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1.

Titre du conte
Histoire du petit bossu.

2. Résumé
L’histoire débute avec un tailleur, qui se promène avec sa femme et
rencontre un bossu. Celui-ci est joyeux et, désirant se divertir, le tailleur
l’emmène manger chez lui. Pendant le repas, le bossu avala, par malheur1,
une grosse arête ou un os, dont il mourut en peu de moments, sans que le
tailleur et sa femme y puissent remédier. Craignant qu’on les accuse du
meurtre, le tailleur et sa femme décident de le transporter chez un
médecin juif.
Là, ils donnent une forte somme d’argent à la servante afin qu’elle
appelle son maître et qu’il vienne soigner l’homme qu’ils leur amènent.
Alors qu’elle s’exécute, ils posent le bossu sur une marche de l’escalier, et
retournent chez eux.
Le médecin, dans sa hâte de satisfaire ses riches clients, s’avança
vers l’escalier avec tant de précipitation, qu’il n’attendit point qu’on2
l’éclairât, et venant à rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les
côtes si rudement qu’il le fit rouler jusqu’au bas de l’escalier. Le voyant
mort, il se croit coupable de l’avoir tué et réveille sa femme pour lui faire
part du malheur.
Celle-ci suggère de faire passer le corps du bossu dans la maison de
leur voisin musulman. Il est pourvoyeur du roi et les animaux dévorent
souvent sa nourriture. Il se peut donc qu’ils dévorent le corps du bossu. Le
médecin et sa femme le font donc descendre dans la cuisine du musulman
et l’appuient contre un mur.
Le pourvoyeur rentre chez lui quelques instants plus tard, et
découvre un homme debout dans sa cuisine. Croyant que c’est celui qui
dévore ses vivres, il frappe le bossu et lui donne plusieurs coups de bâton.3
Le cadavre tombe le nez contre terre. Le pourvoyeur redouble ses coups ;

1
GALLAND Antoine, Les Mille et une nuits, Flammarion, 2004, t1, p. 357
2
GALLAND Antoine, Les Mille et une nuits, Flammarion, 2004, t1, p. 358
3
GALLAND Antoine, Les Mille et une nuits, Flammarion, 2004, t1, p. 360

1
mais remarquant enfin que le corps qu’il frappe est sans mouvement, il
s’arrête pour le considérer. Alors voyant que c’était un cadavre, la crainte
commença de succéder à la colère. Il décide donc de couvrir son crime et
le transporte dans une rue, où il l’abandonne, appuyé contre un mur.
C’est par là que passe un marchand chrétien ivre, qui s’arrêta, pour4
quelque besoin, contre la boutique où le pourvoyeur du sultan avait mis
le corps du bossu, lequel, venant à être ébranlé, tomba sur le dos du
marchand, qui, dans la pensée que c’était un voleur qui l’attaquait, le
renversa par terre d’un coup de poing qu’il lui déchargea sur la tête : il
lui en donna beaucoup d’autres ensuite et se mit à crier au voleur. Un
garde arrive et le conduit en prison, avec le corps du bossu.
Le lendemain, il est condamné à mort, et alors qu’on va le pendre, le
pourvoyeur se dénonce, disant que c’est lui qui a commis le crime. Il prend
donc sa place, mais le médecin se dénonce à son tour, et puis le tailleur. On
apprend ensuite que le bossu est en fait le bouffon du roi, et que celui-ci
l’adore. Ayant entendu parler de l’histoire, il ordonne d’amener dans son
palais le corps du bossu et les différents accusés. Le juge obéit, prit le5
chemin du palais avec le tailleur, le médecin juif, le pourvoyeur et le
marchand chrétien, et fit porter par quatre de ses gens le corps du bossu.
Quand il eut entendu l’histoire, il la fit consigner par son historiographe,
en s’émerveillant qu’une telle histoire existe. Là, le marchand chrétien dit
en avoir une meilleure et notre conte se termine alors qu’il s’apprête à
raconter.
Par la suite, chacun des protagonistes raconte une histoire pour
tenter d’échapper à la mort. Arrivé à la fin de tous les récits enchâssés, le
barbier se rend compte que le bossu n’est pas mort. Il lui ôte l’arête de la
gorge, et le guérit. Grâce au barbier, le tailleur n’est plus condamné à mort,
et tous peuvent repartir sains et saufs. Le tailleur reçoit, en plus de sa
liberté, une robe du sultan.

3. Liste des personnages


4
GALLAND Antoine, Les Mille et une nuits, Flammarion, 2004, t1, p. 361
5
GALLAND Antoine, Les Mille et une nuits, Flammarion, 2004, t1, p. 365

2
Le bossu : bouffon du roi qui s’est échappé et qui meurt chez le
tailleur en s’étouffant par mégarde.
Le tailleur : c’est lui qui rencontre le bossu et porte ensuite son corps
chez le médecin juif. Il se dénoncera pour éviter au médecin de mourir.
Le médecin juif : il donne un coup de pied au bossu et croit l’avoir
tué. Il porte donc son corps chez le pourvoyeur musulman. Il se
dénoncera pour éviter au pourvoyeur de mourir.
Le pourvoyeur musulman : croyant que le bossu le vole, il le roue
de coups, puis va déposer son corps dans la rue pour ne pas qu’on
l’accuse. Il se dénoncera pour éviter au marchand de mourir.
Le marchand chrétien : il croit que le bossu l’attaque et le frappe. Il
se fait arrêter et condamner à mort. Il a failli se faire pendre, mais le
pourvoyeur le sauve en avouant son crime.

4. Situation
Dans l’édition de Galland, notre conte s’étend de la cent vingt-
troisième nuit à la cent vingt-huitième nuit, où commencent les récits
enchâssés. Avec ceux-ci, l’entièreté de l’Histoire du petit bossu se termine
à la cent quatre-vingt-troisième nuit, avec l’histoire des barbiers.

5. Sources
Galland se base sur les trois volumes du manuscrit de la
Bibliothèque Nationale de Paris (fonds arabe nº 3609, 3610 et 3611) qui
vient de Syrie et qu’il a reçu en 1701.

6. Rédaction
Entre 1703 et 1704.

7. Première publication

3
Notre conte appartient au 4e tome qu’il publie en 1704.

8. Commentaire
Cette histoire est racontée par Shéhérazade au sultan
Shâriyâr. Celui-ci, suite à la trahison de sa femme, prend
tous les jours une nouvelle épouse, qu’il tue le lendemain
matin. Shéhérazade, pour éviter de subir le même sort, lui
raconte des histoires toutes les nuits, en prenant bien soin
d’arrêter son récit au moment le plus palpitant. L’histoire
du petit bossu est encore un prétexte, puisqu’elle dit au
sultan qu’elle va lui raconter une histoire encore plus
palpitante que la précédente. En faisant cela, elle repousse
la date de sa mort. Nous considérons qu’il y a un narrateur
qui nous raconte l’histoire de Shéhérazade, qui raconte
elle-même ses histoires au sultan. Nous nous situons donc
au deuxième niveau de narration.
L’Histoire du petit bossu sert de récit-cadre à d’autres
récits enchâssés. Ils sont au nombre de quatre : Histoire
que raconta le marchand chrétien, Histoire racontée par le
pourvoyeur du sultan de Casgar, Histoire racontée par le
médecin juif et Histoire que raconta le tailleur. Ces quatre
histoires sont racontées au roi par les protagonistes de
l’Histoire du petit bossu, et ils ont tous un lien avec le
bossu, qui est le personnage-clef du récit-cadre. Tous
doivent raconter une histoire pour sauver leur vie, parce
que le roi les considère comme responsables de la mort de
son bouffon.
Dans l’histoire du tailleur, on trouve encore ces
récits : Histoire du barbier, Histoire du premier frère du
barbier, Histoire du second frère du barbier, Histoire du
troisième frère du barbier, Histoire du quatrième frère du
barbier, Histoire du cinquième frère du barbier, Histoire du

4
sixième frère du barbier. À la fin de celle-ci, on se rendra
compte que le bossu n’est pas mort, et l’histoire se termine
bien.
L’ Histoire du petit bossu a un lien thématique avec
l’histoire de Shéhérazade, qui lui sert de récit-cadre. Tout
d’abord, les protagonistes doivent tous raconter une
histoire pour avoir la vie sauve, et ils utilisent les récits
enchâssés pour gagner du temps : Shéhérazade, pour
éviter de se faire tuer par le sultan, et le marchand
chrétien, le pourvoyeur du sultan, le médecin juif et le
tailleur, pour échapper à la mort que leur réserve le sultan
de Casgar, parce qu’ils ont joué un rôle dans la mort de son
bouffon. Tous sont innocents, et vont se faire tuer pour un
crime qu’ils n’ont pas commis, de même que Shéhérazade,
qui n’est en aucun cas responsable de la soif de vengeance
du sultan. Ces deux histoires ont une fin heureuse, puisque
d’une part, on se rendra compte que le bossu n’est pas
mort, ce qui permettra aux personnes citées d’être
libérées, et d’autre part, Shéhérazade ne sera pas tuée par
le sultan, puisqu’elle réussira à le changer et à le rendre
amoureux d’elle.
De plus, le sultan Shâriyâr et le sultan de Casgar se
ressemblent : ils ont beaucoup de pouvoir, et n’hésitent
pas à s’en servir, de manière totalement arbitraire et
irréfléchie. Pourtant, ils sont tous les deux sensibles aux
histoires que leur racontent les coupables.
En outre, les deux histoires se basent sur des
relations personnelles : le petit bossu était le bouffon adoré
du sultan de Casgar, ce qui a provoqué sa colère, et le
risque de mort pour les protagonistes, ce qui n’aurait
jamais du arriver, en temps normal, pour un simple bossu
mort accidentellement. De même, pour l’histoire de
Shéhérazade, le sultan a été blessé par le passé, et c’est

5
cette histoire personnelle avec sa femme qui est à l’origine
de son comportement, qui n’aurait pas lieu d’être si cela
n’était pas arrivé.

De manière globale, on peut dire que les trois différentes


éditions (celle de Galland, celle de Mardrus et celle de Bencheikh)
sont très semblables. La trame de l’histoire est la même : un bossu
meurt accidentellement chez un tailleur, qui se débarrasse de son
corps en le portant chez un médecin, qui croit l’avoir tué et s’en
débarrasse à son tour en le portant chez son voisin, qui se croit
coupable d’un crime et le porte dans la rue, où il sera finalement
roué de coups par un marchand qui finira accusé. Alors qu’il allait
se faire pendre, les coupables se dénonceront chacun à leur tour, et
finiront convoqués chez le roi.
On constate néanmoins quelques différences dans les
versions. Dans l’édition de Galland, la femme du tailleur ne joue
aucun rôle, alors que dans celle de Bencheikh et celle de Mardrus,
c’est elle qui tue le bossu en lui faisant avaler une boulette de
poisson sans mâcher, par jeu. C’est aussi elle qui trouve la solution
pour se débarrasser du corps : faire croire que c’est leur enfant qui a
la petite vérole, pour éloigner les curieux. Son rôle est donc
minimisé. Galland utilise un niveau de langage plus relevé que
Bencheick, qui est plus cru, plus direct. Lorsque le médecin juif et sa
femme font glisser le corps du bossu dans la maison du pourvoyeur,
ils le font du toit dans la version de Galland, et de la terrasse dans la
version de Mardrus et de Bencheikh. L’arme utilisée ensuite par le
pourvoyeur du sultan est différente selon les versions : un « gros
bâton » chez Galland, alors que c’est un « marteau » chez
Bencheikh et un « énorme gourdin » chez Mardrus. Dans la version

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de Galland, le marchand chrétien croit que le bossu l’attaque, alors
que dans les versions de Mardrus ou de Bencheikh, on mentionne
une histoire de turban volé. Les noms des personnages changent.
Galland utilise « lieutenant de police », alors que Mardrus utilise
« wali » et Bencheikh « gouverneur ». Même chose pour le
« bourreau », chez Galland, qui devient un « porte-glaive » chez
Mardrus. Tous ces éléments sont des différences mineures, qui
n’influencent que peu le déroulement de l’histoire.

Un des aspects qui nous a frappés dans ce conte et la


présence très perceptible de la violence dans les faits et gestes des
différents personnages, ainsi que la toute-puissance de la loi, qui les
pousse à commettre des actes absurdes. Au début du conte, la
logique aurait voulu que le tailleur et sa femme aillent simplement
déclarer la mort du bossu à une autorité quelconque, en expliquant
les faits, puisqu’ils n’étaient pas coupables. Mais, à cause d’une loi
trop dure ou de la peur, ils lancent une mécanique qui aboutit à la
mort. Celle-ci n’est évitée que par le processus des aveux, qui se fait
dans le sens inverse, puisqu’ils se sauvent tous mutuellement la vie
en avouant un crime, alors que se passant le corps du bossu, ils
s’apportaient la mort.
Le pourvoyeur et le marchand chrétien font tous deux preuve
de beaucoup de violence, et font la loi eux-mêmes en s’attaquant au
bossu tout de suite, sans en référer à une instance supérieure. Par la
suite, le marchand chrétien, qui était en position de légitime défense
selon ses dires, sera condamné à mort pour son acte, sans qu’il y ait
un procès ou une tentative de vérification de ce qu’il a dit. Et enfin,
le tailleur sera gracié par ordre du roi, sans aucune justification. Les
faits arrivent de manière presqu’irrationnelle, et un fait mineur (un
bossu qui s’étouffe par accident) peut avoir des conséquences

7
dramatiques (la mort d’un homme qui n’est pas coupable et trois
autres hommes qui y échappent de justesse).
De plus, on le voit dans les récits enchâssés qui suivent
l’Histoire du petit bossu, les quatre personnages vont finalement
être tous en danger de mort à cause du roi. Il existe en effet dans les
contes, si l’on en croit le livre Thèmes et motifs des Mille et
une nuits, une notion de « violence expiatoire ». Celle-ci voudrait
qu’il faille que quelqu’un paie pour un crime qui a été commis,
qu’une personne serve de bouc émissaire. Or ici, on apprend que le
bossu était le bouffon adoré du roi, et qu’il a été tué. Le roi ordonne
donc la mise à mort des quatre personnes ayant été liées à sa mort,
sans aucun procès, ni même sans tenir compte de ce que disent les
personnes concernées. Sa vengeance ne sera pas assouvie tant qu’il
n’y aura pas eu un coupable désigné et châtié pour cette mort, qui
était à la base le fruit du hasard. On retrouve d’ailleurs cette
manière d’agir dans le récit-cadre de Shéhérazade, puisque le
sultan se venge de sa première épouse en tuant toutes les
femmes qu’il épouse, qui sont innocentes. Pourtant, cette
violence n’ira pas jusqu’au bout, elle restera inachevée,
puisque la narration de récits sert de rachat aux crimes
commis.
On constate également que cette violence se manifeste à
l’égard d’étrangers, ou de personnes n’étant pas de la même
confession. En effet, chacun va porter le bossu chez un individu qu’il
considère de rang inférieur (le tailleur et sa femme sont musulmans,
et déposent le bossu chez un marchand juif, qui lui-même renvoie le
corps chez un musulman, et c’est un juif qui le trouvera en dernier).
Cette forme de racisme est une manifestation de violence, et la
composante de la religion ou de la nationalité entre en compte dans
le choix qu’ils font. Ils considèrent cela comme « moins grave ». De
la même manière, au moment de l’exécution, c’est cette notion de
supériorité qui les fera se dénoncer, parce qu’ils auraient
l’impression d’être deux fois coupables, en laissant mourir un
innocent, qui de plus est de rang social supérieur.

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9. Bibliographie
ABDEL-HALIM Mohamed, Antoine Galland: sa vie et son œuvre,
Paris, Nizet, 1964, 548 p.
BENCHEIKH Jamel-Eddine, Les Mille et une nuits ou La parole
prisonnière, Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque des
idées »), 1988, 233 p.
BETTELHEIM Bruno, Psychanalyse dans les contes de fées,
Robert Laffont, 1976, 477 p.
CHEBEL Malek, Psychanalyse des Mille et une nuits, Paris,
Payot (coll. « Petite bibliothèque »), 1996-2002, 407 p.
ELISSÉEF Nikita, Thèmes et motifs des Mille et une nuits ;
essai de classification, Beyrouth, 1949, 241 p.

10.Table des matières