virent, précédés de
l’automitrailleuse d’escorte, l’ambulance,
pneus crevés, et les deux autobus.
Tout de suite, l’opération de secours vira
au cauchemar. Une giclée de grenades
atteignit immédiatement le véhicule de Ben
David. Le moteur stoppa et le toit fut arraché.
Ils se trouvèrent à la merci des tirs venant
des toitures voisines.
Quatre soldats furent blessés. Zvi Sinaï
ordonna de les transférer dans le deuxième
blindé de la colonne de secours. Judith avait
été touchée à la hanche. Son ami la
transporta dans ses bras sous le feu ennemi
dans l’ambulance improvisée. Elle fila à
toute allure vers l’hôpital. Hadassah sur le
Mont Scopus qui domine la Vieille Ville à
l’Estt. Ben David monta alors rejoindre Zvi
Sinaï. Le conducteur démarra, mais tomba
dans le trou fait par la mine en travers de la
route et cala aussitôt. Il s’énerva, paniqué. Il
redémarra et força les commandes.
Il était sur le point de s’en sortir enfin quand
une grenade éclata sous le moteur,
l’éteignant définitivement. Une épave de plus.
Au moins, avez l’automitrailleuse de Rahav à
son côté, toutes deux serviraient de remparts
pour le convoi civil resté derrière.
Mais, même avec quinze soldats, elle ne
constituait qu’une protection supplémentaire
dérisoire d’autant que le canardement

507
empirait.
Eut-elle évité le trou, elle aurait pu gagner
la maison Antonius pour s’opposer aux
Arabes qui mitraillaient le convoi depuis une
maison en bord de rue. La meute furieuse
des fedayins grossissait d’instant en instant.
Comme à Bab-el-Oued, la fusillade attirait
tous les habitants du secteur. La haine les
rendait toujours prêts à sauter sur l’occasion
de massacrer des Juifs. Le bruit et l’odeur de
la poudre libéraient leurs instincts meurtriers.
Ils criaient « Minshan Deir Yassin ! » (Pour
Deir Yassin.) En fait, l’embuscade avait été
planifiée plusieurs jours avant Deir Yassin.
L’endroit était soigneusement calculé.
Sur cinq cents mètres entre Nashashibi et
la maison Antonius, la route était un étroit
corridor entre deux murs où les véhicules
devaient rouler lentement en file indienne.
Vers 14 heures, un camion britannique
escorté d’un semi-chenillé scout, car Dingo
se fraya un passage pour intervenir. Le
colonel Churchill était de retour et montait sa
propre intervention de secours, vu la
passivité de ses supérieurs. Les émeutiers
reportèrent alors leur haine sur lui :
— « De quoi se mêlent-ils, ces cons ? »
Le colonel du régiment « Highland Light
Infantry » posa le pied à terre tranquillement
sous une grêle de balles. À pas mesurés, il
approcha des autobus et invita les médecins
et leur personnel à embarquer avec lui. Ils
allaient accepter lorsque le tireur du semi-

508
chenillé fut touché à la tête ou au cou. La
protection de Sa Majesté avait perdu tout
prestige. Aussi refusèrent-ils de sortir. Ben
David, qui avait admiré le flegme de l’officier,
interrogea Zvi :
— Qui est-il ? Le connais-tu ?
— Churchill. Évidemment, il ne se
prénomme pas Winston, mais Jack. Ses
couilles sont d’ailleurs aussi bien
accrochées.
Son aide rejetée, le digne représentant
de la Reine alors quitta avec son blessé.
N’étant plus importunés, les Palestiniens
trempèrent d’essence des chiffons. Ils les
lancèrent en feu sur les autobus, puis sur
l’ambulance.
Des infirmières et docteurs affolés
s’élancèrent, cherchant à échapper aux
flammes. Ils se ruèrent sous des tirs
croisés. Pour la plupart, ils furent fauchés
en pleine course. Un petit groupe
seulement réussit à se mettre à l’abri dans
la maison de Katy Antonius.
Un seul passager de chaque autobus est
prouvé avoir survécu. L’étudiant Shalom
Nissan sauta du premier bus, lorsque les
Arabes commencèrent de le bombarder de
grenades et de cocktails. Il put atteindre
miraculeusement le Mont Scopus sans être
atteint.
Un garde, Nathan Sandowski sauta hors
de son bus en feu et put rejoindre
l’automitrailleuse de Ben Zvi. Quand la porte

509
s’ouvrit, il ne vit à l’intérieur que des morts et
des blessés. Il était 14 h 30. Zvi Sinaï, Ben
David et quelques soldats avaient couvert la
fuite des passagers des autobus de leur
mieux.
Les gaz des armes automatiques avaient
rendu l’atmosphère du blindé suffocante. Les
râles des blessés et des mourants étaient
étouffés par les détonations et les explosions.
Les combattants encore valides couraient
d’un côté à l’autre en enjambant les corps
ensanglantés.
Ben David à la mitrailleuse arrière ouvrit la
dernière caisse de bandes. Un éclat de
grenade lacéra son bras. Pas de soins à
espérer, car le secouriste de l’escouade
avait été tué parmi les premiers.
Zvi déchira sa chemise et l’utilisa comme
pansement. Ménageant les munitions, ils
recommencèrent à tirer parcimonieusement.
Vers 15 heures, les deux autobus étaient en
feu et la plupart des passagers restants qui
n’avaient pas fui et été tués se trouvèrent
brûlés vifs. Vers 15 h 30, soit 6 heures après
le début de l’accrochage, une force blindée
britannique apparut enfin. Sous un écran de
fumée, ils s’approchèrent prudemment des
épaves.
Ils ne trouvèrent que sept survivants. Le
chef de convoi, Zizi Rahav, blessé, mais
vivant fut transporté dans la maison de Katy
Antonius. Du véhicule de Ben Zvi, les
Anglais extirpèrent six soldats survivants. Ils

510
ramassèrent les cadavres, des civils en
majorité. Ils laissèrent sur place les débris
calcinés. Soixante-dix-huit hommes et
femmes avaient été massacrés sans pitié.
Rien n’avait servi de leur dévouement à
soigner les malades et à sauver les vies. Les
quelques survivants furent conduits à
l’hôpital Hadassah. Presque tous étaient
amochés. L’institution dans l’affaire venait
de perdre beaucoup de personnel, dont son
directeur général, le docteur Yasski, et son
directeur médical, le docteur Moshe Ben
David. Alors qu’un infirmier désinfectait sa
plaie, le Hongrois pétrifia soudain. Il
reconnaissait un blessé inconscient sur une
civière qu’on s’apprêtait à transporter dans
la section arabe. Il sursauta et s’écria :
— Hep ! C’est Zvi Sinaï !
Effectivement, torse nu, barbouillé de suie
et de sang, l’héroïque camarade pouvait
facilement prêter à confusion. L’employé du
registre relevait les noms.
— Ben David.
— Seriez-vous un parent du docteur ?
— Non. Pouvez-vous me dire dans quelle
salle est hospitalisée mademoiselle Judith
Yani ? Elle a été évacuée avec les premiers.
— Je vais me renseigner. Restez couché !
Ne vous agitez pas !
Ben David put enfin revoir son amie. Elle
était logée dans le pavillon de chirurgie des
femmes. On lui avait extrait des éclats de la
hanche et de la cuisse. Affaiblie, pâle,

511
secouée par la fièvre, elle n’en voulut pas
moins savoir :
— Qu’est devenu le convoi sanitaire ?
— Brûlé.
— Beaucoup de victimes ?
— Oui, hélas ! Des pauvres gens qui
n’avaient rien à voir avec la guerre. Ils
étaient venus d’Europe pour prolonger les
vies humaines et on les a exterminés. Quel
gâchis ! L’Irgoun n’aurait-elle pas raison ?
— Non ! Je ne crois pas. Nous avons
vécu en paix avec les Arabes. On les a
trompés, abusés. L’Irgoun n’a réussi qu’à
les enrager plus.
— Ils t’ont pourtant causé assez de mal.
Ils ont assassiné tes parents, tes amis. Ils
t’ont rendue invalide. N’as-tu ressenti
aucune rancune ? Seulement une drôle de
fille peut y arriver !
— Ils s’estiment justifiés pour agir ainsi.
Je ne veux pas haïr. Tout le monde a droit
à l’amour.
Il eut pitié d’elle. Il la serra dans ses bras.
Il ne prononça pas les mots qui lui étaient
venus à l’esprit :
— « Là où le Juif met le pied, il suscite
une haine grandissante, sourde,
inexorable ! Ce fardeau est le lot du Peuple
élu. S’il était maudit, ce ne serait pas pire.
Cela aussi est écrit. »

512
95 — Judith Yani.
Ben David passa sa convalescence au
chevet de Judith. Elle lui parla de son passé.
Elle était née à Beyrouth. Cette ville se
trouvait au carrefour de trois cultures, la
musulmane, l’hébraïque et la chrétienne.
Fillette, ses camarades de jeu appartenaient
aux trois communautés. Les enfants
ignorent la ségrégation tant qu’on ne la leur
apprend pas.
À l’adolescence, elle entra au collège de
France. Jeanne d’Arc évinça Judith de
Béthulie.
Pour les Juifs, les Babyloniens, les
Égyptiens, les Romains représentaient les
méchants. Pour les Français, ils s’appelaient
les Espagnols, les Anglais, les Allemands.
Mais dans les deux cas, on exaltait la haine,
la guerre par le droit divin. La petite fille, elle,
n’aspirait qu’à l’amitié. Elle ne voulait
qu’aimer son prochain, la vie, le monde
entier. L’amour évolua du général au
particulier.
D’abord, elle s’amouracha d’un beau
lieutenant français. Il ne sut jamais le
sentiment qu’il avait éveillé. Naïvement, il ne
vit en elle qu’une enfant. Ensuite, le tour
arriva d’un jeune Syrien au physique d’acteur
américain en plus séduisant. Il préparait son
droit. Les études l’absorbaient tant qu’il ne la
remarqua pas. Plus tard, la féminité
commença à percer.
Elle reporta son intérêt sur Moshe, le fils du

513
voisin. Lui, au moins, il tenait sa main
pendant les grandes conversations sous la
pluie comme par le beau temps. Quand elle
déménagea avec son père et sa mère à
Jérusalem, elle s’inscrivit à l’Université
hébraïque. L’idylle s’arrêta sur-le-champ.
De nouveau, les zélotes remplacèrent les
Gaulois.
Depuis deux ans, les Frères musulmans
avaient entamé une série d’attentats à la
bombe contre les immeubles juifs. La maison
des parents de Judith sauta. On retira des
décombres leurs cadavres ainsi que celui de
Myriam qui avait mal choisi son jour de visite.
La Haganah commença à recruter parmi
les étudiants. L’orpheline s’enrôla comme
beaucoup dans la formation des jeunes, la
Gadna. Ce mouvement de jeunesse
admettait indistinctement les garçons et les
filles. Les étudiants-soldats suivaient leurs
cours dans la journée et l’entraînement
paramilitaire le soir. Ils apprenaient à se
servir des armes à feu, à lancer des
grenades. Ils s’initiaient aussi à la tactique du
combat de rue et aux premiers soins. Comme
travaux pratiques, ils surveillaient les
quartiers par groupes de deux. Les
patrouilles britanniques ne fouillaient que les
garçons.
Donc, la fille portait toujours le pistolet bien
caché dans son corsage. Les duos se
tenaient en conflit avec les soldats sévères
de Sa Majesté. Ils s’opposaient aussi aux

514
Arabes en tout temps à l’affût pour les
tabasser. En plus, ils déplaisaient aux
dignitaires hébraïques foncièrement hostiles
à la promiscuité entre les sexes. Judith se
plaisait dans cette semi-clandestinité
exaltante. Elle répondait à son goût du
romantisme. Elle reculait cependant devant
la recrudescence continue de la cruauté. Elle
se sentait dépassée par le déferlement des
passions jusqu’aux meurtres les plus noirs.
Elle reçut souvent à l’hôpital la visite de
son amie intime Léah. Léah était parfois
accompagnée de son mari, un collègue de
Ben David. Parachutiste américain pendant
la guerre, le lieutenant Bobby Reisman avait
participé au débarquement de Normandie.
Blessé, il resta en France. Il voulut continuer
ses études à la Sorbonne.
Par le jeu du hasard, il échoua à
l’Université hébraïque de Jérusalem. Il y
rencontra Léah, une sabra aux cheveux et
yeux noirs. Par amour pour elle, il s’engagea
dans la Haganah. Il y enseigna entre autres
le corps à corps.
Autre spécialiste du corps à corps, le
joueur de savate, Ben David lui servait de
partenaire d’entraînement pour les
démonstrations.
La première fois que Léah et Bobby
avaient rendu visite à Judith, les deux
instructeurs s’étaient retrouvés avec plaisir.
L’Américain s’enquit :
— As-tu conservé ta baraka ? Comment

515
se porte ton bras blessé ?
— Il manque de souplesse encore. Il n’est
pas question de karaté pour le moment.
— Tant mieux, je n’aime pas ton coup de
ciseaux inversé.
— Pas plus que je n’apprécie ta prise de
carotide paralysante.
Il se tâtait le cou en grimaçant. Ils rirent en
se remémorant les rosseries de leurs
confrontations. Le parachutiste changea de
propos :
— Est-ce que tu connais la mitrailleuse
tchèque ? Nous en avons reçu en pièces
détachées. Arbel s’est absenté. Personne
d’autre ici ne sait les remonter.
— Je m’en suis servi une fois. Elle ne
ressemble ni à l’Hotchkiss, ni à la Maxim. Il
faudrait l’examiner.
— Quand tu pourras, viens la voir sur
place au quartier général.
Pendant qu’ils parlaient métier, les
épouses papotaient à part. Elles semblaient
loin de les écouter. Pourtant, après le départ
des visiteurs, Judith le détrompa :
— As-tu combattu en Europe ?
— En Europe, tout le monde a vécu
l’expérience des conflits.
— T’es-tu battu contre les Allemands ?
— Surtout, mais aussi contre les Arabes
au Maroc.
— Je ne sais rien de toi. Qu’est-ce que tu
as connu à part la guerre ? Myriam ?
— Elle a épousé mon meilleur ami.

516
— T’étais-tu épris d’elle ?
— Pas du tout. Je l’admirais, mais il n’y a
que toi que j’aime. Je veux vivre avec toi tant
que j’existerai.
— Pourquoi t’encombrerais-tu d’une
invalide ? Je ne danserai plus. Je ne sais
même pas si je marcherai encore.
— Tu resteras pour moi la plus belle fille
du monde. Je trouverai toujours formidable
de te porter dans mes bras.
Les 15 et 17 avril 1948, l’opération
Nachshon avait permis à deux gros convois
de forcer le blocus. Après une période de
vaches maigres, ça tombait à pic pour fêter la
pâque juive.
Un poids lourd franchit la porte de l’hôpital
dans un tourbillon de poussière et de
grincements des freins malmenés.
Son chauffeur Benjamin Adin était
surnommé le dingue pour son culot et sa
témérité. Il pénétrait la tournure d’esprit
tortueuse des Arabes à ourdir de sales tours.
Avec un courage insolent, il évitait tous les
pièges. Lors de l’attentat du Mont Scopus, il
avait bien réagi. Il avait piloté le premier
camion qui avait pu accomplir son demi-tour.
Revenus enfin de leur stupéfaction,
infirmiers et malades débordèrent de joie en
le reconnaissant. Ils l’acclamèrent et le
promenèrent en triomphe dans la cour. Les
motifs de réjouissance n’étaient pas
coutumiers.
La route du Mont Scopus resta de plus en

517
plus impraticable. L’hôpital fut en majeure
partie évacué laissant un symbolique service
de cinquante lits. Le 6 mai, il n’existait plus
pratiquement : l’électricité était réduite à
quatre heures par jour, rendant toute
réfrigération impossible. L’eau et la farine
constitutive de la base de la nourriture
n’étaient plus disponibles que pour deux
semaines.
Le 28 mai, la Légion arabe capturait la
Vieille Cité et le 29 le quartier de Sheik
Jarrah. La route de Jérusalem au Mont
Scopus était coupée et devait le rester
jusqu’en 1967 (guerre des Six Jours).
Finalement, le 7 juillet, les bâtiments de
l’hôpital évacué furent placés dans une zone
démilitarisée avec quarante policiers
israéliens sous contrôle de l’ONU. Si le prix
était élevé, un centre médical entier et une
université, du moins le Mont Scopus n’était
pas tombé entre les mains arabes. Il était le
pion sacrifié pour sauver la reine.
En 1967, il fut une des bases permettant
la conquête de toute la Ville. Le 28 mai, la
Vieille Ville tomba aux mains des Arabes.
Les hommes furent transférés dans un camp
de prisonniers dans le désert jordanien.
Mille trois cent vingt femmes et enfants
furent expulsés dans la partie juive de
Jérusalem. Ils logèrent dans les maisons
abandonnées du quartier de Katamon pris
aux Arabes le 20 avril. Ils se retrouvèrent sur
le régime de famine qui régnait alors à

518
Jérusalem et intitulé la chasse aux calories.
Jérusalem exsangue fut sauvée à la
onzième heure le 11 juin par la première
trêve qui dura un mois.
Durant ce temps, le plan Dalet
d’élimination des localités arabes situées
dans la zone destinée à l’État juif avait porté
fruit. Le 17 avril 1948, Tibériade était tombée
entraînant l’évacuation par les Britanniques
de 6000 Arabes. Haïfa attaquée le 21 avril
vit fuir dans les jours suivants 60 000 Arabes
musulmans et chrétiens. L’Irgoun attaqua
Jaffa le 25 avril, mais l’armée britannique
intervint. Cependant, la Ville avait été prise
le 13 mai à la conclusion du Mandat
britannique. 60 000 Arabes quittèrent la Ville
s’attendant pour la plupart à revenir avec les
armées arabes triomphantes. Safed avait
été capturée le 10 mai et 12 000 Arabes
s’enfuirent de la même façon. Beisan était
tombée le 11 mai et la Légion arabe avait
évacué 6000 habitants.

519
96 — Journées préparatoires au plan
Jebusi.
Auparavant, le mardi 20 avril 1948, de
mauvais poil, Ben Gourion monta par la route
avec le convoi de ravitaillement. Seuls les
derniers véhicules furent attaqués, mais
l’accès à Jérusalem était coupé de nouveau.
Le vieux lion avait enfin dénoncé le projet
d’internationalisation de la Ville sainte. Le fait
que les Nations Unies n’en assuraient pas la
sécurité motivait sa nouvelle position. Il avait
ainsi rejoint le point de vue de Shaltiel. Il
restait quand même en froid avec celui-ci à
cause de leur divergence sur les kibboutzim.
Il lui en voulait d’avoir eu raison avec la
catastrophe de Kfar Etzion. Il avait privé le
commandant de Jérusalem de moyens. Il
l’avait contraint à ces activités purement
défensives pour ne pas risquer d’exaspérer
l’adversaire. Maintenant, il le jugeait trop
mou. Shaltiel, Juif d’origine portugaise, était
né en Allemagne à Hambourg. Il se
démarquait en plus par un comportement
individualiste. Il n’était guère prisé par la
camarilla dominante des Ashkénazes
d’origine slave, les Soviétiques en premier.
Aussi Ben Gourion avait-il nommé un
nouveau commandant pour les forces de
Jérusalem. Créateur du Palmach, le général
Yitzhak Sadeh était arrivé à Jérusalem avec
la brigade Harel nouvellement formée. Pour
sauver la Jérusalem juive, le chef flambant
neuf avait conçu le « plan Jebusi » (opération

520
Jevuss).
Le nom dérivait du village sémite qui
occupait le lieu de la Ville sainte quatre mille
ans auparavant. Lors de la passation des
pouvoirs, le colonel Shaltiel entra dans la salle
du G.Q.G. Il était suivi de son état-major
revêtu d’uniformes soignés.
Vêtus avec négligence et sans insignes de
grade, les membres du Palmach offraient un
contraste frappant. Dans l’unité d’élite de la
Haganah, la qualité du combattant se lisait à
la dureté des traits. Une horde de loups
indépendants et féroces n’aurait pu
impressionner davantage. Qui pouvait les
tenir en main ? Ben David le découvrit.
L’ex-officier de l’armée du tsar, le général
Sadeh, respirait la résolution, la force et
l’intelligence. Personnage coloré, il semblait
avoir été construit avec un mélange de
Spartacus et de Socrate. Gladiateur, meneur
d’hommes et penseur, journaliste, lutteur de
cirque, docteur en philosophie, Sadeh avait
déjà pratiqué tout cela. Il avait tâté de tous les
métiers avant de déceler sa voie. Il avait créé
en 1941 le Palmach. Ce nom vient de
« Plougot Ha-Mah’atz ». Il signifie les troupes
de choc. Ben David apprit bientôt tous ces
détails. Sadeh se moquait des signes
extérieurs de respect. Maître incontesté, il
imposait l’obéissance et la discipline par le
poids de sa volonté et sa grande taille. Dans
le Palmach, on le surnommait le vieil homme,
« Ha-Zaken » en hébreu. Les Palmachniks

521
suivaient un entraînement physique poussé.
Pour cela, Sadeh avait notamment engagé un
spécialiste du combat rapproché. Celui-ci, Imi
Lichtenfeld était né à Budapest, mais avait
vécu à Bratislava en Slovaquie. Sa méthode,
le Krav Maga (combat rapproché, en hébreu),
est maintenant enseignée partout dans le
monde. L’opération de Sadeh était destinée à
s’emparer de tout Jérusalem. Il l’exposa de
façon claire et simple en trois volets sa
synopsis :
1 — Enlever au nord la colline Nebi Samuel
d’où les Arabes tenaient la ville sous leurs
canons.
2 — Occuper à l’est le quartier Sheikh
Jerrah. Restaurer ainsi la liaison avec le
Mont Scopus.
Il plaça six troupiers de sa compagnie sous
la direction de Ben David. Ils effectueraient
tous les assemblages. L’urgence de la
mission à remplir n’autorisait aucune perte de
temps. Les monteurs ne possédaient pas trop
de sens mécanique ni de dextérité. Il fallut les
corriger souvent.
À la fin, Dadou entoura amicalement les
épaules de l’instructeur :
— Viens avec nous ! On a besoin d’un
spécialiste au cas où les machines
s’enrayeraient.
3 — Conquérir au sud les secteurs de
Katamon, de Talpiot et de Silwané.
Il distribua les objectifs à ses commandants
de compagnie. Le plus jeune, le lieutenant

522
David Éléazar, dit Dadou, hérita de Katamon.
— Rompez ! Exécution !
Reisman se tourna vers Ben David :
— Que penses-tu de ce plan ? Es-tu d’avis
que les Anglais nous laisseront libres ?
— Au contraire. Si nous dérouillons les
Arabes, ils interviendront. Si nous morflons, ils
ne bougeront pas. Ils sont toujours demeurés
« impartiaux » à les entendre. Pas question
que cela change. Shaltiel était mieux avisé.
Éléazar aborda l’Américain :
— As-tu enfin reçu les mitrailleuses
tchèques ?
— Oui, sauf qu’ils ont oublié d’ajouter le
mode d’emploi. Le lieutenant Ben David
parviendrait-il à assembler les pièces ?
Descendons. Les caisses ont été
entreposées au sous-sol.
Une était déjà ouverte. Des morceaux
éparpillés des mitrailleuses allemandes MG
34 construites par les
Tchèques jonchant le sol témoignaient de
multiples tentatives accomplies en vain.
L’échéphile s’absorba dans le problème
méthodiquement, patiemment, comme pour le
jeu. Après quelques tâtonnements, il réussit le
fonctionnement au coup par coup. L’arrivée
du capitaine Arbel, ancien officier tchèque, le
dispensa alors de chercher le secret du
mécanisme automatique. Éléazar caressa
l’arme montée. On l’aurait imaginée sa
maîtresse :
— Avec ça, nous tenons le bon bout.

523
— Je veux bien si Shaltiel donne son
accord.
Une fois le consentement obtenu, le
lieutenant Ben David fut muté à la Brigade
Harel pour l’opération Jebusi. Ben Gourion
passa le 22 avril la nuit du « Séder » avec les
combattants encerclés. On appelle Séder le
service religieux du premier soir de la pâque
juive. Il est célébré dans chaque foyer pour
commémorer la délivrance des Hébreux et
leur départ d’Égypte. Le vieux lion regagna
Tel-Aviv par « Primus » trois jours plus tard.
Les Piper-Cubs, ces populaires Ford T. de
l’aviation, étaient baptisés « Primus ».
L’appellation provenait du ronflement de leur
moteur analogue à celui des fourneaux de
cette marque.
L’opération vers Tibériade avait débuté le 8
avril.
Après l’échec d’une première attaque le 10
avril, les unités de la Brigade Golani avaient
attaqué la Vieille Ville de Tibériade dans la
nuit du 16 au 17 avril et les Anglais n’étaient
pas intervenus parce qu’ils allaient partir
bientôt.
Tant par la peur des Juifs qui avaient, dirent
des villageois, commis des atrocités dans leur
village proche de Tibériade, que par la
propagande tonitruante des Pays arabes qui
leur assuraient l’anéantissement des Juifs et
un retour précoce, les Arabes avaient pris le
chemin d’un exode qu’ils croyaient bref.
La même manœuvre se répéta lorsque les

524
Anglais quittèrent les quartiers résidentiels de
Haifa pour se concentrer sur le port le 21 avril.
La Haganah entreprit l’opération Misparayin
ou ciseaux (« scissors ») le lendemain. Une
fois encore la population prit la fuite sous
l’injonction du Mufti et d’El Kaukji.
Le 20 avril, dans le cadre du plan Saleth,
Ighael Allon lança l’opération Yiftach en
Galilée. Safed avec ses dix à douze mille
Arabes et quinze cents Juifs était la capitale
politique et commerciale de la Galilée
orientale. Les Britanniques avaient quitté
Safed le 15 avril ; après l’échec d’une
première attaque du Palmach le 6 mai, la Ville
fut conquise le 10 mai. Le 12 mai, la ville était
entièrement sous le contrôle juif et presque
toute la population arabe était en fuite vers le
Jourdain. La capture de Safed était
stratégiquement importante, car elle était
vitale pour se maintenir en Galilée du Nord-
Est.
L’Irgoun de son côté refusait toujours alors
de reconnaître l’autorité de Ben Gourion. Elle
réalisa dans ce moment-là une de ses
meilleures opérations. Déjà le 4 avril, deux
cents de ses membres avaient réussi à entrer
dans le plus grand camp britannique. Portant
le numéro 80, il était situé près de Parness
Hanna. Déguisés en soldats anglais, ils ne
subirent pas de pertes. Ils s’emparèrent d’un
lot important d’armes et de munitions. Le 25
avril, six cents IZL sous le commandement
direct de Ménahim Bégin attaquèrent la Ville

525
de Jaffa. Ils la conquirent rue par rue, quartier
par quartier. Devant leur succès inespéré, la
Haganah envoya le Palmach à leur aide. Peu
rassurés malgré l’intervention britannique, les
Palestiniens avaient déjà répondu aux
incitations des États frères. Ceux-ci
entretenaient toujours leur illusion d’un retour
rapide dans leurs foyers. Ils désertèrent en
masse leurs maisons malgré un cessez-le-feu
exigé par les Britanniques. Leur exode prit
plus tard le nom de « Nekba ».
Cela signifie « la catastrophe ». Le
triomphe du parti dissident à Jaffe inquiéta
passablement Ben Gourion au niveau
politique.
Par contre, la fuite des Arabes le réjouit.
Cela lui apportait sans frais personnels
une victoire stratégique, un plus inattendu.

526
97 — L’opération Jebusi (26 au 30
avril). Katamon prise, le 30 avril 1948.
La prédiction pessimiste de Ben David se
réalisa presque à la lettre. Le 26 avril, la
tentative de s’emparer des hauteurs de Nebi
Samuel échoua par manque de minutage
avec de lourdes pertes. Le secteur de Sheikh
Jerrah conquis dut être immédiatement
restitué le même soir sur ordre des
Britanniques. Ils prétextaient qu’il se trouvait
sur leur voie d’évacuation vers Haïfa.
Le 27, comme il n’était plus question
d’internationalisation de Jérusalem, l’Irgoun
accepta de coordonner ses actions avec la
Haganah. Restait le troisième volet.
L’attentat du 5 janvier contre l’hôtel
Sémiramis avait créé la peur dans le quartier
de Katamon. La présence arabe y demeurait
pourtant encore importante. Le berger
Ibrahim Abou Dayieh s’y tenait avec sa milice
et des volontaires irakiens. Il abritait ses
commandos terroristes derrière les murs
épais du monastère grec Saint-Siméon.
L’attaque de la compagnie de cent vingt
hommes du Palmach commandée par
Éléazar fut déclenchée le vendredi 30 avril
1948 à l’aube. Sur sa lancée, elle délogea les
Arabes de l’hôtellerie et força l’entrée
principale du cloître. Par la suite, le combat
se poursuivit de salle en salle, avec de furieux
corps à corps.
Ben David admira le courage déployé, mais
déplora le coût en vies. Cette sorte de duels

527
individuels convenait mieux au tempérament
des Arabes, habiles sabreurs au flissa. Il
conseilla donc Dadou :
— Employons plutôt la méthode des
tranchées ! On met d’abord la pièce en
batterie. On dynamite la porte. On lance les
grenades par la brèche, puis on s’écarte pour
« rafaler » l’intérieur.
Les ordres donnés en conséquence, le
procédé s’avéra efficace. Le reste de
l’Institution tomba rapidement aux mains du
Palmach. Éléazar organisa la défense avec
une mitrailleuse sur la couverture et des
gardes aux points vulnérables. Des obus se
mirent aussitôt à pleuvoir et exploser sans
discontinuer. Les adversaires avaient reçu
des renforts, des mortiers de 81 mm et des
munitions. Les éclats métalliques de la
canonnade ricochaient sur les murs. Ils
s’infiltraient dans les brèches des remparts. Ils
créaient le carnage dans les rangs juifs.
Le nombre des blessés rassemblés dans la
salle commune augmentait sans cesse. Les
valides leur donnaient les premiers soins. De
la maison voisine aux volets verts, des tireurs
embusqués visaient particulièrement juste.
Exposée, la mitrailleuse du toit constituait leur
cible préférée. Ils abattirent trois fois son
servant. Le quatrième s’avéra plus coriace.
Même avec un éclat dans la jambe et la cuisse
déchirée par une balle, il continua de tirer.
Les groupes d’assaillants grouillants se
disloquaient, se regroupaient et à nouveau se

528
dispersaient …
Durant une courte accalmie, il pesta en
enclenchant une bande dans son arme
brûlante :
— Ce qu’ils peuvent se montrer collants !
J’ai vidé presque toutes mes munitions.
Éléazar évalua le nombre de rescapés
encore aptes à la lutte. Il n’en restait pas
beaucoup.
— Que décide-t-on ? Nous allons être
submergés au prochain assaut.
Un des gradés suggéra :
— Essayons de sauver les hommes. Qu’ils
sortent ! Les plus valides porteront et
encadreront les plus blessés. Nous,
couvrons-les de l’intérieur et du toit.
Faute d’une meilleure proposition, Éléazar
accepta cette solution désespérée :
— Nous resterons les six officiers ici. Nous
serons torturés, massacrés.
— Pas exactement. La bâtisse sautera
quand ils arriveront. Ils s’envoleront avec
nous.
Un soldat remarqua tristement :
— L’histoire de Massada se répète.
Effectivement, le chef des zélotes de
Massada s’appelait aussi Éléazar. Des
brancards furent improvisés avec des
dossiers, des chaises. Trois des camarades
de Ben David montèrent sur le toit
. Quant à lui, le portail ouvert à son signal,
il balaya la rue de sa mitrailleuse installée
dans l’encadrement.

529
L’endroit devint vite désert. La caravane
des éclopés s’engagea dans le passage.
Elle s’éloigna avec une lenteur
désespérante. Il aurait fallu se servir de
l’accalmie pour courir, mais les brancardiers
épuisés par le combat se traînaient
péniblement. Déjà, des tirs partaient des
fenêtres avoisinantes.
Ben David répliqua rageusement jusqu’à
épuisement du chargeur. Le convoi décimé
disparut au tournant. D’autres détonations
retentirent. D’abord un feu nourri suivi de
claquements sporadiques. Finalement, un
dernier bang claqua comme un coup de
grâce.
— C’est fini, soupira Éléazar.
Le visage affaissé sur la poitrine, il
murmura la prière des morts. Ben David en
cherchant trouva une bande de mitrailleuse
encore garnie à moitié. Il l’enclencha tout de
suite. Les salles portaient les marques des
combats sanglants. Comme réconciliés
dans l’immobilité d’une fraternité lugubre, les
corps juifs et arabes étaient enchevêtrés.
Les condamnés disposèrent des charges
d’explosifs préparant leur sépulture
commune avec ceux déjà morts. Ils
s’assirent en rond pour fumer une dernière
cigarette.
— Est-ce que le téléphone fonctionne ?
Éléazar pensa avoir posé une question
saugrenue. Quelqu’un manipula l’appareil :
— Ça marche ! Appelle Sadeh au Q.G.

530
Une fois la communication établie,
l’information put atteindre le poste de
commandement :
— Ne restent que six derniers survivants
et presque plus de munitions. Nous nous
apprêtons à détruire le monastère et à sauter
avec.
— N’en faites rien ! Nous avons intercepté
un appel désespéré des Arabes. À court de
tout, ils abandonneront s’ils ne le reçoivent
pas de secours. Le Mufti n’a plus rien à leur
envoyer avant au moins deux Jours
. La Légion arabe se trouve toujours en
Jordanie ! Tenez bon ! Ils vous croient
nombreux. Vous serez remplacés dans deux
heures. Alors, tenez, résistez à tout prix !
La nouvelle galvanisa ceux qui l’instant
d’avant s’apprêtaient à mourir. Deux heures
plus tard, en fin d’après-midi, la relève arriva.
Éléazar, à bout de force, avala des
cachets excitants. Il devait encore exécuter
une chose urgente. Accompagné de Ben
David, il sortit derrière le monastère.
La maison aux volets verts resta
silencieuse quand ils y entrèrent furtivement,
le doigt sur la détente. Rien ne bougeait. Les
lieux étaient abandonnés. Les tireurs d’élite
avaient disparu. Seules, des centaines de
douilles vides témoignaient de leur présence
passée. Éléazar sourit avec une moue de
mépris :
— Ils ont raté une victoire à leur portée. Le
courage ne suffit pas. Il faut durer.

531
Des cent vingt soldats de la compagnie
d’Éléazar seulement restaient vingt hommes
valides et quarante ou plus étaient morts.
Le samedi premier mai 1948, la
population arabe déserta le quartier en
laissant des vivres et des combustibles.
Les Juifs de Jérusalem sevrés par le
blocus en avaient bien besoin.
Des équipes organisées récupérèrent
toutes les denrées utiles. Malheureusement,
Il y eut aussi des pillards. Ils se livrèrent à
des rapines injustifiables dans les maisons
abandonnées. Ils emportèrent tout un butin
de meubles, vaisselles, linges, argenteries
et bijoux.
Au même moment, le Liban et la Syrie
décidèrent d’envoyer des troupes en
« Cispalestine » à la fin du Mandat. De son
côté, Al-Huda de Tawfiq Abu le premier
ministre de Transjordanie avait déjà
rencontré secrètement le premier mars le
ministre des Affaires étrangères Bevin des
Anglais. Ils avaient convenu que les forces
de Transjordanie entreraient dans la
Palestine à l'extrémité du Mandat, mais se
limiteraient au secteur de l'état arabe décrit
dans le plan de partage.

532
98 — La randonnée d’espionnage, le
dimanche 2 mai 1948.
Le lieutenant Azriel Zilberberg se préparait
pour une tournée de renseignements chez
l’ennemi pour le lendemain 2 mai 1948.
— Veux-tu m’accompagner ? Tu te
débrouilles bien en arabe. Il s’agit de glaner
des nouvelles. Que complotent les
Égyptiens, les Irakiens, le Grand Mufti et la
Légion arabe du roi Abdallah dirigée par
Glubb Pacha ? Sadeh désire savoir qui nous
menacera une fois les Angliches partis.
Toutes les rumeurs doivent être triées,
vérifiées, analysées.
De bon matin, Ben David endossa la
djellaba et enroula le keffieh en bonne place.
Ariel l’inspecta d’un œil critique et indiqua
quelques retouches :
— Noircis aussi les racines de tes cheveux
roux et salis ton visage. Tu sembles encore
trop propre pour passer inaperçu.
Ils démarrèrent sans attendre le lever du
jour. La vision de deux fellahs déguenillés et
à pied ne présente rien qui puisse éveiller les
soupçons. La route perdue dans l’obscurité
se déployait devant eux, interminable.
La lueur de l’aube grignota enfin la nuit et
gagna le bas du ciel. Elle illumina les
contours des collines. À l’est, le soleil apparut
d’abord faiblement avant de s’épanouir. La
fraîcheur de l’air matinal réveilla les oiseaux.
Ça se mit à pépier et jacasser dans les
arbrisseaux aux feuilles luisantes de rosée.

533
Les deux rôdeurs s’assirent pour le dernier
casse-croûte casher.
Ils grillaient une cigarette quand ils
entendirent l’autobus bien à l’avance sur son
apparition. Son ronflement asthmatique de
plus en plus fort s’accentuait aussi dans les
montées.
Lévi marchanda en gesticulant selon
l’usage le quart de dinar réclamé par le
chauffeur. Parmi les passagers, ils
reconnurent des paysans, des bergers, des
ouvriers en quête de travail. Ils notèrent aussi
la présence de soldats, peut-être des
déserteurs. Le voisin de Ben David
appartenait sûrement à une armée riche. Le
port farouchement martial, il était équipé
jusqu’aux dents avec des cartouchières
bourrées croisées sur sa poitrine et avec un
flingot moderne. L’aborder devait être mené
avec prudence :
— Vas-tu à la chasse ?
Le matamore relâcha son sérieux :
— Et toi, cours-tu après tes moutons ?
— Je cherche du travail, mais quand je te
regarde, je t’envie. Les Anglais eux-mêmes
ne possèdent pas d’aussi beaux bijoux. Le
Mufti ne voudrait-il Le Mufti ne voudrait-il pas
aussi de moi ?
Caressant la crosse de son arme, l’Arabe
cracha de dédain :
— Le Mufti ? … Pfutt ! Parle plutôt de celui
qui me l’a donné ! El Kaukji ! Un vrai chef !
Ben David feignit la convoitise :

534
— Comment ça marche ?
— Sais-tu te servir d’un fusil ?
— Oui, j’en ai déjà possédé un, mais je
n’en ai jamais rencontré un comme le tien.
La flagornerie chatouilla la vanité du
spadassin. Manipulant la culasse, il
enclencha fièrement un chargeur :
— Tu vois, tu n’as qu’à appuyer la détente
jusqu’à cinq coups, les douilles s’éjectent
automatiquement.
Ben David siffla admirativement :
— Psss ! A-t-il tué des Juifs ?
— Des dizaines, à Tira-Tsevi.
Il rappelait une histoire déjà vieille.
Le 16 février 1948, au kibboutz isolé de
Tira-Tsevi dans la vallée Beisan, El Kaukji
avait essuyé une cuisante défaite. Il avait
perdu cent vingt hommes contre trois
ennemis, mais un bon Arabe ne ment jamais
trop. Il rivalisait alors avec le Grand Mufti pour
obtenir l’aide financière des pays arabes. Il
ne pouvait donc avouer son échec. Aussi, il
utilisa ce que les Anglais appellent le
« spinning ». Ce procédé d’inversion des
résultats se pratique communément par
toutes les nations. En français, il pourrait
s’appeler « le jeu du miroir ».
Cette technique permet aux menteurs, aux
voleurs, aux racistes, aux violeurs et aux
terroristes d’accuser leurs adversaires de
mensonge, vol, racisme, viol, et terrorisme.
Cependant, certains ne se privent d'aucune
invraisemblance dans cette pratique.

535
Plus effrontés, ils éblouissent les autres
avec de beaux rêves. El Kaukji inversa
effrontément en fabulateur naturel les chiffres
dans son communiqué. Il brouilla ainsi les
cartes et déclara fièrement une victoire
éclatante. À généraliser ce jeu, les assassins
passent vite pour des victimes et l’agressé
pour l’agresseur.
Par la suite, pour s’affirmer toujours
victorieux il n’est plus question que de mener
avec aplomb une propagande culottée. Tant
pis pour les naïfs, avait dit Fischer autrefois
au Maroc. De toute façon, l’invention du
bourrage de crâne et du lavage de cerveau
ne datait pas de la veille.
Après son échec de Tira-Tsevi, El Kaukji
avait lancé le dimanche 4 avril 1948 son
attaque sur le kibboutz Mishmar Haemek
dans le but de couper le trafic juif entre Tel-
Aviv et Haïfa. Avec sept pièces d’artillerie
fournies par les Syriens et mille hommes, il
bombarda et attaqua le village en vain. Le 12,
il succomba après de durs combats face à la
contre-attaque menée par Yitzhak Sadeh
dans le cadre de l’opération Nachshon. Il
échappa de peu à l’encerclement et se retira
vers Jenine. Il put du moins sauver de
justesse ses sept canons. Il allait pouvoir s’en
servir pour bombarder Jérusalem.
Il n’avait pas réussi à isoler Haifa. Il trouva
des excuses extravagantes : les Juifs
disposaient de cent vingt tanks, de six
escadrilles de bombardiers et de chasseurs.

536
En ne laissant rien paraître, Ben David
poursuivit innocemment :
— J’en ai entendu parler. Les moukhalas
d’Allah ont obtenu un grand triomphe.
Pourquoi n’avez-vous pas continué pour
jeter les « Yids » à la mer ?
— Le temps n’est pas encore venu. Ils ne
perdent rien à attendre.
— Je voudrais bien y participer. Je sais
me battre. Crois-tu qu’El Kaukji
m’accepterait dans son armée ?
— Peut-être que oui. Reste par ici. Tu
finiras par le rencontrer, il va quitter Latroun
ces jours-ci.
Et, se penchant vers Ben David, il lui
chuchota le renseignement :
— Il te prendra sûrement. On a essuyé
des pertes, nous aussi. Les Juifs comme les
rats ne se laissent pas noyer sans mordre.
Regarde !
Il montra son mollet labouré par une balle
et portant encore des points de suture. Le
bus entra en ville et vida la moitié de sa
cargaison au marché. La place grouillait de
monde. Haute en couleur, odeurs et bruits,
on en recevait plein la vue, les narines et les
oreilles. Ça criait, suait, gesticulait dans un
nuage de poussière, de mouches, de
guêpes et autres bestioles. Ben David
communiqua à Azriel sa récolte :
— El Kaukji abandonne Latroun.
— Bon tuyau, à moins qu’il ne s’agisse
que d’une fausse rumeur. Moi, j’ai appris

537
qu’il y a des forces irakiennes concentrées
derrière le lac Tibériade. Il faut chercher des
confirmations.
Le soleil arriva au zénith. Ça chauffait
comme dans une fournaise. Azriel acheta
des oranges pour se réhydrater. Un
marchand ambulant leur proposa des falafels
(Sandwich végétarien épicé de Palestine).
Lévi marmonna une prière de contrition avant
de mordre à belles dents dans le hamburger
piquant. Le quatrième sens en attrapa pour
son grade. Ben David s’inquiéta faussement :
— T’es-tu assuré qu’il ne renferme pas de
la nitroglycérine ?
— Penses-tu ? Rien que du T.N.T.
— Ah bon ! Il n’y a que nos boyaux qui
risquent vraiment de péter.
Cette soi-disant perspective ne les
empêcha pas de continuer à mastiquer tout
en déambulant au milieu de la foule. Un chien
efflanqué abattu par la touffeur les suivait
péniblement, la langue pendante. Ben David
lui lança un reste de boulette qu’il happa au
vol et dévora en deux coups de canine.
— Veut-il voir s’il va exploser ?
Mais non, le corniaud survécut et implora
la suite.
Ses grands yeux tristes plaidaient pour son
ventre. Bancal ne lui résista pas. Il acheta
encore deux matefaims.
— Ma parole, on dirait qu’il rit !
Entre deux bouchées, il caressa la tête du
cabot. Le pauvre animal arrêta alors de

538
manger. Toute la misère et tout l’espoir d’un
déshérité de la race canine s’exprimaient
dans son regard. Reconnaissant, il s’attacha
à leurs pas. À la borne-fontaine, tous trois
étanchèrent leur soif. Des fathmas voilées
remplissaient des jarres. Des enfants
turbulents jouaient aux gendarmes et aux
voleurs, ces derniers représentant les
méchants juifs. Un fellah traînait un bourricot
lourdement chargé. Pouvoir supporter un tel
fardeau par une température aussi torride
relevait de l’exploit.
De fait, il décida la grève. Il lança un
braiment tonitruant en guise de protestation
et s’immobilisa.
Il reçut de son maître sur le derrière un
violent coup de gourdin. L’argument le rendit
encore plus récalcitrant. Il riposta de ses
pattes en apparence frêles, mais aux ressorts
d’acier, par une vigoureuse ruade. En écopa
un gaillard musclé qui poussait à proximité
une charrette à bras. Elle lui échappa. Elle
accrocha au passage Ben David. Elle lui
déchira le saroual et lui dénuda les fesses un
bref moment.
Entrevoyant la peau blanche, un enfant
s’écria :
— Des Roumis !
— Des mouchards, renchérit un autre
témoin.
La foule devint soudain hostile et un
attroupement encercla les deux suspects :
— « Yahouds ! Yahouds ! »

539
L’ânier avec un moulinet abattit son
« nabut » sur la tête d’Azriel. Il allait
assommer Ben David. Alors, le chien errant
lui sauta au bras et s’y agrippa de tous ses
crocs. Le coup dévié ne porta qu’à moitié.
Quand le couteau du charretier s’enfonça
dans ses flancs, le pauvre clébard relâcha
ses mâchoires. Il lança un aboiement de
douleur. Le cri s’émoussa en un
gémissement de détresse aigu puis sourd et
finalement s’éteignit decrescendo.
Le corps désarticulé retomba sur le dos,
les tripes à l’air. Le jarret esquissa une foulée
dans le vide, puis s’immobilisa comme un
ressort à bout de course. Le vil éventreur se
retourna vers les deux étrangers, les yeux
injectés du désir de tuer davantage. Juste à
ce moment-là, un coup de sifflet retentit.
Un camion britannique s’ouvrit un
passage dans la cohue. Le boucher voulait
quand même continuer sa sale besogne. Il
cherchait une bonne place pour enfoncer
son surin. Il trébucha sous le coup de crosse
du chef de la patrouille. Il protesta, indigné :
— Ce sont des espions juifs !
— Êtes-vous déjà partis en guerre ?
Allez ! Ouste ! « Cir balek » !
Les soldats hissèrent les deux amochés
dans la boîte du GMC. Azriel essuya son
front dégoulinant de sang, tâta la bosse. Il
convertit sa grimace en un large sourire à la
minute où il aperçut le sergent énergique :
— Allô, Robinson ! « Thanks » !

540
Étonné, l’Anglais scruta le visage
barbouillé de celui qui semblait le connaître :
— Me connais-tu ?
— Hé ! « Old boy ». Ne te souviens-tu pas
de ton vieil ami Zilberberg à Salerne, à la
Brigade juive ?
— Zizi ? Sapré brigand ! Encore toi ! Si je
l’avais su, j’aurais laissé les bougnoules
t’achever et te couper les joyeuses.
— Eh bien, mon salaud ! Tu as bien peur
d’être enculé par un ancien copain ! Tu peux
toujours le ramener là où tu l’as ramassé.
— Bonne idée ! Approuva Robinson. Les
Arabes vont pouvoir vous charcuter à leur
aise ! Baïonnette au canon ! Demi-tour !
L’espoir ressuscita parmi la populace
frustrée. Peut-être leur rapportait-il leur
bien ? Mais non ! Robinson aimait
simplement les facéties scabreuses. Ses
Tommies embarquèrent l’ânier et le
charretier. Tous deux se vantaient encore
l’instant d’avant de leurs exploits.
Maintenant, ils gisaient couchés à plat sur le
plancher. Entourés de regards hostiles, ils
se pelotonnaient peureusement.
À l’arrivée au poste, quelques coups de
pied au cul les poussèrent en taule. L’armée
de Sa Majesté n’était pas portée à s’inquiéter
de deux ennemis mortels supplémentaires.
L’infirmier de service badigeonna de
teinture d’iode la bouille cabossée d’Azriel
Robinson avait trouvé insuffisants les
deux cachets d’aspirine administrés. Pour.

541
parachever par un remède infaillible, il
entraîna ses deux obligés à la cantine :
— Scotch et trois verres !
Les deux vétérans de la campagne d’Italie
ranimèrent les souvenirs d’un passé plutôt
récent d’ailleurs. De son côté, Ben David
s’endormait sous le poids des tensions
vécues ainsi que de deux godets d’antidote.
La journée était trop avancée pour rentrer
au QG. Aussi acceptèrent-ils volontiers les
lits d’infirmerie gracieusement offerts. Ils se
sentaient rassurés.
Détendus, ils se laissèrent aller à un
profond sommeil réparateur.

542
99 — Salut Jim !
Le lendemain matin, lundi 3 mai 1948,
Ben David se réveilla sentant un regard sur
lui. Il écarquilla les yeux à l’apostrophe d’un
officier britannique :
— Salut, Bancal !
S’imaginant rêver, il tergiversa, incrédule.
Mais oui, il voyait bien son vieux copain Jim
le dévisager. Décidément, les coïncidences
continuaient. Le monde lui paraissait petit !
— Davis ! Salut Jim ! Qu’est-ce que tu
fous là ?
— Et toi ? Je croyais croiser Hardy en
Palestine, mais pas toi. Es-tu venu avec lui ?
Comment va-t-il ?
— Mort. Nous servions ensemble dans un
maquis. Les Allemands l’ont capturé. Nous
avions juré de nous protéger mutuellement
de la torture. Il a fallu que je l’abatte pour
respecter mon serment. Ici, je le remplace.
Au même moment, des balles allemandes
ont descendu Gossens à côté de moi. J’ai à
peine été blessé.
Impressionné, Jim posa avec compassion
une main sur l’épaule de son copain
retrouvé. Il garda un long silence avant de
poursuivre péniblement :
— « Inch Allah ». C’était écrit… Et
Myriam ! Donne-moi de ses nouvelles.
— Hélas ! Elle a été assassinée à
Jérusalem par les Arabes.
Surmontant ce surcroît de peine, Jim
poursuivit l’échange d’informations :

543
— Ah ! Elle aussi ! Moi, j’ai assisté à la
disparition de Dogramadjan à Dunkerque.
Son chaland a sombré.
— Et moi, j’ai vu Kuntz mourir dans les
Ardennes. Il portait l’uniforme SS. Eh ! Nos
souvenirs ont l’air d’une rubrique
nécrologique. Hier, mon tour a failli arriver.
Bof ! Ça ne devait pas être écrit « dans les
gènes » comme aurait dit Hardy.
— Est-ce que je peux t’aider en quelque
chose ?
— Non, merci !
Davis marqua une brève hésitation avant
d’avancer une proposition incroyable :
— Oh ! Mais j’y pense. J’ai au Maroc
promis un cargo à Jacques. Le veux-tu, toi,
puisque tu es venu ici pour lui ?
Santa bondit, électrisé :
— Et comment ! Nous avons des armes à
importer d’Europe. Je te donnerai le nom du
port où tu devras l’envoyer. Tu m’aviseras de
sa date prévue d’arrivée. Peut-il garder le
pavillon britannique ?
— Difficile, mais pas impossible. Je
tâcherai de retarder la transcription.
Puis, après un temps de réflexion à
soupeser les risques, il ajouta posément :
— Voulez-vous un bâtiment de grand
tonnage ?
— Il faut que je m’informe au Q.G. Je sais
seulement que ça presse. Ça urge
terriblement avant que vous ne quittiez la
Palestine !

544
— J’imagine. Les Arabes rêvent de vous
tomber sur le dos. Ils n’attendent que notre
départ ! Je t’offre une bonne nouvelle. « Ils »
n’ont pas réussi à se donner un
commandement. Leur conférence n’a rien
réglé. Tout le monde veut devenir le calife.
Chacun tire la couverture à soi et se méfie
des autres. Le roi Abdullah de Jordanie n’a
confiance que dans la Légion arabe.
— Ça se comprend !
— Et l’Égypte considère seulement ses
divisions blindées. Abd El-Kader ne se
trouvant plus là pour les réunir, les irréguliers
du Grand Mufti sont divisés. Ce dernier met
donc plutôt son espoir dans les Frères
musulmans fanatisés. Il ne dispose pas
cependant d’armement lourd, ni l’Irak pas
mieux loti. Vous lui avez d’ailleurs joué un
sale tour en coulant le Lino le 10 avril
dernier. Mais attention, la cargaison a été
repêchée et elle attend un nouveau bateau.
Nous n’avons pas encore parlé de la Syrie et
du Liban et de tous les autres. Êtes-vous
bien préparés pour l’affrontement ?
— Moralement, oui. Mais nous manquons
de moyens.
Jim s’absorba un bref instant. Après mûre
réflexion, il présenta une nouvelle offre :
— Trouveriez-vous utiles des mortiers
vieux modèles et quelques centaines de
fusils datant de la guerre 14-18 ?
— Comment donc ! On accepte même les
arbalètes. Est-ce que les munitions viennent

545
avec ?
— Bien sûr ! Nous coulons dans des lacs
tout ce qui est démodé et ne vaut pas le coût
du transport. Vous n’aurez qu’à le repêcher
en douce, ensuite tout démonter et
remonter. Vous détenez des ateliers pour
ça, puisque vous fabriquez déjà des pistolets
mitrailleurs.
Il s’agissait de copies de la Sten et non de la
fameuse mitraillette Uzi qui n’allait apparaître
qu’en 1950. Simplement, l’acquisition de
l’outillage nécessaire permettait de fabriquer
ces copies. Sept mille Sten étaient déjà
sorties des usines du Yishouv.
— Eh! Donc. Tu es bien renseigné…
Jim gloussa modestement. Il expliqua
pourquoi il connaissait parfaitement le Ta' as,
l’organisation clandestine de fabrication
d’armements,
—Ta’ as, cela signifie « Industries
militaires israéliennes » : Je suis dans le
service qui correspond aux Affaires indigènes
au Maroc : le renseignement. En un peu plus
poussé, peut-être.
— Je vois. Puis-je quand même te poser
des questions ?
— Vas-y. Si tu ne me demandes pas un
secret d’État, je te répondrai.
— Est-ce vrai qu’El Kaukji a décidé
d’abandonner Latroun ?
— Oui, il plie bagage. Je conçois que
l’endroit vous intéresse, il domine la route de
Jérusalem. Mais il faut vous dépêcher. La

546
Légion arabe s’apprête à prendre la
relèvesans tarder.
Jim se tut.
Il rumina de nouveau avant de déplier une
feuille quadrillée :
— Voici la carte d’état-major de la région.
Comme tu vois, elle est calculée en pouces.
Pour le brouillage, nous mélangerons les
mesures anglaises avec le système
métrique. Par exemple, 3 et 12 voudront dire
trois pouces et douze millimètres de gauche
à droite. Ensuite, 5 et 10 signifieront cinq
pouces et huit millimètres de haut en bas. Le
lieu d’immersion est situé juste à
l’intersection. Pigé ? Mais il faudra que vous
repêchiez fissa. Les autres disposent aussi
de partisans.
Il employait le jargon d’autrefois pour
montrer qu’entre eux, rien n’avait changé.
Santa sourit, reconnaissant :
— Je me nomme Ben David maintenant.
Je te donne le numéro du Q.G. Si je ne
réponds pas, ça m’arrive souvent de
m’absenter, demande le colonel Shaltiel.
Davis opina :
— Je connais votre commandant pour les
forces de Jérusalem.
— Il vient aussi de la Légion étrangère. Il
est réglo, tout ce qu’il y a de plus sûr.
— O.K. boy ! Tâche de ne pas gaffer
quand même. Ne prononce mon nom devant
personne, pas même ton chef. Moi aussi, je
joue ma peau. Mon gouvernement préfère le

547
pétrole aux oranges. Je veux que tu sois le
seul à pouvoir me contacter. J’appellerai
chaque fois que je posséderai quelque
chose à vous communiquer.
Jim lui donna son adresse ainsi que celle
d’une compagnie de navigation à Londres. Il
fournit en outre des précisions quant au
cargo :
— Je vais leur télégraphier qu’ils suivent
vos instructions à la lettre. Pour vous
identifier, vous utiliserez « SALÉ » comme
mot de code.
— En souvenir de la maison de repos ?
— Bien sûr.
Ils évoquèrent alors des souvenirs datant
de plus de quatorze années et déjà très
lointains. Les guerres usent vite les êtres et
les sentiments et la mémoire perd de son
acuité. Jim aborda finalement avec
embarras le sujet qui le préoccupait le plus :
— Sais-tu, mon vieux, qu’une fois on a
abusé de ma bonne foi à ton égard ?
— Leila ! Oublie ça.
Azriel se joignit à eux. Jim sortit une
bouteille de scotch pour fraterniser et noyer
le passé. Il donna aussi des ordres pour
disposer d’un véhicule militaire. Il servirait à
raccompagner chez eux les deux membres
de la Haganah de Jérusalem. Au moment de
la séparation, Ben David serra
chaleureusement la main de son ami :
— Salut et merci, vieux frère. Grâce à toi,
je me sens utile à quelque chose.

548
— J’éprouve la même chose à ton égard !
Davis, les regardant s’éloigner, demeura
là immobile longtemps, même après leur
disparition. Les souvenirs et le présent
s’entrechoquaient dans son esprit.

549
100 — Nouveau retour à l’état-major,
lundi 3 mai 1948.
Le planton annonça l’arrivée des deux
officiers, têtes bandées.
De nouveau à la tête des forces de
Jérusalem avec le départ de Sadeh, Shaltiel
se leva de son bureau :
— Déjà de retour ! Que vous est-il donc
arrivé ? Pourquoi cette agitation ?
Ben David bouillait d’impatience de mettre
le commandant de Jérusalem au courant :
— Chef ! Je vous apporte une information
fantastique. J’ai rencontré un copain de la
Légion.
— Et alors ?
— Chef, c’est un Anglais haut placé.
— Et ensuite ? Qu’y vois-tu de
sensationnel ?
— Il appartient au service du
renseignement et il se déclare prêt à nous
refiler des tuyaux.
— Un Anglais, dis-tu ? Combien exige-t-
il ?
— Rien ! Plus riche que le roi, il ne veut
rien. Il nous offre même en prime un bateau
naviguant avec pavillon britannique.
— Ah ! Un Juif ?
— Non. Seulement un homme de cœur et
de parole. À la Légion, nous formions un
groupe de trois bons amis très unis et
solidaires comme trois frères. Le troisième,
un sioniste est décédé au maquis. L’Anglais
lui avait promis un cargo. Maintenant, il

550
transmet sa promesse sur moi. Il conta toute
l’histoire. Puis, il étala la carte et expliqua
son usage. Il dut répéter tous les mots à
cause de l’intérêt suscité. Shaltiel l’avait
écouté attentivement et sans l’interrompre.
Ensuite, une fois assuré de tout savoir, il
appela le chef des opérations à Tel-Aviv. Il
lui livra l’adresse précise de la compagnie de
navigation.
— Commandez là le cargo qu’il vous faut
et dans le port d’Europe qui vous convient.
Vous utiliserez le terme « SALÉ » comme
parole de reconnaissance. Il fournit les
détails sans donner le moindre indice quant à
la source.
— Me contes-tu une blague ? Bon, ça va.
J’ai compris. Tu connais un Rothschild de la
branche anglaise. Les aristos ont peur de se
mouiller. En tout cas, ça tombe à pic. Nous le
voulons assez grand. Nous avons des chars
et des canons à embarquer.
— Priez et Dieu y pourvoira !
— Les dés étaient jetés !

551
101 — Récupérations d’armes.
Le téléphone sonna au Q.G. de
Jérusalem. Le planton décrocha le
combiné :
— Qui voulez-vous ?
— Le lieutenant Ben David.
— Désolé, il est sorti. Y a-t-il une
commission ?
— Passez-moi le colonel Shaltiel.
— De la part de qui ?
— SALÉ...
— Allo ! Ici Shaltiel…
— SALÉ. Cette nuit, à vingt-trois heures.
Notez : d’abord 7,3. Ensuite 5,9. Douze
tonnes environ. Terminé.
Incrédule, Shaltiel reposa l’appareil et
s’écria :
— Sacré Angliche, il tient parole !
Il donna aussitôt des ordres :
— Lieutenant Zilberberg !
— Présent, mon colonel.
— Rassemblez trente hommes. Ayez soin
d’avoir quelques bons nageurs avec vous.
Ben David vous secondera. Prenez
l’automitrailleuse et trois sandwiches. Vous
partirez à seize heures. Vous filerez à
Kinneret. Je vais aviser le chef du kibboutz
afin qu’il mette à votre disposition des
barques et des pêcheurs.
Il étala sa carte d’état-major devant lui et
développa minutieusement les détails de
l’opération :
— Vous vous cacherez ici au plus tard à

552
vingt-deux heures. Laissez les Anglais couler
leurs malles dans le lac. Repérez
soigneusement l’endroit.
Ils discutaient encore quand Ben David
entra. Il se sentit tout excité par l’évènement :
— Je savais que mon ami tiendrait sa
promesse !
Azriel soupira :
— N’en aurais-tu pas retrouvé d’autres ?
— Il n’y en a qu’un comme lui.
— Dommage. Une demi-douzaine nous
sortirait du pétrin.
Vers vingt-deux heures, le détachement
se présenta sur place près du lac de
Tibériade. Ben David et le groupe des
nageurs se joignirent aux pêcheurs du
kibboutz. Azriel posta sa troupe bien tapie à
l’affût dans un épais bois de broussailles.
Vers vingt-trois heures, il aperçut une
caravane de chameaux escortée de six
soldats à cheval. Elle s’arrêta à un kilomètre
d’eux sans monter les tentes. Il en conclut
qu’ils ne s’attardaient pas là pour passer la
nuit.
Aux alentours de minuit retentit le
bourdonnement d’un convoi motorisé.
Les Britanniques arrivaient. Ils stoppèrent
près des méharistes et déchargèrent des
caisses par centaines. Un palmachnik
chuchota à Azriel :
— On nous a couillonnés.
— Ne crois pas ça. Simplement, le tuyau
a été crevé par des officiers anglais qui ne

553
nous aiment pas et qui favorisent les autres.
— Qu’est-ce qu’on décide ?
— On patiente. Va dire au lieutenant que
la pêche est remplacée par de la chasse.
Averti, Ben David revint et se glissa
souplement dans le blindé léger :
— Qu’est-ce qui se produit ?
— Regarde. Les collègues de ton ami
angliche préfèrent les Arabes.
— Non ! Ils monnaient leurs services.
Azriel vit plutôt plusieurs possibilités :
— Qui sait ce qui les mène ? Tu peux
imaginer l’intérêt personnel, l’antisémitisme,
la sympathie pour la cause palestinienne, un
ordre supérieur. « Chi lo sa ? ».
Après de brefs saluts, la colonne
motorisée effectua un demi-tour. Elle
disparut dans la
nuit.
Les chameliers hissèrent les colis sur le
dos de leurs chameaux. Un soldat lança :
— À nous de jouer !
Zilberberg le freina :
— Pas si vite. Laissons passer un quart
d’heure pour éviter le retour des Tommies.
— Les Arabes s’éloigneront aussi.
— On les rattrapera. Je suis persuadé
qu’ils retourneront par où ils sont venus.
Nous allons leur couper la retraite.
Chauffeurs ! Amenez quinze des nôtres par
la route jusqu’au croisement de Deganiah.
Qu’ils demeurent là jusqu’à ce qu’on leur
rabatte le gibier !

554
Les quinze palmachniks disparurent
silencieusement dans les trois sandwiches.
Les conducteurs démarrèrent. Une fois en
chemin, ils passèrent à proximité du bivouac
ennemi.
Un des cavaliers reconnut les blindages. Il
lâcha un coup de feu sur le véhicule de
queue. Sans doute agissait-il par pure
dérision, car la distance ne permettait rien
d’autre. Ses compagnons l’imitèrent. Le
convoi continua comme si de rien n’était.
Azriel observa :
— Des Irakiens.
— Probablement ceux d’El Kaukji,
approuva Ben David. Ils sont équipés
comme le soldat que nous avions rencontré
dans l’autobus.
La caravane leva le camp. Elle avait
parcouru environ un kilomètre sur la route
lorsque l’auto blindée fonça. Comme prévu,
la souricière avait été fermée de l’autre côté.
Les six Irakiens se défendirent vaillamment
jusqu’au dernier.
Les Bédouins ne se mêlèrent pas à la
bagarre. Ils aidèrent même docilement les
Juifs à transborder les ballots. Avant le
départ, Azriel donna quelques dinars à leur
chef.
Celui-ci se répandit ainsi que ses
acolytes en courbettes et salamalecs.
Ben David apprécia l’habileté d’Azriel. Il
commenta l’évènement
— Tu as œuvré en fin diplomate après

555
avoir manœuvré en bon général.
— Je les connais. Ils travaillent pour
gagner leur existence et celle de leurs bêtes.
La guerre, ils s’en fichent royalement. Ils ne
l’aiment pas.
Au retour de l’expédition, Shaltiel
manifesta sa satisfaction :
— Tout s’est déroulé mieux que le
scénario initial. Le matériel n’a subi aucun
dommage, il peut servir tout de suite. Et vous
ne connaissez pas tout. Un cargo
britannique a remplacé son équipage par
des marins juifs.
La transcription de nationalité en a été
reportée à une date ultérieure. Les jours
suivants, on signala deux nouvelles
immersions d’armes, mais en Mer Morte. Il
n’y eut malheureusement pas de chameliers.
Azriel et Ben David durent repêcher les
boîtes. L’équipement récupéré permit de
compléter l’armement des combattants de
Jérusalem.

556
102 — Fin du Mandat, Conversation
avec Judith.
En cette deuxième semaine de mai 1948,
Judith achevait sa convalescence. Même, il
était assuré qu’elle guérirait sans souffrir de
séquelles. Elle commençait à circuler d’une
manière claudicante en s’appuyant sur le
bras de Ben David. Il lui décrivit sa dernière
expédition :
— Il fallait plonger à trois mètres de
profondeur. Les caisses devaient être
attachées l’une après l’autre dans une
obscurité totale. Les copains les halaient à
bord des barques. Ça m’a donné une petite
idée de ce que les pêcheurs de perles
pouvaient endurer.
— Pourquoi accomplissez-vous ça ?
— Vous, de qui parles-tu ? Et de quoi ?
— Toi et Jim ! Des gentils qui nous
aident !
— Tu savais que je viens d’une autre
religion !
— Oui, depuis longtemps. Mais pourquoi
te bats-tu pour nous ?
— Je m’oppose complètement à la
mentalité des rabbis. Je ne peux ressentir
leurs sentiments, car je ne les ai pas tétés
avec le lait de ma mère. Je sens, raisonne,
pense plutôt comme Azriel, Shaltiel,
Reisman, toi et des centaines parmi vous.
Depuis quatre ans, j’ai donné toute ma
ferveur et mon énergie au service de votre
cause. Pourtant, je ne sais pas encore où je

557
me situe. Je me perçois comme un rat
cherchant à sortir d’un labyrinthe. Chaque
fois que je me retrouve dans un cul-de-sac.
Je rebrousse chemin et je pars dans une
autre direction.
— Mon pauvre petit rat affolé ! Laisse tes
incertitudes. Détends-toi !
— J’ai tâté des Beaux-Arts, de la Légion
étrangère. J’ai connu la guerre de 1940, le
maquis. Maintenant, je suis en la Palestine.
Autant de voies sans issue. J’ignore où je
vais, je sais seulement qu’il n’y a plus pour
moi de recul possible.
Elle l’attira sur son sein et le berça. Il était
sur le point de parvenir à la sérénité quand
une pensée lui traversa l’esprit :
— Le Messie, l’attendez-vous toujours
vraiment ?
— Bien sûr.
— Crois-tu qu’une femme pourrait remplir
le rôle ?
— Où as-tu déterré une absurdité aussi
saugrenue ?
— Les massorètes l’imaginent comme
une ineptie, mais sans doute pas vos élites
modernes aux idées larges. Elles se
tiennent plus proches des réalités de notre
époque que des idées larges. Elles se
tiennent plus proches des réalités de notre
époque que des vérités bibliques.
— Un tel point de vue prouve
indiscutablement que tu gardes la mentalité
d’un goï. Comment t’est-il venu ?

558
— Depuis des millénaires, vous reléguez
l’épouse au second rang. L’homme s’érige
en roi et pratique l’intransigeance. Pour moi,
le Messie symbolise avant tout la tolérance.
Il se donne pour mission de rapprocher les
âmes. Il ne doit pas les dresser les unes
contre les autres. Musulmans, Juifs et
chrétiens véhiculent autant des croyances
vides de sens et des rites creux. Je leur
ajoute tous les racistes de la planète.
— Comment oses-tu parler ainsi des
religions ?
—Je ne peux pas souscrire aux mythes
usés du Peuple élu et de la Terre sainte. Je
ne pense pas mieux de la race prétendue
supérieure des Aryens. Je me suis battu
contre Wotan en Europe et contre Allah au
Maroc et ici. Si Yahvé…
— Notre religion enseigne la tolérance.
— Comme la foi islamique ! Cela ne
l’empêche pas de l’affubler de la nécessité
du Djihad pour tout Croyant. La Thora, oui,
soutient le pacifisme, mais pas le Talmud.
Les Talmudistes se comportent aussi
fanatiquement que les Jésuites. Par contre,
je connais des tas de Juives au grand cœur.
Chez vous existent des archétypes de
messies féminins à profusion. Quand vous
aurez obtenu votre État, mettez une reine à
ses commandes.
— Tu déraisonnes.
— Je sais. Il est insensé d’imaginer les
rabbins sectaires remettant rapidement en

559
question les traditions. Combien de siècles
leur faudra-t-il pour effacer le souvenir des
servitudes, des exodes ? Un ? Deux ?
Plusieurs ? Parviendront-ils alors à
raisonner sans complexe de persécution ?
— Le Messie sauvera le peuple d’Israël.
— De qui le délivrera-t-il ? Et de quoi ?
Vous êtes débarrassé de l’esclavage. Veux-
tu dire qu’il vous rendra enfin maître d’un
pays ? L’imaginez-vous dirigé par un roi,
Weizmann ou Ben Gourion ? Devra-t-il
aussi imiter Attila ou Gengis Khan et écraser
vos ennemis ? Ainsi, il ne réussira pas
mieux que son sosie chrétien. Il sèmera un
gazon d’amour. Il ne récoltera qu’une forêt
de haine pire. Parce qu’on vous a
persécutés, mon côté Don Quichotte m’a
rangé de votre bord. Aujourd’hui, vous
poursuivez le but légitime de défendre votre
droit à l’existence dans un monde hostile.
Judith leva la tête. Sa voix restait toujours
douce, mais inhabituellement ferme :
— L’Éternel a soumis à l’épreuve notre
peuple, mais il demeure éternellement avec
nous. Un jour, il nous rendra Jérusalem.
— Quelle pitié ! La Ville sainte, la Terre
sainte… L’histoire judéo-chrétienne justifie-t-
elle réellement l’importance de ces Lieux
saints ? Ici, une horde de pasteurs hébreux
aurait dérouillé une tribu de vachers
philistins. Qu’est-ce que ça peut foutre pour
l’humanité un tel détail infime du passé ?
Pendant ce temps, en Égypte, à quelques

560
pas au-delà du Sinaï, une dynastie de
civilisation ne mourait-elle pas ? Ne nous a-
t-elle pas laissé que des vestiges
grandioses ? Aussi à cette époque-là, de
culture éblouissante des empires entiers*
s’écroulaient aux Indes, en Chine et en
Amérique centrale. Finalement, importe-t-il
vraiment qu’un roitelet palestinien ait
tyrannisé quelques milliers de culs-terreux ?
Des monarques lubriques ont élevé cette
ville à la gloire d’un Dieu pratiquant le
népotisme. Que présente-t-elle en fait de si
admirable ? Pas vraiment grand-chose. Les
sanctuaires des chrétiens ? L’église du
Saint-Sépulcre ? Cette Golgotha me paraît
terriblement laide et miteuse, même à
comparer aux chambres à gaz. Je suis pour
vous parce que vous avez trinqué plus que
de raison. J’éprouve beaucoup de plaisir à
constater que l’effet de la propagande nazie,
l’image du Juif aux doigts crochus, disparaît
peu à peu dans l’esprit de beaucoup. Elle est
remplacée de plus en plus par celle du
kibboutznik vigoureux et courageux. Lui, il
construira votre État moderne et pas les
massorètes arriérés. J’éprouve du plaisir à
constater cette perspective.
Ben David en avait assez dit.
Le Saint-Sépulcre a été soumis à bien des
vicissitudes au cours des siècles. À l'heure
actuelle, dénigré par Ben David, il se divise
en cinq grandes sections : le Golgotha, la
Tombe, la Basilique, le Corridor et la Crypte

561
de la Croix. Six occupants se le partagent :
les catholiques latins, les Grecs orthodoxes,
les catholiques arméniens, les Syriens, les
Coptes et les Éthiopiens. À l’intérieur,
proche de l’entrée, se trouve la Pierre de
l’Onction dont on pense que c’est l’endroit où
le corps de Jésus fut préparé avant d’être
inhumé.
La Rotonde d’Anastasis se trouve sur la
gauche de l’entrée du Saint-Sépulcre juste
en dessous du plus grand des deux dômes
de l'Église. Située au-dessus de la tombe de
Jésus, la Rotonde est formée de 18 piliers
ronds en marbre, qui supportent le dôme.
Les piliers sont emprisonnés dans de larges
blocs carrés pour résister aux séismes. Le
diamètre de la Rotonde est de 20,9 mètres,
tandis que la coupole culmine à 21,5 mètres
du sol.
En son centre se trouve l'Édicule du Saint-
Sépulcre qui abrite la Tombe de Jésus
incluant la Chapelle de l’Ange (de la
Résurrection).
Judith, silencieuse jusque-là demanda :
— Prétends-tu être devenu athée ?
La question troubla Ben David. La
réponse n’était pas aussi simple en lui :
— Non… Je ne sais pas. En tout cas, je
rejette les Dieux vindicatifs, racistes,
protectionnistes. Ils se montrent sensibles
aux flatteries, porteurs de tous nos défauts.
Je ne nie pas l’essence divine. Cependant,
sa nature abstraite me renvoie de nouveau

562
dans la boîte de Skinner. Je m’y bute à un
mur. Je patauge. Je m’interroge. D’un côté, je
doute des mythes de la Terre promise et du
Peuple élu. De l’autre, je constate la volonté
farouche des sionistes laïcs. Ils s’échinent
pour donner une terre d’asile à leurs frères
persécutés.
— Au lieu de cela, tu devrais te soumettre à
la foi.
— Je crois en l’homme, se récria-t-il, celui
qui cherche honnêtement, qui se bat, se
débat…
— Quel fou rêveur et délicat, mais timbré
représentes-tu ? Je t’aime sans savoir
pourquoi.
— Parce que ton cœur de Juive déborde de
tendresse et que la logique ne résiste pas à
l’amour. Toi et toutes tes semblables, vous
nous réconciliez par lui avec vous tous. Vous
avez supporté admirablement deux mille ans
d’exode. Anonymes, vous avez enseigné au
Peuple élu la tolérance et vous avez assuré sa
survie. Au contraire, la haine des gentils et les
pogroms ont été provoqués par la sévérité des
Talmudistes.
— Mensonge ! Tu raisonnes encore en goy.
Notre communauté a été sauvegardée par le
respect des traditions.
— Voilà ! C’est comme cela qu’on falsifie
l’Histoire ! La moitié d’entre vous ne provient
pas de Palestine, elle ne détient aucune
parenté avec les douze tribus. Alors, veux-tu
bien me dire de quelle identité nationale tu

563
parles ?
Déconcertée un moment, elle s’indigna :
— Qu’est-ce que cette idiotie ? Où as-tu
ramassé ce sale ragot ?
— T’expliquer nécessiterait trop de temps.
Je te raconterai ça une autre fois.
— Pas de faux-fuyants. À qui t’en prends-
tu ?
— Aux Ashkénazes, des Aryens venus
d’Europe centrale.
— Et toi, paysan du Caucase, tu prétends
en savoir plus que nos meilleurs érudits
directement concernés par la question !
— Tu ne réagirais pas si furieusement, dit-
il, si j’étais né juif. Ne t’emporte pas. Écoute-
moi comme un frère. D’ailleurs, pourquoi mes
aïeux n’auraient-ils pas été élevés dans la foi
hébraïque ? Je suis venu au monde en
Hongrie entre la mer Caspienne et la mer
Noire. La mer Caspienne s’appelle aussi la
mer khazare. Les Khazars formaient au
Moyen Âge au sud de la Russie entre la mer
Caspienne et la mer Noire un royaume, un
pays évolué entouré de sauvages et de
nomades. La capitale s’appelait au début
Balandjar, puis vers 720 ce fut Atil sur les
bords de la Volga. Au bord de ce fleuve, ils
fondèrent aussi Kiev. La Khazarie était alors
le seul endroit où les Juifs n’étaient pas
persécutés et la religion juive devint la religion
officielle, même si la tolérance fut la règle
pour toutes. Mais la Khazarie était menacée
par les Mongols à l’Est, les Vikings, les

564
Varègues, les Russes au Nord. En plus, elle
était intermédiaire entre le Califat musulman
et l’empire chrétien de Byzance. Les Khazars
pratiquaient le chamanisme. Cependant, un
grand nombre se convertit au judaïsme et à
l’hébreu et plus rares furent ceux qui optèrent
pour l’Islam et le Christianisme. Les Magyars
étaient des nomades païens. Arrivant de
l’Oural au début du neuvième siècle chrétien,
ils s’installèrent en Khazarie à Levedia entre
les fleuves Don et Dniepr. Chassés de là par
leurs rivaux, les Petchenègues, ils migrèrent
au milieu du siècle plus loin à l’Ouest entre le
Dniepr et les Carpates. Leur nouvelle capitale
s’appela Etelköz. À la fin du siècle, ils furent
battus par les Bulgares et les Petchenègues
et ils perdirent Etelköz et traversèrent les
Balkans. Certains gagnèrent la Pologne et la
Roumanie. Les autres s’établirent dans le
bassin des Carpates dans une région au sud
de Kiev entre la Volga et le Danube. Ils furent
là nombreux à trouver leur Canaan en Europe
au bord du Danube, dans un pays de cocagne
qui s’appelait Pannonie au temps des
Romains, mais s’appelait lors de leur venue
la Grande Moravie dirigée par le roi
germanique Sviatopolk. Ils battirent les
descendants des vassaux de l’ancien Empire
romain. Ces sédentaires étaient trop ramollis
pour résister à des barbares asiatiques
aguerris. Ils rebaptisèrent le pays Hongrie.
— T’en vantes-tu ?
— Non, je constate. Je m’efforce de

565
raconter sans parti pris. Donc, mes ancêtres
conquérants ont fondé la Hongrie. Je devais
avoir atteint neuf ans quand mon père
m’envoya en vacances chez des parents en
Transylvanie hongroise. Là se trouvaient des
villages absolument semblables entre eux.
Quelques-uns possédaient comme seule
différence des synagogues au lieu de temples
ou d’églises. Sans préjugés, enfants
catholiques, calvinistes ou juifs et athées
partageaient leurs jeux et leurs querelles sans
discrimination. Venant de la capitale
Budapest me conférait beaucoup de prestige
auprès des autres. Je fus invité au bourg
israélite voisin. Le grand-père de mon hôte,
patriarche à la barbe blanche, me tenait en
bonne estime. Un jour, je pus le questionner :
« — Oncle Moïse, d’où venez-vous ? »
« — D’Etelköz, s’étonna-t-il, comme tous les
Magyars. »
— Comment le savez-vous ? Dis-je. C’était
voici dix siècles. »
« — . Tout est inscrit, me répondit-il. Nous
tenons nos chroniques écrites depuis plus de
douze siècles. »
Judith interrompit, dubitative :
— Crois-tu vraiment que de tels écrits
ancestraux existent encore et qu’ils sont la
représentation exacte de la vérité et non des
fables ?
— En tout cas, revenu chez mon oncle
chrétien, je l’interrogeai : « — À quelle
époque remonte la présence des Juifs en

566
Hongrie ? » Il répondit : « — Depuis le même
temps que nous. Avec leurs poils roux, ce
sont des Magyars comme nous. Ils avaient
déjà leur religion en Khazarie et ils l’ont
gardée. Nous, nous étions encore païens en
arrivant ici. C’est le roi de Hongrie Étienne
premier qui nous a évangélisés après l’an
1000. » Vois-tu, Judith, depuis Hitler,
l’antisémitisme est devenu raciste, c'est-à-
dire irrémédiable. Mon oncle chrétien m’apprit
cependant que la puissante Khazarie juive
avait été battue, dispersée par des hordes
tartares, mongoles et turques. Les Khazars
avaient surtout subi une terrible défaite
militaire en 965 quand le prince slave
Sviatoslav avait conquis leur forteresse de
Sarkel. Leur nation perdue, ils s’éparpillèrent.
Regarde les traits des Israéliens venus de
Russie, de Pologne, des États baltes. Ils ont
la taille souvent grande, le nez toujours
persan. Piquetée, tavelée et rousse, leur peau
blanche supporte mal le soleil comme la
mienne. Les Magyars avaient déjà les
cheveux roux avant qu’ils soient chassés par
les Mongols et s’installent en Khazarie et y
abandonnent leur paganisme.
Ben David avait étudié l’histoire des Juifs
qui constituaient une minorité dans un pays
majoritairement catholique. Il devait savoir et
aurait donc pu ajouter que venus en
conquérants et non en mendiants dans une
Hongrie majoritairement catholique, des Juifs,
souvent pour que leurs enfants ne subissent

567
pas le poids de l’antisémitisme religieux, n’en
ont pas moins changé de religion et même
parfois de nom. Le saut du judaïsme au
catholicisme étant par trop grand, ils optaient
plutôt pour le calvinisme. Maintenant, cette
astuce ne servait plus à rien depuis Hitler et
son antisémitisme basé sur les racines.
Judith n’était pas d’accord :
— Tu oses prétendre que les Ashkénazes
ne posséderaient pas autant de racines
hébraïques que leurs coreligionnaires du Sud.
Tu en donnes comme preuve le fait que
certains ne pratiquent pas ma religion. Ta
Khazarie était selon toi déjà une nation
évoluée au Moyen-Âge et capable d’être pluri
religieuse. Ainsi, peuplée et influencée par
différents peuples, elle était sans doute, le
refuge des Juifs et des autres persécutés
ailleurs. Ton point de vue ne me persuade
donc guère.
— Évidemment, je ne convaincrais pas un
collège de savants, mais, moi, ça me suffit
amplement. Je vois bien la différence en
Europe centrale entre les Ashkénazes aux
cheveux roux d’origine magyare ou khazare et
d’autres qui s’expriment en yiddish et sont
venus de Rhénanie où ils étaient persécutés.
De plus, je ne vois pas leur relation avec les
Sépharades utilisant l’arabe du Maroc
jusqu’en Irak. Je me pose même des
questions sur les marranes d’Espagne qui
parlent le ladino. Je ne cherche pas à
persuader qui que ce soit. Je laisse ce soin

568
aux savants.
Le mot « sépharade » vient d’un mot
hébreu signifiant « Espagne ». Les
sépharades sont possiblement les
descendants des Juifs chassés de l’Espagne
et du Portugal au cinquième siècle.
Les assertions de Ben David sur ses
racines païennes étaient probablement
vraies : L'histoire des Khazars présente un
exemple fascinant d'une vie juive florissante
au Moyen Âge. Cependant, la présence des
Juifs en Hongrie pouvait aussi dater de
plusieurs siècles plus tôt, la deuxième moitié
du cinquième siècle, époque où le roi des
Huns, Attila, conquit la Hongrie.
À une époque où les Juifs étaient
persécutés dans toute l'Europe chrétienne, le
royaume de Khazarie était un lieu d'espoir.
Les juifs purent s'épanouir dans ce pays, car
les chefs des Khazars étaient si tolérants,
qu'ils invitèrent les réfugiés juifs de Perse et
de Byzance à venir s'installer dans leur pays.
En raison de l'influence de ces réfugiés, les
Khazars furent séduits par le judaïsme et
l'adoptèrent en grand nombre… Les Juifs
d’Europe doivent provenir de trois sources
qui se sont mélangées : les Juifs
occidentaux, les Juifs ashkénazes
proprement dits parlant Yiddish, les Juifs
venant de Khazarie, sépharades et païens
convertis.
— Jusqu’à preuve du contraire, je garderai
ma croyance initiale, persista pourtant Judith.

569
Elle oubliait les conversions des peuples
athées ou chamaniques aux religions
monothéistes. Aussi ne pouvait-on ne lui
accorder que partiellement raison. Et encore.
Pour cela, il faudrait accepter que les
Ashkenases parlant Yidisch descendissent
d’Abraham, le patriarche biblique des Juifs et
des Arabes. Voilà une filiation sinon
impossible, du moins difficile à établir.
Arrivé à ce point de la discussion, Ben
David ne voulut plus contrarier Judith. Il
préféra se montrer conciliant.
Il entra sur le chemin de la conciliation :
— Et tu as raison. Après tout, l’origine
compte si peu, sauf pour Hitler et tous les
racistes de son espèce. Que le diable mette
leur âme bien au chaud ! Leur intolérance
mérite qu’on la leur retourne. Je ne voudrais
pas vous subdiviser quand vous avez si
grand besoin d’unir vos forces. D’ailleurs,
l’assimilation se sent déjà. Les enfants des
sabras et des ashkénazes se ressemblent
comme deux gouttes d’eau. D’ici deux
générations, il sera impossible de les
distinguer. Personne ne saura si nos petits-
enfants descendront de séfarades ou de
polonais.
— Ah ! Parce que nous vieillirons comme
de grands-parents ! Me demandes-tu en
mariage ?
— Oui. Veux-tu épouser un gentil ? Dois-
je plutôt me convertir d’abord ?
— Tu n’existes plus comme goy. Tu es

570
devenu juif au mérite.
Le mardi 11 mai 1948, Judith partit en
convalescence dans les dunes du Néguev au
kibboutz Regevad. On y avait besoin d’une
institutrice. Elle était incapable de refuser.
Santa l’accompagna dans le Piper Cub. À
l’arrivée, ils s’inscrivirent sur la liste des
couples à marier. Quand elle atteindrait la
bonne demi-douzaine, le rabbin viendrait
pour la cérémonie collective. Les fiancés
n’eurent pas le temps de fêter. La guerre était
devenue imminente et Shaltiel rappelait Ben
David d’urgence.

571
103 — Les adieux de Jim Davis, le
jeudi 13 mai 1948.
Ben David réintégra Jérusalem au bon
moment. Shaltiel l’avisa du message du
major anglais. Il était sur le point de quitter
la Palestine. Il lui donnait un dernier rendez-
vous à cinq heures du soir en terrain neutre,
soit à l’hôpital Hadassah. B. Il avait même
accepté de rencontrer aussi le commandant
de Jérusalem qui tenait à le remercier
personnellement.
Début mai, isolé, l’hôpital Hadassa du
Mont Scopus n’existait pratiquement plus. Il
avait été évacué sauf cinquante lits
symboliques.
Déjà le 15 mars quinze lits appelés
Hadassah A avaient été créés à l’Hospice
de la Mission anglicane situé à quelques
blocs de la clinique de la rue Halosel opérée
par Hadassah dans la basse ville de
Jérusalem.
Début mai, Hadassah B était créé à deux
blocs plus bas de la rue au couvent St-
Joseph qui avait été une école des
religieuses françaises pour six cents jeunes
filles arabes.
Avec Hadassa A et B, le centre de santé
Straus et la clinique de la rue Hasolel,
Hadassah atteignait trois cents lits, presque
autant qu’il y en avait existé au Mont
Scopus.
Les trois ex-légionnaires se retrouvèrent
dans le jardin de l’établissement hospitalier.

572
Ils s’assirent autour d’une table. L’Anglais
sortit trois verres et une bouteille d’alcool. Ils
trinquèrent avec émotion.
D’un commun accord, ils parlèrent en
français :
— Santé !
— À la vôtre.
Davis conclut :
— À l’État d’Israël.
— Vous y avez contribué beaucoup,
déclara David.
Et ne recevant qu’un geste de dénégation
du bras, il ajouta : merci quand même !
Davis simulait le quiproquo sûrement
parce que les témoignages de gratitude
l’embarrassaient.
David, le comprenant, orienta la
conversation sur sa rencontre au Maroc au
Haut Atlas avec le caporal Santa. Il rappela
comment ce dernier l’avait aidé à dégager
sa section encerclée. Il avait fallu la
mitrailleuse et les deux mortiers pour que
les Arabes renoncent.
— Au Maroc ou ici, ils représentent de
rudes guerriers, constata Jim. Il leur
manque cependant la discipline et
l’entraînement d’une force militaire
moderne sauf la Légion des Jordaniens.
Avec son encadrement par des officiers
compétents et avec son équipement et sa
motorisation, elle démontre une terrible
efficacité en rase campagne.
— Par contre, ne serait-elle pas

573
dépaysée dans un combat de rue ?
Questionna Shaltiel était intéressé :
— Oui. Ça inquiète beaucoup Glubb
Pacha. Les Égyptiens entretiennent aussi
une véritable armée de métier, avec des
blindés et des mécaniciens qualifiés. Ils
disposent aussi d’une infanterie à base de
Soudanais. Ces derniers, des nomades
farouches et fanatiques, mourront sur place
plutôt que de se rendre. En revanche, les
machinistes et les chauffeurs, des citadins
ramollis, constituent le défaut de la
cuirasse. Mais il faut arriver à séparer les
deux groupes.
— Comment ? Par l’aviation ?
— Si vous en possédez ! Sinon, trouvez
un autre moyen. Le Grand Mufti quant à lui
ne peut plus compter sur un bon chef de
guerre. Abd El-Kader a été tué et ses
soldats ont dégénéré en une bande de
spadassins et de pillards. Restent les
Syriens et les Irakiens. Eux, ils ont des
officiers bien formés par les nazis qui
escomptaient les employer à nous attaquer
dans le dos.
— Comme El Kaukji ?
— Comme lui et des centaines d’autres !
Mais ils ne sont pas disciplinés.
— Nous l’avons constaté, remarqua
Santa attentif.
Jim sourit :
— Oui, vous les avez déjà plumés de
belle sorte… Les Syriens possèdent des

574
troupes, mais pas assez d’armes. Ils
viennent d’en acheter en Tchécoslovaquie.
Ils sont en train d’affréter un navire en
Croatie à Rijeka pour les transporter par la
Méditerranée.
— À propos de bateau, interrompit
Shaltiel.
— Bouche cousue !
— Il faut pourtant qu’un jour les Israéliens
sachent la vérité.
— Non ! Le nom que je porte l’interdit à
tout jamais ! Vous le garderez secret.
Donnez-m’en la promesse formelle. !
— Nous vous la garantissons, puisque
vous l’exigez ! C’est bien à regret, pourtant.
Les trois scellèrent le pacte en se serrant
la main. Jim continua son exposé :
— Les Arabes n’ont pas réussi à
accorder leurs violons. Ils n’ont pu
s’entendre sur un commandement unique.
Leurs appétits d’annexion ou autres en
Palestine se contrarient. Chacun cherche à
tirer la couverture à lui comme des
musiciens sans chef d’orchestre.
Après une pause employée à savourer
l’alcool en silence, il se racla la gorge. Il
sortit un paquet de sa serviette en cuir :
— J’ai réservé encore quelque chose
pour vous.
— Peut-on savoir ?
Après une pause employée à savourer
l’alcool en silence, il se racla la gorge. Il
sortit un paquet de sa serviette en cuir :

575
— J’ai réservé encore quelque chose
pour vous.
— Peut-on savoir
— Deux percuteurs et deux têtes de
distributeurs spéciales. Aucun arsenal ne
peut vous en fournir. Au dépôt militaire de
Suweidan se trouvent deux chars Sherman
réformés. Nous les laisserons sur place. Ils
sont considérés hors d’usage. La rouille les
mange. Les moteurs sont dépouillés de
leurs delcos. Les âmes des canons sont
bouchées par du ciment et il n’y a pas de
culasses. En réalité, les bouchons de béton
sont en plâtre et les mécaniques délicates
sont bien graissées. En grattant la soi-
disant corrosion, on découvre en fait de la
gomme arabique passée à la teinture
d’iode. Aussi, du plâtre remplace les
supposés bouchons de béton. Creusez
sous la baraque numéro 19. Vous
déterrerez cinquante caisses enveloppées
dans des toiles cirées. Elles contiennent
des obus de calibre conforme. Maintenant,
il faut que je m’en aille. Messieurs, bonne
chance ! « Mazel tov raverim Shalom. »
Shaltiel salua :
— « And good luck ! »
Les poignées de main échangées, Davis
partit.
Ben David se dépita :
— Lui, au moins, il sait se rendre utile.
— De quoi te plains-tu ? Ne risques-tu
pas ta peau tous les jours ?

576
— Ce que ça vaut… ! Lui, il met en jeu
son honneur.
— Sûr. Son gouvernement lui casserait
les reins. Il nous a refilé des informations
trop confidentielles. Sacrés Angliches ! Ils
sont bien renseignés… La base de leur
puissance réside dans l’espionnage.
— C’est vrai que chez eux, c’est rendu
élevé au rang d’une institution nationale.
— Probablement que l’Intelligence
Service dicte sa conduite au Foreign Office.
La royauté sert de façade, de raison sociale
à l’entreprise commerciale nommée
l’Empire de Sa Majesté. Ça tourne rond
comme la mécanique d/ » une horloge.
Nous, nous ne savons pas encore comment
nous allons gouverner un territoire
minuscule.
Shaltiel voguait vers l’amertume. Ben
David dut à son tour appliquer le baume
tranquillisant :
— Israël rencontrera son Disraeli. Des
hommes d’État géniaux sont sûrement
cachés dans vos manches.
— Je voudrais te croire. Hélas, nul ne
devient prophète dans son pays
d’adoption !
— Et Ben Gourion ?
— Ah ! Lui, il préfère régner.

577
104 — Première phase de la guerre,
11 mai au 11 juin 1948.
Sans attendre la fin du Mandat ni la
déclaration d’indépendance d’Israël, les
armées arabes entrèrent en Palestine
rejoindre l’Armée de Libération de Fauzi El
Kaukji, l’armée de la Guerre sainte du Mufti
et la Légion arabe irrégulière.
L’affrontement le plus important de cette
période eut lieu à Jérusalem après le départ
des Britanniques. Du 4 au 14 mai, des
forces indépendantes de la Légion arabe
avaient harcelé les kibboutzim Etzion entre
Jérusalem et Hébron. Ceux-ci
succombèrent le 14 mai et les efforts
déployés pour défendre ces endroits qui
n’avaient pas de valeur stratégique
coûtèrent cher par la suite dans la défense
de Jérusalem. La Légion arabe escomptait
anéantir les localités juives entre Hébron et
la Ville sainte et encercler cette dernière.
Les colonies agricoles d’Atarot et de Nevé
Yaakov étaient situées au nord. Les 14 et
15 mai, elles durent être abandonnées.
Le 15 mai dans la matinée, les quatre
régiments réguliers de la Légion arabe, dix
mille hommes, traversaient le Jourdain par
le pont Allenby. Ils étaient soutenus par
soixante-quinze véhicules blindés et
quarante pièces d’artillerie, des Howitzers
de 3,7 pouces capables de tirer des obus
de vingt kilos à 5, 5 kilomètres. Les blindés
étaient des « Marmon Herrington MK IV

578
armoured cars » avec des blindages de
35 mm et un canon antichar de calibre 40
millimètres. Le 17 mai, la Légion arabe
occupait le mont des Oliviers et le roi
Abdallah ordonnait l’assaut de Jérusalem.
Les forces juives de Jérusalem en
personnel, eau, vivre, armes et munitions
déclinaient gravement.
Le 13 mai, la Légion arabe s’empara de
Kfar Etzion.
Le 14, elle récidivait. Elle conquérait les
trois autres centres du bloc Goush Etzion,
Revadim, Tsourim, Masuot Yitzhak.
Des kibboutzniks qui avaient barré les
routes d’accès à Jérusalem pour faciliter
l’opération Nachshon, peu survécurent. La
plupart succombèrent, victimes de la haine
assassine des combattants irréguliers
arabes.
Les troupes utilisées pour sauver les
kibboutzim allaient manquer cruellement à
la défense de Jérusalem le 14 mai. La
population de la Jérusalem nouvelle juive
atteignait cent mille habitants. La Vieille
Ville en contenait deux mille. L’eau et les
vivres manquaient.
Dès le 19 mai, les bombardements
demeurèrent incessants de nuit comme de
jour. La Légion arabe saupoudrait jusqu’à
dix mille obus par jour. Il n’y avait plus
d’électricité, L’eau distribuée par camions
était rationnée. Les vivres manquaient ainsi
que les combustibles pour les repas.

579
L’héroïsme des jeunes de la Gadna dans
Notre-Dame de France sauva la nouvelle
Jérusalem.
La Vieille Ville occupée dès les premiers
jours par la Légion arabe fut reconquise par
surprise le 19 mai par l’unité du major
David Eleazar sous les ordres du colonel
Uzi Narkiss, mais elle succomba à
nouveau le 28 mai ainsi que le quartier
Sheik Jarrah le 29, isolant le Mont Scopus.
La perte de la Vieille Ville devait nuire à
l’aura de Shaltiel par la suite. N’était-elle
pas due plutôt aux gaspillages entraînés
par la défense des Kibboutzim Etzion
exigée par Ben Gourion et Yigal Allon ?
Du 8 au 16 mai, des éléments des
Brigades Givati et Etzioni s’étaient efforcés
en vain (opération Maccabée) d’ouvrir la
route de Jérusalem à Tel-Aviv entre Abu
Gosh et Hulda, route bloquée par El Kaukji
depuis le 20 avril. Ces combats parmi les
plus sévères de la guerre d’indépendance
furent un échec pour les Juifs.
Pourtant, le 16 mai, l’opportunité de
garder la région de Latroun abandonnée
par El Kaukji le 15 fut ratée par les forces
juives malgré son importance pour les
communications de Jérusalem avec Tel-
Aviv. La région avançait en hernie sur la
route de Tel-Aviv à Jérusalem.
Davis avait bien informé les Israéliens :
ces localités avaient été abandonnées le
15 mai par El Kaukji. Il estimait avoir

580
terminé sa tâche de bloquer la route de
Jérusalem. Les 16 et 17 mai, la brigade
Harel avait occupé la position. Elle l’avait
pourtant quittée sans y laisser de
détachement. Ce fut là une erreur
croûteuse commise par le commandement
de la Haganah. Il avait omis l’opportunité
de défendre cette région vitale pour la
survie de Jérusalem.
Les 17-18 mai, le quatrième bataillon de
la Légion arabe occupait Latroun et Deir
Ayoub. La Légion arabe méritait le titre de
véritable armée. Le 26 mai, elle conquit
Radar Hill, ce qui lui assura un poste
d’observation idéal sur la route de
Jérusalem.
Pour reprendre la région et dégager la
Ville sainte, trois offensives ordonnées par
Ben Gourion eurent lieu.
À peine organisée une semaine avant la
Déclaration d’indépendance commandée
par Shlomo Shamir, la septième brigade
les effectua sur les hauteurs de Latroun.
Les 24, 30 mai et 9 juin, elles échouèrent.
Les Juifs étaient habitués à affronter des
bandes d’irréguliers. Ils ne possédaient pas
encore l’équipement et l’organisation pour
se mesurer à une véritable armée.
Ben Gourion avait arraché le 12 mai par
cinq voix, dont la sienne, contre quatre une
décision cruciale. L’Exécutif de l’Agence
Juive décrétait que l’Indépendance serait
proclamée. Il avait obtenu ce vote serré,

581
mais positif grâce à ses informations sur
l’arrivée de nouvelles armes. L’annonce du
soutien du chef de l’Irgoun y avait contribué
aussi.
Conformément à ses engagements,
Ménahim Bégin s’engageait à se rallier en
cas de formation d’un gouvernement. Dans
le cas contraire, on risquait d’évoluer
rapidement vers une situation
révolutionnaire. Le 14 mai, le vieux Lion
proclamait en assemblée dans l’après-midi
la naissance de l’État d’Israël. La
Déclaration était répétée à la radio. Il était
alors minuit, heure de Tel-Aviv et dix-huit
heures à l’heure de New York.
Les États-Unis seuls reconnurent
Immédiatement le nouveau pays.
Tout de suite après la proclamation du
nouvel État, les premières bombes
égyptiennes tombèrent sur Tel-Aviv. Les
raids aériens ne cessèrent pas les jours
suivants. Sir Allan Cunningham descendit
l’Union Jack le soir même à zéro heure.
Le matin du samedi 15 mai 1948, les
Anglais désertaient la Ville de Jérusalem
en deux convois. L’un se dirigea dans la
direction de Haïfa au nord. L’autre fila vers
Bethléem, Hébron et Rafiah au sud. Les
Britanniques étaient convaincus de la
victoire rapide arabe dans une guerre
fraîche et joyeuse. Le monde en général
partageait cette opinion. Sir Cunningham
quitta Jérusalem pour Haïfa à partir de

582
l’aéroport de Kalandia (maintenant Atarot).
Il embarqua sur un croiseur. Un grand feu
d’artifice souligna alors la dernière
cérémonie marquant officiellement la fin du
Mandat de Sa Majesté. Seule, une petite
enclave britannique demeurait au port
d’Haïfa pour finaliser le retrait. La porte
était ouverte pour un face à face décisif
entre les deux camps sémites.
Les Arabes auraient dû s’unifier pour tuer
par un Blitzkrieg l’État d’Israël dans l’œuf.
Chaque fraction pourtant n’obéit qu’à son
chef. Chacune aussi se consacra d’abord à
s’approprier le terrain que son pays voulait
annexer.
Rappelons qu’en mars précédent, le
premier ministre de la Transjordanie, Tawfiq
Abu Al-Huda, était entré secrètement en
contact avec Bevin. Avec le secrétaire des
affaires étrangères britanniques, il avait
établi un accord. Les forces de la
Transjordanie ne pénétreraient en
« Cispalestine » qu’à la fin du Mandat. De
plus, elles n’occuperaient que les zones
réservées aux Arabes dans le plan de
partition.
Le 10 mai, c’est-à-dire peu avant le
départ britannique, Golda Meir rencontra en
cachette le roi de Transjordanie. Abdullah
l’informa officiellement que les Juifs
devaient renoncer à créer un État.
S’ils lui laissaient la « Cispalestine » sous
le nom de Cisjordanie, il leur accorderait la

583
protection de la Dhimma.. La Transjordanie
(Est du Jourdan) s’attribuait ainsi l’ouest du
Jourdain sous ce nom de Cisjordanie.
Abdullah manifestait ainsi officiellement sa
gourmandise
La Cisjordanie englobant les villes de
Jérusalem-Est, Jéricho, Naplouse, Hébron,
Jénine et Tulkarem, de nombreux lieux
saints des trois religions abrahamiques, et
également des villes israéliennes, telles
qu'Ariel, Ma'aleh Adumim, Betar Illit et
le Goush Etzion., la guerre s’annonçait
inévitable. Conformément à son pacte avec
le ministre britannique Rbert Bevin hostile à
la création de l’État d’Israel, Abdullah entra
dans une entente secrète avec les Juifs :
Lorsque les Britanniques auraient plié
bagage, il n’envahirait pas les territoires
occupés par Israël. Simplement, chacun
s’emparerait du terrain ayant échappé à
l’autre…
La Haganah, outre la milice générale du
Hel Mishmar, se divisait en brigades.
Trois brigades s’occupaient du front nord.
La Golani (1re) commandée par Moshe
Peled (« Musa ») opérait dans la vallée du
Jourdan et en Galilée de l‘est et du sud.
La Brigade Yiftach (11e) du Palmach
commandée par Mula Cohen se tenait en
Haute Galilée à l’extrémité est du corridor
de Jérusalem-Est.
La Brigade Carmeli (2e) commandée par
Moshe Carmel complétait la défense de la

584
zone nord en œuvrant dans l’ouest de la
Galilée et dans la zone de Haïfa.
Trois Brigades occupaient le front
central.
L’Alexandroni (3e) commandée par Dan
Even séjournait dans la plaine de Sharon le
long de la côte entre Haïfa et Tel-Aviv.
La Kiryati (4e) commandée par Michael
Ben-Gal se chargeait de la zone au
septentrion et au nord-est de Tel-Aviv.
La Givati (5e) commandée par Shimon
Avidam occupait le sud de Tel-Aviv. Elle
opérait dans le nord du Néguev, dans le
corridor de Jérusalem. Totalisant cinq mille
hommes répartis en cinq bataillons, elle
avait des troupes disséminées dans les
implantations du Néguev
Le secteur de Jérusalem disposait de
deux brigades. À l’Etzioni (6e) commandée
par David Shaltiel était confiée la défense
de Jérusalem assiégée. La Brigade Harel
(10e) du Palmach commandée par Itzhak
Rabin opérait dans le secteur du corridor de
Jérusalem, dans les implantations de Kfar
Etzion et dans l'escorte des convois de
ravitaillement de la Ville.
Le front sud était dévolu à la Brigade
HaNeguev (12e) du Palmach commandée
par le colonel Nahum Sang. Elle œuvrait
dans le nord du Néguev comme la Givati.
Elle était disséminée dans les différents
kibboutzim.
Après le 15 mai, en particulier grâce à

585
l’arrivée de nouveaux matériels, la Haganah
se renforça de trois Brigades
supplémentaires :
1) La Brigade Sheva (7e) mécanisée fut
placée sous les ordres du colonel Shlomo
Shamir qui agira dans le corridor de
Jérusalem dans le secteur de Latroun. Elle
était centrée sur un bataillon mécanisé
commandé par Haim Laskov. Plus tard,
après la seconde trêve, elle sera transférée
sur le front nord. Alors commandée par le
Canadien Ben Dunkelman, elle participera
à la prise de Nazareth le 18 juillet (opération
Dekel).
2) De son côté, Yitzhak Sadeh avait bâti
la 8e Brigade Ben Gourion sous le
commandement de Felix Beatus ; né à
Kalisz en Pologne en 1917, il avait migré
avec sa famille en Tchécoslovaquie.
Engagé comme conducteur de camions par
l’armée russe, il ne revit sa femme que
quatre ans après. Blessé sur le front
ukrainien à l’âge de 28 ans, il fut une fois
guéri désigné comme tankiste dans l’armée
polonaise formée par les Russes et suivit un
cours de tankiste de T-34. Iil fut envoyé sur
le front près de Varsovie. Les Polonais
l’envoyèrent suivre un cours d’officier de
tanks. En juillet 1944 la Brigade polonaise
de Beatus fut parmi ceux qui libérèrent le
camp de la mort de Majdanek. Après
l’échec du soulèvement de Varsovie,
Beatus passa six mois à l’Académie

586
Molotov de Leningrad pour des études au
niveau du commandement des brigades
blindées. De retour sur le front de la Wisla,
il commanda un bataillon polonais de tank.
En avril 1945, son unité était pratiquement
détruite réduite à 7 tanks. En juillet 1945,
nommé gouverneur, il épura sur ordre et en
six semaines Stettin de son quart de million
de Germaniques et la ville fut renommée
Szczecin. Il participa avec son épouse à
l’émigration clandestine des survivants de
l’Holocauste. Lors d’une parade en avril
1946 organisée par le gouvernement
polonais, des cris hostiles s’élevèrent au
passage des scouts juifs, Felix décida
d’émigrer en Palestine où il arriva avec sa
famille le 27 mai 1947. Il parlait le polonais,
le russe et l’allemand, mais pas l’hébreu.
Jusqu’en mars 1948, il travailla à créer un
centre de formation pour l’usage des
blindés.
Quand les combats commencèrent, il
convainquit Ytzhak Sadeh de renoncer aux
« Sandwichs » qui étaient de véritables
pièges à rats et plutôt d’équiper des
camions Dodge de plaques d’aciers et de
tourelles d’acier pour les mitrailleuses.
Sadeh amena Beatus voir les dix Hotchkiss
H-35 dans un vaste entrepôt du port de Tel-
Aviv et lui commanda de former une
brigade. Beatus engagea parmi les
immigrants qui arrivèrent de
Tchécoslovaquie et de Russie les 2

587
dernières semaines d’avril ceux qui avaient
précédemment dans des unités blindées.
L’entraînement au camp de Ted-Lewinski
n’était pas facilité par la multiplicité des
langues, la Brigade était formée dès mai
1948. Œuvrant initialement dans le corridor
de Jérusalem, elle comprenait trois
bataillons :
Le 82e bataillon de chars comportait trois
compagnies. Les rares tanks alors
disponibles, une quinzaine de chars,
formaient une compagnie A « anglaise »
(Lionel Druker secondé par Clive Selby) et
une compagnie « russe » B sous les ordres
d’un roumain formé à l’école Russe (Grisha
aliasJanoscu). La troisième compagnie C
avait des semi- commandée par Jacob
Banai.
b) Le 89e bataillon mécanisé (unité de
commandos sur Jeep) était sous les ordres
de Moshe Dayan.
c) Le 83e bataillon était de l’infanterie
véhiculée par camions.
3) La 9e Brigade, l’Oded chenillés nantis
de canons et ses hommes étaient
principalement d’anciens membres du Lehi ;
elle était) commandée par Uri Yoffe se tint
initialement sur le front nord.
Les Arabes sous-estimaient les trente
mille combattants juifs. Les Arabes
disposaient d’armes lourdes. Ils eurent
l’initiative et atteignirent le seuil de la victoire,
mais Israël put assurer sa survie.

588
Les armées arabes comprenaient au
départ seulement mille Libanais, six mille
Syriens, quatre mille Irakiens, cinq mille
Égyptiens et neuf mille soldats de
Transjordanie.
L’armée de libération arabe (ALA)
comptait deux mille membres au début de la
guerre. L’armée de la guerre sainte d’Abd El-
Kader Al-Husseini ne totalisait alors que
quelques centaines d’hommes.
Finalement, le Liban fournira aux armées
arabes trois mille cinq cents hommes en
quatre brigades d’infanterie, un régiment
mécanisé, des unités de cavalerie et
quelques pièces d’artillerie.
Sur un potentiel de dix mille soldats, la
Syrie disposera de deux ou trois brigades
opérationnelles, d’un bataillon de chars
Renault et d’une vingtaine d’avions
d’entraînement.
De plus, ces armées, hormis la
destruction de l’état juif, avaient des visées
territoriales divergentes. Le roi Abdullah
voulait saisir ce qui lui manquait de
Palestine, etc. Les Arabes n’avaient pu
accorder leurs violons.
À la fin de la guerre civile, le 14 mai 1948,
la Haganah contrôlait en Palestine deux
bandes de terre nord-sud reliées l’une à
l’autre. La première englobait le « doigt de
Galilée » ainsi que les vallées du Jourdain et
de Beit Shean. L’autre courait le long du
rivage méditerranéen, de la frontière

589
libanaise à la plaine côtière méridionale aux
environs de Rehovot, en passant par la
Galilée occidentale, Haïfa et Tel-Aviv-Jaffa.
La vallée de Jezréel, détenue par les
Juifs, faisait la connexion entre les deux
bandes. En outre, un corridor étroit menait
jusqu’à la partie occidentale de Jérusalem et
dans le Sud le bloc des colonies du nord du
Néguev était relié à la région côtière par un
petit bras de terre aux alentours de Negba.
L’Égypte n’attendant pas la fin du Mandat
était passée à l’offensive dans le Sud dès le
13 mai 1948. Un bataillon des Frères
musulmans attaqua le 10 mai sans succès
le village de Kfar Darom dans le Sud entre
Khan Yunis et Gaza. Cependant, les
troupes régulières de l’Égyptien Farouk
n’envahirent la Palestine que le 14 mai.
Elles entrèrent en Terre sainte à la fois par
terre et par mer. Elles assaillirent à leur tour
le 15 avec de l’infanterie Kfar Darom, mais
sans plus de succès. Elles se contentèrent
alors dans un premier temps de maintenir la
colonie sous blocus.
Lorsqu’elles l‘attaquèrent à nouveau, elles
trouvèrent les lieux déserts. Ils avaient été
évacués, car situés trop loin derrière les
lignes Égyptiennes. Le 15 mai aussi, les
forces égyptiennes se ruèrent avec un
bataillon, des tanks et de l’artillerie terrestre
et aérienne sur le kibboutz Nirim à l’est de
Rafah et proche de la frontière. La réussite
ne leur sourit pas plus. Elles changèrent de

590
stratégie. Elles se contentèrent alors de
bombarder le village à distance. Une partie
d’entre elles comprenant cinq mille soldats
environ se dirigea vers Gaza et Tel-Aviv en
suivant le littoral et en évitant les villages
juifs.
Elle ne pouvait ignorer le kibboutz de
Yad Mordechai. Sur la route Gaza-
Ashkelon, ce kibboutz bloquait son avance.
Le village tint cinq jours précieux, du 19 au
24 mai 1948. Ils permirent aux Juifs de se
renforcer avec les armes et équipements
qui arrivaient enfin.
L’armée égyptienne avait pour objectif
de conquérir les villages juifs du Neguev,
Ashkelon, Ashdod puis Tel-Aviv. Elle se
trouva arrêtée entre Ashkelon et Ashdod,
dans la bande de Gaza et près de Negba et
de Rehovot par le corps d’armée Guivati.
Renonçant à progresser vers le nord, elle
se préoccupa de sécuriser leurs lignes de
communication. Nitzanim succomba le 5
juin quand son unique Piat rendit l’âme.
Aucun autre kibboutz ne devait tomber aux
mains des ennemis.
Outre des Frères musulmans, l’autre
partie de l’armée égyptienne comptait deux
mille hommes. Elle prit la chaussée centrale
du Sinaï. Elle se dirigea vers Beersheba,
Hébron, Béthléem et Jérusalem. Le Néguev
risquait d’être coupé du nord. Elle s’efforça
de s’emparer d’un maximum de territoires,
car en même temps arrivaient les forces de

591
Glubb Pacha représentant en fait les visées
rivales annexionnistes du roi Abdullah. Les
Égyptiens se concentrèrent alors à
renforcer leurs forces sur la route
Beesheba, Hébron, Jérusalem, en fortifiant
les hauteurs et les villages. Elles se
heurtèrent au kibboutz Negba qu’elles
attaquèrent dès le 21 mai.
Le même 21 mai, les Égyptiens avaient
aussi atteint Bethléem et le kibboutz Ramat-
Rahel. Le kibboutz commandait l’accès de
la Nouvelle Ville. Pris et repris cinq fois et
détruit, il resta finalement aux mains de
l’Irgoun le 25 mai. Le 2 juin, date où la
Brigade Givati attaquait dans la région
d’Ashdod (ville créée en 1960 par les
Israéliens), la première Brigade égyptienne
de Said Taha Bay, le futur héros de la poche
de Faluja, échouait contre les cent quarante
défenseurs de Ramat Rahel.
Bien que présents, les Égyptiens tinrent
un rôle moins important que les Jordaniens
dans la bataille de
Jérusalem. Plus heureusement, la Brigade
Carmel, après avoir sécurisé Haifa, mena le
14 mai l’opération Bel-Ami. Elle conduisit à
la prise d’Acre le 18.
Dans une deuxième phase, du 19 au 22
mai, la percée réussit jusqu’au kibboutz
Yehi’ Am à la frontière libanaise. Les
villages arabes menaçant les
communications furent détruits à mesure.

592
La Samarie (constituant la moitié nord de
la Cisjordanie, la moitié sud étant la Judée)
est située dans le massif montagneux du
centre du pays d’Israël. Cette région aux
collines calcaires s’étend des monts de
Béthel (Baal-Hatsor, 1016 m) au sud, à la
vallée de Jénine et au mont Guilboa au nord.
Elle est délimitée à l’ouest par la Shephelah
(bas pays) et à l’est par la vallée du Jourdain.
Les troupes irakiennes, une brigade
d’infanterie et un bataillon motorisé avaient
franchi le Jourdain le 15 mai au sud de
Deganiah près d’un lieu nommé Gerber,
mais elles avaient été repoussées. Elles
revinrent, cette fois en passant par les ponts
Damya et Allenby tenus par les Jordaniens.
Elles se concentrèrent à Naplouse (Nablus)
à 63 km au nord de Jérusalem, s’y
renforçant jusqu’à deux brigades d’infanterie
et une brigade motorisée.
Le 25 mai, elles attaquèrent vers la
Méditerranée dans le but de couper Israël en
deux.
Le 28 mai, elles n’étaient plus qu’à six
milles de Natanya situé sur le bord de la mer
et dans la plaine de Sharon quand elles
furent arrêtées par des unités de la Brigade
Alexandroni. Les Brigades Givati et Carmel
fondirent alors au sud vers la ville de Jénine
qu’elles capturèrent. Cependant, la Brigade
Alexandroni ayant omis de menacer
Tulkarem par une attaque de diversion,
elles durent se replier avec de lourdes

593
pertes. Ainsi fut manquée l’occasion
d’élargir le corridor israélien le long de la
côte. Pourtant, pour cette conquête
territoriale vitale pour Israël, la Brigade
Alexandroni n’y était pas allée de main
morte. Le village de Tantoura qui avait tenté
de résister (22-23 mai, 200 victimes ?) est
vu comme un autre Deir Yassin (9 avril, 120
victimes ?), mais cette fois venant des
troupes de Ben Gourion et non des
extrémistes.
Comme pour Deir Yassin, les intérêts
politiques des uns et des autres ont
alimenté la polémique.
Sur le front Nord, à l’extrême nord-est de
la Palestine dite « doigt de Galilée », les
Libanais furent contenus sur leur territoire
par une guerre de positions sanglante. En
Galilée même, ils ne firent guère preuve de
mordant et ils ne pénétrèrent que de
quelques mètres sur le territoire palestinien.
L’Armée de Libération arabe s’était
repliée au Liban pour se réorganiser en
même temps qu’elle se déployait au sud de
Tibériade.
La Brigade Yiftah ayant été déplacée
début juin sur le front central vu la situation
de Jérusalem, l’ALA se réinstalla facilement
en Galilée.
Se rappelant leur échec de Deganiah,
les Syriens montèrent le 6 juin une attaque
coordonnée à trois branches sur la Galilée.
Eux-mêmes se lancèrent à l’assaut de

594
Mishmar Hayardem pour couper la route
nord-sud au centre du « doigt de Galilée ».
Les Libanais attaquèrent Malkiya dont
les hauteurs contrôlaient la route
principale vers le sud.
L’ALA attaqua vers le sud Sejera pour
couper la seule route aux mains d’Israël
reliant le centre d’Israël à la Galilée de l’Est.
La brigade Oded avait remplacé avec un
bataillon de la Haganah la Brigade Yiftah.
Elle était trop inférieure numériquement et
formée récemment de colons et
d’immigrants manquant d’instruction et
d’armement. Elle dut plier.
Les Arabes prirent Mishmar Hayardem le
10 juin et Malkkiya, ils brisèrent le verrou
israélien et rétablirent le passage vers la
Galilée.
Cependant, le résultat était médiocre au
vu de l’effort déployé et du coût engendré.
En plus, l’AlA avait été défaite à Sejera
après de durs combats.
Le même 10 juin, cent hommes et
femmes
d’Ein Gev, kibboutz sur la rive est de la mer
de Galilée résistèrent victorieusement à un
bataillon syrien accompagné d’artillerie.
Durant cette période en apparence à
l’avantage des armées arabes deux cent
cinquante à trois cent mille Palestiniens
s’ajoutèrent à la première phase d’exode.
La responsabilité en repose sur différentes
causes : la peur des habitants devant la

595
guerre, les instructions des autorités
arabes, le plan Dalet et ses destructions de
villages le long des voies de communication
et ses airs d’épuration ethnique.

596
105 — Samakh, le 15 mai 1948.
Le village palestinien de Samakh était
situé au nord de Jérusalem à la pointe sud
de la mer de Galilée (lac de Tibériade). Il
avait été fondé par des partisans du
résistant algérien Abd El-Kader mort en
1883. Shaltiel reçut une information
intéressante : le fort situé au-dessus du
village était sur le point d’être évacué par les
Britanniques.
Le commandant de Jérusalem décida de
s’en emparer. Il gratta dans ses formations
de quoi former un détachement. Il le plaça
sous les ordres du lieutenant Zilberberg
secondé de Ben David :
— Vous disposerez de trois
automitrailleuses et d’une unité du
Palmach.Usez de grande prudence. Avant
d’entrer, laissez quand même les Anglais
prendre le large. Évitez de les bousculer.
À Samakh, le samedi 15 mai 1948, une
constatation désagréable les attendait.
Deux compagnies irakiennes au complet,
avec quinze camions et quatre canons de
campagne, étaient à s’installer.
Elles semblaient comme chez elles sous
le regard bienveillant des Britanniques
pliant bagage.
Azriel consulta ses camarades :
— Qu’est-ce qu’on décide ?
— Comme l’autre fois ! On permet à
l’Union Jack de s’éloigner. Ensuite, on
reprend l’os à ses invités avant qu’ils

597
s’organisent.
— Oui, sauf qu’alors ils se limitaient
seulement à six et en terrain découvert.
Cette fois, nous en affrontons deux cents
correctement abrités.
— À un pour quatre, nous égalisons les
chances en bénéficiant de l’effet de
surprise. Il nous faut simplement agir avant
qu’ils organisent sérieusement leur
défense.
L’unanimité était pour. Azriel distribua les
rôles. Il se réserva le plus dangereux. Les
Britanniques s’évaporèrent à la tombée de
la nuit. Ils respectaient sans doute une
consigne de discrétion. Les guetteurs
irakiens n’eurent pas le temps de prendre
leur faction. Une pluie d’obus de mortiers
s’abattit sur le fort. Deux blindés légers,
dont un était dirigé par Ben David, firent
irruption. Ils suscitèrent un affolement
général. Les officiers parvinrent à force de
grands coups de gueule et de bourrades à
mettre deux canons en batterie. La mitraille
dispersa les servants avant qu’ils aient pu
tirer une seule fois.
La débandade en résulta. La troisième
automitrailleuse ne réussit cependant pas à
intercepter les fuyards. Ils couraient à
travers champs en abandonnant armes et
bagages. Les Juifs n’avaient pas espéré un
bilan aussi favorable. Au lieu d’une place
forte nue, ils avaient pris deux pièces
d’artillerie de 20 millimètres. Des véhicules

598
s’y ajoutaient remplis de matériels, de
munitions et de vivres. L’un d’entre eux était
même aménagé en poste de transmissions
moderne. Ben David siffla d’appréciation :
— Psst ! Comment donc ! Les moricauds
sont vachement bien équipés. Si toutes
leurs unités sont aussi nanties, leurs
commanditaires doivent rouler sur l’or.
— Le pétrole rapporte. Dans l’immédiat,
demandons-nous seulement s’ils ont eu le
temps de transmettre l’alarme. Si oui, on ne
va pas tarder à être mis au courant.
Azriel monta dans le mirador pour étudier
la fortification. La vue surplombait le village.
Elle s’étendait loin au-delà du lac
Tibériade jusqu’en Syrie. En rassemblant
les vivres, les palmachniks découvrirent des
rouleaux de fil de fer et des mines. Bons
sapeurs et terrassiers, ils terminèrent les
travaux en deux jours. Les sentinelles
signalèrent alors une longue colonne
arrivant de Syrie par le nord.
Elle comportait visiblement beaucoup de
blindés et de canons automoteurs. À
l’approche de Tibériade, elle se scinda en
cinq branches. Elles s’infiltrèrent entre les
kibboutzim sur les rives du Jourdain. Douze
chars Renault virèrent vers Samakh. Le
pilonnage venant du fort les agaça à peine.
Ils capturèrent sans coup férir le village. Les
colonies alentour lançaient des S.O.S.
désespérés.
L’état-major donna alors à Azriel l’ordre

599
d’entreprendre l’évacuation des deux
regroupements les plus proches. Ils se
nommaient Massada et Sha’ Ar Hagolan, ce
dernier terme signifiant « les portes du
Golan ».
Zilberberg laissa une quarantaine de
soldats en garnison au fort de Semakh. Il
forma deux unités de secours. Chacune
disposait d’une automitrailleuse et de
quinze camions. Ben David reçut la
responsabilité du convoi pour Sha’ Ar
Hagolan.
Devant la menace de la capture de
Deganiah, des représentants du kibboutz
étaient allés demander secours à Ben
Gourion. Yigael Yadin ne put leur donner
que le conseil de préparer des cocktails
Molotov et de les lancer sur les chars
syriens. Il promit aussi d’envoyer Moshe
Dayan né à Deganiah et de lui confier le
commandement du Nord.
Le matin même où les Britanniques
quittaient la
Palestine, un bateau débarquait quatre
canons français de 65 mm. Ben Gourion
voulait les envoyer à Jérusalem, mais Yadin
les obtint pour une journée à Deganiah.

600
106 — Évacuation du kibboutz Sha'
Ar Hagolan le16 mai 1948.
La nuit tombait le dimanche 16 mai 1948.
Les kibboutzniks de Sha' Ar Hagolan
n’avaient pas fini d’embarquer leurs
pauvres bagages.
Déjà, les Syriens approchaient avec deux
ou trois brigades opérationnelles
disponibles sur une armée de dix mille
hommes. Ben David s’impatienta :
— Laissez donc cette vieille machine à
coudre. Grouillez-vous.
Le chef de la colonie s’indigna :
— Cette couseuse, nous l’avons
convoitée durant dix ans avant de l’obtenir.
Trois tanks avaient eu le temps
d’encercler le kibboutz. Ben David utilisa un
mortier sur la place-forme d’un camion pour
harceler à bout portant le plus proche. Il le
toucha. L’inquiétant trio rebroussa chemin.
Après un court répit, deux autres chars
débouchèrent des collines. Ils coupèrent la
route avant même la jonction avec le
peloton d’Azriel.
— Demi-tour, vite !
Pour virer, les chauffeurs manœuvrèrent
fébrilement.
L’automitrailleuse d’escorte couvrit la
retraite de son mieux. Elle avait l’air d’un
basset hargneux en lice contre deux
énormes bouledogues. Ils tiraient au
canon, mais leurs obus se perdaient dans
la nature. Ben David put recoller à la

601
colonne en filant à toute vitesse vers le lac.
— Où va-t-on maintenant ? La route de
Jérusalem est coupée.
— Essayons Deganiah, suggéra un civil.
Là, ils sont nombreux et armés.
Leur arrivée à Deganiah causa le plus vif
des désappointements. Les kibboutzniks
s’attendaient à les voir arriver comme
l’avant-garde de vrais renforts des forces
israéliennes. Au lieu de cela, il n’y avait que
des réfugiés, quelques pionniers,
beaucoup de femmes. Une maigre escorte
de seulement cinq combattants les
accompagnait. Le chef du kibboutz
s’informa :
— Qu’avez-vous amené comme armes
et munitions ?
— Une mitrailleuse et deux mortiers de
trois pouces qui ont prouvé leurs qualités.
Nous détenons des projectiles en
suffisance.
— Tu rigoles, mon gars. N’as-tu pas idée
de ce qu’ils sont en train de rassembler pour
nous attaquer ? Des dizaines de chars,
autant de canons et des fantassins par
divisions. Ils se préparent dans le but
d'anéantir en un rien de temps le fruit
d’années de travail. Notre kibboutz a été le
premier créé en Galilée. Quand nous
l’avons acheté, il n’y avait ici que de la boue
et des marécages.
— L’avez-vous acquis des fellahs ?
— Non, car ils ne possédaient rien à de

602
rares lopins près. Ils étaient pressurés
comme de misérables serfs par de grands
seigneurs féodaux et des cheiks. Ceux-ci
nous ont vendu les terres au prix du mètre
carré à Manhattan. Avant nous, elles
périclitaient à l’état de sablières, pierrailles,
marais et bourbiers. Nous les avons
fertilisées avec notre sueur et notre sang.
Nous avons appris à affronter toutes les
calamités. Les maladies, les sécheresses,
les famines, le manque de ressources et
même la misère, les vols, les viols, les
assassinats ne nous ont pas épargnés.
Nous ignorons comment résister à une
armée moderne.
Il touchait le fond du découragement. Le
même accablement pesait sur tous les
colons. Les réfugiés furent conviés à se
restaurer au réfectoire. Ensuite, les enfants
allèrent à la garderie, les femmes aux
travaux courants et les hommes aux
fortifications. Ils installèrent les mortiers à
l’entrée de l’enceinte du kibboutz A. Ils
creusèrent des tranchées. Ils entassèrent
des sacs de sable devant les fenêtres. Ils
construisirent des barricades.
L’avance des chars ne pouvait guère être
enrayée par ces obstacles dérisoires. Tout
ce fourmillement ne servait qu’à masquer
l’ambiance régnante d’inquiétude et de
manque de moral. Ils s’en rendaient bien
compte. Ils ne se berçaient guère
d’illusions. En s’agitant, ils tentaient

603
simplement d’oublier un peu la gravité de
leur situation. Durant ce temps, le fort de
Samakh continuait d’importuner les
Syriens. Ils décidèrent d’en finir d’abord
avec lui.
La première Brigade syrienne du
Brigadier général Husni El Zaim attaqua de
tous côtés avec des chars Renault, des
automitrailleuses et son infanterie.
Encerclée et bombardée sans répit, la
petite garnison lança des appels de
détresse. Elle était à bout de force. Elle
utilisait ses dernières munitions, ses deux
canons de 20 mm avaient été détruits.
Sadeh, faute de mieux, leur dépêcha une
compagnie du Palmach équipée seulement
d’un armement léger. Ben David la renforça
avec son automitrailleuse et ses cinq
palmachniks.
Les Arabes furent d’abord
décontenancés par la soudaineté et la
vivacité de l’intervention. Ils constatèrent
finalement la faiblesse de l’unité de
diversion. Ils réagirent brutalement. Ils la
taillèrent en pièces sans difficulté.
Les rescapés, valides et blessés,
s’entassèrent frénétiquement dans l’unique
camion encore en état de marche. Escortés
par la voiture blindée, ils ne purent que se
replier sur Deganiah. Le kibboutz s’enrichit
ainsi d’une section de vingt soldats. Par
contre, il s’encombra de nombreuses
bouches inutiles. Le mardi 18 mai 1948, la

604
radio transmit le dernier message du poste
de Samakh :
— Les canons sont détruits et les
munitions sont épuisées. Il nous reste
trente cartouches pour huit survivants
éclopés. L’ennemi approche. Il entre dans
les murs. Adieu.

605
107 — Moshe Dayan défend
Deganiah du 18 au 21 mai 1948.
Le mardi 18 mai 1948, le fort de Samakh
était tombé. Plus rien n’empêchait l’armée
syrienne de se concentrer sur Deganiah.
Elle commença son mouvement le jour
même. Les kibboutzniks touchaient le fond
du découragement. Ils n’avaient que
soixante-dix défenseurs, soit le reste du
bataillon « Barak » de la Brigade Golani et
de menus renforts, dont Ben David et sa
petite unité.
Ben David pensa :
— « À moins d’un miracle, avec ce moral
de vaincus, la colonie est perdue
d’avance. »
Le miracle se présenta sous la forme
d’un soldat borgne, sans uniforme, sans
insigne de grade. Il arriva avant le coucher
du soleil avec trois lance-roquettes « Piat »
et suivi de deux camions, d’une dizaine de
fantassins. Les kibboutzniks, tous les
colons des deux sexes, l’étreignaient
comme s’ils voyaient le Messie.
En plus, il avait appris la veille que
quatre canons arrivés le 15 étaient en
chemin vers Deganiah. Ils n’auraient pu
manifester plus s’il avait amené une armée
avec lui.
Ben David s’informa.
— Comment le connaissez-vous ?
— Moshe Dayan est né ici.
Ça se devinait. Mince, juvénile, il ne

606
payait pas de mine au premier abord. Le
visage se maintenait souriant. Le menton
s’affichait volontaire. Un cache-œil noir
masquait l’œil gauche. L’allure générale
paraissait celle d’un corsaire sympathique,
déterminé et sûr de lui. Visiblement, il
n’éprouvait aucune difficulté à attirer
l’affection et l’obéissance de tous.
Surnommé le « Pirate », il était aussi
réputé pour son courage et pour son sang-
froid. Né chef, il se démena immédiatement
sans relâche. Il prospecta les parages avec
l’automitrailleuse. Il imposa le creusement
de fossés antichars et le déplacement des
mortiers là où cela ne paraissait pas utile. Il
était écouté avec une soumission aveugle.
La colline de Beit Yerrah dominait le
kibboutz et la route vers Samakh. Dès le
lendemain 19, il envoya l’occuper une
section, cachée avec une mitrailleuse et des
grenades à main.
Les Syriens se présentèrent le matin du
jeudi 20 mai. Ils n’étaient pas pressés. À
l’aube dès 4 heures 30, ils transformèrent
d’abord le terrain en fromage de gruyère par
une courte, mais intense préparation
d’artillerie. Puis cinq de leurs tanks Renault
R35 franchirent les fossés extérieurs de
Deganah A sans la moindre hésitation.
Peu coûteux, ces chars moyens pesaient
dix tonnes. Correctement blindés, ils
manquaient de rapidité. Leur vitesse
maximale avoisinait les vingt kilomètres à

607
l’heure. En 1940, leur canon de 37 était
médiocre. Ils avaient donc trouvé leur
meilleur usage dans la protection des
blindés plus lourds contre les fantassins
ennemis. Le commandant de bord
s’occupait de tout sauf de conduire.
Cependant, à Deganiah ils faisaient
figure de pachydermes d’acier. Le chef de
file parut renifler le sol. Il agissait comme un
ours myope qui hésite à passer sa patte
dans une fourmilière. Il accueillit avec
indifférence la grêle de projectiles
tambourinant sur sa carapace.
Suivi de sa queue leu leu, il traversa
allégrement les obstacles de l’enceinte. Sa
tourelle pivota, le nez pointu à la recherche
d’une cible à moucher. Avant qu’il se décide
à ouvrir le feu, une volée d’obus
l’abasourdit. Les uns lui pétèrent au mufle.
Les autres l’ébranlèrent comme des coups
de massue. Il stoppa, comme s’il était
offusqué :
— « Si les lapins ont des fusils, je ne joue
plus. »
Il lâcha son boulet vers le soleil. Puis il
tourna le dos. Une grappe de cocktails
Molotov l’immobilisa instantanément en feu.
Son cadet ne savait pas trop quoi décider.
Fallait-il venir en aide ou bien fuir ?
Hésitant, il virait encore en rond quand il
reçut aussi sa ration de brûlots. Un obus
vicieux le toucha en plein ventre au
réservoir d’essence. Il explosa. Le troisième

608
char subit le même sort. Le reste des
ursidés soit deux chars trouva le lieu
malsain.
Ils rebroussèrent chemin sans insister.
Les bombardements par quelques avions
syriens furent si imprécis qu’ils n’eurent
aucune influence. De leur côté, deux
compagnies d’infanterie contournaient les
retranchements juifs. Pas de chance,
Moshe y avait pensé. La mitrailleuse
installée sur la colline de Beit Yerrah les
désorganisa. Quand en plus une pluie de
grenades leur dévala dessus, leurs rangs
flottèrent. Écœurées, elles se replièrent à
leur tour.
À midi, les Syriens qui avaient donc
renoncé à Deganiah A concentraient sur
Deganiah B tous leurs efforts.
Assistées de huit tanks ainsi que
d’automitrailleuses, deux de leurs
compagnies d’infanterie attaquaient la
place qui n’avait pas bénéficié de la même
organisation défensive que Deganiah A.
La situation y était critique. Quatre
premiers canons de 65 M (Montagne) de
fabrication française (Schneider-Ducrest,
65 mm, modèle 1906) avaient été
débarqués à Tel-Aviv le 15 mai. Pesant
quatre cents kilos, ces engins parurent
tellement vieillots qu’ils furent appelés
« Napoléonchicks ».
Ils représentaient alors toute l’artillerie
d’Israël de plus de 20 millimètres.

609
Heureusement, d’autres canons et des
mortiers de 120 devaient arriver une
semaine plus tard, suivis de canons de 75
et de mitrailleuses le 28 mai. Les vrais
mortiers et les tubes « Davidka » fabriqués
avec des pièces provenant des conflits
mondiaux formaient le reste. Deux vieux
canons turcs entreposés au Menorah Club
de Jérusalem et dérobés et découpés
étaient à l’origine des Davidkas. Dayan
avait cherché des canonniers. Ben David
s‘était présenté :
— Lieutenant Ben David de la Haganah,
à vos ordres.
— Connais-tu ces canons ?
— Non. Ils datent de près d’un siècle. Je
les ai entraperçus au Musée de la Guerre
à Paris. Je crois pourtant pouvoir m’en
servir. J’étais engagé dans l’armée
française à la dernière. Me permettez-vous
de les examiner ?
Ben David se trompait, ils ne dataient
pas d’un siècle. Il aurait vu ces canons
fonctionner lors de la pacification du Maroc
s’il avait alors fréquenté les artilleurs.
Une des pièces s’avéra hors d’usage.
Sans outillage, il était impossible de la
remettre en état sur-le-champ.
— Puis-je tirer quelques coups d’essai ?
— Oui, sur les blindés quand ils arriveront
à notre portée. Nous ne devons pas
gaspiller nos rares munitions.
Alerté par le ton catégorique, Ben David

610
se contenta de former quelques artilleurs de
fortune.
Les trois « Napoléonchicks » n’entrèrent
en action qu’en après-midi pour soutenir
Deganiah B.
Il n’y avait pas d’appareil de visée, ils
n’étaient pas encore arrivés. Le tir manquait
de précision. Des obus tombaient dans le
lac de Tibériade. Canons et servants ne
fréquentaient pas la même longueur
d’onde. Il tua cependant une trentaine de
Syriens près du poste de police de Semakh.
Dayan s’approcha de la batterie déchaînée.
Dans le calme séparant l’assourdissement
intense de deux salves, ils purent l’entendre
les narguer sadiquement :
— Si vous ratez la cible, au moins vous
cognez dans le vide avec fracas. Taper sur
une casserole donnerait un résultat
identique.
Ben David ne put s’empêcher d’être
meurtri par le sarcasme. Il ne savait pas que
Moshe Dayan pensait alors surtout à la
mentalité arabe. Il avait réellement estimé
qu’en raison de sa nature, il suffisait de
taper une fois sur une boîte en fer-blanc
pour voir les Arabes se disperser tous
comme des moineaux. La première
apparition d’une artillerie juive tirant des
obus de 4,4 kilos jusqu’à sept kilomètres ne
méritait pas un tel mépris. La surprise avait
sûrement produit un effet psychologique
non négligeable. En effet, l’effet sur les

611
Syriens qui n’avaient pas renoncé à
Deganiah B fut immédiat et spectaculaire.
Constatant qu’ils avaient perdu le monopole
de l’artillerie, ils déguerpirent.
Moshe n’avait pas compté plus de
quarante coups de départ quand il apprit de
son P.C. que le commandant syrien avait
ordonné à ses chars de se replier sur
Samakh. Le vacarme assourdissant des
trois Napoléonchicks avait agi comme des
coups de pied appliqués au bon endroit
pour stimuler la retraite.
Les troupes déconfites s’évanouirent
bientôt au loin avec des nuages de fumée.
Le champ de bataille devint silencieux. Il
s’enfonça dans l’ombre de la nuit
Le 25 mai, à la première bataille de
Latroun seulement deux Napoléonchicks
étaient fonctionnels, mais par la suite les
quatre furent en état et d’autres arrivèrent
et les musées d’Israël en gardent
plusieurs.
En soirée, les Syriens semblaient avoir
abandonné Samakh, Sha’ Ar Hagolan et
Massada. Ils étaient retournés en Syrie. En
soirée, Dayan voulut observer l’étendue de
la déroute. Il monta dans l’automitrailleuse
de Ben David. Ils roulèrent jusqu’à Samakh
sans rien déceler. Avant d’entrer dans le
village, ils s’arrêtèrent.
Le Pirate tendit ses jumelles au
chauffeur :
— Vois-tu bouger quelque chose ?

612
— Rien ! Ils ont dû fuir en emportant le
bétail. Mais ils ont laissé des camions.
Le blindé léger se faufila doucement dans
l’agglomération déserte.
En panne uelques véhicules restaient
laissés à l’abandon le long de la rue. Des
caisses éventrées et à moitié vides
encombraient la chaussée.
À l’intérieur des maisons, ils constatèrent
les manifestations évidentes d’un départ
pour le moins précipité. Ils y virent des plats
et des assiettes de repas interrompus. Des
sacs oubliés bourrés de butin, des
cartouchières garnies jonchaient le sol dans
un grand désordre. Un fusil en parfait état
traînait même dans un coin. Dayan
morigéna le coupable. Il n’admettait pas la
négligence, y compris chez l’ennemi :
— Le premier qui perd son arme, je
l’envoie au peloton d’exécution.
Ben David se dit :
— « J’ignore s’il est général ou sous-
lieutenant, mais il est soldat jusqu’au bout
des ongles. » Il ajouta à haute voix :
— Pouvons-nous monter jusqu’au poste
de police, mon Commandant ?
L’officier sans grade acquiesça d’un
signe. La fortification était abandonnée,
silencieuse sans âme qui vive. La lune
n’était pas à son plein quartier, mais elle
répandait assez de lumière pour voir : rien
que des morts juifs abandonnés dans un
fossé. Les murs en ruine portaient les traces

613
d’un martèlement intensif. Pas un
centimètre carré de sol n’avait été épargné
par les obus, les Shrapnels, la mitraille
detoutes sortes. Pas une souris n’avait dû
survivre dans l’enfer qui avait régné là. Ils
s’immobilisèrent quelques instants pour
rendre hommage aux héros martyrs.
Revenu à Deganiah, Dayan réquisitionna
l’automitrailleuse. Ben David remplit deux
camions avec des vivres capturés. Il rentra
à Jérusalem le lendemain vendredi 21 mai
1948 avec les éléments du Palmach.
Les Syriens sans doute convaincus que
les Israéliens fuiraient comme des lapins
avaient envoyé une trop faible armée.
Après leur échec à Deganiah, ils mirent
tous leurs efforts de retour en Galilée sur
Mishmar Hayarden plus au nord sur le
Jourdain dans le but d’isoler la Galilée Est.
Ils finirent par le prendre le10 juin 1948 à la
veille de la première trêve. Se considérant
comme le cœur de l’Arabisme, ils seront les
derniers à signer un armistice. À vrai dire,
tous les pays arabes avaient sous-estimé
Israël. Vite les conséquences de cette
erreur apparaîtront.
Le premier ministre égyptien Mahmoud
An-Nuqrashi Pashafut sera assassiné le 28
décembre1948 par un Frère musulman. Le
roi Abdullah de Jordanie sera assassiné par
un Palestinien le 21 juillet 1951 pendant la
prière du vendredi à la mosquée Al Aqsa.
En 1952, Nasser renversera le roi Farouk.

614
108 — La fortification du kibboutz
Regevad.
À peine de retour à Jérusalem, Ben David
reçut l’ordre de Shaltiel. Il devait
immédiatement aller au Néguev récupérer
les Sherman de Jim Davis :
— Dès que les Britanniques
abandonneront leur dépôt, emparez-vous-
en et mettez la main sur les deux Sherman.
J’en aurai bien besoin pour m’opposer aux
blindés de la Légion arabe.
La petite garnison anglaise était perchée
sur une butte près de Suweidan aux confins
du désert. Le plus proche kibboutz se
nommait Negba. Ce mot signifie « Les
portes du désert ». Le capitaine Janoscu qui
commandait l’unité locale de palmachniks
accueillit en camarade et avec aménité le
chargé de mission :
— Shalom. Shaltiel m’a prévenu. Pour
l’instant, les Angliches ne bougent pas. Ils
doivent déménager tellement de matériels
que cela leur prendra sûrement plusieurs
jours. On les tient à l’œil.
— Ah bon ! Alors, je peux filer à Regevad !
— Tu peux. Vas-y en paix. Dès qu’ils
commenceront à évacuer, je t’avertirai. Par
ici, en ce moment, le calme plat domine.
Mais, de votre côté, il paraît que ça a chauffé
dur !
— Oui. Shaltiel se démène en diable. Il
ne sait pas où donner de la tête.
— Il a abattu un boulot remarquable. On

615
voit bien qu’il connaît le métier.
— Oui, il a été engagé chez les Français
à peu près dans le même temps que moi.
— Tiens. Moi, je détenais le grade de
lieutenant dans l’armée roumaine. Regevad
est-il aussi exigé par le service ?
— Non. Affaire privée. Je me marie.
— Félicitations ! Nous allons arroser ça.
J’ai caché une vraie bouteille de bourgogne
en réserve pour les grandes occasions.
Janoscu se révéla un joyeux luron. Ils
fraternisaient déjà comme de bons vieux
copains quand Ben David prit congé. Entre
le 21 mai et le 2 juin, le Kibboutz de Negba
ne devait pas céder à la pression
égyptienne. La Jeep relia les deux
kibboutzim en pas moins de trois heures. La
piste serpentait entre de rares dunes avec,
plus rarement encore, des grappes de
maisons en torchis.
La poussière de sable dans cette région
du Néguev semblait vouloir tout salir par
son teint gris et terne. Le vent n’y
construisait même pas de nebkas comme
celles du Sahara.
À Regevad, Judith lui apparut tout
épanouie. Le climat désertique l’avait
guérie. Entourée d’enfants rieurs, elle ne
boitait plus. Elle invita son fiancé dans sa
chambre et lui annonça incontinent :
— J’ai trouvé ma voie. Je veux éveiller les
jeunes aux beautés de la vie et leur
apprendre à l’apprécier.

616
— Hum ! Tout cela me semble bien
dangereux. Les yeux ouverts forment les
esprits critiques. Celle qui sème l’amour
récolte parfois la haine, sa petite sœur.
Enseigner les splendeurs pousse à
développer des artistes au lieu de
laboureurs. Un bon paysan vaut cent fois
mieux que dix acteurs manqués. Tu dois
bien savoir ça.
— Vilain rat. Ton cœur est desséché.
Sors de ta boîte et regarde le soleil qui brille
pour tout le monde !
— Réapprends à aimer.
— Tu vas voir si j’ai oublié, s’exclama-t-il
en la bousculant sur le lit. Aguicheuse !
— Holà ! Doucement, un peu d’égard
pour une future mère.
Interdit, il se figea et bredouilla :
— Quoi ? Que veux-tu dire ?
— Oui, soudard malappris, cela signifie
que tu deviens père.
Penaud, il la dévisagea avec un regard
nouveau. Il la souleva et l’étreignit avec
autant de précautions qu’une pièce de
dentelle fragile. Pourtant, elle avait retrouvé
sa vigueur et la souplesse du palmier. Elle
se blottit contre lui. Il la prit par la taille qu’il
mesura avec ses deux mains ouvertes. Ses
doigts ne se rejoignaient plus, le tour de
ventre dépassait les deux empans
maintenant.
— Tu as grossi de deux centimètres déjà.
Quand arrivera-t-il ?

617
Le lendemain matin, Ben David se
rangea dans la file pour la distribution du
travail. Dans les kibboutzim, il n’y a pas de
place pour les oisifs. On y accueille tout le
monde, mais chacun doit gagner sa croûte
à la sueur de son front. Un grand rouquin, le
visage rude adouci par un embryon de
sourire, était assis derrière une table.
— Sais-tu traire les vaches ?
— Non. Je peux essayer.
— Es-tu officier ?
— Oui, lieutenant.
— Spécialité ?
— Engins.
— On a signalé plusieurs chars égyptiens
rôdant à proximité. Il faudrait leur organiser
une réception. Penses-tu t’en montrer
capable ?
— Ça dépend. De quoi disposons-nous
en armes antichars ?
Samuel, le chef de camp roux, se gratta
la tempe avec désabusement :
— Seulement deux Piat, mais pas la
moindre munition. À part cela, rien que nos
bras.
— De toute façon, des Piat, ça ne pèse
pas lourd contre des tanks. Des
bouldozeurs ?
— Deux vieux tracteurs.
— Ciment, explosifs, grenades ?
— Cent sacs de mortier. Ne comptez pas
dessus : Judith l’a obtenu pour son école à
force de rouspéter à Tel-Aviv. Quarante

618
mines de fabrication locale, nous pouvons
les doubler. Quelques centaines de
grenades à main.
— Je me charge de la convaincre. Votre
opérateur radio connaît-il le français ?
— Il le parle aussi.
— Bien. Passez-moi une feuille de
papier.
Ben David écrivit rapidement :
— Oui. « Colonel Shaltiel. G.Q.G.
Jérusalem. Demandons caractéristiques du
char égyptien. Stop. Force motrice, vitesse,
rayon d’action, tonnage, puissance de feu,
vulnérabilité, autonomie. Stop. Avez-vous
des projectiles Piat en surplus ? Urgent.
Stop. B.D. »
Samuel jeta négligemment un coup d’œil
sur le message :
— As-tu servi dans l’armée française ?
— Oui.
— J’espère que tu connais ton boulot.
— Je transformerai Regevad en
forteresse. Mon fils va y naître.
— Félicitations, même pour une fille. Le
rabbin vient demain. Avec vous, nous avons
six couples à marier. Vous passerez les
premiers.
— Merci.
Santa consulta de manière approfondie
les plans du kibboutz. Il l’inspecta ainsi que
les alentours. Il ne devait rien laisser
échapper des collines et ravins ni de tout ce
qui semblait utilisable.

619
Il mesura les fossés. Il vérifiait encore ses
calculs quand on lui apporta a réponse de
Shaltiel. Elle contenait des données
précises sur les tanks égyptiens.
Maintenant, il évaluerait plus facilement les
possibilités de leur tendre des pièges. À
l’heure du midi, il retrouva Judith au
réfectoire :
— J’ai besoin de ton ciment. Il sera
employé pour nous fortifier. À quoi peut
servir une école s’il n’y a plus d’écoliers
pour la fréquenter ?
— Qu’est-ce que tu mijotes ? Tu es
censé traire les vaches. Samuel m’avait
garanti qu’il te donnerait un travail pépère.
— Ah ! Traîtresse. Heureusement, je lui
ai parlé de mon expérience passée avec les
laitières allemandes. Je ne lui ai pas semblé
apte aux activités agricoles. Il m’a plutôt
proposé d’organiser les moyens de
défense.
Ce en quoi il a eu raison, car ça se
rapporte plus à ma formation. Il sait
discerner les compétences. Le rabbin arriva
le lendemain. La cérémonie se déroula avec
une simplicité chaleureuse.
Ben David avait acheté la bague à
Jérusalem. Le taleth (châle de prière) sur
l’épaule, il la passa au doigt de Judith. À
peine mariée, elle donna l’alliance au
couple suivant. Le même bijou fut utilisé
pour les six mariages. Dans les kibboutzim,
la propriété privée n’existe pas. Même les

620
montres sont partagées dans la collectivité.
Elles sont confiées à ceux qui doivent
respecter des horaires. L’argent aussi n’y
foisonne pas. Il n’est donc pas concevable
de l’y gaspiller pour un joyau qui ne sert
qu’une fois. D’habitude, le rabbin lui-même
loue l’anneau aux futurs conjoints.
Aussi, pour le dédommager de son
manque à gagner, Ben David lui glissa un
gros billet. Vers midi, une automitrailleuse
arriva.
Les communications avec Jérusalem ne
se faisaient que par Piper Cubs. Seules les
petites unités pouvaient tout de même
s’infiltrer à travers le blocus arabe. Les
soldats convoyeurs déchargèrent douze
caisses de munitions, quatre mortiers et une
mitrailleuse lourde toute neuve. Il y avait
aussi un panier avec une carte adressée au
lieutenant Ben David :
— « Félicitations ! C’est mon cadeau de
noces. David Shaltiel. »
Il contenait une bouteille de champagne,
une de cognac, des conserves. Une boîte
pleine de caviar était marquée « Kascher »
à l’encre rouge. Ben David reconnut
l’écriture de son mentor.
Il s’interrogea :
— « Comment le commandant de
Jérusalem a-t-il réussi ce tour de force ?
S’est-il ravitaillé à Tel-Aviv ? Sans doute. La
jeep vient d’ailleurs de Tel-Aviv. »
Puis il haussa la voix :

621
— Comment savait-il que je me mariais ?
Samuel sourit d’un air faussement contrit
avant de répondre :
— Je l’ai informé ! Me suis-je
compromis ?
— Pharisien !
Le rouquin se pencha vers lui et prononça
tout bas en français :
— Cette boîte kasher ne me semble pas
très catholique.
— Eh ! Barbarossa. Où as-tu appris à
causer comme ça ?
— Ne te l’ai-je pas dit ? J’ai travaillé
comme mineur de charbon dans le Pas de
Calais, filateur à Grenoble, professeur de
piano à Paris.
— Chaque nouveau marié eut droit au
champagne.
Samuel se contenta de cognac, la moitié
de la bouteille. Après la boisson de luxe, ils
continuèrent avec le vin de production
locale.
Ils portèrent toast après toast, les
entrecoupant de chants et de danses. La
fête se prolongea tard dans la nuit
Judith dansa le « hourra » avec les
autres malgré sa grossesse devenue bien
apparente. De temps à autre, une cavalière
quittait discrètement le réfectoire. Il y avait
des besognes à accomplir, rentrer le bétail,
le nourrir, traire les vaches. Les derniers
jours de mai,
Ben David rattrapa le temps perdu en

622
travaillant quinze heures sur vingt-quatre. Il
recourut souvent à Samuel :
— Trouve un électricien capable
d’installer les mines antichars avec des
commandes électriques.
Le sérieux de la situation n’empêchait
pas le dialogue de prendre parfois une
allure tragi-comique :
— Il me faut trois bâches de quinze
mètres de long sur huit mètres de large.
— Où veux-tu que je les déniche ? Le
magasin ne renferme que deux rouleaux de
cent mètres de tissu. Ils sont destinés à
fournir la literie et les jupons pour deux ans.
— Il vaut mieux coucher sans draps que
sans kibboutz. Et puis, les vieilles n’auront
qu’à porter des shorts comme les filles.
Elles se sentiront rajeunies. Tu
m’apporteras aussi des sacs pour
compléter.
Après arriva le tour du jardinier. Ben
David lui expliqua ce qu’il désirait :
— Sur les toiles tendues, il suffit d’une
mince couche de terre. Quelle verdure peut-
on mettre par-dessus pour donner
l’illusion ?
— À première vue, je planterais du
gazon. Malheureusement, je n’en possède
pas.
— Pas assez broussailleux. Utilise des
espèces naturelles qui n’éveillent pas la
méfiance.
— D’accord, j’installerai des vivaces. La

623
croissance en peu de temps pose un
problème. Avec un arrosage continu, elles
arriveront peut-être à se passer de racines.
Du moins, je l’espère.
— Même là, on ne pourra empêcher des
taches jaunies d’apparaître.
— Ça ne paraîtra que plus vrai dans le
tableau. Commence au plus vite, une fois
les jutes en place. Le temps est compté.
Au menuisier, il commanda trois lattis de
bois. Au maçon, il donna ses consignes.
— Il me faut un blockhaus pouvant
contenir une mitrailleuse et ses trois
servants. Trois embrasures de tir. Toit à
l’abri des obus. Accès en sous-sol et tunnel.
L’intéressé déclara sans plus réfléchir :
— On peut toujours essayer.
— Eh bien ! Mon vieux ! Tâche de te
rouiller et de réussir. Si ton ciment reste trop
frais ou si tu rates, tu ne mettras que ta
santé en jeu. Je te confie le poste de
pourvoyeur.
Samuel dirigea les travaux de
terrassement.
Avec l’aide du plan, Ben David lui
expliqua le rôle de chaque fossé, sa largeur,
sa profondeur. Il lui expliqua pourquoi il
fallait cacher certains.
Il avait prévu trois enceintes séparées par
des passages libres. Ils inciteraient les
chars à s’y infiltrer et tomber dans les
pièges.
Il indiqua aussi l’emplacement des

624
mines.
Certaines devaient être déclenchées sur
commande à un moment rigoureusement
précis. Dasutres devaient fonctionner
automatiquement.
Il exposa aussi tout ce qu’il avait planifié
par ailleurs :
— Il faut affecter aux mises à feu un
gaillard aux nerfs d’acier. Avec tout cela, je
crois avoir envisagé tous les moyens
possibles pour freiner les blindés. Reste le
problème de l’infanterie. Le blockhaus s’en
occupera. Ici, nous dissimulerons les abris
des non-combattants. Nous creuserons là
les tranchées des défenseurs. Nous
utiliserons ces boyaux étroits comme voies
de communication, de ravitaillement et pour
l’évacuation des blessés. Prévois des
civières basses sur roues. Elles pourront
être remorquées à ras sol par une corde. Le
refuge des enfants servira aussi le poste de
secours. Désolé, il n’y a pas d’autre endroit.
Les mortiers de trois pouces seront placés
ici, défendant l’entrée comme des canons
antichars. Les deux pouces resteront
mobiles. Déplacés et opérés par trois
équipiers entraînés correctement, ils
peuvent envoyer quatre obus en moins de
vingt secondes. Ils s’occuperont seulement
de l’infanterie, car sur les blindés, leur
efficacité ne dépasse pas celle des lance-
pierres. Pigé ?
— Oui ! Chef.

625
— Le chef, c’est toi. La survie de ton
kibboutz dépend de toi.
— Bien compris. Chaque mot que tu
prononces est gravé dans ma tête. Il n’y a
pas de risque qu’ils s’effacent.
— J’ai confiance en toi. Tu sais
commander et aussi écouter.
— Entre rouquins, on s’entend, dit
Samuel, souriant.
— Voyons maintenant le blockhaus. Il est
trop exposé. Mais, tant pis. Il doit dominer le
terrain. Il lui faut donc un camouflage
parfait. Même au plus fort de l’attaque, il
devra jouer le mort. Il devra attendre jusqu’à
ce qu’aucun cher ennemi ne puisse lui
clouer le bec. Il agira seulement quand
l’infanterie remplacera les blindés. Trouve
un mitrailleur bon tireur avec des nerfs en
acier. Il doit posséder en plus un œil de
faucon, des réflexes rapides. Son doigt doit
demeurer ferme sur la détente.
As-tu dépisté cet oiseau rare ?
— Oui.
— Entraîne-le avec son pourvoyeur, que
leurs automatismes soient bien
synchronisés et qu’ils se comprennent sans
émettre un seul mot. Pour le troisième
servant, je préconise le maçon. Comme
cela, nous serons assurés que son béton
tiendra le coup.
— Voyons maintenant le blockhaus. Il est
trop exposé. Mais, tant pis. Il doit dominer le
terrain. Il lui faut donc un camouflage

626
parfait. Même au plus fort de l’attaque, il
devra jouer le mort. Il devra attendre jusqu’à
ce qu’aucun char ennemi ne puisse lui
clouer le bec. Il agira seulement quand
l’infanterie remplacera les blindés. Trouve
un mitrailleur bon tireur avec des nerfs en
acier. Il doit posséder en plus un œil de
faucon, des réflexes rapides. Son doigt doit
demeurer ferme sur la détente. As-tu
dépisté cet oiseau rare ?
Toute la compagnie était devenue un
chantier animé et les travaux avançaient à
vue d’œil. Les femmes restaient seules à
s’occuper des tâches courantes. Samuel
s’escrimait avec la mitrailleuse, balle par
balle par économie.
Lorsque Ben David le vit pratiquer ainsi,
il ne fut qu’à moitié étonné. Il saisit un fond
de tonneau qui tenait lieu d’auge aux
volailles et l’envoya rouler comme un
cerceau. Le rouquin le cadra lestement
dans sa ligne de mire et l’atteignit dès sa
troisième tentative.
— Bravo, Buffalo Bill !
Buffalo préférait triompher avec
modestie. Il apporta un bémol au
compliment
— Il s’en faut encore de beaucoup, mais
tu me donnes une idée. On ne jettera plus
les assiettes fêlées, elles me serviront de
cibles mobiles !
— Bravo encore une fois. Tu progresses
vite. Un chef doit se montrer ambitieux. Où

627
as-tu déjà appris à manier la mitrailleuse ?
— Je me suis instruit dans un régiment
polak en France. Ils m’ont finalement
flanqué dehors lorsqu’ils se sont aperçus
qu’un Youpin se cachait parmi eux. Tu sais,
Isaac, le maçon, je le prends comme
chargeur, on s’entend bien.
— La décision t’appartient, Barberousse.
Peux-tu dégoter aussi un spécialiste qui s’y
connaît en explosifs ?
— Nos feux d’artifice sont organisés par
un ex-professeur de chimie.
— Je veux lui parler.
Le chimiste avait fui Vienne. Chauve et
souriant, il paraissait dans la cinquantaine.
Il s’informa sans précipitation :
— Qu’est-ce que je peux pour toi,
camarade ?
— Regarde cet obus. Peux-tu en doubler
la force propulsive pour le rendre
perforant ?
— Sans outillage, ça prendra du temps.
Et ça ne plaira guère au mortier. Il risque
d’exploser au dixième coup, peut-être
avant.
— En tiendra-t-il six ?
— Peut-être. L’arsenal qui l’a construit le
sait sûrement mieux que moi.
— Admettons qu’il résistera à quatre.
Prépare huit projectiles surpuissants.
Se tournant vers Samuel, Ben David
ajouta à voix basse :
— J’espère que nous n’en arriverons pas

628
là. Mais, si tout ratait, il nous resterait
l’espoir d’arrêter les blindés avec ça.
— La carte de la dernière chance,
soupira le chef du kibboutz. À savoir qui
cédera le dernier, la cuirasse du char ou le
tube du mortier.
Le soir du dimanche 30 mai 1948, Ben
David et Samuel étaient occupés à
surveiller les travaux.
Le capitaine Janoscu se présenta à la
porte de la colonie retranchée. Il sauta de
sa Jeep et leur tendit la main.
— « Shalom. » Je viens vous avertir que
la garnison anglaise se prépare à lever
l’ancre. Aussi je veux admirer les
fortifications dont tout le monde parle. Pour
le peu que j’ai distingué en arrivant, je suis
impressionné.
Barberousse se sentit flatté. Il
s’improvisa fièrement guide :
— Nous avons disposé trois lignes de
défense qu’il faudra forcer afin d’atteindre
nos murs.
— Ils abandonneront bien avant, les
Égyptiens ne sont pas réputés si
tenaces…
Ben David s’effaça discrètement. Il passa
ce dernier moment précieux de détente
auprès de son épouse. Il ne la quitta
qu’avec un profond regret :
— À bientôt, ma chérie ! Ne crains rien,
je repasserai ici avant de rejoindre
Jérusalem.

629
109 — Premier contact avec les
Sherman.
Effectivement, le lendemain lundi 31 mai
1948, les derniers Britanniques évacuèrent
pour de bon leur dépôt de Suweidan.
L’occupation par les Juifs s’effectua sans le
moindre incident. Malheureusement, avant
de se retirer le commandant de la place
avait endommagé les chenilles des deux
Sherman en les grenadant. Teddy Eytan se
présenta à l’improviste. De son vrai nom
Thadée Diffre, il était un ex-capitaine de
l’armée Leclerc. Il avait débarqué à Haïfa le
29 avril 1948, le jour où Tel Litwinsky, un
ancien et immense camp de l’armée
américaine, était tombé aux mains des
Israéliens.
Recruté par Itzhak Sadeh, le fondateur et
chef du Palmach, Teddy Eytan avait été
affecté au bataillon 5 qui venait de recevoir
dix semi-chenillés à Tel Litwinsky. Vu
l’expérience du désert de Thadée avec la
colonne Leclerc, il avait finalement été
affecté par Sadeh comme officier
technicien à un commando de Jeep destiné
à opérer dans le Néguev des raids sur les
arrières de l’ennemi. À Ted Litwinsky,
Moshe Dayan devait se révéler ne pas
précisément le porter dans son cœur. Ls
situation était meilleure dans les jeeps
commandos du désert qu’au bataillon 5,
quoique les officiers, des sabras, ne
parlaient que l’hébreu, ainsi que la troupe.

630
Le Palmach avait fourni non seulement des
cadres, mais aussi la majorité de la troupe.
L’armement était constitué de fusils-
mitrailleurs et de mitrailleuses fabriqués en
Tchécoslovaquie sous licence allemande. Ils
étaient tout neufs, délicats, s’enrayant
facilement et deux tiers des hommes ne
savaient pas encore les démonter pour les
huiler. Les fusils étaient des Mausers aussi
fabriqués en Tchécoslovaquie et neufs,
tandis que les pistolets mitrailleurs étaient
des Sten revolvers construits
clandestinement en Palestine.
Janoscu s’occupa des présentations :
— Sauf erreur, vous venez tous deux de
l’armée française.
Au moins aussi grand que Ben David,
Teddy tendit la main :
— Salut ! As-tu combattu à la dernière ?
— Oui. Dans les Ardennes, puis dans la
Résistance.
— De mon côté, j’appartenais avec la
division Leclerc. Voyons vos deux bijoux.
Il commença à les examiner
méticuleusement et finit par conclure :
— Nous possédions les mêmes, mais avec
deux moteurs Diesel, ceux-ci roulent avec
des Rolls-Royce d’avion. Ils doivent se taper
du trente à l’heure. Canons de 76 hors de
service. Impossible de trouver des obus de
ce calibre. De toute façon, ces chars ne nous
serviront à rien dans cet état. Les
distributeurs ont même été retirés des

631
Moulins
. — Pas d’importance ! Shaltiel dispose de
tout ce qui manque !
Surpris, Teddy poussa un sifflement
admiratif et envieux :
— Le veinard ! Se les est-il vraiment
gardés pour lui ces engins ? Ça ferait bien
l’affaire de la nouvelle formation.
— Comment ?
— Ah ! On ne t’a pas parlé de la rumeur.
Nous sommes en train de bâtir notre
première brigade blindée. Elle devrait être
vite complétée afin de pouvoir participer
à la bataille du Néguev.
Yitzhak Sadeh disposerait déjà de
quelques chars d’occasion.le premier char
de l’armée israélienne fut le Sherman
récupéré dans un Ravin et confié au
Canadien Lionel Drucker doté alors de
mitrailleuses, mais sans canon ni munitions.
Il sera équipé d’un canon de 75. Deux chars
Cromwell IV avaient été volés aux
Britanniques juste avant leur départ.
Ytzahak Sadeh lui ayant révélé le 15 mai leur
présence cachée à Tel-Aviv sous des
bâches au bout de la rue Ben Yehuda,
Druker put utiliser ses trois chars
accompagnés de quelques Hotchkiss lors de
la prise de l’aéroport de Lydda le 10 juillet
1948 (opération Danny.)
— Lui, je le connais. Je l’ai vu à Jérusalem,
informa Santa.
Teddy poursuivit son propos :

632
— Le commandant de l’état-major du
Neguev (Israël C.) à Dorot n’a manifestement
jamais entendu parler des « Long Range
Desert Group » ni des « jocck-column ». Il
estime que le seul emploi des jeeps consiste
en un soutien d’infanterie comme compagnie
de mitrailleuses portées. Ainsi, avec nos
Jeeps dans le désert, nous nous baladons de
kibboutz en kibboutz sans véritablement
harceler l’ennemi. Rien d’efficace. J’ai pondu
un rapport à ce sujet pour Yitzhak. Je le lui
remettrai, car je veux quitter le Jeep
Commando pour m’engager sous ses ordres
à la brigade blindée. J’entretiens de bonnes
relations avec lui. Il me fait confiance. Il est
pleinement autorisé pour recruter en priorité.
Je peux t’y procurer aussi une affectation
officielle.
— Pour l’instant, je ne peux pas. Je suis
sous les ordres de Shaltiel. Je vais lui en
parler.
Les forgerons de Negba réparèrent les
chenilles. On s’aperçut alors de deux
pépins. La direction d’un des Sherman était
faussée. Les bielles de l’autre étaient
coulées. Impossible de retaper ici les
morceaux défectueux. Contrarié par tous
ces retardements, Ben David retourna à
Regevad le 2 juin.
Le 3 juin, Teddy Eytan partait en Piper
Cub avec son rapport. Il emportait aussi
aux ateliers de Tel-Aviv les pièces à
rénover. Le jour même, il était affecté au

633
quartier général de l’IDF situé dans un
immeuble appelé « la maison rouge » à
Tel-Aviv avec mission d’écrire un manuel
d’entraînement de l’infanterie, il fut ensuite
affecté comme officier instructeur au 89e
bataillon de Moshe Dayan.
C’est alors que la 8e Brigade blindée
dont nous avons parlé précédemment et
formée du 89e bataillon de Dayan et du 82e
bataillon blindé reçut comme chef Félix
Beatus passé commandant. C’était un
personnage rude et dur qui avait servi
comme officier de tanks dans l’armée
rouge.
Rappelé par Itzhak Sadeh après la
dernière bataille de Latroun survenue le 9
juin, Lionel Druker forma la compagnie A,
mais avec l’arrivée des chars Hotchkiss, il
allait se trouver accouplé au 82e bataillon
blindé à un Russe incompétent à la tête du
bataillon B, Janoscu plutôt qu’à Teddy
Eytan. Moshe Dayan n’était pas innocent
dans cette éviction du Français ; la rumeur
circulait que certains volontaires venant
d’outremer voulaient des rangs en accord
avec leurs services militaires antérieurs.
Dayan n’eut sans doute pas trop de
difficultés à circonscrire le Polonais Itzhah
Sadeh, car ce dernier avait servi dans
l’armée rouge durant la Première Guerre
mondiale et le Roumain Janoscu avait été
aussi formé à l’école russe.
La compagnie A ou « anglaise » de

634
Druker avec deux Cromwell et le Sherman
de Druker fut bientôt rejointe par le Sherman
de Ben David et la compagnie B ou « russe »
de Janoscu avec dix chars Hotchkiss
français, mais aussi des équipages russes.
Quoique commandant de la Brigade, Beatus
se tiendra surtout avec « ses Russes ». Il
existait aussi une troisième compagnie,
rappelons-le, une troisième compagnie avait
des semi-chenillés nantis de canons et des
hommes principalement anciens membres
du Lehi dirigés par Jacob Banai.

635
110 — La défense de Regevad, le
mercredi 2 juin 1948.
L’offensive des Égyptiens sur Tel-Aviv
passait par les kibboutzim du Neguev.
Le 14 mai, quarante-cinq défenseurs
repoussèrent le 6e bataillon égyptien
d’infanterie à Nirim, Les Égyptiens
échouèrent encore à Kfar Dariom. Les
défenseurs de Tad Mordechaï résistèrent
du 19 au 23 mai avant d’évacuer le kibboutz
de nuit. Le 7 juin, les Égyptiens
enregistrèrent enfin un succès à Nitzanim,
mais il était trop tard, ils avaient déjà échoué
à Negba dès le 2 juin. Ils renoncèrent donc
à prendre Jérusalem pour se contenter
d’isoler le Neguev du reste du pays.
Barberousse accueillit Ben David à son
retour à Regevad le 2 juin 1948. Nerveux, il
ne lui laissa pas le temps ni le plaisir de
revoir Judith :
— Tu tombes à pic. Les Égyptiens rôdent
dans les parages. Ils nous cherchent.
— Eh bien ! Tout a été préparé pour les
recevoir.
— C’est à voir… Il y a une heure, ils
étaient encore éloignés à vingt kilomètres
d’ici. Ils tournent en rond. Ils semblent
incertains de la bonne direction. Mais ils
finiront par la trouver.
— Où sont placés les guetteurs ?
— Dans un rayon de cinq kilomètres.
— Les mortiers ont-ils été mis en
batterie ?

636
— Les trois pouces sont réglés pour tenir
le croisement. Le bétail est rentré. Chacun
a regagné son poste de combat.
— Tout est organisé comme il faut. Alors
pourquoi t’inquiètes-tu tant ?
— Ma peau, je m’en fous. Mais les
responsabilités me donnent la trouille. Je
préfère ne pas en avoir. Prends le
commandement !
— Mon œil ! Les colons te reconnaissent
comme le chef. Ils mettent leur confiance en
toi. À la rigueur, je veux bien m’occuper des
chars. Je te laisse le soin de l’infanterie, si
ça peut te convenir.
— D’acc !
— Entendu.
Il fallut encore deux heures aux
Égyptiens pour trouver l’endroit.
Ben David eut le temps d’embrasser
Judith, de manger quelques bricoles et de
vérifier les emplacements des lance-
bombes. En bas, sur la route, huit tanks
progressaient (il devait s’agir de tanks
légers américains Locus M22 cédés aux
Égyptiens par les Anglais). Ils étaient
précédés par une voiture de
commandement et suivis de camions. Ils
stoppèrent tous, sauf le scout-car qui
dépassa l’intersection et s’engagea sur le
chemin d’accès. Le pointeur de la première
pièce s’apprêtait à agir. Ben David l’en
empêcha :
— Non, pas tout de suite. Le moment

637
n’est pas encore venu. Laisse-le d’abord
appeler ses petits.
L’officier arabe leva le bras en signe aux
blindés de s’avancer. Après le
franchissement de l’embranchement de
routes, ils furent salués par un
bombardement copieux.
Les deux mortiers lourds étaient réglés
au départ un peu court. Leurs tirs
rallongèrent jusqu’à encadrer l’objectif de
plus en plus près. Les éclats d’obus
ricochaient sur les carapaces sans effets
notables. Intimidés tout de même, quatre
des mastodontes décrochèrent pour
s’abriter dans le ravin jouxtant la colonie. On
apprend aux conducteurs à utiliser les
accidents de terrain.
Il ne faut pas exposer inutilement des
mécaniques qui coûtent plus cher qu’un
troupeau de chameaux. Le fossé semblait
provide