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CANDACE CAMP

La Scandaleuse
Traduction française de
SAINT-FOLQUIN

Titre original :
SCANDALOUS

Résumé

D’un tempérament trop rebelle pour se satisfaire la placide
existence qu’elle mène entre son père, un savant distrait, et
leurs respectables serviteurs, Priscilla s’évade de son morne
quotidien grâce à l’écriture : sous un pseudonyme masculin,
elle écrit des œuvres sulfureuses où elle laisse libre cours à sa
fantaisie. Mais la réalité dépasse la fiction la nuit où elle
découvre un homme nu évanoui sur son perron. Au mépris des
convenances elle décide de le recueillir, et, constatant que
l’inconnu est amnésique, a l’idée, afin de couper court aux
ragots, de le faire passer pour son cousin Jusqu’à ce qu’il
recouvre la mémoire. Pas une seconde elle n’imagine alors
que la révélation de l’identité de son hôte va bouleverser sa
propre vie en la précipitant au cœur d’un des plus gros
scandales du siècle...

1

Tout à fait nu. A n’en pas douter, l’homme qui se tenait
sur le seuil d’Evermere Cottage était parfaitement nu.
Par sa nouveauté autant que par son pittoresque, un tel
spectacle avait de quoi ébaubir Priscilla Hamilton. Un instant
plus tôt, elle lisait paisiblement un roman d’aventures
héroïques, dans la tiédeur du salon. La violence du coup
frappé à la porte, à cette heure tardive, l’avait d’abord étonnée.
Un bougeoir à la main, elle s’était hâtée d’ouvrir, et l’homme
se tenait là, absolument dépouillé de toute espèce de linge, le
souffle court, l’air égaré. Mille griffures faisaient de fines
traces rouges sur sa peau luisante de sueur, que constellaient
des traces de verdure et de boue.
Ordinairement réputée pour sa vivacité d’esprit et
l’aisance de son élocution, Priscilla se trouva en cette occasion
réduite au silence, sinon à l’hébétude, car en cette circonstance
à vrai dire exceptionnelle, les facultés d’observation qui
faisaient son orgueil s’exerçaient à plein.
Très grand et très fort, l’homme remplissait de sa carrure
la porte d’entrée d’Evermere Cottage. Sa nudité semblait
occuper tout le champ de vision de la jeune fille, qui de son
existence n’avait eu l’occasion de contempler tant de peau
hâlée, de muscles fermement dessinés, et n’avait jamais
ressenti la présence aussi affirmée d’un individu aussi
évidemment mâle.

Pitoyable et désemparé, l’homme cherchait son regard.
— Au secours, murmura-t-il lorsqu’il l’eut rencontré.
Comme épuisé par l’effort, il s’écroula en avant.
Priscilla émit une exclamation de surprise et se pencha
pour saisir le malheureux par l’épaule, afin de le relever. A
supposer que sa main ait pu trouver une prise sur son épiderme
moite, le personnage était trop lourd pour qu’elle puisse à elle
seule le redresser.
— Priscilla ? On a frappé, ce me semble. Quel est le
problème ?
Florian Hamilton venait d’entrouvrir la porte de son
cabinet de travail et ne montrait que sa tête, échevelée à son
habitude, puisqu’il ne pouvait réfléchir qu’en fourrageant dans
sa crinière blanche, et qu’il consacrait chaque instant de son
existence à la résolution des problèmes les plus divers. Distrait
comme le sont parfois les savants, il ne prenait pas conscience
de l’étrangeté de la scène.
— Ce n’est rien, papa, je m’en occupe.
L’homme évanoui, couché sur le côté, gisait jusqu’à la
taille sur le tapis de l’entrée, alors que ses hanches et ses
jambes, fort longues, s’étalaient sur les trois marches basses
du perron. Priscilla ne pouvait envisager de le déplacer seule.
Qui était-il ? S’agissait-il d’une farce ? Non, sans doute.
Ni Philippe ni Malcolm, ses frères cadets, n’auraient eu
l’audace d’exposer un comparse nu aux yeux de leur chaste
sœur, et la fraîcheur de ce début de printemps ne convenait
guère à des ébats déshabillés.
Elle s’intéressa plus attentivement au visage de l’inconnu.
Les traits vigoureusement taillés, les pommettes hautes, les
lèvres souples et pleines, le nez fin et allongé, aristocratique
en quelque sorte, il n’avait pas la joliesse d’un Adonis mais
respirait plutôt le dynamisme et la force, si affaibli qu’il fût
pour l’instant. Ses cils, d’une longueur remarquable, et ses

paupières closes lui conféraient un air de vulnérabilité tout à
fait intéressant, émouvant même à en juger par
l’attendrissement qui troublait l’observatrice. Pour le voir
mieux encore, elle se pencha, et éclaira de plus près son
visage.
Sous sa barbe de quelques jours, fine et soyeuse, il avait le
teint bronzé de ceux qui vivent en plein air. Dans sa chevelure
épaisse et sombre apparaissaient des reflets d’acajou. Sans
intention particulière, Priscilla remit en place une mèche
rebelle. L’homme gémit et changea de position, pour se
renverser tout à fait sur le dos.
En déplaçant son bougeoir, Priscilla étendit son examen
aux épaules larges et au torse étonnamment musclé du gisant.
Une toison sombre couvrait ses pectoraux et ses côtes, alors
que son abdomen marqué de ces reliefs en damier qu’on ne
voit d’ordinaire qu’aux statues de héros grecs apparaissait
parfaitement lisse, sans aucune pilosité. Plus bas, d’une autre
toison, dont surprenait l’exubérance, émergeait...
— Quel homme !
Frappée de saisissement et de confusion, la jeune fille
faillit laisser tomber son luminaire. Elle se redressa, un peu
fâchée.
— Voyons, papa ! Vous m’avez fait peur !
— Quel homme ! répéta Florian Hamilton sans
s’émouvoir. Tu sais son nom ?
— Je n’en sais rien, bien sûr. J’ai ouvert la porte, et je l’ai
vu.
— Pourquoi reste-t-il sur le sol ?
— Il s’est évanoui.
— Il n’a pourtant rien d’une faible créature. Et pourquoi
ce... ce déguisement, si l’on peut dire ? Veux-tu bien
m’expliquer ?

— Paix à son âme. Son grand bonnet de coton avait en glissant libéré sur sa tête les dizaines de papillotes qui enveloppaient les mèches de sa chevelure pendant son sommeil. On dirait que des ronces l’ont griffé. Il semble avoir beaucoup souffert. et firent face à l’étrange apparition qui gesticulait derrière eux. une sorte de furie. excuse-moi. et il a couru dans des buissons épineux. Voyons cela.. Il est mort ! déclama-t-elle en un sanglot. l’œil vif. — Evidemment.. poursuivit-il... des mûriers peut-être. Florian ajusta son lorgnon et se pencha pour inspecter le torse et les épaules de l’étrange visiteur. Un cri d’horreur et de détresse fit vibrer l’atmosphère.Les sourcils relevés. Mais ils les ont résolus par anticipation. Première hypothèse : le sujet a reçu des coups. Grande et maigre.. — Toutes ces égratignures. soupira sa fille. dans la vaine ambition de les faire friser. — Observation tout à fait pertinente. il cherchait de toute évidence à saisir la logique de l’événement. Vois comme les mollets et les cuisses sont griffés. Les yeux ronds comme des soucoupes. tu n’en sais rien non plus.. ma fille. revêtue de l’orteil au menton d’une robe de chambre si blanche et si vaste qu’elle évoquait le suaire d’un fantôme. plus que les bras. cette réincarnation de Méduse semblait elle aussi dotée d’un pouvoir pétrifiant. Et voyez ces ecchymoses fraîches. Voilà un mystère. ou plutôt de Gorgone. . comme les aiment les scientifiques de ma trempe ! — Comme les aiment les romanciers. le visiteur évanoui resta insensible.. — Oohhh ! A ce hurlement. se cramponnait à la rampe de l’escalier.. Mais les témoins de son malheur sursautèrent.

Oh mon Dieu.. Florian Hamilton. rassurez-vous. ses lorgnons au bout de leur . accoutumée de longue date à ce spectacle. elle adressa à Pennybaker un regard d’intelligence. — Mon Dieu ! s’écria-t-elle en fermant énergiquement les yeux. Il est tout. béait de stupéfaction. Universitaire réputé. Priscilla. Mais si d’aventure il s’était mis dans la tête de gérer Evermere Cottage. Priscilla. il respire ! Mlle Pennybaker se couvrit le visage d’une main. il est. pour des jeunes filles ! Fuyons ! Voilà une affaire d’homme. Mlle Pennybaker put prendre pour la première fois une conscience précise de la situation.. Installée chez les Hamilton depuis plus de vingt ans.. et dévala l’escalier à une vitesse étonnante.. son châle flottant dans son sillage.Priscilla s’empressa de la détromper — Mais non. Elle qui retrouvait sa pipe égarée. pendant que l’autre se portait à son cœur. Depuis nombre d’années déchargée du souci de donner à Priscilla une bonne éducation. Pennybaker savait Florian absolument incapable de toute activité pratique. quelle horreur. toutes ses papillotes en bataille. la maison serait sans nul doute tombée aussitôt en ruine. savant éclectique. Une fois descendue. qui pour sa part n’avait encore jamais eu l’occasion de contempler l’ancienne gouvernante de sa fille en tenue de nuit. y resta indifférente. C’est elle qui extrayait deux fois par jour le grand homme de son bureau ou de son laboratoire pour lui faire prendre ses repas. Pennybaker compensait précisément les lacunes et les défaillances de Florian. A la vue du visiteur. des spécialistes du monde entier le consultaient avec déférence. elle s’étrangla. Penny. de toute évidence ! A votre père de s’en occuper ! — S’en occuper ? Tout seul ? Comment pourrait-il le déplacer ? Les sourcils froncés.

Pennybaker se fit réticente.. Papa. pendant que le doux rêveur mettrait la dernière main aux plans d’une nouvelle invention. c’est qu’on l’a frappé. et qu’il s’est battu. — Vous avez raison. — Est-ce bien prudent ? Il ne nous a pas été présenté. faut-il vraiment le faire entrer dans la maison ? — Il y est déjà. le tenant déployé à bout de bras. elle s’approcha non pas à l’aveuglette.. Voyez ces meurtrissures.. dit Pennybaker. Elle le savait aussi bien que Priscilla : confier à Florian la responsabilité des opérations. cette indécence. Je crains qu’il ne nous égorge pendant notre sommeil ! — Tout ce que nous en savons. — Bien sûr. Attendez ! Se défaisant de son châle. elle laissa choir le rectangle de tissu sur l’objet même de sa réprobation. peut-être.cordon noir. pendant que je me m’occupe de l’autre ? Penny pourrait lui soulever les pieds. Ensemble. . C’est un bandit. — Priscilla. Une fois parvenue en position. avait compris le message. mais les yeux ouverts en fentes imperceptibles. Je n’imagine pas que nous puissions en laisser la moitié dehors. — Voilà ! triompha-t-elle. pouvez-vous le prendre par un bras. L’essentiel est sauvé ! — Grâce à vous. qui. — Une bataille ! s’épouvanta Pennybaker. sans qu’un mot fût prononcé. dit Florian. ma chère. c’était risquer de retrouver à l’aube le corps étendu sur le sol. nous pouvons le tirer à l’abri. Mais à votre âge surtout. reconnut Priscilla en faisant tout pour ne pas perdre son sérieux. Loin de s’épanouir à cette perspective..

l’air entendu. Il montrait fièrement. Priscilla. effectivement mouillés et tachés de boue. la feuille de cresson sur laquelle se fondait sa déduction. qu’un individu animé d’intentions criminelles se dépouillerait ainsi avant de perpétrer un forfait ? . — Vraiment ? Le visage ne manque pas d’allure. sur la cheville. Il hocha la tête. posée au bout de son index. Penny. pendant que Florian au contraire s’accroupissait pour préciser son inspection. je suppose. On n’en trouve que vers la source de la Slough. très fort. Et puis il est. à mon avis. J’en conclus qu’il a traversé le bois-taillis et passé le ruisseau. De toute évidence. qu’il a pataugé dans l’eau.. — Et puis il est tout humide ! s’écria-t-elle comme pour mettre un comble à sa réprobation. ce me semble. Tous trois examinèrent de près les pieds et les mollets du visiteur. une feuille de crucifère. la gouvernante s’aventura à scruter l’homme. Pennybaker eut un mouvement de recul.Le nez pincé et les lèvres dédaigneuses. Habituée à provoquer par taquinerie l’irritation de son ancienne gouvernante. peut-être. — Voilà qui ne dit pas son nom ni l’objet de sa visite. Pensez-vous. ce personnage manque de distinction. base de toute science. à voir ses jambes. — Bravo. — Le combat l’a fait transpirer. ne te fait pas défaut. Priscilla fit une moue dubitative. Et voici. fit cruellement remarquer Pennybaker. Le sens de l’observation. — Mais il s’est battu ! — Parce qu’on l’a attaqué. Il me semble aussi. Voilà qui n’est pas une tare. Il a eu de l’eau jusqu’aux genoux.. Il vient donc du sud-est. A la vue des poils sombres collés par l’eau.

— Il faudrait alors qu’il fût atteint de démence. en le laissant sur le seuil. dans ces années lointaines. c’est sans doute à la suite d’un vol. se soulevait à peine du sol. sans qu’il s’éveille pour autant. Ils n’étaient encore que des enfants. en quête d’une fenêtre ouverte. Il a cherché du secours chez nous en voyant de la lumière. . plutôt que d’épiloguer sans fin. Le torse. suggéra Florian. Penny. trop lourd. avec un tel synchronisme qu’on entendit le crâne de leur obligé heurter le sol en faisant un bruit sourd. Au contact de sa chair tiède et humide. Jamais elle n’avait touché la peau nue d’un homme. mais rôdé dans le jardin. Les muscles et la chair de cet adulte avaient une autre consistance. elle éprouva une sensation étrange et nouvelle. mesdames. Priscilla haussa les épaules. On le poursuit. — Un évadé de l’asile. Si cet homme n’a plus de vêtements. qu’il fallait parfois tenir fermement pour les contraindre à l’immobilité. et la gouvernante. — Tu as raison. plus réticente que jamais. peut-être ? Il me semble avisé de lui fournir un abri. Découragés. Son père s’était emparé de l’autre bras. — Ne vous rendez pas ridicule. où même au repos le biceps se dessinait nettement. Leurs efforts conjugués furent vains. dit Florian en jetant un rapide coup d’œil aux ténèbres extérieures. S’il avait voulu nous nuire. quelle horreur ! s’épouvanta Pennybaker. Son expérience en ce domaine se limitait à ses très jeunes frères. il n’aurait pas frappé à la porte. mettonsnous à l’œuvre. parvint à déplacer sans conviction les deux pieds. une sorte de rayonnement vital. Du courage. Priscilla se baissa vaillamment et saisit le bras du visiteur. Priscilla et Florian lâchèrent prise.

observant en silence l’individu inerte. — D’un ancêtre assurément lointain. pendant que son regard se perdait dans le vague. — Une simple couverture nous suffit.Dans une seconde tentative. répliqua-t-elle plaisamment. admit Florian. pendant que les Hamilton tiraillaient tant bien que mal les bras inertes. Priscilla le vit s’ébouriffer les cheveux... J’estime son poids à deux cents livres. Second problème : comment le déplacer ? Voyons. les trois sauveteurs. chacun des acteurs de la scène s’était astreint à déployer des efforts d’autant plus harassants qu’ils étaient inhabituels. papa. Le garçon qui aidait Mme Smithson n’en était pas mécontent. par excès. le colis improvisé avait glissé sans .. Je me demande de qui tu le tiens. et de mettre en place la barre de sécurité. Les reins ayant ainsi pénétré dans la maison. dit sa fille. Ton esprit pratique m’étonnera toujours. Pour éviter l’inconvénient d’une réflexion interminable. Un quart d’heure plus tard. Hors d’haleine. Pennybaker s’occupa de la tête. Il fut alors possible de refermer la porte. Où allons-nous le mettre ? — La petite chambre près de l’arrière-cuisine me semble tout indiquée. annonça Florian.. — Solution sommaire mais pertinente. et remorquer le tout. — Premier problème. elle s’empressa. le parquet ciré et les carreaux de la cuisine. Pour envelopper l’homme dans une grande couverture. l’opération se trouvait presque achevée. Le visage de Florian s’éclaira. ma chère enfant. Sur le tapis de l’entrée. Il faut donc. reconnut-il. il suffit à Priscilla de prendre les pieds pour faire pivoter les jambes. reprirent un moment leur souffle. Nous allons l’y rouler. — Solution élégante.

Si quelque malfaiteur s’avisait d’entrer chez nous par effraction. nous pouvons nous occuper de ce garçon. qui nous défendrait ? — Oui. sans doute acceptera-t-il de se coucher. Si des individus malintentionnés rôdent dans les parages. en effet. — Avec Penny. Comme il est très tard.. — A moins. la gouvernante émit une autre hypothèse.. Par ailleurs. C’est pour cela qu’il est tout. comment dire ? Priscilla vint à son aide. Je vais vérifier les fermetures des portes et des volets. suggéra-t-elle. — Quelle imprudence ! s’écria sa fille. — Voilà qui explique tout. Je vais aller quérir le Dr Hightower. j’ai soigné mes deux frères je ne sais plus combien de fois. il posait un problème insoluble. — Si tu le prends ainsi. évidemment. il nous faut un médecin. constata Florian. Lorsqu’il s’éveillera. pendant une crise ? — Dans un cas comme dans l’autre. décida Florian. Tu as peut-être raison. Pennybaker et moi. d’accord. par précaution... Il délire. qu’il n’ait été couché dans son lit et qu’il l’ait quitté sans songer à se rhabiller. .. Je crains qu’il n’ait la fièvre. vous n’avez pas le droit de nous laisser seules. ajouta-t-elle pour étouffer les protestations de son père. il sera temps d’appeler le médecin demain. Si son état empire.difficulté. conclut Pennybaker. sa température me semble anormalement élevée.. — Tout nu ? Il aurait enlevé ses vêtements pour se rafraîchir ? L’imagination prodigieusement excitée par l’événement. — Nous voici contraints de le laisser sur le sol. Rangé au long du lit. il est hors de question de courir le moindre risque ! Et puis.

.. gémit Pennybaker en balançant rythmiquement le hérissement de ses papillotes. il a bien subi cette épreuve. — C’est épouvantable ! Ligoter un homme. Comme il dodelinait de la tête. On l’a ligoté. il est de toute évidence inoffensif. j’en suis certaine. — Sans doute. Il était brûlant. il a une grosse bosse. mourant . — Allons. de toute évidence. quelquefois. Allez me chercher de l’eau... mon Dieu. Je veux dire. très violemment. nous saurions le maîtriser. S’il lui prenait envie de nous être désagréable. Cet homme est bien réel. Pennybaker ayant apporté de la cuisine une lampe à pétrole. cette affaire me déplaît de plus en plus ! — Cet homme en est la première victime. Penny. le visage aux traits élégants apparut rouge et congestionné.Florian quitta la pièce. Ses chevilles portent les mêmes marques. et du linge. N’est-ce pas. et pinça des lèvres dédaigneuses. Priscilla s’empressa de s’agenouiller près de l’homme. Mais il n’est pas de notre monde. Il s’agit donc d’un véritable attentat. Délivrée de sa tutelle. — Dites que je radote. Il faut absolument nettoyer cette blessure. et ses liens ont usé sa peau. à l’occiput.. On l’a frappé par-derrière. et de lui palper le front. — Dans son état. Penny ? Mlle Pennybaker surprit dans les yeux de la jeune fille l’étincelle de l’humour. — Du sang ! Voyez. C’est un bandit. Et voyez ces traces rouges autour de ses poignets. comme il vous plaira. Je pensais que de telles horreurs n’existaient que dans les romans ! — Il faut bien que la réalité s’en mêle. Il n’est pas de ces personnes que nous pouvons fréquenter. Penny ! N’êtes-vous pas sensible au romanesque de cette situation ? Elle est pourtant traditionnelle ! Le héros ténébreux gît sans défense. lui fit observer Priscilla.. Mais écoutez-moi bien. — Mon Dieu. on put apercevoir un caillot volumineux.

Pour le savoir. Frémissante de fureur. ils avaient la nuance des jeunes pousses au printemps. à le briser. Elle se pétrifia. Quelques instants plus tard. elle revenait de la cuisine proche avec de l’eau tiède. avec une telle intensité qu’elle se sentit pénétrée jusqu’à l’âme. Apportez-moi la teinture d’arnica. — Ou un prince charmant. en le défiant du regard. et serrait le poignet de Priscilla. et les héros sont habillés ! Ce sont des personnes bien élevées. la gouvernante fit la moue et leva les yeux au ciel. ils la contemplaient fixement. elle vibrait jusqu’à . il nous revient de lui donner des soins. — Bon Dieu ! Les yeux grands ouverts. En attendant. Le regard de l’homme se durcit soudain. voulez-vous ? Pennybaker obtempéra sans enthousiasme. il avait lancé sa grande main. le souffle lui manquait. lorsque le soleil les éclaire. sans reprendre connaissance. Pennybaker brandissait au-dessus du patient la cuvette d’eau chaude. Elle ne prononça pas un mot. — Je ne suis pas princesse. Mais la pensée lui vint aussitôt que les yeux de cet homme offraient un spectacle intéressant. — Que diable faites-vous là ? demanda-t-il. Priscilla entreprit d’humecter la bosse et le caillot. Lumineux. — Lâchez-la ! La voix stridente. et le nécessaire de premier secours. Il en advint tout autrement lorsque la compresse imbibée d’arnica entra en contact avec la plaie. des pansements. Une fois de plus. Le blessé ne réagit que par des soupirs. et la princesse au grand cœur le ramène à la vie ! Auriez-vous oublié vos bonnes lectures ? Offensée. Verts et brillants. dans l’attitude de Zeus menaçant de sa foudre. Celui-ci n’est qu’un rustre.peut-être. nous devons attendre qu’il se soit réveillé.

qu’étreignaient ses bras. Il abandonna le poignet de Priscilla. Elle en éprouvait la force. la jeune fille prévint sa chute. dont l’expression était passée soudain de l’agressivité la plus intransigeante à l’inquiétude la plus circonspecte. . Mais par un surprenant phénomène. et se dressa vivement. une chaleur émolliente. Priscilla assaillit l’homme pour l’empêcher de nuire. Priscilla ne respirait en effet que très difficilement. Pendant quelques secondes elle se trouva écrasée sous son corps. — Une folle. vous allez bien ? — Aidez-moi. répandant aux quatre coins de la pièce le contenu de la cuvette. Une folle déguisée. il m’étouffe ! A demi écrasée. Un spectacle aussi étrange ne pouvait laisser indifférent l’inconnu. la découverte d’une intimité inconnue. et le prit par la taille pour le faire tomber sur le lit. et ils churent ensemble sur le sol — Priscilla ! cria Pennybaker en se débarrassant de sa cuvette vide. Ses jambes se dérobèrent sous elle. Pennybaker tirait de toutes ses forces le bras droit du visiteur. A l’intérieur de son corps circulaient des pulsions. Je suis dans un asile de fous. Sous ses épaules et ses reins les larges dalles faisaient douloureusement sentir leur dureté. Enhardie par le caractère dramatique des événements. Sa joue se frottait à la pilosité du torse.l’extrémité de ses mèches. L’ayant vu blêmir. dressées comme autant de serpents en colère. Il s’écroula. baignée de sa chaleur et de son odeur virile. étrangement exténuante. cette sensation désagréable se trouvait comme effacée par mille autres perceptions venues de la masse qui l’oppressait. des ondes. le mystère. Mais elle ne put le maintenir à ce niveau. et excitante à la fois. balbutia-t-il comme pour s’encourager. poussez-le. Pennybaker battit honteusement en retraite.

tout simplement. — Il vous suffit de fermer votre porte au verrou. lorsqu’il le faut. sans pour autant ouvrir les yeux. — Pas toute seule ! Pensez au risque encouru. ne l’oubliez pas ! — On ne peut parler d’agression. ce qui permit à Priscilla de donner plusieurs tours à la longue bande de tissu. L’homme réagit au contact de l’arnica. dit-elle en se relevant. Il a réagi à la douleur que je lui infligeais avant d’avoir pu reprendre conscience des choses. Je ne puis en faire davantage. — Alors je vais le veiller avec vous. — Pourvu qu’il ne vienne pas nous assassiner dans nos lits. s’il vous plaît. dit Priscilla en souriant. Je suis forte. . sans trembler outre mesure. Pennybaker obtempéra timidement. Je vais m’installer à son chevet. nettoyer et soigner les excoriations et les éraflures des poignets et des chevilles. — Voilà.pendant que Priscilla le repoussait afin de retrouver son souffle. Maintenez-lui la tête. — Je vais lui mettre un pansement. Il bascula soudain et roula sur la couverture. Nous n’avons plus qu’à espérer que sa fièvre s’apaise. pour qu’il n’ait pas froid. si l’on peut dire. Pennybaker ne renonçait pas à ses préventions. le temps de rendre à sa respiration un rythme raisonnable et de restaurer sur son visage empourpré la roseur qui sied à une jeune fille bien élevée. Priscilla s’assit un moment au bord du lit. Mais il peut nécessiter des soins. craignez sa violence ! Il vient de vous agresser. murmura-t-elle. sinon lui donner une seconde couverture. Elle put ensuite.

je vous tiens compagnie cette nuit. — Jamais je n’oserai ! protesta la gouvernante. Seul avec un malade. Florian Hamilton ouvrait déjà la porte en grand. que le kriss ou le yatagan ! Désespérée. Penny. Priscilla l’accompagna à l’étage. pour peu qu’un problème lui résiste. Mlle Pennybaker dut en convenir. Mon intention est effectivement de garder près de moi un rouleau à pâtisserie. insista Priscilla. Je me reposerai demain dans la journée. Et puis Mme Smithson pourra vous aider. — Ne soyez pas ridicule. mais il était trop tard. Pennybaker se tordit les mains en gémissant. Penny. l’heure n’est pas à la plaisanterie ! — Je ne plaisante pas. Pennybaker fit jouer ses maigres épaules. peutêtre ? Je pourrais lui faire une seconde bosse. Elle voulut dévaler l’escalier afin de devancer son père.Pour confirmer cette affirmation. — Priscilla. Je vais me munir d’une arme. — Vous avez été réveillée. des coups furent frappés à la porte d’entrée. qui ne déplacèrent qu’à peine le tissu de sa robe de chambre. — Tranquillisez-vous. — Dans ce cas. pour vous tranquilliser. et M. dont je connais le maniement. pendant qu’à votre tour vous jouerez les gardes-malade. S’il se tient tranquille cette nuit. les plus . laissant apparaître deux personnages. Un rouleau à pâtisserie. Allez finir votre nuit. il est peu vraisemblable qu’il entreprenne quoi que ce soit en plein jour. Hamilton prend la relève demain ! — Vous savez bien qu’il en est incapable. C’est en tout cas une arme plus propre. et plus féminine. papa risque d’oublier sa présence. pour se munir de couvertures supplémentaires. Comme elle refermait l’armoire. et papa ne sera jamais loin. mais multiplia néanmoins les arguties avant de rendre les armes et de regagner sa chambre.

— On vous dérange. avec une pensée fugitive pour le rouleau à pâtisserie. Un dérangé du cerveau. le père de Priscilla émit un rire de dérision. mais c’est pour le bon motif. Le plus grand ôta sa casquette. Aussi bien Florian les prenait-il de haut. — On cherche un type. son compagnon semblait souffrir d’un excès de muscles. Si désagréable que fût leur apparence. Sans pitié. Le décor paisible et bourgeois d’Evermere Cottage avait sans doute de quoi les dérouter. patron. — Voyez-vous cela ! s’exclama-t-il. Vous ne l’avez pas vu ? — Vous voulez parler d’un malade mental. dit-il sévèrement. — J’en conclus à une négligence. D’anciennes fractures avaient détruit l’arête de son nez. scrutait en tous sens la salle d’entrée. je présume ? Quel lien un homme de ma sorte aurait-il avec un dément ? Lui ressemblerais-je ? — J’ai pas dit ça. maigre et les traits anguleux. si bien que son visage évoquait le mufle d’un dogue. patron. Il a tapé mon copain que v’là. dont en cette occurrence elle aurait aimé disposer. les paupières plissées et le nez fureteur. messieurs ? Auriez-vous coutume de vous présenter chez les gens à ces heures indues ? Le plus petit des deux personnages esquissa un recul en détournant la tête. Florian dirigea vers la victime supposée un index accusateur. Posant les couvertures sur le palier.. .. Court et massif. Le plus grand. C’est un dur.antipathiques que Priscilla ait jamais aperçus. ces deux individus semblaient plus inquiets que dangereux. Priscilla se tapit sur les plus hautes marches pour épier la scène. — Quel est votre problème. et fit un salut maladroit. une rosse.

Florian les examina longuement. et des traces suspectes aux chevilles et aux poignets. les visiteurs manifestèrent par leur nervosité quelque embarras. Douloureusement frappé par ce trait perfide. vous avez été magnifique. — Merci. je me trouve incapable de résoudre votre problème. Il a repris connaissance quelques instants. je tiens mieux le gin ! riposta son camarade. dans l’attitude d’un entomologiste mis en présence d’insectes étranges. comme vous l’appelez. Le mystère subsiste. des voyous venus de Londres. Bonsoir. Il a été assommé. pourra nous le dire lorsqu’il se sera réveillé. Quelles sont les véritables données du problème ? Voilà une question intéressante. Vous m’en voyez navré. Florian en prit avantage pour les congédier. et si généreux ! Bien des gens à votre place auraient préféré se débarrasser de notre inconnu. — Notre hôte. mais pour s’évanouir presque aussitôt.— Et alors. — Quelle contrariété ! Il ne faudrait pas qu’il en fasse une habitude. — Eh bien messieurs. papa. Priscilla courut l’embrasser. et fit vivement pivoter la barre de fer qui la condamnait. grommela l’homme au mufle. . Le silence se poursuivant. il referma la porte au nez des indésirables. vous constatez qu’à mon grand regret. Sans mot dire. l’un après l’autre. et ligoté. mais j’aurais eu scrupule à le livrer à ces deux forbans. Sur ces mots. — Il a des excuses. — Je ne sais si notre hôte est un brigand. le courtaud personnage se réfugia dans un silence boudeur. ça aurait pu aussi bien lui arriver à lui ! — Sauf que moi. papa. Un grave hématome à la base de l’occiput. à en juger par leur accent.

— Dans ce cas. il faudra sans doute appeler le médecin. — Excellent ! Voilà qui pose de nouvelles interrogations. j’ai promis à Penny de me munir d’une arme. je dois reconnaître qu’elle le menaçait d’une cuvette. nous ne pouvons jeter ce malheureux dehors. Lorsqu’il a brièvement repris conscience. dit Priscilla en reprenant les couvertures qu’elle avait déposées. D’autre part. poursuivit-il en fourrageant à son accoutumée dans sa chevelure. et mis en doute la santé mentale de Pennybaker. je te tiendrai compagnie. D’un inconnu. représentet-il un véritable danger ? On peut le tenir pour inoffensif. Si demain matin elle persiste. Lorsqu’un dément s’échappe de l’asile. à la réflexion. De toute façon. — Je partage si complètement votre avis. . il est inoffensif. — Dans des cas particuliers.Le visage de Florian Hamilton s’éclaira. on peut tout craindre. mais sa fièvre m’inquiète. A sa décharge. Mais pouvons-nous héberger une personne que nous connaissons si peu ? Non. — Le veiller ? Pourquoi ? — Je l’ai soigné. n’est-ce pas ? — Mais vous l’avez dit vous-même. Voyons. a-t-il prononcé quelques mots ? — Il a juré. sans doute. n’est-il pas naturel de l’y faire enfermer de nouveau ? — Ils n’ont ni l’allure ni le langage d’infirmiers patentés. et que ses papillotes l’ont sans doute étonné. quelles sont les perspectives qui s’ouvrent à nous ? Dans son état. et suscite de nouvelles hypothèses ! Qui sont ces gens ? Qui est-il pour eux ? Leur complice ? Leur innocente victime ? Peut-être ne m’ont-ils pas menti. que je m’apprête à le veiller cette nuit. s’il persiste à défaillir en toute occasion. — Etonné ? On le serait à moins ! s’exclama en riant son père. il arrive que l’on recoure à la force plutôt qu’à la persuasion.

prit l’arme à deux mains. — Je devrais pourtant ne pas t’abandonner. Sa fille sourit avec indulgence. s’il s’éveille. Il en sortit un engin au canon démesuré. la ceintura en lui emprisonnant les membres supérieurs. Nous ne possédons ni poudre ni balle. pour donner à réfléchir à notre hôte. que l’on apercevait par la porte ouverte de son bureau. — Ne vous inquiétez pas. qui d’ordinaire reposait avec son jumeau dans un écrin. et ouvrit silencieusement la porte de la petite chambre. murmura Florian. Ce disant. Etroitement plaquée contre une . Si quelque danger se présentait. mais la crosse peut constituer une excellente matraque. Florian explora l’une des vastes poches de sa jaquette. ma fille. Ce gaillard ne devrait pas y résister. vous n’êtes pas si loin. pourvu qu’on le tienne par le canon.— D’une arme ? Laquelle ? Elle pencha la tête. Priscilla. — Rien de tel qu’un pistolet de duel pour aller ouvrir nuitamment la porte en toute sécurité. J’accours au premier appel. — Voilà qui me rassure. Les couvertures sous le bras. Je te le prête. déclara-t-il avec emphase. Je ne risque absolument rien. Un bras jaillit. elle passa par la cuisine et l’office. — Je crois avoir mentionné le rouleau à pâtisserie. — Je vais le garder dans mon giron. un peu émue. il ne quittait pas des yeux un dossier aux feuillets éparpillés. et émit un petit rire espiègle. Priscilla lui baisa la joue et le suivit tendrement du regard jusqu’à ce qu’il ait regagné le sanctuaire de ses chères études. il me serait facile de crier. en effet. Pour la première fois depuis presque cent ans ce souvenir de mes aïeux trouve son utilité. ma chérie.

musculature virile. Son cœur allait-il cesser de battre ? . Une forte main la bâillonnait. Priscilla ne respirait plus. et lui coupait le souffle.

Priscilla ne put répondre que par un grognement inarticulé. et de sa légèreté. . Si tu essaies d’appeler. Son adversaire était le plus fort. mauviette. de desserrer à force de contorsions l’étreinte qui la retenait prisonnière. La main qui lui couvrait le visage se fit moins oppressante. Réduite au silence et presque à l’asphyxie. inutile. Bien qu’il ne pût s’agir que d’une menace. elle ne pouvait s’empêcher de revoir en imagination sa nudité. il s’exprimait avec un accent américain. je te tords le cou. pour lui tâter le cou. Tu m’as compris ? Elle acquiesça comme elle le put. Le pistolet à elle confié par son père gisait au fond de la grande poche de sa jupe. Priscilla ressentit cette palpation comme une caresse génératrice d’émois étranges. Ce fut en vain.2 Priscilla tenta de se débattre. son agresseur lui murmurait à l’oreille une bordée de questions. chez qui ? Et mes habits. — Je te laisse respirer. et bien qu’elle tournât le dos à l’insolent. poursuivit-il sur le même ton. Sourdement. bon sang ? Pour comble d’étrangeté. puis glissa vers le bas. Elle prit conscience avec amertume de sa propre imprévoyance. Elle se sentait soudain plus sensible qu’il n’était raisonnable à toutes sortes de contacts nouveaux pour elle. — Alors ? Qui diable es-tu ? Où suis-je.

— Allez. la crosse du pistolet bien en main. des mollets à la nuque. Vacillait-il ? Le bras qui enserrait sa prisonnière semblait se détendre. Comme pour mieux se contrôler. réponds. en position de faire feu. cette question ne s’adressait sans doute qu’à lui-même. ordonna-t-il en lui soufflant dans les cheveux.dont l’évidence s’imposait avec une étonnante précision sur son corps. Priscilla lui faisait face. — Mon nom est Priscilla Hamilton. S’appliquant à l’analyse de ces sensations diverses. l’homme qui s’était fait de sa couverture une sorte de pagne laissa libre cours à son indignation. Nous n’avons aucune raison de nous connaître. mais trop tard. et jusqu’à celui. Tout ce dont j’ai la certitude. Vous vous trouvez à Evermere Cottage. Je ne vous connais pas. Des dizaines de muscles tendus pressaient sa chair. voulut la reprendre. en même temps que de toute sa force elle se précipitait en avant. plus discret mais plus intime. Il émit un cri de douleur. et contre ses épaules elle percevait le rythme puissant de la respiration de l’homme. et vous n’avez aucune raison de me tutoyer. Le moment d’agir était venu. c’est à vous de me donner les éclaircissements nécessaires. elle resta muette. Du talon pointu de sa mule elle piqua violemment le pied nu de l’agresseur. il y a une demi-heure environ. — Sale petite peste ! Vous faites partie de la bande ! . — Hamilton ? dit-il en se crispant un peu. il abandonna le cou de Priscilla et se passa la main sur le visage en s’appuyant au mur. c’est que vous vous êtes évanoui à notre porte. L’homme s’impatienta. des battements de son cœur. la laissa un instant s’échapper. — Pourquoi ? Prononcée dans un soupir. En ce qui concerne votre présence. — Ni moi non plus. Après un moment de stupeur muette.

l’homme . semblait taillé non pas dans le marbre.— De quelle bande ? Reculez jusqu’au mur. trop lisse et trop pâle. d’une certaine façon. Ses deux jeunes frères. la noble implantation de son cou. L’exhibitionnisme implique une volonté de communiquer. ne ressemblaient en rien à ce superbe athlète. Grâce au ciel. avec semblait-il le souci d’assurer son équilibre plutôt que de faire acte de soumission. il était difficile de porter les yeux ailleurs que sur lui. La couverture qui couvrait ses reins tomba à ses pieds sans qu’il y prenne garde. Priscilla en éprouva quelque contrariété. Il était dérangeant de discuter avec un homme que sa nudité complète indifférait parfaitement. Son visage blêmissant transpirait en abondance. C’est à moi de poser les questions. Priscilla se gardait bien d’observer cette remarquable exposition d’anatomie. Aucun d’entre eux ne possédait de telles qualités esthétiques. pour le détourner aussitôt en rougissant. Il dut fermer les yeux. Il s’appuya au mur. Mais aucun de ceux qu’elle connaissait. Le retour à l’état de nature suppose une indifférence que l’on peut estimer insolente. par un sculpteur soucieux de ne pas alourdir d’une once inutile son œuvre. elle en avait la conviction. le dessin des pectoraux et le jeu de mille muscles inconnus sur son torse puissant ? Jamais Priscilla n’avait vu un homme véritablement nu. En jeune fille de bonne éducation. mais dans le granit. maigres et dégingandés. à présent. Comment avait-elle pu l’ignorer jusqu’à présent ? Elle abaissa un peu le regard. qui la dépassait de toute la tête. n’aurait pu se montrer nu d’une façon aussi saisissante. que l’homme semblait remplir tout entière de sa présence. Priscilla en conclut qu’il tentait d’échapper au vertige. Priscilla découvrait avec surprise le charme étrange de l’anatomie masculine. Comment ne pas admirer la largeur de ses épaules. Le visiteur. Mais dans la pièce exiguë.

— Vous avez reçu au crâne un coup violent.. si vulnérable que Priscilla en fut émue de compassion. n’est-ce pas ? — Deux fois déjà. Pour un peu. mais émit un gémissement en se tenant le front à deux mains. avec une couverture. Tout le monde en ferait autant. parce qu’il faut vous. mais dans le cas d’une plaie à l’occiput l’alcool est déconseillé. Il secoua la tête. Je ne sais pas leurs noms. vous couvrir.. Elle lui désignait les couvertures tombées sur le sol. Il parvint à ouvrir les yeux et la regarda fixement.. Je ne tiens pas à vous ramasser encore une fois sur le sol. ce me semble. — Je vous donnerais volontiers un cordial. s’excusa-t-elle. dit-il en relevant la tête. Vous n’êtes pas leur complice ? — Complice de qui ? Je ne le suis de personne. . et ne pouvait savoir ce qu’elle venait de contempler furtivement. Pourquoi me soignez-vous ? Pourquoi m’avez-vous mis ce pansement ? — Parce que vous êtes blessé. — J’ai perdu connaissance. A votre place. tout tourne autour de moi... Il dut faire un effort pour les apercevoir. suggéra-t-elle avec autorité. en ramassa une à gestes prudents et s’en enveloppa sommairement. et de quels yeux ! — Vous devriez vous asseoir. — Que m’arrive-t-il ? Je transpire à grosses gouttes. fâché de ne pas comprendre. Lorsqu’il se fut rapproché de la couchette à pas lents. je m’installerais sur le lit.. — Je n’y comprends rien. son regard se serait fait accusateur.gardait les paupières closes. — Alors. et vous souffrez d’une forte fièvre. il put s’y asseoir. par prudence. De qui parlez-vous ? — De ceux qui m’ont ligoté.

à présent.. assez vulgaires ? Ils sont venus à votre recherche. . — Pardon. dans cette. tantôt l’autre. le visage enfiévré. Je n’avais plus la notion du temps. Elle prit soin cependant de ne pas lui tourner le dos. et lui tendit les couvertures d’assez loin pour qu’il ne puisse lui saisir le poignet. Mais alors.. Je crois.. Dans cette tenue ? Il ne la vit pas rougir. Je vous dois des excuses. Pourquoi fait-il si froid ? — Je vous apportais d’autres couvertures. — Je ne me souviens pas. Il se contenta de serrer contre lui la double épaisseur de tissu et continua à grelotter. jusque chez nous. Ma conduite est. déplorable à l’extrême. Je crois qu’il vaut mieux que je m’allonge. Précaution inutile au demeurant. balbutia-t-il. Puis-je vous rappeler que vous m’avez tout à l’heure agressée ? — En effet. m’a-t-il semblé. Elle ne craignait plus l’inconnu. — Vous avez la fièvre. L’homme parut soulagé. peut-être. Un temps très long.— Un grand et un petit. je ne sais pas. Il semblait trop faible pour lui nuire... et je ne me sens pas très bien. pieds et poings liés.. Avant. Il frissonna longuement. et transpirant de plus belle. tantôt l’un. deux nuits et deux jours. Ils étaient là. car il ne semblait animé d’aucune intention particulière. Combien de temps vous a-t-on laissé ainsi attaché. Il fait froid dans cette pièce. et s’enveloppa plus étroitement dans la couverture. Je me suis réveillé et j’étais ainsi. après que j’ai repris conscience. pourquoi me menacez-vous de cette arme ? — Par simple précaution. — Nous ne sommes donc pas ennemis. Priscilla n’eut qu’à se baisser pour ramasser les couvertures qu’elle avait laissées choir sur le sol. Mon père les a éconduits.

Il y avait dans cette impression quelque chose de ridicule. Je ne sais pas. elle trouva son hôte non plus roulé en boule.. Priscilla s’approcha.. Ses yeux se fermaient déjà. en claquant des dents. mais étendu de tout son long sur le dos. Comme il fait froid ! Il se recroquevilla sur lui-même. la chose. Mais quoi ? La curiosité serait-elle un vice. Soignante occasionnelle. Devait-elle le laisser ainsi découvert. jusqu’au buisson où se nichait. — Monsieur. réticente. mais dont le spectacle l’attirait depuis. Priscilla se sentait coupable par anticipation. en jeune fille bien élevée. il brûlait visiblement de fièvre. il s’allongea d’un coup sur le lit.Joignant le geste à la parole. Une infirmière ne prodigue-t-elle pas ses soins en toutes circonstances ? Mais l’argument ne résistait pas à l’examen. attendez ! Vous ne m’avez rien dit. incertaine de la conduite à tenir. quelques minutes plus tard. où dans un placard se trouvaient d’autres couvertures. Aussitôt penchée sur lui pour observer de près son visage. cet objet dont elle ne cessait de détourner le regard depuis qu’elle l’avait pour la première fois aperçu en ouvrant la porte. rangea dans sa poche le pistolet inutile et se rendit dans la cuisine toute proche.. elle ne pouvait se défendre d’un désagréable sentiment de culpabilité. par une étrange fascination. soumise qu’elle était à la tentation de contempler plus bas que le torse de ce bel homme. une démarche à proscrire absolument ? Priscilla. les bras chargés de tout le stock disponible. L’homme ne grelottait plus. sans doute. ou tenter de l’envelopper ? Hésitante.... Priscilla faillit céder à l’affolement. de façon quasi obsessionnelle. Lorsqu’elle revint. . Que vous est-il arrivé ? Que vous veulent ces vilaines gens ? — Je. et dépouillé de toute protection. Priscilla eut une hésitation. les bras en croix.. plus bas que ses muscles abdominaux..

ni de ces histoires que les petites filles racontent à leur poupée. affrontaient les brigands. elle ne leur cédait en rien dans le domaine du grandiose et de l’étrange. Nourrie de la littérature des sœurs Brontë et des romans épiques de Walter Scott. Ses héros ne ressemblaient en rien aux hobereaux du Dorset. Non pas des poèmes évanescents. elle publiait. Les femmes mariées jouissent dit-on de ce privilège. Mais depuis quelque temps. intellectuelles aussi bien que financières. certains qu’ils sont de s’exposer à des cauchemars atroces ou à d’incoercibles insomnies. dans des lieux inconnus ou inaccessibles. Priscilla Hamilton avait son secret. mais de ces récits d’aventures. étaitelle incompatible avec l’état envié mais à tout prendre désolant de femme comme il faut. de passion et de terreur que les êtres sensibles ne lisent qu’avec une délicieuse appréhension. Aussi bien l’activité qui lui apportait mille satisfactions. professionnellement. Elle écrivait. Priscilla s’était résignée à ne pas être une jeune fille comme il faut. Elle ne possédait pour cette ascèse ni la force d’âme ni l’ambition nécessaires. vouée dans un tranquille cottage à une paisible existence. .n’avait jamais posé les yeux sur un tel objet. ils couraient le monde. dans le secret de son cœur. Conventions et mondanités la faisaient périr d’ennui. une éducation bien conduite lui enseignait que les dames comme il faut ne parlent jamais de ces choses. Jeune fille sage. Priscilla n’en avait d’ailleurs pas la certitude absolue. Nés de son imagination. qui ne sortent de leur manoir que pour chasser le renard deux fois par an. et n’y pensent pas. Priscilla dans la lignée de ses modèles n’introduisait dans ses œuvres que des sentiments extrêmes et des exploits inconcevables. L’art du roman lui permettait de faire vivre des personnages idéaux ou chimériques. Depuis sa plus tendre enfance.

car elle n’en est. L’inconnu ne risquait-il pas de s’éveiller sans crier gare. Pour son bonheur. à l’orée de la nuit. Et jamais elle n’avait pu examiner aussi nettement la constitution véritable d’un être vivant. pour qui croit à son art. Priscilla éprouvait l’étrange sensation de rencontrer l’un de ses héros. Son absence de costume constituait sans doute une lacune importante. bien sûr. Paradoxalement élégant malgré sa nudité. l’inconnu était bien celui qui offrait le plus d’analogies avec les surhommes qui peuplaient ses romans. d’aventure et d’amour.et se trouvaient toujours ailleurs. de vérité. la force. Mais en qualité d’auteur. Toutes choses égales d’ailleurs. et le mystère. en quête de trésors. l’aventure offrait à Priscilla Hamilton une documentation de premier ordre. Le public est ainsi fait que s’il tolère les situations les plus hasardeuses. car d’ordinaire les preux chevaliers sont vêtus de pied en cap. voire les plus équivoques. La curiosité n’acquiert-elle pas sa noblesse. En véritable héros de roman. Leurs adversaires ne sont pas non plus de pâles voyous qu’un vieux monsieur peut aisément éconduire. . de l’ensemble des hommes qu’elle ait jamais rencontrés. il en avait la taille élevée. Priscilla décida d’en courir le risque. il était venu frapper à la porte d’une inconnue. qu’un reflet affadi. parmi les nobles héroïnes de ses récits. et de la surprendre en flagrant délit d’indiscrétion ? Après s’être brièvement consultée. dans lesquelles se fourvoient les héroïnes. lorsque l’observation se met au service de l’Art ? De toute évidence. En observant l’inconnu. dans un perpétuel état d’agitation. pas une seule n’aurait osé mettre à profit la défaillance et la nudité d’un personnage pour scruter son intimité. il ne fait aucun cas des femmes indiscrètes ou dévergondées. Priscilla échappait à cette condamnation : un écrivain ne saurait être confondu avec l’un de ses personnages. Mais la réalité ne peut égaler la fiction.

. D’où lui venait cette sorte de fascination ? Pourquoi. une palpitation inconnues ? Pouvaitelle mettre sur le compte de la curiosité scientifique la tentation assurément surprenante de tendre la main et de toucher la chose ? Elle n’y céderait pas. et consciente de l’importance du moment. — Pouvez-vous vous redresser. toujours rougissante mais de plus en plus décidée. dans la chambre du malade. Elle aurait dû lui demander son nom. éprouvait-elle dans ces régions si intimes que l’on n’en parle jamais des sensations si nouvelles. Si différents des femmes. Elle alla extraire du fond d’un placard le flacon aux trois quarts vide et en mélangea le contenu à un peu d’eau. En présence d’un patient. celui-ci s’était déjà découvert jusqu’à la taille. Elle n’aurait ni cette effronterie.. Priscilla sursauta et se hâta de jeter sur lui l’une des nombreuses couvertures dont elle s’était munie.Elle observa délibérément le corps étendu dans son intégralité. elle hocha un peu la tête. une chaleur. Il n’est assurément pas commode de prodiguer des soins à une personne que l’on ne peut interpeller. le verre à la main. Le souvenir lui vint d’un fébrifuge naguère efficace sur l’un de ses frères. et geignait.. Le cœur battant. Spectacle étrange. — Monsieur. à la seule vue de l’objet. en vérité.. Lorsqu’elle revint. monsieur ? J’ai une potion à vous administrer. Le regard désormais assuré. et le trouva brûlant. elle reprit avec application son examen. Les hommes étaient donc ainsi faits. ni plutôt ce courage ! L’homme s’agita sur sa couchette.. ne devait-elle pas assumer en priorité ses fonctions d’infirmière ? Elle lui tâta le front. puis. . sans doute. s’en détourna aussitôt parce qu’elle se sentait rougir..

sans toutefois que son agitation s’interrompe. pour le rafraîchir. Vous pouvez vous asseoir ? Malgré sa bonne volonté. et s’installa sur un tabouret au chevet du malade. Priscilla retourna dans la cuisine en chercher d’autre. et transpirait profusément. Lorsqu’il eut vidé un grand verre d’eau. — Réveillez-vous. A l’aide d’un linge et d’une cuvette d’eau. il s’apaisa un peu. l’inconnu avait refermé les yeux. mais d’une tout autre nature lorsqu’on se trouve en présence d’un inconnu. brûlante elle aussi. elle se convainquit de cette obligation. Elle lui mouilla d’abord la nuque. Vous avez oublié ? — J’ai soif. Opération banale dans l’intimité familiale. et gémissait encore. — Quoi ? Quelle chaleur ! Où suis-je ? — A Evermere Cottage. et il tourna la tête. Il grommelait des paroles indistinctes. ce qu’il ne fit qu’avec répugnance. Priscilla se trouva contrainte de lui tenir la nuque pour l’aider à boire. puis parcourut à gestes amples le vaste torse de son patient. il lui arrivait d’humecter ainsi leurs fronts. — Encore une gorgée. aussitôt après cette potion. elle lui toucha timidement l’épaule.. et se mit à l’œuvre.. je vous l’ai déjà dit. elle entreprit de lui humecter le visage. — Je vais vous donner de l’eau fraîche. Sous l’effet de ce traitement. s’obstinait à se découvrir. A son retour. Elle remit en place la couverture. Nécessité faisant loi cependant. — Du poison. En qualité de sœur aînée. balbutia-t-il. monsieur ! Ses paupières battirent.En l’absence de réaction. il ne put que s’appuyer sur les coudes. Priscilla se souvenait nettement d’heures passées au chevet de l’un ou l’autre de ses frères. et vous aurez de l’eau. en passant rythmiquement .. ainsi que leurs maigres torses.

dont par un étrange effet de mimétisme ou d’échange elle semblait subir en elle-même les effets. le petit sein d’homme semblait avoir durci. Dans ce creux délicat. raideur des côtes. en même temps que se révélaient les différentes textures de la chair : élasticité des muscles. Exercice physique. le sien s’accéléra. Elle sentait sous son index battre le pouls de l’homme. si satisfaisante et si prometteuse à la fois. Oserait-elle effleurer ce cou puissant ? Elle s’y décida. La peau était chaude. il n’était que tendresse. sous ses doigts qui le pressaient. ce grand corps respirait la force et la rudesse. Le souffle plus court. Ailleurs. elle se contraignit à interrompre cette palpation. et vulnérable. elle sentait une sorte de fièvre monter de ses reins. sans doute. A travers la fine batiste. et s’éveiller des zones de son corps jusque-là endormies. mais douce. elle observa sur la gorge de l’inconnu une artère qui palpitait. et l’envie lui vint de comparer leurs rythmes. Fait étrange. et se remettait à la tâche. Par une sorte de sympathie. elle trempait de nouveau le linge dans la bassine. souplesse des flancs et de la taille au repos. Comme son cœur battait un peu plus vite. Sa pointe s’érigeait. et ce fut comme un enchantement. S’agissait-il d’un inquiétant symptôme ? L’inconnu s’agita et grommela de plus . à la naissance du cou. La sensation reçue semblait si forte ! Cette soirée avait décidément quelque chose de très particulier : jamais de telles expériences ne s’étaient présentées à elle. jamais son propre corps n’avait éprouvé cette fièvre si douce. Elle rafraîchit encore le linge humide et le passa une nouvelle fois sur le torse puissant. Dès que l’eau fraîche s’attiédissait. rapide et ferme.le linge depuis le cou ou les clavicules jusqu’au creux de l’estomac. plus solide et plus raide. ses doigts épousaient avec une précision extrême les reliefs et les dépressions de la peau. La gorge serrée.

Priscilla l’observa. elle trempa l’index dans le verre d’eau et effleura les lèvres sèches de l’inconnu. la chose fut secouée d’un soubresaut. Ses lèvres s’entrouvraient. Priscilla se contraignit à observer le visage du patient. qu’accompagnait sur sa main la chaleur du souffle. L’homme voulut s’humecter les lèvres en y passant la langue. il semblait plus serein. l’objet frémit un peu. La stupéfaction arrêta son geste. Toujours endormi. incertaine du succès de son entreprise. il semblait malgré son importance nouvelle vaincre la pesanteur et se dresser avec une sorte d’arrogance. la jeune fille éprouva une . sans intention particulière. de surprenantes manifestations ne laissaient pas de l’inquiéter. bien qu’elles fussent en quelque sorte délectables. Quelques instants plus tard. nettement allongé. elle serra vivement les jambes. Il respirait avec force. En réaction immédiate. L’objet qui tout à l’heure avait retenu son attention n’était plus le même. S’arrachant à la contemplation de cette expérience fascinante. Dans la région correspondante de son propre corps. Elles se tendirent aussitôt pour sucer ce doigt. Sa main parcourut de nouveau le corps abandonné. souriant presque. en tentant de trouver au phénomène une explication rationnelle. Après un temps d’arrêt consacré à l’observation. A ce contact. Priscilla voulut la ramasser pour la remettre en place. Pour les contenir. Encore très incliné. La jeune fille pour sa part retenait son souffle. et se tendit de plus belle à la verticalité.belle. et de nouveau jeta sa couverture sur le sol. Intriguée. Plus volumineux. Priscilla reprit son travail. enfla sensiblement et se redressa plus nettement encore. avec avidité. de l’épaule à l’estomac. Priscilla passa encore le linge humide sur la peau tendre de l’abdomen.

souple. il fixa sur elle un regard incertain. pas même le délire. ainsi que ses intentions. bouleversée par cette initiative hardie. toute réflexion. — Attends ma belle. Belle petite. Pour confirmer ce jugement flatteur. reste là. surgit pour lui envelopper le doigt d’une caresse si intime qu’elle en frissonna. scandalisée. Elle a le coup d’œil. il lui caressa la joue de sa paume rêche et brûlante.. l’inconnu palpa sans vergogne le buste de Priscilla. Une main lui emprisonnait le poignet. se retroussaient un peu avec une sorte de gourmandise fort embarrassante. C’est toi que je veux. Mme Chang. comme il l’avait fait précédemment. et humecta plus généreusement les lèvres entrouvertes. Repoussant la main indiscrète.sorte d’allégresse apeurée. la première qu’elle ait eu à subir. . Ses lèvres s’écartaient. aussi bien que par la méprise que rien. Tu prends combien ? Sans que Priscilla ait le temps de s’en défendre. ferme. qui par des voies mystérieuses se communiqua à sa chair la plus secrète.. murmura-t-il d’une voix rauque. Les yeux de l’homme s’ouvrirent. la langue de l’inconnu. Il ne la reconnaissait pas. — Je vous demande pardon ? — Pour la nuit. — Joli minois. elle se dressa. annihilant en elle toute pensée. et lui emprisonna un sein. sa victime s’indigna. ne pouvait excuser. ne l’interrogeait pas du regard. Confuse. exigeante. pas une autre. — Monsieur ! Je ne suis pas. Pour cette fois. Elle trempa entièrement l’index. Elle avait mal entendu.

Se méprenant sans doute. la langue de son agresseur écarta ses dents pour fouiller de la façon la plus indiscrète sa bouche. — Tes cheveux. son expérience dans ce domaine se réduisait à un effleurement furtif au niveau de la tempe ou de la joue. Elle posa les deux mains sur le torse puissant.. Vous délirez. — Attendez ! Vous faites erreur.. Priscilla émit un gémissement de protestation. sa chevelure blonde s’étalant autour . Les lèvres de l’inconnu dévoraient les siennes. balbutia-t-il. inouïe. une main impatiente dévastait l’ordonnancement de sa chevelure. Il lui baisait les lèvres avec une ardeur effrayante. pour échapper à la menace en le repoussant avec force. Avant qu’elle eût même compris ses intentions.Hagarde. un tel magnétisme animal. comme pour contribuer à sa perte. une telle exigence. Je veux les sentir. Ses propres lèvres. Elle protesta. Limitée à trois tentatives timides. qui rapprochait dangereusement son visage de celui de son agresseur. qui resta sans effet et ne fit qu’attiser l’ardeur de l’entreprenant personnage. faisait pleuvoir autour d’elle peignes et épingles. mais s’y agrippaient en le pétrissant. l’homme sourit. Lorsque. elle subissait l’assaut. révélation suprême. elle éprouva sur la nuque le contact d’une autre main. Elle était perdue. Tous les sens en émoi et l’esprit en déroute. L’homme émit soudain une brève interjection. Il l’étreignait maintenant à deux bras. Ses mains étendues sur le torse musclé ne le repoussaient plus. soupira d’aise et acheva son geste. et ses tresses sages se trouvaient défaites. se débattit. abandonna sa bouche et lui baisa l’oreille. Jamais elle n’avait éprouvé une telle chaleur. les entrouvraient. tout à l’heure étonnées et passives.. sans espoir de défense. Jamais personne n’avait embrassé ainsi Priscilla Hamilton. avec une force étonnante. s’activaient maintenant..

le temps n’existait plus. se dilater. laissez-moi. répondre à la caresse. Ses paupières s’abaissèrent. il se tut. elle sentit sa chair s’épanouir. son visage s’y baignait avec délectation. hors de son atteinte. d’autres douceurs. implora-t-il. Madame Chang. Les bras vides. elle s’arracha si vivement à l’étreinte coupable que l’homme ne put la retenir. presser son sein si étroitement qu’elle semblait faite pour le contenir et en éprouver la fermeté.. elle passa la main dans le désordre de ses cheveux. aussi bien que toute réflexion.. attente d’autres jouissances. dont elle découvrait avec émerveillement les virtualités d’excitation sensuelle. il était au désespoir.. quelque part. Sous le mince tissu. n’osant bouger. en même temps que tout son corps s’embrasait. Sans avoir comme l’inconnu l’excuse de l’inconscience. là. Ses reins frémissaient.d’elle dans un effrayant désordre. Priscilla comprit la gravité de la situation. resta longtemps immobile. Quelle chaleur. — Non. misérablement tendus vers elle. lui interdisant toute expression. ma beauté. ne pars pas.. Priscilla. Tout n’était que jouissance et douceur. elle s’y prêtait avec une complaisance véritablement scandaleuse ! Dans un sursaut de pudeur outragée. en mordilla le lobe. En tremblant. Les doigts de l’homme la parcouraient. — Reste. Je. et bientôt ne fit que maugréer des lamentations indistinctes. sans oser s’asseoir. Sa voix s’affaiblissait. Jamais elle n’aurait dû subir de tels attouchements. dites-lui. Il lui taquina l’oreille. gémit-elle... sur ses épaules et son cou. Une fièvre s’allumait en elle. Une main vint palper son buste. Seigneur ! J’ai de quoi payer. Mais il reprit ses lèvres. il balbutiait. Dans l’ivresse du baiser. sa chair secrète s’animait d’étranges pulsations. Elle se rappela comment .

Pour aggraver son cas.ses tresses avaient été libérées. Sans doute l’agresseur avait-il pris l’initiative. non par le repentir. en paix avec sa conscience. Lorsqu’on a toujours vécu en jeune fille rangée. consciente d’avoir affaire à un inconnu. des héros de roman ! Faute de pouvoir retrouver l’ensemble de ses accessoires. le remords ne tenait dans ses préoccupations qu’une importance tout à fait secondaire. sur le front ou sur la joue. allant même jusqu’à jouer. Parfaitement lucide au contraire. surtout ! Un baiser. Priscilla se sentait obsédée. d’une façon si complète. Et le baiser. mais par la délectation rétrospective de chacun des événements qui s’inscrivaient dans ses souvenirs. Un pareil baiser. un rôle actif dans cet échange.. le goût enivrant d’une bouche inconnue. elle ne put que confesser ses erreurs. et pour une opération si bouleversante. c’était donc cela ! Jamais elle ne l’aurait cru. il est pénible et surprenant de se découvrir une âme de gourgandine. presque irréel. délicieuse donnait à l’aventure un caractère romantique.. Elle se rappelait avec enchantement les sensations qui l’avaient surprise et transportée. c’est avec un enthousiasme criminel que Priscilla avait mis à profit la méprise de son patient. et ses fautes. l’odeur . Mais la fièvre et le délire exonéraient le malheureux de toute responsabilité. Priscilla dut se contenter des quelques peignes et épingles qui lui restaient pour remettre un peu d’ordre dans sa chevelure. quelle supercherie ! Recevoir cette initiation d’un étranger. si. Accoutumée à examiner sans complaisance ses propres agissements. puis en épais chignon. seuls peuvent l’échanger des amants passionnés. si intime. d’un inconnu. en la contraignant par la force à subir son baiser. dans la mesure de ses moyens. qu’elle organisa en tresses. Utiliser le même mot pour un baiser paternel ou familial.

puisque le contact des gouttes sur sa tempe et son cou lui rappela celui des lèvres et de la main de l’inconnu. Pour apaiser les délires de son imagination. en état de détresse. Dans la pièce voisine se trouvait un être provisoirement affaibli. il tentait de se lever. Mais une poussée de fièvre vint bientôt le jeter dans un état de vive agitation. et qui nécessitait des soins. le spectacle d’un sexe étrangement animé.. emmitouflé dans ses couvertures et gémissant par intervalles. Le souffle court. Elle prit une profonde inspiration. Les épisodes alternés de chaleur . Il ne lui restait donc qu’à les proscrire. et la méconnaissant au point de la confondre avec une pensionnaire de mauvais lieu. irresponsable de ses actes. Un simple étranger en proie au délire. Forte de cette réflexion. De ces expériences nouvelles. Elle le trouva d’abord grelottant. ne devait-elle pas enrichir son œuvre littéraire ? Plus instruites.virile d’un homme.. se sécha sans ménagement et rassembla sa volonté. les gestes désordonnés. Il importait de réagir. inoffensif et pitoyable. Priscilla se hâta de reprendre sa garde au chevet du malade. elle se rendit dans la cuisine. en vérité. afin de se baigner le visage d’eau fraîche. en pesant à plusieurs reprises sur ses épaules. Remède fallacieux. et Priscilla ne put qu’à grand-peine le maintenir couché. et de revenir à une vision raisonnable des choses. les héroïnes de ses romans ne gagneraient-elles pas en vraisemblance ? Idée saugrenue. et s’avéraient d’une fadeur désespérante. Mais elle devait se rendre à l’évidence : les inventions les plus hardies de ses précédents ouvrages perdaient à présent tout leur sel. A quoi bon dans ces conditions spéculer sur un éventuel rapport de sympathie ? Parfois utiles à la création romanesque. les fantasmes ne possèdent aucun effet thérapeutique.

avec beaucoup de douceur. Mais elle vit le mouvement paisible de sa respiration. comme enivrée de bonheur. et il lui caressait les cheveux avec un naturel déroutant. Priscilla se sentit emportée par une sorte de vertige. Elle releva le front. elle s’était endormie sur son siège. Priscilla s’éveilla en sursaut. proche de la défaillance. Mais aussi bien ne semblait-il pas se formaliser de la voir à genoux devant lui. allongé bien à plat. en continuant à lui caresser les cheveux. Une main lui caressa la tête. Les jambes molles. les bras étendus. L’espace d’un instant. . elle se leva d’un élan pour se pencher sur l’inconnu. tout naturellement. Lorsque l’aube commença à poindre. et posa le front sur le bord de la couchette. honteuse de sa négligence. Prise de tremblements nerveux. Il se tenait immobile. et que des larmes ruisselaient de ses paupières. comme on caresse ceux d’une petite fille. Epuisée. et de son chignon fort peu convenable à une conversation avec un étranger. La fièvre était tombée. La main posée sur son front. s’enquérait de sa santé et de son confort. très clairs. la fixaient intensément. Priscilla s’était endormie. inquiet et attentif. couvert jusqu’au menton. elle se laissa glisser jusqu’au sol. elle s’aperçut avec étonnement que des sanglots l’étouffaient. Saisie de remords. Inexplicablement bouleversée. sur les genoux. Elle se souvint du désordre de sa chevelure. — Vous allez bien ? Par un étrange retour des choses l’inconnu.excessive et de frissons frileux se succédèrent ainsi toute la nuit. des yeux verts. elle put le croire mort. elle poussa un soupir de soulagement. Tout proches. dans la position la plus inconfortable. hâtivement rassemblée.

— Oui. Priscilla rougit modestement. pour effacer tout vestige de ses larmes. — Mais je suis. dit-elle. — Suis-je censé vous connaître ? Rappelée quoi qu’elle en eût au respect des convenances. — Excusez-moi... que déroulaient ses doigts. il s’offusqua. répondit Priscilla en rougissant de plus belle. formulés avec autant de simplicité. je vois. Peu habituée aux compliments de cette nature. — Vous voulez plaisanter ? — En aucune façon. hier soir ? — Tout cela me semble si confus. c’est le choc de l’euphorie. — Merci..Priscilla partit d’un rire nerveux et se passa vivement la main sur le visage. Vous avez passé une si mauvaise nuit ! Maintenant. précisa-t-elle sans s’impatienter. c’est fini. Dans cette tenue. Ne vous souvenez-vous pas d’être venu frapper à notre porte. en observant une longue mèche d’un blond doré. — Dites-moi votre nom. — Qui je suis ? Il ne semblait pas comprendre. Incrédule et surpris.. monsieur. Priscilla se releva vivement. Vous vous êtes présenté. Il fronça un peu le sourcil. Où sont mes vêtements ? — Je l’ignore. En se redressant. murmura-t-elle. Sans couverture. Je ne sais pas même qui vous êtes. vous n’avez plus la fièvre ! Alors vous comprenez. Vous êtes véritablement très belle. il fit tomber jusqu’à sa taille la couverture qui l’enveloppait.. en remettant un semblant d’ordre dans sa chevelure. — Pas du tout. ... comme à la recherche d’un souvenir.. Il lui sourit à demi.

Je ne sais pas mon nom ! Je ne sais pas qui je suis ! ..Le regard vide. il s’effraya soudain. — Mon nom ? Je..

Il accueillit cette information sans enthousiasme. Il se passa la main sur le front. Priscilla établit sans hésiter un bilan provisoire. Dormez.. en jetant autour de lui des regards rapides. Je l’ai oublié. soupira-t-il. la seule ! — Ce serait trop facile. Ma pauvre tête.. Ce choc a peut-être déterminé la forte fièvre qui dans la nuit vous a conduit jusqu’au délire. — Vous ne savez pas votre nom ? — Je. Votre température me semble encore trop élevée. Pour obtenir ce résultat. Le repos est une panacée.. on reste fou ? — Quelle exagération ! s’écria Priscilla en mettant dans son intonation ce qu’elle put en fait de sincérité et de désinvolture. le sommeil me semble le meilleur remède. je vous l’assure. comme pour découvrir des repères. Vous n’avez pas perdu la raison.. La crise est passée depuis une ou deux heures.. C’est étrange. et au réveil tous vos souvenirs vous reviendront.3 Les yeux de Priscilla s’écarquillèrent.. — Après la crise. Habituée par son père aux rigueurs de l’observation des faits. . J’ai mal. mais la mémoire. mais l’amélioration est sensible. Cela se retrouve aisément. — Vous portez à l’occiput les traces d’un coup violent.

elle se tordait les mains dans un geste de supplication. Que s’est-il passé ? Racontezmoi tout. . — Ma chère enfant. Penny ? Venez ! Sur la pointe des pieds. elle se préparait une tasse de thé dans la cuisine lorsque Mlle Pennybaker y fit son entrée. Si l’optimisme qu’elle affichait s’avérait justifié. L’inconnu dormait paisiblement. et les étincelles de la surexcitation la plus vive. — La fièvre n’est tombée qu’à la fin de la nuit. je serai courageuse ! Comme pour souligner son inquiétude et l’ardeur de son dévouement. et Priscilla eut le plaisir de le voir retomber dans le sommeil. quel soulagement ! De la nuit. réponditelle sommairement. Voulez-vous le voir. non plus hérissée de papillotes et enveloppée de blanc. tant votre sort me préoccupait. une mesure radicale s’imposait. et ses yeux agrandis s’écarquillaient. bien des mystères seraient sous peu éclaircis. mais strictement coiffée. Pendant que sa gouvernante. mais dans son regard brillaient les lueurs de la curiosité. Ses longs cils adoucissaient de la façon la plus attendrissante ses traits énergiques. et revêtue d’une austère robe de serge brune. je n’ai pu fermer l’œil une seconde. ne me cachez rien. je vous vois saine et sauve. Elle s’efforçait de donner à son visage un air de componction.Il ferma cependant les yeux. sa barbe naissante ajoutait quelque chose à sa séduction. tel un enfant. scrutait avec soin son visage. béante d’attention. En estompant les méplats accusés de ses joues et la ligne volontaire de sa mâchoire. elles allèrent jusqu’à la porte de la petite chambre. Quelques minutes plus tard. Il dort à présent. Priscilla comprit que pour éviter un déluge de questions. Priscilla en apprécia surtout le charme. comme rajeuni.

Dès qu’elle se souvint de son patient endormi. n’est-ce pas. il lui fallut aussitôt le corriger. — Enfin. c’est en toute hâte qu’elle procéda à sa toilette. Une fois revenue au rez-de-chaussée. — Toute une nuit passée en compagnie d’un tel individu ! Quelle épreuve pour vous. Mme Smithson la cuisinière.. ... pour aller s’établir dans le corridor. comme pour la réconforter. et la compassion qu’il impliquait. Je veux dire. et de sa possible guérison. ma chère enfant ! En toute honnêteté. me voici victorieuse ! — Vous me surprendrez toujours. Vous l’avez bien mérité ! Elle se saisit d’une chaise. il lui fallut un moment pour rassembler ses esprits. Lutter ainsi contre la fièvre. elle se jeta sur son lit et s’endormit profondément. Epuisée par sa veille.. l’accueillit d’un sourire. Priscilla éluda le compliment. elle trouva l’homme et sa surveillante dans la position même où elle les avait laissés. En regagnant avec elle la cuisine. déplora Pennybaker. et se rendit présentable. C’est une expérience. Lorsque le soleil de midi l’éveilla. et prenez quelque repos. qui officiait aux fourneaux du lever au coucher du soleil pendant que sa fille s’affairait au ménage. En montant l’escalier..Loin d’apprécier ces attraits. Pennybaker entretenait ses fantasmes d’affolement. Montez vite dans votre chambre. elle prit le bras de la jeune fille. passionnante ! Pour atténuer l’émotion que suscitait chez Pennybaker un tel enthousiasme. Dans ce combat. et vous vous exprimez parfois avec extravagance. à l’extérieur de la chambre dont la porte était restée ouverte. c’est très positif. — Pas du tout ! s’écria-t-elle.. Priscilla songea avec amusement qu’ainsi postée sa gouvernante adoptait moins l’attitude d’une garde-malade que celle d’un gardien de prison.

Je lui ai dit que vous aviez bien le . Elles se tinrent toutes deux derrière le dos raide de Mlle Pennybaker. Croyez-vous qu’elle m’en aurait touché un mot. — J’en reviens pas ! répéta-t-elle pour la dixième fois lorsqu’il fut achevé. « Une prétentieuse. Vous allez pouvoir me dire ce qu’ils font là tous les deux. Priscilla laissa échapper un soupir.. Il va en avoir. C’est pas croyable ! Pour lui éviter de mourir de curiosité aussi bien que pour satisfaire la sienne. » Il fallut bien lui expliquer l’arrivée de l’inconnu. je lui en ai donné. des choses à raconter. aurait-il retrouvé la mémoire ? — S’est-il déjà réveillé ? — Deux fois. ça n’a pas de cœur.. et je m’y connais. et même la visite de ses étranges poursuivants.— Vous voilà enfin. répondit complaisamment Mlle Pennybaker. que sa mission de surveillance pétrifiait positivement. sans souci de provoquer la réprobation muette de la gouvernante. cette mijaurée ? Comme si j’allais faire des racontars dans tout Elverton ! Vous me connaissez. ce récit fut salué d’exclamations multiples par Mme Smithson. elle sur sa chaise. c’est un bel homme. Un peu plus tard il a réclamé « l’autre dame ». Bien que succinct. Priscilla invita la cuisinière à venir voir le personnage endormi. mademoiselle. murmura admirativement Mme Smithson. Il m’a demandé de l’eau. A son réveil. lui sur le lit. — Pour un bel homme. avait-elle coutume de rappeler sans désigner nommément personne. Priscilla se hâta de panser l’amour-propre blessé de la cuisinière. Ni l’une ni l’autre des deux femmes n’étaient instruites de l’amnésie qui affectait l’inconnu. qui au service de Florian Hamilton avant l’arrivée de Pennybaker considérait depuis vingt-quatre ans la gouvernante comme une intruse.

droit de vous reposer. — Qui êtes-vous ? dit-il enfin. Priscilla s’approcha seule de son lit. L’auriezvous oublié ? Il hocha la tête et se redressa. Comme sensible à l’intensité de leurs regards. Un sourire charmeur apparut sur les lèvres bien dessinées de l’inconnu. les paupières à demi closes. qui dévoilait son torse. . — Un bon bol de mon potage. Evermere Cottage se trouve à Elverton. Mme Smithson s’épanouit. éprouva comme une pointe de jalousie. — Je suis Priscilla Hamilton. Mme Smithson est notre cuisinière. sans prendre garde au glissement de la couverture. D’emblée conquise. Je vous l’ai dit hier soir. et s’attarda avec les autres à observer le dormeur. Le visiteur accepta d’un sourire. avec tant de chaleur que Priscilla. et les examina à son tour suspicieusement l’une après l’autre. — Et elles ? — Mlle Pennybaker était ma gouvernante. Elle a bien voulu veiller sur vous. elle posa avec autorité la main sur le front du malade. il ouvrit bientôt les yeux. sans bouger. transcendée par l’enthousiasme. s’envolait vers la cuisine. Les deux femmes qui l’observaient depuis le couloir semblaient l’intriguer. — Une cuisinière exceptionnelle. après tout ce qu’il vous a fait voir pendant la nuit ! Priscilla ne jugea pas utile de développer ce thème. y a de quoi requinquer un homme ! proclama-t-elle. dans le Dorset. absurdement. si j’en juge aux parfums enchanteurs qui parviennent jusqu’ici. sous la surveillance des employées. pendant que Pennybaker se voilait la face. Pendant que Mme Smithson.

Je ne sais d’où je viens. — De quoi est-il question ? Qu’avez-vous perdu ? Il la regarda pensivement. visiblement préoccupé par autre chose. mademoiselle Pennybaker. — Vous avez raison. J’ai tout perdu. On la sentait en alarme. — Moi. Quand je lui ai demandé à boire. déclara-t-elle.— La fièvre est effectivement tombée. — J’en conclus que vous n’avez pas encore retrouvé la mémoire. Pennybaker. Il hocha la tête. Serais-je atteint d’une maladie contagieuse ? — Je ne le crois pas. puisque je ne sais qui je suis. où je vais. Je ne retrouve rien. qui entendait mal. L’homme acquiesça. — Tout. elle m’a tendu de l’eau comme avec des pincettes. et hocha de nouveau la tête. sans plus songer à se moquer d’elle. Je ne puis jurer de rien. — Oublier votre nom ! Est-ce possible ? . — Pourquoi me regarde-t-elle ainsi ? demanda-t-il à mivoix. — Non. je ne me sens pas l’âme d’un bandit. et son regard se fit lointain. un bandit ? C’est ridicule ! — Pourriez-vous en jurer ? Priscilla ironisait. et ne put s’empêcher de rire. Il semblait chercher en lui-même quelque indice. qui je suis. Mais le visage de l’inconnu s’assombrit. Je ne sais même plus mon nom. Je soupçonnerais plutôt Mlle Pennybaker de ne voir en vous qu’un bandit dangereux. Puis il soupira. quitta son siège pour s’approcher. Priscilla suivit son regard. Mais il n’empêche. Pennybaker le fixait avec l’intensité propre dans les foires aux hypnotiseurs qui prétendent subjuguer autrui.

et désarmer son scepticisme. et on m’a pris tous mes vêtements. — Vous marquez le point. qui de toute évidence attendait ses questions. Mme Smithson. interrogations et commentaires dont sa chère Penny se plaisait à émailler la conversation. Sans ostentation comme sans hypocrisie. Aussi étrange que cela paraisse. songea Priscilla. se laissa elle aussi prendre au charme du bel inconnu. Priscilla vint s’asseoir en faisant face à l’inconnu. Il lui tardait en effet d’interroger à sa guise le visiteur. qui venait d’apporter sur un plateau un bol de potage. ils s’étudiaient mutuellement. Priscilla saisit cette occasion pour inviter sa gouvernante à aller prendre son déjeuner. Lorsque le bol fut vide. Je suis ligoté. répondit Priscilla. C’est un moment difficile ! — Une cabane ? En quel lieu ? . — Vous ne vous rappelez donc rien ? — J’ai de vagues souvenirs. en admirant avec quel appétit il faisait honneur à ses talents. Il ne reconnaissait plus personne. — Sans doute.. Le plus ancien.— Bien sûr. d’événements très récents. comme pour s’excuser. mais il avait quatre-vingt-quinze ans. Ce fut Priscilla qui rompit le silence. on ne peut rien vous cacher. sans avoir à subir les exclamations. mademoiselle. Souvenez-vous du beaupère de la tante Céleste. Il me semble que ce monsieur est loin du compte. Il sourit. L’inconnu s’égaya.. Dès que les deux femmes eurent quitté la pièce. Je me réveille dans une cabane dépourvue de fenêtres. Il allait de toute évidence s’attirer les bonnes grâces de Penny. j’ai effectivement perdu tout souvenir. et ne savait plus qui il était. la cuisinière se vit contrainte d’abandonner sa contemplation et de retourner à ses fourneaux. dit Pennybaker en haussant les épaules.

en effet. non peintes. au moment de mon évasion. hocha pensivement la tête. déclara-t-elle avec fermeté. — Pas un instant je n’ai douté de vous. — Vous aviez un gardien ? — Ils étaient deux. — C’est vraiment ainsi.— Je n’en sais rien. — Elle ne l’est pas. Se méprenant sur une réflexion dont le sens ne pouvait lui apparaître. — Avant cet enfermement. Une simple baraque en planches brutes. Priscilla. Ils venaient seulement vérifier mes liens. sans grande compétence il faut le reconnaître. murmura-t-elle pensivement. Et voilà que la fiction se faisait réalité. le narrateur eut un mouvement de contrariété. Mais l’aventure n’est pas commune. qui venaient chacun leur tour vérifier mes liens. C’est le plus trapu des deux que j’ai dû assommer. Ils ne m’ont ni menacé ni sollicité. il faut l’avouer. sans rien dire. Je ne connais aucun de ces individus. en effet. L’expression songeuse mais sagace. Une fois l’autre corde dénouée. Vous n’avez aucune idée des circonstances dans lesquelles elle s’est produite ? — Aucune. dans une sorte de clairière. qui buvait ses paroles. Je n’en ai vu l’extérieur que fugacement. vous avez nécessairement subi une agression. . — C’est donc vraiment ainsi. Me taxeriez-vous d’affabulation ? On n’invente pas des extravagances pareilles ! Priscilla se fit conciliante. elle l’avait bien souvent décrit dans ses ouvrages romanesques. Ce genre d’exploit. il m’a suffi d’attendre mon gardien. — Comment vous êtes-vous échappé ? — Je suis parvenu à user les liens de mes poignets sur l’arête d’une solive. Priscilla hocha la tête et fronça les sourcils.

alors que des voleurs auraient sans nul doute choisi de s’éloigner ? Première hypothèse : vous portiez un uniforme qui vous rendait aisément identifiable. — Dans cette cabane. et ils ont voulu vous en empêcher. Il faut bien que dans une telle affaire ils aient poursuivi un intérêt matériel. N’ayez pas cet air dubitatif. reprit-elle sur un tout autre ton. éleva cette remarque à la dignité d’un compliment. il faut qu’il ait une solution. lorsqu’on. je vous prie. — Vous ne manquez vraiment pas d’imagination. elle aurait livré son secret à cet homme qui. vaniteuse comme le sont les auteurs les plus humbles... car dans ce cas elle eût été immédiate. On tente d’empêcher votre témoignage. On a pu vous ligoter pour vous interdire une poursuite.. qui ne portait pas même de cravate ! — . Il peut s’agir d’un procès. vous pouvez innocenter un inculpé. Il leva les yeux au ciel en esquissant une moue. Priscilla.— Voilà un beau mystère. vous pouvez faire emprisonner un malfaiteur. Lorsqu’on affronte une difficulté. en vérité. — Soit.. Témoin à charge. reconnut-elle en baissant modestement les yeux.. peut-être ? — Ils ne m’ont rien demandé.. Témoin de la défense. — Il en faut. sans doute. Procédons par ordre. puisque vos vêtements ont disparu. ironisat-il. nul ne pouvait me voir. Troisième hypothèse : vous deviez vous trouver à un certain moment en un certain lieu. — Une rançon. Mais pourquoi venir vous surveiller. A-t-on voulu votre mort ? Non. Dans un mouvement de coquetterie. Puisqu’il est réel. par exemple. Pour un peu. Vous voler ? Oui. . Elle s’interrompit net.

il laissait craindre le pire. dans l’état où vous vous trouvez. Découvrir votre identité. Il peut s’agir d’une manœuvre d’intimidation. un vol entre bandits appellent des châtiments plus immédiats. Ou peut-être met-on à profit ce délai pour fuir à l’étranger.— L’argument du procès me semble faible. l’inconnu ne put qu’acquiescer de la tête.. en tout état de cause. On ne traite pas ainsi un renégat pour le plaisir de venir le voir de temps en temps.. — Je ne partage pas votre scepticisme. si elles . Une telle intervention ne pourrait qu’en retarder l’issue. Une querelle entre complices. Elle se hâta de détruire l’argument. voilà qui expliquerait bien des choses. Vous êtes venu demander secours aux habitants d’Evermere Cottage. Il sourit encore. Me voilà sur ce point rassuré tout à fait. d’autant que deux vauriens vous recherchent. — Une dispute. — A moins. — Trêve d’hypothèse ! décréta-t-elle. par exemple. une trahison. Priscilla eut un doute. avec un peu d’amusement. Il eut soudain un sourire amer. Inutile de préciser que ces recherches. ou pour détruire des preuves ! Sinon convaincu. et la faiblesse de l’hypothèse. que je ne fasse partie de la bande. — J’admets l’objection. ainsi que la raison de votre présence à Elverton. voilà les deux objectifs que nous devons nous fixer. S’efforçait-il de l’effrayer ? En affectant dans son intonation comme dans son attitude une sorte de détachement ou d’indifférence. suggéra-t-il. — A nous ? Pourquoi ce pluriel ? — Parce que vous n’êtes pas seul. Ni mon père ni moi ne pouvons vous en chasser tout. Une enquête s’impose... les priorités qui s’imposent à nous. Quelques jours de prison de plus ou de moins. du moins accablé par l’abondance des arguments.

devraient nous donner de précieuses indications sur les motifs de leur vindicte à votre égard. je vous interdis d’aller battre la campagne en vous livrant à des excentricités. Cette déclaration avait sans doute quelque chose d’un peu approximatif.aboutissent. Mais il n’était pas question de laisser un inconnu douter de ses capacités. vous risquez le pire. haussa les sourcils à la manière d’une princesse outragée. . Je mène l’enquête ! Si pâle et fatigué qu’il fût. — Voilà qui démontre précisément l’inanité de la force. insista-t-il. et voyez ce qui m’est arrivé. Priscilla cultivait volontiers la fantaisie chère aux Hamilton. seule ? Au risque de rencontrer ces deux bandits ? Priscilla. Je suis beaucoup plus fort que vous. poursuivit-il en affermissant sa prise. en désignant du regard la main sacrilège. — Je vous interdis. — En entreprenant une enquête. ni affaiblir sa détermination. — Vous menez l’enquête. sans pour autant déconcerter son tourmenteur. — Mon enquête sera sérieuse. D’un geste vif. il paralysa Priscilla en lui emprisonnant le poignet. Je n’ai coutume ni de « battre la campagne » comme une folle ni de me « livrer à des excentricités ». en m’attendant. dormez encore. en de telles circonstances. le visiteur réagit sans faiblesse à ce propos désinvolte. rétorqua-t-elle avec une dédaigneuse condescendance. Un peu de finesse ne messied pas. car en digne membre de la famille. sans le secours de ma mémoire ? — Faites-moi confiance. monsieur. et de son sérieux. Reposez-vous. — Et comment entreprendre des recherches.

D’abord surpris, puis désarmé, il lui lâcha le poignet en
s’égayant.
— Vous avez réponse à tout, n’est-ce pas ? En présence
d’une femme de tant d’esprit, votre futur époux n’aura jamais
le dernier mot !
— Un galant homme ne le dispute jamais à une dame, fûtelle son épouse.
— Je vous souhaite de rencontrer l’oiseau rare. Mais
laissez-moi vous dire que votre vivacité d’esprit ne prévaudra
pas contre des brutes. S’ils vous voient fourrer votre nez dans
leurs affaires, ils auront tôt fait de vous démontrer que le plus
bel esprit du monde ne peut rien pour esquiver un coup bien
ajusté.
— Je n’ai l’intention de fourrer mon nez, comme vous le
suggérez si aimablement, dans les affaires de personne. Il me
suffira de visiter quelques commères de mes amies, et
d’écouter les derniers potins. Si l’on a aperçu dans les
environs quelque étranger, j’en entendrai parler. A Elverton,
n’importe quel Américain, et surtout un Américain de votre
taille, ne risque pas de passer inaperçu.
— Américain ? Pourquoi serais-je américain ?
— Cela s’entend à votre accent. Il est très caractéristique,
croyez-moi.
L’inconnu hocha pensivement la tête.
— Je ne me sens guère américain. Boston, Philadelphie,
New York... Aucun de ces noms ne me rappelle un foyer.
— Mais ils vous viennent spontanément à l’esprit. Voilà
qui confirme mon impression !
— Mais que ferais-je à... à Elverton ?
— Voilà le point ! Personne n’attendait la visite d’un
étranger à Elverton, puisque la rumeur publique n’en a pas
parlé. Vous n’êtes donc que de passage. Si de derrière le

rideau de son salon l’une de ces dames vous a aperçu, l’effet
produit ne peut être que considérable.
— Je répugne pourtant à vous laisser enquêter seule. Ces
deux malandrins ne sont pas venus frapper par hasard à votre
porte. Ils suspectent votre maison, peut-être.
— Mais ce n’est pas à moi qu’ils en veulent, c’est à vous.
Peu leur importe que je me rende au presbytère. Ils risquent
plutôt d’investir la maison, pour vous enlever.
— Qu’ils essayent ! Prêtez-moi le tromblon dont vous
m’avez menacé hier soir et je tiens tête à un régiment !
— J’en doute. C’est un souvenir de famille. Nous n’avons
ni poudre ni balle, depuis trois générations.
— Quelle rouerie !
Priscilla haussa les épaules.
— Je n’avais pas vraiment peur, en fait.
— Mais je suis... j’étais un inconnu, et j’avais perdu la
tête ! Si j’avais deviné votre supercherie... le pire était à
craindre, n’est-ce pas ?
En revivant la scène de l’agression, mais surtout celle du
baiser, Priscilla ne put s’empêcher de rougir. Le visiteur s’en
aperçut, et ses joues se colorèrent à leur tour. Se souvenait-il,
lui aussi, de cette étreinte ? Confuse, elle détourna les yeux, en
quête de phrases qui auraient pu lui servir d’échappatoire, et
qu’elle ne trouvait pas. Il se fit un silence prolongé, et fort
embarrassant, que l’inconnu rompit avec appréhension.
— Je crois... J’espère... qu’hier soir je ne me suis livré à
aucune inconvenance, au cours de mon accès de... de fièvre. Je
pense... Mes souvenirs sont très confus, voyez-vous. J’ai rêvé,
sans doute. Il m’est difficile de distinguer ce qui appartient au
rêve, et ce qui pourrait relever de... de la réalité.
— Il ne s’est rien passé ! s’exclama Priscilla avec une
promptitude, et même une impétuosité qu’elle espérait

convaincantes. Vous avez prononcé quelques mots... sans
signification aucune !
Cette assurance sembla paradoxalement éveiller chez
l’inconnu un brusque accès de scepticisme.
— C’est tout ?
— Mais bien sûr. Comment pourrait-il en être autrement ?
Pour corroborer cette affirmation, elle la souligna du
sourire désinvolte et impersonnel qu’esquissent les distraits
qui pensent déjà à autre chose. Que l’inconnu mette tout sur le
compte du rêve, et Priscilla n’aurait plus à se soucier de
l’incident.
Plus éprouvé cependant qu’elle ne l’aurait cru, il se passa
la main sur le visage.
— Tant mieux, murmura-t-il. Je le préfère ainsi. Le rêve
m’a si profondément troublé... Je doutais de moi-même.
— La fièvre, vous dis-je, la fièvre ! Il faut vous rendormir.
Vous semblez si las !
— Je vais essayer. Mais je vous en prie, ne sortez pas
avant que j’aie retrouvé mes forces. Je pourrai assurer votre
protection...
— Avez-vous assuré la vôtre ?
Priscilla regretta ce trait au moment même où il lui
échappait.
— Vous avez la dent dure, constata sa victime. Mais
rassurez-vous, on ne me prendra plus par surprise. Une fois
prévenu, je sais me battre.
Les bras, les épaules et le torse que l’inconnu laissait
apercevoir avec beaucoup de naturel étaient en effet ceux d’un
athlète. Priscilla y attarda son regard, sous prétexte de
confirmation.
— Je vous crois volontiers, dit-elle. Mais votre présence à
mes côtés pourrait apparaître comme une provocation. Seule,
je ne risque pas de me faire remarquer.

— Vous avez décidément réponse à tout.
— Je m’y efforce, répondit modestement Priscilla.
Elle prit soudain conscience du plaisir qu’elle éprouvait à
ce genre de joute oratoire. Depuis le départ de ses frères,
personne ne lui apportait de véritable contradiction. Trop
distrait et sceptique pour s’attacher à un point de vue, son père
n’était pas fait pour ces jeux. Quant à Pennybaker, son
émotivité excessive interdisait toute contradiction.
On entendit, toute proche, la voix de Florian Hamilton.
— Dites-moi, madame Smithson, où est Priscilla ? Dans la
petite chambre ? Quelle idée ! Ah te voilà, ma fille, poursuivitil en s’approchant. Que diable... Mais voilà notre hôte !
Pardonnez-moi, monsieur, j’avais oublié votre existence. La
chimie, n’est-ce pas... Vous allez mieux, me semble-t-il.
Déconcerté, l’inconnu scrutait le savant aux cheveux
hirsutes, la cravate à demi dénouée et la blouse éclaboussée de
traînées jaune vif.
— Le soufre et la soude ne font pas bon ménage, expliqua
Florian en suivant son regard. Priscilla vous a rendu la santé et
la conscience, me semble-t-il. Cela ne m’étonne pas. Je la
crois capable de tout !
Il rit complaisamment de sa propre plaisanterie, en
s’approchant du lit pour tendre la main au convalescent.
— Permettez-moi de me présenter. Florian Hamilton.
— J’aimerais pouvoir en faire autant, dit l’inconnu en lui
serrant la main.
— Quel est votre problème ? Votre nom doit-il rester
secret ?
— Papa, dit Priscilla, ce monsieur a oublié son nom,
comme tout son passé...
— L’amnésie, quel problème passionnant ! s’exclama
Florian. Vous permettez ?

Il s’assit à l’extrémité du lit, et tira d’une poche un carnet,
un crayon d’une autre.
— Je vais vous poser quelques questions...
— Mon père est un savant éclectique, expliqua Priscilla
sans lui laisser l’occasion de poursuivre. Par pitié, papa,
n’importunez pas ce pauvre homme, il est épuisé de fatigue.
Quand il aura dormi, peut-être...
— Eh bien je n’insiste pas, mes questions attendront, ou
plutôt la science... D’après toi, ma fille, cette amnésie seraitelle uniquement imputable à la fièvre ?
— Notre hôte souffre d’un traumatisme à l’occiput, papa,
et les deux malandrins qui lui ont dérobé tous ses effets l’ont
laissé pendant deux jours au moins ligoté dans une cabane
solitaire...
— Voilà qui autorise plusieurs hypothèses... Voyons
d’abord...
Comme il esquissait un mouvement vers la sortie, son
carnet à la main, l’inconnu se rappela à son attention.
— Attendez ! Il y a un autre problème !
— Vraiment ? Lequel ? Je les chéris tous !
— Votre fille ne veut pas entendre raison, elle a décidé de
pourchasser mes agresseurs !
De sa main étendue, Florian fit un geste d’apaisement.
— Elle a du caractère, vous ne m’apprenez rien. Quant à
cette poursuite, je la juge téméraire, en effet !
— Il n’est pas question de poursuite, papa ! Monsieur...
Cela devient désagréable, à la fin ! Je ne sais comment le
nommer. Nous allons lui donner un nom !
Florian acquiesça avec enthousiasme, et fit une
proposition.
— Smith ?
— Trop banal. Que diriez-vous de Wolfe ?

— Pas mal. Pas trop extravagant, mais peu banal en effet.
Il lui faut un prénom...
— Un prénom simple, facile à retenir.
— Que penses-tu de Georges ?
— J’ai toujours détesté ce prénom. Un ami d’Alec le
portait.
— Alors... John ?
— Va pour John.
— John Wolfe, cela ne sonne pas désagréablement, il me
semble.
Fort satisfaits l’un de l’autre, le père et la fille échangèrent
des sourires ravis, soulignés de hochements de tête
approbateurs. Bien que bénéficiaire de leur sollicitude, leur
hôte manifesta quelque humeur.
— Quand vous aurez fini de me baptiser, n’oubliez pas le
vrai problème !
— Lequel ? s’enquit Florian.
— Pour revenir en effet à notre propos, dit Priscilla, M...
Wolfe s’inquiète pour rien. J’ai tout simplement l’intention de
rendre visite à Mme Whiting. En sortant de chez elle, je saurai
tout ce que l’on peut savoir de M. Wolfe à Elverton, si
toutefois quelqu’un l’a vu, ou en a entendu parler. Papa, diteslui que j’ai raison !
— Excellente suggestion ! L’épouse de notre pasteur fait
office de bureau de renseignements. Mais j’y pense, Priscilla,
le pasteur est de si bon conseil... Nous pourrions lui exposer le
problème qui se pose à John Wolfe... Le Dr Hightower est à
consulter lui aussi. Peut-être est-il plus apte que moi à
résoudre le problème de l’amnésie. Qu’en penses-tu, ma fille ?
— Je crois au contraire que la plus grande discrétion
s’impose en cette affaire. En parler au pasteur ? Autant en
parler à sa femme ! Je ne cours aucun danger en sortant
d’Evermere Cottage. S’ils ont le moindre soupçon, c’est la

— Ils sauraient que je peux les reconnaître. vous m’excédez ! — Parce que vous savez que j’ai raison. affirma-til sinistrement. Pourquoi me tuer. Dans une telle hypothèse. pour s’emparer de vous. On n’attaque pas deux femmes. puisqu’ils vous ont épargné ? — Pourquoi vous exposer à ce risque ? — John Wolfe. Wolfe est encore fiévreux. papa. — Je fermerai toutes les issues. à laquelle vous n’entendez rien ! En compagnie . — Une personne assassinée ne court nulle part. — Balivernes ! Ils avaient tout le temps de vous tuer. Je vais t’accompagner. je vais me faire accompagner par Penny. ma chérie. — Ce serait une erreur. certes pas. reconnut Florian. Vous lui serez plus utile qu’à moi. — Vous la croyez capable de vous défendre ? ironisa Wolfe. ils pourront vous utiliser.maison que les bandits risquent d’attaquer. — Il n’a pas tort. protesta John Wolfe. M. — Mais s’ils s’emparent de vous. Puisque vous insistez tous deux. — Vous croyez ces deux forbans trop faibles ? — Physiquement. et courir les dénoncer à la police ! John Wolfe voulut faire une forte impression. — Sa simple présence me suffira. C’est une affaire de psychologie. décida Florian. je me verrais contraint de me livrer à eux ! Priscilla ne put que l’approuver : les héros de ses œuvres romanesques n’auraient pas agi autrement. et exercer contre moi un chantage. et vous vivez encore.

je ne cours aucun risque. — Vous êtes bien la femme la plus désagréable que j’aie jamais rencontrée ! Priscilla partit d’un rire frais et railleur. . Une fois de plus. John Wolfe ne put que maugréer. En franchissant la porte. Priscilla Hamilton avait le dernier mot. Cessez d’inquiéter papa ! Désarmé. papa. elle se retourna pour adresser à sa victime un coup d’œil malicieux.de Pennybaker. votre expérience n’a rien de concluant ! Allons déjeuner. avant que notre présence ne pèse trop à notre hôte ! Elle prit le bras de son père et l’entraîna vers l’extérieur. — Vos souvenirs en cette matière comme en d’autres ne datant que d’hier.

cette fille autoritaire et décidée exerçait sur lui une attraction telle qu’aucun homme marié ne saurait s’y abandonner sans trahison. La volonté d’indépendance que manifestait Priscilla. Les émotions qui . la rendaient détestable.4 Priscilla et son père venaient de quitter la pièce. Cette brève rencontre donnait en tout cas deux indications précises. sans qu’aucune comparaison fût nécessaire. cette fille avait quelque chose d’exaspérant. Dans l’absolu. il la ressentait comme un défi. sa bienfaitrice était dotée de plus de caractère que la plupart des femmes. l’apprivoisement. la séduction. car les contradictions lui étaient douloureuses. et le désemparaient. D’où lui venait une telle conviction ? Se trouvait-il en puissance d’épouse ? Avait-il un foyer ? Eventualité bien désagréable en vérité. Partagé entre l’irritation et l’amusement. il avait coutume d’être obéi et respecté. troisième découverte. ce charme désarmant apparaissait comme une provocation. celui auquel on venait d’attribuer un nom tentait de tirer les leçons de sa récente expérience. En premier lieu. En second lieu. car il renforçait l’autorité de la jeune fille. sa volonté d’avoir toujours raison. la seule qui lui permît de se connaître un peu. Son entêtement. car. Un tel appétit de liberté appelait la conquête. Mais pourquoi l’égayait-elle à ce point ? De la façon la plus paradoxale.

l’animaient dépassaient en intensité la reconnaissance que peuvent susciter la bienveillance et la générosité. des paroles déplacées ? Il se rassura aussitôt. pour se remémorer plus nettement ses rêves érotiques. couvrait ses épaules et son dos. la courbe ferme des seins et des hanches. sa main prodiguait des caresses d’eau fraîche et le murmure de sa voix avait des accents enjôleurs. Pendant la nuit. En qualité de jeune fille distinguée. Il s’était cru en Orient. Priscilla Hamilton ne lui aurait pas parlé aussi franchement. ces yeux d’un bleu lumineux. Et puis il y avait sous des atours bien simples ce corps souple et galbé. pendant son délire ? Dans son égarement. dans les bras d’une jeune courtisane. de l’embrasement de tout son être. ou évoqué si discrètement que ce fût les mœurs d’une maison mal famée. Par quelle étrange réminiscence ? Nul visage n’apparaissait. Il ferma les yeux. et les Britanniques ne le sont-elles pas par excellence. Le rêve se trouvait en effet parfumé de la senteur discrète des roses qu’aimait Priscilla Hamilton. S’agissait-il d’un souvenir véritable. à son réveil. n’avait-il pas vu dénouée sa chevelure. pendant que Priscilla se penchait sur sa couche ? La masse soyeuse. ou d’une confusion née de la fièvre ? Tous ses sens en conservaient une impression très forte. aussi naturellement. Dans ce joli visage. mais il se souvenait de la saveur des baisers. Comment s’était-il lui-même comporté. lui avait-il laissé deviner la nature de son rêve ? N’avait-il pas eu des gestes inconsidérés. blonde aux reflets dorés. jusque la taille. l’image de sa silhouette penchée s’y superposait. elle aurait nécessairement refusé d’adresser la parole à un malotru qui aurait porté la main sur elle. Choquée par une conduite inconvenante. Une telle splendeur ne s’inventait pas. L’homme sans mémoire. qui seul avec lui-même n’éprouvait aucune envie de se désigner sous le nom de John .

A posteriori. Dans le fond de son cœur. elle souhaitait l’incident. de tout repère. Une fois rétabli.Wolfe. avec quelles ressources ? Car il ne pouvait indéfiniment imposer sa présence à Priscilla et à son père. et quelques minutes suffirent à Priscilla pour prendre conscience de l’inutilité de sa démarche. L’épouse du pasteur n’avait à soumettre à l’attention de ses visiteuses que la crise de foie dont souffrait l’évêque. La quête de son identité. quel chemin prendrait-il. mais vécue. Mais à cette appréhension se mêlait la joyeuse excitation de l’aventure non pas imaginée. ni l’allée de tilleuls. . On atteignit le centre du village dans une atmosphère de désespérante quiétude. Rien n’avait changé. Ce désir secret se trouva déçu. balayant du regard les deux côtés du chemin. Aucun guetteur ne surveillait la maison. Nul Américain ne défrayait donc la chronique. de tout vêtement. et surtout pour celle de Pennybaker. les inquiétudes de John Wolfe lui paraissaient moins absurdes. prête à pourfendre ou plutôt à embrocher tout individu malintentionné. Il ferma les yeux. Elle n’en serrait pas moins avec détermination le manche de son parapluie. c’est de sa bienfaitrice qu’il s’inquiétait. Priscilla ne manqua pas de scruter avec soin les environs. éprouvait le vertige d’une situation absurde. Sans doute craignait-elle un peu pour sa sécurité. dans quel but. et les dégâts commis par une truie fugitive et facétieuse. Privé de toute ressource. l’angoisse de son avenir auraient dû le mobiliser tout entier. lorsqu’elle sortit d’Evermere Cottage en compagnie de Mlle Pennybaker. ni le lilas rachitique. et sombra dans un sommeil agité. Malgré sa désinvolture de façade. qui ne lui serait d’aucun secours. ni le puits du jardin.

que Priscilla imputait tout naturellement à son état de veuve. Priscilla crut arrivé le moment des adieux. elle brillait par l’étendue et l’éclectisme de sa culture. Priscilla s’en souvenait comme d’une brute au visage hargneux. elle restait extrêmement séduisante. Les raisons du cœur échappent dit-on à toute logique.Priscilla trouva cependant une compensation à sa déconvenue en rencontrant chez Mme Whiting sa plus chère amie. Anne ne partageait pas les préjugés de beaucoup de femmes de son âge. supposait au défunt un attrait auquel seule son amie pouvait être sensible. — Votre Mme Smithson ne me pardonnerait pas de passer devant chez vous sans lui rendre visite. expliqua-t-elle. Sa présence avait quelque chose de si . Visite intéressée. ravissante de visage. Au bord de l’allée qui donnait accès à Evermere Cottage. elle était de ces élégantes sur lesquelles le temps n’a pas de prise. On bavarda en chemin des actions des suffragettes. Elle eut la surprise de voir Anne s’engager la première entre les tilleuls. Militante comme l’était Priscilla en faveur du vote des femmes. Bientôt quinquagénaire. Anne Chalcomb. La jeune fille. le baronet Chalcomb ne semblait cependant pas appartenir à la catégorie des époux dont le décès suscite des regrets éternels. qui l’accompagna sur le chemin du retour. Décédé depuis dix années. qui n’avait pas escompté cette visite. dont ses aînées racontaient à mots couverts les accès de violence. puisqu’elle m’a promis de me recopier la recette de son excellent vin de sureau. Priscilla. se félicita d’avoir confiné l’hôte de la maison dans la chambre qui jouxtait l’arrière-cuisine. et fit halte. et n’en cultivait pas les conventions. par définition exclue des mystères de la vie conjugale. Son charme apparaissait en toute circonstance comme voilé par une mélancolie profonde. Beaucoup moins jeune que Priscilla. Vive d’allure.

Athlétique et puissant. contemplait son vis-à-vis avec une sorte de dévotion. — Rien de plus flatteur pour notre cuisinière que de voir ses mérites reconnus. Comment n’étouffait-il pas. Priscilla sentit près de son épaule la présence d’Anne Chalcomb. Wolfe prit le temps de soulever un sourcil ironique. L’inconnu et Mme Smithson. fût-ce de sa meilleure amie. prenaient le thé. A peine la porte ouverte.incongru qu’elle devait rester ignorée de tous. Anne faisant partie des intimes de la maison. M. La cuisine de Mme Smithson fait des miracles. avec l’innocence des inconscients. médusée. qui tentait de voir la scène. Wolfe s’interrompaient à mi-mollet. Les muscles de ses bras menaçaient de faire éclater les manches trop courtes d’une chemise dont le col béait jusqu’à laisser paraître la naissance de pectoraux volumineux. dit-il avec une exquise aménité. Les jambes du pantalon. — Vous êtes là ! Vous prenez le thé ! s’exclama-t-elle à l’étourdie. on passa par le service. dit-elle en souriant. ni son irritation. . et s’en étonnait. et buvait ses paroles. que leur étroitesse moulait de la façon la plus indécente sur les cuisses de M. sous le charme. Sans réfléchir. elle ne chercha à dissimuler ni sa surprise. Priscilla s’arrêta net. La cuisinière. L’inconnu offrait en effet un spectacle surprenant. bonjour. attablés face à face. en pareil équipage ? Il examinait tranquillement les deux femmes du regard paisible de ses yeux verts. il se trouvait engoncé dans un ensemble que Mme Smithson s’était sans nul doute procuré dans la garde-robe de l’un des frères cadets de Priscilla. — Bonjour. Votre satisfaction couronne mes efforts. Avant de lui répondre.

— Votre cousin ? — Un cousin fort éloigné.. dont les lèvres esquissèrent un sourire railleur. — Par un fâcheux concours de circonstances euh.. n’est-ce pas ? — Priscilla est un ange. enchaîna John Wolfe avec une étonnante présence d’esprit.sans souci de justifier sa présence.. Mon cousin John nous fait l’amitié de nous rendre visite. voilà. Voilà qui n’est pas banal. sa malle. Un éclair ironique brilla dans le regard de l’inconnu. que Priscilla dut improviser tant bien que mal. En Priscilla. John a joué de malchance.. à vrai dire. Sa perplexité flagrante appelait d’autres explications. en passant par l’Angleterre.. — Comme je suis distraite. je verrais plutôt une sainte ! — Taisez-vous... malade. dit-elle sur un ton quelque peu convenu. Malgré mon état. Un Américain. mauvais sujet. dans l’ancien temps. que je suis venu frapper à leur porte sans les prévenir. — Quelle délicate attention.. eux aussi. ni de rougir de son accoutrement. — Les anges agissent peu. et se garda de tout commentaire sur la tenue pittoresque du supposé cousin. Nous sommes cousins par tradition. dit Anne en souriant. Anne Chalcomb ne laissa rien paraître de sa stupéfaction. euh. — Figurez-vous. en quelque sorte. Je ne vous ai pas annoncé la visite de mon cousin. en plein accès de fièvre. Anne ! Je n’ai pas. Il est tombé euh. Rompue aux arcanes de la conversation mondaine. et il a perdu euh. oui. ses affaires. Nos grands-pères étaient déjà cousins.. enfin. j’ai reçu le plus charmant accueil. Priscilla comprit l’urgence d’une explication. Je m’étonne de vous voir déjà levé... un Américain.. Gare au surmenage ! .. très éloignés..

monsieur. Absurde ! Elle se reprit et tendit la main à John. balbutia Anne. Cousin. lady Anne Chalcomb. — Pardonnez-moi. Anne.— La fièvre n’est plus qu’un souvenir. — Qu’y a-t-il. Confuse et rougissante. est ma meilleure amie. — Allons allons. ne vous fâchez pas ! Sans humour. je vous présente John Wolfe. j’ai cru.. bien sûr.. interdite et pâlissante. Je suis une force de la nature. cousine Priscilla. qui s’empressa. cousin John. qui réside près d’Evermere Cottage. J’ignore tant de vous. — Je suis ravie. madame. Anne ? Un malaise ? — Pardon. si soudainement que le visiteur s’en émut aussi bien que de Priscilla. Je vous connais si peu ! Il soutint le regard courroucé qu’elle lui lançait. répondit-il sans se démonter.. Vous allez me prendre pour une vieille folle. ma cousine a oublié de me présenter à vous.. la vie serait si triste ! Il se leva avec des précautions qui démentaient un peu son optimisme. — Pardon. vous savez ! Un peu dépitée par sa désinvolture. pour s’adresser à Anne. je suis sotte. . — Je n’ai aucune raison de le savoir. C’est impossible. A votre égard bien sûr. — Excusez-moi.. mon cher cousin ! — Il en va de même pour moi. Priscilla ne put s’empêcher de sanctionner sa faconde. Anne se tut et se figea. L’espace d’un instant. ajouta-t-il en s’égayant tout à fait.. Priscilla se hâta de réparer sa négligence. Je crois qu’emportée par l’étonnement de me voir valide.

Sans vous ressembler en aucune façon. Elle sortait déjà d’un tiroir un papier plié en quatre. Il salua galamment lady Chalcomb. Le temps que vous ayez retrouvé vos bagages. puisqu’elle a bien voulu passer sur cette importunité pour me donner le plaisir et l’honneur d’être connu de vous. vous avez eu une étrange réaction. ce n’est rien.— Loin de moi cette pensée. Grâces soient rendues à ma cousine. sa physionomie et son allure m’ont rappelé celles d’une personne que j’ai rencontrée. je crains. — Cela s’est donc vu. — Le reconnaître ? Comment l’aurais-je pu ? Je ne l’avais jamais vu. Après quelques instants d’hésitation. puis se reprit.. En cette tenue. Vous avez pâli. Je voudrais rentrer à Chalcomb Hall avant le crépuscule. — J’en serais enchanté.. Elle lui sourit avec chaleur. ma chère. l’espace d’un instant. je vous ferai porter quelques affaires.. — Si vous le permettez. Au revoir.. Anne la remercia.. Anne parut se tenir sur ses gardes. Priscilla décida de la rattraper. Priscilla. C’est que tout simplement. — C’est trop d’indulgence. qui cette fois s’engagea résolument dans l’allée.. — N’oubliez pas votre recette ! — Elle est prête ! s’exclama Mme Smithson. — Mais il m’a semblé.. se tourna vers la porte.. — Anne ! Auriez-vous reconnu M.. il y a bien . madame. mon mari était d’une stature plus élevée et d’une allure plus athlétique que vos cousins Philippe et Malcolm Hamilton. Vous m’embarrassez un peu. Rassurez-vous. dit-elle à John. Lorsqu’il s’est levé.. Wolfe ? Déconcertée. de n’être aucunement. dit-il en s’inclinant devant elle avec une telle élégance que son accoutrement ne paraissait presque plus ridicule. ou plutôt j’ai la certitude. présentable.

mais le prétendu John Wolfe avait repris son siège près de la table. Cela n’a aucune importance. Enfin. Vos traits et la couleur de vos yeux lui ont rappelé quelqu’un de son âge. Il n’est pas euh. A propos.. Wolfe. personne que vous ayez pu connaître. et vous savez comme elles seraient nombreuses si la nouvelle se répandait. L’inconnu restait sceptique.. Elles se séparèrent. je suppose. Mme Smithson s’affairait de nouveau à ses fourneaux. Il me semble inopportun de mentionner la présence à Evermere Cottage de John Wolfe. Je n’en parlerai à personne. mais à lady Chalcomb. Il ne fit pas mystère de sa curiosité. encore préoccupée.longtemps de cela.. — Alors ? Qu’avez-vous découvert ? — Rien de positif... Rien ne vous échappe. en état de recevoir des visites. elle a eu une étrange réaction. — Et vous lui faites entièrement confiance ? Vous êtes certaine qu’elle n’a pu se trouver impliquée dans mon enlèvement ? . quoi qu’elle en eût. Personne n’a fait mention à Elverton du passage ou de l’existence d’un étranger. Là non plus. et n’en parlons plus. Un vieux souvenir.. monsieur. et qui ne venait pas d’Amérique. dit Anne en souriant. — Je ne pensais pas à vos visites. rien d’intéressant. C’est bien pour la questionner à ce propos que vous l’avez retenue à l’instant ? — En effet. — Bien sûr. je voulais vous demander de. Priscilla rentra au cottage. — Qui était-ce ? — Personne. avant même la naissance de votre cousin.. En m’apercevant debout.. — Eh bien pardonnez mon indiscrétion. A la cuisine. rencontré il y a plus de vingt ans. Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un Américain. par l’attitude de son amie.

— Un bambocheur. Rutherford la voit d’un œil fort doux. le modernisme et la fantaisie. Quel malheur qu’elle ne se soit pas remariée ! — Chalcomb l’a peut-être dégoûtée des hommes. et dans son attitude tout concourait à encourager la verve de la cuisinière. . un ivrogne. Elle est la bonté même. forte d’opinions bien tranchées. et la plus scrupuleuse des créatures. dit-elle. quand il était soûl. Vous n’êtes pas aussi vaillant qu’il vous plairait de le faire paraître. n’avait pas coutume de les taire. — Pour sûr que c’est vrai. ce malfaisant. proposat-il pour alimenter sa hargne. M. et de ce fait exclue des maisons bourgeoisement traditionnelles. John bâilla discrètement en se passant la main sur le visage. Je me suis souvent étonnée qu’elle ne fasse rien pour encourager ses assiduités.— Hypothèse absurde ! Je connais Anne intimement. Ce ne sont pourtant pas les amateurs qui manquent ! — C’est vrai. c’est de la laisser veuve. Assumant avec une souveraine indifférence une réputation bien établie d’indiscrétion professionnelle. suggéra Priscilla. Ce qu’il a fait de mieux. — Il est temps de vous remettre au lit. — Vous l’avez dit. et du mariage. pour supporter cet affreux mari qu’elle avait ! Dans l’escalier que je l’aurais balancé. Priscilla s’en inquiéta. Mme Smithson. Incapable de tenir sa langue. reconnut Priscilla. confirma-t-elle. — Rien d’étonnant à ça. moi. elle exerçait en toute impunité ses talents chez les Hamilton. Mme Smithson ne craignit pas de s’immiscer dans la conversation. Fallait une sainte. plus souvent qu’à son tour ! Priscilla se retint de sourire. John Wolfe jubilait pour sa part sans retenue. en quelque sorte. dont elle appréciait l’ouverture d’esprit. Assez peu passionné par la chronique locale.

ni permis à Malcolm d’envisager dans l’armée une brillante carrière. depuis que l’occasion lui était donnée d’en vivre une ! Etranger désormais à la fiction. après avoir pris une collation. Priscilla rangea son matériel. et prit le chemin de sa chambre. Il obéit en effet. et regagna le rez-dechaussée. à ses aventures. s’était rendormi. Une joute oratoire lui permettrait sans doute de retrouver quelque chose de sa vivacité intellectuelle. et le sort de toute la famille se trouvait dépendre de son activité littéraire. votre retour m’a rassuré. Wolfe. à sa personnalité. Malgré ses efforts. J’ai hâte d’en interroger un. son esprit tout entier s’attachait au mystère de John Wolfe. . L’intrigue de son roman d’aventures lui semblait si fade. dans l’espoir d’y rompre quelques lances avec M. Son protégé une fois rentré dans sa chambre. Priscilla ne songea pas à douter de sa détermination. elle s’enferma dans la sienne pour rattraper le temps perdu et faire avancer de façon décisive son ouvrage en cours. Pour bienveillant qu’il fût. — En allant chez le pasteur. A cette simple observation. à la réalité de son corps ! Décidément incapable d’ajouter ne fût-ce que quelques lignes à sa production malgré de longs efforts. Ces gens ont peut-être quitté la région ? — J’espère bien que non. je n’ai vu personne. — Tout à l’heure. ferma son secrétaire. l’inspiration la désertait. Mlle Pennybaker lui annonça que John Wolfe. mais avant d’y entrer il marqua un temps d’arrêt.— A vos ordres. Priscilla éprouva une soudaine bouffée de chaleur et de satisfaction. répondit-il avec une feinte soumission. dit-il. Fâcheusement. son éditeur ne tolérait pas les retards. Les maigres rentes de son père n’auraient pas suffi à assurer la scolarité de son frère Philippe à Oxford. En le voyant serrer les poings.

L’espace baignait dans l’obscurité. elle entreprit de descendre les degrés familiers. Priscilla dévala vivement les marches. l’ombre bondit dans cette direction. pour ne rien perdre des bruits extérieurs. De la cuisine parvint un bruit étrange. . Du haut de l’escalier. Mlle Pennybaker lui conseilla de fermer sa porte à double tour. on ne pouvait rien voir. Priscilla se prépara pour la nuit. et se figea. à l’écoute du silence de la nuit. mais prit soin de laisser sa porte entrouverte. Comme répondant à un signal. et donc vers la chambre où reposait John Wolfe. l’ombre voulut lui faire face. Souriant à demi. le tisonnier s’abattit sur ce qui devait être le flanc d’un homme puissamment charpenté. Alertée. craignait plutôt pour la sécurité de son hôte. Elle n’avait plus que trois marches à franchir lorsqu’elle vit se mouvoir. aussi discrète qu’elle-même. Elle n’aurait su dire depuis combien de temps le sommeil l’avait saisie lorsqu’elle s’éveilla en sursaut. Le cœur battant. que ne troublait aucun souffle. Priscilla. Elle rejeta sa couverture et se dressa. et ne manqua pas de lui donner l’exemple en transformant sa propre chambre en redoute. le cœur battant. il ne lui resta plus qu’à regagner sa chambre. plus raisonnablement. Quel bruit l’avait alertée ? Elle entendit un craquement léger. qui s’écroula. Une ombre volumineuse et furtive. Après une pause. Elle demeura immobile. puis le frottement d’un pied de chaise sur un plancher. elle connut la peur. toute proche. courut jusqu’au foyer si légèrement que l’oreille la plus fine n’aurait pu deviner sa présence. une ombre. dans un fracas de serrure malmenée. Avant qu’elle ait terminé sa volte. s’empara du tisonnier et se glissa sur le vaste palier. Les fantasmes de Pennybaker faisaient de Wolfe un possible agresseur. Galvanisée par le danger. la main ferme sur la barre de métal.La soirée s’avançant.

et l’entendit avec plaisir accuser le coup d’un grommellement furieux. il saisit l’extrémité de l’arme improvisée. Haletant. — Malédiction ! La voix avait un accent caractéristique. et se redresser à tâtons. Elle parvint à lui décocher au hasard une ruade. mais parce que son visage se trouvait étroitement appuyé au corps de son agresseur. Priscilla s’agrippa à un tissu. butant sur son adversaire. Emportée par son élan.5 En tombant. A force de contorsions. et de quel droit m’agressez-vous de la sorte ? . elle put se dégager tant bien que mal. l’homme lui emprisonna les bras par-derrière et la pressa contre lui. Dans la mêlée confuse qui s’ensuivit. Il sembla un instant se paralyser. les deux mains sur sa poitrine. Elle ne pouvait rien voir. dont Priscilla se trouva subitement dépossédée. l’homme émit une sorte de sifflement douloureux. Scandalisée. Soudain libérée. rétorqua-t-il. non pas tellement en raison de l’obscurité. puis palpa avec précaution sa prise. pardon ! — Pardon ? Il y a de quoi. Priscilla fit volte-face et croisa le regard de John Wolfe. De quoi diable vous mêlez-vous. Priscilla se retint de crier. — Oh. elle s’écroula sur lui. Mais dans sa chute.

— C’était pour vous protéger ! Au bruit.. John Wolfe portait sa chemise d’emprunt. Priscilla se hâta d’allumer une lampe. j’ai cru que vos agresseurs étaient de retour. La nuit. qui béaient.. et de poser des questions. largement ouverte sur un torse puissant.. en même temps que le couteau de cuisine qui sans doute lui avait échappé. Ils sont deux. Elle le contempla avec une attention plus soutenue. Un peu vexée. et vous m’avez frappé au moment où je les avais à ma portée. qui semblait déserte. S’ils courent encore. objecta-t-elle. et une bosse sur la tête. toute ombre est suspecte. voilà tout. Par un soudain retour sur elle-même. — Mais pour cette fois. déplora-t-il. Presque nu. alors j’ai pris le tisonnier. j’étais prêt ! — Avec un reste de fièvre.. J’ai voulu les empêcher de vous enlever. tous les chats sont gris. Priscilla se souvint que pour aller plus vite elle s’était dispensée de passer sa robe de chambre. Ainsi équipé. — . Sa simple chemise de nuit dissimulait chastement . ils doivent être loin ! Un tisonnier ! Quelle arme ! Il se baissa pour ramasser sur le sol la tige métallique. Je n’ai pas eu le temps de faire des politesses. l’Américain ne semblait guère importuné par la précarité de son costume. Priscilla ne crut pas mauvais de le rappeler au réalisme. il pénétra dans la cuisine. en vérifiant que nul intrus n’y avait trouvé refuge. — En m’assommant avec cet engin ? La méthode est nouvelle ! — Dans le noir. A demi enveloppé dans une couverture. — A moins que ce ne soit le contraire.. Wolfe alla fermer les portes de l’office et de la petite chambre.. — Au moment même où j’allais leur mettre la main dessus.

et une lueur d’intelligence revint dans ses yeux. — Du laboratoire de papa ? Ils n’ont rien cassé. avec leur relief provocant et leurs aréoles sombres. leurs pointes étaient indiscrètes. traversant le hall d’entrée jusqu’à la porte opposée. j’espère ! Elle se saisit de la lampe et se précipita si vite que Wolfe dut la retenir par les bras. à la lueur du clair de . Elle ne croisa pas son regard. Il lui prit la lampe et la précéda. elle révéla la pièce. — Vous foncez toujours ainsi. sans réfléchir ? Gare aux mauvaises surprises ! Elle s’effaça en affectant une excessive soumission. — Euh.. si bien qu’à contre-jour sa silhouette se découpait sans doute avec une extrême impudicité. et sa texture n’était-elle pas légère jusqu’à la transparence ? Le galbe de ses seins apparaissait. Les joues empourprées. Pour comble d’ennui.ses pieds. Wolfe se redressa. Il urgeait d’orienter ailleurs les préoccupations du moment. Au supplice. Elle était entrouverte. son corps s’interposait entre la lampe posée sur la table et le regard de John. Pour s’assurer que son spectateur ne devinait pas le sens de la manœuvre. — Le bruit venait de l’autre côté du hall. Mais son tissu soulignait. elle les sentit se durcir de la façon la plus étonnante et la moins opportune. qui de toute évidence se focalisait avec insistance sur les courbes jumelles de sa poitrine. elle risqua vers son visage un rapide coup d’œil. en les moulant par endroit. et se fermait au ras du cou. elle se détourna vivement.. elle en avait la certitude. les courbes les plus significatives de son corps. Ils sont passés par où ? Comment sont-ils entrés ? Le charme était heureusement rompu. A cette pensée. peut-être. Rapidement repoussée jusqu’à la cloison. comme sortant d’un rêve. elle se hâta de faire le tour de la table. dit-il.

Il maintient son cabinet de travail en cet état. des blagues à tabac. . Les tables disparaissaient sous des registres. Tant qu’il sera en mon pouvoir. jamais vous n’aurez rien à craindre de quiconque. Priscilla vit aussitôt la fenêtre relevée. les autres entassés dans le plus grand désordre. de simples feuillets épars. — Comment le savez-vous ? — Mme Smithson et sa fille refusent de pénétrer dans l’antre de mon père. des carnets.. ils n’ont rien touché. les uns ouverts. Comme il est facile d’entrer chez les gens ! — Je doute qu’ils reviennent cette nuit. — Quel bonheur. compatit Wolfe. Je suis seule habilitée à enlever un peu de poussière. et je maintiendrai ma surveillance aussi longtemps qu’il le faudra. à ce qu’il prétend. renchérit Priscilla. Des livres gisaient partout. mais je puis vous assurer que l’on peut toujours me faire confiance. à laquelle manquait un carreau de vitre.. en cas de difficulté. des plans. Cette fenêtre ouverte. pour favoriser l’inspiration créatrice. sur le sol. de temps en temps.. murmura-t-elle.. — Quelle audace. — Mais la certitude me reste. Soyez sans inquiétude : je veillais sur votre sécurité et celle de vos proches. — Vous ne pouvez rester éveillé en permanence ! — Je peux dormir pendant le jour. Ma mésaventure ne plaide pas en faveur de ma compétence. Des boîtes d’allumettes. sur les sièges. — D’où vous vient une telle certitude ? Vous avez tout oublié. — Quel désastre. des pipes aux formes variées ainsi que leur râtelier vide faisaient office de presse-papier.. Wolfe pénétra dans la vaste pièce que l’on appelait le laboratoire en levant haut la lampe.lune.

De trop près. pas d’ironie. l’excitation du combat imminent. tels les héros de roman qu’elle se plaisait à imaginer. Les lèvres de John semblaient s’attendrir. ni ses frères. elle reconnaissait d’instinct une âme chevaleresque et noble. Dans ses yeux. Dans le regard vert de l’inconnu brillait l’éclat du courage et de la détermination.A ces mots. la chaleur de sa main faisait comme une délicieuse brûlure. — Comment ? s’étonna-t-il en soulevant plaisamment les sourcils. Sur le bras de Priscilla. ne pouvait que le regarder en retour. ne jouissaient dans son esprit d’un prestige aussi flatteur. Elle n’avait rien à craindre. En cet inconnu. il la regardait dans les yeux. Se pouvait-il qu’un être aussi littérairement idéal fasse incursion dans la vie courante. — Me prendriez-vous pour un monstre de méfiance ? — Il en est des femmes comme des roses. si intensément que Priscilla. Lorsqu’elle vit son . Je me sens parfaitement rassurée. Si profonde que fût son affection à leur égard. pas de critique. Les épines que portent les plus belles ajoutent quelque chose à leur attrait. en effet. Si les bandits avaient choisi cet instant pour effectuer une nouvelle tentative d’enlèvement. Il appartenait à l’espèce d’homme en qui on peut avoir confiance. et bien sûr l’étincelle de l’humour et de la fantaisie. son ami d’enfance. répondit-il en lui caressant la joue du revers de la main. — Merci. sans doute serait-elle restée indifférente à leur intrusion. elle reconnaissait leur audace. comme fascinée. elle lui tendit son sourire. aucun rappel de mes échecs antérieurs ? En proie à une sorte de joyeuse excitation. dit-elle simplement. ni même Alec Aylesworth. elle ne pouvait voir en eux de ces paladins qui inspirent aux jeunes filles une admiration sans bornes. Priscilla se sentit aussitôt rassérénée. dans la vie de tous les jours ? Ni son père.

plus délicate. Il émit un gémissement sourd et lui baisa de nouveau les lèvres. emportée par l’enthousiasme des néophytes. Priscilla sentait contre sa joue son souffle enfiévré. Elle se guinda sur la pointe des pieds pour lui passer les bras autour du cou.visage s’incliner vers le sien. Lui-même ne se connaissait pas. par anticipation. son baiser se fit plus ardent. bien sûr. avides d’initiations nouvelles. Elle n’en était pas pour autant moins délectable. la caresse ressortissait maintenant de la sollicitation. jusqu’à caresser l’intérieur de sa bouche. sa langue força son passage entre elles. Mais pour cette fois le baiser n’avait rien d’impérieux et d’autoritaire. avec une égale douceur. Il sembla reprendre conscience et releva la tête. Ils ne se connaissaient pas. avec plus d’insistance cette fois. C’était de la folie. Ils s’étaient plusieurs fois opposés. Il l’étreignit étroitement. Mille sensations jusqu’alors inconnues la bouleversaient. Quelle merveilleuse découverte ! N’ayant de ce procédé qu’une expérience récente et trop vite interrompue. Mais rien n’importait plus que l’émotion présente. elle reconnut leur souplesse et leur fermeté. et non plus de l’exigence. le gémissement approbateur qui la récompensa . Priscilla lui rendit son baiser. qui éveillait en elle d’étranges élancements. Plus douce. Il les entrouvrit. Ses yeux brillaient d’un vif éclat. elle en jouissait avec application. Lorsqu’à son exemple elle osa introduire la pointe de sa langue entre les lèvres de l’entreprenant personnage. Priscilla éprouva un frisson qui l’embrasait. tant le sol lui paraissait soudain instable. — Quelle folie. en se tenant des deux mains à sa chemise entrebâillée. et contre tout son corps la tension du corps de l’homme. Elle acquiesça. Au contact de ses lèvres. elle soupira d’aise. sans détourner son regard. murmura-t-il.

imprimant sur sa chair palpitante le relief de sa virilité. si étroitement qu’au creux de son abdomen elle ressentait la pression impérieuse de l’organe dont la veille elle avait découvert une partie des virtualités.. Perdue dans le brouillard de l’inconscience. John pour cette fois ne pouvait l’avoir prononcé. Mais la jouissance l’emporta si rapidement sur la honte que Priscilla en éprouva un bonheur extrême. et sa langue combattit vaillamment celle de John. aiguë. — Priscilla. c’est à deux mains cette fois que John la souleva pour la presser avec force contre son corps cambré. Son propre corps épousait celui de l’homme. Ce prénom répété d’une voix ferme. Ainsi encouragé. Pour la serrer plus étroitement encore et la soulever un peu. ces sensations enivrantes n’étaientelles réservées qu’aux pécheresses les plus dévergondées ? Elle ne put retenir un gémissement de plaisir. elle s’inquiéta cependant. Avec la fougue de l’innocence. Vêtue de sa seule chemise de nuit.. mais le cou. savourant ses lèvres mobiles.. — Priscilla ! Mais où êtes-vous donc ? .. féminine en un mot. — Priscilla. Se pouvait-il que d’une main appliquée sur cette partie du corps qui n’a pas de nom dans le langage des jeunes filles puisse naître une telle félicité ? Eprouvait-elle quelque avant-goût des satisfactions du mariage ? Ou au contraire. N’avait-il pas murmuré son prénom ? Il ne lui baisait plus les lèvres. elle sentait comme sur sa peau nue la pression des muscles forts qui l’étreignaient. une vague de chaleur la submergea. la gorge. une main lui palpa les reins.multiplia son ardeur. explorant à son tour sa bouche exigeante. De surprise et de pudeur offensée.. elle voulut rendre au centuple les félicités qui l’enchantaient..

. Tout de blanc vêtu. des bandits dans la maison ! Blêmissante. Penny. rassurez-vous. êtes-vous saine et sauve ? s’inquiéta-t-elle. Imaginez mon désarroi ! J’ai compris qu’une catastrophe avait lieu. la débarrassa de son arme improvisée et la saisit par le coude. répondit Priscilla avec une désinvolture un peu forcée.. afin de restaurer son équilibre. indifférent à la surprise de Mlle Pennybaker. — Mademoiselle Pennybaker ! La gouvernante. elle semblait sur le point de défaillir. J’ai entendu un tel bruit ! — Tout va bien. dit Mlle Pennybaker en se laissant tomber sur un fauteuil encombré de brochures. De l’autre. Penny. — Autre élément de l’arsenal domestique ! s’écria le dénommé Wolfe. Priscilla hésita à lui donner un nom.Ils s’écartèrent vivement l’un de l’autre. — Priscilla. engoncée dans une robe de chambre. D’une main tremblante elle tenait une chandelle fichée dans un bougeoir. une tête énorme le surmontait. — Des indé. Wolfe et moi venons de chasser les indésirables. avait revêtu de surcroît un manteau clair.. enfin. — Dès que j’ai entendu ce bruit. elle brandissait un fer à repasser. pour faire face à la porte ouverte. je me suis précipitée dans votre chambre. — Ils sont partis. tout est tranquille.. John.. M. mais elle était vide. qui fixait suspicieusement son regard sur ses pectoraux dénudés. Il y avait donc des. — Priscilla ! Une sorte de fantôme s’inscrivit dans l’embrasure de la porte. Priscilla s’avança. et les papillotes de sa chevelure se trouvaient contenues dans un bonnet énorme qui faisait comme un formidable champignon.

Priscilla était allée jusqu’à envisager d’y faire entrer l’inconnu qui mettait dans son existence une telle animation. — L’hypothèse n’avait rien d’invraisemblable ! soutint l’entêtée. souffraient des atteintes de la mélancolie. Pennybaker l’avait elle-même initiée à la lecture d’œuvres dont les héros ténébreux. en robe de chambre. — Penny. la tête baissée. En s’efforçant de faire avancer l’intrigue de son ouvrage en cours. et l’acharnement de ses poursuivants le mettaient au rang des héros les plus intéressants. soupira John Wolfe en s’abandonnant avec lassitude aux bras d’un autre siège. avec une concentration telle qu’il fallut que Priscilla l’interpelle pour qu’il prenne conscience de n’être pas seul. Il n’avait à la réflexion rien de ténébreux.— Cela va de soi. en plein effarement. maugréa-t-il. poursuivit l’implacable gouvernante en fusillant l’inconnu du regard. aux prises avec un destin implacable. — J’ai pensé que ce personnage était venu vous enlever. Les sourcils froncés.. car sa robe de chambre. — De plus en plus fort. qu’une lumière mobile éclairait. A une telle inimitié.. vous devriez. un bougeoir à la main. il se parlait à lui-même. fourrageant de l’autre dans sa chevelure hirsute. . dont la ceinture dénouée faisait derrière lui comme un serpent. béait largement. Tous trois se tournèrent vers la porte qui ouvrait sur le hall. A ce titre. — Il n’en est rien ! confirma Priscilla. Férue d’œuvres romanesques. le mystère de son aventure. Mais son allure. Il sursauta. Un bruit de pas l’interrompit. Sans doute n’était-il qu’à demi éveillé. John Wolfe aurait dû lui plaire. et son humour le mettait à l’abri du désespoir. Priscilla ne trouvait aucune explication raisonnable. Florian Hamilton fit son entrée.

mademoiselle ? Et vous.. Voilà le problème résolu. Une simple coïncidence ? Pourquoi pas. Je vais pouvoir noter mon idée. papa ? — Le bruit ? Quel bruit ? Non. Il faut absolument que je la prenne en note. euh. En quittant la pièce en compagnie des deux femmes. — Il en est un qui s’impose. Quelle est l’hypothèse la plus pertinente ? La loi des séries ? Trop banale. — Bravo ! Réponse logique. — John Wolfe. une inspiration soudaine. dit John. Florian Hamilton manifesta aussitôt une vive approbation. .. Contournant l’assistance. c’est ainsi que l’on doit vous nommer. sont entrés ce soir chez vous par effraction dans le dessein de m’enlever pour la seconde fois... j’ai déjà tant de peine à mémoriser les patronymes authentiques.. monsieur. La conjonction des planètes ? Les phases de la lune ? A moins que vous n’ayez votre propre système d’explication. il s’installa à son bureau. et parfaitement satisfaisante. ma fille ? Et vous. n’ont pas craint de venir frapper à votre porte. — Ennuyeux ? Pourquoi ? Disons plutôt. Priscilla s’inquiéta. pourquoi n’êtes-vous pas couchés. comme j’en ai quelquefois. et se mit à écrire en toute hâte. avant qu’elle ne s’envole. intéressant. avant qu’elle ne m’échappe... après m’avoir séquestré. c’est une idée qui m’a éveillé. Pardonnez-moi. dit John. Tant d’événements bizarres en si peu de temps.— Toi. Mais vous autres. et que faites-vous dans mon laboratoire ? — Vous êtes victime d’une effraction... Voilà qui est fort ennuyeux. — C’est le bruit qui vous a éveillé. Les deux malfaiteurs qui.. John Wolfe leur fit part de son étonnement. — Ah oui.

qui est la bonté même. Non sans ironie. d’un foyer ? — L’un et l’autre peuvent combler des femmes oisives.. Si le toit s’effondrait. il ne songerait qu’à préserver ses papiers. mais il n’inspire que la sympathie. En cas de besoin. — Papa ne se préoccupe en vérité que de ses recherches. Nous adorons tous mon père. Dans cette affaire. Mon père a des correspondants dans le monde entier. — Voilà qui est bel et bon. Mais je crains que son entourage ne ressente parfois comme un fardeau pénible le poids de ces obligations. elle s’insurgea. si vous permettez ce mot. — N’en croyez rien. chacun concourt à son confort. ne vous prive-t-il pas d’un époux.. Tout danger n’est d’ailleurs pas écarté ! Mlle Pennybaker pinça les lèvres et se hâta vers l’escalier. — Vous la première.. les plus grands savants le consultent ! — Mais votre sacerdoce.— D’où lui vient cette indifférence aux événements les plus graves ? On a forcé l’entrée de son domicile. je suppose. sa fille aurait pu se trouver gravement impliquée. sa tenue. il négligerait ses repas. On peut le trouver un peu. voilà une satisfaction bien rare. Il en va mieux ainsi. croyez-moi. désireuses de se rendre utiles. la marche de la maison. étrange quelquefois. Priscilla sourit sans retenue. quelles qu’elles soient. Wolfe salua cette déclaration enthousiaste. n’est-ce pas ? Il est bon qu’un génie de son envergure puisse se consacrer entièrement à la science.. Cette contrainte ne peut que limiter vos ambitions. dit-il. — Avoir pour père un homme exceptionnel. Sans nous. et se repose entièrement sur autrui des contingences. Rosissante. ses livres et ses instruments. Mon père et moi nous nous .

— Non. — Je ne m’en cache pas. Une prison reste une prison. John semblait fasciné par une telle révélation. — Un mari peut offrir des satisfactions. Priscilla relevait le menton par défi. Rien ne vaut qu’on s’en prive. Les yeux écarquillés.suffisons à nous-mêmes. La dominant de toute la tête. bien sûr. afin de souligner la fierté de son propos. Wolfe s’étonna. et resta ferme. ditil avec une apparente désinvolture. voilà la plus précieuse des satisfactions. Un éclair de malice passa dans les yeux de son interlocuteur. qui possède tous les droits. indépendante. — Vous participez aux défilés en faveur du vote des femmes ? — On ne défile guère. j’irai à Londres. si agréable soit-elle. . Au pied de l’escalier. déclara-t-elle fièrement. La femme en est esclave. — Pas même l’amour ? demanda-t-il à l’étourdie. John Wolfe lui sourit. Faisait-il allusion à l’épisode qui venait de précéder l’entrée en scène de Pennybaker ? Priscilla se retint de rougir. amusé mais ému. une suffragette ? J’aurais dû m’en douter. — Vivre libre. — Bonté divine ! Seriez-vous une féministe. — Le mariage n’est pas une prison ! — Pas pour l’homme. Mes principes me commandent de défendre les droits des femmes. Mais à la première occasion.. particulières. à Elverton.. et cette relation me confère bien plus de considération et de liberté que ne pourrait m’accorder un mari.

Lorsqu’on voit vos lèvres. de fuir les manifestations ? — Dieu m’en garde. et à défaut de la main. et qu’en certaines circonstances vous acceptiez. et ma dépravation. sous celui de mon père. une tentatrice ! Voyez les choses en face. dans mes bras. Mais je n’ai pu m’en empêcher. admit-il avec une feinte humilité.. . Jamais un tel soupçon ne traversera mon esprit ! Mais il me semble surprenant qu’hostile aux hommes vous ayez tant d’admiration à l’égard de votre père. — Me soupçonnez-vous de parler à la légère. mademoiselle Hamilton. Résistant à la tentation de le frapper. dans l’attitude dominatrice et indignée de la vertu offensée. Je le ferais encore. Quelle audace ! Quelle insolence.. Il s’inclina galamment.. voilà le propre des hommes. il caressa du bout de l’index l’avantbras de Priscilla. qui que vous soyez ! Vous avez agi de votre propre initiative. — C’est trop fort ! s’écria-t-elle en bondissant sur la seconde marche de l’escalier.. Tout à l’heure. — .— Pourvu que papa ne réclame pas votre présence à la maison. qui vous accorde l’hospitalité ! — Je reconnais mon crime. Je ne vous ai pas induit en tentation.. de la part d’un individu qui a le front de me faire des avances sous mon toit.. il lui baisa le poing. Le regard complice. elle s’arracha vivement à cet hommage. toujours prêts à ne voir en chaque femme qu’une fille d’Eve. si j’osais.. comme moi-même ! — Je l’avoue volontiers.. comment résister à la tentation ? — Je l’aurais parié ! Le refus des responsabilités. dit-il en souriant. J’avoue n’en éprouver d’ailleurs aucun remords.

— Voilà qui me rassure ! s’écria-t-il gaiement. que la revendication de l’égalité des droits n’implique pas la haine de l’autre sexe. — Ne généralisez pas trop vite ! La main sur le cœur. — Comment pouvez-vous tourner les choses les plus sérieuses en dérision ? — Me conseillez-vous de les prendre au tragique ? Faute de réponse pertinente. certaine qu’elle était de croiser le regard moqueur de celui qu’elle avait nommé John Wolfe. Elle évita de se retourner. ajouta-t-elle. — Je serais désolé de faire exception. et de me trouver exclu du nombre des bienheureux ! Priscilla soupira.— Je vous signale d’ailleurs. Priscilla tourna les talons et entreprit l’ascension de l’escalier. il contrefit le désespoir. . et le punit d’une grimace.

John Wolfe se trouvait un peu à l’étroit dans ses costumes. L’existence d’une femme-écrivain aurait cependant eu dans ce milieu distingué mais bourgeois quelque chose d’incongru. bien qu’aux yeux de l’austère Pennybaker John Wolfe parût encore remplir ses costumes de façon « provocatrice ». pour assurer au « cousin » d’Amérique une tenue plus seyante. et il pouvait s’asseoir sans redouter l’imminence d’une déchirure. mais par respect pour sa famille. voire d’intolérable. Les chemises se boutonnaient jusqu’au cou. Dans l’ensemble. mais les jambes des pantalons ne s’arrêtaient plus à mi-mollet. et leurs manches atteignaient les poignets.6 Le lendemain matin. lady Chalcomb fit livrer à Evermere Cottage une malle remplie des dépouilles vestimentaires de son défunt mari. Pour se consacrer à son travail de rédaction. Plus athlétique que ne l’avait été lord Chalcomb. On pardonnait volontiers aux Hamilton leur originalité. A l’exception de son père et de sa gouvernante. non par un goût ridicule du mystère. Priscilla resta toute la matinée enfermée dans sa chambre. on acceptait les excentricités occasionnelles de Florian par égard pour un génie que personne ne songeait à discuter. personne ne connaissait le secret qu’elle préservait jalousement. qui comptait des alliances flatteuses. . devant son secrétaire. le résultat de cet échange semblait satisfaisant.

réduit au rôle de porte-écheveau au bénéfice d’une Pennybaker enthousiaste et vibrionnante. — Que ferais-je sans lui ? répondit impulsivement Pennybaker. Si en cette époque victorienne l’on avait appris dans la bonne société que le romancier Elliot Pruett n’était autre que Priscilla Hamilton. elle eut la surprise d’y trouver John Wolfe. dit allègrement Pennybaker. — Vous voici enfin. exerçant son art avec la discrétion dont on entoure un commerce illicite. Mary Shelley. Une fois ses frères établis.Jane Austen. lorsqu’on militait en faveur des droits des femmes. En attendant. soucieuse d’organiser l’enchevêtrement confus de sa corbeille à ouvrage. parce que Priscilla se pinçait les lèvres afin de garder son sérieux. les mains écartées. son visage se rembrunit. Vous avez fini de recopier les documents de votre père ? Priscilla acquiesça. les sœurs Brontë. Le teint de Wolfe s’empourpra. avaient vécu dans des sociétés paradoxalement plus libérales. Lorsque après avoir rédigé ses huit pages quotidiennes elle descendit dans le salon. Tous mes fils s’étaient mélangés. Mais Priscilla se souciait avant tout du bonheur et de l’équilibre de sa famille. Sans doute était-il surprenant. Auriez-vous cru que des mains aussi fortes puissent accomplir un travail aussi délicat ? . le scandale eût été assez considérable pour compromettre la carrière de ses deux frères aussi bien que leurs espérances matrimoniales. — Je vois avec plaisir que M. peutêtre se résoudrait-elle à révéler son secret. de dissimuler une activité intellectuelle. elle le préservait et n’écrivait qu’en cachette. Wolfe a su se rendre utile. dit-elle pour le plaisir de le faire enrager. heureuse de savoir par quel prétexte son absence se trouvait justifiée. Quand elle éclata de rire. il les a démêlés en un clin d’œil.

si soudainement qu’elle se piqua. — La sympathie est si naturelle à certaines personnes. laissant choir son écheveau. Papa fait des siennes. ou exerçait-il naturellement ce pouvoir. elle avait pu paraître faible. sans doute l’inconnu se faisait-il des femmes une médiocre opinion. et à ne pas lever les yeux de son ouvrage. et s’efforça de paraître indifférente. il comptait peut-être la tenir à sa merci. ditil. Encouragé par la faiblesse dont la veille elle s’était rendue coupable. dit paisiblement Priscilla. — Ne craignez rien ! cria-t-il. — Certes non. elle saurait les déjouer. dit-elle avec désinvolture. avait bondi vers la fenêtre en brandissant sa chaise. et la conquérir sans difficulté. elle se demanda s’il l’observait. à son accoutumée. il vint à son aide. Elle ne crut pas utile de rappeler à Penny ses mises en garde et ses réserves de la veille. Désormais instruite de la tactique et des moyens mis en œuvre par l’ennemi. avant de s’installer dans son siège favori. et manifester par une splendide indifférence la force de caractère dont elle pouvait à juste titre se targuer. Attentive à ne pas se laisser distraire. Elle le rejoignit. pour observer au-delà d’un jardinet l’atelier de son père. un peu énigmatiquement. — Vous vous êtes fait une amie. Priscilla rougit à son tour.Au souvenir de l’effet produit par ces mains la veille sur son propre corps. John. Quelle erreur ! Surprise par la nouveauté de sensations insoupçonnées. Certain de son charme. John s’était-il donné pour mission de séduire la gouvernante. Par une fenêtre ouverte s’échappaient des . qui minaudait avec un peu d’embarras. monsieur Wolfe. Priscilla se saisit de sa broderie et se garda de relever ce propos. par sa seule présence ? Comme pour rasséréner Pennybaker. Une violente explosion la tira de sa rêverie.

Elles interdisaient de le confondre avec un farceur ordinaire. la ciboulette et les buis taillés. — Dieu merci il a survécu. — Superbe ! cria-t-il avec entrain. papa ? Florian. Pennybaker reprit pour l’occasion l’intonation autoritaire de la gouvernante. il adore provoquer des explosions. radieux. son gilet et son pantalon quelques larges taches noires résultaient à l’évidence de calcinations récentes. insolente ! Votre père est l’un des esprits les plus brillants de ce siècle ! Et quand je dis ce siècle. Scandalisée. de ces éclatements ? — Je les entends avec fierté. je pense. ses dents semblaient d’une blancheur éclatante. s’exclama Mlle Pennybaker avec l’enthousiasme d’une zélatrice. Ses cheveux dressés faisaient sur son crâne comme des épis dorés. Dans son visage teint de jaune. N’êtesvous pas quelquefois lasse de ces détonations. de quelques autres aussi. qui se serait travesti en citron. je veux dire dans l’entourage. Papa se conduit parfois en grand enfant. Penny. qui trop lourd pour s’élever en l’air se répandit en cascadant sur le thym. il apparut au milieu d’un nuage.volutes épaisses de fumée jaune. Dis à Mme Smithson de garder son seau d’eau ! — Pour une fois. dit Mlle Pennybaker. saluait joyeusement de la main.. constata Priscilla en refermant la fenêtre. monsieur Wolfe. Priscilla ouvrit la croisée. jaune lui aussi. — Tout va bien. Lorsque Florian ouvrit la porte. Ne faites pas cette tête. — Surveillez vos paroles.. — Ne montez pas sur vos grands chevaux. J’en ai fini pour aujourd’hui. une fois encore. d’un tel savant ! . Tout le monde n’a pas le privilège de vivre dans l’intimité. Sur sa jaquette. il n’a pas mis le feu.

Les droits perçus sur son premier ouvrage publié avaient été par priorité investis dans la transformation d’une ancienne grange en atelier-laboratoire. dont les imprudences risquaient de détruire Evermere Cottage. — Il vaut mieux dire « hydrogène sulfuré ». Pour son malheur. Loin d’en rire. afin d’éloigner et d’isoler le théâtre des expériences de son père. que l’on avait vu traverser le jardinet. mais quel succès ! Je n’ai qu’un regret. Sur la pommette de Florian apparut une tache rouge. restait imperturbablement inattentif à autrui. c’est que tu n’aies pas assisté à mon triomphe ! Priscilla s’attendrit. Ses trois enfants. — Papa. l’objet de ses attentions. le mouchoir à la main. les conséquences de son exploit du jour se firent plus manifestes. Les vapeurs jaunâtres qui s’élevaient de sa personne exhalaient une odeur infecte. avaient conscience de ne passer euxmêmes qu’au second rang de ses préoccupations. ou « oxyde sulfhydrique ». qui à son insu peut-être éprouvait à l’égard de Florian Hamilton des sentiments plus profonds que le dévouement et l’admiration. rectifia son père. vous sentez l’œuf pourri ! protesta Priscilla en se bouchant le nez. Alors qu’il aurait pu susciter l’exaspération. comme vous pouvez voir. Mlle Pennybaker s’alarma et bondit. qui sur son épiderme jauni lui donnait l’air d’un clown. Lorsque Florian. — Une hémorragie ! s’exclama-t-elle. Priscilla éprouva un vif élan de sympathie à l’égard de son ancienne gouvernante. . le spectacle chaque fois renouvelé de son bonheur naïf lui conciliait l’indulgence et la tendresse de ses proches. isolé dans ses recherches permanentes comme dans un cocon. ma fille.Sans le laisser paraître. qu’il chérissait à sa manière. fit son entrée dans la pièce. Le soufre était dosé en excès.

Grâce à. dit Florian.. Que la honte soit sur lui ! — Pour vous permettre de vous changer.— Simple éclat de cornue. mes amis. Oui. vous étiez là. elle se déchargeait de plus en plus volontiers sur elle des travaux de secrétariat que nécessitaient les activités de son père. leur mariage fut bref. ironisa-t-il. Il faut que je rédige une communication internationale. Elle en éprouvait parfois quelque remords. Dans mon laboratoire.. suggéra Pennybaker. mais il a eu lieu ! Pendant que son infirmière improvisée achevait de lui nettoyer la joue droite. — Papa. je pourrais peutêtre prendre le texte sous votre dictée. — Je ne m’étonne plus que vous receviez avec tant de naturel un inconnu en triste état. qui sans se dérober à l’empressement de Penny semblait ne pas la voir. mais Pennybaker ne trouvait-elle pas son compte de satisfactions dans les missions qui la faisaient vivre aux côtés de son idole ? Restée seule avec John Wolfe. Allons ! Avant que sa gouvernante quitte la pièce à la suite du savant. Priscilla éprouva un certain désarroi. — Pas le temps ! Je rédige d’abord mon compte rendu ! Cet âne de Rigby n’avait prévu rien moins que la destruction totale de tout bâtiment à cent mètres à la ronde. — Hein ? Quoi ? Ah. Elle vit qu’il la contemplait pensivement. ma foi. — L’incident est clos. je dicterai. Depuis que ses romans connaissaient le succès. vous devriez vraiment aller vous changer. Priscilla prit le temps de la remercier. il souligna cette plaisanterie d’un rire jovial. suggéra sa fille. . Excellente idée. Florian n’avait pas même remarqué sa présence. Rigby à Boston avait proscrit l’association du bisulfite et des chlorures. Un pas décisif vient d’être accompli. dit-elle avec une feinte légèreté.

répondit-elle en reprenant son ouvrage. et je tiens votre aventure pour exceptionnelle. Priscilla s’efforçait en vain de les chasser de son esprit. déclara-t-il soudain. Le cœur battant. Je n’en regrette rien ! Les yeux dans les siens. Vous ne pouvez avoir de moi qu’une bien piètre opinion. — L’expression me semble un peu forte. fit-elle observer de la façon la plus objective. car elle ne parvenait pas à soutenir son regard. — Mais je n’ai pas su refréner mes instincts. je me suis conduit en rustre. — Cela n’est rien. Ils obsédaient sa mémoire. elle aurait quitté son siège pour supprimer la . en l’occurrence. — Je vous dois des excuses. j’y ai pris trop de plaisir pour en éprouver quelque regret. Elle leva les yeux vers lui.l’originalité de votre père. Se souvenait-il de leurs baisers ? Pour sa part. Bon sang ! blasphéma-t-il en donnant au mur un coup de poing si retentissant que de surprise Priscilla sursauta. elle tenta de concentrer son attention sur sa broderie. elle ne savait que penser. Qu’importe mon opinion à votre égard ? — J’y attache précisément beaucoup d’importance. — Ils ne sont pas aussi quotidiens qu’il pourrait vous le paraître. bien que John la tînt sous le feu de son regard. Je ne suis pas homme à imposer aussi cavalièrement mes hommages à une jeune fille. elle se sentait la gorge nouée. Comment expliquer un tel désarroi ? — Vous exercez sur moi un étrange pouvoir. On ne peut guère parler de contrainte. dit-elle sur le ton le plus neutre. Hier. ni à trouver une réponse pertinente. pour les détourner aussitôt. les incidents les plus extraordinaires vous sont familiers. Pour un peu. reprit John Wolfe. Pendant le silence qui suivit.

— Mademoiselle Hamilton. vos projets éventuels. Mais ce n’est pas ainsi qu’ils se qualifiaient. mettez-la de côté. C’est l’essentiel. votre amnésie. ils réfléchissaient sérieusement. Priscilla fronça le sourcil. monsieur Wolfe. — Vous ne m’avez occasionné ni offense ni peine. Il finit par rompre le contact. — Je ne suis pas certain d’y parvenir. en s’écartant vivement. dans votre mémoire. cherchant en vain à analyser ses impressions et ses souvenirs ? — Disons qu’elle sortait de l’ordinaire. Quelle expression convenait ? « Enivrante » ? « Déconcertante » ? « Affolante » ? « Angoissante » ? N’était-elle pas restée éveillée une moitié de la nuit.distance qui les séparait. A la recherche du mot juste. qu’elle avait quelque chose d’inhabituel. Les préoccupations immédiates ne vous manquent pas. sachez que certaines complications ne manquent pas de charme ! Dans ce registre. Ces bandits qui se montrent insistants. Elle a été.. conclut-il. voilà de quoi vous occuper l’esprit. le désir vaut nécessité ! .. Oublions-la. A quoi bon chercher des complications ? Tous deux pensifs et graves. elle dut s’interrompre. — Préoccupez-vous seulement de savoir qui vous êtes. Elle n’aurait su définir ses propres sentiments. voulez-vous ? — L’oublier ? Cela m’est impossible ! — Eh bien. de vous avoir causé de la peine. Ni l’un ni l’autre n’étions véritablement nous-mêmes. Il ne me semble pas utile d’épiloguer sur les événements de cette soirée. — Je regrette seulement de vous avoir offensée. Priscilla eut la surprise d’apercevoir soudain sur le visage de John un sourire moqueur. pour l’instant.

mais le sourire qu’elle esquissait en retour s’effaça de son visage. monsieur. — Comme un bébé. il me semble. — Alec. il ne manquait ni d’élégance ni de joliesse. mon cher. — D’Amérique ? Voilà qui est extraordinaire ! Quel pays ! Vous vivez à l’Ouest. un jeune homme jetait en pénétrant dans la pièce son chapeau sur un guéridon.— Et bien sûr. Alec s’inclina. c’est dit ! Péremptoire. Priscilla ne put lui répondre. Un pas alerte se faisait entendre dans le hall. qui l’observait lui-même. la cheville sur un genou. — Quel contretemps. Les yeux bleus. dit Priscilla. je m’engage dans l’armée. Blond et bouclé. Quelle agréable et douce conversation ! Priscilla se détendit. le jeune homme aperçut John Wolfe. — Qui est-ce ? s’inquiéta John Wolfe. je l’envoie sur les roses. — John Wolfe est notre cousin d’Amérique. — Pardon. Tu tournes le dos à mon invité. vos instincts vous commandent ! — En ferais-je une habitude ? Comment le savoir ? — Faut-il que vous plaisantiez de tout ? — Cela facilite l’existence. Suivant son regard. apparemment très à l’aise dans la maison. naturellement. parmi les Indiens . dit Priscilla en guise de présentation. Priscilla ! Cette mégère me traite comme un bébé ! Le jour de ma majorité. bien que son visage exprimât la plus vive irritation. les traits presque féminins. s’écria-t-il en bondissant sur ses pieds. la voix d’un garçon l’appelait. soupira-t-elle. les bras croisés et l’attitude martiale. il se jeta dans un fauteuil. non sans suspicion. c’est juré ! Libre comme l’air. tes manières laissent à désirer. je ne vous avais pas vu.

du côté de ma mère. et si je me servais d’une arme. Pris. John Wolfe resta un moment sans voix. voilà tout ce j’ai pu voir en bientôt vingt ans d’existence. Priscilla soupira d’impatience. Evermere Cottage serait envahi de curieux.féroces. Et vous avez la gâchette facile. Le bavardage d’Alec lui semblait en ce jour insupportable. laissa libre cours à son hilarité. l’Afrique. Combien de morts à votre actif ? Dérouté par l’incongruité de cette agression. hein ? — Il y a tout lieu de le croire. Nos grands-pères étaient déjà cousins. Pendant qu’il poursuivait. Comme il ponctuait ces mots d’un demi-sourire. le jeune écervelé. — Des cousins éloignés. — Je n’en piperai mot. Londres et l’Ecosse. un instant déconcerté. puis se reprit.. ce ne serait qu’en cas d’extrême nécessité. et mon cousin achève une convalescence. capable d’entrer au service de la . Alec. je ne savais pas que tu avais de la famille aux Etats-Unis. Paris. — Vous m’avez bien eu ! C’est pour rire. Si le bruit de sa présence se répandait autour de nous. Sa visite est strictement privée. — Quel bon vent t’amène en ces lieux ? dit-elle sans souci d’interrompre son discours. ou quelque chose d’approchant. Connaissez-vous l’Ecosse ? On y parle le charabia.. les voyages ! Je voudrais aller partout. La duchesse fait encore des siennes ? — Maman persiste et signe ! Elle refuse d’admettre que son petit garçon est un adulte. réponditelle. et sa curiosité puérile risquait de mettre en difficulté un amnésique. — Je suis de l’Est. Ah l’Amérique ! New York ! Quelle ville ! L’Inde. Je compte sur ta discrétion. — Dis-moi.

Ce mot tira John Wolfe de sa passivité. c’est le titre que porte l’héritier du duc de Ranleigh.. bien sûr. dans ce château branlant ! Priscilla se tourna vers Wolfe. vous ne connaissez pas mon frère Malcolm. précisa Alec. . rien du tout ! Il faisait peine à voir.. — Voilà qui me semble limpide. si bien que le voilà lieutenant de cavalerie.reine. — Duc ? s’étonna-t-il. je n’ai pas même droit au titre de marquis de Lynden. Mais son père lui laisse la bride sur le cou. Quand les formalités seront achevées. — Mon cousin vient d’Amérique. Alec et lui sont les meilleurs amis du monde. comme l’a fait Malcolm ! Il m’écrit de ces lettres. — Le voilà dans les Gardes. A la mort du duc. Marquis de Lynden.. qui peinait à suivre le cours de la conversation. dit John Wolfe sans perdre son sérieux. — Depuis l’enfance. qui semblait avouer une tare.. j’en vaux deux de sa trempe. compatit Wolfe. Ma mère me garde à l’écurie. tu seras duc. grommela sombrement le jeune homme. — Cousin. Pour l’instant. — La chose est avérée. Que d’aventures ! Et pourtant. dit Priscilla en manière d’apaisement. Priscilla ne put s’empêcher de rire. Alec. il devient Ranleigh à son tour. il ne comprend rien à nos traditions. Vraiment duc ? — Un vrai duc. — Voilà qui est fâcheux. et moi parmi les bonnes et les valets. Priscilla voulut lui rendre une plus juste vision des choses. que mon père me donnait jadis. à cheval. si bien que me voilà. Le fils aîné du duc porte le nom de Lynden. — A ton tour.

a disparu. et fort enviable. ni où il réside. Maintenant qu’il nous a quittés. Mon père m’a légué de quoi vivre. en effet. John Wolfe semblait se divertir des complexités de cette procédure. que votre ami Alec vit. . il y a de cela plusieurs mois. Je l’ai dit à maman. de terres. qui semblait intrigué. Il y a de cela bien des années. je les exècre. trente ans de silence. — Si bien. il faut que Lynden soit officiellement déclaré disparu. c’est la cavalerie. par égard pour lui. si j’ose m’exprimer ainsi. fit observer Priscilla. Mon vœu le plus cher est que l’on retrouve Lynden. Elles m’indisposent. Toutes ces charges. les hommes de loi ont lancé un avis de recherches. et je serais libre. toutes ces responsabilités. son frère aîné. c’est peu de dire que je ne les recherche pas. ou je ne serai rien ! — Le titre de duc est pourtant rare. Sans doute a-t-il trouvé la mort au cours de ses pérégrinations. son demi-frère en fait. conclut-il. Il était marquis de Lynden. Pour qu’Alec succède à son père. vous savez.— Mais Alec ne peut pour l’instant porter aucun de ces deux titres. Il serait duc. — C’est le mot ! applaudit l’intéressé. — C’est pour lui que je suis resté. Maman me disait d’attendre qu’il parte. entre parenthèses. ne put s’empêcher d’intervenir. je n’ai que faire d’un titre. Moi. Je serai officier de cavalerie. — Il t’aimait beaucoup. de domestiques et de paysans. — Mais je m’en moque. je me tue à le lui répéter : mon idéal. elle continue de me retenir ! Wolfe. Mais lorsque le vieux duc est décédé. Trente ans se sont écoulés depuis sa disparition. mais personne ne sait ce qu’il est devenu.

Celui de duc implique de lourdes responsabilités. ou peu s’en faut.— Si votre vocation est si forte. la lignée s’éteindrait. D’ailleurs. Alec émit un rire amer. Les termites dévorent le manoir de Corksey. Avec toi. Fâcheuse pour un bourgeois ou un commerçant. Nous ne sommes plus en mesure d’entretenir les bâtiments. le cousin Evesham reprendrait volontiers le flambeau. on ne risque plus la mort dans l’armée. — Si l’on compte sur moi pour remettre les choses en place. semblait embarrassé. et quitter sa demeure ? Je ne vois pas ce qui vous empêche de prendre le large. trop nombreux et trop dispersés... voilà tout ce qui reste pour distraire le cavalier. L’aile ouest du château est définitivement fermée. Des émeutes. — Il est difficile de concilier des études d’élève-officier et la charge d’un titre. c’est le risque d’y mourir sur le champ de bataille. sans doute peu accoutumé à s’entendre adresser des propos aussi fermes. Priscilla vint à son secours. Maman le déteste. Alec. Le domaine tombe en morceaux. reprit-elle. mais nos coffres sont vides. Nous régnons sur des milliers d’hectares. Mais il a le mérite d’exister. Il faudrait engager des dépenses énormes. Dans les grandes familles. parce que ses structures s’effondrent. et le duc mon père le méprisait. Comme Alec. dit-elle. Pour couper court à ces propos pessimistes. des révoltes d’indigènes en Inde ou ailleurs. Les grands combats sont passés de mode. Priscilla se hâta d’avancer d’autres arguments. si je peux le dire crûment. la notion d’héritage et de patrimoine revêt une valeur particulière. . — Qu’importe. pourquoi ne pas vous insurger. — Autre inconvénient de l’armée. la faillite est tout simplement interdite à un gentilhomme.

sans se formaliser. Je doute que mon cousin se soucie de ces subtilités. Tu reconnaîtras plus tard les avantages de ta position. reconnut-il avec une plaisante humilité. — C’est sans doute une question d’âge. Eh bien. On ne se révolte pas contre sa famille. j’avoue mon incompétence en ces matières. Vous-même. bien sûr.. — Papa m’a donné l’exemple du contraire. et qu’il imposait sa volonté aux autres. Mais d’un autre côté. j’ai souvent pensé qu’il n’en faisait qu’à sa tête. A ce mot. je ne saurais épouser n’importe qui. Soucieux comme elle de mettre fin à cette discussion oiseuse.. John Wolfe esquissa un geste de triomphe. dit-il avec chaleur. par convenance familiale ? Désarçonné. Alec cherchait ses mots. John Wolfe eut l’élégance de s’en retirer. — En qualité d’Américain rustique. j’aurais mon mot à dire.. dit naïvement Alec. C’est le sens de la famille.. — Cette complaisance. non sans doute. on s’efforce de lui complaire. l’Américain s’insurgea. n’avez-vous pas de conventions à respecter ? — Je n’ai pas de titre à défendre. élire domicile. s’efforça d’y répondre. dites-moi donc ce qui empêche encore ce jeune homme d’agir à sa guise ? Bien que la question ne lui fût pas adressée. dit John en souriant. — Je crois. Alec. conclut Priscilla.Comme obstiné à apporter à Priscilla la contradiction. se peut-il qu’elle demeure permanente ? Allez-vous prendre femme. Mais je ne vois pas pour quelles raisons le fait d’en porter un devrait contraindre l’heureux bénéficiaire à se soumettre aux volontés d’autrui. — Voilà votre argument démoli. voyez-vous. — Me marier pour faire plaisir à maman. En le voyant vivre. .

et son père était un vieillard autoritaire et cassant. piquant l’aiguille et tirant le fil avec une détermination qui semblait farouche. d’une . — Il est fils unique d’une mère possessive. Mais il est cruel de l’encourager à partir. Alec voit en moi une sœur aînée. John Wolfe laissa libre cours à sa commisération. — Me faire. j’espère ? Il fit non de la tête... — Elle est suffisante. Pour le convertir à la vie adulte. sa mère me semble avoir étouffé ce pauvre garçon. sans avoir épuisé le sujet. — Quelle absurdité ! Comment pourrait-il me faire la cour ? Il n’a pas encore vingt ans. Sur ces mots. elle reprit son ouvrage. Elle était mécontente. et j’en ai vingt-quatre ! — La différence est faible. heureux de la voir rougir. Il l’observa un moment. et voilà tout. — Sans doute. ce qui explique que nous soyons très proches. — Il vous fait la cour ? dit-il tout à trac. C’est pour cela sans doute qu’il s’est toujours plu chez nous. il reste fort à faire ! Priscilla acquiesça pensivement. et fronça légèrement les sourcils. lui rappeler l’usage de son libre arbitre. dans la mesure où il en semble incapable.Dès que Priscilla pour faire diversion eut parlé de cheval. comme mon frère. Vous plaisantez.. et de sa volonté. — Cruel ? Au contraire ! J’ai voulu lui donner du courage. — A force de le couver. Ils se comportaient presque en jumeaux ! John la regarda sourire d’attendrissement. et quitta Evermere Cottage un certain temps plus tard.. en compagnie de mon frère Malcolm. Alec se lança dans un éloge dithyrambique de ses récentes acquisitions. N’était-il pas parvenu à l’émouvoir. le sourire aux lèvres.

.. voyez-vous.. Un héritier qui disparaît. Il n’avait pas aimé l’intimité qui régnait entre les deux jeunes gens. non sans ennui. de celui qui a disparu ? — Lynden ? C’est le demi-frère d’Alec. Pouvait-on parler de relations fraternelles ? Peut-être. une pointe de jalousie. Il a quitté Elverton avant ma naissance... On a dû en parler. — Au commencement. C’est une légende locale. — Mais il a dû alimenter la chronique. il se mit en quête d’un sujet de conversation qui aurait l’avantage de ne froisser personne. il y eut. Ses préoccupations prenant un tour fâcheux. Et pourtant. le fils du duc de Ranleigh et de sa première épouse.. — Qu’en est-il du frère aîné. un meurtre ! . — On en parle encore. Voulez-vous la connaître ? Le teint de Priscilla s’animait. dans les chaumières. et de mettre Priscilla dans l’obligation de raconter. John put y déceler. Je ne l’ai pas connu. ce qu’elle semblait faire avec prédilection. et opina vigoureusement. John Wolfe se félicita d’avoir posé la bonne question.certaine façon ? Mais en analysant ses propres impressions. dit la narratrice en ménageant ses effets. ses yeux brillaient de l’éclat engageant qui signale à l’attention les conteurs en quête de public.

il semble avoir fréquenté fort assidûment une certaine Rose Childs. sans que personne ne sache pour quelle destination. elle n’était pas rentrée.. Quelques jours plus tard. Son frère refusant de croire qu’un prince puisse épouser une bergère.7 — Un meurtre ! Il a commis un assassinat ? — On le dit. — Vous allez voir comment. et son lit n’avait pas été défait. ou l’équivalent. Elle n’avait pas fait mystère auprès de ses collègues des attentions dont l’entourait un jeune et charmant aristocrate. Quelques jours avant les faits. — Quelle était la victime ? — Vous allez le savoir. Qui dans ce drame joue le rôle de la victime. qui vit encore à Elverton.. un jeune homme de dix-neuf ou vingt ans. en compagnie d’un camarade. de son état femme de chambre au château. que tous les témoins décrivent comme plein de charme. elle avait combattu son scepticisme en faisant valoir les rigueurs de la nécessité. bien qu’il ait d’une certaine façon pris la fuite. au cours de sa visite dominicale à sa famille. elle s’est absentée du château. Mais jamais la justice ne l’a inculpé.. il passait ses vacances au château familial.. Le lendemain à l’aube. je gage. Parlons d’abord de Lynden. — . Etudiant à Oxford. Pour agrémenter son séjour. qui à ses dires se trouvait vivement épris. . elle s’était targuée de flatteuses « espérances ». qui dit-on fait loi.

Je ne me trompe pas ? En silence. par exemple. Mais les rumeurs ont reçu une confirmation accablante. Soucieuse de ménager ses effets. Lynden était le seul aristocrate jeune et charmant à des lieues à la ronde. — Triste histoire. ou rubis Ranleigh. et son corps retrouvé non loin. appartiennent à la légende. il avait une liaison. C’est alors que des recherches furent entreprises. car l’autopsie a montré qu’elle attendait un enfant. Les rubis Aylesworth. dit-il en souriant. les enquêteurs ont découvert un fragment de collier brisé. Il s’agissait nécessairement des vestiges d’une parure précieuse. qui passait souvent la nuit hors du château et entourait ses déplacements d’un épais mystère. elle opina vivement. c’est à moi de placer ma réplique. Sans doute avait-elle fait part d’exigences que le jeune homme estimait insupportables. John s’égaya de son attitude. s’il en est. De toute évidence. car son cousin Evesham manquait déjà d’attraits. Ceux même qui n’avaient jamais vu l’œuvre complète l’ont identifiée. Priscilla se tut. Près du corps. les lèvres bien closes. si j’ai bien compris mon rôle. Rien n’était plus vraisemblable qu’une violente querelle. La malheureuse avait succombé à la strangulation. dit John Wolfe en hochant la tête. — Mais cela suffit-il à accuser le fils d’un duc ? — Les policiers locaux n’auraient pas eu cette audace. Et puis toute la domesticité a témoigné des escapades fréquentes de Lynden. . et le coupable n’était pas nécessairement son galant. au Bois de la Dame Blanche. — Seul son amant possédait un mobile.Vérification faite. — En cet instant du récit. ainsi qu’une pierre accidentellement dessertie. Mais le nom de Lynden n’y est pas mentionné. elle ne s’était pas rendue chez elle. comme le mariage.

dit-elle en riant. qui pour sa part n’avait reçu que des émeraudes de moindre valeur. Plus tard. vaillant corsaire au service de la reine Elisabeth. qui dans un premier temps s’est indigné de leur témérité. Celle-ci ayant eu la maladresse de s’en parer en présence de la reine. sous le règne de Charles II. — Quelle aventure. les rubis étaient célèbres. si vous me permettez ce compliment. Il avait d’emblée reconnu les pierres et le fragment de monture. Vérification faite. le duc ayant perdu aux dés l’ensemble de sa fortune à l’exception de ce bijou en fit l’enjeu du dernier coup. à Elverton plus qu’ailleurs. ô narratrice inspirée ? » — Trop d’emphase. Le fondateur de la dynastie. Aussi longtemps que le secret de ses travaux littéraires était préservé. et récupéra ainsi l’ensemble de ses mises. Mais il s’est trouvé à son tour contraint de se rendre à l’évidence. le duc qui avait commis l’inconvenance de les prêter à sa maîtresse fut victime dans l’intimité de la chambre conjugale d’une chute qui le laissa paralysé jusqu’à la fin de ses jours. Les fameux rubis appartiennent aux Ranleigh depuis trois siècles. — En un mot comme en cent. vous plairait-il de me faire part afin de bercer mes rêves. au siècle dernier. son mari dut méditer deux ans à la Tour de Londres sur l’inconséquence de certaines femmes. John applaudit à ces mots.— Alors la voici : « De cette légende. Elle s’étonna d’éprouver en effet une satisfaction sincère. Leur découverte près du corps accusait Lynden. répondit-elle. Plus récemment. Priscilla ne voulait pas bouder son plaisir. et sur la sévérité de celles qui exercent le pouvoir. — Je vous en remercie. mais l’essentiel est dit. Les policiers ont dû se résoudre à interroger le duc. reprit-elle. les a détournés d’une prise opérée sur un galion espagnol pour en faire don à son épouse. et quel talent ! Vous avez le sens du récit. l’écrin de la parure .

Vous imaginez la catastrophe. Lynden a quitté son père en clamant qu’il ne le . Mais il n’avait aucune confiance en son auteur. Sous la foi du serment. A plusieurs reprises. des palefreniers avaient démenti par avance ce fragile alibi. On craignait que le duc. — Mais alors. Il protesta de son innocence. il a confirmé ses dires. impulsif et violent. leurs témoignages certifiaient que Lynden. qu’il soupçonnait de complaisance. ne succombe à une crise d’apoplexie. Parmi les témoins auditifs. C’est alors que le camarade de Lynden. l’étudiant d’Oxford qui passait avec lui ses vacances au château. a demandé à faire une déposition. Enregistrés sous serment. Il prétendit avoir passé la nuit du meurtre seul dans sa chambre. qui mettaient Lynden hors de cause. L’interrogatoire de Lynden eut lieu sans délai. Mais au cours d’interrogatoires antérieurs. certains ont pu conjecturer qu’au cours de ses imprécations. — Un alibi suspect ! Il s’agit d’un mensonge. Entre le duc et son fils a éclaté une dispute aux échos retentissants. son fils avait une propension déclarée à la rébellion. n’est-ce pas ? — On n’en sait rien. Le chef de la police n’a pas trouvé bon d’insister. — Vous faites erreur. ayant fait seller un cheval le soir du drame. et qui évitait à sa famille un procès scandaleux. il a déclaré que Lynden et lui s’étaient rendus à Harswell pour y jouer et boire jusqu’au petit matin. Il lui fournissait ainsi un alibi. le père aurait pu frapper le fils. mais refusa d’indiquer le lieu véritable et la nature de ses occupations pendant la fameuse nuit.était vide. ne l’avait ramené à l’écurie qu’à l’aube. — Je comprends qu’il ait pris aussitôt la fuite. pourquoi Lynden a-t-il disparu ? — Le duc a officiellement admis l’alibi. Le duc était pétri d’orgueil et de morgue. qui mettait son fils hors de cause. et s’est abstenu de toute poursuite ultérieure.

Le vieux duc était si intimement persuadé du décès de son premier fils qu’il voulait qu’on donne à Alec le nom de marquis de Lynden. Je m’étonne que la légende locale n’en dise pas davantage sur ce mystérieux Lynden. cela lui suffit. Il a de quoi entretenir son écurie et sa meute. Ses proches lui obéissaient. les liquidités offrent davantage de latitude. — En attendant. Le duc a repris femme après quelques années de solitude. Il faudra qu’un jugement rende officiel le décès du fils rebelle. vous l’avez entendu. qui aurait presque cinquante ans aujourd’hui. qu’ayant reçu un bon coup sur la tête il n’ait complètement perdu la mémoire. Ni la culture ni l’élevage ne l’intéressent. mais Alec n’a que faire de ce titre. Le fait qu’en trente ans il n’ait adressé à personne une quelconque correspondance donne du poids à l’hypothèse de son décès. Les terres sont un bien inaliénable. c’est le moins qu’on puisse en dire. ou ailleurs ? Nul ne le sait. — C’est la dure loi de ceux que l’on appelle des « fils de famille ». — A moins. — En effet. — Je comprends aisément qu’il s’attache à préserver sa liberté. il faudra qu’il attende. le pauvre Alec se trouve d’ans l’incapacité de percevoir son héritage. Il était certain de la mort de Lynden. .reverrait jamais. et jamais plus personne n’en a entendu parler. Dans la nuit même il a quitté le château. et les responsabilités ne le passionnent pas. Il lui fallait donc un nouvel héritier. — Alec. Alec s’en contente. Mais son père lui a laissé l’essentiel de ses économies personnelles. par complaisance. Il s’est peut-être donné la mort. — Pour le titre de duc et les domaines. — S’est-il exilé sur le Continent. La mère de Lynden était déjà décédée. dans nos colonies. en effet. — Mais il n’a pas le choix. suggéra John.

Mais je courais au hasard. rappela-t-elle. — Combien de temps vous a-t-il fallu pour parvenir jusqu’ici ? — Je ne sais. — Il serait invraisemblable qu’une amnésie accidentelle soit permanente. des objets qui seraient liés à un souvenir.. jusqu’à son propre nom ? Si seulement on m’avait laissé mes affaires. ou d’un repère. Beaucoup de ronces. nous .. comme à la recherche d’un signe. des vêtements. en lisière de forêt. et se levait. La nuit était si sombre.. en fin de parcours. il sursauta. — On n’en trouve qu’au sud. Priscilla l’encouragea d’un sourire. J’ai pu tourner plusieurs fois en rond avant d’atteindre votre seuil.. peut-être me souviendrai-je des circonstances de l’agression. Une fois dépassé les épineux. Soudain. Et si je découvrais des vestiges de mon passage. — L’idée me semble bonne. peut-être.. Une heure ou deux. — Comment cela ? — Il n’est que trois heures. Si je la revois au grand jour. — Vous souvenez-vous du paysage ? — Des arbres. — Je l’espère bien.Il semblait tout à coup gagné par l’amertume. Nous avons le temps de refaire le chemin en sens inverse. Comment peut-on tout oublier. Il regardait par la fenêtre. — J’ai trouvé ! — Quoi ? — Dans ce jardin. au-delà de Chalcomb Manor. Pourriez-vous la situer ? — Hélas non. une montre.. Mais la cabane ? Elle ne peut se trouver très loin. En route ! Elle avait déjà posé son ouvrage. des buissons. rien ne me rappelle mon passé.

en route ! Elle alla prendre son chapeau à la patère de l’entrée.chercherons des indices de votre passage. ou un chasseur de primes. comme le suggérait Alec. Et puis en cas d’attaque vous sauriez me protéger. Mais je serais plus tranquille si j’avais mon pistolet. Vous seriez un tueur à gages. dans le Dorset ? Voilà qui m’étonnerait ! — Votre aventure n’est-elle pas en effet étonnante ? — Vous avez réponse à tout. n’est-ce pas ? — Vous avez réponse à tout. monsieur Wolfe. Revigoré par la perspective de l’action. John avisa un fort bâton de marche et s’en saisit. ne m’attendez pas ! J’irai seul.. à l’arrière de la maison. Elle quittait déjà la pièce. — Peut-être venez-vous de l’Ouest. — Attendez-moi ! Ou plutôt non. Je connais par cœur les environs. en me tournant les pouces à la maison. et de toute façon nous allons emprunter un passage invisible de la rue. Une forte odeur de soufre régnait encore aux abords du laboratoire de Florian. Ces bandits ne passent pas leur journée aux aguets. — Votre pistolet ? Il se fit un silence. Ils échangèrent un regard étonné. Il faut donc croire que j’en possède un. c’est en sifflant qu’il le fit tournoyer pendant la traversée du jardin. Il serait absurde que je vous laisse errer dans la campagne. Ne perdons pas de temps. l’entreprise est trop risquée ! — Ne soyez pas ridicule. — Eh bien. — J’ai bien dit : mon pistolet. John Wolfe la poursuivit. Dans un porte-parapluies. .. dont vous ignorez tout. — En mission à Elverton.

Une fois passé la clôture. Nous sommes sur la piste. et John la suivit.. John s’en étonna.. Aucune incursion fâcheuse ne vint cette fois troubler la tranquillité de la nuit. pour écouter les déplacements de mes poursuivants. Mes poignets saignaient. N’est-il . en avant ! Ils poursuivirent leurs recherches avec une ardeur qui décrut à mesure que le temps passait.. Différentes incursions dans des directions diverses ne donnèrent aucun résultat. Il fallut longer la ronceraie pour gagner les abords d’un bois planté de feuillus disparates. et sans doute avez-vous fait un détour avant d’atteindre la maison. sur le tronc du bouleau. Une clairière proche y faisait comme une oasis de lumière. il s’immobilisa. lui rappela Priscilla. A l’approche du crépuscule. John s’y arrêta. Priscilla l’emprunta hardiment. un sentier à peine tracé serpentait dans un sous-bois. — Il s’agit bien de votre sang. dont l’écorce par places s’enroulait sur elle-même. Bien qu’elle fût demeurée longtemps éveillée. et la parcourut en hésitant. observant curieusement les alentours.. il leur fallut regagner Evermere Cottage. Je me suis appuyé un moment à un arbre. Soudain. Vos poignets portaient de profondes égratignures. On atteignit très vite un terrain broussailleux envahi par les ronces. Une tache de sang. Priscilla éprouva dès son lever l’impatience et l’excitation de l’enquête à parachever. — Eh bien. Il tourna le dos au tronc blanc. John ne put identifier aucun nouvel indice. — Voyez cette tache sombre. — Vous étiez épuisé. et remettre au lendemain la poursuite de leurs recherches. l’oreille aux aguets. Ses poignets se trouvaient au niveau de la marque sombre. dit Priscilla en examinant de près la tache.

positivement. Mais comment acquérir une certitude ? — Si Alec et Malcolm avaient pu nous accompagner. je ramènerai le panier vide ! Il fut décidé que les recherches véritables seraient reprises à partir du bouleau repéré la veille. Non qu’elle succombât au charme de l’hôte imprévu. maugréa-t-il. — Nous allons trouver cette cabane. Pour prolonger éventuellement la durée des investigations. — Vous vous souvenez de Rose.pas enivrant. lorsqu’on invente des romans d’aventures. d’avoir à résoudre de véritables énigmes ? Par exception. Nos appétits d’oiseaux la désespèrent. dont la présence d’un homme vigoureux semblait galvaniser l’énergie. On reprit d’un pas vif le chemin du sentier. ne serait-ce que par hasard. dit Priscilla. Il lui permet de donner toute sa mesure ! — Pour lui complaire. Le vôtre l’enchante. Pour des raisons qu’il préférait ne pas approfondir. Priscilla jalonnait leur cheminement à l’aide de fils de couleur. John repéra des bris de branches. Afin d’éviter les errements et les retours inutiles. leur aide nous aurait été précieuse. Priscilla soupira. et s’appuya un instant à un tronc moussu. Ils ont si souvent joué dans ces bois ! John haussa les épaules. accrochés sur leur passage. qu’il avait peut-être provoqués. John Wolfe se chargea du panier de pique-nique préparé par la diligente cuisinière. . elle remit à plus tard la rédaction de ses huit pages quotidiennes. en plaisantant sur l’engouement de Mme Smithson. dont je vous parlais hier ? C’est tout près d’ici que son corps a été retrouvé. — Ne vous méprenez pas. dit Priscilla. Son imagination ne serait utilement sollicitée qu’une fois sa curiosité satisfaite. il trouvait déplaisant cette référence au jeune homme blond rencontré la veille.

— L’endroit me semble mal choisi pour un rendez-vous d’amour. — Ils cherchaient sans doute la discrétion. Il a fallu faire appel aux chiens. mais la menace et le mystère. . Elle pénétra dans une plantation de résineux.. — De l’eau. les feuillages fournis d’une chênaie filtraient la lumière du jour et la teintaient de vert. qui descendait en pente douce vers une petite clairière. et tendu. lorsqu’elle le vit soudain plus attentif. Fermée par un rocher moussu. et entreprit de contourner une élévation de terrain. Ne nous y attardons pas. il souleva une branche basse. cette clairière isolée et silencieuse n’évoquait pas le confort et la paix. pour retrouver le corps au pied du rocher. Autour de cet espace. Tout à l’heure. Comme Priscilla se retournait instinctivement pour scruter les alentours. murmura-t-elle en frissonnant.— Celle de votre récit ? La victime de l’assassin ? — Je vais vous montrer le lieu présumé du crime. Pour quitter la clairière. — Voilà le lieu du crime. et le plus naturellement du monde elle lui confia la sienne. ces frondaisons épaisses doivent donner une idée des ténèbres de l’enfer. J’entends le cours d’une rivière. pendant ma fuite. Priscilla allait lui signaler qu’il faisait fausse route. J’en ai traversé une. — L’endroit est sinistre. dit-elle. il sourit. dans le bois. — Je vois que vous éprouvez aussi cette impression.. — Son bruit m’était étranger. nous en avons rencontré une. voulezvous ? Il lui tendit la main. — Il y en a plusieurs. Par une nuit sans lune. commenta John. Nul ne les avait jamais aperçus ensemble. Cette fois.

Le cours d’eau décrivait un méandre. on n’entendait que le murmure de la brise et le pépiement des oiseaux. la rive s’abaissa soudain. celles de pieds nus. là-bas. jusqu’à disparaître au moment où le terrain plus ferme se couvrait de végétation. Nettes ou confuses. Les arbres semblent se faire plus rares. vers les témoins. Elle n’est peut-être pas vide. Avec des prudences de Sioux. dans l’intention de gagner à gué l’autre rive. — Attendez. allait s’y précipiter. il s’étalait parmi des pierres plates. on vit une cabane de bois brut. — La marque de mes pieds. John s’avança doucement. On contourna un bouquet d’arbres. enthousiaste. Ils couraient presque. Parmi elles. accélérait avec lui l’allure. Après quelques minutes de marche. qui érodait ses rives abruptes. des traces de pas rappelaient des passages antérieurs. John la retint. On aperçut bientôt un ruisseau rapide et profond. — Je n’ai pas pu le traverser ici. profondément imprimées dans le sable humide qui avait gardé leur empreinte. dans les deux sens. Soudain. dit-il. dit-il à voix basse. ils contournèrent le terrain sous le couvert des arbres jusqu’à sa proximité immédiate. en faisant à . ils se déplacèrent vers le murmure frais et continu. des étendues de sable et de limon spongieux.La main dans la main. les traces diverses s’estompaient. Priscilla partageait l’impatience de John. à l’extrémité d’une échappée. venant d’une seule direction. Je courais. Dans le silence. et la pression de sa main sur la sienne exprimait sans qu’ils aient besoin de communiquer autrement son excitation grandissante. plus ou moins récents. John et Priscilla s’étaient immobilisés. Ils s’approchèrent. dit John. Priscilla. Nous y sommes ! Venez ! Le ruisseau traversé. très écartés. Descendons son cours. A sa sortie.

fascinée. — Comme vous avez dû souffrir. Un peu de lumière filtrait entre les solives mal équarries mais très solidement assujetties. peut-être ? A l’extérieur. qui n’était que poussée. pas même un chiffon. — On dirait une tombe. il renonça à la maintenir en arrière. ne comportait aucune fenêtre. Après un coup d’œil irrité. aucun débris ne traînaient sur le sol de terre battue. Ils trouvèrent la cabane vide. — Dehors. elle lui frappa l’épaule et se glissa à son niveau. A l’orée du bois.Priscilla un rempart de son corps. . Après une dernière pause. Il ne restait plus aux enquêteurs qu’à abandonner leurs recherches et à regagner Evermere Cottage. Rien n’y traîne. au milieu d’une zone piétinée. Priscilla en eut le cœur serré. La cabane. et grossièrement tassée. Rien qui puisse réveiller un souvenir. ils tournèrent le dos à la cabane. Aucun objet. mais les ravisseurs n’avaient laissé aucun vestige de leur passage. D’un commun accord. dit-il à mi-voix. John ! — Maudite prison. ou un papier. Priscilla fit soudain halte. on pouvait voir un relief de terre fraîche. Pour manifester son mécontentement. John courut en ouvrir la porte. on pouvait observer des traces de pas ou de piétinements. murmura-t-elle. de taille réduite.

se déplaçait aisément. très meuble.8 Ils coururent ensemble. — Voyez les traces sur cette pierre. Un peu impressionnés l’un et l’autre. et s’agenouillèrent de part et d’autre du tertre. il ne pouvait recouvrir une sépulture ordinaire. puis se mit en quête d’un objet de nature à lui faciliter le travail. sous la forme d’une large lame de schiste qui faisait comme un fer de pelle. ils restèrent un moment silencieux. Il le découvrit aussitôt. qui songerait à le mettre en terre ? John commença à déplacer à la main le monticule. Je suis certain qu’avant d’être abandonnée. c’est elle qui a servi à creuser le sol. Long de moins d’un mètre. quelques prélèvements supplémentaires suffirent pour qu’une zone de résistance soit atteinte. à l’aide d’instruments de fortune. Elle porte encore des fragments de terre et de végétation. . Avant de l’utiliser. La terre. — Pourquoi se donnerait-on la peine de venir si loin se débarrasser d’un animal ? A supposer qu’on découvre sa dépouille au cours d’une promenade. Priscilla. Le creusement du trou a donc été improvisé. dit John. il la brandit. — Ce monticule est récent. C’est peut-être la tombe d’un chien. Lorsque la partie supérieure eut été enlevée.

fâcheusement vide. Ils restèrent un moment silencieux. Leur enquête venait de franchir une étape décisive. préservé à peu près intégralement de tout contact avec la terre. John ouvrit largement le sac de cuir. Priscilla repoussa avec lui la terre à deux mains afin de dégager l’objet. — Pourquoi ? Ces deux sacripants ne pouvaient savoir qu’ils m’avaient fait perdre la mémoire. Au fond du sac se trouvait un nécessaire de rasage et un portefeuille. Une fois tiraillée. dans ce trou. était constitué surtout de vêtements. et même luxueuse. dit John. — Elle me va parfaitement. s’ils vous avaient assassiné. les yeux dans les yeux. — C’est un sac.— C’est souple. dit John. John se défit de l’une de celles que lui avait fournies lady Chalcomb. étonnamment propre malgré son enfouissement. soulevée. alors que d’autres. qui semblait compact. par exemple. — En effet. comme du cuir. Chemises. il vous . puis une autre. — Tout ce qui avait de la valeur a été emporté. On aperçut bientôt une assez grande surface de cuir. dont certains étaient visiblement restés pliés. avaient été portés. plus froissés. Comme si elle était faite à mes mesures. gilets brodés et jaquette étaient de fabrication soignée. Il vous appartient ? — Je ne sais pas. un sac de voyage ! s’écria Priscilla. Mais si vous n’étiez pas parvenu à vous échapper. constata-t-il avec émotion. Sa fermeture est brisée. Je ne le reconnais pas. — Il y a encore du cuir. pantalons. Sans souci de précaution. Voyez ! Elle en sortit une chaussure. la chose se dégagea d’un coup. Au comble de l’excitation. — A moins que l’on ait voulu faire disparaître tout indice d’identification. et essaya après l’avoir secouée sa récente découverte. Son contenu.

vous pouvez trouver une lettre oubliée. Souillés de terre. les doigts. Je vais pouvoir respirer et m’asseoir sans craindre de faire craquer une couture. vous pouvez vous souvenir de telle ou telle circonstance particulière. Il affecta de lui tenir avec précaution le poignet. Dans une poche. Une fois revêtu de vos vrais vêtements. pourquoi pas ? Et de toute façon vous allez pouvoir vous habiller de façon plus élégante et plus confortable ! — Ce n’est pas rien. dit John en esquissant un sourire.. mémoire ou pas.aurait été impossible de vous faire connaître à quiconque. Il lui prit la main pour la porter galamment à ses lèvres. afin de secouer vivement l’objet de ses préoccupations. — Ne désespérez pas ! Vous avez retrouvé le chemin de la cabane. et je vous en rends grâces. Vous avez raison. Tous ces objets sont de trop bonne qualité pour ne pas éveiller la curiosité d’un découvreur éventuel. comme de coutume. — Pour éviter une enquête. la paume et les ongles de Priscilla témoignaient d’activités fort matérielles. Mais pourquoi ce sac ne me rappelle-t-il rien ? Si ma mémoire me reste étrangère. ma chère. que l’état dans lequel je vous trouve soit incompatible avec l’exercice de la courtoisie. mais ce fut pour suspendre aussitôt son geste. — Et pourquoi enterrer mes affaires ? Ils auraient pu aussi bien les disperser dans le sous-bois. un mouchoir brodé à vos initiales. et ce sac contient peut-être des éléments intéressants. à quoi bon la solliciter ? Je me trouve si inutile. — En effet. — Je crains. . Priscilla sentit qu’il lui revenait de combattre cet accès de mélancolie..

John l’effrayait.. Ainsi écartés. en un baiser étrangement immobile. leurs souffles se mêlaient... Ces deux crapules pourraient rôder dans les parages. Elle découvrait le désir. ou plutôt la sensation d’un manque. Mais le risque est trop grand. il lui baisa le dos de la main. Ils s’étaient si naturellement donné la main ! Elle se rappela leurs baisers. Il s’était penché. d’une incomplétude étrange en même temps que d’une espérance. Si vous saviez comme je voudrais. Malgré la dérision de ce geste. pour peu que leurs corps ne s’unissent.. Elle frémissait. lui aussi. de la dominer d’un regard.. la veille. d’annihiler sa raison. Seules leurs mains et leurs lèvres se trouvaient en contact. N’avait-il pas celui d’éveiller en elle des sensations inouïes. parce qu’elle se sentait en son pouvoir. et cette découverte l’effrayait. qu’il se répète indéfiniment. sa volonté ? Elle se sentait faible alors. ils semblaient craindre que la puissance excessive de leur passion ne provoque une commotion. Priscilla ressentait en elle une sorte de douleur. ivre d’appréhension aussi bien que d’espérance. l’émotion ressentie par Priscilla n’en fut pas moins vive. Leurs doigts se crispaient. murmura-t-il. de vaincre ses résistances. — Priscilla. Mais que de jouissance dans cet abandon ! Lorsque John l’embrassait. Il lui retint la main avec plus d’insistance qu’il n’était nécessaire. dans le bureau. et l’humour du commentaire. . elle comprit qu’il ne se contentait pas de plaisanter. Leurs lèvres s’unirent. Priscilla se souvint de leur promenade. elle aurait voulu que cet instant s’éternise. Au regard que John lui jetait. John se ressaisit.. Leurs doigts ne parvenaient pas à se quitter. et sans défense. John n’étreignait pas le corps de Priscilla. et mit fin au baiser au moment même où Priscilla se disposait à lui jeter les bras autour du cou.Ayant déterminé une zone plus nette. — Pas ici.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur. le cœur battant. en même temps qu’un autre visiteur. son bagage et ses chaussures à la main. et soupira avec tant d’abandon et de naturel qu’il dut refréner ses propres élans pour ne pas l’étreindre avec force. il se laissa plus d’une fois distraire au spectacle de la jeune fille qui le précédait. on prit le chemin du retour. — De la visite. Bien qu’il se fût donné pour mission de surveiller les alentours. il éprouvait l’angoisse de l’incertitude. vieux amis de la maison. et effleura du doigt sa bouche encore frémissante du baiser. s’étaient levés. Elle abaissa les paupières. quelle joie ! Le pasteur et le médecin. le souffle court. et l’entendre gémir de bonheur. la pédagogue qui . ce fut pour éprouver une inévitable contrariété. gazouilla la gouvernante en s’ébouriffant d’aise comme une colombe étourdie. Découvrant en imagination des perfections bien réelles. John pour la consoler lui caressa la joue. afin d’éviter toute surprise désagréable. aussi longtemps qu’on ne connaît rien de soi-même ? Lorsqu’on parvint à Evermere Cottage. comme pour mieux se pénétrer de ce mouvement de tendresse. personnage altier aux cheveux gris et au regard d’acier.Elle acquiesça à regret. déclara le général de la voix puissante qui sied aux champs de manœuvre. que l’événement transportait d’une joie sans mélange. Après avoir fait honneur au contenu du panier. ma chère. Priscilla ouvrait la marche. Trois visiteurs étaient venus prendre le thé avec Florian Hamilton et Mlle Pennybaker. Priscilla les salua. — Mademoiselle Hamilton. Familière de la région. Peut-on espérer quelque bonheur. — Le docteur Hightower nous a fait le plaisir et l’honneur de convier chez nous le général Hazelton. et John la suivait.

Cadre de réserve. elle lui tendit tout naturellement la main. provoquant ainsi un sursaut suivi d’un mouvement de retraite. Le général ayant cessé de se pavaner pour se tourner vers Priscilla. alors qu’elle n’avait commis aucune mauvaise action. le jardinage.. lorsqu’ils sont formulés par une intelligence aussi pénétrante et judicieuse que celle de Mlle Pennybaker. . et même de la méfiance. expliqua-t-elle en les cachant derrière son dos. J’éprouve à faire votre connaissance une satisfaction sans mélange. qui restant en quête d’une personne à saluer tendit la main à John. Priscilla éprouva le désagrément de rougir. car les éloges les plus flatteurs ne peuvent qu’être fondés.. qui portaient elles aussi les stigmates d’activités laborieuses. Les témoins de la scène. — John Wolfe.. La terre. — Terence Hazelton. ne dissimulaient pas leur étonnement. qui semblait lui inspirer du scepticisme. assistant de Mlle Hamilton. sous le regard choqué du général. au service de la Reine. le général s’épanouissait comme un dindon. Sous le regard de Penny. Y aurait-il péché à recevoir un simple baiser ? Assurément non. Pour confirmer la réalité de son information. euh. rougissante et rieuse à la manière d’une petite fille ou d’une oie blanche. Il va falloir que j’aille me laver ! Elle sourit. observa suspicieusement le couple. — J’ai les mains sales. qui avait perdu de son enthousiasme et de son allant.a su faire de vous une Anglaise véritablement accomplie m’a chanté vos louanges avec un enthousiasme qui a forcé mon admiration. John exhiba ses mains. vous comprenez. qui ne s’adressait pas essentiellement à elle. Priscilla trouva bon de ne pas relever le compliment. surpris à des titres divers.. Le général.

votre intonation est trop franche pour cela. puisqu’il vient des Etats-Unis d’Amérique. aux hasards de ma carrière ! Baltimore. Ni de Boston.. John éluda la question. — M. Ne me dites pas où. New York. affirma le docteur. je gage. . Placé sur la défensive. Priscilla s’engagea discrètement dans l’escalier. mais la voix chaleureuse du pasteur la retint. précisa Florian. aucun accent ne m’est étranger.Pennybaker jugea utile de meubler le silence un peu gêné qui s’instaurait. — Vous êtes très fort. Vous n’êtes pas du Sud. j’en ai foulé le sol. Wolfe fait partie de la famille. bien sûr. — J’y suis. laissez-moi deviner.. à l’occasion. — Les Etats-Unis. — Je n’y réside pas. assura-t-elle. N’hésitez pas à me consulter. Si vous le permettez. ou ses environs. se rengorgea le général. reprit-il. — Faites donc. et le Dr Hightower s’étonna. je vais faire un brin de toilette. à l’écoute de quelque répertoire intérieur. — Est-ce Dieu possible ? — Un parent éloigné. Savez-vous que celui du Dorset ne comporte pas moins de quatre nuances ? John s’enfuit vers la cuisine. Dans le domaine anglais. Les accents. soudain rasséréné. — D’Amérique ? Voilà qui explique tout ! s’écria le pasteur Whiting. n’ont pas de secret pour moi. Il ferma les yeux. Laissez-moi trouver. reconnut John sans trop se compromettre. et jusqu’aux plus exotiques. Le pasteur fronça les sourcils. — Il faut pourtant bien résider quelque part. vous connaissez.

ou plus. Priscilla serra les lèvres et retint un geste d’exaspération. dans le regard. Ces rapports familiaux sont garants de son honorabilité. et ne manquaient pas de les proposer à leur protégée. Et puis l’endogamie fait des ravages. — Prétendez-vous ignorer son arbre généalogique ? Ne craignez-vous pas quelque usurpation d’identité ? Je m’y connais en hommes. — Il l’est sans doute. Combien de générations se sont-elles succédé depuis l’émigration ? Vous n’en savez rien. Dans leur bienveillante sollicitude. Il y a tant d’Américains de moralité douteuse ! — Les Hamilton qui ont jadis décidé de s’exiler devaient peut-être fuir quelque scandale. je veux dire d’un peu libre. à mon avis. ou quelque chose d’approchant. Mon grand-père était déjà cousin du sien. dit le docteur. voyez-vous. Ce n’est pas par hasard qu’Américain rime avec coquin ! .. Celui-ci a quelque chose d’un peu suspect. Priscilla ? Florian ? Le père de Priscilla sursauta. ou faire oublier quelque tare. dont l’évidente mauvaise volonté ne parvenait pas à décourager leur persévérance.. comme ils sont laids ! — Le risque de consanguinité me semble faible dans le cas de ce jeune homme. A ces mots. Voyez les Habsbourg.— Ce jeune homme me semble très bien. Mais n’oubliez pas que nous sommes apparentés ! — De loin. Priscilla. ma chère enfant. de loin. Ils jetaient avec persévérance leur dévolu sur tous les célibataires présentables. le général ne dissimula ni sa surprise ni sa réprobation. révérend Whiting. — Quoi ? Combien ? Autant qu’on en peut faire en cent ans. les amis de son père s’acharnaient à lui trouver un mari.

elle se débarrassa des traces de terre et de poussière qui offensaient les yeux. Bien des singes seraient couronnés. pour séduire John Wolfe ? Quelle absurdité ! A quoi bon ? Qu’un homme disposé aux élans sensuels distribue des baisers passionnés. quoi de plus ordinaire ? L’occasion. maugréa-t-il. John n’en manquait certes pas. Des dispositions. Florian lui opposa une grimace de mépris. Se faire belle. lorsqu’on mène une enquête ? John avait-il trouvé dans le sac ou dans ses vêtements quelque indice révélateur ? . puisqu’il l’avait embrassée sur le lieu même de leurs travaux. le désœuvrement. Priscilla ferma les yeux. elle se surprit à envisager pour cette fois quelque amendement à sa mise. ou la modification d’une chevelure trop sagement agencée. malgré la poussière de ses mains et le déséquilibre de son chapeau ? Emue à ce souvenir. Pourquoi d’ailleurs vouloir se faire belle. ni intention. ont de ces conséquences. changea de robe et remit de l’ordre dans sa coiffure. mais à sa valeur d’homme. à votre compte ! Priscilla mit à profit la discussion animée qui résulta de cet effet d’éloquence pour s’esquiver vivement. Ordinairement peu soucieuse de mesurer ou d’augmenter son pouvoir d’attraction. comme l’adjonction de rubans à ses atours. et n’impliquent ni engagement. Se surprenant à déplacer des épingles.D’abord réduit au silence sinon par la force du moins par la témérité de cette affirmation. l’étreinte de ses bras. elle prit conscience du ridicule de son geste. elle sourit de contentement. Dans sa chambre. pour mieux se rappeler la caresse de ses lèvres. puis se gourmanda : à quoi bon rêvasser devant un miroir. et l’interrompit. — Ce n’est pas à l’arbre d’où il descend que l’on juge un individu.

Priscilla dut respirer profondément avant de pouvoir articuler un son. — Un riche Américain qui voyage dans le Dorset. Comme il se levait pour l’accueillir. — Si toutefois elles existent. . ironisa-t-il. elles affirmaient son autorité et sa force. bien qu’ils fussent un peu démodés. dit-elle en traversant la pièce pour venir s’installer en face de lui. Ils me vont mieux. Votre costume est celui d’un homme nécessairement fortuné. et non plus exagérées par sa mise. Ses qualités athlétiques ne compromettaient plus son élégance. Dans les vêtements du défunt lord Chalcomb. du médecin et du général. mais je n’ai retrouvé ni trace ni document significatif. — En retrouvant vos véritables vêtements. tant sa surprise était grande. comme il y en a des milliers. Soulignées. Impeccablement sanglé dans un costume visiblement taillé à ses mesures. vous retrouvez quelque chose de votre identité. bien sûr. hélas. Priscilla éprouva un choc. dont il préférait visiblement la présence à celle du pasteur. Vous n’y êtes pas venu par hasard. — Vous faites erreur. n’est-ce pas ? — Je crains que non. il incarnait le raffinement. ou très à l’aise. Les personnes que vous devez rencontrer vont entreprendre des recherches. On attend votre visite. voilà qui restreint le champ de nos recherches. — Un riche Américain. prenant le thé en compagnie de Mme Smithson. Il me semble plus expéditif de retrouver mes geôliers. qui en compagnie de Florian et de Mlle Pennybaker développaient dans le salon les aperçus les plus ingénieux.Elle le trouva dans la cuisine. et vous retrouver. on se soucie nécessairement de votre absence. John Wolfe ne manquait pas d’allure.

Nous allons nous rendre au centre du village. ils ont dû se faire remarquer. et faire des rencontres utiles ? — Lorsqu’on se met en quête de deux voyous. Je découvrirai ma véritable identité. John se targuait d’une supériorité peut-être illusoire. Je saurai les rencontrer. — Comment voulez-vous vous orienter dans une localité inconnue. — Et comment les rencontrer ? — En allant en ville interroger les gens. . Le projet n’avait rien d’absurde.— Vos ravisseurs ? Vous avez tout fait pour leur échapper. Je la ferai seul. mais sa réalisation impliquait trop de risques. J’ai retrouvé mes forces. Si mes assaillants n’ont pas quitté les parages. La coalition de deux bandits les rendait sans doute redoutables. — Vous m’avez mal entendu. mon enquête en sera facilitée. et nous livrer à cette enquête. si vous me passez l’expression. Mais comment refuser à John cette satisfaction ? — Je me rends à votre idée. Priscilla. — Mais ils sont deux ! — Je tâcherai de les séparer. exhala un soupir excédé. et leur imposer ma loi. et les persuader par la force s’il le faut de dénoncer leur commanditaire. on ne s’encombre pas d’une femme. Une fois ce renseignement obtenu. et l’existence de complices n’était pas à exclure. Fier de sa force comme le sont certains hommes. Cette fois. qui s’attendait à cette réaction. et la surprise jouera cette fois en leur défaveur. dit-elle. Priscilla se rembrunit. — Je n’ai aucune intention de tomber dans une embuscade. j’entends bien prendre l’initiative des opérations.

— Je vous la passe. il éprouvait une coupable satisfaction. Il aimait son rire. Si hasardée qu’elle fût. — Il me prend des envies de vous étrangler. Seriez-vous incapable de comprendre une notion aussi simple ? — Vous ne ferez rien sans mon aide. Priscilla pouvait observer le manège de Mme Smithson. il la désirait. Elle lui rendit son regard. Que vous importe qu’elle vienne d’un homme ou d’une femme ? — Je refuse de vous exposer au danger. qui ne manquerait pas de les exprimer verbalement à la première occasion : « A quoi . Vous viendriez quand même. conclut-il pour avoir le dernier mot aussi bien que pour se rassurer. sans ciller. — De toute façon. et je la récuse. mon interdiction ne serait suivie d’aucun effet. qui secouait désespérément la tête en déplaçant cocottes et casseroles sur le fourneau. qui lui permettait de prendre des allures protectrices. l’expédition vers la cabane lui avait semblé délicieusement romanesque. Il se contenta de frapper du poing sur la table. Vous avez besoin d’assistance. — C’est qu’elle s’entêterait ! déclara-t-il en la menaçant du regard. et bien qu’il se reprochât déjà d’associer Priscilla à l’aventure prévue pour le lendemain. sa vulnérabilité. sa spontanéité. vous m’accompagnerez. son innocence. Elle pouvait lire dans les pensées de la cuisinière. Eh bien c’est entendu. Derrière John. John semblait à la fois résigné et furieux. Mais dans le fond de son cœur. dit-elle en souriant. La présence de Priscilla. — En effet. — Entêté vous-même ! Priscilla put craindre un moment que John ne laisse exploser sa colère. il s’en réjouissait par avance.

sans pour autant s’aigrir dans la rancune et l’amertume ? N’était-il pas fort doux de recevoir des baisers bouleversants. Priscilla n’hésitait pas à revendiquer pour les personnes du sexe que l’on dit faible une propension analogue à la recherche du plaisir. Du désir. et rencontra le sien. Mais cet appétit charnel n’implique ni l’amour. des caresses enivrantes ? Priscilla se reprit. Elle . John avait le pouvoir de lire dans ses pensées. un époux ne serait-il pas pourvu d’appréciables attraits ? Le halo de mystère et d’aventure qui l’entourait n’ajoutait-il pas à son pouvoir de séduction ? N’était-il pas flatteur de rompre des lances au cours de joutes verbales contre un adversaire qui vous concédait généralement la victoire. mademoiselle ? Ce n’est pas ainsi qu’une fille trouve un mari. » La réponse ordinaire à ce genre de réflexion était un éloge délibéré du célibat. A n’en pas douter. intellectuellement et moralement si satisfaisants ? Pouvait-on imaginer que cet inconnu envisage un instant quelque engagement durable ? Non. elle jeta à John un regard oblique. Priscilla prenait cependant conscience du caractère abstrait de sa réflexion. Jamais elle ne s’y était sentie directement impliquée. Le cœur battant. et se gourmanda d’importance. il en éprouvait sans doute. bien sûr. S’il ressemblait à John Wolfe.bon manifester tant de liberté d’esprit. En ce moment particulier de son existence. En féministe convaincue. Mais la présence de John en face d’elle infirmait cette ancienne conviction. Par quelle aberration ses pensées prenaient-elles un cours aussi déraisonnable ? La rencontre occasionnelle d’un inconnu saurait-elle justifier l’abandon de principes établis. pour s’en détourner aussitôt. comme le font tous les hommes. ni le mariage. considéré comme une garantie de parfaite indépendance.

— N’oubliez pas que mon frère est lieutenant. cet ignorant ! Pour une fois insoumise. déclara-t-elle. si intensément que pour cette fois il lui parut impossible de s’y dérober. J’ai horreur des brutes galonnées. — Je. Les yeux dans les siens. rétorqua Florian. Il scrutait son regard. protesta Penny. — Bon débarras ! soupira-t-il. ce béotien. — J’ai horreur des papillons. et je le tiens pour un gentleman. On échangea mille politesses. chacune des personnes présentes fit savoir à chacune des autres le plaisir qu’elle avait éprouvé à la rencontrer. et l’entomologie n’a pas de secrets pour lui. Il a discuté très intelligemment avec le docteur Hightower des mœurs des papillons. Le brouhaha des voix dans l’entrée lui apparut comme une délivrance.risqua un autre coup d’œil. avant de la scandaliser. radieuse. L’attitude de Florian la prit de court. Mlle Pennybaker. — Le général était en civil. elle sut que leurs pensées se trouvaient en harmonie. — Son intelligence m’a paru hors de pair. Mlle Pennybaker osa porter la contradiction. John la suivit sans se hâter. Que ne ferait-on pour se rendre intéressant. — Il a le temps de démissionner. et je préfère ignorer leurs mœurs. quand on a une cervelle de lépidoptère ? . dit-elle en sautant sur ses pieds. Celui-ci a persévéré... Je dois dire au revoir au pasteur. et le pasteur excipa de son rôle tutélaire pour tapoter la joue de Priscilla. Il n’offre d’ailleurs aucun intérêt. rappela Priscilla. referma enfin la porte sur le dernier visiteur.

qui n’est après tout qu’un instrument de séduction comme un autre ! Pendant que Florian haussait les épaules. Ces bavards m’auront gâché la journée. . Sans doute voulait-elle en dissimuler l’éclat. car elle semblait profondément ravie. Gare au prestige de l’uniforme ! — De quoi parles-tu ? Au diable les papillons ! Mon travail m’attend. et se guinda sur la pointe des pieds pour lui parler à l’oreille. Priscilla prit son père par le bras afin de le retenir. dit-elle en baissant les yeux. — Voyons. Mlle Pennybaker fit la modeste. — Absolument ! Surtout quand ils sont excessifs ! Méfions-nous des flatteurs ! C’en était trop. ordinairement indifférent à la personne de Mlle Pennybaker. qui semblait lui aussi s’amuser du dialogue. Priscilla voulut réparer l’insolente maladresse.Priscilla eut un mouvement d’inquiétude. voilà tout. Pouvait-on le taxer de jalousie ? John. — Le général est poli. N’est-ce pas un fâcheux travers ? Florian s’épanouit. n’allez pas prétendre que Mlle Pennybaker ne méritait pas ceux qu’il lui a décernés ! Ne méprisez pas la flatterie. murmura-t-elle. insinua-t-il. ne crut pas mauvais d’y apporter sa contribution. papa. — Le général marche sur vos brisées. Il semblait que son père. ait conçu à l’encontre du galant général une certaine aigreur. pendant que John et Penny gagnaient le salon. — Il ne me semble pas avare de compliments.

il m’appartient peut-être. — Bien.9 Deux jours plus tard. je vous remercie. Encore faut-il trouver un sujet qui ne préoccupe pas trop l’esprit. reprit-il. Priscilla sursauta. Pour une fois en manque d’inspiration. rassérénée. — Ah oui. Quel est son titre ? . Comme elle restait muette. Lorsqu’on mène une enquête policière. elle ne trouva rien à répondre. Je suppose qu’il vous appartient. on put voir Priscilla et John parcourir les rues du village en bavardant. j’ai lu cette nuit un livre que j’ai pris dans votre bibliothèque. ne voulut rien laisser paraître de son soulagement. en effet. — Comme je viens de le dire. Il souriait avec indulgence. John avait-il percé son secret ? Découvert l’existence et la nature de ses activités cachées ? Eperdue. et réprima le gros soupir d’euphorie qui lui montait aux lèvres. C’est que j’ai entrepris la lecture de l’un de vos livres. en demandant à John si la nuit précédente il avait bien dormi.. voyezvous. son compagnon crut devoir insister. Priscilla recourut à l’arsenal des banalités. mais la nuit fut un peu courte.. Priscilla. et se sentit blêmir. il est habile d’adopter l’allure de simples promeneurs en grande conversation.

. Il ne fallait surtout pas que John comprenne les raisons de son exultation naïve. — Il vous a plu ? Tant mieux ! s’exclama-t-elle avec enthousiasme. Priscilla se hérissa mentalement. par exemple. Mais lorsqu’on est auteur. bien sûr. bien sûr. dont j’ai oublié le prénom. — C’est magnifique ! s’écria Priscilla. confirma John. Pour un auteur. Frappée au cœur par cette remarque. — Rien de grave.— Il s’agit d’un roman d’aventures. s’il vous plaît ? Son intonation s’était sans doute altérée.. Je regrette que vous n’ayez pas dormi. Une intrigue bien menée. — Des erreurs ? Lesquelles. Dans un premier mouvement. La cité perdue de Lankoon. mais. Priscilla faillit écraser le contradicteur sous le poids de ses sources. car John lui jeta un regard surpris. mais à l’intérieur de la ville. Il y a bien quelques erreurs. Il n’est pas au bord d’un quai. n’est-il pas grisant de rencontrer un lecteur satisfait ? — Je n’ai pu me résoudre à le refermer avant de l’avoir terminé. entre deux temples. fût-ce sous un pseudonyme. ajouta John. oublieuse de ses bonnes résolutions. une très sérieuse . Il ne crut pas utile de préciser que l’insomnie qui l’avait entraîné à chercher un livre était uniquement imputable à l’agitation qu’éveillaient en lui les souvenirs de certains baisers. ma foi.. d’un certain Pruett. je me félicite qu’il vous ait plu ! — L’auteur ne manque pas de talent. rien d’important. il n’est pas de critique anodine. des détails géographiques.. prête à mordre. Enfin je veux dire. Le marché aux tissus de Singapour. Comme j’en suis heureuse ! Elle prit aussitôt conscience du caractère excessif et maladroit de sa réaction.

Elle se reprit avant d’avoir commis cette bévue. pourquoi pas ? — Ou bien. intrigué.. M.. J’y serais donc allé ? — C’est le seul moyen de reconnaître ce genre d’erreur.. les yeux dans les yeux. suggéra Priscilla. qui est passé par Singapour et visite le Dorset. et s’arrêta soudain. Un Américain bien vêtu. peut-être. — A moins que je n’aie servi de modèle au héros décrit par l’auteur. qui parcourt le monde pour le plus grand bonheur des orphelins et surtout des veuves et des jeunes filles auxquelles il donne l’occasion de rêver. — Ce livre se trompe. — Un globe-trotter. et de retrouver leur héritage. — C’est l’évidence ! J’aurais dû le deviner plus tôt ! — Votre hilarité m’étonne. Je ne sais pas. John ne voulut pas s’arrêter à cette banale hypothèse. — Eh bien. et ce marché. dites-vous ? Comment pouvez-vous le prétendre ? — Je.. un importateur ? — Un capitaine de navire. comme frappée par une révélation. Vous voulez dire. John fit encore quelques pas avant de se retourner vers elle. Je connais cette ville. il me semble. dit-il en prenant un air peiné. un oisif assez fortuné pour voyager à sa guise. Ils restèrent un moment pensifs. Ce fut John qui rompit le silence.. ou leur dot ! Priscilla éclata de rire. mon portrait se précise.description de l’île et de la ville rédigée par l’épouse d’un capitaine de la marine royale à l’usage des touristes. Ne répondrais-je pas à cette description ? .. un voyageur du bout du monde ! Un marchand. Pruett s’est peut-être inspiré de mes exploits pour décrire ce capitaine Hewitt sans peur et sans reproche.

et de rappeler l’inconvenance de leur conduite. voilà qui ne me va pas mal. Leur première visite les conduisit au presbytère. J’ai oublié. jusqu’au centre d’Elverton. Je n’avais tout simplement pas de quoi me changer. dit-il avec urbanité. — Vous m’enlevez les mots de la bouche. plus élégant que le beau Brummel. je le soupçonne de n’être qu’un personnage imaginaire. dit-elle en plaisantant. Elle crut lire sur le visage de John une sorte de soulagement. ce cousin d’Amérique que l’on cache à ses vieilles amies ! Ainsi mise en cause. Se souvenait-il de leur baiser ? Croyait-il l’avoir vécu en rêve ? Ils poursuivirent en silence leur promenade. — Lequel ? Dans quel contexte ? Priscilla espéra qu’il ne la voyait pas rougir. A propos de Singapour. en raison du vol de mes bagages. où les accueillit l’épouse du pasteur. perdus dans leurs pensées. je vous prie. — Je ne me souviens plus. tout en jetant sur John un regard inquisiteur. . — Le voilà donc. vous avez prononcé un nom oriental..— N’ayant jamais rencontré dans la vie de capitaine Hewitt. — Ne m’excluez pas. à laquelle aucune fièvre ne pouvait servir d’alibi. — Il serait injuste d’incriminer ma cousine. pour changer aussitôt de ton. Brave jusqu’à l’héroïsme. qui donna à Priscilla un baiser sur le front. pendant votre délire. ou plutôt de la sienne propre. Il était hors de question de lui raconter la scène. chevaleresque en diable. Priscilla fut surprise de voir John prendre la direction du débat.

John Wolfe l’approuva avec une conviction que Priscilla estima suspecte. mais pour des raisons sentimentales. pour me rendre présentable. conclut-il avec émotion. et racontez-moi tout. il me faudrait prendre contact avec mes voleurs. Je ne voulais pas qu’on en parle... Il m’a fallu attendre mes malles. ni les visites des malfaiteurs ne furent notamment mentionnés. Priscilla. Un tel malheur. Non pour leur valeur matérielle. Je voulais montrer à mes cousins du Dorset le portrait de mes chers parents... j’en suis friande ! Elle sonna pour le thé. Se pourrait-il qu’ils se soient réfugiés à Elverton ? Mme Whiting fronça le sourcil et réfléchit intensément. Venez vous asseoir. c’est ce que vous vouliez savoir l’autre jour ! Pourquoi ne pas m’avoir dit la vérité. monsieur Wolfe....John allait-il dévoiler les circonstances détaillées des récents événements ? Priscilla le craignit. . — Comme je vous plains. Il y a de quoi vous briser le cœur ! — Pour retrouver ces précieuses reliques. — Des bandits de grand chemin m’ont tout pris. imputable selon elle aux idées modernes. je voulais éviter les visites. bien sûr. — Quelle époque vivons-nous ! gémit Mme Whiting... — On ne m’a signalé aucune arrivée suspecte dans les environs.. et écouta ensuite avec une extrême attention le récit dramatique mais soigneusement édulcoré des événements.. Mme Whiting en tira argument pour déplorer l’affaiblissement de la moralité. tout simplement ? — Je. Et ces sortes de gens ne fréquentent guère l’église.. — Je regrette beaucoup ces bagages. Mais j’y pense. sans omettre un détail.. mais se trouva bientôt rassurée. Ni la cabane. qui n’ont de valeur que pour moi. bien sûr..

Elle craignait surtout pour ma sécurité. convenable. On est dans un quartier propre. voyez-vous. ça vit en marge. John la rassura. dûment convoquée. Parler de ces choses. Elle peut savoir des choses. avant de l’interroger sur les allées et venues du petit peuple. même dans un salon. — La basse classe. mais je n’osais vous en parler. j’ai pas l’temps. Pas du tout le genre d’endroit où des personnes de notre sorte se commettraient ! — Evidemment ! répondirent en chœur ses auditeurs en échangeant un regard qui contredisait leur propos. C’est un lieu qui n’est pas. Bloomey. ma fille de cuisine. Mais j’y pense. je la fréquente pas.. se présenta dans le salon.. oublieuse de ses engagements. elle obtint l’autorisation de se retirer. la fille affirma d’emblée son appartenance au monde des honnêtes gens. Aussi bien. — Excusez le langage de cette fille. dit Mme Whiting. Les domestiques ont toujours une oreille qui traîne.. n’est-ce pas risquer d’être entendu ? — Vous avez raison. Un moment plus tard la fille de cuisine. Sur cet expressif paradoxe. les gargotes au bord du canal.— Comme si j’allais faire preuve d’indiscrétion ! Les yeux brillant d’innocente franchise.. ça fréquente les estaminets. Le mitan. Sa maîtresse.. Je pensais moi-même à cet endroit. Avait-on entendu parler de deux individus venus d’ailleurs ? Personnage au front massif et à la mâchoire volontaire.. — Jamais ce soupçon n’a effleuré ma cousine. ça s’appelle. tint à lui narrer par le menu tout ce qu’elle savait de l’aventure. chère madame.. Les feignants. rapport au travail.. déclara-t-elle. .

Puisque nous devons faire halte chez le pharmacien. Juste devant nous. au moment où précisément les choses deviennent intéressantes ! — Autant vous tenir éloignée de la pègre. dit-elle fermement. Elle fit halte... où le trouve-t-on ? demanda John sans attendre d’avoir quitté le jardin du pasteur. et dès qu’un délai raisonnable se fut écoulé. — John. pourvoyeur d’un certain nombre de produits nécessaires aux recherches entreprises par Florian.. et le défia du regard. — Je vous vois venir. tirait vanité de compter parmi sa clientèle le . M. — Eh bien d’accord. Vous avez le pouvoir d’assurer ma sécurité. fréquenté par les pêcheurs locaux et les rouliers. — Est-ce bien un lieu de crime et de perdition ? — Je n’en sais rien. répondit en rosissant Priscilla. C’est en tout cas un endroit où une femme comme il faut ne se rendrait pas sans se trouver accompagnée. — Ce canal. Rhodes. Le visage impérieux... Bloomey est un quartier populaire en effet. — Priscilla. et chimiste amateur. — Après la route d’Exeter. herboriste et apothicaire de profession. que vous me teniez à l’écart. — Il est absolument exclus. on prit aimablement congé. et prit en riant le parti d’y céder. je suggère que vous m’attendiez dans son officine.. puisqu’il le faut.On prit le thé. pendant que je vais écumer les tavernes. Que le ciel me préserve de l’obstination des femmes ! On fit halte chez le pharmacien. ironisa John. on croqua des petits gâteaux. il soutint un moment son défi. où que je me rende. — Il n’en est pas question ! s’insurgea-t-elle.

répondit-il sèchement. — Quelle honte. une clochette signala l’entrée d’un autre client. svelte pour un homme de son âge. Au moment où ils allaient le quitter afin de poursuivre leur promenade.grand homme. Lorsqu’il aperçut Priscilla. Il tint à lire à haute voix la liste considérable qui lui était soumise. Priscilla fit les présentations. Le préjudice n’est pas trop important. plaisanta-t-il en clignant des yeux pour souligner son intention humoristique. pendant que Priscilla entreprenait de répéter le récit précédemment proposé à Mme Whiting. que tout Anglais bien né rêve de connaître ! John le récompensa d’un sourire poli. — Mademoiselle Hamilton ! s’écria-t-il avec l’allégresse que l’on imagine aux découvreurs de merveilles à l’instant de la révélation. — C’est pour m’imprégner de son contenu. L’ami de la famille eut la bonté de manifester à la vue du cousin d’Amérique une curiosité de bon aloi. se récria Rutherford. je l’espère ? John n’éprouva ni l’envie ni le besoin d’avoir recours à un personnage qu’instinctivement il appréciait si peu. — L’Amérique ! Le monde nouveau. — Monsieur Rutherford ! lui répondit-elle avec une chaleur que John estima d’emblée excessive. — Cela me regarde. les traits réguliers. Il fut convenu que Priscilla et John viendraient ultérieurement prendre livraison des flacons qu’il se disposait à préparer. Très élégamment vêtu. un sourire radieux illumina son visage avenant. et même dérangeante. il semblait appartenir à l’espèce des quinquagénaires de charme. .

affirma-t-il avec une indubitable conviction. Le visage fermé. n’estce pas ? Il m’a semblé. maugréa John. — Ne vous inquiétez pas. soudain rasséréné.. le regard accusateur. Il voit en moi..... Voulez-vous ralentir et me lâcher.. — Pourquoi donc ? s’étonna-t-elle. au risque de provoquer son exaspération. seul. Je me fais fort de les retrouver. je vous prie ? Vous vous comportez comme un maquignon qui mène une pouliche au champ de foire. en quelque sorte. naturellement. Sur ces propos peu amènes. caressants ! Elle hocha la tête avec commisération. et qu’il courtise avec assiduité lady Chalcomb. il prit le bras de Priscilla et d’autorité lui fit franchir la porte. — Vraiment ? — Il fréquente ma famille depuis plus de vingt ans. Rutherford est assez âgé pour être mon père. Priscilla se dégagea vivement. Je vous signale que M. John. — Quelle mouche vous a piqué ? Pourquoi ces impolitesses ? — Ce type me déplaît. que Rutherford. Il a au moins le mérite d’être bien élevé. John Wolfe accéléra l’allure sans lâcher le bras de sa victime. — Ah bon ? Alors. John fit halte. — Il vous regarde avec des yeux... — J’aimerais pouvoir vous être plus utile. — Vos agresseurs ont frappé fort. n’avait pas rencontrés. si votre esprit vagabonde à ce point. parut surpris. sa nièce. .Priscilla lui jeta un bref regard de reproche et poursuivit son récit par une description des deux brigands. Tout le monde peut se tromper.

un peu claironnante. qui restait immobile. John aurait fait preuve de plus de discernement. Le regard rêveur et doux. ne fit rien pour lui venir en aide. et ne se serait pas mépris sur la courtoisie de Rutherford. Indifférent à sa personne. — Il vous a semblé quoi ? N’est-il pas quelquefois agréable de susciter la jalousie ? Le mécontentement qu’avait manifesté John. John vit le visage souriant de Priscilla se fermer. Faute de trouver une réponse pertinente. quelle joie ! D’un coup d’œil. Priscilla les recevait comme une sorte de naïf hommage. une voix retentit. M. Très élégant. — Mettons que je n’aie rien dit ! Au moment même où ils se remettaient tous deux en marche. — Monsieur Oliver. Chaleureuse en compagnie de Rutherford. murmura-t-elle entre ses dents. et éluda la question. Incité à la prudence par sa récente bévue.Priscilla. elle semblait soudain glaciale. sans répondre ne fût-ce que d’un signe de tête aux démonstrations d’amabilité que lui prodiguait le personnage. Oliver avait à l’ombre de longs cils de grands yeux pleins de sentiment. il fit un grand geste. qui lui semblait fort doux et lui réchauffait le cœur. les lèvres sensuelles. il excellait sans doute dans l’art de plaire. que l’embarras de son compagnon commençait à amuser. quelle chance. tant il manifestait de séduction et de charme. sa méprise à l’égard d’un vieil ami de la famille. — Mademoiselle Hamilton ! Vous rencontrer en ville. le visage d’une beauté presque féminine sous une admirable chevelure de jais. John se garda de prononcer à l’encontre de cet autre charmeur un jugement hâtif. esquissant . Oliver lui prit la main en s’inclinant avec grâce. Malgré la réserve de Priscilla. Rien cependant ne semblait justifier une pareille froideur.

La compagnie de M. — Pari perdu. avec une sorte d’humour provocateur. Et maintenant. mademoiselle Hamilton. merci. vous me percez le cœur. Il la souligna même. poursuivit le flatteur. je vais marcher un peu avec vous ! — C’est inutile. si vous voulez bien m’excuser. .même le geste de la baiser bien que l’on fût dans la rue. fit un signe d’assentiment. Ni l’un ni l’autre ne baissant les yeux. Le jeune Alec en est au désespoir. Ils poursuivirent leur chemin. Wolfe me suffit. — Vous vous faites si rare au château. John rompit le silence en s’interposant. ne semblait pas disposé à s’offusquer. qui les rejoignit avec empressement. John s’étonna d’une incivilité dont pour sa part M. je vais faire mes courses. — Ma chère mademoiselle Hamilton. Excédée. dont il semblait découvrir la présence. Il partage avec nos vrais amis le privilège d’y être toujours le bienvenu. — Vraiment ? s’étonna l’importun en dévisageant John. ils se tinrent un moment face à face. parce qu’il a ses entrées à Evermere Cottage. Priscilla s’arrêta pour l’affronter. sans pour autant décourager l’obstination de M. sans prononcer un mot. — Eh bien. et je n’ai que faire de votre compagnie. Alec vient me voir à son gré. détendu et souriant. hautaine. — Je confirmerais le soupçon. dit Priscilla. et qu’il s’adressât à une jeune fille. répliqua-t-elle. Oliver. Oliver. — Je trouve inutile de vous présenter à qui que ce soit. qui délibérément ignorait la présence de John. Un observateur non prévenu pourrait vous soupçonner d’antipathie à mon égard. Elle avait pris le bras de John. Priscilla. Vous ne m’avez pas présenté à votre ami. je gage.

voulez-vous ? Elle lui tourna le dos et s’en fut. mademoiselle. le plus méprisable. l’hospitalité de votre père. et soupira longuement.. dit-elle d’une voix sourde. Sa mère a entrepris cette liaison déshonorante peu après le décès de son époux. votre bien-être m’est cher. Le pauvre Alec en est affreusement humilié.. dit froidement Priscilla. Elle fit halte. — Quel cynisme ! — Elle a voulu le faire passer pour une sorte de précepteur mondain. Le duc avait à peine exhalé son dernier soupir que Benjamin Oliver venait s’établir au château. bien sûr. Jamais Oliver n’a . Et pourquoi. Ce n’est que pure fiction. John pressa le pas pour rattraper Priscilla.. John resta un moment immobile.. les yeux fixés sur M. voilà qui n’est pas ordinaire ! — Il est l’hôte de mon père. Finissons-en. américain. avant de se découvrir pour le saluer avec emphase d’un grand coup de chapeau.. qui suivit d’abord du regard la jeune fille... Mais vous êtes américain ? s’étonna Oliver sans s’émouvoir davantage.. Oliver. Il me semble aussi bien que cela ne vous regarde pas. — Oui. — Il est l’amant de la duchesse. chargé d’enseigner à Alec les manières de la bonne société.— Vous n’avez pas compris ? — Mais. — Que signifie cette scène ? — Je ne puis supporter cet individu ! — Je l’avais remarqué. — Vous abusez de mon temps. et prendre enfin le large. — Comme c’est étrange ! Se prévaloir d’un chevalier servant. Il me serait désagréable d’apprendre que l’on ait abusé de. je vous prie ? — C’est l’être le plus vil. monsieur Oliver. — Détrompez-vous.

les poings fermés. — Vous avez de la défense. et à moi aussi. reprit-elle. en effet. Oliver n’est même pas fidèle à la duchesse. et sans importance. qui ne lui marchande pas son mépris.tenté de remplir cette tâche auprès d’Alec. Lorsqu’il vient à la maison. elle reprit sa marche. je l’espère ? — Il a compris la leçon. en respectant son silence. il ne manquait jamais de s’immiscer dans la conversation. — N’en faites rien. Elle s’étonna. je l’oubliais. Les traits tendus. John fit halte à son tour. et envahissant. le regard pensif. Quel dégoûtant personnage ! — Vous aurait-il menacée ? Aurait-il porté la main sur vous ? — Je ne parvenais pas à le croire. Je n’ai subi aucun outrage. — Attendez-moi. Mes frères m’ont appris à me défendre. L’aventure est ancienne. et M. M. Oliver a failli appeler au secours lorsque je lui ai tiré les cheveux de la main gauche en le frappant de la droite à l’estomac. Mais rien ne le décourage. il a tenté de m’embrasser. Evitons tout esclandre. si bien qu’il m’a fallu espacer mes visites. un peu émue. en m’entraînant dans un coin sombre. Il n’a pas récidivé. John. Sous le propre toit de la duchesse. Egayé par cette évocation. John se détendit. Il ne cesse de multiplier les propos prétendument charmeurs et les attentions inutiles. Mais c’est un personnage insupportable. Lorsqu’il m’arrivait de rendre visite à la duchesse. — Ce n’est pas tout. Il ne parvient pas à comprendre qu’on peut le . Je retourne le corriger. Il a fait des propositions à lady Chalcomb. Penny a pour mission de l’éconduire. Comme pour aggraver les choses. puis sourit. John l’accompagna. au cours d’un bal.

Ces deux malfaiteurs. Quelques individus.. Entièrement pris par le récit des vilenies de M. . La rue qui menait à la rivière croisait quelques venelles. Nous avons mieux à faire. John sursauta. près de sombres entrepôts. avec leurs jardins et leurs pelouses. Victime d’une distraction analogue. se substituaient des maisons basses aux formes irrégulières. Oliver. Curieusement accolés. Priscilla ne put s’empêcher de noter ce que le sourire de celui qui la formulait avait de chaleureux. John sourit à Priscilla. et de séduisant. On fit demi-tour pour repasser devant l’officine. Un moulin barrait en partie le courant. Sans doute heureux de l’entendre s’exclure du nombre des admiratrices de l’insolent. et franchir peu après la route d’Exeter. observaient avec une attention défiante l’intrusion d’un couple qui non moins évidemment venait de franchir cette frontière du monde policé. je vous le rappelle. A ce rappel. — Il ne mérite pas notre intérêt. — Vous ne voulez vraiment pas que j’aille lui pocher les yeux et lui casser les dents ? Malgré la trivialité de cette proposition. ils avaient remonté la rue. Aux maisons cossues ou proprettes d’Elverton. Une fois traversé la large avenue. des hangars à maintes reprises redressés et des ateliers crasseux. Priscilla s’aperçut qu’au lieu de descendre vers la rivière.détester. le décor n’était plus le même. Parce qu’elles le connaissent mal. une auberge et un estaminet semblaient s’appuyer l’un à l’autre. beaucoup de femmes le trouvent d’ailleurs charmant.. A son extrémité s’étendait au long d’un quai ce qui semblait être le cœur de ce faubourg. qui de toute évidence ne traversaient jamais le chemin d’Exeter. il avait momentanément oublié le but de l’expédition.

Je suis en quête de deux individus dont je ne connais pas les noms. Je vous interdis de me tenir à l’écart. lui faisait une description des individus recherchés. elle vit que John pour sa part ne partageait ni son étonnement ni sa crainte. ils se défièrent du regard. John eut une hésitation. Leur entrée dans l’auberge ne passa pas inaperçue.Priscilla retint sa respiration. Je ne vous invite pas à rassembler votre courage. qui parlait haut et clair dans le silence ambiant. D’un regard jeté à la dérobée. Il lui prit le bras et s’avança vers le personnage qui derrière le comptoir ne dissimulait pas sa contrariété. — Il n’en est pas question ! protesta-t-elle. Dans le local sombre et enfumé. et accompagnée. sans doute. finit par s’incliner. lui dit John. elle sentait ce que sa présence avait d’incongru en un tel lieu. à son accoutumée. . soupira-t-il. au moment où les choses deviennent intéressantes ! Fidèles à une sorte de rite. Je commencerais volontiers par l’auberge. Même en plein jour. Puis-je vous proposer de vous raccompagner chez Mme Whiting ? Je reviendrais seul. il demeura impassible et muet. Priscilla faillit porter son mouchoir à son visage. Conscient de son trouble. Pendant que John. — Ni l’un ni l’autre ne semblent convenables. les voix bourdonnantes se turent d’un coup. et John. Le patron ne lui répondit que par un grommellement qui ne l’engageait à rien. Surprise par la pénombre et la crasse aussi bien que par les remugles qui offensaient ses narines. — Dans quel établissement allons-nous commencer notre enquête ? demanda-t-elle en affermissant sa voix. — Bonjour. vous y avez déjà pensé. pour s’en défendre. — Eh bien vous l’emportez.

— Pour l’instant. Il entraîna Priscilla sous le porche béant d’un hangar abandonné et se mit aux aguets. y en a de toutes sortes. au juste. Elle comprit son plan et s’appliqua avec lui à surveiller l’auberge qu’ils venaient de quitter. Leur patience se trouva bientôt récompensée : le tenancier sortait. Dès qu’il prit une bifurcation. Je repasserai demain faire un tour par ici. Il se rejeta aussitôt en arrière. Des spécialistes. Il fut aisé de le suivre à distance. la bouche bée et les yeux . John fit halte pour épier la suite du parcours. — J’étouffais ! Croyez-vous que vos agresseurs vont tomber dans le piège ? — A la description que ce cabaretier ne manquera pas de leur faire. il en faut. ses poursuivants purent accélérer l’allure. Priscilla le vit sourire d’un seul côté en clignant de l’œil. de la façon la plus cynique et la plus équivoque. ils me reconnaîtront et prendront la fuite. non sans avoir scruté les alentours. L’homme acquiesça. j’peux leur dire vot’nom. Dès qu’ils en furent sortis. s’il les connaît. Le patron médita longuement sa réponse. Sous le regard de l’assistance attentive et muette. sans souci de me rencontrer demain. Au coin de la venelle. à ces deux gars ? s’enquit-il lorsque ce fut fini. répondit John. et saisit au vol la pièce que John lui jetait.— Vous leur voulez quoi. — J’ai fait affaire avec eux dans le temps. quand il en faut. tant qu’il ne quitta pas le passage étroit où il s’était engagé. les deux visiteurs quittèrent sans s’attarder l’établissement. suggéra-t-il. Si je revois les vôtres. on m’appelle John Wolfe. — Des gars. C’est aujourd’hui même que les choses peuvent se décider. Priscilla prit une profonde inspiration. On ne sait jamais. coiffé d’un large chapeau qui lui faisait comme une auréole. Venez. et s’engageait dans une venelle.

et dut retenir une exclamation de surprise.écarquillés de surprise. Serait-il intervenu dans votre enlèvement ? — Dans quel intérêt ? — Réfléchissez bien. Le patron de l’auberge la traversait tranquillement. le soir de l’évasion. bien qu’elle portât l’inscription « Au Dauphin ». et pendant plusieurs secondes resta pétrifiée. avant de nous interpeller. John. cet individu semblait subir les reproches véhéments d’un personnage aux cheveux noirs. Priscilla jeta un autre coup d’œil sur la petite place. Une sorte de placette s’ouvrait devant elle. Priscilla sut aussitôt qu’il venait de faire une découverte... Pour intervenir. qui gesticulait en brandissant sa canne. Après vous avoir ignoré. — Oliver s’en va. il a fait preuve d’une curiosité véritablement insistante. Sous cette enseigne. Sans doute ignore-t-il votre amnésie. — Benjamin Oliver en conversation avec ce bandit. — Il nous avait vus le premier. les yeux dans ceux de John. attendrons-nous le départ de l’aubergiste ? . murmura-t-il. se tenait le personnage lourd et trapu qui n’avait pas craint de s’adresser en compagnie de son complice à Evermere Cottage. — Vous les avez vus ? — Voyez plutôt par vous-même. Il a eu le temps de se composer un visage. L’air buté et le front bas. Priscilla se rejeta en arrière. — Il ne peut la connaître. Cet homme en colère n’était autre que l’élégant M. Priscilla risqua un coup d’œil. il ne s’est pas troublé. devant la porte du relais. Oliver. en direction d’une enseigne qui représentait un cheval. Etes-vous certain de ne pas le connaître ? — Comment le connaîtrais-je ? En me voyant tout à l’heure.

que vous refusez de vous tenir à l’écart de l’action ? Au signe espiègle qu’elle lui adressa. ironisa-t-il. .— Le plus tôt sera le mieux. Au moins Priscilla lui laissait-elle l’initiative des opérations. Séparé de son complice. — Je suppose. notre homme se sentira moins fort. Elle acquiesça d’un signe. il soupira et s’engagea sur le pavé. sous le regard préoccupé de John.

car John lui martelait à deux poings l’estomac et les côtes. en hurlant à pleins poumons. de manière à se déplacer le plus silencieusement possible. Priscilla se figea un moment sur place. en appelant Willy chaque fois qu’il avait lui-même l’occasion de respirer. Fallait-il qu’il soit accoutumé aux situations délicates ! Ces précautions furent vaines. John y avait mis toute son énergie. elle vit du coin de l’œil l’aubergiste abandonner la place. D’un direct à la face. Mais de la façon la plus surprenante il courut à la rencontre de John. mais il en aurait fallu davantage pour renverser son pesant agresseur.10 En marchant avec précaution sur les pavés. — Willy ! Willy ! Interdite. Le choc stoppa brutalement les protagonistes. il contraignit son encombrant adversaire à rompre. . Averti sans doute par quelque instinct de défiance permanente. En l’entendant grommeler de surprise. qui accélérait. qui lui agrippait le cou pour l’étrangler. Comme fascinée par l’imminence de la collision. Priscilla observa que son compagnon parvenait tout naturellement à ne produire aucun bruit. Priscilla crut qu’il allait s’enfuir à toutes jambes et disparaître. le malfaiteur aperçut d’assez loin son adversaire. Un uppercut permit à ce dernier de se dégager.

Au moment où John le rejoignait pour le réduire à sa merci. Poursuivant son avantage. Un coup de feu soudain déchira l’air. Privée du mouvement qui semblait lui donner des ailes. ne lui en avait rudement frappé la tempe. Elle le griffa. Priscilla regrettait de ne pas s’être munie de son ombrelle. revint à la charge avec l’énergie de l’inconscience. Sans doute désireux de se faire pardonner son retard. qu’elle aurait pu manier comme une matraque. ils se livrèrent un combat furieux. La lutte prit soudain un autre tour. car il assistait comme elle au combat en spectateur. le nommé Willy se rua sur John et l’entraîna dans sa chute. Chacun des acteurs de la scène s’immobilisa. Mais comment choisir sa victime. il voulut lui faire face. Il aurait sans doute arrêté le bras de John si Priscilla. Rageur. lorsque les combattants se trouvent inextricablement unis en une sorte de tourbillon ? Le complice courtaud de Willy partageait sans doute ce point de vue. aussi bien que son adversaire. fit plusieurs pas à reculons sous sa poussée. Il lui tournait le dos. la garde haute et les jambes incertaines. Elle jeta à John un regard désespéré. le courtaud fit rapidement le tour du groupe. John clouait au sol son adversaire étendu. Emettant un cri de rage. les membres emmêlés. et lui martelait le visage à coups répétés. elle lui tira la tête en arrière en saisissant l’essentiel de sa chevelure. dans l’intention d’aller secourir Willy. tel un bœuf attaqué par une panthère. Roulant sur le sol. Elle l’agrippa avec tant de fougue qu’il se secoua rageusement. Priscilla chut piteusement sur le sol. et soucieux de le compenser par un redoublement d’efficacité. la porte de l’établissement s’ouvrit à la volée. .— Willy ! Willy ! hurlait ce dernier. faisant tourner son réticule comme une fronde. et le vit paralysé.

ajouta-t-il à l’intention de John. tout est en règle. ne contribuaient pas à donner d’elle l’image d’une jeune fille raisonnable et sérieuse. Je me nomme Priscilla Hamilton. et vite. frustré de sa victoire. Le canon de son pistolet s’appuyait à la nuque de John. Ses volants froissés. et vous verrez. mais restez à la vôtre. — Vous les protégez ! s’indigna Priscilla. je suis chez moi. je veux pas qu’on les . dit-il sobrement. Le bandit. ferme-la. — J’en suis témoin. — C’est bon. Amusez-vous comme vous voulez. sa chevelure en partie défaite et l’état lamentable de son chapeau. et les clients. — Chacun son métier. dit l’homme. qui titubait. dit-il. renchérit John. on se relève. — Ces deux drôles sont des crapules. John se redressa. bonhomme. Vous allez repartir tous les deux d’où vous venez. C’est pas des bourgeois qui vont venir enquiquiner ma clientèle. Dans mon commerce. Mon père est Florian Hamilton. Vous ne savez pas à qui vous avez affaire. les traits tendus. Appelez la police. ses deux agresseurs se réfugiaient sous ses yeux dans l’hôtel prétendument bien tenu. et chacun sa place. — Attendez ! C’est une erreur ! s’écria Priscilla en rassemblant ses jupons et les volants de sa robe pour tenter de se relever dans la dignité. c’est l’autre ! Le justicier improvisé daigna lui accorder un regard où se lisait tout le mépris du monde. à Bloomey. Tout doucement. confirma-t-elle.Un nouveau venu dominait le groupe. que ses brides retenaient misérablement au niveau de sa taille. Le courtaud aidant l’autre. — Si tu tiens à ton bon ami. Le regard ironique et vaguement réprobateur que lui lança l’homme au pistolet rappela à Priscilla le désordre de sa tenue. Ici. Ils m’ont volé. le savant.

qui menait contre les rubans emmêlés de son chapeau un combat incertain. qui fulminait.. Je vous trouve. Ce tenancier entend bien protéger ses clients. il aurait pu laisser à la police le soin de faire le tri entre coupables et honnêtes gens ! John pour sa part se résignait. A ce spectacle. tous les deux. Dans un repaire de malfaiteurs. — Que d’énergie dépensée. A contrecœur. dit-il avec philosophie.dérange. le regard décidé. — Ne vous moquez pas de moi. mais sur l’intérêt. je hais les nœuds. — Je doute que la police ait jamais été sollicitée dans ce quartier par ce genre d’individu. et pour concourir à la restauration de l’équilibre compromis il déplaça du bout du doigt une mèche égarée. quand l’édifice d’une chevelure menace ruine. John ne put s’empêcher de sourire. — Quelle brute ! Il n’a même pas voulu nous écouter ! Sans prendre parti. haussa les épaules en levant les yeux au ciel. chez les caves ? Et maintenant dégagez. je hais les choses qui me résistent ! — Je ne me moque pas de vous. absolument adorable. elle respirait l’impatience et la détermination. Vous offrez un spectacle admirable. Comme Priscilla se disposait à protester encore. elle avait fait halte. Je hais les rubans. John obtempéra en prenant le bras de la jeune fille. murmura-t-il. et je ne vous trouve pas affreuse. . en le ponctuant d’un geste nerveux de sa main armée. et que des cordons rebelles refusent toute discipline. Priscilla. l’ordre ne se fonde pas sur le droit. Je suis tout simplement affreuse. Une fois tourné le coin de la rue. On comprend ça. Tâche difficile.. il répéta son ordre. Les sourcils froncés. et tentait de retrouver l’apparence rassurante d’une jeune fille bien élevée. aussi longtemps qu’ils le payent.

. Tout entière portée par le désir. comme s’éveillant d’un songe. Seule importait la caresse des lèvres de John sur les siennes. Mais comme aimanté son regard revenait sans cesse à celui qu’il lui importait d’éviter. elle se perdait en lui. John s’en détourna. Comme dépassé par les événements. balbutia-t-elle. Elle gémit de satisfaction. Priscilla entreprit d’achever les arrangements entrepris. il lui prit les épaules.. John se redressa. il me semble avoir un peu perdu la tête. — C’est une folie contagieuse. Priscilla fut contrainte de s’appuyer au torse de John.Il s’inclina. Depuis votre arrivée.. Les traits tendus. je ne voulais pas. Soudain défaillante. . et lui baisa les lèvres. — Seigneur. conclut-il. Je ne sais pas. mettant de l’ordre dans sa chevelure. Jamais je n’ai éprouvé un désir aussi intense. Quelle folie ! Tout étourdie encore.. défroissant sa robe. il scrutait son visage. — Je le sais bien. jusqu’à en épuiser ses forces. soupira-t-elle en se détournant de lui... le souffle court. lui souleva le menton. elle vivait un instant privilégié dont les bandits. l’aubergiste et les soucis de toilette se trouvaient exclus. frémissante. revint avec affectation jusqu’au coin de la rue pour observer la placette déserte. Dépourvue à son tour de toute espèce de souvenir. Priscilla parcourut des yeux le décor un peu sordide de Bloomey. Dans la rue. son souffle plus court. — Je vous désire tant. Pourquoi faut-il que vous soyez si différente ? Comme pour s’en détacher. son baiser se fit plus ardent. Il l’étreignit. — Nous ne pouvons nous conduire ainsi. les deux bras tendus. les yeux dans les siens. Priscilla répondit avec fougue à sa caresse. perdu dans sa fascination.

. Elle lui posa la main sur le bras. Qu’en pensez-vous. — Allons chercher la police. On peut en conclure que les brigands se sont envolés. Tenez-vous-le pour dit. — Ils se tiennent sur leur garde. pourquoi restez-vous silencieux ? John semblait en effet embarrassé et hésitant. John. — Vous avez réponse à tout.— Le justicier et son arme ont disparu. j’appartiens à leur milieu. voyezvous. Les extrêmes s’opposent. Nous n’obtiendrons rien aujourd’hui. — S’ils vous traitent en ennemi. John avait retrouvé le sourire. dit-il. répondit-elle avec coquetterie. Il lui jeta du coin de l’œil un regard amusé. A l’apparition d’un simple uniforme. Quoi qu’il en soit. il l’était sans doute. je suis mêlé à leurs affaires. — C’est que. de façon plus vraisemblable. Une autre fois. Je redoute une enquête policière. cela seul importait pour l’instant. Elle risque de me réserver des surprises. Innocent. n’est-ce pas ? Vous trouvez toujours le dernier mot ! — Je n’en disconviens pas. Qui se hait ne se ressemble pas. comme cet Oliver ? Peut-être ne suis-je tout simplement qu’un complice indélicat ? — C’est impossible ! D’où vous vient cette idée ridicule ? — Du fait de mon ignorance ! Si j’ai affaire à ces gens. D’une façon ou d’une autre. elle en . Qui se ressemble s’assemble. je modifierai mon apparence avant de revenir enquêter. — Mais la police pourrait les tenir sous surveillance. à moins qu’ils ne se cloîtrent dans ce bouge.. Peut-être suis-je un intrigant ou un personnage équivoque. tout espoir de dialogue est perdu. qu’au contraire vous appartenez à l’espèce des honnêtes gens. ils s’échapperont par les arrières. et ils reprirent le chemin des beaux quartiers. on peut penser.

dit-elle en marchant allègrement. Il s’agit du secret d’une cachette. Oliver aura recruté ces deux hommes de main. Rappelez-vous l’attitude du plus gros. Nous les avons retrouvés. mais de se saisir de vous. aucune bassesse ne m’étonne. un secret que vous seul pouvez révéler. Nous pouvons remettre la main sur eux. . Priscilla fit halte et lui posa les deux mains sur le bras. ou d’un renseignement précieux. Ils ne s’éloignent pas parce qu’ils veulent m’extorquer un bien que je suis seul à détenir. Pour quelle raison un être aussi douillettement installé que M. Pour vous garder en vie. Question : pourquoi n’ont-ils pas fui le théâtre de leurs exploits manqués ? — Je crois l’avoir deviné. lorsqu’il vous a aperçu : il n’a pas tenté de s’enfuir. acquiesça Priscilla.avait la conviction profonde. Oliver. je suppose que la duchesse s’offusquerait de telles fréquentations. ce bien s’exprime avec des mots. — C’est possible. pour accomplir ses basses besognes. — Mais en rencontrant les clients de ce lieu mal famé il court un risque certain. Un être douteux saurait-il s’avérer à ce point attachant ? Assurément non. Vous détenez un secret qui ruinerait les manœuvres de M. Sans la connaître. et vous êtes venu des Etats-Unis pour le communiquer à la duchesse. — Et maintenant. Oliver se commet-il avec des personnes aussi vulgaires ? — De la part d’un être aussi vil. — Un secret détenu par vous. récapitulons. ils ne possédaient pas d’autre raison. Puisqu’ils m’ont déjà dépouillé de mon argent et de mes objets de valeur. Les yeux brillant d’excitation. Poussé par la panique et trop lâche ou trop faible pour résoudre seul son problème. Mais nous venons de voir naître un autre mystère. — Voilà le mot de l’énigme ! s’exclama-t-elle. par exemple.

Comment devait finir cette aventure ? D’un geste désinvolte. ces gens n’auraient pu me tenir indéfiniment prisonnier. dit-elle avec une emphase naïve que John interpréta sans doute comme une plaisanterie. une enquête mettrait peut-être au grand jour le secret que vous détenez sans doute.. Priscilla ? Quelle imagination fertile est la vôtre ! Epanouie sous l’éloge. Priscilla balaya l’objection. Connaissez-vous bien l’étendue de vos dons. Une jeune fille de bonne famille surprise en flagrant délit de littérature romanesque et mercenaire.. Et voilà ! Impressionné par la démonstration. Trente ans après avoir été commis. comme le sont volontiers les auteurs. mais hardie. Pour un peu. — J’avoue en toute simplicité que l’on me reconnaît généralement cette faculté. il ne craint plus vos révélations. Une fois réfugié avec son butin dans quelque asile préparé à l’avance. Il préfère dans ce cas vous empêcher de rencontrer la duchesse. vivrait alors dans l’incertitude et la peur. — Voilà une solution élégante. John ne se montra pas avare de compliments. Laissez-moi réfléchir.. en effet. tout simplement ? — Si près du château où il réside ? Le scandale serait grand. car il en rit de bon cœur. — L’hypothèse est séduisante. assortie d’un vol d’argent ou bijoux. — Qu’importe ! On peut trouver toutes sortes de solutions. le crime du bois de la Dame Blanche est encore dans toutes les mémoires. quelle déchéance ! . Oliver. Priscilla ne fit pas mystère de sa satisfaction. Oliver prépare une fuite prochaine. Les rumeurs renaîtraient.. s’il se sait mis en cause. Il lui suffit de vous tenir à l’écart. sa ridicule fierté d’écrivain aurait pu la trahir. Si je ne m’étais échappé. Priscilla se gourmanda intérieurement. Par exemple.— Pourquoi ne pas m’assassiner. quelle honte.

ditelle. sans doute ne crierait-il pas au scandale. il risque de se troubler. En principe. sur son ouverture d’esprit ? Prête à passer aux aveux. il ne lui aurait cependant pas déplu de le partager avec John. elle eut une hésitation. Les mots prononcés. quel rêve enchanteur ! Naturellement enclin à la tolérance et à la bonté. le visage avenant de John n’allait-il pas se figer en un rictus incrédule ? Jamais il ne pourrait plus la considérer comme une personne vraiment respectable. . Priscilla prit le parti de se taire. son deuil n’est pas achevé. A quoi bon se soucier de vanités. de révéler votre identité. car on ne peut revenir sur les termes d’une confession. Ne pouvait-elle compter sur sa sympathie. la faute avouée. et ne veut pas priver son entourage de cette distraction. n’avoir rien à lui cacher.Ce secret. Oliver. naturellement. ce serait charmant. Quel horrible dilemme ! Dans l’angoisse de l’incertitude. le désastre serait consommé. N’avait-il pas aimé l’un des ouvrages d’Elliot Pruett ? Etre entièrement connue de lui. Pure hypocrisie. Vous pourriez nous y accompagner à l’improviste. En vous voyant. La belle harmonie qui régnait en ce moment entre eux résisterait-elle à la révélation de cette tare sociale et mondaine ? De saisissement. mais elle tire argument de la tradition. Une fois le secret partagé. dépourvu de tout préjugé. Aussi bien se soupçonnait-il un passé criminel : qui commet des forfaits sait se montrer indulgent à l’égard de ceux qui commettent des livres. — Vous le croyez ? — J’aimerais étudier la réaction de M. lorsqu’on s’est donné pour mission d’élaborer une stratégie ? — La duchesse organise une réception samedi soir. l’opprobre serait indélébile.

scène au cours de laquelle le héros consolait de son mieux l’héroïne qu’il venait d’arracher à la mort. en massant ses doigts et son poignet endoloris par l’effort. Brillantes. Cette scène essentielle à son roman en cours. la soirée s’était en effet prolongée dans une atmosphère inhabituellement animée. les yeux brillants. l’inspiration littéraire se fit si impérieuse qu’à peine revêtue d’une légère robe de chambre elle s’installa à son secrétaire. Encore faudrait-il toutefois que mon amnésie ne s’étende pas aux figures de la danse ! Priscilla lui sourit.pourquoi pas ? Vous pourriez aussi lui faire subir une sorte d’interrogatoire ? — J’en serais ravi. Rose d’émotion et vacillante de vertige. — S’il le faut. En regagnant sa chambre. Priscilla avait plus tard pris la place de sa gouvernante. Ce matin. pour écrire sans discontinuer deux heures durant. les phrases justes . emportée par John dans un galop si sonore et si tourbillonnant que Florian était sorti de son bureau pour participer à la fête en marquant la mesure. Penny. Par un juste retour des choses. John avait d’abord enchanté de ses talents Priscilla. conquise par la galanterie et la bonne humeur de leur hôte. avait repris sa place au piano avec un enthousiasme renouvelé. Vous n’avez décidément que des idées brillantes. c’est bien le mot. Priscilla s’éveilla assez tard. pendant que Mlle Pennybaker tirait du piano du salon des flots d’harmonie. je vous les rappellerai ! Le lendemain matin. Lorsqu’elle se releva. Au réveil. Priscilla l’avait réécrite deux fois. sans jamais en être satisfaite. Consacrée à l’examen des talents chorégraphiques de John. mademoiselle Hamilton. Excellent danseur. Priscilla riait encore de plaisir. un sourire de triomphe éclairait son visage.

Elle éprouva la déception de ne le trouver ni dans le salon. en compagnie de John ? La présence d’un visiteur dans une maison apporte assurément de bien grandes satisfactions. ou du moins la tenir à l’écart du danger. Comme il était agréable. — Il est midi passé. elle ressassait sa déconvenue. l’informa cette dernière. Je vous sers le déjeuner ? — Le déjeuner ? Oui. Je n’ai pas très faim. plus cruelle. Le jour parut soudain bien morne à Priscilla. — Comme Penny la pédante m’a raconté vos confidences d’hier. Par honnêteté intellectuelle. Priscilla se mit à table pour éviter la discussion. ni dans la cuisine. c’est un sacré numéro ! — On peut le dire ainsi. elle descendit l’escalier en chantonnant. c’est la santé. qu’il a dit. — Mangez toujours. c’est à eux de prendre garde ! » Ce M. il lui fallut aussitôt rectifier ce jugement : que ce visiteur fût John donnait à cette satisfaction une valeur très particulière. poursuivit la cuisinière.s’étaient présentées d’elles-mêmes. — Il est parti très tôt à Elverton. Priscilla n’avait-elle . et commode. Non. Préoccupation irritante au suprême degré. en grande conversation avec son amie Mme Smithson. ma chérie. d’écrire sous la dictée d’une Muse intérieure ! Sa toilette faite. Pendant que Mme Smithson s’affairait. vêtue d’une jolie robe de printemps. songea-t-elle. John. tout naturellement. Il entendait la protéger. acquiesça sans conviction Priscilla. Il revient dès que possible. Vous savez ce qu’il m’a répondu ? « Ne vous inquiétez pas pour moi. je lui ai conseillé de se méfier de ces crapules. A quoi allait-elle occuper sa journée. Pourquoi John ne l’avait-il pas attendue ? Par goût de la solitude ? Pour la taquiner ? La réponse s’imposait.

puisque dès le premier coup d’œil lady Chalcomb en conçut de l’inquiétude.pas conquis le droit de partager avec lui toutes les émotions de l’aventure. Il la traitait cependant en être vulnérable et fragile. elle ne laisserait rien paraître de sa mortification. préoccupée par un choix difficile : lorsque tout à l’heure elle retrouverait John. John ne la trouverait pas tout à l’heure assise sur une chaise. de retour d’escapade. et prit par l’arrière de la maison le chemin de Chalcomb Hall. que vous arrive-t-il ? . et le souffle d’un vent léger tempérait les ardeurs du soleil. et un parfait inconnu. ses risques aussi bien que ses exaltations ? John n’ignorait pas cette exigence. alors qu’elle désirait partager tous les moments et tous les aléas de son existence. ma chère. La campagne verdoyait. il fallait qu’elle fût bien sotte pour se préoccuper de ses faits et gestes. s’arma de son carton à dessins et de sa trousse. elle se revêtit de son chapeau et d’un châle. Précaution vaine et dérisoire. Dotée en ce domaine d’un heureux caractère. allait-elle lui battre froid et manifester sa mauvaise humeur. Indifférente pour une fois aux charmes de la nature. Se hâtant de quitter la table. elle s’était composé un visage avenant et détendu en approchant de Chalcomb Hall. dans l’attente de son retour. en même temps qu’un prétexte commode pour déserter la maison. Une visite à lady Chalcomb offrirait un dérivatif à ses préoccupations. Priscilla Hamilton ne se souciait ordinairement des agissements d’aucun représentant du sexe qu’on dit fort. ou au contraire feindre l’indifférence ? John Wolfe n’étant après tout qu’un étranger. Soucieuse de ne rien laisser paraître de son amertume en présence de son amie. des fleurs parsemaient les prairies. de petits nuages pommelés donnaient au ciel un air pimpant. Sensible à cette humiliation. les sourcils froncés. Priscilla pressait le pas. — Priscilla.

. et rompit enfin le silence. Asseyez-vous confortablement. ditelle. — Laissez-moi vous aider. il faut vous faire une raison.. les yeux dans ceux de son amie. . Jamais je ne vous ai vue si sombre. — En effet.. Enfin. Priscilla. — Cela semble ridicule. Elle se tut. Une lueur amusée passa dans le regard de lady Chalcomb. Un inconnu qui fait naître en vous de l’inquiétude.. dont les beaux yeux bruns s’étaient écarquillés dès le début du récit.. — Je ne le connais même pas ! — Voilà qui rend le diagnostic plus évident encore. du mécontentement. voilà qui me semble autrement significatif. voilà tous les symptômes de la passion ! Priscilla se récria. n’ayons pas peur des mots. voilà qui me paraît bien banal. C’est un inconnu. — Rien d’important. Anne. — Tout cela est incroyable. Le personnage le plus exaspérant que l’on puisse imaginer. Je ne sais quelle lubie m’a prise.. ma chère.. L’Américain n’est donc pas votre cousin.— Rien du tout. et ne se nomme pas John Wolfe. pour décharger sa conscience et lui avouer toute la vérité.. Pardonnez-moi.. — C’est en effet ridicule. C’est que.. si malheureuse. Priscilla. Anne Chalcomb. Que vous en soyez si douloureusement affectée. bien sûr. Lorsqu’elle eut tout dit. Qu’il se rende seul à Elverton.. de la colère. Je ne voulais pas vous importuner. — Mais son absence vous fâche au point de vous rendre malheureuse.... se récria d’étonnement.

affirma Priscilla avec une fière désinvolture. si puissant. Anne se reprit. L’honnêteté intellectuelle lui rappelait pourtant des . Elle détourna la tête. qui surprend sans qu’on y prenne garde. je ne ressens que des accès de colère ! Elle ne pouvait en effet se rendre coupable d’une telle faiblesse. quel gâchis ! Comme son amie restait silencieuse. reprit-elle. Le soleil dorait sa chevelure. — La passion. Il était si fort. — Ce n’est rien. murmura-t-elle. Tant d’années ont passé depuis ces temps lointains ! Rien de plus vain que la nostalgie. je l’ai vu à cheval. amie des suffragettes. Une fille raisonnable. et lui adressa un sourire rassurant. Priscilla voulut s’en excuser. Anne sourit. Mme Smithson racontait souvent l’étonnement qu’avait jadis suscité dans la population la merveilleuse épouse de l’odieux Chalcomb. Consciente de son indiscrétion. qui acquiesçait pensivement.— C’est impossible ! Rien ne nous rapproche. Je voulais seulement vous dire que j’ai eu jadis cette révélation soudaine. Priscilla s’enhardit jusqu’à l’interroger. vous l’avez connue ? Est-ce ainsi qu’elle se manifeste ? Elle crut voir s’humecter de larmes les yeux de lady Chalcomb.. elle retrouvait quelque chose de la beauté de sa jeunesse. pour dissimuler son émotion. ne saurait s’abandonner à des émois puérils. — En ce qui me concerne. — En effet.. La première fois. Une si belle créature. instruite. avec ce vieux pantin. perdue dans ses souvenirs. Une semaine ne s’est pas écoulée depuis qu’il a pour la première fois frappé à notre porte. En cet instant. J’ai ressenti comme un éblouissement. et son visage s’illumina.

et les raisons de sa présence. Surprise par cette révélation. Et je persiste à penser qu’en sortant seul il commet une lourde erreur. qui pour l’instant m’insupporte. envahie de mélancolie. — Mais comment le savoir ? — Sans doute faut-il attendre. Elle recherchait la controverse. On peut avoir le goût de la contradiction. — Il est parfois difficile de distinguer le désir de l’amour. Chaque occasion de s’y livrer lui était bonne. semblait perdue dans ses souvenirs. — Je ne sais que dire. elle n’est pas un vice.. Mais alors on ne peut parler d’amour. Je ne suis absolument pas amoureuse de ce garçon. Priscilla lui lança un regard étonné. — Tout cela est absurde.. les disputes.frémissements nés d’un simple effleurement. Si votre cœur bat plus vite à son approche. s’il vous prend à tout instant des envies de vous précipiter dans ses bras.. . Elle venait de faire une découverte.. des abandons sous les baisers. c’est de l’amour. de sensuel. et s’y complaire. J’aimerais savoir qui il est.. déclara-t-elle d’une voix assurée. il y a peut-être quelque chose de.. Le temps vous le dira. Elle aimait en effet la discussion. ajouta-t-elle... — Voilà qui ne m’aide guère ! Anne Chalcomb. dit Anne en s’égayant. — Mais si les disputes sont fréquentes ? — Je n’en sais rien. La curiosité peut être un défaut. n’est-ce pas ? Anne sourit avec un peu de tristesse. — Bien sûr. s’il occupe sans cesse votre pensée et si vous ne pouvez vivre heureuse en son absence. elle quitta son siège pour aller observer par une fenêtre le grand jardin.

On prit le thé. une poussée brutale lui coupa le souffle. elle songea raisonnablement que les malfaiteurs avaient sans doute quitté le pays. mais ni votre taille ni votre poids ne vous mettent à l’abri d’une mauvaise surprise. elle ne s’était pas un instant souciée de surveiller les abords. mais en vain. Pour apaiser une appréhension naissante. on vanta le courage des suffragettes. en effet. éperdue. Titubante. dans une parfaite obscurité. Il fut ensuite question de tissus d’ameublement. On évita d’évoquer la personne et les errances de John Wolfe. — Sans doute. — Je suis prudente. elle s’éleva vivement en l’air en effectuant . admettons que je ne suis pas aussi prudente que je le prétends. Et n’ayant durant tout le trajet que ruminé ses préoccupations. Elle trouva la force de crier et de se débattre. ses pieds quittèrent le sol. Priscilla lui jeta un regard surpris. — Eh bien. reconnut Priscilla en reprenant place sur son fauteuil. Une longue cape s’abattit en même temps sur elle. Et je connais bien la région. dit-elle à tout hasard. Elle était seule. mais des mains la retinrent. de dessin et de mode. elle allait tomber en avant. Elle quitta tardivement Chalcomb Hall. auquel Priscilla ne pensa au cours de la conversation qu’une quinzaine de fois. Elle n’en accéléra pas moins l’allure. Avant qu’elle ait pu faire volteface. A mi-chemin se dressait un gros chêne.— Vous-même vous sortez seule. que contournait le sentier. Priscilla allait l’atteindre lorsqu’elle entendit une branche craquer derrière elle. l’enveloppant si étroitement qu’elle s’y trouvait prisonnière. fit observer lady Chalcomb. et que les cabarets leur étaient sans doute plus accueillants que la campagne déserte. fit observer Anne. Le vêtement qui la contenait se resserra sur elle.

et ses doigts rencontrèrent une paroi de bois rugueux. elle détermina un quadrilatère assez restreint. elle vit passer devant ses yeux des lueurs rouges. Dans le noir absolu. Le lourd manteau l’étouffait. quel destin horrible était le sien ? Non loin du bois de la Dame Blanche. elle fit deux pas en avant. sans défense. Prise de panique. à en juger par le mouvement que lui imprimait son porteur. et comprit sa situation : elle se trouvait enfermée dans la cabane même qui avait servi de prison à John ! . Les bras tendus. elle parvint sans trop d’effort à s’en débarrasser. Le sol semblait de terre battue. Plus que ne l’avait fait le silence. et entra en contact avec un corps dur qui devait être une épaule. Bientôt. Les oreilles bourdonnantes. Prisonnière. elle ne vit et n’entendit plus rien. elle comprit que la cape qui avait servi à sa capture et à son transport l’enveloppait encore. semblait se rétrécir pour la paralyser. pour éviter de signaler à un éventuel témoin son réveil. En écartant le lourd tissu qui l’enserrait. Il lui fallut même un moment de réflexion pour se rappeler les derniers épisodes de sa terrible aventure. Elle s’appliqua d’abord à ne faire aucun mouvement. Attentive au moindre indice. elle ne respirait qu’avec difficulté. elle n’avait conscience ni du lieu ni de l’heure. au plus léger froissement. sans provoquer la moindre réaction.une sorte de pirouette. elle songea au sort de la malheureuse qui y avait perdu la vie. elle se débattit avec l’énergie du désespoir. Elle se redressa. elle n’entendit rien. Priscilla éprouva les affres de la crainte et du vertige. trente ans auparavant. Lorsqu’un peu plus tard Priscilla reprit connaissance. l’obscurité complète la surprit. Par tâtonnements successifs. Il faisait très chaud.

Dans les situations les plus inconfortables. les malfaiteurs n’auraient eu aucun intérêt à la prendre en otage. Au lever du jour. Il lui suffisait de patienter. Il faisait nuit. John allait intervenir.Il fallut à Priscilla peu de temps pour maîtriser l’angoisse qui l’étreignait. l’espérance n’est-elle pas une panacée ? . elle pourrait au moins se situer dans la cabane. Incapables de se rendre maîtres d’un adversaire se maintenant sur ses gardes. Rassérénée. si toutefois il était rentré d’Elverton. ce qui expliquait qu’aucun rai de lumière n’apparaissait entre les solives mal équarries. S’ils s’étaient emparés de John. A moins que les bandits ne l’aient capturé. Priscilla se hâta d’éliminer cette hypothèse. à utiliser leur captive comme monnaie d’échange. sans doute se disposaient-ils à exercer quelque chantage. Libre. Priscilla se fit forte de prendre sa mésaventure en patience. Ces misérables ignoraient que leur repaire avait été découvert. John ne manquerait pas d’y commencer ses recherches. Son père et Pennybaker allaient donner l’alerte. puisqu’ils l’utilisaient encore. lui aussi ? Pour ne pas céder à l’affolement.

mais abattu. il avait appris à mieux les connaître. Il comprenait qu’elle n’ait pas apprécié son initiative. il lui fallait bien explorer leur milieu naturel. Mais par quelle malice venait-elle de quitter la maison pour se rendre chez lady Chalcomb. dont il se trouva frustré par l’absence de l’ombrageuse Priscilla. avec armes et bagages. mais . Faute de les rencontrer.11 En rentrant à Evermere Cottage. De son expédition. les deux compères venaient de vider les lieux. avaient même rapporté à John une information toute fraîche : après avoir émigré audelà de la route d’Exeter. soucieuses de ne pas déplaire à un client potentiel. Les deux hommes avaient d’abord séjourné dans une sorte de pension de bas étage et noué des relations épisodiques avec les locataires permanentes de ce mauvais lieu. Selon ces dames. alors qu’il venait en chemin de fourbir ses arguments ? Avait-elle craint de se trouver désarmée par leur évidence ? Car un gentleman ne saurait pénétrer dans une taverne enfumée ou dans un hôtel borgne avec une dame à son bras. aisément identifiables dans la petite cité d’Elverton. le grand Willy et le gros Tom venaient l’un et l’autre de Londres. En quête de personnages peu recommandables. John revenait renseigné. John Wolfe s’attendait à une algarade. Les prostituées. Jamais il n’aurait l’occasion d’interroger Tom et Willy.

Cet échec suscitait en lui une fureur sans doute significative d’une habitude du commandement et de la réussite. Elle n’est pas encore rentrée ! Vous avez vu l’heure ? Pris de court par cet accès d’animosité. il enrageait de devoir l’avouer à Priscilla. Florian Hamilton le surprit arpentant le tapis de long en large. John s’installa dans le salon. — Vous avez un problème ? — Un problème ? s’exclama John avec une hargne soudaine. Il prit le parti de lire un roman. mais au bout d’un assez long temps ses distractions se multiplièrent. mais qu’il avait rêvé d’éblouir en résolvant seul l’ensemble du mystère. en se préparant mentalement à une attente prolongée. qui ne lui en ferait nul reproche sans doute. La déchéance est consommée lorsqu’on fait la démonstration d’une éclatante nullité. Priscilla se piquerait sans nul doute de faire durer indéfiniment une visite qui n’avait pour but que de condamner à la solitude un malheureux insoumis.. Florian cligna plusieurs fois des yeux et tira sa montre du gousset afin de la consulter. Au-delà de cette déception. Alors que le soir tombait. Ses chances d’apprendre d’eux sa véritable identité disparaissaient. Animé davantage par la curiosité que par la sollicitude. Je ne vois pas le rapport. Amer et déconfit. le père de Priscilla s’enquit de la situation. dit-il. Après l’heure du thé. Il est déjà bien triste de devoir à autrui son argent de poche et jusqu’à son nom.perdus dans la masse de la pègre londonienne. — Elle n’est pas rentrée ! — Qui ? .. tel un fauve en cage. — Dans douze minutes il sera 19 heures. Soucieuse d’exercer sa vengeance. il n’eut pas le courage de reprendre le livre.

une idée vous vient. bien sûr ! Elle est sortie au début de l’après-midi. — Jamais je n’ai vécu une telle expérience. Et puis les femmes sont si bavardes. Ils avaient quitté leur logement.. le soir. et elle n’est pas encore rentrée ! Les mains potelées de Florian esquissèrent un ballet aérien. On vous fait asseoir. Mes ravisseurs.. sans doute réfugiés à Londres. des heures se sont écoulées. mon garçon ! Vous savez comment se passent les choses. par exemple. seule.— Qui ? De qui voulez-vous qu’il soit question ? De votre fille. Elle est la prudence même ! — La croyez-vous à l’abri d’une agression ? Florian pâlit pour le coup.. Il se tut. Priscilla ne ressemble pas à ses frères... comme pour chasser des pensées importunes.. — On y rencontre parfois des étrangers. dit-on. dit-il. Vous aviez besoin d’elle ? — Non. — Vraiment ? Comme c’est curieux ! Cela m’arrive sans cesse. Mais peutêtre n’étaient-ils pas aussi lâches qu’ils en donnaient . qui collectionnaient plaies et bosses. Le retard de Priscilla l’avait impatienté. elle sera là dans un instant. et vous la poursuivez. frappé d’une crainte soudaine. et se déconcerta. et voilà. parce qu’il ne tenait plus compte des bandits. mais une jeune fille. plutôt que véritablement inquiété. John le fixa d’un œil suspicieux. Soyez sans inquiétude. — Rien de plus naturel. voyez-vous. — Rassurez-vous. Vous allez en visite. Quand vous reprenez conscience. dit-il âprement. — D’une agression ? Vous n’y pensez pas ! Elverton est si paisible ! Priscilla si sympathique à chacun ! John s’impatienta. elle rêvasse volontiers. Moi. Priscilla me ressemble.

et d’un placard sortit une lampe à huile... entendez-vous ? — Je ne comprends pas. je la séquestre. appelez Mlle Pennybaker à l’aide. s’il le faut. personne. Vous devez l’attendre ici. qu’elle ne sorte pas. Se pouvait-il qu’ils se soient mis à l’affût afin d’enlever la jeune fille. dites que je ne suis pas rentré encore. Ne faudrait-il pas au contraire appeler à l’aide le plus de monde possible ? — Non. — Non. Attachez-la. Vous avez de quoi allumer la lampe ? Ne perdez pas de temps. En cas de message. pour exercer un chantage ? Plus éloquent que ses arguments. Nous n’organiserons une battue qu’en cas d’échec. oui.. — J’ai bien compris. . Il me faut des explications ! — Vous les aurez dès mon retour. — Je vous accompagne. je vous en conjure. Florian opina vivement. monsieur Hamilton. Pas encore. je le crains. passa dans l’entrée. Si elle rentre avant moi. Mais j’ai une idée assez nette de ce qui a pu lui advenir si cette manigance vient de leur fait à eux ! — A eux ? Qui donc ? Vous parlez par énigmes. s’insurgea Florian. C’est affreux ! — Un danger. l’expression de son visage convainquit Florian. et plus entreprenants que John ne l’avait cru. Personne ne doit savoir que je vais à sa recherche. mon garçon. Suivez mes consignes. Trouvez-moi une lampe.l’impression. Si on apporte un message qui me serait destiné. Si Priscilla se manifeste. — Ma fille est trop raisonnable pour qu’il faille la retenir de force. et soyez prudent.. — Elle court donc un danger. — Nous en discuterons plus tard. Je ne songe qu’au salut de votre fille. vous n’êtes pas rentré. Je vais à sa recherche.

car le temps passant l’hypothèse d’un rapt s’imposait. Souvenez-vous de l’essentiel : pas un mot à personne ! Nous devons agir dans la plus grande discrétion ! Il traversa le jardin et emprunta le sentier qui menait par la campagne aux abords de Chalcomb Hall. dans laquelle sa fille s’était d’une certaine façon illustrée. Sur le sol en grande partie durci. et plus loin au pittoresque mais sinistre bois de la Dame Blanche. cela seul importait. . lady Chalcomb le renseignerait sur la durée de leur entretien. et hâtait le départ de John. afin de sortir par l’arrière de la maison. pour élargir son champ de vision et ne négliger aucun détail. Parvenu à la bifurcation qui donnait le choix entre la résidence de lady Chalcomb et la profondeur des bois. il aurait peut-être été préférable d’instruire Florian des derniers développements de l’affaire. Il s’interdit de songer aux tourments dont Priscilla pouvait être victime au moment même où il parcourait à grandes enjambées le chemin. dit celui-ci en se rendant à la porte de service. Toute son attention devait se concentrer sur la recherches d’indices utiles à sa délivrance. — Votre confiance m’honore. de loin en loin. et ne divulgue rien des péripéties dont il était témoin. Qu’il garde le silence. Quelque foulure ou quelque chute pouvait aussi bien expliquer un retard assurément inquiétant. Mais le savant rêveur s’en serait sans doute épouvanté. il choisit le chemin de Chalcomb Hall. A la réflexion. Et d’autre part l’idée du rapt ne constituait qu’une présomption. S’il n’y trouvait pas Priscilla.Il semblait maintenant conscient de l’urgence. lui auraient sans doute donné à réfléchir. l’empreinte des pas de Priscilla apparaissait seule. Il levait haut sa lanterne. L’implication possible de l’étrange Benjamin Oliver et la rixe de la veille.

il avait si fortement espéré trouver Priscilla en grande conversation avec Anne. L’obscurité de la nuit rendait l’opération difficile. Plus dramatiquement encore. à condition de ne commettre aucune erreur. Ceux qui pour une raison obscure se comportaient à son égard en ennemis s’étaient emparés de Priscilla. pestant contre une entorse. Dans l’urgence. ses ravisseurs avaient-ils compris que leur victime s’était rendue jusqu’à sa prison ? Dans l’agitation du combat. la clarté de la lampe révéla des crayons et des pinceaux dispersés. un tapis de mousse n’avait pas résisté au passage récent de piétons pressés. ou même assise au bord du chemin. imaginer des hypothèses rassurantes. Un peu plus loin. Il ne pouvait plus se bercer d’illusions.A proximité de Chalcomb Hall apparurent soudain les vestiges d’un incident. et il n’avait vu que deux fois la grande clairière. Le sentier portait des traces de piétinement et de lutte. Par la pensée. Aussi bien ce risque devait-il être couru. il eut la chance d’observer des traces de brisures. John cessa de respirer. John . et la trace d’une grosse chaussure d’homme se trouvait profondément imprimée sur un relief sableux. l’herbe de ses bords avait été foulée. Il lui fallait la retrouver. peut-être parviendrait-il à la retrouver. En s’enfonçant dans le sous-bois. En le voyant la veille vêtu d’une partie des vêtements dont ils l’avaient naguère dépouillé. il agirait seul. En coupant à travers bois. Mais il n’était pas question d’attendre le lever du jour pour entreprendre ses recherches. L’hypothèse la plus pessimiste se confirmait. il s’efforça de reconstituer l’itinéraire emprunté pour revenir de la cabane. et l’empreinte d’une large semelle. Dans le fond de son cœur. Encouragé. cette circonstance avait pu leur échapper. Comme frappé de paralysie.

S’estimant parvenu en aval du gué. il distingua à quelque distance une faible clarté. sans plus relever d’indices. Sans quitter le couvert du bois. Personne n’était en vue. Sans doute n’auraitil pas remarqué le gué.poursuivit son déplacement dans la même direction. il aperçut le volume sombre de la cabane. et des empreintes profondes signalaient le lieu où le piéton. infranchissable en cet endroit. il aurait été facile de prendre des repères lointains. et baignait une clairière. Il s’en approcha dans le plus grand silence. John serra les poings. De longues traînées rappelaient un dérapage. John tendit l’oreille. Pour éviter de donner l’éveil. John resta un moment en attente. en l’éclairant de son mieux. examinant avec soin les alentours. jusqu’à se trouver en face de l’unique porte. Ses ennemis auraient bientôt à pâtir de leurs forfaits. en évitant de faire craquer des branches. Ses yeux s’accoutumant à l’obscurité. si des traces récentes ne l’avaient signalé. telles des apparitions fantomatiques. John éteignit sa lampe et n’avança plus qu’avec précaution. à l’écoute de la rivière. En plein jour. ce qui n’autorisait aucune conclusion. Le site était silencieux. il contourna silencieusement la clairière par la droite. A la lueur de la lampe. Il marchait dans la bonne voie. La cabane était proche. Entre chaque mouvement il tendait l’oreille. Parvenu à la lisière des arbres. était parvenu à rétablir son équilibre. Il lui fallut s’avancer encore. pour atteindre le cours d’eau. Il allait sinon désespérer du moins craindre une erreur lorsqu’il aperçut une souche qui quelques jours plus tôt avait servi de siège à Priscilla. Devant elle on . John remonta la rive sableuse. C’était celle des étoiles et de la lune qui perçait le léger voile des nuages. dans un terrain à demi découvert. mais en vain. seules les frondaisons les plus proches étaient visibles. sans doute lourdement chargé. attentif à la présence éventuelle de quelque guetteur.

Sa tête rebondit sous l’impact de deux directs. Une barre de bois condamnait la porte. aucune plainte. Frustré.apercevait une masse informe.. puisque aucun rai de lumière n’apparaissait. mais tour à tour. Willy tenta de reprendre sa respiration. foudroyé. John la fit tomber. Les bras ballants.. prêt à prendre à revers tout agresseur ? John se donna un délai de réflexion. tout en continuant à scruter les environs. le poing de John fit un bruit sourd et profond. — John ! Dieu soit loué ! Vous êtes là ! Je le savais ! . il lui aurait fallu un véritable adversaire. si vite que le misérable se trouvait déjà debout au moment où il ouvrait les yeux. il se précipita en courant vers la forme assoupie et la souleva. Sans réfléchir. En lui écrasant le visage. ses ravisseurs ne se manifestaient jamais ensemble. Mais elle suffit à l’électriser. à en juger par son allure inerte et molle. A la suite d’une longue observation. — Qu’est-ce. Pour éteindre sa fureur. Priscilla l’étreignait avec fougue. qu’il aurait pu frapper longuement. assis contre la porte et sans doute endormi. Une pensée le surprit soudain : se pouvait-il que dans la cabane Priscilla ne fût pas seule ? Pensée absurde sans doute. L’instant d’après. Il s’affaissa. John jeta au corps évanoui un regard de haine. se réservant sans doute le confort d’un lit lorsqu’ils n’étaient pas de veille. Il était peu vraisemblable que ces esprits obtus fussent capables d’un tel machiavélisme. S’agissait-il d’une ruse ? Le complice de ce bandit veillaitil dans l’ombre. galvanisé par l’angoisse accumulée. peut-être placée là pour la maintenir fermée. Lorsqu’il s’était lui-même trouvé prisonnier dans la solide cabane. que l’on n’entendait aucun cri de protestation. la nuque appuyée au montant de la porte. John finit par en conclure qu’il s’agissait sans doute de l’un des hommes.

en épousait le galbe. Le déferlement des émotions accumulées en quelques heures balayait toutes les conventions. leurs langues. Je craignais seulement que la nuit ne vous retarde. Priscilla répondit à ce gémissement par un soupir qui la livrait tout entière. ses reins. Ils s’embrassaient éperdument. Il l’enlaça. Mais je savais que vous veniez à mon secours. le visage dans sa chevelure. en titillait la pointe dilatée. Les mains impatientes de John palpaient le corps de Priscilla. Il lui baisa les lèvres.. sa taille. ses épaules.. l’étreignit. Rien n’existait plus que le désir qu’ils avaient l’un de l’autre. Priscilla lui caressa la joue. étroitement enlacés. Affecté jusqu’à la douleur par cette espérance. son . d’absurdes douceurs. Il la serra si fort entre ses bras qu’ils semblaient ne plus faire qu’un corps consumé de désir. affirma-t-il avec force. il soupirait des mots sans suite. entre ses bras. John en gémit. toutes les contraintes sociales. — Comme j’ai eu peur. Ses lèvres lui caressant l’oreille. Dans le vertige de la volupté montante. John. La tenir. — Rien ne saurait me tenir éloigné de vous. ils ne pouvaient parler. sans retenue. Sur son sein Priscilla sentit la caresse d’une main qui l’enveloppait. le mettait au comble de la félicité. Leurs lèvres. dont ils se sentirent tous deux embrasés. et comme par magie la fureur vengeresse qui l’avait animé se mua en passion.. murmura-t-il avec une infinie tendresse. qui semblait s’ériger. se livraient un combat sensuel.— Priscilla. pour rencontrer son regard. Une étrange chaleur la gagnait. toute pensée en eux se trouvait abolie. sauve. et s’écarta si peu que ce fût. Ce nom apaisait ses angoisses. que vous alliez deviner le lieu de ma détention.

Attentive aux sensations nouvelles qui lui ouvraient un fabuleux univers. John abandonna un instant sa bouche pour lui murmurer des douceurs. elle n’avait de cesse d’en connaître les ultimes aboutissements. . Offerte à sa caresse. elle s’abandonnait aux initiatives qui lui apportaient cet épanouissement inespéré.corps au plus profond s’éveillait à des sensations encore inconnues. pour éviter de sombrer en pâmoison. pour savourer la douceur de sa peau. rapide et enfiévré. Déconcertée mais ravie. et descendirent au long de son cou. Son baiser put alors reprendre une exigence nouvelle. Elle sentit soudain sur sa cuisse le mouvement affolant des doigts qui remontaient le long de son bas. elle haletait. pour exposer sa poitrine à la main qui attisait en elle la brûlure du désir. elle renversa la tête. Le souffle lui manquait. et sa bouche revenue sur celle de Priscilla se fit plus exigeante. Sa langue et ses doigts adoptaient le même rythme. pour lui offrir sa gorge. John gémit. De l’extérieur parvint un cri inarticulé. Pour les apaiser. prête à s’éveiller à une autre existence. pendant que ses doigts exploraient avec précaution le cœur de sa féminité. Priscilla voulut exprimer sa surprise et son émoi. Pour cette fois. à se rétracter. D’une exclamation étouffée par le baiser. un cri de plainte ou de menace. Des deux mains elle agrippa la chemise de John. atteignaient audessus de sa jarretière la peau nue. aucune réticence n’invita Priscilla à se raidir. et si puissantes ! Les lèvres de John baisèrent son oreille. le souffle court.

du lieu. toute sa volonté se trouvait tendue vers le don d’ellemême. Priscilla le suivit en remettant dans sa tenue un ordre approximatif. Encore bouleversée par l’expérience exaltante qu’elle venait de vivre. vers le désir de possession totale. Elle venait d’en atteindre le cœur. quelle folie ! Possédé par la rage d’aimer. Morale et conventions sociales abolies. Willy aurait pu prendre sur lui une humiliante revanche. s’abandonner aux délires de la passion jusqu’à perdre la notion du temps. passa d’un coup de la paralysie à la vivacité la plus déterminée. ils se figèrent. proche du paroxysme. ne respirant plus. et le vit à la lueur des étoiles se pencher sur une forme allongée. Ses membres épuisés de lassitude tremblaient encore. une brûlure sourde échauffait les régions ordinairement si protégées qui s’étaient pour la première fois . elle s’émerveillait de sa nouveauté. et des perspectives qu’elle offrait. John. éperdu.12 Dans l’obscurité de la cabane. Plus adroit ou plus patient. Le cri se répéta. Oublier la présence toute proche d’un ennemi. Au moment où le bandit assommé avait rappelé sa présence. rien au monde n’existait plus que John et elle. il venait de mettre en danger l’existence de Priscilla et la sienne. Les baisers et les caresses prodigués par John les jours précédents lui avaient fait connaître les charmes du désir et les approches de la passion.

qui maintenait son adversaire prostré en position assise. le nez saignant. naturellement. et soudain le trouva effrayant. en attendant la police ? De quoi te faire espérer la prison. — Te voilà paré pour la rôtissoire. Le lamentable Willy émit une confuse protestation. Sans laisser à Willy le temps de respirer ni de se reprendre. — En trousser notre ami. ma chère. Les battements puissants de son cœur semblaient exprimer une énergie en quête d’accomplissement. Les paris sont ouverts. Je plaisante. Comme il tombait sur le côté. remuait vaguement. Priscilla le vit blêmir. le regard incertain. — Notre ami se réveille. Merci.offertes à l’empressement d’un homme. cette ceinture de cuir qui fait dix fois le tour de votre taille. Une conversation au clair de lune. dit John. Dites-moi. et je gagne toujours. Les poignets ligotés. tout en se défaisant de sa longue ceinture. répondit John. mon joli ! — Rin. il se trouva soudain arqué. John lui saisit par surprise la mâchoire et la tordit. éructa l’homme en reniflant. à la bonne heure. Elle s’approcha de John. Willy. Désires-tu moisir quelques jours dans la cabane. il le fit basculer à plat ventre. comme on le fait parfois pour maîtriser certains animaux. En sortiras-tu un jour ? J’en doute ! . — Rien du tout ? dit-il d’une voix blanche. John le replaça verticalement. rin du tout. Le visage tuméfié. comme incapable de recouvrer l’usage de ses membres. les bras relevés en arrière. car le lien étroitement tendu enserrait ses chevilles réunies au-dessus de son dos. voulezvous me la prêter ? — Que voulez-vous en faire ? demanda-t-elle avec inquiétude. mon rêve ! Tu en as des choses à me raconter. en équilibre précaire sur l’estomac.

Priscilla considéra John avec appréhension. crapule. Elle se contenta de murmurer le nom de John en lui posant la main sur le bras. ma chère. C’est une autre affaire. — Pourquoi ? . je connais mon devoir. Sans doute s’efforçait-il d’impressionner son prisonnier. — N’ayez aucune inquiétude. — C’est cela.. Dressé devant Willy.. Surtout quand cette femme est à moi ! Sans doute le caractère pour le moins sommaire d’une telle affirmation appelait-il d’importantes réserves. John tapota affectueusement cette main apaisante. Priscilla s’abstint de s’en formaliser. Il ne souriait plus. — Vous autres Britanniques faites preuve d’un légalisme qui m’étonnera toujours. dit-il avec beaucoup de naturel. Puis-je vous suggérer de regagner ce local obscur ? A moins que vous ne préfériez vous éloigner davantage ? Priscilla s’inquiéta. John lui adressa un sourire ironique. il le contraignait à relever misérablement la tête. s’écria-t-elle avec empressement. — C’est autre chose. Sans cesser de plonger son regard dans celui de Willy. la corde. Pour mauvais traitement à une femme. Chez nous dans l’Ouest. et dans son visage blême l’éclat glacé de son regard semblait révéler une cruauté profonde. et appelons les autorités ! Pour une fois réfractaire à ses conseils. Les circonstances excusant quelques excès de langage. la justice est l’affaire de tous. Enfermons-le. menaça-t-il encore. Mais la façon dont il l’avait ligoté supposait un long entraînement. Pour un vol de cheval.

. Comment avait-elle pu soupçonner un homme aussi. — J’suis pas une balance. dérangeante. et les yeux de Willy se révulsèrent. — J’aurais voulu t’interroger gentiment.. Willy.. Il est dommage que tu ne veuilles rien dire. adorable de cruauté ? Elle remit cependant à plus tard le moment de faire amende honorable.. En aucun cas elle n’entendait contrarier sa stratégie.. tous les deux. bien sûr. — Il a peut-être changé d’avis. John hochait la tête. Priscilla retint une protestation horrifiée. je l’achèverai. Il tentait de terrifier le malfaiteur. — Vous pourriez peut-être lui laisser la vie sauve. bredouilla Willy. Une agonie peut être assez. Des broutilles. dans un pays où la vie . me voilà bien déçu. Tu es bien Willy. Comme s’il était question de dénoncer quiconque ! Moi qui ne recherchais qu’une aimable conversation à propos de nos relations communes.. pourquoi vous m’avez attaqué. — Nous autres Américains jugeons autrement des choses.. Ce que vous avez à voir avec Benjamin Oliver. John jouait la comédie. proposa-t-elle... Elle se tenait prête à éviter quelque atrocité. n’est-ce pas ? J’aurais voulu savoir qui est ton complice. L’indulgence est un signe de faiblesse. Si notre ami ne succombe pas à l’épreuve. — Je préfère rester près de vous. s’accroupissait près de sa victime. lorsqu’elle se prolonge. bien sûr. suggéra-t-elle.— Pour vous éviter un spectacle ou des gémissements qui pourraient offenser votre délicatesse. Priscilla se sentait aussitôt rassérénée. — Il veut dire un mouchard. afin de briser ses défenses. dit-elle fermement. en vérité. Priscilla saisit l’occasion de se montrer magnanime. Eh bien je vais me montrer digne émule de mes maîtres les Indiens..

et les performances des fourmis anglaises me sont inconnues. — John ! — Suivez mon conseil. poursuivit John en frottant soudain du pan de sa veste le front moite de Willy. Nul n’y résiste. — Procédons par ordre.est rude. Willy tressauta nerveusement. j’ai les nerfs solides. — L’écorchage. John pour sa part s’égayait. Découpe circulaire. heureusement ! — Ce sont des sauvages. Ce spectacle peut choquer une âme sensible. son maigre cou semblait contenir une navette. D’abord le scalp. — Quel usage ? A la dérobée. dit-il plaisamment. — Si je lui coupe la langue. et de mieux adapté à l’usage que je vais en faire. Il transpirait si abondamment que des gouttes lui tombaient du nez et du menton. la lame de cet instrument aurait pu servir de rasoir. Priscilla observa Willy. pour se faire sinistre. L’apparition du couteau à désosser qui avait ordinairement sa place dans le tiroir personnel de Mme Smithson fit cependant naître en elle une sorte d’incertitude. Amincie et aiguisée par un long usage. Sans avoir à feindre. Après deux ans passés en compagnie des Comanches. Comme il ne cessait de déglutir. Etre dévoré par un nid de fourmis prend du temps. dit Priscilla sur le ton de l’évidence. décida-t-il. Priscilla manifesta une émotion vive. ma chère amie. il en prendra prétexte pour se taire. Son ton changea soudain. Elle entrait dans son jeu. dit John. et décollement. laissez-nous seuls. — Rien de plus silencieux qu’un couteau. — Je trouve cette méthode intolérable ! — C’est la mienne ! .

en effet. dont l’état empirait sensiblement. — Vous n’êtes donc pas ses associés ? Etonnamment détendu depuis qu’il avait pris la décision de parler. dévoilant le torse sur lequel se dessinait une fine ligne rouge. menaçait Willy d’étouffement. en même temps qu’une exclamation d’horreur. Je dégage la chemise. — Non. . et poussa un cri de détresse. — Finissons-en. laissez-le ! Il va vous répondre ! Parlez ! John mettait en boule son mouchoir. A la vue de son propre sang. il fait trop de bruit. Willy sembla se décomposer. et ne songeait plus à jouer la comédie. Priscilla s’établit plus confortablement sur l’herbe. Jamais vu ce type avant qu’il m’engage. pour en faire un chiffon. la jeune fille s’en prit à Willy. tirez-moi des pattes de l’Indien ! Soulagée. par pitié. bafouilla ce dernier.Outrée par ce cynisme. aussi ! Dites-lui ce qu’il veut savoir ! Finissons-en ! Comme fasciné par la lame que John ne se faisait pas faute d’exhiber. Priscilla crut défaillir. avec Tom Mapes. Willy répondit d’abondance. malgré l’inconfort de sa situation. — Je vais le bâillonner. dit John. — C’est votre faute. Priscilla s’était jetée à genoux. Mais par pitié. Vous savez qui il est ? — Non. Willy ne respirait plus. Il saisit l’homme par la nuque et vif comme l’éclair enfonça le couteau dans l’échancrure de sa chemise. je vais le dire. On entendit un cri étranglé. — D’accord. dit John. — Commençons par Benjamin Oliver. Le tissu s’ouvrit alors sans résistance. C’que j’en sais.

et de vous garder. si on voulait le reste du fric. Y a des clients. ils s’expliquent pas au populo. je veux dire. John. Les gens d’la haute. à l’avance. et le reste on devait l’avoir le boulot fini. le bougre ! « Je paye. Mais il s’est pointé juste avant vous en faisant du raffut. sans rien faire. Il fallait vous rattraper.. Faudra lui d’mander. dit sobrement John. se colleter avec le client ! — Moi aussi. quoi. avec tous ces arbres. Alors il a parlé de nous accuser de vol pour qu’on . et qu’on pouvait respirer qu’à Londres. il fraye pas avec des gens comme nous. comme si on savait son adresse. échangea avec Priscilla un coup d’œil de déconvenue. vous l’avez perdu. j’vous jure. ça reste tranquille. Il voulait me séquestrer. me tenir enfermé. J’lui ai dit qu’la cambrousse on en avait marre. Connaissez-vous mon nom ? — Non. — Aviez-vous ordre de me tuer ? — Non. l’espace d’un instant avait espéré. messieurs ».. Prétentieux... — A quel moment ? — On devait attendre au Dauphin. Un mort. c’est pas violent. Il voulait savoir pourquoi on l’avait pas prévenu qu’vous aviez fait la belle. — Je n’y manquerai pas. n’est-ce pas. qu’il a dit.— Un poseur comme ça. Pourquoi ? — On n’en sait rien. qu’il a dit. Nous appeler messieurs. — Dans quel intérêt ? — Qu’est-ce que vous voulez qu’on en sache ? Il a payé la moitié comptant.. A propos. On aurait préféré. patron.. Paraît qu’il vaut mieux pas. celui-là. ce qui est la vérité vraie. là où vous êtes venus hier. ça fait des chichis. nous des purs de Soho ! J’aurais voulu l’voir à l’ouvrage. Mais une mauviette comme l’Oliver. qui. notez bien. Il a dit de vous enfermer. parce que soi-disant il vous avait vu en ville. retrouvez-le.

heu. maugréa John. — Une conversation avec Oliver s’impose. Deviez-vous attendre l’aube dans cette position inconfortable ? . décida John en se relevant. Willy.aille en taule. — Rendez-lui sa ceinture et laissez-moi partir. Il peut pas dormir dans les bois. que je renonce à votre scalp. en somme. — Nous verrons cela. suggéra Willy en adressant à Priscilla un sourire supposé enjôleur mais fâcheusement ébréché. Des mensonges. quoi... J’aimerais faire enregistrer votre témoignage. dit Priscilla. Où est-il ? — Mapes ? J’en sais rien. Qu’allons-vous faire de ce triste sire ? ajouta-t-il en tendant la main à Priscilla. — Pour recommencer vos exploits ? — Promis-juré que non ! Et pour Tom aussi ! On rentre à Londres. La campagne. — Je dois le reconnaître. La police locale décidera de votre sort. Et n’oublions pas votre ami Tom. c’est plein de bruits. la nuit. son vieux nous a raconté des craques. Quand on est allés chez elle. en courant ! C’est la vérité vraie ! — Londres ne manque pas de vauriens de votre espèce. confirma Priscilla — Les intentions d’Oliver restent obscures. — Contre un gars d’la haute ? Personne nous croira. Son caractère s’accommoderait bien d’une telle lâcheté. Il aurait pu en rejeter la responsabilité sur ces deux pantins. elle servirait d’appât. Pourquoi me garder en vie ? Par scrupule ? — J’imagine plutôt qu’il s’attendait à vous faire mourir de froid et de faim. — Vous jouissez donc d’un meilleur sommeil que le sien. Soyez heureux. et sur le coup vous êtes arrivés avec la poule. On s’est dit qu’en la confisquant. rapport aux hiboux. avec la dame.

la patience de votre père va être mise à cruelle épreuve. Rien de plus reposant. bien sûr. — Bien sûr. dit-il. cela n’a aucune importance. prononcé sur le ton de l’évidence. Mais sans doute aurait-il fini par la remarquer. mais parfaitement inefficace dans les grandes circonstances. — Voici ma sentence provisoire. car sa tactique était évidente : ils allaient attendre Mapes le lourdaud. Quelques minutes plus tard. engourdi par l’épreuve. Vous allez finir la nuit dans la cabane.. A moins qu’il ne triche. — Ce traquenard n’offre qu’un seul inconvénient. malgré sa distraction. dans toutes sortes de . et Willy. — Car il est tricheur ? — Comme tout le monde ! s’exclama Willy. elle lui fit un signe d’assentiment. Il doit prendre la relève. N’y pensez plus. reconnut John. en chancelant quelque peu. vers minuit. — Papa s’est aperçu de mon absence ? — Je lui en ai fait part. précéda docilement John jusque sa prison.— Non. John hocha pensivement la tête.. Elle se garda d’ajouter que John au contraire lui semblait le parangon de l’homme d’action. dit John à voix basse. Je le regrette. et remit en place la barre transversale. John ressortit seul de la solide construction. entravé et bâillonné. Plus encore que la nôtre. et le confondre. donnait sur la nature humaine un éclairage bien pessimiste. Papa est adorable. Son attente va se prolonger. pour sûr. Avant même qu’il n’ait parlé. Priscilla s’étonna. n’est-ce pas ? Allons ! Priscilla put récupérer sa longue ceinture. Il prit par la main Priscilla et l’entraîna vers un bosquet proche. Ce propos désabusé.

Je n’ai jamais fréquenté d’Indien. S’ils vous avaient blessée. aviezvous véritablement l’intention de scalper ce malheureux ? — J’en serais bien incapable. — Par intervalles. Ou du moins. Quel phénomène étrange. Lorsque j’ai vu cet imbécile vautré contre la porte de votre prison. enfermée dans le noir pendant des heures. Mais toutes ces sornettes. que celui de l’amnésie ! On ne se connaît pas soi-même. je l’aurais peut-être scalpé ! Priscilla soupira et se blottit contre John. si agressif ! — Je l’étais. j’ai su que j’allais le faire parler. il lui jeta à son tour un regard. — Comment auriez-vous pu en douter ? . seulement. s’il s’était tu. — Si je ne vous avais pas trouvée. qui l’étreignit d’un bras protecteur. scrutant la cabane et ses alentours. dit-il en s’égayant. j’aurais cédé à la démence. — Tout à l’heure. ou pire encore. — Grâce à Dieu. je vous ai retrouvée saine et sauve. A la réflexion. Ils vous avaient enlevée. je n’en garde aucun souvenir. le regard mobile. Vous paraissiez si tendu. je suis bien certain de les avoir imaginées pour les besoins de la cause.domaines. Je ne suis pas parvenue à entrer en permanence dans votre jeu. elle le vit attentif et vigilant. D’un coup d’œil rapide. poursuivit-il. Je croyais pourtant que vous n’étiez pas dupe. Vous me semblez soudain rassurée. Avait-il véritablement reçu la même formation que les Sioux et les Apaches ? Conscient d’être observé. Grâce à Dieu. demanda-t-elle en confidence. ni torturé quiconque. vous êtes venu à ma recherche. en soulevant un sourcil. je les aurais tués. Je n’étais pas certain de vous retrouver. répondit-elle en écho. mais aussi les lointains obscurs.

ils s’étaient souvent opposés. Priscilla Hamilton aimait d’amour John Wolfe. parce que parmi toutes les personnes de sa connaissance lui seul incarnait le mystère. L’intéressé n’en savait bien sûr rien. effervescente d’enthousiasme. Inopportune et déplacée. une déclaration d’amour apparaîtrait scandaleuse. Peu importait qu’il ne fût au sens propre du terme un inconnu. aucune d’entre elles ne prévalait. celui dont elle n’avait plus rien à apprendre. Pour l’avoir plusieurs fois fait tonner dans ses œuvres. L’homme qu’elle aimait d’amour. bien décidée à la remettre en question. Ce secret. Mais il était aussi le plus proche d’elle. Si fortes que fussent ces objections. la tentation assumée de la luxure ordinaire. Son . Sans doute faisait-elle fausse route. pour mieux ressentir sa chaleur et sa force. et n’avaient eu ni le temps ni l’idée de confronter leurs convictions sur les grands sujets qui déterminent l’existence.Elle se serra plus étroitement contre lui. Ces émois. Elle lui avait donné son cœur. Depuis leur rencontre accidentelle et récente. celle qui portait le masque d’Elliot Pruett n’ignorait pas que le coup de foudre n’était qu’un artifice commode aux littérateurs en mal d’inspiration. Priscilla se disposait à le garder longtemps pour elle. et l’inconnu. elle ne se cache pas sous le boisseau. elle se sentait tellement comblée en sa présence. La vérité ne se discute pas. Jamais aucun homme ne lui avait inspiré des sentiments aussi forts et aussi profonds. Confiante en lui. Cette pensée surprit tant Priscilla qu’elle fronça les sourcils. les premiers de cette sorte qu’elle ait ressentis. car la sympathie mutuelle se construit dans la durée. Ce qu’elle recouvrait du voile noble de la passion amoureuse pouvait n’être qu’une pulsion uniquement sensuelle. elle éclate au grand jour. tellement abandonnée en son absence. elle n’avait cessé de les combattre.

qui aussitôt entré dans la clairière se hâta vers la cabane. il tournait le dos au bosquet. Fort de sa masse. Tapis derrière les arbres du bosquet. — Willy ! Willy ! Tu ronfles. Le porteur d’une lanterne s’approchait de la clairière en sifflant un air martial dont les accidents de terrain troublaient souvent le rythme. dont je vous ferai part en temps voulu. Ils cessèrent soudain de se regarder dans les yeux. Je pensais à un petit secret. Alerté par le bruit. elle garda le silence. fainéant ? Faute de réponse. Tom Mapes ne posa sa lampe pour se mettre en garde qu’au dernier moment.. peu soucieux d’y faire écho. Pour le taquiner..destinataire. A moins que. il escomptait briser l’élan de son assaillant au premier choc de . Dans le sous-bois opposé au bosquet. — Un sou pour vos pensées ? Tirée de sa rêverie. — Voici M. — Willy ! cria-t-il encore. mais d’abord paralysé par la surprise. John s’élançait déjà. elle sursauta. — Comment ? Que. stupidement. Mapes. Pourquoi ? — Je vous ai vue sourire furtivement. — Vous n’avez à redouter ni cachotterie ni malice. On entendait un sifflotement lointain. murmura John. Attendons en silence. — Voilà bien la malice : vous allez me faire périr de curiosité. qui siffle pour se donner du courage. Quelle malice. Ainsi placé. on aperçut par intermittences une petite lueur. plus ouvertement cette fois.. à vous-même. quelle cachotterie nous préparez-vous ? Elle sourit encore. trouverait sans doute son salut dans la fuite.. ils assistèrent à la progression du lourdaud personnage. il contourna la construction de bois et leva sa lampe pour éclairer la porte barricadée.

fit observer Priscilla. comme pour offrir son menton épais à l’uppercut qui lui montait au visage. Le souffle coupé par un direct au plexus. Mais la collision n’eut pas lieu. où le handicap de sa petite taille importait peu. Il risque un malaise. il faut vous faire un cœur impitoyable ! Priscilla le prit de haut. Unique spectateur de ce combat rapide. Soyez sans inquiétude pour ce lascar. et ressasser leurs griefs à l’égard de leur employeur. fit observer John. celle dont il ne se souvenait pas. que je vous tiens pour responsable de la présence de cette ménagerie ! — Touché ! dit-il en riant. Ils pourront partager leur nostalgie de Soho. — Il sera dit que votre bonté s’étend aux êtres les plus odieux ! Si vous persistez à fréquenter des bêtes fauves. il ouvrit la porte de la cabane en s’assurant prudemment que Willy n’avait pu se défaire de ses liens. John remit en place la barre de fermeture. — Permettez-moi de vous rappeler. il baissa sa garde. — Nous voici en possession d’une seconde lanterne. Sans se perdre en commentaire. qui se massait les articulations. A son réveil. Lorsque les . fit halte par surprise à moins d’un mètre. Pour passer la porte. John. il fallut que Priscilla soulève les pieds de Mapes. qui se précipitait. — Qu’ils fassent de beaux rêves ! — Vous auriez peut-être dû détacher Willy. monsieur. et traîna avec effort le corps inerte de son complice. Si Tom Mapes n’avait suffoqué bruyamment. Priscilla songea que dans sa vie antérieure.manière à poursuivre le combat sur le sol. on aurait pu le croire mort. John avait sans doute pratiqué le noble art. Mapes aura tout le temps de le libérer de ses liens. et au profit de son allonge supérieure décocha dans l’œil de la brute un coup qui l’éborgna et le fit tituber. Le transport une fois terminé.

policiers viendront en prendre livraison, ils n’auront de cesse
de passer aux aveux.
John ralluma sa propre lanterne, Priscilla ramassa celle de
Mapes, et l’on prit le chemin du retour. Insensiblement, leur
allure se ralentit. John prit la taille de Priscilla, qui s’appuya à
lui.
— Vous vous sentez bien lasse, n’est-ce pas ?
— Oui, un peu, ronronna-t-elle. Nous ne sommes pas
perdus ?
— Voyez l’arbre abattu, il nous est familier.
John leva sa lampe pour éclairer le décor très particulier.
L’herbe était épaisse autour d’un gros tronc couché, auquel
une mousse abondante faisait comme une parure de velours.
Lors de leur excursion de découverte, ils en avaient tous deux
commenté le pittoresque.
— Une halte s’impose, poursuivit John. Asseyez-vous un
moment.
Avec un soupir de soulagement, Priscilla s’assit dans
l’herbe, en s’adossant au bois moussu. Il était bien tard, et les
émotions diverses de la journée l’avaient épuisée.
— Je n’aurais pas dû rendre visite à Anne, dit-elle
pensivement. Je n’imaginais pas que ces bandits venus de
Londres puissent encore hanter les parages. Mais j’étais si
fâchée contre vous...
— Votre plan de vengeance a fait merveille. Plus que vous
ne l’aviez imaginé, puisque vous n’êtes pas rentrée. Ne
recommencez pas, Priscilla. Promettez-moi de ne plus vous
montrer à ce point cruelle, et imprudente.
— C’est promis. A condition que dorénavant vous ne me
teniez plus jamais à l’écart des... des réjouissances !
— Je ne me suis livré, dans des lieux inaccessibles à une
dame, qu’à des enquêtes fastidieuses et inutiles, qui n’avaient

rien de réjouissant. Sans vous, d’ailleurs, tout me semble si
morne !
— Vous l’avez bien mérité !
— Je voulais vous tenir à l’écart du danger. Assurer votre
tranquillité. Je ne voulais pas vous voir mêlée à une rixe, si par
hasard je rencontrais Willy ou Mapes.
— On peut dire que cette précaution a porté d’étranges
fruits, fit sardoniquement observer Priscilla. Je me suis
trouvée bien seule, en effet.
— Parce que dans votre entêtement vous avez voulu voler
de vos propres ailes et vous baguenauder n’importe où, pour le
seul plaisir de me faire enrager !
— Je voulais aller à Chalcomb Hall.
— Il fallait m’attendre. Je vous y aurais accompagnée.
— M’accompagner ? Imaginez-vous qu’à mon âge il me
faille un chaperon ou un chevalier servant pour
m’accompagner dans mes déplacements ?
— Aussi longtemps que ces bandits se trouvaient libres, il
le fallait en effet. Maintenant qu’ils sont prisonniers, me voilà
dispensé d’une lourde charge !
Manifestement excédée, Priscilla secoua la tête, dans une
attitude souverainement méprisante.
— Les hommes ! soupira-t-elle en levant dramatiquement
les yeux au ciel.
Cette démonstration de précellence féminine fut
compromise par un bâillement incoercible, qui laissait douter
du sérieux de son propos. En riant, John se défit de sa veste,
dont il fit un oreiller.
— Installez-vous et dormez un peu, proposa-t-il. Vous
tombez de sommeil.
— Mais il est si tard ! Papa va s’inquiéter !
— Qu’il oublie un moment ses rêves et ses abstractions
pour se préoccuper de sa fille, voilà qui lui sera salutaire. A

cette heure tardive, quelques minutes de plus ou de moins ne
comptent guère. Un bref repos vous est nécessaire, Priscilla. Il
vous donnera la force de rentrer à la maison. Soyez sans
inquiétude, je vous éveillerai en temps utile.
Priscilla se laissa convaincre sans soulever pour une fois la
moindre objection. Elle n’en pouvait plus. L’air printanier
semblait tiède, et l’herbe épaisse si confortable !
Dès qu’elle se fut allongée, la joue posée sur la veste à
l’odeur familière, elle se tourna sur le côté, replia un peu les
jambes et ferma les yeux. Elle dormait déjà.
John s’assit près d’elle, la couvant des yeux. Il déplaça
près de son oreille une mèche qui aurait pu l’agacer. Alors elle
s’étira, se déplaça à petits mouvements, comme pour faire son
nid dans l’herbe, jusqu’à ce que son dos vienne s’appuyer à la
cuisse de John. Blottie contre lui, elle s’apaisa, et ne bougea
plus.
La chaleur du corps pressé contre le sien et comme
abandonné fit naître en lui des sensations et des pensées dont il
révoqua avec indignation la vigueur. N’est-il pas malséant de
mettre à profit la lassitude d’une femme pour jouir
hypocritement de sa présence ? Mais John se souvint de
l’enthousiasme dont Priscilla avait fait preuve dans la cabane,
et dès lors il ne fit que revivre la scène.
Il se redressa tant bien que mal, soucieux de laisser
reposer la belle endormie. N’était-il pas merveilleux de veiller
sur son sommeil, d’attendre que s’ouvrent ses yeux ?
Renouvelée chaque jour, chaque matin, cette expérience aurait
assurément quelque chose d’enchanteur. Car le désir qu’il
avait d’elle n’était pas de ceux que l’on satisfait une fois pour
toutes. Il supposait la répétition, la durée, il engageait son
existence tout entière. Une fois ce désir satisfait, il renaîtrait
aussitôt, plus impérieux, plus exigeant.

Comment parvenir à un tel accomplissement, si ce n’est
par le mariage ? John s’étonna d’avoir si aisément trouvé la
réponse à son problème. L’idée semblait séduisante. Sans
doute leur rencontre était-elle récente. Mais dans un délai
raisonnablement court l’un et l’autre apprendraient à se
connaître. Assuré de ses propres sentiments, John ne pouvait
pourtant conjecturer ceux de Priscilla. Née dans une famille un
peu excentrique mais bien établie, accepterait-elle de partager
l’existence d’un...
Il fronça le sourcil. Quelle existence ? L’existence de qui ?
Il n’avait rien à offrir. Pauvre, il ne pouvait s’engager dans
le mariage. Riche, il n’était peut-être qu’un escroc. Avait-il
une maison, une famille ? En quel lieu ? De nom même, il
n’en possédait pas. Du diable s’il osait convoler en adoptant
l’identité fictive de John Wolfe ! Hypothèse catastrophique et
rédhibitoire, peut-être se trouvait-il pourvu d’une fiancée
éplorée, ou d’une épouse gémissante au milieu de marmots
vagissants.
Privé d’état civil par l’amnésie, toute demande en mariage
lui était interdite. La restauration de son identité, de sa
mémoire, constituait un préalable à toute initiative de ce genre.
Les bras croisés sur sa poitrine, il appuya sa nuque au
tronc moussu, pour réfléchir à sa situation. A ses projets, si
toutefois il pouvait se croire en puissance d’avenir. Il tenta
d’explorer les recoins les plus obscurs de sa conscience, en
quête d’indices. Les paupières closes afin d’approfondir son
travail d’introspection, il ralentit son rythme respiratoire, et
s’endormit.

13

Priscilla ouvrit les yeux, ses paupières battirent. Il faisait
noir. Très haut dans le ciel on apercevait une vague lueur.
Allongée sur le côté, le visage sur un tissu qui sentait bon, elle
éprouvait sur le bras et la poitrine une pression agréablement
tiède et douillette. Des épaules aux chevilles, un grand corps
allongé contre le sien lui communiquait une chaleur si
prenante que pour rien au monde elle n’aurait esquissé un
geste, de peur de rompre le contact. Elle entendit un ululement
mélancolique. Celui du rapace qui sans doute venait de la
réveiller. Elle referma les yeux, et se pelotonna plus
étroitement contre la source de son bien-être.
Un hibou, une chouette, si près d’elle ? Elle rouvrit les
yeux, incertaine de l’heure, et du lieu. Où était-elle ? Bien que
douce, comme sa couche semblait dure ! Elle tenta vainement
de changer de côté. Le poids qui pesait sur elle l’en empêchait.
Une voix lui murmura à l’oreille des mots qu’elle ne
comprit pas, et le corps contre lequel elle se blottissait se
déplaça. Elle se souvint de l’herbe, du tronc moussu, et de
John. Elle tourna la tête, et dans ce mouvement sa chevelure
caressa le visage de son sauveur. Unis l’un à l’autre, ils se
regardaient de si près qu’elle ne voyait de lui que ses yeux
verts encore tout embués de sommeil mais qui souriaient,
tandis que son bras s’animait et que sa main palpait le galbe
du sein sur lequel elle venait de reposer.

La chaleur irradiée par le corps de John, sa caresse, son
regard eurent pour effet immédiat de réveiller d’un coup non
pas la conscience claire mais l’ardeur de Priscilla, et la
vivacité de son désir. Enivrée de sensations, elle s’abandonna
à leur empire.
— La belle Priscilla...
Comme la voix de John semblait étrange ! Ses lèvres
effleuraient le cou de Priscilla, lui baisaient la nuque par
petites touches pressées, comme distraites, pendant que sa
main, par gestes de plus en plus amples et hardis, parcourait le
buste, les reins, la taille, les jambes de celle qui s’éveillait
dans ce cocon de volupté.
De l’autre main, John entreprit de déboutonner le corsage
de sa robe. Dans un élan d’émulation, Priscilla, soudain active,
défit les boutons en commençant par le bas, avec une telle
célérité que leurs mains se rencontrèrent très haut. John put
alors passer la main sous le tissu de la robe, et caresser la
tiédeur de la fine batiste qui moulait intimement le creux de
l’abdomen et la rondeur épanouie des seins. Il lui suffit d’une
légère traction sur un ruban pour que la chemise dénouée ne
lui fasse plus obstacle. Au contact soyeux du tissu froissé,
Priscilla éprouva celui, plus rêche mais plus intime et vivant,
des doigts qui frémissaient sur sa peau nue. Ils la parcouraient,
s’associaient pour envelopper un sein et le presser un peu,
comme pour y nourrir leur fièvre. Bien qu’en elle la faible
voix de la raison tentât de l’en détourner, Priscilla ne put
exprimer l’intensité de son plaisir que par un gémissement.
Comment écouter sa conscience, lorsqu’on vient de s’éveiller
dans la tourmente des voluptés ?
En proie au même vertige, brûlant encore de la chaleur de
leurs corps endormis, John, victime d’une nouvelle amnésie,
oubliait ses récentes résolutions. Sans attendre d’avoir
recouvré son identité, et la vérité sur son existence, il n’était

ils semblaient se caresser à l’air frais de la nuit. puis l’autre. se débarrasser des vêtements froissés qui l’encombraient encore. s’épanouir pour éclore pour la première fois aux regards d’un amant. mais prometteuse de tant de félicité ! Elle aurait voulu ouvrir grand les jambes. avide de satisfaire la totalité de ses désirs. En aurait-elle l’audace ? Comme pour compenser sa pusillanimité. Priscilla respirait vite. récompensé chaque fois par un sursaut de surprise et la volupté. Balbutiant des mots sans suite. Fasciné par tant de merveilles offertes. elle assaillit de ses deux mains le torse athlétique de John. les lèvres entrouvertes. Ses mains tremblantes d’émoi s’y posèrent. Les paupières abaissées. la clarté blanche de ses seins fit comme un éblouissement. De chacune d’entre elles s’irradiaient dans les instants de paroxysme des ondes puissantes qui semblaient fondre au plus intime d’elle-même pour l’embraser. Son émoi intime s’accompagnait d’une douleur délicieuse d’intensité. A la pâle lueur de la lune. Dans l’enthousiasme de la passion partagée. Sommés de leurs pointes sombres. L’incarnat de son visage disait la fièvre de son désir. Elle sentit la fièvre monter en lui. John s’exclama de surprise et d’admiration. titillant ses seins durs mais étonnamment sensibles. des . John lui baisa un sein. Sur sa lèvre gonflée par les baisers donnés. à petits coups. palpant ses muscles. Priscilla haletante gémissait. Bouleversé. en épousèrent le galbe qui au plus léger effleurement semblait s’amplifier et s’affermir. ondulait au rythme des caresses qui sollicitaient ses sens. Les épaules et le torse de Priscilla se trouvèrent soudain dénudés.plus qu’un amant passionné. la douleur d’une faim insupportable. les palpèrent pour leur rendre hommage et les vénérer. il dut faire effort pour en détacher les yeux. sa peau.

comme en adoration devant tant de beauté dévoilée. il arrêta sa main sur le triangle soyeux de sa féminité. Allait-il enfin visiter la source de sa jouissance. Les yeux clos. Alors elle fit glisser sur ses hanches l’ensemble de ses dessous. il semblait contenir quelque déchaînement. Saisissant en un éclair son intention. N’y pouvant plus tenir. En se déplaçant lentement il s’établit entre ses jambes écartées sans jamais interrompre sa double caresse. c’est un autre contact qui lui coupa le souffle. elle se débarrassa de sa robe. semblait hésiter et s’en retirer pour se . et de son désir ? Cet instant. pénétrant. Tout en lui baisant la joue. balbutia John. Haletant. reprenant sa caresse intime pendant qu’au même rythme sa langue incendiait la bouche de Priscilla. et écarta son corsage défait. En quelques gestes vifs. un contact étrange. elle se cambra violemment. qui s’attardait à l’orée de sa féminité.gouttes de sueur perlaient. le cou. elle le redoutait et l’espérait à la fois. Priscilla n’était plus qu’impatience mêlée d’inquiétude. John se défit en hâte de ce qui lui restait de vêtements et s’allongea contre elle. dans un geste d’offrande. la souplesse de sa taille et la grâce de ses attitudes. gémissant sourdement. Lorsque. Lorsque ses deux mains s’appliquèrent aux hanches de son amante pour la soulever un peu. elle desserra des laçages. Dans un geste de vénération. Priscilla se dressa vivement. Lançant à John qui l’observait avec ébahissement un regard de défi. exhibant avec une sorte de fierté naturelle la gloire de sa poitrine. John s’agenouilla devant elle. les oreilles. — La beauté même. elle serra les cuisses. dévotement. Ses doigts reprirent l’exploration qu’avaient faite ses yeux. Abandonnée. il la prit par les épaules. vaincue. émue par anticipation du don qu’elle faisait de son corps et de l’offrande qu’il allait recevoir.

qui manifestait une sorte d’effarement. elle s’aperçut avec surprise de sa parfaite nudité. les emportant ensemble jusqu’à la félicité. et d’ellemême vint à sa rencontre. que d’extravagances ! . et se souvint. avec une ardeur si grande que l’éclair de douleur qui l’accompagnait ne fit qu’en aviver la force. L’esprit encore embrumé par le sommeil. elle se sentait tellement heureuse que la nature lui semblait plus lumineuse et plus belle. il sursauta si violemment que Priscilla s’éveilla. elle s’éveilla tout à fait.manifester de nouveau. D’abord lentes et précautionneuses. avant de s’abattre sur elle. Elle leva les yeux vers le visage de John. En ouvrant les yeux. sans cesser de l’étreindre. Ils ne s’éveillèrent qu’aux premières lueurs de l’aube. comme foudroyé d’épuisement. Elle entendit confusément John crier son nom. trop ivre encore de sensations pour exprimer sa joie. — Eh bien. qu’avez-vous ? En s’efforçant de prendre appui sur son coude pour se redresser. Au souvenir de ses causes. Elle étreignit passionnément le cou de John. John aperçut d’abord les branchages assombris par le contre-jour. Elle se blottit contre son corps. jusqu’à l’absorber tout entier. Elle n’existait plus que dans cette communion intime. au cœur de la forêt. les impulsions se firent plus rapides et puissantes. Priscilla se laissa porter par les ondes bienheureuses de l’apaisement. qui l’emportait vers des sommets. John lui baisa le cou et roula sur le côté. et ne fut d’abord conscient que d’un profond sentiment de satisfaction. Que de folies commises. Soudain en alerte. alarmant de nouveauté mais prometteur de l’accomplissement désiré. Priscilla salua par un cri de bonheur l’explosion libératrice de l’extase.

je vous ai vue. si désirable. Je n’aurais pas dû m’endormir. je ne voulais pas. John ne semblait pas partager sa sérénité. une telle félicité.. Rassérénée. près de moi. Je n’aurais pas trouvé d’autres mots pour le dire. balbutia-t-il. Priscilla se lova douillettement contre lui.Fasciné par les seins qui s’offraient innocemment à sa vue. Mais faute d’expérience je craignais de vous avoir un peu déçu. sans doute.... et son visage s’illumina. Je veux dire. Je vous ai vue si belle... J’ai perdu la tête. lança-t-elle tout à trac.. Priscilla. en compagnie d’un homme nu ! Mais la nuit avait été si belle. un sourire de contentement aux lèvres. Se saisissant au hasard d’un jupon.. et si inconvenant de se trouver ainsi nue sur l’herbe.. — Ce fut un bonheur incroyable. Au réveil. Quelles qu’en fussent les conséquences. elle s’épanouit. La morale publique la condamnait. Ce fut merveilleux. Jamais je n’ai connu un tel bonheur. — Pardonnez-moi. Mais ni le regret ni le remords ne l’effleuraient. ni son accomplissement aussi immédiat. Jamais elle n’avait imaginé un aussi grand bonheur. peut-être. si vivante. son aventure si merveilleuse. et baigna son visage dans la blondeur de sa chevelure. il le posa comme il put sur le corps dévêtu pour en cacher l’essentiel. — Le regrettez-vous ? Devait-elle s’inquiéter ? Il la regarda dans les yeux. — Comment le regretter ? dit-il d’une voix sourde. Il ne trouvait pas ses mots. — Moi non plus. en même temps que la culpabilité. et chère à son cœur. cette nuit resterait inoubliable. si. cette nuit. D’un élan John étreignit Priscilla. John sentit renaître en lui le désir. le visage grave. Il était si inhabituel.. Ses derniers . Priscilla lui en fut reconnaissante.

. — Prenez garde. qui pour s’être trouvé écrasé portait des taches vertes qu’estompaient à peine les bosselures de sa coiffe. Comme je voudrais vous faire encore l’amour ! — Faites-le donc. puisqu’il n’en parlait pas. superbe ! Aiguillonné par la fraîcheur du compliment. John éprouva comme un déchirement. depuis les plus intimes jusqu’au chapeau. sa sincérité. elle se hâta de revêtir tous les éléments dispersés de ses atours. dit-il avec embarras. Il s’écarta résolument. suggéra-t-elle en souriant avec la perversité de l’innocence. Je l’ai oublié ! Quel drame ! Dans les minutes qui suivirent. en les ramassant un à un sur l’herbe. — Il fait jour. ce serait folie. attestait la force de cet amour.. Elle aimait John. Moi.. John ne prenait pas encore conscience du lien qui les unissait. Priscilla porta la main à ses lèvres. et se dressa. à cette heure. — Eh bien. je vous ai trouvé. Ses doigts lui ayant tenu lieu de peigne. tant mieux. avec quelle joie. Il ne pouvait pas. ce qui avait été une toque flottait au sommet d’une chevelure au volume extravagant. murmura-t-il en froissant sa chevelure décoiffée. En brossant de la main sa robe horriblement froissée et poussiéreuse. Sa raison devait l’emporter. Mais sa satisfaction laissait bien augurer de l’avenir. pour étouffer un cri. et la folle aventure qu’elle venait de vivre. John le ressentit comme une invitation à la récidive... elle l’aimait d’amour. le dos tourné. si désirable. Votre père s’inquiète sans doute. Frappée de stupeur.. dit-elle avec une simplicité désarmante. — Papa... il ne devait pas. pour échapper à la tentation. elle songea que par bonheur seuls Pennybaker et Florian seraient témoins de ce .doutes s’effaçaient. vous êtes si belle.

et qui se faisaient dans l’émotion et le vacarme. lui tournait le dos.désastre. qui sanglotait de bonheur tout en l’accablant de reproches. — Ravissante. Mme Smithson. — Papa et Penny s’en contenteront. par discrétion. tous deux pressèrent le pas. le trajet du retour. suis-je convenable ? demanda-t-elle en faisant tomber d’une tape des brins d’herbe oubliés sur sa jupe. En la voyant dans cet état. qui de son côté avait procédé pour son compte à la même opération. John. lui sourit et vint lui baiser le front. après avoir subi l’épreuve d’un enlèvement. En serrant Priscilla sur son ample poitrine. dans la tenue un peu rustique d’une personne qui a dû passer la nuit dans les bois. murmura Priscilla. Lorsque les toits d’Evermere Cottage furent en vue. — J’aurai peut-être le temps de monter me changer avant de voir papa. je vous trouve ravissante. — John. difficile la nuit. se fit le plus aisément du monde. Il fit volte-face. — Priscilla ! Ma petite ! Ma chérie ! Enfin ! Monsieur Florian ! Mamz’elle Pennybaker ! Elle est là ! Elle nous est rendue ! John assista stoïquement à des retrouvailles qu’il avait souhaitées discrètes. . non sans raison. — Et moi de passer par ma chambre avant l’arrivée de mon amie la cuisinière. des esprits moins bienveillants auraient sans doute imaginé. Il poussa la porte du jardin. les agissements les plus scandaleux. — Mais encore ? Suis-je présentable ? — Je le crois. Je vous vois saine et sauve. Sous les rayons du soleil matinal. celle de l’office s’ouvrit toute grande sur la robuste Mme Smithson. répondit John en écho. menaçait de l’étouffer. A l’autre bout de l’allée.

bien sûr.. surexcitée. tous ensemble ! Et vous voilà bien vivante et bien. mon enfant ? Soudain anxieuse. qui ne le voyait pas. si. Sérieusement. . Mlle Pennybaker. mais ce n’est rien. — Je me porte à ravir. il ne savait que répéter son nom. au milieu duquel ses bons yeux pleuraient de joie. En quête d’un discours. libérait ses angoisses. du Dr Hightower et du général Hazelton. En bras de chemise. la joue. révérend ! Le pasteur Whiting. lui effleurant à petits coups rapides le bras.. — Toute la nuit. Il ne m’est rien arrivé. pendant que Mlle Pennybaker prenait au contraire possession de son ancienne disciple. il offrait le spectacle émouvant d’un visage ravagé par le chagrin. toutes mèches dressées. un miracle ! Un miracle à Elverton ! Un miracle dans votre paroisse. Soyez tranquille. Ce groupe s’approcha de l’héroïne du jour. elle se paralysa.Florian apparut à son tour dans l’embrasure de la porte. affirma Priscilla en prenant le bras de son père.. dans l’attente. du pasteur. Il fallut qu’il arrache sa fille à l’étreinte de la cuisinière pour lui prodiguer à son tour maint témoignage d’affection.. le dos. allez-vous bien. Penny. n’eut le loisir d’émettre aucune réserve. virevoltant autour d’elle en poussant de petits cris. attendri mais un peu sceptique. — Béni soit le Seigneur ! Je mourais ! John ne s’attarda pas à contempler Mlle Pennybaker. les mains crispées sur son mouchoir. Il observait avec consternation l’apparition d’un quatuor composé d’Alec. comme pour se convaincre de sa présence. nous avons veillé. dans l’attente d’une réponse. Enfin. Mais j’y pense. en se tenant sur une réserve respectueuse. — Mon Dieu mon Dieu. en la serrant contre son cœur. dont les bras gesticulants faisaient penser aux ailes d’un moulin désemparé par la tempête.

docteur.A ces mots. — Ils ont tous deux pensé que votre état nécessiterait peutêtre ma présence. Mlle Pennybaker émit une clameur tragique. j’étais tellement secouée. Mlle Pennybaker éclata en sanglots. je vous en suis reconnaissante.. Consciente de l’incohérence de son bavardage. Quand Florian est venu hier soir me dire son tourment. et je. . docteur. et décida d’y mettre un terme. — En résumé. je n’ai pas voulu le laisser seul. — Du nerf. Votre sollicitude me touche. rappela benoîtement le pasteur Whiting. Tout va pour le mieux. Je crois comprendre que leurs inquiétudes n’étaient pas fondées ? Priscilla fit un geste désinvolte. j’ai accompagné votre père et le pasteur. et vous. tout est pour le mieux.. elle se tut. dit Alec. je ne souffre de rien. Tout va bien. Penny. — Alec ! Tu es là ! Et vous. — Je passais justement déposer la contribution de ma mère à la fête de charité. Priscilla se vit contrainte de la cajoler à force de tapes dans le dos et d’objurgations. Un début d’étouffement avec perte de conscience. mais tout est bien qui finit bien. général ! — C’est dans l’épreuve que l’amitié se manifeste. un séjour dans une cabane n’est qu’un mauvais souvenir. Comme j’avais le cabriolet. — La prison ! Je défaille ! — Je suis là. quand on m’a serré la tête dans ce manteau. Elle venait à son tour d’apercevoir le groupe silencieux. dit le général en se précipitant pour lui prendre le coude d’une main qui ne tremblait pas. mademoiselle.. ajouta le médecin.. Après tout. Je suis là.. quand on en est sorti ! Les yeux des spectateurs s’écarquillèrent. vous comprenez. — Rassurez-vous.. C’est parce qu’il m’a jetée sur son épaule.

ma chère.. ou morte ? — Ces mots ! Je défaille. Avec un homme ! Les commères auront de quoi clabauder ! Jamais elle ne se mariera ! John voulut intervenir. Toute la nuit hors de chez elle. Honni soit qui médit de la future duchesse de Ranleigh ! Sensible à l’esprit de sacrifice dont faisait preuve l’ami de son frère. — Laissez donc.Insensible à ces propos lénifiants. encore faut-il en posséder un. dit le général en fusillant John du regard. il stigmatisa les propos de la gouvernante. très pâle et fermant les yeux. saisi d’émulation. gronda-t-il en s’interposant. Le jeune Alec. . puisque la discrétion de toutes les personnes ici présentes m’est assurément acquise. la gouvernante se tamponna les yeux avec force et changea de registre. — Bon sang. Il ne fallait pas que John. vous parlez de scandale. prévint Mlle Pennybaker en fermant les yeux. et je n’en vois pas la nécessité. Elles n’auront rien à divulguer. — Priscilla. Priscilla ne manqua pourtant pas de s’en agacer.. — C’est trop de gentillesse.. mais je n’envisage d’épouser personne dans l’immédiat. Pour offrir son nom à une jeune fille. Penny redoute les commères. vous ne tenez pas compte du scandale. s’avança de deux pas. Dans un élan d’irritation. Alec. — Le scandale. se croie des obligations à son égard. mais son statut très particulier lui interdisait toute proposition matrimoniale. Vous auriez préféré la savoir violentée. qui semblait se livrer à un exercice de concentration mentale. Ces Américains n’ont aucune notion des bons usages. ils n’entendent rien à la délicatesse des personnes de votre exquise sensibilité. j’ai l’honneur de vous demander votre main..

Il semblait en effet disposé à s’effacer du paysage. John soutint un moment son regard. je me réjouis de constater votre présence. — Vous avez porté plainte ? demanda l’inspecteur. donc. dit-il avec vigueur. Je les croyais rentrés à Londres après leur forfait. il ne semblait pas à son aise en si nombreuse compagnie. — Inspecteur Martin ! Je. que le policier observait à la dérobée. J’ai négligé cette formalité. Faute de délit constitué ou de disparition criminelle. euh.. Une toux forcée vint interrompre le concert d’approbations. Il m’a convoqué. saisit l’occasion d’intervenir. . y compris le pasteur. Mlle Hamilton a été victime d’un enlèvement commis par les deux bandits dont j’ai moi-même subi les méfaits. Martin sortit un carnet et le brandit comme une menace. sans toutefois l’ouvrir. — Personne n’a besoin de moi. La surprise manifestée par Priscilla ajouta encore à sa confusion.. On se retourna vers son auteur.Chacun se hâta de confirmer avec effusion ce postulat. Professionnellement suspicieux. — Excellente initiative.. Je ne pensais pas vous voir ici ! — Mademoiselle Hamilton. John... puis se décida. Mais. dont personne n’avait encore remarqué la présence. tant mieux. — Non. — Et qui êtes-vous. bien qu’il fût notoirement incapable de résister aux manœuvres inquisitoriales de son épouse. Doté d’une formidable moustache et d’un regard timide. je dois le reconnaître.. dit-il modestement. monsieur ? Dans un silence un peu contraint. Votre père se faisait du souci. permettez-moi de me retirer.

dit-elle.. — Il valait mieux que personne ne le sache. poursuivit Priscilla. répéta John d’une voix forte. inspecteur. — Où est le mensonge ? Personne n’a été victime d’un enlèvement ? — Mais si ! Le mensonge concerne l’identité de John. — Ce mensonge. dont l’ouïe laissait à désirer. messieurs. Le pasteur. inspecteur. — Qu’a-t-il dit ? Qu’a-t-il dit ? — J’ai perdu la mémoire. c’est moi qui l’ai inventé. J’ai perdu la mémoire. Priscilla vint à son secours. mais je veux dire. — Vous êtes trop bon.— Je vais passer aux aveux. Désorienté.. Voici la vérité : je ne sais qui je suis.. Je regrette de vous avoir menti. Nous l’avons fait passer pour un cousin d’Amérique. Je .. qu’il semblait collectivement soupçonner de démence. vous comprenez. avant qu’il ne vienne frapper à notre porte. s’enquérait auprès des autres. Bien sûr nous ne savions pas qui il était. Ne vous excusez pas.. l’inspecteur parcourait du regard l’assistance. Il avait été attaqué. de vous avoir menti à vous. par mes propres agresseurs. qui sans doute ne souhaitait pas voir mises en cause ses facultés intellectuelles. C’est aussi pour cette raison que j’ai omis de porter plainte. On murmura des assentiments confus. Chacun des visiteurs se récria bruyamment. Nous ne l’avions jamais vu. sans le connaître en aucune façon. Vous n’en êtes aucunement responsable.. Tout cela est si difficile. mon révérend. reconnut l’inspecteur. — Vous avez passé une nuit éprouvante. Je suis si lasse tout à coup. comprenez-vous ? — C’est très clair en effet. dit le pasteur en lui tapotant paternellement le bras. Il fallait que les gens le prennent pour un autre.

— Et vous. Sujet bien difficile. John fit sa déposition. Cela nous aurait permis de découvrir l’identité de John. — Celle dont M.. Elle se trouve à proximité du bois de la Dame Blanche. J’attends votre déposition. nous lui avons donné le nom de John Wolfe. Wolfe a fait mention ? — En effet.. son carnet ouvert et le crayon à la main. et s’éclaircit diplomatiquement la voix. qui se tourna ensuite vers Priscilla.. Commencez par le commencement. Par pure commodité. en effet ! — Nous nous demandions si un habitant d’Elverton attendait la visite d’un Américain. — Puisque vous le nommez. vous le connaissez ! — Pas du tout. Je veux dire. Je n’ai repris connaissance que dans la cabane. mademoiselle ? .. En attendant de savoir qui il est. Wolfe.. après la rivière. lorsqu’on m’a enlevée en m’enveloppant dans un grand manteau sous lequel je respirais très difficilement. — Quel était d’après vous le but de cette agression. je rentrais de Chalcomb Hall. L’inspecteur l’invita d’un geste à faire silence. monsieur...comprends très bien que vous ayez tenu à garder son identité secrète. en quelles circonstances avezvous été attaquée ? — Hier. s’étonna l’inspecteur. Les bandits ! Si je les tenais.. en fin d’après-midi. — Je connais l’endroit ! s’exclama Alec. Je m’embrouille. dit Martin en se tournant vers le héros du jour. mademoiselle. n’est-ce pas ? — J’en conviens volontiers. pour l’instruction du public aussi bien que de l’inspecteur. Il sonne bien.

suggéra Martin. S’il pouvait être inculpé ! Voilà qui en débarrasserait ce pauvre Alec. — Dans cette cabane ? Vous avez maîtrisé seul ces deux canailles ? — L’un après l’autre. Oliver. je pense. on se récria de plus belle. le faire tomber dans un piège. il n’en provoqua pas moins des exclamations multiples. très détaillé cette fois. monsieur.. .. Alec s’empressa.. Wolfe qu’ils en voulaient. Prenez du repos. décourager son gardien. Laissez-moi guider l’inspecteur. Le Dr Hightower se montra le plus démonstratif. tout le monde se rendit dans le salon pour prendre le thé et entendre le récit des événements.. Je vous y conduis. — Avec quelques hommes. reprit John. — Des aveux ? Vous leur avez parlé ? — Pour libérer Mlle Hamilton. C’est à M.. Ils espéraient l’attirer. qui se trouve avec lui. Je lui ai parlé avant de l’enfermer. — Vous vous êtes suffisamment distingué pour aujourd’hui. dit le pasteur. répondit Priscilla. — Il est vrai. et d’humiliant pour lui.. La présence de ce personnage au château a quelque chose de scandaleux pour quiconque. — Les aveux que j’ai recueillis confirment cette hypothèse. il m’a fallu.— Ils ne m’ont fait subir aucun sévice. — Cette vermine ! s’exclama-t-il. Il s’appelle Willy. si vous voulez. qui que vous soyez ! Pendant que tout excité par l’aventure Alec Aylesworth quittait Evermere Cottage en compagnie de l’inspecteur. Bien que singulièrement édulcoré et soigneusement expurgé. précisa modestement John. Lorsqu’il fut question de l’implication possible de M. Son complice est Tom Mapes.

.. Martin va accumuler les preuves avant d’intervenir. ce qui vous laisse une assez grande latitude. estima le général. monsieur Wolfe ? J’assisterai en personne à cette réception. qui rosissait avec des airs de petite fille effarouchée. — Excellente idée. J’ignorais. Mon père sera de la fête.. — Dans ce cas.. Car Mapes et Willy vont le dénoncer. Oui. La police ne s’en prend qu’avec précaution aux personnes qui appartiennent. Avec joie.— Sans doute. approuva le général. Un ami de la duchesse ne se traite pas comme un vulgaire braconnier. répondit-elle à la place de John. à ce qu’on appelle la bonne société. qui affichait un rictus dédaigneux. et de l’autre Florian son père. reconnut John. — Martin va prendre son temps. La réception organisée par la duchesse a lieu aprèsdemain. Mais cela doit-il arranger les affaires de. je n’en doute pas. puisque Mlle Pennybaker m’a fait le plaisir et l’honneur de me choisir pour cavalier. serait-ce par abus. Oliver. ne changeons rien à notre stratégie. Aurez-vous de la place pour tout le monde ? — Naturellement. j’ignorais que les savants eussent des goûts si frivoles ! . Puis-je vous offrir une place dans ma voiture. de notre ami américain ? Vous ne savez toujours pas qui vous êtes. à l’occasion de cet événement mondain ! Le général se pavanait. Priscilla observa d’une part sa chère Penny. qui ne pourra vous éviter. Il faut que j’aie un entretien avec cet Oliver avant que l’inspecteur le mette sous les verrous. — Vive la stratégie ! s’écria le général. dit Priscilla. — Vous avez raison. dit le général Hazelton en se renfrognant. comme il le ferait sans doute en d’autres circonstances. Prodigieusement étonnée. Vous y rencontrerez nécessairement M.

ajouta-t-il méchamment. Ou généraux. général.— Au royaume des ignorants. Nous attendons cette soirée avec impatience. . alors il pourrait demander la main de Priscilla. — Vous êtes faits pour vous entendre. John remercia à son tour Hazelton. Si l’entrevue qu’il allait avoir avec Oliver lui révélait son identité. répliqua Florian. conclut rondement Priscilla. les militaires sont rois. Mille mercis. qui ne souhaitait pas relever la perfidie de son père.

dans l’attitude d’un enfant sage. Penny. et nous atteignons la perfection ! ditelle en guise de récompense. et dotée d’ornements qui en modernisaient le style. La satisfaction qu’affichait son ancienne disciple. Extraite de la malle où elle se trouvait pieusement conservée. gloussant comme une écervelée avant son premier bal.14 — Si vous continuez à vous tortiller. Elle enroula la dernière mèche autour du fer à friser et compta mentalement les secondes. Mlle Pennybaker s’agita derechef en tous sens. Convenablement retouchée pour s’adapter à des formes un peu austères. jamais je n’en aurai fini avec vous ! Mlle Pennybaker joignit les mains et se tint toute droite. Priscilla avait décidé de donner à la chevelure ordinairement comprimée de sa gouvernante une ampleur étonnante. uniformément ternes. elle . devenue son habilleuse. Pour parachever son œuvre. L’opération terminée. cette jolie robe de bal faisait merveille. Promesse imprudente ! Pouffant de rire. Priscilla sourit à l’image soudain compassée que lui renvoyait le miroir de la psyché. n’était pas feinte. Convaincue de renoncer à ses propres atours. — Encore un effort. elle opérait sur Mlle Pennybaker une sorte de métamorphose. la gouvernante se trouvait parée d’une robe de velours rose qui dans les temps anciens avait appartenu à Mme Hamilton.

Hamilton. et fit deux pas en arrière. dit affectueusement Priscilla. minauda Penny en jouant des cils. La jalousie fausse son jugement. . Soyez prudente. donnaient-elles de la douceur à une physionomie un peu sèche. noua le mince ruban qui devait garantir la tenue de la construction. — Le général risque l’apoplexie. Elle se leva pour s’admirer. — M. — Vraiment ? Qu’en a-t-il dit ? — Des mots très durs à propos des militaires. associées à la frange qui réduisait la largeur du front. Sans doute les boucles. la démarche soudain plus allègre. — Mieux vaut ne pas entendre ces sottises ! Mlle Pennybaker quitta la pièce en souriant. et une surprise heureuse allumer son regard. qui donnait au regard et à l’expression de Mlle Pennybaker un éclat particulier. me semble-t-il.rangea la boucle ainsi obtenue parmi les autres. Mais la magie naissait surtout de l’enthousiasme. — Disons plutôt que voilà votre vrai visage. Penny. — Ne dites pas de bêtises. — Mon Dieu ! Mon Dieu seigneur ! balbutia Pennybaker. il va s’enfler d’orgueil. jaloux ? C’est impossible ! — Peut-être. Pour vos beaux yeux. ajouta-t-elle en observant attentivement la réaction de l’intéressée. — Il me semble véritablement épris. — Et voilà le travail ! s’écria-t-elle plaisamment. Je ne me reconnais plus ! Un mauvais plaisant l’en aurait félicitée. ces deux galopins risquent de s’entre-tuer. A votre bras. fit observer Priscilla. faisant coquettement bouffer les plis de la robe. Papa lui-même en a fait la remarque. Elle vit s’accentuer l’incarnat de ses joues.

Priscilla éprouva le sentiment d’une réussite totale. de la façon la plus conventionnelle. Pour un peu. Trop respectueuse des usages et de la morale bourgeoise pour se rendre elle-même nuitamment dans la chambre d’un homme. Se trouvaient-ils seuls que John se murait dans le silence. Elle en éprouvait la chaleur à mesure qu’il parcourait les courbes de son corps. Rien ne semblait subsister de leur complicité. Mme Whiting. avant de trouver un prétexte pour s’esquiver. selon laquelle la perversité des hommes les écartait des jeunes filles dès qu’ils en avaient cueilli ce qu’elle appelait « la fleur ». qui à l’en croire ne dormait jamais que d’un œil. Priscilla aurait épousé les convictions de l’épouse du pasteur. car depuis deux jours. Peut-être estimaitil. elle regrettait la discrétion dont faisait preuve l’objet de ses vœux. Cette vision risquait-elle de troubler dans quelques heures le sommeil de John ? Priscilla l’espérait bien. celle-ci surveillait du coin de l’œil Florian. la bouche béante et le regard dilaté. Elle crut remarquer qu’il appréciait surtout la finesse de sa taille et la hardiesse de son décolleté. Peut-être craignait-il d’alerter la vigilance de Mlle Pennybaker. on voulait .Lorsqu’au moment du départ les dames descendirent dans l’entrée pour rejoindre les messieurs. elle se désespérait dans l’attente de sa venue. qui à sa vue s’était dressé. que soulignait audacieusement une robe d’un bleu profond. qu’il ne sied pas de compromettre une jeune fille sous le toit de son père. Celui dont pour sa part John l’enveloppait avait de quoi la contenter. dont l’expérience en ce domaine était. Pendant que le général accablait de compliments lyriques Mlle Pennybaker. Mais il semblait aussi fuir sa présence pendant le jour. lorsqu’elle se trouvait seule dans sa chambre.

des lèvres.. Elle jeta à John un regard ingénu et surpris. — Priscilla. nulle. Priscilla se garda d’apaiser son tourment. et infirmer tout pessimisme. La façon dont John la contemplait en ce moment semblait en tout cas démentir cette opinion. en rechignant. ah ! ajouta-t-il pour souligner l’intention plaisante de son propos. A ce souvenir. et offrit son bras à Mlle Pennybaker. Son corps se . en se gardant bien de mettre fin à son embarras. n’incluait bien sûr dans ce constat que les relations extra-conjugales. dit-on. une chaleur insidieuse et puissante s’éveilla en elle. Il s’agissait bien du regard ardent d’un homme dévoré par le désir. Vous êtes. La nuance sombre du satin bleu mettait en valeur la blondeur de sa chevelure. Ah. quelle élégance ! Telle maîtresse. C’est à désespérer. de la langue. dévorés des yeux. Son décolleté en forme de cœur exaltait les rondeurs jumelles de ses seins. jusqu’à faire ruisseler en elle des flots de volupté. baisés. Hazelton le fusilla du regard. — Mademoiselle Hamilton ! s’écria le général en abandonnant la main de Mlle Pennybaker. vraiment. qui pour la circonstance bénéficiaient du concours d’un bustier qui leur conférait une fermeté marmoréenne. grommela Florian. John les avait naguère caressés. — Humour militaire.l’espérer.. avec laquelle il ouvrit la marche. En lui adressant à la dérobée un sourire lascif et provocant. Florian les suivit.. — Oui ? — Rien. Ces seins.. l’azur de ses yeux et la nacre de son teint. Radieuse.. telle élève. Priscilla se sentait en beauté. à mourir de rire. — Eh bien ? — Je veux dire.. Elle accepta son bras.

ce qui laissait toute latitude au général Hazelton et à Mlle Pennybaker de jacasser à leur aise. Durant tout le trajet. John apprit de Priscilla. La voiture s’inséra dans la file des véhicules. qui saluait affectueusement le vieux serviteur. elle comprit qu’il subissait la même épreuve. ce dont ils ne se privèrent pas. débarrassaient les messieurs de leurs chapeaux et de leurs capes. Le château de Ranleigh dressait son imposante façade à l’extrémité d’une longue allée. les dames de leurs mantes. Troublée. annonçait les arrivants d’une voix chevrotante. contemporain du défunt duc dont il semblait porter le deuil. Alec . et l’on attendit de parvenir au vaste perron pour mettre pied à terre. Florian boudait dans son coin. et s’en réjouit. Composé à la mode élisabéthaine d’un vaste quadrilatère flanqué d’ailes saillantes. — Voilà donc la demeure dont Alec se dispose à devenir le propriétaire ? Il y a de la place ! — Les bâtiments sont superbes. Impressionné quoi qu’il en eût. A l’expression tendue de son visage. qu’il appelait encore. qui affectait une semblable attitude. que celui-ci se nommait Oaksworth. mais leur entretien est ruineux. Priscilla se demanda si John éprouvait des symptômes analogues. dit Priscilla. bien que Priscilla. La duchesse et son fils attendaient leurs invités en haut d’un vaste escalier qui menait aux pièces d’apparat. ait surpris à plusieurs reprises les coups d’œil qu’il lui jetait à la dérobée. Alec s’épouvante des responsabilités qui l’attendent. Des laquais faisaient la haie. John s’étonna de son étendue. — Je comprends cela. il donnait une impression d’équilibre et de puissance. John resta silencieux et presque indifférent.souvenait et jouissait des réminiscences de la volupté. Un majordome aux cheveux blancs.

permettez-moi de vous présenter John Wolfe. elle revint de son erreur : la présence de John à ses côtés lui valait seule ce regain d’aménité. avec une sorte de cynique effronterie. mais un peu anguleux. conférait de la douceur à ses traits fins. Le rire et le sourire faisant naître de ces rides que l’on appelle d’expression. — Madame la duchesse. artistement bouclée. et attiraient irrésistiblement le regard de l’observateur. ne manquait pas de charme. Priscilla se contraignit à ne rien manifester de son dégoût. Ses prunelles semblaient ainsi lumineuses. La duchesse. vous avez l’honneur d’être reçu par madame la duchesse de Ranleigh. . Monsieur Wolfe. la duchesse parcourait sans vergogne le corps et le visage de l’inconnu. Bianca. Sa chevelure blonde. que le fard assombrissait. acquise à force d’impassibilité voulue. et fit les présentations. la duchesse de Ranleigh les bannissait délibérément. qui aimait entendre citer son prénom. elle lui souriait des yeux. salua John et s’effaça pour les laisser en présence de sa mère. qui négligeait ainsi de remarquer la relative petitesse de la bouche. Avec un art consommé.accueillit Priscilla avec une bonne humeur démonstrative. Hantée par le souci chimérique de ne pas vieillir. provocante et en quelque sorte déjà disponible. Le visage immobile. elle n’en avait pas encore quarante. s’étonna d’abord de la grâce et de la chaleur de son accueil. Avec un temps de retard. dit-elle sur le ton le plus protocolaire. elle savait mettre en valeur ses yeux d’un bleu de saphir en maquillant la blondeur de ses cils. la minceur des lèvres et l’immobilité des traits. D’un regard appréciateur. qui est de passage à la maison. Mariée au vieux duc à l’âge de dix-sept ans. qui se croyait foncièrement antipathique à la duchesse. Priscilla. elle s’y appliquait avec une telle détermination qu’en effet elle paraissait plus jeune qu’elle ne l’était en réalité.

et vous apporter mille satisfactions. Par pitié.. bien sûr. et qu’il savait à l’occasion flatter la vanité des orgueilleuses. Priscilla songea à part elle que John semblait connaître les usages du monde. La duchesse. Cette insigne faveur m’enchante. Consciente de la gêne qui s’instaurait. n’est-ce pas ? — Je le suis en effet. répondit John. il n’en fut rien. Sans doute désireuse de recevoir une explication qu’elle hésitait à formuler. la duchesse braqua les yeux sur Priscilla. tout en scrutant John avec une attention soutenue. dit-elle d’une voix qui traînait un peu. — Les visiteurs sont trop rares à Elverton. Sans doute Bianca allait-elle prolonger par mille gracieusetés le marivaudage qui s’annonçait. Les voyageurs venus de loin ne courent pas les rues d’Elverton. madame la duchesse. Puisse votre séjour se prolonger. voyez-vous. Je me félicite de vous recevoir chez moi. La duchesse attendit qu’il ait relevé la tête pour battre des cils et allumer dans son regard un éclat enjôleur.. le regard dur. dit-elle d’une voix chaleureuse et sensuelle. un instant déconcertée comme sous l’effet d’un choc. Il n’en est pas question. — Un Américain ! Vous. soudain raidie. Vous êtes américain. — Celle de vous avoir été présenté m’est précieuse. ne m’en tenez pas rigueur ! — Non. De la façon la plus surprenante. . celle-ci décida de provoquer un éclaircissement. madame la duchesse. se reprit en changeant de visage. monsieur Wolfe.John s’inclina. Mais la chose est surprenante.

Visiblement préoccupée. Elle se trouvait soudain soulagée. ajouta-t-elle avec une bonne humeur que son propos ne justifiait pas. Priscilla remarqua la pâleur soudaine de Bianca. Il ne se serait pas attardé à Elverton si de fâcheux ennuis ne l’y avaient contraint. répondit John. Priscilla en eut la conviction. Les voleurs courent la campagne. plus difficiles à contrôler. il ne peut s’agir d’une querelle. — Des bandits l’ont agressé. Ces personnes. chez nous ? C’est affreux ! — Ainsi vont les choses. mais dont les mains. ironisa John. — Une agression. . Mais dites-moi. bien qu’un peu détendue.— John Wolfe n’est pas exactement un touriste.. Elle sourit mécaniquement. — Sans doute. Je me dois à mes invités. monsieur Wolfe. Tous mes objets de valeur. ou de quelque vengeance domestique. Je suis heureuse d’avoir fait votre connaissance.. et sans transition entreprit d’accueillir le couple formé par Hazelton et Mlle Pennybaker. Si vous voulez bien. Comme je ne connaissais personne en Angleterre.. bien sûr. en effet. en ces temps difficiles. semblait étonnée et sceptique. dont le visage restait figé. se crispaient nerveusement sur l’ivoire de son éventail.. mes boutons de manchette. — En effet. ma montre.. la duchesse ne l’écoutait pas. La duchesse. A ces mots la duchesse se détendit tout à fait. dit Bianca. dit Priscilla. dit-elle distraitement. — Des ennuis ? s’enquit la duchesse. Jadis. — Ils ne voulaient rien d’autre ? — Les désirs des voleurs se limitent aux biens monnayables. Que voulaient-elles ? — Mon argent. précisa-telle. C’est affreux. dans le Dorset.. les routes étaient sûres.

— Ma présence semble poser quelques problèmes à cette dame. mais rares sont les xénophobes qui recrutent des gangsters pour gâcher le séjour des étrangers. — Bianca en sait long sur l’affaire. et d’abord à la principale intéressée. Priscilla et John la suivirent discrètement. et sans se dissimuler véritablement trouvèrent refuge entre une tapisserie ancienne et une rangée de palmiers en pots. — La xénophobie fait des ravages. Il affectait une pétulance de bon aloi. en compagnie de son fils Alec. de manière à ne pas perdre de vue une hôtesse aux réactions si étranges. La duchesse.John et Priscilla s’écartèrent sans toutefois s’éloigner. de manière à donner le change aux nombreux témoins de la scène. Restée seule. Celle-ci . faute sans doute d’une description fidèle. — En effet. Je constate aussi qu’elle ne vous a pas reconnu. John haussa les épaules. L’avez-vous remarqué ? Elle ignore de toute évidence qu’ils sont sous les verrous depuis deux jours. Ne la quittons pas de l’œil. puisqu’elle traversa la foule avec une telle détermination que nul n’osa l’interpeller. Mais Oliver ne lui a pas tout dit. dit John. répondit Priscilla sur le même ton. Dès que ce cérémonial eut pris fin. à la recherche d’une personne qu’elle finit par apercevoir. toujours à son poste. voulez-vous ? Ils se déplacèrent discrètement. recevait les derniers invités. Benjamin Oliver tenait sous le charme de sa conversation une dame. j’en suis certaine. En aucun cas il ne fallait donner l’image d’un couple de conspirateurs indiscrets. Ils la virent soudain faire halte. C’est votre qualité d’Américain qui l’a fait sursauter. Elle s’attendait que les bandits prennent d’autres initiatives. la duchesse scruta l’enfilade des salons. Alec s’éloigna.

Priscilla entraîna John vers la deuxième. Sur leurs pas. qui semblaient s’agiter beaucoup.. vos caprices me fâchent. Précaution inutile au demeurant. lui dit-elle dans un souffle. puisque ni Oliver ni Bianca. — Je connais les lieux. et suivirent à distance l’étrange couple. Les enquêteurs improvisés n’en entendirent pas davantage. Lorsque la première se fut refermée sur la duchesse et son compagnon. ne se retournèrent pas une seule fois avant de quitter les salles de réception par une porte latérale. Priscilla et John les virent traverser un vestibule qui commandait les portes de trois salons. esquissa un salut mais il n’eut pas le loisir de l’achever. Elle rebroussa chemin et passa sans les voir près de Priscilla et de John. . et de nombreux sièges se trouvaient pressés en un groupe compact. le regard dur et les lèvres serrées... Benjamin Oliver semblait se soumettre d’assez mauvaise grâce à son autorité. Des housses couvraient la harpe et le piano. composée de panneaux que l’on ouvrait sans doute à l’occasion pour ajouter à la surface du salon celle de la pièce voisine. Ils pénétrèrent dans un salon de musique qui semblait désaffecté. et je m’en vais. trop préoccupés pour prendre garde aux évolutions des invités.s’effaça et disparut dès que Bianca lui eut adressé un sourire qui la congédiait. Il protestait. attentifs à toujours disposer d’un refuge ou d’un écran pour n’être pas surpris en flagrant délit d’indiscrétion. Des éclats de voix et des bruits traversaient cette séparation. plus ou moins nets selon la proximité ou l’éloignement des protagonistes.. Priscilla montra du doigt la cloison. La duchesse l’entraînait déjà à sa suite. — . Oliver. sans doute désireux de soutenir sa réputation de galant homme.

travail soit achevé. exaspérée. — . Vous n’êtes qu’un lâche. Ils ne pourraient pas vous dénoncer aux autorités.. Tout va s’arranger. ma chère.. comme par hasard ! On ne comprit pas la réponse de M. L’incident clos. — Un lâche. Ne brisez pas ce vase. il a fallu que vous recrutiez des gens qui vous ressemblent. et ils attendent assez d’argent pour se montrer plus efficaces. si par malheur ils se trouvaient inculpés. Oliver s’était approché. Vivant.. un maladroit ! La petite Hamilton. il est. et bien vivant ! Un bruit sourd se fit entendre. s’exprimait dans un registre très différent. celui d’un siège bousculé. Elle est mauvaise conseillère. c’est du sabotage ! cria la femme. depuis deux jours. — Pas de faux-fuyant. et elle enlaidit. en me laissant prendre en charge vos basses œuvres ! . Ils ont subi assez de menaces. sans doute ! — Au moins ai-je eu le mérite de me charger de ce recrutement. Imbécile vous-même...La duchesse. peut-être. ne vous abandonnez pas à la colère. Ces deux membres de la pègre londonienne ne vous ont jamais rencontrée. Il y eut un bruit confus de voix et de piétinements. qui s’exprimait sur un ton plus mesuré. J’avais obtenu des assurances pour que le. Oliver. J’en suis certaine. Et par qui ? Par des imbéciles. Il vous est facile de planer dans les hauteurs. d’accomplir l’essentiel sans vous faire aider.. John et Priscilla restèrent un moment tendus. car on l’entendait distinctement.. bien qu’il n’élevât pas la voix. dans l’attente d’un vacarme qui n’eut pas lieu. cette fois. diton.. cette mijaurée.. — . un imbécile.. je l’exècre ! Un Américain ! Vous entendez bien ? Un Américain ! Victime de bandits. fit observer Oliver en élevant le ton. la duchesse poursuivit ses reproches. en effet. Incapable d’agir seul. en passant de la colère à l’amertume. assez précieuse dans les occasions mondaines.

que je n’ai d’ailleurs jamais rencontré. Les accidents. La duchesse exprimait sa dérision. ce garçon en vaut dix de votre sorte. Priscilla et John s’entre-regardèrent. Mon mari était plus vieux que cela encore lorsqu’il a conçu Alec. Oliver restait muet. il n’ira pas loin. puisqu’il n’est pour rien dans cette affaire. Un rire aigu les fit sursauter. mon pauvre ami. et Ranleigh est son père ! — Faut-il que vous soyez obtus ! Lynden avait atteint l’âge adulte quand il s’est exilé. sot que vous êtes ! Ce n’est pas lui ! On l’entendit rire encore.. Je remplis mon rôle.— Chacun à sa place. répliqua durement la duchesse. Quelle tare. aurait largement l’âge d’être son père ! Il y eut de l’autre côté de la cloison un long silence. Sans doute réduit au silence par l’étonnement. . ceux qui l’écoutaient en secret cessèrent de l’entendre. que la faiblesse d’esprit ! Vous vous êtes trompé de cible. Sans doute recru de reproches et d’invectives. Benjamin Oliver cédait à l’irritation et à la révolte. vous trahissez votre mission. — Il est beaucoup trop jeune pour être le fils de mon mari ! — Alec est bien plus jeune encore. — Eh bien dès ce soir je la remplirai ! En sortant d’ici. Il en aurait cinquante. Comme il s’éloignait. Tout en étant le frère d’Alec. il y a de cela trente ans. — Ce n’est pas lui ? balbutia-t-il enfin.. — N’en faites rien. étonnés du tour que prenait la conversation. Lynden. et je m’y connais ! Je préfère d’ailleurs que cet égaré du Nouveau Monde n’ait pas perdu la vie.

. — Voilà donc le fin mot de l’histoire. — Vous avez raison. on vous a pris pour l’exilé. s’il vit encore. Il ne mit un terme à son vacarme qu’après avoir épuisé ses forces. Des fracas successifs firent sursauter les auditeurs : le confident congédié passait son amertume sur le matériel. pour combattre une sorte de vertige. et prit soin de faire lui aussi claquer la porte en quittant la pièce. à moins que ce ne fût la réserve disponible de vases et de cristaux. Privé d’interlocutrice. Je fondais tant d’espoir sur cette soirée pour connaître enfin mon nom. Au comble de l’étonnement. Personne ne me guérira de mon amnésie. Priscilla s’appuya machinalement à un siège. le duc actuel. — Ni Oliver ni ses complices ne savent qui je suis. traître ! C’est un homme dont j’ai besoin. et cela malgré votre âge ! John ne l’écoutait qu’à peine. Allez au diable ! Après le bruit des talons sur les dalles de marbre. et non pas d’un faiseur de roucoulades et de simagrées. Parce que vous venez de loin. et le claquement sec d’une gifle. murmura-t-elle. celui d’une porte que l’on claque signala le départ de la duchesse. pour Lynden. Priscilla vint à lui pour le réconforter. Oliver ne resta pas inactif. et se désintéressait de l’anecdote pour déplorer l’échec de ses recherches. A la suite peut-être d’une manœuvre de séduction. mon statut social. puisqu’ils m’ont pris pour un autre. dit-elle. nous avons résolu l’énigme de votre mésaventure. la constitution de ma famille ! Prise de compassion.On entendit soudain une interjection. dit-il avec désespoir. Oliver recevait son congé. — Trêve de grimaces. Celle de votre identité reste entière.

Profondément apitoyée. En quête de consolation. . John sentit son cœur battre plus vite. — Un jour. Nous avons fait erreur.Nous les avions crues indissolublement liées. murmura-t-elle en le dorlotant. Pour lui sourire en le regardant dans les yeux. — Voici la preuve du contraire.. malheureux. gémit-il. Dans les bras l’un de l’autre. sans jamais m’arrêter. Lorsque je vous ai aperçue tout à l’heure. vous retrouverez la mémoire. si je suis libre. elle souffrait depuis deux jours. Je veux tellement savoir qui je suis. dit-il à voix basse. — Vous êtes très en beauté. — Je sais. John n’eut pas la force de donner le change en affirmant une sérénité qui lui faisait cruellement défaut. soupira John. — Vraiment ? — J’avais envie de vous embrasser encore et encore.. il la prit dans ses bras et enfouit son visage dans sa chevelure. — Quand trouverai-je le repos ? gémit-il. leurs préoccupations un autre cours. puis se tut. De cette privation. tout s’arrangera. — Mais quand ? se lamenta-t-il. — Eh bien.. Priscilla renversa un peu la tête. Priscilla lui prodigua des paroles rassurantes. Jamais elle n’aurait cru que l’absence de contact puisse provoquer un tel sentiment de frustration. — Merci... Quelle déception.. surtout. et peu à peu leur étreinte prit une autre intensité. — Comme vous sentez bon. l’œil rieur et les lèvres offertes. Rien ne vous en empêche ! — Cela m’est impossible. je sais. j’en ai eu le souffle coupé. dit-elle encore. Priscilla n’éprouvait pas moins la douceur de se serrer contre lui. en effet ! Désemparé. dit-elle en se dressant sur la pointe des pieds. Il s’attendrissait. ils prolongèrent leur silence.

de refuser ! Priscilla sentit les larmes lui monter aux yeux.. ce que nous avons fait. une escroquerie morale. que vous fuyez ma présence.. oui. l’esprit embrumé. et pendant quelques instants l’ivresse du baiser les emporta.. Les tourments que manifestait John impliquaient un attachement sincère. — C’est pour cela que vous m’évitez. quel crime ! Par pitié. — Il m’appartenait de limiter. J’étais encore à demi endormi. — Alors c’est bien vrai.. — Vous n’avez abusé de rien. c’était unique. J’aurais dû trouver la force de refuser. Je l’ai voulu délibérément. — Il n’empêche. Je dois avant tout savoir qui je suis. ne me tentez pas. Priscilla sentit son visage s’empourprer de bonheur. depuis cette nuit-là. de votre inexpérience. si intensément que chacun doit s’apercevoir du désordre de mon esprit. J’ai abusé de votre jeunesse. La gorge serrée. et s’arracha à la douceur du moment. Si par hasard j’étais marié. de rester raisonnable.. Priscilla. divin.... Après avoir fait. — Vous regrettez ce qui s’est passé ? — Comment regretter ce moment de pur bonheur ? Je vous l’ai dit. Je ne sais que dire ou que faire. J’ai laissé libre cours à mes instincts. quel drame.. John. A la fois mécontente et satisfaite. — Non. Mais il se reprit aussitôt.. Ce serait de ma part de la lâcheté. Mais il ne faut pas que cela se reproduise. vous ne me détestez pas ? Vous voulez encore de . — Nous étions deux. Je n’ai pas le droit ! Quelle folie ! Rien de tout cela n’aurait dû se produire.John répondit à la sollicitation. Priscilla baissa les yeux. Je ne pense qu’à vous prendre entre mes bras. et personne ne m’a contrainte. — En effet.

je vous aime tant. Les instruments s’accordaient.. il avait le regard dominateur et calme de ceux qui détiennent un pouvoir incontesté. Elle se disposait à faire part de cette observation à sa voisine.. — Anne. murmura-t-elle. puis évoluèrent parmi les invités. Priscilla. Soudain blême. Sans l’avoir jamais rencontré. jusqu’à ce qu’une rumeur étrange. lorsqu’elle l’entendit s’exclamer de surprise... aux cheveux abondants et clairs mais blanchis aux tempes. avant de céder à ses avances jusqu’à ce qu’ils en perdent le souffle. les deux bras autour de son cou. vienne les distraire de leur conversation. et l’on bavarda aimablement. Priscilla et John valsèrent.. plus léger et plus sérieux. Les épaules larges. Les groupes s’écartaient au passage d’un homme de grande taille. et se séparèrent. d’une beauté paisible qui la rendait attachante. le visage énergique et les pommettes hautes. était à son ordinaire ravissante. Il protesta d’un grognement étouffé. Ils regagnèrent discrètement le corridor et les salles de réception. L’élégant M. . elle crispait les doigts sur son éventail. Lady Chalcomb. Rutherford vint se joindre à leur groupe. Je vous désire plus encore qu’auparavant. je vous respecte. — Un jour.. Anne Chalcomb fixait sur le nouvel arrivant un regard fasciné. Béante d’étonnement. le bal allait commencer. accompagnée d’un mouvement de foule. de tout mon cœur. au teint mat. qui sonnait comme un accord mutuel. Priscilla lui trouvait quelque chose de familier. Priscilla voulut la secourir. Priscilla le bâillonna d’un baiser. les hommes s’en dégoûtent. Alors ils échangèrent un second baiser. nous lui dirons combien elle se trompe ! s’exclama John.. comme en état de détresse.moi ? Mme Whiting prétend qu’une fois les choses faites. en satin bleu.

Ses yeux se révulsèrent. et d’une voix claironnante lança l’ultime annonce de la soirée. enfla la poitrine avec orgueil. Bryan ! Je t’ai cherché partout. et pardonner mon intrusion dans cette réception. Sous les regards effarés de la foule. Oaksworth fit halte. et insoucieux de l’étiquette ne se priva pas de héler à grand bruit la maîtresse de maison. se tenait en face de celui qui. le vieux majordome. Il le dépassa en gesticulant. madame. — Monsieur le duc. — Te voilà donc. mais hilare. le duc de Ranleigh ! La rumeur d’étonnement fut générale. . n’était encore que le marquis de Lynden. mais aussitôt contenue. le visage non plus funèbre. vivant ? Bon Dieu ! Ce n’est pas possible ! Priscilla comprit que des événements considérables venaient troubler la réception. avant la mort de son époux. Oaksworth. pour mieux dominer le vieux serviteur. Elle s’écroula sur le sol. qui manifestait lui aussi un étonnement sans bornes. semblait poursuivre le nouveau venu. livide. il s’inclinait devant elle avec élégance. Il parcourut l’assistance d’un regard nonchalant. qui s’éclaira soudain en s’arrêtant sur John. Bianca ne respirait plus. Oaksworth ? dit Bianca d’une voix glaciale.Sa voix fut couverte par celle de Rutherford. — Lui. en quittant le sofa où elle trônait. — Veuillez accepter mes hommages. Le duc observa avec un certain détachement l’agitation de ceux qui se précipitaient au secours de Bianca et déposaient avec précaution son corps inerte sur le sofa qu’elle venait de quitter. Bianca. — Madame la duchesse ! Madame la duchesse ! — Eh bien. dont je ne voudrais pas ternir le lustre. Dans le silence absolu qui suivit. évanouie. et qui après trente ans d’absence rentrait au château.

.— Bonsoir. répondit John. papa.

Avec quelle habileté n’avait-il pas mené son enquête sur la réputation de Lynden. puisqu’il connaissait son père. La révolte n’est-elle pas légitime. En elle. Priscilla n’était pas disposée à pardonner de sitôt une manœuvre habile sans doute. la colère le disputait à l’amertume. dont il connaissait mieux que quiconque le destin ! Exploitée. ponctuant leurs propos de tapes affectueuses sur les épaules et dans le dos. et de la façon la plus détendue. le mauvais plaisant n’avait jamais ignoré son identité. lorsque l’on découvre les dessous d’une supercherie ? L’amnésique prétendu jouissait d’une excellente mémoire. puisqu’il ne manifestait nul trouble et s’enchantait visiblement de cette rencontre familière. ridiculisée. De toute évidence. John n’ignorait pas son identité.15 Stupéfaite. Les raisons du subterfuge ne lui apparaissaient pas clairement. Priscilla observait avec ébahissement l’incroyable scène : John Wolfe traversait le salon. mais humiliante au suprême degré. et tous deux devisaient en riant. qui par une cruelle ironie portait le nom d’emprunt choisi par Priscilla en personne. le nouveau duc de Ranleigh. qui d’ailleurs lui parlait d’abondance. l’héritier disparu. le duc de Ranleigh lui donnait l’accolade. avait-il d’emblée simulé l’amnésie dans le cadre d’une mission de . Le pseudo John Wolfe.

Eh bien. il faut que je m’en aille. et s’avançait à pas mécaniques vers le duc. dont la pâleur extrême la surprit. Viens te faire voir ! Tant de bonne humeur affichée avait quelque chose d’intolérable. comme attiré par une force magnétique. poursuivit-elle. dont les yeux s’écarquillaient. — Sébastien. par suite d’une inadmissible défiance. Priscilla ne voulut pas s’attarder à compatir. — Pourquoi ? Où allez-vous ? — Je rentre chez moi. dans la confidence ? Par culte du secret. Priscilla. dit-elle abruptement à lady Chalcomb. semblait plus étonnée qu’il n’était raisonnable.reconnaissance précédant le retour de son père ? S’était-il inventé ce masque à l’issue de l’agression dont il avait souffert par erreur ? L’initiative pouvait se justifier. — Tout le monde le croyait ! s’écria Priscilla avec une sorte d’emportement. La soirée m’est devenue insupportable. Jamais. Trop troublée par ses propres tourments. — Je m’en vais. semblait pour sa part dans un état second. J’étais certaine qu’il était mort depuis longtemps. Rutherford. Fasciné.. Je croyais. elle subissait le plus cruel des affronts. il l’avait traitée en étrangère. . Anne. seriez-vous souffrante ? — Depuis trente ans.. Mais par quelle aberration ne pas l’avoir mise elle. balbutia la baronne d’un air égaré. Priscilla refusa d’en subir le spectacle. il s’écartait d’Anne et de Priscilla sans prononcer un mot d’excuse. ni à comprendre. Cantonnée dans un rôle grotesque.. Anne. Son voisin. c’est bien toi ? s’exclama celui-ci. M. bafouée dans son innocence. en ennemie. — Excusez-moi..

mais pas un seul tableau.. elle gagna la sortie. papa. Anne dut courir presque. le médecin eut le bon goût de ne pas partager son enthousiasme. Nous prendrons ma voiture. — Ne confondez pas infini et incommensurable. afin de la rattraper. — Je m’en vais moi aussi. — Attendez-moi ! Priscilla fut surprise en se retournant de voir s’empourprer le visage de son amie. La proposition avait quelque chose de providentiel. qu’elles trouvèrent au rez-de-chaussée. Voyez plutôt. — Eh bien tant mieux ! Nous allons rentrer avec vous. elle ne disposait d’aucun moyen de transport. s’avise de sa présence. Des verres à foison. . Lady Chalcomb a la bonté de me raccompagner. en discussion avec le Dr Hightower. dont les yeux brillaient d’un étrange éclat.. Le visage de Florian s’illumina. Reginald. ou plutôt le nouveau Lynden. Obnubilée par le chagrin et la colère.Allait-elle en effet attendre que John. Les deux femmes se mirent en quête du père de Priscilla. et lui explique le côté plaisant de l’affaire ? Dans la plus grande hâte. où s’affairaient serveurs et cuisiniers. En voiture ! Moins distrait que Florian Hamilton. ma chérie ? — Je rentre à la maison. disait doctement Florian en griffonnant nerveusement des équations à la suite d’une série déjà longue. pas une seule feuille de papier ! Tu t’amuses bien. vous écrivez sur une nappe ! Elle est gâchée ! — Voilà une maison mal tenue. maugréa Florian. — Papa ! s’alarma Priscilla. J’ai dans mon bureau assez de papier pour convaincre Reginald sans me faire disputer. Priscilla n’avait pas même songé qu’étant arrivée au château dans la vaste berline du général.

on s’aperçut qu’elle ne pouvait admettre que deux personnes. Le docteur. au bras de ce Matamore blanchi sous le harnois. et la considéra pensivement. mon cher. — Le bon sens. mais pour les jeunes filles.— Ma chère Priscilla. il me semble. il était trop encombrant. Si vous aviez assez de bon sens pour inviter parfois Penny à danser. dit Anne. Il semblait assimiler la leçon. au bout du siège.. Si incompétente qu’elle fût en ce domaine. vaste problème. Florian l’interrompit. Mlle Pennybaker se pavanait tout à l’heure... — Les bals ne sont pas faits pour les vieux fous de notre espèce. décréta Florian.. se faire belles. contrainte de vendre ses chevaux et ses œuvres d’art pour payer les dettes de son défunt mari. peutêtre n’éprouveriez-vous pas le désagrément de la voir s’amuser avec d’autres ! Son père hocha la tête. — Les jeunes filles ? Les vieilles aussi. — Je m’en excuse. ou trois à la rigueur. Elles aiment danser. — L’âge n’y fait rien. Chacune des personnes présentes connaissait les difficultés matérielles que rencontrait lady Chalcomb. Pourquoi s’y fourvoyer ? Voilà un problème dont la solution m’échappe. N’est-il pas un peu tôt pour quitter la fête ? — Je ne connais rien de plus ennuyeux qu’un bal. le bal ne fait que commencer. Priscilla comprenait bien que l’attelage dépareillé qui attendait le moment du départ se composait des deux seuls chevaux qui n’eussent pas . Ne faisons pas attendre lady Chalcomb ! Lorsqu’on descendit le perron et que la voiture eut été avancée. conclut-il. rappela sagement le docteur. J’ai dû me séparer de l’ancien équipage. protesta Priscilla.. La situation était embarrassante. tentait en vain de s’amincir..

Par-dessus leurs têtes. gardaient le silence. Hightower interrogea du regard Florian. je compenserai la masse du médecin. qui par une mimique appropriée ne put que lui indiquer son incapacité à répondre. ce retour de Lynden ? lança-t-il tout à trac. mais personne ne songeait à critiquer leur indolence. Par-dessus leurs têtes pensives. . Esprit universel. Je voyagerai debout sur le marchepied. parce que leur vieillesse décourageait les acheteurs. Les deux femmes. Soucieux de combattre ce qui ressemblait beaucoup à de la morosité. Hightower comprit qu’il venait de commettre un impair. le silence des femmes se manifesta avec une évidence aggravée. En crispant les mains sur les rênes. les deux amis poursuivaient leur discussion. A mi-chemin d’Evermere Cottage. — Etonnant. La voiture surchargée prit le départ dans ces conditions précaires. Par un effet de levier. qui fatigue les ressorts du véhicule. Florian. L’attelage s’arrêta. car leurs démonstrations contradictoires supposaient un support écrit. perdues dans leurs pensées. Anne les avait tirées. en m’accrochant au montant. Florian Hamilton n’avait pas la prétention d’étendre sa science jusqu’à l’analyse de la psychologie féminine. l’aimable médecin réfléchit longuement avant de découvrir un sujet de conversation qui ne fâcherait personne. s’écria Florian avec pétulance. ils convinrent d’une trêve et se tinrent cois.été vendus. Dans l’air redevenu tranquille. Au coup d’œil furieux dont Priscilla le gratifiait. n’est-ce pas. dans la position d’un garnement qui s’accroche à un fourgon de livraison pour s’éviter la fatigue de marcher. semblait avoir rajeuni. — Qu’à cela ne tienne. Les chevaux poussifs n’avançaient qu’avec une sage lenteur.

en trente ans. Bel homme. Bruni par le soleil. — Comment l’avez-vous appris ? Vous étiez en bas. — Rien que des têtes brûlées. en vérité. . Hightower apporta sa contribution au débat. du marquis ? De monsieur le duc ! Fâchée d’entendre des propos aussi superficiels dans des circonstances aussi dramatiques. tous les deux. rougit vivement et tenta de compenser l’effet étonnant de son mouvement d’humeur en revenant à une modération de meilleur aloi.. Du retour du marquis ? Que dis-je. je ne crois pas qu’il l’ait assassinée. Priscilla interpella rudement son père. pendant que la voiture se remettait en mouvement. Dans l’espoir de faire oublier sa bourde. Quelle histoire.— Ah bon.. — Il est précisément passé par le bas avant de monter. aussi. répondit Florian sans se formaliser autrement. dit-il avec la passivité philosophe de ceux qui acceptent volontiers de ne pas comprendre. puisqu’ils n’ont pas de forêt millénaire. Je l’ai reconnu avant même que le vieil Oaksworth ne l’aperçoive et n’entre en pâmoison. Alors au temps pour moi. ce Lynden ! Cette fille. Anne. Elle s’était exprimée avec une telle véhémence que les oreilles des chevaux se couchèrent et que Florian faillit tomber de son perchoir. Confuse d’attirer sur elle l’attention en se livrant à de tels excès. pour se faire de l’ombre. en Amérique. que l’on citait ordinairement comme un modèle de douceur et de discrétion. — Pardon de quoi ? s’emporta Florian. Pardon. — Innocent ! Il était innocent ! cria violemment lady Chalcomb. comme nous autres Anglais. Il a pris du poids.

— Il s’est fait passer pour amnésique. conclut rondement le père de Priscilla. — Tout est permis aux cœurs purs. en plus musclé. Il n’avait pas l’étoffe d’un criminel.. elle aurait ajouté que l’ingrat s’était éloigné d’elle. sans même un adieu.. sans hésitation. ma chère enfant ? Crois-tu vraiment que nous avons eu affaire à un simulateur ? — La mémoire lui est revenue dès qu’il a aperçu le duc. et. bien sûr. La même allure. dit Priscilla d’une voix ferme et claire..— Je veux dire. sans que Ranleigh ait à lui souffler son rôle. — Puisque ce John Wolfe ne sait pas qui il est. rectifia Priscilla avec agacement. qui rougit à son tour. ce garçon. Si Priscilla ne s’était pas tue subitement. Pour cette fois. Dans cette affaire. maintenant que j’y pense. poursuivit-elle. en releva la verdeur. comment peut-il être le fils de Ranleigh ? s’interrogea le médecin. Il est allé vers lui. Il l’a salué en tant que père.. en effet. — Voilà un mot que je n’oserais pas prononcer devant une dame. Hightower. Le jeune Lynden était plus mince. il y a un air de ressemblance. Les deux hommes ne comprirent le sens de la phrase qu’après plusieurs secondes de réflexion. jamais un garçon de sa qualité ne se serait acoquiné avec une gueuse de cette sorte. et moins bronzé. Son père s’insurgea. euh. Il n’aurait pas tué une femme. s’effaroucha-t-il. je partage l’avis de lady Chalcomb. ajouta-t-elle sur un ton définitif. — Comment oses-tu proférer une accusation aussi grave. D’ailleurs. Chacun s’étonna de ce propos. marmonna Florian. — Qui donc ? John Wolfe ? Ah oui. Mais . Eh bien voyez-vous. — John Wolfe n’est autre que son fils.

elle préféra garder pour elle ses griefs. Inconscient de sa
détresse, son père voyait les choses d’une tout autre façon.
— J’admire la prudence de ce garçon, et sa présence
d’esprit, dit-il avec entrain. Ne pouvant faire confiance à
personne après l’agression dont il a été victime, il s’est réfugié
dans l’anonymat.
— Le monde appartient aux malins, et aux menteurs,
conclut amèrement Priscilla.
— Ne sois pas trop sévère, conseilla Florian. Il a ses
raisons, sans doute. En ce qui me concerne, je ne lui vois
guère que des qualités.
Pour sa part, Priscilla ne lui voyait guère que des défauts.
Elle s’était donnée tout entière à John, corps et âme, sans se
soucier de son nom, de sa situation ou de sa famille. Il aurait
pu se trouver en puissance de femme, ou de promise. Elle
l’avait aimé pour lui-même, hors de toute autre considération.
Et voilà que sous le masque de l’inconnu apparaissait un
marquis ! Non pas quelque Américain ordinaire, non pas un
aventurier, mais un aristocrate, anglais de surcroît. Indifférente
à la probable bassesse de ses origines, elle s’offusquait de leur
authentique grandeur. Elle ne pouvait penser l’épouser : un
futur duc ne saurait s’allier à une presque roturière, bourgeoise
fantasque au demeurant. En saluant son père, John Wolfe,
redevenu Bryan Aylesworth, l’avait quittée pour réintégrer son
propre univers, le monde fermé des sphères supérieures et des
mariages princiers.
De la part du nouveau Lynden, elle acceptait d’admettre
une lointaine défaillance : seul et nu, le premier jour, peut-être
avait-il souffert au point de perdre la mémoire. Mais dès les
jours suivants, avec quelle attention il avait recueilli les propos
d’Alec, les confidences concernant la duchesse ! Soucieux de
s’informer de l’opinion publique, trente ans après les faits, il
préparait le retour de l’exilé, et par machiavélisme sans doute

il s’était réfugié dans l’incognito pour donner plus d’éclat à
l’effet de surprise qui en assurait le triomphe.
Pendant ces jours d’attente, avait-il résolu de tromper son
ennui en séduisant la fille niaise d’un savant distrait ? Les
aristocrates étaient traditionnellement férus de ce genre de
distraction. Avertie de la véritable condition sociale de celui
qui trouvait refuge à Evermere Cottage, elle serait restée
lucide, et n’aurait rien accordé à ce suborneur.
Elle ne pouvait se rappeler sans confusion leurs attitudes à
tous deux depuis la fameuse nuit. Il s’était tenu sur la réserve,
alors qu’elle-même ne rêvait que de récidive. Peut-être
n’avait-il recouvré la mémoire qu’en cette circonstance
exceptionnelle ? Le refus de la mésalliance aurait alors
tempéré ses ardeurs. Soucieuse de la réputation des jeunes
filles, Mlle Pennybaker l’avait sans doute effrayé : il ne se
souciait pas d’avoir à épouser une personne d’un rang
inférieur au sien. Avait-il soupçonné Priscilla de vouloir
recourir à une manœuvre aussi vile ? La décision était prise :
qu’il fût d’amour ou d’argent, jamais elle ne se laisserait tenter
par le mariage.
Lorsque la voiture fit halte devant Evermere Cottage,
Priscilla courut à sa chambre. Enfin seule, elle se jeta sur son
lit et laissa libre cours à ses sanglots.
Bryan Aylesworth éprouvait l’étourdissement du vertige.
En retrouvant son père, il venait de rentrer en possession de sa
mémoire, et de son nom. Comme par corollaire, son père
semblait avoir changé d’identité. Un personnage tout différent
de celui que Bryan chérissait se révélait à lui.
— Où étais-tu mon garçon ? Imagine mon embarras,
lorsqu’on m’a dit à l’auberge que tu n’y étais pas arrivé. Je
savais que tu m’avais précédé à Londres, et que l’homme de

loi t’avait donné les premiers renseignements sur la ville, et
tout ce bazar qui nous entoure.
Il désignait vaguement l’agitation et le décorum qui les
entourait.
— Mais quand je suis arrivé : personne !
— Je me suis trouvé retardé, je vous expliquerai comment,
dit Bryan en échangeant avec son père une dernière bourrade
affectueuse. Je vais vous présenter... Mais où est-elle ?
Priscilla ! Je l’ai quittée là, à l’instant !
— De quoi s’agit-il ? demanda son père en le voyant
scruter avec impatience la foule.
— De Priscilla Hamilton. De votre future belle-fille,
autant que vous le sachiez.
L’enthousiasme du nouveau duc faisait plaisir à voir.
— Pas possible ! C’est bien vrai ? Tu as trouvé l’âme
sœur, enfin ? Je comprends ton absence, si l’amour en est la
cause.
— C’est plus compliqué que cela. Que se passe-t-il ? Je
n’y comprends rien. Nous avons bien des choses à nous dire,
depuis tout ce temps. Mais il faut d’abord que je retrouve
Priscilla. Elle doit savoir que John Wolfe se nomme Bryan
Aylesworth.
— Elle doit savoir quoi ?
Ranleigh ne put que se perdre en conjectures. Son fils
s’éloignait déjà.
Il fallut à Bryan plus d’un quart d’heure d’enquête pour
apprendre qu’on avait vu lady Chalcomb et Priscilla descendre
le grand escalier, et pour apprendre enfin d’un valet leur
départ, en compagnie du médecin et de Florian. Ce départ
avait quelque chose de déroutant et d’inexplicable, après
toutes les péripéties précédentes. L’arrivée de Damon
Aylesworth son père, devenu à sa grande surprise duc de
Ranleigh, ne justifiait pas une retraite aussi précipitée,

d’autant qu’elle semblait enthousiasmer les invités de la
duchesse.
Bryan resta un moment sur le perron, scrutant l’obscurité
lointaine. Se lancerait-il à la poursuite de l’équipage ? Priscilla
ne courait aucun danger sans doute, et lui-même devait
d’urgence résoudre plusieurs mystères, et obtenir une réponse
à une question essentielle. Il revint à la réception, à la
recherche de son père.
Il le trouva au centre de la foule des invités, dont aucun ne
songeait plus à danser. Dans une atmosphère de folle curiosité,
les plus anciens renouaient connaissance avec celui qu’ils
n’avaient pas vu depuis trente ans ; les autres assistaient avec
ébahissement à l’événement le plus inimaginable : le retour
d’un personnage de légende, qui bouleversait la hiérarchie
sociale de la région. La duchesse, perçue par plus d’un comme
une usurpatrice, semblait oubliée. Aux côtés du duc
plastronnait M. Rutherford, celui-là même qui en offrant à son
ami un alibi s’était jadis porté à son secours. Bryan ne
parvenait d’ailleurs pas encore à reconnaître en son père le
jeune homme sur lequel avaient pesé de si lourds soupçons.
Plus grand que la plupart des personnes présentes, Bryan
n’eut aucun mal à attirer par-dessus leurs têtes l’attention du
héros du jour. Celui-ci comprit son message muet et entreprit
de progresser à travers la foule en direction d’une porte, cellelà même par où la duchesse et Oliver s’étaient éclipsés peu de
temps auparavant. Comprenant son intention, Bryan le précéda
et l’attendit, s’impatientant contre les indiscrets qui
s’agglutinaient autour de « Monsieur le duc », pour lui
rappeler les souvenirs du passé ou faire leur cour au nouvel
homme fort de la région.
Une fois la porte entrouverte, Bryan s’effaça devant
Damon Aylesworth, qui la franchit et la referma derrière lui.
— Là-bas, nous serons tranquilles !

Le père précéda le fils dans le corridor où s’ouvraient les
trois salons. Il le parcourut entièrement, monta quelques
marches et ouvrit une porte monumentale. Elle donnait accès à
une bibliothèque d’aspect sévère, dont les boiseries sombres
s’accordaient à l’ébène d’un secrétaire ancien, tout incrusté de
nacre. Ranleigh en fit le tour, et palpa le haut dossier du siège,
visiblement ému.
— Rien n’a changé, murmura-t-il. Mon père a vécu dans
les meubles que lui ont laissé ses aïeux. Tu dois t’étonner de te
trouver en ce lieu, Bryan. J’attends tes questions.
— J’en ai quelques-unes à vous poser, dit son fils en
s’appuyant des deux mains au secrétaire. Et d’abord, depuis
quand possédez-vous ce titre de duc ?
— Depuis le décès de mon père, il y a presque un an. Il
était le dixième duc de Ranleigh. Je serai le onzième.
Asseyons-nous, veux-tu ?
D’un geste il indiqua deux sièges, devant le manteau de la
cheminée. Bryan obtempéra d’assez mauvaise grâce, tant il lui
semblait se trouver en visite chez un étranger.
— Je ne sais que penser, dit-il avec embarras. Pourquoi ne
nous avoir jamais dit que votre père était duc ? Ma sœur estelle au courant ?
— Delia a été la première informée, dès la nouvelle du
décès parvenue à Baltimore. C’était pendant ton séjour en
Malaisie. Je t’ai envoyé un message pour t’inviter à te rendre à
Londres. Tu l’as reçu, puisque tu es passé chez l’avoué de la
compagnie, et que te voici à Elverton.
— Ce message, je l’ai reçu en Inde, il y a trois mois. Une
simple convocation à Londres, sans mention d’un deuil
quelconque. Pourquoi ?
— Je voulais t’en faire part de vive voix, et ne pas
l’inquiéter.

— Mais pourquoi ne pas nous avoir préparés à cette
éventualité, Delia et moi ?
Damon Aylesworth esquissa un geste évasif, hochant la
tête, le regard mélancolique.
— Je n’en sais rien. Lorsque j’ai quitté l’Angleterre,
j’étais si furieux, si révolté contre mon père que j’ai décidé de
rompre avec ma famille, ses traditions, ses préjugés. Je suis
parti de rien, j’ai abandonné mon titre de marquis, qui de toute
façon n’aurait fait que ridiculiser le jeune homme pauvre que
j’étais devenu. A New York, j’ai subi bien des épreuves,
ressenti bien des craintes, mais j’étais libre. Après mon
mariage, lorsque vous êtes nés, Delia et toi, j’ai voulu vous
élever en purs Américains, non en nostalgiques de privilèges
auxquels j’avais renoncé. Notre famille a prospéré, et le nom
d’Aylesworth est respecté. Il m’a suffi. Jusqu’à sa mort, votre
mère ne m’en a jamais connu d’autre. Elle m’a épousé comme
j’étais, pour moi-même, et non par gloriole nobiliaire. Je
n’avais aucunement l’intention de revenir un jour à Elverton.
Mon exil était total, et définitif.
Il se tut un moment, pensif, le regard perdu dans le
lointain.
— Il y a quelques années, reprit-il, au début de mon
veuvage, il m’est arrivé de penser parfois au domaine, à mon
père, à des amis de jeunesse. J’ai fait mener une enquête par
un avocat de Londres. Il m’a appris que mon père s’était
remarié, et qu’il avait un fils. Puisque la lignée se trouvait
assurée, j’ai décidé de ne rien contester à ce très jeune demifrère, et de lui abandonner un domaine et un titre auxquels
j’avais depuis longtemps renoncé. Mais je pensais trop
souvent au château et à mon père pour connaître la paix. Il y
avait aussi ce... ce soupçon que j’avais laissé derrière moi.
Dans l’esprit de ceux qui m’avaient connu jadis comme dans
celui de mon père, le doute subsistait, plus ou moins affirmé,

Mais au moins pouvais-je revenir. Il faut apprendre à les assumer. je ne me sentais plus chez moi à New York ou à Baltimore. Bryan hocha la tête en regardant le sol.. mais le souvenir de cette suspicion m’obsédait. rétablir ma réputation. de limiter votre avenir pour satisfaire mon égoïsme. C’est alors que l’avocat de Londres m’a fait part de sa mort. mon cher. — J’ai cessé de l’être depuis longtemps. Alors j’ai décidé de rentrer.plus ou moins virulent. Qu’en pense Delia ? Elle vous accompagne ? — Non. Je voulais faire la paix avec mon père. — Il va me falloir du temps pour assimiler des informations aussi extraordinaires. — Je regrettais Ranleigh. c’est le vaste monde. dit-il. J’avais trop attendu. qui cachaient le paysage de sa jeunesse. L’Amérique est sa patrie. — Je n’en suis pas pour autant un gentilhomme de sa majesté britannique. il fixa son père dans les yeux. — Vraiment ? Depuis dix ans tu n’y as guère vécu. La rumeur publique m’a informé que le marquis de Lynden avait quitté l’Angleterre . Il soupira et contempla les rideaux fermés. Son mari et ses enfants l’intéressent plus que le Dorset. à Delia et à toi. ni avec sa famille. Bryan resta un moment silencieux. Ta mère disparue.. — A propos de ce soupçon. dissiper des soupçons anciens. et de t’appeler près de moi. Ta patrie. Lorsqu’il reprit la parole. Je n’ai pas le droit de vous dénier votre héritage. — Elle est aussi la mienne. de nouveau silencieux. Il se tut. Mais on ne peut rompre avec son nom. Je m’armais d’indifférence. Et puis j’ai compris quel préjudice je vous portais.

après le décès d’une femme. pouvez-vous me garantir son innocence ? . Père.

Je me suis exilé par révolte contre mon père. Il a menti pour me rendre service. L’honneur d’une autre personne se trouvait en jeu. qui travaillait surtout à la lingerie. un modèle de courage et de vertu. et jamais je ne l’ai courtisée. comme il en a témoigné ? — Non. vous allez pouvoir nommer cette personne. Je n’ai pu admettre qu’il me refuse sa confiance. qui me croyait coupable de meurtre. l’avez-vous passée en compagnie de Rutherford. Je n’ai pu dire ni où j’étais. Je n’ai pas tué cette fille. puisqu’à présent le titre t’appartient. ni avec qui. afin de vous disculper ? . — Trente ans plus tard. En vingtsix ans tu as eu le temps d’apprendre à me connaître. — Je ne connais que Damon Aylesworth. Elle n’était pour moi qu’une domestique parmi d’autres. je ne m’attendais pas à une telle exigence.16 — Venant de ta part. où je n’avais rien à faire. dit Ranleigh après un moment de silence. — La nuit du meurtre. Je n’ai aucune idée de ce que pouvait être le marquis de Lynden. Les palefreniers avaient assisté à mon départ. Je ne possédais pas d’alibi. mon cher marquis. — Et pourquoi donc ? — J’étais sorti. N’étiez-vous pas très différent de ce que vous êtes devenu ? — J’étais le même.

Bryan dut prendre un peu de temps pour assimiler cette information surprenante. J’étais l’amant d’une femme si belle. Si un scandale avait éclaté. je te l’ai dit. jadis... Je l’en ai empêchée. Je menais une vie différente. La simplicité de cet aveu donnait à rêver. — Vous aviez donc une liaison avec une femme mariée qu’aujourd’hui encore vous refusez de nommer. Je l’aimais plus que tout au monde. — A moi. sa vie s’en serait trouvée brisée. . mon fils. — J’ai l’étrange sentiment de découvrir votre personnalité. C’était une femme mariée.— Il n’en est absolument pas question. soupira Ranleigh. Ni Delia ni toi n’y aviez encore votre place. Ce serait la compromettre. si supérieure. pas plus que les autres domestiques. me direz-vous son nom ? — Non. en révélant notre liaison. — Un père évite souvent d’évoquer devant ses enfants des aventures de jeunesse qui ne risquent ni d’être comprises. J’étais amoureux fou d’une femme mariée qui comme moi n’avait pas vingt ans. Bryan contemplait son père avec une sorte d’ahurissement. Je lui devais le secret. murmura-t-il. C’est de l’honneur d’une femme qu’il s’agit. Bryan. — Vous vous trouviez donc en compagnie d’une femme qui n’était pas Rose Childs ? — Rose Childs. tant il est difficile d’imaginer les frasques de jeunesse commise jadis par un adulte respecté. ni de le grandir à leurs yeux. — Il l’était en effet. son mari l’aurait battue avec une sauvagerie effrayante. je ne la connaissais guère. Il a fallu que votre amour fût bien grand. Je ne vous connaissais pas sous ce jour. Elle voulait témoigner en ma faveur auprès de la police.

et au deuil ? .— Cette femme. lorsque vous avez épousé notre mère ? — Oui. En femme raisonnable. et un bon père. je n’en disconviens pas. et moi aussi. Ce premier amour est le seul véritable. Mais l’autre. plus passionnant que l’entrepreneur prospère pour lequel il courait le monde depuis des années. Le visage de Damon Aylesworth s’assombrit. — Maman le savait ? — Elle l’ignorait. Il prenait à cœur le contenu de ces confidences. jamais je ne fus coupable de négligence ou de trahison à son égard. la première. — Sauf peut-être au fond de votre cœur ? — On peut voir les choses ainsi. Mais votre mère était heureuse. Ne se trouvait-il pas impliqué lui aussi dans une histoire d’amour ? — Un bonheur d’où la femme véritablement aimée se trouvait absente ? s’inquiéta-t-il. soupira Ranleigh. de toute initiative. jamais il n’a eu de fin. Je faisais de mon mieux pour être un bon mari. Elle ne pouvait m’appartenir. qui jamais ne lui a fait défaut. J’ai entouré votre mère de toute l’affection qu’elle méritait. mais aussi comme un personnage autrement plus profond et complexe. est la seule que j’aie aimée de toute mon âme. Débarrassé des idées convenues et d’une naïve imagerie. elle se contentait de ce bonheur simple. Votre mère était assez prudente pour ne pas m’importuner de questions oiseuses sur mon passé. Bryan détourna les yeux. Je ne lui jouais pas la comédie. et assez confiante pour compter sur ma fidélité. l’aimiez-vous toujours. Elle trouvait en moi un mari loyal et dévoué. — Le mariage la privait de toute liberté. bouleversé par une révélation aussi intime. Aurais-je dû consacrer le reste de mon existence à la solitude. son père lui apparaissait comme une sorte d’étranger.

D’un signe. Quel désespoir serait le sien. s’il ne devait plus jamais la revoir. la prison. je serais sans doute revenu près d’elle dès mon arrivée à New York. au contraire. Il est frustrant d’aimer une femme qui jamais ne peut nous appartenir tout à fait. Si forte que soit la passion. Troublé par tant d’émotion. Croismoi. J’aurais tout supporté. sans amertume. La conscience de notre faute ternissait notre . Bryan quitta son siège. et son mari n’était qu’une brute indigne d’elle. — Ton intérêt me semble légitime. j’ai passé d’affreuses nuits d’insomnie. — Tant mieux pour moi aussi. Ce qu’il découvrait des souffrances de son père le blessait. son honneur. Bryan manifesta son accord. Elle n’était que douceur et bonté. tout en la désirant. sur le navire qui me conduisait en exil. — Excusez mon indiscrétion. parce qu’elle est comme on dit en puissance d’époux. Un homme y perd sa fierté. Ce genre de liaison implique une torture permanente. et que ce lien ne peut être rompu. je la haïssais d’être mariée. la haine de mon père. Il ne s’agissait pas d’une femme légère. dit Bryan en souriant avec attendrissement. et nous le savions. Mais notre passion restait illégitime. pour une seule heure passée près de cette femme. loin d’elle. Mais je n’avais plus un sou. les tourments de la jalousie. ni à réveiller d’anciennes douleurs. Seul. vivre sans elle ? — Le destin ne m’a pas laissé le choix. Mais il ne pouvait s’empêcher de penser à Priscilla. comment avezvous pu supporter son absence. Si l’océan ne nous avait séparés. elle ne va pas sans colère. ne plus jouir des merveilles de son corps ! — Si vous aimiez cette femme d’amour. Chaque instant de bonheur. je le payais ensuite d’heures de désespoir. — Tant mieux pour Delia et pour moi. Vous n’avez ni à vous justifier. père. sa force.

Je n’ai pas d’intention particulière. Si nos relations s’étaient poursuivies. A toi maintenant. — Je crois avoir vidé mon sac. Un regard lumineux. mais je ne manquerai pas de le faire. La seconde fois. dans de tout autres dispositions. j’ai cru voir un ange blond à l’entrée du paradis. qui te pénètre jusque dans l’âme. — Je la bâillonnais. la lampe faisait comme un halo. comme elles m’ont changé moi-même. répondit son père. le cynisme et la duplicité auraient corrompu nos âmes. Tout à l’heure. je ne l’ai pas vue parmi la foule.bonheur. Derrière elle. Il s’ébroua enfin et revint vers son fils. La première fois que je l’ai vue. — Puisque vous êtes de retour à Elverton. elle m’a écrasé le pied sous son talon. je vois. et son mystère. Conscient d’une sorte de gêne. dit-il avec humour. tenterez-vous de revoir cette personne ? — Telle est mon intention. Jolie ? — Très belle. il fallait bien qu’elle se défende. Je ne sais si elle vit encore. Elle m’a ouvert la porte. . Mais si elle vit. pour observer le parc. je la verrai. dit Ranleigh en haussant les sourcils. — Cela va de soi. Bryan réfléchit un moment avant de poser la question qui lui brûlait les lèvres. Bryan s’épanouit soudain. et si elle a changé de résidence. par discrétion. d’une beauté particulière. Ranleigh alla soulever une draperie près d’une fenêtre. je défaillais de fatigue. comment les années en passant l’ont changée. — Je vois. Et parle-moi de cette mystérieuse belle-fille. Explique-moi ton retard. Je veux savoir comment elle a vécu. Bryan ne fit aucun commentaire. — Ce n’est pas n’importe qui ! — A la bonne heure. Des yeux qui ont l’éclat de la mer. Je ne me suis pas enquis de son sort.

— On dirait une histoire de fous. J’avais si peur de la perdre ! Incapable de feindre plus longtemps. — Parce que cette jeune fille fait partie de la bande ? — Bien sûr que non ! Je ne l’ai rencontrée qu’après mon évasion. Sans cela. — Pas du tout. A force de recevoir des coups. à Elverton ! — On peut le dire. — Excuse-moi. — Pour vous convaincre du contraire. Mais notez bien ceci : ni elle ni moi ne savions qui j’étais.Bryan sourit. Ranleigh hocha la tête avec conviction. voici un résumé de mes aventures. Mais toi. Je croyais que les ravisseurs s’étaient intéressés à toi ! — La première fois ! Mais à leur seconde tentative c’est elle qu’ils ont enlevée. J’ai pris cette décision l’autre jour.. dont je commence à comprendre le sens. Tu m’en diras tant. Entêtée. tant mieux. et la logique. raisonneuse. pendant son enlèvement. dans l’espoir de m’attirer. — Trois bonnes raisons pour vouloir l’épouser. je le sais bien. en effet. mais tu es le seul. dans l’ordre chronologique : dès mon arrivée à . Ranleigh dut avouer son incompréhension. A cause du coup sur la tête que m’ont donné mes ravisseurs. j’étais distrait. — Pour elle. d’accord. — C’est une jeune personne absolument insupportable. fantasque. — Pour le coup. je crains que ta pauvre tête soit plus atteinte que tu ne le penses. — Que d’agitation dans ton existence ! Il s’en passe des choses. — Eh bien.. je n’aurais jamais rencontré Priscilla. Des choses mystérieuses. tu te connaissais bien ? — Non. Tout s’explique. sensible à l’ironie de son père. justement.

. — Il me semble mon fils que les membres de notre famille ont quelque chose de fort inquiétant. puisqu’ils m’ont assommé. j’étais toujours amnésique. votre jeune demi-frère. sinon de l’enfant prodigue. — Mais si. Je ne savais pas qui j’étais. je me suis rendu chez l’avoué. — Bryan. Un certain temps plus tard je me suis réveillé dans une solide cabane. puisqu’il s’agit de l’actuelle duchesse de Ranleigh.. Je suis parvenu à m’évader. ligoté. — Voilà qui me semble un peu fort ! — Elle n’apprécie visiblement pas le retour. pas même de mon nom. Ils n’ont pas agi en voleurs ordinaires...Londres. Ils ignoraient tous deux que le marquis de Lynden avait un fils. — Il faudra que j’aille les remercier. malgré les enquêtes entreprises avec Priscilla... et se trouvent en prison depuis deux jours. il y a de cela presque trois semaines. — Si nous retrouvons tes agresseurs. de m’installer à l’auberge du Sanglier et d’y attendre votre venue. — Mais une fois guéri. entièrement nu. Son complice a commis une erreur en s’en prenant au premier Américain venu. — C’est chose faite. et Alec. Ils ont accessoirement tenu à l’écart les deux malandrins qui persistaient à me persécuter. deux bandits m’ont attaqué. Il va vous étonner. Ce n’est pas possible. qui m’a donné pour instruction de me rendre à Elverton. et atteint d’amnésie. est un garçon d’une grande gentillesse et . Je ne me souvenais de rien. car j’étais pris d’une forte fièvre. J’ai découvert le nom de leur commanditaire. du moins de l’héritier naturel. Ils ont eu la mauvaise idée de s’en prendre à Priscilla. — Bianca n’est qu’une pièce rapportée. Priscilla et son père m’ont recueilli et soigné. Aux abords du village.

Qu’en penses-tu ? — Ni les titres ni les traditions ne m’ont jamais fait rêver. Je souhaite que tu te fasses connaître. vous admettrez que le destin en provoquant mes mésaventures a . — . et pourtant je m’y trouve étrangement dépaysé. Pourquoi a-t-elle quitté la soirée ? Voilà un mystère... Son père est un savant. parce que vous me le demandez. Dès que vous l’aurez rencontrée. Il passe son temps à échafauder des hypothèses. et elle à poser des questions. affirma Damon Aylesworth en parvenant à ne pas perdre son sérieux. Le complot n’est l’affaire que de Bianca.. Pendant cette période. — De mieux en mieux. sur ma mémoire retrouvée. — Les jeunes filles modernes sont si délicates. Bryan ne releva pas l’ironie. Elle est le dynamisme même. positivement. — Il faut absolument me faire connaître cette personne d’exception ! — C’est promis. de cette jeune fille si pétulante ? compléta son père. Vous aurez plaisir à le connaître. — Priscilla ne leur ressemble pas ! s’exclama-t-il avec fierté. ta présence me paraît souhaitable. et de son amant.. — Comptez-vous y séjourner en permanence ? — Je n’en sais rien.d’un grand désintéressement. dans la campagne anglaise.. Emporté par sa marotte.. si fragiles. et dans les murs de ce château.. Mais je ne quitterai pas de sitôt Elverton. — De Priscilla. Il en est que l’agitation d’un bal exténue. et l’énergie ! Je m’attendais qu’elle se précipite pour m’assaillir de questions sur vous.. et à cause... La vie ne manque pas de piquant. en effet. Rien ne semble avoir changé. Disons que dans un premier temps je vais m’efforcer de me réacclimater. et que tu apprennes à gérer un domaine qui plus tard te reviendra. voyez-vous. dit Bryan qui soudain se rembrunit et changea de ton.

à rétablir votre réputation. En revenant d’exil. Mais lorsque je lui ai parlé de Singapour. — Je savais pouvoir compter sur toi. — Tu comptes lui faire sillonner les mers ? — Bien sûr. Elle adorera les voyages ! — Beaucoup de femmes se soucient surtout de leur demeure et de leurs enfants. de mon nom. Ils rirent tous deux. Bryan reprit le premier son sérieux. — Voilà qui leur promet bien du plaisir. et que malgré ces pertes j’ai pu conquérir un être idéalement parfait ! La preuve : Priscilla est bien la seule qui courra en ma compagnie le vaste monde. les yeux dans les siens. visiblement ému. dit-il d’une voix sourde. en effet ! Je commence à comprendre pourquoi tes projets exotiques te contraignent à faire escale quelque temps dans le paisible Dorset.voulu me mettre en présence de la femme qui devait m’échoir. ses yeux brillaient tant ! Elle a chez elle des quantités de récits et de romans de voyage et d’aventure. Quand je pense que je me trouvais dépossédé de mes biens. comme elle ne tolérera pas de m’y attendre. — Nous nous établirons quelque part. nous emmènerons tous nos enfants avec nous. Je vous y aiderai. Damon lui serra le bras. C’est en partie pour cette raison que je t’ai donné ce rendez-vous à Elverton. de toutes mes forces. A mon avis. — Je vais rester près de vous pour une autre raison. en je ne sais quelle occasion. Quelle femme. et son expression devint grave. pris sous le charme de leurs retrouvailles et de leur bonne entente. Bryan. . Je ne tolérerai pas de la laisser à la maison. de mes souvenirs. le cas échéant. vous vous engagez à faire taire les rumeurs.

moi-même. Or. Il l’était peut-être. J’exclus Chalcomb. très peu d’hommes pouvaient raisonnablement prétendre à la définition d’aristocrates. Il fallait aussi qu’il ait accès à notre coffre-fort. D’ailleurs il pouvait encore moins que Chalcomb se faire passer pour un jeune homme. Il vivait dans les parages. qui se trouve sans doute encore derrière ce tableau. Fils de mon oncle. il avait à peu près mon âge. qui ne pouvait promettre le mariage. La certitude de mon innocence me donne un avantage sur eux. comment pouvez-vous faire taire les soupçons. Mais les policiers n’ont jamais douté de ma culpabilité. Ils ont interrompu leurs recherches. puisque les efforts de la police ont échoué ? — L’enquête a été interrompue dès mon départ. C’est un hypocrite et un sournois. — Dans quelle direction ? — J’ai souvent réfléchi à la question. Reste Evesham. Je sais qu’il faut chercher ailleurs. Sébastien Rutherford m’avait fourni un alibi. si toutefois elle est encore de ce monde. — Par quel moyen. mais incapable de concevoir un plan aussi complexe. Rose Childs le décrivait comme un jeune aristocrate fortuné. De l’assassin. ou bien il en donnait l’illusion. et de jouer la comédie de l’indignation paternelle. puisque leurs rendez-vous avaient lieu au bois de la Dame Blanche. et j’étais déjà loin. Dans sa simplicité. puisqu’il était déjà marié. — Evesham ? Je ne le connais pas. nous savons trois choses.— Mais en refusant de citer le nom de la personne qui pourrait vous fournir un alibi. — Tu n’y perds rien. et clos le dossier. lord Chalcomb et mon cousin Evesham. mon . Il fréquentait assidûment le château. Mon père était veuf. trente ans après les faits ? — En retrouvant le véritable auteur du crime. C’étaient mon père.

voilà le problème. sur son secrétaire. Mon père. Et de surcroît il se flattait volontiers de ses succès auprès des dames. Un personnage de cet acabit n’aurait pas hésité à multiplier les promesses les plus fantaisistes pour vaincre les scrupules ou les résistances d’une innocente effarouchée. Il me tarde de . dans ce cas. Mon père avait une si haute idée de lui-même qu’il s’estimait invulnérable aux petitesses du monde. une cravache. en effet.père répétait souvent que nous vivions tous deux en frères. Sa maison est plus proche encore des bois que le château. car nous n’éprouvions aucune sympathie l’un pour l’autre. Comme Caïn et Abel. Pour éviter les désordres domestiques. Reste le problème du coffre. ou le disculper. — Nous voilà donc pourvus d’un suspect vraisemblable. Il est tombé de haut lorsqu’on a retrouvé une partie des rubis Aylesworth près du cadavre de cette pauvre fille. qu’il ne fermait jamais à clé. Il aimait voir mon père m’imputer la responsabilité de méfaits qu’il avait commis en cachette. Personne n’oserait léser si peu que ce fût un grand seigneur d’une telle importance. Pouvait-il y accéder ? — Sans difficulté. la chose était si notoire que chacun en faisait un sujet de plaisanterie. Evesham me dérobait des gants. pensait-il. Il l’avait notée sur une feuille qu’il laissait souvent traîner ici. pour le plaisir de semer la zizanie entre nous. comme dirait Florian. auxquelles rien ne l’empêchait de faire la cour. Comment le démasquer. admit Bryan. mon futur beau-père. dit Bryan. quelques pièces. quand il oubliait de la ranger dans le tiroir du haut. ne connaissait pas la combinaison par cœur. Dans la famille. qui n’aimait pas les chiffres. — Voilà un personnage antipathique. Il connaissait bien les femmes de chambre et les domestiques. car il cultivait les amours ancillaires. sa mère en était réduite à n’employer que des femmes d’âge canonique. ou plutôt des filles. J’espère que notre enquête sera rapide et concluante.

Se rappelait-il seulement l’épisode très bref de leurs amours anciennes ? Il était marié depuis longtemps. Dans la solitude de sa chambre. et que l’âge de John la convainque de la vanité de ses illusions. souriant et charmeur. un sanglot souleva sa poitrine. Il était revenu. et non pas réveiller des souvenirs. Des frissons nerveux la parcouraient. mon fils.démentir avec éclat les rumeurs que j’ai entendues naguère. sans savoir qu’elles me touchaient de si près. Elle fermait les yeux pour ne pas succomber au vertige. Pour un peu. Damon acquiesça en souriant. Privé de nom. sans doute. comme Bianca. L’aurait-il reconnue ? Des larmes perlèrent à ses yeux. Je vais de ce pas à la recherche de ma future fiancée. Lynden venait prendre possession de son titre. et s’efforça de ne pas défaillir. elle n’avait plus à se contraindre pour contenir la violence des souffrances qu’elle endurait. . — Aucune ombre ne ternira ton mariage. Allons-nous assister à la fin de la fête ? — Souffrez que je vous abandonne à vos amis et à vos souvenirs. Celui dont elle portait depuis longtemps le deuil vivait donc. Anne comprenait maintenant l’émotion ressentie en présence de John Wolfe. La surprise l’avait pétrifiée. je me trouvais jusqu’à présent dans l’impossibilité de lui offrir le mien ! Anne Chalcomb s’appuya à la porte qu’elle venait de refermer derrière elle. dit Bryan. puisque l’hôte des Hamilton était son fils. semblable en cela au jeune homme qu’il avait été trente ans auparavant. Il avait fallu qu’elle se raisonne. fort de l’assurance que donnent l’exercice du pouvoir et la supériorité reconnue. Damon l’avait-il vue ? Non. nous y veillerons. elle aurait perdu connaissance. mais sûr de lui désormais.

la pusillanimité et la faiblesse l’avaient paralysée. Leur dernière nuit surtout. ils s’étaient d’abord lancés dans une chevauchée farouche. murmuré des mots tendres. Ces étreintes répétées. Damon était parti vers un autre monde. Deux jours plus tard. Damon était accusé de meurtre. et conduite au refus. et s’indignait de l’attitude de son père. des beaux enfants qui en naissaient. Ils s’étaient enlacés de nouveau pour faire l’amour avec lenteur. ressassant comme pour se torturer les souvenirs ardents des félicités anciennes.Allait-elle pouvoir prendre quelque repos. attentive à n’oublier aucun soupir. d’abandonner son mari et de commencer ailleurs une autre vie. paresseuses et réfléchies. une autre vie. les amant avaient pu jouir l’un de l’autre comme ils le faisaient depuis plusieurs jours. Il avait proposé à Anne de s’enfuir avec lui. Anne la revivait dans des transports de fièvre. elle avait souvent rêvé de la douceur du foyer. tout au bonheur de passer une longue nuit ensemble. Et plus tard. qui lui refusait sa confiance. jusqu’à l’aube. D’autres fois. réduite à faire de la broderie. aucune caresse. ils avaient ri. Mais la mauvaise honte. exténuante de volupté. revenus à la conscience après l’anéantissement de l’extase. témoin impuissant de la solitude et du vide de son existence. quel sort aurait-elle connu ? Au cours de ses méditations mélancoliques. Dans la fougue de leur jeunesse. En partageant l’exil de Lynden. Chalcomb étant allé traquer le gros gibier aux confins de l’Ecosse. elle s’était . Anne les avait vécues comme l’initiation au bonheur absolu. attentifs aux sensations les plus subtiles. avec tendresse cette fois. de l’amour partagé. fait des plans d’avenir. après une si violente épreuve ? Il lui arrivait de rester éveillée des nuits entières. Anne avait subi son sort de femme humiliée par un mari brutal. aux prévenances les plus délicates.

Une autre femme jouissait de ce bonheur. les années perdues et les espérances mortes. Mais en revoyant Damon. Sur son lit. pendant qu’ellemême se morfondait dans la déréliction.raisonnablement convaincue que la rupture avec la société peut mener à la misère. Sans doute est-il difficile de maintenir dans la durée l’embrasement sensuel d’une liaison brève qui concentre les feux de la passion. Anne laissa libre cours à ses larmes. au remords et au désespoir. . elle avait compris l’inanité de son pessimisme passé. Elle aurait pu vivre heureuse en sa compagnie. à l’aigreur. pleurant les occasions manquées. et connaître un bonheur durable.

Priscilla.17 Le coup aurait pu faire sortir la porte de ses gonds. et Florian. elle était parvenue à réduire le gonflement de ses paupières bouffies par les larmes. absorbé par ses travaux. lovée dans son lit. La porte était restée close. Priscilla. Priscilla la redoutait. . ou plutôt de Bryan. avait résolu de rester sourde aux appels de moins en moins discrets et aux martèlements de plus en plus forts dont il fatiguait l’huisserie. Dans l’espoir de remédier avec un égal succès à ses meurtrissures morales. Depuis son lever. Le personnage n’étant pas homme à se décourager aisément. et ne pouvait être indéfiniment repoussée. Assez tard dans la nuit. Il ne s’était découragé qu’après de longs efforts. le nouveau marquis. elle ne cessait de se répéter pour s’en convaincre que sa force de caractère la mettait à l’abri de toute défaillance. reconnut la présence de John. la précédente tentative faite par Lynden s’était soldée par un échec. restait à son habitude indifférent à toute sollicitation extérieure. c’était se priver du plaisir de l’écraser sous le poids du mépris qui sanctionne les fourbes. A grand renfort de compresses froides. A sa violence. cette nouvelle tentative n’avait rien d’imprévisible. qui feignait de s’appliquer à sa broderie. désormais doté d’un état-civil hyperbolique. Une cruelle alternative la divisait : refuser la visite de l’inconnu. Mlle Pennybaker n’était pas encore rentrée.

Le recevoir. elle se trouverait à demi sortie. dans la position la plus ridicule. monsieur le marquis. sans pouvoir articuler la moindre invective. quelle surprise ! s’exclama Pennybaker. Le temps d’en ouvrir une et de tenter l’évasion. le regard dans le vague. — Monsieur le marquis ! Quel honneur ! Que de bonté ! L’apparition de monsieur le duc votre père m’a positivement. monsieur le marquis. c’était courir le risque de hoqueter des sanglots. hier soir. le marquis de Lynden avait eu tout loisir de reconnaître la topographie des lieux. Au salon.. le visiteur prononça quelques mots. L’élégant personnage adressa à la gouvernante un sourire un peu gêné. Que vous soyez son fils. précisa-t-elle. Elle se contenta de joindre les mains. Au second coup frappé. Voyez qui vient vous voir ! C’est lord Lynden. incompréhensibles depuis l’intérieur de la maison. à demi présente. elle se leva. C’était l’instant fatal. Elle jeta un coup d’œil aux fenêtres. quelle surprise. Dans un premier élan. dans l’intention de s’échapper. c’était courir le risque de se jeter dans les jambes du visiteur. Après deux semaines de séjour à Evermere Cottage. et nous qui n’en savions rien ! Pendant que Penny reprenait son souffle. — Priscilla.. — Bien sûr. à demi pâmée. Permettez-moi de vous en montrer le chemin. quel bonheur ! Un marquis sous notre toit. comme indifférente et détachée de tout. où son entrée sans gloire s’était faite dans le plus simple appareil sur le tapis de l’entrée. Priscilla se pétrifia. Depuis le salon on entendait déjà la froufroutante Pennybaker s’enivrer de mondanités emphatiques. Le salon n’ayant qu’une issue. . comme pour éviter toute confusion. Priscilla pesta intérieurement. transportée.

dit Bryan. dit Priscilla avec une extrême froideur. le regard simplement posé sur le visiteur.. Un coup de tonnerre dans un ciel bleu ! — Mademoiselle Pennybaker. — Pardonnez-lui.. Priscilla pour sa part haussa ostensiblement des sourcils étonnés : un chaperon conscient de son rôle saurait-il déserter son poste ? . Ces politesses me fatiguent.. les événements de la nuit dernière ont provoqué chez cette chère enfant un choc dont elle a peine à se remettre. verriez-vous quelque inconvénient à nous laisser seuls quelques instants. comme celles d’un maestro qui aurait dirigé un hymne à la gloire des aristocrates proches du peuple. Priscilla et moi ? — Euh. milord.. que l’on devinait complice. — Quelle charmante modestie ! Quelle simplicité ! Quelle chance. Ce retour. Fâchée de ce contretemps et du silence qui en résultait. cette découverte. milord. Sans se formaliser ni se décourager. pour que nul ne puisse discerner le caractère de son expression. Priscilla n’ayant rien à chanter et ne trouvant rien à dire n’eut aucune réaction et continua à se tenir immobile. je vous en prie. elle désignait énergiquement Bryan. Priscilla ! Les deux mains de la gouvernante s’élevèrent gracieusement en l’air. il faut vous soigner. Mlle Pennybaker s’extasia.— Bryan. balbutia Penny en se cachant la bouche de la main.. Pennybaker tenta d’exprimer par une série de grimaces expressives l’urgence d’un compliment. Appelez-moi Bryan. — Vous me semblez souffrir de spasmes nerveux. le visage convulsé par l’effort aussi bien que par l’inquiétude.. non. l’aimable gouvernante la couva d’un regard plein d’affection. je veux dire Bryan. bien sûr. avec une souveraine indifférence. Penny. Du menton et de l’œil.

monsieur le marquis ? Prêt à faire la paix. ne put retenir son courroux. qu’avez-vous contre moi ? Après tant de. et s’impatienta d’une telle obstination. disons. — J’en avais l’illusion. incapable de continuer à affecter une dignité hautaine. Penny. Vous me semblez.. Mon prénom est Bryan. Restée seule avec Bryan. — Priscilla. dit Bryan. milord. — Vous avez fait la conquête de Mlle Pennybaker.— Songez à ma réputation. sentiments partagés. Priscilla ? — D’où vous vient ce soupçon.. plus réticente. qui s’esquiva aussitôt. Vous aurais-je offensée. Déçu. Je vois clair désormais. en prenant des airs de conspirateur. — Priscilla ! De quoi s’agit-il ? Que vous ai-je fait ? Priscilla. dit-elle en pinçant les lèvres. — Lorsque j’étais John. vous m’avez bien connu. — Cette façon de me nommer le confirme. Priscilla lui fit part des sentiments que lui inspirait une reddition aussi aisément obtenue. Bryan cessa de sourire. — La distance qui nous sépare m’interdit ce genre de familiarité. comment pouvez-vous parler de distance entre nous ? — Je ne connais personne qui se nomme Bryan. Désormais véhémente et . — Mon charme réside principalement dans mon titre tout neuf. — Quelques instants de conversation avec un gentilhomme n’ont jamais terni la réputation d’une honnête jeune fille. ironisa-t-elle. il lui sourit de la façon la plus engageante. fit observer Pennybaker.

— Je me suis montrée aussi bête et ridicule que Bianca ! Elle vous a vu trop jeune pour être le duc. au risque de flatter votre cynisme.emportée. et dans l’instant vous êtes Bryan Aylesworth. — Priscilla ! Vous m’accusez de n’avoir jamais oublié mon nom ? D’avoir fait semblant ? — C’est évident ! Le duc fait son entrée. vil suborneur ! Vous osez faire l’innocent. honte de ma sottise surtout ! Elle a dû vous amuser. de l’oubli de votre nom. elle laissa libre cours à un flot de reproches et d’invectives.. pour me prendre ma. je... à moi. quand j’ai eu la simplicité de vous dire que peu m’importaient votre nom.. — Vous avez dû bien rire. à vous qui vous saviez pourvu d’un titre ! Avez-vous imaginé qu’en me révélant votre gloire l’éclat de votre nom allait m’éblouir ? . Mais me laisser tout ignorer. de votre passé. pour gagner ma sympathie. je vais vous le dire. puisque vous étiez en danger. quelle félonie ! Si vous saviez combien j’ai honte. Mon. griser par une affabulation.. votre classe sociale. votre passé. de votre part du moins. Tout à sa véhémence. je me suis laissé abuser par une enquête sans objet. — Ce que vous avez fait. Votre mensonge à l’origine avait ses raisons sans doute. la petite campagnarde assez naïve pour écouter vos fables. Priscilla ne tint aucun compte de sa protestation. sans hésitation ni surprise. pour s’évertuer à découvrir votre nom.. sans penser qu’il pouvait avoir un fils. Moi-même. — Non ! La voix de Bryan s’étranglait dans sa gorge. Priscilla. et les mobiles des ravisseurs ! — Un instant. et même vos éventuelles turpitudes. un fils américain.. quinze jours durant ? Après m’avoir joué la comédie du traumatisme mental. quelle injustice. après m’avoir effrontément menti..

J’ai une sœur cadette qui se nomme Adèle. dit-il sourdement. suffocante d’indignation. maintenant. — Jamais je ne vous ai menti. Lorsque. — Priscilla. sans toutefois risquer d’émettre une protestation. blêmir. Lorsque mon père est entré. et tout mon univers est réapparu. écoutez-moi bien. — J’ai dit : « Asseyez-vous ». subjuguée. épuisée. J’avais tout oublié. avant l’instant précis où mon père a . les yeux écarquillés d’ahurissement. je cours ainsi le monde. trop heureuse de se savoir la maîtresse d’un marquis ? Quelle erreur est la vôtre ! J’ai honte. en Inde. Priscilla. se colorer de nouveau. se laissa tomber sur un siège. déclara Bryan. Je me sens trahie. Mais rien de tout cela ne s’est produit. Bryan l’avait vue rougir. à Canton. pour monter votre petite comédie ! Au long de sa diatribe. — Je n’en ferai rien ! Je pré.. bon Dieu ! A ce hurlement. Priscilla se raidit et releva le menton. Ma mère est décédée il y a deux ans. Depuis huit ans. exploitée. A mon tour. mais que nous appelons Delia.. New York. mes voyages d’affaires à Singapour. — J’ai assez longtemps entendu vos sornettes.Que la petite oie blanche glousserait d’aise. et qu’on la remettait soudain en place. J’ai entendu ma bouche le nommer ainsi. Bryan. Tous mes souvenirs me sont revenus. mon activité dans notre compagnie de navigation. ne rompit le silence qu’après plus d’une minute d’observation agressive. Pas une seule fois. elle semblait au bord de l’apoplexie. qui visiblement faisait effort pour se contenir. asseyez-vous. Si seulement vous étiez allé frapper à une autre porte. la mémoire m’est revenue d’un coup. Priscilla dut se taire. comme si on m’avait privé momentanément d’une partie de mon cerveau.

Encore une fois. elle le voulait. A supposer même que j’aie recouvré la mémoire. dit-il en opinant énergiquement de la tête. aux alentours. dont les ancêtres demeuraient déjà à New York alors que la ville s’appelait New Amsterdam. Ma mère qui appartenait à l’illustre famille des Van der Beecks. . balbutia-t-elle.pénétré dans ce salon. Je vous en donne ma parole. lorsqu’il entendait ses beaux-parents s’affronter sur ce sujet à leur fille. Jamais mon père ne nous a dit qu’il était marquis en Angleterre.. Il ne mentait pas.. l’éclat et la fermeté de son regard. elle le savait. — Mais. et elle respirait profondément. je n’en ai rencontré aucun. Mon nom est Bryan Aylesworth. Ils considéraient leur gendre comme un parvenu. et prétendaient avoir contribué à sa fortune en mettant à son service leurs relations. mais ses lèvres s’étaient ouvertes. La voix ferme de Bryan était garante de sa sincérité. — Vous plaisantez ! — Je ne plaisante pas. Ses parents estimaient qu’elle avait commis une mésalliance en épousant un immigrant récent. ignorait elle-même ce lignage. Priscilla écarquillait encore les yeux. ni du duc de Ranleigh. votre guérison n’aurait-elle pas pu se faire progressivement ? — Je ne sais pas. Je n’avais jamais entendu parler d’Elverton. jamais je ne vous ai menti. Il me semble que pour provoquer le déclic libérateur il fallait que je me trouve en présence d’un témoin de mon passé. je n’aurais pas su que mon père était le duc. ainsi que la rectitude de ses traits. — Est-ce possible ? — C’est vrai.. Mais chez vous. Marquis ? Je ne savais pas même le sens de ce mot. Mon père devait rire en secret. qui prenait toujours sa défense.

les bras ouverts.. qui a d’ailleurs pris le large dès hier soir.Priscilla secoua la tête. — Et pour combler la mesure. Nos deux persécuteurs sont en prison. je vous accuse de mensonge. De la façon la plus imprévue. le front dans les mains.. irrésistible.. J’avais tout oublié. — Tout cela me paraît si. — Et grâce au ciel. — De la distance ? Vous plaisantez ! Il me suffit d’avancer d’un seul pas. il s’avança. ils embrassent. Bryan. — Si étrange ? Mettez-vous à ma place. Priscilla se déroba à son étreinte. Je sais qui je suis. que je sache. John.. conclut Bryan. — Pas du tout ! Enfin. sur son siège. — Alors vous me croyez. vous m’accordez votre confiance ? — Comment vous la refuser ? soupira-t-elle en s’abandonnant. — Non. Souriant. Toute cette histoire est trop absurde pour ne pas être vraie. Mon père est instruit des manœuvres de la duchesse Bianca. et mon titre me confère auprès des Britanniques une respectabilité qu’ils dénient volontiers aux Américains. Priscilla ? Tous les mystères qui m’obsédaient se trouvent éclaircis. Mais entre vous et moi. détendue. comme pour remettre de l’ordre dans ses idées. si. qu’il a décidé d’exiler dès ce jour dans le . je veux dire Bryan. et ne manqueront pas de mettre en cause Oliver. Quelle mouche vous pique. je suppose. il ne faut pas. Priscilla. elle se finit bien. mais j’apprends en même temps que je ne suis plus seulement celui que je croyais être. En un instant je retrouve mes souvenirs. Il ne faut pas ! — Il ne faut pas quoi ? Vous donner un baiser ? A cet égard. Trop de distance nous sépare. les marquis agissent comme les autres hommes. c’est impossible.

.. où se trouve la résidence des douairières de la famille. — Alors. Il fit deux pas en arrière et se guinda avec raideur. — . la main droite sur le cœur. Auriez-vous épousé M. pour la punition de sa méchanceté. vous n’y seriez pour rien. ne jouez pas la comédie ! . me ferez-vous l’honneur de m’épouser ? Si vous abdiquez toute initiative en ce domaine. je suis si surprise. commis il y a trente ans. Bryan. bien sûr. Mademoiselle Hamilton.. Mais... elle resta un instant interdite. John. Le seul mystère non élucidé est celui de l’assassinat de Rose Childs. voilà ! s’exclama-t-elle avec l’impatience du désespoir. afin de respecter les usages. Entre nous. préférez-vous que j’adresse cette requête à monsieur votre père.. en se serrant convulsivement les mains. A moins que vous y attachiez de l’importance ? Ce serait la seule raison d’une étrange froideur. et puis. pourquoi ce refus du mariage ? Etonnée.. dites-moi. qui serait seul habilité à donner la main de sa fille ? — Non. Elle y mourra d’ennui.. Priscilla.. ce que je ne peux croire. Priscilla ? Croyez-vous en la culpabilité de mon père ? Pour repousser le fils. Et puis non.. C’est impossible.Yorkshire. — Le mariage ? Vous ne m’avez jamais parlé de mariage ! — Parce que je n’avais à vous offrir qu’un nom d’emprunt. Il ne nous concerne en rien. Croyez-vous que je suis le fils d’un meurtrier. le mariage est impossible. vous fondez-vous sur des rumeurs anciennes qui concernent le père ? — Je n’ai pas l’âme aussi basse. Si même votre père était coupable... — Fariboles ! Bon sang. John Wolfe ? Aujourd’hui je peux vous dire.

— Stupidité ! On n’épouse pas une dot ! . Vous voici marquis. des titres. Vous m’avez fait part naguère d’un mépris affiché à l’égard de la fortune. les marquis portent une couronne ornée de quatre fleurons et de quatre pointes. Elle rougit. voulez-vous ? Vous parlez de ce titre comme d’une maladie. Bryan lui indiqua l’échec de sa manœuvre. La médiocrité de notre fortune me destine au célibat. poursuivit-elle. Un titre suppose de grandes responsabilités à l’égard de votre famille. dit Priscilla pour faire diversion. dans la pauvreté. que je porte comme un chapeau ridicule. et se reprit aussitôt. et parce que les Américains n’ont pas d’aristocratie traditionnelle. vous serez duc de Ranleigh. Bryan.. — Vous en avez toutes les qualités. Malgré ce titre. et même du passé d’un parfait inconnu. Bryan. — Sornettes que tout cela ! J’ai le droit d’épouser qui je veux. c’est impossible. des habitants du domaine.. Vous n’avez donc pas le droit d’épouser une pauvre roturière. — Parce que je vous voyais dans le dénuement.. alors que Bianca n’en a aucune.. Priscilla. peut-être serais-je acceptée dans la meilleure société. je suis toujours moi-même ! — En guise de chapeau. mais dans mon arbre généalogique on ne voit que quelques baronets...— Je ne joue rien.. Un jour. — Deux qualité essentielles me font défaut. Si j’apportais à mon futur époux une énorme dot.. — Comprenez-moi. Je m’étonne de tous ces embarras ridicules. D’un geste. Ma famille est ancienne. Sérieusement.. — . — Quel rapport avec le mariage ? — Vous devez épouser une personne qui un jour sera duchesse. Et vous êtes marquis ! — Oubliez-le.. très dispersés sur les diverses branches.

. votre grand-père.— C’est une nécessité. stupéfaite et ravie. Je n’éprouve qu’un seul désir. Jamais elle n’avait avoué à John. se pendre à son cou. Priscilla : celui de vous épouser ! Priscilla. — Misérable prétexte ! Mon père pourrait s’il le voulait faire couler un blason en or massif. n’avait pas de quoi entretenir sa demeure. les châtelains épousent de riches héritières pour redorer. Une marquise auteur de La cité perdue de Lankoon et de Princesse et sultane.. ce n’était pas faute de l’avoir prévenu. Priscilla. lorsqu’on a la responsabilité d’un château.. coupable d’une dissimulation majeure. que sous un pseudonyme elle écrivait des romans d’aventure et d’amour. dont une partie est abandonnée aux souris. quelle victime de choix. comme on dit leur blason.. un certain train de vie à soutenir. Priscilla cependant se savait autrement fautive. L’ancien duc. aurait tant aimé lui dire oui. romans publiés sous un nom d’emprunt. Je n’ai nul besoin de cueillir une héritière sur les plus hautes branches d’un arbre généalogique. Priscilla se devait d’épargner à la famille Aylesworth. mais profondément malheureuse. elle deviendrait la cible de leur indiscrétion en épousant un grand seigneur. masculin de surcroît. pour un chroniqueur mondain ! Au prix de son bonheur même. Bryan. Traditionnellement. l’embrasser jusqu’à perdre haleine ! S’il acceptait de l’épouser malgré la médiocrité de sa naissance et de sa fortune. raser ce château et le reconstruire à l’identique. Mon père ne vient pas grappiller les rentes ou les pensions auxquelles un duc pourrait peut-être prétendre. Ignorée des échotiers dans l’obscurité de sa condition présente. Nous sommes propriétaires d’une compagnie de navigation maritime. à Bryan. le coup de tonnerre d’une révélation . cruellement éprouvée par des rumeurs anciennes. La moindre indiscrétion susciterait nécessairement un énorme scandale.

. — Car votre crime est grand. il y a. ils feraient des enquêtes sur la petite rien du tout qui a mis le grappin sur le riche héritier Aylesworth ! On découvrirait mon secret ! Ce serait le drame ! Loin de prendre au sérieux cette menace.. Bryan s’en divertit. au moment même où l’on éprouve le sentiment exaltant d’accomplir un sacrifice héroïque. Jadis... Vous avez donc commis des actes que réprouvent les membres de ce qu’on appelle la bonne société ? . — Je parle sérieusement ! s’écria-t-elle avec véhémence. C’est par égard pour votre famille. — Je vais finir par croire que vous ne plaisantez pas. et se rembrunit. inutile d’ajouter une. On critiquerait ma naissance. Comptez-vous égaler ce record ? — Justement.. Mais si cela se savait. De quoi vous accuserait-on ? D’avoir dansé la mazurka à quatre temps ? Il est fâcheux. Le risque de scandale est bien réel. d’abord. comprenez-vous ? — Jadis ? Auriez-vous tordu le bras d’une poupée ? Le chef de ma famille a été suspecté d’assassinat. comment dire. j’ai. bien sûr. difficulté à une autre.. vous comprenez ? Les gens sont jaloux.aussi fracassante. cette rupture. plus impatient que convaincu. il y aurait un énorme scandale ! — Vraiment ? Vous m’en chantez de belles ! — A cause de la vie mondaine. — Non.. Si on le savait... J’ai fait des choses. mais ne serait jamais son époux. d’avoir affaire à un témoin goguenard.. balbutia-t-elle.. elle devait trouver le courage de l’imposer à cet être idéal... qui avait été son amant. Voilà ! Si vous m’épousiez. Ce refus.. Je n’ose y penser ! Bryan fronça les sourcils.

cette largeur d’esprit n’impliquait pas nécessairement l’admiration consentie aux femmes-écrivains. Elle se ressaisit.. Avoir la hardiesse de se mêler d’écrire. Il m’est impossible de vous imaginer dans l’accomplissement d’un forfait ou d’une trahison. Le cruel se prenait au jeu. et semblait décidé à ne pas la laisser en repos. ne me tourmentez pas. bien sûr. Très américaine. et vous avez obtenu le divorce ! — Bryan ! gémit-elle. donc exclusivement masculines.. dites-le-moi. n’était-ce pas transgresser les lois de la nature ? Paroissienne docile et sage. Bryan.. Mais cela ferait des persiflages et des ragots. n’allait-il pas mettre en doute sa féminité ? Sans doute Bryan était-il un homme moderne. mais.. jamais elle n’avait avoué au pasteur Whiting le péché d’écriture... — Par pitié.. Votre secret.— C’est cela même. — Vous avez eu une liaison. épouvantables ! — Voilà qui me semble fort intrigant. dédaigneux des préjugés que l’Angleterre cultive avec prédilection. n’est-ce pas empiéter sur l’un des domaines réservés aux hommes ? Se livrer à des activités intellectuelles. Vous avez été mariée. depuis qu’elle l’avait entendu stigmatiser en termes éloquents les femmes assez sourdes à la volonté divine pour exercer des professions d’hommes. voulezvous ? Il se faisait si tendre et persuasif que Priscilla sentit vaciller sa détermination.. Devait-elle tout avouer ? Mais un aveu ne risquait-il pas d’aliéner l’affection de Bryan ? En apprenant qu’elle avait choisi un nom d’homme. Pas tous. Je voulais dire. — Jamais ! Vous devriez savoir que jamais avant vous. — Vous n’avez tué personne. . Priscilla.

Elle se rappelait les spasmes de son corps parcouru de baisers pendant leur nuit d’amour. Pour que je vous abandonne. et lui baisa l’une après l’autre les mains. Vous désirez que je parte. Priscilla tenta de lui échapper. reprit-il. — Pourquoi me rendez-vous les choses si difficiles ? gémit-elle. Son épouse. Je désire vous épouser. — Mon obstination aura raison de tous les obstacles. — Il le faut. il faudrait que votre désir surpasse le mien. Parlez-en à votre père. C’est à cela qu’elle renonçait. Cessez de sourire ainsi. Croyez-moi. — Je ne le peux pas. dit-il simplement. mais en vain. — Il faut d’abord me donner une bonne raison de ne pas m’épouser. — Je ne vous réponds plus. — Vous avez raison. Cela ne suffit-il pas à la rendre caduque ? Bryan fit un signe de dénégation. Loin de l’homme qu’elle aimait. il vous conseillera sur le choix d’une femme. son embarras lui donnaient le vertige. à une vie entière de baisers et de caresses. et laissez-moi.Sa maladresse. Au contact des lèvres de Bryan sur ses mains. Priscilla crut défaillir. — Il me faut vous rendre les choses difficiles. Bryan ne put empêcher son regard de s’allumer. et ses lèvres de dessiner un sourire sensuel. ma mère. — J’ai refusé votre proposition. de sa chaleur. Epanoui au souvenir de la nuit qu’elle évoquait. de son rire. — Je ne pense pas qu’il puisse abonder dans votre sens. Bryan. Je ne l’avais pas vraiment oublié. avant de les libérer. Je le désire très fort. Ayez confiance en moi. . Il lui prit les mains. des larmes dans les yeux. n’était pas une lady.

puis la porte qui se refermait derrière lui. Effondrée sur le sofa.comme l’existence allait lui paraître morne. — Je ne renonce pas. Il sortit. . Je vous laisse vous reposer. Priscilla entendit ses pas dans le hall d’entrée. dit-il encore. Mais vous me reverrez bientôt. et froide ! Elle dut se mordre la langue pour l’empêcher d’avouer sa défaite. elle éclata en sanglots. aussi souvent qu’il le faudra. Je reviendrai. Le jour viendra où vous me direz oui.

que le départ de sa mère. A quelques jours de son départ. Priscilla envisagea d’abord de la décliner. Lorsque le nouveau duc de Ranleigh fit porter aux Hamilton une invitation à un dîner intime en l’honneur d’Alec. Nul prétendant jamais. et le hasard le plaçait toujours près d’elle. exilée dans sa résidence lointaine de duchesse douairière. A Alec aussi. de manière à fuir les assiduités du neveu de celui dont on célébrait le vingtième anniversaire. si bien qu’elle éprouvait l’impression de vivre sous son regard. soulageait et attristait à la fois. et Mme Smithson disposait dans des coupes les douceurs sucrées dont il faisait quotidiennement hommage à la rebelle. pouvait-on croire. il se disposait à accomplir sa vocation militaire. Mais il fallait penser à Mlle Pennybaker. et ses manœuvres criminelles. qui brûlait d’assister à cette mondanité et ne pouvait s’y rendre seule. Ne voulant voir dans le refus que lui opposait Priscilla qu’un simple contretemps. n’avait conduit sa cour avec tant de méthode et d’assiduité. Bryan. fidèle à sa promesse.18 Les jours suivants. il fleurissait en permanence Evermere Cottage. l’affection de ses amis contribuerait peut-être à atténuer l’amertume que suscitaient en lui l’indignité de sa mère. La fille de Florian ne pouvait assister à une manifestation mondaine sans qu’il y fût présent. Encouragé par le duc son demi-frère. multiplia les visites et les attentions délicates. .

Comme elle l’avait prévu. Il y avait là un mystère. et les interventions des autres convives. comme pour mieux se retrouver ensemble. qui multipliaient les aparté et se parlaient bas. car les passions soudaines. Avec une parfaite maîtrise de ses réactions. Malgré la vivacité du dialogue. Priscilla fut à plusieurs reprises distraite par l’attitude surprenante de lady Chalcomb et du duc de Ranleigh. ni rappelé de ces souvenirs personnels qui donnent du relief à une évocation. Priscilla le savait pour en avoir été victime. Lady Chalcomb y était présente. Emportée par sa verve et par son entrain.Bien convaincue de sacrifier sa tranquillité au bonheur de Penny et d’Alec. et même celui de ses lèvres sur son poignet. . elle lui donna volontiers la réplique. qui se donnait en petit comité. Cette sorte d’intimité avait quelque chose de surprenant. tant ils se complaisaient à sourire un peu niaisement. les yeux dans les yeux. Priscilla parvint à recevoir les compliments de Bryan sans laisser paraître le trouble insupportable que suscitait en elle le simple contact de sa main. ainsi que M. ils échangeaient ensuite un regard complice. Alors même que leur attention venait d’être attirée ailleurs. jamais elle n’avait mentionné la moindre anecdote. sur le ton de la confidence. Priscilla se rendit au dîner. Anne connaissait donc l’ancien marquis de Lynden ? Bien que la légende des Aylesworth ait été souvent évoquée en sa présence. Veufs l’un et l’autre. songeait Priscilla. on aurait pu les croire sous l’effet d’un coup de foudre. ne naissent que dans les cœurs véritablement vierges. il semblait ignorer qu’on ne baise pas la main d’une jeune fille. S’ils n’avaient été proches l’un et l’autre de la cinquantaine. Rutherford. l’entreprenant personnage était son voisin de table. puisqu’en Américain peu au fait des usages. en personne de bonne compagnie.

A vous de vous y mettre ! Sa bonne humeur avait quelque chose d’exaspérant. Vous me suivez partout. On vous voit me parler trop souvent. Je vous ai dit et répété que je ne pouvais vous épouser. où le volume impressionnant des sièges faisait de chacun d’eux une sorte de cachette individuelle.. — Les pies jasent. vous accompagnez tous mes déplacements. Mais n’avez-vous pas remarqué que j’espace mes requêtes ? Trop d’insistance achèverait de me rendre odieux. ma chère. — Chat ! s’écria-t-il plaisamment en se jetant dans le siège opposé. si la ténacité de Bryan n’avait été récompensée après un quart d’heure d’expectative. je pense. qui ne pouvait se prolonger indéfiniment. mettant à profit le passage obligé des hommes au fumoir. En attendant. après tout. Il faut bien que je vous entoure de toutes mes attentions. dit-elle avec sévérité. N’est-ce pas ainsi que se comportent les prétendants au mariage ? — Bryan. mon ambition demeure. ne pourrions-nous cultiver l’amitié ? Le commerce des esprits ne manque pas de charme. Après le dîner. Priscilla trouva refuge dans l’un des petits salons de l’étage. et cela fait jaser. Elle aurait pu trouver à la longue quelque inconvénient à cette solitude. L’amitié ne peutelle parfois servir de masque à des entreprises moins avouables ? . en effet. songea Priscilla.. Voulez-vous cesser ce manège ? — Quel manège ? — Ne faites pas l’innocent.Anne et Ranleigh se trouvaient en principe immunisés contre ce genre d’affection. — Je ne joue pas. je vous en prie. — Plusieurs fois. Priscilla l’observa avec circonspection.

. — Il sait son nom ? — Il pourrait s’agir de son cousin Evesham.— Cela ne me paraît pas impossible. qui seriez incapable d’accomplir un tel crime. voyez-vous. — Puisque les fleurs ne font naître en vous aucun émoi. et à cette feinte modestie. et farouche. Bryan. — L’accusation est grave. mieux vaut rester intraitable. Mon charme n’opère sur vous nul effet. J’ai tenté de vous faire la cour. Mais je le crois innocent parce qu’il est votre père.. il semble le seul à même d’avoir commis le crime.. — Le juge a permis à mon père de consulter les rapports établis par son prédécesseur. Vous . Il se pencha vers elle. Il ne peut être essentiellement différent de vous. mon père est parvenu à déterminer le seul suspect possible. — Quoi donc ? — Un mystère à résoudre. comme pour lui confier un secret. Par l’âge et la condition sociale. répondit-elle avec prudence. et l’affaire s’est trouvée classée dès son départ en exil.. je vais vous offrir de quoi exercer vos talents. Ils n’incriminent que mon père. sans succès. Pour leur échapper. Comme il est innocent. — Un mystère ? Lequel ? — A force de réfléchir sur la mort de cette malheureuse Rose Childs. proposa-t-il. car vous le croyez innocent. à plus forte raison sur la personne d’une femme qui de votre fait attendrait un enfant. — Les ivresses sont mauvaises conseillères. Priscilla ne put s’empêcher de sourire à ce marivaudage. Ce ne sera qu’un pis-aller. Que faut-il faire pour cela ? — Rien d’extraordinaire. n’est-ce pas ? — Je n’en aurais pas juré avant son retour. et le parfum des fleurs n’enivre point votre âme.

je vous l’affirme. il n’existe ni interdit ni empêchement. mais Bryan la contraignit à l’immobilité en lui saisissant le poignet. ajouta-t-il comme pour la rassurer. et tellement indifférente à l’essentiel ! — C’est faux ! s’indigna-t-elle. tout en sachant qu’une telle mésalliance vous était interdite. — Il me semble avoir déjà entendu cette antienne de la mésalliance. — Comment comprendre ce qui n’est pas dit ? — Je ne peux rien dire. . Vous me haïriez trop. — Bon sang. Bryan. Se pouvait-il que ce motif fût le seul ? Quelle catastrophe s’il ne lui demandait sa main que par devoir.n’auriez pas non plus donné de faux espoirs à cette pauvre fille en lui laissant croire que vous alliez l’épouser. — J’aurais mieux fait de me taire. Mais puisque vous tenez tellement à votre respectabilité. déclara l’intéressée en relevant la tête. vous avez déserté le toit paternel en compagnie d’un homme ! Priscilla eut un pincement au cœur.. jamais je n’abuserais de la crédulité de quiconque. Vous craignez un scandale aux raisons obscures. Pendant toute une nuit. alors qu’elle. sinon votre entêtement ridicule. Elle esquissa une prompte retraite.. Priscilla. Priscilla. si attachée aux apparences. Je ne vous croyais pas si superficielle. Bryan sourcilla. rien ne s’oppose à notre mariage. — Vraiment ? Alors pourquoi ce refus ? — Vous ne comprenez donc pas. Il est inéluctable. laissez-moi vous rappeler que votre réputation n’est pas sans tache. qui le désirait si passionnément. se trouvait contrainte de la lui refuser ! — Cet argument est vain et ridicule. mais tout laisse à penser qu’il soit le seul qui vous touche. Notre mariage aura bien lieu. Vous avez raison. Mais en ce qui nous concerne tous deux. dit-il avec véhémence.

Visiblement gagné par l’impatience.. Je ne suis pas féru de devinettes. . L’amour demeure. jamais il n’avait murmuré « je vous aime ». Au cours de ses plus ardents transports de tendresse. Je n’ai pas connu mes grands-parents. le temps l’estompe. Elle lui promettrait. par l’intensité de ses regards. bien sûr. Il lui pardonnerait d’avoir écrit des romans. — Pas plus que votre obstination. Priscilla éprouva de nouveau la tentation pressante de se délivrer de son secret. de mettre fin à sa carrière. quoi qu’il lui en coûtât. Dans les dispositions qui animaient Bryan. Mais le désir s’épuise et passe. Auriezvous été condamnée pour crime de lèse-majesté après avoir écrit un pamphlet républicain ? — C’est ridicule. — Ce secret m’exaspère à la fin. — Votre père aurait-il séduit dans sa jeunesse toutes les débutantes de New York ? Serions-nous proches parents ? Cousins ? Frère et sœur utérins. sans doute saurait-il se montrer indulgent. Il illumine deux existences. Essayons pourtant.. échappe à l’usure du temps. Son désir se trouvait attesté par ses actes. Mais allait-elle vraiment bénéficier de cette indulgence escomptée ? Jamais encore Bryan ne lui avait parlé d’amour. Voyons ailleurs. Vous craignez l’influence héréditaire du grand-père dément que vous avez enfermé dans la cave ? Que m’importe sa folie ? Les familles royales s’honorent toutes de quelque illustre gâteux. Bryan quitta un peu vivement son siège. d’utiliser un pseudonyme masculin. — Non. peut-être ? Voilà qui m’étonnerait ! — Quelle horreur ! — C’est pourtant le seul empêchement sérieux que l’on pourrait opposer à notre mariage.Fascinée par le regard à la fois impérieux et implorant qui se fixait sur elle.

se dressait un personnage hirsute et négligemment vêtu de hardes en désordre. Le coup de feu avait été tiré au rez-de-chaussée. — Eh bien je suis.Priscilla respira profondément. ou plutôt une seule voix. ouvertes pour l’occasion. Il vacillait en parlant.. Renvoyer Elliot Pruett au cabinet des faux-semblants. Depuis la pièce du bas. sa main droite levée semblait accompagner sans les contrôler vraiment les évolutions d’un revolver à canon long. mais courir le risque du pardon. on entendait des voix venant du salon bleu. qui tenait en quelque sorte lieu de coulisses aux pièces de réception. qui ne manquait pas de pittoresque. — Par ici ! Un escalier de service permettait au personnel de passer d’un niveau à l’autre sans emprunter l’escalier d’honneur. Une détonation assourdissante accompagnée d’une explosion cristalline fit tinter les lustres. A l’abri de cet écran. dissimulés aux regards par un vaste buffet lourdement ouvragé. Bryan venait de parler d’écriture. qui supportait une collection de porcelaines chinoises. et ouvrit la bouche. dont l’âme ronde semblait fasciner les spectateurs. de fort calibre. mais indiscrète et gouailleuse. Priscilla sur ses talons. Bryan courait déjà. Dans l’encadrement des doubles portes. ils purent observer la scène. dans les salons de réception. Elle détourna la tête pour cacher sa honte. . Ils avancèrent silencieusement par un étroit couloir jusqu’aux limites de la pièce. c’était se priver de bonheur. c’était se couvrir de ridicule. Priscilla tira le bras de Bryan. Comme ils atteignaient le palier monumental.. Pourquoi ne pas parier sur son indulgence ? Garder le secret.

dit-il d’une voix posée. Mlle Pennybaker. Il a fallu qu’elle s’amourache d’un malfaisant d’la haute. pour ce que vous avez fait à ma Rosie ! Jamais elle a fait d’mal à personne. . murmura Bryan à l’oreille de Priscilla. — Vous vous trompez. dit Bryan entre ses dents. ni de sa mort. Elle se guinda pour lui répondre de la même façon. Entre Rose et moi il n’y a jamais eu d’amourette. avec vos sous ! Et revenu chercher l’héritage. — Un colt. pour le dominer du regard. Les visages étaient généralement livides. A personne. les débris d’un grand vase chinois témoignaient de l’efficience de l’arme. que l’on voyait frissonner. du fils du château ! Ranleigh. Sur le tapis.Le duc se tenait devant la cheminée. Parti. semblait pour une fois attentif. ce n’était pas moi. vous avez tout. les beaux habits. Florian Hamilton. et de la maladresse du tireur. Rutherford et de lady Chalcomb. entouré de M. sans aller à la Tour de Londres. lui posait sur l’épaule une main rassurante. Rosie. que l’ivresse. hein. tentait de fixer l’attention de l’exalté sur ses propres yeux. A l’écart de ce trio. d’ordinaire distrait. Rien du tout. qu’elle en a fait. Childs. — C’est le frère de Rose Childs ! — Bon sang. que vous êtes. — Qu’est-ce que ça peut faire à des gros comme vous ? Les sacs d’or. et chacun retenait sa respiration. l’impression de puissance et la présence d’un public poussait à la déclamation et à l’emphase. à la hache. les traits tendus mais le visage ferme. à la corde. que menaçait plus particulièrement l’intrus. Le garçon qu’elle fréquentait. Ils se tinrent attentifs au discours du personnage. le reste des assistants faisait un groupe compact. vous comprenez ? Je ne suis responsable ni de ses malheurs.

mon pauvre ami. parce que pour souligner sa conclusion Childs avait fait un ample geste circulaire. se reprit tout à coup. — Je partage entièrement cette opinion. Bryan s’accroupit derrière le meuble. pour qu’il lui parle à l’oreille. Pour qu’il voie qu’elle avait compris le message. pour meurtre d’un pair du royaume ? Ne comptez pas sur l’indulgence de la justice. et qui va payer ! Depuis trente ans qu’elle crie vengeance. Dans cette affaire. Votre vieille maman. Bryan s’éloigna par où ils étaient venus. les gros on les laisse filer. Alors c’est pour ce soir. bon Dieu ! En faisant un geste d’appel. et se redressa convulsivement. Le groupe des spectateurs frémit en esquissant un recul. Sacrément tranquille. Sébastien Rutherford attira sur lui son attention. que vont-ils devenir. Childs. des jeunes milords. pas un autre. et Priscilla l’imita. y’en avait des tas autour d’elle. Elle vit que ce manège n’échappait pas à Ranleigh.— Bien sûr que c’est pas vous. — Quand je vous donnerai le signal. s’apitoya Childs. et mettez-vous à l’abri ! Il désignait du regard la collection de porcelaines. si on vous pend. cassez quelque chose sur les dalles. mais qui ne manifesta aucune émotion. on les pend. . ironisa le malheureux. ma sœur. — J’aurai l’esprit tranquille ! hurla-t-il. Rutherford s’empressa d’abonder dans son sens. votre ferme. je m’y prendrais autrement. Les pauvres. dont la détermination semblait chanceler. une sorte de salut. vous avez tout à perdre. Avec un courage méritoire. dont les paupières battirent. Priscilla se saisit à deux mains d’un vase rebondi et le serra contre son cœur. — C’est bien vrai ça. — A votre place. pas vrai ? Foutaises ! C’est vous. si on vous met en prison.

le duc semblait le défier du regard. Lady Chalcomb. — Merci.. afin d’immobiliser la droite. Pour assurer son tir. tout l’monde le sait. Impassible. Je ne puis vous laisser commettre cette erreur. déclara crânement Rutherford. répliqua-t-elle sans quitter des yeux l’homme au revolver. — Je refuse de me déplacer. monsieur Rutherford. m’sieur l’duc ! — Laissez au moins lady Chalcomb et M. madame la baronne. Ranleigh se départit soudain de son calme. madame. dit-il avec une sorte de morgue. — Un instant. A l’étonnement général. — Faites cela proprement. j’ai pas l’œil sûr. vous êtes bonne. Rutherford s’écarter de moi. faut dire. qui tenait l’arme. Anne ! ordonna-t-il sur un ton comminatoire. monsieur Childs. Avez-vous confiance en moi. Il jeta un regard inquiet au vase fracassé. Permettez à toutes ces personnes de s’éloigner. — Pour qu’ils viennent m’embêter ? Pas question. — Taisez-vous.L’atmosphère était tendue à l’extrême. je l’crois. Vous avez pas mérité la mort. Ecartez-vous. Il ne sera pas dit que j’aie sacrifié votre vie à ma réputation. Vous. — Pour ça. dit Childs en penchant la tête de côté. l’air finaud. Ce soir. c’est d’accord. — Laissez-moi faire. Tout c’que vous dites. dit cette dernière en faisant un pas en avant. Vous aussi. Childs s’aida de sa main gauche. J’suis pas fou. Damon.. Me croirez-vous si je vous assure que Ranleigh n’a pas tué Rose votre sœur ? . si vous voulez éviter de les atteindre par erreur. monsieur Childs ? — Pour sûr.

on n’entendait que des exclamations. — Vous étiez pas dans le bois de la Dame Blanche. La multiplicité des événements et des coups de théâtre épuisant complètement les facultés d’analyse de chacun. Stupéfaite. Avec Ranleigh. des fragments de phrases et les interjections les plus variées. laissa choir son arme. Le soupir général de stupeur ne fut audible qu’une fraction de seconde. J’étais chez moi. lui retournait un bras dans le dos et le couchait au sol en jurant et pestant. Bryan était déjà sur lui. — Je n’ai pas assisté au drame. et le premier surpris par le coup de feu qu’il tirait en l’air. Rutherford et Priscilla. objecta-t-il. Childs fit volte-face. Priscilla avait porté la main à sa bouche.Pour exprimer son embarras. qui dans la fièvre de l’action et l’excitation des étonnements successifs ne trouvait pas la force de reprocher à Bryan sa témérité. — Le signal ! Il fallait attendre le signal ! La confusion la plus extrême régnait dans le salon. Toute la soirée. Pour tenir compagnie au duc et à son fils. en lâchant le gros vase. Anne Chalcomb s’était réfugiée dans les bras de Ranleigh. en effet. Près de la cheminée. La plupart des invités avaient quitté le château. qui l’étreignait tendrement. Alec et le général Hazelton étaient partis livrer Childs à la prison locale. et toute la nuit. Ne venait-il pas d’annoncer à son père et aux personnes présentes leur prochain mariage ? . il ne restait dans le petit salon que Anne. soudain béante. L’explosion de la porcelaine libéra chacun de son immobilité. Childs fit une grimace qui lui déformait tout le visage.

Il me semble convenable de faire bénir notre union dans des délais assez brefs. qui nous ont vus rentrer. et jusqu’à sa veulerie. Aurait-il eu seulement assez d’énergie pour accomplir un tel forfait ? . les entrées qu’il avait au château. je ferai comme Anne. quel étonnant miracle ! — Vous épouserez le duc. Priscilla avait en conséquence reçu les félicitations de Ranleigh. reconnut Rutherford. — Il est vrai que ce pauvre Evesham a l’âme bien basse. dit Bryan. me serviront à l’occasion de témoins. sur l’exquise Priscilla Hamilton. J’ai fait un rêve. que je croyais mort. puisque l’actuel marquis a jeté son dévolu.— Si vous refusez encore. — Evesham ? s’exclama Rutherford. Il nous faut absolument contraindre Evesham à reconnaître sa culpabilité. ne vous déplaise. Emportée par l’euphorie générale. qui pour sa part venait d’annoncer à l’assistance éberluée son prochain mariage. Ce paltoquet ? Vous le croyez coupable ? — J’ai eu le temps de réfléchir. qui depuis des années faisait à la veuve du baronet Chalcomb une cour respectueuse mais empressée. sa situation sociale. tout me porte à le suspecter. Je ne souhaite pas que lady Chalcomb ait à m’apporter publiquement le témoignage qu’elle a livré ce soir en petit comité. — Nous en parlions tout à l’heure. je n’ose dire son grappin. semblait prendre les choses avec philosophie. Epouser Lynden. dit Ranleigh. Son ami Ranleigh n’avait-il pas pris sur lui une avance considérable ? Anne était radieuse. lui avait-il dit en confidence. Beau joueur. Rutherford. Son âge. dit-elle dans la paix du petit salon. — Quelle aventure extraordinaire. Il importe donc de découvrir d’urgence le véritable criminel. et je dirai comment nous avons passé toute une nuit ensemble. dit Ranleigh. qui devient réalité. Le pasteur et le général.

Il me déplaît d’étaler sur la place publique des secrets anciens qui nous sont chers. Mais à quoi bon revenir sur ces histoires anciennes.. Ma réputation ne sera inattaquable qu’à partir du moment où le véritable criminel sera démasqué. il était ivre. Il a eu le loisir de s’en débarrasser. Je pense aussi à cette Rose Childs. ajouta-t-il en soupirant. Ce soir. Pour éviter d’y céder. puisque lady Chalcomb vient de te mettre hors de cause ? — Je l’ai dit tout à l’heure. soupira Anne Chalcomb. — Les indices s’effacent en effet. Depuis tout ce temps. — Il les aurait encore ? s’étonna Rutherford. il me semble que le pauvre hère qui était là tout à l’heure a le droit de savoir la vérité. — Mais il a voulu ta mort ! — Son deuil l’a conduit à une sorte de folie. Sébastien. et les témoins les plus anciens ont disparu. que j’ai aperçue quelquefois. Priscilla ne trouva pas mauvais de lui soumettre une intuition subite. . Et puis. mais les pierres précieuses sont dit-on éternelles. beaucoup d’indices ont été effacés. au prix de cette déclaration. Si nous pouvions prouver qu’Evesham détient le reste des rubis Aylesworth. ou de me suspecter d’avoir marchandé notre prochain mariage.— Il arrive aux faibles de se dépasser. Nous n’avions pas vingt ans. Elle ne reposera véritablement en paix que lorsque son assassin recevra son châtiment. dans les circonstances exceptionnelles.. — Il sera difficile de le confondre. — Sans doute. L’attendrissement menaçait l’assistance. sa culpabilité serait démontrée. La malignité des gens est telle que l’on risque d’accuser Anne de faux témoignage.

ils perdraient leur valeur. certaine de tenir son auditoire sous son charme.. — Revenons aux rubis. Comme chacun restait coi. — Je connais peu Evesham. et trop attaché aux richesses pour les détruire. Sébastien. — Fouiller une demeure. Le seul moyen de savoir s’il les détient encore. qu’il accompagnait volontiers à la chasse. A l’exception notable de Bryan. il a pu croire un moment qu’il hériterait du titre. murmura-t-elle. mais fort bénin. dit Priscilla. peu habitués aux fantaisies de Priscilla. Mais c’est un délit. dit Anne. C’est le soir. Evesham n’est pas peu fier d’appartenir à ma famille. après ma disparition. Leur maître n’a pas dîné au manoir. et l’opération suppose des complicités. il s’est porté acquéreur de tapisseries anciennes et d’un échiquier d’ébène et d’ivoire dont je voulais me défaire. pour cause de désœuvrement. Priscilla ! — Un délit. si dévoyé fût-il. Les domestiques se sont retirés dans leurs quartiers. Aucun Aylesworth.. Si Evesham est bien le coupable. elle prit un air mystérieux. dit Ranleigh. un crime.— J’en doute. Ils sont trop célèbres pour être vendus. Comme elle marquait un temps de . parce qu’il est absent. Anne plus vivement que les hommes. Débités en petits joyaux. Après le décès de lord Chalcomb. — Je vois les choses ainsi. ne se séparerait de ces rubis. S’il a volé la parure. si on le compare à un meurtre. sans doute. c’est d’opérer chez lui une perquisition. Bryan ne put s’empêcher de rire en observant les mines étonnées de son père et de Rutherford... chacun se récria. il conserve jalousement ses vestiges. mais je sais qu’il aime les beaux objets.

Il me semble intéressant d’inventorier certaines de ses possessions. Je me souviens d’ailleurs que dans notre enfance il se flattait d’avoir accès chez lui à un cabinet secret dont il chantait merveilles. . Bryan et moi irons très discrètement ouvrir ses tiroirs. Bryan. Vous aurez soin de prolonger agréablement la soirée. Priscilla le remercia d’un sourire. — Vous ne manquez pas d’imagination. le danger ! dit distraitement Bryan. qui n’avait encore envisagé que les attraits d’une telle expédition. s’il le fallait. qu’il ne connaît pas. dit Damon. Pendant ce temps. — Je l’ai invité ? s’étonna Damon. Si même l’invitation l’étonne. Loin de se laisser convaincre. il l’acceptera par curiosité. assez tard peut-être pour qu’il soit prudent de trouver un lit à votre hôte. — Et pourquoi est-il absent ? Dites-le-nous. — Parce que monsieur le duc de Ranleigh l’a invité à dîner au château. mademoiselle Hamilton ! Il avait pris le ton des comparses de cirque. confirma Priscilla. le duc fronça les sourcils. Et de toute façon. pendant que les autres s’entreregardaient. Je veux bien inviter Evesham. ni d’audace. Mlle Hamilton n’est pas exactement l’une de ces faibles femmes qui s’effraient d’un rien. Elle aime l’action. en effet.silence pour faire augmenter la tension. je ne peux lui interdire de m’accompagner. il me semble. un peu abasourdis. qui ne s’en réveillera que plus dispos ! Bryan applaudit. Rien de plus naturel. il voulut lui servir de faire-valoir. après une si longue absence. — Pour renouer connaissance. Mais. il me semble exclu que tu acceptes la complicité d’une jeune fille dans une démarche aussi dangereuse ! — Ah oui. Et je lui montrerai le manoir. — Je m’accrocherais à ses basques.

Sébastien. décida-t-il. cette excitation pouvait aller jusqu’à . J’invite Evesham samedi prochain. Tout à l’heure. — Nous ne perdrons pas notre temps. rétorqua sans s’émouvoir Priscilla. ils feront merveille. Je n’invite personne. et je fais de cette visite nocturne une affaire personnelle. il tenta d’éteindre dans son regard la petite flamme qui disait quel plaisir il escomptait de cette expédition à deux. Afin d’éviter les soupçons importuns. — Je veillerai sur Priscilla. Ensemble. Ni Bryan ni vous-même n’avez à vous embarrasser de mes problèmes. — Alors n’en parlons plus. vous me racontiez les exploits accomplis par votre fils en Inde et ailleurs. A supposer même qu’elle émane de Bryan. — Il n’empêche. — Alec part demain chez les cadets de la Garde.— Alec fera tout aussi bien l’affaire. Nous égrènerons les souvenirs des temps anciens. grommela le duc. Toi aussi. — N’en faites rien. c’est entendu. J’irai seul. — Alors j’irai moi-même. — Eh bien. Anne Chalcomb s’épouvanta. et je connais ses talents. Nos enquêteurs auront le champ libre. affirma Bryan. et nous jouerons au billard jusqu’à l’aube s’il le faut. Si l’on trouvait à vivre une aventure quelque chose d’extrêmement stimulant. ajouta Rutherford. — Le risque me paraît grand. Damon ! J’approuve le plan de Priscilla. conclut Bryan sans préciser autrement sa pensée. Cette machination ne me plaît guère. votre présence au dîner serait indispensable. soupira Ranleigh. — Mais vous seul pouvez lancer une telle invitation.

— Descendons. épingles de cravate. boutons de manchette. avait recherché. . le pas le plus léger. par tapotements discrets. et plusieurs bagues. C’est paradoxalement en s’enfermant avec son complice dans la pièce confortable qui de toute évidence était la chambre d’Evesham qu’elle se rasséréna quelque peu.une légère ivresse lorsque l’opération se déroule en compagnie de l’être aimé. Depuis le parc. A l’extrémité d’un corridor dallé se découpait dans la pénombre la courbe d’un assez bel escalier. dans le silence de la nuit. mais en vain. songeait Priscilla en progressant avec précaution entre les jardinières et les pots géants d’un joli jardin d’hiver. le moindre froissement. l’ouverture successive des portes sur des pièces qui semblaient inhabitées fut à l’origine de nouveaux émois. Ses prévisions se vérifiaient : en l’absence de leur maître. Mais aucun rubis n’y figurait. A la lumière de deux bougies. les domestiques avaient déserté l’étage noble du manoir d’Evesham et le rez-de-chaussée. murmura-t-il. ainsi que dans une annexe où sans doute veillaient quelques joueurs de cartes. qu’enveloppait une profonde obscurité. l’hypothétique chambre secrète. Sur les degrés de pierre. ils fouillèrent sans les déranger les tiroirs de la commode. c’est par l’étage que Bryan et Priscilla devaient commencer leur visite. le contenu de la penderie et des coffrets de taille et de facture très différentes. Bryan. les visiteurs avaient pu apercevoir de la lumière sous les combles. En les gravissant. mais témoignant tous d’un grand raffinement. Priscilla éprouva vivement la séduisante angoisse que confère le risque lorsqu’il est recherché. semblaient retentir. Comme ils en étaient convenus avant d’entamer leur incursion. A l’étage. Le jardin d’hiver donnait directement accès à la maison. Deux d’entre eux contenaient des bijoux d’homme.

Il rendait un son plein. objecta-t-il en haussant les épaules. qui lui semblait un espace outrageusement ouvert. un grand et un petit salon. et ils ne contenaient que des papiers divers. à droite de l’escalier. La cheminée de marbre blanc s’ornait d’une frise abondamment sculptée. Bryan frappait de son index replié le panneau à droite de la cheminée. Celui de gauche sonnait creux. et le panneau s’ouvrit. Au niveau du hall d’entrée. Nulle part on ne voyait de pierres précieuses. — Les romans ne sont que des œuvres d’imagination. proposa-t-elle. exposé aux regards les plus lointains. Pendant que Bryan tapotait les parties accessibles des murs. une bibliothèque aussi vaste que les deux salons réunis attestait elle aussi le raffinement du collectionneur. afin de mettre en valeur des statuettes orientales. Comment l’ouvrir ? — Essayez les reliefs et les bosselures de la cheminée. Aucun d’entre eux n’était fermé à clé. — Seriez-vous experte en passages secrets ? — Dans les romans.Disciplinée. Priscilla le suivit et subit de nouveau dans la pénombre l’épreuve de l’escalier. ou de rubis.. des bibelots. Priscilla inventoria les tiroirs d’un bureau. . étaient meublés avec un grand dépouillement. — La cachette. De nombreuses vitrines contenaient des miniatures. ils s’ouvrent toujours ainsi. De l’autre côté. — Priscilla. L’arrière-train se déroba. des ivoires gravés. représentant une scène mythologique.. Il appuya son propos d’une chiquenaude à la croupe marmoréenne d’un Centaure.

D’un accord tacite. Il sortit et referma la porte. Avant de percer l’obscurité. La « chambre secrète » n’était qu’une sorte de placard vide. Comme il tendait l’oreille. Bryan alla jusqu’à soulever par les coins le tapis d’Orient. à l’exception d’un poussoir qui aurait permis de la fermer de l’intérieur. Leur désillusion fut à la mesure de la satisfaction qui l’avait précédée. leurs investigations terminées. La croupe du Centaure se remit aussitôt en position. qui rendaient un son plein. ils s’apprêtèrent à quitter la pièce. — Bonsoir. On entendit des pas. se fit de la main un bâillon. une détonation sourde les fit sursauter tous deux. et très nette.19 Le panneau s’était entrouvert sur un espace sombre. à la recherche de quelque trappe. épouvantée. Bryan prit le bougeoir. un bruit de verrou tiré et de serrure. il échangea avec Priscilla un regard de triomphe. Bryan s’était pétrifié. Bryan ouvrant silencieusement le chemin. la voix un peu réprobatrice d’un domestique. Priscilla. Par acquit de conscience. aux parois absolument nues. Le marteau de la porte principale venait de retomber lourdement. Nous n’attendions pas monsieur de si tôt. Bryan frappa du doigt ses parois. Ils poursuivirent leurs recherches avec méthode. monsieur. Le visage exprimant encore l’émerveillement. .

— Ne vous en plaignez pas. — De Stentor. vraiment ? . — Ne me faites pas croire que vous enfermez vos objets d’art dans une bibliothèque. dominant le brouhaha d’autres voix. — C’est trop petit ! dit-elle dans un souffle. bon sang ! Evesham ! Les yeux de Priscilla s’écarquillèrent. mon vieux. — Je ne suis pas égoïste. l’entraînait vers la cheminée et pressait le marbre. De ses talons jusqu’à sa chevelure. en amateur solitaire. tous les deux. On entendait des voix. Jaspers. Rutherford était donc de la partie. Le local était vraiment trop exigu. en même temps qu’une faible lueur apparaissait tout en haut de la paroi : une sorte de résille invisible de l’extérieur assurait l’aération. en enflant outrageusement la voix. Bryan se rencogna dans le placard et la plaqua vivement contre son corps. répliqua Evesham avec agacement. Vous avez des voix de stentor. mon cousin ! C’est un salon d’exposition qu’il leur faut ! Le duc de Ranleigh s’exprimait avec emphase. — Vous voulez dire en égoïste ? ironisa une autre voix. Elle le sentit frémir en même temps qu’elle lorsqu’une voix bien connue se fit entendre. Bryan la prenait déjà par la main. étrangement sonores. De sa main libre. répondait Evesham qui par comparaison semblait presque aphone. Ni dur d’oreille. il attira la porte et poussa le verrou. elle se trouvait en contact étroit avec son complice. — Je ne tiens pas à recevoir la foule. Je dispose mon musée autour de moi. Sans la lâcher. votre présence le prouve. tout aussi forcée et sonore que celle du duc.. M. Donnez de la lumière.. Priscilla retint sa respiration.

Priscilla n’eut aucun mal à s’empêcher de rire. de manière à donner aux « enquêteurs » tout le temps de s’échapper. qui les revivait avec une précision étonnante. Il faisait très chaud dans cet espace étroit. Cette boîte étroite la . aidée par la chaleur et les mouvements intimes de son corps. recevait des compliments. avant d’éclater de rire. Lorsque Bryan lui effleura d’un baiser les cheveux.. et aux observations qu’elle avait pu faire. Evesham ne s’en laissait pas conter. rythmiquement. Serrée comme elle l’était. — Je croyais que dans la marine. Ignorant en quel endroit du manoir ils pouvaient se trouver. Ranleigh et Rutherford allaient prolonger leur visite. Sur un quatremâts. Elle se concentrait sur ses souvenirs. Priscilla songea avec ennui que. il entreprit de lui masser la nuque. Elle crut défaillir. Que de chemin parcouru depuis ! Elle n’entendait plus le bavardage des amateurs d’art. Evesham ouvrait ses vitrines.Pour répéter plaisamment le nom du héros de la guerre de Troie. on manœuvrait au sifflet. pour se faire entendre. Rutherford enfla de plus belle sa voix. Elle soupira si fort que la pression du corps de Bryan sur le sien s’en trouva augmentée. l’obscurité presque totale ainsi que leur position empêchait Bryan de la voir rougir. elle sentit sa chair la plus intime répondre avec bonheur à la caresse qui semblait la traverser tout entière. donnait des explications. fit-il observer. les croyant dans quelque autre pièce. Du pouce. dit pour sa part Ranleigh. La gorge nouée. le duc et son ami d’enfance voulaient bien sûr les alerter. de ses cuisses. il faut parler fort. Comme il avait chaud lui aussi. elle faillit crier. Priscilla songea à leur première rencontre. Par bonheur.. — Excuse-moi. et comme ses muscles se tendaient ! Ceux de son torse.

descendaient à sa taille. Elle tenta de s’opposer à ses efforts lorsqu’il entreprit de vaincre cet obstacle. comme pour prendre sensuellement connaissance d’elle. Il lui agaça le menton et le cou. condamnée au silence. Bryan titillait doucement chaque aréole. et comme l’aurait fait un aveugle il effleura du bout des doigts la courbe des sourcils de Priscilla. jusqu’à la haute fermeture de sa jaquette d’écuyère. impérieuses. Sans interrompre sur sa nuque la caresse lancinante. Priscilla inspira profondément. Soumise à la torture. . Bryan libéra son autre main.tenait prisonnière. elle ne songea plus à se défendre. et ferma les yeux pour savourer plus intensément la caresse attendue. se hâtaient de dénouer. qui tout naturellement vint épouser le galbe de l’autre sein. en défaisant un à un les boutons. saisissait entre le pouce et l’index les pointes durcies et leur imprimait des mouvements légers. si intensément qu’elle en sursauta. Il inclina la tête pour lui baiser la nuque. appeler au secours. Lorsqu’il parvint en froissant son corsage à y insinuer la main. Attentive à ses seules sensations. elle s’abandonnait avec reconnaissance à la hardiesse de son conquérant. les mains de Bryan régnaient sur les globes jumeaux. libérant ainsi sa main gauche. Un pressentiment la combla d’inquiétude et d’espérance. descendant vivement jusqu’à sa taille. Priscilla ne percevait plus de l’autre côté de la cloison. Comme elle l’avait souhaité. esquissant une subtile torture. de sa joue. Vaincue. qui se gonflaient et s’épanouissaient à leur contact. Les mains de Bryan. elle ne pouvait échapper à son bourreau. de dégrafer. de vaincre tout ce qui faisait obstacle à leur invasion. de ses lèvres. et quand elle sentit avec quelle habileté cette main passait sous sa chemise et lui prenait un sein. quittant soudain sa poitrine. Actives. Elle crut défaillir lorsque cette attente se réalisa. qu’une rumeur inintelligible.

Après un moment d’attente. Il semblait que leur étreinte ne dût jamais prendre fin. il actionna le verrou intérieur. elle éprouvait la virilité dont Bryan lui imposait la force. Priscilla leva les bras pour prendre appui sur la paroi. Les hanches de Priscilla ondulèrent à son rythme. elle baignait dans une sorte d’euphorie profonde. les doigts inquisiteurs effleuraient l’intérieur de ses cuisses. qui la surprit en s’embrasant soudain. la cloison révéla le salon éclairé de la seule lueur de la lune. et lui baisa la bouche avec emportement. sous la batiste des jupons et des dessous intimes. Priscilla aurait voulu s’en défendre. Aucun autre bruit n’était perceptible. D’un mouvement convulsif. se mordant le poignet pour ne pas crier. — Ils sont partis. L’esprit encore vide. Lorsqu’elle reprit une conscience confuse des choses. la souleva en la serrant de toutes ses forces contre son corps. Encore brûlantes du contact de ses seins. que leurs lèvres et leurs langues fussent inséparables. elle s’entendit d’abord respirer avec force. et se trouva emportée dans un déferlement de jouissance. elle prit une profonde inspiration. si maladroitement que Bryan dut la soutenir. en lui rappelant l’intensité de son désir encore frustré. Priscilla se sentit tituber en sortant de la cachette. les paumes lisses couvraient ses cuisses. L’air y semblait par comparaison très frais. Toute dolente encore de volupté. Elle sut . Tout son être se concentrait sur le prodige qui allait s’accomplir. sa toison. En s’ouvrant. lui murmura Bryan à l’oreille. mais l’étroite prison contint son élan. Priscilla sentit naître en elle un regain de désir.Elle les sentit sur sa peau nue. Il la saisit alors. Contre ses reins. et une autre torture l’emporta hors d’elle-même. trouvaient la perle d’où s’irradiait la jouissance. Les doigts qui parcouraient la lisière palpitante de sa féminité la pénétraient.

je ne peux pas bouger. la souleva très haut. — Evesham ? murmura-t-elle comme pour solliciter une confirmation. Bryan se dévêtit en même temps qu’il enlevait à Priscilla sa veste. ses jupons. Appuyé contre elle. — Jamais je n’ai vécu aussi intensément. — Il ne reviendra pas. et la jeune femme ressentit en même temps que lui. ses dessous. ils se rhabillèrent en prenant garde de n’abandonner aucun indice de . L’urgence d’une prompte retraite s’imposa pourtant. puis serra entre ses jambes les reins de Bryan afin d’attiser en lui les flammes du désir. et se caressant ainsi l’un à l’autre ils éprouvèrent ensemble la crainte de raviver leurs ardeurs. l’éblouissement de l’extase. Il faut partir. sa jupe. les cuisses écartées. — J’ai cru mourir. abaissés et prêts à dépouiller son corps. Priscilla poussa d’abord un cri de surprise. Il la laissa pourtant glisser le long de son corps. Qu’il aille au diable ! Saisi tout à coup d’une sorte de frénésie érotique. le plus follement du monde. Il la saisit par la taille. vite ! — Je ne veux pas. dégrafés. qui lui caressait le front et les cheveux dans un geste d’apaisement et d’amour. Bryan ne parvint à reprendre son souffle qu’avec peine. murmura-t-il. Eperdu. et en la faisant descendre il vint en elle d’un mouvement lent et continu. Lorsqu’il fut entièrement nu. déjà déboutonnés. Avec plus de soin qu’ils n’en avaient mis à se dévêtir. qu’il y prendrait sa part. elle ne portait plus que ses bas. son corsage. il répéta avec force les mouvements alternés qui les emportaient ensemble vers la volupté suprême. et la conscience du danger permit à la raison de l’emporter. lui répondit-elle. comme le jour où Priscilla l’avait vu pour la première fois. Ils allaient faire l’amour en ce lieu étranger.que pour cette fois Bryan ne serait pas seulement l’auteur de sa félicité.

Depuis le premier jour. — Taisez-vous.. elle se languissait de l’entendre. Cette constatation. je vous aime. n’attendait plus qu’un mot. rassembla la masse blonde de la sienne en un gros chignon. près de leurs chevaux à l’attache. Priscilla. Je ne puis vivre sans vous. Personne n’avait donc observé leur fuite. Nous ne pouvons indéfiniment nous mettre dans des situations impossibles pour. pour se retourner vers le manoir. Bryan parvint à discipliner approximativement sa chevelure sombre... ils l’avaient faite ensemble. Je ne veux pas vous épouser par courtoisie. dans le bonheur. — Epousez-moi. Toutes les fenêtres étaient obscures. ou par foucade. qui dans la fièvre des embrassements avait perdu la plupart de ses épingles à cheveux. Certaine de leur désir mutuel. et de leurs activités. Je vous aime. Priscilla. Priscilla. maintenant. ils se tournèrent l’un vers l’autre. Je vous aime avec votre entêtement. Ils ressortirent par le jardin d’hiver et traversèrent en hâte le parc. émue. Priscilla. Ils attendirent d’être parvenus à sa limite. dit Bryan à mivoix.. sans avoir à l’exprimer par des mots. auquel manquaient plusieurs boutons.. je vous en supplie.leur passage.. reprit Bryan. peu sensible quoi qu’elle en ait dit à la hiérarchie des castes sociales. et parvint à l’emprisonner en partie dans la coiffe de son tricorne d’amazone. Du même mouvement. — Je ne me tairai pas. chastement. Priscilla. tant leur entente était intime. pour jouir l’un de l’autre. Epousez-moi très vite. avec votre manie irritante des secrets ... et se prirent par la main. — Jamais je n’ai connu un tel bonheur. La jaquette haut fermée dissimulait fort heureusement le délabrement de la chemise et le désordre du corsage froissé. mais pour vivre longtemps avec vous.

reprit sa propre monture. l’air fâché. en pleurant. Avez-vous trouvé les rubis ? — Nous n’avons malheureusement vu aucun rubis. Dans l’euphorie de l’étreinte. — Enfin ! s’écria Ranleigh. ajouta-til. dit Bryan. — Tant pis pour les rubis. L’émotion provoquée par cette apparition ne dura que le temps nécessaire à leur identification.. — Nous vous entendions. Priscilla renvoya à plus tard sa confession. Nous nous demandions si vous nous aviez précédés. à notre porte ! Elle lui jeta les bras autour du cou. elle songea à ce qu’il venait d’appeler son « secret dérisoire ». répondit Bryan. De prudentes explications s’imposaient. le mot que j’attendais. puisque la pièce secrète dont vous m’aviez parlé est attenante à la bibliothèque. Consciente de l’urgence. Après une dernière inspection de leurs tenues respectives. Si nous ne l’avions découverte avant votre arrivée. et l’on put bientôt trotter sur le chemin du retour. Nous nous y trouvions enfermés. Voilà.. Rutherford haussa les épaules.. Bryan. — Dépêchons-nous de reprendre nos chevaux.. dit Rutherford. depuis que je vous ai vu. Nous nous sommes efforcés de vous prévenir de notre présence.. Il était temps de le dévoiler. dit Bryan. Jamais je n’avais parlé si fort. je vous aime. Je vous aime et je veux vous épouser. je gage. Nous nous sommes trouvés contraints d’attendre votre départ pour nous échapper. oh. Moi aussi. Evesham nous surprenait. — Vous l’avez dit quatre fois. . Mais pourquoi diable avez-vous raccompagné si vite Evesham ? Il était convenu que vous le reteniez jusqu’à l’aube. J’ai dit. Bryan la mit en selle. si vous saviez comme je vous aime ! Je vous aime. et Damon non plus.. A l’orée d’un petit bois. Lady Chalcomb vous attend.dérisoires. deux cavaliers se détachèrent soudain de l’ombre. sans doute.

surtout. que faire ? — Il faut interroger Childs et sa mère. — Ils me croient coupable. sur le chemin de la prison. — Rien d’autre ne l’intéresse. Chacun en convint. — C’est vrai. et l’on reprit le chemin d’Elverton. plaida Ranleigh. avant d’éclater ensemble de rire. Luimême ou sa mère ont peut-être entendu prononcer des termes auxquels ils n’attachaient pas d’importance. répondit Priscilla avec tant de conviction que les trois hommes en furent surpris. A M. et nous inviter dans l’instant. rappela Ranleigh. il s’en est débarrassé depuis longtemps. Voilà une soirée dont je me souviendrai. et sur son échec. Vous avez pris un risque inutile. Il a fallu qu’il agite la marotte de ce collectionneur fou. dit-il. Après un moment de réflexion. l’idée saugrenue d’une visite-conférence ! — Je ne pouvais pas savoir qu’il allait me prendre au mot. Rutherford et à vous. rétorqua Rutherford. — L’idée me semble intéressante. — Nous faisions un joli trio de vieux radoteurs. Les deux amis s’entre-regardèrent sévèrement. Childs dans son . pour ma part. dit Bryan. Borné comme il est. et qui nous fourniraient de sérieux indices. mais à présent. Bryan et Priscilla donnèrent à leurs aînés quelques indications sur le déroulement de leur mission. Evesham est intarissable sur ce sujet. dit-il avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle. Alec m’a raconté que l’autre jour. qui avez connu cette époque. il a pu les interpréter sans les comprendre vraiment. Mais il me semble ne pas avoir lancé. maugréa Rutherford. Les cartes et le billard l’ennuient. — Peut-être. — Ces rubis.— Je tiens Damon pour entièrement responsable de ce contretemps. Damon fut le premier à rompre le silence. Mais il faudrait demander à Childs quels sont les termes exacts employés par sa sœur. dit le duc.

je suppose. — Détrompe-toi. C’était de la dentelle. un petit cadeau offert à sa sœur. C’est l’observation à vrai dire fort pertinente de Mlle Hamilton qui m’a rappelé ce détail. ou quelque accessoire de toilette. Rutherford manifesta quelque agacement. Je n’ai pas porté plainte. C’est de l’inconscience ! Il a voulu te tuer ! — Je ne veux rien ajouter aux souffrances qu’il a injustement subies. — Un cadeau retrouvé ? Tu ne m’en as pas parlé. il me semble nécessaire d’interroger ce Tom Childs. . Rappelle-toi que malgré le témoignage de Sébastien le juge a interrompu l’enquête sans rechercher d’autre coupable. et classé l’affaire. Quinze jours de prison pour récidive d’ivresse publique. et que j’avais disparu. Il aura bientôt purgé sa peine. offert par moi bien sûr. Mon exil constituait un aveu. — Je n’attachais pas d’importance à ces propos d’ivrogne. dit Bryan. il y a trente ans. — Dans ce cas. Malheureusement pour nous. — Parce qu’il me croyait coupable. lui dit son père. et qu’il aurait retrouvé par hasard dans sa chambre. — Après un tel forfait ? s’indigna Rutherford. Les recherches ont été interrompues dès mon départ. mais Priscilla apporta au contraire son soutien à Damon. Quelle ironie du sort. pour lui aussi bien que pour les autorités. Bryan semblait partager l’avis de Rutherford. supposait Alec. dit paisiblement Ranleigh. il ne sortira de prison que dans quelques années.délire se vantait de posséder une preuve. si l’on s’apercevait à présent que Rose Childs a laissé derrière elle une preuve irréfutable de l’identité de son assassin ! — Mais pourquoi son frère n’aurait-il pas confié cet objet à la police ? dit Bryan. Fâché sans doute de n’avoir pas eu vent de cette confidence.

Son mutisme ne risquait-il pas de ternir son bonheur ? Le lendemain matin. Une enquête qui se fonde sur une trace matérielle a de fortes chances d’aboutir. elle est la marque de votre noblesse de cœur. pimpante et rose. Florian. Loin d’y trouver la quiétude à laquelle est en droit de prétendre une enquêtrice après une expédition de nature exceptionnelle. semblait animée d’une vigueur expansive. Il vous montrera cet objet. où elle passerait la nuit. tenait conférence dans le salon. Mlle Pennybaker. A peine eut-il le temps de s’exprimer en aparté. et après avoir pris son petit déjeuner en compagnie d’Anne Chalcomb. elle n’avait pas eu le loisir d’avouer à l’être aimé le secret de ses turpitudes littéraires. elle dut affronter un certain nombre de mystères. dit Damon. Priscilla se leva tard. regagna Evermere Cottage. — J’espère qu’il me le confiera. proche de l’allégresse. l’œil allumé et le teint d’une rare . Nul doute que Tom Childs. j’en suis convaincue. embellie. dont la carriole stationnait devant la porte. Jusqu’à nouvel ordre. La présence de son père et celle de Rutherford contraignirent Bryan à rester sur la réserve au moment de se dire au revoir. Priscilla acquiesça en souriant. — Il faut fixer la date de notre mariage ! murmura-t-il dans un souffle. puisque nous avons évité le scandale. Les trois cavaliers escortèrent Priscilla jusque Chalcomb Hall. bien qu’au fond de son cœur elle éprouvât une secrète détresse : pressée par le temps. ne comprenne votre bonté. dans le brouhaha général. Le pasteur.— Votre générosité vous honore. L’expédition de ce soir n’est qu’un demi-échec. Evesham reste notre principal suspect. monsieur le duc. rajeunie. si hostile et si rustre qu’il soit.

. Il cligna des yeux et sourit d’une façon un peu niaise. il prit Mlle Pennybaker par la main. Sous son propre toit. Savoir quoi ? C’est autre chose. minaudait-elle en se levant son tour. voilà le problème ! déclara Florian en adoptant le ton d’un conférencier féru d’exordes saisissants.. De la façon la plus déplacée. — Tout savoir. Mais au fait. où. — Papa ! Cette blessure. — Le pasteur Whiting t’expliquera. Penny se cachait le visage. — Ce n’est pas vraiment une surprise. balbutia Priscilla. En apercevant sur son front un pansement rose. quand. tout savoir ? Priscilla s’abandonna à l’ahurissement. Réduite au silence par la stupéfaction. poursuivit Florian. Il fallait faire attention ! Florian se leva en riant de plus belle. Priscilla écarquilla les yeux. songea sa fille. il lui semblait assister à une comédie incompréhensible. — Je vous suis. Priscilla.. le traumatisme dont il souffrait n’avait pas seulement atteint son épiderme.fraîcheur.. de façon continue. ondulante et ravie... Priscilla pressentit un accident. pour qu’on ne la voie pas rire en versant des larmes de bonheur. sache que Mlle Pennybaker ici présente m’a fait l’honneur de m’accorder sa main. L’ordre des choses le veut ainsi ! — Mais.. — Isabelle et moi te laissons en compagnie du pasteur. Florian. Ah oui. ma chérie. L’attitude de Mlle Pennybaker impliquait par ailleurs un inquiétant phénomène de contagion... Vous venez. Sans doute.. riait sans raison apparente. comment dire.. Isabelle ? J’ai un problème à résoudre.. d’un air un peu gêné toutefois. Il affectait certaines fonctions cérébrales. La recherche nous appelle ! . Ne pensez-vous pas que Priscilla devrait.

Je serai forte. Le général lui ayant adressé un compliment à vrai dire anodin. Alors Hazelton a voulu frapper un grand coup. L’outrance même de ses propos a clairement indiqué auquel des deux adversaires allait sa préférence. Mlle Pennybaker ayant repris connaissance a vu l’ecchymose sur le front de Florian. Saisi d’une sainte colère. Elle l’a accusé. — Eh bien. Hazelton s’est défendu de mériter une telle appellation. Alors elle s’est précipitée comme une tigresse sur le général. Le ton est vite monté. et le général a battu en retraite. — Ils sont devenus fous. Mlle Pennybaker allait de l’un à l’autre afin de calmer les esprits. et l’a demandée en mariage. Une poursuite s’en est suivie. au cours de laquelle votre père s’est heurté la tête contre un meuble. dit le pasteur. mais elle ne faisait qu’attiser leurs ardeurs. Priscilla songea que Mme Whiting s’était sans doute déjà régalée de ce récit. Pendant que le pasteur reprenait son souffle. révérend. et de pratiquer le bellicisme particulier aux officiers frustrés de victoire. dont le nez saignait abondamment. Mlle Pennybaker servait le thé.La main dans la main. La pauvre s’est évanouie entre les bras du médecin. injustement il faut le reconnaître. nous étions réunis hier soir avec le Dr Hightower et le général Hazelton. d’avoir ouvert les hostilités sans sommation. les deux tourtereaux prirent la direction du laboratoire. . votre père s’en est offusqué au point de prononcer le terme de « vieille baderne ». Florian a frappé Hazelton sur le nez. elle la lui a donnée. Priscilla ne put s’en prendre qu’à lui. Restée seule avec Whiting. et constaté les efforts qu’il accomplissait pour se relever. Votre père lui a demandé sa main. a émis des doutes sur l’humour de Florian. comme vous le pensez bien. Voilà. et l’a qualifié d’« enquiquineur » et de « bonnet de nuit ». Racontez-moi tout.

j’estimais que l’exil volontaire de Lynden attestait sa culpabilité. je veux dire du marquis. pendant ce temps ? Etonnée. — Ces événements me dépassent. — Je crains que Tom Childs n’éprouve à son égard que de l’antipathie.. Le duc envisage d’interroger le frère de Rose. Priscilla acquiesça en souriant. Mais Ranleigh espère trouver un indice matériel. Il ne pouvait être au bois de la Dame Blanche. poursuivit le pasteur d’une voix douce. Le pasteur semblait ravi de l’aventure. après tant d’années écoulées. concurrence lui a ouvert les yeux. Mais le voici de retour. — C’est vrai. — Cela étant. La personne avec laquelle il se trouvait cette nuit-là l’a confirmé en ma présence. et vous pensez je crois qu’il possède un sérieux alibi. — Mais dites-moi. Priscilla fit les yeux ronds. la question que je me suis posée est la suivante. A demi approbateur. les affaires de votre protégé. — Que voulez-vous dire ? . Rutherford. à demi sceptique.. Je soupçonnais depuis longtemps Penny d’éprouver de la tendresse à l’égard de mon père. comment s’arrangent-elles ? — Nous essayons de démontrer l’innocence de son père. Mais c’est bien difficile. et je ne suis qu’un modeste pasteur de campagne. disons que la. Mais il semblait si indifférent ! — Eh bien. — J’en suis certaine. qui ne peut avoir été l’assassin de Rose Childs. Comme la plupart des gens. qui permettrait de confondre le coupable. dit Priscilla. Où se trouvait M. mais j’ai beaucoup réfléchi. murmura-t-elle. reprit-il.— C’est incroyable. Whiting hocha la tête.

— Franchement. et d’une telle perspicacité. dit une voix d’homme. Priscilla s’offusqua de sa hardiesse. Priscilla. moi non plus. depuis la porte d’entrée. Sébastien Rutherford les tenait sous son regard. Si le véritable alibi de Lynden est ailleurs. qui vivait au château. le jeune Rutherford s’est personnellement placé hors de cause. où était Rutherford ? — Si je comprends bien votre raisonnement. dont les yeux bleus et le visage paisible respiraient l’innocence. que Lynden se garderait de contester. Dieu seul et l’assassin connaissent la vérité. alors Rutherford n’a plus d’alibi. Mais à y bien réfléchir. il est patent que Rutherford a fourni à Lynden un faux alibi. — Révérend Whiting. Puisque Lynden ne se trouvait pas avec lui. je ne sais qui suspecter.. il possède le profil du séducteur de Rose Childs. Whiting et Priscilla firent volte-face.— Eh bien. qui connaissait peut-être les relations secrètes de Lynden. . vous n’allez pas me faire croire que vous osez suspecter M.. l’alibi qu’il donnait à Lynden lui servait à lui-même d’alibi. Rutherford ! Il haussa les épaules. qui absoudre. En donnant sa caution à son ami. Surpris. qu’une servante considérait sans doute comme fortuné. — En cette affaire. contemplait avec stupéfaction le pasteur. Le chapeau à la main. — Monsieur le pasteur. Un jeune gentleman. bouche bée. jamais je ne vous aurais cru doté d’un esprit aussi pénétrant. Whiting opina de la tête. un tel personnage savait qu’en offrant à Lynden un alibi il s’en procurait un.

20

Priscilla rougit violemment. Rutherford n’avait de toute
évidence rien perdu de la conversation.
— Mon Dieu, mon Dieu, soupira le pasteur.
— Voilà qui dit tout, ironisa Rutherford.
— Vous avez entendu, murmura Priscilla. C’est
extrêmement... embarrassant.
— « Embarrassant », en effet. Aucun mot ne convient
mieux que celui-là.
— Je souhaite que vous n’en conceviez aucune irritation,
poursuivit prudemment Priscilla. Nous nous attachions à
passer en revue toutes les hypothèses, voyez-vous.
— De l’irritation ? Vous ne sauriez m’en inspirer,
mademoiselle Hamilton. Un peu de contrariété, tout au plus.
Le pan de sa cape s’écarta, et sa main droite apparut, en
même temps que le canon d’un pistolet dont Priscilla aperçut
d’abord l’âme ronde, car l’arme se trouvait braquée sur son
visage.
— Mon Dieu, mon Dieu, soupira derechef Whiting.
Prise au dépourvu plutôt que véritablement épouvantée,
Priscilla ne perdit rien de sa lucidité. La maîtrise de soi n’estelle pas la meilleure arme, en de telles circonstances ?
— Je vous croyais innocent, dit-elle. De tout mon cœur,
j’aurais voulu réfuter cette hypothèse déplaisante, parce que
j’ai en vous une telle confiance, monsieur Rutherford !

Lorsque je parlais d’embarras, j’étais sincère, tant j’éprouvais
de gêne à vous soupçonner, ne fût-ce que par pure
construction intellectuelle.
Rutherford sourit à demi et esquissa un salut de
remerciement, et de regret.
— Votre confiance m’honorerait, mademoiselle, si j’avais
le bonheur de la mériter. Il n’en est rien, hélas. Je pressentais
ce dénouement, voyez-vous. Damon, Bryan et vous-même
menez l’enquête avec trop de détermination pour qu’elle ne
finisse pas par aboutir. Hier, j’ai tenté de provoquer un
scandale qui vous aurait désarmés, en ramenant Evesham chez
lui. Le scandale n’a pas eu lieu, et vous ne vous êtes pas
découragés. Lorsque Tom Childs lui aura montré telle ou telle
babiole jadis offerte à Rose, Damon reconnaîtra aussitôt mon
style. Il faut que je prenne mes dispositions avant que le
pasteur et vous-même n’alliez exposer à tous vents vos...
constructions intellectuelles.
— Quelle disposition comptez-vous prendre ? Nous
assassiner tous les deux ? En cette fin de matinée, il se
trouvera bien quelque témoin pour vous avoir vu arriver, ou
repartir.
— Je n’en viendrai à cette mesure extrême que si votre
mauvaise volonté m’y contraint, dit posément Rutherford. Je
ne suis pas un criminel endurci, voyez-vous.
— Vous avez pourtant su jeter la suspicion sur Lynden
avec une habileté singulière.
— Je ne le soupçonnais pas d’avoir une liaison
inavouable, qui le privait de véritable alibi. Je n’avais rien
préparé, rien prévu. Jamais je n’ai voulu tuer Rose. C’est un
accident.
— Un accident, vraiment ? Analogue à celui que vous
allez provoquer peut-être ?

— Priscilla, par pitié, murmura Whiting, ne le contrariez
pas.
Rutherford, dont le visage s’était assombri, agita
imperceptiblement son arme.
— Ecoutez le révérend, dit-il, ne me contrariez pas, et
approchez. Vous allez venir avec moi.
Passant soudain de l’effarouchement à l’agressivité, le
paisible pasteur s’interposa, prêt à en découdre.
— Je vous interdis formellement de l’emmener !
— Vous comptez m’en empêcher ?
Dominant de toute sa hauteur le petit homme aux cheveux
blancs, Rutherford s’étonnait de sa hardiesse, sans avoir à la
redouter.
— Je compte bien essayer, répliqua noblement Whiting.
Tant qu’il me restera un souffle de vie, vous n’enlèverez pas
cette jeune fille innocente pour l’emmener sur le lieu de son
trépas !
— N’ayez aucun souci de cette sorte, mon révérend. Je
compte bien la laisser vivre, et ne me livrer à aucune violence,
pour peu qu’elle accepte de remplir son rôle, et de garantir ma
sécurité.
— Comment cela ?
— Pour trouver mon salut dans la fuite et l’exil, encore me
faut-il réunir sans délai une somme suffisante. Mon ami
Damon ne refusera pas de me la procurer, pour préserver la
précieuse existence de celle que son fils porte dans son cœur.
Attenter à la vie de Mlle Hamilton, ce serait me priver d’un
véritable trésor. Ne perdons pas de temps.
Il fit un geste impérieux. Whiting s’avança d’un pas, les
deux poings levés, défenseur dérisoire et touchant. Priscilla lui
posa la main sur le bras.
— Ne vous mettez pas dans cet état, révérend Whiting. Ne
le contraignez pas à vous frapper. Je ne doute pas de la

sincérité de M. Rutherford. Il ne me fera aucun mal, dans son
propre intérêt.
— Eh bien soit, dit le pasteur en s’écartant à regret. En cas
de... de malheur, Rutherford, mon témoignage vous accablera.
— Ne perdons pas de temps, répéta Rutherford.
Il saisit sans brutalité le coude de Priscilla, en pressant au
creux de sa taille le canon du pistolet, et la fit sortir de la
maison. Priscilla eut la surprise de constater qu’il avait par
avance pris la précaution d’attacher la longe de son cheval à la
ridelle de la carriole du pasteur. Installée sur le siège à côté de
son ravisseur, elle prit les rênes sans attendre son ordre, et
conduisit en silence.
Ne courant pour l’instant aucun risque, elle n’éprouvait
aucune crainte personnelle. Mais la proximité du criminel lui
donnait une nausée assez forte pour susciter en elle une sorte
de vertige mental. L’élégant Rutherford, partout fêté et
honoré, avait donc assassiné la pauvre fille qui lui demandait
réparation. Il s’était mis hors de cause, il s’était donné une
réputation d’ami fidèle, tout en jetant la suspicion sur Damon.
Pendant trente années, l’imposteur avait abusé son monde, en
jouant le rôle de parangon de vertu et d’honnêteté.
Priscilla s’efforça de contenir son dégoût et sa rage. Il lui
fallait garder l’esprit clair, pour contrecarrer les tentatives du
malfaiteur, et le mener à sa perte.
Bien que leur visite ne fût pas prévue, aucun des valets de
service au château ne s’en étonna. Priscilla songea amèrement
que, depuis toujours familier des lieux, Rutherford avait de
bonnes raisons de connaître personnellement les domestiques,
anciens ou plus jeunes. L’attente dans le petit salon fut brève.
Damon, empressé et détendu, y fit bientôt son entrée.
— Priscilla, Sébastien, tous les deux ensemble ! Quelle
bonne idée ! Quel plaisir !

L’attitude contrainte de ses visiteurs ainsi que leurs
expressions, agressive et résolue pour l’un, inquiète et
bouleversée pour l’autre, effaça toute jovialité de son visage.
Les sourcils froncés, il les observa, et sursauta en apercevant
la main de Rutherford, crispée sur le pistolet.
— C’était donc toi, murmura-t-il. Bryan ne s’était pas
trompé.
— Bryan le savait ? s’exclama Priscilla.
— Il n’en avait pas la certitude. Mais il m’a fait part de ses
doutes. Parfaitement étranger à cette triste aventure comme à
cette maison, à ce pays, il a vu les lacunes de mon
information, et pressenti ce que je refusais d’envisager, dans
mon aveuglement. N’étant pas comme moi ton ami d’enfance,
Sébastien, il a pu réfléchir lucidement. J’ai d’abord combattu
ses suggestions, mais elles m’ont donné à réfléchir.
Accablé de tristesse, Ranleigh parlait lentement, la voix
brisée.
— Hier, poursuivit-il, tu as commis une maladresse, en
imposant à Evesham de nous accompagner chez lui. Alors,
pour te faire sortir de tes retranchements, j’ai improvisé cette
histoire de dentelle ou de petit cadeau retrouvé par Childs
après la mort de Rose...
— Tu l’as inventé ? Childs n’a rien trouvé ?
— Pas à ma connaissance. J’ai voulu voir quelles seraient
tes réactions. Je n’avais pas prévu ce genre d’agression.
Sébastien, mon pauvre Sébastien, pourquoi tout ce gâchis ?
Ton amitié m’était si chère...
— J’étais, je suis ton ami, Damon, tu dois me croire.
Jamais je n’ai voulu te nuire. Les événements en ont décidé
autrement. Rose Childs n’était pas une petite sainte. Elle savait
ce qu’elle faisait. Me contraindre à l’épouser, elle, une simple
femme de chambre ! Je lui ai offert de l’argent, mais je n’en
possédais guère. Elle est allée jusqu’à refuser ce que je lui

offrais. Alors j’ai pris le parti de voler des bijoux dans le
coffre de ton père. Il l’avait plusieurs fois ouvert en ma
présence, je savais comme tout le monde ou presque dans quel
tiroir se trouvaient les chiffres de la combinaison, et la clé.
Personne ne m’a vu. J’ai pris le premier bijou venu, sans
savoir ce qu’il avait de particulier, sans connaître sa valeur, ni
son ancienneté. En matière de bijoux, j’étais un béotien. J’ai
eu tort, je l’avoue. Mais jamais, entends-tu, jamais je n’ai
cherché à te nuire.
Ranleigh secoua la tête, abasourdi.
— Tu t’excuses d’un vol, Sébastien, alors que sur ta
conscience doit peser le fardeau d’un meurtre ! Tu as commis
un assassinat !
— Je ne l’ai pas voulu ! Les choses auraient dû se passer
autrement, sans drame. J’avais décidé d’offrir à Rose Childs
un cadeau assez considérable pour qu’elle se taise, qu’elle me
laisse tranquille. Mais cette nuit-là, quand je lui ai donné les
rubis, elle a fait une crise de nerfs. Elle hurlait et tempêtait,
elle exigeait le mariage, elle menaçait de tout dire à ton père,
de jeter le scandale en pâture à l’opinion. J’ai tenté de la
maîtriser. Elle se défendait si vivement que la parure s’est
brisée dans la lutte. Elle criait, criait... Je ne sais comment les
choses se sont passées. Pour la faire taire, je lui ai serré le cou,
je l’ai secouée... Quand j’ai repris conscience, elle ne criait
plus. J’étais debout, tout seul. Elle était à mes pieds, morte. Je
ne l’ai pas fait exprès.
Il espérait sans doute susciter la compassion. Priscilla,
qu’il tenait toujours par un bras, ne put s’empêcher
d’intervenir.
— Tordre le cou d’une femme, c’est vouloir la tuer, il me
semble.
— Taisez-vous, bavarde, dit Rutherford en lui caressant
les côtes du canon de son arme. On ne vous demande pas votre

encore une fois. ne l’oublie pas. par hasard. Admettons ta bonne foi passée. je t’ai évité l’arrestation. Damon. Comment ai-je pu me montrer aussi naïf ? J’ai cru en ton amitié. Mais si Anne pour m’éviter la mort m’avait fourni l’alibi véritable. je n’ai pas voulu te nuire. Rutherford manifesta les signes d’une vive approbation.. Dans la région. l’enquête se serait poursuivie. — Un alibi qui te mettait toi-même hors de cause. J’ignorais que cette garce s’était flattée de ses relations. Mais alors explique-moi ce que tu viens faire chez moi. au prix d’un affreux scandale. — En effet. — Quoi que tu en penses. Les jeunes célibataires de bonne famille ne couraient pas les rues. Aucun soupçon ne pesait sur moi. et que je ne pouvais réfuter sous peine de me compromettre. .. Damon. en me condamnant ! — Comme il y a trente ans. comme ça. Je n’ai pas compris que ton mensonge couvrait d’abord ton crime. bon Dieu ! Pourquoi refuses-tu de me croire ? Tu te trompes sur mon compte. sans doute. en t’assurant de ma reconnaissance. N’en parlons plus. — C’est vrai. Mais lorsque les soupçons se sont portés sur toi. ironisa amèrement le duc. si tu y tiens. je n’ai agi que dans ton intérêt. Sans relever le sarcasme. — Le hasard joue dans ta vie un rôle exceptionnel. avec cette arme ? Aurais-tu décidé de te lancer dans une autre entreprise hasardeuse ? Je ne pense pas qu’un nouveau meurtre puisse arranger tes affaires. seuls Evesham et toi correspondaient à la vague description faite par Rose à son frère.avis. Je t’ai fourni un alibi. Sébastien. C’est arrivé. et que ces rubis allaient attirer l’attention sur ta famille. à Elverton ! — Je n’ai pensé qu’à toi.

des cartes. Aujourd’hui même. Cela te rappellera des souvenirs. — Bryan achète un cheval. Tu m’as compris ? Pendant le bref silence qui suivit. On parvint à la bibliothèque. il m’en faut bien davantage. Des registres.— Si je tirais. ce serait en désespoir de cause. des livres de comptes étaient disposés sur des meubles récents. Mon capital me permet de soutenir un modeste train de vie. Il faut qu’à mon tour je prenne le chemin de l’exil. naturellement. — Je vois. qui éprouvait en permanence la pression du pistolet. Aussi vivement qu’elle rassurait Rutherford. — Moi. sans doute. Allons à la bibliothèque. et finit même par l’exprimer. Rutherford poussa devant lui Priscilla. comme le faisait avec moins de discrétion Rutherford. qui ne pouvait dissimuler son inquiétude. Damon. on devinait qu’elle faisait office de bureau de travail. parce que tu m’y aurais contraint. Pourquoi Bryan n’était-il pas venu l’accueillir ? Avait-il surpris quelque chose de la conversation ? Etait-il allé donner l’alerte ? Non. Appuyés au . dit-il simplement. Ranleigh hocha silencieusement la tête. Il est parti l’essayer. J’accepte. Depuis trente ans. elle n’a guère changé. l’allure décidée. Aux accessoires modernes qui s’y trouvaient dispersés. il sortit du salon et traversa le hall exceptionnellement désert. de toute urgence. Pour partir en Amérique et m’y installer. — Où est ton fils ? Priscilla elle aussi se posait la question. Elle scruta à la dérobée les coins et recoins de la pièce et du corridor. je ne sais où. te contraindre à tuer ? — Ne perdons pas de temps. car il n’aurait laissé à personne le soin de la défendre. la réponse de Ranleigh la déçut. Le visage grave.

Nous n’allons pas passer la journée ici. — Je crains de défaillir. Reste où tu es. Peut-être voulait-il alerter un jardinier ? Elle s’appuya au bras de Rutherford. Je n’ai aucune envie de fuir. dit-il. Accompagne-moi à la fenêtre. — C’est inutile. le souffle court. — T’imagines-tu que j’abandonnerais aussi lâchement Mlle Hamilton ? Il fait chaud. ouvrit le tiroir supérieur du bureau ancien incrusté de nacre. Priscilla comprit que le duc nourrissait quelque projet particulier. vous ne trouvez pas ? Il contourna le bureau. qui la soutenait tout en la menaçant. Ranleigh. finissons-en. s’impatienta Ranleigh. Comme la vaste pièce était en effet parfaitement aérée et qu’il y faisait plutôt frais. et leva les yeux vers eux. — Ne compte pas t’échapper aussi facilement. si tu veux. tournant le dos aux fenêtres qui donnaient vue sur la perspective du parc. Rutherford s’interposa. balbutia-t-elle. négligeant le siège à haut dossier. — Allons. aussitôt imité par Priscilla. Le duc sortit du tiroir une boîte métallique. dit Damon en ouvrant en grand la fenêtre. Sébastien. qui ne remarqua à l’extérieur aucune présence. — Voilà qui va mieux. en traînant à son bras sa languissante otage. pendant que Rutherford et Priscilla l’observaient de l’autre côté du meuble. Voilà tout. Il fait chaud. Rutherford. indécis et ennuyé. On respire. — Ma réserve de billets. Il prit en effet une profonde inspiration. excusez-moi. L’espace . En se tournant vers le bureau sous l’impulsion de Rutherford. le laissa se déplacer mais l’accompagna. elle sursauta soudain.manteau de la cheminée. on voyait plusieurs clubs de golf. en direction d’une fenêtre. les paupières lourdes. les lèvres entrouvertes. Je donne de l’air.

Sébastien. Sensible à sa réaction sans en deviner l’origine. Pour lui prouver qu’elle ne mentait pas. — Bon Dieu. Mais je n’ai pas l’habitude de m’encombrer inutilement d’espèces. avec tant d’insistance qu’il s’en émut. Au lieu de remerciements. il n’en obtint que des protestations indignées. au choix. Ranleigh haussa les épaules. un rameau de verdure venait d’apparaître devant l’ouverture. des domestiques. à Exeter ou à Dorchester. murmura-t-elle. mille fois plus ! — Je n’en doute pas. lui répondit paisiblement Ranleigh. — Comme tu voudras. — Tu te moques de moi ! Il n’y a pas même de quoi payer mon passage sur un navire ! Il m’en faut cent. Contre le mur. je me soutiens à peine. une maison. elle s’appuya davantage encore à son bras. on dérangeait le lierre. — Ouvre-le quand même. ne me pousse pas à bout ! Je pars dans l’heure même ! — Pourquoi aurais-je en permanence dans ce fichu tiroir de quoi payer un passage vers les Etats-Unis. — Excusez-moi. — Il ne contient que des titres. vous allez provoquer un accident ! Ranleigh comptait sa liasse de billets. voyez-vous. et je ne te refuse rien. et des contrats. qu’il tendit sans un mot à Rutherford. à l’extérieur. une voiture et des rentes ? Je ne peux pas vivre sur un tas d’or ! — Ouvre le coffre.d’un instant. Il faut que tu me laisses le temps d’aller à la banque. Rutherford lui lança un regard mécontent. . Damon. — Faites donc attention. pour disparaître aussitôt.

— Retiens-toi. et se dirigea vers un tableau qui représentait une scène de chasse. n’entendant que des grommellements et des cris de rage. contourna le bureau. en même temps que le bras droit de Rutherford. Priscilla pesa de tout son poids sur son bras libre. qui s’écroulèrent ensemble contre le bureau. serrant et desserrant . qui soutenait Priscilla et la maintenait en position assise sur le bureau. Le dos tourné à la fenêtre. qui en avait senti passer le souffle. Elle se sentit comme soulevée par le recul lorsque le coup partit. Bryan. Priscilla tentait d’immobiliser le bras armé. Bryan exprima le peu de cas qu’il faisait de cette observation. la repoussant aussi loin que possible. Elle ouvrit les yeux. lui conseilla son père. s’exclama-t-elle d’une voix paradoxalement forte. je pense.Il prit une clé. et feignit une défaillance. Rutherford voulut le suivre. saisit au collet son adversaire. sans rien voir autour d’elle. je n’en puis plus ! Contraint de la soutenir en passant sous son aisselle le bras qui tenait le pistolet. Pour l’empêcher de s’éloigner. Rutherford gémissait. se releva. comme assourdie. écumant de rage. tout près de son visage. Le souffle coupé. Il a le bras cassé. Et presque aussitôt il y eut une autre détonation. Damon brandissait encore au-dessus du groupe emmêlé le club de golf avec lequel il venait de briser le plateau de la table. Bryan l’observa. Les yeux révulsés. — Par pitié. et gratifia Rutherford hébété d’un uppercut au menton. le gentleman déchu s’écroula sur le tapis. D’un grognement. son corps se détendait. Rutherford s’impatienta en des termes indignes d’un véritable gentleman. parmi les éclats de bois et de nacre. griffant le poignet et la main de Rutherford. — Bon Dieu de bonne femme ! Un hurlement strident accompagna la chute d’une masse imposante sur Rutherford et Priscilla. l’arracha du sol et le frappa au visage. Bryan.

Ne tirez pas ! Vous me passerez sur le corps... il s’enivrait de bonheur. répliqua Bryan. étonnée de sentir couler ses propres larmes. toute rancœur. riant et sanglotant simultanément.. — Laisse-le tranquille. toute lassitude s’effacèrent d’un coup. je suis américain. Vous avez été merveilleuse ! — C’est vous qui avez tout fait. il bondit vers elle et la prit dans ses bras... — Je me ferai une raison. . transporté de fougue amoureuse. brûlant visiblement du désir d’exercer sur le coupable d’autres violences. protesta-t-elle. la défaillance. Moi. — Le flegme et la courtoisie sont des vertus britanniques. La porte s’ouvrit à la volée... — Non. le visage perdu dans la blondeur de sa chevelure. — Comme j’ai eu peur ! balbutia-t-il en la reposant sur le sol. la plus rare.. le pistolet coincé. dominait le brouhaha. Libéré de ses craintes. On ne frappe pas un adversaire vaincu. Attendri. Vous annoncer. tournoyant sur lui-même. Bryan jeta un dernier coup d’œil à Rutherford. monsieur ! C’est interdit. — C’est vous ! s’écria-t-il en lui picorant le visage de petits baisers rapides et pressés. Une rumeur d’émeute parvint de l’antichambre. Vous êtes la perle des belles.. Des traits du marquis de Lynden. fatigués et tendus par la haine. et tourna la tête vers Priscilla. reprit son père. La voix chevrotante mais indignée d’Oaksworth. l’immuable majordome des Aylesworth.. qui les jambes ballantes et la robe froissée tentait de reprendre son souffle. — Tu n’es pas pour autant une brute assoiffée de vengeance. L’ouverture de la fenêtre.tour à tour ses poings.

Monsieur le duc et Bryan ont maîtrisé Rutherford. les mains et les yeux levés vers le ciel. Tout cela est tellement incroyable. Attendrie et reconnaissante. Mlle Pennybaker et vous. figurait les serre-files. et retira vivement la main dès que ses doigts entrèrent en contact avec la matière rouge qui l’avait alerté. — Il est bon. ramassa quelques pierres.. et le révérend ! J’en suis tellement touchée ! — Il faut bien que je m’occupe quelquefois de ma fille. fit observer Priscilla. papa. en posant son pistolet sur un guéridon. dont la jaquette froissée s’était ouverte. murmura le pasteur en se penchant pour l’examiner. puis atteignit la bourse de soie noire qui contenait le reste des rubis Aylesworth. Ma fille ! Rendez-moi ma fille ! — Priscilla ! criait derrière lui sa promise en s’escrimant d’un parapluie noir qu’elle tenait à deux mains.. Priscilla se hâta d’intervenir. dans quelque ville lointaine où ils ne sont pas connus. Vous êtes venus bien vite à mon secours. . Nul ne pourra contester l’événement. On dirait qu’il saigne en abondance.— Je passe ! clama Florian Hamilton en faisant irruption dans la pièce. qui n’était pas de sang. Il y eut un cri d’étonnement général. Il palpa le gilet de Rutherford. murmura-t-il. brandissant son pistolet de duel et le chapeau en bataille. dit benoîtement Florian. Voyez.. à la manière des antiques claymores écossaises.. je suis saine et sauve. Le révérend Whiting. Ranleigh se pencha. — Ce pauvre M. Il comptait les vendre en Amérique. Rutherford me semble dans un triste état. — Le fourbe. — Tout est fini. et ne portait pas d’arme. D’une doublure déchirée ruissela soudain un flot pressé. que cette découverte ait eu lieu en présence de témoins.

Les poings de John Wolfe ont fait merveille. marquis de Lynden. Dites-le-moi ! — Je viens de vous le dire. je ne peux en conscience accepter de vous épouser sans vous dire. que j’ai bien l’intention d’épouser votre fille. — Un secret ? — Bryan. Et alors ? — Alors quoi ? — Le secret par lequel le scandale arrive. Les enfants s’éloignent. mais Bryan resta insensible à la menace. J’écris des livres. Je suis. — Dites toujours... — Vraiment ? C’est une épidémie.. Bravo. conclut Florian. Florian ? John a retrouvé son nom. mon secret. Bryan Aylesworth.— Voilà un problème heureusement résolu. — Voilà. C’est mon pseudonyme.. Il est toujours satisfaisant de voir éclater la vérité. cela ne s’oublie pas ! — D’autant. masculin. J’écris des livres. Il n’est pas question de mariage tant que Bryan ne connaît pas. vous le savez bien. marquis épousez ! Isabelle s’occupera de tous mes dossiers. Des yeux s’arrondirent. Des romans d’aventures et d’amour. je suis fier de vous ! Mlle Pennybaker s’empressa de remettre son fiancé dans le droit chemin. — Hein ? — Je suis Elliot Pruett. Cela risque de provoquer un scandale. la science demeure ! — Attendez ! s’alarma Priscilla. Epousez.. mon garçon. — Où avez-vous donc la tête. voyez-vous. Un pseudonyme. Je suis Elliot Pruett. ... ajouta Bryan.... — Oui.

— Je pense vivre un rêve. Dans mes livres. décrire d’après nature les paysages. Priscilla vivait par anticipation d’incroyables félicités. madame Elliot Pruett. Lorsque vous m’êtes apparu. dit galamment Ranleigh en refermant le coffre-fort sur les bijoux..— Comme c’est intéressant ! Vous entendez. Transportée de bonheur. j’ai tout imaginé. papa ? Priscilla est un écrivain ! — C’est une qualité d’autant plus précieuse qu’elle est rare chez les femmes. Bryan. Je vous aime.. . ils s’étreignirent. le bonheur venait de frapper à ma porte. Bryan. Priscilla. Vous allez précéder le capitaine Hewitt votre héros dans tous les ports du monde. Vous n’êtes pas fâché ? — J’en suis fier. j’ai dû attendre qu’un providentiel inconnu se manifeste et m’appelle au secours.. Nous allons courir les océans. — Je vous aime. au contraire.. murmura-t-elle. et rien de tel que le bercement des vagues pour susciter l’inspiration. — Ce livre que j’ai lu à Evermere Cottage. et vous régaler des cuisines exotiques dont se repaissent les aventuriers. Sous les regards attendris de leurs proches. Il n’est rien de tel que l’écriture pour tromper l’ennui des longues journées passées à bord. il était donc de vous ! Je comprends votre goût pour la vie aventureuse : elle nourrit votre inspiration ! — Pour vivre une aventure. Tout est pour le mieux. Mais sérieusement. je vous aime.

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appartient à une époque révolue. publie sous un pseudonyme masculin des romans à succès. Quand on lit Père et fils d’Edmund Gosse. incarne bien mieux le règne de la vertueuse Victoria. par sa fantaisie ! Les sujets de Leurs Gracieuses Majestés sont invités à « mener une vie sérieuse. sinon la réalité. pour beaucoup. d’échapper au carcan de l’austère société victorienne.eussent mis leurs privilèges en danger. pieux et grave.A cette époque… Priscilla. dans ce monde nouveau. . son successeur. Monarchie. les excès du libertinage . les classes dirigeantes en acceptent. aristocratie et écrivains ont compris que. à moins qu’ils ne soient teintés de sentimentalité et d’humour. et Gladstone. Le crime et le vice sont proscrits de la littérature. on s’en doute. pour imposer au peuple une rassurante respectabilité. Romans et comédies sont désormais destinés aux familles. il est vrai. Aussi. la fougueuse héroïne de ce roman. d’ailleurs. et limiter les plaisirs des sens aux caresses d’une femme légalement épousée. Le mélange de réserve. ces apparences deviennent des habitudes. on constate que l’état d’esprit de certains Victoriens n’est pas très éloigné de celui des Puritains de Cromwell. Très vite. et rien « n’y doit faire monter le rouge aux joues d’une jeune personne »..ou ceux de la sincérité . comme dans les robes en soie noire et bonnets légendaires de la reine Victoria. du moins les conventions et les apparences. La Cour de la reine Victoria et du prude Albert ne brille pas. toutefois. Ce dernier. s’abstenir de jouer et de boire. l’ancien premier ministre de la reine. en laissant dériver son imagination. de sobriété et de force qui caractérise ce temps se retrouve dans les redingotes sombres et hautes cravates des hommes. se souvenir du jour du Sabbat. Un subterfuge qui lui permet. » Un programme qui.. ne réjouit pas tout le monde ! « Cette damnée moralité finira par tout abîmer » proteste lord Melbourne.

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