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Traduit de l'américain par Elizabeth Clarens

Éditions J'ai lu

Une légende gitane
- De l'or ! s'écria le gitan. Quel bonheur ! J'aime l'or plus que tout au
monde.
En entendant ce cri du cœur, le diable, toujours à l'affût, quitta les entrailles
de la terre. S'installant sur un rocher, il surveilla le gitan qui comptait avidement ses pièces d'or dans un vallon désert, à l'abri des regards jaloux des
autres membres de sa tribu.
A quelques mètres de lui se trouvait une roulotte décorée de couleurs vives.
Un beau cheval pommelé, sa longue queue argentée frôlant le sol, broutait
l'herbe et les fougères pourpres. Parmi les fleurs sauvages, une petite fille
jouait avec un lapin aux grandes oreilles. Ses boucles noires virevoltaient
autour de son charmant visage et ses belles joues roses témoignaient de sa
vitalité. Elle se prénommait Belinda, ce qui signifie jolie enfant en espagnol, et
c'était la seule fille du gitan.
- Ah, mes trésors ! s'écria le gitan, embrassant chaque pièce d'or comme s'il
s'agissait d'un enfant chéri. Je suis un homme béni des dieux.
- Béni ? répéta le diable d'un air rusé, dissimulant son sourire derrière une
patte fourchue. Tu te crois béni, gitan ? J'ai entendu dire que la richesse était
diabolique. N'est-ce pas la vérité, mon cher ami ?
Le regard du diable pétillait, il reniflait le parfum enivrant d'une âme en
péril.
- Jamais ! rétorqua le gitan. L'or représente tout ce qu'il y a de meilleur au
monde. Le riche est l'homme le plus heureux qui soit.
- Vraiment ? s'amusa le diable, enchanté par ce discours.
- Bien sûr ! Pour posséder tout l'or de l'univers, je serais prêt à vendre mon
âme.
- Tu vendrais ton âme ? murmura le diable dont la queue pointue balayait la
poussière du chemin. Alors, c'est vraiment ton jour de chance, gitan ! Je peux
te venir en aide. Que dirais-tu de conclure un marché avec moi ? En échange de
ta pauvre petite âme, tout ce que tu toucheras se transformera en or.
- Vraiment ? s'exclama le gitan, surexcité. Affaire conclue ! Serre-moi la
main, l'ami.

Le diable tendit une patte fourchue et le gitan s'en empara avec résolution. Il
y eut un éclair de lumière rouge, une odeur de soufre qui prit le gitan à la gorge
et le fît tousser, puis le diable se volatilisa soudain.
- Sottises ! grogna le gitan. Le vin d'hier soir m'a tourné la tête. Un peu
d'eau m'éclaircira les idées. Belinda, mi corazón ! Apporte la gourde à ton cher
papa !
Obéissante, Belinda s'empressa de la lui donner, mais dès que le gitan
toucha la gourde, celle-ci se transforma en or et il n'y eut plus d'eau pour
étan-cher sa soif.
- Tant pis, dit-il, cachant soigneusement la gourde avec les pièces d'or sous
les cendres du feu de bois, à la manière des gitans. Je vais me désaltérer dans ce
ruisseau.
Il s'agenouilla et joignit les mains pour boire l'eau fraîche qui ruisselait à ses
pieds. Mais dès qu'il les eut plongées dans le ruisseau, l'eau s'évapora... transformée en une coulée dorée. L'homme fit la moue.
- Ça n'a aucune importance ! Je n'ai pas d'eau à boire, mais quel pouvoir
extraordinaire ! Un ruisseau en or massif attirera les curieux de tous les
horizons. Ils paieront volontiers pour voir cette merveille et je deviendrai riche
au-delà de mes espérances.
- Mais, papa, j'ai faim... se lamenta la petite fille. Trouve-nous quelque
chose à manger, je t'en prie !
- Tout ce que tu voudras, mon adorable enfant.
Le gitan se dirigea vers la roulotte afin d'y chercher le pâté en croûte qui
restait de la veille... mais la roulotte et le pâté se métamorphosèrent en or !
- Tant pis, répéta-t-il. Le pâté, c'est bon pour les pauvres et je suis un
homme riche. Apporte-moi mon piège à lapins, Belinda, et nous aurons un
festin de rois.
Il caressa le flanc de son beau cheval et grimaça quand l'animal se pétrifia en
une statue dorée. Lorsque le piège se changea lui aussi entre les mains du gitan,
la petite fille éclata en sanglots.
- Nous n'aurons rien à manger, dit-elle, effrayée. Ses larmes touchèrent le
cœur du vieux gitan.
- Voyons, ma petite, ne t'inquiète pas ! Je suis encore capable d'attraper un
lapin avec mes deux mains. Sèche tes larmes et regarde-moi !

Promesse tenue, il bondit vers la colline. Un lapin insouciant sortit de sa
tanière et fut aussitôt attrapé par le gitan qui le brandit en poussant un cri de
triomphe :
- Ton souper, ma fille !
- Ton lapin a des oreilles en or, papa, et des moustaches et un nez en or...
gémit-elle. Nous ne pouvons pas manger un lapin en or et j'ai si faim.
Le gitan ne savait plus à quel saint se vouer et il commençait à prendre peur.
Il trouva des champignons sauvages, des oignons, des racines comestibles et
des mûres comme dessert, mais tout ce qu'il touchait se transformait en or.
La nuit chassa le jour et la petite fille pleurait de faim. La couverture que son
père drapa autour de ses épaules se métamorphosa aussi et le métal glacé ne
protégea pas l'enfant des rafales de vent qui balayaient la vallée.
- Belinda, ma fille ! Que t'ai-je fait ? s'exclama-t-il, désolé, le lendemain
matin.
Fiévreuse, la pauvre enfant grelottait de froid. Elle lui demanda un bouillon
chaud, mais il était incapable de le lui apporter.
Accablé de tristesse, la suppliant de lui pardonner, le gitan la serra dans ses
bras en pleurant toutes les larmes de son corps. Mais tandis que ses mains lui
caressaient la joue et que ses larmes tombaient sur l'enfant adorée, celle-ci se
raidit. Trop tard, il comprit sa folie ! Trop tard, il vit les belles boucles noires
prendre la couleur du soleil et les joues roses se pétrifier : le corps aimé ne
respirait plus dans sa prison de métal.
- Quel imbécile je suis ! s'écria-t-il, se frappant la poitrine de désespoir. J'ai
échangé mon âme pour de l'or et maintenant ma fille, ma Belinda adorée, que
j'aimais par-dessus tout, est morte ! Malheur à moi ! Malheur à moi...
Apparaissant tout à coup, le diable jeta un coup d'oeil furtif sur le pauvre
hère et ricana.

PROLOGUE
Un petit âne brun remontait la rue tortueuse, se dirigeant vers la place du
marché des Ramblas. Dans les paniers d'osier qui lui battaient les flancs, des
pots en terre cuite s'entrechoquaient. Son jeune maître, qui marchait pieds nus
à ses côtés, lui appliquait sans relâche des coups de bâton sur le dos et le petit
âne s'efforçait courageusement d'accélérer le pas.
Dissimulés dans l'ombre d'une ruelle sordide, un homme bâti comme un
taureau et une jeune fille fluette regardaient l'âne et son maître. Le vaurien
avait un air mauvais et la jeune fille lui décochait des regards noirs, alors qu'il
continuait à la gronder :
- Tu ressembles à cet âne, Krissoula ! Aussi paresseuse et entêtée. Va donc
te promener et je te conseille de nous trouver une proie avant le coucher du
soleil !
- Regardez qui me traite de paresseuse ! rétorqua la fille, ses yeux dorés
lançant des éclairs. Ce n'est pas moi qui reste bien à l'abri pendant que l'autre
risque sa peau... Et ce n'est pas toi, Hector, qui supportes les attouchements de
ces porcs, alors cesse de m'insulter... J'irai quand j'en aurai envie, point final !
Hector ne répondit pas. Comment le pouvait-il, puisqu'il savait que la fille
avait raison et qu'il craignait de la perdre? Il avait besoin d'elle, de sa silhouette
attirante, de son cran, alors que Krissoula pouvait facilement se passer de lui.
En la voyant tracer des cercles dans la poussière avec ses pieds nus, les bras
croisés, le front bas, il se demanda comment se faire pardonner.
Un soleil vif baignait la rue pavée, éclairant les maisons délabrées, les bancs
rustiques des tavernes qui croulaient sous le poids de quelques buveurs
attablés. Devant certaines portes, des rosiers embaumaient et les couleurs vives
des orangers égayaient les passages les plus sombres. Au-dessus, les tuiles
rouges des toits dominaient les passants et les balcons en fer forgé bombaient
leurs ventres arrondis, se touchant presque. On avait tendu des cordes entre les
maisons où pendait du linge rapiécé. Les étroites fenêtres grillagées
témoignaient de l'influence des Maures qui avaient autrefois régné sur la
Catalogne et dont le souvenir persistait dans l'architecture espagnole. Sur le
pas d'une porte, un chat noir faisait sa toilette en surveillant d'un œil paresseux
les pigeons qui picoraient la poussière. Dans Barcelone, écrasée par la chaleur
torride du mois d'août, c'était l'heure de la sieste.

- Ça alors ! s'exclama soudain Hector en se redressant. Regarde donc ce qui
descend la rue, ma petite. C'est un cadeau du Ciel, je le jure. Dépêche-toi,
muchacha !
Sans hâte, Krissoula se retourna. Elle se méfiait de l'enthousiasme d'Hector
dont les proies se révélaient le plus souvent décevantes. Mais cette fois, ses
yeux se plissèrent en une fente étroite lorsqu'elle aperçut l'inconnu. Elancé,
avec une démarche arrogante et des vêtements taillés sur mesure, il symbolisait
toute la richesse et l'élégance des beaux quartiers. En outre, il semblait assez
jeune et bel homme. Hector la poussa brutalement hors de la ruelle en plein
soleil. Grommelant contre son maudit compagnon, elle se prépara à affronter
l'étranger.
Un sourire aguicheur plaqué sur les lèvres, elle traversa la rue en roulant des
hanches. De grands anneaux dorés scintillaient à ses oreilles et ses jupons
bariolés frôlaient de longues jambes aux chevilles fines. Krissoula était
confiante : elle savait l'emprise qu'exerçait sa démarche sensuelle sur les
hommes. N'en avait-elle pas fait l'expérience plus d'une fois ?
- Vous semblez bien seul, sefior? murmura-t-elle d'une voix rauque.
Peut-être qu'une femme pourrait vous consoler?
Elle abaissa ses longs cils noirs et lança une œillade à faire damner un saint.
A la vue de son visage délicat, l'étranger sursauta et la dévisagea comme s'il
venait de voir un fantôme.
Cette attitude étrange n'échappa pas à Krissoula mais elle n'y prêta pas
attention. Certes, ce bel homme semblait vraiment surpris de la voir, mais tant
d'autres avaient succombé à ses charmes, fascinés par son corps envoûtant et
l'éclat insolite de son regard. Les autres catins n'étaient pas toutes aussi
fraîches !
- Une femme ? répéta l'inconnu en souriant.
La jeune gitane admira les traits virils de son visage, son regard bleu marine.
« Il est séduisant pour son âge », se dit-elle. Il devait avoir au moins vingt-huit
ans, dix ans de plus qu'elle ! Déjà presque un vieillard, en somme...
- Pourquoi pas, chiquita ? reprit-il, admirant les seins hauts qui tendaient le
tissu du corsage. La présence d'une belle femme me redonnera espoir...
Elle se rapprocha de lui, non sans avoir incliné la tête en direction d'Hector
qui attendait dans la ruelle, prêt à leur emboîter le pas.

rue de Las Ramblas.. señor.Une sage décision.J'y serai... « Quand a-t-elle mangé un vrai repas pour la dernière fois ? » se demanda-t-il. señor. A ton départ demain matin. nous devons discuter des conditions.. . je n'aime guère les puces et les cafards. . Affaire conclue ? Interloquée par l'extravagance de la somme. son cœur battant la chamade lorsqu'il lui décocha un sourire envoûtant. je te donne une guinée.Oui.Je pourrais prendre votre or et disparaître. Monte aussitôt dans la suite soixante-dix ou demande l'appartement de don Este-ban de San Martin à la réception et l'on te conduira jusqu'à moi. Je préférerais que tu viennes ce soir chez moi. mais c'est un risque que je prends. Vous ne me reverriez plus jamais. Je suis un homme riche. . tu en recevras une autre. presque maigre. . . j'ai une chambre au-dessus de la taverne qui peut nous être utile. répliqua-t-elle. chiquita.Je t'attends à 22 heures à l'hôtel Barcelone. . lui arrachant la pièce et l'enfouissant entre ses seins. Et tu te demandes pourquoi je veux payer ? Pas de fausse modestie avec moi. Ne me déçois pas.. Ai-je raison? .. vos soucis s'envoleront. Je devine que tu es une jeune personne ambitieuse et intelligente et que tu ne résisteras pas à une somme aussi importante.Une femme comme toi. D'un geste décidé.Une guinée. Suivez-moi. En la voyant hésiter. Je préviendrai de ton arrivée. promit-elle.Pas si vite ! D'abord. Elle était si mince. alors qu'un bel homme comme vous serait un dieu dans ces faubourgs avec un dixième de ce prix ? Pourquoi cette générosité ? Auriez-vous des fantasmes particuliers ? . avec ce visage sublime. mon beau caballero. à ce soir. señor. Après quelques heures de plaisir. Tu sais très bien ce que tu vaux. répondit-elle en hochant la tête. En échange de ta ravissante présence toute la nuit. . Alors. qu'il sentait l'os de sa hanche à travers l'étoffe. susurra-t-elle en lui prenant le bras. il s'empressa de brandir une pièce d'or devant ses yeux de chat qui se mirent à briller de convoitise. .Dans ce quartier? Je t'en prie. la gitane flaira aussitôt le piège.. il lui saisit la taille. pour moi c'est une broutille. .Je m'en réjouis. Elle lança sa petite main aux ongles sales pour l'attraper. ma petite. ce regard étrange.C'est possible. ce corps.

Par la fenêtre. rappela Hector. Dans ce quartier chic de la ville. il veut que j'aille ce soir à son hôtel. Tu as toujours faim. méfiant. Elle plumerait le pigeon à son profit. Aussitôt. l'étranger s'éloigna en sifflotant. on apercevait les passants qui s'activaient sur la place des Ramblas. lui ouvrit dès qu'elle frappa à la porte.Quel imbécile de croire qu'une petite putain comme toi tiendra parole après avoir encaissé l'argent ! Tu n'iras pas.Il t'a payée pour ne rien faire. Au diable Hector et ses pourcentages ! Lorsqu'elle se mit en route. vêtu d'une redingote noire sous laquelle pointait un gilet en brocart gris perle. pieds nus. Les tavernes d'ici ne lui plaisent pas . ne t'inquiète pas ! rétorqua-t-elle. idiot ! mentit-elle avec un large sourire. agacée. Elle ignora les railleries des portiers et glissa. luisaient des couverts en argent et des verres de cristal taillé . . . Avec une guinée.Tu te trompes. vêtues comme des princesses et sévèrement chaperonnées. . où les jeunes filles de bonne famille. Allons nous offrir un bon repas chez Paloma. Sa décision était prise : elle dissoudrait provisoirement l'association d'Hector Corrales et de Kris-soula Ballardo en fin de journée. Krissoula parvint sans encombre à l'hôtel Barcelone.N'oublie pas mon pourcentage. Hector. Evitant la place principale avec ses fontaines et ses arches mauresques. le long de corridors feutrés vers la suite soixante-dix. L'opulence de ces murs l'intimidait. Hector surgit de la pénombre. un bouquet de . hein ? Sale bourgeois qui jette l'argent par la fenêtre. Sur une table recouverte d'une nappe blanche. de fruits. Et ne gaspille pas tout en nourriture.Sur ces mots. interpellés par les vendeurs de fleurs.Il restera de quoi t'acheter une bouteille. Krissoula ? . éclairée par un chandelier. des lampes à gaz crachotaient aux croisements.Bien sûr que non. il faisait déjà nuit. se promenaient selon les coutumes séculaires du paseo. Notre cher señor de San Martin a gaspillé son argent. d'oiseaux et de chimpanzés dans des cages dorées. à la recherche de maris. . . Elle n'avait jamais pénétré dans un palace de sa vie ! Don Esteban. hein. on pourrait remplir cinquante estomacs aussi vides que les nôtres.

Dans une pièce attenante trônait un lit à baldaquin qui invitait à la détente. alors pourquoi se méfier ? Tout irait bien. puissantes et bronzées. Elle fut soulagée lorsqu'il le vida .. fascinaient la jeune gitane. La fleur préférée des gitans ! » C'était un heureux présage. . nous amuser à côté. señorita. Peut-être était-il l'un de ces tordus dont lui avaient parlé les autres filles. señor ? demanda Krissoula.. je ne mords pas ! J'avais pensé qu'il serait agréable de nous restaurer avant de.Vous attendez de la visite.. . Lorsque San Martin lui adressa un clin d'œil coquin. Mais certainement. soulagée.De la compagnie ? répéta San Martin.. non ? .Je m'appelle Krissoula Ballardo. répliqua-t-elle avec aplomb pour ne pas trahir sa nervosité. « Des roses ! pensa-t-elle. .C'est une très bonne idée.. après avoir terminé l'excellente paella aux crevettes et tandis qu'il lui coupait une rose du bouquet. Deux festins en une journée.. Rarement l'arrogante Krissoula avait éprouvé une telle angoisse. qui aimait avoir plusieurs femmes dans son lit. La présence pourtant réconfortante du sachet de poudre dans sa poche ne parvenait pas à la rassurer.Mon papa était grec. inquiète. Un peu plus tard. Elle ne savait rien de cet homme. Krissoula. ? . Seigneur Dieu ! Ces mains-là pouvaient facilement lui tordre le cou. quelle aubaine ! Elle essaya de se rassurer : il la prenait pour une catin. Krissoula frémit. c'est toi que j'attendais. ou qui se contentait de regarder leurs ébats sans y participer ? Les mains de San Martin. N'aie pas peur..roses rouges parfumait le petit salon. larges. cela signifie « celle en or ». . enchantée. D'après ma tante Isabella.Quel joli nom pour une créature aussi charmante ! C'est d'origine grecque. un pervers aux fantasmes bizarres. Caramba ! D'où lui venait cette appréhension ? N'avait-elle pas l'habitude des hommes ? Pourquoi ce sentiment étrange qu'on lui tendait un piège ? . avoua-t-elle. A moins que..Voilà qui rappelle à merveille tes yeux dorés. autant en profiter. Krissoula versa habilement la poudre soporifique dans le verre de San Martin. Une horrible intuition lui serra soudain le cœur.

elle laissa échapper un gémissement. Alors qu'elle se demandait où cette douce folie allait l'entraîner.Le vin me tourne la tête.. Elle savait qu'il l'observait mais n'en ressentait aucune gêne. qu'est-ce qui lui prenait ? Elle n'était pas venue pour succomber à des baisers répugnants et à des caresses . Durant ce jeu dangereux qu'elle jouait avec son complice Hector. il lui caressa le visage. Sans relâche. . Lorsqu'il ferma les yeux et rapprocha ses lèvres des siennes.Comment refuser une si gentille invitation. San Martin poussa un grognement et s'affaissa de tout son poids. il défit sa cravate et les premiers boutons de sa chemise. . Sachant que ces imbécirent au galop : la soirée ne se déroulait pas comme prévu.Pourquoi est-ce que tu ne te déshabilles pas. D'ici quelques instants. Dans la chambre. si vous en avez envie. Krissoula s'en voulut d'être quelque peu déçue. murmura-t-elle en s'étirant d'un mouvement sensuel. Les regards concupiscents des hommes sur son corps nu ne la dérangeaient plus. Jamais on ne l'avait embrassée avec une telle ferveur et son corps s'embrasait comme si une coulée de lave lui parcourait les veines. Dans un baiser ardent qui avait le goût du vin. Soulagée. mais lorsqu'il commença à lui caresser les seins. J'ai envie de m'étendre un peu. puis. corps et âme. . Elle menait une lutte sans merci contre elle-même.d'un trait. ma douce ? Allonge-toi pendant que je remplis nos verres. sans se plaindre de l'arrière-goût amer. ne laissant planer aucun doute sur l'intensité de son désir. pétrissant ses seins. Il serait peut-être temps. pressant les mamelons entre le pouce et l'index jusqu'à ce qu'ils durcissent. mais elle s'y était habituée. elle remarqua que ses longs cils noirs dessinaient des ombres sur ses pommettes saillantes. promenant sa langue taquine autour de son oreille. Krissoula ? dit-il en lui baisant la main. Se penchant vers elle. il lui taquina les coins de la bouche avec sa langue. Maîtrisant ses émotions. avoir à se dénuder était l'un des inconvénients. il excitait le corps de la jeune gitane. il l'attira contre lui.. dans le creux de son cou. il dormirait comme un ange et elle pourrait lui faire les poches et disparaître. dans des abîmes de plaisir. elle essaya de rester insensible. senor. d'un bras puissant. Leurs langues se mêlèrent et Krissoula fut parcourue de frissons. San Martin l'amenait au seuil de paradis inexplorés et elle pressentait qu'il ne faudrait pas grand-chose pour se lancer. Par sainte Sara.

elle commença à paniquer. Tu es la plus belle femme que j'aie vue depuis longtemps. elle retira lentement les peignes de ses cheveux. Dieu merci. les imbéciles dormaient à poings fermés pendant plusieurs heures.Est-ce que je vous plais un petit peu. D'ordinaire. . Les boucles d'ébène lui arrivaient jusqu'aux hanches. elle se caressa d'une main. la nuit avance. . dans l'espoir de gagner du temps. mais plutôt à celui d'un homme habitué à travailler en plein air. Serait-elle obligée d'aller jusqu'au bout. car lui seul savait quelle quantité de poudre était nécessaire. Les cils baissés. Dépêchons-nous. Krissoula Ballardo n'est la putain de personne ! Sans se vêtir. Les inquiétudes de la jeune femme revinnaïve. c'était Hector qui s'occupait de ces détails. en effet. effleurant ses seins aux pointes roses. señor ? Avez-vous envie de Krissoula ? Avec une moue. elle se tourna vers San Martin et l'entendit retenir son souffle.Dors bien. Les paupières closes. Son magnifique torse bronzé parfaitement musclé ne ressemblait en rien à celui d'un oisif fortuné. elle lui sourit d'un air enjôleur. elle éprouvait une certaine satisfaction à l'idée de les berner.. San Martin se déshabilla rapidement et ils s'allongèrent sur le lit. San Martin. . Tandis qu'il la dévorait des yeux. mais pour plumer cette belle proie trop les ne recevraient rien de plus. Elle n'était pas pressée : grâce à la poudre. Peut-être n'en avait-elle pas mis assez ? L'angoisse lui tenailla le ventre. elle se demanda si elle avait correctement dosé le soporifique. ? Toute nue. Avec une gracieuse pirouette. Tandis qu'elle enlevait son corsage. jolie Krissoula. . Fébrile. Alors qu'elle examinait les armoires et les poches des vêtements. elle le repoussa sur le dos afin de vérifier s'il était bien endormi.Comment te résister ? répliqua San Martin. Malheureusement encore très éveillé. la voix pâteuse. Et que cela te serve de leçon. elle sentit renaître la haine qu'elle éprouvait pour tous les hommes depuis la trahison et la mort de Miguel. San Martin ! murmura-t-elle en se levant. il respirait calmement et un léger ronflement s'échappa de ses lèvres entrouvertes. semblait encore très éveillé. s'attardant sur son ventre plat.. Gitane ou non.malsaines. elle jeta les redingotes par terre. Avec difficulté... il était inconscient ! Il ne lui restait plus qu'à terminer son travail et à filer. elle fouilla tous les tiroirs de la chambre.

habillé.déplia les chemises.J'appelle le directeur. . tremblante d'humiliation.Chercherais-tu ceci.Tu oublies tes hardes que ramassera la police dans la rue. Avec un sourire menaçant. expliqua San Martin d'une voix métallique. On y trouvera une somme importante dans les poches. Que valait la parole d'une gitane. sorcières. tu n'es pas très douée. elle demanda : . laissez-moi sortir d'ici ! . ajouta San Martin d'un air sarcastique. . Krissoula comprit qu'elle était perdue. Et ton physique exceptionnel constituera le piège idéal. tel un fauve traquant sa proie.Pas la peine de chercher tes haillons. La ressemblance est étonnante. les gendarmes. elle fut parcourue de frissons.. et alors ? La curiosité n'est pas un crime. bien sûr.. voleuse ? demanda soudain une voix cinglante. qui s'empressera d'alerter les gendarmes. Mais lorsqu'elle s'aperçut que ses vêtements avaient disparu. Je connais toutes les combines que les filles comme toi pratiquent depuis la nuit des temps. et malheureusement pour toi. Mais on n'apprend pas à un vieux singe à faire des grimaces. petite..J'ai un compte à régler avec un vieil ennemi. .Vous êtes fou. parcourut papiers et livres dans le salon où ils avaient dîné : rien.Tu semblés étonnée. Ce sale type avait raison : personne ne la croirait. ça va chercher dans les cinq ans de travaux forcés. S'échapper! C'était la seule solution. pauvre Krissoula ! Une voleuse comme toi. . que je sache ? . charlatans. pas un peso dans tout l'appartement. Poussant un cri.Que voulez-vous de moi ? . gitane. . . il n'y avait rien. Pauvre. confrontée aux accusations d'un gentleman comme don Esteban de San Martin. Krissoula.. il s'avança vers elle. Les gitans avaient toujours été des exclus méprisés. non ? Quel gâchis ! Blême. ainsi que des boutons de manchettes en or et une montre de gousset m'appartenant. Je les ai jetés par la fenêtre pendant que tu mettais de l'ordre dans mes affaires. Krissoula se retourna.. traités de voleurs et mendiants. petite Krissoula.Que faites-vous ? s'écria-t-elle en le voyant s'approcher du cordon. avec son accent castillan et son argent ? Nue devant lui. victimes de préjugés. et brandissait une liasse de billets de banque. mais pourquoi ? Vous m'avez vue fouiller votre chambre. San Martin se tenait dans l'embrasure de la porte. . menteurs.

elle s'assoupissait. mais laissez-moi partir.Je vous en prie ! supplia-t-elle. Au fur et à mesure qu'il parlait. . Krissoula. Qui croira une voleuse des bas quartiers. . Tu n'as aucune chance de t'en sortir. . San Martin avait pensé à tout et elle était tombée dans le piège comme une imbécile. Le lendemain matin. La mort dans l'âme. Et celle de San Martin aussi. Sa vie en serait bouleversée. .C'est impossible. elle entamerait un voyage qui l'emmènerait à l'autre bout du monde.Se jetant contre les portes de l'appartement. Krissoula s'abandonna au sommeil. à moins que tu n'acceptes ma proposition. accusée par un respectable propriétaire sud-américain comme moi ? Sois raisonnable. Je ferai n'importe quoi. elle essaya en vain de les ouvrir : elles étaient verrouillées. Ce fut alors qu'elle comprit : il avait échangé leurs verres de vin pendant le dîner et le soporifique commençait à faire ses effets. Aucun détail ne lui avait échappé.Je serai dans l'obligation d'appeler les gendarmes. quittant la vénérable Espagne pour les territoires excitants de l'Amérique du Sud.. elle se drapa dans un linge et s'assit pour l'écouter. et écoute-moi. Après une vaine lutte..Et si je refuse ? . en acceptant les conditions de San Martin afin d'éviter la prison. Tu n'as guère le choix.

sourd aux conseils de la jeune femme.. Krissoula enjamba la balustrade et sauta. elle évita le poing lancé dans sa direction. il est furieux ! Son visage ingrat déformé par la rage.Tu vas me le payer. Argentine. Regarde-le. Laissant tomber sa brosse à cheveux. le palefrenier retourna sa colère contre elle. . espèce de morveux ! Le hennissement terrifié d'un cheval résonna dans l'air cristallin du matin. l'étalon hennit une nouvelle fois. .Créature du diable. Laisse-le d'abord se calmer ! Grommelant des menaces. la Pampa. il te tuera. mais Krissoula fut la plus rapide des deux. se cabra et manqua de retomber sur l'imprudent palefrenier. . le péon transpirait à grosses gouttes et sa moustache frémissait. l'éloignant brutalement des fers mortels de l'animal. Agile comme un chat. Se baissant. Ses longs cheveux d'ébène s'éparpillèrent sur ses épaules. je t'arracherai la peau des os ! Sous son chapeau. Dans un angle de la cour.Ne le touche pas ! ordonna Krissoula. Sentant la haine de l'homme. juillet 1865 ..Imbécile ! lança-t-elle. un magnifique étalon palomino se cabrait et menaçait de ses sabots un palefrenier au visage buriné qui s'avançait en hurlant des obscénités.. elle atterrit genoux plies dans les buissons de lavande qui poussaient au pied de son balcon du deuxième étage. Sans hésiter. sa poitrine puissante était couverte de sueur et ses yeux terrifiés roulaient dans leurs orbites. Lorsqu'il s'aperçut de sa méprise. La croupe du cheval portait des marques de cravache. le palefrenier Alfredo continua d'approcher. furieuse. Si tu essaies de l'attraper maintenant. la main tendue pour saisir le licol de l'étalon.1 Estancia de Tierra Rosa. Krissoula se précipita sur le balcon et se pencha par-dessus la balustrade en fer forgé. . N'as-tu pas de cervelle ? Dorado t'aurait tué avant de te laisser le toucher. la main du paysan retomba aussitôt.. Elle se précipita vers le paysan et lui saisit le coude. démon.

Un foulard en coton. affolé. Son large pantalon de gaucho disparaissait dans des bottes d'équitation et il avait ceint ses hanches d'une écharpe de couleurs vives. Esteban de San Martin irradiait de vitalité.. Pourquoi devait-il toujours se montrer dans les moments les plus inopportuns ? Campé sur ses longues jambes dans la pose arrogante qui lui était familière. C'était l'heure de la sieste et elle ne portait qu'une chemise transparente et son jupon. mais une pauvre paysanne ? rétorqua-t-elle d'un air méprisant. tous les mêmes... les hommes. ces cow-boys sud-américains.Dofïa Krissoula ! s'exclama-t-il. l'intendant du domaine arborait l'habillement traditionnel des gauchos. ! Lorsque vous êtes en colère. bleu et rouge. Alfredo ? Ah. Sur une chemise rouge. en retirant son chapeau.. Je suis désolé. parsemée de broderies.. qui soulignait ses puissantes épaules. retenue par trois boucles en argent. il tenait un fouet dont la corde traînait par terre. idiote ! songea-t-elle. Alfredo blêmit et le cœur de Krissoula fit un bond. Krissoula ne put s'empêcher de l'admirer : quel homme splendide ! Grand pour un Argentin. dissimulait le regard bleu qu'elle devinait furieux.. Je ne vous avais pas reconnue. . Tu devrais savoir qu'une lady ne se promène pas en public dans sa lingerie ! » Qu'un palefrenier comme Alfredo l'ait vue à moitié déshabillée était impensable. San Martín jeta à Krissoula un regard méprisant et s'approcha de l'étalon tremblant.. au large bord arrondi et dont le lacet pendait sous son menton mal rasé. Tu me battrais sans hésiter. surtout en Argentine où les hommes étaient encore plus attachés à la moralité de leurs femmes qu'en Espagne ! Que dirait l'intraitable don Felipe. n'est-ce pas. Interloqué. Je suis sincèrement désolé. Sur une épaule reposait un poncho beige et à la main. il portait une courte veste noire. Alfredo la dévisageait la bouche ouverte et Krissoula se rappela soudain qu'elle était à moitié nue. était noué autour de son cou..Et si je n'étais pas une dona..Que se passe-t-il ? tonna alors une voix derrière eux. « Qu'est-ce qui te prend. . s'il apprenait cette mésaventure ? . Avec une grimace. Un chapeau noir. croyez-moi. elle maudit sa propre bêtise et croisa les bras sur sa poitrine. vous maltraitez vos femmes comme vos chevaux.

il se trompait amèrement.Quitter Tierra Rosa ! s'exclama Alfredo....Ça suffit ! Je t'avais prévenu que si je t'attrapais encore une fois en train de maltraiter mes chevaux. pas pour Dorado. Krissoula releva fièrement le menton. . Je veux que tu aies quitté la propriété avant la tombée de la nuit. l'étalon hocha nerveusement la tête en frappant le sol de ses sabots. Alfredo s'empressa de quitter la cour. répliqua San Martin d'un air sarcastique. Il souffla des naseaux lorsque l'intendant lui caressa tendrement l'encolure. il semblait écouter Esteban.. Déguerpis. je vous ferai fouetter vous-même et jeter hors de la propriété avant ce soir ! . Elle lui montrerait une fois pour toutes qu'elle ne tolérait pas cette attitude. Il se contenta de sourire. Mais.. puis s'approcha du cheval. doucement. menaça Krissoula. Saisissant le licol. señor San Martín. murmura-t-il pour rassurer l'animal. tu serais renvoyé.. . les mains nues.Si vous levez votre fouet sur cet animal. hein.Allons. son regard hautain n'eut aucun effet sur Esteban. Tu n'as pas peur d'Este-ban. mon bel ami. il lança le fouet qui vint cingler les chevilles du palefrenier. . amusé. Esteban fit marcher l'étalon en rond afin de le détendre. même s'il la payait une petite fortune. Encore tendu. S'il croyait pouvoir la traiter comme une servante. Malheureusement. N'avez-vous pas de domestiques à houspiller ou de tapisserie à terminer ? continua Esteban d'un air moqueur. ses muscles saillant sous son poil superbe. Je pensais que vous aviez confiance en moi. à la recherche d'une éventuelle blessure. j'ai une femme. Le fouet est pour Alfredo.Tu as de la chance qu'il ne soit pas blessé. des enfants à nourrir.Et vous. . n'est-ce pas? Nous sommes de vieilles connaissances.Doucement. D'un mouvement habile du poignet. dona. Flores. señor l'intendant. doña Krissoula. l'épaule et le ventre. Dépêche-toi de chercher tes affaires. dit Esteban au palefrenier. A moins que Dorado et moi n'ayons interrompu un petit intermède entre toi et Alfredo. A la stupéfaction de Krissoula. muchacha ? Furieuse d'être insultée. avant que je ne te fouette ! Avec un regard haineux.. . .

Attention à vos manières.. farfelue ! lança-t-il. . elle pourrait rejoindre sa chambre sans être vue.Me prenez-vous pour une imbécile? Pour l'instant.Pour l'instant. ma chère. Krissoula contourna les buissons de lavande et se dirigea vers l'escalier de service. tu as un contrat à remplir. Avec un peu de chance. n'est-ce pas ? Réprimant l'envie de le gifler. Je te conseille de t'appliquer à jouer les ladies et de cesser de te promener à moitié nue en public. Si don Felipe de Aguilar était présent.Mais Felipe est en voyage.Non ! rétorqua-t-elle. Pour lequel tu es très bien payée. ainsi que l'aurait fait l'ancienne Krissoula.Tu en es certaine? Tu n'oserais tout de même pas me mentir.Utilise l'escalier de service. Murmurant des jurons qui auraient fait honneur à un régiment de soudards. Plus vite cette histoire sera terminée. fiancée ! . péon ! lança-t-elle. par les os de sainte Sara. . . ne manquerait pas d'en parler à don Felipe. Comment pouvait-elle traverser le hall dans cette tenue ? Si jamais les femmes de chambre l'apercevaient. jolie Krissoula ? Tu n'as pas besoin de jouer à la grande dame quand nous sommes seuls... On pourrait se poser des questions sur la moralité de dona Krissoula Ballardo. Il avait raison.Comment pourrais-je l'oublier? . Kris-soula. il ne permettrait pas une telle insolence envers sa. Et nous ne voulons surtout pas ternir ta réputation. . elle tourna les talons.. je serai libre et. plus vite je serai débarrassée de vous. Quoi que vous pensiez. Après tout. je sais exactement qui tu es en réalité. mais vous serez le premier avisé. .. je ne vous appartiens pas ! Un jour. Amusé.As-tu découvert des papiers intéressants ? . n'est-ce pas. et tu n'arrives pas à la cheville d'une lady ! .Ignoble personnage. je n'ai rien trouvé. . Ne t'avise pas de me doubler. muchacha. ravie de voir qu'il en semblait attristé.Nous partageons le même sentiment. croyez-moi.. dit-il en s'inclinant. ne craignez rien. J'attends ce moment avec impatience. Esteban alluma un cigarillo tandis que l'étalon fouillait ses poches à la recherche de sucreries. sa duègne. siffla-t-elle en rougissant. Elle était obligée de lui obéir.. elles en feraient des gorges chaudes et Sofia. je jure que vous regretterez ces insultes ! . Le rire d'Esteban la poursuivit et la fit rougir.

Tu sais. « Fils de catin ! songea-t-elle en redressant les épaules. Dans quelle situation me suis-je encore fourré ? Cette tigresse serait capable de ruiner mes projets. Au retour de don Felipe. Les leçons du professeur de maintien qu'il avait engagé en Espagne avaient porté leurs fruits. Bien qu'elle fût en chemise et jupon. n'est-ce pas ? Elle va réveiller Tierra Rosa. Quel tempérament ! Et en plus. elle avait le port de tête d'une reine. surpris par l'impudence de la jeune femme.Voilà que la fiancée de notre patron utilise l'escalier de service comme les domestiques. mon pauvre Dorado ! confia-t-il à l'oreille de l'étalon. ce petit morveux rira jaune. hein.Ah. Je le jure sur la tête de Krissoula Isabella Ballardo ! » Avec cette pensée réconfortante. L'Argentin. mais on s'ennuyait un peu ces derniers temps. pour un peu je plaindrais même mon oncle. elle lui tira la langue. Ses longues boucles d'ébène créaient un contraste saisissant avec ses yeux dorés comme ceux des loups. c'était une beauté. Caramba ! Quel tempérament de feu ! .. . éclata de rire. mu-chacha ! reprit-il pour la provoquer. Dorado.

une vie de luxe lui convenait : une grande chambre jaune et blanc comme celle-ci... » Lorsque le prêtre prononcerait les mots qui la lieraient pour toujours à Felipe. je soupçonne que vous m'aimez. son pacte avec Esteban de San Martin serait enfin rompu.Allons. mais il n'aurait aucun moyen de lui nuire. un miroir à bascule où elle s'admirait. prête à vendre ses faveurs. Quand Este-ban avait bouleversé sa vie douze mois auparavant. Lorsqu'elle la caressait. Krissoula s'étendit sur le lit. adieu la fille des caves de Sacro Monte près de Grenade et des bas quartiers de Barcelone ! L'arrogant San Martin serait furieux d'avoir été trahi. señor Esteban... elle laissa éclater sa joie : ce n'était pas un rêve. de fille des rues. la danseuse gitane. fluide. une coiffeuse en bois de rose. Krissoula jurerait ses grands dieux qu'Esteban mentait. dirait-elle d'une voix attristée. Après avoir survécu à deux années très difficiles. puisqu'elle serait l'épouse de Felipe. Aveuglé par son amour. mais . Et bientôt tout ceci m'appartiendra. señor ! Depuis quelque temps déjà. N'avez-vous pas honte ? Vous êtes jaloux. douce comme de l'ambre entre ses doigts. lui avouant que sa femme n'était qu'une voleuse et non une innocente señorita élevée dans l'un des meilleurs couvents d'Espagne. comme elle l'avait fait croire à son fiancé. ravie.. Je serai la femme de don Felipe de Aguilar. rassurée. Pourquoi ces accusations perfides ? Vous me traitez devant mon mari de voleuse. rien ne disparaîtrait d'un coup de baguette magique.2 Dans sa chambre. des tapis soyeux. mais cette fois.. Et s'il s'avisait de révéler la vérité à Felipe. et contempla d'un air ravi une robe du soir qu'elle avait achetée à Buenos Aires avant le long voyage jusqu'à la Pampa. les mains derrière la nuque. un lit à baldaquin avec des draps en lin. elle se méfiait encore des bonnes choses qui pouvaient lui arriver. quel luxe ! pensa-t-elle. L'exquise couleur topaze rehaussait son teint éclatant et le dessin de la robe soulignait sa taille fine et les rondeurs voluptueuses de sa poitrine. Décidément. « Quelle richesse. la soie glissait. une armoire qui débordait de robes. Adieu alors Krissoula.. elle s'était juré de ne plus jamais connaître la pauvreté.. Jamais elle n'avait possédé une telle merveille. Felipe n'écouterait pas les accusations de son intendant. . maîtresse de Tierra Rosa.

Il lui avait donné des instructions précises concernant les gens qu'elle devait voir et comment se comporter. adulée par tout Buenos Aires et surnommée « la Reine du flamenco ». mais lorsqu'il l'avait jugée prête pour jouer le rôle mystérieux qu'il avait en tête. Voilà la touchante histoire qu'elle avait racontée. à Felipe. elle s'était appliquée à transformer sa personnalité. En Espagne. et l'avait menacée : . ce goujat. La célèbre Krissoula Ballardo en tournée mondiale : ce serait l'excuse idéale pour la faire venir en Argentine. en compagnie de la duègne qu'il avait trouvée pour la chaperonner. Comment réagirait ce vieux chameau de Felipe. elle dansait le flamenco à l'opéra Florida. quand Esteban avait appris qu'elle était une excellente danseuse. A l'époque de leur rencontre. Il partait pour Buenos Aires et elle devait l'y rejoindre dix jours plus tard. tu te retrouveras en prison dans l'heure qui suit. Comme la vie de la jeune femme avait changé depuis sa rencontre avec Esteban ! A contrecœur. obligée de devenir danseuse pour se nourrir : affabulation. Le succès populaire obtenu par Krissoula aussi bien en Espagne qu'en Amérique du Sud les avait étonnés tous les deux. ou si tu essaies de me faire faux bond. Je vous en prie. n'était venu que rarement lui rendre visite. Compris ? . il avait aussitôt décidé d'utiliser ce talent pour parfaire la supercherie.comprenez-moi bien : c'est Felipe que mon cœur a choisi. il avait réussi à la placer dans les meilleurs théâtres de Buenos Aires. s'il apprenait un jour la vérité ? L'orphelinat pour jeunes filles de bonne famille. Pendant six mois. dans la belle villa qu'il avait louée. les sœurs de la Charité dévouées à son éducation : mensonge. Grâce à certaines relations. Esteban. il s'était présenté à la villa avec deux malles remplies de robes et de costumes de danseuse. ne laissez pas votre amertume détruire mon bonheur et ma réputation. Krissoula. La pauvre Krissoula. mais Esteban ne s'était pas trompé : Felipe fut conquis dès le premier regard. les larmes aux yeux. certain que Felipe l'y verrait un jour ou l'autre et qu'il entreprendrait aussitôt une cour assidue.Je connais des personnes influentes en Espagne comme en Amérique du Sud. ruinée par des revers de fortune : pure invention. Si tu me mens. L'idée de jouer à la jeune femme pudibonde amusa Krissoula. La famille dont elle était issue décimée par les guerres. elle avait accepté sa proposition et il avait aussitôt engagé des professeurs d'élocution et de maintien pour lui apprendre à se comporter comme une lady.

puis. En songeant aux délicieuses pâtisseries et amuse-gueule. « Ce pauvre fossile de Sofia ! pensa Krissoula. elle n'aurait pas un mois ou un an d'une existence luxueuse mais une vie entière ! . Sofia ! Descends sans moi. son travail terminé. elle n'aurait plus qu'à dénicher les mystérieux documents qui avaient incité Esteban à échafauder cette supercherie et les lui remettre. Krissoula était une fervente adepte de cette coutume.. pourquoi ne pas lui obéir? Ce qu'il lui demandait semblait beaucoup plus facile que de voler des inconnus avec Hector.. Pour tromper don Felipe. Es-tu prête. Krissoula Ballardo. il ne fallait rien laisser au hasard. Pour imiter les Anglais qu'elles admiraient.J'arrive. puis patientaient jusqu'au dîner. aux sandwiches raffinés et aux fines tranches de pain beurrées que la cuisinière marna Angelina préparait. mais peu à peu. je te rejoindrai. . Esteban avait engagé un acteur afin de convaincre Sofia de devenir la duègne de la jeune femme. petite ? C'est presque l'heure du thé. Quelqu'un qui avait connu la faim dans les quartiers sordides de Barcelone ne pouvait résister aux gourmandises que s'offraient les Argentins à la moindre occasion.. Une fois dans la maison. appartenant à la meilleure aristocratie espagnole.. l'eau lui vint à la bouche. sans jamais perdre la sienne. l'encourager de manière subtile. servi à 22 heures. elle serait libre de partir et beaucoup plus riche qu'auparavant. sans jamais connaître le feu de la passion. Puisque aucune Espagnole célibataire et de bonne famille n'aurait fait un pas sans chaperon.Dona Krissoula ? appela la duègne en frappant à la porte. sans réfléchir. Ensuite. répondit-elle avec l'accent castillan qu'Esteban lui avait fait apprendre. » Krissoula n'aimait pas la vieille fille. Esteban était convaincu que don Felipe la demanderait en mariage et l'inviterait à habiter Tierra Rosa jusqu'à la cérémonie. elle avait accepté le contrat. . Sa mission était claire : personnifier une danseuse au caractère volcanique. une fois courtisée par don Felipe de Aguilar. les riches familles argentines prenaient le thé après la sieste. Destinée à protéger la virginité des jeunes filles qu'on lui confie. une idée ingénieuse s'était forgée dans son esprit : et si elle trahissait Esteban en épousant vraiment son oncle détesté ? Devenue la maîtresse de maison. il lui en fallait un ! La naïve Sofia croyait avoir été engagée par un parent lointain de Krissoula. Au début.Bien sûr qu'elle avait compris ! D'ailleurs. Esteban avait été très clair sur un point : il était impératif que son oncle ignorât tout du rôle joué par son neveu dans la venue en Argentine de la célèbre danseuse.

mais un seul regard d'Esteban suffisait pour qu'elle sentît ses genoux flancher. aux yeux dorés cernés de longs cils noirs..mais elle en avait pitié. Krissoula ».Esteban lui avait interdit de se promener au soleil et elle avait perdu son teint de gitane -.. les dangereux élans de tendresse qui fragilisaient parfois son âme. Soudain. Tapant violemment du pied. elle prit la pose d'une danseuse de flamenco. Elle dansa jusqu'à ce que le feu du flamenco eût chassé le désir qui possédait son corps et son âme. explosive. le claquement des castagnettes. se gronda-t-elle en s'étirant comme un chat. les reins cambrés. Seuls comptaient le bonheur de Krissoula et le flamenco qui réconfortait son cœur meurtri et balayait. Pendant la traversée jusqu'à Buenos Aires. « Tu es trop beau pour être un vulgaire maître chanteur. .. imaginant le son des guitares. Le miroir lui renvoya l'image d'une créature aux cheveux d'ébène éparpillés sur les épaules.. avec ses manières raffinées et sa conversation intelligente. elle était transformée : dramatique. à la peau claire . désormais. Levant les bras. elle se servirait avec autant de cynisme de Felipe. mais l'intensité de son regard le trahissait souvent. excitante. Avec son intuition féminine. jusqu'à ce que la chape glaciale de sa solitude eût à nouveau enserré son cœur blessé. les applaudissements. Elle se l'était juré : jamais plus elle n'aurait besoin d'un homme ! Miguel l'avait utilisée sans vergogne . elle continua à danser. d'Esteban et de tous les autres si nécessaire. aucun homme n'avait pu l'exciter et certainement pas son fiancé prétentieux qui était plus âgé que Sofia. bien sûr. flirtant avec les marins ou les gentlemen qui voyageaient sur le paquebot. elle virevolta devant le miroir. sachant qu'elle ne lui facilitait pas la tâche. Voilà la femme qui fascinait ce détestable Esteban. Krissoula avait deviné qu'elle l'attirait et qu'il essayait de se maîtriser. mais sa virilité l'envoûtait. Esteban ! songea-t-elle.. elle avait trompé la vigilance de Sofia plus d'une fois.. grisée de son succès dans ses robes en soie. Que dirais-tu de danser avec Krissoula ? De partager son lit ? » Elle le détestait. Pourquoi tournait-elle la tête des hommes ? Il devait exister tant de femmes plus belles. Claquant des doigts. « Tu es méchante. les hanches en avant. Elle pensait à Esteban de San Martin. Depuis Miguel. par quelques pirouettes.

. chère Sofia. Se rappelant les bonnes manières. Don Felipe ne revient que dans huit jours et je suis enfermée dans cette maison sans rien faire depuis trois semaines. tremblante.. Et puis à quoi bon discuter quand tu es si têtue ? Tu as gagné. Je n'ai jamais aimé ces grandes bestioles qui sentent mauvais. . tempêta Krissoula en dévorant une saucisse chaude. Sofia se leva de table. . et je souhaiterais que tu viennes avec moi. Krissoula tira sur le cordon pour appeler une femme de chambre : il .. Les règles de la bienséance sont aussi strictes en Argentine que dans notre chère Espagne. Sofia..Je l'ai déjà fait.Mais monter à cheval. je vais devenir folle ! Ce matin. Si cela continue. j'espère ? . voilà tout. Quand veux-tu partir? . il serait scandalisé. heureuse de l'avoir convaincue mais croisant les doigts sous la nappe pour conjurer son mensonge. mais il n'a pas jugé bon de m'enseigner l'équitation. Mon père était un excellent cavalier.Une jeune fille bien élevée ne se promène pas à cheval sans escorte. on aurait dit que Sofia avait avalé un citron. Si don Felipe l'apprenait. Tu sais tout de même conduire un landau. . Sofia ! Je ne suis plus une enfant.. reprit Sofia. insista Sofia. si tu n'y vois pas d'objection. petite.Déjà ! Il faut que j'aille vite me préparer. de petits pains. Sachant que c'était malheureusement trop beau pour être vrai. Elles me font peur. tandis qu'elle regardait la table du petit déjeuner surchargée de beignets. Krissoula essaya d'avaler délicatement sa trop grande bouchée.En fin de matinée. répliqua Kris-soula sèchement. Il était content que je sois une bonne maîtresse de maison. et il aurait raison. de fruits et de tasses de chocolat au lait. Nous irons nous promener.Bien sûr. dit Rrissoula.3 . Je sais bien que je ne peux pas sortir toute seule.Cesse de me gronder.Je veux absolument monter à cheval. Nous aurons besoin de chapeaux et de voilettes pour nous protéger du soleil. .Tu n'as qu'à me suivre en landau. mais. je te promets désormais d'être obéissante et bien élevée. Son visage étroit frémissait d'indignation. Pour quel genre de fille me prends-tu ? . Afin de te remercier pour ta compagnie.

Très fier. . Voilà. flanquée de patios. plie légèrement les genoux. la maison principale. par la fenêtre. Krissoula se souvenait des poneys maltraités et des chevaux à moitié sauvages qu'elle avait autrefois montés en Espagne. la foule t'applaudira. Krissoula se rendit aux cuisines séparées de la maison en cas d'incendie. La cuisine était le seul endroit de l'hacienda où Krissoula osait se comporter de manière naturelle. don Felipe lui avait fait visiter une partie de l'immense estancia. Les écuries. le sol fraîchement balayé. l'excellente cuisinière de Tierra Rosa. recouvert . les montagnes perdues dans la brume.. Krissoula avait admiré la qualité des chevaux. tu as réussi.. idéale pour monter à cheval. les bras tendus. certaine d'y trouver cette tête de linotte de Luisa. Le souvenir s'évanouit et Krissoula contempla à nouveau. Laisse les mouvements du cheval te guider. se dressait majestueuse au milieu de la Pampa. d'un jardin à l'anglaise et d'un petit lac bordé d'iris. Parfait ! Dans une semaine ou deux. Krissoula. c'est parfait. Quelle cavalière ! En vérité. elles aussi. Agacée que la femme de chambre n'eût pas répondu à son appel. les animaux issus de ses écuries atteignaient des sommes records. Tierra Rosa avait acquis une excellente réputation : lors des ventes aux enchères. Si Sofia avait su ce que sa protégée pouvait faire avec un cheval. Les murs blanchis à la chaux. Elle se rappela le cheval gris à la longue crinière qui galopait en rond dans un pré. tu es une véritable gitane. elle se serait évanouie ! La voix de l'oncle Ricardo résonna aux oreilles de la jeune femme. don Felipe lui avait expliqué que les étalons et les poulinières provenaient des meilleurs élevages d'Espagne..fallait ordonner au palefrenier de préparer un landau et un cheval de selle.. égayés par des grappes d'oignons et de poivrons rouges et verts. c'était merveilleux de pouvoir approcher des bêtes aussi splendides. bavardant avec sa sœur Estrella et leur mère marna Angelina. même si ta mère a fait la sottise de s'amouracher d'un Grec. étaient magnifiques.Maintenant. célèbres marchands de chevaux.. Trouve ton équilibre. d'une orangeraie en fleur. Krissoula. Ecarte un peu les pieds. nina. peut-être même ce magnifique étalon Dorado ? Dès son arrivée à Tierra Rosa. Tu sens bien la croupe de Chico sous tes pieds ? Elle est aussi étendue que l'herbe du pré et tu y es en sécurité. d'Angleterre et d'Amérique. lève-toi ! encourageait Ricardo. Avec ses murs blancs et son toit de tuiles rouges. Les rayons du soleil dissiperaient bientôt ce brouillard et la journée serait belle et fraîche. Au fur et à mesure des années. Bien.. Pour une descendante de gitans.

avant de repartir sur les routes à la belle saison. en quête des marchés de chevaux. elle le cajolait. .Permettez-moi de vous présenter ma fille aînée. Les trois jeunes femmes regardèrent leur maîtresse avec effroi.Vous êtes pardonnées. que Krissoula ne connaissait pas. Je sonne depuis des heures. .Quelle merveille ! murmura-t-elle. les contemplait en souriant. Les murs lui rappelaient les grottes recouvertes à la chaux de Sacro Monte où elle passait les hivers avec sa famille. elle était prête à renoncer à l'amitié et à la camaraderie. vous voilà ! dit-elle en entrant dans la cuisine. au lieu d'être reléguée dans un rôle de maîtresse de maison. Cette réaction attrista Krissoula : elle aurait aimé participer à leurs bavardages. ajouta-t-elle fièrement en retirant la couverture qui cachait l'enfant. mais seulement si vous me dites votre secret. et les meubles en pin naturel donnaient à la grande pièce une atmosphère chaleureuse qui réconfortait la jeune femme. je ne mens pas. les filles te courront après et tu briseras bien des cœurs. son visage hautain brusquement attendri. une émotion longtemps refoulée serra le cœur de Krissoula et la douleur devint insupportable. . l'air confus. .Tu es un très joli petit garçon. Krissoula s'approcha du bébé. Que tenez-vous dans vos bras. ses boucles noires encadrant son joli visage poupin. . . partager leur intimité. étonnée de cette tendresse qui émanait de la jeune femme et de la manière experte dont elle lui tenait la tête.Dona Krissoula ! bégaya Angelina. Paulo. Paulito. souffla Krissoula. Lorsqu'il roucoula de plaisir et brandit ses petits poings. respirant sa merveilleuse odeur de bébé. Puis-je le prendre ? Angelina lui donna l'enfant. est l'un des gauchos de don Felipe. Et voici mon premier petit-fils. Avec une exclamation de joie. Son mari. lui embrassait la joue. décréta-t-elle.Ah. Quand tu seras grand. pour profiter des avantages d'une vie luxueuse.de sable fin. Lupe. mais nous ne vous avons pas entendue. Angelina ? . Mais elle se ressaisit . Vraiment. José Buenaventura. Luisa et Estrella entouraient marna Angelina et une troisième jeune fille. Tu peux faire confiance à ta tante Krissoula. indulgente. Pardonnez-nous. Comme si elle était seule au monde.

Krissoula en doutait : même si son plan réussissait et qu'elle épousât don Felipe. Décidément. Que fera le pauvre Esteban quand il cherenera à avoir une jolie femme et qu'il n'y en aura plus? Les gazouillements de l'enfant prouvaient son contentement. Angelina confia son petit-fils à l'intendant. les affaires de cœur se ressemblaient. Avec un fier sourire. tiens ton fils pendant que je m'en occupe.Donne-le-moi. Angelina ! lança alors une voix joyeuse sur le pas de la porte. trop jaloux. petit..Alors. aimeriez-vous boire un jus de fruits ? offrit la cuisinière. fit-il avec une grimace.Gracias. il n'était pas le genre d'homme à vouloir beaucoup d'enfants.Señorita.. La plupart des hommes répugnent à tenir des nouveau-nés capricieux dans leurs bras. Vous savez vous y prendre avec les petits. . Paulo ? Est-ce que tu la trouves aussi jolie que tes tantes ? Quoi.Encore vous.. . à moins que tu n'aies une bière froide. il aperçut Krissoula qui s'était dissimulée au fond de la cuisine. señorita.Luisa ! Va vite dire à señor Tomas que la señorita désire lui parler. Avec la grâce de Dieu. nous trouverons la bière la plus fraîche de toute l'Argentine.. . Qu'en dis-tu. en Espagne comme en Argentine. continua Angelina. . ma belle Angelina. . .En attendant. bien sûr. Lorsque Esteban leva les yeux. vous et don Felipe remplirez cette maison d'enfants. mais Esteban semblait ravi. plaisanta Esteban. .. j'ai l'intention de sortir tout à l'heure et je voulais demander à un palefrenier de préparer un landau pour doña Sofia et un cheval pour moi. c'est très rafraîchissant. trop égoïste. comme don Alejandro aurait souhaité le faire.Oui. .Señor Esteban ! s'exclama la grosse Angelina en rougissant. conclut-elle en le rendant à sa grand-mère. vous désiriez quelque chose ? . il est superbe. Si tu as confiance en moi. Lupe. qu'est-ce que tu murmures ? Ah oui. proposa Este-ban. . Pour vous. Ou peut-être du yerba maté ? Le maté est la boisson préférée des Argentins.Allons-y pour le maté. Luisa semblait enchantée de rendre service et Krissoula devina que ce Tomas devait être un bel homme. .II. Il était trop distant. tu gardes déjà les plus jolies filles de Tierra Rosa pour toi ! Ta mère a déniché un mari et tes tantes suivront bientôt son exemple.

mais il vous convient. Buenos días.On me l'a souvent dit. les trois sœurs se mirent à glousser... señor de San Martin..mon ami. Au début. Nous nous sommes croisés hier après-midi. . Krissoula retenait son souffle. il avait engagé la gitane pour une raison bien précise et il ne voulait pas échouer à cause du tumulte de ses sens. mais vous n'avez peut-être pas rencontré la fiancée de don Felipe. Ses lèvres brillaient comme des pétales de rose. ? . Krissoula était splendide. lui rappela-t-elle. ses cheveux noirs retenus par des peignes en ivoire. mais avec le temps. ces yeux de loup tiendraient leurs promesses. doña. Esteban l'admirait sans réserve. mais j'ai complètement oublié votre nom. répliqua froidement Krissoula. elle avait trouvé ce maître chanteur arrogant aussi détestable que tous les autres hommes. tant il était fasciné par la beauté de la gitane. .. señor. plus excitant. Quand s'était-elle transformée ? Quand avait-elle mûri pour devenir aussi captivante ? Sous le regard intense d'Esteban. señor Esteban. Esteban se méfiait de la gitane et ne voulait pas connaître avec elle cette formidable intimité que partagent les amants. Elle est jolie mais trop maigre et trop acariâtre pour réchauffer le cœur d'un homme.. le tempo s'accélérait. Pardonnez-moi. il eut envie de l'aimer. tu as raison. ? fit-il. Eclairée par le feu de cheminée. elle changeait d'avis malgré elle.Un nom bien étrange. . L'aînée essaya d'arranger les choses : . . Le désir grondait en lui.Je vous souhaite une belle journée. amusé. envoûté par son parfum insaisissable. de l'entendre gémir de plaisir et de découvrir enfin si ce corps émouvant. L'enjeu était trop important pour mêler le plaisir au travail . se souvenant du corps parfait qu'il avait pressé contre le sien dans un lit de Barcelone. doña..Doña Krissoula Ballardo. Brusquement. mais n'en avait pas profité. il l'avait eue à sa merci. Avant leur départ d'Espagne...Au contraire. Cela faisait deux mois qu'il ne l'avait pas vue. devenait plus dangereux.Pardonnez-moi. avec une chemise échancrée découvrant les rondeurs de sa poitrine et sa longue jupe rouge frôlant le sol. Les deux sœurs n'existaient plus. señor l'intendant. Surprises par l'audace d'Esteban. . L'imbécile ! Il avait préféré s'absenter de la villa afin de résister au désir qui lui tournait la tête.

parlant à tue-tête pour dissimuler leur gêne. Mon Dieu.Une insoutenable tension rendait l'air électrique. . protesta-t-elle. murmura la jeune fille. avec des baisers ! . Luisa. Comme vous le savez.Don Esteban est le fils illégitime de don Alejandro. mal à l'aise. Angelina. apportant un grand verre de bière bien fraîche. Krissoula aurait voulu s'enfuir afin de ne plus subir le feu de ce regard bleu. c'est tout. Soudain. Méfie-toi ! Quand je serai le propriétaire de Tierra Rosa. dit-elle triomphante. j'ai oublié les poulets ! Excusez-moi un moment. . Luisa. répondit-il en plongeant ses lèvres dans la mousse blanche. . . . Mama Angelina apparut. est-ce que tu sais pourquoi San Martin a dit cette chose étrange ? s'enquit Krissoula en s'adressant à la plus bavarde des trois sœurs. Ayant vidé son verre. ce n'était pas à don Felipe de vous l'apprendre. Il aime nous taquiner. señorita. Un courant magnétique passait entre eux : l'inexplicable naissance de la passion entre un homme et une femme. tu me demanderas pardon. Angelina. Esteban lui obéit en riant. . . .Qu'a-t-il voulu dire ? demanda Krissoula. mais elle refusait d'être lâche et son corps ne lui obéissait plus. moi je dois préparer le repas.Il n'y a que toi pour oser me parler sur ce ton. êtes-vous content ? . Pourquoi serait-il un jour le propriétaire de Tierra Rosa ? .Fichez le camp ! Même si vous n'avez rien à faire. explique-moi. don Felipe est notre patron. paresseux ! .. Krissoula se détourna.Vous ignorez tout au sujet du señor Esteban ? Evidemment. ravie.Et toi.Presque aussi content que lorsque je te vois. le bébé dans les bras d'Esteban poussa un cri et la magie de l'instant disparut. Et retournez vite travailler. Elle sort de la glacière. Je t'en prie. Les trois sœurs qui avaient été témoins de cette attirance impalpable entre l'intendant et doña Krissoula s'activèrent.. monsieur l'intendant.Voilà. expliqua Angelina.Cessez de plaisanter.Je garderai le secret.Ce n'était qu'une plaisanterie.

. Esteban n'était pas mieux né qu'elle. poursuivit Luisa. murmura Kris-soula. Ils s'adoraient ! Malheureusement. On murmurait qu'elle lui refusait aussi son lit. en larmes. Loin d'être un imbécile. . don Alejandro de Aguilar. une propriété aussi splendide. doña Manuela de Córdoba y Castellano. . Après un an de voyage de noces. enchantée de divulguer ces secrets croustillants. une ravissante veuve. La pauvre doña restait enfermée des heures dans sa chambre. . pour une signature qui manquait sur une attestation légale ! Les indiscrétions de Luisa avaient permis à Kris-soula de saisir le mystère du passé d'Esteban et de comprendre la raison de son chantage : il avait besoin d'une personne de confiance au sein de l'hacienda. . . de fouiller le moindre recoin pour trouver la preuve de sa paternité. Don Alejandro avait épousé une jeune fille d'excellente famille. Il y restait souvent plusieurs jours d'affilée.. Maria de San Martin s'était ensuite installée à Córdoba avec son enfant nouveau-né.Oui. leur entente s'est peu à peu détériorée.Est-ce que son père l'aimait ? .Marna dit qu'il l'adorait.Don Felipe a hérité de la propriété de son frère. Elle comprenait maintenant pourquoi Esteban haïssait son oncle. de sortir mais elle ne lui obéissait pas.Esteban. Don Alejandro s'est mis à visiter fréquemment une ville au nord de l'estancia qui s'appelle Córdoba. Don Alejandro serait tombé amoureux d'elle pendant ce voyage. Felipe serait à sa merci. au lieu de tout laisser à son frère ? . Malgré toute son arrogance. pourquoi don Alejandro ne l'a-t-il pas reconnu avant sa mort. le jeune couple est revenu s'installer à Tierra Rosa.C'était son intention. Esteban savait que lorsque Krissoula détiendrait le papier compromettant. Quelqu'un libre d'aller et venir. un bâtard ! Krissoula réprima un sourire ravi. il pourrait prouver ses origines et chasser légalement son . Et les ragots ont commencé.Et c'est mon Felipe qui a hérité.C'était Esteban ? interrogea Krissoula. . Quelle déveine de perdre Tierra Rosa. Don Alejandro la suppliait de se calmer. Quand elle lui aurait naïvement remis le document.Puisque c'était son seul héritier. sans éveiller les soupçons de don Felipe. Maria de San Martin. qui avait été la dame de compagnie de doña Manuela avant son mariage et qui avait accompagné le couple pendant leur voyage de noces. On racontait qu'il avait une maîtresse. mais il a été tué.

Comment Esteban avait-il été si certain que Felipe la demanderait en mariage ? . Il fallait faire des choix dans la vie et elle ne reviendrait pas sur sa décision.. devenir maîtresse de Tierra Rosa et le méprisable Esteban n'aurait droit à rien ! Krissoula ne se tenait plus de joie : son avenir était assuré.. Maria a quitté la ville.Pas du tout. C'est très romantique.Et Alejandro a retrouvé le fils qu'il croyait perdu.C'est un mystère. déclara Krissoula qui aimait les fins heureuses. Peut-être doña Manuela a-t-elle appris que son mari était l'amant de Maria et qu'ils avaient un enfant ? On raconte que doña Manuela est allée rendre visite à Maria. surtout dans les villes. il s'est passé quelque chose d'étrange.. Elle a certainement menacé la pauvre Maria qui a dû s'enfuir avec le bébé. Il a perdu à la fois son père et sa maison. Mais si elle détruisait ces papiers ou niait les avoir découverts. il était déjà veuf et malade. Les années heureuses ont passé très vite. Il a même pensé que Maria et l'enfant avaient succombé aux épidémies de choléra qui tuent des centaines de personnes tous les étés. . Beaucoup de personnes ont pensé la même chose que vous. elle pourrait épouser Felipe. Devenu . Don Alejandro avait abandonné tout espoir.Quel cœur de pierre ! Manuela devait être jalouse parce qu'elle ne partageait pas le lit de son mari. continua Luisa. A-t-il été élevé ici ? . . . Mais ce n'était qu'une fin partiellement heureuse puisque l'héritier légitime n'avait pas obtenu la propriété. Après son départ. Mama m'a raconté que lorsqu'il avait trois ans. Et elle ? Elle en serait au même point.Mama dit que don Alejandro était si heureux d'avoir son fils à la maison qu'il lui a demandé de devenir son intendant. Lorsque le pauvre don Alejandro a voulu les revoir. lorsqu'un jour señor Esteban est arrivé à Tierra Rosa. Don Alejandro n'a pas vu son fils pendant des années. dit Luisa en haussant les épaules. Il a promis de lui enseigner tout ce qu'il savait de l'estancia. Une seule explication lui échappait.oncle. la mère et l'enfant avaient disparu. . Il a cherché pendant des mois mais il n'a jamais pu les retrouver. afin qu'à sa mort. poursuivit Krissoula.. répondit Luisa. et qu'elle-même avait l'intention de l'en empêcher à tout jamais. Tierra Rosa soit entre de bonnes mains. Krissoula se redressa. avec quelques milliers de pesetas supplémentaires qui ne dureraient certainement pas toute une vie.Señor de San Martin a dû être très amer quand son oncle est devenu propriétaire.

Pourquoi est-ce qu'Esteban reste ici. je me laisse emporter et je raconte des sottises.Il dit qu'il reste pour protéger le rêve de son père et de son grand-père. Selon Esteban. Tu sais bien que je n'aime pas tes bavardages ! D'une main experte. Elle est modeste. poussant des soupirs de contentement.. Une grande fête avait été prévue pour leur retour. . Pourquoi accepter d'être son intendant ? ... Malheureusement. devant les notaires. son oncle Felipe est incapable de diriger une propriété.vieux. .Tu n'as rien à craindre.Il y aura du poulet au riz ce soir. .Que pensez-vous de ça ? demanda Luisa. Il avait l'intention d'emmener Esteban à Buenos Aires. A son expression. Envoyez-moi Tomas.Merci. répondit gravement Krissoula. Sofia me cherche sûrement partout. Et le plus vite possible ! Elle laissa derrière elle Angelina et ses filles interloquées. ou de l'attachement qu'elle a montré pour Paulito ? interrogea naïvement Estrella. on voyait que la discussion au sujet d'Esteban était close. qu'est-ce que j'ai encore dit ! s'affola-t-elle. . Le bébé tirait sur le sein de sa mère. José et moi serions très honorés de vous recevoir dans notre maison. don Alejandro est mort avant le voyage et son frère Felipe a hérité de Tierra Rosa au lieu d'Esteban. dit-elle. Votre fils est magnifique. Vous pouvez en être fière. je vous prie. n'est-ce pas ? . . Je t'avais promis que je garderais le secret et je ne reviens jamais sur une promesse. mais vous y serez toujours la bienvenue. señorita. La señorita épousera don Felipe dans trois mois et ce genre de sottises pourrait nuire à sa réputation. ce sera pour moi une grande joie. Lupe. alors qu'il déteste Felipe ? s'étonna Krissoula. La pauvre petite .Je m'en réjouis déjà. Angelina.Si cela vous fait plaisir.Luisa ! s'exclama sa mère d'une voix furieuse...Ça suffit ! interrompit leur mère. proposa Lupe. Mon Dieu. . Pardonnez-moi. Luisa. señorita.De la manière dont Esteban et doña Krissoula se sont regardés. don Alejandro a compris qu'il fallait agir sans plus tarder. . Un de vos plats favoris. Mais maintenant. elle commença à préparer les poulets pour le repas.. .Les deux ! Esteban la dévorait des yeux. . je dois me préparer pour ma promenade. .

elle ne restera pas seule très longtemps ! . petite sœur ! gronda Lupe. mais elle me semble bien triste et solitaire. tu bavardes à tort et à travers.D'accord. Il y a les lits à faire. Mais je me demande pourquoi doña Krissoula était aussi curieuse au sujet d'Esteban ? Peut-être l'aime-t-elle aussi. ni de doña Krissoula et de señor Esteban. reprit Luisa. Mama a raison. et tu ferais mieux de te dépêcher. Les rumeurs circulent vite à Tierra Rosa et tu pourrais leur causer du tort. Même si elle n'épouse pas don Felipe. mama. fusillant Luisa du regard. tu n'as pas vu les regards qu'ils ont échangés.Au travail ! gronda Angelina. je ne dirai plus rien. Pourquoi serait-elle malheureuse ? Et puis. et ça ne va pas s'arrêter. la señorita semblait triste en dépit de ses sourires. Ses sourires ne viennent pas du cœur. ma fille. grommela Luisa.Tais-toi. Imagine que don Felipe l'apprenne ! . Elle n'a connu que la belle vie. un petit peu ? . Allez. On devrait te couper la langue ! Tu ne dois pas parler aussi ouvertement du passé. . ouste.Tu te fais des idées. Quant à toi. Estrella. Toi. que je ne vous voie plus ! .! Elle va épouser un homme riche et mener une vie de rêve. tu aurais dû commencer de nettoyer les salons depuis longtemps.

mais lorsqu'il bouleversait une existence pour lui donner de la joie. le ciel de la Pampa s'étendait à perte de vue. tel un dais d'azur à peine troublé par quelques nuages blancs. Que demander de plus ? En vérité. Sous les monceaux de terre éparpillés çà et là se cachaient les viscachas. s'immobilisaient lorsqu'ils prenaient peur et ne bronchaient pas. tandis que les collines de la sierra de Córdoba. et elle s'était amusée des têtes écarlates de certains passereaux. En compagnie des gitans. au lieu de la terre dure et d'une méchante couverture . Krissoula ne s'était jamais sentie aussi pleine de vitalité. et la faune locale fascinait la gitane qui aimait et respectait tous les animaux. puis un tatou qui ressemblait à un chevalier en armure. elle avait découvert une grande partie de l'Europe. les considérant comme des « frères ». parcourant les terres de Tierra Rosa. sur les routes de campagne qui menaient jusqu'aux vastes étendues de landes sauvages et de fougères pourpres. plus proches. paraît-il. Les branches des arbres protégeaient les nids en boue des oiseaux appelés horneros. en France. D'un bleu plus pur qu'ailleurs. caressant ses joues. plus fertile que celle des plaines européennes. déployaient leurs flancs vert émeraude. en comptant l'heure du thé. Dès le début de la promenade. du haut d'une roulotte bariolée. dormant à la belle étoile au Portugal. en Italie et en Grèce. Elle s'était promenée le long des vertes vallées anglaises. elle avait aperçu un nandou au long cou qui s'était enfui à leur approche. et une brise fraîche de juillet apportait les parfums de l'herbe et de la terre. mais elle n'avait jamais rêvé d'un pays aussi splendide que l'Argentine. Elle espérait voir un de ces renards gris qui. petites bêtes de la prairie. des jolies robes à profusion et un lit douillet où s'étendre la nuit. même si l'on s'approchait. Séduite par la beauté qui l'entourait. L'herbe que foulait la jument était plus riche. C'était l'hiver dans cette partie du monde. elle avait quatre repas par jour.4 « Existe-t-il un pays plus beau que l'Argentine ? » songeait Krissoula. A l'ouest s'étendaient les Andes majestueuses aux sommets enneigés. les voies du Seigneur étaient impénétrables. il n'y allait pas de main morte ! Désormais.

toi aussi tu entendras cet appel et tu en sentiras la puissance dans tes veines. Krissoula avait aidé son oncle en tenant les licols des juments afin de les rassurer lors de la saillie. Même si une petite voix lui chuchotait que ce bonheur n'était pas complet sans quelqu'un avec qui le partager. Krissoula. devenait un rival dans ces moments de fureur passionnée.C'est ainsi avec toutes les choses vivantes. Lorsque tu seras devenue une femme. Son poil blond clair luisait comme de l'or fin et sa crinière et sa queue blanches flottaient librement au vent. sur le point de s'épanouir. Grâce à quelques morceaux de sucre.grouillante de vermine. Réponds à cet appel avec ta raison. Krissoula avait demandé à Tomas la permission de monter Dorado. gêné de devoir expliquer à sa maîtresse pourquoi Dorado ne pouvait être monté. ma Krissoula. seules.. parce que señor Esteban l'avait réservé pour la monte des juments de Tierra Rosa. avait expliqué son oncle Ricardo. avait expliqué Tomas en rougissant. C'est un chant de sirènes auquel peu arrivent à résister. son corps de jeune fille. n'excitaient pas la jalousie des étalons pour lesquels tout mâle. Mais choisis ton compagnon avec soin. Experte en matière de chevaux. qui avait probablement conduit Dorado à s'échapper de son écurie. . Et elle ne pensait pas une seconde à ce vieux chameau de Felipe. il existe une femelle et leur sang enflammé les oblige à se reproduire. car tu es un être humain. Krissoula avait deviné que c'était l'odeur des juments en chaleur.. des domestiques la servaient du matin jusqu'au soir et elle pouvait monter de remarquables chevaux quand l'envie lui en prenait.. mais le palefrenier en chef lui avait amené la mère de l'étalon. Girasol. groupées dans un pré. Son fils ne pouvait être utilisé cette semaine. Pour chaque mâle. homme ou animal. Son bonheur était parfait. .. Les étalons devenaient fous en sentant les juments et ils pouvaient deviner leur présence de très loin. et pas seulement avec ton cœur et ton corps. avait été troublé par la frénésie et la beauté sauvage de ces accouplements. elle avait vite été conquise par sa nouvelle maîtresse. Elle habitait une superbe maison. Pour des raisons inconnues. qui signifie rayon de soleil en espagnol. pas un animal. C'était une tâche dévolue aux femmes qui. Sa jument était douée d'un caractère léger et calme. s'il avait su que l'innocente fiancée de don Felipe en connaissait probablement davantage que lui sur les accouplements violents des étalons et des juments ? Autrefois. Qu'aurait dit le pauvre Tomas.

quand ton sang se sera apaisé. qui possède ton intelligence. Attacherais-tu deux chevaux inégaux. Ce n'est pas du désir mais un amour véritable que j'éprouve pour Miguel. un attelage doit être équilibré. l'autre faible.Avait-elle suivi ce sage conseil ? Malheureusement non. Miguel n'est pas digne de toi. si tu veux vraiment ce garçon. J'ai choisi d'en faire don à Miguel. Quelqu'un qui aura la force d'affronter les difficultés. je resterai ici et je deviendrai son épouse.Chère nièce.Mon choix est fait. Tu as besoin d'un homme fort qui puisse te tenir tête. Je n'en changerai pas. quelqu'un qui tirera avec un entrain semblable au tien l'attelage de votre mariage. ce sera à moi de m'habituer à sa façon de vivre. c'est un gorgio qui ne connaît rien à la vie vagabonde que nous menons. à un chariot ? Jamais ! Pour ne pas se renverser. La suggestion de son oncle avait bouleversé Krissoula.Ah. Le mari et la femme sont les animaux et le chariot qu'ils tirent est leur mariage. C'est la même chose dans la vie. Ne m'attendez pas. .Mon père aussi était un gorgio. car je ne suivrai plus le chemin des gitans. avec son lot de soucis et de peines à surmonter chaque jour. ta passion. Miguel m'a demandé de rester avec lui au village après le départ de la troupe. Souviens-toi. Nous t'attendrons ici et dans quelques semaines. mais qu'en est-il de l'âme de ce gorgio ? Crois-moi.Tu te trompes. avait-elle répondu avec toute la passion naïve de la jeunesse.Ah. et proposer une chose aussi honteuse prouvait qu'il s'inquiétait beaucoup pour sa nièce. ta volonté. Trou-ves-en un autre pour partager le fardeau. chaque cheval doit lui apporter une force semblable. mon amant et le père de mes enfants. Je l'aime tant que je le suivrais n'importe où ! Lorsque vous partirez pour le Portugal. tu m'as appris que la virginité est un cadeau précieux réservé à l'homme avec lequel on veut partager sa vie. Tu t'arrêtes à un beau visage. . cet homme n'est pas pour toi.. car lorsque Miguel était entré dans sa vie. l'un fort. avait dit Ricardo gentiment. Ainsi. en dépit de son charme. Krissoula ! Tu possèdes des yeux mais tu es aveugle. il n'est pas l'homme qu'il te faut. Ça m'est égal qu'il ne soit pas l'un des nôtres. le désir te fait perdre la tête ! Partage sa couche. . chiquita. oncle Ricardo. Ce n'est pas un gitan. tu reviendras vers nous. . oncle Ricardo.. . car les gitans veillaient attentivement à la virginité de leurs filles. celui qui deviendra mon mari. toute raison l'avait quittée. . Comment peut-il partager une existence dont il ignore tout? .

répliqua Sofia. . Le compliment de Krissoula fit rougir Sofia sous sa sévère mantille noire... pense à ta mère ! avait supplié le vieil homme. idéales pour parcourir les prairies plates. pour une fois amusée par les taquineries de sa protégée. avant de rentrer ? .Un pique-nique ! Quelle merveilleuse idée. Celle-ci la suivait. Il ne le mérite pas. conduisant une légère carriole aux quatre roues solides. Krissoula saisit le panier que lui tendait Sofia. Krissoula. elle s'était enfuie et avait épousé son gorgio. à cause de ce séduisant jeune homme. Ne nous renie pas. Viens m'aider à descendre. .. Sofia avait poussé des cris horrifiés lorsque la jeune femme avait insisté pour monter à califourchon. et son long visage maigre en devint presque joli. Le cœur chaviré. chère amie. ne rate pas ta vie. je n'aurais jamais pensé que tu étais si adroite pour conduire une carriole. . si tu épouses ce gorgio. Krissoula sauta à terre.. qui essayait désespérément d'être une duègne parfaite ! D'un coup de talon. découvrant trop tard que Ricardo avait raison. Sofia.J'avoue que je suis assez fière de moi. les larmes aux yeux.Avec plaisir. mes bras n'en peuvent plus.Je t'en prie. très chère. . j'ai demandé à marna Angelina de préparer un bon repas. Si tu me défies. déclara-t-elle d'un air satisfait. la duègne faisait preuve d'une grande détermination. A mots couverts. la vieille fille avait essayé de la mettre en garde contre les dangers de cette position pour son corps virginal. Krissoula eut pitié d'elle. C'est ton déjeuner. Sofia ? Les lingots d'or de ta dot ? . elle dirigea Girasol vers la carriole.Comme c'est lourd ! Que transportes-tu. Tu seras considérée comme souillée aux yeux de ceux qui t'aiment. Sourde aux conseils de son oncle. Krissoula se força à oublier ce passé douloureux et chercha Sofia des yeux. Protégée du soleil par un parasol fixé sur l'attelage. Pauvre Sofia.Au contraire.Pauvre Sofia ! Tu m'as étonnée. .Il fait plus chaud que ce matin. le Conseil va te rejeter. Puisque tu manges toujours comme quatre. Lestement. . et tu n'appartiendras plus à la grande famille des gitans. Si nous nous reposions un instant..

Accordé. Une gitane ne se sentait vraiment libre que lorsqu'elle se promenait pieds nus sur la terre. Pourquoi les repas pris à l'extérieur sont-ils toujours meilleurs que dans une salle à manger? . Ces terres regorgent de gauchos et ce sont de vraies brutes. Beaucoup d'entre eux ont même du sang indien ! Ces barbares ne respectent pas les ladies. salade de tomates et sardines. Krissoula enleva aussi ses bas et enfouit ses pieds nus dans l'herbe luxuriante. elles étaient portées par toutes les cavalières élégantes de Buenos Aires. oranges et tranches de melon : Krissoula s'en donna à cœur joie. Comme elles étaient jolies sous sa longue jupe de cavalière ! Avec leurs talons hauts et leurs bouts pointus. puis le boléro en velours chocolat qu'elle portait sur une chemise blanche. Bientôt. elle contempla Girasol qui broutait tranquillement. il ne restait que des miettes et des pelures de fruits sur la nappe qu'elles avaient étendue par terre. elle admira ses bottes d'équitation en daim. Krissoula se frotta l'estomac de manière peu élégante. alors qu'elle n'avait qu'une envie : galoper à travers la prairie ! Avec un soupir. J'ai remarqué que tu es toujours charmante quand je cède à tes caprices.. Curieusement. Krissoula. avoua Sofia. la mère nourricière. Elle ne s'était arrêtée que pour permettre à Sofia de se reposer. Sa duègne était endormie. Tu m'as bien comprise ? . tu deviens un vrai petit diable. Krissoula n'en pouvait plus. Je resterai sagement sous les arbres en attendant ton réveil. Je vais faire un petit somme avant le retour. Après dix minutes. . si tu me laisses tranquille de temps en temps. les . En quelques instants. olives noires. répondit Krissoula en cachant son sourire. ne va pas te promener toute seule. Réveille-moi dans vingt minutes.Oui. œufs durs. en descendant de la carriole.Tous ces exercices m'ont fatiguée. une lueur espiègle alluma son regard. soupira une Sofia exaspérée. . Sofia l'imita de bonne grâce. Accordé ? . Après une dernière gorgée d'un léger vin rouge. S'ennuyant. Pâte feuilletée au bœuf. Mais je te promets d'être sage à l'avenir. de la même couleur que le boléro.On est toujours content d'obtenir ce que l'on veut... Et je t'en prie.J'étais sûre que tu serais contente.Fabuleux ! déclara-t-elle. mais si je te contredis. Les genoux repliés. Ils ne verraient en toi qu'une jeune fille innocente et s'empresseraient de te molester. elle retira le sombrero qui lui serrait le front. mais elles pinçaient les doigts de pied ! Les retirant.

Et puis. Il portait le poncho et le sombrero des gauchos. enthousiaste. elle partit au galop. non ! se lamenta-t-elle. tenant les rênes de l'autre main. ni chapeau.mains croisées sur la poitrine. Même avec sa cavalière debout sur son dos. D'un bond. Toi et moi sommes faites pour nous entendre. ou un bandit prêt à violer et à tuer ? De toute façon. Son cheval avançait au galop de manière si déterminée que Krissoula en perdit presque l'équilibre et se rassit. Lorsqu'elle aurait terminé de s'amuser.. C'était encore cet intendant de malheur ! Elle aurait mieux fait de partir au triple galop sans demander son reste.Ma belle Girasol ! appela Krissoula. . Qui était-il ? Un de ces gauchos brutaux dont lui avait parlé Sofia. Krissoula retira la petite montre accrochée à la taille de Sofia. elle sauta alors sur le dos nu de la jument. son appréhension se transforma en colère. . la bouche ouverte. il ne servait à rien de s'enfuir : son puissant cheval rattraperait facilement la petite Girasol. n'est-ce pas ? Cette petite escapade restera notre secret. Les siestes de Sofia duraient souvent deux ou trois heures. un bras écarté pour trouver son équilibre. ni bottes. . elle se frotta contre la jument. Girasol ne manqua pas une mesure. comme elle le lui avait promis. Lentement. elle aperçut soudain un cavalier solitaire qui descendait une petite colline. elle retira les dernières épingles de ses cheveux qui s'éparpillèrent autour de son visage. elle n'était pas une lâche et n'abandonnerait pas la pauvre Sofia à un sort aussi terrible. la retarda d'une heure puis la remit à sa place. puis se leva rapidement et resta debout sur la croupe. Elle attendit un peu que la jument s'habituât à cette nouvelle position. et il s'approchait d'elles.. Le merveilleux rythme de Girasol incita la jeune gitane à s'agenouiller sur son dos. enivrée par le vent qui balayait ses longs cheveux et lui rosissait les joues. Se rapprochant à pas de loup de Girasol. Désormais. Il valait mieux s'arrêter et lui demander ce qu'il désirait. Krissoula réveillerait sa duègne. Lorsqu'elle put discerner son visage.Mon Dieu. la caressa longuement afin d'habituer l'animal à son odeur. Sans boléro. Non loin de l'arbre où sommeillait Sofia. elle disposait d'une heure et dix minutes pour donner libre cours à sa fantaisie. Puis elle ôta sa lourde selle. Elle n'avait rien oublié des leçons de l'oncle Ri-cardo ! Riant aux éclats.

vous serez le premier averti. bonjour. San Martin. Krissoula éclata d'un rire triomphal. il arrêta son étalon. sur le qui-vive. . Où as-tu appris à monter comme ça ? Avec tes gitans? . San Martin l'avait rejointe et leurs chevaux galopaient côte à côte. Pour l'instant. répliqua-t-elle. Grisée par la vitesse. elle éprouvait une joie intense. Barbaro ! s'écria San Martin. Elle n'avait pas le choix : il fallait continuer vers la cabane. Lorsque Esteban vit Krissoula se retourner et entendit son rire cristallin. laissez-moi tranquille ! Avec un cri aigu. Je ne savais pas que le cirque était de passage.En avant. Déterminé. D'un geste assuré. Qu'il essaie de les rattraper.5 . retirant son sombrero pour la saluer. elle enfonça ses talons dans les flancs de Girasol et la jument s'envola. ses longues foulées dévorant l'herbe grasse. puis s'engouffra entre des rochers. Penchée en avant sur la crinière argentée. son amour-propre en fut piqué. il remonta la pente d'une colline. mais la seule issue était bloquée par des rochers escarpés... Pourquoi apparaissez-vous toujours comme un mauvais génie. chiquita ! lança-t-il avec un sourire dédaigneux. Krissoula comprit trop tard son intention.. En quelques instants. L'étalon ne demandait pas mieux et il accéléra l'allure à la poursuite de la jument. Elle essaya de ralentir Girasol afin de changer de cap. Esteban saisit la taille de Krissoula et l'arracha à sa jument. . Ce San Martin était malin comme un singe. Krissoula encourageait la jument de la voix.Ça ne vous concerne pas. ce prétentieux ! Girasol et elle couraient comme le vent. Riant sous cape.. Quand j'aurai mis la main dessus. alors que je n'ai aucune envie de vous voir? Etes-vous mon ombre. La petite sauvageonne ! Elle le mettait au défi de la rattraper. presque douloureuse. Esteban contourna Girasol en un vaste cercle pour l'obliger à se diriger vers le campement. pour ne jamais me lâcher ? Je vous l'ai dit l'autre jour : je n'ai pas encore déniché vos fichus documents.Une nouvelle fois. Une des cabanes où vivaient les gauchos lorsqu'ils travaillaient loin de l'hacienda apparut dans le lointain. Ravi. Elle jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule : San Martin la poursuivait. Elle voulait jouer au plus fin ? La furie ne serait pas déçue du voyage.

lorsqu'elle s'était rendue à l'hôtel de San Martin. rien de plus. Le reste n'a jamais fait partie de notre contrat. jetée en travers de la selle de San Martin comme un vulgaire sac de pommes de terre. elle resplendissait. Je vous promets de vous rendre votre argent.Ignoble personnage ! gronda Krissoula. .Pas question.Vous êtes fou ! rétorqua-t-elle. Tu le sais aussi bien que moi : ta précieuse Sofia dort à poings fermés. as-tu oublié que nous avions encore un compte à régler tous les deux ? De la valeur d'une guinée ? C'est le bon moment pour en finir. . que je sache ? . Il la retint par le coude. elle détourna la tête. . . Une voleuse. dit-il d'une voix rendue rauque par le désir.Lâchez-moi ! .Pensez ce que vous voulez. mais je n'étais pas une prostituée ! lança-t-elle. Elle servait à lui rappeler sa naïveté. mais laissez-moi partir. Il voulut lui saisir le menton. Vous m'avez engagée pour trouver les documents. Nous ne serons pas dérangés pendant quelque temps.. même pour vous. mais pas une prostituée. le cœur battant.Tu dis vrai. señor.J'ai payé aussi pour profiter de tes charmes. certainement. señor. Des cheveux d'ébène encadraient son visage empourpré et deux boutons de sa chemise s'étaient défaits lors de la poursuite. ma petite. Fasciné.Et alors ? . vous avez préféré tricher. « La victoire à tout prix » : c'est ma devise.Allons. mais furieuse. répliqua-t-il en mettant pied à terre et en l'attirant à lui. que je suis rarement perdant. Je dois maintenant retrouver Sofia. et tu ne m'as jamais remboursé mon or. ses lèvres roses entrouvertes. et les conséquences dramatiques qu'avaient entraînées sa bêtise et sa cupidité. ma chérie. offrant une vue plongeante sur sa poitrine qui se soulevait au rythme saccadé de sa respiration. désespérée. Avec ses magnifiques yeux dorés qui lançaient des éclairs. Esteban ne pouvait en détacher les yeux. . .Sois certaine. . avant le retour de don Felipe. Elle risque de s'inquiéter.Il y a toujours une première fois. Parce que vous ne pouviez pas me battre honnêtement. hein ? Espèce de malotru ! . et cette fois je resterai éveillé ! La pièce d'or qu'il lui avait donnée à Barcelone reposait dans son châle au fond de son tiroir de lingerie.

Prisonnière du cercle velouté de ses bras. Pourquoi ai-je pensé un seul instant que vous étiez différent ? C'était un rôle que je jouais pour vous dérober votre argent. . Tu te laisses abuser par ton rôle de grande dame. avant d'écarter ses genoux d'un geste possessif. Krissoula. vous les hommes ! Des porcs en rut ! La vue d'un sein ou de fesses arrondies vous fait perdre la boule. Krissoula. tout comme celui que je joue aujourd'hui.Non. prenant son silence pour du dédain. La tempétueuse Krissoula n'appréciait pas ce genre de faiblesse. commenta Esteban.. Je vous aurais tranché la gorge . chérie ? Tu te plais en lady vertueuse. lâchez-moi ! . et nous le savons tous les deux.. elle ne s'était jamais sentie aussi vulnérable. il la tint serrée contre lui. on dirait que tu commences à croire au personnage que j'ai créé pour toi. ta marchandise était bien plus appréciable pour un homme.Tu ne vendais pas de babioles ou de fleurs sauvages. mais trahir son amant ? Sa conscience ne le lui permettrait pas. mais peut-être devrais-tu te rappeler qui est la véritable Krissoula Ballardo ? Il lui caressa la hanche. car si elle succombait à l'attirance qu'elle éprouvait pour Esteban. il se contenta de rire. . espèce de fou furieux ! s'écria-t-elle en essayant vainement de le gifler. n'est-ce pas ? insista-t-il.Comme tu es devenue effrontée. Alors..Comment puis-je croire à ton innocence ? Souviens-toi des circonstances de notre première rencontre.Taisez-vous. comment pourrait-elle ensuite le tromper ? Ce serait un jeu d'enfant de trahir un homme qu'elle détestait. Tu mens. Elle sentait le cœur d'Esteban battre dans sa poitrine. Vous êtes tous les mêmes. n'est-ce pas.avant de vous laisser me toucher.Retirez vos sales pattes. L'intense désir et la détermination qui voilaient son regard bleu la firent frémir. parviendrait-elle à lui échapper? C'était indispensable. mais protégé par ses bottes en cuir. Si elle feignait de lui obéir. point final. . Krissoula tremblait : le contact d'Esteban la brûlait tel un fouet et un sentiment étrange s'emparait de son cœur. puis la cuisse.comme celle de n'importe quel homme . Je ne vous appartiens pas ! . San Martin ! Vous avez cru ce que j'ai voulu vous faire croire. Lui entourant la taille de ses bras. Oui. Si ma mémoire est bonne. Elle lui donna un coup de pied. .

. mais cela ne m'empêchera pas de t'aimer et de te séduire corps et âme. Malgré elle. il la souleva de terre. C'est une question de principe : ce qui est payé est dû. J'ai été un imbécile le premier soir.. vous ne me laissez pas le choix. Ils s'affrontèrent un long moment du regard. il pencha la tête vers ses lèvres et l'embrassa de manière si délicate qu'elle en resta pétrifiée. il baissa la tête. lui rappelait l'immensité de l'océan. J'aurais dû te prendre avant de faire semblant de m'assoupir. señor ? murmura-t-elle d'une voix tremblante. le corps de Krissoula se détendit. Sous les mains expertes d'Esteban. finement ourlées dans son visage bruni par le soleil.Puisqu'il m'est interdit de pénétrer dans la maison de mon oncle. cerné de cils noirs. il éveilla en elle des sensations qu'elle aurait voulu ne pas éprouver. tu devras te contenter d'un modeste lit de feuilles. En entendant ses cris. . déclara-t-il d'un air goguenard. . .Ainsi. puis il la déposa dans un coin de la hutte sur un tas de feuilles mortes et d'herbes séchées.. Je t'ai donné le prix demandé. Il était si grand. Elle les imagina sur son corps nu et frissonna.Amusé.J'ai dit bas les pattes. tu ne m'appartiens pas. et s'éloigna de quelques pas. inquiète. c'est maintenant à toi d'honorer tes engagements. il pouvait rendre une femme folle. ma petite. mais Krissoula détourna les yeux la première. une douce chaleur l'envahit et elle fut aspirée dans ure spirale de plaisir. . si sévère et puissant. Girasol leva la tête. . Jouant avec sa bouche et sa langue. tant elle craignait qu'Esteban n'y découvrît la vérité : sous le masque de la petite voleuse avertie se cachait une femme-enfant qui cherchait désespérément l'amour et la protection d'un homme et qui trouvait celui-ci particulièrement troublant. n'est-ce pas ? Lentement.Aucun. la tenant facilement contre lui comme si elle ne pesait pas plus qu'une plume. qu'elle ne parviendrait jamais à lui échapper ! Pour franchir la petite porte. tu me dois la marchandise. son regard ne pouvait se détacher des lèvres d'Esteban. Esteban l'emporta vers la cabane.Pourquoi lutter ? J'ai payé il y a longtemps. C'est la loi des affaires. sale cafard ! . Ce regard bleu. Avec des lèvres aussi sensuelles.Non. D'un pas déterminé.

il écarta ses jambes et elle n'opposa aucune résistance. mais il était trop tard. puis ses épaules puissantes. jamais elle ne se lasserait de ses caresses.Tu appelles ça un baiser. Lorsque son genou toucha la jointure de ses cuisses. les lèvres closes. elle n'écoutait plus que la passion. murmura-t-elle comme une prière. Elle l'embrassa à son tour. Longtemps. le tabac et le cuir. elle écarta sa chemise pour découvrir la peau nue de son torse. voici un vrai baiser.. Krissoula gémit : comment pouvait-elle le repousser. Elle se débattit. Avec un mouvement impulsif. elle abandonna un instant la lutte et Esteban faillit pousser un cri de victoire.. il lui tenait fermement les cheveux pour qu'elle ne pût détourner la tête. . maintenant que son corps exigeait d'être assouvi? Elle voulait sentir Esteban au plus profond de son être. Elle les avait tant combattues qu'elle les avait crues disparues à jamais.. elle respira l'odeur d'Esteban. trop longtemps. Esteban. et les cheveux de sa nuque. de l'autre il lui caressait les hanches en appuyant fortement ses reins contre les siens. Ses bras étaient des liens d'acier et de velours. un parfum viril où se mélangeaient le savon.. Sa bouche captura la sienne avec ardeur et elle savoura sa douce haleine. Trahie par son corps. J'ai embrassé des vierges qui avaient plus de passion que toi ! Non. elle s'enfonça dans le lit de feuilles et d'herbes odorantes. L'ardeur . chiquita. le cœur de Krissoula fit un bond et des ondes de feu la traversèrent de part en part. Avec son genou.. Lorsqu'elle sentit la virilité d'Esteban contre sa jambe. Embrasse-moi comme si tu y croyais ! Elle lui baisa rapidement la bouche. sa raison lui criait d'arrêter cette folie. mais Esteban la maintenait prisonnière et ses baisers incessants faisaient naître en Krissoula les prémices du plaisir.Embrasse-moi.. Comme elle était douce et féminine entre ses bras ! Le désir qui le tourmentait depuis leur rencontre dans la cuisine s'enflamma encore davantage. . elle l'entendit lui murmurer des promesses indécentes. Les yeux clos.. D'une main fébrile. Allongée sous Esteban. Ses baisers se firent plus insistants et la résistance de Krissoula céda telle une digue face à la mer déchaînée.. se lamenta-t-il. Elle ne pouvait plus se maîtriser. petit chaton.. tandis que sa main remontait la jupe et lui caressait une cuisse. elle avait refusé à son corps les sensations excitantes du désir. tandis que renaissaient les flammes de sa nature passionnée. Ayant oublié ses fermes intentions. D'une main.Esteban. son dos. ordonna-t-il. elle se plaqua contre lui.

Ta peau est plus parfumée que les brises du Sud. elle essaya de se dominer. petite.d'Esteban avait atteint son point culminant : les caresses ne lui suffisaient plus. Tes lèvres ont le goût du vin d'Andalousie.. J'en oublie même mes ambitions. C'était son unique talent. murmura Esteban. le goût du soleil et des citrons. piètre Roméo.. J'ai été idiot d'attendre si longtemps. Soudain. Serrant les dents. .. Donne-toi à moi. la transformerait en maîtresse de Tierra Rosa. Laisse-moi t'aimer ! Ses doigts fouillèrent l'intimité de Krissoula dont le corps devint une coulée de lave.. Tu m'as conquis.. provoqué sa demande en mariage. querida.. avec tout ce que cela supposait de luxe.. Embrassant ces merveilles.. mais ses sens la trahissaient. Tu me tournes la tête.. les caressait.. En cet instant de folie. leur douceur qui invitait ses lèvres. ta peau satinée. amusé. au risque d'être découverte ? Voulait-elle compromettre un merveilleux avenir. menant une nouvelle fois Krissoula au bord de l'abîme. C'est ton corps. Ne pas céder ! Dans quelques instants. et Krissoula le désirait aussi. et lui permettre d'éprouver à nouveau des sentiments.. celui qui avait séduit don Felipe. Quelqu'un va nous trouver et votre plan sera fichu. panser les plaies. et je t'aurai. Que faisait-elle dans les bras de ce gaucho. dans quelques semaines. dans quelques instants. celui qui. il dévoila ses seins superbes. Bastante! Ça suffit! . comme si on l'avait aspergée d'eau froide. .J'ai découvert ton secret. Je te veux. sa passion disparut. il gémit de plaisir. elle exigerait qu'il cesse ses traîtres attaques. pour quelques instants de jouissance avec ce bâtard arrogant ? .. elle souhaitait appartenir à cet homme puissant et viril.. tes petits seins durs. Déboutonnant la chemise de la jeune femme..Señor. lâchez-moi ! s'écria-t-elle. Esteban pouvait-il guérir la blessure infligée par la trahison de Miguel ? Pouvait-il abolir le passé ? Cet acte d'amour lui rendrait-il enfin la vie ? Même le flamenco qu'elle aimait tant n'y était pas parvenu : rien n'avait pu bannir la méfiance. Krissoula. qui me rend fou. Tes yeux. Il voulait la posséder entièrement. murmura-t-il tandis qu'il les touchait. gitane.Ce ne sera jamais assez. Krissoula.. Le flamenco. avec leurs mamelons couleur de miel. Tous tes trésors sont dorés. Tu es meilleure que les raisins qu'on cueille dans la vigne. de pouvoir et d'agréments. sorcière gitane. Son rêve d'enfant..

en revanche. une araignée entrelaçait les fils compliqués de sa toile. le sentiment d'avoir été . Miguel n'avait jamais esquissé un geste d'affection...Mais elle n'avait jamais été aussi excitée. Avec un cri d'abandon. il la tenait contre lui. elle s'accrocha aux épaules d'Esteban comme un naufragé s'accroche à un rocher. Les caresses de son mari Miguel. les digues se rompirent et il succomba aux vagues sublimes du plaisir. En un instant. le ventre puis les cuisses.. de lui offrir son corps et son âme. Les paupières closes. leurs corps recouverts d'une fine sueur. elle le laissa faire. puis il se levait aussitôt sans rien donner en retour. savoir où Esteban allait l'emmener. exigeait d'être assouvie. Heureuse de se sentir ainsi protégée. savourant sa moiteur. elle sourit. vaincue par la volupté. Curieusement. elle sentait quelque chose. Elle devait le franchir. Criant son nom. lui donnait envie de s'abandonner. elle le supplia d'en finir. Admirant le travail ingénieux de l'insecte. ils retombèrent exténués sur le lit de feuilles. préoccupé par son plaisir personnel. les lèvres enfouies dans sa chevelure défaite. elle songea que toute araignée qu'elle apercevrait dans l'avenir lui rappellerait ces instants magiques et que les feuilles mortes craquant sous ses pas en automne lui en feraient revivre l'intensité.. Jambes emmêlées. elle n'en gardait que le souvenir amer d'une déception. Après l'amour. Il sentait Krissoula se contracter puis se détendre sous ses poussées. Elle était au bord d'un précipice dont elle ignorait jusqu'alors l'existence. La serrant contre lui. tandis qu'Esteban. s'étendit tel du miel dans tous ses membres. n'en pouvant plus. On ne lui avait jamais fait l'amour de manière aussi experte. Krissoula posa sa tête sur le bras d'Este-ban. Il lui sembla qu'un soleil vermillon éclatait en des milliers d'étincelles. se montrait tendre et attentif. sa nuque puis sa gorge. Lorsque.. sans joie pour elle. les nuits passées avec Miguel avaient disparu de sa mémoire.. enfin.. son ignorance avaient été celles d'un jeune garçon. Une faim inconnue grandissait en elle. une sensation de plaisir intense parcourut ses veines.. Apaisée. leur passion assouvie. les brûlantes lèvres de velours qui l'encerclaient. Esteban ne l'avait pas lâchée. il laissa enfin son propre désir s'épanouir. elle fut nue et il embrassa chaque parcelle de son corps tremblant. Dans un coin. Krissoula laissa échapper un cri silencieux quand elle fut projetée dans l'extase. Cela ne durait qu'un instant ou deux. le temps qu'il prît son propre plaisir. il lui souleva les reins et s'enfouit profondément en elle. Elle sentait. Esteban. tendue comme un arc.

grogna-t-il en essuyant le sang qui coulait sur sa joue. J'ai connu des vieillards plus doués. tigresse. . c'était quelque chose d'essentiel. . non ? Eh bien désormais.. le cœur serré par ses paroles cruelles. alors que pour elle. ma chérie. querida. elle n'avait aucune importance. d'amertume et d'humiliation.. humiliée. des adolescents qui avaient plus de talent que vous. . Etouffant sa douleur. Pour lui. je le jure ! . . Il s'était servi d'elle ! A ses yeux.. son maître chanteur? Jamais ! Ne me faites pas rire. Esteban lui jeta un regard noir.C'était merveilleux. Mais je saurai te dompter. Tu me désirais. c'est terminé. répliqua-t-il.Une guinée... furieuse. Tu l'as bien méritée. c'était affreux ! rétorqua-t-elle. .J'ai de la peine à le croire. et lui assena un coup de pied entre les jambes : il se plia en deux en gémissant. imprimant des marques rouges sur sa joue.. .utilisée.Etait-ce si affreux que ça ? Tu t'enfuis comme si tu avais vu le diable. Levez le petit doigt sur moi et je vous l'arracherai ! Avant de sortir. Une haine si violente envahit Krissoula que sa gorge se noua. . San Martin. J'ai menti en disant que c'était merveilleux.Garde-la..En effet. Mais si tu cherches des compliments. et Dieu le lui avait repris. . En plaisantant. il lui donna une tape affectueuse sur la joue. Pour Esteban comme pour Miguel.. je ne regrette pas d'avoir dépensé une guinée. Elle brandit son poing dans sa direction et partit au galop. Jamais je n'ai connu un moment aussi fort. répéta-t-elle.Menteuse. elle s'empressa de s'habiller. .Désirer son tortionnaire. gitane ! Tu en avais autant envie que moi. je vous cracherais à la figure plutôt que de dormir dans votre lit ! Vous en avez eu pour votre argent. amusé. Debout à la porte. elle le gifla de toutes ses forces. elle n'était qu'une catin parmi d'autres. cet intermède signifiait en fait rien de plus qu'un jeu de jambes avec une servante ou une union furtive avec une prostituée dans une sombre ruelle. murmura-t-elle en déposant un baiser sur la poitrine d'Esteban. ivre de détresse. . au soleil. Elle s'enfuit dehors.Une vraie sauvage. Le seul élément positif de son mariage avec Miguel avait été son petit Nicki.Bâtard ! Canaille ! grommela-t-elle en enfourchant la jument. Si vous étiez le dernier homme sur terre.

répondit Krissoula. prenant affectueusement la main de sa duègne. Sofia ? . tu as l'air encore épuisé. Un merle poussait des trilles joyeux et elle eut envie de lui tordre le cou. La jument paraissait même plus affectueuse que jamais : la promenade lui avait fait du bien.Très agréable. Krissoula rejoignit l'endroit où Sofia se reposait. tu verras. Krissoula.Hors d'elle. dit Sofia en se frottant les yeux. Sofia. Il était si cruel avec les animaux que même Dorado. vint les aider. En regardant la montre de la duègne. Sur une joue. . Il était en train de lui retirer sa selle lorsque Esteban entra dans l'écurie.C'est gentil de ta part. mais à son grand soulagement. il portait des marques enflammées. le haïssait et lançait des coups de pied quand don Felipe s'en approchait. « L'aurait-on . répliqua Sofia. Qu'en dis-tu ? . Tomas. je vais attacher Girasol à la carriole et conduire à ta place. Mais après un bon bain. il n'y paraîtra plus.Avec joie. Réveille-toi.Sofia. Avec des mains tremblantes. merci. Mes bras souffrent encore de l'exercice de ce matin. . Il faut rentrer avant la nuit. Dona Krissoula lui avait semblé quelque peu impétueuse et Tomas craignait qu'elle ne ressemblât à son fiancé. appela-t-elle doucement. le palefrenier en chef. Ma pauvre. Tomas examina attentivement Girasol à la recherche d'une éventuelle blessure. Le soleil commençait à décliner quand Krissoula arrêta le cheval devant le perron de Tierra Rosa. mesdames. . son chapeau et ses bottes. enfila son boléro. ne méritait le sacrifice de cette propriété ! Et surtout pas un homme qui la traitait comme une vulgaire fille de joie. Mais pouvons-nous attendre quelques jours pour que mes bras se reposent? . aussi séduisant fût-il. Le calme de l'hacienda apaisa la jeune femme. n'est-ce pas.J'espère que vous avez passé une bonne journée. Il n'aimait pas la manière dont Felipe de Aguilar montait les chevaux de l'estancia. elle noua ses cheveux. Il est temps de rentrer. Sofia dormait encore à poings fermés. Krissoula s'aperçut qu'il s'était écoulé moins de temps que prévu et elle en fut soulagée. l'air renfrogné. très chère. Girasol était indemne. Heureusement. enthousiaste. l'étalon sans peur de Tierra Rosa. Nous recommencerons bientôt. avec une main brutale et une cravache sévère.Bien entendu. s'amusa Krissoula. Aucun homme.

Le caractère irascible d'Esteban était célèbre. et il ne voulait pas en être la victime.giflé?» se demanda Tomas. Il garda donc le silence et se remit à la tâche. C'était peut-être une femme qui lui avait refusé ses charmes ? Et Esteban n'avait pas l'habitude des refus. Tomas hésita à taquiner son ami. .

Peut-être l'esprit de Manuela punirait-il la gitane effrontée qui dérangeait ses possessions d'autrefois ? . étaient protégés par des housses. Depuis sa mort. Krissoula se sentait mal à l'aise. Soulagée. Ayant demandé pourquoi la porte en était toujours fermée. ainsi que la bibliothèque au rez-de-chaussée. peut-être du muguet. Krissoula ouvrit le mécanisme en quelques instants. Krissoula se trouverait dans une situation périlleuse. elle referma la porte derrière elle. Avec l'aide d'une épingle à cheveux. ainsi que des commodes et des fauteuils. les femmes de chambre lui avaient avoué que c'était l'appartement de « la malheureuse doña Manuela ». mais dans les appartements privés de Manuela de Córdoba y Aguilar. Enfilant une robe de chambre en soie jaune.6 Après avoir pris son bain. Humiliée par l'odieux San Martin. cet ignoble voyou allait apprendre qu'on ne se moque pas impunément d'une gitane. Si seulement elle pouvait trouver les documents et les détruire ! Ensuite. qui ne s'était pas évaporé. L'appartement qu'elle souhaitait visiter se situait au fond du corridor désert. il lui serait plus difficile de fouiller les recoins de la maison. don Felipe serait de retour : il n'y avait pas une minute à perdre. de hautes fenêtres offraient une vue magnifique sur les montagnes brumeuses. elle se glissa dehors. elle brûlait d'envie de se venger. Curieusement. On y respirait une odeur confinée de soleil. de l'autre. Krissoula s'aperçut qu'il lui restait une heure ou deux avant de descendre pour le thé et elle décida d'en profiter. car en sa présence. bien que Manuela fût morte depuis des années. Elle n'avait eu aucun scrupule à fouiller le bureau et la chambre de Felipe. Un grand lit à baldaquin.. D'un jour à l'autre. elle était une intruse. Tant qu'il existerait une preuve qu'Alejandro de Aguilar avait reconnu son fils illégitime et en avait fait son héritier. elle lui annoncerait la nouvelle et se réjouirait de son désespoir. D'un côté. de poussière et les effluves légers d'un parfum féminin. la porte restait fermée à clé. Par sainte Sara.. on apercevait la cour et les jardins.

blanc cassé. ce n'était probablement qu'un banal livre de comptes.. qui appréciait la lingerie en dentelle. Quelques feuillets s'éparpillèrent sur le sol. Ma-nuela avait-elle offert ces cadeaux ? Avaient-ils été appréciés? Et qu'en était-il du rosaire? Manuela avait-elle changé d'avis en apprenant que cette femme était la maîtresse de son mari ? Intriguée. mais elle préférait ne rien laisser au hasard. Krissoula les ramassa : il s'agissait d'une facture pour de la lingerie et d'une courte liste de cadeaux de Noël à acheter : Alejandro . et dont le goût pour les couleurs pastel indiquait un caractère plus fade que celui de l'exubérante gitane. C'était si triste. De jolies teintes.un rosaire pour remplacer celui qu'elle a égaré la semaine dernière? Marna . rouillé par les années. Elle décida d'emporter l'ouvrage dans sa chambre .« Idiote ! » murmura Krissoula afin de chasser son anxiété. gris perle. Le contenu des tiroirs révéla la personnalité de sa propriétaire. Krissoula essaya d'ouvrir le cadenas avec son épingle à cheveux. elle commença ses recherches. Plusieurs robes pendaient dans une armoire. pour se protéger du mauvais œil. les couleurs éclatantes de la vie ! Dans un tiroir se trouvaient une douzaine de paires de gants.une selle en cuir de Cordoue ? Se renseigner auprès de Domingo Cabrai. Maria de San Martin . des bas de soie. l'écar-late. Pas la moindre trace de papiers ! Ce fut alors qu'elle dénicha un livre au fond d'une armoire.. cette liste de cadeaux pour des personnes décédées. elle croisa furtivement les doigts. Relié dans un cuir luxueux mais vieilli. On les avait gardées dans du papier de soie noir afin d'en conserver les couleurs. elle découvrit des châles et des éventails. des jarretières et des cols en dentelle. le pourpre. Retirant un linge d'une commode. mais Krissoula préférait l'or. Il lui fallait une lime à ongles. Manuela avait été une créature particulièrement féminine. résista. Rose pâle. Néanmoins. .un châle ? D'autres inscriptions suivaient. mais Krissoula n'eut pas le cœur de les lire. bleu clair. ailleurs. en soie ou en laine fine . toujours en excellent état. mais celui-ci. l'ouvrage était fermé par un petit cadenas doré.

le mariage devait être une institution sacrée. tandis que le regard bleu profond de l'inconnue créait un contraste saisissant avec ses cheveux noirs. un chien à ses pieds. et une bouche sensuelle.. Mais pourquoi avait-il été si certain que cette similitude séduirait don Felipe ? Que soupçonnait Esteban des sentiments de Felipe envers la morte ? Felipe aurait-il été amoureux de sa belle-sœur. Krissoula avait même cru se regarder dans un miroir. leurs chevelures possédaient le même éclat. Krissoula s'empressa de rejoindre sa chambre. un des mystères s'éclaircit. Brusquement. A ses yeux. ou si elle était restée fidèle à son mari.. drapée dans une robe bleu pâle.. Krissoula comprit la stupéfaction d'Esteban lorsqu'il l'avait aperçue à Barcelone. Un instant. je ne savais pas que vous aviez l'intention de nous rendre visite ce soir ! s'exclama Krissoula.. Ceux de Krissoula étaient noisette pailleté d'or. . L'atmosphère qui se dégageait de son appartement semblait indiquer que Manuela n'était pas le genre de femme à tromper son époux. furieuse de trouver l'intendant plaisantant avec Sofia dans le hall. ? C'était sûrement l'explication. Les deux femmes avaient le même teint mat. n'était qu'une illusion? Seul Felipe pouvait répondre à cette question.. était son sosie. Seule différence : la couleur des yeux. Krissoula se demanda si Manuela avait aussi aimé son beau-frère. et il avait noté l'extraordinaire ressemblance des deux femmes. Intriguée. une plaque en cuivre annonçait : Doña Manuela Inocencia de Córdoba y Aguilar. presque doré. saisi par le peintre. Cette peinture ne devait pas lui être inconnue. A la lumière des derniers rayons de soleil de l'après-midi.Elle vérifia qu'elle avait remis toutes les housses à leur place et se dirigeait vers la porte lorsqu'un cri de surprise lui échappa. S'étant assurée que le corridor était toujours désert. Sur le cadre. car la femme étendue sur une chaise longue. Et si. une union devant Dieu qui les liait jusqu'à la mort. A quoi devons-nous l'honneur de votre visite ? J'espère qu'il n'y a pas de problèmes avec 1'estancia ou un animal malade ? . mais il en gardait sûrement le secret.Señor San Martin. Leurs boucles d'ébène maintenues par des peignes en ivoire. et si le regard bleu candide. Devant elle. En détaillant le portrait. se trouvait un portrait grandeur nature d'une femme.. l'inconnue semblait respirer.

elle descendit les dernières marches et s'avança vers lui. Tu t'en souviens. señorita ? . Avec un sourire crispé. désireuse de se débarrasser d'Esteban au plus vite.Tout va bien. . elle lui tendit sa main pour un baiser. Il ne mentait pas. l'argent de Felipe a-t-il bien été utilisé ? . Krissoula n'avait pas le choix : elle le laissa l'escorter jusqu'au salon. je préférais vous prévenir.Vous êtes trop bon. J'avais demandé à votre couturier argentin. . il n'avait pas plutôt envie de la mordre.En effet ! Il n'est pas encore rentré. j'ai l'intention de partir à l'aube. la petite coquine était à ravir. Les employés de confiance de mon cher Felipe seront toujours les bienvenus dans notre maison . doña Krissoula ! Et puis-je ajouter que vous embellissez tous les jours ? L'or est une couleur qui vous sied à merveille. se demandant si. dit-il. J'espère que vous n'y voyez pas d'inconvénient. señor San Martin. Tomas Cabrai sera responsable de l'estancia pendant ces quelques jours. répondit Esteban avec la déférence d'un régisseur à sa future patronne.J'ai un problème à régler à la mine de sel des Aguilar près de Córdoba demain matin. J'y resterai probablement plusieurs jours et. Sofia ? Alors.J'en suis sûre ! répliqua Krissoula. C'est un homme sérieux et vous pouvez lui faire toute confiance. dit Krissoula en esquissant une révérence. en l'absence de don Felipe. je crois ? . . Avec ses cheveux. après son départ précipité de l'après-midi. doña Sofia a eu la bonté de m'inviter à souper avec vous et je n'ai pas résisté.J'en suis ravie. doña Krissoula.Vous avez raison. son regard doré et son corps mis en valeur par la coupe de la robe. . Je voulais célébrer mon triomphe à l'opéra Florida.Comme c'est aimable à vous. heureusement.. doña Krissoula. C'était merveilleux ! Après ma dernière danse. señor. mais avant votre arrivée. Je pense que vous devez préparer votre départ. agacée.Pas le moins du monde. le public s'est levé et m'a rappelée encore et encore et tous les jeunes gens me lançaient des roses jaunes et m'appelaient la Reine du flamenco. je ne vous retiens pas. le célèbre Maximilio. Esteban joua cependant son rôle à la perfection en lui offrant le bras. Sachant que Sofia les observait. répondit-elle. de dessiner cette robe pour moi. .

Certainement. En vous voyant vous amuser et profiter de votre position à Tierra Rosa.Non. le jour de l'Indépendance. c'est tout. Cela ne m'étonnerait pas que l'idée de me trahir vous effleure. N'est-ce pas. Et je vous déconseille d'épouser Felipe. Don Felipe ne reviendra-t-il pas plutôt le lendemain ? Il est plus citadin que campagnard et les personnalités du pays se retrouvent à Buenos Aires pour les fêtes.. . señor.Mais bien sûr. nous ne l'attendons pas avant samedi prochain. Comment pourrais-je en douter ? . et vous avez pris l'habitude de jouer à la grande dame. Vous êtes une excellente actrice. amusé par l'expression suffisante de Krissoula. n'est-ce pas ? demanda-t-elle d'un air ingénu. Felipe n'aime pas me voir dans des couleurs trop éclatantes. .Vous êtes futée comme un renard. señor San Martin ? . répliqua Krissoula en haussant les épaules.Non.Merci.Et votre oncle ne l'a jamais soupçonné ? . . très chère.Mais samedi. ma haine s'est envolée depuis longtemps.Bien sûr. je tomberais moi aussi dans le panneau ! . C'est curieux que vous n'en sachiez rien. il a demandé aux domestiques de préparer une grande asado pour samedi et Sofia a envoyé des invitations à toutes les estancias des environs. Je suis certaine que don Felipe sera de retour samedi.Don Felipe a l'intention d'annoncer officiellement nos fiançailles ce soir-là. je tiens néanmoins à vous rappeler que cette situation est provisoire.Vous le haïssez ? murmura-t-elle. cher señor de San Martin. c'était un compliment. fête nationale ou non ! Avant son départ. . et si je ne savais pas qui vous êtes réellement. n'est-ce pas ? . . . il sera ruiné. mais je suis sûre que vous trouverez votre invitation à votre retour. gronda-t-il. dit-il en baissant la voix pour que Sofia ne l'entendît pas.Au contraire. Et j'ajouterais que ma compagnie vaut largement celle d'hommes d'affaires ennuyeux. Je le méprise. Je ne suis pas très sage. mais que cela ne vous monte pas à la tête. c'est la fête nationale. c'est pourquoi j'en profite pour la porter ce soir. C'est souvent l'occasion pour eux de conclure des affaires. . Elle eut un sourire espiègle. Quand j'en aurai terminé avec lui. avoua Krissoula.

acquiesça Sofia. . . La petite a toujours été près de moi. Si jamais il devinait qu'elle avait l'intention de le doubler. Asseyez-vous à ma droite. que je regrette souvent ensuite. je fais des sottises. Je dois vous avouer.Mais oui. il n'hésiterait pas à la tuer ! Krissoula frémit. une laitue assaisonnée d'un vinaigre piquant. poulet et riz au safran. señor San Martin. ce n'est pas cette pauvre Sofia mais moi-même.Felipe sait parfaitement ce que je pense de lui et il déteste cette situation. Je l'ai obligée à m'accompagner. . . n'est-ce pas ? . je ne le raterai pas. Le plat préféré de Krissoula.J'ai rarement eu aussi faim. Il m'a interdit de pénétrer dans la maison. n'est-ce pas. Ils saluèrent le talent de la cuisinière. et ce jour-là. .Votre promenade ? s'étonna poliment Esteban. Notre promenade m'a creusé l'appétit. señor. Un jour. señor. Je doute que don Felipe aurait permis une telle excursion s'il avait été présent. une salade de tomates aux oignons. . par crainte de ce que je pourrais découvrir. Chère Sofia. il commettra une erreur. et du pain frais. Et lorsque je suis téméraire. ajouta-t-elle en prenant place à la tête de la table.Vous voyez.Absolument. Sofia ? Ma réputation n'a pas été compromise.Nous devons en parler à dîner ! s'exclama-t-elle en élevant la voix afin que Sofia l'entendît.Pensez-vous que c'était sage ? demanda Esteban en fronçant les sourcils.Toutes seules? . Krissoula s'empressa de voler au secours de Sofia qui semblait soudain malheureuse : . veux-tu t'as-seoir en face du señor San Martin ? En entrée.. Si quelqu'un mérite d'être grondé. . mettant Esteban au défi de la contredire.Allons. . insista Krissoula.Señorita Krissoula et moi-même sommes allées nous promener à cheval dans la pampa. qu'allez-vous imaginer? Nous n'avons rien fait de mal et Sofia ne m'a pas quittée un instant. L'arrivée de mama Angelina avec le repas détendit l'atmosphère. Je suis certaine que don Felipe préférerait que je dépense mon énergie à cheval qu'en faisant des bêtises. dit Sofia en terminant son dessert. La violence retenue d'Esteban était effrayante. suivit.. mama Angelina avait préparé un plat de différents fromages. que l'ennui me rend téméraire.. mais je suis l'homme le plus qualifié pour diriger l'estancia.

Si vous le permettez. Je serai à côté si vous avez besoin de moi.Agacé.Vos excuses sont acceptées. mesdemoiselles. tu ne pouvais pas jouer le rôle d'une jeune fille de .Très bien. alors pourquoi s'inquiéter ? Je ne l'ai embauchée que pour sauver les apparences. elle se demandera pourquoi vous êtes si intéressé par la fiancée de don Felipe. Sans elle. mais il ne devait pas l'exaspérer trop souvent. Sofia est une duègne parfaite. doña Sofia. Tiens. La somme importante qu'il lui avait promise en cas de succès lui assurait une certaine marge de manœuvre. concéda-t-il. Dans la cave à cigares de don Felipe. mais vous savez quelle importance don Felipe attache à votre réputation.. Elle était certes cupide. il choisit un havane qu'il alluma avec un plaisir évident. Des volutes de fumée bleue montèrent vers le plafond et le chandelier aux bougies allumées. mécontent.. . très consciente de ses devoirs. je retarde d'une heure. mais en l'absence de don Felipe. Excusez mes propos. et vous serez bien embêté. c'est mon devoir de veiller à votre sécurité. San Martin. ajouta-t-elle en regardant sa montre. conseilla Krissoula. Il aurait pu trouver quelqu'un de plus malléable. . Seul avec la jeune femme. señorita Krissoula.Bonsoir. je vais me retirer pour terminer quelques lettres. Esteban ne répliqua rien.. dit Krissoula. mais la ressemblance troublante avec Manuela avait finalement emporté sa décision.Vous devriez faire plus attention. Elle cherchera peut-être même un autre emploi. Bonsoir ma petite. et les collines grouillent de bandits. . Il avait bien saisi la menace : Krissoula était prête à mettre son plan en péril s'il ne lui laissait pas sa liberté. . Comment est-ce possible?. je n'aurai plus besoin du vieux dragon. Irait-elle jusqu'à dire à Felipe ce qui s'était passé dans la cabane des gauchos ? Il savait que la jeune gitane n'avait pas froid aux yeux. Il serait épouvanté s'il vous arrivait un malheur.. Sofia.Une fois que tu auras déniché les documents. répondit Sofia en rougissant. Esteban se détendit. Esteban se demanda s'il avait bien fait en la choisissant. Si vous continuez à la gronder. bonsoir señor Este-ban. Le tempérament volcanique de Krissoula pouvait exploser à tout moment ! Pour la énième fois. San Martin lui tint la chaise pour lui permettre de se lever. mais possédait aussi un sens développé de la fierté. Pardonnez-moi. Je suis certain que votre promenade a été tranquille. Il déboutonna son col de chemise et se versa un verre de cognac. .

N'est-ce pas ? ironisa-t-il. Eprouverais-tu maintenant des scrupules. Pour cette seule raison. mais il ne la croyait pas. C'est plutôt une réussite pour une prostituée et une voleuse. La pauvre ! Elle croit qu'elle vivra ici comme dame de compagnie après mon mariage.Je n'en ai pas. Vous êtes vraiment odieux. vous devez rester poli avec Sofia. Tu pourras t'offrir une vie agréable quand tout sera fini. Grâce à moi. à moins que tu ne le désires. Mais je ne t'ai pas entendue te plaindre auparavant. la jeune gitane comme appât. interdisant aux gentlemen de me visiter hors de sa présence. oublie Sofia. ses protestations ne l'avaient pas empêché de la séduire et maintenant il faisait comme si de rien n'était. avec ton art et l'éducation que je t'ai donnée. Si Sofia n'avait pas été aussi scrupuleuse. Qui sait. ou même un cœur.famille appauvrie. Elle lui avait pourtant dit qu'elle n'était pas une prostituée. personne ne lui offrira plus une place respectable. ni proposer de partager ton argent avec Sofia. Dans la cabane. San Martin. Fais ton travail. mais Sofia n'est plus une jeune femme. Le succès de votre plan dépend autant d'elle que de moi. ..Je sais ! répliqua-t-elle sèchement. Mais sans Esteban. prends ton argent et tu seras libre d'aller où bon te semble. le gros Hector prêt à intervenir si les clients volés devenaient agressifs ou se réveillaient trop vite.L'avenir de Sofia ne te concerne pas. mais qu'en est-il de la pauvre Sofia ? Y avez-vous réfléchi ? . L'insulte fit blêmir la jeune femme. je saurai me débrouiller. tôt ou tard. San Martin ! . elle sirota un verre de vin sans lui adresser la parole. Hector et elle avaient été les maîtres d'un jeu risqué . . Qu'il aille au diable ! Son jour viendrait et il regretterait son arrogance.. petit cœur de pierre ? J'ignorais que tu avais une conscience. La moralité des danseuses et des actrices n'a pas bonne réputation. Tu n'auras plus à te vendre. n'est-ce pas ? . rétorqua Krissoula. tu pourras même dégoter un riche mari. Que fera-t-elle quand elle apprendra que c'est une supercherie et que son avenir est loin d'être assuré ? Ni Sofia ni moi ne serons les bienvenues à Tierra Rosa après votre triomphe. Réfléchissant à sa vengeance. Moi. Aurais-tu préféré rester dans les taudis de Barcelone et gagner ta vie allongée sur le dos ? Alors. tes talents de danseuse pourront même t'aider à devenir quelqu'un. don Felipe ne m'aurait jamais trouvée assez vertueuse pour être courtisée. sarcastique. Après cette histoire. Ensemble.

une maison de bord de mer à Mar del Piata. tout de même ? . . San Martin ! songea-t-elle. mon grand-père a séparé ses propriétés entre ses deux fils. Qu'elle le voulût ou non. Je le soupçonne d'avoir déjà tué au moins une fois. Felipe et Alejandrò. . . Après tout. et il convoitait l'estancia. San Martin ? Cela m'aiderait si je savais exactement ce que vous voulez obtenir. a hérité de l'élégante maison de Buenos Aires. .Vous pensez à votre père ? . Un jour.A quoi penses-tu. . mais il sera trop tard. a reçu Tierra Rosa. méfiant.Krissoula aurait été forcée de se vendre pour survivre. Agacée. Esteban l'avait sauvée d'une vie cruelle. Dans son testament. d'orchidées et d'animaux exotiques destinés aux zoos européens. ainsi que les circonstances troublantes entourant la mort de mon père.. Je serai maîtresse de Tierra Rosa ! » Esteban remarqua son sourire satisfait. rendent son décès très étrange. cette jalousie. Selon les lois en Argentine.. il est juste que tu sois au courant.Ma vie ! Pas avec Felipe. Pourquoi reculerait-il si ses projets étaient menacés ? . Puisqu'il y a certains dangers.Tu as peut-être raison. Alejandrò. les possessions d'un homme sont divisées de manière égale entre ses héritiers mâles. Insulte-moi tant qu'il te plaira. Pourquoi est-ce que vous ne me dites pas toute la vérité. les vignobles et la mine de sel près de Cordoba.Même si vous arriviez à prouver que votre oncle n'a pas le droit de posséder Tierra Rosa. Le partage entre les deux frères a été équitable. de celle de Rio et de la compagnie d'import-export basée au Brésil dont le commerce se constitue de fourrures. mais Felipe est cupide. répondit Esteban d'un ton amer. la situation financière difficile dans laquelle se trouvait Felipe à l'époque. Krissoula ? interrogea-t-il.Oui. tu comprendras que tu es allé trop loin avec la petite Krissoula. . Il a toujours été jaloux de mon père.Mes sentiments envers Felipe n'ont rien à voir. .Je me demandais dans quel pétrin je me suis fourrée. le fils cadet.Si. quelle cour de justice reconnaîtrait la demande du fils illégitime d'Alejandro de Aguilar? . Felipe. elle lui jeta un regard courroucé : « Alors vas-y. A mes yeux.Ce n'est pas parce que vous le haïssez qu'il est capable d'un meurtre. L'aîné. tu risques ta vie.

señor. je n'ai pas encore la preuve que mon père avait effectué cette démarche. Ouvrir le cadenas était un jeu d'enfant : une épingle à cheveux et le tour était joué ! Felipe n'en saura rien à son retour.Soyez certain que je ferai de mon mieux. j'ai cherché dans le bureau de Felipe. il aurait été frappé d'apoplexie dans les écuries et son étalon favori l'aurait piétiné à mort. Rien ne me ferait plus plaisir.J'ai toujours gardé un espoir. Krissoula songea que le cognac l'avait amadoué. L'observant entre ses yeux mi-clos. alors qu'ils n'ont pas partagé le même lit de leur vivant. murmura-t-elle. Malheureusement. justement ! Je suis d'autant plus pressée de partir d'ici ! . Kris-soula.A cause de cela. Sinon. Je n'y ai trouvé que des factures et des lettres menaçantes de créanciers qui exigeaient d'être payés. que de voir Felipe perdre Tierra Rosa. Quelle ironie du sort..Même après l'épisode de la cabane ? . près de Manuela. Mais qui sait? Peut-être n'a-t-il rien trouvé ? Ce qui expliquerait pourquoi il se méfie de moi. n'est-ce pas ? . il est très probable en effet qu'il l'ait détruite.Selon les médecins. et non à l'assassin de mon père ! En habitant dans la maison. Il parlait comme à une amie et la lumière des bougies adoucissait l'expression souvent sévère de son beau visage. L'estan-cia m'appartient.En Argentine. mais s'il existe une preuve écrite de ma légitimité. D'autant plus que Felipe était arrivé le même jour. Mais c'est quand même étrange qu'il soit décédé la veille du jour où il allait officiellement me reconnaître comme seul héritier. Comme tu le sais. pourquoi m'interdirait-il l'entrée de la maison? . nous ne saurons jamais la vérité.Qu'as-tu fouillé jusqu'à maintenant ? . les enfants illégitimes peuvent aussi hériter. Alejandro est enterré à Tierra Rosa.Le premier jour. à condition d'avoir été officiellement reconnus du vivant de leur père.Pourquoi soupçonnez-vous que votre père ne soit pas mort d'une mort naturelle ? . . émue à la pensée de leur après-midi passionné. n'est-ce pas ? Ils partagent la même tombe pour l'éternité. . tu as le temps de chercher ce document. . Si tu trouves ce que je cherche. suppliant mon père de lui avancer une somme considérable pour payer ses dettes. puis dans un coffret qu'il cache dans sa chambre. Vous craignez que don Felipe n'ait déchiré le document en arrivant à Tierra Rosa. je me montrerai très généreux. Nous ne pouvons que la deviner.

troublée. S'inclinant afin de baiser la main de Krissoula. Il était peut-être bien capable d'un acte aussi barbare. Parmi les senteurs de lavande et de fleurs. Je regrette qu'il n'ait été des nôtres ce soir. Il se fait tard. et seul son désir de vengeance lui donnait le goût de vivre. Lorsqu'il l'écrasa avec son talon. Krissoula sortit prendre l'air sur son balcon. dona Krissoula. Jamais il ne s'est plaint d'elle. Felipe était-il vraiment un assassin ? Parfois. déclara Krissoula.Je suis désolée. Esteban lui saisit brutalement le poignet. Après le départ d'Esteban. Il leva brusquement la tête vers le balcon et Krissoula recula d'un bond. je dois préparer mon voyage de demain... .Ne parlons plus de Manuela. siffla-t-il d'un air furieux. car mon père l'a aimée infiniment plus que ma propre mère qui n'était que sa maîtresse.Avec ou sans invitation ! répliqua-t-il en souriant. Je ne la manquerai pas pour un empire ! Merci pour ce merveilleux dîner. Comme elle n'avait pas allumé la lampe de sa chambre. il n'avait pu discerner sa silhouette à . tu ne seras jamais ! Mon père a adoré sa femme jusqu'à ce qu'elle meure.Cette Manuela était une femme sans cœur. H avait élevé la voix pour Sofia qui écrivait dans la pièce attenante. Quelques instants plus tard. ni de sa triste vie. Il m'a assuré qu'il ne regrettait pas de l'avoir épousée. et je ne permettrai pas qu'on dise du mal d'une femme qui ne peut plus se défendre. elle était tout ce que toi.La belle Manuela était la gentillesse et la vertu incarnées. .. dit Krissoula en frottant son poignet endolori. elle scruta la pénombre. C'était un homme persuadé d'avoir été spolié par un oncle qu'il méprisait. Après s'être déshabillée. la pointe incandescente d'un cigare brillait comme un œil rouge dans la nuit. un regard cruel éclairait ses yeux froids. En dépit de votre ressemblance. elle vit qu'il s'agissait bien de l'intendant. les femmes de chambre vinrent éteindre les chandeliers et Sofia et Krissoula montèrent se coucher. La colère d'Esteban disparut aussi vite qu'elle était venue. Effectivement. . il murmura : .Souviens-toi de mes conseils. C'est un sujet pénible pour moi. et veuillez présenter mes respects à votre fiancé.Viendrez-vous à la fête ? . elle crut discerner l'odeur parfumée du cigare d'Esteban. Krissoula arpenta le salon. . alors qu'il semblait pressé de rentrer chez lui. Ce n'est que temporaire. Etonnée qu'il fût encore dans les parages. et ne t'habitue pas trop à ton rôle. Krissoula avait presque pitié de lui. très chère.

. mais je le désire encore ! » Une petite flamme irritante enflammait son corps. Elle croisa les bras sur sa poitrine. il y avait bien longtemps. désireuse d'aimer et d'être aimée en retour.. « J e le désire. surtout pas après ce qui s'était passé à la cabane. hanté par le regard intense d'Esteban et son sourire moqueur. Désormais. Elles volent de fleur en fleur. Elle se réveilla. Et écoutez ma triste histoire. Celui-ci s'atténua peu à peu : Esteban rentrait chez lui.. Bien plus dangereux qu'elle ne l'avait pensé. Elle avait cru cet aspect de son caractère enfoui à jamais avec Miguel et le passé.. soudain lucide : c'était un homme dangereux. telle l'abeille. Jouer avec San Martin. elle pria le Seigneur de lui donner la force de résister à la tentation. Lorsqu'elle avait dansé deux mois auparavant à l'opéra Florida. Le souvenir des caresses d'Esteban la dévorait et chaque caresse.. Mais Este-ban avait ressuscité l'ancienne Krissoula. cette rengaine circulait dans les cafés et les bars de Buenos Aires : Jeunes gauchos. Il m'a utilisée. Mais ses prières restèrent sans réponse. Après s'être retournée dans son lit pendant des heures. Autrefois. La chanson était une vieille ballade d'un gaucho qui pleurait une fiancée volage. c'était tenter le diable. méfiez-vous des femmes.contre-jour. elle l'éviterait à tout prix jusqu'à ce qu'elle se fût vengée ! . elle avait été une femme douce.. Cachée derrière un rideau. Il pourrait avoir envie de recommencer. elle sombra dans un sommeil agité. Comme elle le désirait ! Il fallait à tout prix empêcher ce désir fou de la consumer et de nuire à ses projets.. exploré les confins de sa sensualité. Tandis que vous restez aussi fidèles que l'arbre. Le visage en feu. Il avait réveillé en elle des plaisirs inédits.. chaque baiser lui revenait douloureusement à l'esprit.. Les yeux fermés. elle entendit qu'il sifflait un air mélancolique. Elle ne voulait pas que l'arrogant San Martin pensât qu'elle l'espionnait. tremblante.. elle serra les poings.

elle espérait qu'il n'arriverait pas à temps. Dans la cuisine. Krissoula attendait avec impatience le début des festivités. D'un côté.7 Depuis leur indépendance arrachée après des années de lutte contre l'Espagne en 1816. Secrètement. elle voulait que le vieux chameau revînt comme il l'avait promis. les Argentins célébraient leur fête nationale le 9 juillet.Un peu de patience. . . de pâtés croustillants. elle le détestait avec une telle intensité qu'elle aurait aimé profiter le plus longtemps possible de son absence. marna Angelina et ses filles préparaient des montagnes de salades de tomates aux oignons. Don Felipe ne sera pas en retard. nina ? demanda Sofia. ce barbecue tant prisé des riches propriétaires argentins. absorbée par la tapisserie qu'elle préparait pour la chapelle de Tierra Rosa. Sofia s'amusait de l'excitation de sa protégée. La jeune femme n'aimait pas faire la sieste et la patience n'était pas l'une de ses plus grandes vertus. les gauchos ajouteraient encore quelques saucisses sur les broches. la journée de samedi s'annonçait idéale pour tenir une asado.Que dis-tu. Ayant essayé en vain de dormir. mais se précipitait toutes les cinq minutes à la fenêtre pour voir si don Felipe était rentré. d'un autre. Il y avait aussi un potage à la citrouille. dit-elle lorsque la jeune femme se leva pour la énième fois. ce qui prouverait qu'il était très amoureux . Toute la matinée. la graisse imbibait la carcasse. . Grâce à un soleil éclatant.C'est bien ce qui m'inquiète. elle décida de choisir la robe qu'elle porterait pour la fête. En fondant. rétorqua Krissoula qui se débattait dans des sentiments contradictoires. des pommes de .J'ai peur que Felipe ne soit pas de retour à temps. Depuis l'aube. Etendue dans sa chambre où elle était censée se reposer. des odeurs alléchantes s'élevèrent de la cour. rendant la viande délicieusement tendre et juteuse. Krissoula. des carcasses entières de bœufs piquées avec de longues broches appelées des asadors rôtissaient lentement au-dessus de morceaux de charbon brûlant au centre de la cour. . Avant de servir le dîner. mentit effrontément Krissoula. croyant que Krissoula était pressée de retrouver son fiancé. de pâtes accompagnées de sauces épicées.

. Rassérénée.Oh. marna Angelina avait disposé le dessert : seize litres d'une glace au sucre dont elle conservait jalousement la recette. Dans la glacière remplie de blocs de glace descendus des Andes. les garçons d'écurie s'activaient avec des échelles et accrochaient aux arbres et aux balcons des banderoles bleu et blanc. . Elle était redevenue Krissoula Ballardo. ce soir n'avait rien d'un vrai défi. mais célébrait sous toutes ses formes l'excellente viande de bœuf qui faisait l'honneur du pays. Les femmes de chambre apportèrent un bain chaud dans la chambre de Krissoula. nièce du « comte » gitan Ricardo Ballardo. Elle essaya de se rappeler les leçons des professeurs de maintien de Barcelone. Krissoula frémit. elle parvint peu à peu à maîtriser son émotion. des haricots blancs. la jeune femme s'immergeait dans son bain parfumé à l'huile d'orchidée. ils étendirent un immense drapeau national qui se voyait à des kilomètres. curieuses de découvrir la jeune fiancée. merci. A la pensée de ces étrangers la détaillant et la regardant de haut. leur dit-elle gentiment. elle s'exclamerait d'un air ingénu : .terre frites. Après tout. cherchant à échapper à des hommes furieux qui s'étaient réveillés alors qu'elle leur vidait les poches ? N'avait-elle pas brandi son poignard pour se protéger de ceux qui voulaient la violer ? Cette soirée ne présentait pas de réel danger. nourriture quotidienne. D'après Sofia. les couleurs de l'Argentine. mais elle ne se souvenait plus de rien ! Afin de se calmer. N'avait-elle pas escaladé les toits de Barcelone.. Dépêchez-vous de terminer votre travail et vous pourrez danser avec les autres ce soir. qui avait porté à l'oreille l'anneau doré de chef de tribu. don Felipe avait convié les plus illustres familles des environs et celles-ci ne manqueraient pas de se rendre à son invitation. détachée et calculatrice. Pour les gitans. Sur le toit. elle se frotta énergiquement le corps avec un savon. elle aussi était issue d'une famille illustre. Enfin arriva l'heure de se préparer pour la fête. fille des rues de Barcelone.. Si elle faisait une bévue.Je n'ai pas besoin de votre aide. don a Krissoula ! Quelques instants plus tard. ses cheveux retenus avec de longues épingles. Entre-temps. Quelle importance si elle commettait quelques petites erreurs d'étiquette ? Et les opinions de ces snobinards ne lui importaient pas. Une asado digne de ce nom n'offrait pas de poulet ou de poisson.

Tirant ses cheveux vers l'arrière. Ce soir. Malheureusement. elle était décidée à jouer à la gitane. examinant ses seins hauts et fermes que l'allaitement n'avait pas déformés. Quelle ironie ! Après son bain. satisfaite du résultat. je reste fidèle aux manières européennes. Depuis son arrivée. Ces pimbêches suivraient sans hésiter l'exemple d'une petite gitane de nulle part.Pardonnez mon ignorance. En satin écarlate bordé de dentelle noire. retenue par un peigne. Esteban n'était qu'un vil séducteur. elles s'empresseraient de l'imiter et les fêtes formelles deviendraient des rencontres amicales et détendues. Esteban les avait appelés ses « pépites d'or ». Attristée. dofia Prétentieuse.. Dans les salons les plus huppés de Paris et de Londres. Les plis gracieux de sa mantille noire. petite. Si les maîtresses de maison pensaient que Krissoula Ballardo recevait avec la désinvolture des grandes maisons parisiennes.. Puis elle appela Sofia pour qu'elle la coiffât. Les dîners sont devenus beaucoup plus détendus. elle ajouta un soupçon de rouge à joues et un léger rouge à lèvres afin de rehausser la teinte naturelle de sa bouche. elle avait compris que les familles argentines imitaient les coutumes anglaises et françaises. Assise à sa coiffeuse. Tu vas tourner la tête de tous ces hommes. « Tu es superbe.. Un sage décolleté laissait deviner la naissance de ses seins. nous préférons des soirées moins vieux jeu. prêt à tous les mensonges pour parvenir à ses fins. bouillonnait à partir des hanches et les six jupons en dentelle noire virevoltaient à chaque pas. elle choisit des sandales à hauts talons de la même couleur que la robe. « Que toutes ces mégères aillent au diable ! » songea Krissoula. et le compliment avait enchanté la jeune femme. les manches ballons s'arrêtaient au-dessus du coude. elle appliqua quelques gouttes de parfum sur ses poignets. se dit-elle. où j'ai eu l'honneur d'être reçue. une toilette dessinée d'après ses costumes de scène. cet affreux San Martin y compris ! » . son cou et entre ses seins. elle les avait roulés en un chignon dans la nuque. La jupe. Admiratif. Jambes nues puisqu'il faisait si chaud. la robe de fête des gitanes. elle s'admira dans le miroir. elle grommela un juron et se força à oublier l'humiliation de cet après-midi de malheur... particulièrement celles de Paris.. ne laissant qu'une boucle libre au centre de son front. Une heure plus tard. serrée à la taille.. puis enfila la robe qu'elle avait choisie. mais nous n'avons pas les mêmes coutumes en Europe. adoucissaient la sévérité de la coiffure. Comme j'ai été élevée en Europe. Krissoula.

. Il la complimenta sur sa robe qui n'était ni trop effrontée. . Voilà ! Deux ravissantes jeunes filles innocentes. Esteban se plaça d'autorité aux côtés de Krissoula. Leurs éventails à la main. señor Ramírez. Comment aurais-je pu vous oublier ? C'est gentil à vous d'être venu ce soir. elle accepta volontiers qu'il prît la place de Felipe. . Esteban de San Martin fut le premier à s'annoncer. Si Sofia avait fait plus souvent des efforts. J'ai eu la chance de vous rencontrer à Buenos Aires avec Felipe.Ses longues boucles d'oreilles cliquetant comme d'habitude. toujours absent.Mais bien sûr. au grand soulagement de Krissoula. elle n'aurait pas été aussi insignifiante. la duègne semblait moins laide qu'à l'accoutumée..Bonsoir. mais sourit en se tapotant les cheveux. son doux regard pétillant la rajeunissant de dix ans. S'apercevant dans le miroir. .. mais tu es un peu pâlichonne. déclara Krissoula en effleurant les joues de la duègne avec son pinceau de poudre. répondit-elle avec un sourire forcé. après votre dernier récital à l'opéra. ma chère Sofia. . . Elle avait besoin de son soutien moral pour affronter cette soirée. Krissoula. . dona Krissoula. Avec ou sans invitation. elle suivit le conseil d'Esteban et se promena sous le patio où se dressaient tables et buffets regorgeant des plats succulents de marna Angelina. . Sofia ne la gronda pas pour son impertinence. elles descendirent le grand escalier.J'ai mon châle et mon éventail. nina ? Dans sa jolie robe en taffetas bronze. Nerveuse. Après avoir accueilli plusieurs couples. dit alors un homme barbu. A l'arrivée des invités qui descendaient de leurs attelages devant le perron où les attendaient Tomas en grande tenue et ses garçons d'écurie. se réjouit Krissoula en embrassant la cuisinière qui rougit jusqu'aux oreilles. Peut-être vous souvenez-vous de moi ? Il s'inclina pour lui baiser la main et le contact de sa paume poisseuse fut désagréable à la jeune femme. C'est à peine croyable. Es-tu prête.Vous méritez vraiment votre nom. vous êtes un ange.Tu as raison. ni trop ennuyeuse.Je suis prête. Sofia entra dans la chambre..

Partageant la même fierté que Krissoula.Tout le plaisir est pour moi. Lorsqu'il lui baisa la main. répliqua-t-elle en lui faisant la révérence. le visage d'Esteban se durcit. Esteban ne portait pas de cravate. mais c'est toujours un bonheur de revoir une femme aussi belle. Ramirez.. Je suis certain que vous souhaitez lui présenter vos hommages avant de retourner à vos devoirs. Le premier bouton de la chemise était défait.Merci. une chemise blanche à jabot accentuait le bleu intense de son regard et un large foulard en satin bleu nuit était noué autour de sa taille. San Martin. dit-il. laissant entrevoir quelques centimètres de peau bronzée.Señor San Martin. s'il n'y avait eu cette lueur impitoyable dans son regard. don Esteban. Au contraire. dit poliment Krissoula. Elle détailla alors Esteban : il portait un sombrero noir sur ses cheveux d'ébène et une courte veste noire superbement taillée qui soulignait ses larges épaules et sa taille étroite. . Quant au pantalon d'équi-tation serré. elle le paierait cher ! Mais la jeune femme n'en avait pas la moindre intention. Pourquoi ne s'était-elle pas aperçue plus tôt qu'il était si beau ? Elle avait été si préoccupée par son rôle de lady qu'il avait fallu le mépris de Ramirez pour lui ouvrir les yeux. il en profita pour caresser sa peau du bout de la langue. ne cachant pas son dédain. voici doña Krissoula Ballardo. Pour respecter le costume traditionnel. et si Krissoula s'amusait à l'humilier devant l'invité.. si rares dans ce pays encore quelque peu sauvage. Krissoula n'en revenait pas : le vulgaire gaucho s'était transformé en un séduisant gentleman qu'elle avait peine à reconnaître. . Et ce grand gaillard à mes côtés est l'intendant de Felipe. il mettait en valeur les muscles de ses cuisses. qui sera bientôt l'épouse de mon très cher ami. don Felipe. Devant le ton méprisant de Ramirez. Le cœur de la jeune femme fit un bond. . .. Il aurait été parfaitement à l'aise dans les salons les plus élégants d'Espagne. San Martin n'appréciait pas d'être traité comme un laquais par le répugnant Ramirez. et la maîtresse de maison de Tierra Rosa. J'apprécie grandement vos manières charmantes et votre raffinement. Sous la veste. mais il maîtrisa sa colère et saisit la main tendue de Krissoula en s'inclinant avec un tel naturel que Jaime Ramirez ne remarqua rien d'anormal.Doña Krissoula et moi-même nous sommes déjà croisés à plusieurs reprises.

Un peu plus tard. señor. et l'aimait comme il l'avait fait dans la cabane.. señorita Ballardo. Elle se ressaisit : qu'est-ce qui lui prenait soudain ? Il fallait à tout prix maîtriser ces débordements dangereux. imaginer une chose pareille. Faites comme chez vous. ravie de voir le visage de Ramirez s'empourprer. mais je dois m'occuper des autres invités... j'ai de la chance. je vous en prie. messieurs. très loin. doña Kris-soula ? s'étonna-t-il d'un ton obséquieux. Est-ce vrai ? . vous honorez Tierra Rosa par votre beauté et votre élégance.Que faites-vous dans la pénombre. Un homme jaloux penserait que vous avez rendez-vous avec un soupirant. mais Esteban était si doué pour les flatteries qu'elle n'osait pas le croire sincère.Vous parlez bien. dit-elle sèchement. vous savez. Une douce chaleur envahit alors Krissoula. répondit Esteban avec un sourire complice. Don Esteban n'aurait pas pu y entrer. . Pourtant. .Pardonnez-moi. Du coin de l'œil. doña Krissoula. Mais un gentleman comme mon Felipe comprendrait sans hésiter qu'il m'a manqué ces dernières semaines et que je cherchais à adoucir ma mélancolie dans la solitude. .Un jaloux qui ne connaîtrait pas mon cœur pourrait. . Ma maison est la vôtre. Non. elle s'empressa de rejoindre mama Angelina et ses filles. . Moi aussi. ..On m'a raconté que l'intendant San Martin était récemment en Espagne pour y vendre de la viande de Tierra Rosa. señor.Comme d'habitude. Aussitôt. Les boissons sont servies sous le patio et les buffets regorgent d'excellents plats. . ..Je l'ignore.Vous n'aviez jamais rencontré San Martin avant votre arrivée ici ? Ne l'auriez-vous pas croisé par hasard en Espagne ? .« Touché. elle ne le trahirait jamais s'il l'emmenait loin. . elle avait envie de se jeter dans ses bras et de se faire pardonner ses mauvaises pensées. Don Felipe ne discute pas avec moi de ses affaires. en effet. Felipe a de la chance. sale petit morveux ! » songea-t-elle.Le milieu artistique est très fermé.. Ramirez parvint à la coincer dans un coin retiré de la cour où elle s'éventait vigoureusement à la recherche d'un peu d'air frais.Merci. elle remarqua qu'Esteban s'éloignait et que les femmes se retournaient sur son passage.

C'est grâce à une femme gitane que j'ai appris le flamenco. señor? . comment s'appelle cet oncle ? .Disons plutôt des voleurs. señor Ramirez. . tout de même ? . . et ils sont souvent injustement accusés. piquée au vif. . señor. J'ai toujours pensé que les artistes étaient des gens vulgaires. réduite à la misère dans des conditions dramatiques.En effet.Il y a Felipe. dépourvus d'éducation. dit-elle avec l'envie de le gifler. .Votre triste histoire a une fin heureuse. Au fait. .. ma seule visite là-bas a été gâchée à cause de ces voyous qui habitent dans les montagnes. répliqua-t-elle. señor ? s'excla-ma-t-elle. Il y a heureusement mon Felipe.Il se trouve que je leur dois beaucoup. agacée par son dédain. je suis seule au monde. . Ma vie n'a pas toujours été facile. .Au contraire ! Vous êtes la plus merveilleuse des exceptions. En dehors de lui. farouche célibataire.. qui n'avait guère le temps ou le désir d'élever une petite fille. La princesse espagnole abandonnée épouse un riche étranger et termine ses jours dans le luxe le plus opulent.Mais oui. señor. .. . mais le flamenco m'a permis de m'en sortir. señor. .Ne vous l'ai-je pas dit ? Comme je suis distraite ! Il s'appelle Ricardo del Campo.Vous êtes très bien informé. si vous préférez.Un comte ? s'étonna-t-il.Vous n'aviez pas de parent qui aurait pu vous héberger ? .Un oncle éloigné. señorita. Je dois maintenant rejoindre mes invités.Quelle jolie région ! Malheureusement.Etes-vous en train de m'insulter. Suis-je vulgaire et sans manières ? .D'où venait votre famille ? .De Grenade.Je ne voudrais pas vous retenir.C'est ce que j'ai cru comprendre. Mais Felipe m'a confié que vous appartenez à une famille honorable. . . . Le comte del Campo. un véritable comte. .Oui.Les gitans.

Elle ordonna qu'on allumât les torches et s'échappa dans un coin tranquille afin de déguster le succulent repas de mama Angelina. doña Selina. Il m'a posé des questions indiscrètes sur ma famille. sa charmante fiancée a la gentillesse de nous accueillir. elle murmura à son oreille : .. elle en oublia les questions indélicates de Ramirez. señor Jorge.Ah. calme-toi ! Tout se passera à merveille si tu gardes ton sang-froid. Heureusement. Krissoula guida la vieille dame vers le buffet. bienvenue ! Puis-je avoir l'honneur de vous présenter la fiancée de don Felipe. J'ai appris que Felipe lui prêtait de grosses sommes d'argent. La tête haute. il n'y aura pas de problème. Craignant l'affreux Ramirez. Avec une rare élégance. Un véritable homme du monde aurait ignoré tes insultes.Elle ne mentait pas : Ricardo était bien un seigneur des plaines et des plateaux. ses sourires forcés lui donnaient mal aux joues. Maintenant.Ramírez est au courant ! Je suis certaine qu'il a deviné qui j'étais. peut-être aimeriez-vous offrir quelque rafraîchissement à doña Selina après son long trajet. elle retourna vers ses hôtes. Tu l'as insulté en étant si polie avec moi et il voulait te rendre la monnaie de ta pièce en mettant en cause l'honorabilité de ta famille. Occupée par son rôle de lady. il donna un coup de coude à Krissoula pour qu'elle sourît. mais il semble avoir été retenu. . ni ses amis ne sont des gentlemen.Ne panique pas. . Esteban jouait au maître de maison de Tierra Rosa et la jeune femme était surprise par la métamorphose du maître chanteur impitoyable en hôte affable. doña Krissoula Ballardo ? Nous espérions le retour de don Felipe aujourd'hui. .. Si tu ne te trahis pas. Ramírez craint que ton mariage ne l'empêche d'accéder à ces liquidités. Je t'avais pourtant prévenue : ni Felipe de Aguilar. tandis que je m'occupe de ces messieurs ? Obéissante. sur les raisons de ma venue en Amérique du Sud. Après une heure ou deux. j'espère ? . Lorsque la lune se leva. A l'approche d'un couple âgé et de leur fils. Tu n'as rien dévoilé.Alors tout va bien. Chère doña Krissoula. une réflexion maladroite risquait de la trahir. don Alfonso.Bien sûr que non ! . gronda Esteban. les invités s'installèrent à leurs tables respectives. mais pas Ramírez. Lorsque Esteban vint lui prendre le bras pour lui présenter des retardataires. sur l'Espagne. donc il ne t'aime guère. elle n'osait pas boire de vin : si jamais l'alcool lui tournait la tête.

et certains possédaient un charme certain. Elle connaissait ce genre d'hommes. Né du mélange d'anciennes danses paysannes d'Espagne et de la musique sensuelle des Noirs affranchis de Rio de La Plata. Beaucoup d'entre eux étaient connus pour leur courage. en danseuse professionnelle. non seulement à cause des hommes et des femmes qui le dansaient. résonnèrent joyeusement au rythme d'une danse cubaine. Mama Angelina et ses filles s'empressaient de débarrasser les tables afin de se changer et de revenir danser. les compadritos et leurs maîtresses sulfureuses qui semblaient faire l'amour en dansant. Attentive.. révoltés par l'existence bourgeoise de leurs parents. Elle rêvait de voir des couples évoluer au son de cette musique envoûtante et. mais parce qu'il avait été interdit par le président argentin Mitre. les guitares et le bandoneón. ces bas quartiers de la ville où vivait la population la plus pauvre. et ne laissait pas passer une jolie femme sans lui faire un compliment insolent. Bientôt. Krissoula avait été fascinée par la description de ces compadritos. les ayant fréquentés dans les ruelles sordides de Barcelone. Selon les rumeurs. Alors qu'elle habitait Buenos Aires. prêts à affronter quiconque remettrait en question leur code de l'honneur. de le danser elle-même au bras d'un compadrito.Une fois rassasiée. fût-il dangereux. Que dirait ce collet monté de Felipe. les musiciens accordèrent leurs instruments. se devaient d'assister à la fête dansante prévue dans la soirée. Tapant du pied. Hector. mais sans en posséder le panache. Tandis que les invités sirotaient des petites tasses de café noir en fumant des cigares. Krissoula laissait la musique pénétrer son âme.. hommes sans foi ni loi. elle avait entendu parler d'une nouvelle danse choquante qui déferlait dans les barrios. Un compadrito digne de ce nom ne refusait jamais de relever un défi. cousin de l'accordéon. qui était doué de toutes les qualités équivoques de ces seigneurs de la rue. Parmi ceux-ci se trouvaient aussi des jeunes gens de bonne famille. à la recherche d'une vie dangereuse et excitante. s'il y assistait ? . elle se promena à nouveau parmi les invités. sur la dentelle d'une ancienne mantille. le tango avait ses adeptes. Le tango intriguait Krissoula. Tous. elle regrettait de ne pouvoir danser en claquant des doigts. avec des pistolets ou des poignards à leur ceinture. Ces descriptions imagées rappelaient à Krissoula son ancien complice. du péon le plus modeste au patron lui-même. ces compadritos portaient des vêtements aux couleurs vives comme ceux des dandys. s'extasiant sur une jolie toilette. escrocs nés dans les taudis qui régnaient en princes sur les barrios.

jouant à la fiancée innocente. señorita Krissoula. espérant qu'ils insisteraient pour qu'en maîtresse de maison accomplie.Juste une danse.. Qu'on aille chercher tes castagnettes ! . elle dût céder à leurs demandes. j'aimerais beaucoup. . niña ? dit Sofia. et malheureusement nous n'avons pas pu obtenir des places à l'opéra pour vous admirer.Chers amis. Vous insistez avec une telle gentillesse. dont plusieurs verres de vin capiteux avaient émoussé le jugement.Une voix interrompit sa rêverie et elle se retourna. accepteriez-vous de danser pour nous ? Nous ne voulons pas indisposer notre merveilleuse maîtresse de maison.Comment refuser. dit Krissoula en s'éventant. Si ma duègne m'en donne la permission. señorita Ballardo ! appuya une jeune femme. .S'il vous plaît. seulement une danse. .. Voyez-vous. mes amis ? . je crois que Felipe n'approuve pas mon ancien métier et je ne voudrais pas déplaire à mon futur mari. insista doña Selina.. C'était Jorge. Et alors. Votre célébrité vous a précédée jusqu'ici. Esteban la verrait danser ! Telle une enfant avec une boîte d'allumettes. secrètement ravie. Krissoula craignait de se brûler mais elle ne pouvait résister à la tentation de taquiner le feu.Que puis-je faire. doña Krissoula. . . venues autrefois d'Espagne coloniser l'Amérique du Sud. . Mais j'ai promis à don Felipe. cette aristocrate descendait des célèbres « deux cents familles ».Pas un. .Mais votre fiancé ne s'y opposerait sûrement pas puisque votre duègne Sofia est présente et que nous sommes là pour veiller sur vous. demanda-t-il timidement. n'est-ce pas. Vêtue de noir.. qu'en penses-tu ? . Sofia. qui l'appelait. le soir où il m'a fait l'honneur de me demander en mariage. Il ne restait pas un seul billet dans tout Buenos Aires. de ne plus jamais danser en public. le fils unique du vieux couple Marin. je danserai pour vous. mais nous sommes tous impatients de vous voir. telle une imposante tarentule dans sa toile d'araignée en dentelle.Une danse. Ne nous décevez pas. très chère. señores ? déclara Krissoula. il valait mieux lui obéir. vous comprenez ? Elle baissa modestement les yeux. répliqua un homme. Si Selina de Borges y Marin voulait la voir danser. Nous sommes de vieux amis des Aguilar et Felipe est comme l'un de nos cousins.

. Installez-vous confortablement.. nous allons être gâtés ce soir ! . s'écria Jorge Marin. enchanté.Mesdames et messieurs..

La dentelle noire de sa mantille. Soudain. elle les secoua avec fureur. Krissoula leur donna le titre d'une chanson. J'ai entendu des centaines de compliments sur ta grâce. Depuis. virevolta. le flamenco se dansait sans castagnettes. Un verre de cristal à la main. . Son cœur battait trop fort : elle craignait davantage cette assemblée hautaine que celle des théâtres et des opéras de Barcelone ou Buenos Aires. Possédée par la musique lancinante. ses talons frappant le sol d'un mouvement impétueux. elle évoluait dans la cour. Etait-ce la présence d'Esteban qui la rendait si nerveuse ? Voulait-elle l'impressionner ? A son corps défendant. au son des seules guitares et des battements de mains et de pieds. qui reflétait les éclats de lumière. Il la transperçait de son regard comme si elle . l'intensité de ses yeux bleus la pétrifia et son cœur s'emballa. petite. ses longs bras minces ondoyant au-dessus de sa tête telles des fleurs battues par le vent. ses escarpins en satin écarlate claquaient comme autant de coups de fouet qui résonnaient dans le cœur des spectateurs. Plus vite.8 Selon les puristes. aussi content que moi. lui murmura-t-il. celui qui hantait les rêves et les cauchemars de la jeune gitane vint lui prendre la main et la guider au centre de la cour. C'était celle qui lui avait valu ses triomphes en Europe comme en Amérique du Sud. elle cherchait à le séduire. ta beauté et ton maintien modeste. La voyant hésiter. Impressionnée. les deux guitares se lancèrent dans un rythme passionné. il croisa le regard de la danseuse et la salua. l'assistance se tut. Je te félicite. retenue par le peigne décoré.. tu es parfaite ! S'inclinant pour lui baiser la main. scrutant la foule anonyme à la recherche du visage d'Esteban. Krissoula rejeta la tête en arrière. toujours plus vite. Un court instant. Dans l'air enfumé de la cour résonnèrent les premiers accords de la Gitane de Séville. mais le public aimait l'accompagnement nerveux des petits instruments en bois et Krissoula cherchait avant tout à plaire à son public. querida. tête baissée. tandis que Krissoula levait lentement les bras. il fit signe aux guitaristes de se préparer. Felipe sera content.Quel succès ce soir. Retroussant ses jupons. la rengaine hantait les tavernes et les bars. retombait avec grâce sur ses épaules comme s'il s'agissait de ses propres cheveux..

brûlée par le soleil andalou. dansait.n'était qu'un papillon épingle sur un mur. Les durs pavés de la cour se transformèrent en herbe rase. les pulsions de son corps appartenaient à la musique et elle dansait. la Reine du flamenco. la mettait au défi de le trahir.. elle tourbillonnait au son des violons.... fasciner ce public pour éviter des questions indiscrètes. de le désirer.... Elle était la gitane. La cour de Tierra Rosa disparut. Le sang qui lui battait les tempes.. s'abandonnant aux accords désespérés. n'existait plus. querida. L'assemblée de Tierra Rosa en avait la chair de poule. Les doigts d'Esteban se serrèrent sur le cristal qui éclata alors en mille morceaux. l'intensité du courant qui passait entre l'intendant et la danseuse n'échapperait pas aux plus perspicaces.. la maison s'évapora tandis qu'elle tournoyait. d'oser l'aimer. il ne restait que la gitane de la chanson. De n'avoir pas su t'aimer Comme je te pardonne De m'avoir ôté la vie. lui qu'elle détestait ! Incapable de détacher ses yeux de son visage. Krissoula. Une tombe glacée me retient . Il essayait de la dominer. Krissoula continuait à ondoyer. Les torches évoquèrent les feux de camp des gitans et son costume raffiné ne fut plus qu'une simple chemise brodée de fleurs et une jupe à ourlet multicolore. fuyant ce regard magnétique.. des tambourins et des guitares de sa tribu.. Elle oublia Esteban de San Martin et retrouva le souvenir de Miguel pour lequel elle avait dansé sur les collines de Sacro Monte. l'air qu'elle respirait.. Il fallait capter d'autres regards. Que cherchait-il à lui faire comprendre ?. Dans son imagination. Le chanteur était le fantôme de l'amant que la gitane avait poignardé dans un accès de colère et de jalousie et il l'implorait : Pardonne-moi. Le bruit du verre s'éparpillant sur les pavés rompit le charme envoûtant et elle se força à se détourner. Son timbre masculin laissait percevoir l'émotion d'un homme bouleversé qui demande pardon à celle qu'il a trompée. ses cheveux volaient librement autour d'elle. elle devenait la musique. une jeune gitane désespérée d'avoir trouvé l'homme aimé dans les bras d'une autre-La triste histoire contée par la chanson reflétait le passé malheureux de Krissoula. La musique la remplissait corps et âme. Jambes et bras nus.. Si elle tardait. Puis une voix de baryton se joignit à sa danse et aux guitares qui jouaient doucement.

ses bras et à la naissance de ses seins. Je suis désespéré. elle semblait à peine bouger. Les secondes passaient mais elle ne bougeait toujours pas.. ses lèvres roses s'entrouvrirent.. Krissoula se dressait telle une superbe statue. J'ai trahi ta confiance Pour le sourire trompeur d'une autre. Au-dessus de sa tête. la voix s'éteignit sur une dernière note mélancolique. la voix du chanteur s'apaisa et les gestes de Krissoula ralentirent. Pardonne-moi ! Sans toi. Les guitares se turent en un sanglot. Si seulement je pouvais revenir T'aimer une nouvelle fois ! Mais . des gouttes de sueur perlant sur son front. Tu m'entendras gémir Dans les feuilles des arbres. flamme écarlate renaissant de . Tandis que les spectateurs retenaient leur souffle. Brisée par l'émotion. Plus jamais tes bras aimants Ne me serreront contre ton cœur...Aïe ! Traître perfide ! Ses cheveux défaits lui tombaient dans les yeux . Avec un soupir de regret. Pardonne-moi. Krissoula poussa brusquement un cri : . elle rejeta la tête comme pour en chasser un rêve illusoire et ses yeux dorés se fermèrent. seuls ses poignets et ses doigts traçaient encore des cercles dans la lumière et l'ondulation de ses bras dégageait une étourdissante sensualité.. Immobile. Tu sentiras mes lèvres Effleurer tes joues Avec les brises de la nuit. elle rejeta ses jupons vers l'arrière et revint à la vie. Fièrement.. Ses mains bougeaient si doucement que les castagnettes murmuraient tels des amants apaisés.tel le gitan de la légende Victime d'une illusion J'ai vendu mon plus grand amour. craignant même de respirer pour ne pas briser la magie de l'instant. Pour le scintillement De l'or gitan. d'un coup de pied.Dans les replis de notre Mère la Terre.

Mais Krissoula dansait pour Esteban de San Martin et seulement pour lui. « Regarde-moi. de la passion et des cœurs brisés. Celui qui avait dominé ses pensées depuis des semaines vida sa chope. flirtant avec les ombres et les lumières des torches. Eclat d'yeux dorés -Tournoie ! Lèvres rouges Tournoie ! Claquement de talons Bras gracieux traçant des arabesques dans le ciel -Tournoie! Tournoie! Tournoie! De plus en plus vite. Sa danse frénétique leur rappelait que leurs lits étaient souvent des lieux solitaires et tous éprouvaient l'envie de posséder une femme passionnée. Tous. Dans sa course folle. Aucun doute possible : elle était bien la Reine du flamenco. D'un regard appuyé. se confondaient en un feu d'artifice.ses cendres. il détailla la jolie Estrella. Une goutte de sueur qui disparaissait entre les seins de la danseuse et les hommes se mettaient à transpirer.. des nuits inoubliables passées entre les bras de maris ou d'amants. Les guitares la guidèrent à nouveau à travers la cour . querido ! » implorait son regard. lui jeta un dernier regard énigmatique et s'éclipsa. Demain. et tous les hommes rêvaient de la consoler. fascinée par Krissoula.. bien que chaque homme présent s'imaginât qu'elle virevoltait en son honneur. elle virevoltait et les couleurs de sa robe rouge et noir. ses jupons remontaient. symboles de la vie et de la mort. Un sourire séducteur. . laissant deviner de longues jambes sveltes. étanchant leur soif avec des chopes de bière. de maîtresses ou d'épouses. prends-moi. Les mains serrées sur les accoudoirs de son fauteuil. désire-moi. Marna Angelina et les spectateurs plus âgés se souvenaient de leur jeunesse enfuie. une œillade. et la chemise fermée de Tomas devint soudain inconfortable. des cuisses fermes. elle aurait à se confesser avant de recevoir la sainte communion. le corps de la virginale Sofia frémissait en harmonie avec Krissoula. son corps de félin était parcouru de frémissements passionnés. Le jeune intendant ne répondit pas à l'appel de la jeune femme et ne resta pas pour assister à son triomphe. de la magie et du mystère. excepté Esteban.

Maudit soit-il ! Soudain. L'entraînant vers la solitude du patio. et non par la faute de ce vaurien. lui murmura froidement Felipe. vous n'hésiteriez pas à vous donner en spectacle d'une façon aussi vulgaire.Pardonnez-moi. .Felipe ! s'exclama Ramirez. Mais que vous soyez furieux ou non. songea-t-elle tristement. Eux ne voient que l'homme amoureux. je serais rentré plus tôt. señor.. Ces naïfs s'imaginent que si Krissoula a blêmi. seule avec son désespoir. . Un seul des invités remarqua cette cruauté. quel bonheur de vous voir ! Nous commencions à désespérer. . Apparemment. Etouffant dans cette foule qui se pressait autour d'elle.. Esteban n'était pas resté pour voir le meilleur spectacle qu'elle eût jamais donné. D'un geste possessif. Felipe glissa la main de Krissoula sous son bras en la serrant si fortement qu'il lui fit mal. elle accepta les félicitations enthousiastes de ses admirateurs. « Oncle Felipe est trop rusé pour laisser cette assemblée le voir maltraiter la merveilleuse danseuse. un tonnerre d'applaudissements fit trembler les vitres de la maison. señor. Esquissant un sourire crispé. Krissoula. » .Lorsque Krissoula eut fini. mes amis. Tu es enfin arrivé. répondit-elle d'une voix brouillée de larmes de colère et de douleur. pensa Esteban. .Comme vous le désirez. Krissoula l'accueillit avec une gracieuse révérence.Il est évident que vous n'attendiez pas mon retour ce soir. je me .Ce n'est pas trop tôt. « Il est parti ».Si j'avais deviné qu'en mon absence. il l'obligea à s'asseoir à côté de lui. Il lui pressait les doigts si fort qu'elle poussa un petit cri. S'in-clinant. . La foule s'écarta pour laisser passer l'homme élancé aux cheveux noirs grisonnants. Mais je voudrais moi aussi remercier la demoiselle dont le talent nous a tous enchantés. n'est-ce pas. Krissoula aurait préféré être seule. impatient de retrouver sa fiancée après des semaines de séparation. c'est à cause de la fatigue. ajouta quelqu'un d'autre en donnant une tape amicale dans le dos de Felipe. Manuela ? Je veillerai désormais à éviter ce genre de choses. je ne peux pas vous faire confiance et espérer de votre part une attitude décente. elle regretta qu'ils ne soient pas tous déjà partis. . dit une voix rauque.Don Felipe.

Aucune femme n'aime être appelée par le prénom d'une autre. comme si la mort venait de la frôler. » Un frisson glacé parcourut soudain l'échiné de la jeune femme. je suis folle. incrédule. folle à lier. Mon Dieu..Vraiment. C'était un sourire de façade. mais ses yeux bleu clair demeuraient inertes. Krissoula ? Pardonnez-moi. je vous promets de m'en souvenir pendant notre nuit de noces. surtout lorsque celle-ci est décédée depuis longtemps. cette brute cruelle ? se dit-elle.permets de vous rappeler que je ne suis pas Manuela. . « Et j'ai l'intention d'épouser cet animal au sang froid. Il lui sourit.. . destiné aux invités qui venaient le saluer et dépourvu de toute chaleur humaine. mais Krissoula.

Désormais. la gitane. . Cette rare indulgence était le fruit d'une importante quantité d'alcool. Elle parvint à défaire les boutons de sa robe et la laissa tomber par terre. affolée. lui glissant la bague au doigt et l'embrassant chastement sur la joue.Dois-tu toujours être aussi violente ? .Pas mal. Krissoula remonta dans sa chambre vers 3 heures du matin. Merci. Après son numéro de danse. Leurs estancias se trouvant à plus de quarante kilomètres. San Martin était certes un homme séduisant et elle le désirait comme amant. Dans sa chambre.9 Fatiguée. Elle en avait presque oublié son geste cruel. les paupières lourdes. . il lui suffisait d'épouser ce vieux crapaud et elle serait riche. un autre couple de ses amis et l'affreux Jaime Ramirez à passer la nuit à Tierra Rosa. L'un après l'autre. Tu t'es bien débrouillée. bien géré. Ce malotru d'Esteban n'aurait plus rien à dire. Le pauvre Hector vendrait son âme pour la posséder ! Retirant le peigne.Qui est là ? s'exclama-t-elle. Lorsqu'elle s'était excusée auprès des derniers invités. Assise sur le lit dans sa chemise transparente. . mon Dieu». Felipe avait annoncé leur mariage. Felipe lui avait donné la permission de se retirer. lorsqu'une heure plus tard. on aurait dit qu'une tornade avait traversé la chambre. Le clair de lune se refléta sur les trois diamants de sa bague de fiançailles. se multipliait tels des petits pains. murmura-t-elle. bientôt. elle tourna son poignet dans tous les sens pour vérifier que Felipe n'avait rien cassé ou foulé. Felipe avait invité les Marin. Les six jupons noirs furent éparpillés dans la pièce au gré de ses mouvements . mais Krissoula en avait profité. elle retira ses escarpins écar-lates. ils volèrent en direction de la fenêtre ouverte et du balcon. mais au fil des ans la passion s'émoussait alors que l'argent. songea Krissoula. Cette bague n'est pas du chiqué. elle jeta la mantille sur un fauteuil et secoua sa longue chevelure pour la libérer des épingles. ça a marché. elle avait craint qu'il ne changeât d'avis et elle avait accepté les félicitations des invités avec soulagement. enfin riche avec un bel avenir devant elle. « Chère sainte Sara.

. Et comment y êtes-vous parvenu ? . Que te resterait-il ? Pas de Felipe. peut-être même qu'il vous tuerait ! Vraiment. Felipe surgirait ici en un instant. .Ne crie pas. pas d'Esteban de San Martin et pas d'argent.Esteban apparut derrière l'un des rideaux. comme tu les avais descendus le jour où j'ai renvoyé Alfredo Flores. si tu veux voir Felipe m'abattre comme un chien. C'était la vérité : elle ne pouvait appeler au secours. Et dis-toi que tu as autant à perdre que moi.Si vous croyez pouvoir m'utiliser comme la dernière fois. Nous ne sommes pas amis. un jeu d'enfant. je n'en sais rien. C'est peut-être la faute de ce tord-boyaux que mon oncle a fait servir aux gauchos. Felipe vous ferait jeter dehors.A vrai dire. surtout son neveu détesté. avoua Esteban en s'étendant sur le lit. c'est de ta danse et de mon oncle t'entraînant vers le patio. . Cela devenait une habitude désagréable ! . elle sentit le regard pénétrant d'Esteban détailler sa silhouette. pourquoi cette folie ? . qu'en dis-tu. Tu t'en souviens ? Ce n'est pas la peine de jouer à l'effarée avec moi. . Décidément.Ne m'appelez pas Cendrillon. se frottant la tête et tenant un escarpin à la main. petite ? .Tu es libre de crier. agacée par une telle arrogance.Oh. . . J'ai eu la folle envie de lui tordre le cou et de te kidnapper pour être seul avec toi. Cenicienta ! chuchota-t-il. je dois être ivre. Enfilant sa robe de chambre en soie jaune. Alors réfléchis bien avant de crier. Car Felipe devinerait immédiatement que nous avons couché ensemble et il n'épouserait jamais une femme souillée. Je doute que ce soit la première fois qu'un homme entre dans ton boudoir. Mais je ne pense pas avoir des intentions très honorables.Que dirait votre oncle s'il vous trouvait ici ? Votre petit jeu serait terminé. Mais je ne te crois pas si stupide. vous vous trompez ! rétorqua-t-elle. que je sache. La dernière chose dont je me souvienne.. Et que diable faites-vous ici ? grogna-t-elle. J'ai escaladé les buissons de lavande.Rabat-joie ! lança-t-il lorsqu'elle couvrit sa nudité. Si je criais. Il fallait éviter que Felipe soupçonnât un seul instant qu'il s'était passé quelque chose entre elle et un autre homme. Pauvre petite Krissoula cupide. petite. Elles le sont rarement d'ailleurs. ni de l'un ni de l'autre. furieuse.

Mon oncle et ce Jaime Ramirez manigancent quelque chose et je n'arrive pas à deviner quoi. . Qu'en dis-tu ? La tigresse n'a-t-elle pas envie de rentrer ses griffes pour qu'Esteban lui apprenne à ronronner ? Il lui caressa la joue et sous son regard intense. Il fallait un certain courage pour agir ainsi. San Martin ! Allez donc retrouver votre lit tout seul. alors que Felipe conversait dans le patio. petite.La ferme ! Si vous n'avez rien de mieux à faire que de m'observer avec ces yeux de bête sauvage. Pendant que vous jouez aux tourtereaux. .. vos caresses me laissent indifférente.Après ta danse de ce soir. adorable petite.Peuh ! lança-t-elle d'un air méprisant. Que voulez-vous vraiment ? .. Elle baissa les yeux et vit le désir d'Esteban tendre le tissu de son pantalon étroit. . malotru. J'espérais pouvoir régler ce problème rapidement.Très bien.Et si je préférais rester pour profiter des promesses de cette danse suggestive ? C'était bien pour moi que tu dansais. .Les regards ne me suffisent pas. . J'ai un autre service à te demander. une onde de feu la parcourut de la tête aux pieds. non? .Je vous l'ai déjà dit.Lequel ? reprit-elle. comme l'autre jour. repartez ! Et je prierai tous les saints du calendrier pour que vous vous rompiez le cou en descendant.Si j'accepte. Je te parie que plus d'un pauvre hère sur Tierra Rosa n'arrive pas à trouver le sommeil à cause de toi ! . est-ce que vous partirez ? . . . Se rappelant leurs ébats amoureux sur le lit de feuilles mortes.Si vite après cette difficile escalade ? Tu es bien pressée.. méfiante. et elle avait envie de s'abandonner dans ses bras. J'ai des idées bien plus intéressantes et je suis certain que tu les apprécieras. Seul un imbécile ou un demi-homme n'aurait pas compris ton invitation.Allez les rejoindre. je voudrais que tu essaies de soutirer des informations à mon oncle. et je ne suis ni l'un ni l'autre. Vous êtes aussi fou qu'ivre. Krissoula sentit ses résolutions fléchir. Avez-vous vraiment imaginé que je vous laisserais me toucher ? . Il était venu jusqu'à sa chambre afin de la séduire une nouvelle fois. je ne pensais pas que tu serais si distante. Elles ne tromperaient même pas une femme de chambre. Une seule caresse. puis passer à des choses plus agréables. Et cessez ces flatteries stupides.

Si tu en avais l'occasion. tu le sais. à Barcelone.Bâtard ! Coucher avec vous. . La colère de Felipe s'expliquait.... mais l'humiliait comme si elle n'était qu'une prostituée des bas quartiers. tu ferais bien plus que de danser pour moi ou de m'embrasser. idiote ! dit-il soudain. querida. dont les hidalgos des deux continents avaient imploré les faveurs. petite. son cœur battait la chamade. ni Krissoula ni Esteban. Soyons nous-mêmes. Dans le silence de la nuit. Tu vas réveiller tout Tierra Rosa. mais un homme et une femme qui ont besoin l'un de l'autre. le bruit résonna comme une suite d'explosions. Il s'était rapproché mais lorsqu'il leva la main pour lui caresser le visage... Sa colère semblait sincère. querida.. mais son corps la trahissait une nouvelle fois : ses genoux flanchaient. Et moi aussi je te veux. puis une boîte d'épingles.. C'est toi l'imbécile. un miroir. n'est-ce pas ? Où est le mal ? Tu es une jeune femme sensuelle et tu aimerais retrouver les émotions de notre première rencontre. jamais ! Vous êtes fou. si tu penses qu'un homme ignore lorsqu'une femme le désire. ..Ça suffit. Il la traitait comme si elle était une femelle en rut. sortez d'ici ! Il se baissa afin d'éviter les bombes qu'elle lui lançait et celles-ci s'écrasèrent contre le mur..Imbécile prétentieux ! Je ne danse pas pour des gens tels que vous. La rage violente qui animait Krissoula fit hésiter Esteban. S'était-il trompé.. Si vous étiez le dernier homme sur terre. ni espionne ni maître chanteur. prête à se vendre pour dix pesos ! Furieuse. la colère envahit Krissoula. et laisse-moi t'aimer. Pour la dernière fois. Ses désirs avaient-ils été si transparents ce soir ? Mon Dieu. mais tu dois abandonner ton rôle pendant quelques heures. dont la virginité avait autrefois été protégée telle une pierre précieuse en attendant son mariage. Qu'il eût la prétention de croire qu'elle se donnerait à lui une nouvelle fois la rendait folle ! Il se moquait qu'elle fût la nièce du seigneur gitan Ricardo Bal-lardo. . la passion cédant le pas à la colère. répliqua-t-il d'une voix dangereusement calme. Il n'avait aucune déférence pour la Reine du flamenco. et non une personne avec des sentiments et une âme. elle lui jeta sa brosse à cheveux à la figure. Viens t'allonger. j'embrasserais un singe plutôt que de me donner à vous ! Elle l'insultait de son mieux. en dépit des apparences ? Disait-elle la . Je t'offre une nuit que tu n'oublieras pas de sitôt..

je jurerai que vous m'avez surprise pendant que je me déshabillais et que j'ai été obligée de protéger mon honneur. mêlée .Oui ! répliqua-t-elle. . il lui serra fortement un sein. petite catin ! Elle hésita et d'une main.. Et il aura la loi de son côté. perdant son sang-froid. Lorsque Felipe aura entendu mon histoire. . siffla Esteban d'un air sombre. triomphante.Il faudra me passer sur le corps. il écrasa sa bouche sur la sienne. Tu oublies que c'est moi le maître de ce petit jeu. même si c'était une question de vie ou de mort. Si vous ne partez pas tout de suite. je n'hésiterai pas à parler et vous.Ainsi. Krissoula. Je lui dirai que vous m'avez menacée de tout faire pour empêcher notre mariage et lui prendre Tierra Rosa. Si Felipe vous trouve. vous vous retrouverez à la rue. tes menaces sont allées trop loin.. Avant qu'elle pût réagir. il est le propriétaire de cette estancia. Moi. Poussez-moi à bout et je jure que dans trois mois.Tant mieux si je réveille tout le monde ! cria-t-elle. moi. peut-être le détestait-elle vraiment.Si c'est votre désir. et que votre intention était de me séduire. Krissoula se couvrit la poitrine de ses mains : il était devenu fou furieux ! L'attirant brutalement contre lui. sa fiancée innocente. je raconterai la vérité à Felipe.Cette fois. je n'ai rien à craindre.vérité : loin d'être une catin. avec vos yeux pour pleurer ! . décidé à lui faire si peur qu'elle ne penserait plus jamais à le trahir. je danserai sur votre tombe. Tu as besoin d'une bonne leçon pour apprendre l'obéissance. Déshabille-toi. Un rappel du lieu où nous nous sommes rencontrés. Si vous m'obligez à coucher avec vous. et la jeune femme poussa un gémissement de douleur. comme elle le prétendait depuis le début? . il vous chassera d'ici. señor l'intendant. je serai sa femme et la maîtresse de Tierra Rosa. Ravageant l'intimité de sa bouche. Etouffant un cri de terreur.. tu me trahirais ? grogna-t-il d'une voix terrible et menaçante. Comment nous nous sommes rencontrés à Barcelone. ne l'oubliez pas ! Quoi que vous disiez. . et votre idée de m'utiliser comme espionne pour trouver la preuve de votre légitimité. il lui arracha la robe de chambre en soie. la punissant pour ses paroles menaçantes. .. était-elle bien plus innocente qu'il le croyait? Ou alors. meurtrissant ses lèvres. je suis certaine que Felipe n'hésitera pas à vous rendre ce service ! Et moi. pour y parvenir ! Le sourire d'Esteban disparut. il déchira de haut en bas sa chemise de nuit.

vous devez m'écouter. il effleura la bouche meurtrie par les précédents baisers.. capable de maltraiter une femme. elle saurait qui était le maître. aucune jouissance. Mais Esteban n'avait pas compté avec la réaction de Krissoula. cette fois. Je te veux maintenant. Maintenant ça suffit. répliqua-t-il froidement. je n'ai jamais voulu vous trahir. lui pétrissant les seins comme si elle n'était qu'une vulgaire fille des rues pour laquelle il aurait payé argent comptant. Sans caresse. Esteban faillit se ressaisir et lui faire l'amour avec tendresse... Malgré sa peur et sa colère. Il s'était juré que.Allonge-toi ! S'arrachant à lui. . et ordonna d'une voix rauque : . Trouvant la jointure de ses cuisses. ni baiser ou parole tendre. Esteban y enfonça ses doigts. Mais il se rappela ses insultes.à un sombre plaisir. Krissoula. Ses yeux dorés fixés sur les siens.Je vous en prie.Allonge-toi.Allonge-toi ! . Allonge-toi ! . Tu pourras ajouter notre soirée à la fable que tu iras rapporter à mon oncle. S'insinuant entre ces lèvres chaudes et intimes.Esteban. A la lumière de la bougie. elle en fut humiliée : Esteban ne manquerait pas de sentir qu'elle était excitée. . il n'était pas un homme cruel.J'ai menti. Je le jure ! . ravissante menteuse. elle ne ressentirait aucun plaisir. couche-toi sur le dos. il ressentit un plaisir plus intense que dans ses rêves erotiques les plus débridés. Elle essaya en vain de le repousser. Tu trahirais ta propre grand-mère pour de l'argent. Krissoula maudit la traîtrise de son corps. Un instant. . s'enfonçant d'un seul coup puissant. Un genou remonté entre les cuisses de la jeune femme. ses menaces et défît son pantalon. prête à l'accueillir. De plus. il se jeta sur elle dès qu'elle fut allongée sur le lit. les traits de son beau visage prenaient un air sauvage.Menteuse. Ne me faites pas ça. elle implora encore : . la lèvre de Krissoula trembla légèrement. Devait-il encore gagner ce soir et retourner sa dangereuse sensualité contre elle ? La soulevant d'un bras puissant... Le corps délicat de .J'en ai entendu assez pour ce soir. je vous en supplie. les deux mains de chaque côté de ses épaules.. Esteban pénétra la douceur de la jeune femme. muchacha ! Retirant sa chemise. Ce soir.Je jure que je ne dirai rien. il la surveillait tel un aigle. .

Esteban fut surpris de voir qu'elle ne pleurait pas. Lorsqu'elle lui caressa le dos. toi et moi. Un seul mot. il aurait dû se retirer maintenant et lui refuser l'extase. Les seins fermes et élastiques s'écrasaient contre son torse et lui procuraient d'exquises sensations. Krissoula se calma. Il sentit son corps félin se tendre : dans quelques secondes.. gerbe d'étincelles. la pression augmenta dans ses reins et la jouissance explosa en lui.Krissoula lui offrait sa perfection.. Est-ce que ça te plairait ? Nous allons conclure un marché. Oh. Arquant ses reins.. Compris ? Krissoula était tétanisée. tu le regretteras jusqu'à la fin de tes jours. pas moi ! Un mot malheureux et je m'arrangerai pour t'envoyer dans les barrios de Buenos Aires. Tu m'obéiras au doigt et à l'œil et si tu menaces une nouvelle fois de me trahir. Krissoula poussa un cri de désespoir : . Pour la punir.. Salaud ! Je vous hais ! Enfonçant sa tête dans l'oreiller.Comment pouvez-vous.. Il empoigna ses cheveux d'ébène et dévora sa bouche de baisers. Brusquement. Esteban. feu d'artifice qui lui arracha un soupir de plaisir aigu. où des dizaines de marins ivres te passeront dessus tous les jours..Que cela te soit une leçon. je saurai être un allié fidèle ou un ennemi mortel. son regard égaré fonça sous l'effet de la volupté. Bouleversé par la puissance de cette sensation.Esteban. cruellement abandonnée au seuil de l'extase. grogna-t-il en l'arrachant au lit et en la secouant. et tu le regretteras. . . Aucune ville ne sera assez grande pour te cacher. Elle ne l'avait jamais vu aussi impitoyable. chuchota-t-il avec une violence maîtrisée qui effraya la jeune femme. elle l'attira davantage encore dans ses profondeurs veloutées. Tel l'orage qui gronde au-dessus des montagnes. . petite. il se retira aussitôt et saisit son pantalon. ses ongles lui griffant légèrement les épaules. il fut parcouru d'un frémissement. ? murmura-t-elle. mais fut obligée de lever la tête lorsqu'il lui saisit le menton. la jouissance allait la submerger. crois-moi. . Quand tout ceci sera terminé. Ce sera toi qui te retrouveras à la rue.Je t'ai demandé si tu m'avais compris. Mais c'était impossible : son propre désir exigeait d'être assouvi. elle ne le regarda pas s'habiller.

Que faire ? Suivre son plan en espérant que l'odieux Felipe trouverait un moyen de se débarrasser de San Martin.Krissoula.Je pars pour l'instant. Mais garde en mémoire ce que j'ai dit. êtes-vous encore là ? chuchota-t-elle. Es-tu tombée par terre ? . chiquita. .. .. Il l'avait sévèrement punie. l'utilisant comme un paquet de chair. est-ce que ça va ? appela une voix inquiète dans le couloir. Quelle maladroite ! On rangera tout cela demain matin. J'ai quelques bleus aux chevilles.. Regarde ce désordre ! Mon miroir s'est cassé.San Martin. J'étais si furieuse que... Sofia. On tambourina à la porte et le bruit les fit sursauter. encore choquée par la véhémence d'Esteban.Bien. . ajouta-t-il. elle se retourna dans son lit. son travail accompli ? . Krissoula s'approcha du balcon. et puis zut ! J'ai compris. oh.Petite. . s'éclipsant par la porte-fenêtre. conclut-il. Avait-il été sur le point de l'embrasser à nouveau ? Krissoula ne le saurait jamais. Sofia. Elle poussa un soupir de soulagement.Oui. elle ne laisserait plus jamais ses fenêtres ouvertes. va te recoucher.. Pas de réponse. Ou dois-je m'en débarrasser ? . Jusqu'à l'aube. vous me faites mal. répondit Krissoula. j'ai parfaitement compris ! Maintenant lâchez-moi. ou ne prendre aucun risque. que se passe-t-il ? s'écria Sofia. ma brosse à cheveux a volé dans les airs.T'es-tu fait mal ? J'ai entendu des bruits terribles. . Désormais. une robe de chambre en flanelle boutonnée jusqu'au cou.. la duègne tenait une bougie à la main. incapable de trouver le sommeil. .Vous partez ? demanda Krissoula. Quelle idiote d'avoir trahi ses intentions pour le pousser à bout ! Elle avait agi comme une gamine. trouver les documents et s'enfuir de Tierra Rosa. Lorsqu'elle eut refermé la porte derrière elle.. . vous devez me croire. Les cheveux défaits. j'ai renversé ma coiffeuse en me couchant. je n'avais pas vraiment l'intention de vous trahir. mais Esteban.J'arrive. rapprochant son visage du sien. Les hommes de la trempe d'Esteban de San Martin n'étaient pas des jouets.Ce n'est rien. Ne t'inquiète pas. oui. Sa violence l'avait terrifiée : elle n'oserait plus jamais le doubler car il n'hésiterait pas à la tuer.. Comme une idiote. rasséréné.

. San Martin veillerait à ce qu'elle n'atteignît pas sa vingtième année..C'était la décision la plus grave qu'elle eût à prendre en dix-neuf ans d'existence. . et si elle se trompait.

n'était capable de méchanceté. Un jour prochain. quelques patères pour accrocher des vêtements et une selle. Felipe paierait pour ses crimes. mais après l'intermède troublant avec Krissoula. gambada autour de lui en aboyant. Bien qu'il ne fût pas un gaucho lui-même.. il possédait vingt superbes palominos. se ressemblant comme des frères. il atteignit la petite maison réservée à l'intendant de Tierra Rosa. s'amusant à présenter ses six animaux lors de foires ou de festivals. Un autre soir. La lune baignait les hautes herbes d'une lueur argentée et Esteban dut ralentir sa monture afin d'éviter les trous où l'animal aurait pu se casser une jambe. laissant derrière lui la grande maison et les invités de Felipe qui conversaient encore dans le patio. Esteban dirigea son cheval vers les immenses étendues de la pampa. Esteban n'avait pas eu le temps de s'interposer et le magnifique étalon avait été tué. il le relâcha dans le corral où se trouvaient les six autres bais qui lui appartenaient. Après avoir abreuvé son cheval. Cela datait de deux ans. mais elle était tombée en désuétude. . caressant leurs naseaux soyeux et murmurant leurs noms. Felipe avait ordonné d'abattre Rayo . fou de douleur d'avoir perdu son père.. C'était une ancienne tradition gaucho que de rassembler plusieurs chevaux de la même robe. l'idée avait séduit Esteban et depuis quelques années il achetait et revendait ses chevaux. Son immense chien. comme les gauchos.10 D'un coup de talon rageur. Son père avait fait de même et à sa mort. il aurait rejoint ses compagnons. à la robe claire et aux crinières et queues blanches. imbibés de vin rouge et de ce rhum distribué par Felipe pendant la fête. Il était décidé à élucider le mystère qui entourait la mort de son père adoré et à le venger. Ils vinrent quémander une sucrerie et il resta quelques instants avec eux. il avait besoin de rassembler ses pensées. ce qui lui évitait de dormir à même le sol dans des cabanons. Royo. Le modeste cottage contrastait avec l'opulence de Tierra Rosa : deux petites pièces peintes à la chaux. Après une demi-heure. mais la détresse et la colère d'Esteban ne s'étaient pas apaisées. pas même l'étalon Rayo qu'on avait accusé du meurtre d'Alejandro. Une fois maître de 1'estancia. Aucune de ces bêtes.

l'enfant n'avait jamais été sale. à l'époque. Alejandro de Aguilar.. les nuits d'hiver étaient souvent froides et humides. son père aurait voulu les avoir près de lui. Il avait connu la faim. Grâce aux nombreux ruisseaux qui s'entrecroisaient dans les plaines. le choléra et la fièvre jaune avaient fait des centaines de victimes parmi les bourgeois et les pauvres de la ville. Malade. il se souvint aussi de sa mère lui répétant sans relâche qu'il était le fils d'un riche propriétaire terrien. sales comme des rats. les moissons étaient abondantes. mais il neigeait rarement. mais pas la saleté ! Sa mère. promit-il à son chien en allumant le feu dans l'âtre qu'il avait construit de ses propres mains. et il s'était retrouvé seul. un homme n'a besoin que de Dieu et de sa fierté. Protégé comme par miracle. l'humidité glaciale des hivers. un homme pouvait se tenir propre. Ceux qui vivaient dans des tanières. Esteban n'avait pas voulu se priver de ce confort. nourrir une grande famille et dans cette terre fertile. boire à satiété. Le regard perdu dans les flammes jaune et rouge. lorsque Esteban et sa mère habitaient une seule pièce au-dessus d'une taverne dans l'un des barrios de Buenos Aires. Cette année-là. Sur son honneur. il avait toujours acquiescé de manière solennelle. Comment un souillon oserait-il se présenter devant Dieu? Aujourd'hui. Même dans son enfance. ce souvenir le faisait sourire . Dix ans. avec comme unique trésor la promesse qu'il lui avait faite. n'avaient aucune excuse. Maria de San Martin n'avait pas les moyens d'appeler un médecin. c'est nous qui habiterons une maison confortable et pas señor Felipe de Aguilar. Esteban n'avait pas suivi sa mère dans la mort. Il avait dix ans et personne vers qui se tourner. Dans la pampa. abreuver son troupeau et irriguer ses champs. les fièvres en été. mon fils.Bientôt. . Maria de San Martin dont il portait le nom. Selon elle. Royo mon ami.. Il y avait assez de pâturages pour élever du bétail. mais de toute façon sa maladie était incurable. Seules quelques-unes des cabanes possédaient une cheminée comme la sienne. y avait veillé. . l'enfant avait juré de ne pas révéler le nom de son père jusqu'à ce que sa mère lui en donnât la permission.Pour mener une vie digne. lui disait-elle. mais ils devaient rester cachés car de mystérieuses personnes leur voulaient du mal et cherchaient à retirer le petit Esteban à sa chère maman..

debout dans la rivière.C'est déjà fait ! rétorquait la jolie Consuela. plus costauds. D'ailleurs. Parmi les déchets de l'humanité qui hantaient ces quartiers sinistres. brandissant une paire de culottes en dentelle. Pour toi. Consuela ? Plus ils sont jeunes.Les morts ne peuvent pas danser. à dix ans. hein. Esteban s'était enfui sans demander son reste. il était retourné vers les femmes près de la rivière. aient fini de chercher leur nourriture. d'où montaient les relents de puanteur du plein été. plus vieux. Sinon. D'habitude. Ayant désiré Maria de San Martin depuis leur première rencontre. il s'endormait dans des culs-de-sac sur des détritus ou près des poubelles. pour fouiller à son tour les ordures à la recherche de quelque morceau de viande ou de pain oublié. De leurs voix sensuelles et chaleureuses.As-tu déjà eu ta première femme ? riaient-elles. il était furieux qu'elle se fût toujours refusée à lui. Quatre ans plus tard. Le gamin était devenu un homme. Pas de travail. tu es déjà un homme. elles l'avaient accueilli en le complimentant sur son allure. Consuela pourra p't-être t'aider. La vie n'avait pas été facile. les habitants des barrios s'entraidaient en cas de difficulté. elle baissera la culotte sans problème ! . plus elle les aime. et il n'avait aucune intention de s'occuper de l'orphelin. Chaque soir. mais il avait changé et elles n'avaient pas osé se moquer de lui.. avait déclaré Luigi. La faim et la peur étaient ses deux plus fidèles compagnes. Luigi l'avait expédié dans la ruelle poussiéreuse. il n'avait pas levé le petit doigt pour l'aider pendant sa maladie. Mais elles le taquinaient en le traitant de « beau p'tit homme » et en lui demandant s'il était encore vierge. le seul souvenir de cette période étant une détresse si intense qu'il aurait voulu mourir pour rejoindre sa mère et ne plus être seul. Salut ! Reviens quand tu seras riche et offre un verre au vieux Luigi ! Avec un coup de pied. regardant les femmes noires et mulâtres laver le linge sale sur les rochers. Esteban s'était promené le long de la rivière. seule régnait la loi du plus fort. Tu peux te débrouiller tout seul. Aigri. . Les premières semaines furent une longue suite de journées qui se confondaient les unes avec les autres. pas d'argent pour payer ta chambre. . il attendait que les autres charognards des barrios. mais Luigi était une exception. le propriétaire de la taverne où travaillait Maria. N'ayant nulle part où aller. Intimidé. Evitant de fréquenter les dangereuses ruelles la nuit.

puis il s'élança. . Mais les murs lui offraient aussi une certaine protection et il était épuisé. il serait difficile de s'échapper. Demain..Au voleur ! s'écria Méndez.. Bientôt arriverait le chariot sur lequel Méndez et ses fils chargeaient les pâtisseries et les petits pains qui seraient ensuite livrés dans les boulangeries des beaux quartiers. parviendrait-il à saisir un pain ou deux et à s'enfuir ? Et s'il était attrapé ? Il haussa les épaules d'un air fataliste : il n'avait plus rien à perdre. . Il serra la miche contre sa poitrine. non loin des quais. c'est nous qui les faisons.Une nuit. Qu'importe ! Rassemblant ses maigres forces. donne-moi ça ! Devant lui. N'ayant plus la force de se tenir debout. il franchit une dernière barrière et s'arrêta pour reprendre son souffle. étonné par son propre courage.Aïe ! Sale morveux ! Tu m'as mordu. il s'agenouilla et porta le pain à ses lèvres. mais Esteban galopait déjà vers une ruelle où il escalada la montagne d'ordures. le cœur battant. affamé. jambes écartées.. Trois autres garçons se tenaient derrière lui et leurs visages fermés ne présageaient rien de bon.Menteur ! Tu l'as volé et les vols dans La Boca. Donne ça ! Lorsque le voyou voulut saisir le pain. il attendit le moment propice. il y aurait un mendiant de moins dans les barrios. la faim devint intolérable : pour se remplir l'estomac. Dans cette cour abandonnée. . S'il était assez leste. hein ? Tu vas le payer cher ! Un coup de poing et Esteban se retrouva allongé sur le dos. Il est à moi.Hé toi. les odeurs délicieuses de pain fraîchement cuit lui mirent l'eau à la bouche. Après une heure de course. sauta par-dessus un mur et continua à courir dans l'enchevêtrement des passages sombres des barrios. répondit Esteban. fou de rage. Aveuglé par la haine. poings sur les hanches. encore chaude. Le pain ! Comme il sentait bon ! Cette croûte dorée. le toisait d'un air mauvais. et tu n'es pas de chez nous. si heureux que la tête lui tournait. et un corps de plus flottant sur les eaux jaunâtres du Rio de La Plata. évitant un fils Méndez afin de saisir une miche de pain. il découvrit des fontaines écroulées et des orangers à moitié morts. S'attardant à l'aube devant la boulangerie d'un certain señor Méndez. Sur les quatre côtés se dressaient des murs imposants : ce n'était pas un bon endroit où se reposer car en cas d'urgence. il était prêt à prendre tous les risques et même à voler.. un garçon de quatre ou cinq ans son aîné.Non. Esteban lui mordit l'avant-bras jusqu'au sang. compris ? C'est notre barrio ici. . Esteban arracha à son ennemi une poignée de cheveux gras . .

dans un brouillard épais. deux dents cassées. comme si le soleil avait disparu. le ciel était bleu. avec un effort surhumain. mais la rage de celui-ci décuplait ses forces et il s'était juré de ne pas abandonner facilement. la misère. il pensa un instant avoir gagné. Corps emmêlés. La lumière joyeuse du feu de bois projetait des ombres dansantes contre les murs blancs. il se vengea avec ses poings et tabassa le garçon à ses pieds.. Après avoir moulu une poignée de grains de café colombien.. d'un bleu infini. Il sentit la pointe du couteau lui entailler la poitrine. la lame de son couteau à cran d'arrêt scintillant dans le soleil. il alluma un cigarillo. et il n'y eut plus rien qu'un merveilleux oubli. Esteban éprouva une grande satisfaction. Ses forces l'avaient abandonné. un arôme délicieux envahit la pièce. un liquide chaud coula sur ses côtes. regrettant d'avoir abusé de l'alcool lors de Yasado. Je vais découper ton sale petit cœur et le bouffer avec ton pain. Les côtes endolories par les coups de pied. les garçons le clouèrent au sol. Esteban parvint à prendre le dessus et à s'asseoir sur son agresseur. l'air se chargea d'électricité.. les muscles se tendirent. les deux garçons roulèrent dans la poussière. Leur chef étant en difficulté. Lorsque. Voyant le visage ensanglanté du jeune garçon. Aussitôt. tu vas le regretter ! menaça Antonio. ! On va t'apprendre à chanter. ils devraient se battre jusqu'au bout ! Trois nez en sang. les trois garçons se jetèrent sur Esteban. Pour accompagner son café. il savait que sa fin approchait et cela lui était égal. Esteban fit un effort pour chasser ces vieux souvenirs qui affluaient. ..et le frappa de son mieux au visage et sur la poitrine. la solitude.. un œil au beurre noir. En quelques instants. la tête sur le point d'éclater.Maman. Esteban ne put réagir lorsque Antonio lui déchira sa chemise. ce qui le rendait nostalgique.. En quelques secondes. . l'injustice d'une vie qui lui avait pris la seule personne qu'il eût jamais aimée. . la lutte changea de nature : les mouvements se firent plus lents. jusqu'à ce qu'il ouvrît à nouveau les yeux et aperçût le visage sévère du compadrito Rolôn Seve-rino. murmura-t-il à travers ses lèvres tuméfiées.. S'ils voulaient son pain. translucide. Esteban eut l'impression qu'il se déplaçait au ralenti.Maintenant. il posa la cafetière sur le poêle allumé. et l'un des garçons brandit un couteau. vais-je enfin te retrouver ? Et puis le ciel s'obscurcit. Qu'avait-il encore d'humain? Ne connaissant que la faim. Au-dessus de sa tête. chien..

Krissoula. Chaque émotion ressentie vibrait avec une intensité particulière. Quel mystère envoûtant que cette fille ! Elle provoquait chez lui des sentiments contradictoires.. Il fallait agir. certes. c'était le feu intérieur qui l'animait. Malgré eux.. il essaierait de soulager la misère de ces victimes innocentes ! Perdu dans ses pensées. N'avait-elle pas dansé pour lui ? Chaque geste. la courtisane ou la vertueuse. Il était revenu plusieurs fois sur les rives du fleuve. l'horreur n'avait pas changé. aujourd'hui. sans argent. il savait aussi que ce feu passionné qui les dévorait risquait de les consumer. chaque mouvement gracieux de son corps était un appel sensuel. erraient dans les ruelles sordides. il fixa les flammes d'un regard vague. le destin les avait projetés l'un vers l'autre. la logique était mise à rude épreuve : il avait suffi d'un seul regard dans la cuisine de Tierra Rosa. maintenant. Cette fois. Ni Krissoula ni lui n'étaient capables d'aimer à moitié. Lui aussi la désirait et il s'était promis de la posséder. Parfois. cette sensualité qui contrastait avec la fraîcheur et l'innocence de ses attitudes.. A chaque fois. Esteban avait connu des femmes belles et vertueuses. Ce qui la différenciait des autres. et Esteban avait compris qu'ils seraient amants. une curiosité distante. il serra les poings : si seulement Tierra Rosa lui appartenait. avec son visage délicat. puis ses épaules s'affaissèrent. pour s'apercevoir qu'à la Cité des Enfants. Amour ou haine. il n'avait ressenti qu'un attrait passager. Il était certain que Krissoula était prête à le trahir. En homme lucide. sans nourriture ni toit pour se protéger. Il ne servait à rien de ruminer le passé.Ces jours passés dans les barrios appartenaient au passé. ? . mais il avait connu des femmes plus belles encore. relevant le défi de les séduire et le plus souvent. mais il en avait accepté les dangers. sans jamais s'attacher. comment pouvait-il les aider? Frustré. Et lui. Puis il était passé à une autre. afin de préparer l'avenir. elle le désirait. Qui était la véritable Krissoula ? L'enfant perdue ou la femme passionnée. mais aussi des filles légères. il n'avait pas tenu parole. Bien qu'il eût juré à Rolôn Severino qu'il ne retournerait jamais dans ces taudis où la cruauté des hommes tuait aussi sûrement que le choléra et la faim. Esteban. son regard et son corps envoûtants. joie ou détresse. il y était parvenu sans peine. mais il connaissait assez bien les femmes pour savoir qu'en même temps. lui revinrent en mémoire.. tour à tour furieux ou enjôleurs. Elle était belle. malades. était unique en son genre. un jour ou l'autre. Des enfants abandonnés. les yeux dorés de Krissoula Ballardo. ses cheveux d'ébène. elle...

ainsi elle souffrirait moins.. Royo ? demanda-t-il à son chien.Qu'en penses-tu.. Possédant un tempérament de battant. craignant de succomber à ses charmes et de laisser son cœur gouverner sa raison. Dieu sait quelle idée lui passera par la tête. Puis-je lui faire confiance ou pas ? J'en doute.En elle. elle recommencera à lutter. la détermination de surmonter les obstacles. Lorsqu'elle sera remise de la peur que je lui ai infligée ce soir. Ses lèvres douces lui effleurant la joue. il l'avait évitée lors de la première année en Espagne. il avait suffi d'un après-midi pour bouleverser ses projets. Les professeurs qu'il avait engagés n'avaient pu effacer cette méfiance qui lui servait d'armure. l'obstination de réussir. . Mais puisqu'il n'y avait pas d'avenir possible pour eux. Son corps souple s'arquant vers lui. la lutte pour survivre dans un monde hostile. comme cet instinct de survie. mais intérieurement elle était terrifiée. la solitude. la douceur de sa féminité offerte à ses rêves les plus fous. elle protégeait toujours ses arrières. pourquoi compliquer les choses ? Malheureusement.. il avait aussitôt reconnu des valeurs qu'il partageait.. Esteban n'était pas aveugle : il savait que Krissoula s'était attachée à lui. Il avait aussi noté comment elle s'était installée à l'écart avec une assiette remplie de nourriture. A cause de cela. née d'une vie qui ne donnait pas droit à l'erreur. les jours sans lendemain. Ses seins fermes. Lorsqu'il l'avait présentée aux invités. A mon avis.. soit par une porte de sortie. leurs étreintes passionnées avaient augmenté son désir. il avait senti son corps se tendre comme un arc. en avait dégusté chaque bouchée d'un air appliqué. intelligente. Au lieu de satisfaire sa curiosité. elle avait su murmurer des compliments. elle pariera sur don Felipe et enverra l'imbécile de San Martin et sa promesse de récompense au diable ! Son rire amer résonna dans la cabane. indomptable.. Cette petite sorcière a les cartes en main et c'est loin d'être une idiote... n'est-ce pas ? » Excellente actrice. puis se relâcher avec un sourire qui semblait dire : « Tu vois. alors que les nantis qui se pavanaient autour du patio se moquaient totalement des soins qu'on avait portés à la nourriture. Esteban n'appréciait pas les femmes qui minaudaient et se plaignaient au moindre problème. ses cuisses soyeuses.. C'était une femme exceptionnelle ! Courageuse.. La petite avait connu la faim. Habilement. . Tant pis si elle le haïssait ! Il fallait qu'elle termine son travail et qu'elle parte. j'ai réussi à les manipuler. soit en s'assurant de la présence d'Esteban à ses côtés.

même s'il faut me trahir et épouser mon oncle. elle ne reculera devant rien. Royo. très attentivement. Royo. Il va falloir la surveiller. il songea que c'était finalement un projet plutôt réjouissant. en dépit de ses paroles.Non. Pour survivre. Prenant une gorgée de café.. . je ne lui fais pas confiance.

señor. señor l'intendant ! Tout va bien maintenant. était dans un triste état. c'était déjà arrivé. les gauchos veillaient à maintenir le calme. L'arôme du café chatouilla les narines d'Este-ban qui le préférait de beaucoup au maté. Se frottant les mains sous son poncho.Bien sûr. nous avons suivi vos instructions. Emmitouflés dans leurs ponchos afin de se protéger du vent frais. D'un coup de talon. Certains d'entre eux s'étaient regroupés pour se réchauffer avec une tasse de café matinale ou une gorgée de maté.Hola. issues des animaux qui avaient échappé aux conquistadores trois siècles auparavant. mais vous avez raté l'excitation de ce matin. ils avaient aussi eu le droit de capturer les chevaux sauvages qui parcouraient l'immensité de l'Argentine et de les dresser.Hola.Vous leur avez donné ce qu'ils voulaient ? . Alejandro avait décidé d'améliorer son élevage en important du bétail d'Ecosse. . il se demanda s'il allait neiger. .Que s'est-il passé ? demanda Esteban en mettant pied à terre.11 Pendant l'été. par des croisements habiles. surveillant d'un œil avisé les troupeaux qui broutaient autour de lui. Leur chef.Une bande d'Indiens affamés s'est présentée à l'aube. dispersés sur les prairies vertes et jaunes de la pampa. En quelques années. . Les vaches encore à moitié sauvages donnant une viande de médiocre qualité.. la terre fertile se transformait en boue sous le piétinement de leurs milliers de sabots. Les chutes de neige étaient rares dans la pampa. Au-dessus d'un feu de bois rôtissait déjà une carcasse de bœuf qui serait dorée à point pour leur seul repas de la journée. . Esteban arrêta son cheval. le vieux Diable Bleu. il encouragea Bárbaro à se diriger vers le campement des gauchos. en fin d'après-midi. Grâce à une licence spéciale. . les troupeaux de Tierra Rosa. mais en hiver. En Amérique du Nord comme au Sud. Ils ont fait les demandes habituelles. les éleveurs tels Alejandro de Aguilar et son père avaient formé leurs troupeaux à partir de vaches sauvages. soulevaient des nuages de poussière. Tadeo ! Tout est calme par ici ? . il avait réussi à tripler sa production de viande. mais pendant les mois d'hiver.

il n'avait plus jamais reparlé de sa femme à Esteban et n'avait plus mentionné son portrait. soit pour oublier un mariage malheureux. Après avoir affirmé que son amour pour Manuela n'avait jamais faibli et que les méchantes rumeurs qui avaient fait souffrir la jeune mariée l'avaient lui aussi humilié. de la production de viande et de sel. Lui et ses hommes avaient l'air si mal en point. .Je comprends.Je suis certain que don Felipe comprendra. Le fauteuil en cuir patiné qu'affectionnait son père. Il préférera perdre quelques animaux sans valeur plutôt que voir s'enfuir tout un troupeau comme la dernière fois. à la fois un cadeau du Ciel et la cause de leurs tourments.. mais pas des meilleures. señor. Alejandro lui avait patiemment expliqué les finesses de la comptabilité. se souvenant des moments passés dans cette même pièce en compagnie de son père. J'espère que ces Indiens ont les mâchoires solides. . les livres aux reliures sombres. Certaines. mais pas davantage. Peu après l'arrivée d'Esteban à Tierra Rosa.Avec Felipe. Ce cher don Felipe risquerait de penser que je me crée mon propre troupeau ! . Ainsi.. Seul un imbécile ne tire pas de leçons de ses erreurs. croyez-moi..Diable Bleu m'a fait comprendre qu'ils étaient nombreux. Tadeo. Alejandro avait fait retirer le portrait du bureau. Tu es un homme bon. . Verse-moi du café et puis j'irai le voir. don Felipe avait jugé bon de le ressortir des appartements de la défunte.Combien de têtes ? . il remarqua que le portrait de dona Ma-nuela avait été accroché à son ancienne place. Les livres de comptes de la propriété ouverts sur la table. Soudain. Esteban détailla la peinture : la ressemblance avec Krissoula était frappante. de toute façon. Tant de souvenirs heureux. Assis sur une chaise.Pourquoi en as-tu donné autant? . Une ou deux peuvent passer inaperçues. Ils en auront besoin. le grand bureau plat orné de bronze et de cuir.. on ne sait jamais.Treize. auraient rendu l'âme dans quelques jours. Soit par respect pour la mère d'Esteban.. au-dessus de la cheminée. Esteban arpentait le bureau de Felipe à Tierra Rosa. avec des vieillards et des enfants. mais il faudra que je signale la disparition de treize têtes au patron. Deux heures plus tard. J'ai choisi des bêtes âgées ou blessées. Les deux femmes possédaient la même beauté. .

Les sommes inscrites à l'encre rouge dans un livre de comptes confirmèrent ses craintes : Felipe ignorait comment diriger une estancia. José de Aguilar. Comment Esteban pouvait-il rester indifférent? .. Esteban avait appris. de trop faibles rentrées financières. il suffirait désormais de quelques mois et la ruine de Tierra Rosa serait complète. son avenir avec Felipe serait bien sombre. La vie même de Krissoula serait en danger. ce sinistre individu qui avait probablement tué Alejandro pour s'emparer de l'hacienda ! Si Krissoula décidait de le trahir en épousant son oncle. il n'était donc pas étonnant qu'il eût été amoureux de sa femme. S'étant rendu au cimetière familial afin de prier sur la tombe de son père. Après deux années désastreuses. Sa légitimité établie. .Tu cherches quelque chose. Esteban referma le livre d'un claquement sec. San Martin ? ironisa Felipe en entrant dans le bureau. Felipe avait toujours jalousé son frère cadet . il les ouvrit un à un et feuilleta les différents dossiers. Manuela et l'impétueuse petite gitane n'avaient que leur physique en commun ! Krissoula ne serait aimée par Felipe qu'en souvenir de la disparue. Et que se passerait-il si son comportement différait trop de celui de Manuela ? Jusqu'où irait Felipe pour transformer sa jeune épouse en une femme décédée depuis des années ? Un frisson parcourut l'échiné d'Esteban. Dès qu'Esteban avait vu Krissoula à Barcelone. pas d'investissements judicieux. l'amour que Felipe avait éprouvé pour Manuela.Peu après le décès de son père. par un chantage habile. le visage en larmes. en contrepartie. des prêts importants à un certain J. Ainsi.. il n'aurait aucun scrupule à chasser Felipe. il ne reculerait devant rien pour obtenir ce qu'il désirait. par hasard. Bien qu'il sût que les nombreux tiroirs du bureau ne contenaient rien d'intéressant. les bras chargés de fleurs. Furieux. Ramirez avec. il avait découvert Felipe agenouillé près de celle de Manuela. il avait convaincu la jeune gitane de l'aider. Tel qu'il connaissait son oncle. pas d'achats de marchandises indispensables à la bonne marche de l'élevage. Il s'était éclipsé sans se faire voir. il avait deviné que sa ressemblance avec Manuela lui donnerait accès à Tierra Rosa et. Felipe aurait détruit l'œuvre élaborée avec tant de patience par Alejandro et son père. Il y avait trop de dépenses frivoles et inutiles.

Tu pourras les examiner la semaine prochaine. n'est-ce pas ? Un jour. La mort d'Alejandro l'avait sauvé du précipice. S'il gardait la tête froide pendant encore quinze jours. il s'en sortirait. et Felipe ignorait comment exploiter une estancia. La livraison d'armes en provenance d'Amérique du Nord.. sans se donner la peine de se lever et de montrer au vieil homme une déférence qu'il n'éprouvait pas.J'ai été très occupé récemment. Felipe se savait vaincu : un intendant agissait selon les instructions de son maître. Pour toi. il fallait tenir..Si j'en ai le temps. je suis don Felipe.. continua Felipe. D'ailleurs. ne tarderait plus. et Tierra Rosa sera ruinée. Lorsque son frère avait eu son « accident ». peut-être deux. Ces comptes auraient besoin d'être révisés. Je peux facilement donner la place à quelqu'un d'autre. . maîtrisant sa colère. admit Felipe. Felipe avait ruiné par son incompétence les propriétés et les lucratives entreprises d'import-export héritées de son père. Tenir..C'est une question superflue. Après tous ses efforts. à moins que vous ne cessiez vos dépenses inutiles et ces prêts à Ramirez que vous n'avez plus les moyens d'accorder. . répliqua Esteban avec insolence. Ramirez avait juré que Zamora et ses hommes étaient fin prêts : ils attendaient les fusils et les munitions. oncle Felipe. achetées grâce aux prêts accordés à Ramirez. mon oncle. risquant de perdre sa fortune et d'entacher la réputation des Aguilar.. oncle Felipe ? J'ai jeté un coup d'oeil aux comptes avant votre arrivée et j'en ai déduit que vous avez beaucoup plus besoin de moi que moi de vous. . . je mettrai la main dessus. Felipe était à deux doigts de la faillite. je doute qu'il les rembourse jamais. et vous savez où se trouve ce document. mais il espérait aussi obtenir le poste au gouvernement que Ramirez lui avait promis. il ne voulait pas perdre Tierra Rosa. après les risques qu'il avait pris. Vous pouvez en effet trouver un autre intendant. et ce jour-là vous serez jeté dehors.Je t'ai déjà demandé de ne pas m'appeler « mon oncle ». Un an. mais personne ne connaît Tierra Rosa aussi bien que moi. rien de plus. Dans les années qui avaient suivi le décès de José de Aguilar. San Martin. A mes yeux. mais les demandes exorbitantes de cette sangsue de Ramirez le plaçaient une nouvelle fois dans une situation périlleuse. ton maître. tu n'es que l'intendant embauché par mon regretté frère. .Vraiment. Vous savez bien que je suis toujours à la recherche de quelque chose.

Le résultat avait été un désastre..Tadeo a bien fait. vous avez refusé de leur donner une seule bête et ils ont fait fuir tout le troupeau. J'en prends note. il avait été réveillé par les cris des domestiques. les Indiens étaient si désespérés qu'ils semblaient prêts à faire n'importe quoi pour se nourrir. Je voulais vous dire que nous avons donné treize têtes de bétail aux Indiens ce matin. ambitieux. ce bâtard ne manquait jamais une occasion pour lui faire sentir qu'il était un idiot incompétent! Mais tout cela changerait quand le gouvernement Mitre serait renversé et qu'il deviendrait un membre du nouveau cabinet du président Zamora. .. Une ressemblance physique. un groupe d'Indiens avec leur chef. Felipe n'avait pas oublié. . C'était une pratique courante à l'époque. Même San Martin serait alors obligé de le respecter ! Felipe réprima l'envie de se vanter de ses projets politiques. concéda Felipe à contrecœur. l'autre moitié de la tribu jetait la panique parmi le bétail qui s'enfuyait dans la pampa. Felipe avait refusé de se laisser impressionner par une bande de sauvages.Selon Tadeo. . avec le même courage et la même nature impitoyable dont faisait preuve Esteban. Les granges et les bâtiments annexes de l'hacienda brûlaient.Tu trouveras le temps.. reprit-il. tandis que des Indiens ivres volaient et détruisaient tout sur leur passage. avaient menacé d'attaquer la maison et le bétail si on ne leur donnait pas quelques vaches. mais Esteban semblait bien être le fils naturel d'Alejandro. Un an auparavant.Je suppose que tu n'es pas venu jusqu'ici sans une bonne raison. En même temps. Quelques nuits plus tard. mon oncle. un tempérament semblable. Vous en souvenez-vous? Lorsque j'étais en Espagne. En se montrant généreux. De son père. rétorqua Felipe. Esteban avait aussi hérité le caractère colérique des Aguilar qui détestaient perdre leur temps avec des imbéciles . Diable Bleu.Treize ? Pourquoi autant ? ..Parfait. .. Il détestait l'admettre. Alejandro et leur père José avaient été des hommes intelligents. il pensait éviter une catastrophe comme la dernière fois. mais en dépit des protestations de Tadeo. Il avait ordonné à ses gauchos de disperser les Indiens à coups de fouet.Non. . . Il avait fallu des semaines aux gauchos pour récupérer les bêtes.

don Felipe. .Fredo ! Tu peux sortir maintenant. Et quand j'en aurai fini. . Alfredo et sa famille sont arrivés ici avec moi. ..Même pas s'il me lèche les bottes. Insistez tant que vous voulez. Au diable la loyauté ! Vous voulez dire qu'il était votre homme à tout faire. n'est-ce pas. mon oncle. Il paraît que tu l'as renvoyé pendant mon absence ? . Esteban quitta la pièce. .Oui. Il est rusé. Je l'avais prévenu une première fois de ne plus jamais lever la main sur Dorado. un ivrogne. Ce chien fidèle n'avait jamais refusé de lui rendre un service.Señor San Martin est parti. . . je n'ai pas besoin de votre permission pour renvoyer un ivrogne paresseux. señor. .Alors. San Martin. répondit le paysan au visage buriné qui s'était dissimulé dans le hall. il méritait au moins d'être entendu.Et alors ? En tant qu'intendant. Avec son pantalon sale et son poncho graisseux.Au fait. même les plus sales.Comme votre générosité est touchante. mais si votre dévoué Alfredo revient à Tierra Rosa. señor.Tu ne vas pas le reprendre ? . Comme tu le sais. . Je ne peux pas lui forcer la main. l'homme lui était utile. tu sais aussi pour quelles raisons. il repartira en courant.. que je ne menace pas à la légère. . . Il a toujours été un serviteur loyal. Vous savez. il partira et je serai dans de beaux draps.Oui. dit Felipe.Il a refusé de te reprendre.J'ai entendu.Et si j'insiste ? Il a une femme et des enfants. mon oncle ? Alfredo ne rechignait devant aucune tâche. señor.En effet. insolent et il maltraitait mes chevaux. j'ai besoin de son savoirfaire.C'est un bon à rien. Si je le mets en colère. et Felipe préférait le garder sous la main. et si inhabituelle ! Alfredo aurait dû réfléchir avant de cravacher Dorado. il ressemblait à un péon misérable et Felipe réprima une grimace de dégoût. je le fouetterai sans scrupules. Fredo. . . Alfredo Flores est venu me voir. Après quelques instants. Malheureusement. Comme je ne connais rien à l'élevage. Felipe appela à mi-voix : . Sans attendre une réponse de Felipe. mais j'aurais préféré en discuter avec toi..

Comme tu voudras.Fais aussi livrer des provisions à la cabane de Flores. mais on ne sait jamais. Quel père penserait à se rendre à la taverne quand ses enfants ont faim ? .J'ai des enfants et une épouse. n'est-ce pas ? Qu'avait Alejandro de plus que moi? Pourquoi m'as-tu refusé à cause de lui. expli-qua-t-il. prends ceci pour l'instant. San Martin. Tiens. señor. Diable Bleu est satisfait. J'aurais tout donné pour te faire mienne. . ça ira ? . . Place une sentinelle près des chevaux pendant la nuit.Je comprends. le regard noyé de larmes. don Felipe. . Esteban prévint Tomas de garder l'oeil ouvert au cas où les Indiens reviendraient. il apportait des vivres aux enfants abandonnés. ajouta Tomas en souriant.Demande aussi du fromage et du beurre à Ange-lina. petite ? Dans les écuries. . . ajouta Tomas.Oui. Felipe contempla le portrait de la belle Manuela.Tu as bon cœur. Une fois seul dans son bureau.J'ai presque fini pour la journée. Des haricots. .Les orphelins de la Cité des Enfants ont de la chance de t'avoir comme ami. mais tu le caches. . Manuela. Une promenade me fera du bien..Quelle innocence ! Quelle vertu merveilleuse ! chuchota-t-il. mais tu n'as pas voulu. . Il me faut d'abord les nourrir. . Les petits adorent les sucreries. amigo.D'après Tadeo.Je te ferai signe si j'ai besoin de toi. . murmura Alfredo d'un ton obséquieux... Ce n'est pas la faute de sa femme et de ses enfants s'il est un bon à rien. Si tu ne le gaspilles pas sur la première fille venue. . Esteban n'avait jamais oublié ses années difficiles dans les barrios.Pour la famille d'Alfredo ? . Et peut-être un peu de lait et des bonbons.Bien. de la farine et un peu de viande. Plusieurs fois par an. Ceux d'Alfredo aussi. Il faudra que tu évites l'hacienda quand San Martin est dans les parages. ça t'aidera à tenir le coup quelque temps.

amusé. protesta Tomas. . le taquina Esteban. gêné que Tomas fût au courant de ses dons..A mon retour...Quelle drôle d'idée. Tomas. amigo ! . Serait-ce parce que la jolie Estrella travaille avec sa mère à la cuisine ? .Tu semblés pressé de partir. répliqua sèchement Esteban.J'ai une dette à payer. c'est tout. nous boirons un verre ensemble. A plus tard. d'accord ? .

ma belle. Ce serait merveilleux. Pour se protéger de la fraîcheur. mais ce vieux chameau de Felipe l'a interdit. le demi-frère de Dorado se tenait debout. que ses sentiments pour Krissoula ne valaient rien au regard de sa soif de vengeance ? Aucune femme. peut-être ne survivrait-il pas longtemps ? Krissoula étouffa un rire.Bonjour. J'aimerais bien sortir me promener avec toi. comment va ton poulain aujourd'hui ? murmura-t-il en caressant les oreilles de la jument. Une bonne odeur de foin. . de cuir et de cheval l'apaisa. N'avait-il pas décidé. le regard vif. Il ne partage pas notre vitalité. Esteban sentit renaître son désir. n'est-ce pas.12 Voulant examiner un poulain qui avait été souffrant. .. il continuait à désirer Krissoula avec une violence qui ressemblait à de la folie. Sa longue jupe en velours pourpre était retenue à la taille par une large ceinture et sa blouse couleur crème mettait en valeur sa peau satinée. la jument et son poulain s'approchèrent. Lorsque l'intendant pénétra dans le box. elle avait jeté sur ses épaules un châle à franges. C'était à peine croyable : Krissoula avait encore embelli.. . aussi désirable fût-elle.. . Esteban risqua un coup d'œil. Au grand soulagement d'Esteban.. disait-elle. douce Girasol ? Avec précaution. Esteban n'avait pas remarqué qu'il n'était pas seul dans les écuries. Comment pourrai-je vivre le restant de mes jours avec un homme aussi odieux ? Il serait heureux que je passe mes journées à la chapelle.. à réciter des rosaires ! Mais si nous étions mariés.Une épouse passionnée comme moi lui ferait peut-être exploser le cœur ? Si j'étais sa femme. au lendemain de Yasado. Un rayon de soleil rehaussait les paillettes dorées de son regard et déposait des reflets bleutés sur ses boucles d'ébène. Esteban s'accroupit alors pour écouter. Absorbé par les chevaux. je prierais tous les jours pour sa mort. Malgré lui. ne méritait de mettre en péril l'aboutissement de son rêve.. une fois veuve. ma chérie. Malheureusement. Esteban longea les boxes où se trouvaient les précieux animaux de l'élevage. je serais libre de te monter tous les jours et de danser des nuits entières.. Puis. Son amour pour les chevaux n'avait d'égal que son attachement viscéral à l'estancia. Un chuchotement lui parvint d'un boxe voisin : Kris-soula parlait à sa jument Girasol. en quête de sucre.

Le défi amusa Esteban. . là. le cœur d'Esteban se mit à battre la chamade. Il avait été si effrayant lors de leur dernière rencontre. Sa résistance était-elle vaincue ? L'accepterait-elle comme amant ? A la pensée de Krissoula s'offrant à lui de son plein gré. Lorsqu'elle se retourna. Esteban fut surpris par la finesse de son visage et de son corps. sinon Esteban le Cruel sera intraitable ! La rigidité du corps de Krissoula traduisait son agacement.T'ai-je fait peur ? s'amusa-t-il. Mais sous cette armure. Krissoula paraissait toujours plus forte qu'elle ne l'était en réalité. .. nous avons presque été. chuchota-t-elle. femme ! grommela-t-il à son oreille. si elle le peut ! » En dépit de ses protestations. elle avait eu peur. . . elle était toujours aussi furieuse.. puis embrassa chaque doigt tour à tour. un sourire espiègle éclaira son visage. Le souvenir de leur dernière rencontre empêcha la jeune femme de poursuivre. son corps la trahirait une nouvelle fois. et ils feraient l'amour. songea-t-il. rétorqua-t-elle.. il l'empêcha de crier. Décidément. dans l'écurie. «Voyons si elle restera insensible à mes caresses et à mes baisers. Dans sa paume. petite? Tu dois avoir des nerfs d'acier pour résister aux attaques d'un odieux maître chanteur comme moi.Seulement surprise. Sa voix n'était qu'un doux murmure et il porta la main de Krissoula à ses lèvres.. n'y aurait-il pas une femme de chair et de sang ? ajouta-t-il en lui caressant le bras. il déposa un premier baiser. Avec l'autre main. Ainsi. Après une vaine lutte. elle avait pensé à lui et pas seulement avec colère. .Silence. comme une fleur innocente. La dernière fois. En vérité. il se rapprocha et lui encercla la taille d'un bras puissant.. elle s'aperçut que la colère d'Esteban avait disparu. depuis trois semaines.Sur la pointe des pieds. A cause de son tempérament volcanique. qu'elle s'était à peine éloignée de la maison depuis trois semaines afin de ne pas le croiser.Vous ne devriez pas être ici. mais Krissoula ne broncha pas. A la grande joie d'Este-ban. hors d'haleine. Le sang lui monta aux joues et son regard de lynx brilla davantage. Pas un mot. Elle laissa sa main reposer dans celle d'Esteban. Soulagée.Bien sûr que non ! J'ai été un peu surprise.. . elle le désirait autant que lui. c'est tout.

Au diable nos plans ! Nous sommes fous tous les deux. désireux de goûter au nectar de ses lèvres. elle avait perçu chez cet homme une véhémence retenue. glissa le long de son dos cambré. connaissant les méthodes loyales de mon oncle. plus attentive..Et qu'en est-il de moi ? J'ai aussi mes plans. Lui entourant la nuque de ses bras. ma petite ? Lorsqu'il déposa un tendre baiser sur ses lèvres.. .. Esteban quitta alors ses lèvres pour embrasser son cou. dame sans pitié. effleura ses épaules minces. querida. Depuis. minina. dofia Krissoula. murmura-t-il d'une voix rauque. et d'être découvert d'un moment à l'autre. Puis il la serra contre lui afin de lui prouver l'intensité de son désir.Ah. il démêla les boucles d'ébène de la jeune femme. Ils se fondirent l'un dans l'autre. .Je sais. à un poignard dans le dos ? Elle éclata de rire. répliqua-t-il en la serrant contre lui. m'avez-vous déjà trahi ? Dois-je m'attendre à un duel contre le terrible Felipe ou plutôt. reprit-il à mi-voix. Dites-moi. prête à éclater à tout moment. il devenait diabolique. Puisque je ne crains pas d'être seul avec toi. Tous deux attendaient ce moment depuis des semaines. lorsque Esteban s'était emparé de son corps afin de lui montrer les dangers d'une trahison.. leur désir grandissant sans cesse. plus tendre. elle caressa les cheveux noirs qui bouclaient sur sa chemise de gaucho.Cette nuit-là. mais ses baisers d'aujourd'hui révélaient une autre facette de son caractère. elle se lova contre Esteban qui frémit de plaisir. intraitable. D'un doigt. Cette fragilité émut Krissoula et dénoua la méfiance et la haine qu'elle éprouvait pour les hommes depuis la trahison de Miguel... les rondeurs féminines de Krissoula formant un contrepoint parfait à la silhouette musclée d'Esteban. n'est-ce pas. Krissoula. Renaissant à la vie. elle sentit son corps se détendre.Vous êtes fou ! . à la recherche de son seul plaisir. En colère. et je ne tiens pas à les gâcher. . il caressa ses lèvres gonflées.. j'ai à peine fermé l'œil. Ses craintes s'étaient justifiées la nuit de Yasado. tu as le parfum d'une fleur sauvage. Dès la première nuit à Barcelone. offertes tel un fruit du jardin d'Eden. . . parce que tu me désires autant que moi. Mais il ne servait à rien de mentir. vos menaces m'ont effrayé. Cette douceur était si inattendue après la violence de leurs derniers ébats. D'une main.

elle caressa son membre rigide à travers l'étoffe du pantalon.. Instinctivement. murmura-t-il en la couchant lentement sur la paille fraîche. Le membre palpitant glissa dans sa main.. Telle une orchidée qui s'épanouit. dans un box voisin. querida. elle frissonna de tout son corps. de passions bientôt assouvies. Elle gémit tandis qu'une exquise torture lui nouait les reins. Lorsqu'il releva la blouse pour saisir la pointe rose entre ses dents. Libère-moi afin que je t'aime.Libère-moi. Sa jupe remontée autour de sa taille. A cet instant. un frisson la parcourut de la tête aux pieds.. la jeune femme se frotta contre lui. Krissoula répondit à cet appel.Je te veux. . petite. Elle ne se lassait pas de le caresser mais il n'en pouvait plus. sans jamais rompre leur baiser passionné. comme j'ai envie de toi ? Laisse-moi t'emmener au septième ciel. sa féminité s'ouvrit et Krissoula fut projetée dans une spirale de plaisir. prends-moi avant que je retrouve ma raison. il la souleva de terre. de promesses éternelles. une ombre fur-tive disparut. lame d'acier dans un fourreau de velours. . Cette sensation exquise la fit gémir de plaisir. San Martin ! Prends-moi. Impatiente. Lorsque ses doigts experts trouvèrent le bouton de chair rose.Ah. Quel homme splendide ! Sous ses doigts avides. les muscles d'Esteban se tendaient... . Esteban s'empara de ses lèvres dans un baiser ardent. Avec un cri étouffé. Enfonçant ses ongles dans les épaules musclées d'Esteban. Le mamelon se durcit sous ses caresses furtives. avant qu'il ne soit trop tard !» . elle arracha sa chemise du pantalon et caressa son torse puissant.. emportant avec elle le châle de Krissoula. En un mouvement. aussi durs que du roc. Perdus dans un monde de murmures. ma belle.. elle lui obéit.. Maintenant.Tu sens.. murmura-t-il en lui mordillant l'oreille. la main d'Esteban glissait sur la peau nue de Krissoula et recouvrait un sein.. Krissoula.. Krissoula sentit la main d'Esteban parcourir la jointure de ses cuisses. On aurait dit un homme assoiffé de tendresse. les deux amants ne la remarquèrent pas. « Maintenant ! implora-t-elle en silence. Voulant lui plaire à son tour. Impatiente. Dans son regard bleu nuit brillait l'ardeur sauvage de son désir. En quelques secondes.

magie et folie ? Il augmenta la cadence. qu'elle garderait toujours son indépendance. A chaque poussée. Il se passa la main dans les cheveux pour les débarrasser des morceaux de paille et s'habilla en hâte. répondant à l'appel silencieux de leurs corps qui exigeaient l'accomplissement. Il y eut un silence. brisé par leurs souffles courts et le hennissement bref d'un cheval. sans perdre la mesure. aussi vieille que le monde. les amants ne bougèrent pas. minina. . Je m'occupe de lui et je reviendrai aussitôt. Sa beauté et sa détermination lui coupaient le souffle. pureté et passion. elle l'attira vers elle et lui offrit ce qu'il cherchait désespérément. se tenait hors de sa portée.. En un mouvement fluide. défiance et abandon.On dirait que nous sommes maudits. Parviendrait-il un jour à saisir entièrement Krissoula.Amigo! Esteban. où es-tu? La voix de Tomas. que ce soit maintenant. c'était Sofia qui nous a interrompus. Krissoula ne pouvait détacher ses yeux horrifiés d'Esteban. grommela Esteban en se redressant. Emerveillé par la femme passionnée qui répondait à ses élans. sur sa joue. mystérieuse. le réconfort de son corps féminin. Si je dois mourir. de deux êtres qui s'aiment. Esteban. corps et âme. sur un sein.. il déposait un baiser sur son front. Agacé. et maintenant ce satané Tomas ! Reste là et ne fais pas un bruit. . Et elle l'accompagna. mais il savait qu'elle ne serait jamais pleinement vaincue.. se projetant avec lui dans un monde de pure jouissance.Comme tu es merveilleux. elle sentait approcher le moment culminant qui les projetterait tous deux dans l'extase.. et ils entamèrent la danse magique.. ma beauté. . entre tes bras. Dans quelques instants. refusait de succomber.. ils ondulèrent dans un accord parfait. Mais il pressentait qu'une partie infime de Krissoula. Esteban déposa un baiser sur sa bouche. Comme liquéfiée. à la fois femme et enfant. il la pénétra. . il avait envie de la posséder totalement. mais en attirant Krissoula contre lui par crainte de la perdre. Ils ne faisaient qu'un.Tremblante de désir. Pétrifiés. devenus inséparables. . nous reprendrons notre étreinte. Puis il se laissa tomber sur le côté. elle s'adapta à son rythme et.La dernière fois. S'arc-boutant.

En rejoignant Tomas. .Doña Krissoula. . je vous prie. je ne le tolérerai pas. tournant le dos à Tomas et entraînant la jeune femme dans l'ombre de l'écurie. une heure. Señor de San Martin a eu la gentillesse de me montrer où se trouve Girasol. monté sur un magnifique cheval alezan. . à ce qu'elle ait de l'exercice tous les jours. . nous n'aurions pas ces problèmes. comme la dernière fois. . Si notre imbécile de patron n'encourageait pas les ivrognes. Sofia m'attend. On ne peut pas mélanger le travail et le plaisir. il est furieux d'avoir été renvoyé. . . Esteban. pourrais-je vous parler encore un moment? demanda Esteban. Veillez. . doña Krissoula ! . C'était une erreur. Je viendrai ce soir dans ta chambre. querida. Tomas retira son chapeau. Ne faites pas une folie pareille ! Il faut oublier ce qui s'est passé entre nous aujourd'hui. Krissoula.Bonjour. ma chérie ! .Je tenais à t'avertir que ton vieil ami Alfredo est de retour. Me réveiller dans tes bras..Au diable.Jamais ! . répondit-elle calmement. une grave erreur.. puisque je ne pourrai la monter pendant quelque temps. Sofia ! Quand pouvons-nous nous retrouver ? Donne-moi un lieu. Esteban étouffa un juron. Elle lui trouve l'air mauvais. en quémandant des restes de nourriture. Ces instants volés ne me suffisent pas. Je veux passer des nuits entières à te faire l'amour.C'est sans espoir. Je vérifierai qu'il a bien quitté l'hacienda. Méfie-toi. Etait-il destiné à ne connaître avec elle que des moments volés et jamais une nuit entière ? . Le regard de Krissoula n'était plus le même. Attends-moi. Tu ne peux pas partir comme ça. Tomas. Je lui ai apporté un sucre. Soudain. . Je dois rentrer.Alors je ne te laisserai pas partir. et te prouver mon amour. assura Tomas.Mais l'instant magique s'était envolé.. effrayée.Est-ce que cela ne suffirait pas pour commencer ? . rien que la passion physique.Merci. Angelina m'a dit qu'il traînait près des cuisines.Que veux-tu ? gronda Esteban en voyant son ami.. Rien n'est possible entre nous.Bien sûr.Non ! protesta-t-elle.Bonjour. menaça-t-il en lui serrant presque cruellement le bras. nous appartenons à des mondes différents. señorita.

Non ! J'ai été blessée une fois dans ma vie. Esteban devait donner raison à l'honorable Tomas. puis la payer et la laisser partir. . le jour. il ne voulait pas l'abandonner. l'ami. Ne s'était-il pas promis de garder ses distances.. il était obsédé par son corps souple. elle en paiera le prix comme toi. .Comme tu voudras. Tomas ? . murmura Tomas. comme si le diable en personne cherchait à l'attraper. A force de jouer avec le feu. Allumant un cigarillo.Je suis désolé. Qu'est-ce qui l'attirait en elle tel un aimant ? Comme le papillon de nuit fasciné par la lampe. Maintenant. laissez-moi partir ! Il la lâcha et elle s'enfuit vers la maison avec un dernier regard angoissé. un jour on se brûle. mais laisse-moi mener mes propres affaires. mais qu'en est-il de la señorita ? Si vous êtes découverts. Il savait qu'il avait tort.Quoi donc ? . . Et don Felipe est un homme cruel.Tu risques gros.Va au diable. Aucun homme ne me fera plus souffrir.C'est ton choix. n'est-ce pas. ses cheveux volant derrière elle. et je n'ai pas l'intention de connaître cet enfer une autre fois. Mais il l'avait dans la peau.Vous avez de la paille dans les cheveux.. Mais une dernière chose. Esteban avait envie de tordre le cou à son ami Tomas.Je préfère vivre sans connaître des plaisirs aussi dangereux. . Et dans son for intérieur.A chacun sa liberté. Esteban resta quelques instants dans la cour.. de ne plus approcher Krissoula ? Il devait permettre à la jeune femme de jouer son rôle. Si j'aimais une femme. .. Bien qu'il le fusillât du regard. La fiancée de don Felipe. c'est de la folie. Furieux d'avoir été interrompu. fiévreux. il contempla d'un air renfrogné la belle maison blanche avec ses fenêtres grillagées et son toit en tuiles rouges. respirant le parfum de Kris-soula qui semblait embaumer l'atmosphère. .Merci pour tes conseils. Tomas ! . il venait sans cesse se brûler à la flamme de son corps. amigo. sans une promesse. On dirait que je suis mal tombé. je ne l'exposerais pas à de tels dangers. envoûtant. La nuit. mon ami. . soupira Tomas. señor l'intendant ! Après le départ de Tomas. Et le risque est excitant.Je sais prendre mes précautions. . . Tomas.. Este-ban.

jusqu'à faire pâlir les étoiles dans le ciel. ..Il trouverait un moyen pour lui parler. lorsqu'il aurait apaisé ses frayeurs. il la prendrait dans ses bras. Il lui promettrait de se montrer prudent à l'avenir. avec une ardeur renouvelée à chaque étreinte. Puis.. lui dire qu'il comprenait sa crainte de Felipe. la comblerait de caresses langoureuses et la ferait sienne. encore et encore.

et je souhaiterais tant lui parler de notre mariage et de l'avenir. mais elle n'osa regarder sa duègne en face. Don Felipe n'approuverait pas ces manières. et je dois encore me changer. Sofia. promis. qu'est-ce que tu as ? Pourquoi cours-tu ? s'exclama Sofia. et une lady doit se comporter avec grâce et dignité en toute occasion.Presque. elle était allongée dans la paille avec l'intendant de Felipe. .Chère petite. j'ai couru des écuries jusqu'à la maison sans m'arrêter. Felipe est toujours si occupé ! Je n'arrive jamais à le voir.Je comprends ta déception. Sofia. il devait la considérer comme une fille légère. Sans aucun doute. de peur de se trahir. .Je suis désolée.Pardonne-moi. la main sur la rampe d'escalier. dorénavant je ferai attention. . Mais où étais-tu passée ? J'ai une terrible migraine et j'espérais que tu pourrais me masser les tempes. . elle était la même Krissoula. mais j'avais envie d'apporter une friandise à Girasol et j'ai perdu la notion du temps.13 Courant à perdre haleine.. Sofia. elle abandonna son masque serein et se contempla dans le miroir. plus rien ne serait comme avant. acquiesça Sofia qui semblait nerveuse.Je ne voulais pas être en retard pour le thé. Quelle folie l'avait possédée ? Pourquoi s'était-elle donnée à cet homme ? Maintenant qu'elle lui avait permis de l'aimer. Rien ne trahissait son terrible secret : quelques instants auparavant. Elle fit semblant d'être peinée et croisa les doigts afin que ses mensonges ne la conduisent pas directement en enfer. Son péché avait-il laissé sur son visage des traces visibles qui éveilleraient les soupçons de Felipe ? Excepté des joues rouges et des yeux plus brillants que d'habitude.. Je vais maintenant me changer et puis je m'occuperai de ta migraine. C'est presque l'heure. je n'ai pas pensé à te prévenir. nirla. Quand j'ai vu quelle heure il était. Oh. . . Souviens-toi que tu seras bientôt maîtresse de Tierra Rosa. l'encourageant à la traiter comme une prostituée.. mais tu ne dois pas courir dans la maison comme un garçon manqué. n'est-ce pas ? . Elle rejoignit sa chambre d'un pas pressé mais digne. Krissoula s'arrêta net. Krissoula n'avait qu'une idée en tête : se réfugier au plus vite dans sa chambre. sauf pendant les repas.. La porte fermée.

rêvant d'un amant attentif et passionné. Arrogant.. Krissoula rougit. L'éclat délicieux de leur amour réchauffait son sang et répandait une douce chaleur au creux de son ventre. Miguel avait été un amant égoïste. dans l'espoir de se débarrasser du parfum d'Esteban et du sentiment de culpabilité qui la hantait. elle n'arrivait pas à pleurer.. Même aujourd'hui. car depuis. C'était inutile. ne comprenant pas pourquoi Miguel semblait satisfait alors qu'elle piaffait dans l'attente d'une promesse inconnue. elle avait pleuré pendant des jours et des semaines. Mais depuis Miguel. elle ne parvenait plus à soulager ses angoisses par des larmes comme la plupart des femmes.. la plongeant dans le plus profond désespoir.Honteuse de son attitude. excepté ce séducteur de San Martin. « Nicki ! Oh. le souvenir de cette horrible journée lui revint en mémoire et elle en éprouva une douleur aussi intense. à l'époque du drame elle avait été seule aussi. elle était restée les yeux ouverts dans l'obscurité. quelqu'un à qui ouvrir son cœur. Personne ne s'intéressait à la détresse de Kris-soula .. elle ne . elle aimerait et serait aimée en retour. qui ne s'était jamais préoccupé du bien-être de sa jeune épouse. elle déchira sa blouse en l'ôtant. Son corps apaisé remerciait Esteban de l'avoir aimée avec autant de délicatesse. A la naissance de son fils. Avec un geste brusque. mon fils ! Nicki ! » Si seulement elle avait eu une amie. Après avoir versé de l'eau fraîche dans un bol en porcelaine. elle avait été si heureuse : elle ne serait plus jamais seule. elle n'en avait plus versé une seule.. mais ses lèvres frémissaient encore au souvenir des baisers ardents et ses seins gonflés semblaient appeler d'autres caresses. Après avoir trouvé son petit garçon mort. Elle pensait avoir épuisé toutes les larmes de son corps. depuis qu'elle avait tenu Nicki dans ses bras pour la dernière fois. Des nuits entières. Si seulement quelqu'un l'aimait suffisamment pour la conseiller et la serrer dans ses bras. elle s'était toujours sentie frustrée. La gorge nouée.. aucun homme n'avait su stimuler son désir. Dieu la punissait-il pour la vie qu'elle menait? Elle n'avait pas pleuré depuis deux ans. Mais le soleil de sa vie lui avait été cruellement retiré. elle n'espérait pas cette délivrance. elle se savonna de la tête aux pieds. Comme il savait l'aimer ! Mais c'était terminé. Seul un nœud douloureux lui serrait la gorge. il avait réussi à allumer la flamme éteinte qui sommeillait en elle. Malgré elle. impatient. Son corps brûlait sous la brosse rêche qui rougissait la peau. Après leurs ébats. Depuis longtemps.

Krissoula décida d'ouvrir le carnet de Manuela. elle revêtit une modeste robe en velours gris et rassembla ses cheveux en un chignon en bas de sa nuque. Elancé. les catins de Barcelone lui avaient appris les secrets de leur métier. et que Sofia s'était retirée dans sa chambre avec son mal de tête. Lorsqu'elle eut fini sa toilette. pourquoi reculer ? Au diable San Martin et ses bras réconfortants ! Lorsqu'il s'apercevrait qu'elle avait l'intention de le doubler en dépit de ses menaces. de ces doigts cruels parcourant son corps. Allongée sur son lit. Krissoula essaya d'imaginer quelle serait son existence près de Felipe. elle n'en commettrait pas une troisième. elle le trouvait trop vieux. Sa décision prise.tomberait plus dans le piège. Puisqu'elle était à deux doigts de réaliser son rêve. Une des filles avait même vendu sa « virginité » plus de cent fois. elle n'était pas une sainte. Il expliqua à Krissoula qu'ils avaient des affaires urgentes à discuter et qu'il ne souhaitait pas être dérangé. Pour convaincre des hommes friands de filles vierges. elle se fit une grimace. elle se sentit apaisée. Après tout. il était probable que cette pimbêche n'avait jamais commis une bêtise de sa vie. son corps avait perdu sa fermeté car il ne pratiquait plus aucun exercice. Elle ne permit à aucune boucle d'adoucir la sévérité de la coiffure. Ses cheveux noirs étaient semés de gris et des taches brunes parsemaient ses mains ridées. Fouillant dans le tiroir de lingerie. La vision d'Esteban nu traversa son esprit comme un éclair et elle frémit à la pensée de partager sa couche avec Felipe. Puisque Felipe désirait une deuxième Ma-nuela. Sans aucun doute. . Dieu lui pardonnerait bien deux erreurs. elle trouva le petit livre relié et ouvrit le cadenas avec une lime à ongles. elle ne le décevrait pas. il suffisait d'une vessie de poulet remplie de sang et de quelques cris aigus poussés au bon moment. Puisqu'il lui restait plusieurs heures avant le souper. Vérifiant sa tenue dans le miroir. Comment pourrait-elle le supporter? Bien qu'il fût encore bel homme pour son âge. elle serait en outre obligée de convaincre Felipe qu'elle était vierge ! Heureusement. il serait trop tard. Felipe serait enchanté ! Il était encore tôt lorsque Felipe s'excusa et se retira dans son bureau où il attendait la visite de Jaime Ramirez. A l'idée de ce visage anguleux. Peut-être y découvrirait-elle d'affreux secrets ? Mais connaissant la réputation de la pieuse Manuela. elle frissonna de dégoût. Si elle trahissait Esteban. Deux erreurs suffisaient.

. Krissoula s'étira : cela promettait une longue nuit sans sommeil.) Lors de la fête que mon père donnait pour mes quinze ans.. cher journal. . La première journée se terminait sur cette déclaration enflammée.. ce n'était pas un livre de comptes mais le journal de Manuela de Córdoba y Aguilar. Cinq ans d'une existence sans tache et de pensées vertueuses. Cher journal.. d'excellente famille. il s'est passé quelque chose de merveilleux ! (« Quelle mièvrerie ! » pensa Krissoula en levant les yeux au ciel. j'ai rencontré l'homme que je désire épouser. Krissoula s'adossa à ses oreillers. Avec un soupir. mon bon journal. Don Alejandro a souri en partant et a souhaité me revoir très bientôt. l'ouvrit à la première page. avec des cheveux noirs et de grands yeux bruns. je crois qu'ils approuveraient notre mariage s'il demandait ma main. Son père est très riche. et commença à lire l'écriture régulière. Il s'appelle Alejandro de Aguilar et d'après les regards échangés entre papa et maman. que le grand-père d'Alejandro a baptisés Tierra Rosa. C'est le plus bel homme que j'aie jamais vu. Avec un bâillement. Il est si séduisant. ma duègne. datée du 14 février 1834. Maria. Manuela avait tenu son journal pendant cinq ans... Jaunies par le temps. et il possède des milliers d'hectares au sud-est de Córdoba. Aujourd'hui. comme nous. avait le dos tourné et j'en ai profité pour être très effrontée: j'ai dit à Alejandro que j'espérais aussi le revoir et nous avons ri tous les deux.A sa grande surprise. D'après les dates inscrites. suis-je amoureuse ? Je crois bien que oui. les pages sentaient l'humidité.

Felipe annonça au petit déjeuner qu'il quittait Tierra Rosa pour deux jours. Manuela se lamentait de devoir attendre encore deux ans avant de se marier et ne cessait de chanter les louanges de son fiancé. la prière ou les bonnes œuvres.Tout ce qui m'arrive. il regrettait de devoir s'éloigner de chez lui si vite après sa dernière absence et son humeur s'en ressentait. car elle percevait chez Felipe une nouvelle hostilité. . Qu'elle porte des couleurs pastel qui reflètent des manières raffinées et une attitude modeste ! L'air renfrogné de Felipe gâcha le dîner des deux femmes. espèce de petite vierge insipide ! grogna-t-elle. puisque Felipe fut d'une humeur massacrante pendant le dîner. lança-t-il d'un air méchant.On dirait que Ramirez a raison. furieuse que Manuela influençât les autres même après sa mort. Elle fut obligée d'acquiescer en silence. Lorsque Krissoula lui demanda si elle pouvait l'accompagner. En lieu et place de Felipe. elle parvint à garder un visage impassible jusqu'à la fin de la soirée. elle reprit sa lecture : Alejandro de Agui-lar avait en effet demandé la main de l'adolescente de quinze ans et son futur beau-père avait accepté avec joie. . Krissoula lança le livre à travers la pièce. Il critiqua la robe de Kris-soula. Visiblement. il répliqua sèchement qu'elle avait mieux à faire : s'atteler par exemple à des tâches plus féminines comme la broderie. Le lendemain.14 L'entrevue avec Jaime Ramirez n'avait pas dû être un succès. Vous êtes beaucoup trop indulgente avec votre protégée. lorsqu'elle put enfin retrouver la tranquillité de sa chambre. A chaque question qu'il lui posait. Il se rendait sur 1'estancia de Ramirez afin d'y conclure quelques affaires pressantes. jusqu'à ce que les plumes s'échappent par une déchirure. tandis que Krissoula regrettait de ne pouvoir dire à ce chameau de Felipe et à son ami obséquieux le fond de sa pensée ! Heureusement. señorita Moreno ! Veillez désormais à ce que ma fiancée soit vêtue de manière à faire honneur à Tierra Rosa dont elle sera bientôt la maîtresse. Agacée par la mièvrerie de la jeune fille. et réprimanda Sofia pour sa négligence : . Sofia rougissait et manquait de s'étouffer sur une bouchée. c'est à cause de toi. Calmée. qu'elle trouvait pourtant très sage. elle saisit un oreiller qu'elle martela de coups de poing.

« Dois-je lui souhaiter une mort lente et cruelle aux mains d'Indiens affamés et de bandits sans scrupules ? » se demanda Krissoula en brandissant son mouchoir blanc. Quelques instants plus tard. Sifflotant.L'ignoble Ramirez avait-il éveillé des soupçons chez Felipe? Chercherait-il à nuire à leur projet de mariage ? Pour ne pas irriter davantage son fiancé. . . Derrière lui attendaient ses deux gardes du corps. elle croisa les doigts sous la nappe afin de conjurer son mensonge. Bientôt.. n'est-ce pas ? Lorsqu'elle blêmit. mais sans vous. et même Tomas. Sofia. elle se montra obéissante. Mais il valait mieux attendre qu'elle fût mariée pour profiter de l'héritage. Luis et Pedro. patience. Lorsque le patron s'absentait. Comme d'habitude. chargés de le protéger en cas d'attaque de bandits ou d'Indiens errants. Felipe se contenta de sourire : ce fat pensait probablement qu'elle mourait d'envie de le serrer contre elle. déclara Krissoula. des empanadas et un ragoût de poulet pour le déjeuner. ma très chère. chantait en pansant les chevaux sous les regards amusés des palefreniers. chaque journée me semblera interminable.Allons. protesta Sofia.Il nous a interdit de monter à cheval. je resterai ici et je ferai comme vous le souhaitez. il me renverra de Tierra Rosa.Très bien. car depuis le retour de Felipe ils atteignaient la cote d'alerte.Patience. Estrella et Luisa n'arrêtaient pas de plaisanter en nettoyant la maison. dans les écuries. . L'attitude respectueuse de la jeune femme apaisa son fiancé qui déposa un chaste baiser sur son front. mama Angelina préparait les plats préférés de Krissoula : des steaks épais avec des pommes de terre. nous ne pouvons pas obtenir sa permission de visiter Lupe et son fils. je serai ton mari et les jours comme les nuits nous appartiendront. S'il apprend que nous lui avons désobéi. il monta Dorado et tira brutalement les rênes de l'étalon qui gémit de douleur.. ou parce que la jolie Estrella l'encourageait à lui faire la cour ? L'atmosphère joyeuse de la maison rejaillit sur Sofia qui en oublia presque les réprimandes sévères de don Felipe. l'estancia retrouvait sa gaieté. C'est pourquoi nous nous en passerons. Señor Tomas était-il si heureux parce que don Felipe avait quitté Tierra Rosa. puisque Felipe est absent. . . Felipe.

les deux femmes quittèrent l'hacienda. avait-elle répondu. presque en colère. mais il serait encore plus furieux s'il apprenait que j'ai visité Lupe sans escorte. sans hésiter. . nina. . . méchante ? . tu seras ma perte ! s'exclama la vieille fille en levant les mains au ciel. toutes appartenant à des gauchos ou à des domestiques de Tierra Rosa. doña Krissoula. Il est tout à fait normal de visiter les familles des paysans de l'estancia et de s'occuper de leur bien-être. Avec des sourires.et ce n'est pas moi qui irai le lui dire . . Krissoula montant sa Girasol adorée. Don Felipe ne saura rien de cette escapade. mais. il voit toujours du mal partout..Mais nous ne sortons pas pour nous amuser comme la dernière fois. mon ami. Tomas avait insisté pour qu'elles emmènent l'un de ses palefreniers. . Il n'y verra aucun mal. . Rassure-toi.Mes lèvres sont scellées.Tu vas profiter de ma délicieuse compagnie et partager mes petites aventures.Tu as malheureusement raison. C'est ce que j'ai l'intention de faire.Tu ne ferais pas une chose pareille.. Sa maison ressemblait aux autres du village. Tu me l'as dit toi-même : une maîtresse de maison digne de ce nom veille sur les femmes et les enfants des travailleurs. un certain Ignacio.Merci. Lupe fut ravie de voir arriver la petite cavalcade. et Sofia dans le landau. .Mais si.. .C'est vrai. car elle chassait des grains de poussière imaginaires avec son .nous aurons une excuse parfaite. rétorqua Sofia. il l'avait aidée à grimper sur Girasol. En partant. il m'a recommandé de m'occuper des bonnes oeuvres. C'est même mon devoir. le cœur réchauffé par la gentillesse du palefrenier. Que vais-je faire avec toi ? ajouta-t-elle pourtant avec un sourire. chère Sofia. elle les invita à s'asseoir et prépara du maté. car les Indiens s'agitaient depuis quelques jours.Je connais don Felipe.Ah. Il n'est pas question que tu paies pour mes bêtises ! Enchantées. Elle semblait nerveuse de recevoir des invités aussi éminents dans sa modeste demeure. . Krissoula.Pas de mais ! Si Felipe apprend que nous nous sommes absentées de la maison . je prendrais tout sur moi. si Felipe l'apprenait. Ayant expliqué à Krissoula comment atteindre la maison de Lupe.

. Krissoula fut étonnée de voir Sofia apprécier l'enfant autant qu'elle-même. elle laissa sa duègne prendre Paulo sur ses genoux et sortit avec Lupe vers le four qui se trouvait sous un abri à quelques pas de la mansarde. . vous et votre petit. Lupe. assura Krissoula et les deux jeunes femmes rirent de bon cœur.Vous n'avez pas à vous excuser.Oh.Vraiment pas. Après une courte lutte. répliqua Lupe en retirant une bouilloire du feu. señorita. . . il va abîmer vos cheveux ! s'exclama Lupe.Ne soyez pas ridicule ! protesta Krissoula en riant au souvenir des logis bien plus modestes qu'elle avait connus autrefois. señora. señorita. tout en essayant de domestiquer les quelques mèches qui s'échappaient de sa longue natte. il en profita pour attraper des mèches de Krissoula et les mettre dans sa bouche.Je vous en prie. Krissoula embrassa ses joues rondes et enfouit son visage dans ses boucles noires. Avec des cris joyeux.. . répondit gentiment Sofia. Lorsqu'elles revinrent à la maison avec la bouilloire. dit Krissoula en lui prenant l'enfant des bras. dit-elle en ajustant sa longue jupe noire et sa chemise blanche. vous devriez en être fière. Lupe.Pardonnez l'état de ma maison et son apparence. mais je suis un peu inquiète : je crains que doña Sofia et vous ne trouviez ma maison inconfortable à côté de Tierra Rosa. je n'attendais pas des invités. . j'ai sauté sur l'occasion ! . Ce dernier semblait fasciné par les longues boucles d'oreilles de sa nouvelle amie. .Vous me taquinez. doña Krissoula.torchon. Don Felipe s'est absenté ce matin et comme j'avais envie de venir depuis des semaines. . doña Krissoula.A mon tour. elles trouvèrent Sofia cajolant le petit Paulo. Sofia. je suis la plus désordonnée entre toutes ! Si je n'avais pas vos sœurs et les autres femmes de chambre pour m'aider. Lupe. Votre maison est impeccable et vous êtes charmants. Ce n'était pas très poli de vous surprendre ainsi. Quant à moi. je vous le promets. s'excusa-t-elle. Ne vous ai-je pas dit que vous seriez toujours la bienvenue chez moi ? Et c'est la vérité. C'est charmant chez vous. mes robes resteraient par terre à prendre des faux plis et il y aurait assez de poussière pour y planter du blé ! . mais j'avoue que tout cela n'était pas prévu..J'aurais dû vous prévenir de notre arrivée.

Lupe observait Krissoula qui se promenait dans le village. Un ancien gaucho. elle avait relevé sa jupe. Si elle avait pu. telle une vraie paysanne. Toujours gaie et affable. Paulo calé sur sa hanche. . Manuela avait-elle éprouvé les mêmes sentiments en apprenant que sa rivale Maria allait enfanter? Avait-elle ressenti ce même désir poignant? Que s'était-il passé pour que la mariée radieuse se transforme en une épouse dépressive. . Roberto. Roberto ! J'ai encore gagné ! s'exclama-t-elle.. et sautillait avec les petites filles. sculptait un dé dans un os de vache et la jeune femme attendit qu'il eût fini pour faire une partie avec lui. Silencieuse. Krissoula s'était demandé si Manuela était tombée amoureuse de l'autre frère Aguilar. En quelques instants. Une petite fille aux yeux noirs l'invita à jouer à la marelle et Krissoula accepta. mon petit ange adoré ! Dis à ta gentille maman de ne pas s'en faire. Lupe et Sofia conversèrent amicalement. L'amour qu'elle avait enfoui au tréfonds d'elle-même à la mort de son petit surgissait avec une puissance nouvelle.Avec cette chance. Une fois ses invitées reposées. Mais après avoir lu une grande partie du journal. riant comme si elle avait leur âge. ravie. Lupe les présenta à d'autres familles du village qui accueillirent timidement la future maîtresse de Tierra Rosa.Quelle importance. malheureux en amour. en comptant ses doigts de pied. tandis que Krissoula était absorbée par les facéties de Paulo. elle s'était ravisée : Manuela avait passionnément aimé Alejandro et ne mentionnait presque jamais Felipe. n'est-ce pas. tu dois briser bien des cœurs. remarqua-t-il en riant. n'est-ce pas. mon cher Roberto ? Dans ce cas. elle jouait avec les enfants.Heureux au jeu. Rassurée par les sourires de sa maîtresse. un homme aurait tort de parier contre vous. doña Krissoula. gagnant le cœur et l'affection de tous ceux qu'elle croisait. Seuls les enfants restèrent spontanés. Elle lui chantait les rengaines de son enfance. . l'ami ! . persécutée par des rumeurs malveillantes ? Au début. Lupe coupa des tranches de pain frais et versa l'eau bouillante sur les herbes sèches du maté. découvrant un jupon en dentelle.Pile. l'aîné. complimentait une femme sur la finesse de sa broderie ou un vieillard sur sa maîtrise du cuir. celles qu'avait aimées Nicki. elle aurait gardé Paulo pour toujours et elle s'en voulut de jalouser le bonheur de Lupe. Sirotant la boisson amère. Il lui faudrait parcourir plus longuement le journal pour savoir si cet amour s'était éteint après la cérémonie du mariage.

Pour retarder l'instant fatidique. mais conversait dans le patois du peuple espagnol. la silhouette d'Esteban provoquait en elle des frissons d'appréhension.. la duègne ne pouvait plus cacher ses bâillements. chevauchant au galop. mais son ventre se noua de nervosité.. Elle ne remarqua aucune ombre . elle inclina sèchement la tête sans prêter attention au regard bleu moqueur. elle se garda d'allumer la lampe afin de ne pas donner de signe à Esteban et se déshabilla dans l'obscurité. Sofia rappela à sa protégée qu'il était l'heure de rentrer. il portait une chemise blanche qui rehaussait les traits virils de son visage. Aussitôt. afin de retarder le moment où son corps la trahirait une nouvelle fois. mais après une heure ou deux. Krissoula reconnut l'étalon noir d'Esteban.Les paysans éclatèrent de rire. traînassant pour éteindre les bougies. sinon je vais m'endor-mir dans ce fauteuil. La journée passa trop vite au gré de Krissoula : bientôt. . . Bien qu'Angelina eût préparé un délicieux repas. Ils venaient de dépasser un bosquet lorsqu'elle aperçut un cavalier qui se dirigeait vers le village. Le rouge au front. elle regretta de devoir le saluer afin de ne pas éveiller les soupçons de sa duègne. Dans sa chambre.. elle encouragea Girasol à partir au galop. elle sortit sur le balcon et risqua un coup d'oeil dans le jardin.. Krissoula aurait été incapable de dire ce qu'elle avait mangé. elle convainquit Sofia de jouer aux cartes. une promesse et une invitation : . Prenant son courage à deux mains. Comme il était beau.Bonjour. Parmi les cris de joie de ses nouveaux amis qui l'invitaient à revenir. tant elle était nerveuse. A chaque fois.Ce soir. Agacée. les cheveux au vent ! Sous sa veste noire. Etait-elle la seule à être frappée par cette métamorphose ? Bientôt. Il souleva poliment son sombrero et murmura un seul mot qui était à la fois une menace. Après une toilette rapide et des coups de brosse vigoureux pour démêler ses cheveux. niña. Lupe se demanda s'ils avaient remarqué que la señorita ne parlait plus avec l'accent castillan de l'aristocratie. le soleil hivernal se coucha derrière les montagnes et le ciel se parsema d'étoiles.Je vais me coucher. A contrecœur. Krissoula monta sur Girasol et envoya un baiser à Lupe et à Paulo. regardant les portraits dans le corridor. señor San Martin. Krissoula la suivit.

elle grimpa dans son lit sans enfiler sa chemise de nuit et resta étendue sur le dos. elle était encore éveillée. .. . mais le sommeil la fuyait.. .Quel cauchemar. Voulait-elle vraiment faire assassiner un homme parce que ses cris la dérangeaient la nuit ?. . les yeux grands ouverts.. Pourquoi hantait-il ses pensées jour et nuit? Au lieu d'être soulagée par son absence.Au début. Quand retentirent les premiers cris. une silhouette blanche cherchait elle aussi à percer la pénombre. assaillie par le parfum enivrant de la lavande et des gardénias. Dans l'obscurité la plus noire. répliqua-t-elle.Est-ce que le bruit t'a réveillée. Se dressant dans son lit. elle referma les portes-fenêtres et tourna la clé..N'est-ce pas une solution un peu extrême ? risqua-t-elle après un moment de silence. Stupéfaite.Non. . elle écouta les hurlements sauvages qui déchiraient le silence de la nuit. .suspecte contre le feuillage. Ça doit être la saison des amours et ces cris insupportables nous empêchent de dormir. je demanderai à Tomas de l'attraper et de le noyer. .. .. elle enfila une robe de chambre et les ouvrit. Krissoula n'en croyait pas ses oreilles : Sofia était pourtant une femme douce. Sofia ? chuchota Krissoula. Sur le balcon voisin. Les âmes torturées du purgatoire criant leur angoisse. dit fermement Sofia..El gato ? reprit Krissoula. « Les Indiens ! songea-t-elle. j'ai pensé que c'était dans mon cauchemar. Ils attaquent la maison ! » Se précipitant vers les fenêtres.N'as-tu jamais entendu le bruit qu'il fait tous les soirs en rôdant ? . pourquoi en était-elle presque déçue ? Agacée. Ce ne pouvait être qu'Esteban essayant d'attirer son attention. pâlissant. effrayée que Sofia connût les habitudes nocturnes de l'intendant. affolée. étonnée par l'imagination morbide de sa duègne.Demain. en effet ! murmura Krissoula.Puis j'ai compris que c'était el gato et j'ai éclaté de rire.. Un hurlement les fit sursauter. Les heures passaient lentement. . n'entendit pas de bruits inhabituels. mais j'ai un sommeil de plomb.

Sofia. et bien sûr cela désigne également un chat de gouttière ! Elle avait souvent insulté Esteban en le traitant de gato. et c'était bien fait. Bonne nuit.Dors bien. Mais je pense qu'il a sa dose pour ce soir. la jeune femme comprit le quiproquo et éclata de rire. mais c'est aussi une danse paysanne. Sofia! . ma petite..Ce n'est rien.. répliqua-t-elle enfin.. ... Ayant refermé les portes-fenêtres à clé. petite ? s'étonna Sofia. n'est-ce pas. Je croyais. gronda Sofia.On aurait dit que ce chat était presque humain quand il a reçu sa douche..Madre de Dios / Puis le silence retomba. Je sais comment calmer les ardeurs du señor Gato. . Angelina m'a dit que sa marmaille pullulait dans toute l'estancia et que grâce à lui.Presque. d'où sa confusion.. les souris avaient déserté la place. je croyais que tu parlais de..Tu veux dire que c'est un chat qui hurle ! s'exclama-t-elle en se tenant les côtes. Quelquefois. . Prenant un pichet d'eau dans sa chambre..Bien sûr que non ! D'ailleurs.Je ne vois pas ce qu'il y a de si drôle. deux bras puissants la saisirent par-derrière et une voix d'homme amusée ronronna à son oreille : . En espagnol. elle attendit que le chat reprît ses lamentations pour en jeter vigoureusement le contenu dans sa direction. . on peut confondre le miaulement d'un chat avec des pleurs de bébé. Absolu. vexée. elle reposa son pichet vide et se dirigea dans l'obscurité vers son lit.. Mais pourquoi Sofia avait-elle parlé de souris ? Brusquement. Ce voyou ne nous manquerait pas ! Sa marmaille. el gato a plusieurs significations : on surnomme ainsi les malotrus ou autres voyous sans vergogne. Mais elle ne pouvait partager son hilarité avec Sofia sans se trahir.. . Krissoula n'en revenait pas : Esteban avait le toupet de venir hurler sous sa fenêtre en pleine nuit ! Il rentrerait mouillé chez lui. . Dès qu'elle s'allongea sur le côté.. tu vas voir.... mais les hurlements redoublés de l'animal empêchèrent Krissoula de répondre. Krissoula frémit de rage à la pensée qu'Esteban s'amusait avec toutes les servantes de la propriété. Le rire de Krissoula redoubla lorsqu'elle imagina Tomas noyant Esteban dans la rivière.

. petite ? .T'es-tu débarrassée de ton gato encombrant.

. de ses lèvres. Je n'ai pas l'habitude de m'imposer à une femme même si je la désire beaucoup. . Plus rien ne comptait. murmura-t-il en traçant du doigt le contour de sa joue. sortez de mon lit ! . petite. J'avais deviné que c'était vous et pas un pauvre chat..A qui la faute.. se réveillait. de son menton. ni à emprunter l'escalier de service au risque d'être découvert. Dis-moi de partir.N'es-tu pas heureuse de me voir ? . señor Gato. C'est ton choix. lorsque je serai la femme de Felipe et que ma vie n'aura plus de saveur.Parce que je vous déteste ! Arrêtez de secouer la tête. « Quel mal y a-t-il à une nuit de passion ? songea-t-elle.Bien sûr que non.Espèce de malotru ! sifïla-t-elle en se débattant.Alors.Vraiment. querida ? Alors demande-moi de partir.Vous méritez bien plus qu'une gentille averse.. tu veux toujours que je parte ? murmura Esteban. .Pourquoi. . Vous avez réveillé Sofia et probablement toute la maisonnée. et vous le savez bien. Oser pousser des hurlements pareils. . J'espérais calmer vos ardeurs par une douche froide. . excepté la sensation délicieuse de la langue d'Esteban qui lui caressait l'oreille.. tu aurais laissé ta fenêtre entrouverte et je n'aurais pas eu à jouer ce petit jeu. querida ? . Il promena ses lèvres sous l'une de ses oreilles et son haleine chaude la fit frissonner. Ce sera un merveilleux souvenir à chérir. . son corps réagissait aux caresses et aux traîtres baisers.. vous m'aspergez d'eau. petite sorcière ? rétorqua-t-il en dévorant son cou de baisers. et je t'obéirai..Je n'ai pas allumé ma lampe parce que je ne vous voulais pas dans ma chambre. attendait. elle ne pouvait que succomber.Si tu étais plus gentille. protégée par ses bras puissants tandis qu'il effleurait son corps de baisers. .Oui. . » Entre-temps.. .15 . mais je n'arrive pas à le dire. Allongée contre lui.

. .. » Sa voix chaude. il pressa son corps contre le sien.De toi. Baignés par la lumière argentée de la lune..Ravi.. le goût de sa bouche. son amant. ta peau est douce comme de la soie. Les membres de Krissoula se liquéfiaient. il étouffa ses plaintes par un baiser ardent. provoquait des frémissements qui naissaient dans son ventre et se propageaient jusqu'à la racine de ses cheveux. de rhum et de feu de bois. . . mélange de fumée de cigare. . La rencontre de leurs peaux les transporta tous deux dans un monde de délices. .. sensuelle. petite ? J'aime te voir quand je te fais l'amour et cette chambre est plongée dans l'obscurité. mais à ce dont j'ai envie. Soulagée. querido. Enfouissant ses doigts dans la chevelure d'ébène.Ouvrir ces satanés rideaux. j'ai envie de toi ! Esteban frémit et un sourire apparut sur ses lèvres. je ne le veux pas. enthousiaste.. et à cet abîme de solitude que lui seul savait combler. murmura-t-il.. « Quand je te fais l'amour. heureuse de se sentir protégée par son amant. Esteban. elle dut agripper les bords du drap en lin.Où allez-vous ? s'écria-t-elle.. Est-ce que tu aimes quand je te caresse comme ceci ? Et entre les cuisses ? Dis-moi ce qui te fait plaisir. fouilla sa bouche veloutée d'une langue experte. Lui entourant la nuque de ses bras. Tu ne croyais tout de même pas que j'allais changer d'avis.. Il était merveilleux. .. Le parfum de son corps viril. Krissoula ne pensait plus qu'à Esteban de San Martin. elle l'attira sauvagement contre elle. Etouffant un cri. les mots d'Esteban résonnant à ses oreilles. . sa volonté fondait sous l'étreinte. Tu me rends folle. Son rêve d'argent et de confort évanoui. il ne quittait pas sa bouche et elle répondait.Tu es sûre de ne pas vouloir que je parte ? répéta-t-il afin de la taquiner. il était à nouveau auprès d'elle et ouvrait les bras pour l'accueillir. En quelques secondes.Tu es si belle. Mais alors qu'elle lui rendait caresse pour caresse..Et de quoi as-tu envie ? . soudain perdue. Esteban dénoua leur étreinte et se leva. Sa robe de chambre se défit. elle retomba sur les oreillers. à ses élans amoureux.Non. espèce de diable. Pour se calmer.. les yeux de Krissoula brillaient telles deux flammes. Je ne peux plus penser à ce que je devrais faire. elle le serra contre sa poitrine.

Elles parcoururent ses hanches. lui donnant le même plaisir qu'il venait de lui offrir. Elle s'abandonna à ses caresses. tour à tour ardent.. tendue tel un arc vers le plaisir. elle prit son membre palpitant entre ses doigts. puis détaché. n'attendons plus. » Sous ses doigts. puis les fesses. Elle se réjouissait de le sentir si puissant. Doucement. il écarta ses cuisses blanches. il lui semblait qu'elle n'avait jamais été aussi vivante. lui pétrissant les seins. Elle avait besoin de lui. Patiemment. sur ses lèvres. son ventre presque concave. Tel un virtuose de l'amour. Entre les pétales de sa fleur. il savait comment attiser le feu qui couvait en elle. songea-t-elle. Chaque sensation est un souvenir que je garderai jusqu'à ma mort. prends-moi.. Esteban mon amour. abandonnée à sa passion ! Son désir était si fort qu'il craignait de ne pas pouvoir se retenir..Prends-moi. avide de ses caresses comme elle l'était des siennes. Arquée vers lui. un merveilleux partage... murmura-t-elle.. elle pressa ses lèvres contre les siennes. ses mains durcies par le travail brusquement tendres et attentives. elle était à sa merci. l'esprit léger. Tremblante. Les cercles qu'il traçait inlassablement entraînaient la jeune femme dans une spirale de plaisir. . mon amour... suivit la ligne de son torse qui menait vers sa virilité. revenant sans cesse telles les vagues de l'océan. Elle était prête. Cet abandon absolu le ravit. au mollet. sa silhouette gracieuse était auréolée par la lumière de la nuit. le corps musclé d'Esteban répondait à ses effleurements par des frissons. il trouva le secret de sa féminité. supplia-t-elle enfin. et elle se réjouit dans son âme lorsqu'elle le sentit frémir. L'air frais de la nuit effleurait son corps brûlant. moite. sa tête rejetée en arrière sur sa chevelure d'ébène. offrit son intimité féminine à l'exploration des doigts de son amant. .Je te veux. il excita son désir. C'était un échange. Il suffisait de l'effleurement d'un ongle . elle taquina ses mamelons. il étouffa un cri et murmura son nom dans ses cheveux. S'arquant vers lui.. querido. ses sens étaient tous en éveil. Envoûtée. descendirent le long d'une jambe jusqu'au genou. Je t'en prie. il amena le corps de Krissoula au bord de l'extase. Comme elle était belle.. elle offrait la promesse d'une ivresse incomparable.Instinctivement. Lorsqu'elle prit à nouveau son membre. Esteban vit le désir illuminer le visage de sa bien-aimée. « Je n'oublierai jamais cet instant. dans le creux de son cou. à la cheville. Je suis prête.

. que... jamais. magnifique.. il se plaça au-dessus d'elle. . Jamais il n'avait rencontré une femme aussi sensuelle et passionnée que Krissoula. . la nuque. Puis elle ouvrit les yeux et son regard se voila.C'est magnifique.. le remerciant pour cet instant magique. Esteban fut le premier à se ressaisir et s'allongea sur un côté.Maintenant. elle s'arqua vers lui avec une telle fureur qu'il en perdit la tête. il l'emmenait vers des horizons de ciels bleus. torse contre poitrine.. il accélérait le rythme. observant le visage serein de Krissoula. maîtrisant son propre désir afin qu'elle fût prête à plonger en même temps que lui dans le vertige de l'abîme. Elle lui caressa la joue et il attrapa sa main pour l'embrasser.. querido. L'obligeant à retirer sa main.et il craquerait. les joues. A chaque poussée. Maintenant.Je... il fut heureux qu'elle se blottît d'elle-même dans ses bras. Craignant qu'on ne les entendît. Crispant les jambes autour de ses reins. Apaisée par l'amour. soupirait-elle. elle était plus irrésistible que jamais.. Leurs désirs culminaient. n'avais.. la pénétra... ordonna-t-il d'une voix rauque. il étouffa ses cris de joie en l'embrassant avec passion. . puis toute parole devint incohérente... Avec des murmures. pouvait. Au même instant. Elle lui caressait les épaules. .. être.... imaginé. La serrant contre lui. les yeux saphir d'Este-ban brillaient telles des pierres précieuses.. Son cri de ravissement fut comme le chant d'un rossignol à l'aube. ils basculèrent ensemble dans un infini multicolore et les vagues de jouissance déferlèrent en eux.. gémit-elle.. envole-toi avec moi. elle l'encourageait. pressentant que le moment approchait. Esteban l'aimait avec une telle douceur. d'un mouvement fluide. querida.. ainsi. Lèvres scellées. tandis que leurs corps revenaient doucement à la réalité. suspendit son geste le temps d'une seconde puis. hanche contre hanche.. ça.. une telle tendresse qu'elle crut en mourir. ils ne faisaient plus qu'un. s'émerveillant de cet homme et des trésors qu'il lui prodiguait..

. .Qu'est-ce qu'une china ? demanda-t-elle. ma chérie. Regarde.. .. mais curieusement Esteban se sentait mal à l'aise.. Krissoula n'était qu'une petite prostituée et c'était sûrement la meilleure offre qu'on lui eût jamais faite. je n'y arrive plus.. Esteban. ma vigueur ne va pas tarder à revenir.Et si je tombe sur ces papiers qui feront de toi le maître de Tierra Rosa. .Je ne parlais pas de ce soir. . Tomas et moi serons à tes côtés en un clin d'oeil. Nous ferons l'amour de toutes les manières imaginables jusqu'à l'aube. c'est promis. que va-t-il se passer maintenant ? . mais depuis que nous sommes amants. de nous ? Il ne pouvait lui dire les paroles qu'elle espérait et lui promettre un avenir radieux.. Puisque tu seras ma china. mais de demain et d'après-demain. elle en serait heurtée. car il ne mentait jamais à une femme. je veillerai bien sûr à ton bien-être.Mais nous allons recommencer. qu'il ne pensait pas à demain mais se contentait de l'aimer au jour le jour. minina. retenant son souffle. . Il lui caressa un sein.Esteban. dès que j'aurai retrouvé mes forces. il suffit de m'appeler.Une compagne. elle l'accuserait de se servir d'elle. . quand Felipe sera revenu. se mettrait même en colère. trouver ce que tu cherches.. . un homme avec son corps. j'en suis sûre..Nous pourrons toujours être amants. petite sauvage aux yeux d'or. . Si jamais il apprenait notre liaison. C'est ainsi qu'on nomme en Argentine les compagnes des gauchos. que se passera-t-il ensuite ? Qu'adviendra-t-il de moi. où je serai malheureusement obligé de te quitter pour veiller sur l'estancia.Sois patiente. S'il lui avouait la vérité. taquin. observa-t-il. taquinant la pointe jusqu'à ce qu'elle se dressât contre sa paume.. je croyais pouvoir jouer mon rôle. avec une femme comme toi. nous sommes faits l'un pour l'autre. reprit-il à mi-voix. S'il lui disait le fond de sa pensée. S'il y a un problème. le taureau renaît déjà de ses cendres.Dans certains moments. Une femme aimait d'abord avec son coeur. Serons-nous encore amants ou faudra-t-il cesser de nous voir ? Oh. et elle n'aurait pas tort. il me tuerait. Je hais Felipe et il me fait peur..Je ne suis jamais très loin.

. . Tu allais te donner à un homme qui n'est rien qu'un assassin. gronda-t-il en lui saisissant les poignets. s'arrachant à ses bras. prête à l'insulter de nouveau. L'espoir d'une nuit langoureuse s'envolait. c'est que Felipe me permet de porter son nom.La différence. C'est la coutume. dorment ensemble. Dis-moi. quelle différence y a-t-il entre être la maîtresse de Felipe ou la mienne ? Seulement le prix.Au diable tes coutumes. . irrité. les joues écarlates. Mortifiée. Tu refuses d'être ma maîtresse. ont des enfants ? H lisait sur son visage comme dans un livre ouvert : la fierté blessée. elle couvrit sa nudité avec sa robe de chambre. comme s'il regrettait de terminer leurs étreintes passionnées par une dispute.Pas exactement une épouse. Etait-elle vraiment aussi naïve ou jouait-elle un jeu malicieux pour le culpabiliser ? .Ça suffit.Non. reprit-il sèchement. Ils ne sont pas mariés. . vaurien ! lança-t-elle. L'espoir dans sa voix fut comme un poignard dans le cœur d'Esteban. à celle que j'ai choisie parce qu'elle a le visage de Manuela. elle lui donna un coup de poing sur le nez et il poussa un cri de douleur. Felipe ne t'aime pas. Jamais elle n'avait été pareillement humiliée ! Lorsqu'elle lui fit face. peut-être. Tu oses me demander une chose pareille ? Bâtard ! . une china est l'épouse d'un gaucho. . corrigea Esteban en enfilant son pantalon.Evidemment. il est amoureux d'un fantôme. et non à toi. cherchant à éviter les coups qui pleuvaient. mais cela jamais elle ne pourrait le lui avouer. pris une parcelle de son cœur.Mais ils vivent ensemble. répliqua-t-il. elle s'aperçut qu'il semblait triste. . querida. . Il m'offre un mariage et un statut social. Furieuse. n'est-ce pas ? Comment lui répondre puisqu'il disait la vérité ? La seule différence entre les deux hommes était que Felipe possédait l'estancia.. alors qu'il y a plusieurs semaines tu étais prête à te vendre à un fou furieux juste pour son argent. cria-t-elle en lui crachant à la figure.Alors. tu comprends. incapable de le regarder en face.Chien ! Canaille ! Krissoula Ballardo ne sera jamais ta maîtresse. alors qu'Esteban était pauvre comme Job et qu'il lui avait aussi. Il offre le mariage à Manuela. la désillusion et un début de colère.

Nous nous devons au moins cela.Sors d'ici. n'est-ce pas. il chercha les mots susceptibles d'apaiser sa douleur.Je n'utilise pas les femmes. mais ne les trouva pas.Ne me touche pas ! Plus jamais ! Elle essayait de se draper dans sa robe de chambre.Pourquoi pas ? Je ne signifie rien pour toi. Quand elle lut la pitié dans son regard. . . tu as payé le prix et acheté ton plaisir. et cela n'a plus rien à voir avec notre pacte de Barcelone. et ne reviens jamais.Laisse-moi au moins t'embrasser avant de partir.Sois honnête : le maître de Tierra Rosa que tu espères devenir ne demandera jamais en mariage une petite gitane comme moi. sois raisonnable. Comment avait-il pu se méprendre ? ïi avait pensé qu'elle ne se faisait plus d'illusions sur les hommes. ma Krissoula. Malgré elle. En cet instant. Krissoula. C'était la première fois que l'intrépide Krissoula semblait si vulnérable. même si tu la considères insultante. cher Esteban de San Martin ? Je suis assez bonne pour chauffer ton lit et te permettre de te défouler. Comme tu me l'as déjà dit. je ne peux pas te laisser dans cet état. irrité de voir combien il l'avait blessée. ni plus ni moins.. mais la détresse dans ses yeux dorés le dégoûtait de lui-même. mais ses mains si agiles d'habitude tremblaient. tu ne voudrais tout de même pas que je mente. je ne suis pas ce genre d'homme. Et c'est toi que je veux.Vraiment ? J'ai peine à le croire. même si je le voulais ? . ma chérie.Arrête. si étonnamment naïve avec ses rêves de mariage et de bonheur. mon offre est sincère. mais indigne d'être ton épouse et la mère de tes enfants. la blessure infligée. . . . si fière. . Il avait l'impression d'avoir violé une innocente-Lui caressant les cheveux. petite. conclut-il. elle murmura d'une voix rauque: .Je suis honnête. tu peux partir. Tu ne comprends donc pas que je ne peux pas t'épouser. San Martin. Allons. querida.Non. A sa grande stupéfaction. toi et personne d'autre. Esteban se détesta cordialement. La catin a rempli son rôle.Au moins. Trop tard : le mal était fait. Elle était si belle. Krissoula. il les saisit et l'attira contre lui. implora-t-il tendrement. il vit briller des larmes dans les yeux de la jeune femme. que je fasse des promesses de mariage afin de te faire l'amour ? Je te promets du plaisir. . . .Alors quel genre d'homme es-tu ? .

Mais lorsqu'il pressa ses lèvres sur les siennes. reprit-elle avec mépris.Non. . elle resta de marbre et détourna la tête. n'est-ce pas? Va-t'en! . San Martin. L'heure est passée et le temps d'une prostituée est aussi précieux que l'or du gitan.

16
Accoudé à la barrière en bois, Tomas regardait Esteban placer son pied dans
l'étrier et s'asseoir très doucement sur le dos de la jument mustang qu'il venait
d'acheter à Córdoba. Inquiet, Tomas se demanda pourquoi son ami avait l'air si
renfrogné.
En onze ans d'amitié, Esteban n'avait jamais montré une humeur égale.
Lorsqu'on l'irritait, il était saisi par une colère violente qui n'avait d'égale que
sa détermination à obtenir réparation. Mais il était aussi un homme juste et
cette irritabilité le plus souvent justifiée disparaissait rapidement. Ce n'était pas
le genre d'homme à remâcher des rancunes. Or, depuis un mois, Esteban
broyait du noir. « Serait-il amoureux ? » songea Tomas. Amoureux de la belle
et impétueuse doña Krissoula, dont le statut social dominait celui d'Esteban
comme la lune domine la terre. Peut-être avait-il essayé en vain de la poursuivre de ses assiduités, comme le jour où Tomas les avait surpris dans l'écurie ?
Avec son regard bleu et son charme dévastateur, Esteban n'avait pas l'habitude
qu'on le repoussât. En général, les femmes se pressaient toujours autour de lui.
Soupirant, Tomas en voulut à son ami d'essayer de dompter un mustang
sauvage alors qu'il avait l'esprit ailleurs. Il suffisait d'un moment d'inattention
pour y laisser la vie ! En tant que palefrenier en chef, le devoir de Tomas était
de s'assurer que personne ne prenait de risques inutiles avec les chevaux. Il
n'aurait jamais dû accepter qu'Esteban essayât de monter le mustang ce matin,
mais il était trop tard. Esteban était à cheval et lorsque l'intendant avait pris une
décision, rien ne pouvait l'en dissuader.
D'innombrables chevaux avaient piétiné l'herbe du corral et il ne restait que
de la poussière et de la boue séchée. Au centre de l'enclos se dressait un poteau
auquel la jument était attachée par un licol. Ses yeux terrifiés avaient été
cachés par un foulard et elle ne bougeait pas, en apparence impassible.
Esteban s'installa profondément en selle, enroula les rênes autour de ses
poings et vérifia qu'il avait chaussé à fond les étriers. Lorsqu'il fut certain d'être
prêt, il enfonça son sombrero et fit un signe de tête au palefrenier. Ignacio défit
le licol et retira le foulard. En un instant, le calme de l'animal disparut. Telle
une fusée, la jument bondit les quatre pieds en l'air en se tordant dans tous les
sens. Sous la violence de l'impact, Esteban décolla de la selle de quelques

centimètres et retomba de travers. Il parvint néanmoins à reprendre sa position
avant la prochaine ruade. Les gauchos accoudés au corral criaient leurs
encouragements :
- Bravo, señor l'intendant ! Ole, San Martin !
- Sauvage, hein ? remarqua le vieux Roberto tandis que la jument
décochait de terribles ruades les unes après les autres.
- L'homme ou la jument? demanda Tomas en esquissant une grimace.
- Je pensais à la jument, jeune Tomas, mais on dirait que l'intendant n'est
pas dans son assiette aujourd'hui. Je ne vois pas comment il pourra la dompter,
si ce n'est à l'ancienne manière des gauchos.
L'« ancienne manière » pour dompter un cheval sauvage était considérée
comme barbare par beaucoup, et rarement utilisée car elle brisait le tempérament de l'animal. La méthode consistait à monter le cheval sauvage qu'on avait
sellé et, à l'aide d'éperons et d'un fouet, à le faire galoper pendant des kilomètres en le battant sans pitié, jusqu'à ce que le cœur de l'animal manque
d'étouffer et qu'il s'arrête, épuisé. Après un traitement aussi cruel, un mustang
savait qui était le maître et ne rechignait jamais plus à porter un cavalier.
Réputé pour avoir été l'un des meilleurs gauchos de sa génération, le
perspicace Roberto devinait le trouble d'Esteban.
- Je parie que la jument va le désarçonner. Qu'en penses-tu, fiston? dit-il à
Tomas en mâchant son tabac.
- C'est une diablesse, d'accord, mais le cavalier est plus buté qu'un âne. Il
ne la laissera pas emporter la partie, et justement parce qu'il est d'une humeur
massacrante. Je tiens le pari, mon vieux Roberto !
Ils furent alors étonnés de voir s'approcher une femme, car le corral était un
domaine réservé aux hommes et les femmes s'y aventuraient rarement.
Stupéfait, Tomas reconnut dona Krissoula, vêtue d'une jupe de cavalière
fendue, d'une veste courte et d'un sombrero. Ses cheveux libres ondulaient
jusqu'à ses hanches et elle marchait d'un pas gracieux. Pas étonnant que son
ami fût épris d'une femme aussi magnifique.
- Bonjour, señorita, dit Tomas en s'inclinant poliment. Il est rare que ce
corral soit honoré par la visite d'une femme belle comme le jour. Vous cherchez sûrement quelqu'un, doña Krissoula ?
- Je voulais simplement voir comment vous domptiez les chevaux
sauvages avant de rentrer à la maison, avoua-t-elle. J'étais venue rendre visite à

Lupe mais son mari m'a dit qu'elle était partie travailler à Tierra Rosa. Nous
avons dû nous croiser.
- Alors peut-être la señorita aimerait-elle s'amuser en risquant un petit pari
? proposa Roberto avec un sourire. Lors de votre dernière visite, vous avez eu
de la chance aux dés, si je me souviens bien.
- C'est vrai, répondit Krissoula, se rappelant surtout la nuit qui avait suivi
sa journée au village. Sur quoi paries-tu, le vieux ?
- Sur le plus résistant, du cheval ou du cavalier, señorita. Moi je parie sur la
jument, Tomas sur l'homme. Qu'en pensez-vous ?
- Laisse-moi les étudier un moment, reprit-elle, amusée.
Elle s'appuya comme Tomas contre la barrière et observa la jument
sauvage. Une vraie furie, avec un poitrail profond, des jarrets puissants et un
tempérament de feu ! Son oncle Ricardo aurait vendu son âme pour posséder
une telle jument... Mais lorsqu'elle examina le cavalier, son sourire disparut.
Elle venait de s'apercevoir qu'il s'agissait d'Esteban, presque méconnaissable
sous le foulard qui dissimulait son nez et sa bouche pour le protéger de la poussière. A sa vue lui revinrent à l'esprit l'humiliation et la détresse qu'elle
éprouvait par sa faute.
- Le cheval, grommela-t-elle, furieuse. Je parierais toute ma fortune sur le
cheval !
Enchanté, Roberto fit un clin d'œil à Tomas. En dépit de la sueur qui lui
blanchissait les flancs, la jument ne semblait pas fatiguée, obsédée par l'envie
de se débarrasser de son insupportable fardeau et de galoper à travers la pampa
pour retrouver ses frères, le troupeau de chevaux sauvages.
Une nouvelle ruade faillit projeter Esteban pardessus la tête de la jument,
mais il s'agrippait de son mieux, un bras étendu afin de compenser les
pirouettes imprévues de l'animal. Elle bondit soudain vers la gauche, puis
aussitôt vers la droite, provoquant les soupirs de compassion des spectateurs
qui voyaient le pauvre Esteban ballotté comme une poupée de chiffon.
Soudain, la jument s'arrêta. Un frémissement la parcourait de la tête aux pieds
et ses muscles palpitaient sous sa robe trempée de sueur. Roulant les yeux, elle
baissa la tête et ouvrit la gueule comme si elle était vaincue. Les gauchos
poussèrent des cris de triomphe.
Mais avant même que le bruit de leurs applaudissements se fût dissipé, elle
rua une dernière fois, se débarrassant d'Esteban qui avait relâché son attention,
pensant lui aussi que l'animal était dompté. Les rênes lui furent arrachées des

mains, ses pieds glissèrent hors des étriers et son corps d'athlète décrivit dans
les airs un arc qui sembla interminable à Kris-soula, effrayée, avant de
s'écraser dans la poussière.
Aussitôt, avec un hennissement de triomphe, la jument se cabra puis se jeta
sur l'homme à terre comme pour le mordre. Sans attendre, les gauchos se
précipitèrent à la rescousse, Tomas en tête. Deux d'entre eux attirèrent
l'attention de la jument en brandissant leurs chapeaux, tandis qu'un troisième
essayait de lui couvrir la tête avec une couverture avant de l'attacher au poteau.
Entre-temps, Tomas examinait son ami d'un air connaisseur, à la recherche
d'une fracture. Par miracle, Esteban était indemne, à part une lèvre fendue et
une coupure qui saignait sur son front.
- Mon Dieu... Qu'est-ce qui m'a frappé ? demanda-t-il, groggy.
- Le sol, l'ami, seulement le sol, répondit Tomas soulagé. Dis-moi si tu as
mal quelque part.
- J'ai l'impression d'être passé sous une locomotive, mais à part ça, rien de
cassé...
- Alors lève-toi et va-t'en, rétorqua Tomas. J'ai du travail et tu peux
terminer ta sieste ailleurs qu'au milieu de mon corral. Et ne pense pas une
seconde à remonter sur cette jument aujourd'hui.
- Pourquoi pas? grommela Esteban en se redressant.
- Tu pourras la dompter une autre fois, quand tu n'auras pas la tête dans les
nuages.
- Tu racontes n'importe quoi !
- C'est ma décision, Esteban, et je suis le palefrenier en chef ici, pas toi. Tu
peux diriger l'estancia à ta guise, mais les chevaux me concernent. Je n'ai pas
envie de te voir te rompre le cou. Rentre chez toi et repose-toi. Avec les
courbatures, demain matin tu penseras à deux locomotives, pas une !
- Il a raison, commenta le vieux Roberto en s'ap-prochant. J'ai gagné mon
pari, donne-moi mon argent, Tomas.
- Tu as osé parier contre moi, se lamenta Esteban, feignant d'être vexé.
- C'est vrai, déclara Tomas en cherchant une pièce dans sa poche. Et c'est la
dernière fois que je place mon argent durement gagné sur toi, l'ami.
- Laisse-moi la remonter, Tomas, insista Esteban. Tu peux doubler la mise
avec ce vieux renard.

- Pas question ! D'ailleurs, vu le ciel, il va bientôt pleuvoir et ce corral ne
sera qu'un enclos de boue. Pour une fois dans ta vie, Esteban, sois raisonnable
et rentre chez toi.
Comme pour donner raison à Tomas, un grondement de tonnerre résonna
dans les collines et le ciel s'assombrit.
- Très bien, je reviendrai demain, acquiesça Este-ban en montant
péniblement sur Barbaro.
Ce fut seulement à cet instant-là que Tomas se souvint de la señorita, mais
elle avait disparu, ainsi que sa petite jument palomino. Il leva la tête, inquiet de
sentir l'odeur de soufre qui précède un orage. Avec un peu de chance, doña
Krissoula aurait prévu la pluie et serait déjà saine et sauve à l'hacienda.
Malheureusement, Krissoula n'avait pas la moindre intention de rentrer à la
maison ! Depuis un mois, inquiète de l'humeur oppressée de sa jeune protégée,
Sofìa ne cessait de la tourmenter par des questions. Combien de fois Krissoula
s'était-elle empêchée de s'écrier : « Laisse-moi tranquille, Sofia ! Je ne suis pas
malade, mais mon cœur est brisé. Je suis blessée, Sofia, blessée et furieuse,
peut-être même amoureuse d'un homme qui ne ressent rien pour moi, qui ne
croira jamais que je ne suis pas une prostituée de Barcelone ! Si je parle, je
dirai toute ma détresse, ma souffrance et la vérité : c'est lui que je désire.
Depuis notre première nuit, il m'obsède, bien qu'il m'ait humiliée et soumise à
un odieux chantage. A l'idée de le trahir et d'épouser don Felipe, je meurs un
petit peu chaque jour car je ne pense qu'à lui, ce maudit Esteban de San Martin

Mais il était bien entendu impossible d'avouer tout cela à Sofia, alors
Krissoula le gardait dans le tréfonds de son cœur. Mais lorsqu'elle avait aperçu
Esteban sur la jument sauvage, cet étrange mélange de passion et de haine
l'avait assaillie à nouveau. Pouvait-on haïr quelqu'un aussi intensément tout en
étant obsédé par lui? Aimer avec une passion qui n'était que douleur? Cela
semblait incroyable et pourtant c'était vrai. En voyant Esteban dans le cor-ral,
déchirée par sa détresse, elle avait cru que son cœur allait éclater. Incapable de
pleurer pour se soulager, elle ne pouvait que monter à cheval ou danser. Cette
dernière solution étant impossible, elle avait couru vers sa jument dès qu'il
s'était relevé, décidée à galoper jusqu'au moment où son souvenir s'effacerait
de son cœur.
Les joues empourprées, son sombrero battant dans son dos, elle réalisa sa
folie : Girasol était épuisée par la longue course, elle avait besoin d'un bon

repos, mais elles s'étaient éloignées de l'hacienda au triple galop. Les nuages
gris foncé qui s'amoncelaient au-dessus des collines annonçaient un orage
imminent. Des roulements de tonnerre grondaient tels des tambours en colère
et des éclairs déchiraient le ciel par endroits. Si elle ne trouvait pas un abri, elle
serait trempée et elle craignait pour son cheval.
Quelques secondes plus tard, un éclair zébra le ciel et la foudre s'abattit sur
un arbre qui s'enflamma. Chassé de sa tanière, un renard de la pampa s'enfuit
entre les jambes de Girasol qui, effrayée, se cabra.
En cavalière émérite, Krissoula ne fut pas désarçonnée et, plutôt que
d'essayer de retenir la jument affolée, elle déploya son énergie à lui faire éviter
les pierres et les trous qui menaçaient de la faire tomber.
Une pluie froide s'abattit avec violence, trempant Krissoula jusqu'aux os.
Lorsque Girasol s'arrêta enfin, la chevelure de la jeune femme pesait comme
une lourde cape sur ses épaules. A bout de souffle, elle essaya de se repérer, il
devait bien y avoir un abri quelque part...
Après avoir tourné sur elle-même et tenté de percer l'opacité de la pluie qui
redoublait de vigueur, elle découvrit une petite cabane, blottie dans un vallon.
Passée à la chaux, elle possédait une belle cheminée d'où s'échappait une
fumée déchiquetée par le vent. Six chevaux bais se groupaient, l'air misérable,
sous le toit d'une modeste grange.
« Avec une telle tourmente, le propriétaire n'aura pas le cœur de repousser
une pauvre femme », songea Krissoula, confiante.
Mettant pied à terre devant le corral, elle était sur le point d'abriter Girasol
quand un chien à longs poils se précipita en aboyant, le regard menaçant,
comme s'il allait la dévorer sur place.
- Ça suffit, monsieur le chien, gronda-t-elle d'une voix forte en avançant
vers lui, les poings sur les hanches. Est-ce ainsi que vous accueillez une invitée
? Vous devriez avoir honte !
Surpris par le ton déterminé de sa voix, le chien se tut. Il se tenait à un mètre,
la tête sur le côté, écoutant cette femme autoritaire. « Il a la taille d'un loup »,
pensa Krissoula quelque peu inquiète, mais l'animal gémit comme pour
s'excuser. Il avait peut-être l'air d'un loup, mais il était tout de même apprivoisé. Elle tendit la main pour qu'il la reniflât. Les chiens, comme certains
êtres humains, se montraient souvent agressifs pour cacher leur peur. En lui
prouvant qu'elle devait être respectée mais pas crainte, elle l'avait amadoué.

- C'est bien mieux comme ça, dit-elle en lui caressant la tête pendant qu'il
lui léchait les doigts. Mais entre-temps, je continue à me faire tremper. Où est
ta maîtresse, mon grand ?
Comme si le chien roux avait compris, il gambada vers la cabane en aboyant
d'un air joyeux. Remuant la queue, il gratta à la porte en bois qui s'ouvrit.
- Il était temps que tu rentres, chenapan, dit une voix grave. Où étais-tu
passé ?
Levant les yeux sur Esteban, Krissoula se sentit blêmir. Son chien ? Sa
maison ? Ne pourrait-elle donc jamais lui échapper?
Sans attendre, elle se mit à courir vers Girasol, ne désirant qu'une chose :
quitter cet endroit au plus vite. Tant pis pour la pluie, la boue ou la foudre, il
fallait s'enfuir ! En trois enjambées, Esteban la rattrapa et lui saisit le coude.
Son regard intense la pétrifia quelques secondes puis, sans ajouter un mot, il
pressa sa bouche contre la sienne en un baiser aussi violent que l'orage.
Plus rien ne comptait, ni l'humiliation, ni son désarroi... Elle était à nouveau
prisonnière de ses bras et il la serrait comme s'il n'allait plus jamais la lâcher.
Capitulant, elle entrelaça ses bras autour de sa nuque et répondit à son étreinte
avec la même ardeur. La pluie trempait leurs cheveux, s'insinuait entre leurs
corps emmêlés, mais ils ne s'en apercevaient pas. Seule comptait cette passion
dévorante qui les unissait.
- Que fais-tu ici ? demanda Esteban en reprenant son souffle. Pourquoi
es-tu venue me tourmenter?
- Espèce de malotru ! rétorqua-t-elle, furieuse d'avoir succombé si
facilement à son étreinte. Je ne te cherchais pas, je voulais un abri...
- Tu mens ! Comment pouvais-tu ignorer que j'habite ici ? Tout le monde le
sait.
Brusquement, il lui tordit le poignet et l'attira contre lui.
- Nous savons tous les deux pourquoi tu es là, n'est-ce pas ? Eh bien, tu ne
vas pas le regretter !
Un éclair illumina le ciel, reflétant son beau visage angoissé. Krissoula
frémit : on aurait dit le séduisant visage du diable en personne.

mais il la maintenait cruellement par les cheveux. elle essaya de se dégager. . prête à griffer tel un petit animal sauvage. En vain. . il défit adroitement les boutons de sa veste et la lui retira. La clouant sur place d'un regard intense. car Dieu punit les menteurs.Toujours aussi sûre de toi. . petite allumeuse ? Tu regrettes d'être venue dans ces parages comme une chienne en chaleur ? .Va au diable. je t'ai relâchée.Qu'est-ce qui te prend. que je ne suis pas assez « homme » pour faire tout ce qui me passe par la tête ? demanda-t-il d'un ton menaçant qui la fit trembler. Aussitôt.Voilà. je le ferai pour toi. Lorsqu'il la déposa sur le lit recouvert de couvertures en peau de mouton. ma chérie. maudit bâtard ! .Les poules auront des dents avant que j'enlève mes vêtements devant toi. il ouvrit la porte. . je ne veux rien de toi. petite. non ? Nous devons nous assurer que notre chère dofia Krissoula est sèche et confortablement installée..Si tu ne te déshabilles pas. D'un coup de pied. .. .Et tu espères que je vais te croire après ce baiser ? Fais attention quand tu jures.17 Un nouveau roulement de tonnerre fit sursauter la jeune femme.Canaille.Enlève ces vêtements trempés. Tu cherchais à t'abriter de la pluie. .Es-tu certaine. accroupie sur le lit. querida. Je le jure sur ma tête.. Tu es fou. elle sentit sa gorge se serrer.. Puis il défit la ceinture de sa jupe de cavalière. sauvageonne ? .Vraiment? Tu n'es pas assez homme pour m'obliger à faire quoi que ce soit. elle s'en voulut de l'avoir provoqué car il saisit une poignée de ses cheveux mouillés et la força à se mettre debout. . lâche-moi ! ordonna-t-elle en se débattant. lança-t-elle. Sourd à ses protestations. il ignora aussi le martèlement de ses poings sur ses épaules et dans ses côtes. Satisfaite ? .Canaille ! . Esteban en profita pour lui enlacer la taille et l'emporter vers la maison. ses yeux topaze brillants de colère.

tu m'as forcée. tu me repousses. oui. non ? La perte de ma dignité pour celle de ta.Comme punition. mais tu es ravissante.Tu es vraiment trop arrogant ! Je ne t'ai jamais voulu... amère. D'embrasser tes seins si beaux. . . J'ai envie de te manger tout entière. Lorsque tu es dans mes bras. de mordiller tes petites oreilles. il ouvrit sa blouse. quand ta passion s'apaise. Elle le gifla de toutes ses forces.. de sentir grandir le feu en toi et de goûter ta douceur sur mes lèvres... ma chère. pointaient ses délicieux mamelons qui invitaient la main et la bouche d'Esteban.Comment oses-tu ?. Ces paroles excitaient Krissoula et les mains d'Esteban effleurant son corps la fouettaient telles des langues de feu. . déclara-t-il d'une voix émue. tes doigts. . tu ne le regretteras pas. tu m'as forcée. « Jamais ce diable ne m'aimera ! » songea-t-elle.. .. . ton cou. mais après. Veux-tu être ma compagne ou perdre ton temps à essayer d'épouser mon oncle ? Si tu prends la bonne décision. Une onde de chaleur l'envahit de la tête aux pieds lorsqu'elle imagina le corps d'Esteban pressé contre le sien. .. j'en suis sûr. Krissoula. ..Tu es peut-être inconstante. De te toucher ici.Ton regard dit « je te veux ». Il faut que tu prennes une décision.. elle ne pouvait plus revenir en arrière. Sous la camisole qui lui collait au corps telle une seconde peau. C'est un échange équitable. petite gitane.. alors qu'elle désirait son cœur. Elle aurait voulu capituler. esquissant un rire dédaigneux. mais il éclata de rire.Alors tu ne seras pas étonnée si je te « force » une nouvelle fois ? En un tour de main.Non. mais maintenant qu'elle l'avait giflé. tu es aussi excitée que moi.. Krissoula. tu vas retirer ce qui te reste de vêtements. se fondre dans son étreinte. sa confiance. elle le désirait. ... il penserait qu'elle acceptait de devenir sa maîtresse attitrée... Tu jures depuis notre première rencontre que tu ne me veux pas comme amant.. son amour.Je n'ai plus l'intention de te demander ton avis. j'en ai assez de tes changements d'humeur. Si elle succombait. ... c'est promis. modestie ? Le regard d'Esteban la dévorait comme si elle était déjà nue. ton corps se réveille dès que je le touche. se contentant de sa passion physique. J'en ai assez de ce petit jeu.T'ai-je donné la permission de me toucher ? murmura-t-elle.C'est ce que tu crois ! rétorqua-t-elle. Oui.

.Je ne te veux pas ! mentit-elle. Un autre pas. n'est-ce pas ? Pour te battre et ensuite faire l'amour ? . fit-il avec son rire exaspérant mais sensuel. bouleversa Esteban. puis déposa mille baisers sur son cou. . les emprisonna au-dessus de sa tête. Tu vas avouer que tu me désires et pourquoi tu es là aujourd'hui.Tu vas avouer la vérité. autant que tu m'as manqué.Comment peux-tu dire ça. tu les as partagées aussi. que je t'ai manqué pendant ce mois. il lui saisit les poignets. ce sentiment de tendresse et de sérénité. Que mes nuits tourmentées par ton souvenir. cherchant en vain une arme autour d'elle. mais ses bottes en cuir en atténuèrent l'impact.. C'est pour cela que tu es venue ici. . son menton. Ces luttes font bouillonner la passion dans tes veines et notre amour n'en est que plus intense. alors que tu me désires aussi.Vaurien ! cria-t-elle. ... Tu sais comme moi qu'il n'y a qu'une façon de dompter une jument sauvage. Ne m'oblige pas à te dominer par la violence.. véritable cri du cœur.. mais je t'aime et je refuse d'être seulement ta catin ou ta maîtresse. mais pas l'amour. . . sachant que ces pulsions pouvaient engendrer la passion entre un homme et une femme. alors que ses mains caressaient les cheveux d'Esteban. avoue la vérité. Krissoula. Il fit un pas en avant et elle sentit le lit derrière ses genoux.Alors.C'est vrai ! admit-elle.Je t'en prie. murmura-t-il en laissant sa langue courir le long de sa poitrine. ses oreilles.. Tu ne l'avais pas deviné ? Tu n'es qu'une canaille. Dis-moi que tu seras ma compagne. et elle tomba à la renverse. . il n'avait imaginé que cette virago aux yeux de lynx était amoureuse de lui ! L'ayant obligée à lui obéir. Pas un seul instant. furieuse d'être vaincue.Elle lui décocha alors un coup de pied. Je veux ton amour ! La confession de Krissoula.. quand je te sens chaude et moite ? demanda-t-il. . Je ne veux plus rien avoir à faire avec toi. cesse de m'humilier.... il avait pensé provoquer chez elle la haine et le dégoût. un voyou de la pire espèce.... je te caresse et tu t'ouvres comme une fleur. S'allongeant sur elle. Nous allons en finir avec ces jeux stupi-des. Regarde. minina. Je te veux. ..Attention.. mais parce que je t'aime.

Maintenant il comprenait les étranges réactions de la jeune femme : sa colère lorsqu'il lui avait proposé de devenir sa maîtresse. elle n'aurait pu le supporter. Bien qu'elle le désirât toujours avec la même violence. Comme si ses paroles l'avaient vidée. n'osant avaler son arrogance et avouer qu'il.. Sa fierté de gitane l'avait empêchée de dire la vérité plus tôt. Sur ses côtes courait une étrange cicatrice blanchâtre. il couvrit méthodiquement chaque parcelle de son corps jusqu'à ce que le sang recommençât à affluer dans ses veines. il l'aurait probablement fait. Sa confession donnait une profondeur nouvelle à leur relation. Il était perdu. mais parce qu'elle craignait de laisser libre cours à des émotions qui la torturaient. plus encore que Tierra Rosa et la .non pas à cause d'un sentiment de culpabilité ou d'une certaine perversité. Sans un mot. A ses yeux. Krissoula resta agenouillée sur le lit. il ne lui avait pas dit qu'il l'aimait. il la débarrassa de ses derniers vêtements mouillés qu'il déposa sur une chaise devant le feu à sécher. tandis qu'elle-même claquait des dents. les muscles de son amant jouaient sous sa peau dans la lumière vacillante du feu de cheminée. commençant par la lettre A.. Tel un affamé. Cela. Puis il s'allongea contre elle. murmura-t-elle.. Sur le front d'Esteban se collaient des mèches de cheveux noirs.. Elle se demandait s'il était furieux. C'était à lui de faire le premier pas. les seins fièrement dressés.Tu frissonnes. Esteban la frotta avec un linge rêche. elle n'était sans doute qu'une gitane voleuse. Elle avait eu tort de penser qu'il pourrait un jour lui rendre son amour. elle aurait aimé les repousser avec tendresse. les reins. Torse nu. accueillant ses paroles avec un rire méprisant.. Il la désirait plus que tout. les bras. elle n'avait plus la force de faire un seul mouvement. comme si quelqu'un avait essayé de graver des initiales dans sa chair. chaque sein. Esteban contempla le cou de cygne. Eprouvé par la complexité de ses propres sentiments envers elle. . mais se réjouissait qu'il n'eût pas ri en l'entendant. Le visage impassible. elle n'en avait plus le courage. une prostituée qui droguait ses proies pour mieux les dépouiller. le triangle noir de la jointure des longues jambes.. sa fuite après chaque nuit d'amour . Tremblante. par crainte qu'il ne se moquât de son amour. Esteban dévorait la nudité de Krissoula d'un regard perçant et elle gémit doucement. les épaules. le dos puis les jambes . la contemplant en silence.

d'orchidées sauvages. Essayant en vain d'échapper à la fureur du plaisir qui la rendait folle. elle cessa de trembler. je vais goûter ton nectar. Sachant qu'elle avait déjà atteint la jouissance.. songea-t-il. une mer agitée. et déposa des baisers sur la partie la plus intime de son être. . Elle laissa échapper un cri de surprise lorsqu'il lui souleva les reins. En dépit de son passé. S'il s'abandonnait à l'émotion qui lui nouait la gorge. plus encore que sa vengeance envers l'homme qui avait assassiné son père. il ne . Mais Esteban. puis l'effleurait de sa langue.. il la retint par les hanches. Les lèvres gonflées.Je n'avais jamais pensé qu'un mois puisse être aussi long. continuait à l'aimer. Après une difficile lutte intérieure. . Ses lèvres fermes s'enivraient du goût de cette femme qui l'avait hanté pendant des jours et des nuits. inflexible. et la pénétra en un mouvement fluide. embrassant chaque centimètre de son corps adoré. entrelaçant ses doigts dans les cheveux d'ébène de son amant. murmura-t-il. tu l'aimes ! » Mais il hésitait. L'un après l'autre. Savourant chaque parcelle de sa peau.. Esteban s'avoua vaincu et laissa son cœur gouverner sa raison.. mais il lui sourit d'un air langoureux. Il buvait la douceur de sa peau comme si elle était un fruit exotique aux senteurs féminines. » Elle cria. et pourtant ils avaient été mari et femme. continuant son exquise torture..reconnaissance de son nom. querida.. elle s'abandonna aux ondes de plaisir qui irradiaient son corps. Elle a eu le courage de l'admettre. il n'y aurait aucune marche arrière possible. mon amour. de pluie fraîche. douloureuses. pourquoi pas toi ? Tu l'aimes. crétin ! Voilà pourquoi elle te bouleverse à chaque fois. pressa sa bouche contre la sienne.. D'une main. Jamais Miguel ne l'avait aimée de cette manière. rejetant la tête en arrière. imbécile ! songeait-il. Projetée dans les bras étincelants de l'extase. « Elle a le goût de la mer. Avec un rire sensuel. il saisit les mamelons couleur de miel dans sa bouche. s'arrêta à son nombril et le corps de Krissoula réagit par un spasme violent. Esteban défit son pantalon.. troublant ses pensées.. Krissoula vibrait sous l'intensité de son désir.. elle se tortillait dans tous les sens. il descendit le long de son ventre. les effleura de sa langue taquine. « Avoue-le. Aussitôt. lui arrachant un long gémissement.. s'attendant à ce qu'il la pénétrât.. Esteban lui pétrissait un sein. leurs langues dansant une sarabande. mais Krissoula ne l'entendit pas car le sang bouillonnait dans ses veines. Lorsqu'il s'agenouilla entre ses jambes.Ah.

. Le frottement du corps satiné de Krissoula contre le sien le rendait fou et il voulait la posséder. pensa-t-elle.. Serrés l'un contre l'autre. je l'aime tant. comme des grains de sable. Même s'il ne lui avait pas dit qu'il l'aimait. Voyant le visage apaisé d'Esteban. Tel un taureau. c'était quelque chose. Elle entendait le crépitement de la pluie sur le toit et le grondement du tonnerre dans les collines. Lorsque Krissoula se réveilla une heure plus tard.Maintenant. le cœur martelant sa poitrine.pensa plus qu'à lui. Voyant ses lèvres entrouvertes. » Emerveillé par la beauté de Krissoula..Ah. Il avait attendu un mois entier... sereins et comblés. la faire sienne.Oui.. le feu s'était presque éteint dans l'âtre. elle effleura les lèvres d'Esteban d'un baiser.. je l'aime. soupira-t-elle. querido. maintenant ! s'écria-t-elle. saisissant sa bouche tout en s'enfonçant jusqu'à la garde. murmurant des paroles d'amour qui lui faisaient perdre la tête. Un poids lui avait été retiré des épaules. au plus profond de son corps. ce « A » qui avait été cruellement gravé sur le corps de son bien-aimé. Esteban se perdait dans ses yeux dorés comme dans un puits insondable. abandonné au sommeil. épuisé. caressant les poils de son torse. . effleurant la cicatrice étrange. elle était heureuse de s'être débarrassée de son secret. Elle ne parvenait toujours pas à laisser s'écouler ses larmes.. N'y résistant pas. il ne résista pas à un baiser fiévreux. Et je l'aime. Depuis lors. elle fut envahie par une vague de tendresse et faillit en pleurer. tandis qu'elle lui griffait le dos. sachant qu'il ne pourrait jamais l'oublier. . mon amour. mais celles-ci se rassemblaient derrière ses paupières. n'est-ce pas ? murmura-t-il en la serrant contre lui. Il avait été saisi par une joie intense lorsqu'il l'avait revue la dernière fois. Krissoula refusant de devenir sa maîtresse. . tourmenté par des nuits sans sommeil. comment survivrait-il à une absence d'un an. Puisqu'il ne supportait pas d'être éloigné d'elle pendant trente jours. . querida. d'une vie entière ?. La jouissance explosa dans le corps d'Esteban tel un volcan et Krissoula le reçut avec bonheur. ils quittèrent doucement les sommets du plaisir pour rejoindre le monde réel. se retirant de cette bouche de velours pour mieux s'y enfoncer. c'était merveilleux. mais ils s'étaient quittés sur des paroles cruelles. sa vie n'avait plus eu de sens. Esteban cria plusieurs fois son nom puis s'affaissa. « Comme il est fort et puissant. Arraché à ses lèvres.

dona Krissoula.. quelques oignons. elle mit la bouilloire à chauffer. . J'avoue que c'est la première fois qu'une femme cuisine pour moi toute nue ! Tu vas éveiller mes appétits pour autre chose que la nourriture. si tu continues. bien réveillé cette fois. si faim qu'elle aurait pu manger un cheval entier ! Frissonnant. nom qu'on lui refusait ? Des gargouillis dans son ventre lui rappelèrent qu'elle avait faim. elle lui lança un torchon à la tête et ils rirent comme deux amis. Sofia ne manquerait pas de poser des questions indiscrètes. mais elle s'en moquait. dit-il en soupirant. y ajouta des morceaux de saucisse. Elle dénicha aussi un demi-pain.Je n'avais pas le choix. son avenir. elle comprit qu'ils étaient inutilisables. Lorsqu'elle examina ses vêtements. il ne l'eût tracé lui-même pour défier ce père et porter l'initiale des Aguilar. et c'est ennuyeux de faire l'amour à une femme qui éternue sans cesse.. . elle se couvrit la poitrine. de Felipe. Amusée. Serait-ce toujours ainsi. petite. avait-elle changé d'avis à ce point? Oui.. une saucisse.. il valait mieux vivre en étant la china d'Esteban que de ne plus jamais le revoir. Tout lui était indifférent. elle brisa les œufs dans un bol. . mes vêtements sont encore mouillés. si elle devenait la compagne d'Esteban ? Après un mois de souffrances. je te laisserais sans rien. . Rougissant. Tout en fredonnant une chanson gaie.Nous avons partagé le même lit. Délicieux.. elle ajouta une bûche sur les cendres chaudes et attisa le feu. Cette tâche domestique l'emplit d'une grande sérénité. un peu de fromage et quelques œufs. elle lui annonçait que le repas était prêt. mais j'ai peur que tu n'attrapes froid. enfile cette chemise. . nous pouvons faire de même avec l'assiette. Quelques instants plus tard. la taquina Esteban.On dirait que vous êtes chez vous dans une cuisine.. je mangerai après. des piments et fit cuire l'ensemble dans une poêle. S'il ne tenait qu'à moi. c'était l'homme allongé sur le lit et cette faim qui lui tenaillait le ventre. Le destin s'occuperait du reste. Commence... ajouta-t-il après avoir goûté. Ce qui lui importait désormais. . deux amants complices.Il n'y a qu'une assiette.Comme Esteban avait dû souffrir ! A moins qu'enfant.Tiens. Trouvant des grains de café sur une étagère. les reproches de sa duègne.

- Et alors ! s'exclama-t-elle, lui tirant la langue. Tu en doutais ? Tu penses
qu'une gitane est incapable de cuisiner, qu'elle ne sait que danser, jouer du
tambourin et lire les lignes de la main !
- Il est rare de trouver une femme aussi douée à la cuisine qu'au lit. Mais il
y a tant de choses à ton sujet que j'ignore et que je ne m'étais pas donné la peine
de te demander. Nous avons tout le temps d'en parler puisque l'orage ne se
calmera que demain matin. Raconte-moi ta vie, querida... Qui es-tu vraiment ?
C'était une bonne question. Qui était-elle ? L'impétueuse Krissoula
Ballardo, la Reine du flamenco, la fiancée de don Felipe de Aguilar... ou la
gitane qui dansait pieds nus, le cœur brisé d'amour pour un homme qu'elle ne
pourrait jamais épouser ?
Lorsqu'ils s'étaient rencontrés, elle avait accepté de jouer son petit jeu.
Grâce aux conseils judicieux de ses professeurs de Barcelone, elle s'était
métamorphosée. Pendant cette longue année et même ensuite, en dépit de
Sofia, elle aurait pu s'échapper à n'importe quel moment, disparaître en
Espagne, en France ou au Portugal. Esteban n'aurait jamais pu la retrouver,
cela elle le savait, mais elle était restée parce que l'appât de l'or avait été le plus
fort.
Après la détresse et l'humiliation de son mariage avec Miguel, elle avait
survécu grâce à sa formidable énergie. Elle était décidée à montrer au monde
qu'elle était la plus forte ! Durcissant son cœur, elle avait pris ce qu'elle
désirait. Mais aujourd'hui, tout avait changé. La promesse d'une vie luxueuse
ne lui suffisait plus, elle souhaitait aimer et être aimée par un homme qui serait
aussi son ami, son confident. Elle rêvait de partager avec lui une vie ordinaire,
faite de joies et de peines, maillons d'une chaîne de l'amour tissée au fil des
ans... C'était le bien le plus précieux qu'on pût obtenir sur la terre et c'était l'or
que convoitait désormais la petite gitane.
Et si Dieu le voulait bien, elle aurait des enfants qui combleraient ce vide
apparu dans son cœur depuis la mort de Nicki... Et elle désirait Esteban de San
Martin pour lui offrir cette tendresse et lui donner ces enfants.
Mais si elle lui disait la vérité sur son passé et qu'il ne la crût pas ? Ou si cela
le laissait indifférent ? Bâtard ou non, il était le fils d'Alejandro de Aguilar,
descendant d'une des plus illustres familles d'Argentine. Dans ses veines
coulait le sang bleu des aristocrates, alors qu'elle n'était qu'une gitane, fille d'un
peuple honni, méprisé depuis des siècles. Elle devait

se contenter de partager son lit, comment pourrait-elle espérer gagner son cœur
?
- As-tu peur de me parler? demanda-t-il tendrement. Ce n'est pas
nécessaire. Je doute que mon enfance ait été très différente de la tienne.
- Bien sûr que je n'ai pas peur ! rétorqua-t-elle, se drapant dans cette
défiance qui la protégeait comme une armure. Mais tu sais déjà tout.
- Essaie tout de même.
- Non ! Mange sinon ce sera froid. Je vais préparer le café.
- Tant pis pour le café ! Raconte-moi, Krissoula !
- Bon, puisque tu insistes... Mais ne m'en veux pas si mon histoire te fait
bâiller !
- Cela m'étonnerait fort, répliqua-t-il en s'installant de manière confortable
pour écouter.

18
- Je suis née il y a dix-neuf ans dans l'un des plus beaux endroits du monde,
raconta Krissoula, parmi les collines de Sacro Monte, en Andalousie, dans le
sud de l'Espagne. Mon peuple a désapprouvé ma naissance, car mon père était
grec, un gorgio qui n'avait pas de sang gitan dans les veines. Pire encore, j'étais
bâtarde, ma mère Katarina n'ayant pas épousé son beau pêcheur grec, ni à notre
manière gitane, ni d'aucune autre façon. Je dois probablement m'esti-mer
heureuse que mon père Nikolas ait été séduisant et tendre avec ma mère, car
elle a vécu avec lui plus longtemps qu'avec aucun autre de ses amants, assez
longtemps pour lui annoncer qu'elle était enceinte avant qu'il embarque sur son
bateau. Ainsi, j'ai au moins connu le nom de mon père.
« A ma naissance, ma mère a fait prévenir Niki qu'il avait une petite fille et à
la surprise générale, Niki est venu me voir dans les grottes où nous habitions
l'hiver. Il est même resté assez longtemps pour me donner un nom. "Appelle
ma fille Krissoula, a-t-il dit à ma mère qui m'allaitait. En Grèce, cela signifie
celle en or, et ça lui convient."
« Je n'avais que quelques mois lorsque ma mère jeta son dévolu sur un jeune
gitan de notre tribu, mais celui-ci était marié. Il y eut une lutte terrible entre les
deux rivales, qui en vinrent même au couteau. Le Conseil des Sages décida
qu'il fallait punir Katarina pour sa conduite déplorable et elle fut chassée de la
tribu.
« En apprenant la sentence, ma mère rit au nez des vénérables sages en
criant : "Bon débarras !" Avec la ferme intention de profiter de la vie et de
s'amuser, elle prépara son baluchon, me confia à ma tante Isa-bella et disparut
dans la nuit. Personne de notre tribu ne l'a jamais revue et selon notre coutume,
nous ne prononçons jamais son nom. J'ai été élevée par le frère de ma mère,
l'oncle Ricardo, et par sa femme Isabella. J'ai gardé le nom de famille de ma
mère, Ballardo. »
Prenant une gorgée de café, Krissoula épia Este-ban, soulagée qu'il écoutât
son histoire avec une expression attendrie plutôt que choquée. Encouragée,
elle continua, le regard perdu dans les flammes dansantes du feu de bois :
- Mon enfance a été heureuse. Mon oncle et ma tante n'avaient pas d'enfant
et je suis devenue la fille que le destin leur avait refusée, le soleil de leur vie.
Oncle Ricardo était marchand de chevaux. C'est lui qui m'a appris à les aimer,

à monter avant même de savoir marcher et à perfectionner les tours que tu m'as
vue faire avec Girasol l'autre jour...
- Et comme tu m'as impressionné, minina, se souvint Esteban, ému de la
voir rougir. Ce jour-là, tu montais mieux à cheval que tu n'embrassais !
- Coquin ! Laisse-moi poursuivre mon histoire... Oncle Ricardo et les
autres ont eu pitié de moi, petite bâtarde abandonnée par sa mère, et ils m'ont
terriblement gâtée. J'aimais passer l'hiver dans nos grottes qui étaient aussi
propres qu'une maison de gorgio. Les étés me plaisaient aussi, lorsque nous
prenions le chemin des foires à bestiaux dans nos roulottes bariolées. Je me
souviens des vignobles gorgés de raisins mûris par le soleil, des vergers
d'amandiers et de citronniers, des oliviers aux branches tordues placés comme
des sentinelles sur les collines battues par le vent et qui descendaient jusqu'à la
mer, cette Méditerranée turquoise qui scintillait sous les ciels bleus andalous...
« Je n'allais pas à l'école mais ce n'était pas nécessaire. Je recevais une
éducation bien plus précieuse, celle de la vie ! Ma classe s'ouvrait sur le monde
entier et mon oncle était le meilleur des professeurs.
« Oncle Ricardo conduisait notre roulotte, me racontant l'histoire de chaque
ville ou de chaque monument devant lesquels nous passions. Ma curiosité
insatiable me poussait à en savoir plus, jamais je n'étais rassasiée de
connaissances. J'ai visité des villes magiques : Paris, Londres, Venise, Rome...
Et j'apprenais la langue du pays traversé, le français, l'anglais, l'italien que je
maîtrisais presque aussi bien que le gitan et l'espagnol. Je n'avais pas besoin
des ennuyeux livres de classe car je découvrais par mes propres yeux les plus
grands artistes européens, musiciens, chanteurs, danseurs... La vie ressemblait
à un merveilleux ruban qui se déployait jour après jour, mais lorsque j'atteignis
mes seize ans, ayant dépassé l'âge où les jeunes gitanes se mariaient
d'habitude, tout a chaviré. J'ai rencontré un homme, qui n'était en fait qu'un
jeune garçon, du nom de Miguel. Il était pêcheur et je... »
Attentif, Esteban écouta Krissoula décrire sa rencontre avec le séduisant
pêcheur, alors que sa tribu campait près d'un village méditerranéen, et il fut
transpercé par un aiguillon de jalousie à la pensée que c'était Miguel et non lui
qui avait été le premier à la connaître. Comme elle devait être belle, avec
l'innocence de ses seize ans, auréolée par son premier amour ! Etait-elle encore
plus belle qu'aujourd'hui ? Elle se tenait droite, ses boucles d'ébène
s'éparpillant sur ses épaules tels des rubans de satin. Ses superbes yeux de lynx

reflétaient l'intensité des émotions qui se succédaient dans son cœur, la joie, la
colère, le désarroi...
Il se rappela la douceur de sa peau sous ses doigts et un regard appuyé suffit
à la faire rougir. Elle était toujours aussi splendide, mais son visage d'aujourd'hui se montrait déterminé, alors qu'à l'époque il devait avoir le charme de
l'innocence. Sous la finesse de ses traits se cachait une implacable volonté que
lui avait insufflée sa rage de vivre. Il devinait que rien ne lui avait été épargné,
qu'elle avait connu des joies intenses mais aussi la détresse la plus profonde.
Cependant, au contraire de beaucoup d'autres qui se seraient résignées,
auraient cessé de lutter, elle renaissait de ses cendres tel le phénix, plus forte,
plus indomptable à chaque fois.
Krissoula ressemblait à sa mère, Maria de San Martin, qui avait lutté dans
les barrios sordides de Buenos Aires pour maintenir sa dignité et éduquer son
fils dans les principes de l'honneur, attachée à lui inculquer la compassion et
l'humilité.
- Tu ne manges pas, remarqua Krissoula. Je devrais peut-être me taire...
- Continue, je t'en prie, minina. Qu'en est-il de ce Miguel ? Je suis curieux
de savoir.
Enroulant une boucle de cheveux autour d'un doigt, elle replongea dans son
passé...
- Miguel était jeune et séduisant, moins arrogant que la plupart des jeunes
hommes de ma tribu. Dans ma naïveté, j'ai cru que cette sérénité révélait un
homme prévenant. « Mon Miguel est un penseur », ai-je annoncé fièrement à
mon oncle, mais oncle Ri-cardo connaissait aussi bien les hommes que les chevaux. « Méfie-toi, petite, m'a-t-il prévenue. Les silences d'un homme ne
prouvent pas l'intensité de ses sentiments. Trop souvent, un homme reste
silencieux car il n'a rien à dire, de même qu'une rivière qui paraît riche et
profonde ne dissimule que de la vase dans laquelle on s'enfonce... »
« Oncle Ricardo était un sage et j'aurais dû l'écouter, mais je me croyais
amoureuse... Comme la plupart des jeunes gens, j'avais la science infuse.
Désobéissant à mon oncle, je me suis enfuie, me coupant par cet acte de mon
peuple ainsi que l'avait fait ma mère.
« En présence de quelques rares amis, Miguel et moi nous sommes mariés
dans une église catholique. La famille de Miguel et les villageois nous ont
aussi tourné le dos : ils étaient contre ce mariage, n'appréciant guère les gitans,
de même que mon oncle Ricardo méprisait les gorgios. Derrière mon dos, on

murmurait que j'avais volé le fils unique de la famille, que les femmes gitanes
ne possédaient ni sens moral ni sens de l'honneur, qu'elles étaient sales, rusées,
qu'elles mettaient au monde des portées d'enfants comme des lapines et
qu'elles ne savaient pas s'en occuper... Comme leurs insultes me faisaient
souffrir ! Je me consolais en me disant que Miguel m'aimait et que notre amour
serait plus fort que ces médisances.
« Au cours des mois qui suivirent notre mariage, je remarquai des
changements chez Miguel. Il ne manquait pas une occasion pour me critiquer
et mes erreurs l'exaspéraient. Il louait les talents de maîtresse de maison des
filles de son village, qui avaient appris depuis leur naissance les coutumes de
leurs familles. Au début, il ne me grondait que lorsque nous étions seuls et je
lui étais reconnaissante de dissimuler aux autres mes maladresses. Mais
ensuite, il prit l'habitude de m'humilier devant sa famille, ses amis, et en voyant
mon mari m'insulter, les autres l'imitèrent. Je me souviens encore de leurs
blagues cruelles, de leur mépris, et Miguel ne prenait jamais ma défense. Il les
encourageait même, et dans mon désespoir, je devenais encore plus
maladroite. »
Revivant ces terribles journées, elle tordait ses jolies mains et Esteban se
pencha pour les saisir dans les siennes.
- Mon amour, ces gens appartiennent au passé. C'est terminé. Ils ne
peuvent plus te blesser, Kris-soula. Courage, querida, raconte-moi la suite...
- C'est dans un moment de désespoir absolu que je compris que j'étais
enceinte. Miguel me dénigrait devant les autres, mais il n'avait pas renoncé à
ses droits de mari... Je sais maintenant qu'il était impatient et égoïste en amour,
mais à l'époque je n'avais aucune expérience. J'étais vierge lors de mon mariage. Avant toi, Esteban, je n'avais jamais eu d'amant avec qui comparer mon
mari. Je le désirais, bien sûr, mais naïve, je ne pensais pas qu'une femme puisse
connaître la joie entre les bras d'un homme. Je dois te remercier de me l'avoir
appris...
« J'espérais qu'un enfant nous rapprocherait, mais ce fut l'inverse ! Lorsque
mon ventre s'arrondit, Miguel me demanda s'il était bien le père et si je n'attendais pas un bâtard d'un sale gitan que j'aurais séduit pendant ses absences en
mer. Il osait douter de sa propre épouse, celle qu'il avait promis d'aimer et de
respecter devant Dieu... Cette insulte me blessait davantage que ses coups de
poing, car un gitan n'a qu'une parole, et j'avais donné la mienne devant le
prêtre, le jour de notre mariage. J'en vins à douter de moi, puisque Miguel

m'avait retiré ma fierté, mon indépendance, ma confiance en moi, et je me suis
même demandé si ses accusations étaient fondées. Puisque Miguel, sa famille
et ses amis me rejetaient, c'était sûrement pour une bonne raison. Etais-je
vraiment une femme méprisable ?
« Un après-midi, alors que Miguel était en mer, je commençai à ressentir les
premières contractions. Pendant que je pouvais encore marcher, j'allai chez ma
belle-mère, puis chez la sage-femme pour leur annoncer que l'enfant arrivait.
Confiante, je rentrai à la maison, certaine qu'aucune femme ne laisserait une
jeune fille donner naissance à son premier bébé toute seule. A la tombée de la
nuit, je compris pourtant que je devrais mettre mon enfant au monde sans l'aide
de personne. Ces chiennes ne sont jamais venues ! »
A la lumière du feu de bois, ses grands yeux translucides brillaient de larmes
retenues, et Esteban sentit sa gorge se nouer en imaginant la frayeur de la jeune
épouse abandonnée aux douleurs de l'enfantement. Il lui serra les mains,
essayant de lui insuffler sa tendresse alors qu'elle replongeait dans l'horreur de
cette nuit interminable. Instinctivement, il l'attira contre lui et elle s'assit sur
ses genoux, posa la tête contre son épaule et, dans l'écrin de ses bras, continua
sa pathétique histoire :
- Nicki vint au monde à l'aube, après une nuit d'angoisse car ce ne fut pas
une naissance facile. J'envie les femmes pour qui tout se passe très vite... J'étais
frêle à l'époque, avec des hanches étroites et mon fils, mon superbe fils, était
gros et vigoureux. J'ai lutté et hurlé de douleur. La nuit n'en finissait pas...
Avant l'aube, les élancements se firent de plus en plus terribles. Je
m'évanouissais pour me réveiller hurlant comme une bête écartelée. Lorsque
vint l'instant fatidique, je poussai de toutes mes forces, mais les minutes
s'égrenaient lentement, puis enfin l'enfant sortit... Je le saisis entre mes cuisses
et le serrai dans mes bras, tremblante de fatigue et de joie. J'avais préparé un
couteau et j'ai trouvé la force de couper et de nouer le cordon ombilical. Après
avoir essuyé le sang sur son petit visage, je l'ai enveloppé dans un châle propre
et je me suis endormie, épuisée, mon enfant dans les bras.
- Mon Dieu ! murmura Esteban, bouleversé par cette histoire qu'elle
racontait avec des mots si simples.
- Quand je me suis réveillée, ma belle-mère essayait de me prendre le bébé.
« Donne-moi le fils de Miguel ! hurlait-elle comme un démon. Mon petit-fils
ne va pas grandir dans la saleté comme sa mère ! » Cette garce, qui n'avait pas
levé le petit doigt pour m'aider alors que j'enfantais, m'insultait encorecen était

.trop ! Furieuse. Mais quand je l'ai vu dans son berceau. » C'était l'aurore. j'ai remarqué qu'il dormait encore. Tout irait bien tant que nous serions ensemble. vieille sorcière. ni vous ni votre famille n'avez eu un mot d'encouragement ou de soutien pour moi. Je ne voulais pas lui donner un prénom de la famille de Miguel. tu comprends. alors que d'habitude il gigotait en m'attendant. les choses s'améliorèrent car en rentrant.. elle avait été étonnée de ne pas entendre les cris de Nicki.. elle s'était glissée hors du lit avec l'intention d'y ramener Nicki pour l'allaiter. Son petit corps était rigide sous la couverture. et le ciel s'était paré d'une robe pourpre et or.. Je n'ai pas besoin de vous. Ayant repris des forces avec un verre de lait. J'élèverai mon fils comme je l'ai mis au monde : seule ! » Elle a insisté mais je n'ai pas cédé. alors que Nicki avait quatre mois. il n'éprouvait rien pour moi. Puis. elle avait touché le front glacial. j'ai eu la force de la repousser en criant : « Laissez-nous ! Ce bébé est à moi. mais j'étais si naïve. un jour de septembre. Je me suis lavée et j'ai changé les draps du lit. « Je l'ai appelé Nicki à cause de mon père. Miguel s'excusa d'avoir douté de sa paternité : il prétendait que son fils était son portrait craché ! En grandissant. Les coqs saluaient l'arrivée du soleil de leurs appels criards. j'avais quelqu'un à aimer et qui m'aimerait aussi. Déposant un baiser sur le front de Miguel endormi. Avec des mots tendres. « Ensuite.. et elle est enfin rentrée chez elle.. . le cœur déchiré par le chagrin... Pendant que je l'attendais. Quelle importance si mon peuple m'avait rejetée ? Si Miguel ne m'aimait pas et si on me méprisait pour mon sang gitan ? Nicki avait le même sang que moi et il m'appartenait. Enfin. Se réveillant les seins tendus de lait. J'espérais que Nicki nous rapprocherait. se souvenait-elle. espérant le réchauffer. car on m'avait raconté que les cheveux de mon père étaient bruns comme ceux de mon fils. Je l'ai pris et l'ai cajolé comme tous les matins.. quelqu'un qui m'apporterait la joie qui me manquait si cruellement.. j'ai donné le sein à mon adorable Nicki pour la première fois. J'ai embrassé sa joue et c'est alors que j'ai senti comme sa peau était froide. Vous m'avez laissée enfanter dans la solitude et la terreur. J'ai juré de ne jamais l'abandonner. Nicki lui ressembla encore davantage et Miguel semblait aimer son enfant. Elle avait sorti un sein pour le lui offrir et serré le corps contre le sien. Miguel n'aimait que son fils...

.. mais le petit corps innocent était. Je me disais : « Il est malade et je vais le guérir. les villageois ne manquèrent pas de me la reprocher avec mépris. mort.Je ne le croyais pas.. ils vinrent tous consoler Miguel. Qu'as-tu fait à mon fils ?" Il m'accusa d'avoir tué mon enfant. des canailles dépourvues de cœur. la seule joie de mon existence. ou alors c'est parce qu'elle s'en est trop mal occupée. Non. "Qu'est-ce qu'il a ? hurla-t-il. Je l'ai secoué.. cette sorcière.. pas du noir -. je lui ai insufflé de l'air par la bouche à la manière des gitans. je restais seule dans mon coin..car les gitans portent du blanc pour un deuil. parce que je ne pouvais pas faire autrement! Tu comprends pourquoi. des hurlements de bête lui avaient échappé quand elle avait compris que Nicki. » Mais il n'y avait pas la moindre trace de maladie sur son corps.. Mais comment s'attendre à autre chose de la part d'une telle traînée ? Ils sont tous les mêmes. "Elle a un cœur de pierre. car quelques jours auparavant.... je refusais de me rendre à l'évidence. ni sur son visage. n'est-ce pas. mon amour pour Miguel est mort aussi et je me suis mise à le haïr. de revenir à la vie. C'est curieux. Mais Nicki restait inerte dans mes bras. cette mort subite de l'enfant? Pas une trace sur le corps. car elle venait de comprendre : Nicki n'avait pas seulement froid. pas une larme pour son pauvre petit. Je compris alors que Miguel ne m'aimerait plus jamais. j'ai imploré le Seigneur de me pardonner mes fautes et j'ai promis de faire n'importe quoi s'il laissait vivre mon enfant chéri.. non. . pas de symptômes de maladie. Ce jour-là. C'est de la sorcellerie. mon cœur chaviré par un désarroi que je ne pouvais partager avec personne. le suppliant d'ouvrir les yeux. dans ma détresse.. tandis que moi. Regardez-la. je tirai mon châle sur mon visage comme un voile et je dansai sans m'arrêter. « Cette maîtrise de moi. Esteban ? » implora-t-elle et . murmuraient-ils. je lui avais reproché de préférer son fils à sa femme et aujourd'hui il m'accusait d'avoir tué Nicki par jalousie. je me levai pour danser ! Pieds nus. elle avait déchiré la couverture en cherchant à dénuder l'enfant. il m'arracha l'enfant des bras et me donna une gifle qui me projeta à travers la pièce. « Mes cris réveillèrent Miguel. mais je gardai un visage impassible. A genoux.Puis elle s'était mise à trembler. dans ma seule robe blanche . « A l'enterrement." « Quand leurs attaques et leur dédain menacèrent de me rendre folle. Des cris épouvantables. les gitans.. ! Une chape glacée s'était emparée d'elle et dans sa hâte..

Une ou deux fois. Miguel rentrait rarement à la maison. « Après. de sale gitane mais je n'ai pas cessé de danser. alors que j'espérais un mot de réconfort ou la tendresse d'une étreinte.. je découvris que j'avais changé. Je m'enfuis jusqu'à Barcelone. les larmes coulant en silence sur ses joues. Esteban lui aussi savait cacher ses larmes. « Un jour. s'il avait jamais existé. je perdis la tête pendant quelque temps. Plus aucune émotion humaine ne parvenait à la toucher.. La rage qui l'avait alors aveuglé l'avait transformé en bête sauvage. Quand j'eus le temps de reprendre mon souffle. de panser les blessures provoquées par les cailloux. Krissoula avait eu besoin de danser pour exorciser le mal. Ils m'ont traitée de criminelle. de leur morgue et de leur ignorance. aussi inerte que mon fils. mais Miguel restait intraitable. Une mère qui danse à l'enterrement de son enfant. . riant de leurs préjugés. Ils l'enterrèrent à côté de mon pauvre Nicki. bien sûr.il hocha la tête.. me lançant des regards haineux. ni la passion. . Les villageois m'accusèrent d'avoir poussé Miguel à chercher du réconfort dans d'autres bras : le mari cocu s'était vengé. elle était restée de marbre. Mais lorsqu'elle avait appris celle de son mari et qu'elle l'avait accompagné jusqu'à sa tombe.La tombe à peine refermée. Désormais. six mois après la mort de Nicki. L'innocente jeune fille n'existait plus. avait disparu et le désir aussi. Je pris la ferme résolution de devenir égoïste. alors que les yeux de Krissoula restaient secs. les sentir couler à l'intérieur de son âme. saleté. Il la comprenait trop bien ! Son histoire lui rappelait ce jour après le décès de sa mère où il s'était battu avec les voyous des barrios qui voulaient lui prendre son pain. se méfiant des hommes. de ne plus penser qu'à Krissoula Ballardo. ni le village. » Après la mort de son fils. . décidée à les utiliser comme ils s'étaient servis de moi. j'essayai d'en parler à Miguel. Krissoula avait versé des torrents de larmes. où le désarroi n'en est pas moins violent.. j'aurais une vie de luxe et de confort. ni la détresse. Chacun exprimait sa détresse à sa manière . les villageois se retournèrent contre moi : « Va-t'en. après son travail.. Notre amour. j'étais devenue une femme cynique. ils me ramenèrent mon mari. ni sa mère. il était plus facile ainsi d'affronter la monotonie de la vie quotidienne. Il avait été poignardé. Insensible. ni la joie. pensant que notre chagrin pourrait nous rapprocher.. Puisqu'on m'avait refusé le bonheur. il n'y a plus rien ici pour toi ! » Ils me lancèrent des pierres pour me chasser.Miguel n'a pas compris.

Ainsi. Esteban. tu es un homme et un homme peut toujours gagner sa vie. J'essayais de lui faire les poches dans une taverne quand il me proposa de travailler avec lui. Aussitôt. comme il l'avait craint. avec son corps. mon amour. il éprouva un immense soulagement dont il eut un peu honte. Il s'y était attendu. J'ai utilisé mon corps mais pas comme tu le penses. n'est-ce pas? Comment puis-je te faire comprendre les difficultés que traverse une jeune fille sans mari.. Fou de jalousie et de colère. sans père ou frère pour la protéger? Rassure-toi. Instinctivement.Toi aussi. il avait connu des jeunes filles à l'innocence flétrie par des hommes sans scrupules. pas à l'époque. . et il souffrait d'imaginer sa bien-aimée subissant un sort aussi détestable. Hector venait aider sa partenaire à dépouiller le pigeon. Lorsque la proie dormait à poings fermés. un bon à rien qui ne vivait que pour la bouteille. bien sûr.. je t'assure ! Eblouis par un joli minois et un sourire aguicheur. Sa partenaire était morte en accouchant et il cherchait à la remplacer. il lui lâcha les mains. . tu me juges et me condamnes. au corps ravagé par des maladies.Tu ne pensais pas que le flamenco pouvait te rapporter de l'argent ? . animées par une haine viscérale des hommes. Mais. ils tombent dans le piège et se réveillent sans femme ni . C'est grâce à toi. Krissoula eut un rire désolé et se leva. mais l'entendre de la bouche de Krissoula l'ébranla. Avant de passer à l'acte. Esteban. elle avait été obligée de se vendre. Je m'en suis servie pour voler... Sentant qu'il se raidissait. Bien que ce peso eût évité à la jeune femme de mourir de faim. que j'ai eu la possibilité de mettre mon talent à profit. j'ai eu de la chance car je ne suis pas devenue une prostituée. il imaginait la beauté de ce corps gaspillé avec des hommes de passage pour un maigre peso.Non. dépourvues de sentiments. bien que me vendre eût été plus facile. Les quartiers sordides de Barcelone m'ont appris une autre leçon : une femme ne possède qu'une façon de gagner de l'argent. Ils avaient formé une bonne équipe : la jeune femme attirait les hommes dans une chambre sordide au-dessus de la taverne. C'est un tour vieux comme le monde et pourtant il marche. Dans les barrios.J'ai rencontré un certain Hector Corrales.Comment as-tu fait pour survivre ? demanda-t-il. Ces paroles amères bouleversèrent Esteban.. elle leur proposait de boire un verre de vin. on lisait la répugnance d'Esteban sur son visage. et y glissait un sachet de poudre soporifique. . Ces pauvres victimes devenaient des femmes acariâtres.

proposa-t-il. Tu as déjà connu assez de souffrances dans ta courte vie. Jamais elle n'oublierait ces gouttes de pluie qui s'abattaient sans relâche. . Et sais-tu ce que le vent lui répond ? . le cœur plus léger qu'il ne l'avait été depuis des années. . Krissoula ». savourant ce moment précieux d'une intimité encore plus profonde que lorsqu'ils faisaient l'amour. minina ? deman-da-t-il tendrement. n'est-ce pas ? Elle lui sourit.. C'est toi que j'aime. . J'ai quitté les barrios pour ne pas servir les intérêts obscurs de Rolôn Severino et j'ai terminé en asservissant une jeune femme qui avait déjà tellement souffert..argent. Viens vite te recoucher. je ne le devine pas. protégée par les bras solides d'Esteban. San Martin ». . dis-moi. Ils demeurèrent silencieux. Reste ici jusqu'à la fin de l'orage.Au diable ces papiers ! Ils n'ont plus d'importance..Il pleut encore. San Martin ! Ta soif de vengeance t'a changé.. les chevaux pressés les uns contre les autres pour se réchauffer.. Elle était en sûreté. . prêt à l'utiliser? songea Esteban.Non. et Krissoula ne trahit jamais ceux qu'elle aime. je le jure ! s'écria-t-il en la rattrapant.. Tu ne l'entends pas ? . . troublé. Tu es un vrai salaud...Tu ne me crois pas ! Je savais bien que je perdrais mon temps. tout en l'implorant du regard : pourvu qu'il ne doute pas de sa sincérité ! « Suis-je comme Miguel et comme Hector.. Il lui faisait confiance.. elle regarda tomber la pluie sur la terre boueuse. tu connais la suite. acquiesça-t-elle.Je crois que oui. Voilà comment j'ai réussi à survivre jusqu'au jour où Hector m'a signalé un séduisant inconnu et. .. transportée par un bonheur fou. Krissoula ouvrit la porte pour s'enfuir.Sais-tu ce que murmure la pluie.. . et je vais te le prouver maintenant. . querida.. » Désespérée par son silence. Krissoula ! Je te crois. . et je m'en veux de t'avoir entraînée dans mes histoires. Je crois chacune de tes paroles.Il dit : « Krissoula t'aime aussi. ma chérie.. Je trouverai les papiers que tu cherches et Tierra Rosa t'appartiendra.Tu te trompes.Non..Elle murmure : « Je t'aime. ma chérie. Appuyée contre le puissant torse de son amant..Tu as raison.

aussi longtemps que je vivrai. . aussi longtemps que tu le désireras.Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il sèchement..Mon amour. de t'aimer. Esteban de San Martin.. . d'être ta compagne. corps et âme. C'est un pacte que seule la mort peut délier. mon amour.Je veux que cela dure une vie entière. mon amour. Je veux conclure un pacte avec toi. En ce jour et par ce sang qui se mêle au tien. ajouta-t-il en pressant leurs mains l'une contre l'autre. Esteban. . ..Un pacte d'amour et de loyauté. je jure de ne jamais te trahir.. Je suis un homme exigeant. il incisa la paume de sa main. . déclara-t-il d'une voix enrouée par l'émotion. Prenant le couteau à son tour. inquiet qu'elle se fût blessée pour lui..Un instant. selon la coutume des gitans. mur-mura-t-elle tandis qu'il l'emportait vers le lit. dit-elle en saisissant un couteau pointu avec lequel elle entailla la paume de sa main où perla une goutte de sang vermeil. je suis à toi.Fais attention. . De t'être fidèle.

D'après les réactions de Royo.. le soleil va bientôt se lever. elle se força à examiner la fenêtre avec plus d'attention.Impossible. Saisissant son pistolet. le cœur battant. Leurs yeux s'habituèrent à la pénombre et ils entendirent aboyer Royo près de la colline qui surplombait la maison. .Y avait-il quelqu'un ? s'enquit Krissoula qui avait enfilé une chemise bleue d'Esteban. Esteban sortit de la maison. Mon Dieu. Etendue sans oser tressaillir. c'est bien possible. A la fois inquiète et indignée. mais bientôt les flammes retrouvèrent leur vigueur. . elle suivit Esteban. .. donnant l'illusion qu'un visage au rictus amer s'y pressait.. elle ramena la couverture sur son corps à moitié dénudé et secoua le bras d'Esteban pour le réveiller. la chemise lui couvrant à peine les fesses. la voix ensommeillée. Mais Krissoula n'avait pas l'intention de demeurer seule dans la maison.19 Par deux fois. Reste ici. . Contre le ciel se détacha un instant une silhouette qui fuyait. le feu grésilla quand une rigole de pluie s'insinua dans la cheminée.. Pieds nus. sans savoir où elle se trouvait ni ce qui l'avait tirée de son sommeil d'une manière si abrupte. mon amour? demanda-t-il. Royo disparut dans l'obscurité en bondissant comme un loup. après avoir entendu les sinistres histoires d'Indiens affamés. c'était vraiment un visage ! Quelqu'un les espionnait. elle ne remarquait rien d'anormal dans la pièce . Royo qui rêvassait près du feu se dressa sur ses pattes et grogna. Ce n'est que la pluie qui déforme le verre. Aussitôt. Les brides de cheval et les vêtements d'Esteban s'alignaient sagement sur leurs patères.Qu'y a-t-il. . . et les gouttes de pluie s'abattaient sans relâche sur la petite fenêtre.. Avec un frisson. le chien à ses trousses. Rendors-toi. ma chérie.Je crois qu'on nous espionne par la fenêtre. dessinant des ombres sur les murs passés à la chaux.. Mais l'attitude de Royo qui grattait à la porte en aboyant semblait donner raison à la jeune femme. je vais voir. dit Esteban en jetant un œil paresseux sur la fenêtre. Krissoula se réveilla en sursaut.. Elle entendait la pluie tambouriner sur le toit et respirait l'odeur humide de la nature régénérée. Soudain..

.Ce n'est pas la peine de rentrer. répliqua-t-elle avant de s'étaler dans la boue. Les chevaux semblent calmes. . elle voulut lui échapper. Le premier arrivé a gagné ! ..Tu ne le mérites pas. rétorqua Esteban. à moins que tu aies peur de l'aventure.Rentrons vite avant de faire rougir les hiboux. à ton avis ? . gato ? .. pensive. je ne crois pas qu'il ait eu le temps de voler quoi que ce soit. dit-il en lui tendant la main. quand ils n'ont plus rien à manger. je suis couverte de saletés..Un de ces squatters.Qui était-ce.Quel genre de récompense ? . murmura Esteban. mais passent leur temps à jouer et à boire... Ce n'est pas la première fois que ça arrive. probablement. tu ne le savais pas ? . .C'est curieux... j'ai été assez mouillé pour une nuit.Je trouverai bien une idée. Hurlant de rire. . répondit Esteban amusé. Hé. elle lui fit perdre l'équilibre et il se retrouva dans la boue à côté d'elle. ! s'écria-t-il lorsqu'elle s'élança en sautant par-dessus les flaques d'eau. Je vais retrouver mon lit douillet. tu triches. . . tu sais.Tu l'auras voulu.. ils essaient de me voler. D'un coup sec. . Heureusement Royo l'a chassé à temps.Encore ? s'étonna-t-elle. . Krissoula perdit sa chemise et Esteban en profita pour la caresser longuement.Peut-être l'as-tu croisé dans un cauchemar. Mais j'ai l'impression que ce visage ne m'est pas inconnu. riant aux éclats. C'était délicieusement erotique de se battre dans cette boue humide qui leur collait au corps. reconnut Esteban. mais il saisit ses chevilles et ils roulèrent l'un sur l'autre..Cette boue m'a redonné du cœur à l'ouvrage ! . plutôt que de te moquer de moi ! . .. Il y en a une dizaine qui habitent près d'ici.Si tu étais un véritable gentleman. Puis.Bien fait ! Les tricheurs ne gagnent jamais. tu m'aiderais à me relever. Ils voudraient être fermiers. saisissant cette femme imprévisible qui lui fouettait les sens.Tout est permis en amour. Quoi qu'il en soit.Tu avais raison. . se serrant contre le torse musclé de son amant. Oh non. ajouta Krissoula. Ils avaient oublié la pluie et le tonnerre qui continuait à gronder au loin.

La tendresse de son regard prouvait sa tristesse de la quitter après leur nuit mémorable.Allons. dans les bras l'un de l'autre.Non ! Je t'aime. je viendrai te rejoindre et ce sera comme hier soir.. Maintenant. il ne s'est rien passé de grave. Je vais continuer mes recherches jusqu'au retour de Felipe. doña Krissoula.. Esteban raccompagna Krissoula qui bâillait à se déboîter la mâchoire jusqu'à l'estan-cia où les domestiques. Sèche tes larmes. Sofia serra Krissoula dans ses bras. Perdant contenance.. Je pensais que . mon amour. Sofia sortit sous la pluie.N'oublie pas que je t'aime. Nous nous retrouverons bientôt. je suis soulagé que vous n'ayez pas été blessée. que tu m'appartiens désormais. Dès que possible. ressaisis-toi. ne savaient plus où donner de la tête. le visage gris de fatigue et d'inquiétude.. Tomas avait réuni quelques gauchos et ils avaient parcouru la pampa sous l'orage à la recherche de dofia Krissoula.Mais tu es partie toute la nuit pendant cet orage. c'est promis ! Je ne saurais assez vous remercier. j'ai tant à perdre que je ferai très attention.. Señor Tomas et ses hommes n'ont pas vu ton cheval. Après avoir fait l'amour plusieurs fois. . très chère. Ils étaient rentrés bredouilles et prenaient une tasse de café pour se réchauffer.. dit Krissoula. tes vêtements. j'ai eu tellement peur. mon enfant.Oh..Peu après l'aube. querida. tes cheveux. tu es saine et sauve ! Où étais-tu toute la nuit? Regarde-toi.. Il n'oublierait jamais la joie qu'il avait ressentie en se réveillant avec Krissoula à ses côtés.. gato. . exténués.. Disons la vérité à Felipe. gênée par cette effusion de sentiments.. Cet orage était terrifiant ! . Lorsque le couple entra dans la cour. affolés. . Que s'est-il passé ? ..Je vous en prie. et je veux que tu obtiennes ce qui te revient de droit.La lutte est finie entre nous ? demanda-t-il en lui prenant la main et en la baisant d'un geste gracieux. La veille. murmura Esteban en aidant Krissoula à descendre de cheval. Il conduisit les deux chevaux vers les écuries. sous la foudre et le tonnerre. Ne t'inquiète pas. ajouta-t-il soudain. . . ma chérie. ils s'étaient endormis. Sofia. ajouta-t-elle en élevant la voix car Sofia approchait. monsieur l'intendant. .Il n'y aura plus que des luttes amoureuses.Je ne peux plus attendre. . si vous le permettez.

avec mes robes voyantes. Nous verrons si tu seras toujours aussi insolente quand je lui aurai appris ta mésaventure. bégaya Sofia. C'est à toi de décider si tu veux être loyale envers don Felipe. . Quelques vêtements déchirés. On n'y changera rien. Oublions tout ceci et allons prendre notre petit déjeuner. Quant à moi.. .Alors que don Felipe te l'a expressément interdit ! Méchante fille. Alors si tu veux affronter la colère de don Felipe.. Et pourtant.. répliqua plus doucement la jeune femme. . ma chère Sofia.. grommela Sofia d'un air pincé. D'ailleurs. envers moi ou envers toi-même. . Sofia. bouleversée. j'en ai aussi assez de toi ! .Tu ne me laisses guère le choix. je suis saine et sauve. choquée par la véhémence de la petite. j'en ai assez d'imiter cette insipide Manuela ! A partir d'aujourd'hui. J'en ai assez de ta désobéissance ! .Je tiendrai parole.Krissoula ! s'écria Sofia. je serai la vraie Krissoula Bal-lardo. t'éloigner sans me prévenir ? Maintenant qu'elle était certaine que sa protégée n'était pas blessée. libre à toi ! . tu faisais la sieste et je ne suis plus une enfant. les craintes de Sofia se transformaient en indignation et en colère. elle lui sourit d'un air affectueux. tu m'avais accompagnée.Nous avons toujours un choix et j'ai fait le mien. ce qui était aussi désobéir à ses ordres. une nuit sans sommeil. . si je cédais à ton caprice. alors ce n'est plus la peine d'en parler. il risque d'apprendre que nous avons rendu visite à Lupe une première fois. mais ils étaient sortis. je n'ai pas à rendre compte du moindre de mes mouvements ! J'avais décidé de visiter Lupe et le petit Paulo.. je ne m'en porte pas plus mal. C'est un vieillard aigri qui ne veut pas que les autres profitent de la vie.Au diable don Felipe ! s'exclama Krissoula en rejetant ses cheveux d'un geste de défi.Quand j'ai décidé de partir.tu avais été frappée par la foudre ou kidnappée par les Indiens.. En discuter avec Felipe nous causerait des soucis supplémentaires . et j'en ai assez d'obéir à ses recommandations mesquines. Comment as-tu pu me faire une chose pareille.Allons.Mais tu avais promis de ne pas en parler. Glissant son bras sous celui de la duègne. Alors j'ai continué ma promenade dans la pampa... . il ne manquera pas d'être mis au courant de l'autre.Ce qui est fait est fait. mon tempérament . si tu te rappelles bien. . Mais si tu racontes mon escapade d'hier à don Felipe.

mon flamenco et ma joie de vivre. la pauvre Sofia la suivit en retenant ses larmes. Si Felipe n'y voit que des défauts. tant pis pour lui.de danseuse. Blessée par l'intransigeance de sa protégée. elle regagna la maison avec une démarche hautaine digne d'une infante d'Espagne.. nous changerons nos plans d'avenir. . Sofia? En dépit de sa robe déchirée et de ses cheveux mouillés. n'est-ce pas..

Mais bien sûr. remplacés par un silence glacial qui semblait interminable. Les rires gras cessèrent brusquement. Ce ne pouvait pas être Girasol. On n'entendait plus que les gouttes de pluie qui s'abattaient sans violence sur le toit. tu as raison. Pardonnez-moi.20 Ayant installé Bárbaro et Girasol à l'abri. . mais je n'ai pas saisi où vous l'avez retrouvée. Une douzaine d'hommes bavardaient gaiement. De la simple curiosité. Esteban se glissa à côté de Tomas. insista Luis en examinant ses ongles sales. C'est bien ce que tu veux dire. remplissant leurs verres de maté ou de café noir sucré et empilant sur leurs assiettes steaks et tortillas qu'Angelina leur avait préparés. . señor l'intendant. la señorita vous a-t-elle remercié pour vos efforts de la nuit ? demanda un gaucho goguenard. rétorqua Esteban avec un clin d'œil complice. aucune. Pepe et moi. Pepe voulait aller vous demander si vous aviez vu la señorita. elle n'a pas une égratignure. .Aucune. Elle a été forcée de s'abriter pendant l'orage. Esteban rejoignit les gauchos qui prenaient leur petit déjeuner assis autour d'une longue table.. la chercher vers l'ouest de l'hacienda et nous avons cru remarquer une jument palomino près de votre maison. señor ? . Luis? . . Je suis certain que la señorita vous remerciera pour vos efforts de cette nuit. car vous auriez ramené la señorita à l'hacienda avant la tombée de la nuit. Il paraît que tu as retrouvé la señorita saine et sauve. mais à part ses vêtements trempés. n'est-ce pas. vous autres. San Martin ! dit Tomas d'un air froid. Tomas. protégés de la pluie par un toit en paille. n'est-ce pas ? . Vous avez fait du bon travail.Je ne l'ai pas encore dit. Mais quelle importance ? déclara Esteban. Luis.En effet. Hier soir.Te voilà.Si tu veux dire par là que la señorita m'a été reconnaissante pour l'avoir raccompagnée à la maison.Et vous. señor l'intendant. señor Cabrai nous a envoyés. . maîtrisant la colère qui bouillonnait en lui. mais je l'ai convaincu que c'était inutile de vous déranger.. señor l'intendant.

Le sang de leurs blessures tachait leurs vêtements. . . agacé par les ricanements des gauchos. . n'est-ce pas. les encourageant de leur mieux. Esteban se précipita sur lui. dis-le franchement.Si tu as quelque chose à dire. prends Luis ! Je m'occupe de ce fou furieux ! hurla Tomas. Rapprochant dangereusement le couteau du dos de l'intendant. répliqua Esteban. ça a été une nuit pourrie. Vif comme l'éclair. pesta Esteban en essayant de reprendre son souffle et Luis profita de cette seconde d'inattention pour lui assener un uppercut.. Tandis que les gauchos plaçaient des paris sur chaque combattant.Qu'est-ce qu'il y a. Leurs râles et leurs grognements excitèrent les chiens qui commencèrent à aboyer.Ferme ta sale gueule pendant qu'il est encore temps ! gronda Esteban en lui serrant le cou. lui sectionnant une lèvre et lui cassant une dent.. . Luis céda et d'un coup de pied.. San Martin ? se moqua Luis. Depuis hier soir. Luis. renversant assiettes et verres. tandis que nous risquions nos vies à galoper dans la pampa sous la foudre et une pluie battante. c'est trop tard. Esteban envoya valser le couteau dans la boue. hein.Ça suffit ! cria Tomas. señor. Luis l'obligea à reculer. notre cher intendant était bien au chaud dans son lit avec la femme que nous cherchions. . ajouta-t-il en regardant ses amis. Esteban lui tordit le poignet pour qu'il lâchât l'arme. Brusquement. Pour nous. elle n'en a plus à défendre. Avec un cri de douleur. Espèce de lâche ! cria-t-il en lui rendant la pareille. Le poing d'Esteban s'abattit sur la bouche de Luis.Personne ne traite impunément Luis de froussard ! Si vous voulez que je révèle le fond de ma pensée. vous allez l'entendre. Compagnons. marna Angelina et ses filles s'inquiétaient à la cuisine.. Luis brandit un long couteau acéré et manqua de peu de taillader le visage de l'intendant. ? D'un bond..Ignacio. Tu es obligé de défendre la réputation de ta petite china ? Eh bien. amigos ? Je me demande comment señor Esteban et señorita Krissoula ont passé leur temps ? Je parie un mois de gages que ce n'était pas en jouant aux cartes. et les deux hommes essayèrent de séparer les combattants. Mais tu es peut-être trop froussard pour faire autre chose qu'insinuer ? . .Reste en dehors de ça.

tu es viré ! grommela Tomas. je m'occuperai de tout.. .J'aurais préféré que tu me laisses terminer. J'en ai assez de tes singeries. même d'une façon grossière ? Je suis ton ami. et sur Tierra Rosa. tu es content. .Alors.Luis. C'est à ce moment-là que j'ai donné l'ordre aux autres de rentrer. Cabrai. Repoussant Ignacio. vous me le paierez. Esteban ? Tu dois être fou pour penser que ça ne reviendra pas aux oreilles de Felipe. . il leur tourna le dos et quitta les lieux.Ne t'inquiète pas. Et qu'arrivera-t-il. . San Martin.Il fallut l'aide d'autres gauchos pour y parvenir. Tomas. répliqua Esteban en s'essuyant la bouche sur la manche de sa chemise.. retenus par Tomas et ses fidèles compagnons. Va chercher tes affaires et déguerpis ! . toi et ta compagne. Je n'aurais jamais cru entendre une chose pareille. Ce n'est pas la première fois que tu crées des problèmes avec tes provocations. amigo. J'ai passé de terribles moments avant de prendre ma décision. interloqué. je ne t'oublierai pas ! Un jour. Felipe l'a sûrement déjà détruite et à moins que ce . Tomas ordonna aux autres de terminer leur repas.Et lui. Entre-temps. avoua Esteban en effleurant sa mâchoire abîmée. Nous savons tous les deux que Luis a raison.. señor Cabrai ? siffla Luis en crachant par terre. A bout de souffle. Pourquoi aurais-je dû fatiguer les hommes à chercher une femme qui était saine et sauve ? Qu'est-ce qui te prend. Vous renvoyez un homme qui dit la vérité pendant que l'intendant s'amuse avec la fiancée du patron ? Où est la justice ? Je crache sur toi. Quant à toi.Tu t'attendais à ce que je te laisse tuer un homme qui disait la vérité. nous quitterons Tierra Rosa tous les deux. . grommela Esteban. mais je ne pouvais le tolérer. ou est-ce que tu t'en fiches ? . n'est-ce pas ? Je suis allé moi-même à ta maison cette nuit te demander de te joindre à nous pour les recherches et j'ai vu la jument.. Je l'aime et Krissoula m'aime aussi. j'ai perdu deux ans de ma vie à essayer de trouver une preuve de ma filiation. tête de mule ? demanda-t-il d'un air furieux à Esteban. Dès que j'aurai tout arrangé. l'ami ? As-tu un seul instant pensé à doña Krissoula.Tu abandonnes le combat pour retrouver l'es-tancia ? s'exclama Tomas. ils se dévisageaient avec des regards meurtriers.Moi non plus. un jour je te raconterai notre histoire. .

Ils attendent un visage neuf. señorita Estrella. señor Cabrai. Esteban les laissa seuls.. Avec un sourire. Aimeriez-vous recevoir des personnalités du monde entier à de somptueuses réceptions ? . Tu fais bien de laisser tomber cette vengeance stérile. Felipe. Un ange est apparu et la pluie s'est arrêtée. répondit-elle en rougissant. J'ai envie de profiter de la vie. Alors. maintenant que le soleil ne va plus tarder.Ne me taquinez pas. reprit-elle en se forçant à sourire. je ne pourrai jamais prouver qu'il est l'assassin de mon père. mais à Buenos Aires.Très bien. dit-il en la complimentant à la manière fleurie des Argentins. sans se soucier des autres-Deux longues semaines s'écoulèrent avant qu'Esteban et Krissoula puissent se revoir.Je suis heureux de te l'entendre dire..Ce n'est rien. tous deux si discrets avec des cœurs en or. les hommes d'affaires et les grands propriétaires terriens qui ont fait la richesse de . Eux aussi étaient bien assortis. il retira son chapeau et s'inclina : . J'en ai assez de courir derrière des fantômes... . Felipe affichait un air ravi. le ciel s'éclaircit déjà.chien n'avoue son crime. Comment allez-vous ce matin. maîtrisant une excitation qu'il trahit pourtant par une étrange remarque lors d'un dîner. demanda-t-il à Krissoula. belle señorita ? .. mon ami. .Deux cents ? Je ne pense pas que nous ayons assez de place à Tierra Rosa pour recevoir deux cents personnes. Tu as choisi une femme magnifique et je vous trouve bien assortis. je laisse tomber.Je ne pensais pas à ici. déclara Tomas en lui donnant une claque amicale dans le dos. Il espérait bientôt se promener lui aussi parmi les fleurs au bras de sa bien-aimée. Vous n'êtes pas au cabinet du président Mitre et vous ne recevez pas de visites d'Etat. mon cœur.Dites-moi. très chère. Felipe. Je souhaitais vous complimenter d'avoir si courageusement mis un terme à ce combat.. Rentré de son expédition. señorita.. Mais peut-être me ferez-vous l'honneur de vous promener avec moi dans les jardins. mais peut-être que ses jours sont comptés ? Les riches et puissants Argentins en ont assez d'un homme qui consacre son temps et son énergie au bien-être des pauvres et qui gaspille de l'argent pour les éduquer. Regardez.Bonjour. Alors les banquiers. Soudain. très différents de l'impétueuse Kris-soula et de lui-même. que diriez-vous de présider une table de deux cents couverts ? . Je vous souhaite beaucoup de bonheur.. . . avec Krissoula. effectivement.Tant que Mitre est au pouvoir. La salle à manger ne contient que soixante places. mais nous pourrions peut-être dresser un buffet? .

. il avait plu . elle se réfugiait dans sa chambre... Il ne la quittait presque plus. « Peut-être qu'un jour.ce pays seront enfin récompensés pour leurs efforts ! Ce jour-là. . Il ne manquait jamais un dîner à 22 heures et l'avait même emmenée en promenade : une fois pour un pique-nique près du lac . Romantique dans l'âme. l'enchantait. son attitude plus réservée encourageait Felipe à se montrer davantage attentif. rétorqua-t-il agacé. même d'autrefois. elle reprit sa lecture du journal de Manuela. le nouveau président se souviendra de ses amis avec gratitude et leur distribuera en remerciement des positions importantes. mais une fois allongée sur son lit. et nous vivrons heureux comme dans les contes de fées. A ceux qui se sont engraissés grâce aux opprimés ? Oui. Krissoula. Afin d'échapper à Felipe. elle pensait systématiquement à Esteban et regrettait d'autant plus de ne pouvoir le serrer dans ses bras. moi aussi je serai l'épouse de celui que j'aime. en octobre. elle trouvait Felipe qui l'attendait dans le salon. intriguée de savoir si la jeune pimbêche avait apprécié le début de sa vie commune avec Alejandro.et une autre fois jusqu'à la chapelle afin d'écouter le prêtre lire les bans. Depuis qu'Esteban lui avait avoué son amour. Krissoula. mais elle se montrait plus entêtée et volatile. Elle en avait eu la chair de poule. impatient de prendre le thé avec elle. un mariage.. elle n'avait pas encore annoncé à Felipe la rupture de leurs fiançailles. Pour passer le temps. et chassez ces problèmes de votre jolie tête-Obéissante.» songea-t-elle en rêvassant. Après sa sieste.. mais elle se promit d'en parler à Esteban dès la première occasion. Cette conversation étrange avait-elle un rapport avec les manigances de Jaime Ramirez et de Felipe ? Comme elle l'avait décidé. à la grande joie de Krissoula. Krissoula fit honneur au dîner. je me doutais qu'une femme ignorante ne comprendrait rien aux mécanismes compliqués de la politique. Elle avait envie de crier au monde entier que l'homme qu'elle aimait désirait l'épouser ! A son grand agacement. décrivant sans cesse les préparatifs du mariage qui serait célébré dans quelques semaines.A ceux qui sont devenus riches sur le dos des pauvres? s'enquit-elle d'un air faussement naïf. Profitez de ce bon repas.où. elle trouvait difficile de jouer à l'innocente jeune fille pour ce vieux chameau.

. il était probablement en train de fumer un cigarillo en songeant à elle. respirer cette merveilleuse odeur qui lui était familière. Si seulement elle pouvait le voir. Nuit. elle remit le petit livre à sa place dans un tiroir. elle pourrait galoper à travers la nuit pour le retrouver et revenir avant l'aube. Sautant sur le dos de Girasol... car demain matin je deviendrai la femme d'Alejandro ! Lorsque Krissoula tourna la page. En fermant les yeux. elle enfila une jupe et une chemise noires. elle pouvait presque sentir la chaleur de son corps.. Décidée. Ce soir. symbole de l'hospitalité. des demoiselles d'honneur. elle traversa la pampa sous la pleine lune. . de la robe blanche. revit l'admirable clarté de son regard bleu. pour éviter de penser à Esteban.. Que leur apporterait l'avenir ? Le bonheur ? Une famille ? Esteban serait un excellent père. se drapa dans une cape sombre et enjamba le balcon. mais n'ayant plus envie de lire pour cette nuit. Le fidèle Royo couché à ses pieds.. sans remarquer le regard méprisant qui l'espionnait ni entendre les pieds nus qui la suivaient. elle dessina les traits de son visage aimé. En quelques minutes. sans doute installé tout seul devant son feu de bois. je m'endors en sachant que je me réveillerai à l'aube d'une vie merveilleuse. il suffisait de partir par la fenêtre... A cheval. sa maison n'était pas si loin . faisant sauter ses bambins sur les genoux. elle se mit à arpenter la chambre comme un tigre en cage. elle fut cruellement déçue de noter que Manuela n'avait repris son journal que quatre mois après le mariage et que son écriture avait changé. Elle rit à l'idée de les tromper tous les deux. cher journal. si tatillonne. Mais la naissance difficile de ce pauvre Nicki l'empêcherait-elle d'avoir d'autres enfants ? A la pensée de son bien-aimé. Dans son imagination. et ce vieux bouc de Felipe dormaient à poings fermés et n'y verraient que du feu. Si seulement elle avait de quoi s'occuper... devenant presque illisible. de gagner les écuries et de passer un licol au cou de Girasol. elle avait rejoint les écuries. Elle devait trouver un moyen de le rejoindre. enfilé un licol à Girasol et menait tranquillement la jument vers le portail de Tierra Rosa aux entrelacs d'ananas en fer forgé.. Agacée. Sofia. Un quart d'heure plus tard. Dépêche-toi de passer. Esteban serait si surpris et si heureux de la voir. se réjouissant de lire la description de la cérémonie. portée par les ailes de l'amour.

. Voyant l'expression étonnée d'Esteban. elle éclata de rire. petite allumeuse. .Tu vas voir. je buvais beaucoup. A part une camisole transparente. je veux être nue dans tes bras et je veux que tu me fasses l'amour toute la nuit. offrant son corps à ses regards avides.Je suis heureuse de te l'entendre dire. non ? demanda-t-elle car ses lèvres avaient le goût du rhum. petite espiègle. En quelques instants..Tu es très exigeante. . Je veux être belle pour toi.. . . Une minute sans toi est une insupportable torture. Lorsque le vêtement tomba à ses pieds. Tu vois. dit-il en lui embrassant le bout du nez. elle était presque nue sous ses vêtements. Il voulut la saisir mais elle lui échappa. je n'ai pas réussi à me guérir jusqu'à ton arrivée.. répliqua-t-elle en riant. Quatre verres et je chantais tes louanges au pauvre propriétaire et à une demi-douzaine de gauchos ivres morts.. en la couvrant de baisers. mon amour. Et maintenant. .Et alors ? . Je m'étais installé là en rêvant à toi. Tu m'as tellement manqué ces dernières semaines. . J'espérais qu'un verre ou deux à la taverne du village soulageraient mon cœur.Pas de chance ! Deux verres et je pensais encore à toi. .Est-ce que je te choque... expliqua-t-il en montrant ses couvertures de laine près du feu.Minina.. comment as-tu fait pour arriver jusqu'ici ? s'étonna Esteban enchanté. Laisse-moi au moins entrer avant de m'agresser. femme. avec ce rire sensuel qui augmentait son désir. Ça serait affreux si une bouteille pouvait remplacer Krissoula. bien sûr. de venir ici prête à être aimée ? demanda-t-elle en se caressant d'un air langoureux. Tourne-toi ! D'une main habile.Je ne peux plus attendre. et ils m'ont prié de bien vouloir passer mon chemin car ma mélancolie les déprimait. minina.Non. Cinq. elle fit un pas en avant.Tu buvais aussi un peu. mon amour. mais un pauvre hère comme moi ne peut qu'essayer de te plaire. sa fière poitrine. il défit les boutons de la blouse et de la jupe. .Grâce à Girasol. révélant centimètre par centimètre sa peau satinée. déshabille-moi. il l'avait coincée dans un angle de la maison et défaisait lentement la camisole. .. . le taquina-t-elle.

murmura-t-il en prenant son visage entre ses mains.. Léger comme une plume. de son menton puis lui mordilla le lobe de l'oreille. D'un doigt... elle traça le contour de sa mâchoire. Steban. . murmura-t-il. D'un mouvement de reins. tu es dans mes bras.. .. Soulevant ses hanches.. Incapable de se retenir plus longtemps. .. les seins et elle gémit. Avec la pointe de sa langue. elle n'arrivait plus à se tenir debout : il la guida alors vers les couvertures auprès du feu. Ses boucles d'ébène caressant ses épaules. émerveillé par la couleur ambre de sa peau dans les reflets du feu. les longs cils noirs. il fouilla sa bouche avec toute l'intensité de sa passion. elle redessina son beau visage. enfoui dans la toison soyeuse. sa poitrine se soulevant à chaque rotation sensuelle..Tu parles comme un poète. gardés par un Royo attentif. lui arrachant un gémissement tant le plaisir était intense.. il saisit un mamelon entre ses dents et le suça lentement jusqu'à ce qu'elle se tordît sous lui.. J'ai dû être fou pour désirer autre chose. se réjouissant de la rugosité virile de ses joues mal rasées. Elle était prête à l'accueillir et ils ne s'étaient pas aimés depuis si longtemps. Capturant ses lèvres dans un baiser ardent. Parcourue de frémissements. Krissoula poussait de petits cris de joie. elle le mena au bord du précipice. une vague de volupté naissant dans ses reins pour se répandre à travers son corps entier.. répliqua-t-elle avec un sourire. Tes mots m'excitent presque autant que tes caresses...Il fait bon ici. accrochés l'un à l'autre. il lui embrassa le cou. notre lit est doux. et l'expression de pure jouissance qui illuminait son visage. lança-t-elle. il l'assit sur lui.Tu es superbe. Tu portes la beauté que Dieu t'a donnée comme une reine sa couronne. la laissant pantelante de désir. mais il se contenta de sourire et de s'en prendre à l'autre sein.Ne me torture pas ainsi. Ils s'endormirent dans la petite maison chaleureuse. tandis qu'il pétrissait ses fesses rondes et trouvait enfin le bouton de fleur de sa passion.. projetés dans un monde irréel où. mon amour. Et toi. admirant les pommettes saillantes qui lui donnaient un air sauvage. Krissoula. Krissoula fut réveillée par de nouvelles caresses tandis qu'Esteban lui . ils furent emportés par une houle de plaisir. Ensemble. il la renversa alors sur le dos et s'engouffra au plus profond de son corps avec une vigueur sans cesse renouvelée.. Elle le prit en elle jusqu'à la garde et commença à onduler. ils tutoyaient les étoiles...

..Quand l'as-tu découvert? poursuivit-il en passant une main agitée dans ses cheveux en désordre.Je sais.Non. et tout cela me semblait si bête. . Mais il n'y a rien d'important.. et me laisser juger de son importance. puis satisfaisant leur désir par des ébats langoureux qui ressemblaient au va-et-vient de l'océan. ils explorèrent leurs corps. . n'est-ce pas.Où l'as-tu trouvé ? .Et tu ne m'en as rien dit ? . chérie ? Aussitôt. mon amour? . . Elle ne raconte que des bêtises. mais maintenant je comprends ce qu'elle voulait dire.Il y a quelques jours. L'amour tourne la tête. furieuse de ne pas savoir lui mentir aussi bien qu'aux autres. ou parce que tu avais toujours l'intention de me trahir et d'épouser mon oncle ? . apprenant les gestes que l'autre préférait. . .Il y a quelques semaines. Au début.. ..Tu es merveilleux. Pourquoi me l'as-tu caché ? Parce que tu estimais que c'était négligeable. Quand. Apaisée comme un chaton après un bol de crème. lança-t-elle..Prétentieux ! le taquina-t-elle.Dans un tiroir de sa chambre.Tu aurais dû m'en parler.. querida ? insista-t-il en lui saisissant le menton. elle fut envahie par un sentiment de culpabilité : elle avait oublié de parler à Esteban du journal de Manuela. Plus lentement cette fois. pensant à l'époque en conserver les secrets ou le détruire s'il menaçait d'une façon ou d'une autre de nuire à ses plans de mariage avec Felipe.. ce n'est pas vrai ! . . bâtissant leur passion avec une patience exquise. . Elle raconte combien elle était amoureuse d'Alejandro.Le journal de dona Manuela. crois-moi. Il la regardait droit dans les yeux et elle sentit son pouls s'accélérer.Tu mens ! Je le lis sur ton visage.Ça ne me paraissait pas important. Krissoula..avouait en riant qu'il ne pouvait pas se passer d'elle. Krissoula se blottit contre Esteban.. mon amour. . . je me suis moquée du journal de Manuela et de sa manière d'évoquer Alejandro.Quel journal ? De quoi parles-tu..

Esteban. et j'ai compris que je t'aimais depuis si longtemps déjà que j'étais incapable de te trahir. n'est-ce pas? Tu ne m'as jamais aimée. C'est juste les sentiments et les états d'âme d'une jeune fille. je l'admets ! Mais ensuite nous avons passé la nuit ensemble. n'est-ce pas ? lança-t-il.C'est vrai. j'ai ma fierté et je sais quand je suis de trop. . . je t'aime. . gato ! Je dois me dépêcher de raconter la vérité à mon adorable Felipe afin que nous trouvions un moyen de nous débarrasser de toi une fois pour toutes. San Martin. S'habillant en hâte.. Krissoula ? Comment te faire confiance après tous ces mensonges ? . arrête ! .Krissoula.. Es-tu sûre de ne rien avoir découvert dans ce journal susceptible de me venir en aide. . minina.. Tout a changé. jamais je ne trahirai l'homme que j'aime ! . méprisant. Idiote que je suis ! J'ai vraiment cru que tu m'aimais. ...Parce que je te le demande ! J'ai fait un pacte de sang avec toi. Hors de mon chemin..Foutaises ! Pousse-toi.Pousse-toi ! Je ne resterai pas une minute de plus dans cette maison. Tu cherchais à t'assurer ma loyauté. je le jure.. Je t'en prie. . Petite tricheuse ! Même après cette nuit où je t'avais menacée de représailles.Pas tout.J'étais troublée et j'ai oublié. Je vais te l'apporter et tu le liras toi-même. Moi aussi.Comment puis-je te croire.. je n'allais pas te trahir. . tu étais décidée à me doubler.Colère ou non.. tu avais l'occasion de m'en parler...Je ne te laisserai pas partir ainsi. afin que je te rapporte la moindre information comme un chien fidèle. . . elle voulut sortir mais Esteban l'en empêcha.Je ne te donne pas le choix.. que tu m'aimais. C'est Tierra Rosa que tu veux..Es-tu vraiment certaine de m'aimer? rétorqua-t-il d'un ton amer. tu dois me croire.Va au diable ! Comment oses-tu m'accuser d'une ignominie pareille ? Je suis folle d'avoir imaginé un seul instant que je t'aimais. D'ailleurs. . La nuit de l'orage. pas maintenant. et de ne pas avoir changé de camp ? Elle le gifla d'un coup sec. je te jure qu'il n'y a rien dans ce journal qui puisse t'aider.. Krissoula.Tu ne peux même pas me regarder en face et le jurer. pour l'amour de Dieu.. .

elle s'envolait déjà sur le dos de sa jument. elle releva son genou d'un mouvement brusque et lorsqu'il se plia en deux de douleur. ses longs cheveux flottant derrière elle comme une bannière. . elle le poussa de côté et s'enfuit telle une furie dans l'obscurité. Quand il se releva.Comme réponse.

elle se rappela la nuit désastreuse. à se dire qu'elle se passerait d'Esteban. il ne l'avait pas crue. Bien avant d'avoir atteint le mur d'enceinte de la maison. « J'ai bien fait de lui faire mal et de m'enfuir ». pour la retenir. » Mais puisqu'il ne lui faisait pas confiance. incapable de diriger Girasol.. Curieusement.. Sa fierté mal placée l'avait empêchée de répondre lorsque Esteban. Si seulement elle n'avait pas parlé sous le coup de la colère et de cette stupide fierté ! . Sans confiance. n'aurait-il pas dû la croire d'emblée. regrettant d'avoir été rejoindre Esteban. n'écoutant pas la petite voix qui lui chuchotait qu'elle n'avait pas eu le temps de prouver sa fidélité nouvelle à Esteban et que dans un passé encore récent. ? Elle fut incapable de trouver le sommeil pour le restant de la nuit et se leva le lendemain avec une migraine et des nausées. sa colère s'était transformée en un profond désespoir. elle qui n'avait jamais été malade de sa vie ! Expliquant à Sofia qu'elle se sentait souffrante et qu'elle resterait la journée au lit. Esteban pensait qu'elle lui avait caché exprès le journal de Manuela. d'avoir évoqué ce maudit journal. pourquoi rester et risquer tôt ou tard de connaître un désarroi encore plus grand ? Même après leur serment. je t'aime.21 Les yeux brouillés de larmes. qu'elle n'avait besoin de personne pour mener sa vie.. elle aurait voulu ramper jusqu'à une tanière sombre et s'y terrer afin de panser sa blessure. ni accordé d'importance à sa loyauté. Krissoula était aussi furieuse contre elle-même. songea-t-elle. Comme Miguel avait douté d'être le père de l'enfant qu'elle portait. rêvant de quelques heures radieuses dans les bras de son amant. mais en quelques mots. aucun amour ne peut survivre. de n'avoir pas insisté pour le convaincre de son innocence et de son amour. Après. elle se retrouvait une nouvelle fois seule. elle ne parvenait pas à relever la tête. elle n'avait pensé qu'à le tromper. la destruction de son rêve de bonheur perdrait peu à peu son importance et deviendrait une douleur contenue et maîtrisée. Tel un animal blessé.. Krissoula rejoignit l'hacienda grâce à l'instinct de la jument. avant-goût d'une vie entière à ses côtés. Elle était partie le cœur léger. s'il l'aimait. Pourtant. de hurler son désarroi.. lui avait crié : « En colère ou non. Son courage l'avait abandonnée. elle ne s'était jamais sentie aussi délaissée..

En haut de la page avait été gribouillée la date : juin 1836.. Tu peux t'en passer. contrairement aux autres enfants qui craignent le iwir. Peut-être était-elle condamnée à la porter jusqu'à sa mort. Si ce qu'elle cherchait depuis des mois se cachait vraiment entre les lignes du petit livre. elle devait le trouver.. elle tomba sur le maudit journal de Manuela. La lune s'était levée et les étoiles scintillaient dans le ciel.. Krissoula s'étira lentement. mais cette lourdeur dans son cœur ne l'avait pas quittée.. quelque peu reposée. En fouillant dans le tiroir à la recherche de lingerie propre...Lorsqu'elle se força à descendre prendre le thé. lorsqu'elle remonta dans sa chambre. comme une cicatrice reçue sur un champ de bataille. Puisqu'elle était trop agitée pour se rendormir. elle s'enfuit de la salle à manger vers la cuisine et se consola avec une pomme. le visage d'Esteban imprimé dans son esprit. A sa grande surprise. des sandwiches au saumon et au concombre qu'elle dévorait d'habitude.. « Oublie-le ! se grondait-elle. farcies de viande hachée et d'épices odorantes. » Elle se débarbouilla pour se rafraîchir.. autant terminer la lecture de ce journal de malheur. mais espérait qu'un peu de nourriture la remettrait d'aplomb comme cela s'était toujours produit par le passé. A la vue des empanadas dorées... puis brossa longuement ses épais cheveux noirs. Elle en avait assez de courir après des fantômes et des documents qui n'existaient pas. San Martin. jusqu'à maintenant je n'avais jamais eu peur de la nuit. J'aimais m'asseoir dans les . Felipe. S'installant confortablement dans son lit. écoutant les reproches d'Angelina qui lui conseillait de demeurer couchée jusqu'à ce qu'elle se sentît mieux.. son cœur se souleva. L'écriture avait changé : nerveuse.. elle était toujours aussi épuisée et fiévreuse. Pâlissant. elle parvint à s'endormir. elle semblait surgir des pages du journal pour agresser le lecteur.. elle en avait assez ! Qu'ils aillent au diable.. Montre-lui que tu n'as pas besoin de son amour.. elle croqua dans une pomme. Mais la curiosité l'emporta sur la colère. tous. quatre mois donc après le mariage de Manuela et Alejandro. . Tierra Rosa... Et si les soupçons d'Esteban se vérifiaient? S'il existait vraiment entre ces pages moisies la preuve qu'il était le fils d'Alejandro de Aguilar? Peut-être un commentaire acerbe de Manuela découvrant que son mari l'avait trompée avec Maria de San Martin ? Et puis..

. . Les jardins ne sont plus mes alliés. mais il jure qu'il m'aime toujours. il me répète que la faute ne m'appartient pas. Comment Dieu peut-il permettre à un mal aussi puissant de survivre ? Pourquoi ne l'a-t-il pas détruit. ni son pardon. Les ombres étaient des amies qui partageaient ma solitude. comme je l'en ai supplié ? Maria demeure mon soutien. je sais que je ne mérite ni sa compréhension. je prie tous les soirs qu'il dise la vérité et qu'au jour fatidique. Alejandro ne varie pas : il est toujours pour moi une pure lumière qui m'encourage dans cette vallée de tourments et de larmes. en veuve stérile.. Le médecin a rassuré Alejandro : il ne pense pas qu'il y aura de difficultés le moment venu. ou si celle-ci était simplement devenue folle. mon réconfort. et un passage attira l'attention de la lectrice : Mes prières pour être délivrée de ce tourment n'ont pas été écoutées. Inlassablement. Ce monstre qui aujourd'hui grandit en moi. Les deux femmes possédaient des tempéraments si différents que Krissoula avait peine à se mettre dans la peau de Manuela et à comprendre ce qu'elle ressentait. ou mon très cher Alejandro et ma douce Maria pour me réconforter. La sérénité que je puisais dans ce silence velouté me rapprochait de Dieu.. Krissoula esquissa un signe de croix et croqua la pomme juteuse en se demandant ce qui avait bien pu bouleverser Manuela à ce point. ses sentiments ne changent pas. En vérité. Et je crains tellement de rester seule! Je n'ose pas m'endormir sans une lampe allumée pour chasser la pénombre. Si seulement j'arrivais à m'en convaincre! Sainte Madone.. indigne d'être son épouse. elle m'envie un peu. mais je devine qu'en dépit de tout. puisque cette nuit destinée au bonheur s'est transformée en cauchemar.. Effrayée par une telle véhémence. mais des conspirateurs qui ont permis à mon ennemi de s'y dissimuler.jardins de Côr-doba après que le soleil se fut enveloppé de sa cape de velours opaque. Plusieurs écrits de la même veine se suivaient au fil des mois.. Mais aujourd'hui tout a changé. mais a noirci le cœur de l'Autre. Je n'ai plus confiance en personne car j'ai appris à mes dépens que le visage le plus familier pouvait cacher les traits d'un monstre. que rien ne pourra jamais altérer son amour. Je suis souillée.

. Manuela avait-elle détesté tous les hommes ? Se sentait-elle trop souillée pour son mari ? Cela expliquerait pourquoi Manuela avait refusé de partager le lit de celui-ci. Krissoula reposa le journal avant de revenir plusieurs pages en arrière vers la phrase qui l'avait frappée : « Cette nuit destinée au bonheur s'est transformée en cauchemar. D'une façon ou d'une autre.. La jeune femme désemparée s'était-elle crue contaminée par le désir diabolique qui lui avait ravi sa virginité ? Krissoula cherchait à comprendre.. tout simplement ! Quoi de plus naturel que de haïr ce « monstre » qu'avait engendré le violeur en lui dérobant son innocence ? Surexcitée. elle n'aurait pas continué à encenser et admirer Alejandro. Alejandro l'avait appris et avait cherché à rassurer sa jeune épouse. mais un autre visage familier sous lequel se dissimulaient les traits d'un « monstre ». Un gitan.. Que s'était-il passé alors pour transformer ce moment en cauchemar? « La pieuse Manuela a-t-elle été rendue folle par la perte de sa virginité ? » songea Krissoula. Feuilletant à nouveau les premières pages. lui affirmant qu'elle n'était pas fautive. privé de l'innocence de son épouse le soir de ses noces.. elle devait parler de la nuit de noces. aurait arraché le cœur du coupable et l'aurait mangé encore palpitant ! » Krissoula s'étonnait qu'un amour aussi intense pût exister : Alejandro avait été si épris de sa femme qu'il lui avait sacrifié son honneur.. « Décidément. Krissoula devait savoir si Manuela avait accouché de l'enfant de la honte et ce qu'était devenu le bébé. Traumatisée. Ce n'était donc pas lui le coupable..Emue. mais dans ce cas. Alejandro avait-il exigé qu'on le plaçât dans un orphelinat? Ou par miracle.. perplexe. l'enfant était-il mort-né comme tant d'autres à une époque où hémorragies et fièvres tuaient beaucoup de femmes et de nouveau-nés ? ... Quelqu'un en qui Manuela avait eu confiance s'était tapi dans les jardins de Córdoba et l'avait violée la nuit de son mariage. étudiant toutes les possibilités... « Ce monstre qui aujourd'hui grandit en moi. A moins. Quelle nuit était-elle donc « destinée au bonheur » ? Follement éprise du séduisant Alejandro. préservant ainsi l'équilibre mental de Manuela. » avait écrit Manuela. ». Un frisson parcourut l'échiné de la gitane. à moins que... Krissoula comprit sans aucun doute possible : Manuela avait été enceinte de son agresseur. cet Alejandro était un saint homme ! se dit Krissoula.

. mais lorsqu'elle avait renoué avec son journal.Ensuite. Comment une créature aussi innocente. dans sa grande sagesse. aussi fragile. Avant notre mariage. mon très cher soutien. j'ai essayé de l'accepter. harmonieuse et même heureuse. peut-elle être née du péché? Seul Dieu. il m'avait avoué qu'une maladie attrapée à l'âge de douze ans l'avait rendu stérile. en dépit d'un commencement terrifiant et des rumeurs qu'avait évoquées Luisa. Alejandro rêve d'avoir un héritier pour lui succéder. Tremblante d'excitation. nous en aurons bientôt terminé. près de l'université. le souvenir de ce drame affreux me revient à l'esprit. il s'est pris d'affection pour l'enfant et je le comprends. Manuela se contentait de parler de sa vie quotidienne qui semblait.. son écriture s'était calmée : Grâce à Dieu. Je n'ai pas compris ce qu'il voulait dire. Maria. Je pourrai alors oublier ces mois terribles et faire semblant d'être heureuse. . qui ressemble tant à mon Alejandro. j'ai demandé à Alejandro s'il chercherait à venger mon déshonneur en exigeant un duel. le sait. car je suis moins subtile que lui. il s'est contenté de me tapoter la main en me disant de ne pas m'inquiéter. Aujourd'hui. Elle se trouve dans ma chère ville de Córdoba. Lorsque je l'aperçois. semblable à tous les hommes. Malheureusement je crains que ce jour ne vienne jamais. Avec les encouragements d'Alejandro. lorsque nous serons loin de Mar del Plata et installés à Tierra Rosa. Alejandro a acheté une petite maison pour Maria. n'a pas failli et elle s'occupe de l'enfant. Il espère qu'avec le temps mes sentiments envers le petit changeront et que nous pourrons l'élever comme notre fils à l'estancia . il existe de meilleurs moyens de vengeance qu'en versant du sang: l'enfant lui-même en constitue un. Selon lui. En quelques mois. Avec un sourire étrange. mais pendant plusieurs années. Nous partons demain. Peut-être. L'amour que je porte à mon mari. Que ferions-nous sans elle? Mais elle semble heureuse de la situation et gâte l'enfant depuis le jour de sa naissance. Krissoula parcourut les pages suivantes sans s'arrêter. l'obéissance que je lui dois et le désir profond de lui être agréable ne parviendront pas à surmonter la haine que j'éprouve pour ce garçon et pour l'acte infâme qui l'a créé. ma vie reprendra un cours presque normal. Manuela n'avait pas écrit pendant un an. mais je n'y arrive pas.

je l'accueille même les bras ouverts avec une douce joie. il ne restait qu'une pièce manquante au puzzle. il trouvera réunis sa femme et son fils.. j'ai songé à Maria et au garçon. et par miracle ma haine s'est évaporée! J'éprouve même le désir de voir comment l'enfant a grandi pendant ces deux ans. je n'arrive pas à croire qu'elle m'ait fait une chose pareille. je suis si heureuse et si effrayée à la fois. Je peux enfin rendre Alejandro fou de bonheur ! J'irai à Côrdoba demain rendre visite à Maria et quand elle aura vu que ma tristesse s'est envolée. je lui annoncerai la merveilleuse nouvelle : le garçon et elle reprendront à Tierra Rosa la place qui leur appartient. ma compagne de toujours-Mais en vérité. fidèle entre les fidèles. Qu'ai-je fait de mal? Qu'ai-je dit à Maria pour qu'elle s'enfuie avec l'enfant sans laisser de trace ? Elle semblait si heureuse de ma guérison que je n'ai pas pensé un seul instant qu'elle n'était pas sincère. alors que je priais dans la chapelle de Tierra Rosa. Serai-je une bonne mère pour mon fils? Puis-je racheter ces deux années pendant lesquelles je l'ai délaissé ou est-il déjà trop tard ? Entre les lignes rayonnaient la sérénité et le bonheur retrouvés de cette femme. Mais quelques jours plus tard. Levant les yeux sur la statue de la Vierge à l'Enfant. est-ce aussi difficile à comprendre? .. exilés à Côrdoba à cause de mon amertume. et je crois avoir enfin trouvé.. Sainte Vierge.Krissoula frémit : désormais le mystère était résolu. l'identité du père de l'enfant. la joie de Manuela avait une nouvelle fois disparu.. pas Maria. je cherche un moyen afin de remercier mon mari pour sa loyauté et lui prouver l'intensité de mon amour. mon cher journal: Alejandro et moi sommes enfin véritablement mari et femme! Sa patience et sa gentillesse envers moi ont été enfin récompensées : je ne me dérobe plus à son contact. Quand Alejandro reviendra de son voyage la semaine prochaine. l'étonnement de Maria en voyant son ancienne maîtresse lui demander pardon et l'implorer de revenir à Tierra Rosa avec l'enfant. Depuis quelques mois. Très cher journal. J'ai un merveilleux secret à partager avec toi. cette famille dont il rêve depuis si longtemps. Manuela racontait ensuite son voyage jusqu'à Côrdoba. L'idée m'est venue ce matin.

. ma belle. cela n'a pas été pour rien ! » songea Krissoula. Et Manuela. minée par la détresse. je vous en supplie. Mais ni Alejandro ni Manuela n'avaient réussi à retrouver l'enfant qui n'était autre qu'Esteban. la maison qui lui appartenait de droit... Elle s'habillerait dans les écuries. tu auras ta récompense. tu entends ? Ensuite. il fallait montrer à Esteban ce qu'elle avait découvert..Je ne peux m'en prendre qu'à moi-même. Leur querelle n'était qu'une querelle d'amoureux qui serait vidée de son sens lorsqu'elle lui apporterait le journal. « Non. La pauvre femme ne s'était jamais remise de cette nouvelle douleur. Pauvre Manuela. je l'ai rejeté. Son désarroi se devinait dans les pages du journal comme dans le regard bleu du portrait.. Touchée par cette tragique histoire. sans le savoir. Plongés dans l'obscurité. alors que moi. Où sont-ils ? Où Maria a-t-elle emmené mon fils ? Aidez-moi à les retrouver. Car en écrivant son journal. Elle ne pouvait attendre demain. Krissoula reposa le journal avec un soupir... Maria de San Martin n'était jamais revenue à Côrdoba. Vêtue de sa robe de chambre. sachant qu'elle avait provoqué par sa maladresse l'enlèvement de l'enfant. Sa vie avait été gâchée. Manuela avait donné à son fils Esteban la preuve que celui-ci cherchait pour récupérer Tierra Rosa. elle était morte jeune encore. avait éprouvé un terrible sentiment de culpabilité. elle souffla la flamme de la lampe et enjamba le balcon pour la seconde nuit consécutive. elle s'était volatilisée avec le garçon. . chuchota Krissoula en lui enfilant la bride. sainte Madone.. Nous avons d'abord un travail à faire. qui ne cherchait que le bonheur de son mari. Comme il serait heureux d'apprendre la vérité ! Jetant quelques affaires dans un châle qu'elle noua en baluchon. Krissoula ne se tenait plus de joie. elle courait vers les écuries.. ..Plus tard. Refusant de rendre à sa mère l'enfant qu'elle avait choyé depuis sa naissance. sa mère naturelle. elle y enfouit le précieux manuscrit. les boxes dégageaient une bonne odeur de foin et de chevaux et Girasol chercha aussitôt des sucreries dans les poches de sa maîtresse.... Quelques instants plus tard. Pour rien. qui avait espéré se racheter. Maria s'est occupée de l'enfant depuis sa naissance..

Que faites-vous dans les écuries à cette heure ? . nus tous les deux ! . mais prit les jambes à son cou. une lanterne s'alluma. Désespérée. Un peu plus loin.Soudain. Girasol dressa les oreilles et recula nerveusement. señorita ! persista Flores. Dorado hennit et donna un coup de pied violent contre une cloison. cette sauvageonne va retrouver son amant. Ne vous ai-je pas apporté le châle qu'elle a oublié quand ils ont couché ensemble il y a quelques semaines ? Pendant que la maisonnée dort.Je n'arrivais pas à dormir. . . tellement rouge qu'il semblait sur le point d'éclater. N'écoutez pas ces affreux mensonges. . le visage tordu de fureur. elle poussa sous la paille épaisse son châle et le journal. derrière lui. Alfredo Flores bloquait la porte . elle se retourna. Je n'étais pas fatiguée et.. Je l'ai suivie et je les ai vus. Discrètement. . se dressait Felipe. pourquoi alors avoir mis la bride de la jument ? Affolée. . elle les secoua de son mieux : impossible de les ouvrir.Mensonges. mais les trouva fermées. tandis que Felipe et Alfredo se rapprochaient. Un renard affamé de la pampa rôdait-il à la recherche d'une proie ? Brusquement.. En un éclair. Terrifiée.Alors ? demanda son fiancé. Felipe... Tel un animal traqué.Rattrape-la ! cria Felipe. señor. elle se cacha les yeux et lorsque ses yeux s'accoutumèrent à la lumière.Elle ment ! railla Flores. Inquiète. don Felipe. aveuglant la jeune femme. s'adossant contre les barreaux du portail. Si vous dites la vérité. Krissoula se demanda ce qui effrayait les chevaux. elle traversa la cour en direction des grilles. elle ne parvint pas à lui répondre. Krissoula ? rugit Felipe.Vous êtes fou ! s'exclama courageusement Krissoula. une terreur inconnue s'empara de tout son être : grimaçant. l'intendant et elle. Krissoula regardait tour à tour le visage fourbe du palefrenier et celui de Felipe. . Je les ai vus par la fenêtre. coinçant Krissoula au fond du boxe. Alors je suis venue voir les chevaux. Avec un cri. Elle ment toujours.Que se passe-t-il.

Señorita Ballardo et moi.. ma chère. renvoyez-moi.. déclara Felipe d'une voix doucereuse.Qu'allez-vous lui faire ? hurla Krissoula. Je vous en supplie. L'estancia sera vendue et je n'aurai plus besoin d'un intendant. ravi que Krissoula ait perdu son arrogance.. Felipe. mais pas ça. nous vous attendrons au corral.. . Je me demande ce que votre amant dira quand je lui apprendrai comment vous l'avez trahi. . Allez dire à notre cher intendant que je veux lui parler et ramenez-le de gré ou de force.. faites ce que vous voulez..H ne sert à rien de chercher à s'enfuir. m'avouant vos péchés et implorant mon pardon. . Je suis certain que la belle demoiselle ne manquerait ça pour rien au monde. Pour toute réponse. il serait temps de lui apprendre qui est le maître....A vos ordres.. pas ça. éplorée. très chère. Felipe se contenta de sourire.... Prépare Dorado et Girasol et réveille quelques gauchos. .Mes projets vont très bientôt aboutir.. señor. . Puisque Esteban de San Martin m'est désormais inutile. punissez-moi. vous ne pensez pas ? N'oublions pas non plus cette petite liaison entre vous. ordonna-t-il à Flores. répliqua Flores.. s'écria-t-elle.Non.

Il tient à vous parler immédiatement au sujet d'une affaire de première importance : la belle señorita. . Il sentit alors la tension de son compagnon..Vraiment. Définitivement réveillé. et emmène tes comparses avec toi. señor ! Nous sommes venus vous apporter une invitation de la part de don Felipe. .. Flores. l'autre. . cet ivrogne paresseux qu'il avait renvoyé comme un malpropre pour avoir cravaché Dorado . Esteban comprit que les autres étaient des vauriens qui traînaient dans les tavernes de la contrée. jouant. A leurs expressions insolentes. Esteban lui posa la main sur la tête. Pour calmer l'animal.. Immédiatement.Disparais. Royo ne cessait de montrer ses crocs en grognant.22 Dans la lueur argentée de la lune se découpaient les silhouettes de six cavaliers silencieux qui patientaient à quelques mètres de la maison. . señor San Martin. Nous sommes vraiment désolés de vous déranger. señor. . toujours prêts à manier le couteau ou le fusil.Bien le bonsoir.Je me suis peut-être mal exprimé.. railla Flores en portant deux doigts à son chapeau d'un geste méprisant. Flores. A ses pieds. Eh bien tu peux retourner lui dire que son invitation attendra demain matin. buvant. señor l'intendant. Ce n'est pas vraiment une invitation mais un ordre du patron.Si impatient de se débarrasser de ses invités ? Ce n'est pas gentil. et même plus longtemps si cela me chante. Esteban en reconnut deux : l'un était Alfredo Flores. prêt à s'élancer ' sur les intrus. Il désire vous voir à Tierra Rosa. .Dis-moi ce que tu veux et fiche le camp d'ici. avant que je me fâche pour de bon. Ni mon chien ni moi ne t'apprécions. reprit Flores en souriant d'un air fourbe. alors retourne dans le nid de serpents dont tu t'es échappé et laisse-moi dormir. Le chien fidèle pressentait la menace que constituaient ces étrangers. Fredo ? s'amusa Esteban. l'arrogant Luis qui avait osé insulter Krissoula. .

Précise ta pensée. je me charge du reste. En larmes. intendant. d'apprendre que sa bien-aimée a été séduite par un autre. Tremblant de rage. vous plus que tout autre savez de quoi je parle ! Ce soir. Vous. . Notre maître a bon cœur. señor. señor.Un ordre ? répéta Esteban qui s'était aussitôt figé à l'évocation de Krissoula. de lui pardonner et de venger son honneur.. Vous comprendrez maintenant pourquoi il est impatient de vous parler. Cette nuit. Quand il a exigé la vérité. Pas avant d'avoir exécuté nos ordres. . C'est fou ce que cela peut bouleverser un homme. Royo gronda une nouvelle fois. déclara Esteban. Esteban s'en voulait de ne pas avoir bouclé son ceinturon avec son pistolet avant de leur ouvrir la porte.. mais nous ne pouvons pas partir. on en perd la tête. venue lui demander pardon pour leur querelle et passer quelques heures délicieuses entre ses bras. rétorqua Esteban. Et maintenant déguerpis. señor ! C'était si touchant.. les nerfs tendus. impassible. Un frisson parcourut l'échiné d'Esteban. la belle doña Krissoula a dit à son fiancé qu'elle ne pouvait pas l'épouser. . . .. Ses petits yeux rusés dévisageaient Esteban. Flores riait sous cape. il se débrouillerait pour en avoir le cœur net. señor.Oui. la señorita en larmes qui suppliait don Felipe d'être indulgent.Enfin. il n'est pas resté insensible aux pleurs d'une jolie femme.. elle lui a avoué ce que tous les habitants de Tierra Rosa savaient déjà. mais il avait d'abord pensé que son visiteur nocturne n'était autre que Krissoula. Felipe a surpris la señorita dans les écuries qui s'apprêtait à rejoindre son amant. Vous allez venir avec nous. . remplacé par une détermination froide et ironique. Elle n'a pas hésité à nommer celui qui l'avait déshonorée : Esteban de San Martin. Flores.Tu as fait ton devoir... n'est-ce pas ? Certains hommes sont même prêts à tuer pour cela. Son ton obséquieux avait disparu. sinon tu regretteras d'être venu jusqu'ici. elle s'est jetée à ses pieds et a admis qu'elle s'était bêtement donnée à un autre homme. continua Flores.Je regrette. le visage haineux. Flores mentait-il ou Krissoula avait-elle vraiment tout avoué à Felipe ? Sa colère et l'appât du gain l'avaient-ils poussée à le trahir malgré tout ? Après s'être débarrassé de Flores et de ses oiseaux de malheur.

. Royo bondit sur l'assaillant qui essaya de se protéger de son mieux des crocs menaçants. . une douleur fulgurante lui tenaillait les épaules. Vous autres.Tu aurais dû l'achever. Esteban ne parvint pas à prendre son arme mais décocha des coups de poing meurtriers à droite et à gauche. . Royo tomba sur le côté. grommela Luis en recrachant une dent et en frottant sa mâchoire endolorie.. je doute que notre estimé señor de San Martin ait jamais plus besoin de sa maison ou de ses chevaux. hein.Pas si vite. Egaré par l'obscurité. la prochaine foire de Córdoba ! Après tout. attaque ! Comme un loup fou furieux. Don Felipe a prévu un divertissement bien plus amusant pour notre cher intendant. amigos ? Lorsque Esteban revint à lui. répliqua Flores en donnant un coup de pied dans les côtes d'Esteban. Se débattant. le dos et les bras. Lorsque Flores s'accroupit et lui pointa un pistolet contre la tempe. un trou béant dans son poitrail.. il se demanda ce qui pouvait bien lui être . Mais un septième homme surgit de la pénombre en brandissant un pistolet. il hurlait de douleur sous la morsure de Royo qui ne lâchait pas son épaule. San Martin ! lança-t-il d'un ton goguenard. siffla-t-il. Le coup partit. Avec un long gémissement. amigo.Il n'en est pas question ! rétorqua Esteban. Lui et moi. Esteban ne douta pas une seconde qu'il allait mettre sa menace à exécution.Salaud ! hurla Esteban en se précipitant dans la maison. .. Acculé dans un recoin de la cabane. on a un compte à régler et je ne veux pas qu'il m'échappe. Attachons-le solidement sur un cheval au cas où ce bâtard se réveillerait. il comprit qu'il était perdu. Le poids de l'animal le fit basculer à la renverse.Royo. señor. mais les autres hommes le suivirent aussitôt.. mettez le feu à la maison et emmenez les six chevaux bais chez moi. Un instant. faisant un pas en arrière avec l'intention de leur claquer la porte au nez et de s'emparer de son fusil. deux gauchos l'avaient cloué sur le sol. ils me rapporteront un bon pactole à. la tête d'Esteban roula sur le côté. Aussitôt. . mais Flores se contenta de retourner son arme et de lui assener un coup sur la nuque.Je me ferais un plaisir de vous éclater la cervelle. salaud. il ne pouvait se défendre correctement et en quelques instants.Patience.. ajouta-t-il en ricanant. . Si tu crois qu'on va te faciliter la tâche.

l'empêchant d'émettre le moindre son.arrivé. En dépit de ses promesses de fidélité et de ses serments gitans. il tressaillit. comment tu m'avais privé de son innocence en la forçant dans ton lit. . impuissant. il se jura de la tuer si jamais il en réchappait. J'en suis ravi. Accoudés à la barrière. ils lui avaient aussi retiré sa chemise. mon honneur exige que cette insulte soit vengée par ta mort... nous pouvons commencer notre petite leçon. elle l'avait trahi.. Maintenant. de Royo bondissant comme un loup. Ses pieds frôlaient à peine le sol. mais il refusait de disparaître ainsi. pressés l'un contre l'autre comme des amoureux. attaché telle une bête. mais ses doigts étaient engourdis et le bois du poteau trop lisse pour offrir une prise. Il ne craignait pas de mourir. Alfredo ! . Ainsi. excepté des grognements gutturaux comme ceux d'un animal.. il reconnut son oncle détesté et le visage blême de Krissoula. Du sang coulait le long de ses bras et de son torse car. Flores avait dit la vérité : la petite garce l'avait trahi. Tu vas apprendre qui est le maître et qui est le serviteur à Tierra Rosa. ce sera d'ailleurs ta dernière leçon. mon cher intendant. Une fine lanière de cuir le bâillonnait.Te voilà enfin réveillé. Krissoula m'a raconté comment tu l'avais utilisée et déshonorée. Il tenta en vain de bouger ses mains et de relâcher la pression des lanières.. Ces chiens avaient tellement serré leurs nœuds que le cuir mouillé lui entaillait la peau.Oui. Presque comme en plein jour. Ses poignets avaient été ficelés au-dessus de sa tête avec des lanières de cuir mouillé. sefior. Sous l'emprise de la colère et d'une immense tristesse. . la pleine lune éclairait le corral et le poteau auquel il était ligoté. à ce poteau où l'on attachait les chevaux sauvages avant de les dompter.. ne pouvant même pas lutter dignement jusqu'à son dernier souffle ! Il essaya d'agripper le poteau afin de soulager ses épaules.. du coup de feu. Puisque je suis son fiancé. mais il avait été solidement ligoté. Au fait. puis il se souvint des cavaliers.. San Martin ! se moqua son oncle. Un animal ligoté avant l'abattoir ! Esteban était furieux. pour une raison étrange. succombant à l'appât d'un mariage d'argent et d'un statut social inespéré. obligeant ses épaules à supporter le poids de son corps. Fermant les yeux pour ne plus apercevoir son beau visage de traîtresse...

San Martin. murmura Krissoula.Je ne suis pas vraiment surpris. . les terres. en tordant si fortement le bras de Krissoula qu'il faillit lui démettre l'épaule. . celle que j'avais choisie pour remplacer ma belle Manuela. Ils allaient le tuer. D'abord.. Krissoula sentit ses genoux fléchir et elle gémit comme si c'était elle qu'on avait fouettée. Bâtard ou non. morte de peur pour son bien-aimé. Vous mentez. Vous ne pouvez pas faire ça. elle hurla de terreur : ... Je vous en supplie. ! Le bras d'Alfredo s'abattit et le fouet claqua tel un coup de fusil dans la nuit silencieuse. continua Felipe. impassible. les fortunes. vous avez toujours voulu le meilleur..Vous êtes fou. et aujourd'hui tu as souillé Krissoula. dit-il avec un rire bestial. San Martin ? Rire derrière mon dos pendant que j'épousais ta catin ? Eh bien.. Seigneur Dieu. señor patron. .Alors commence ! ordonna Felipe qui s'éloigna de quelques pas.. cette jeune fille que j'aimais. traînant Krissoula par le poignet. San Martin. Dans sa robe de chambre jaune. les femmes. non. elle se donnait du courage en pensant au baluchon et au précieux journal cachés dans la paille de l'écurie. sale morveux ! Je ne vous ai rien dit de tout cela. une douleur aiguë parcourut Esteban et son corps tressauta... vous mentez ! s'écria Krissoula en se débattant afin de libérer son poignet que Felipe serrait cruellement.. mon neveu... ordonnez à Alfredo d'arrêter.. tu n'en as toujours fait qu'à ta tête. Je m'attendais à quelque chose de ce genre. Lorsque Alfredo éleva le bras. mais serrant les dents.Par la grâce de Dieu. senor. mais son visage avait la pâleur de la mort. tu as échoué.. .Non. Ses boucles d'ébène luisaient dans la lumière de la lune... ils allaient le tuer.. C'est moi qui rirai le dernier. ? . Quel était ton plan. Tu ressembles à ton sale père. il ne laissa pas échapper la moindre plainte.. Quand le fouet lacéra son dos.. Alejandro a épousé ma Manuela.Es-tu prêt. de toi et de cette salope ! Il fit un signe de tête à Flores qui enfila une paire de gants noirs et saisit un fouet dont la longue lanière se déroula comme un serpent dans la poussière du corral. ..Je suis prêt.

tout. Felipe. Renvoie-le. Comme elle. Alejandro n'est rien comparé à toi. Je t'en prie. .. n'est-ce pas. C'était une sainte. insista-t-elle en ravalant son dégoût. C'est moi le maître ici. Je ferai n'importe quoi. petite putain? Comme tu supplies gentiment pour sauver la vie de ton amant alors qu'il va mourir ! Comme tu mens avec habileté. Krissoula comprit qu'il ne servait à rien de le raisonner. murmura-t-elle en cessant de se débattre.. de même que Manuela a été punie.. si tu souhaites t'en débarrasser.. mais elle devait essayer de sauver Esteban. mais il est toujours ton frère et ce serait un péché mortel de le tuer.. sinon tu ne le défendrais pas avec autant d'acharnement. Autrefois. N'importe quel homme peut posséder ton corps. Le dos d'Esteban était strié de marques rouges et les nerfs de Krissoula menaçaient de céder. mais il la repoussa et lui saisit violemment la mâchoire. mon amour. de lui rappeler qu'elle n'était pas Manuela. Bouleversée. mais je t'en conjure. n'est-ce pas ? Imagine que je suis elle : je porterai ses vêtements. Je sais que tu n'es pas ma Manuela. Mais je sais qui tu es. Manuela.. je ferai tout ce que tu voudras si tu le laisses partir. Elle ne se serait jamais donnée à un homme comme San Martin.. Ton cher Alejandro me suppliera à genoux avant que j'en aie terminé avec lui.. je parlerai comme elle..Oui.. querido.Tu te trompes.. je peux faire ce que je veux à Tierra Rosa. Mais je t'en prie.. tu danseras pour moi. tu pourras m'appeler par son prénom. pense à ton âme et ne le tue pas ! Je ferai tout ce que tu voudras. Qui sait combien d'hommes te sont passés dessus quand tu dansais dans les bordels ! Ce soir. son père Alejandro a volé le cœur de ma bien-aimée ! Mais Alejandro a payé et son maudit fils paiera aussi...... aussi vierge que la neige. la pure. Tu ne pourras jamais être Manuela.Non ! cria Felipe. .N'importe quoi. allongée sur ton joli dos ! . tu apprendras à me faire plaisir comme tu l'as fait pour San Martin. Krissoula ? Mais San Martin possède ton amour et ton cœur.. chère enfant.. tandis que toi. l'innocente Manuela. dis à Alfredo d'arrêter. Felipe. si tu le relâches. tu as choisi d'en aimer un autre et de me rejeter. Tu dois être punie.Tu as raison. pense à ton âme. me conduirai comme elle. Je ressemble encore à Manuela. Felipe. mon amour. pauvre fille. . . elle lui enfonçait les ongles dans le bras. Interdis-lui de remettre les pieds à Tierra Rosa pour le restant de ses jours.

Jamais ! Mieux valait mourir que d'implorer ce monstre. Fouette-le ! hurla-t-il comme un possédé. mon oncle ! Il neigera en enfer avant que je ne vous appelle autre chose qu'assassin. Regardant par-dessus son épaule.. muet dans sa souffrance.. tandis que Flores. ..Avec un sourire cruel. petit morveux. il trancha le lien.Alors. Puis il fit demi-tour sans avoir été remarqué par Felipe et ses hommes. Assassin ! Il serra les mâchoires sous les vagues de douleur. La lanière en cuir était si profondément enfoncée dans la peau d'Esteban que Flores ne parvint pas à défaire le nœud : d'un coup de couteau.. le fouet imprima des traces sanglantes dans la chair du prisonnier. saisi par l'horreur.Votre. malgré les brûlures insoutenables qui irradiaient dans son corps. descendant le chemin boueux qui menait au corral et s'arrêtant brusquement. déchirait ce qui lui restait de dos.. tous deux le regretteraient.. .. Pendant sa jeunesse dans les barrios. La vie de son bien-aimé en dépendait. Jamais.Réponds au patron. Alfredo abattait son bras de toutes ses forces.. gronda-t-il.. est-ce que tu reconnais mon pouvoir? railla Felipe. .. ravi parce que le visage de San Martin n'était que sang et sueur. ordonna Felipe. trop absorbés par le spectacle sanglant. . Je dois gagner du temps. Si elle racontait à Felipe ce qu'elle avait appris.Retire le bâillon. Alfredo. Trois fois. Un jour.. San Martin ! . Ecoutons ce qu'il veut nous dire maintenant. Fouette-le jusqu'à ce que son sang l'aveugle. vêtu d'une chemise de nuit blanche. il arrêterait sûrement ce massacre.. » Le journal de Manuela. Krissoula aperçut le vieux Roberto. encouragé par un Felipe hors de lui.. il fit signe à Alfredo de continuer.. A chaque coup de fouet. jusqu'à ce qu'il m'implore de le sauver-Un odieux sourire plaqué sur les lèvres. il avait appris à dominer la douleur et il ne donnerait pas à son oncle la satisfaction de l'entendre crier. de faire payer Kris-soula. Puis Esteban cessa de compter les coups. Esteban réprimait un hurlement et se promettait de faire payer son oncle. songea-t-elle en reprenant espoir.. votre pardon ? Reconnaître comme maître le chien qui a tué mon père ? répliqua Esteban d'une voix enrouée. Est-ce que tu réclames mon pardon pour ce que tu as fait à la fille ? Je t'écoute. Le bruit insolite avait réveillé quelques-uns des villageois qui accouraient. son regard arrogant devenu un masque de souffrance.. « Il va sûrement chercher Tomas Cabrai. mais il ne disait toujours rien.

Tes mensonges n'aideront plus ton amant. si furieux qu'elle a cherché à s'enfuir alors que j'étais prêt à donner ma vie pour elle. Tout y est inscrit noir sur blanc. le regard vague plongé dans le passé. . « J'étais furieux. Pendant votre absence. je dis la vérité. J'ai essayé de lui faire avouer la vérité : c'était moi qu'elle aimait et pas mon satané frère ! Je l'ai embrassée. Il n'y a que la pitié de Dieu qui puisse le sauver désormais. señor. j'ai surpris Manuela prenant l'air sur le patio qui surplombe l'étang. Je l'ai suppliée de quitter son mari et de partir avec moi. je vous en conjure ! . mais il est celui de Manuela ! Votre haine pour lui n'a aucun sens. Une fois seuls. alors qu'Alejandro était trop occupé à jouer au parfait maître de maison. je l'ai entraînée plus loin dans les jardins. mais c'était Manuela sa véritable mère ! Elle l'a mis au monde à Mar del Plata où Alejandro et elle ont habité la première année de leur mariage. là où personne ne pouvait entendre ses cris. Manuela n'avait pas d'enfant. Esteban n'est pas le fils de votre frère. épargnez son fils. pendant que les autres dansaient. mais elle l'a aussitôt rejeté et donné à élever à sa fidèle Maria. Si vous l'avez autant aimée que vous le prétendez.. vous comprenez ? . Lui prenant les poignets. Esteban de San Martin n'est pas le fils de votre frère. Le fils de Manuela ? Foutaises. mais elle m'a ri au nez ! Elle m'a dit . et Alejandro n'était pas le père du nourrisson puisqu'il ne pouvait pas avoir d'enfants. j'ai trouvé le journal de Manuela dans sa chambre et je l'ai lu. mais elle a hurlé en essuyant sa bouche comme si mes lèvres étaient empoisonnées. j'ai supplié Manuela d'entendre raison. Alejandro et Maria ne sont pas les parents d'Esteban. Cette nuit-là.Mon frère a épousé Manuela par une chaude journée d'été. implora-t-elle.. Krissoula poursuivit : . Felipe.Non. Encouragée.. C'est cet homme qui est le père de l'enfant.Je vous en prie. Quelqu'un que Manuela haïssait et dont elle avait très peur l'a violée dans les jardins le jour de ses noces. mais celui de Manuela. en dépit des méchantes rumeurs. et non pas Alejandro. Maria de San Martin n'a jamais été la maîtresse d'Alejandro. répliqua Felipe avec un sourire cruel. Je l'ai convaincue de se promener avec moi dans les jardins. se rappela Felipe. Krissoula. señor.Ecoutez-moi. Felipe écoutait attentivement ce qu'elle racontait. Maria de San Martin l'a élevé depuis sa naissance et s'est mise à l'aimer comme s'il était son propre enfant. Une maladie de jeunesse l'avait rendu stérile ! Malgré lui. Ecoutez-moi bien.

C. Manuela est restée avec mon frère jusqu'à la fin de ses jours. . sur un lit de boue et de feuilles mouillées près de l'étang.Manuela a tout avoué à son mari.. Je pensais qu'ensuite... . . Elle n'a pas pu dire à mon frère ce qui s'était passé.. Krissoula remarqua qu'il avait les larmes aux yeux.. il lâcha Krissoula. » . m'aurait tué... Alejandro t'a laissé vivre avec ton sentiment de culpabilité. Krissoula. Dégoûtée.. mais je l'ai mal jugée. Tu ne saisis pas ? Manuela est tombée enceinte après le viol. Il m'aurait provoqué en duel. mais je savais ce que je devais faire. en sachant que tu aimais Manuela mais qu'elle ne t'appartiendrait jamais. pour l'empêcher de s'abandonner corps et âme à Alejandro. Il a choisi une punition beaucoup plus grande que de t'ôter la vie. n'ayant plus le choix.De quoi parles-tu ? . et ma chérie n'a pas cessé de se débattre.Esteban ! L'homme que ton Flores est en train de fouetter à mort.Menteuse ! hurla Felipe.qu'elle ne quitterait jamais Alejandro. « J'ai compris qu'il n'y avait qu'un seul moyen pour la convaincre de mon amour. Je n'ai rien gagné par mon acte. la seule . bien sûr. qu'elle l'aimait depuis l'âge de quinze ans et qu'elle n'éprouvait rien pour moi. Je l'ai prise comme si elle était mon épouse. je l'ai prise dans sa robe immaculée qui la faisait ressembler à un ange du ciel. excepté la haine de ma belle Manuela qui ne m'a jamais plus adressé la parole. Alors.C'était comme si j'avais cessé d'exister. comme si je n'étais même pas digne de son mépris.. Elle était innocente. comme si c'était le jour de notre mariage. c'était vous ? s'écria Krissoula.. que tu voulais Tierra Rosa mais que la propriété était à lui. imbécile. mais ton frère était un homme plein de ressources. Je l'aurais su si Manuela avait porté mon enfant. horrifiée. Es-tu encore tellement aveuglé par ta haine pour Alejandro . enfouit son visage entre ses mains et éclata en sanglots. elle s'enfuirait avec moi. c'était la volonté divine.Oui ! C'était moi. Esteban n'est pas le fils d'Alejandro. Il aimait ce beau garçon que tu lui avais offert. je l'ai prise.un homme mort ! . . Tu te trompes. continua-t-il.Et pas une fois tu n'as deviné la vérité. . il est le tien. Effondré.que tu refuses de comprendre ? . espèce de diable ! murmura Krissoula. que tu avais engendré un fils mais que celui-ci te haïrait ! Alejandro ne pouvait pas avoir d'enfant et il éprouvait de l'affection pour le petit.

Je ne te crois pas ! rugit Felipe en secouant la tête de droite à gauche. Felipe.. songeant que le manuscrit garantirait l'avenir d'Esteban..T'accuser aurait humilié et blessé Manuela une nouvelle fois..chose qu'il ne pouvait acheter avec de l'argent. ses yeux jaunes lançant des éclairs. Je savais qu'il allait mourir. avec ses cheveux noirs éparpillés sur les épaules. mon frère ?" Voilà ses derniers mots. elle éclata d'un rire méprisant. s'il survivait. Seul Jaime Ramirez savait la vérité... mais même à ce moment-là.. Par ta luxure. au mois de novembre qui suivait son mariage. » . Rejetant la tête en arrière. J'ai pris un levier et lui ai fracassé le crâne. sorcière ! San Martin est le fils de mon frère. qui va t'expul-ser de Tierra Rosa. il n'a rien dit ! "M'as-tu vraiment tant détesté. Il avait tout. . le sang s'écoulant de ses oreilles. puisque ce chien m'avait suivi jusqu'aux écuries et avait tout vu. Tu mens. vieil homme. le fils de cette Maria. alors que je n'avais rien.. « J'ai tenté de le convaincre mais il a fait la sourde oreille.... Esteban.. ce qui fait d'Esteban de San Martin l'héritier légitime d'Alejandro. Il n'a pas parlé de Manuela. sorcière ! Krissoula avait effectivement l'air d'une sorcière. tu lui as donné ce qu'il souhaitait le plus au monde.. Je l'ai supplié de me prêter l'argent nécessaire pour sauver de la ruine mon affaire d'exportation au Brésil. n'est-ce pas ? Il est le propriétaire indiscutable de Tierra Rosa. il n'a rien dit. Puis j'ai fouetté son étalon préféré jusqu'à ce que l'animal se cabre et le piétine. ordonne à Alfredo de relâcher ton fils ! . mentit-elle. Je ne te crois pas. ... Doña Manuela de Córdoba y Aguilar a mis au monde son fils. Felipe.. de son nez.. du passé. vieil imbécile. pleure toutes les larmes de ton corps.. rien. pas le mien. Il m'a dit que j'aurais dû apprendre à mieux gérer ma fortune et m'a tourné le dos.Tais-toi ! Tais-toi. mais il a refusé. ta jalousie. . l'enfant issu de ta luxure et de ta cruauté. Felipe ! Va lire l'amère vérité et puis pleure.. Ton sang. très en colère. insista-t-elle. Il s'est écroulé. J'étais en colère. Felipe ? Tu trouveras le journal de Manuela dans le tiroir de son secrétaire. tu mens. Vas-y.. et il avait l'intention de laisser sa fortune à son bâtard.. Alejandro a gagné. mais auparavant. de cet enfant que tu évoquais.Comment peux-tu en être certain. Ton fils. ta haine. J'attendais Alejandro aux écuries. mais n'aurait rien changé. c'est lui qui triomphe. de sa bouche. Et Alejandro l'aimait de tout son cœur. Mais sa mère était l'épouse d'Alejandro. sorcière. Quelle ironie du sort ! C'est la chair de ta chair.

Krissoula. mais doucement. je vous en supplie. Une gitane ne résiste jamais à l'appât de l'or et même l'amour ne peut atténuer sa cupidité. elle se souviendrait du regard torturé d'Es-teban. elle lui prit la main et la porta à ses lèvres. .Ne vous en faites pas. Croyez-moi. Il était à peine conscient et son pauvre dos n'était plus qu'une immense plaie. pas maintenant. les poings sur les hanches. je lui raconterai tout et il m'écoutera. . tu regretteras ta trahison. Il devait découvrir si cette fille disait la vérité et dans ce cas.Tu as entendu ton maître ? Jette ce fouet et disparais ! cria-t-elle à Alfredo. Tout ira bien entre vous dès qu'il sera remis. . elle vit le doute s'insinuer dans le regard égaré de Felipe qui se précipita vers Dorado et s'enfuit comme un fou en direction de l'hacienda. La gorge nouée.Soulagée. elle recula d'un pas. Stupéfaite. disparaissez avant que je vous fouette à votre tour ! Ramassant le fouet qu'avait laissé tomber Alfredo. elle fit claquer la lanière au-dessus de leurs têtes et Flores prit ses jambes à son cou. alors qu'il avait toutes les raisons de vivre... señorita . Et vous autres serpents. Comme j'ai été stupide. Esteban ne la lui prendrait pas ! Dès qu'il fut parti. Krissoula pénétra dans le cor-ral. Roberto. il voulait oublier Tierra Rosa et sa soif de vengeance pour vous emmener avec lui. venez vite ! ordonna-t-elle aux hommes qui la contemplaient bouche bée. C'est lui qui me l'a dit. Vous lui expliquerez plus tard. Tandis que les hommes l'emmenaient vers la maison de Lupe. tout ira bien ! . détruire le journal. de son désespoir d'avoir été trahi. doucement. suivi de près par les autres vauriens. Tierra Rosa lui appartenait ! Qu'il fût son fils ou non. Avec précaution.. Tomas et ses amis libérèrent Esteban de ses liens et déposèrent son corps brisé sur une planche de bois. relâchez-le. Pour l'amour de Dieu. doña Krissoula. .. Nous avons tous entendu ce que vous avez dit à don Felipe et lorsqu'il sera rétabli..Judas ! murmura-t-il et elle fut bouleversée par la haine qui brillait dans ses yeux bleus... Le contact de sa bouche le réveilla. soyez-en sûre ! Esteban vous aime. Il souffre tellement qu'il délire. Je le jure devant Dieu. Jusqu'à la fin de ses jours..Tomas. la consola gentiment Tomas.. Un jour.. Krissoula se tordait les mains : il ne pouvait pas mourir.

. Comment peut-il y avoir un amour véritable dans le cœur d'un homme s'il n'a pas confiance ? Sur cette triste question. résignée tel un animal à l'agonie. Esteban a cru les mensonges de Felipe. Dans ces conditions. n'est-ce pas ? Il a cru sans hésiter que je l'avais trahi. ses yeux de lynx brillants de larmes retenues.Vous croyez? reprit-elle à mi-voix. rien ne sera plus jamais pareil entre nous.Tomas était inquiet : il n'avait jamais vu Krissoula aussi vulnérable. mon ami. elle retourna lentement vers sa jument. Non. . aussi silencieuse.

Aussitôt. Sofia acquiesça sans desserrer les lèvres. Alfredo Flores les avait espionnés. elle craignait d'ouvrir la bouche et de débiter des insanités. En quelques instants. ou qu'un incendie se fût déclaré à l'étage. la jeune femme au visage défait était entrée dans la pièce. Craignant que la maison ne fût attaquée par des Indiens. car il s'était passé tant de choses depuis le matin que la tête lui tournait. digne des feuillets à scandale des journaux populaires. une gitane ! Elle avait aussi appris que l'intendant . Les yeux écarquillés. devenue la fiancée de don Felipe. mais qu'elle n'était qu'une petite voleuse.. Sofia. Sofia. alors assieds-toi et écoute. Krissoula avait débité une extraordinaire histoire d'assassinats et d'identités usurpées. Aux premières lueurs de l'aube. et peut-être trouver de quoi manger. après l'avoir détesté.Je crois apercevoir un village ou un campement derrière ces champs de canne à sucre.avait échafaudé un plan audacieux afin de permettre à la gitane. celui-ci faisant croire à Esteban que c'était Krissoula la coupable. elle s'était précipitée pour lui ouvrir. Krissoula lui avait expliqué comment. de fouiller la maison et de trouver la preuve de sa légitimité. dit Krissoula. elle avait appris que sa protégée n'avait jamais été élevée dans un couvent. A vrai dire. elle en était venue à aimer Esteban d'un amour véritable.23 . elle avait écouté Krissoula lui raconter que le journal de Manuela révélait une tragique vérité. avait-elle ordonné. Prise au dépourvu. elle avait menacé de le trahir afin d'épouser le riche don Felipe. Sofia avait obéi sans broncher. elle avait été réveillée par Krissoula qui tambourinait à sa porte. Tu vois la fumée ? Nous pourrons nous y reposer. Ainsi. avait découvert leur liaison et s'était empressé d'en parler à son maître. dona Manuela avait été la mère légitime d'Esteban et don Felipe avait avoué le meurtre de son propre frère.ce séduisant San Martin . mais que sous l'emprise de la colère. L'histoire que lui avait alors racontée Krissoula l'avait bouleversée. Phrase après phrase. Tant de rebondissements que Sofia s'était sentie mal ! . . qu'elle n'était pas issue d'une famille noble appauvrie.. Poussé par la haine.Ferme la porte. J'ai beaucoup de choses à te dire en peu de temps.

.. si triste que Krissoula avait tressailli. . Sofia. Quand il reviendra... incapable de demeurer tranquille. pas un cheval et pas un peso. Tierra Rosa lui appartiendra.Parce que tu as toujours été gentille avec moi.Je comprends. D'ailleurs. avait conclu Krissoula en arpentant la chambre. Il a dû s'apercevoir que j'avais menti et pensé que j'avais caché le journal chez Esteban. J'ai croisé marna Angelina. Vu les circonstances..Ton inquiétude pour moi est très louable. Je suis Sofia de Alicante y Moreno et jusqu'à aujourd'hui. Selon elle. je ne sais pas ce qu'il fera de toi. Felipe est parti au triple galop vers la maison d'Esteban. Qu'il aille en enfer. je vais écrire une lettre à don Felipe. nous t'avons utilisée. les épaules rejetées en arrière. San Martin a bon cœur.. Si Esteban survit. Je veux partir loin d'ici.. Dieu sait ce que mijote Felipe en ce moment. En dépit de son arrogance... avait répondu Sofia. il te permettra peut-être de rester. Je me demande s'il a réalisé qu'après ce qu'il a déclaré devant nous tous.. perplexe. mon enfant ? Il ne laissera sûrement pas l'estancia à Esteban sans se battre.Maintenant. . Rusé comme il est. . . ni à Felipe ni à lui. chère enfant.. elle regardait Sofia qui se tenait toute droite.Seigneur ! Que va-t-il t'arriver maintenant ? s'était-elle écriée en se jetant aux pieds de Sofia et lui enserrant les genoux. ce San Martin et ses promesses ! . Je pars et je n'emporte rien qui leur appartienne. Tomas lui a confié Esteban. La dernière fois que je l'ai vu. alors que je t'ai rendu la vie insupportable. Mais je n'ai pas l'intention d'attendre le dénouement. préparer mes affaires et . la tête haute..Tu as raison.Mais pourquoi est-ce que tu me racontes tout ça ? avait demandé Sofia. Accroupie comme une enfant prise en faute. J'ai accompli mon travail et il n'y a plus de place pour moi ici.Et don Felipe. loin de Felipe et de ce maudit San Martin. . je ne veux pas rester ! avait-elle ajouté en retirant la bague de fiançailles et en la jetant à travers la pièce. ce manuscrit n'a plus grande importance. il a dû comprendre qu'il devait le détruire avant que quelqu'un d'autre ne mette la main dessus. les Moreno n'ont jamais été des mendiants et ne s'imposent pas s'ils se sentent indésirables. Sofia. c'est fini. parce que San Martin et moi.. mais inutile. il venait ici chercher le journal de Manuela.. Je te devais une explication avant de partir et je voulais m'excuser parce que.

qu'elle avait soigné avec dévouement pendant sa longue maladie. qui lui avait parlé d'un homme qui cherchait une duègne pour sa nièce de dix-neuf ans. qui avait toujours méprisé Sofia. Sans nourriture. vêtements et toutes ces choses nécessaires auxquelles elle n'avait jamais prêté attention pendant les quarante-deux ans de son existence ? Peu après la mort de son père.Sans argent. j'avais bien sûr un toit et de la nourriture. tu es coincée en Amérique du Sud. Réfléchis. tu n'as pas besoin de te faire du souci pour moi. devinant sa situation difficile. . cette harpie de Bianca.Mais oui. non.De l'argent? . Il y avait installé ses quatre fils turbulents et sa femme.. alors que ses frères Raymundo et Frederico. Dès que possible. elle était devenue la maîtresse de maison de son père et avait sacrifié ses chances de mariage et de bonheur . Malheureusement. Elles s'étaient creusé la tête en vain : sans argent. n'est-ce pas ? Comment auraient-ils trouvé le temps de veiller sur leur père ? D'ailleurs. pas vraiment. Sofia n'avait osé les contredire.As-tu de l'argent ? . Sofia avait réalisé qu'elle était de trop dans cette famille et qu'ils seraient heureux de s'en débarrasser. puisque Sofia était la plus jeune. A la mort de leur mère. je rentrerai en Espagne. . . pour payer ton bateau jusqu'en Espagne. ne se plaignant jamais de l'humeur acariâtre et des reproches du vieillard. Rien n'était pire que .Heu.quitter Tierra Rosa sur-le-champ. puis. nina.. lorsqu'il était tombé malade. mais on ne me donnait pas d'argent à proprement parler. le cœur serré d'angoisse. Comment survivre sans maison où dormir ? s'était demandé Sofia. son oncle ne pouvait l'accompagner. comme ses deux sœurs aînées Carlotta et Elena. Sofia avait sauté sur l'occasion. ne rechignant pas devant les tâches les plus ingrates. C'était l'ancien médecin de son père. elle s'en était occupée durant cinq longues années.. En tant que duègne. tout comme moi ! Aucun bateau ne t'embarquera si tu ne paies pas le voyage.. Ils avaient déjà leur propre famille. son frère aîné Raymundo avait hérité de la maison familiale où elle avait habité toute sa vie. Timide. s'en étaient lavé les mains. il leur était impossible de quitter le pays et l'avenir semblait bien précaire. dona Krissoula Ballardo. Tu vois. Celle-ci était danseuse de flamenco et sur le point de partir en tournée en Amérique du Sud.. Elle avait rempli son rôle et l'on n'avait plus besoin d'elle. c'était son devoir de s'en charger.. Sofia.

. pas d'argent. Mais tout avait basculé. possédait une nature généreuse et cherchait à éviter de faire de la peine aux autres. Tu es folle de vouloir venir avec moi ! C'est hors de question. Pauvre enfant. Il me reste quelques belles années de vie devant moi et je veux en profiter.de rester avec Raymundo. M'aideras-tu dans ces moments-là ? ..Alors. malgré son caractère fantasque. l'idée de découvrir un pays exotique en compagnie d'une danseuse au tempérament de feu avait réveillé de vieux rêves d'aventure chez la vieille fille. ni ce que l'avenir me réserve. . nirïa. . Aujourd'hui. je sais me montrer astucieuse. je partirai avec toi. Par ailleurs. tu as une autre idée ? avait demandé Krissoula. et depuis quelques mois. car je n'aurai rien d'autre que mon intelligence. ... N'avait-elle pas aimé Juliano de toutes ses forces ? Ne lui avait-il pas promis qu'il serait patient. et celle-ci gardait toujours une douloureuse cicatrice tout au fond de son cœur. pas d'avenir. je voyage seule.Oui.Mais je serai souvent obligée d'enfreindre la loi..Moi aussi.. Elle aurait eu envie de la prendre dans ses bras et de la consoler comme si Krissoula avait été sa propre fille. Je suis peut-être très vieille à tes yeux.Tu es folle ! Je ne sais pas où aller.. elle n'avait pas d'emploi..C'est toi qui m'as mise dans cette situation. Il avait épousé une héritière alors que le père de Sofia venait de mourir. Sofia ! De mentir et de voler pour survivre. il peut aussi s'améliorer. Qu'avait-elle à perdre? Si elle partait. sa dignité et sa fierté seraient sauvées. c'est à toi de m'en sortir. . de lui avouer qu'elle comprenait sa détresse. mais désastreux pour deux ! Il faudra que je sois astucieuse.. sa femme odieuse et leurs quatre enfants ! Pis encore : sa fierté lui interdisait de s'avouer qu'elle n'avait nulle part où aller. jeune fille. Malgré ses mensonges.. Ce sera dangereux pour une femme seule. et si mon esprit est moins aiguisé que le tien. elle avait décelé dans le regard de Krissoula la même détresse à laquelle s'ajoutait une terrible souffrance. A tout prix. ma chère. Les larmes aux yeux.Tu es certaine ? Tu ne le regretteras pas plus tard? . qu'il l'épouserait dès que le malade irait mieux ? L'infidèle. . Sofia. elle avait souffert du rejet d'Esteban. elle s'était attachée à la jeune femme qui. Puisque tu as l'intention de quitter Tierra Rosa. mais je ne suis pas une imbécile. Sofia connaissait trop bien sa protégée pour ne pas lire entre les lignes de son âme. .

Ce dernier tomba par terre dans un bruit effroyable.. Krissoula réprima l'envie de se signer : ce n'étaient pas de simples boîtes. . ils levèrent la tête. Tu as dix minutes pour te préparer. touchée par la tendresse qu'elle avait remarquée dans la voix de sa protégée. surpris. à plus de deux cents kilomètres. avec des toits en herbe et des murs à moitié écroulés. d'autres jouant avec leur couteau. Sofia. Tandis qu'elles traversaient la petite place. Une petite église en ruine se dressait non loin de là. Je crois que je me suis habituée à ta présence. Krissoula vit le couvercle s'en détacher à moitié et aperçut le contenu. Trois d'entre eux chargeaient des boîtes sur une carriole.D'accord. Enfile aussi de solides chaussures de marche... avait-elle ajouté en frissonnant au souvenir des colères de son père. elle fut soulagée que Sofia n'eût rien remarqué. Des hommes étaient éparpillés à l'extérieur.Ne me remercie pas encore. Lorsqu'ils virent approcher les deux femmes épuisées. elles pourraient s'éclipser sans trop de mal. Dépêchons-nous ! Sofia s'était empressée de lui obéir et voilà qu'elles se trouvaient désormais loin de Tierra Rosa.Jamais ! J'ai trop peu d'amis pour en perdre une aussi précieuse. Ne prends que l'essentiel et ce que tu peux porter facilement dans ton châle. Elles se rassemblaient autour d'une taverne devant laquelle étaient attachés plusieurs chevaux. les uns fumant. petite ? . répliqua Sofia avec un sourire. . à l'approche de la nuit..Le choix est simple : t'accompagner ou affronter la colère de don Felipe ou de don Esteban. Krissoula songea qu'avec un peu de chance.Merci. Je sais parfaitement ce que je préfère. qui la terrifiaient autrefois. trop occupée à regarder d'un air désapprobateur les huttes mal tenues. J'ai bien plus besoin de toi que toi de moi et je serai probablement si encombrante que tu regretteras de m'avoir permis de venir. Je t'attends en bas.. mais des cercueils. .. . en vue du premier village sur ce long chemin qui les mènerait à Buenos Aires. entourées par les plaines de la pampa. Ce n'était pas un vrai village mais quelques huttes groupées les unes près des autres. Au fait. Je suis contente que tu viennes avec moi. avait concédé Krissoula.Oui. même en sacrifiant leur repas. d'autres encore tressant des lanières de cuir. . l'un des jeunes gens se laissa distraire par Krissoula et le cercueil qu'il tenait lui échappa.. Pâlissant.

Trois de mes hommes ont été la cible d'Indiens ce matin.Un des hommes qui vérifiaient le chargement des cercueils s'approcha d'elles. je suppose ? .. Croisées sur son torse se trouvaient des cartouchières et. si Tierra Rosa est encore loin ? . mais je pense que c'est à une bonne journée de marche d'ici. il y a des bandits et des Indiens qui traînent dans les parages. Nous n'y serons jamais avant la tombée de la nuit. répliqua-t-il.. . nous sommes perdues. notre village a une tâche bien pénible à accomplir aujourd'hui : nous devons transporter nos pauvres amis à Rosario où ils seront enterrés.Et les chemins ne sont pas sûrs. . l'inconnu ne tranchait pas sur les autres hommes de la région. Sofia. . rassuré.. avec des épaules impressionnantes et un air d'autorité. . mourant de faim.Seigneur. ils ont payé leur courage de leur vie.Bonjour. Sofia ? s'écria Krissoula. l'air affolé. Je n'y ai jamais été moi-même. Il était grand. señoritas.Nous devions y arriver ce soir. Et vous avez tout à fait raison. et pourtant. que cherchez-vous par ici ? Vous êtes peut-être égarées ? Il est tard pour se promener sans escorte. señorita. deux pistolets. tu entends. señor. A première vue. en effet.Vaguement. répondit Krissoula avant que Sofia ait pu intervenir..Très tard. .. mais une roue de la carriole de mon oncle Ricardo s'est brisée à midi et nous avons décidé de faire le reste du chemin à pied.. il y avait quelque chose de militaire dans sa démarche qui détonnait dans un cadre aussi rural. épuisées.. dit-il en s'inclinant. Il portait une moustache noire qui cachait sa lèvre supérieure et la veste courte des gauchos. continua la jeune femme. . les pieds en compote ! Pourriez-vous nous dire. ! Des bandits et des Indiens sauvages ! .Oh. señoritas.. Alors nous voilà. . Krissoula remarqua une lueur de méfiance et de convoitise dans son regard tandis qu'il la détaillait.. non? . Nous avons eu la chance de trouver un travail de domestiques à l'estancia de Tierra Rosa. Comme vous êtes intelligent de l'avoir deviné ! Sofia n'en crut pas ses oreilles : Krissoula minaudait telle une idiote. coincés dans sa ceinture.Ma cousine et moi venons de la ville. Vous la connaissez.. señor.Assez loin. tu entends. Comme vous le voyez. Mais dites-moi. je crois.Sans parler des fondrières où l'on se brise facilement une jolie cheville comme la vôtre.

- Briser une cheville ! s'exclama Krissoula en se signant. Mon Dieu, nous
sommes dans de beaux draps... Je t'avais dit qu'il valait mieux rester à Buenos
Aires, ajouta-t-elle d'un air de reproche. Mais tu voulais à tout prix quitter la
ville, n'est-ce pas ? Tu racontais qu'on évite les fièvres d'été en habitant la
campagne. Tu crois toujours tout savoir, espèce de vieille chèvre !
Elle esquissa une révérence, grommela des remerciements et, prenant le
bras de Sofia, lui fit faire demi-tour.
- Attendez, señoritas ! Puis-je vous proposer de vous reposer un moment et
de partager notre repas ?
- Non merci, señor, répondit Krissoula. On a déjà assez de retard à cause de
cette gourde ! Au revoir.
Un autre homme s'approcha de lui et ils regardèrent les deux femmes
s'éloigner.
- Est-ce qu'elles ont vu quelque chose, général ?
- Je n'en sais rien, Rico, mais vu les circonstances, nous devons en avoir le
cœur net.
- Qu'est-ce qui t'a prise ? gronda Sofia, furieuse. Je n'ai pas pu placer un
mot.
- Marche ! Tu poseras tes questions plus tard, rétorqua Krissoula en
avançant aussi vite que possible. Et dépêche-toi, je veux être loin d'ici quand la
nuit tombera.
- Mais pourquoi ? Je pensais qu'on pourrait y dormir à l'abri.
- Dans un village où il n'y a pas une seule femme ? Tu as donc perdu le sens
des convenances, Sofia, et en si peu de temps ?
Sofia rougit mais l'accusation de Krissoula lui cloua le bec. Le souffle court,
elles marchèrent d'un bon pas pendant trois kilomètres, puis Krissoula s'arrêta
et jeta un œil en arrière. Le chemin passait entre deux champs de canne à sucre
dont les hautes tiges ondoyaient sous la brise. Sur les côtés, on apercevait des
fossés d'irrigation remplis de mauvaises herbes depuis les pluies d'hiver.
Krissoula ne remarqua rien d'anormal : Dieu soit loué, elles n'avaient pas été
suivies !
- Cela suffit pour aujourd'hui, déclara-t-elle. Traversons le fossé et
reposons-nous sous les arbres.
Tandis que les derniers rayons pourpres du soleil enflammaient la terre, et
que la nuit les enveloppait de sa cape noire, elles entendirent les
chauves-souris quitter les branches les plus hautes pour leur chasse nocturne,

les oiseaux piailler dans leurs nids et le ululement mélancolique d'une chouette
renforça leur impression de solitude. Il faisait humide et frais et la brise de la
nuit secouait les cannes à sucre qui murmuraient comme de vieilles commères.
En frissonnant, Sofia aida Krissoula à ramasser des branches pour préparer
un feu. Même au printemps, les nuits dans la pampa se révélaient parfois très
froides, et un feu éloignerait les animaux prédateurs, renards, serpents et autres
indésirables. L'obscurité cacherait la fumée, pensa Krissoula, et elle
façonnerait un paravent avec des branches afin de dissimuler les flammes.
- Comment vas-tu l'allumer ? demanda Sofia, intriguée. Est-ce que tu vas
frotter deux bouts de bois comme les Indiens ?
Elle était persuadée que Krissoula, ainsi que tous les gitans, détenaient les
secrets indispensables à une survie en plein air.
- Pourquoi ferais-je une chose aussi stupide ? rétorqua Krissoula, agacée.
Sortant une allumette de cuisine de son châle, elle la frotta contre une pierre
et alluma le feu. En quelques instants, les herbes sèches s'enflammèrent et les
flammes crépitèrent gaiement.
- Maintenant que nous sommes installées, peux-tu expliquer ton
comportement étrange au village ? demanda Sofia.
- Quelque chose clochait... Tu peux appeler ça mon instinct de gitane, mais
mon intuition me trompe rarement. Leur chef était habillé en gaucho mais il
avait l'autorité d'un militaire, n'est-ce pas ? Il parlait espagnol comme un
citadin et pas comme un pauvre paysan. Il n'y avait pas une femme, pas un
chien ou un coq de basse-cour...
- C'est vrai, acquiesça Sofia, admirant l'astuce de son amie.
- Même un petit village comme celui-là possède une ou deux vieilles
femmes. Et puis l'un des hommes a laissé tomber un cercueil. Et sais-tu ce que
j'ai vu, Sofia?
- Rien de moins innocent qu'un cadavre, je pense, 8'inquiéta-t-elle.
- Bien pire ! Le cercueil était rempli de fusils... de fusils flambant neufs. Il
y en avait au moins une douzaine, enveloppés dans des toiles cirées.
- Mais pourquoi ces paysans posséderaient-ils des armes ? Tu crois qu'ils
préparent une guerre ?
- Pas une guerre, plutôt une révolution. C'était probablement des
révolutionnaires !
- Tu n'es pas aussi idiote que tu en as l'air, mu-chacha ! lança soudain une
voix masculine d'un ton moqueur. Quel dommage pour toi !

Effrayées, les deux femmes virent le général Her-nando Zamora sortir de la
pénombre et entrer dans le cercle de lumière de leur petit feu de bois.
Le canon de sa longue carabine était pointé sur la poitrine de Krissoula.

24
- Vous avez si bien joué l'idiote, señorita, que vous avez failli nous berner,
déclara Zamora en caressant d'un doigt la joue de Krissoula.
Sous la menace du fusil, les deux femmes avaient été ramenées au village.
Les trois carrioles avaient disparu et la petite armée de Zamora s'était réunie
autour d'un feu où rôtissait leur dîner. Observant cet homme que les soldats
appelaient « mon général », Krissoula cherchait désespérément un moyen de
les sortir de là... D'un mouvement brusque, elle releva la tête et lui jeta un
regard méprisant.
- Vraiment, général ? dit-elle d'un ton ironique. Qu'est-ce qui vous a mis la
puce à l'oreille ?
- Vos yeux, ma jolie, vos yeux. Votre regard trop intelligent démentait vos
paroles. Puis-je vous convaincre de vous joindre à nous, señorita ? Notre cause
aurait besoin d'une belle espionne.
- Il me semble plutôt que vous pensez essentiellement à vous, général.
- C'est juste, avoua Zamora. Les responsabilités sont parfois pesantes et de
temps en temps, il est agréable de les oublier entre les bras d'une jolie femme.
Lui saisissant les poignets, il l'attira brutalement contre lui et appliqua un
baiser sauvage sur sa bouche. Mais comme elle lui mordait la lèvre, il se recula
en poussant un juron.
- Continuez à renverser les gouvernements et fichez-moi la paix, Zamora !
Il vous sera plus facile de déposer ce brave président Mitre que de me forcer
dans votre lit.
Les hommes ricanèrent et Zamora leur jeta un regard noir. Furieux d'avoir
perdu la face, il la repoussa si brutalement que Krissoula tomba à la renverse.
- Enfermez-les dans l'église ! ordonna-t-il. Peut-être que demain matin, tu
verras les choses différemment, muchacha. Et si tes manières ne s'améliorent
pas, vous serez abattues toutes les deux à l'aube. Mais auparavant, mes
hommes s'occuperont de toi, l'un après l'autre ! Ils sont soixante-quinze et
aucune femme ne pourrait supporter une torture pareille. Penses-y, muchacha !
Il fut satisfait de voir Krissoula pâlir, mais alors qu'on l'entraînait vers
l'église, elle lui cria :
- Je préfère être morte que de devenir ta catin, général !

Les hommes de Zamora les enfermèrent à double tour dans l'église sombre.
- Mon Dieu, qu'allons-nous devenir? gémit Sofia, terrorisée. Etait-il
vraiment utile de mettre cet affreux général en colère ?
- Je n'avais pas le choix, répliqua Krissoula en explorant à tâtons leur
prison.
Elle était à bout de forces, son corps réclamant le sommeil qui lui avait été
refusé depuis deux nuits, mais elle devait rester vigilante.
- Autrement, Zamora m'aurait faite sienne puis nous aurait abattues en
boutonnant sa braguette. De cette façon, nous gagnons du temps.
- Je ne comprends pas.
- En me moquant de lui, je l'ai insulté devant ses soldats et un homme fier
comme lui ne supporte pas d'être humilié par une femme. Je te parie qu'il est en
train d'imaginer mille et une tortures pour que j'implore son pardon à genoux.
Il pense qu'en nous obligeant à passer la nuit ici, il me brisera et que demain
matin je me traînerai à ses pieds et le supplierai de nous épargner. Ainsi, il aura
regagné le respect de ses hommes. Mais même si j'acceptais de coucher avec
lui, il nous fusillerait, Sofia.
- Mais pourquoi ? Nous ne lui avons rien fait.
- Nous avons vu les fusils. Si on s'échappait, on pourrait aller tout raconter
au président Mitre. En l'insultant, j'ai gagné du temps et nous en aurons besoin
pour nous évader d'ici.
Le silence s'installa dans l'église, Sofia étant trop fatiguée pour discuter, et
Krissoula trop occupée à explorer l'endroit.
Elle découvrit qu'elles se trouvaient dans une grande pièce dont trois des
murs étaient solides, mais dont le quatrième, s'étant effondré, offrait çà et là
des ouvertures assez grandes pour s'y glisser. La pluie avait pénétré par un trou
dans le toit où manquaient quelques tuiles. En se tordant le cou, Krissoula pouvait apercevoir un morceau de la lune et une étoile. Il aurait été possible de
s'échapper par les toits, mais la pauvre Sofia était incapable de grimper le long
d'un mur lisse... Il devait bien y avoir un autre moyen.
- Reste où tu es, Sofia, chuchota-t-elle. Il y a un trou dans ce mur et une
pièce de l'autre côté. Je vais voir ce qu'il en est et je reviens te chercher. Ces
bandits ont peut-être négligé une ouverture par où nous pourrions nous évader.
Ce serait merveilleux, n'est-ce pas, amiga ?
- Fais attention à toi, petite.

Krissoula se glissa à travers le trou étroit. Telle une aveugle, elle parcourut à
tâtons la seconde pièce qui semblait plus grande ; c'était probablement la nef de
l'église. Un filet de lumière pénétrait par le vitrail endommagé au-dessus de
l'autel, lui éclairant le chemin. Lorsqu'elle respira une odeur d'animal, elle
s'arrêta... Les ânes ! C'étaient les trois carrioles qu'elle avait vues dans
l'après-midi. Le général Zamora n'avait pas ordonné à ses hommes de les
conduire à l'abri, mais il les avait habilement dissimulées dans le village.
Puisque les fusils étaient encore chargés, et les bêtes harnachées, les hommes
étaient probablement sur le point de les déplacer.
« Réfléchis, Krissoula ! Ces carrioles et ces ânes doivent te permettre de
concocter un plan. Mais qu'est-ce que tu as ? On dirait que tes méninges sont
mortes... Réfléchis ! »
Elle fixa les solides chariots, puis les ânes, tandis que son esprit tournait à
cent à l'heure, cherchant une idée. Et si elles s'installaient sur une carriole,
attendaient que Zamora ouvrît les portes, puis d'un coup de fouet, s'enfuyaient
dans la nuit ? « Tes méninges sont mortes... » lui souffla une petite voix.
L'idée était grotesque : Zamora et ses hommes possédaient assez de fusils et de
chevaux pour les rattraper en deux secondes.
« Tes méninges sont mortes... » répéta la petite voix et Krissoula lui prêta
attention. Elles étaient mortes... mortes... De quoi avait besoin un mort? D'un
cercueil !
Se rapprochant d'un âne, elle le caressa jusqu'à ce qu'il se fût habitué à son
odeur, puis chercha à soulever le couvercle d'un cercueil. Grâce à Dieu, c'était
celui qui s'était ouvert et on ne l'avait pas correctement refermé. Enveloppées
dans la toile cirée, les armes y étaient sagement entassées. Malheureusement,
elle découvrit qu'il y avait aussi un cadavre... Se signant, elle prit son courage à
deux mains et examina les yeux fixes qui brillaient dans la lumière de la lune.
Le visage était encore jeune, plaisant, mais elle distingua un trou noir entre ses
sourcils. Le jeune homme portait le bel uniforme bleu de la garde personnelle
du président Mitre, les épaulettes et les boutons dorés luisaient dans la
pénombre...
Avec un haut-le-cceur, Krissoula se détourna. Ce n'était pas la première fois
qu'elle voyait un homme mort, mais ce visage innocent lui rappelait celui de
Miguel, lorsque les pêcheurs avaient rapporté son corps inanimé deux ans plus
tôt... Les espions du président Mitre avaient probablement eu vent de la

préparation d'un coup d'Etat, et on avait envoyé un détachement de l'armée
dans les campagnes pour les mater. Malheureusement, l'officier et ses hommes
étaient sans doute tombés dans une embuscade tendue par Zamora et y avaient
laissé leurs vies. Les deux autres cercueils contenaient sûrement aussi des
cadavres. Respirant profondément afin de chasser sa nausée, Krissoula trouva
enfin l'idée qu'elle cherchait...
Il lui fallut près d'une heure pour mener à bien les préparatifs de son plan.
A l'aide d'un crochet de fer déniché dans un coin de l'église, elle avait réussi
à ouvrir le deuxième cercueil. Comme elle l'escomptait, elle avait découvert à
l'intérieur un autre cadavre encore plus sanglant et terrifiant que le premier.
Avec l'énergie du désespoir, elle les avait sortis tous les deux de leurs boîtes,
s'écroulant sous leur poids, et les avait tirés par les chevilles jusqu'à l'ouverture
dans le mur.
- Sofia ! appela-t-elle à mi-voix.
- Oui.
- Guide-toi au son de ma voix et vient me rejoindre. J'ai besoin de ton aide.
- J'arrive...
Quelques secondes plus tard, la main de Sofia agrippait celle de la jeune
femme.
- Est-ce que tu as trouvé un moyen de fuir ? demanda la duègne d'une voix
encore brouillée de larmes.
- Je crois que oui, mais auparavant je veux que tu attrapes ceci et que tu
tires de toutes tes forces. Mais je te préviens, Sofia, je ne veux pas de cris ou de
larmes qui puissent m'énerver. Tu me le promets ?
- Promis, répéta Sofia, décidée à rester fidèle à sa parole et à ne pas retarder
son amie.
- Parfait, je savais que je pouvais compter sur toi.
Et il fallut en effet tout le courage et la détermination de Sofia, lorsque
Krissoula lui plaça un pied... un pied glacé, puis l'autre dans les mains !
- Seigneur Dieu, mon enfant, qu'as-tu fait ?
- Contente-toi de tirer, Sofia. Je t'expliquerai plus tard.
Glissant les deux cadavres par l'ouverture, elles parvinrent à les aligner dans
la première pièce. Kris-soula les enveloppa dans leurs propres capes, afin de
donner l'illusion qu'elles dormaient, au cas où Ton jetterait un coup d'œil
pendant la nuit.

Impo.. je ne peux pas monter dans un cercueil. Sofia.Bien sûr que non ! Qu'est-ce qui est le plus important pour Zamora.As-tu le châle avec mes affaires ? s'enquit Kris-soula. Qu'en penses-tu ? .. Ce sera un drôle de feu d'artifice. Ce général Zamora possède un curieux sens de l'humour.Qui étaient ces hommes ? . mais pas ça ! . nous arriverons très bien à respirer entre les planches de bois. il enverra ses hommes battre la campagne à notre recherche. . Sofia parvint sans encombre dans l'autre partie de la chapelle. je vais essayer. Nos vies et notre honneur sont en jeu.Tu vas grimper sur la carriole et t'allonger dans ce cercueil.Donne-moi la main. Les cercueils sont de mauvaise qualité. et cesse de discuter.Tu es complètement folle. elle se signa. Une fois que tu seras installée. nous ou ses précieux fusils ? Lorsqu'il verra l'incendie. .. toi aussi. à bout de souffle. Grâce à nos capes. .Il est ici avec le mien. tu ne trouves pas ? . qu'allons-nous faire ? . ne l'oublie pas ! .Tu n'es pas très encourageante. crois-moi ! . je reviendrai mettre le feu à la chapelle. Zamora pensera que c'est nous. A mon avis. Sofia.. impossible.Foutaises ! Si je peux le faire. mais je préfère être folle et vivante que raisonnable et morte ! Grimpe dans ce cercueil. Je..Tu dois me faire confiance. Je refermerai le couvercle sur toi. Arrête de claquer des dents ! Tu m'avais promis d'être courageuse.Et maintenant.Mais nous brûlerons. petite. et me promettre de m'obéir dans le moindre détail. nïna.Des gardes du président Mitre. Lorsqu'elle aperçut les cercueils ouverts.Je. ils ne trouveront que deux cadavres carbonisés et méconnaissables. même si tu as très peur et que c'est affreusement désagréable. . Bientôt. nous nous échapperons. il donnera l'ordre de sauver les carrioles avant de se préoccuper de ses pauvres prisonnières. nous aussi ! . . placés dans les cercueils avec les fusils des révolutionnaires. Je suis certaine qu'il ne regardera pas dans les cercueils et s'il a un doute... Lorsque la voie sera libre. Demande-moi n'importe quoi. . Guidée par la jeune gitane. . les hommes de Zamora seront alertés par la fumée et les flammes.

.Quand je songe qu'un homme mort a été couché ici. Aussitôt. . Sofia? Frappe un coup si c'est oui. écoutant le battement affolé de son cœur.Combien de temps devrons-nous rester à l'intérieur ? . Quant à moi. Murmurant toutes les prières qu'elle connaissait. Visiblement. Lorsqu'elle fut certaine que le feu ne s'éteindrait pas.Est-ce que tu peux respirer. En entendant le coup timide de Sofia. murmura Sofia. Allons. l'odeur acre de la fumée la prit à la gorge et des flammes jaunes éclairèrent les murs.. En quelques instants. elle fut saine et sauve dans son cercueil. terrifiée. ces chiens de révolutionnaires utilisaient l'église comme écurie. un peu de courage ! Elle aida Sofia à s'allonger parmi les fusils et elle en eut pitié. Krissoula déposa un baiser sur sa joue avant de refermer le couvercle.. j'ai l'intention de rattraper mon sommeil perdu. elle ferma les yeux. . et se prépara à une longue attente. je ne peux pas te faire de promesses. . Elle forma un petit tas de paille au pied de la première porte et y mit le feu. elle retourna vers les chariots. .Krissoula n'hésiterait pas à l'assommer si Sofia rechignait davantage. Krissoula poussa un soupir soulagé et descendit rapidement de la carriole.Ce n'est pas un cadavre qui te fera du mal. le couvercle refermé.Le temps nécessaire. mais ces bandits qui nous attendent dehors.

ce qui signifierait la fin de sa révolution.... Les mains sur les hanches. En échange. Les flammes orange s'élançaient vers le ciel.Au feu ! Au feu. A s es côtés se tenait Ramirez. un riche propriétaire des environs qui venait d'arriver au village et qui faisait des suggestions idiotes. Pour la peine.25 Quelques minutes plus tard. Zamora s'était installé devant des cartes en buvant du vin. cherchant le meilleur moyen pour liquider la garde présidentielle. Ramirez et ses amis espéraient obtenir des postes dans le nouveau gouvernement. Dans l'église ! Zamora se précipita vers la chapelle où des flammes immenses dévoraient les murs et la porte en bois.Les fusils.. il espérait oublier l'arrogance de cette jeune femme aux yeux de lynx qui l'avait humilié devant ses hommes. Zamora vit les murs et le toit s'écrouler sur la pièce où étaient enfermées les deux prisonnières. mais il fallait faire avec : Ramirez l'avait beaucoup aidé depuis deux ans. ouvrez la porte.. mon général. et un court instant. lui donna envie de vomir. Aucune chance d'éteindre l'incendie. Un sourire cruel se dessina sur ses lèvres.. . Baignée de sueur. Ils étaient en train d'en discuter lorsqu'un soldat poussa un cri : . mélangée aux relents d'huile des fusils et aux effluves de cadavre. Krissoula entendit des ronflements suspects non loin de son cercueil et respira la fumée acre de l'incendie qui.. lui procurant des alliés fortunés qui n'avaient pas hésité à financer son coup d'Etat.. Martinez. imbéciles ! hurla-t-il. Dépêchez-vous. que diable ! Le puits du village était asséché depuis des années et le ruisseau le plus proche se trouvait à un bon kilomètre. Par le travail. il craignit de ne pas réussir à sauver ses fusils. . Garcia. C'était une vraie torture ! Avait-elle correctement analysé le caractère de Zamora ? Parviendrait-il à sauver les fusils avant qu'elles ne soient brûlées vives ? Après avoir vérifié que les deux femmes ne pouvaient s'échapper. Maudite femme ! C'était elle qui avait mis le feu. elles brûleraient vives toutes les deux. Zamora ne l'appréciait guère. elle sentait ses paumes luisantes comme du beurre. les étincelles dansant dans le vent comme des lucioles. Vous autres. ainsi que le désir qui tambourinait dans ses veines. sortez vite les carrioles.

» Le cœur battant. Krissoula apercevait les flammes géantes. Elle étouffa un cri d'angoisse. Je suis venu vous apporter une mauvaise nouvelle : la poule aux œufs d'or n'est plus. mon général. mon général ! . je serai responsable de la mort de Sofia. Dépêchez-vous ! . nous avons dû ouvrir la serrure à coups de fusil.A vos ordres. . je vous en conjure. Les loquets de la porte étaient trop chauds pour des mains nues. Je vous donne une escorte au cas où d'autres fidèles de ce cher président Mitre viendraient nous chercher des poux dans la tête. . Le feu se propageait trop vite. . mon général. Elle entendait les cris des soldats et l'un d'eux fouetta l'âne en hurlant : . Ils arrivaient ! Les portes de la chapelle furent ouvertes et le vent s'engouffra dans la nef.Tu as pris trop de temps. Garcia ! s'écria Zamora. c'est parfait. Il faut immédiatement les mettre en lieu sûr. Les fusils sont sauvés. observa Ramirez. elle songea à Sofia.. faites que je ne me sois pas trompée. On risque d'apercevoir cet incendie à des kilomètres et nous ne voulons croiser aucun curieux. Vous nous y attendrez.. supplia-t-elle.. Zamora.. n'est-ce pas. je t'aurais fait fusiller. Il y eut des coups de feu simultanés et Krissoula respira enfin l'air pur du dehors. Rami-rez? Sellez les chevaux et préparez-vous à partir.Andalé! Andalé ! Les carrioles furent emmenées au galop dans la nuit. faisant tanguer les chariots comme des bateaux.. . Garcia. elles sont brûlées. Par un trou.. Si tu avais perdu les fusils. augmentant les flammes.Je n'y pouvais rien. beaucoup trop vite. Zamora n'allait tout de même pas perdre ces dizaines de fusils ! « Sainte Marie.Heureusement que vos hommes ont réussi à sauver les fusils.Et alors ? Que valent quelques cloques quand nous servons une cause aussi glorieuse? Tu seras récompensé pour ta loyauté lorsque je dirigerai ce pays.La chaleur dans les cercueils était à peine supportable et les craquements de l'église qui s'écroulait résonnaient entre les planches de bois. Peut-être s'était-elle évanouie ou était-elle morte étouffée ? Les ânes effrayés se débattaient. Quant à vous trois. Sinon. conduisez les chariots au prochain rendez-vous en suivant le chemin jusqu'au ferry de San Nicolas qui se trouve à soixante kilomètres d'ici. Regardez mes mains. furieux.Aguilar est mort ? .

L'imbécile n'a jamais été bon cavalier.. Mais j'espère que vous vous souviendrez de moi quand vous serez nommé président d'Argentine. vers Buenos Aires où les deux femmes souhaitaient se rendre. Comme c'était gentil de la part du général Zamora de les en rapprocher ! Krissoula eut envie de rire. Laissant Zamora furieux. C'était une excellente nouvelle. mais il y a laissé la vie. Ramirez reprit son cheval. . Est-ce que mon nouveau gouvernement ne sera pas un soutien pour les riches propriétaires terriens comme ce garçon ? J'ai l'intention de mater ces paysans illettrés à qui la générosité mal placée de Mitre a accordé tant d'avantages. elle préférait de beaucoup cette promenade à une marche éreintante. même si le moyen de transport était incongru.. Les carrioles partirent au petit trot. .. Felipe de Aguilar était mort. Ce vieux renard avait entraîné Felipe dans des dépenses importantes en l'aguichant avec la promesse d'un poste au gouvernement. en effet. On prétend qu'il retourne plusieurs fois par an à la Cité des Enfants pour apporter à ces sales vauriens qui habitent le long du fleuve de l'argent et des vivres.Notre cher ami Felipe nous a malheureusement quittés. Que ferait le conducteur de la carriole si elle soulevait le couvercle en hurlant ? Il aurait probablement la peur de sa vie en voyant ressusciter un mort. mon général. Sa peur avait disparu.. Krissoula n'avait rien perdu de cette conversation et ne se tenait plus d'excitation. Ce sont les plus difficiles à convaincre. remplacée par un sentiment d'euphorie. il abusait de la cravache et des éperons. agacé de perdre une grande partie du financement de sa révolution. vous pouvez dire adieu à la fortune des Aguilar..Pourquoi cela ? demanda Zamora. Ayant reconnu la voix de Jaime Ramirez. Un sourire heureux .. Selon Ramirez. Je ne sais pas pourquoi il a voulu rejoindre mon estancia au milieu de la nuit. Un genre de père Noël.. On raconte que son cheval a trébuché dans une ornière et qu'Aguilar a été tué sur le coup. Pas étonnant que Felipe eût ruiné une partie de Tierra Rosa. mais ce garçon aime les pauvres car il n'a pas eu une enfance facile. elle n'avait aucun doute sur la véracité de ses propos. Maintenant que Felipe est mort. quoi.Ce serait logique. tressautant entre les ornières d'une mauvaise route qui coupait à travers la pampa en direction du sud-ouest. San Martin a été élevé dans les barrios de Buenos Aires. Son bâtard de neveu va tout hériter et il ne partage pas du tout nos opinions.

Donne-moi un coup de main.. mon Dieu ! Elles étaient enfouies sous des arbres surplombant une pente raide qui descendait jusqu'à la rivière. . C'est impossible. La voix était libre. Avec un peu de chance.Sommes-nous montées au ciel ? demanda-t-elle. les soldats avaient établi leur campement à plusieurs mètres de l'endroit où se trouvaient les chariots. Il fallait libérer Sofia et s'enfuir au plus vite. puis elle jeta un coup d'oeil aux alentours. . Saisissant la main de son amie. « Elle ne peut pas être morte. perplexe. Sofia se dépêcha de descendre de la carriole. Lorsqu'elle souleva le deuxième couvercle. elle souleva le couvercle. Elles remirent les couvercles et Krissoula commença à pousser une des voitures. Sofia se releva. En apercevant les soldats. . elle se laissa bercer par le roulement de la voiture et s'endormit. s'amusa la jeune gitane. » Brusquement. elle prit peur : le visage de Sofia était si pâle qu'on aurait dit un fantôme. Merci. et nous sommes à moins d'un jour de marche de la ville.. Les ânes et les chevaux broutaient à quelques pas et une dizaine de soldats entouraient un feu de camp où leur déjeuner cuisait. Les yeux fermés. ouvrant de grands yeux. Je crois que tu t'es évanouie. nous allons envoyer les fusils de Zamora dans la rivière.. elle aperçut des éclats de ciel bleu à travers les fentes du bois et des branches d'arbres aux feuilles vertes qui se balançaient au-dessus du cercueil. Sofia. et cette pente abrupte est un don du ciel.Pas le moins du monde. Elle entendait un bruit d'eau et des voix qui plaisantaient. Lorsqu'elle se réveilla. Doucement. Dieu protège notre cher président Mitre. Krissoula la tapota afin de la ranimer sans alerter les soldats. Mais viens vite. Sofia. .Je ne vais pas laisser ce salaud de Zamora gagner sa révolution. il faut encore s'échapper. songea-t-elle. . ils avaient dû s'arrêter et les soldats avaient probablement dissimulé les carrioles sous des branches...dessiné sur les lèvres.Que fais-tu ? s'étonna Sofia. L'odeur alléchante de poisson grillé et de café frais lui rappela qu'elle n'avait rien mangé depuis quarante-huit heures. pas un mouvement ne trahissait une quelconque respiration. Le soleil l'aveugla un court instant. Mon plan a marché.. Pendant son sommeil.

les soldats se retournèrent.Accroche-toi. . les deux autres voitures suivaient à une vitesse folle. Donnant une claque sur la croupe du cheval de Sofia. tandis que Krissoula aidait Sofia à grimper sur l'un des chevaux et en choisissait un autre. les chariots glissèrent le long de la pente et s'écrasèrent dans la rivière. En entendant le premier craquement. Krissoula était enchantée : il faudrait des mois ou des années à Zamora pour remonter une armée et mener sa révolution à bien. Désemparés. mais c'était trop tard.Vive le président Mitre ! . .L'un après l'autre. mon amie. Tu vas prendre ta première leçon d'équitation. Pataugeant dans la rivière. les soldats couraient çà et là en poussant de hauts cris. les soldats essayaient désespérément de sauver quelques fusils et aucun d'entre eux ne remarqua la fuite des deux femmes. elle enfonça les talons et les deux montures s'élancèrent au galop.

mais des marchés à ciel ouvert. il n'y avait pas de larges avenues bordées d'arbres comme dans les quartiers chics de la ville. aux odeurs entêtantes de poissons et de légumes. aucun magasin de fourrures et de bijoux comme dans la rue Florida. Aucune place romantique avec de joyeuses fontaines éclairées par des becs de gaz. Sofia contemplait les alentours d'un air désolé. Elles transpiraient et l'humidité faisait friser les cheveux de la jeune gitane. Les passants ? Des prostituées et leurs maquereaux. Cette douce femme raffinée semblait aussi incongrue dans la pauvreté des barrios que Krissoula l'avait été autrefois dans les salons huppés de Barcelone ! Près des quais de La Boca.26 Trois jours plus tard. Krissoula posa son baluchon et retroussa jupe et jupon afin de ne pas les salir. Il n'y avait ni cafés avec terrasses fleuries ni salons de thé aux guéridons en marbre où converser aimablement. Ignorant les regards concupiscents ou étonnés des passants. Et sur les murs. leurs immenses sacs de linge posés en équilibre sur la tête. mais des planches en bois vermoulu ou de grosses pierres plates qui permettaient aux passants d'enjamber la boue de la rivière. Des tavernes malfamées s'alignaient le long des quais et des bordels accueillaient des marins aux gestes et aux chansons obscènes. Epuisée. des mulâtresses et des Noires qui rentraient chez elles d'un pas lent. Prenant la main de Sofia. tant pis pour eux ! . Dans les flaques d'eau flottaient des fruits pourris. S'ils n'avaient jamais vu des chevilles fines et des mollets élancés. des restes de légumes et parfois le cadavre gonflé d'un animal couvert de mouches bleues. elles n'étaient plus que boue. aucune femme élégante balançant son ombrelle. Les ruelles qui s'éloignaient des quais de la rivière et où logeaient les habitants les plus pauvres ne connaissaient comme trottoirs ni pavés ni granit. ni même des planches de bois . La boue noire éclaboussait les jupes et les bas des deux femmes. après l'orage de la veille. Krissoula commença à marcher au basard. de vilaines torches qui devaient offrir la nuit une lumière bien tremblotante. tandis que ceux de Sofia pendaient comme une laitue défraîchie. un tramway tiré par des chevaux essoufflés les déposa dans un quartier qui ne ressemblait en rien au Buenos Aires que Krissoula avait découvert à son arrivée en Argentine.

Je te le promets.. nina. je t'en prie... Sofia ? Cette vie où montrer ses chevilles était un crime n'existe plus.. Sofia risquait de baisser les bras.Ne t'inquiète pas. Rappelle-toi que ce sont les seuls vêtements que nous possédons et nous n'en trouverons pas d'autres. Aussitôt. . Sofia. ne commence pas. tu ferais mieux de m'imiter ! Des larmes inondèrent les joues pâles de la pauvre Sofia et son corps fut parcouru de frémissements. . on se dépouille de toute hypocrisie. ne pleure pas ! Je déteste te voir abattue... Les habitants de ces quartiers sont pauvres mais ils restent des êtres humains avec leurs bons et leurs mauvais côtés. Ici. A moins que tu veuilles bientôt porter des haillons. C'est un monde menaçant dont j'ignorais même l'existence. Bien que démunis. ces heures interminables enfermée dans un cercueil avaient réduit le courage de Sofia à néant.Sofia. ces gens affreux.Pourrons-nous survivre ? . . .. Sinon. Il s'agit de survivre. dans la misère et le désespoir. personne n'attache d'importance à qui nous sommes. Ce n'est pas l'apparence qui compte. Comment allons-nous survivre ? Qu'est-ce que nous allons manger ? Où allons-nous habiter ? . et se résigner dans les barrios signifiait une mort certaine. je la garderai plus longtemps. ce sont les plus forts qui survivent et nous devons être à la hauteur . Ici. Dans les barrios. mais l'essentiel pour eux.Nina ! s'exclama Sofia. c'est de nourrir leur famille et de la protéger du froid. Je prendrai soin de toi.Vraiment ? . nous y laisserons notre peau ! C'est l'une de mes deux dernières robes et j'ai l'intention de la faire durer le plus longtemps possible.J'ai tellement peur ! Regarde ces rues. Les dernières modes et les convenances ne les intéressent guère. En relevant ma jupe. Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda Krissoula en lui entourant les épaules d'un geste affectueux. . Lorsqu'on est pauvre. l'eau et un abri pour dormir. Krissoula s'en voulut d'avoir été si désagréable. Est-ce que tu n'as pas encore compris.. si nous nous montrons faibles ou résignées. le superflu est toujours une grâce de Dieu. Il fallait faire preuve de plus de douceur si elle voulait que la vieille fille s'habituât à sa nouvelle vie.. tu verras. mais la nourriture. ma chérie. La fuite devant Zamora et ses hommes. Elle exigeait trop de la pauvre femme. ils ne sont pas si différents de toi. On peut voir tes chevilles. Tu as été si courageuse jusqu'à maintenant.Je t'en prie.

elles s'étaient éloignées des quais. innocente Sofia ! » . « Parce que dès la tombée de la nuit. Sofia en prenait son parti et dominait sa peur afin de l'affronter de son mieux. continua-t-elle pour elle-même. ils logeaient à présent des dizaines de démunis. Sofia semblait toujours aussi malheureuse. la chaleur humide était insupportable. tu riras de ces craintes. et les relents de la rivière et de la misère leur donnaient des haut-le-cœur. C'était l'un des traits de caractère de son amie qu'admirait le plus Krissoula : une fois qu'elle avait accepté l'inévitable d'une situation. Des immeubles décatis longeaient les rues étroites et leurs balcons en fer forgé se touchaient presque au-dessus de leurs têtes. des femmes prenaient l'air.Tout est oublié. bêtasse ! La grande Krissoula et sa merveilleuse amie Sofia surmonteront toutes les difficultés. A ses côtés. Bavardant sur les marches. mais nous connaîtrons aussi des moments de bonheur. les barrios vont vraiment commencer à vivre et tu n'es pas prête pour affronter cette violence.Bien sûr que oui. des bordels et des saloons qui bordaient la rue Corrientes. Au grand soulagement de Krissoula. Ce geste affectueux les réconforta toutes les deux.. nina. leurs enfants accrochés .Je suis désolée. mentit Krissoula avec un sourire encourageant. Elles pénétrèrent dans La Boca. assura Krissoula. Dépêchons-nous d'avancer. elles affronteraient cette existence effrayante avec un courage toujours renouvelé. mais elle ne se plaignait pas. Pourquoi avait-elle convaincu Sofia d'enfiler leurs plus jolies robes avant d'entrer dans la ville ? Elle avait dû être folle. déclara Sofia en séchant ses larmes. Sofia avait été affolée par les prostituées à peine vêtues qui se promenaient dans la rue ou se penchaient aux balcons. le quartier qu'occupaient autrefois les premiers colons espagnols. Elles marchèrent dans des ruelles qui se ressemblaient toutes. Les pieds de Krissoula brûlaient de fatigue et elle regrettait de ne pouvoir enlever ses escarpins à hauts talons et avancer pieds nus. il faut dénicher un endroit confortable pour passer la nuit. interpellant les hommes. Dans quelques mois. Est-ce que tu me pardonnes? Krissoula l'aida à remonter sa jupe et la serra dans ses bras. Je ne sais pas ce qui m'a prise. Remonte donc ta jupe comme moi. Non seulement nous survivrons. Tant qu'elles resteraient ensemble. Anciens hôtels particuliers des familles les plus fortunées. En cette fin d'après-midi d'octobre. . mais qui avait sombré dans la misère.

C'était une des coutumes de son peuple. avaient échoué dans ces quartiers misérables. De plus. leurs pétales rouges se répandaient sur le sol comme des gouttes de sang. car elle était certaine qu'on la rejetterait. Deux vieillards élevèrent la voix et elle fut émue de reconnaître ce langage qui lui était si familier. moins chanceux. respira la bonne odeur anisée de Yaguardiente. des vieilles femmes apportaient des seaux pour acheter de l'eau au chariot-citerne. Dans les cours intérieures séchait le linge. Krissoula se souvint qu'on lui avait parlé de trente-cinq mille Irlandais réfugiés dans la seule province de Buenos Aires. les gitans espagnols la considéraient comme une étrangère.à leurs jupes sombres ou jouant dans le caniveau. fallait-il même payer l'eau. En passant devant la porte ouverte d'une taverne. mais au lieu de ralentir. Des gitans ! Elles passaient dans le quartier réservé aux gitans. ces gitans des barrios devineraient aussitôt qu'elle . Le barrio suivant. était plus petit et moins peuplé. une gitane respectable ne voyageait jamais sans la présence de son père ou d'un proche parent mâle de sa famille qui la protégeait et défendait son honneur. et entendit les accords langoureux d'une guitare. Elles entrèrent ensuite dans le barrio des Irlandais qui avaient fui leur pays pendant les famines. Krissoula en fut effrayée : dans cet endroit de misère. Krissoula encouragea Sofia à presser le pas. Elle savait que la tribu Ballardo n'avait plus prononcé son nom depuis son départ. aussi démunis qu'à leur départ d'Irlande. oubliant les ampoules qui lui brûlaient les pieds. Elle ne voulait pas leur demander de l'aide. d'autres. Depuis son mariage avec un gorgio. cette denrée si précieuse ? L'argent qu'elle avait cousu dans sa robe après avoir vendu les deux chevaux volés durerait moins longtemps que prévu. On avait essayé de rendre le quartier plus attrayant en plaçant des géraniums devant les sévères fenêtres grillagées. Desséchés par la chaleur. comme si elle était morte. Elle devait trouver un travail sans tarder. En la voyant seule. Krissoula aperçut des casseroles en cuivre accrochées aux murs. Des hommes jouaient aux dés ou aux cartes à même le sol et au fond d'un cul-de-sac. formé de deux pâtés de maisons. des parieurs assistaient à un combat de coqs en criant leurs encouragements. Dans une autre ruelle. Devenus fermiers ou bergers dans la pampa. les plus travailleurs avaient réussi à se forger une vie meilleure en Amérique du Sud .

sale gitane ! siffla Sofia. aspirée dans un grand trou noir de solitude. oubliant l'insulte de Sofia. Je vous en prie. une piécette d'argent.Bien sûr ! Quand j'étais petite. . la Reine du flamenco. fais-nous l'honneur de dîner avec la tribu des Reyes ce soir. elle était comme marquée au fer rouge ! Des enfants nus. cousine. Avec leurs jupes brodées de fleurs et leurs jolis châles à franges. une gitane espagnole. avec de grands yeux noirs et des cheveux fous. Une petite pièce et je vous révélerai des merveilles.Ne me touchez pas. tremblant de la tête aux pieds.Voulez-vous que je vous lise l'avenir. Qui était-elle vraiment devenue ? Krissoula Ballardo. mes petits ont faim et je suis enceinte. gentille dame ? Voyons si les lignes de votre main sont aussi chanceuses que votre joli visage. Lorsqu'une des femmes aperçut les deux étrangères. Krissoula se demanda si un jour elle trouverait elle aussi une famille. . Qui parmi nous ne connaît pas le célèbre Ricardo ? Viens. jouaient avec un chiot dans une cour. insista la gitane d'un air espiègle en tripotant le baluchon de Sofia. tandis que leurs mères plaisantaient en préparant le repas autour d'une marmite en fonte. Tu as peut-être entendu parler de lui sur le vieux continent ? . Allez-vous-en ! . qui avait enflammé les aficionados des deux continents ? La veuve du gorgio Miguel ? Ou la maîtresse répudiée d'Esteban de San Martin.Allez-vous-en ! rétorqua Sofia en retirant brusquement sa main. mais nous sommes encore plus pauvres que toi. Le cœur lourd. elles semblaient arriver tout droit d'Andalousie. gentille dame.Oui. qui l'accusait de trahison et d'être presque mort par sa faute ? Un sentiment de panique la prit à la gorge : elle se sentait désemparée. s'empressa d'intervenir Krissoula dans un dialecte gitan qui ne différait que légèrement de celui de la diseuse de bonne aventure.Allons. . . il était la vedette de toutes les foires de chevaux.avait un passé honteux et il serait inutile d'essayer de leur mentir. un endroit où se sentir chez soi.. Il y a toujours de la nourriture pour nos frères de sang et même un endroit dans la cour pour dormir. toi et tes enfants. elle s'approcha d'un pas dansant et se plaça devant Sofia.Que sainte Sara te bénisse. Femme seule.. cousine. .Mais tu es gitane ! s'exclama celle-ci. . . ravie. Mon oncle est Ri-cardo Ballardo.

à mon avis. Mais. .Krissoula. Es-tu d'accord ? Craignant les ombres malfaisantes qui s'allongeaient entre les maisons sous le ciel obscur. En traduisant. cousine : celui d'avoir un mauvais goût en ce qui concerne les hommes. Voilà pourquoi j'ai été bannie.. C'est absurde ! Mais viens tout de même avec moi. petite. Tu as besoin d'un bon repas et d'une longue nuit de sommeil. Elle nous invite à dîner et à dormir dans la cour.Allons-y. Je ne veux pas mentir : j'ai été bannie de la tribu de mon oncle en Espagne.Rien qu'on puisse aussi facilement pardonner. Et mon amie ? . et voici mon amie Sofia.. Tu n'as pourtant pas l'air d'un danger public. Bien qu'elle te fasse peur. malheureusement. . Dis-lui que je la remercie pour son invitation et que j'accepte avec reconnaissance. mais elle m'avait fait très peur. Ce rebondissement inattendu lui avait remonté le moral ! Une lumière brillait enfin au bout du tunnel. . n'aie crainte. dit la gitane. Tout valait mieux que de rester dans ces rues infestées de vermine. Enchantée. Mon mari et mes frères seront peut-être un peu réticents. car l'amitié n'est-elle pas la plus grande richesse au monde ? .Il se fait tard. Krissoula traduisit la réponse de Sofia. As-tu tué un homme ? Volé une de tes cousines ? Dormi avec le mari de ta sœur ? Ces taquineries firent sourire Krissoula.Attends ! lança Krissoula en la voyant s'éloigner vers la cour.Merci. attendrie par le joli minois de Krissoula. Je m'appelle Caria Valde. mais je dois t'apprendre qui je suis avant d'accepter ton invitation.Suivez-moi. Sofia. . Préférer un Blanc amorphe à l'un de nos beaux gitans au sang vif. J'ai commis la bêtise d'aimer un gorgio et de l'épouser.. Krissoula essaya de rassurer son amie : . tu ne voudras peut-être plus de moi. et vous ? . et lorsque tu le sauras..Bannie ! Mais pourquoi ? s'étonna la gitane. et je veux que nous soyons à l'abri ce soir. La gitane adressa un clin d'œil taquin à Sofia qui manqua de s'évanouir.Alors tu es en effet coupable d'un grave péché. mais j'en toucherai un mot à mon père. . Sofia se signa. elle va sûrement refuser. qu'elle t'accompagne.. et présente mes excuses à cette femme que j'ai insultée tout à l'heure.Si cette gorgio au visage pâle veut bien partager le repas des « sales gitans ». cette femme est gentille. .

señor Reyes. Armando Reyes avait été jugé digne de demeurer indéfiniment à la tête de sa tribu. échangeant blagues et plaisanteries. Avec un sourire. l'anneau de chef de tribu à l'oreille. Mais tel Ricardo Ballardo. un gitan devait prouver sa sagesse et son habileté à guider les siens à travers les épreuves. Armando Reyes.Bienvenue. Elles viennent du vieux continent. musclé et son visage ouvert prouvait sa générosité. où sont les hommes de votre famille ? Je serais heureux de parler du vieux pays en buvant un peu de vin. De taille moyenne.Dites-moi. il était large d'épaules.Vous honorez vos hôtes par votre beauté. . Caria mit fin au suspense : . Ses yeux verts ressemblaient à ceux de Caria.Papa. Krissoula et Sofia. Les gitans appliquaient la démocratie avec réussite et les décisions importantes étaient votées lors d'un Conseil des Sages. n'est-ce pas merveilleux ? Voici señorita Krissoula et son amie gorgio. señorita Krissoula. mais leurs bonnes manières les empêchaient de demander qui elle était. doña Sofia. répondit le vieux gitan courtois. peu d'hommes gardaient longtemps cette distinction. le chef perdait aussi son autorité. Les gorgios évoquaient souvent les rois et les princes gitans. Pour rester à la tête de sa tribu. señorita Krissoula. Parmi les gitans. comme son oncle Ricardo. poursuivit Krissoula.L'hospitalité de votre fille vous fait honneur. Prenant le bras de Krissoula.s'ils avaient jamais existé . voici nos invitées de ce soir qui passeront peut-être la nuit avec nous. Caria les emmena vers les autres femmes qui les observaient avec curiosité.C'est un honneur.. Permettez-moi de vous présenter mon père. . Lorsque le danger disparaissait. Parmi eux se trouvaient plusieurs beaux gitans à la démarche altière qui dévisageaient Krissoula d'un œil admiratif. . mais ceux-ci . murmura Krissoula en esquissant une révérence respectueuse car il portait. . Krissoula devina qu'il devait être forgeron. . Un à un. Son ventre arrondi tendait le velours côtelé de son pantalon. les hommes de la tribu des Reyes rentrèrent à la maison.appartenaient désormais au passé. señor Reyes.

Armando et Caria veilleraient sur elle. . nous avons dû quitter les terres qui nous ont vus naître et voyager sans cesse de par le monde. Gentiment. assaisonné d'oignons. pouvons-nous rejeter une sœur de sang qui n'a personne pour la défendre.. . du pain croustillant et du vin contenu dans des gourdes en cuir. Mais les gitans exilés en Amérique du Sud sont tous des bannis. ajouta-t-elle en faisant un clin d'œil à Caria. mes fils. mon amie. Joaquin et Leonardo qui dévisageaient Krissoula comme si elle était une statue en or massif! Mais d'autres l'observaient avec méfiance et Krissoula en fut désolée.La gorge nouée. recouverte d'un plaid jaune et vert. Je vais lui chercher une couverture. . mais dès qu'Armando ne serait plus. Mais je ne suis pas seul à décider. mais dans les marmites des gitans mijotaient de délicieux ragoûts. la viande d'un animal volé est toujours meilleure. Franco. ni de nourriture pour se rassasier. Mais regarde ton amie. soupira-t-il. Après avoir installé Sofia entre les enfants de Caria.. qu'elle commence une nouvelle vie dans le barrio des gitans. n'est-ce pas ? De même que nos cousins les juifs. Si tel est son désir.Pauvre enfant. amusée. n'est-ce pas ? rétorqua Caria. Sachant cela. Krissoula fut incapable de répondre : c'était la question qu'elle avait tant redoutée. je dis que ce serait injuste ! Je propose de l'accueillir parmi nous. Armando Reyes. de persil et de piments variés.Evidemment. sa situation se révélerait délicate. Qu'en dites-vous. soupira Krissoula en se tapotant l'estomac. et notamment les trois jeunes frères de Caria. elle sut qu'elle devait rester sur ses gardes. De l'agneau aussi tendre ne peut qu'avoir été volé. Rassasiés. mes cousins et mes frères ? La plupart des compagnons d'Armando approuvèrent vigoureusement. Pour l'instant. En tirant sur . Krissoula rejoignit sa nouvelle amie près du feu. Dieu sait ce que les autres misérables des barrios eurent à manger ce soir-là. Caria lui demanda la permission de parler à sa place et expliqua à son père les malheurs de sa nouvelle amie. parce qu'elle a aimé un homme qui n'était pas des nôtres ? Moi. comme cela a dû être affreux. avec des boulettes de farine cuites. De l'agneau à l'ail.Un vrai festin. Instinctivement. les journées sont plus chaudes que l'enfer mais les nuits restent froides. les gitans plaisantaient en riant autour du grand feu de bois dressé au centre de la cour. elle dort à poings fermés.

. D'amants oubliés. . .Et avant ? . les Bal-lardo. Les endroits changent. tandis que d'autres jouaient de la guitare en chantant : Quand je joue de ma guitare Je me retrouve à la maison Dans les prés de Séville. mais jamais les chansons. Et tu en as jeté la clé. Ma famille.Je suis souvent passée par là ! . tel l'oiseau prisonnier. Krissoula ? Depuis combien de temps es-tu en Amérique du Sud ? . Comme un vin capiteux. Est-ce que le vieux pays te manque.Depuis l'automne dernier. dans les collines de Grenade. Maintenant. Caray.leurs pipes. Je chante ma tristesse. avec des plafonds voûtés et des portes comme il y en a dans les palais . gitane. Tu l'as mis dans une cage. gitane.La maison de mon oncle Ricardo est la plus imposante des grottes gitanes. Penses-tu à moi? Ou as-tu trouvé d'autres lèvres A embrasser d'amour ? Et un autre cœur A emprisonner sans pitié ? . murmura Caria en écoutant chanter son frère Franco qui ne quittait pas Krissoula des yeux. Quand les nuits sont longues. Je respire le parfum des roses Et je me souviens de toi De tes baisers d'amour Qui ont volé mon coeur. de mort et de désarroi.J'habitais surtout l'Espagne. certains hommes parlaient avec nostalgie du passé. tes yeux sombres Brillent comme des étoiles ! Et tes lèvres sont rouges.. passait beaucoup de temps dans les grottes de Sacro Monte.Des souvenirs de notre Espagne bien-aimée. de jalousie et de trahison.

» . je me suis retrouvée en train de danser. Un soir. car elle dansait le flamenco comme personne. « En vérité. Le mouvement de ses mains traduisait les malheurs du monde. ma pauvre chérie. assis près du feu. je ne me reconnaissais plus. Je me souvenais de mon oncle Ricardo.. le flamenco ne s'apprend pas. On l'appelait la Grande. ou les joies de l'amour.As-tu appris à danser ? . nous voyagions à travers l'Europe avec les roulottes pour visiter les foires de chevaux. dans notre cœur. Caria.. Sa détresse lui poignardait le cœur et elle s'éloignait du feu avec un regard qui aurait fait pleurer une pierre. Nous avions même une cheminée. Lorsque j'étais seule. Sur les murs passés à la chaux. coule dans nos veines. mon oncle chantait des cantes jondos désespérées et la tristesse enrouait sa voix..Un vrai cauchemar. En été. l'ambiance était gaie et le vin coulait à flots . Ma tante se souvenait alors de leurs trois enfants décédés avant même d'atteindre leur premier anniversaire. m'a dit Ricardo. L'amertume m'avait transformée. A mon avis. Il a aménagé cette grotte avec son père de ses propres mains. pendant que mon oncle Ricardo chantait. ma nièce. Je me souvenais d'avoir pleuré quand ma mère s'était enfuie alors que je n'avais que quelques mois. et de cette souffrance de ne pas connaître le sourire de mon père. avec tout le désarroi de son âme. Après que mon mari a été poignardé dans une rixe. laissant éclater ma détresse tandis que j'inventais au fur et à mesure les gestes qui exprimaient mes sentiments. « Certains soirs. comme le font tes frères ce soir... le flamenco vit en nous. et c'est ainsi que j'ai dansé pour la première fois. Le sol était plat. les spectateurs étaient transportés dans un univers différent où les couleurs et les sons étaient plus intenses que dans la vraie vie.Ta famille te manque. d'autres nuits. et en exprime les émotions les plus pures. entretenu avec soin par ma tante Isabella qui le balayait tous les jours et y répandait des herbes sèches pour rafraîchir l'air. Quand j'ai eu fini. je repensais souvent à ces journées d'hiver passées à Sacro Monte.Tu sais.. je n'avais nulle part où aller.des Maures. Ton cœur a dû se briser quand tu as été bannie. . Caria. Oh. .. je suis redevenue une petite fille. C'était merveilleux.. toute l'assistance avait les larmes aux yeux. Soudain. il naît dans notre âme. je n'avais jamais vu autant d'émotion . on suspendait de jolies casseroles en cuivre qui brillaient comme les tiennes. Il se mettait à chanter une ballade et ses frères prenaient leurs guitares pour l'accompagner. sirotant son aguardiente. mais nous passions les froides nuits d'hiver bien au chaud dans nos belles grottes.

gênée d'avoir monopolisé la conversation.. Tu sais bien que nous sommes d'affreux voleurs qui kidnappons d'innocents bébés gorgios et les envoûtons par notre magie noire avant de les dévorer. eux.. .Ce sera une joie.Bien sûr..chez quelqu'un d'aussi jeune. . protégée par ses cousins gitans ? La vie était trop courte pour qu'on s'attarde sur des malheurs. Les souvenirs de Sacro Monte m'ont remuée. . n'en parle à personne ! Si tu me trahis. Comme du bon vin. Krissoula. celle qui a dansé à l'opéra Florida. Peut-être un peu plus tard ce soir.. mais il y a un prix à payer pour mon silence et ce dîner. Elle ne pensait plus à sa vie en Espagne. Caria. sans souci du lendemain. Les gitans. Aucun Argentin respectable ne viendra chercher quelqu'un dans le barrio des gitans. mais permets-moi de me reposer encore un peu.. je te jure sur l'honneur de ne pas trahir ton secret. n'étaient pas aussi avares. je risque d'en mourir ! Il y a un homme. Qu'avait-elle à craindre. ajouta Krissoula. mais je t'en prie.Cela dit. S'il te plaît. .C'est vrai. Un jour.Ne t'inquiète pas ! lança-t-elle d'un air léger afin de rassurer Krissoula. . La Reine du flamenco. elle devait être versée avec enthousiasme et dégustée jusqu'à la dernière goutte. Krissoula s'éloigna de quelques pas pour être seule. pardon. acquiesça Caria en lui serrant la main. n'est-ce pas ? s'exclama soudain Caria. Krissoula sourit. . . de même qu'ils ne profitaient pas de la vie. danse pour nous. continua Caria.C'est toi qu'on surnomme la Reine. Caria fut surprise d'une telle frayeur chez la jeune femme. Les tristes gorgios versaient leur vin goutte à goutte dans des verres minuscules. Je ne voulais pas t'ennuyer avec mes histoires. Caria. un Argentin du nom de San Martin. Il n'hésitera pas à tuer pour me retrouver afin de se venger. qui va peut-être venir me chercher. mais à Esteban. la célèbre Krissoula Ballardo. tu seras la plus grande danseuse de flamenco de toute l'Espagne ! » Oh..

Les pickpockets et les maisons de passe lui reversaient un pourcentage sur leurs profits et Antonio était à l'origine d'un . señorita. mais elle baissa modestement les yeux et continua son chemin. et il lui faisait peur. ces compliments qui tournaient la tête des jeunes filles.Un ange. les hommes de Buenos Aires n'étaient pas avares de piropos. un chat tigré dans les bras. selon les serveuses de la taverne Cádiz. . Comme d'habitude. . mes amis.Vous devriez trouver quelqu'un pour vous accompagner. nous devons être au paradis. car je n'ai personne d'autre que lui. grâce aux amitiés nombreuses de Caria. Je vous ai déjà dit qu'il était dangereux de se promener seule à la tombée de la nuit. Comme leurs frères éloignés de la vénérable Espagne. il se tenait sur le pas de sa porte. un « parrain ». était un compadrito. un homme prénommé Antonio avait attendu son passage. Les compliments fleuris des jeunes gens qui bavardaient à l'angle d'une rue amusèrent Krissoula.Dieu me protège. lui avait gentiment indiqué le chemin le premier soir lorsqu'elle s'était égarée dans les ruelles sombres. Bonsoir à vous ! Une carriole remplie de planches de bois descendait la ruelle et elle traversa de l'autre côté. il contrôlait les autres habitants aussi. Elle passa rapidement devant une boulangerie. puisque voici venir un ange ! .27 . Il décidait des lois selon lesquelles on vivait dans son barrio et envoyait ses hommes punir ou récompenser en suivant un code de l'honneur qui lui était particulier. Ces deux dernières nuits. Il inclina la tête en la voyant. C'était lui qui dirigeait le barrio San Timéo. Manolito ? Tu racontes n'importe quoi. son cœur battant un peu plus vite.Caramba. fumant un cigarillo. Une femme respectable s'en réjouissait mais ne répondait jamais à leurs flatteries. La plupart des jeunes gens qui y habitaient lui étaient dévoués corps et âme. Par l'intimidation. à quelques mètres de la taverne où elle avait trouvé un emploi de danseuse. un vieil homme aux cheveux blancs avec un ventre rebondi. Encore deux ruelles à traverser et elle entrerait dans le barrio San Timéo. et il les commandait comme un général ses soldats. mais une déesse gracieuse qui nous rend visite. señor Méndez. Son propriétaire. Ce n'est pas un ange. Antonio Malvado.

Krissoula priait pour qu'il se lassât d'elle et s'intéressât à une autre. de sentir ses mains sur son corps.Votre beauté fait pâlir les étoiles. Lorsqu'il sortit de la pénombre et s'inclina. avec sa silhouette fine et racée. Antonio Malvado l'attendait à l'angle de la ruelle. Une cape doublée de satin pourpre pendait d'une épaule et il avait incliné son chapeau à bord arrondi sur un œil. La lune se cache derrière un nuage. deux de ses compagnons se poussèrent du coude. L'idée de partager son lit. señor. il portait une fleur à la boutonnière. tremblant pour sa vie. vêtu d'un pantalon noir et d'une redingote épaulée. ce qui accentuait son air menaçant.Vous êtes trop bon. Antonio avait dû souvent répéter son compliment devant un miroir. murmura-t-elle. elle crut s'évanouir de peur. gênée de ne pouvoir rivaliser avec vous. Je ne mérite pas une telle attention. il avait remarqué Kris-soula. Face à cette cour assidue. alors qu'elle aurait voulu passer inaperçue. elle savait comment ils traitaient leurs compagnes. Ils profitaient du corps d'une femme et lorsqu'ils en avaient assez. Ayant côtoyé ce genre d'hommes à Barcelone. Si Antonio apprenait que la célèbre Reine du flamenco se cachait dans les barrios de Buenos Aires. il détiendrait un formidable moyen de pression et l'obligerait sans aucun doute à devenir sa maîtresse. mais Krissoula avait trop peur pour lui montrer son mépris. Il la détailla d'un air insolent : . . Malheureusement. retirant son chapeau. elle ajusta son châle sur ses épaules et se rapprocha de lui en gardant les yeux baissés. Krissoula éprouvait un grand malaise. Le désir qui brillait dans son regard sinistre lui donnait froid dans le dos. Sa chemise blanche à jabot tranchait sur cette tenue sombre. Derrière les murs épais de son vieux manoir rue Pajaro. Parce qu'il profitait de la misère des autres pour mener une vie luxueuse. Comme prévu.grand nombre de cambriolages dans les quartiers chics de Buenos Aires. elle le méprisait. « Quelle malchance ! » soupira-t-elle. . la dégoûtait. et depuis deux jours il choisissait une rose jaune en l'honneur des yeux topaze de Krissoula et de la robe jaune qu'elle portait pour danser. il vivait dans un luxe opulent tandis que ses gens souffraient de la faim et de la maladie. Derrière lui. Il était certes séduisant. señorita. Les genoux tremblants. Tel un dandy. la rejetaient en faveur d'un visage plus jeune et d'un corps neuf. mais elle n'était pas attirée par lui.

N'as-tu pas peur d'être dehors. n'est-ce pas. je veux que vous suiviez cette fille quand elle quittera le Cádiz à l'aube.San Timéo n'est pas un endroit où les femmes peuvent se promener seules. Qu'en dites-vous ? .C'est très généreux. Este-ban avait toujours eu une odeur merveilleuse. est toujours plus forte que la peur. Veuillez m'excuser. Antonio n'avait pas l'intention de laisser tomber Krissoula Ballardo . Il empestait l'eau de Cologne. señor. Maudite fille ! Pour qui se prenait-elle. N'ayant pas l'habitude d'être repoussé. puis vous ramèneront chez vous. Je . le réjouissait. señor ? Et une malheureuse veuve comme moi doit manger. José. Ils vous accompagneront au Cádiz chaque soir. La faim. dit-il d'un ton mielleux en admirant la beauté sauvage de l'étrangère. d'affaiblir une à une les défenses de sa proie jusqu'à la mise à mort inéluctable.Nous devons tous surmonter nos peurs. L'argent que je gagne en dansant me nourrit. mais je ne puis accepter. se rappela-t-elle avec tristesse.C'est vrai. Je n'ai pas toujours été là où je suis aujourd'hui. mais je peux aujourd'hui aider ceux qui connaissent la même existence difficile. c'est aussi simple que cela. Jamais une femme ne s'était refusée à un compadrito. cette petite danseuse de rien du tout? Comment osait-elle défier le seigneur de San Timéo ? Mais cette réserve attisait son désir. . j'ai supporté la faim et la solitude. señorita. L'accueillante lumière qui s'échappait de la porte de la taverne brilla enfin dans le dédale des ruelles noires. comme vous. son corps voluptueux se tordant de désir.. autant que sa beauté. Elle fît un pas de côté et se dépêcha de contourner le pâté de maisons. l'implorant de la prendre. . Juan et José. . señor. Je ne vous connais pas et ce ne serait pas convenable. Permettez-moi de vous offrir la compagnie de mes deux hommes. Antonio s'assombrit en la voyant s'enfuir. il l'aurait dans son lit ! Il l'imagina étendue sous lui. d'une façon ou d'une autre. Moi aussi. petite ? Elle haussa les épaules.Juan. señor. pas si elle tenait à la vie ! . compris ? Je veux tout savoir sur elle : où elle habite et avec qui..Antonio Malvado l'empêcha d'avancer en se plaçant devant elle. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas bataillé pour conquérir une femme et la perspective de jouer au chasseur.

il sourit d'un air rusé. gorgio. « Tous les mêmes. elle doutait de pouvoir nourrir Sofia correctement. . l'avait quitté dans un moment de colère. envoûtant par sa grâce sensuelle et l'intensité des émotions qu'elle évoquait les hommes las qui buvaient leur bière.. elle trouverait toujours une autre taverne où danser. une mulâtresse au tempérament de feu. alors que la taverne était pleine de clients mécontents. Continue comme cela et je serai bientôt un homme riche ! Frottant ses mains potelées l'une contre l'autre. . son patron. Il laissa les deux ruffians dans la ruelle et se dirigea vers le Cádiz où l'on réservait toujours la meilleure table pour le maître de San Timéo. mais Luigi semblait l'avoir oublié. Elle avait accepté l'emploi à condition que son salaire augmentât en proportion des nouveaux clients. Il oubliait comment la jeune gitane.. mais seulement si j'y trouve mon intérêt. Avec ce que tu me paies. j'irai ailleurs enrichir quelqu'un d'autre. Depuis deux nuits.. en exigeant plus d'argent ! » Il oubliait la nuit où sa danseuse Florinda. . des voleurs.vous attendrai à la taverne. Krissoula en était dégoûtée : il la payait une misère et avec son salaire. elle ne désemplissait pas et Luigi. Les affaires marchent du tonnerre. songea Luigi. On a pitié d'eux. encouragée par Caria. on les embauche et voilà comment ils vous remercient... Luigi oublia combien il avait besoin d'elle et décida de relever le défi. Ils viennent pour te voir danser. Agacé par l'arrogance de cette fille. ces gitans... même un chimpanzé refuserait de faire des grimaces ! Je veux le double à partir de ce soir. Luigi da Costa ne cédait jamais aux menaces des moins que rien.J'ai l'intention de continuer. les poings sur les hanches. Il fallait dire ses quatre vérités à ce vieil avare et lui montrer qu'elle ne se laisserait pas avoir . et si tu refuses. se félicitait de voir les serveuses débordées s'agiter autour des clients.. Ne venez me voir que s'il se passe quelque chose d'important. Soula ! Bravo. La taverne du Cádiz était pleine à craquer. s'était alors mise à danser. répliqua-t-elle fermement. puisqu'on appréciait ses talents. mécontent.Bravo. et pas pour mon mauvais vin. ma petite. leurs plateaux remplis de bières et de verres de vin.

il devait mesurer ses paroles. à moins que tu n'augmentes mon salaire. c'est pour ça que je te paie.Se disputer est un mot un peu fort. notre belle Krissoula est une gitane.Tu ne travailles ici que depuis trois nuits et tu demandes déjà une augmentation ! J'en ai assez de tes exigences. excepté pour prélever sa part mensuelle des profits et boire une bouteille aux frais de la maison. ce qui n'arrange rien. A quel propos? . D'ailleurs. souvenir d'une rixe. n'est-ce pas. señor. Même sans cape ni chapeau. señor Malvado ! s'exclama Luigi d'un ton obséquieux. Vous savez comment sont les artistes. ma vieille ! Encore un mot et je te jette à la porte. . Maintenant tu vas la boucler. pas un imbécile : puisque Malvado s'intéressait à la fille. tu pourras gagner ta vie en écartant les jambes. Luigi. décidé à poursuivre leur querelle.Puisque c'est ton dernier mot. ils s'emportent pour un rien. mais c'est mon dernier soir au Cádiz.La ferme.La ferme ! Et ne viens plus jamais me donner des leçons. . car tu sais que ces jambes peuvent te rapporter gros ! . J'ai entendu que tu te disputais avec la danseuse. da Costa. mais tu ne le feras pas. le compadrito avait un air menaçant. espèce de diable ? Tu aimerais me flanquer dehors et engager quelqu'un pour me briser les deux jambes. Je n'y remettrai plus les pieds. avec ses traits anguleux et la cicatrice qui lui barrait le visage d'une oreille au menton. Tu es trop avide pour cela.Parfait. mais je veillerai à ce que tu ne touches pas un sou en les utilisant pour danser ! . mais en apercevant Antonio Malvado qui lui faisait signe d'approcher.Quel honneur de vous recevoir. rétorqua-t-elle en haussant les épaules. Va danser. adieu ! Elle pénétra dans la petite salle enfumée et Luigi la suivit. petite traînée. señor. je vais danser. Avant l'arrivée de Krissoula.. ces gens-là sont . Si tu quittes le Cádiz. le propriétaire blêmit.. imaginant son cadavre mutilé flottant dans les eaux sales du Río de La Plata comme ceux des autres malheureux qui avaient mécontenté Malvado. la gorge sèche.Jamais ! . .La gitane ? reprit Luigi. dit-il avec un sourire figé. Malvado n'était jamais venu à la taverne. .. nous savons tous les deux que tu es aussi content de me voir que si j'étais le diable.Ça te ferait plaisir. Luigi n'était. .

Pardonnez ma maladresse.. c'est promis. señor. Luigi.Je triplerai son salaire. vous allez voir. Nous avons discuté de son salaire. Cojo. .. le double. señor. J'avais l'intention de lui donner un peu plus car elle travaille bien. . il renversa la bouteille de vin.Je vous en prie. balbutia Luigi. cloué sur place par le regard de serpent du parrain. mais tout est rentré dans l'ordre : elle dansera dans quelques instants. . Le vin vermeil se répandit sur le sol et Luigi crut y voir son propre sang se déverser goutte à goutte. J'ai très bien compris votre message et vous avez raison d'être en colère.Quand ? . vous êtes bien entendu mon invité. Dans son affolement. mais je vais tout arranger. mentit Luigi. elle l'obtient.Cela me semble tout à fait raisonnable. Ce que veut la fille. Regarde autour de toi.Je compte sur toi. Avec un juron. viens balayer tout ça. Gina ! Apporte tout de suite une autre bouteille au señor Malvado.intenables. Sais-tu nager. mon gros ? . Ce serait peut-être une bonne idée d'augmenter mes tarifs et d'engager la jeune fille pour mon plaisir personnel.. as-tu déjà vu autant de clients dans ta taverne ? Les affaires sont meilleures depuis l'arrivée de Krissoula. je dirais même meilleures de cinq cents pour cent! D'ailleurs.Je lui ai dit que je réfléchirais.. n'est-ce pas. . Je veille au bonheur et au bien-être de cette petite et ça m'ennuierait beaucoup si elle était malheureuse ici. Malvado repoussa sa chaise afin de ne pas tacher son pantalon neuf.Bien sûr. Si vous voulez bien m'excuser. mais elle m'a demandé le double. . señor ! . je le jure sur la sainte Madone ! . j'ai du travail.. señor ! s'écria-t-il.Elle voulait plus d'argent. Qu'en penses-tu ? A moins que tu ne préfères prendre une leçon de natation.Et la señorita ? . poursuivit Malvado en pointant un doigt menaçant en direction de Luigi.Vous serez payé demain matin. Passez un agréable moment... je me demande pourquoi ton paiement du mois dernier est en retard. Luigi s'était penché en avant pour convaincre Malvado et d'un geste maladroit.. imbécile d'estropié. señor. c'est clair ? . Luigi ? Et je ne doute pas qu'un homme d'affaires avisé comme toi s'est empressé de le lui accorder. .

Vermine ! Je ne te paie pas pour contempler les jolies filles. il clopina jusqu'à Malvado. le regard de l'adolescent se brouilla de larmes. l'homme à tout faire. La sueur dégoulinait comme s'il avait pris un bain et il avait envie de vomir. Krissoula remonta ses jupons pour révéler des jambes élancées qui tapaient par terre ou virevoltaient dans des escarpins de satin écarlate. traînait près d'une porte en regardant Krissoula d'un air absorbé. où il entreposait la marchandise et passait ses nuits. . Luigi se mit en colère. incapable de s'appuyer sur la jambe gauche. Ses boucles d'oreilles scintillant dans la lumière des bougies.La gorge nouée. Lorsque les guitares entonnèrent le premier morceau et qu'elle leva les bras dans un mouvement gracieux. Luigi se réfugia dans son sanctuaire au fond de la taverne. . Le visage crispé par la souffrance. Pour se venger de l'humiliation que lui avait infligée Malvado. Remarquant l'admiration du garçon. Va nettoyer les saletés sous la table du señor Malvado avant qu'il nous envoie tous les deux au fond de La Plata ! Le jeune homme mince se leva avec difficulté. il donna un coup de poing à la tempe de Cojo qui s'écroula. Cojo.

Un jour. et des vieilles femmes vêtues de noir se rendaient à la première messe de la journée. Krissoula était épuisée. Pendant des heures. Un cri de bébé éclata et Krissoula se souvint du petit Nicki. les jeunes enfants se mettaient à jouer et à courir. Ce jour-là. une fille du diable. elle se demanda combien de temps elle parviendrait à soutenir ce rythme. muchacho ! lança-t-elle heureuse de le voir sourire à son tour. Quelques fêtards rentraient chez eux. elle serait morte. Promettant une nouvelle journée chaude et humide. Elle faisait de son mieux afin de leur plaire mais le flamenco exigeait qu'elle s'y abandonnât corps et âme. Dans les cours. comme celle d'une marionnette en bois. ses tristesses et ses joies. . le soleil levant éclairait les ruelles sombres de Buenos Aires. Les ruelles étaient presque désertes à cette heure matinale. pensant probablement que la jeune femme avec cette robe éclatante était une catin. ou trouverait un compagnon tel Hector pour vider les poches des passants comme elle l'avait fait à Barcelone. elle aurait brûlé tout son passé. Alors sa danse deviendrait aussi vide qu'elle.. il fallait danser ou se vendre. et lorsque le dernier accord de guitare vibrait dans la salle silencieuse. En rentrant d'un pas lent au barrio des gitans. elle salua les guitaristes Andres et Jésus. les clients du Câdiz l'avaient applaudie en criant leurs encouragements.. et elle n'aurait plus de souvenirs où puiser son inspiration. physiquement et moralement. elle n'aurait plus rien à donner. jour de repos. Krissoula se retrouvait vidée de toute son énergie. des coqs chantaient. des vaches beuglaient leur impatience. son corps endolori d'avoir dansé toute la nuit.28 A l'aube.A demain soir. elles lui jetaient des regards mauvais et se signaient. Krissoula frémit : elle danserait jusqu'à son dernier souffle. Heureusement. . Un jour. Il valait mieux être une voleuse qu'une prostituée. Lorsqu'elles croisaient Krissoula. Quel soulagement ! Rassemblant ses affaires. le carillon de toutes les cloches de la ville lui rappela qu'on était dimanche. ainsi que le chanteur Francisco et accorda un sourire radieux au pauvre Cojo. Un chien affamé fouillait les détritus tandis que des chats se faufilaient dans l'ombre. les yeux rouges d'avoir trop bu. les barrios renaissaient à la vie . Peu à peu. mais que pouvait faire une femme dans les barrios ? Pour manger.

De la boulangerie de señor Méndez s'échappaient de bonnes odeurs de pain frais et de café moulu. . Malheureusement. son amie avait toujours de bonnes idées. signorina.Vous en êtes certain ? . mais les vole à ses voisines ! . .Merci. Contrairement à son habitude.Interroge plutôt cette voleuse de tortillas ! lança Delora. Krissoula avait faim. mais je crois avoir raison. Il vient de se cacher dans un cul-de-sac. Au détour d'une ruelle.Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda Krissoula sans comprendre. l'air furieux. ses cheveux n'étaient pas encore coiffés en un chignon sévère mais pendaient dans son dos. elle pressa le pas. Faites attention.Quelqu'un vous suit. Elle est tellement nulle qu'elle ne sait même pas préparer ses propres tortillas. elle s'aperçut que le vendeur d'eau n'avait pas tort : on la suivait ! Etait-ce l'un des hommes de Malvado ? Antonio avait-il lancé ses vauriens à ses trousses ? Lorsqu'elle fut certaine d'avoir semé l'indésirable. elle aperçut Giovanni. elle pénétra dans la cour des gitans. La belle-sœur de Caria lui faisait face. . Au lieu de rentrer chez Caria par le chemin habituel. Peut-être Sofia aurait-elle préparé le petit déjeuner comme Caria le lui avait appris ? Alléchée à la pensée d'une bonne omelette au chorizo. N'ayant rien mangé depuis le déjeuner de la veille. Elle avait l'intention d'en parler à Caria. jolie demoiselle ! Je vois que vous avez un admirateur ce matin.On peut toujours se tromper. Carla. elle zigzagua alors dans le dédale de petites rues.Que se passe-t-il ? demanda Krissoula en se plaçant à côté de Sofia. . ajouta-t-il en remplissant le seau d'une cliente.Je te répète qu'elle les a volées sous mon nez. il sourit gaiement. criait-elle. elle s'aperçut que les gitans étaient en effervescence : il s'était sans doute passé quelque chose de grave. . En croisant Krissoula. Les femmes apportaient leurs seaux pour acheter l'eau jaunâtre de La Plata. le vendeur d'eau qui traînait son pauvre cheval épuisé.Sofia ? s'étonna Krissoula. Sofia tremblait de la tête aux pieds. Debout près du feu. .Bonjour. ma belle enfant ! . . Très vite. les poings sur les hanches. Tu ne vas tout de même pas croire les balivernes de cette misérable gorgio ? .

chuchota Sofia. Tu es une petite prétentieuse. elle ne ment pas. tu nous parles comme si nous étions de misérables péones et toi une grande dame. cette menteuse croit pouvoir nous traiter de voleurs ! hurla Delora.Je jure que ce n'est pas vrai. . Elle s'échine bien plus que toi. qui as eu tort de les lui prendre sans permission. Elle est incapable de voler et de mentir. j'en ai préparé un tas pour ton petit déjeuner de ce matin.. C'est toi.Elles resteront toutes les deux. Hier soir après ton départ. Mon père et les sages du Conseil leur ont permis de demeurer parmi nous. j'espérais te faire une surprise ! A l'aube. . avec leurs visages sales et leurs haillons ! Tu devrais avoir honte. Delora.. Gorgio ou non. parce qu'on est des gitans. Saisissant un couteau. Krissoula rapportera assez d'argent pour elles deux. cette femme affreuse. Excuse-toi et tout sera oublié. Tu ferais mieux de retourner auprès de tes enfants : regarde-les. C'est mon amie et je crois à son innocence. Caria m'a appris à les faire. Elle fait de son mieux et elle progresse chaque jour. Delora. intervint Kris-soula.. alors que tu sais cuisiner. sinon.. C'est elle qui recoud nos vêtements et s'occupe des petits sans même qu'on le lui demande.Alors.Ça suffit ! gronda-t-elle fermement. va-t'en avec elle ! siffla méchamment De-lora. Je la connais depuis plus d'un an. Nous savons tous que tu es trop paresseuse pour nourrir ton mari et tes enfants. Elle ne s'en sortira pas comme ça. je les ai cuites et je les gardais au chaud pour ton retour.Vous voyez. Sans attendre.. Caria. Elle vit à nos crochets et nous arrache la nourriture de la bouche alors qu'on en a si peu. je sais la vérité.. . Personne ne veut d'elle ici. Elle a dû brûler ses tortillas et a volé les miennes pour les remplacer.. Puis je suis allée demander un peu de miel à Caria. Krissoula Bal-lardo. Caria se jeta entre les deux femmes et força Delora à lâcher le couteau. On en a assez de tes manières ! . mais quand je suis revenue. son mari et leurs enfants les mangeaient. paresseuse ! Et bientôt. J'ai vu Sofia préparer ses tortillas hier soir. Qu'elle s'en aille ! . Cesse donc de critiquer Sofia pour qui cette vie est nouvelle. Certains d'entre nous ne t'apprécient pas non plus. insista Caria. Parfois. Delora ! Occupe-toi de tes gosses et que je ne t'entende plus attaquer Sofia. parce que tu adores le miel avec tes tortillas.Moi. . . elle le brandit sous le nez de Sofia qui poussa un cri de terreur. je pars avec elle.Si Sofia part. les pauvres mômes. m'excuser auprès de cette vieille chèvre ! Jamais ! Quoi que tu dises.

. . dis quelque chose. Delora songea qu'il valait mieux se taire.Sinon je dirai à mon frère de te battre.bravo ! Dans quelque temps. je n'ai rencontré que peu de personnes qui avaient le don de voir l'avenir. crois-moi ! la rassura Caria. Après réflexion. Tu as gagné et personne ne croit une seconde que tu as volé quoi que ce soit. Viens. Sofia. . Krissoula ? . .. sinon je vais m'évanouir. Je sais que certains ici ne nous aiment pas. Ces taquineries tirèrent Sofia de sa torpeur.. venez les partager avec moi maintenant que les enfants de Delora ont dévoré les vôtres. On en meurt ! . La dispute est finie. Ceux-là se plaignent toujours. la superstitieuse Sofia se sentirait mieux. très chère. et Delora n'en fait pas partie. Je suis sûre que mes jambes ont rapetissé de deux centimètres et je meurs de faim ! Trouve-moi de quoi manger. affolée.Delora a peut-être raison. J'ai plein de tortillas toutes fraîches. ajouta-t-elle en secouant son amie. Sofia.Bien sûr. bégaya-t-elle. Sofia ? Est-ce que tu nous pardonnes ? Sofia ne répondit pas. ma Sofia ? murmura tendrement Krissoula. mais elle toisa Sofia d'un air si méchant que celle-ci blêmit une nouvelle fois.Elle m'a jeté un sort.. Ces ivrognes au Câdiz m'ont fait danser toute la nuit.Foutaises ! s'exclama Caria. Tout le monde sait ce qui arrive quand une gitane vous menace ainsi. il fallait du courage pour tenir tête à cette vieille sorcière que mon frère a épousée . Sofia.Qu'un mauvais sort te perde ! lança-t-elle à Sofia en serrant le poing. mais son regard vide prouvait qu'elle n'avait pas oublié le sort de Delora.. tu seras une vraie gitane. si les sorts de Delora sont aussi bons que sa lecture des lignes de la main. tu vivras jusqu'à cent vingt ans. allons chercher les tortillas de Caria et tu me montreras comment tu sais les cuire.. comme il aurait dû le faire depuis longtemps.Sinon quoi ? . . Allons.Qu'y a-t-il. Avec le temps. N'est-ce pas..Ne sois pas stupide. s'inquiéta Krissoula. pour n'importe quelle raison. . puis elle se détourna et partit la tête haute. Qu'en dis-tu. . Oublie-les ! Sofia. Elle m'a maudite et maintenant je vais mourir.

Ce fut seulement le lundi soir que Krissoula se souvint d'avoir été suivie. . Elle demanda à Caria de veiller sur Sofia et prévint son amie d'éviter Delora. puis partit d'un bon pas en direction de San Timeo et du Cddiz. Tandis qu'elle se préparait à quitter le barrio des gitans. elle se demanda si son ombre mystérieuse lui emboîterait à nouveau le pas.

des vieillards incontinents. Il se répandait dans le lait et les fruits non lavés. était son plus sûr serviteur. des dizaines de carrioles descendirent les rues d'un pas lent. et des nouveau-nés qui venaient à peine de goûter à la vie. aussi bien dans les barrios que dans les cours parfumées des riches quartiers. Une ombre invisible tout aussi dangereuse traquait les habitants de Buenos Aires. Heureusement. fils chéri ou petite-fille adorée. Méprisés par les autres communautés pour leur mode . comme le quartier juif. ne s'occupait ni des âges. ni les pêcheurs qui hantaient les quais sordides de la rivière. Certaines familles opulentes se réfugiaient même dans leurs estancias à la campagne en espérant qu'il les oublierait. dans un silence macabre entrecoupé de pleurs. Elles s'arrêtaient souvent en chemin et. le secrétaire personnel du Président et sa prostituée préférée . malheureusement. Parmi ses premières victimes se trouvèrent un lieutenant de l'armée et sa belle maîtresse . En une semaine. Celle-ci ne choisissait pas ses proies : elle s'attaquait aussi bien à des riches bourgeois qu'aux pauvres des barrios. il se tapissait au fond des puits creusés trop près des cabinets extérieurs. Sans le savoir. Moines et religieuses à l'abri des murs sacrés de leurs monastères n'étaient pas épargnés.une coutume du pays suivie par les riches et les pauvres -s'y jetaient à corps perdu. Krissoula n'était pas la seule à être prise en filature telle une criminelle. Invisible. Ceux qui se rafraîchissaient dans les eaux jaunâtres de la Plata . le vendeur d'eau. on ne pouvait l'éviter. aurait tué des milliers d'innocents. alors qu'elle se rendait à San Timéo pour danser.29 En cette chaude nuit d'été. une lingère mulâtre et une douzaine de dames de la haute société . Bientôt. de jolies femmes de chambre aux corps en fleur. ni des sexes. A l'heure où l'on diagnostiquait le premier cas de choléra. ils seraient guéris ou morts. le choléra. ce terrible ennemi. Le nom de l'assassin était connu et l'on craignait sa visite chaque été . transportant des cadavres enveloppés dans des linges blancs qu'on allait enterrer dans des fosses communes en dehors de la ville. des dizaines de personnes tombaient malades dans toute la ville. ce pauvre Giovanni. père ou mère. mais elle n'était pas humaine. Bien avant de quitter Buenos Aires à la fin de l'été. des familles en larmes contemplaient une dernière fois le corps d'un être aimé. les habitants des barrios gitans. étaient parfois épargnés.

. car il était évident qu'il s'était amouraché de la belle Krissoula et qu'il ferait n'importe quoi pour lui être agréable. tout en sachant qu'elle ne risquait rien grâce au beau Franco Reyes. Le rythme quotidien chez les gitans n'avait donc pas changé et Kris-soula quittait toujours ses amis au crépuscule pour revenir à l'aube. Mon fils Franco va te surveiller pendant quelques jours. Aussitôt. Avec des résultats surprenants ! Ce matin-là. Selon la coutume. papa. ils vivaient en vase clos. ce sera un honneur de rendre service à la señorita. Le garçon et ses amis l'avaient emmenée chez lui et les parents de la jeune fille avaient reçu la demande en mariage du prétendant.Tu es l'une d'entre nous. il lui avait donné la permission de partir. éreintée. Elle était encore suivie. mais ne put en parler à Caria que trois jours après la dispute entre Sofia et Delora au sujet des tortillas volées. sans écouter les exigences de Luigi qui insistait pour la retenir. Ce matin. ce qui leur permettait de rester plus longtemps indemnes. on vérifierait de . un beau gitan qui appartenait à un clan ami. il lui avait même dit de faire attention en rentrant chez elle et prêté une lanterne pour éclairer son chemin. Krissoula allait son chemin en sachant que Franco suivait l'homme qui la surveillait. depuis leur dispute. Krissoula. Caria avertit son père Armando qui insista pour prendre des mesures. Mais après quelques minutes de discussion. n'est-ce pas. Amusée. il est de mon devoir de te protéger. il cédait très facilement à ses exigences. le mépris des autres citadins leur sauvait parfois la vie. mais il fallut une semaine au jeune gitan pour lui mettre la main dessus. tapi dans la pénombre avec quatorze centimètres du meilleur acier de Tolède glissés à la ceinture ! Elle était impatiente de rentrer et de prendre part aux trois jours de festivités qui allaient commencer à l'aube. les Zambras. elle avait quitté le Cádiz plus tôt que d'habitude. Franco ? . Elle avait accepté. Le mariage serait célébré selon le rite gitan.. et tant que tu vivras au sein de ma tribu.. Alonso avait habilement « kidnappé» sa fiancée quelques jours auparavant. Ils avaient bien sûr accepté et fixé la date du mariage. D'un ton presque paternel. en lieu et place de la cérémonie catholique. répliqua Franco en rougissant et les autres éclatèrent de rire.Bien sûr. Par une curieuse ironie du sort. avec le mariage de la jeune Gina et d'Alonso. A la grande surprise de Krissoula.de vie différent.

A cause de Malvado. Une voix étranglée supplia Franco de l'épargner et d'emblée. C'est un ami qui travaille pour da Costa à la taverne. señorita. mon brave Cojo ? Celui-ci hocha la tête mais jeta un regard effrayé à Franco. Les paroles du garçon étaient presque incompréhensibles. puis commenceraient trois jours de fête. . Un rat noir s'enfuit en rasant les murs et elle aperçut deux hommes luttant dans la poussière. il ne me voulait pas de mal. la tribu de Krissoula Ballardo avait depuis longtemps abandonné les vieilles traditions gitanes pour des mariages catholiques. A quelques ruelles de chez elle.manière traditionnelle si la fiancée était encore vierge. . Pourquoi me suivais-tu ? . señorita.Lève ta lanterne pour qu'on voie son visage. Retroussant ses jupons. Dégoûté.. Franco se releva rapidement et essuya ses mains sur son pantalon avant de faire le signe de la croix.Non.Je t'en prie. Krissoula la reconnut. Il la regardait avec un air d'adoration si intense qu'elle comprit que Cojo était aussi amoureux d'elle que Franco. canaille ! siffla Franco entre ses dents serrées.Attends. si c'est l'homme que je crois. furieux. ne lui fais pas de mal ! . Je voulais.Pourquoi me suivais-tu ? Est-ce Luigi qui te l'a demandé ? . Krissoula entendit soudain des cris étouffés. craignant un coup de poing.Cojo.. elle courut vers les deux hommes en criant : .Bien sûr que oui. répondit Cojo en baissant les yeux. .Tu le connais ? rugit Franco.. Franco ! Je t'en supplie. je voulais vous protéger. . mais Krissoula avait l'habitude de l'entendre parler. Il est méchant et il a l'œil sur vous. Je vais t'apprendre à suivre une jeune femme innocente et à lui faire peur ! A cheval sur la poitrine de l'inconnu. Krissoula éclaira les traits déformés par un bec-de-lièvre du pauvre Cojo. dit gentiment Krissoula en lui tendant la main pour l'aider à se relever. Soulevant la lanterne. et elle était curieuse de découvrir cette nouveauté. . .Et pourquoi pas ? Cette canaille mérite une bonne leçon. En Espagne. il leva un poing menaçant.. n'est-ce pas.. .Je te tiens. Franco. .Alors pourquoi l'as-tu fait? ..

J'aurais perdu un ou peut-être même deux merveilleux amis qui sont les meilleurs gardes du corps au monde. dit Krissoula d'un air innocent. pauvre Cojo. afin de l'observer à sa guise. mais je ne veux pas voir son visage. Il souhaitait me protéger. Je ne comprends pas un mot de son baragouinage.Je ne pense pas. du fond du cœur. gêné. Krissoula avait envie de pleurer en songeant à ce qu'il avait dû souffrir pendant ces longues marches. Et merci pour cette charmante invitation. Pauvre.Alors il s'est jeté sur moi en pensant que j'étais un truand à la solde de Malvado ? . ça me couperait l'appétit.Est-ce que les autres seraient embêtés si j'emmenais Cojo ? demanda Krissoula.Voilà pourquoi Cojo choisissait toujours de balayer avant son spectacle.. . . on va rater le début de la fête. Les deux jeunes gens se dévisageaient comme des coqs prêts à se battre.. Cojo me racontait qu'Antonio Malvado est un homme dangereux et il craignait qu'il ne me veuille du mal. vexé. . Franco.Moi si. Si on ne se dépêche pas. affublé d'un pied-bot. rien que pour elle. avait de la peine à marcher et chaque pas lui faisait mal. Emue.Qu'est-ce qu'il dit? s'impatienta Franco. Afin de ne pas froisser leur amour-propre. J'en parlerai à mon père.C'est lui qui s'est jeté sur toi ? reprit Krissoula. Alonso et Gina se marient ce matin. tout comme toi. reprit Franco. mais il n'avait pas hésité à arpenter en silence les ruelles sombres. acquiesça Cojo. . il y aura tellement de monde qu'on ne le remarquera même pas. Ce pauvre enfant maladroit avait eu le courage de s'attaquer à un jeune lion comme Franco ! . il serait mort à l'heure qu'il est.Ce n'est pas la peine de rire. amusée.Je suis heureuse d'avoir pu empêcher le pire. répliqua Franco. Ce pauvre enfant. heureux. appuyé sur son manche à balai.On a perdu assez de temps comme ça. Krissoula redevint grave : .C'est ça. bien qu'il soit vraiment très laid. .Je comprends. . . Merci à tous les deux. . . Si c'était moi qui avais choisi de l'attaquer. si courageux. cousin.

C'est plutôt ce qu'en pense le patron qui compte. Nous allons beaucoup nous amuser. mon ami. Krissoula rentra chez elle bien protégée.Parfait ! Allons-y ! Flanquée de ses deux amis. expliqua-t-elle. José ? .H y a un mariage chez les gitans aujourd'hui. il va être très désagréable mais on n'a malheureusement pas le choix. . Il faut aller le prévenir au plus vite. alors qu'elle lui refuse ses faveurs. Krissoula? .. des danses. . et plein de bonnes choses à manger.Qu'en penses-tu. . . Lorsqu'ils disparurent au détour d'une ruelle. C'était pourtant impossible de voir en Cojo un rival : il ressemblait à la gargouille d'une cathédrale.. Si tu n'as rien de mieux. Elle se tourna vers Cojo et Franco fut attristé de deviner qu'elle tenait autant à l'un qu'à l'autre.Est-ce que tu danseras.. Il ne sera pas content d'apprendre que cette fille se pavane avec ses amis.. aimerais-tu te joindre à nous ? .Tu as raison. grommela José. . si tu es sûre que je ne dérangerai personne.Si on me le demande.Le gitan fit la moue car il avait compris qu'elle le réprimandait gentiment pour son manque de charité. Il y aura du vin. deux autres hommes sortirent de la pénombre. .Alors je viens.

Au menu : poulet et agneau rôtis.Ça suffit. señor Cojo. est-ce que Franco a une chance de gagner ton cœur ou le souvenir de cet Argentin. petite sotte ! Plus on est de fous. . . ajouta-t-elle.. reprit Caria. Installé près du feu.. fît Carla avec une jolie révérence. enchantée d'apercevoir enfin Krissoula. .Señorita Carla Valde. ses beaux cheveux retenus par un foulard. frérot ? Aurais-tu avalé un citron ? . prépare une tasse de café pour señor Cojo et une autre très sucrée pour mon cher frère. Caria. Il avait l'air aussi heureux que s'il avait découvert le paradis sur terre ! . On dirait qu'il a besoin d'une petite douceur ce matin ! Qu'y a-t-il. Il est si rare de trouver de vrais gentlemen prêts à aider une dame. cousine ! s'écria-t-elle. Armando Reyes prodiguait ses conseils entre deux bouffées de sa longue pipe. Il a déjà été amoureux des dizaines de fois mais jamais à ce point. les gitans avaient déjà commencé à s'activer. Caria. cousine ? On dirait un petit garçon à qui l'on a refusé une faveur. Sofia. J'espère qu'on n'y verra pas d'inconvénient. et nous savons tous que c'est toi qui le préoccupes. permettez-moi de vous présenter señor Cojo de la taverne du Cádiz ! C'était señor Cojo qui me suivait ces derniers jours pour me protéger.Installez-vous en attendant que tout soit préparé. Krissoula pénétra dans la cour avec ses deux amis. je l'ai invité à prendre part aux festivités. Afin de lui prouver ma reconnaissance.Qui est ton nouvel ami ? . inquiète. veillait à la cuisson du repas qu'ils emporteraient pour partager avec leurs amis. Que lyi as-tu fait ce matin. Esteban. t'empêche-t-il toujours de dormir ? . surtout dans ces parages ! Elle lui offrit son plus beau sourire. ce qui ravit Cojo. grommela Franco en s'éloignant d'un air indigné. bœuf et plats de légumes frais achetés au marché.. . plus on rit. Sois sincère..30 Lorsque peu avant l'aube.Te voilà enfin. C'est un honneur de faire votre connaissance.Bien sûr que non.Quelle arrogance ! s'amusa Caria. . gitane. Cette vieille canaille de Luigi t'a laissée partir avant l'heure...Après bien des gémissements.

rapportant des bouquets plus exotiques les uns que les autres. ni Esteban.. petits coquins ! Elle brandit sa louche d'un air menaçant mais le petit Geraldo parvint à dérober une pomme de terre et s'enfuit en riant. Sous un ciel teinté de traînées rose et or. Des ceintures de cuir ou des bandeaux de satin entouraient leur taille et leurs pantalons disparaissaient dans des bottes de cavalier. les hommes ne m'intéressent pas.Tu as déjà dansé toute la nuit. Krissoula. n'est-ce pas.. les Reyes se dirigèrent en procession vers la demeure des Zambras.. mais n'en ayant pas trouvé dans tout Buenos Aires. D'ailleurs. mon amie. Une petite roulotte gaiement décorée emportait les casseroles et les plats de nourriture. ton amie maigrichonne. balançaient à leurs bras des paniers fleuris. Francesca. vêtues de leurs plus belles robes. merci bien ! Changeons de sujet. tandis que sa petite sœur trottinait derrière lui. le pouce dans la bouche. les gitans avançaient en échangeant de joyeuses plaisanteries. nous serions déjà prêts à partir. les hommes étaient partis dans la campagne et avaient cueilli tout ce qui leur était tombé sous la main. hibiscus jaunes. sans oublier d'« emprunter » quelques fleurs aux plus beaux jardins de la ville ! Roses rouges. Si notre Delora était aussi active que Sofia. tressée par les enfants qui gambadaient autour de lui en poussant des cris de joie. œillets blancs et gardénias. Caria. ni aucun autre. Ni Franco. très chère ? Le compliment fit rougir Sofia et Caria la serra dans ses bras en ajoutant : .. avec des anneaux d'or aux oreilles. Elle est peut-être une gorgio. Ensuite. Au son des guitares.. Ils m'ont causé assez de soucis comme ça. tandis que les gitanes. mais elle fait de son mieux pour s'intégrer parmi nous. branches de bougainvillées pourpres. pelant des oignons jusqu'à en pleurer. Les hommes avaient enfilé leurs belles chemises blanches à jabot et certains arboraient des gilets brodés de couleurs vives. s'il te plaît : comment puis-je faider ? . Si tu souhaites me faire plaisir. . tu iras te changer pour le mariage.Je te l'ai déjà dit. Même mon père n'est pas avare de compliments en ce qui la concerne. Même le petit âne qui tirait la roulotte portait une guirlande de pâquerettes autour du cou. Sofia a travaillé comme quatre. La fleur traditionnelle des mariages gitans était celle des amandiers. Geraldo. jasmin fragile.Je l'aime beaucoup. avale un peu de café chaud et repose-toi quelques instants.

fut présentée par señor Zambras avec le respect dû à une reine. murmura Caria à Krissoula. Emue. . elle va l'enfoncer entre les cuisses de la pauvre Gina. et tu te dis gitane ? . Et qu'arrive-t-il si la malheureuse n'est plus vierge ou si elle a perdu sa virginité par accident ? . Caria. En un mot. elle perdra sa virginité et le mouchoir sera taché de sang. Krissoula.Je pense comme toi. La pauvre Gina n'aurait pas cette chance. cousine. . Miguel avait été impatient et maladroit. Sofia et Cojo s'installèrent sur une couverture dans un coin de la cour afin d'assister aux festivités. C'est seulement ensuite que les fiancés seront mari et femme.. une vieille femme doit vérifier si la fiancée est vierge. Tu as vu le mouchoir blanc qu'elle tenait à la main ? Avec les parents comme témoins. suivie par la mère de l'adolescente et ses futurs beaux-parents. Si la petite est innocente. ce serait un massacre ! La famille du fiancé serait furieuse : elle prétendrait que le père de la jeune fille a essayé de se débarrasser de sa fille indigne en les humiliant et . Caria.La vieille sorcière est prête à faire son devoir. mais au moins ils avaient été dans l'intimité. C'est une coutume barbare qu'on ferait bien d'abandonner.Que va-t-il se passer ? demanda Krissoula. avant de proclamer le mariage. Est-ce qu'ils vont échanger des vœux ? . Krissoula se souvint de sa propre nuit de noces . Les anciennes façons sont barbares.Tu ne le sais pas.Excuse mon ignorance. Puis. Alonso et elle seront considérés comme mariés et nous fêterons Gina avec des fleurs et des chansons pour louer sa pureté. acquiesça-t-elle. niña ! Selon la tradition gitane. . intriguée.. tu ne trouves pas ? La vieille femme prit la fiancée par la main et la guida vers une chambre de la maison. devant un prêtre. Les parents du fiancé reçurent officiellement ceux de la jeune fille de quatorze ans. mais les Ballardo sont catholiques et nos mariages se passent à l'église. . Une vieille femme ridée. Tu sais combien la virginité est importante pour nous.Les Zambras accueillirent leurs invités avec des accolades chaleureuses. La pauvre petite est sur le point de s'évanouir. de grandes tapes amicales dans le dos et des sourires de bienvenue. Après avoir été présentés.Tu en as de la chance.Tu connais la fierté et le tempérament colérique des gitans. vêtue de noir.

. . Ses parents vont la féliciter. sans se lever.. ces belles chansons de mariage. cousine? taquina Caria en donnant un coup de coude à Krissoula.Ah ! les précieuses roses écarlates. Les couteaux seraient tirés et on se rappellerait de vieilles inimitiés. puis les nouveaux mariés seront mis au lit. Une heure plus tard. Heureusement. Tu devrais avoir honte. tandis que sa femme lui souriait d'un air fier. choquée par l'insensibilité de son amie. heureux mari. tu sais ! . la petite a remporté l'épreuve.. Une jeune vierge. le jeune couple rejoignit leurs amis. Caria haussa les épaules tandis qu'un homme se mettait à chanter : Sur le mouchoir blanc Des roses écartâtes Fleurs de l'innocence. J'espère qu'ils se dépêcheront de consommer leur mariage. .. Ils avaient le regard rêveur des amants et Krissoula sentit des larmes lui picoter les paupières. Les bras croisés sur la poitrine.Regarde. Avec un sourire espiègle. les invités poussèrent des cris de joie.Après un tel rituel. après plusieurs arboreas. Aïe ! Ce serait terrible. Cette jolie gitane -L'honneur de son père. n'est-ce pas. fit Caria.les deux clans en viendraient aux mains.Je n'en doute pas. Les guitaristes gitans entamèrent les arbóreas. mais en faisant onduler leurs bras et leurs mains en l'honneur de la jeune femme. il prit la main de la petite et lui donna deux légères tapes sur les joues tandis que la vieille sorcière levait le mouchoir afin que tous le voient. Mais nos hommes sont vigoureux. Je meurs de faim et l'on n'aura droit à rien avant qu'ils en aient terminé ! . . De la pureté. répliqua Krissoula. Car elle est belle Et elle sera ton bonheur. ils sortent déjà ! Le père de la fiancée s'approcha de sa fille.Caria ! s'exclama Krissoula. . Les parents entamèrent alors une danse gracieuse. laissant les époux seuls dans la chambre nuptiale remplie de fleurs. Souris. tandis que les quatre parents s'agenouillaient aux pieds de la mariée. le mari ne quittait pas des yeux sa ravissante épouse. on se demande comment le mari peut honorer sa femme. A la vue des gouttes de sang. Enchanté. Puis les parents escortèrent leurs enfants vers leur nouvelle vie.

nina. Leurs jupons se soulevaient. Toutes lui souhaitèrent une belle santé. Ils n'avaient même pas commencé. alors que tu aurais pu m'abandonner à la colère de don Felipe. . de lui lire les lignes de la main. mais elle est tout aussi belle.. Tu ne connais pas le malheur des infirmes car le Seigneur t'a donné deux pieds en bonne santé. tellement que le sol en fut jonché. Vêtues de couleurs vives. les hommes tournaient lentement autour d'elles. .La matinée était bien entamée et le soleil d'été frappait sans relâche. avec des regards.. La musique gaie donnait envie de danser et de taper des mains. Krissoula. du bonheur et de nombreux enfants.Je suis heureuse que tu t'amuses. Ce mariage est une merveille. arrogants. les invités pouvaient enfin s'amuser et donner libre cours à leur joie. Même quand j'étais chez les religieuses à l'orphelinat de San Ti-méo. dit cette dernière à mi-voix. A partir de maintenant. les gitanes ressemblaient à des oiseaux exotiques tandis qu'elles virevoltaient en claquant des doigts et en arquant leurs corps. Ce n'est plus la peine de s'inquiéter de l'avenir. La partie solennelle du mariage étant terminée. tout ira bien. tu verras ! Notre vie est plus difficile que celle que tu avais connue auparavant. lorsque Krissoula céda aux demandes de Cojo et accepta de danser. déliant les langues et rosissant les joues des hommes. voyante réputée.. Cojo et Sofia étaient fascinés.Je te remercie de m'avoir emmenée avec toi. la musique changea de rythme et les invités formèrent un grand cercle autour de l'épouse qui rougissait. découvrant des mollets fermes et de fines chevilles. La nuit venait de tomber et les étoiles scintillaient dans le ciel. Tous firent honneur aux plats succulents et les gourdes de vin passaient de main en main. En contrepoint aux gracieux mouvements des femmes.. . rendant la respiration difficile dans l'air humide.Je t'en prie. Je m'en souviendrai toujours. Sofia. elle aurait su que les mauvais moments n'étaient pas passés. Ravissante dans sa robe écarlate.Tu avais raison. . Elle aurait mieux fait de demander à la grand-mère Zambras. suppliait-il. Tu m'avais promis qu'il y aurait de bons et de mauvais moments dans notre nouvelle vie. Gina commença à danser et les femmes lui jetèrent des pétales de fleurs. Dès que le couple apparut. Mais Krissoula se trompait. les larmes aux yeux en regardant son pauvre pied. Ainsi... je rêvais de pouvoir danser et chanter comme les .

je ressemble à un clown et on se moque de moi. mon cœur danse avec toi.. Quand je chante. arqua son dos et les invités se tournèrent pour la regarder. demande donc à mon père. seulement pour toi. Mais lorsque tu danses. Je t'en prie. dit-elle en se dirigeant vers les musiciens. Car je ne te rejetterai pas. elle comprit soudain qu'elle avait toujours pris sa bonne santé pour un dû. Comme un truand. l'ami. Elle leva lentement les bras. Enfin. ses bras nus s'élevant vers le ciel étoile.Je vais danser pour toi. S'il te donnerait ma main ! Les paroles de la chanson étaient gentiment taquines et Krissoula souriait en virevoltant devant Cojo. Krissoula accepta de bon cœur. Tu crois que je ne t'ai pas vu Quand tu me suivais Dans les rues de Séville Mais j'ai aperçu ton regard sombre.. on dirait le coassement d'un crapaud et on ne comprend jamais ce que je raconte. dans ma tête. Cojo.. Quand je bouge.. Alors que je suis libre ? Ami timide. J'oublie que je ne suis que Cojo. alors que ses escarpins écarlates à hauts talons tapaient le sol en mesure.. rinfirme. Elle murmura quelques mots à l'oreille d'un guitariste et les notes d'un célèbre flamenco s'élevèrent au-dessus des rires et des bavardages. . Honteuse.autres. mais ma bouche maladroite et ma jambe ne m'obéissent pas. alors que c'était le plus précieux cadeau au monde. l'imbécile. . J'entends la musique dans mon cœur.. gitan Qui t'a trahi! Pourquoi me suivre en secret. Ton regard hante mes rêves. Ce devait être terrible de vouloir danser mais d'en être empêché. Beau gitan ! Un seul de tes sourires Vaut un millier de pièces d'or. danse pour moi. Krissoula. Ne sois pas timide.

Pendant ce temps. amis gitans ? Vous avez dû oublier de m'envoyer une invitation. . Les poings sur les hanches. amusante. la foule s'était tue. Des rustres avaient pénétré de force dans la cour et renversaient les guitaristes. Lorsque je te tiendrai dans mes bras Et plongerai dans tes yeux profonds.Tes sourires seront sereins. elle savait qu'elle était responsable de cette intrusion. envoûtée par la magie que Krissoula tissait avec chacun de ses mouvements. .. sensuelle. ce qui rendait Franco fou de jalousie. Taquine. c'était une chanson romantique idéale pour un mariage et Krissoula l'exprimait comme personne.Ainsi. Personne ne fête quoi que ce soit à San Timéo sans l'assentiment du compadrito ! Affolée.. ses hommes de main avaient déjà sorti couteaux et pistolets et ils n'hésiteraient pas à s'en servir. Elle venait à peine d'entamer le troisième refrain quand des cris l'interrompirent. Pire que tout. nous célébrons un mariage. car Malvado brûlait d'envie de la posséder. Malvado dévisagea l'assemblée avec dédain. Krissoula ne pouvait détacher son regard d'Antonio qui faisait penser à un vautour. Ses lèvres rouges souriaient à l'adolescent infirme et elle ne le quittait pas des yeux. Autour de lui.

j'y reste.J'y suis. et que ces bonnes gens et moi-même soyons contraints de te déloger par la force. Cela fait si longtemps. ses doigts se resserrant sur le poignard qu'il portait à la ceinture. n'est-ce pas. Zambras. hein ? Et ce qu'on ne te donne pas.Papa Severino ! s'exclama Malvado. sefior. .31 . J'espérais que les rumeurs à ton sujet étaient fausses. Je ne savais pas que tu étais ici. tu le prends.Si c'est cette femme que tu veux. Disparais. .S'il vous plaît. je ne veux pas créer de problèmes. Malheureusement. Tu es toujours le méchant petit garçon d'autrefois. Malvado. gitans. Pour rien au monde. señorita ? Le cœur de Krissoula battait si vite qu'elle craignait de s'évanouir. n'avons jamais permis que tu diriges nos vies et ça ne va pas commencer maintenant. Va-t'en. tu n'es pas le bienvenu ici ! . elle ne souhaitait le suivre. que j'obtienne ce que je désire. à moins bien sûr.Vous n'irez nulle part avec cette canaille. tu peux l'oublier. mais si elle restait. Se plaçant entre Krissoula et Malvado. Malvado. tu me déçois. Armando Reyes prouva par son geste qu'il protégerait la jeune femme et qu'il soutiendrait son ami Zambras. La señorita appartient désormais à ma tribu et elle est sous ma protection. . . Nous. n'est-ce pas? . lança une voix grave et Krissoula s'étonna d'entendre parler un homme qu'elle n'avait pas encore remarqué. Peut-être pourrions-nous discuter tranquillement dans la rue ? Une fois dehors. peut-être pourrait-elle pacifier Malvado par quelques vagues promesses et éviter un bain de sang ? . grommela le père Zambras. Il en faudra beaucoup pour me convaincre de partir. Elle n'a aucune envie de te suivre. j'espérais que tu avais grandi depuis les vieux jours et que tu serais digne d'être le compadrito de San Timéo. répliqua froidement l'inconnu. répliqua Malvado en regardant Krissoula qui frémit. une bataille sanglante opposerait les hommes de Malvado et les gitans. avant que je me mette en colère.Pas assez longtemps. décla-ra-t-il fermement.Retourne dans ta partie des barrios. Antonio. Malvado avait dû se lasser de ses compliments fleuris et décider de passer à l'action.

Tu as gagné. Un jour. . papa Rolôn.Très bien.Musique ! s'écria señor Zambras. puis ses épaules s'affaissèrent en signe de défaite. Severino. Ici. et ce jour-là. compris ? Notre ami commun a hésité à te tuer la première fois et il t'a laissé une jolie cicatrice en souvenir de votre rencontre. ma petite. ou mon neveu te tranchera le cou. dans celui des gitans. femme. Roberto. Personne ne remarqua Delora qui s'éclipsa de la cour et glissa d'ombre en ombre jusqu'à la ruelle. et d'une façon ou d'une autre. Soudain. . Je suis maintenant un vrai compadrito.. ses gardes du corps relâchèrent Malvado qui se brossa comme si leur contact l'avait sali.Dans le barrio.. il lança la fleur aux pieds de la jeune femme et s'en alla. ni de toi. se vantèrent de la leçon qu'ils auraient donnée aux hommes de Malvado s'il avait fallu se battre. Les uns et les autres montrèrent leur habileté à manœuvrer le .Je pars. querida.. .. Je te veux. Sommes-nous des trouillards pour laisser cette vermine gâcher le mariage de notre Gina? Aussitôt. le regard haineux. pas ici. On s'en va.. Krissoula piétina la rose sous les applaudissements de la foule. tes amis ont gagné pour l'instant.. Des jeunes gitans. Puis il saisit la rose jaune à sa boutonnière et se tourna vers Krissoula : . Sur un signe de tête de Severino. Furieuse. encouragés par l'admiration de leurs amies. pour cette fois. ni de personne. tu viendras me supplier de t'aider. . Juan ! Rangez ces poignards. moins que rien. mais je te promets que tu me reverras. Une fraction de seconde.Je n'ai pas peur de tes menaces. Timéo. deux hommes apparus de nulle part saisirent les bras de Malvado et l'un d'entre eux pressa un poignard contre sa gorge. accepta Antonio à contrecœur.Tu vois ce que je veux dire. Mangeons. Antonio Malvado obtient toujours ce qu'il veut. José. tu n'es rien ! Ordonne à ces singes à peine savants de s'en aller.. Ici. buvons. enchantée par son geste de défi. les musiciens reprirent leurs instruments et les rires résonnèrent de plus belle. Stefano.. tes amis et toi regretterez amèrement ce qui s'est passé aujourd'hui ! Après avoir jeté un regard dédaigneux à l'assemblée. mais je ne suis pas aussi clément. tu n'es rien. morveux ? reprit froidement Severino. mes amis. Je n'ai plus à recevoir d'ordres.. vous aussi. Antonio hésita à se battre et une tension fiévreuse s'empara de tous les témoins de la scène. tu es un parrain.

oublie Malvado et amuse-toi ! A mon avis. . mais sans elles.Bien sûr ! répondirent ceux qui l'entouraient. personne ne remarqua Delora qui. se glissa aux côtés de son mari. cousine.. Personne. mais n'arriva pas à lui soutirer un sourire. Alors que les femmes de la tribu des Reyes préparaient leurs enfants ensommeillés pour le retour. un sourire satisfait aux lèvres.Je ne voulais pas créer d'embêtements. Maintenant.. Evitez de lui devoir quoi que ce soit. Cojo leur apporta des verres de vin rouge pour redonner un peu de couleur à leurs joues pâles. Lorsqu'il . il fallait te défendre. nous ne craignons pas cette petite brute.. n'est-ce pas. Deux heures plus tard. señorita.Je dois aussi vous remercier. revenue de son expédition mystérieuse. señor.J'ai bien compris. quand il parcourait les ruelles des barrios comme un jeune loup. la rassura Armando en lui tapotant gentiment l'épaule. . La fête durerait encore quelques jours. mais pas Krissoula ni Sofia qui semblaient encore bouleversées. à moins que vous ne soyez prête à en payer le prix. C'est rare de rencontrer une femme assez courageuse pour le rejeter et il déteste être contrarié. Nous ne sommes pas des enfants. . S'il cherche à se venger de ce soir. Tremblante d'émotion. . . Caria vint leur suggérer de rentrer à la maison. . J'espère que Malvado ne va pas punir la tribu à cause de moi. ajouta Krissoula saisissant la main de Severino. mes amis? . qui ne manquait jamais de s'intéresser à ce qui pouvait toucher de près ou de loin sa bien-aimée Krissoula.Ça suffit. Soyez prudente. ce qui renforça dans son cœur la haine qu'il éprouvait pour Malvado. grâce à notre ami Rolôn. Le bandeau de son œil gauche lui donnait l'air d'un pirate. Il est rusé et ne possède aucun sens de l'honneur.Tu vois. murmura-t-elle. tu ne reverras pas cet affreux goujat de sitôt. mais au contraire de mon ami Armando..Je suis heureux d'avoir pu vous aider. Je le connais depuis son enfance. señorita. merci de vos conseils... niña. il tombera sur un bec. Krissoula remercia Armando Reyes. Les autres invités avaient retrouvé leur joie de vivre. je ne prendrais pas les menaces de Malvado à la légère.couteau en tranchant une aile de poulet ou un pauvre pain sans défense. excepté Cojo. Tu n'as aucun homme pour te protéger et puisque tu es l'une d'entre nous. Il remercia Krissoula pour sa merveilleuse danse. señor. Il inclina la tête.

remarqua le regard malicieux de Delora qui observait la danseuse. il fronça les sourcils. Pourquoi cet air triomphal ? Quelle méchanceté dissimulait cette femme ? .

Ici. se rappela-t-il. bien qu'elles soient plus étroites que dans son souvenir. de désespoir et de maladie. « Voilà l'odeur de la mort ». Maria de San Martin. d'une fierté mal placée ou du cœur volage d'une femme. Krissoula. m'a-t-il pardonné ? » A l'époque. soigné et nourri. il s'était retrouvé dans cette même maison. La maladie lui avait volé sa douce maman. Ces onze années avaient passé aussi vite qu'un éclair et il n'était plus le même homme. parmi ces ruelles fétides. Senteurs suaves de fruits exotiques à moitié pourris. mais il se souvenait parfaitement de leur dédale. leurs loyautés sauvages et les luttes sanglantes que se livraient les différents compadritos et leurs truands. tomates.. élevé et aimé comme un fils. Il avait vingt ans à l'époque et en novembre dernier. elle avait essayé de s'assurer un avenir en saisissant toutes les occasions qui se . épices.. songea Esteban. mais très jeune. oranges et citrons verts. Il avait voulu découvrir sa propre identité. Les habitants étaient peut-être plus nombreux. Esteban avait refusé de prendre sa succession comme compadrito et il était parti. mais cela n'avait guère d'importance. poivrons et raviolis. Les odeurs n'avaient pas changé : dans les chaudrons en fonte mijotait la soupe du dîner. trop inestimable pour être gaspillée à cause d'une insulte imaginaire. Il avait trouvé la sérénité à Tierra Rosa. et après sa mort. troublé. l'affection de papa Rolôn avait été comme une corde en soie autour du cou .. ail. forger sa propre destinée loin de l'ombre bienveillante mais destructrice de Rolôn Severino. avec leur étrange code de l'honneur. mais ici rien n'avait changé. se souvenant des étés comme celui-ci où le choléra décimait sans pitié la population de Buenos Aires. Mais il y avait aussi la puanteur du fleuve qui se mêlait aux relents de misère. Onze ans. celle de Rolôn Severino qui l'avait recueilli. onze ans. A sa manière. Esteban fut assailli par les souvenirs. il avait fêté ses trente et un printemps. les rues un peu plus délabrées. protégé.. ananas et bananes.32 Immobile devant une porte. dont les plaines infinies et l'air pur avaient été un paradis comparés aux ruelles sordides des barrios. la vie n'avait pas une grande valeur. accordait de l'importance à la vie. oignons. « Est-il encore en vie ? se demanda Esteban. elle aussi. Esteban avait saisi combien elle était précieuse et fragile. Et s'il l'est. Combien d'années s'étaient-elles écoulées depuis la dernière fois ? Dix.

Dans le salon.Et toi. chaque chose à sa place. Le passé se mélangea au présent : Theresa. la fille unique de Rolôn Severino. car il avait vécu cette scène des dizaines de fois. ne lui avait-il pas appris à survivre dans la jungle des barrios ? Comme tout bon père de famille espagnol. Ce n'était pas possible. Il eut une impression de déjà vu. ou le choléra les avait-il déjà emportées ? L'idée qu'elle pût être morte lui donnait froid dans le dos. The-resa? Il entendit qu'on s'acharnait sur les verrous. . dit-il tendrement en lui souriant. les larmes aux yeux en retrouvant le garçon qu'elle avait élevé comme un fils. tu sais toujours flatter une vieille dame. une façon pour mama Rosa d'apporter de l'ordre dans sa vie d'épouse d'un compadrito. la soulevant de terre et la faisant tournoyer dans les airs. Rosa essuya ses larmes et l'entraîna le long du corridor qui sentait la soupe aux choux jusqu'à la sala qui tenait lieu de salon familial. que vont penser les voisins s'ils te voient parler avec un étranger sur le pas de la porte ! Prenant Esteban par le bras. mon Esteban.Esteban. un excellent mari et un père sans défaut. Ma Theresa. . il tambourina contre la porte fermée. Mon Dieu.Qui est-ce ? demanda une voix de femme.Toujours aussi mince. marna.présentaient. Entre. la porte s'ouvrit. Fervent catholique. est-ce vraiment toi ? murmura Rosa Severino. referme vite la porte. Marna Rosa ! Cela faisait bien longtemps. se tenait dans l'embrasure de la porte et dans son dos hésitait sa minuscule mère. c'est une telle joie de te revoir. Avant de changer d'avis. comme vous m'avez manqué. . La table était mise pour deux personnes.. N'avait-il pas ramassé un orphelin dans la rue.Theresa. . parce qu'il l'aimait ! Il devait la revoir et le lui dire. Elle ne pouvait être morte. cherchant désespérément à survivre avec Sofia.... respira cette odeur de cire fraîche et d'huile à brûler qui le plongea dans le passé d'une manière poignante.. il s'était toujours montré affectueux . Esteban reconnut les meubles ornés. Theresa les suivit mais sans montrer l'enthousiasme de sa mère. Se trouvait-elle dans ces ruelles sombres. mon fils. et les années disparurent. et après l'avoir soigné. . vêtue de noir.As-tu déjà oublié le code de ton petit frère.. . une existence tumultueuse pas toujours facile à supporter. Rolón Severino était un homme bon. Elle lui tendit les bras et il l'enlaça.

avec sa fille timide, avait assisté à sa première communion, sa confirmation et
avait offert une fête somptueuse pour ses quinze ans. Il exigeait qu'on fût
toujours respectueux envers sa femme Rosa qu'il adorait et n'oubliait jamais de
lui souhaiter son anniversaire ou leur anniversaire de mariage.
Mais papa Rolón possédait une autre facette, plus obscure, qu'Esteban
connaissait bien et mama Rosa sûrement aussi, même si elle feignait de
l'ignorer. Il était probable que Theresa fût aussi au courant. L'autre Rolón
menait une vie cachée en tant que compadrito et son pouvoir se rapprochait de
celui d'un dieu.
Lorsqu'il était contrarié, Rolón se montrait impitoyable et sans pitié pour
punir ses ennemis. Il n'était pas devenu un parrain en faisant preuve de gentillesse et de compassion. Les habitants de La Boca le respectaient et l'aimaient
peut-être aussi, à la manière d'un enfant qui aime un père intraitable. Après
tout, ils étaient ses gens. Severino les protégeait et empêchait d'autres
compadritos, qui auraient été encore plus sévères, de prendre sa place. Il fallait
certes se montrer obéissant, mais leur parrain défendait les droits des plus
démunis. Malheur à ceux qui le défiaient ! L'ordre impeccable qui régnait dans
la maison de Rosa Severino contrastait du tout au tout avec le désordre
tumultueux de la vie secrète de son mari.
- Assieds-toi, mon fils, dit Rosa, je vais t'apporter une assiette. Comme tu
es devenu beau, mais tu es si mince, mon pauvre enfant ! Un bol de mon potage
te remettra d'aplomb. Tu dîneras avec nous, n'est-ce pas ? Theresa, reste ici
pendant que je suis à la cuisine.
- Oui, marna, dit Theresa tristement.
- Elle ne change pas, s'amusa Esteban.
- Marna est trop âgée pour changer maintenant. Nous le sommes peut-être
tous.
- Comment vas-tu, Theresa ? s'enquit poliment Esteban, mal à l'aise de se
retrouver seul avec la jeune fille dont le mécontentement était évident.
Elle était assise très droite sur une chaise, les mains jointes, la tête baissée.
Avec les années, sa délicate beauté s'était évanouie comme se flétrit une fleur
privée de soleil. La dernière fois qu'ils s'étaient vus, elle possédait la beauté
d'une madone espagnole, avec une peau blanche satinée et de longs cheveux
noirs.
S'était-elle flétrie à cause de lui ? songea-t-il, se sentant soudain coupable.
Mais il se ressaisit : il n'avait fait aucune promesse, ne l'avait jamais en-

couragée, jouant au frère taquin et affectueux. Elle avait espéré davantage à
cause de son père, et peut-être le désirait-elle aussi...
Papa Rolôn avait souhaité qu'Esteban de San Martin épousât sa fille unique,
sans jamais demander l'avis du jeune homme. Le grand compadrito avait parlé
et n'avait pas imaginé une seconde qu'on pût le défier.
Ce fut alors qu' Esteban avait senti le poids étouffant de cet amour trop
intense. Désireux de découvrir le monde au-delà des confins rigides des
barrios et sans l'ombre pesante de papa Rolón, Esteban avait annoncé son
départ. Papa Rolón avait été stupéfait.
- Ainsi, ma chère Theresa n'est pas digne de notre distingué señor San
Martin ? avait-il tempêté.
- Je l'aime comme une sœur, papa Rolón, et je donnerais ma vie pour
protéger son honneur. Mais l'aimer comme une femme... ? Non. Je ne peux pas
épouser Terecita.
- Espèce d'ingrat ! avait hurlé Rolón en le giflant. Est-ce ainsi que tu me
remercies de t'avoir ramassé dans le caniveau ? De t'avoir offert une maison et
une famille qui t'aime ?
- Moi aussi, je vous aime, papa. Jamais je ne pourrai rembourser la dette
que j'ai envers vous, mais ce ne serait pas bien d'épouser Theresa. Nous ne
nous aimons pas de la bonne façon. Elle mérite un mari qui l'épousera pour
elle, et non à cause d'une dette envers son père ou par culpabilité. Avec moi,
elle serait malheureuse.
- Et tu crois que quitter San Timéo et retrouver ton vrai père t'apportera le
bonheur ?
- Qui sait ? La vie ici n'est pas pour moi. J'ai besoin d'autre chose.
- Même si ton départ brise le cœur de mama Rosa?
- Oui, papa. Un jour ou l'autre, il faut savoir laisser partir ses enfants. C'est
une partie de la vie, comme de les mettre au monde et de les élever. Dans son
cœur, marna le sait et toi aussi, papa. Avec le temps, vous arriverez à
l'accepter.
- Alors, va-t'en ! Sors de ma maison et de ma vie, vaurien ! Et ne t'avise pas
de revenir si ta nouvelle vie ne te convient pas ! A partir d'aujourd'hui, notre
porte restera fermée, Esteban. Tu n'es plus le bienvenu ici.
- Est-ce qu'on va se séparer ainsi ? s'était angoissé Esteban. Sur des
reproches et de l'amertume?

- C'est toi qui le veux ! Tu ne me laisses pas le choix, avait rétorqué Rolôn
en lui tournant le dos.
- Tu te trompes, papa, il y a toujours un choix, tant qu'on ne laisse pas le
gouffre s'étendre entre nous. Tu ne me réponds pas ? Alors, adieu,
compa-drito...
Et il avait quitté la maison sur ces mots amers...
- Les souvenirs te reviennent, n'est-ce pas ? demanda Theresa, et Esteban
se rendit compte qu'il n'avait pas écouté sa réponse.
- En effet.
- Des bons ou des mauvais?
- La plupart sont agréables. Je dois beaucoup à tes parents, Theresa, et je
les aime. Je regrette simplement la façon dont les choses se sont passées à mon
départ. Tu t'en souviens ?
- Je me souviens aussi de la raison de ce départ, dit-elle d'un air pincé,
baissant les yeux afin de cacher ses larmes.
- Vraiment?
- Tu ne voulais pas m'épouser, voilà pourquoi tu es parti ! Crois-tu qu'une
jeune fille oublie une pareille humiliation, San Martin ? Qu'on peut pardonner
à quelqu'un qui vous a rejetée ? Je t'aimais, Esteban, et je pensais que tu
m'aimais aussi.
- Dans le fond de ton cœur, tu sais que ce n'est pas vrai, Theresa. Tu as
toujours cru ce que ton père voulait que tu croies, petite sœur. Pour lui faire
plaisir, tu t'es convaincue que tu m'aimais. Souviens-toi... Quand il a perdu son
œil gauche, il â souhaité que je le remplace comme compadrito de La Boca et
que je devienne ton mari. Il venait de s'apercevoir qu'il vieillissait et qu'il
mourrait un jour, mais il ne voulait pas abandonner son pouvoir sur La Boca.
D'où son idée de choisir un jeune homme vigoureux qu'il pourrait diriger à sa
guise. Il a pensé à moi, Esteban de San Martin, pour devenir son gendre. Il ne
s'est jamais préoccupé de nos sentiments.
- Tu mens !
- Je ne pense pas que tu m'aimais comme une femme aime un homme. Tu
obéissais à ton père. Sois honnête, Theresa, pendant toutes ces années où nous
avons grandi comme frère et soeur, m'as-tu imaginé une seule fois en amant, en
mari ?
- A t'entendre, on croirait que mon père est un monstre !

- Pas un monstre, mais un homme très déterminé. Il inspire la loyauté et
l'amour, mais il sait aussi manipuler cet amour à son avantage. Ces qualités lui
ont permis de contrôler La Boca, d'être un homme puissant et un ennemi
intraitable. Dis-moi, est-il toujours furieux après moi ?
- Voyons, Esteban, répliqua Theresa, radoucie. Tu sais bien que non... A
mon avis, tu n'avais pas encore quitté la ville qu'il regrettait déjà ses paroles et
aurait souhaité que tu reviennes ! Tu lui as beaucoup manqué, mon frère, bien
plus qu'il ne l'avouerait.
Esteban hocha la tête : Rolôn Severino lui avait manqué, à lui aussi.
- Et Malvado? demanda-t-il enfin, touchant instinctivement son ventre où
Antonio Malvado avait gravé un « A » alors qu'il n'avait que dix ans.
- Malheureusement, ce vaurien est toujours vivant. Il a neuf vies, comme
un chat ! Il s'est remis de ta vengeance pour avoir blessé papa et depuis il a
gagné en méchanceté. Maintenant, il est le compadrito de San Timéo.
- Je l'ignorais mais ça ne me fait guère plaisir. Il a donc abandonné l'idée de
diriger La Boca ?
- Il n'a pas eu le choix. Après ton départ, papa a repris des forces et sa
position de parrain. Il a payé des informateurs pour connaître les responsables
de l'agression et de la perte de son œil. L'un après l'autre, on a retrouvé les
cadavres des compagnons de Malvado flottant dans la Plata.
Theresa frémit. Cet aspect de son père heurtait sa sensibilité et elle évitait
habituellement d'en parler. Néanmoins, elle continua :
- Antonio a compris qu'il ne dirigerait jamais La Boca tant que mon père
serait vivant, alors il a émigré à San Timéo et s'en est emparé. Papa s'y est
rendu ce soir, à un mariage gitan. Les gitans ne reconnaissent aucun
compadrito, ils sont leurs propres maîtres et leur indépendance fascine papa. Il
a beaucoup d'amis parmi eux... Il ne devrait pas tarder à rentrer. Il sera très
heureux de te revoir, petit frère.
- Moi aussi, dit Esteban, content de la voir plus sereine. J'ai besoin de son
aide. Il est probablement le seul homme à Buenos Aires, et dans toute
l'Argentine, à pouvoir m'aider.
- De quoi as-tu besoin ?
- Je dois retrouver quelqu'un, avoua-t-il en détournant les yeux.
- Ah ! je vois... C'est une femme, n'est-ce pas ? Sinon, tu me regarderais en
face.
- C'est une femme, oui.

Soudain, Theresa se leva et le serra contre elle avec affection.
- Ne t'en fais pas, petit frère. Où qu'elle soit, papa saura la trouver.

33
- Caria, as-tu emprunté mes boucles d'oreilles en or?
- Je ne l'aurais jamais fait sans t'en demander la permission, Bianca, tu le
sais bien ! Tu as dû les ranger quelque part.
- Je suis sûre que non, répliqua la jeune femme, soucieuse. Et j'ai regardé
partout. Je les avais encore hier matin, puisque j'ai hésité à les mettre pour le
mariage. En fin de compte, j'ai préféré porter mes anneaux en argent.
- Que se passe-t-il ? intervint Elena.
- Bianca a perdu ses boucles d'oreilles, mais je suis certaine qu'elle va les
retrouver, déclara Caria qui était occupée à donner un bain à sa petite fille dans
une bassine d'eau chaude.
- Et qu'est-ce que je vais dire à Eduardo s'il me demande où elles sont ? se
lamenta Bianca. C'est son cadeau de mariage. Il est très romantique mais il se
met facilement en colère.
- Il doit y avoir de mauvais esprits dans cette cour, ajouta Elena, car moi,
j'ai égaré les peignes que j'avais hérités de ma grand-mère.
Au fur et à mesure que la matinée avançait, d'autres gitanes vinrent se
plaindre auprès de Caria. L'une d'elles avait perdu la bourse remplie de
gui-nées et de pièces d'argent qu'elle mettait de côté pour la dot de sa fille ; une
autre, un châle précieux en dentelle de Bruxelles. Inquiètes et de méchante
humeur, elles commençaient à se disputer et Caria, encore fatiguée des
festivités de la veille, perdait rapidement patience.
- Ça suffit ! cria-t-elle en se couvrant les oreilles. Vous me donnez la
migraine, avec vos chamailleries. Cherchez vos affaires avec plus de soin et si
vous n'avez rien retrouvé ce soir, nous en parlerons à mon père. Il décidera de
ce qu'il faut faire.
- Et où sont passées tes chères amies, Krissoula et Sofia ? demanda Elena
d'un air méfiant. Je ne les vois nulle part.
- En effet, où sont-elles ? murmurèrent les autres. Elles ont quitté la fête
avant tout le monde et elles devraient être réveillées comme nous.
- Moi aussi, je suis partie tôt, cousine, rétorqua Caria, et elles sont restées
tout le temps avec moi.
- Et après, Caria ? Quand tu étais endormie ? Furieuse de leurs
insinuations, Caria les défia du regard, les poings sur les hanches.

- J'en ai assez de ces soupçons ! Krissoula et Sofia sont descendues à la
rivière pour laver leurs robes et je peux vous assurer que mes amies n'ont rien
volé, compris ?
- Souviens-toi du jour où Delora a accusé cette gorgio de lui avoir volé ses
tortillas, lui rappela Elena. Il n'y a jamais de fumée sans feu.
- Delora ment comme elle respire ! Seigneur Dieu, je ne pensais pas que
vous auriez l'esprit aussi mal tourné que ma belle-sœur. Vous devriez avoir
honte ! Mais au fait, où est passée Delora? Je m'étonne qu'elle ne soit pas la
première à se plaindre.
- Elle a nourri ses enfants ce matin et les a emmenés au marché.
- Vraiment? rétorqua Caria. Notre paresseuse a-t-elle pris de bonnes
résolutions ? C'est peut-être un coup de soleil. Ou alors, elle a pressenti qu'il y
aurait des problèmes cet après-midi et elle a préféré s'éclipser. Maintenant,
disparaissez, avant que je me mette en colère. Nous tirerons cette histoire au
clair quand Krissoula et Sofia seront là pour se défendre.
Les autres femmes obéirent aussitôt car personne n'aimait contrarier Caria
lorsqu'elle était furieuse. Celle-ci continua à astiquer avec soin les casseroles
en cuivre qu'elle avait apportées d'Espagne et qu'elle chérissait de tout son
cœur.
Y avait-il un voleur parmi eux ? L'idée était inquiétante. Delora avait-elle
manigancé quelque chose ? Ce n'était pas dans ses habitudes de s'éloigner de la
cour sans en avoir reçu l'ordre. Haussant les épaules d'un geste fataliste, Caria
décida d'attendre l'heure du dîner pour y repenser.
Agenouillées sur la rive boueuse du fleuve sous le soleil éclatant, Krissoula
et Sofia avaient relevé leurs jupes dans leurs ceintures, ce qui libérait leurs
mollets. Il était facile d'essuyer la boue de ses pieds, mais plus difficile de
nettoyer un jupon !
Ayant frotté énergiquement leur linge avec du savon dans les eaux
jaunâtres, elles le rinçaient et retendaient à sécher sur les rochers. En dépit du
choléra qui incitait les gens à rester calfeutrés chez eux par peur de la
contagion, la plupart des femmes étaient bien obligées de descendre jusqu'au
fleuve pour s'occuper du linge. Espagnoles comme Argentines, mulâtresses
comme femmes noires travaillaient côte à côte. Bien qu'il fût encore tôt, l'eau
avait déjà changé de couleur à cause des savons.

C'était amusant de les entendre taquiner les jeunes gens qui s'approchaient trop des lavandières. partageant leurs craintes et leurs rêves d'avenir. Les mulâtresses étaient gentilles et les accueillaient avec de grands sourires. dès leur installation dans l'hôtel. Il leur avait fallu deux heures pour débarquer ! Krissoula s'en était amusée mais la pauvre Sofia souffrait du mal de mer depuis le départ d'Espagne.Heureusement aucun sang n'a été versé. mais dormaient dans la cour à ciel ouvert. A genoux dans la boue. Habiter les uns sur les autres se révélait souvent éprouvant. où elles conversaient librement. on m'a raconté qu'il y a eu du grabuge au barrio des gitans l'autre soir. Lorsque leur bateau avait jeté l'ancre à cinq kilomètres de la ville. Soña et Krissoula n'avaient pas eu droit à l'une des petites chambres dans l'immeuble. Dis-moi. Krissoula dissimula un sourire : son amie avait bien changé en quelques mois. elle s'était aguerrie. Selon Krissoula. Pour la calmer. Si elle avait dû s'enfermer dans une chambre minuscule. .. Krissoula avait commandé une boisson soporifique. . loin du barrio des gitans et de la cour des Reyes. Il faisait si chaud que ce n'était pas désagréable. Deux taureaux dans le même enclos. bonjour à vous deux ! s'exclama gaiement une mulâtresse en posant son lourd baluchon et en s'asseyant sur une pierre. Paraît que Malvado et Severino se sont disputés. Ainsi. Krissoula et Sofia. elle en souffrait le martyre ! Caria avait eu la gentillesse de leur proposer d'utiliser la chambre qu'elle partageait avec son mari. Caria avait été plus que généreuse et elle ne voulait pas trop s'imposer. ma fille. des chaloupes s'étaient alignées le long de la coque et avaient transporté les passagers jusqu'à terre. toujours étonnée de la vitesse avec laquelle on colportait les nouvelles dans les barrios. Quant à la prude Sofia.. mais elles se réjouissaient toujours de ces instants de liberté.Ce n'était pas la première fois que les deux amies se rendaient sur les rives du Río de la Plata.Hola. ses cheveux frisant avec l'humidité. . Krissoula s'était souvenue de son arrivée à Buenos Aires. c'est toujours dangereux. Krissoula serait devenue folle. soupira Krissoula. ces promenades jusqu'au fleuve étaient comme des récréations pour les jeunes femmes. mais Krissoula ne s'en servait que lorsque les deux amies avaient besoin de prendre un bain. En voyant les quais en bois branlant. Sofia lavait le linge sale comme si elle l'avait fait toute sa vie. sans heurter leurs hôtes. N'ayant pas de famille. C'était la promiscuité qui la gênait car il fallait s'habiller et se laver devant tout le monde.

Tu me taquines. Tu sais parfaitement qu'il s'agissait de moi. tu n'as qu'à venir voir ta Consuela. mais puisque tu danses au Cádiz. Consuela. ma petite. rue Corrientes. outrée. j'suis sûre que tu serais un succès.marna Zita pour les intimes . Est-ce que je la connais. dans la rivière.C'est une bonne idée. dit tristement Krissoula.Ne nous laissons pas abattre ! Si les choses se passent mal pour toi. . . et que cette canaille jette son dévolu sur moi ! Quelle poisse. petite.Tu es gentille. Ils viennent pour le tango qui leur fouette le sang ! Je t'ai vue onduler des hanches.. Consuela leur avait raconté qu'elle travaillait comme lingère au Bambou.Je ne pensais pas à ça. Gigantesque. rétorqua Krissoula en riant.. ce Malvado. Ce n'est pas un homme à fréquenter. Ce maudit Antonio Malvado semble me trouver à son goût. Même les compadritos évitaient de s'y frotter. . mais que son cœur était aussi généreux que sa silhouette. une taverne qui était en fait un bordel très en vogue. mais je ne savais pas que les clients du Bambou appréciaient le flamenco. .Je sais. . tu pourrais aussi bien danser chez marna Zita à La Boca. mais je n'ai pas l'intention de m'installer dans l'une des chambres du Bambou. petite. On racontait qu'elle possédait une mémoire d'éléphant et n'oubliait jamais la moindre traîtrise. reprit Krissoula. avec un curieux mélange de sang indien. Quand je pense qu'il peut avoir toutes les femmes de Buenos Aires.Quelle drôle d'idée ! C'est pas le flamenco que les hommes veulent voir chez marna Zita. dont la señora Margarita Alva-rado . Consuela éclata de rire. Personne ne viendra te déranger au Bambou. . s'inquiéta Consuela. Ça te sortirait des griffes de Malvado.Méfie-toi. Dès leur première rencontre. .Paraît que c'était à cause d'une femme. par hasard ? . Un mot de travers et tu te retrouves dans son lit. espagnol et noir. . Consuela..dirigeait les filles d'une main de fer. Pas avec marna Zita qui veille sur ses filles comme si elles étaient des pierres précieuses. ou ici. Il a un cœur noir comme de l'ébène. C'est le président lui-même qui l'a décrété. . mama Zita ne se laissait impressionner par personne.Mais le tango est interdit en Argentine ! s'exclama Sofia.

s'amusa à marchander sur le prix des crevettes qu'il rangeait dans un cône en papier.. mais nous pourrons les étendre dans la cour.. séduisant pêcheur. Sofia? . Je m'occuperai de toi.Je n'y manquerai pas et je penserai à toi. Krissoula le laissa faire et fut récompensée par un regard d'adoration : pour Cojo.. . amiga. c'est marna Zita. Consuela. répliqua Consuela avec un clin d'œil coquin. .Pas au Bambou.A la semaine prochaine. je veux m'arrêter au marché avant de rentrer. Grâce à eux.C'est promis ! Chez le marchand de poissons qui se tenait sur la place du marché jouxtant la rue Corrientes. enchanté d'avoir une aussi jolie cliente. Le vendeur. c'était un grand bonheur d'être enfin traité comme un homme et non comme un infirme. Si jamais ça sent le roussi. chaque fois que j'en croquerai une ! répondit Krissoula en lui envoyant un baiser de la main. Dépêchons-nous. Et n'oublie pas ce que je t'ai dit. il y avait peu de monde. .D'accord. Armando Reyes et Seve-rino m'ont promis qu'ils s'occuperaient de Malvado. Là-bas. ma chérie. répondit Sofia en pliant leur linge. petite. mais souviens-toi. dit Krissoula d'un air rêveur. je ne vais pas partir alors que les choses vont mieux. .Merci. Cojo approcha en boitillant et saisit les baluchons de linge. Je vais te présenter marna Zita cet après-midi.C'est encore un peu humide. . Consuela ! . il en aurait été mortifié. rien n'est interdit et le seul président qui compte. Nous avons terminé à l'heure. Si Krissoula avait fait preuve de pitié. . tu peux toujours venir chez Consuela au Bambou.Tiens. .. ma chérie.Impossible. . Tu es prête. je ne crains rien et je ne suis pas près de quitter le Câdiz. car les Argentins préféraient la viande de bœuf au poisson. . Cette vermine de Luigi me paie enfin correctement.Alors viens avec moi. .Sûrement. ma beauté ! dit-il en lui rajoutant gratuitement une poignée.Profites-en. ..J'avoue que j'ai toujours eu envie de danser le tango. j'ai une folle envie de crevettes ! Avec un grand sourire. voilà Cojo qui vient nous chercher.

. Enfermés dans leurs cages en bambou. chien ! cria-t-il soudain. Depuis leur arrivée chez les Reyes. avec un sourire. Tel un ange gardien. C'était donc ici que se dansait le tango de marna Zita ! La taverne-bordel était coincée entre un café d'où sortait de la fumée de cigarette et une salle de billard où l'on entendait les . je serai bientôt de retour. . Qu'aurait dit la prude Sofia en entendant les grossièretés de l'animal ? . pêcheur. señorita. Cojo suivit sa bien-aimée. des sculptures en bois et des ponchos tissés dans des laines de couleurs vives. tandis que Sofia restait en arrière. répliqua Krissoula.J'aimerais bien. dit Krissoula à son amie. . expliqua l'Indien. Il est drôle. ce coquin. feignant d'avoir reçu une flèche de Cupidon dans le cœur. fit-elle en secouant la tête. noix du Brésil et sacs de riz.On trouve ces oiseaux dans la jungle de l'Amazonie. On y voyait une cage en bambou qui renfermait un perroquet au beau plumage rouge. rien du tout ! Awk ! Krissoula et Cojo éclatèrent de rire.Chaque crevette que je pêche est pour toi.D'où viens-tu ? s'enquit Krissoula en admirant le superbe plumage et le bec incurvé de l'oiseau qui arrêta de lisser ses plumes. Prends ton temps. señor.Il dit la vérité. . Celui-ci jure comme le gaucho le plus grossier.J'ai envie de me promener un peu.Tu te moques de moi.Va au diable. la petite réserve de Sofia diminuait à vue d'œil car elle raccommodait la plupart des vêtements de la tribu. Alors qu'ils traversaient la place. Krissoula aperçut une vieille enseigne qui pendait au-dessus d'une porte ouverte. garda sa patte suspendue en l'air et fixa la jeune femme d'un œil noir. . mais j'ai déjà trop dépensé pour ces crevettes. des perroquets inclinaient leurs têtes d'un air taquin. Cojo et Sofia discutèrent le prix d'aiguilles et de fil à coudre. Peut-être une autre fois. . Krissoula se fraya gaiement un passage parmi la foule qui s'attroupait autour des vendeurs. . Cojo lui expliqua que ces merveilleux oiseaux savaient parler comme les humains. et à la semaine prochaine ! Un peu plus loin.. assura l'Indien. marin. Tch ! Tch ! Fils de catin ! T'as pas de cojones.C'est vrai ! Demande au vendeur. . Ananas et bananes côtoyaient citrons et oranges. n'est-ce pas ? Et pas cher du tout. poursuivit-il. Des Indiens proposaient de jolies babioles en argent.Adieu. incrédule.

.. Intriguée. empêtré avec le cône de crevettes. se penchaient aux palcons en interpellant les passants. . .Attends.Cojo ! Tiens mes crevettes une seconde. saloons et tavernes s'ouvraient sur la petite place et des femmes aux lèvres peintes. vêtues de robes éclatantes. Krissoula ne résista pas à jeter un coup d'œil par la porte ouverte du Bambou. Krissoula ! Reviens ! C'est un endroit malfamé. il ne faut pas y aller.boules taper les unes dans les autres.. Cojo ne put la retenir. Des éclats de rire et des cris joyeux accompagnaient le son des guitares et des accordéons. Disparaissant sous les baluchons de linge. . Je reviens tout de suite. D'autres maisons closes. Mais elle ne l'écouta pas..

plusieurs lumières furent allumées simultanément et leur éclat la fit cligner des yeux. Son partenaire. Consciente qu'on la dévisageait. Se mordillant la lèvre. Elle glissa entre les tables. Aux pieds. puis enflammés par une irrésistible passion. Mince comme une liane. Deux émeraudes qui devaient valoir une petite fortune pendaient à ses oreilles. Soudain.34 Après la lumière du soleil. élancé. Oserait-il ? Se déroberait-elle ? Connaîtraient-ils une passion tumultueuse ou l'horreur d'un coeur brisé ? . il lui fallut quelques instants pour que ses yeux s'habituent à l'obscurité de la salle noire et enfumée. portait une chemise blanche à jabot sans cravate et un boléro étroit. qui créaient une magie nouvelle. il avait enfilé des bottes à talons. des violons et des guitares résonnèrent en même temps.. Dans sa nuque. Krissoula n'en crut pas ses yeux. pendant que la musique enivrante débutait. elle se réfugia dans un coin sombre. Krissoula oublia sa peur et s'appuya contre des cannes de bambou auxquelles étaient suspendues des cages de perruches vertes et de petits singes qui lui tirèrent les cheveux.. ses cheveux étaient noués en un chignon sévère. La musique alternait entre les soupirs mélancoliques des violons et les éclats triomphants des trompettes. la danseuse portait une robe vert émeraude qui lui collait au corps avec des manches ballons et une jupe en dentelle. excitants. Sensuelle. la mélodie s'amplifiait brusquement pour devenir presque militaire. Lorsque le couple s'élança dans les pas compliqués du tango. hautains. le visage dissimulé par un sombrero retenu par une cordelette sous son menton. Le silence s'établit parmi les clients chahuteurs et une tension presque palpable envahit la petite pièce. Le public restait suspendu aux mouvements des danseurs. les danseurs étaient méprisants. se rapprochant de la lumière qui émanait d'une lampe à huile accrochée au plafond. Envoûtée. Des trompettes. Un couple de danseurs repoussa alors un rideau et se plaça au centre du cercle de lumière. Ses jambes musclées rappelèrent à Krissoula celles d'Es-teban. elle se concentra sur les danseurs. C'était une suite de mouvements contrastés. Une ceinture en satin vert entourait sa taille fine et ses jambes étaient enserrées dans un pantalon noir. les bancs et les clients. car le dénouement de la danse demeurait imprévisible. Tour à tour.

Par moments. Elle le frôlait. Elle se rappelait chaque caresse. Krissoula se sentit rougir. Sur une note dramatique des trompettes et des guitares. les yeux fermés. bougeait en même temps que lui mais sans jamais le toucher. Puis. deux. l'homme saisit la main de sa partenaire et l'attira contre lui. quatre pas. et que ses seins et ses reins pointent vers le ciel d'une façon provocante. . passionnée. indomptable. tu danseras ! » semblait-il lui dire. les lèvres rouges entrouvertes. il la releva. Il se pencha sur elle. trois. Lui n'était que virilité. La danse lente et sensuelle rendait fous d'excitation tous les spectateurs. elle féminité fluide. chaque baiser. Lui entourant la taille d'un bras. il la fit reculer à travers la pièce. le mettaient au défi de les embrasser. je suis ton maître . comme s'ils étaient seuls au monde. y compris Krissoula. Elle croyait sentir ses mains la parcourir. Brusquement. La danse erotique. furieuse. un. tissant une mélodie aux résonances orientales. Elle s'imaginait nue.. les danseurs se regardaient avec une jalousie féroce.Depuis le premier pas.. la danseuse tournoyait ici et là. Les paupières mi-closes. si tel est mon désir. tant son geste était évocateur. Enlève tes sales pattes de là ! . ou alors elle se pavanait autour de lui.. ils recommençaient leurs pas de félins. alors qu'elle les avait enfouis dans son cœur pour les oublier. écarter sa jupe. la tenant si serrée que leurs poitrines et leurs hanches se confondaient. entre les bras de cet inconnu. femme. encercler ses chevilles. la tête haute. se souvenant des nuits passées avec Esteban. ou alors elle tournoyait tel un fouet au bout de sa main. Lorsque l'homme esquissa d'une main la silhouette de la danseuse. puis d'une main l'attira à nouveau : « Tu vois. Tandis que la musique s'adoucissait. leurs lèvres à quelques centimètres. docile comme une cape entre les mains d'un torero.. comme s'ils étaient nus et s'aimaient d'un amour débridé. la femme se fondait contre le corps de son compagnon. la rejeta loin de lui.Canaille ! s'indigna-t-elle. Ses lèvres boudeuses le provoquaient. obligeant la femme à se cambrer en arrière au-dessus de sa cuisse jusqu'à ce que ses cheveux frôlent la sciure sur le sol. la musique incomparable avaient fouetté les sens de Krissoula qui frissonnait dans la pénombre. la femme séduisait son compagnon telle une courtisane. les bras étendus. remonter le long de ses cuisses. de leurs ébats amoureux sur la paille de l'écurie. les reins cambrés. il inclina sèchement la tête... Telle une fleur exotique. frôlant son torse avec ses seins.

Je me demande comment tu l'as deviné. peut-être ? Tu es plutôt maigrichonne pour bosser chez moi. et ses clients aussi.Toutes mes filles ont un prix.. tu n'as rien à faire au Bambou. que cherches-tu par ici ? poursuivit gentiment mama Zita.Tu danses ? s'étonna Zita en la dévisageant de haut en bas.Consuela. l'homme se fondit dans la foule. travaille ici. Vous devez être marna Zita ? . . une de mes amies. . Si ce n'est pas ton cas.Elle se retourna pour gifler l'insolent au crâne dégarni qui avait osé glisser une main sur ses cuisses nues. Si tu recommences. une fois remise de ses émotions. Mais il n'y avait rien de mou ou de flasque dans le regard de cette femme gigantesque : sous les paupières bleu vif. . ajouta-t-elle en riant de bon coeur. nos machos sud-américains adorent les poignées d'amour. . tu sais. . . dominant un ventre non moins impressionnant. tandis qu'elle était absorbée par le spectacle des danseurs.Hé. Krissoula aperçut alors la femme la plus immense qu'elle eût jamais vue ! Elle fumait un cigarillo dans un fume-cigare en or et portait une robe informe rouge et jaune comme le plumage d'un perroquet. s'indigna Krissoula. mais je ne suis pas à vendre ! . . On discernait avec peine un nez retroussé et de petites lèvres peintes en rouge. fit-elle d'un air moqueur en détaillant la jeune étrangère qui. Un travail. Un peu comme les miennes. . Consuela m'a dit que vous aviez parfois besoin de danseuses et je voulais voir ce tango dont on parle tant. ordonna-t-elle au petit chauve en enserrant les épaules de Krissoula d'un bras massif. intervint une voix mélodieuse. ne sois pas si brusque. au contraire de beaucoup d'autres. je peux payer. petite. ne semblait pas la craindre. compris ? S'excusant. Marna Zita sourit : elle aimait les filles qui avaient du cran. Enrico.Je ne suis pas une prostituée.C'est bien possible. tu y perdras tes doigts. Ses seins énormes se soulevaient telles des montagnes.. ma petite.Tire-toi. les yeux noirs pétillaient d'intelligence. Un triple menton lui tenait lieu de cou et toute trace de beauté avait disparu sous les plis de graisse. Elle m'a parlé de cet endroit.Alors. murmura Krissoula.

. don Miguel ? demanda-t-elle à un jeune homme élégant. mais c'est beaucoup plus lent et plus sensuel que le flamenco. Zita.. Mes chéries n'arrivent plus à fermer l'œil de la nuit. . je dois partir. c'est incroyable. je t'engage. mais n'oublie pas : les amis de Consuela sont mes amis. Je n'ai jamais essayé le tango. elle n'avait besoin de personne pour se débarrasser sans ménagements des gêneurs. . un revenant ! s'exclama-t-elle quelques instants plus tard. toutes les deux.Tu me semblés intelligente. señora.. viens me trouver. Avec un sourire. son corps délicat dégageait une rare sensualité. Je n'aurai aucune difficulté à te dénicher un partenaire.Comme d'habitude. mon . mais je ne connais que le flamenco.Ça m'est arrivé. Quand ils voient danser le tango. vérifiant que tout était en ordre. mais je dois vraiment partir. je suis sûre que nous pourrons nous entendre. conclut Krissoula avant de se frayer un passage parmi les clients jusqu'à la porte où elle retrouva Cojo et Sofia.Non. San Martin.Je pense pouvoir le faire.Merci pour votre offre. Du haut de ses deux mètres. les hommes boivent deux fois plus et se disputent mes chambres au-dessus. .Comment allez-vous..Je n'ai pas de partenaire et je ne peux malheureusement pas. . comme d'habitude. Tu m'es sympathique.C'est ce que je veux.A ta guise. ma petite. Si vous voulez bien m'excuser. Si tu as besoin d'un travail. je suis certaine que tu pourrais apprendre. Qu'en penses-tu ? Les danseurs venaient de terminer et s'inclinaient sous les applaudissements enthousiastes..Si tu veux. . Après avoir vu la claque que tu as donnée à cet Enrico. mama Zita déambula dans la salle. ma petite. . . Est-ce que vous et vos amis vous amusez ? . n'est-ce pas ? Marna Zita aimait bien cette petite. répliqua Krissoula avec un soupir. Les clients deviendraient fous en regardant évoluer cette tigresse aux yeux de lynx.. J'ai des amis qui m'attendent dehors et ils vont s'inquiéter si je disparais trop longtemps. mais c'est bon pour les affaires. .

Peut-être que Consuela se joindra à nous.beau coquin. On va monter dans mon appartement. il y en aura plus à aimer ! Puis-je t'offrir un verre. où étais-tu passé pendant toutes ces années ? . Esteban lui offrit son bras et la guida vers l'escalier au fond de la pièce. .. . sans se douter qu'il avait raté à quelques minutes près celle qu'il cherchait désespérément. ma belle ? . appliquant un baiser sonore sur sa joue. répliqua Esteban. .Je m'étais enterré à la campagne.Tu sais parfaitement que j'ai pris un peu de poids. toujours aussi magnifique. tu n'as pas changé.Tant mieux. le taquina-t-elle en lui donnant une bourrade dans les côtes qui faillit le faire tomber à la renverse. S'inclinant poliment. Ça lui fera plaisir de voir combien tu as grandi. c'est ma tournée..Non. Zita adorée ! Mais toi.

Attentif. les objets manquants. don Armando. Il décrète que doña Sofia et vous devez quitter notre barrio ce soir et sans délai. . il était évident qu'elles avaient été piégées par quelqu'un.Rien ! avait répété Sofia en tremblant de la tête aux pieds. Krissoula entendit la voix attristée d'Armando Reyes énoncer le sinistre verdict. elle parvint à hocher la tête en signe d'acceptation.Le Conseil des gitans a voté.Ce ne sera pas nécessaire. la majorité avait tranché : elles étaient bannies de la tribu des gitans. se demandant comment une journée qui avait commencé sous de si bons auspices pouvait se terminer aussi mal. Lorsque les deux amies étaient revenues du marché. señor Reyes. Je pourrais parler à des amis. Krissoula Ballardo. Des boucles d'oreilles en or étaient nouées dans les franges d'un châle de Sofia et une dizaine de pièces de monnaie étaient enfouies dans l'escarpin en satin de Krissoula. mais le Conseil des Sages n'en avait pas été convaincu. comme par hasard.. Mais lorsque leurs baluchons avaient été ouverts devant tout le monde. señor. señorita Moreno. dit-il à Sofia. essayer de vous aider.Nous n'avons rien volé. Je préfère partir plutôt que d'être soupçonnée de vol.Alors vous ne voyez pas d'objection à ce que l'on fouille vos affaires ? . elles avaient été accusées de vol. Armando Reyes et les deux amies. . Caché dans l'un de ses corsages.35 . . Elles avaient aussitôt crié leur indignation : pour Carla. profondément bouleversé. . on y avait trouvé. Les Moreno n'ont jamais rien quémandé..Non. Désolé. .Cela me fait une peine immense de vous demander de partir. Lors du vote. on avait aussi découvert un précieux châle en dentelle de Bruxelles. avait insisté dignement Krissoula. « Partir ce soir ! » Pâle et tremblante. . Puisant au fond de ses ressources. répondit Sofia en ravalant ses larmes. Armando avait dû se plier à la sentence de ses pairs. Armando avait écouté les accusations d'Elena et de Bianca et leur avait donné la possibilité de se défendre. Nous n'avons rien à cacher.

. Caria se tourna vers les siens : . Restez ici ce soir ! . Viens. mon amie. mais je souhaiterais d'abord dire deux choses. si vous le permettez. alors que d'autres la dévisagèrent avec mépris. avec Dieu comme témoin. Nous allons partir. mais il vaut mieux partir. Furieuse. Je suis certaine que vous êtes innocentes toutes les deux et j'ai l'intention de le prouver.A cause de vous. à vous qui avez été nos amis depuis notre arrivée ici il y a deux mois ! Puis je voudrais remercier la tribu des Reyes de nous avoir accueillies alors que nous avions désespérément besoin d'aide. Ton père et toi avez été merveilleux et nous ne vous oublierons jamais. Elle était terrifiée à l'idée de dormir sans protection dans les ruelles dangereuses du barrio. Je t'en prie. n'est-ce pas.Veillez sur vos affaires. Sofia ! la réprimanda sévèrement Krissoula. elle se dirigea d'un pas décidé vers le portail qui s'ouvrait sur la rue. des personnes innocentes pourraient en pâtir : je ne veux pas de ce fardeau sur ma conscience. Dis à señor Reyes et à Franco que nous leur sommes reconnaissantes pour leur gentillesse et que nous regrettons de leur avoir causé des ennuis. car le voleur est parmi vous. et je saurai prendre soin de Sofia aussi. j'ai honte d'être gitane et de partager votre sang ! s'écria-t-elle avant de s'élancer derrière Krissoula et de la rattraper à la porte. je tiens à affirmer encore une fois devant vous tous. ajouta-t-elle. En premier lieu.. répliqua Krissoula en la serrant dans ses bras. Il pourrait y avoir du sang versé. J'ai l'habitude de m'occuper de moi. Ce soir. . Il n'osera plus me déranger. ne pars pas ! Reviens près du feu. que Sofia et moi ne vous avons rien dérobé. Merci du fond du cœur. cousins.Ça suffit. mes amis. . honteux.Je sais que tu souhaites nous aider. señor Reyes. . Elle croisa le regard de chaque gitan autour d'elle : certains baissèrent les yeux. nous trouverons un autre logis. Sofia et Cojo la suivirent en silence.Mais que va-t-il vous arriver maintenant ? J'ai peur à cause de Malvado.Ne t'inquiète pas ! Ton père et Severino lui ont donné la frousse. Merci pour tout. poursuivit Caria en pressant la main de Sofia. Quelqu'un nous hait ici et ne reculera devant rien pour nous faire accuser une nouvelle fois. .Un sanglot lui échappa et ses maigres épaules s'affaissèrent. Sofia ! Ajustant son baluchon sur l'épaule. je veillerai sur toi et demain. et adieu. ma Sofia ? .

les jeunes femmes étendirent leurs capes et plièrent leurs baluchons pour en faire des oreillers. Krissoula l'avait traité en homme et non en infirme.. s'était montrée douce. mes amies. Choquée par leur mésaventure. Allongées sur le sol dur. Et contrairement aux gitans. Elle était décidée à dire au Conseil ce qu'elle pensait de leur décision. elle se sentait en sécurité. Elles avaient toujours fait preuve de gentillesse envers lui . elles essayèrent désespérément de dormir. Caria. Il ignorait qui elle était.. Veille sur elles. foi de Caria Francesca de Reyes y Valde ! Et quand cette sournoise Delora reviendrait à la maison. Embrasse-les de ma part et que Dieu vous bénisse. Je sais que je n'étais pas très aimable au début. probablement horrifiée par le bec-de-lièvre qui le défigurait. . l'air déterminé. comme une mère. Je me suis prise d'affection pour tes adorables enfants et pour toi. riche ou pauvre. Dieu était quelqu'un de compatissant qui savait écouter. mais tu me manqueras beaucoup. Cojo leur trouva un abri sûr pour passer la première nuit : la petite église de San Timéo. Cojo s'adossa à un pilier.Elle dit vrai. Sa propre maman l'avait abandonné sur les marches de San Timéo quelques heures après sa naissance... dût-elle lui arracher les cheveux ou l'étrangler ! Caria était persuadée que Delora avait manigancé toute l'affaire et elle avait la ferme intention de prouver sa culpabilité. je penserai à tes leçons. elle obtiendrait la vérité. Krissoula n'avait pas encore repris ses esprits et elle fut heureuse de pouvoir se reposer sur son jeune ami.Adieu. frotta ses yeux et retourna vers les siens. Entre les murs solides de l'église. Sous les lumières vacillantes des grands cierges qui éclairaient les statues des saints. C'étaient les religieuses du couvent de San Timéo qui avaient remplacé ses parents. Chaque fois que je ferai une tortilla. Cojo.. Cojo se redressa autant qu'il le put avec sa jambe malade et saisit le bras de Sofia. si elle avait été bonne ou mauvaise. De son côté. Sofia. elle aussi. décidé à veiller toute la nuit afin de protéger ces deux femmes qu'il aimait. Caria attendit qu'ils aient tourné au coin de la rue. mais il y avait là-bas tant d'orphelins à soigner qu'elles n'avaient . conclut Caria en pleurant. acquiesça Sofia en embrassant affectueusement Caria sur la joue. leur expli-qua-t-il. dès le premier jour. dans un monde où les gens étaient le plus souvent cruels et moqueurs. Les portes de l'église étaient toujours ouvertes pour accueillir les fugitifs ou les malheureux en amour.

dit-il en souriant. l'amour infini et la loyauté dont il était capable. impétueuse danseuse dont le sourire ne portait aucune trace de pitié ni de compassion et qui le taquinait et le grondait comme s'il n'était pas différent des autres. afin de ne pas le heurter. . . Krissoula et Sofia s'aperçurent que Cojo s'était très bien occupé pendant leur sommeil.. Puis il avait rencontré Krissoula. Habituées à son bec-de-lièvre et à son pied-bot.. il voyait les filles flirter avec les garçons de son âge et rêvait de les imiter. Puis. se lamenta Cojo. Tristement. et je n'aurai pas à vous mentir. Bien qu'elle n'eût pas d'appétit. Lorsque le soleil se leva sur la ville assoupie. mais dès qu'elles apercevaient l'affreux Cojo. s'était évanoui. Depuis qu'il était né.Elle n'aime pas ce que j'ai apporté. les soutenant dans les moments difficiles. à la taverne Câdiz. elles appréciaient sans réserve l'adolescent orphelin qui. lorsqu'il avait atteint ses douze ans. les nymphettes se détournaient avec dégoût. malade. il s'était rendu à l'évidence : aucune femme ne pourrait jamais aimer un Quasimodo comme lui. señoritas. tu sais. était devenu un véritable ami. petit sot. son espoir que quelqu'un dépasserait les apparences pour découvrir la beauté de son âme. Elles avaient veillé à ce qu'il fût nourri et vêtu.Ne faut-il pas l'aider ? . Cojo avait déniché un pain frais. le rassura Krissoula. elles lui avaient trouvé un travail chez Luigi da Costa. . il sortit son couteau. Adolescent. Fier comme Artaban. point final. Cojo avait toujours éprouvé un manque dans son cœur : était-ce l'affection d'un autre être humain ou tout simplement l'envie d'être traité d'égal à égal et non comme un monstre? Il avait espéré un peu de tendresse et de beauté dans une existence où il ne connaissait que la brutalité et les coups. Peu à peu. . il était prêt à sacrifier sa vie. Pour les protéger. Krissoula avala quelques bouchées mais Sofia blêmit et se précipita dehors.Mais si.Ne me demandez pas d'où vient cette nourriture. en quelques jours. la belle. Elle l'avait accepté dès le premier instant et il l'aimait comme il n'avait jamais aimé auparavant. Elle est encore bouleversée par les événements d'hier soir et elle craint pour notre avenir. La peur coupe parfois l'appétit.pas eu le temps de se montrer très affectueuses. elle et sa bonne amie Sofia. un peu de fromage et un chorizo. coupa des tranches et les leur offrit avec l'air gracieux d'un roi en son palais.

Bien avant midi. Krissoula. nous partirons. leurs rires se répercutant sur les murs de l'église.. ajouta-t-il en faisant le signe de croix au-dessus de leurs têtes. tu divagues ! s'exclama-t-elle en riant. Rassemblant leurs affaires. . dit un prêtre de petite taille qui venait célébrer la première messe de la journée. Cojo. Qu'il vous bénisse tous les deux. Lorsqu'elle sera remise.Tu te sens mieux ? demanda Krissoula.Bonjour. Mais il y a dehors une femme qui me semble bien mal en point. . nous étions désespérés. Cojo et Krissoula s'empressèrent de retrouver Sofia qui était assise sur les marches de l'église. Merci de nous avoir hébergés. un peu honteuse. . . Les rayons du soleil qui traversaient le vitrail au-dessus d'elle l'auréolaient des couleurs de l'arc-en-ciel.Oui. La sainte de la grâce. mon père. soupira-t-il. Si vous souhaitez remercier votre hôte. Sofia sera gênée de s'être laissée aller. Dieu doit être heureux d'entendre des rires dans sa maison.Nous allons attendre qu'elle revienne et nous ferons semblant de ne rien avoir remarqué d'anormal. Je vais tout de suite l'aider. C'est devenu bien rare par ces temps de maladie et de mort. ma fille. . Cojo et Krissoula étaient fixés sur trois points. Ce serait trop ennuyeux de ne faire aucune bêtise ! Elle lui donna une bourrade amicale dans les côtes et ils roulèrent par terre comme des gosses. de la danse et de la beauté.Bien mieux. émerveillé. c'est à Lui qu'il faut s'adresser.. On aurait dit un ange descendu du ciel juste pour lui. . mes enfants.Ne me remercie pas. acquiesça Krissoula. Je ne suis qu'un serviteur dans cette maison de Dieu. Je suis bien des choses. Serait-elle l'une de vos amies ? . La merveilleuse Krissoula ne pouvait pas se tromper ! Et même si elle avait dormi sur le sol dur et si ses cheveux étaient ébouriffés.Cher Cojo. mais je ne serai jamais une sainte. affolée de voir le visage jaunâtre de son amie. Tu la connais... elle demeurait la plus belle femme au monde. .Tu es une sainte..Ne nous attardons pas. mentit Sofia en se forçant à sourire. . elle ne m'appartient pas. Cojo approuva sans discuter. Il faut trouver un autre abri pour ce soir.

et l'on ne voyait pas de mamans bavardant gaiement avec leurs voisines. Tout étranger était susceptible d'être contaminé par l'affreuse maladie et devait être éloigné au plus vite. A la tombée de la nuit. De larges croix peintes sur les portes signalaient aux passants que cette maison avait été frappée par la maladie et qu'elle était sous quarantaine. Krissoula et Cojo ne se parlaient plus. Trop souvent. on leur claquait la porte au nez ou des chiens vicieux leur mordaient les talons. mais avançaient lentement en soutenant Sofia. ni une vendeuse des quatre-saisons louant les qualités de sa marchandise. Dans une semaine.Tour d'abord. ils ne croisèrent le vendeur d'eau et son cheval. traînant leur corps squelettique à la recherche de quelque nourriture. Qu'as-tu à me dire ? . Tavernes et échoppes avaient fermé leurs portes et pas une fois. eût été épargné pour l'instant. Les places du marché étaient désertes. Plusieurs fois. elle serait sauvée. ils n'avaient toujours pas trouvé d'abri et Sofia. qui vivait replié sur lui-même. .Alors. l'épidémie de choléra ravageait les autres quartiers de la ville. L'explication de ce mauvais accueil constituait la deuxième déception : bien que le barrio gitan. Des parents éplorés regardaient leurs proches être emportés vers la fosse commune dans les faubourgs de la ville. était gravement atteinte. Partout où ils proposaient de louer une chambre. ils avaient dû la soutenir tandis qu'elle vomissait dans le caniveau. sans aucun doute. Les heures passant. Profondément bouleversés. ou morte.. ils découvraient l'étendue de l'horreur. A chaque rue qu'ils traversaient.. car le troisième malheur qui s'abattait sur eux concernait leur chère amie : en dépit de ses affirmations. Aucun enfant ne jouait dans les rues poussiéreuses ou sur les marches des maisons. seuls quelques fruits pourris témoignaient de l'ancienne activité de ces lieux abandonnés. elle s'affaiblissait à vue d'oeil et Krissoula savait dans son for intérieur que sa pauvre amie avait attrapé le choléra. en dépit de l'argent que possédait Krissoula. la gitane ? lança Antonio Malvado d'un air méprisant en tirant sur son cigare dans la taverne Câdiz. Seuls les chiens arpentaient encore les ruelles. Sofia ne se sentait pas mieux. ni un veilleur de nuit. ils découvraient des chariots débordant de cadavres enveloppés dans des draps. il était très difficile de dénicher un logement.

« ils » ? Elles ne sont que deux. et croyez-moi. il n'avait pas de cou mais une tête ronde et il nettoyait ses ongles sales avec la pointe d'un couteau. enchantée. Tassé sur lui-même.Oui. Que ses victimes soient grandes ou petites. hier soir.. Dans les barrios.Comment peux-tu en être si sûre ? .. répondit Delora Reyes.Je les ai suivies jusqu'à la ruelle Caballo. fit Malvado. ce Cojo. D'ailleurs. A cause d'elle. Delora retint un cri : il mesurait à peine un mètre dix mais son torse avait la vigueur d'un mastodonte.Tu dis vrai. Lorsque quelqu'un contrariait le compadrito Antonio Malvado. ils ne peuvent plus avancer. . don Antonio. .Oui. qui les accompagne partout. n'est-ce pas. . Il était haï et craint dans tout Buenos Aires car on savait qu'il était l'ombre de Malvado. et un instant elle crut à un tour de sorcellerie car elle n'y vit personne. .Mon plan a marché à merveille. don Antonio ? bégaya Luigi qui essuyait ses mains sur son tablier sale. .C'est embêtant. Elles ont été jetées à la porte par le Conseil des gitans. la vieille fille l'a attrapée. Puis une masse carrée apparut qui se dandina jusqu'au fauteuil de don Antonio. Bobo. elles n'iront pas plus loin ! . Dans sa profession. Chacun savait que Bobo aimait profondément son travail. ..Et où sont-elles maintenant ? Si tu as perdu la trace de la fille. son garde du corps personnel et un bourreau sans pitié. La voix émanait d'une petite alcôve derrière Delora. . Il pourrait nous causer des ennuis.Il y a aussi ce monstre. la petite taille de Bobo n'était pas un handicap. Bobo l'enserrait dans l'étau de ses bras d'acier et le broyait en quelques secondes. tu peux oublier. on l'appelait Bobo. près des abattoirs. don Antonio ? lança soudain une voix haut perchée comme celle d'un enfant. En apercevant le nain. il les éliminait avec la même délectation macabre. ..Parce qu'on leur refuse partout une chambre à cause de la maladie. son cœur battait la chamade. Sa douce voix enfantine détonnait avec son apparence monstrueuse et Delora réprima l'envie de croiser les doigts afin de chasser le mauvais œil ! Maintenant qu'elle l'avait reconnu..Qui ça. Da Costa ! . comme je vous l'avais promis le jour du mariage. mais un ennui dont il est facile de se débarrasser. que je sache.

. mais qu'attendez-vous ? Puisque je vous ai dit où se trouve la fille. Laisse-moi y retourner. dans tout le barrio de San Timéo. Delora et Luigi frémirent de concert. mon brave Bobo. quand je me serai suffisamment amusé. Ensuite. avec sa jolie silhouette. . Qui sait ? La chance va peut-être me sourire ? .J'ai décidé que tu dois fermer le Cádiz pour quelque temps. épuisée par la chaleur de cette matinée de janvier et par la déception d'avoir encore été rejetée d'une maison. señor. intervint la gitane.Merci. señor Bobo n'irait pas la chercher? . que pouvait espérer le pauvre enfant difforme ? .Tu ne dois pas baisser les bras. Une petite récompense pour ta loyauté et ton excellent travail.Pardonnez-moi. .Ça ne sert à rien de persévérer. la huitième ou neuvième depuis la veille. l'encouragea Cojo qui n'avait jamais vu son amie aussi désespérée. Compris ? . Cojo.Ce serait trop facile ! Je veux que cette garce vienne à genoux me demander de l'aide. . Ils avaient passé la nuit dans une ruelle fétide où le silence opaque n'avait été rompu que par les couinements de rats immenses. Repose-toi avec Sofia. ne trouvait rien. elle sera tout à toi. Je veux qu'elle goûte l'amertume du désespoir avant de comprendre que moi seul. Delora esquissa un sourire malveillant et Bobo se dandina de joie. Si notre amie commune vient travailler ce soir comme d'habitude. .. vaurien. Pour nous.C'est un ordre. mais tu en as déjà assez fait. je vais voir ce que je peux faire. peux la secourir. Reste avec Sofia cette fois. Elle me suppliera de devenir ma catin. ce sera la rue ou rien. soupira Krissoula. et je ne dis pas ça par pitié mais parce que c'est la vérité. C'était une offre généreuse mais si Krissoula. à moins que tu ne préfères être convaincu par Bobo ? Luigi jeta un regard terrifié au monstre qui montra ses dents jaunâtres dans un sourire cruel et fit craquer les articulations de ses doigts.Mais c'est la ruine. Je sais combien ton pied te fait souffrir et nous avons déjà marché des kilomètres. les cris de chats de gouttière et les faibles gémissements de Sofia. señor ! s'exclama Luigi. tu lui diras que la taverne est fermée à cause du choléra et qu'elle n'ouvrira qu'en hiver.. pourquoi est-ce que sen.

Patience ! Lorsqu'elle trouva les portes du Câdiz fermées. j'irai demander à ce vieux chameau de Luigi de nous héberger.Merci pour tout. Mais ne reviens pas ici. il en est terrifié et il pourrait le prévenir.Je t'en supplie. fiche le camp ! . Luigi. . sale bonhomme ! cria-t-elle. .Je saurai m'occuper de Luigi. C'est un beau parleur. Avec un geste obscène en direction de la porte qui demeurait obstinément fermée.. Je connais le choléra.. grommela-t-il. Il m'attend comme d'habitude ce soir. implora-t-elle en ravalant sa fierté. vieille chèvre ! Tu verras bien si je danse pour toi cet hiver. Pour que Sofia ait une chance de s'en sortir.Cette fois. j'ai besoin d'un endroit où dormir.Ouvre-moi. Cet avare ferait n'importe quoi pour gagner de l'argent. ne t'inquiète pas. je n'ouvrirai pas le Câdiz avant la fin de l'épidémie. Si je le menace de donner ma démission. Laisse-moi au moins te parler. qu'est-ce que tu en dis ? . . répliqua Cojo. Un âne maigrichon attaché à un anneau balayait sa queue pour chasser les mouches et une vache la contemplait de ses grands yeux tristes.. Une villa délabrée avec de mauvaises herbes qui recouvraient ses pierres basses et des taches d'humidité suintant sur les murs.. si tu peux. il m'offrira peut-être une chambre. un vieil homme ouvrit aussitôt d'un air soupçonneux.Tu n'as qu'à essayer dans la maison au coin de la rue Rios. Il paraît qu'ils ont une chambre à louer. . Rapporte de l'eau.J'espère. Krissoula tourna les talons et se dirigea vers la rue Rios. La maison dont lui avait parlé Luigi se trouvait dans l'un des quartiers les plus pauvres des barrios. gitane de malheur. Je danserai en échange du gîte et du couvert. . Luigi ! Mais il se contenta de l'insulter et lui ordonna à nouveau de déguerpir. Lorsqu'elle frappa.Ne retourne pas là-bas. Maintenant. elle entendit à travers la cloison la voix étouffée de Luigi qui lui disait de s'en aller. . sans plus. Dans la cour. Elle n'avait guère le choix : il fallait tout tenter. quelques poulets picoraient le sol. Tambourinant de toutes ses forces.. elle doit boire beaucoup d'eau. elle prit peur. Krissoula ! C'est une marionnette de Malvado. Je serai bientôt de retour.

. .J'ai de l'argent de côté.Personne n'est malade dans ta famille. je n'aime pas la manière dont il me regarde depuis peu.C'est d'accord. Dieu soit loué. Juan. ma jolie.Alors. nous n'avons pas d'endroit où dormir.. . croyez-moi ! . il te faudra une sacrée veine. laissant l'homme ramasser son argent dans la poussière. .Bien sûr que non ! Nous sommes tous en parfaite santé. Elle rejoignit la rue Caballo au pas de course..Pour en trouver. . .Dormir. répéta-t-il en détaillant sa robe chiffonnée.Ça a marché ? interrogea Juan qui l'attendait avec impatience. . Je tiens une maison respectable. .Je suis une femme respectable ! s'indigna-t-elle en rougissant.Ouais.Je l'espère. je vous flanque à la porte. . Mais au moindre problème. grommela-t-il. tant elle était soulagée. le patron sera content. Krissoula avait l'impression d'avoir des ailes. pas un bordel. .. amusé par sa propre blague.. José jeta une poignée de pièces à ses pieds et sortit sous le soleil impitoyable.Comme un piranha affamé. señor José ! répondit le vieillard en tendant la main. ma fille.. Ce ne serait pas facile de dissimuler la maladie de Sofía au vieillard soupçonneux.. au moins ? . j'ai ce qu'il faut.Pour combien? . Nous. mais ils se débrouilleraient. Ce Bobo. . mon frère et moi venons d'arriver en ville et nous avons besoin d'une chambre pour dormir et faire notre cuisine pendant que nous cherchons du travail.Nous sommes trois mais une pièce nous suffirait amplement.Parfait. vous pouvez rester. ils auraient maintenant un toit au-dessus de leurs têtes ! . Ma mère.. Il éclata de rire. Ça me donne froid dans le dos ! . Et comment comptes-tu payer si tu ne travailles pas ? .Comme sur des roulettes. elle a mordu à l'hameçon ? demanda José au vieil homme après le départ de Krissoula. pour une fois.Je veux deux jours payés d'avance.C'est bon. .J'ai besoin d'une chambre. Tu en as de bonnes. .

Bien que la pièce fût épouvantable. mais en avait-elle le droit ? Seul Dieu pouvait faire cette promesse avec certitude.Bien sûr. Les joues de Sofia s'étaient creusées et des cernes noirs lui mangeaient le visage. Je ne te laisserai pas tomber.Installons Sofia et je vais essayer d'emprunter un balai à notre cher propriétaire. et il semblait les avoir abandonnées.... . Des cafards et des toiles d'araignée dans tous les coins et il y a des excréments de rats par terre. Cojo ! . Un terrible sentiment de culpabilité lui noua la gorge. je t'en sortirai.Même un porc a sa dignité. Elle avait recherché une vie de luxe après la mort de Nicki et la trahison de Miguel. Je crois que le marché rue Corrientes est encore ouvert.Comment cela ? . Dans quelques jours. en utilisant sans vergogne les autres. et elle avait entraîné l'innocente Sofia dans cette mésaventure.Tu te trompes. Si Sofia succombait. tu vas te rétablir. ..Nous avons un toit. Sofia. proposa Cojo.. dit Krissoula.. Krissoula s'agenouilla auprès de son amie.. crois-moi. ils étaient au moins à l'abri. . Est-ce que tu peux rester seule jusqu'à mon retour ? . je descendrai chercher de l'eau à la rivière. c'est promis. . . Une fois seule. ma chérie ? Ne t'inquiète pas. Prends cet argent et achète-nous de quoi manger.Entre-temps. Seul un porc habiterait ici. Krissoula. se mordant la lèvre pour ne pas pleurer. murmura-t-elle. Sofia aura besoin de bouillon.Mon Dieu ! Regardez-moi cet endroit.. C'était sa faute si Sofia était en train de mourir. Cojo emporta la moitié de la réserve d'argent. caressant sa main décharnée. tu te sentiras mieux. Est-ce que tu m'entends. elle en porterait la responsabilité jusqu'à la fin de ses jours ! Elle avait promis à son amie de l'en sortir.. Ils échangèrent un sourire heureux.

. ironique. Il pouvait tout aussi bien abattre un homme juste pour le plaisir qu'accorder des largesses inattendues. Ses hommes de main surveillaient chacun de ses gestes avec appréhension et ils avaient de bonnes raisons d'avoir peur : le compadrito était plongé dans l'une de ses humeurs imprévisibles où il était souvent plus vicieux que jamais. Tant qu'il continuera à les aider. L'infirme va chercher de l'eau à la rivière matin et soir. Avec un juron. Elle lave les vêtements de la malade et les fait sécher au soleil avant de retourner dans la chambre. Une large ceinture retenait son ventre alourdi. répondit Juan d'un air embêté car Malvado était d'exécrable humeur. Pauvre petite. et tu me racontes que la fille ne montre aucun signe de découragement ? .36 . son crâne luisait de sueur à toute heure de la journée.Ça fait quatre jours qu'ils se terrent dans cette chambre misérable. car l'infirme commence à voler de la nourriture dans les marchés.Peuh ! « L'infirme cherche de l'eau. Sous un gilet en cuir noir il bombait son torse imberbe et des anneaux de cuir cloutés encerclaient ses bras monstrueux. . Assassin autodidacte. Sa tête presque carrée était aussi lisse qu'un œuf. Dépourvus de chaussures. comme toutes les femmes. ses pieds nus étaient d'une saleté répugnante. en souriant au crapaud tapi dans un coin. nettoie et cuisine. señor. boudinées comme celles d'un nourrisson...Vu les circonstances. n'est-ce pas. découvrant des dents cassées et jaunes. Ses mains étaient étranges.Loin de là. notre gitane devra se battre seule.. Le reste du temps. . son torse immense était soutenu par des jambes courtes et ses mollets immenses ressemblaient à ceux d'un gorille. la fille ne viendra jamais m'implorer. . Au contraire d'autres nains qui étaient souvent de petite taille mais bien proportionnés. Mais je suis sûr qu'ils auront bientôt besoin d'argent. l'infirme vole dans les marchés ». Les lèvres de Bobo se retroussèrent de plaisir. elle balaie. Malvado martela la table de ses doigts manucures. Bobo rattrapait en largeur ce qu'il perdait en intelligence et en hauteur. Bobo ? A partir de maintenant. don Antonio. c'est toujours la même rengaine. ajouta-t-il. je crois qu'il est temps de nous dispenser des services du cher señor Cojo. Elle semble fatiguée mais nullement désespérée.

l'enfant des rues. Une fois l'infirme hors d'état de nuire. Il briserait enfin cette fierté et cette détermination insolente qui caractérisaient les gitans. ses longs cheveux noirs ébouriffés par le sommeil.Cojo ! Lorsqu'il se retourna. plus vite je reviendrai avec quelque chose pour nos trois estomacs ! Ne joue pas à la maman. quand il s'en serait lassé ? Il avait promis de la donner à Bobo. Krissoula. même si elle était quelque peu souillée. lui prouvant que personne. il imagina la belle gitane aux yeux de lynx dénudée. sans amis. il avait parcouru un long chemin en trente-six ans. elle serait obligée de venir vers lui. une seule alternative lui serait offerte : se laisser mourir de faim ou se tourner vers lui. il vit Krissoula appuyée contre la porte.. Ayant renvoyé ses deux gardes du corps. . Et ensuite. chandeliers en argent. Une belle réussite pour le petit Tonio. Sans l'aide de personne. ne devait contrarier le compadrito Antonio Malvado. . ..Prends un verre de maté avant de partir. . Malvado se retrouva seul. Tout ira bien. Il songea qu'elle n'avait jamais été plus belle que ce matin et son cœur généreux se gonfla d'amour. Bientôt. Grâce à la malveillance de Delora. zézaya-t-il en se réjouissant d'avance. dont la mère était prostituée et le père maquereau. mais les barrios regorgeaient aussi de quantité de bordels minables où se rendaient les hommes les plus pervers pour assouvir leurs fantasmes vicieux. Dans cette villa de style florentin de la rue Pajaro s'amoncelaient objets d'art.. les choses se dérouleraient comme sur des roulettes. Je n'aime pas quand tu sors sans rien dans l'estomac. tapis précieux... Les murs à moitié écroulés de sa maison dissimulaient sa richesse aux yeux des malveillants et le protégeaient de la misère sordide des barrios dont il suçait le sang des innocents tel un vampire. Sans argent.Plus vite je serai parti. Puis il se servirait de ce corps magnifique jusqu'à satiété.. Il y manquait toujours des filles et n'importe lequel serait heureux d'accueillir une belle gitane.. le suppliant à genoux de l'aider. les gitans eux-mêmes avaient jeté Krissoula à la porte et il avait pris soin de faire passer le mot dans les barrios : celui qui donnerait du travail à la jeune femme serait aussitôt châtié. ses joues roses et ses yeux rêveurs. jamais.Bobo va s'occuper du problème sans tarder. S'étant versé un verre de vin.

. répondit-il. Ils avaient parlé comme le font de vieux amis. Ce que nous sommes à l'extérieur ne compte pas. brillant comme de l'or et prêt à t'aimer. . Elle avait évoqué sa famille. Cojo. ce n'est . le mien a été dévasté. ne me donne pas ton cœur car je n'ai rien à t'offrir en retour. avait-elle ajouté. . Ayant installé Sofia pour la nuit.. . mon ami. la perte de son enfant et de son mari. . cet Esteban de San Martin. Un jour. tu oublieras la pauvre Krissoula. traînant sa jambe infirme. mon ami. En voyant son regard troublé. dans mon cœur. Bien qu'il fût encore tôt... Ce serait la Belle et la Bête.Tu en es sûr? . Ne prends pas de risques inutiles. Sans une âme sœur avec qui la partager. Cojo se rappela avec bonheur la soirée de la veille.Ne sois pas comme moi. annonçant une nouvelle journée torride. échangeant des confidences.. Ce jour-là.Quoi ? Nous n'avons que trois ans de différence ! Tu as dix-neuf ans. son oncle Ricardo et sa tante Isabella. Elle lui avait même parlé de l'homme qu'elle avait aimé. Je t'en prie. l'Espagne. mon ami.Ne t'en fais pas. fier du compliment. personne ne voudra aimer un monstre comme moi. . une vie de luxe est un gouffre de désespoir. Cojo avait compris qu'elle aimait encore l'Argentin et il avait été jaloux. car ce n'est pas vrai. Je serai de retour pour l'heure de la sieste. le soleil s'abattait déjà sans relâche sur la ville. Sofia et moi avons beaucoup plus besoin de toi que de nourriture. la princesse a aimé la Bête pour son cœur doux et généreux. En boitillant. Krissoula et lui étaient allés s'asseoir dans la cour auprès du feu.. et ne pense pas que l'argent et une vie facile peuvent guérir toutes les plaies. Elle avait lu la tristesse sur son visage et lui avait caressé la joue. comment son passé tragique l'avait remplie d'amertume et comment elle avait été réduite à voler pour survivre. et moi seize. Adios ! Après un clin d'ceil complice. . Cojo. mais ici.J'ai dix-neuf ans sur le papier.Dans le conte de fées.Sûr et certain. . je suis beaucoup plus âgée. il disparut.Ne sois pas jaloux.Alors sois prudent.Jamais ! Et puis. tu trouveras quelqu'un avec un cœur neuf. je suis beaucoup trop vieille pour toi !.

Tu peux me croire quand je te dis qu'un jour tu rencontreras quelqu'un de très spécial. la jalousie d'un voisin ou le sort jeté par un ennemi. mais aujourd'hui.. avec l'épidémie de choléra qui terrifiait la ville. . car les sœurs du couvent de San Timéo lui avaient enseigné que c'était un péché mortel. et repéré trop facilement. faisant parfois appel aux sorciers plutôt qu'à Dieu. Une heure plus tard. .Tu me taquines. lui pardonnât ses péchés. elle murmurait son nom dans son sommeil agité. et le tenaient à l'écart. c'est notre âme. Ils craignaient l'infirmité de Cojo. et elle sera merveilleuse. Son pied le ralentissait dans sa fuite et il devait cacher le pain sous sa chemise en espérant que le boulanger n'y verrait que du feu. cet espoir avait encore grandi et lui donnait confiance en lui. Il n'aurait jamais le talent des mauvais garçons de la Cité des Enfants. Personne ne lui viendrait en aide en ces moments troublés. Il regrettait de ne pouvoir lui rendre la pareille et chasser la détresse qui voilait son regard de lynx. il était trop maladroit. Souviens-toi. Pour se nourrir. Ils préféraient évoquer le mauvais œil plutôt que leurs propres déficiences . car elle aura plongé dans tes beaux yeux bruns et elle aura lu dans ton cœur. mais Cojo savait qu'elle mentait. Les Argentins étaient très superstitieux. il n'avait qu'un moyen : le vol. Cojo n'avait pas l'habitude de voler. je suis une gitane et je connais l'avenir. Cojo. avait répliqué Cojo. Si tout le monde ne s'attachait qu'à la beauté physique. Ta lèvre et ton pied n'existeront plus pour elle et tu deviendras son prince charmant. il avait essayé d'être honnête et bon et préférait travailler dur pour se nourrir plutôt que de trahir l'un des Dix Commandements. Toute sa vie. il avait réussi à se bâtir une existence. La nuit.qu'une coquille. personne ne voulait plus l'embaucher. et que Dieu. dans Sa grande miséricorde. Elle s'était vantée d'avoir oublié l'Argentin. guignant un panier rempli de pains croustillants et surveillant l'attitude du boulanger dans l'attente du moment propice pour attaquer. mais un petit espoir lui avait cependant serré le cœur. persuadés que son pied-bot et sa lèvre étaient le résultat d'une naissance maudite. Et ce matin. ainsi on expliquait la malchance par des influences néfastes dans la maison. En dépit du mépris des autres. de peur d'être contaminés par sa malchance.. Cojo se trouvait au marché de la place Corrientes. prétendant que son amour appartenait au passé. ce que nous sommes en nous-mêmes. gémis* sant tel un enfant blessé. l'humanité serait détruite depuis longtemps ! L'essentiel.

.Pourquoi as-tu fait ça. Traînant la jambe.. Cojo sentit qu'on l'observait.C'est lui... il ne s'était jamais montré gentil. elles aussi ! Luigi craignait trop Malvado pour lui venir en aide et d'ailleurs. Cojo eut une illumination : il n'y avait qu'un endroit où l'on accepterait de le cacher malgré sa laideur. Le cœur battant.. son maître adoré. ses amis l'aideraient. Tout ce dont les autres ne voulaient plus et qui pouvait permettre de . il prit un pain et l'enfouit sous sa chemise tout en s'éloignant lentement. des branchages et des sacs en toile de jute.. pas moi. noirs comme l'enfer.. vaurien ? hurla le vendeur brandissant son poing. Profitant de ce répit. Avec l'énergie du désespoir. Mais c'était bien pire. Où se cacher? Comment pouvait-il espérer semer le bourreau de Malvado ? Instinctivement. La Cité des Enfants se composait de vilaines cabanes. Une pareille terreur n'était supportable que parce qu'il aimait Krissoula d'un amour désespéré. il leva les yeux. Cojo saisit sa chance : vif comme l'éclair. il sut que Bobo avait été envoyé pour le tuer et il en comprit aussi la raison. les paumes moites. sefior. Quelques instants plus tard.. s'apprêtant à voir le boulanger furibond. il se mit à réfléchir à cent à l'heure : se dissimuler afin d'éviter Bobo pendant quelques jours ? Pas question de retourner vers Kris-soula et Sofia pour les mettre en danger. . Dans les barrios.Petite crapule ! gronda le vendeur qui changea de cap et se dirigea vers le nain. Et le compadrito lui confiait toujours les mêmes tâches... Malheureusement. terrifié.Le temps s'éternisait. une vieille femme en noir se mit à questionner le boulanger. il partit en claudiquant comme s'il n'était pas pressé. Bobo fit un pas en direction de Cojo qui frémit. Au moins. . Blêmissant. de Bobo qui . Il croisa les yeux.. rétorqua Cojo en montrant Bobo du doigt. Soudain. le souffle court.et c'était le plus effrayant lui souriait. l'église de San Timéo n'offrirait aucune protection car Bobo ne respectait ni Dieu ni Sa maison.. il avait encore le pain et une petite chance de s'en sortir. Cojo traversa la place aussi vite que possible et se réfugia. il repoussa un chariot rempli de victuailles et la marchandise s'abattit sur Bobo. le plus souvent construites avec des planches de bois pourri. Soudain. . sous un portail.. on redoutait les sourires cruels de Bobo car ils signifiaient toujours que le monstre avait une mission à accomplir pour Malvado. Là-bas. La Cité des Enfants..

l'image de Krissoula l'encourageait à accélérer l'allure. il pouvait apercevoir les mâts des navires qui déchargeaient leur cargaison sur les quais de la rivière. En été. il ne pourrait retourner auprès de Krissoula qu'il aimait de toutes ses forces. Encore un kilomètre et il serait sauvé. Non. avec les vivres et l'argent que leur apportaient de temps en temps certaines bonnes âmes. Cojo ne ralentit pas. Il se força à se retourner et se figea de terreur. ramassant de vieux vêtements qu'ils revendaient.. car même s'il échappait au nain monstrueux. il jetait un coup d'oeil furtif par-dessus son épaule : Bobo avait heureusement disparu ! Des larmes lui brouillèrent la vue des larmes de soulagement mais aussi de détresse. et il pourrait se reposer.. sa jambe malade le faisant souffrir le martyre alors que la valide était épuisée. du moins pour l'instant. Afin de gagner leur vie. Cojo se rapprocha insensiblement de la rivière. ou volaient dans les poches des nantis. un peu de courage. Désormais. il y avait moins de maisons autour de lui et s'il se dressait sur la pointe des pieds. alors qu'il était si près du but. beaucoup trop près pour qu'il pût lui échapper une deuxième fois. Cojo laissa échapper un cri de triomphe qui s'étrangla dans sa gorge. embrassant le crucifix qu'il portait autour du cou et saisissant son petit couteau. De temps en temps. Allez. tandis que les eaux brunes de la rivière s'étalaient paresseusement. Il passa devant des cafés et des salles de billard. Suivant un chemin détourné qui zigzaguait entre culs-de-sac et ruelles. Il devait se volatiliser. Bobo le nain se tenait à un mètre de lui. protégez-moi ! » pria-t-il en silence.. Les plus âgés avaient dix ou onze ans et s'occupaient de leur mieux des bébés et des plus petits.façonner un abri. Non! Pas maintenant. son vieil ami Sancho ou un autre des enfants irait leur porter un message. qu'il reviendrait bientôt. ni auprès de la douce Sofia. Les poumons brûlant sous l'effort. Les bicoques de la Cité des Enfants apparurent. cuisant sous le soleil torride. des quantités de ces misérables logis s'entassaient le long de la rivière. « Sainte Marie. Avec un peu de chance. pour leur dire qu'il ne les avait pas abandonnées. ils fouillaient les détritus de la ville. il continuait à sourire. Pis encore. habités par des centaines d'enfants dont les orphelinats de Buenos Aires ne voulaient pas.. Il émergea d'une ruelle en plein soleil. . Il entendait les pas de quelqu'un derrière lui.

Kris-soula la posa sur le rebord de la fenêtre. jaunâtre et si on la pinçait. Dehors. Krissoula pressentait qu'un grave malheur était arrivé-Sofia gémit doucement et la jeune femme retourna à son chevet. seul et terrifié ? D'habitude. Bien qu'elle eût toujours été maigre. il rentrait bien avant la nuit. brandissant fièrement un pain ou un peu de viande. . Les grandes quantités d'eau et de bouillon dont elle avait nourri son amie à la cuillère pour l'empêcher de se déshydrater avaient . alors qu'il lui restait si peu d'argent et qu'on ne lui offrait pas de travail ? . Les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites. La peau de la malade était fripée.Krissoula ? appela Sofia d'une voix faible. Où diable était passé Cojo ? Jamais leur ami n'avait été aussi en retard. Sofia : un peu de bouillon. mais comment Krissoula pouvait-elle la soigner. elle avait laissé bouillir nuit et jour la petite casserole offerte par Caria. Avait-il été arrêté par les gendarmes pour avoir dérobé de la nourriture ? Etait-il enfermé dans un cachot immonde. s'il te plaît ? .Un peu mieux. l'inquiétude la rendait folle.Ma très chère enfant. Tu vas vite te remettre et quand Armando Reyes te reverra.Allumant la dernière bougie qui leur restait. et Sofia ne le trouvait pas déplaisant. très chère. son pauvre visage défiguré illuminé de joie. elle n'avait plus à présent que la peau sur les os. Elle avait fait cuire les déchets de viande que Cojo avait obtenus des bouchers avec une poignée de riz dérobée au marché et un peu de sel que leur avait donné le propriétaire en maugréant. Krissoula versa ce qui restait du bouillon chaud dans un bol. tu as une imagination débordante. comment te sens-tu ? . je crois. Ces terribles crampes sont passées. Il lui fallait beaucoup de bonne nourriture et du repos. Craignant que le bouillon riche en moelle ne se gâtât à cause de la chaleur. Oppressée. soupira Sofia mais elle esquissa un sourire. Dehors. il subsistait un espoir. . Puis-je te demander un verre d'eau.J'ai encore mieux. tu seras si belle qu'il n'aura d'yeux que pour toi ! Elle plaisantait ainsi car le père de Caria avait semblé admirer la douce Sofia pendant leur séjour chez les gitans. mais tant qu'elle était encore en vie. elle restait plissée au lieu de retrouver son élasticité. Selon Cojo. la pauvre Sofia semblait aussi fragile qu'une porcelaine. le crépuscule tombait et elle se mordilla la lèvre .Je suis là. elle avait survécu au moment le plus dangereux de la maladie et entamait maintenant une longue convalescence pendant laquelle elle devrait recouvrer sa vigueur.

l'amitié est sacrée. « Où est-il ? » se répéta-t-elle. elle avait préféré suivre les avis de leur ami en faisant boire Sofia le plus possible. Seul un chien squelettique fouillait les poubelles. petite. Victime lui aussi du choléra quelques années auparavant. murmura Sofia. seuls les meilleurs meurent jeunes.. Sans relâche. si jamais ils en réchappaient. et dans les rares instants où elle se reposait. Maintenant.Je crois que la malédiction de Delora a échoué. . . Ayant aidé les religieuses du couvent à soigner des malades pendant des années. A travers la petite fenêtre.avec Esteban . Krissoula savait que c'était un rêve. Dehors. Elle s'était promis de ne jamais plus gaspiller la nourriture. s'impatienta la jeune femme. la cour et la rue étaient désertes. tu as dû faire plein de bêtises autrefois ! la taquina Krissoula. termine ce bouillon et repose-toi. mais elle avait l'esprit ailleurs.ce merveilleux tango immoral.Mais non.enfin porté leurs fruits. Comme elle avait été égoïste en ce temps-là. . Cojo en avait appris beaucoup sur le choléra.. Sous ses pieds nus.Bien sûr.. L'air était pesant et une brise lourde souleva un instant le sac en jute qui tenait lieu de rideau. Krissoula eut froid dans le dos. et comme ils dansaient bien ! Ils étaient dans la salle bondée du Bambou et elle portait une robe écarlate avec de grands anneaux dorés aux oreilles. Tu aurais fait la même chose pour moi. et chez les gitans. la sciure était . Nous sommes amies. ma chérie. Si seulement elle avait pu offrir de tels repas à Cojo et à la pauvre Sofia aujourd'hui. je pense que je vais survivre malgré tout. Plutôt que de se fier aux vieilles superstitions. mais elle ne voulait surtout pas se réveiller. se remplissant l'estomac sans songer au lendemain. Sofia. des poulets et des desserts onctueux.Tu semblés inquiète et effrayée. angoissée. Elle dansait . elle lavait les vêtements souillés de son amie pour que celle-ci fût toujours propre. elles voyaient le ciel constellé d'étoiles. Grâce à toi. amulettes et autres charmes de charlatans pour lesquels les pauvres naïfs dépensaient des fortunes. Il commence à faire nuit. des steaks juteux. Cojo et elle mangeaient des bananes trop mûres qu'il avait dénichées ou volées au marché. Suis-je un fardeau trop lourd ? . Elle se souvint des empanadas de marna Angelina.. Toi. Cojo lui avait donné de bons conseils.

.. sans entendre les voix rauques des spectateurs qui les encourageaient. une pulsion dans le creux de ses reins battant la mesure.Et alors ? J'ai payé ton prix.. leurs corps se frôlant.La petite catin l'aime. . maintenant aime-moi ! La musique envoûtante alternait entre un tempo sauvage et des mélodies langoureuses et le corps de Krissoula réagit. et elle entendait le battement du cœur d'Esteban.Ici ? Mais il y a tous ces gens qui nous regardent. Il posa ses lèvres dans le creux de son cou... . puis. Comme elle l'aime ! se moquait la foule. renversée en arrière. ordon-na-t-il d'une voix sensuelle. si merveilleux de le sentir. .douce comme de la soie. Ses lèvres taquinaient chaque mamelon doré et c'était merveilleux. grâce à cette étrange magie que possèdent les rêves. il agrippa les fesses de la jeune femme et elle sentit sa virilité contre son ventre. rends-toi. . querido. à sa merci. Le bord du sombrero dissimulait son regard bleu nuit et pourtant la jeune femme savait que son désir pour elle y brillait. D'un mouvement du poignet. querida. Arquée par-dessus sa cuisse.. . Tel un matador avec sa cape. . sa robe disparut et elle se retrouva nue.. il la fit virevolter autour de lui. il la rejeta loin de lui puis l'attira à nouveau dans ses bras avec un sourire moqueur. il la faisait tournoyer autour de lui.. ma belle sorcière. .. entre ses seins. Prenant ses lèvres dans un baiser torride.. Je t'aimerai toujours ! . Possédée par cet amour. elle se lova contre lui. D'une main autoritaire. On nous regarde.Oublie-les ! rétorqua Esteban en lui permettant de se relever. arrête ! supplia-t-elle.Je t'en prie. imprimant le rythme d'Esteban à son propre corps. L'attirant à lui. elle plongea dans son regard bleu comme dans un lac.Rends-toi. .Je t'aime ! s'écria-t-elle. Alors qu'il penchait son visage vers le sien. lui apportant une plénitude d'extase comme elle n'en avait jamais connu. ses cheveux noirs balayèrent le sol. murmura-t-il.Tu vas faire l'amour avec moi. il l'embrassa comme un assoiffé et la pénétra. Mais un ricanement dans la foule lui rappela qu'ils n'étaient pas seuls. Lui avait enfilé une chemise blanche à jabot et son pantalon noir enserrait de manière provocante ses longues cuisses musclées. comme s'il commandait au moindre mouvement d'un fouet.

Trop tard. Ouvrant la porte. Encore traumatisée par son cauchemar. Il vous réclame... Tu m'as caché des secrets que tu aurais dû me dévoiler. je voulais vraiment te croire.C'était un mensonge. mon souffle de vie. c'est toi. Je t'en supplie. elle ne se donne pas.. señorita. Je me moque de la richesse. Il est gravement blessé. Tu es mon cœur. toi dont j'ai besoin pour vivre. Dépêchez-vous. vêtu de haillons. Souviens-toi : tu avais menacé de me trahir.. entendant résonner ses derniers mots.Qui est là ? . tremblante.. querida.Donne ! Donne ! Donne ! scandait la foule. baignée par une sueur froide en dépit de la chaleur étouffante de la petite chambre. elle essaya de le retenir.. à lui prouver qu'elle était digne de sa confiance. . si seulement il lui pardonnait. tandis que la foule répétait d'un ton amusé : . mais je viens de San Timéo. Sa silhouette adorée s'était évaporée.. qu'elle passerait le restant de ses jours à se racheter. Mais ses bras se refermèrent sur du vide. soupira-t-il. nous n'avons pas de temps à perdre. tu dois me croire. je n'en pensais pas un mot. Trop tard..Pourquoi n'as-tu pas eu confiance en moi ? l'implora-t-elle. votre ami. Regardez. mais tu m'as menti. s'il pouvait l'aimer encore. .. Cojo. elle se redressa. Je t'en prie. mon âme. mon amour. dit-elle dans un sanglot. Glacée. Esteban. C'est trop tard.. Elle s'était assoupie en attendant Cojo et quelqu'un tambourinait à la porte. .. je ne peux pas continuer sans toi. D'un bond. Trop tard-Désespérée. de lui expliquer qu'il n'était jamais trop tard. le petit infirme. J'avais juré d'être loyale. elle se leva et s'approcha de la porte.. . .Vous ne me connaissez pas. nue. J'avais scellé notre amour avec mon sang.Je voulais te croire.Il est dans l'église. La confiance se mérite. señorita. señorita. ma vie est un désert. C'est Alfredo qui a parlé de nous à Felipe.Où est-il ? Pourquoi Cojo n'est-il pas venu lui-même ? . J'étais très en colère mais je ne t'aurais jamais trahi parce que je t'aime tant. elle s'affala sur le sol dur. comme elle donne ! .. señorita. m'a envoyé vous chercher. elle découvrit sur le seuil un garçon essoufflé.

elle vit que Cojo souriait. emmène-moi. ..Je suis fatigué.. faim ! . ça n'a aucune importance.. Tu sais combien je t'aime. Cojo. n'est-ce pas merveilleux ? Je vais danser dans une taverne très respectable.... Krissoula écouta le prêtre lui administrer les derniers sacrements. A la lumière des bougies.Je suis là. Se penchant vers lui. la gorge nouée.. on va s'empiffrer de tortillas aux épices.. il y aura du poulet et du riz dans notre marmite tous les soirs.. ambe m'a ralenti. . Un filet de sang s'échappait d'un coin de sa bouche et ses merveilleux yeux bruns se voilaient.. Sa voix se brisa et le prêtre lui agrippa l'épaule pour lui donner du courage. Krissoula est là.. A partir d'aujourd'hui..Je te le promets ! Toi et moi.. son visage avait la pâleur de la mort. mon chéri.Ne t'inquiète pas. soupira-t-il comme si un grand poids l'écrasait.. elle plongea son regard dans celui de Cojo et doucement. A travers ses larmes. toi allez. avoir. je suis toujours prête à danser. elle chanta la mélodie qu'elle avait dansée pour lui au mariage d'Alonso et Gina. mon chéri. elle lui prit une main et la porta à ses lèvres. Lorsqu'il toussa. . elle déposa un tendre baiser sur sa lèvre déformée et le jeune mendiant tout comme le prêtre en eurent les larmes aux yeux. Sa jupe tournoya .J'ai essayé de m'enfuir..Pour toi.. K. Drapant son châle sur sa tête. Il hocha la tête et ferma les yeux. d'une voix qui se brisait de temps en temps. J'ai perdu le pain. Sofia nous grondera sûrement à cause de nos mauvaises manières à table.Emmène-moi. souffla-t-elle en posant sa pauvre tête sur ses genoux.Doucement. et j'aime te voir danser.. .. du sang coula entre ses lèvres difformes. petit. Krissoula. Mon Dieu. mais cette fichue j. Maintenant Sofia et t. on en trouvera d'autres. . Cojo était allongé sur une cape étendue sur le sol en pierre de l'église. rissoula. J'aimerais bien que tu danses pour moi.. avant que je m'endorme. Agenouillée à ses côtés. . Elle caressa ses cheveux trempés de sueur et de boue. On m'a offert du travail aujourd'hui. murmura-t-elle.. le supplia-t-elle. et tes tortillas préférées à volonté. . Effondrée. Krissoula ne parvenait plus à respirer.Krissoula ? murmura Cojo. mon enfant..C'est vrai ? . petit frère.

. mon père. soupira le prêtre. Beau gitan ! Un seul de tes sourires Vaut un millier de pièces d'or! Ne sois pas timide. ma fille. Alors que je suis libre ? Ami timide. Avec la dernière note. pense que sa douleur dans ce bas monde a pris fin. Mais la jeune gitane ne sembla pas l'entendre. alors . à la lumière incertaine des bougies. demande donc à mon père S'il te donnerait ma main ! . Tu crois que je ne t'ai pas vu Quand tu me suivais Dans les rues de Séville...Petite gitane. tandis qu'elle dansait pieds nus dans l'église de San Timéo. Mais j'ai aperçu ton regard sombre. l'ami. . Tes sourires seront sereins Lorsque je te tiendrai dans mes bras Et plongerai dans tes yeux profonds. arquant son corps gracieux en hommage à son ami..Señorita. Car je ne te rejetterai pas. A la surprise du prêtre. vous pouvez arrêter. et elle continua à danser. C'est fini. elle éclata d'un rire fragile comme du cristal. S'il y a vraiment un paradis et si ce Dieu de bonté et de miséricorde dont nous parle l'Eglise existe vraiment. Comme un truand.telle une corolle de fleur. un léger sourire sur les lèvres. au ciel. Les larmes inondaient son visage mais elle poursuivit la chanson : Ton regard hante mes rêves. elle s'immobilisa et le prêtre chercha désespérément les mots de réconfort susceptibles d'adoucir la détresse qu'il lisait sur son visage : . ému. malheureusement. gitan Qui t'a trahi! Pourquoi me suivre en secret. ton Cojo dort dans les bras de la Sainte Mère. Maintenant.J'espère qu'il ne dort pas.

Il danse.. mon père ! Il danse. S'effondrant sur le sol. . il court et il marche sur deux grandes et belles jambes saines.... elle enfouit son visage entre ses mains et pleura toutes les larmes de son corps.Cojo ne dort pas.

de bonté et de jeunesse. avait entendu les appels au secours du pauvre Cojo et l'avait trouvé dans la boue de la rivière. Elle pleurait à cause de l'injustice de sa mort. possédait la réponse. Pour la première fois. Un jour. chaque seconde.37 Les jours suivants furent un cauchemar pour Kris-soula qui ne cessait de pleurer. Comment ce nain fou furieux. l'implorant d'enterrer dignement Cojo et de lire une messe pour le repos de son âme. Le jour. elle pleurait comme si une digue en elle venait de se rompre. Krissoula comprenait la haine qui s'était emparée d'Esteban en apprenant la mort de son père et sa volonté implacable de faire payer l'assassin. Sans relâche. qu'on appelait Bobo et qui travaillait pour Malvado. elle questionnait les quatre murs de la pièce : « Sainte Vierge. il ne la lui donna pas. Elle vengerait le sang innocent de son ami ! Elle avait confié au prêtre ce qui lui restait de son argent. la nuit. Obéissant à ses dernières volontés. . Elle pleurait aussi de colère. parce que le monde d'ici-bas était désormais privé d'une parcelle d'innocence. Elle pleurait. car plus jamais Cojo et elle ne se taquineraient avec cette affection profonde qui les avait unis et parce qu'il ne rencontrerait jamais la femme de ses rêves. Cojo avait supplié Sancho d'aller chercher Krissoula. le « roi » de la Cité des Enfants. son coeur demeura déchiré et ses questions sans réponse. même pas le meurtre. avait coincé Cojo. elle se l'était juré. lui expliquèrent les circonstances de la mort de Cojo. quelques enfants l'avaient posé sur une charrette et traîné jusqu'à l'église. Sachant que la mort était proche et qu'il fallait la prévenir que Malvado ne reculerait devant rien pour la soumettre. dans sa grande sagesse. chaque minute. Le prêtre de San Timéo et Sancho. parce qu'un monstre comme Malvado avait le pouvoir d'éliminer une vie humaine sans y prêter plus d'attention qu'à un insecte écrasé sous son pied. le maléfique Bobo et son horrible maître rendraient compte de leurs actes. elle était animée par le même désir de vengeance. pourquoi lui ? Cojo n'a jamais fait de mal à personne. Désormais. le jeune mendiant qui était venu la chercher. Et même lorsque ses larmes furent épuisées. Une côte brisée avait percé un poumon et la mort de Cojo avait été inévitable. Sancho. pourquoi lui ? » Mais si Dieu. Ses bras puissants avaient écrasé tous les os fragiles de l'adolescent infirme.

. chouette ! s'écria une petite fille qui partit en courant répandre la bonne nouvelle. je vous en prie. ils l'épiaient du coin de l'œil et éclataient de rire dès qu'il leur faisait une grimace ou les chatouillait. Une douzaine d'enfants dansaient autour de lui. Enfin. Nous ne pensions pas vous revoir si vite.. le sacrifice de Cojo aurait été vain. dit Esteban gravement.Et du poulet.. señor. Une très grande faveur. De tous côtés. mon père. et bien qu'il manquât plus de la moitié de la somme. qui en était la reine. . avec toute la dignité qui convenait à son rôle. .Je suis venu te demander une faveur.. il avait incliné la tête : il serait fait selon ses désirs. grand merci.Pas de fosse commune pour lui. Pour Sofia et pour Cojo. j'ai besoin de ton aide. elle était retournée vers Sofia. il se tourna vers Sancho.. señor. Posant la nourriture. . . Du poulet. dirigeait son domaine. dépassant de plusieurs têtes leurs misérables logis ouverts à tous les vents.Señor ! Hola.. Le prêtre avait regardé la maigre poignée de pesos. Ses grands yeux sombres s'attardèrent sur les présents qu'apportait Esteban et il lui tendit la main.Bienvenue une nouvelle fois à la Cité des Enfants. hola ! Les petites voix interpellaient joyeusement Este-ban tandis qu'il traversait les flaques de boue dans la Cité des Enfants. du poulet ! Merci. lança une autre en bondissant sur place.. l'accueillit-il en lui indiquant un tabouret.. Des dizaines d'enfants nus ou vêtus de haillons s'installèrent dans la poussière autour de lui. Esteban replia ses longues jambes pour s'asseoir sur le tabouret. Esteban portait deux grands sacs de farine et autour de son cou pendaient six poulets morts. Sancho émergea lentement de sa cabane. avait-elle supplié. . Si elle ne survivait pas... Elle devait à tout prix se ressaisir.Il y aura des tortillas ce soir. Timides. le roi de la Cité. Le remerciant. avec l'aide de sa sœur cadette Maria. señor San Martin. Les bras croisés sur la poitrine. Dans ses bras. ils sortaient de leurs tanières et lui emboîtaient le pas jusqu'à ce qu'il s'arrêtât devant la cabane en carton d'où Sancho.

Elle n'a pas vu Krissoula ou Sofia depuis une semaine.. señor.Vous avez besoin de notre aide. mais si c'est en notre pouvoir. Quelques instants avant de mourir. qui travaille pour mama Zita au Bambou. il était lié par sa promesse à Cojo et un homme honorable ne rompait pas une promesse donnée à un ami sur son lit de mort. je cherche une femme qui s'appelle Krissoula Ballardo. mais quand je suis arrivé au barrio des gitans. . Et elle danse comme une fée. Cette mulâtresse. . vous l'aurez.. de longs cheveux noirs.Petit fripon ! rétorqua Esteban en ébouriffant les mèches noires de son ami. voilà que señor Esteban lui demandait de rompre son serment. Et aujourd'hui. Elle a des yeux dorés. a-t-il besoin de mon aide pour une tâche pareille ? s'amusa Sancho. Sancho ne voulait pas prendre d'initiative trop rapide mais s'il répondait par la négative. Severino m'a dit qu'elle vivait heureuse avec les gitans. . son ami Cojo lui avait fait jurer de ne jamais divulguer l'adresse de Krissoula à personne. Quel est votre souhait ? . Nous nous sommes disputés et elle s'est enfuie. elle avait disparu. Je suis allé demander l'aide de Rolôn Séverine. à peine une semaine après ce drame. Aurais-tu par hasard entendu parler d'elle ? . Les enfants dépendaient de lui et pour rien au monde.Je suis à la recherche d'une femme.Lui-même. Avez-vous essayé autour de la place Corrientes ? Il paraît qu'il y a de très jolies femmes au Bambou. Sancho ne mettrait en péril le peu de bien-être qu'il leur procurait . elle n'est pas très grande mais très belle. d'un autre côté. señor? C'est à peine croyable. perdant son expression de sagesse antique et retrouvant l'espièglerie d'un gamin de dix ans..Un bel homme comme vous. m'a tenu le même discours.Au compadrito Rolôn ? reprit Sancho. impressionné. .Pourquoi la cherchez-vous. . Consuela. croyant que je la haïssais. Il y a eu des malentendus entre nous. señor ? interrogea-t-il. mais peut-être a-t-elle changé de nom. señor Esteban cesserait peutêtre de leur apporter la précieuse nourriture et les vêtements qu'il leur donnait depuis des années. Je l'aime.Krissoula Ballardo ? répéta lentement Sancho en prenant son temps pour réfléchir. et tu le sais parfaitement. Ce n'est pas ce que je voulais dire. . Non.Parce que je l'aime et parce que je souhaite qu'elle revienne vers moi avec qui elle sera en sécurité. .

Je suis désolée. señor ? . mais en dépit des nœuds et de la boue. Son ventre arrondi témoignait qu'elle avait faim. Bonita. Esteban savait qu'on ne restait pas enfant longtemps dans ces quartiers de Buenos Aires. Il était furieux que ces enfants. Maria. señor.Chez les Severino. murmura Bonita. . .Je comprends parfaitement. .Ah. Son visage angélique était noir de saleté. Peut-être Maria te laissera-t-elle les prendre? Tous deux regardèrent Maria pleins d'espoir. les larmes aux yeux. Satisfait. je t'ai déjà dit de ne rien quémander ! lança sévèrement Maria. l'avenir de l'Argentine.Ne t'excuse pas.Sancho. Une main tira sur la manche d'Esteban qui découvrit une petite fille de quatre ou cinq ans l'observant avec espoir. Heureusement que tu m'en as parlé. Sancho hocha la tête. Son visage fier s'adoucit et avec un pincement de cœur. Où habitez-vous. Nous ouvrirons l'œil et dès que j'apprendrai quelque chose. . señor. reprit Esteban en lui caressant la joue. Il irait trouver cette femme pour lui annoncer que señor Esteban la cherchait. ses cheveux noirs qui lui arrivaient aux épaules luisaient sous les rayons du soleil. ce garçon en connaissait davantage que bien des vieillards.Bonita. la sœur de Sancho âgée de neuf ans et qui s'occupait des petits comme une mère. très faim. soient privés . portait un bébé sur la hanche telle une vraie femme. est-ce que je peux ? La jeune fille. fit-il en s'inclinant poliment. dans mes poches. et je crains pour sa vie. Ayant vécu la même expérience. . . dit Sancho qui haïssait Malvado.S'il te plaît.Est-ce que vous nous avez apporté des bonbons. .Et que désirez-vous. je vous contacterai. répliqua-t-eile avec une jolie révérence. Si elle désirait le revoir. señor ? . jouant le petit jeu qu'elle adorait. A dix ans. mais j'allais oublier de vous les donner.Oui. il pourrait rompre son serment en bonne conscience. J'avais en effet apporté des bonbons qui sont là. tu comprends ? Sancho avait grandi dans les rues impitoyables des barrios et il était inutile d'insister. Antonio Malvado veut en faire sa maîtresse. Je vais voir ce que je peux faire. à peine plus âgée que Bonita. Esteban se rappela que Krissoula possédait la même détermination et la même grandeur.. señorita ? demanda Esteban. señorita Bonita. ..

.Oh. avec ses doigts tout poisseux. .. Grâce à Dieu. sa naissance confirmée par le journal de Manuela. ni empêcher des canailles comme Malvado de s'enrichir sur le dos des affamés. . soupira-t-elle.C'est inutile. Enchantée.Matteo ? Il est merveilleux. señor Esteban ? proposa timidement Maria.. Sa petite langue se teintait au fur et à mesure. Sancho et Maria auraient dû être en train de jouer avec des soldats de plomb et des cerceaux. elle les distribua à ses amis qui l'entouraient en piaillant tels des moineaux. J'ai des poulets à cuire ce soir. Mais il pourrait certainement commencer ici. des sucettes. il ne me crée jamais de soucis. du réglisse. à améliorer l'ordinaire. plutôt que de remplacer les parents de ces enfants à peine plus jeunes. Sancho.Personne ne cuit un poulet aussi bien que toi. Maria.. Paco.. Tu as déjà à t'occuper d'un bébé. Lucide. señor. .Vous resterez dîner. ou de grimper aux arbres et de s'amuser avec des chiots et des chatons. Maria. Laisse-la dormir pendant que tu prépares le dîner. señorita ! répondit-il en l'embrassant sur la joue. dans la Cité des Enfants. il savait bien qu'il ne pourrait pas changer le monde ni aider tous les enfants maltraités.. ils crièrent tous de joie. elle choisit une grande sucette rouge et Esteban l'installa sur ses genoux tandis qu'elle la dégustait. Les visites d'Esteban occasionnaient toujours des fêtes dans la Cité des Enfants et lorsque celui-ci accepta. Ce serait déjà un beau début. va remplir la marmite d'eau. Bonita plongea la main dans une poche qu'Esteban tenait ouverte et en retira des bonbons à la menthe. . ... Merci beaucoup ! . cherchant désespérément à survivre dans cette misère. ..Vos yeux sont si bleus.Le señor reste dîner ! Il reste avec nous. Bonita s'est endormie dans vos bras. .Alors. il posséderait bientôt Tierra Rosa et sa fortune.Et votre langue si rouge. Son oncle étant décédé. . il avait maintenant les moyens de leur venir en aide.. fais allumer un grand feu et toi. Une fois les autres satisfaits. Maria ? L'enfant fut flattée qu'il lui demandât sa permission et elle acquiesça en souriant. Généreuse. Donnez-la-moi avant qu'elle salisse votre belle chemise. señor. .de leur enfance.

Hé... pas lui. il semblait que le choléra n'était qu'un mirage : maquereaux. Après avoir passé deux jours sans manger. l'homme chancela et tomba à la renverse en grommelant des injures contre les femmes en général et celle-ci en particulier. il ne lui restait que deux possibilités : voler ou se vendre. elle devait à tout prix se montrer arrogante et ne pas trahir le désespoir qui lui donnait envie de vomir. Après ce qui était arrivé à ce pauvre Cojo. Pour Sofia et pour elle. elle épia les allées et venues. des gens se pressaient sur la place. » implora-t-elle en une prière silencieuse tandis qu'elle détournait les yeux. « Cette fois. Ivre mort.. mais une main lui agrippa le coude. essayant de retrouver la démarche aguichante qu'elle avait perfectionnée à Barcelone. elle marcha de long en large.. petite. cherchant quelqu'un d'à peu près acceptable.C'est pas la peine d'être aussi désagréable. Krissoula avait dû se rendre à l'évidence : elle avait perdu. Krissoula inspira profondément : le jour fatidique. Quelle horreur ! Elle pouvait le sentir à trois mètres. écoutant les gémissements de Sofia la nuit.Sur la place Corrientes. Au Bambou.. des relents d'ail et d'oignon. Eclats de rire et accords mélodieux résonnaient dans l'air chaud de la nuit. la fête battait son plein. joueurs invétérés et autres clients ne paraissaient guère s'en soucier et la vie continuait comme avant.. Dans ce coin de Buenos Aires.. . il ne fallait pas baisser les bras.. prostituées. roulant les hanches. tant craint. Quoique l'heure fût tardive. d'autres rentrant dans les tavernes pour étancher leur soif. à aucun prix.Ne me touchez pas ! .Jamais ! rétorqua-t-elle en le repoussant. tant repoussé. Résignée. .. Sortant de la pénombre. était enfin arrivé. Un homme s'approchait et son regard s'alluma quand il l'aperçut. Personne ne voulait l'engager et pour gagner de l'argent. décida-t-elle. . Embrasse-moi. ma jolie ! . les torches accrochées aux murs répandaient leur lumière sur le sol telles des flaques d'eau. C'était terrible. « Pas lui. il semblait moins dangereux de se vendre. Etre tombée si bas. mais qui se montrait souriante et stoïque la journée. Elle s'enfuit sans demander son reste et il lui fallut dix bonnes minutes pour se ressaisir. Voilà pourquoi elle se trouvait place Corrientes. de sueur et de crasse.. certains avançant d'un pas incertain sous l'effet de l'ivresse. c'est moi qui choisirai mon client ! » Cachée dans la pénombre. Tête haute.

. s'y sentir en sécurité. répliqua-t-elle en humectant ses lèvres afin qu'elles luisent dans la pénombre. railla-t-il méchamment et l'illusion qu'il ressemblait à Esteban se dissipa. peut-être pourrait-elle s'imaginer que c'était Esteban.Allons. Et que faites-vous.Tu me prends pour un imbécile ? La marchandise d'abord et si tu me plais. celui-là serait incapable de payer le prix demandé. il l'avait entraînée dans un cul-de-sac sombre et la coinçait contre un mur..L'un était trop gros. se força à quitter sa cachette et s'avança vers lui. . murmura-t-elle en battant des paupières. . Il avait les cheveux noirs et portait une veste et un pantalon de marin. je te donnerai peut-être quelque chose.A un homme aussi séduisant que toi. Apparemment intéressé. Relève tes jupes. un autre avait un air méchant et risquait de se montrer violent .L'argent d'abord. bien sûr ! répondit-elle. Cette ruelle nous suffira amplement. Elle se mordit la lèvre jusqu'au sang. elle retenait ses larmes. En choisissant quelqu'un qui lui ressemblerait vaguement.. ajouta-t-il en l'attirant à lui. Elle aurait tout donné pour être dans ses bras.Qui a besoin d'une chambre ? Je veux juste te sauter.B.. petite.. Il fait beau. .. celui-ci portait des haillons d'une saleté repoussante. muchacha. En quelques instants. tu n'es pas timide... ma ravissante. ce n'est plus qu'un mauvais souvenir. . terrifiée. bel inconnu. . par une si belle nuit? . Une heure plus tard. jamais elle ne pourrait se prostituer. . . déclara-t-elle. mais depuis que je t'ai vue. pas t'épouser. elle prit son courage à deux mains et épia la porte du Bambou. Un jeune homme pressé en sortit et traversa la place d'une démarche arrogante qui lui rappela celle d'Esteban. n'est-ce pas ? . sefior. la honte menaçant de l'étouffer. Esteban ! Comme il lui manquait ! La gorge nouée.. ondulant des hanches. tes charmes sont-ils à vendre ? . A quoi bon continuer? Elle se cherchait des excuses.Je m'ennuyais. tout de même. il s'arrêta. bien sûr.Merveilleux.Bien le bonsoir à toi. qu'on en finisse ! Elle comprit qu'il défaisait son pantalon.Bonsoir. un sourire aguicheur aux lèvres. señor. Dis-moi.. As-tu peut-être une chambre où nous pourrions nous aller ? .

.Je ne peux pas. Sa bouche s'empara de la sienne en un baiser brutal.. D'un coup de genou. Cet animal en rut n'avait rien de son Esteban adoré. comme la nuit où Cojo était mort et où elle avait dansé dans leur lumière blanche et or. ma mignonne. D'une main. elle se mit à prier. il lui ouvrit les cuisses.. C'est pas évident de faire ça ici... elle parvint à la place éclairée. j'ai changé d'avis. Il tira si violemment sur le mamelon qu'elle gémit de douleur. . salaud ! hurla-t-elle en relevant le genou qui se ficha dans son bas-ventre. elle n'arrivait pas à garder son équilibre. à la Vierge Marie et à sainte Sara. elle le sentit remonter sa jupe et écarter sa lingerie. La douleur le plia en deux. Horrifiée.J'aime bien les petits seins fermes. Même s'il fallait mourir de faim. elle perdit le contrôle d'elle-même. .. il déchira la chemise et pétrit un sein. mais que préféraient les gitans car ils prétendaient qu'elle avait été elle-même une gitane. écarte tes jambes un peu plus et penche-toi en arrière. S'agenouillant. tu en redemanderas ! Sois gentille. Et en plus tu sens bon. señor. le dos endolori. Lorsqu'elle eut repris son souffle.Tu parles ! Attends un peu. le péché était dans mon cœur ce . les reins du marin écrasant les siens. cette sainte que ne reconnaissait pas l'Eglise catholique. étouffant ses cris. détestable. non? Lorsqu'elle sentit son membre palpitant contre son ventre. mais c'est plus marrant.Elle voulut protester mais il lui saisit cruellement le menton. jamais elle ne donnerait son corps à cette vermine. Comment avait-elle pu imaginer un seul instant qu'il ressemblait à Esteban ? Il était cruel. . elle s'avança vers l'autel illuminé par les mêmes cierges qui avaient veillé sur eux le soir où ils s'étaient réfugiés dans cette église. chiquita. Dans l'obscurité.Lâche-moi. puis continua à courir jusqu'à l'église de San Timéo où elle se précipita. . cria-t-elle en s'enfuyant. On aurait dit qu'un monstre la violait... Elle s'adressa à Dieu. Je suis malade ! Pleurant comme un bébé.Je vous en prie. Bloquée contre le mur. . grogna-t-il en lui mordant le cou. les mains de l'inconnu qui parcouraient l'intimité de son corps donnèrent à Kris-soula l'envie de vomir.Seigneur Dieu..

. donnez-moi l'humilité et la force de l'accepter. Comment Dieu pouvait-il l'abandonner même si elle.. et son cœur se mit à battre la chamade. espérant un signe. Donnez-moi un signe. mais j'étais désespérée. était une pécheresse ? Mais n'avait-il pas déjà abandonné Cojo ? Raide comme un piquet. alors j'ai voulu me vendre. dites-moi ce que je dois faire. Ce serait aussi la volonté de Dieu. elle se dirigea vers la porte.soir. Je vous en supplie.. n'est-ce pas ? .. le Seigneur souhaitait qu'elle se tournât vers Malvado ? Une fois dans la gueule du loup. sinon c'est la mort qui nous attend. Je ne savais pas où aller. Elle se baissa pour les ramasser. aidez-moi.. Krissoula. Seigneur Dieu. si bonne. dit-elle à mi-voix. vacilla et faillit céder la place à la colère. mais j'ai besoin d'argent pour nous nourrir. les restes d'un mariage célébré la veille ? Ou le signe qu'elle avait demandé à Dieu ? Des roses jaunes... Et si Votre volonté est de nous rappeler à Vous. Il ne fallait pas laisser Sofia seule trop longtemps car elle était encore très faible et ne pourrait pas se défendre contre un agresseur. Etait-ce une coïncidence. un rayon de lune éclaira des pétales de roses jaunes éparpillés à ses pieds. qui n'avait jamais été très solide. Lorsqu'elle ouvrit la porte. La fleur préférée de Malvado ! Ainsi. Sofia était une femme honorable... elle en profiterait pour venger la mort de Cojo. En silence elle attendit. mais il n'y eut pas de miracle. Sa foi. ni à qui demander de l'argent. Je sais que c'est un grave péché..

elle ne le repoussa pas. le contrat entre votre chef et moi sera rompu. A l'approche de la maison. Une fois Malvado installé auprès d'elle. Soudain. Bien qu'elle frémît. Krissoula s'assit si brusquement sur le siège en cuir noir que le landau tangua. mon coeur. était-ce un corps? La belle señorita était-elle morte ? Soulagé. c'est compris. José et Juan. mes garçons. Mon Dieu. après les largesses et la générosité dont celui-ci avait toujours fait preuve envers les enfants de la Cité. Ils avaient découvert l'adresse de Krissoula. Sancho parcourait les ruelles en direction de la maison où habitaient la señorita et son amie. Lorsqu'il aurait prévenu Krissoula qu'on la recherchait. très doucement. Sancho pressentait que don Esteban de San Martin. Enchanté.Soyez gentils avec la vieille.. Les hommes de main du parrain. il se sentirait soulagé.Tout à fait. plus vite Sancho retrouverait sa sérénité. transportaient quelqu'un dans la carriole. le cœur de Sancho fit un bond dans sa poitrine : il s'agissait de Malvado et de ses ruffians. Après un dernier regard désespéré autour d'elle. Si vous touchez à un seul de ses cheveux. les deux voitures quittèrent la rue poussiéreuse.. car il s'en voulait de mentir par omission à Esteban. pas un sac de farine ! Soulevez-la doucement. intrigué par un attroupement devant la porte où patientaient un landau élégant ainsi qu'une carriole rustique. espèce de malotru ! C'est une femme malade. susurra Malvado en la caressant d'un geste possessif. il vit alors Krissoula sortir en criant de la maison. Plus vite il serait débarrassé de cette histoire. reprit Malvado. Malvado donna le bras à Krissoula et l'aida à grimper dans le landau. il se dissimula dans un cul-de-sac. Une certaine lueur implacable dans son regard bleu acier indiquait que ceux qui le trahissaient avaient tout à craindre. De plus. les mains dans les poches. . . pouvait devenir un ennemi redoutable.38 Tête baissée. . don Antonio ? . Je ne veux surtout pas mécontenter ma petite chérie. une fois contrarié.Faites attention à doña Sofia.

Ce serait lui qui prendrait la décision finale. Sancho sortit dans le soleil et lança un caillou contre un mur. avait-il dit à Krissoula.Laissant échapper un soupir. Protégé par des tuiles.Lorsqu'elle sera guérie. . Entre-temps. « On dirait une prison ». ta servante pourra venir te rejoindre. Ainsi. Il était furieux de ne pas être venu la veille au soir. Malgré les murs décrépis qui l'entouraient. Les fenêtres à l'étage arboraient de joyeux stores rouge et blanc et chacune d'elles était égayée par des géraniums rouge vif. Sancho détala dans la direction du landau. il en conclut que son instinct ne le trompait pas : même si Malvado n'avait pas eu à la forcer physiquement. As-tu une idée en tête ? D'emblée. Or il semblait que la jeune femme avait accompagné le compadrito de son plein gré. passée à la chaux. un corridor courait le long du rez-de-chaussée. elle sera emmenée où tu le désires et je veillerai à ce que mes hommes laissent de l'argent pour qu'on la soigne. Avant de mourir. la gentille mulâtresse qui travaillait au Bambou et qui lui avait autrefois offert son aide.. Krissoula avait exigé qu'on l'y emmenât. Vif comme l'éclair. Par crainte de la contagion. frappait par sa beauté. Quant à Sofia. la villa de Malvado. pensa Krissoula qui se sentait prise au piège. Malvado ne pourrait s'en prendre à Sofia.. Maintenant. Si elle ne parvenait pas à venger la mort de Cojo comme elle l'espérait et qu'on retrouvât un jour son cadavre flottant dans la rivière. sur lequel s'ouvraient plusieurs portes. même pas les compadritos. Krissoula lui avait obéi à contrecœur. avait-elle perdu la tête ? Elle s'était volontairement jetée entre les griffes d'un homme qui n'hésitait pas à faire exécuter un garçon innocent. La voiture de Malvado passa sous le portail de sa maison rue Pajaro et deux de ses hommes refermèrent les lourdes portes dans un claquement sec. Krissoula avait pensé à Consuela. Krissoula avait ordonné à Malvado qu'on déposât sa chère amie au Bambou sous la protection de la majestueuse mama Zita. à moins que ce dernier regard eût été un appel au secours ? Mordillant sa lèvre. Partout. Des étrangers. Mon Dieu. la pauvre femme se trouverait bientôt au Bambou. Cojo lui avait raconté que Malvado voulait la señorita comme maîtresse et qu'il ne reculerait devant rien. des pots en terre étaient plantés de . Il était de notoriété publique que mama Zita ne craignait personne.. le compadrito avait en effet refusé d'héberger Sofia. il était trop tard..

probablement afin de se protéger des intrus. saisissant une poignée de cheveux noirs et imprimant ses lèvres sur les siennes. « Doucement. . . petite. semblait insensible. n'est-ce pas ? . tu es sur la bonne voie. mais Krissoula. . . Je vais t'ap-prendre à me faire plaisir et bientôt tu brûleras aussi de désir pour moi. tu dois avoir compris. murmura-t-il. il avait le souffle court et le désir grondait dans ses veines.. craignait ses propres frères. ni de nourriture. ma chérie..Je vois que tu semblés étonnée. c'est toi qui es venue me demander de l'aide.jolis arbustes verts et de roses qui alternaient avec des statues de chérubins dans des poses obscènes. songea-t-elle. car lorsqu'elle lui avait rendu visite le matin même.. . petite. Les fenêtres étaient toutes grillagées.Cure-dents ! appela Malvado.. .. senor. C'est tout à fait approprié. je pense ? Tu es intelligente. mais si tu me défies. menaça Antonio en lui serrant cruellement le poignet. Après tout. ma Krissoula ? Pas de passion pour celui qui t'a sauvée de la famine ? Cela viendra. Pas besoin de te faire un dessin.Oui. L'heure de la vengeance sonnera bientôt.. répliqua Malvado. son air provocant l'avait irrité. je n'en attendais pas moins de vous. petite rose jaune. dédaigneuse. tu ne manqueras de rien.Comme j'ai envie de toi. je te conseille d'être agréable. Maîtrise-toi. Krissoula. ni de bijoux. Quel tempérament ! Il avait très envie de découvrir si elle se montrerait aussi indomptable au lit. Lorsqu'il la relâcha. Tant que tu es mon invitée. Si tu m'obéis.. Il l'aida à descendre du landau et la tint serrée contre lui pendant quelques instants. Il lui donna une tape amicale sur la joue et Krissoula serra les poings pour réprimer un torrent d'insultes. .Tu ferais bien d'être polie. Krissoula. premier d'entre les voleurs. gare à toi.. je ne suis pas pressé. Un temple de mauvais goût pour un vulgaire maquereau. Tu n'avais pas pensé qu'Antonio possédait un tel palais pour sa reine. . Krissoula se demanda si Malvado. chuchota Krissoula d'un ton adouci.Au contraire. don Antonio.Tu ne m'embrasses pas. Ne le laisse pas deviner pour quelle raison tu es vraiment venue ici. » .Parfait. répondit aussitôt José en entendant son surnom. ravi de la voir se soumettre si facilement. détaillant son visage d'un air affamé.C'est vrai. ni de vêtements.

Krissoula sentit sa gorge se nouer. Bobo.Je suis heureux de te trouver si raisonnable. . les plus chères fourrures et les parfums les plus capiteux de Buenos Aires. on t'apportera une sélection de toilettes de chez Maximi-lio.Tout de suite. J'ai l'intention de lui faire plaisir et je serais content que tu lui obéisses en toute chose. car j'ai des affaires pressantes à régler. Señorita Bal-lardo.. Bienvenue à la villa Malvado ! Remplie de haine à la vue de l'assassin du pauvre Cojo. Kris-soula ? . très chère. señor. m'as-tu bien compris.Je crois que tu apprécieras ton appartement. . Comme vous voyez. ta présence à mon bras impressionnera beaucoup mon partenaire et crois-moi. je t'ai assigné l'un de mes plus fidèles gardes du corps. très chère. Mais au cas où tu changerais d'avis et trouverais mon hospitalité déplaisante. senor. . Son crâne luisait de sueur et ses bras pendaient le long de son corps difforme comme ceux d'un gorille. j'aimerais vous présenter mon vieil ami Bobo. Un peu de flamenco du vieux pays. señor. Dès demain matin. Je me réjouis de dîner avec toi samedi soir. Tu te reposeras cet après-midi et les jours suivants. Et la robe que je portais pour danser est en loques. . il n'est pas très grand. grommela-t-elle. J'ai prévu une petite fête ce jour-là pour célébrer une de mes réussites. .Montre sa chambre à doria Krissoula.J'ai déjà pris les mesures nécessaires pour remédier à ce petit problème. .Comme vous le désirez. il le gagne en loyauté vis-à-vis de son maître. cet homme est promis à un grand avenir en Argentine.Dans ces haillons. . tu veilleras à ce que notre invitée ne manque de rien. Le monstre émergea lentement de la pénombre du corridor. zézaya-t-il en découvrant ses dents pourries. La maîtresse d'Antonio Malvado sera comblée. Je veux qu'elle soit installée de manière confortable. señorita. tu auras les plus belles robes. mais ce qu'il perd en hauteur. ne pourra qu'améliorer les affaires. A mon avis. avec du bon vin et un repas agréable. ne t'inquiète pas ! Si tu es gentille avec moi. Je te permettrai aussi de danser pour mes invités. Il jouxte le mien. ce qui est discret et commode. ayant parfaitement saisi qu'elle deviendrait la maîtresse de cet inconnu si celui-ci le désirait. même un mendiant ne voudrait pas de moi.Enchanté.

avant qu'il arrive un malheur.Mais moi je sais ! lança une petite voix de la porte. répondit Sofía d'une voix faible.. « Il paiera.Elle habite à la villa de Malvado. señor Bobo. Mes menaces à son égard n'avaient aucun sens. n'est-ce pas. Sofía. elle se promit d'encourager cet engouement pendant les prochains jours et de s'en servir au moment opportun. doña Sofia. Este-ban contemplait Sofia d'un air mécontent. ajouta Sancho avec un clin d'œil.. répondit-elle avec un sourire enjôleur. Dites-moi où elle est.Je vous jure. Je croyais que la femme que j'aimais m'avait trahi. Ne crains rien.. faisant sursauter Consuela et mama Zita. Sancho. depuis qu'on a apporté cette autre femme ici. Je dois la retrouver. j'étais un homme rendu fou par la douleur. Mais qu'en est-il de la señorita Krissoula ? . mais j'ignore où elle se trouve maintenant. J'ai dit à la petite chérie que je vous cherchais et elle m'a laissé entrer.. señor. et je vous assure que je souhaiterais vous aider. . don Esteban. pendant que Krissoula partait avec Malvado dans un landau. Elle faillit éclater de rire lorsqu'il se dressa sur la pointe des pieds et lui baisa la main. . l'horrible meurtrier restait un homme avant tout.Je vous crois. vous connaissez les femmes. et soudain elle était redevenue la gitane rusée des rues de Barcelone.La jolie Dolores était en bas . je ne sais rien de plus ! . touché de plein fouet par la flèche de Cupidon ! Elle le lisait dans ses minuscules yeux de porc qui l'admiraient sans réserve. petit Bobo ? murmura-t-elle en lui tendant la main qu'il saisit avec vénération. Malvado et Bobo paieront pour ce qu'ils t'ont fait ! » Dans une des petites chambres du Bambou. Maudissant cette âme damnée. qui ne connaissait pas la peur et approchait des hommes inconnus pour les séduire puis les voler.Sancho ! Que fabriques-tu ici ? s'exclama Este-ban. . je vous en conjure ! . elle me trouve mignon. Nain ou pas. quoi qu'elle ait pu vous dire. j'ai fait . que je ne veux pas de mal à Krissoula.Je suis certain qu'aucune femme ne te résiste. Pendant que je vous cherchais. rue Pajaro.. Les hommes de Malvado m'ont emmenée jusqu'ici dans une carriole.Bonjour. Cojo mon ami ! se promit-elle. depuis trois jours. Mon pauvre. . Je suis sûre que nous deviendrons de grands amis.

elle en vint presque à souhaiter qu'il la dérangeât.Est-ce que tu penses la même chose que moi. flanquée de José et de Bobo. Il me doit ce collier de cicatrices autour du cou comme punition d'avoir voulu exécuter Rolón Severino. . Debout sur un tabouret. señor. Les émeraudes conviendraient à la robe verte et les topazes rehausseraient la soie . vous êtes un homme insaisissable. Malvado respecta sa parole et ne toucha pas Krissoula pendant les jours qui suivirent son arrivée à la villa. acquiesça gravement Sancho. . . n'est-ce pas. Il m'a fallu trois longues journées pour vous trouver. . car elle ne quittait sa chambre que pour se soulager dans les cabinets extérieurs ou pour dîner dans la salle à manger. Après quarante-huit heures d'ennui. ainsi que Malvado l'avait promis. mon bel Esteban ? demanda mama Zita en riant. Pour une fois. . Raconte-m'en davantage au sujet du señor Malvado.Lorsqu'on sait ce que Malvado pense de moi. mon ami ? N'oublie pas que le compadrito et moi sommes de vieux ennemis.. Elle choisit des colliers. Tu as toujours su lire dans mes pensées. mais sachant le prix exigé par Malvado pour ces babioles. Une cible qui bouge est bien plus difficile à abattre.surveiller l'endroit par certains de mes garçons. Mon prix étant le sien. il ferait tout pour me planter un poignard dans le dos. Un célèbre bijoutier de la rue Florida avait aussi préparé de splendides parures. Dans des circonstances normales. c'est une précaution indispensable. Il organise une grande asado samedi soir et m'a demandé de lui envoyer mes plus belles filles et des danseurs. j'ai évidemment accepté. des boucles d'oreilles. murmura Esteban. Selon eux. il y a beaucoup d'activité autour de la maison mais la señorita n'en est pas sortie depuis son arrivée. enfermée entre quatre murs. elle les regarda avec dégoût. elle attendit patiemment que l'essayeuse ajustât parfaitement les robes. des robes furent apportées par une petite essayeuse terrifiée de chez Maximilio.Comme c'est intéressant. dit soudain marna Zita.Je crois deviner ce qui se prépare chez Malvado. Krissoula aurait été folle de joie de choisir parmi toutes ces merveilles. Malvado ne me l'a jamais pardonné ! S'il savait que je suis dans les barrios.Probablement. des bracelets et des peignes pour ses cheveux avant de renvoyer le bijoutier en étouffant un bâillement. ma chérie. Zita. Le lendemain de son installation.Je comprends. señor. alors je bouge sans arrêt ! ..

. Malvado ne perdrait pas de temps et ferait d'elle sa maîtresse. ton cher Malvado n'est qu'un beau parleur : derrière ton dos.Tu mens ! s'écria Bobo... Mais quand don Antonio se sera lassé de tes charmes. quelques robes de journée. un gorille certes. il se moque de toi et te traite de nain débile. Il dit qu'il ne laissera jamais un singe comme toi me toucher. les « petites gens » des cirques et des foires étaient souvent devenus ses amis.. Cette amertume. sorcière ! insista le nain d'un air mauvais qui fit frémir la jeune femme. Tu es un imbécile. généreux et tout à fait normaux excepté leur petite taille. si tu imagines une chose pareille ! Rejetant ses longs cheveux en arrière. mais un imbécile avant toute chose. D'ailleurs.. des bas en soie.bronze. Elle préférait se poignarder plutôt que de se donner à cette vermine. . lors de ses voyages avec son oncle Ricardo. . Bobo. en faisait un monstre qui se réjouissait d'utiliser sa force pour tuer et prenait un plaisir sadique à infliger la peur. Il se sert de toi comme de nous tous. il m'a promis de te donner à moi ! Tu te montreras très gentille. Elle avait décidé de venger le meurtre de Cojo avant samedi. L'essayeuse déplia aussi de la lingerie fine. . Il lui fallait maintenant échafauder un plan. elle éclata d'un rire méprisant. Elle apprécia le feu caché des diamants en pensant à la robe blanche elle avait une raison particulière pour la choisir ! . qui sait ? . imbécile ! . car après Yasado.et accepta les rubis pour l'ensemble écarlate.Tu n'en auras pas l'occasion. Bobo ? Il te promet des merveilles pour que tu lui obéisses sans discuter. Ils étaient en général amusants. en revanche. Tu m'embrasseras chaque fois que je le voudrai... Tu ne comprends donc pas. puis s'éclipsa tandis que Krissoula se jetait sur son lit. des blouses et des jupes. .Je l'ai entendu de mes propres oreilles.Tu peux raconter ce que tu veux.T'embrasser? railla-t-elle. parce que tu seras mienne et que je ne tolérerai pas autre chose. soulagée d'être à nouveau seule. Quand il en aura assez. Bobo. un plan très ingénieux afin de venir à bout de ces vauriens. ajoutée à sa bêtise consternante. mal à l'aise. était un cas à part ! Sa malformation l'avait rendu amer et il haïssait l'humanité entière.. espèce de crapaud malfaisant ! Je me tuerai avant. il te fera tuer par l'un de ses hommes. Ce sera peut-être un poignard dans le dos ou une balle entre les deux yeux. Ce n'était pas la taille de Bobo qui la dégoûtait .

Il va évidemment tout nier. Malvado ignorait sûrement que les gitans portaient du blanc pour un deuil et ce soir. elle entra dans le bain. elle entassa de lourdes chaises contre la poignée. à sa grande tristesse ! Puisqu'il n'y avait ni serrure ni clé.On verra bien. avait pris racine. susurra-t-elle en lui pinçant gentiment la joue. je vais me préparer pour la fête.Mais un beau jour. elle lui claqua la porte au nez. Et s'il s'aperçoit que tu te mènes de lui. Krissoula paniqua : elle n'avait pas fini ! . Il jurera que tu es son bras droit. décuplé par son manque de confiance en lui. Krissoula sortit la robe en satin blanc. non ? Avec un rire enjôleur. Bobo. flirtant quelques minutes pour ensuite mieux le dédaigner. sale gitane... Bobo la suivit.. Si tu es sage. il décidera de se débarrasser de toi tout de suite et de me confier à quelqu'un d'autre. si Krissoula voulait être son amie ou si elle le haïssait.. Bobo ignorait désormais si le compadrito était son allié ou son ennemi. Elle donna l'ordre à Bobo de faire monter des baquets d'eau chaude et lorsque son bain fut prêt. Le soleil éclairait ses belles épaules nues et rehaussait les reflets bleutés de ses cheveux d'ébène. et le nain ne savait plus où donner de la tête. elle jouait avec lui. un sourire hébété sur les lèvres. Certaine qu'on ne la dérangerait pas.. elle roula des hanches. Quant à moi. petit homme ? Malheureusement. Grognant d'un air ravi. Lorsqu'elle s'aperçut qu'il partait en se dandinant. Krissoula n'avait pas envie de célébrer quoi que ce soit. Le plan de Krissoula fonctionnait à merveille ! .Pauvre petit Bobo. et fit de même pour l'autre porte qui communiquait avec la suite de Mal-vado. Tu aimeras ça. reprit le nain. pourtant troublé par ses paroles.. Tu n'as plus confiance en personne. tu n'as qu'à faire ce que tu veux. n'est-ce pas.Va donc ! lança-t-elle. Depuis trois jours. l'homme le plus important à ses yeux. Elle avait semé le doute dans son esprit stupide et celui-ci. Comme elle l'avait prédit. limace ! . c'est la vie. Bobo était maintenant perplexe. Ce serait sa manière à elle de pleurer son innocence. Dans sa chambre.. on repêchera le cadavre de Bobo dans la rivière et tu ne seras plus qu'un mauvais souvenir.. je te laisserai me regarder m'habiller. Pourquoi se dépêcher ? Elle n'était pas pressée de jouer la maîtresse de maison . Va rapporter à don Antonio ce que je t'ai dit ! Force-lui la main.

rien de tout cela ne serait arrivé ! Esteban avait eu raison de se méfier d'elle. la jeune femme essaya de dessiner de mémoire le visage d'Esteban mais celui-ci lui échappait. sa fierté idiote lui avait tourné la tête. en étaient descendues. D'autre part. riant aux éclats. De délicieuses odeurs émanaient aussi de la cuisine et l'on avait entassé des caisses de vin et de bière dans un coin de la cour.. l'enchaînement des événements était rarement dû au hasard. Elle avait aussi aperçu le couple de danseurs du Bambou. un beau carrosse s'était arrêté devant le perron. C'était la première fois depuis sa fuite de Tierra Rosa qu'elle prenait un véritable bain et elle en profiterait. comment avait-elle pu espérer qu'il lui accorderait d'emblée sa confiance ? Au lieu de se calmer et de lui expliquer une nouvelle fois qu'elle avait sincèrement pensé que le journal de Manuela ne possédait aucune importance. C'était le ... avec des faux bijoux en verre. de même qu'elle serait responsable de celles de Bobo et de Malvado. Après avoir tout fait pour le trahir.. Malvado ne l'aurait pas connue et Cojo non plus. elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même et à son orgueil insensé. la femme dans sa robe verte et l'homme élancé qui l'accompagnait. Fermant les yeux. Si elle avait maîtrisé sa colère enfantine au lieu de s'enfuir. Si elle ne s'était pas enfuie de Tierra Rosa. Un peu après l'heure de la sieste. Il semblait que Malvado attendait beaucoup d'invités : deux carcasses de bœufs rôtissaient lentement au-dessus d'un feu. elle songea aux tables dressées dans la cour.pour les associés de Malvado. elle fouilla dans un tiroir de la coiffeuse et trouva le couteau à fine lame qu'elle avait caché parmi ses vêtements de gitane. et elle avait été la cause de la mort de Cojo. c'était elle la seule responsable de la mort de Cojo. Des prostituées ! Cette vipère de Malvado avait tout prévu afin d'amuser ses invités. Tandis qu'elle se savonnait. poudrées et maquillées. mais elle n'oublierait jamais sa propre bêtise. Que manigançait Malvado ? Voulait-il dévaliser la banque d'Argentine et espérait-il convaincre ses invités de s'associer avec lui ? Ou avait-il l'intention de cambrioler le palais présidentiel lui-même ? Ce goujat se donnait tant de mal pour préparer cette soirée que sa vengeance de ce soir n'en serait que plus douce. Le temps avait estompé les traits du bien-aimé. ainsi que quelques agneaux. L'arôme de la viande embaumait. Une dizaine de femmes dans des robes éclatantes. Dans la vie. Sortant de son bain. Vraiment. elle n'aurait pas été obligée de danser au Câ-diz.

Sa peau. . les manches ballons s'arrêtaient au-dessus du coude et la jupe ample soulignait sa taille fine.. Brossés une centaine de fois. Le contraste des cheveux d'ébène. C'était parfait. ses cheveux étaient retenus par un chignon fixé avec un peigne en diamants. excepté ses joues et ses lèvres rehaussées d'un peu de rouge. était superbe. Ses yeux étincelaient et n'avaient pas besoin de fard.couteau de Cojo. ressemblait à du satin beige clair. Autour de son cou et à ses oreilles scintillaient des diamants qui attiraient l'œil vers le décolleté plongeant de la robe. trouvé près de son cadavre la nuit de sa mort. mais lorsqu'elle se contempla dans le miroir après avoir fini de s'habiller. encore pâle d'avoir passé des mois à l'abri du soleil selon le désir d'Esteban. elle fut satisfaite du résultat. elle souleva sa jupe et glissa le couteau de Cojo dans sa jarretière.. car si tout se passe bien ce soir. Dénudant les épaules. Malvado. mis en valeur par la blancheur éclatante de la robe. mais des boucles sauvages s'en échappaient et frôlaient ses épaules. . de la peau transparente et des lèvres rouges. la dernière chose que tu verras sur cette terre sera la petite Krissoula Ballardo dans sa robe de deuil ! Sur cette promesse amère. siffla-t-elle à voix basse.Profite bien de la fête. Il était juste que l'instrument de sa vengeance fût le couteau de son meilleur ami. Le blanc n'avait jamais été sa couleur préférée.

D'autres encore n'avaient pas la patience d'attendre et disparaissaient dans les ombres de la cour pour apaiser leur désir. Krissoula blêmit. Certains les accueillaient sur leurs genoux et plongeaient des mains avides dans leurs décolletés ou s'égaraient sous leurs jupons. ces hommes frustes avaient été privés de présence féminine depuis longtemps. Qui pouvaient-ils bien être ? Ni leur stature. à la démarche militaire.. . En entendant Antonio l'appeler.Zamora ! . Plusieurs invités ne quittaient pas les tables où était disposé l'alcool. Krissoula examinait attentivement les invités. Que préparait cette canaille ? Il fallut peu de temps aux invités pour entrer dans la fête. le croissant de lune trônait dans le ciel.. Au moins trente hommes avaient frappé au portail durant la dernière heure et avaient été admis après l'échange d'un mot de passe. Krissoula se redressa. les premiers invités mystérieux de Malvado arrivèrent. accompagnait Malvado mais son visage était caché par le bord d'un large chapeau. Entouré d'étoiles qui scintillaient telles des lucioles. moustachu. D'autres continuaient à arriver. laissant leurs chevaux aux bons soins des domestiques et se glissant jusqu'à la porte d'entrée de la villa. Au pied de l'escalier. s'éventant avec des plumes d'autruche. On avait allumé des torches dans la cour intérieure et leurs flammes crépitaient joyeusement sous la légère brise parfumée de fleurs et d'épices.39 Lorsque la nuit eut étendu sur les barrios sa cape de velours noir. Ils venaient par groupes de trois ou quatre. Malvado ne se serait pas donné autant de peine pour des moins que rien. car ils palpaient avec une satisfaction non dissimulée les charmes de ces demoiselles. alors que d'autres s'empiffraient au buffet comme s'ils n'avaient pas mangé depuis des jours. Avec des cris de joie. Il faisait chaud et humide en cette nuit d'été. ni leur habillement n'indiquaient une quelconque importance et pourtant. les filles du Bambou se jetèrent dans leurs bras dès leur arrivée. Lorsqu'il le retira dans un geste théâtral. Visiblement. Un homme élancé.

il se préoccupe de l'avenir de l'Argentine et cherche à construire un monde meilleur pour tous.Au contraire.. D'ailleurs. Malvado ! ajouta-t-il en se tournant vers le compadrito.Moi-même. Sofia et moi.. Je m'en chargerai dès que. Tu oses me défier ouvertement. tu es devenue bien téméraire. N'est-ce pas stupide. . un fâcheux retard que je ne peux oublier. Que pouvais-je faire ? Accepter humblement de mourir entre vos mains ou lutter pour survivre ? Je ne regrette rien. Cent cinquante armes enfouies au fond d'une rivière ! Vous nous avez fait perdre plusieurs mois. il veut procurer du travail honnête pour chaque citoyen désireux de travailler. général Zamora. . général. dit-il en saisissant le poignet de Krissoula. Essayez de le renverser. jolie señorita ? C'est elle dont je te parlais. hein. . je ne suis pas une femme qui oublie ou pardonne facilement. observa Zamora d'un air menaçant.Ça alors ! s'exclama-t-il avec un sourire carnassier. señor. mais d'après ce que j'ai entendu dire. n'est-ce pas ? Ou plutôt de vieux ennemis. J'ai un vieux compte à régler avec cette ravissanté putain. rétorqua courageusement Krissoula. C'est donc toi la nouvelle maîtresse de Malvado. . En étendant les estancias et les fermes.Très bien. achetés à prix d'or en Amérique du Nord. et Buenos Aires tout entier se lèvera comme un seul homme pour chasser vos révolutionnaires ! . vexé qu'Hernando Zamora se montrât si familier avec sa future maîtresse. .Vous connaissez ma compagne ? s'étonna le compadrito.. je veux qu'on enferme cette tigresse à double tour jusqu'à la fin du coup d'Etat. et une ancienne menace à mettre à exécution.. général Zamora..Cette petite chienne et moi sommes de vieux amis. Sois gentille de me montrer ta chambre. petite ? Tu ne peux plus rien contre nous. cette furie qui a ruiné cent cinquante fusils flambant neufs. acquiesça Malvado à contrecœur.. je n'ai jamais été un homme très indulgent. Malvado. señorita. S'il le fallait. je recommencerais ! Le président Bartolomé Mitre n'est pas un homme parfait.Depuis notre dernière rencontre.. mon ami. parce que nous avions vu vos armes.. Et je ne me rends pas sans me battre. ni pardonner. c'est moi qui aurai le plaisir de m'occuper de cette petite ! Tu m'as offert de choisir parmi les femmes ce soir et c'est elle dont j'ai envie.. riches et pauvres. Vous aviez l'intention de nous tuer. petite muchacha ! . Je suis enchanté de te retrouver.

. elle le laissa lui retirer sa camisole.. jusqu'à ce qu'elle fût nue. enchanté par la terreur de la jeune femme au regard fixé sur son bas-ventre. Allongé sur le lit. Traumatisée par cette violence. . Humiliée. le souffle court. mais il la gifla et lui ordonna de rester tranquille. avant même qu'il en eût goûté les charmes ? Il avait été un imbécile de la laisser avec Zamora. elle essaya avec des mains tremblantes de couvrir sa nudité. une main plaquée dans le creux de ses reins. je t'en prie. . Qu'il aille au diable.. ce Zamora ! Pourquoi lui... ma petite. son jupon..Non ! protesta-t-elle.. elle fut ensuite projetée sur le lit comme une poupée. certains soldats attendant leur tour devant la même fille. Krissoula trébucha et tomba par terre. Poussée violemment dans la chambre..Antonio. supplia-t-elle. tu dois être punie pour ton insolence. à la botte de ce général ambitieux. Montant les marches deux par deux. L'idée me plaît : rien de tel que quelques coups de fouet pour allumer la passion chez une femme.. compadrito de San Timéo. lui arrachant sa robe. ne broncha pas.Oui. ne le laisse pas. non. il pétrit cruellement les seins de Krissoula qui poussa un cri de douleur. promit-il en défaisant son pantalon. il se dirigea vers la chambre de Krissoula. D'une voix empâtée. Des hommes et des femmes s'accouplaient dans tous les coins. dissimulé sous sa cuisse droite. Qu'avait-il l'intention de lui faire ? Comme s'il lisait dans ses pensées. . terrifiée. Elle essaya en vain de se dégager. il s'approcha d'elle. La poitrine dénudée.Tu ne m'échapperas pas cette fois. était-il obligé d'être un voyeur à sa propre fête. Zamora semblait se contenter de l'avoir maintenant à sa merci. Haussant les épaules. Malvado fronça les sourcils. renvoyant ses gardes du corps qui voulaient l'accompagner. tandis que la femme qu'il désirait s'enfermait avec le général. sous l'influence de l'alcool qu'ils avaient absorbé depuis le début de la fête. mais Malvado. Zamora se jeta sur elle. Malvado s'aperçut soudain que les hommes de Zamora devenaient de plus en plus bruyants. mis à part ses bas et ses jarretières. il lui commanda de s'agenouiller sur le lit. sinon tu sentiras cette ceinture sur ta jolie poitrine et sur ton derrière... Tu m'obéiras sans broncher. Heureusement. il la retourna violemment sur le ventre.. Nu. Le couteau ! Il allait trouver le couteau. Claquant la porte derrière lui.

Sur tes genoux. elle obéit. Krissoula le recouvrit d'une légère couverture. salope ! Je veux ton petit derrière en l'air. A la même seconde. .Où est Zamora ? demanda-t-il. comment viendrait-elle à bout de Malvado et de Bobo? En haut des escaliers. pas à un autre être humain. près de l'épaule droite. elle n'éprouvait aucune satisfaction. Krissoula. même si ce chien l'avait cent fois mérité.Va au diable ! .A mon avis. aucune joie à savoir cette vermine morte. les fesses en l'air avant que papa Hernando ne perde patience et n'augmente la punition ! . » Elle ne dirait pas une telle chose.Don Antonio ! s'exclama-t-elle. elle inspira profondément : c'était la première fois qu'elle tuait un homme ! Bien qu'ayant agi en état de légitime défense. mais avant qu'elle puisse protester. Qu'en penses-tu. Avec un grognement. Pour calmer ses haut-le-cœur. relève-toi. général Hernando. Elle se sentait curieusement vidée et s'en voulait. la révolution se terminait ici. puis sauta du lit où un jet de sang maculait les draps. Pour lui. ... C'était Dieu qui donnait la vie et c'était à lui de la reprendre. Il caressa les globes satinés de ses fesses et enroula sa ceinture en cuir autour de son poing.Tu oses encore me défier ! Fou de rage.. . la ceinture s'abattit sur son derrière en un sifflement et elle poussa un cri de douleur. Essuyant le couteau. répète après moi : « Merci d'être si clément. reprit-il..Allons. elle le remit dans sa jarretière et enfila sa robe écarlate.Toujours aussi sauvage ? Disons une demi-douzaine alors. l'air soupçonneux. afin de te mater à tout jamais. œil de lynx ? . . c'était impossible ! Elle refusait de participer à ce petit jeu sadique. Et n'oublie pas de me remercier pour ma clémence.. dissimulant les draps tachés pour donner l'impression qu'il dormait. . Je sais que je mérite d'être punie. Claquant des dents.Salaud ! Fils de catin ! lança-t-elle en saisissant le couteau. elle lui enfonça le couteau à la base du cou. . . quatre ou cinq coups suffiront pour te punir et te préparer à me recevoir. Zamora la rejeta sur le dos. Puisque tuer la remplissait d'un tel dégoût. Il attendit quelques instants mais Krissoula n'ouvrit pas la bouche.Tu es une méchante petite fille. Allons. prêt à recevoir sa punition ! Etouffant un sanglot. elle croisa Malvado qui montait. il s'affaissa.

. Tous se tournèrent pour admirer la ravissante jeune femme. je ne suis pas une baudruche comme Zamora ! . Soudain.. mon beau compadrito ? La mélodie langoureuse du tango résonna dans la cour et attira l'attention des fêtards. l'inclinant en arrière jusqu'à ce que leurs corps soient l'un sur l'autre. Continue à danser. qui sait ce que la nuit nous réserve. elle ne fut plus seule : un homme mince. descendons rejoindre les autres. petite fleur. Viens. ma chérie. sa bouche frôlant la sienne. et faillit pousser un cri. élancé.J'en serais ravi.Il dort dans mon lit. la renversant sur une cuisse. Sa robe écarlate en satin fluide comme une seconde peau. Krissoula commença à bouger. señor.. et crois-moi. s'attendant à voir le visage d'aigle du danseur du Bambou. Esteban ! . Il n'a aucune endurance.. ajouta-t-elle d'un air moqueur. Et ensuite. querida. je ne te partage plus avec personne. écoute-moi ! . Tonio. rien que pour toi. Qu'en penses-tu.. nous serons les protégés du nouveau président de l'Argentine. Antonio. J'ai préparé un numéro de danse qui te rendra fou : un tango diabolique. chuchota-t-il. Sitôt fait. prête à danser... improvisant ses mouvements.Ne dis rien. je pensais que tu aimerais me voir danser. ondulant des hanches de manière lascive. sitôt fini. à quelques centimètres. compris ? Tu es ma compagne et bientôt. Elle leva les yeux.. comme dans son rêve la nuit où était mort le pauvre Cojo. . lui prit la main et la guida dans les pas du tango. debout au milieu de la cour telle une fleur.Je te crois. se remémorant les pas des danseurs qu'elle avait vus au Bambou. Je voulais aussi te féliciter : tu t'es bien débrouillée avec Zamora. A partir de maintenant. Ce prétentieux qui vantait ses exploits. la faisant tournoyer autour de lui. Plutôt que de passer la nuit enfermée dans ma chambre. et pour une fois.. dit-elle en le prenant par la main. Alors j'ai enfilé une robe plus appropriée. Tonio ? Elle virevolta devant lui et il sembla apprécier ses flatteries.

se rapprochant sans cesse du portail et de la liberté. l'ami. Ici. Encore un peu de courage.. Avec un juron. ma chérie. il l'inclina une dernière fois par-dessus sa cuisse et rapprocha son visage du sien.On est presque sauvés. .. à s'incliner.. quelle question ! La retournant. elle pique comme un hérisson. Tu n'auras pas la fille. courageuse et belle comme la nuit.Maintenant ! Aussitôt. . barrant la route de Krissoula. querida. alors relâche-la et nous allons en terminer une fois pour toutes. virevoltant dans les bras d'Esteban avec un sourire factice collé aux lèvres. Tu escalades le mur grâce à ces tonneaux de bière et tu sautes de l'autre côté. petite ! Continue comme ça.Caramba! rétorqua-t-elle. C'était presque insoutenable de se forcer à danser. il la cacha aux yeux de Malvado et s'exclama : . .C'est bien.Et maintenant ? demanda Krissoula à un mètre du portail. San Martin. Quelle femme extraordinaire au tempérament de feu..Evidemment... mais en quelques instants Malvado était debout. Amusé. plaisantant afin de mieux dissimuler son angoisse. . ! Comme elle lui avait manqué ! . indomptable. gronda Malvado. A quelques mètres du portail.. mais elle lui obéit.Arrêtez-la ! Arrêtez-la ! Et ses hommes de main se dépêchèrent de lui obéir.40 Non seulement Krissoula écouta attentivement les paroles d'Esteban. ils dansèrent le tango.A mon signal.Le jeu est terminé. Vas-tu y arriver ? . Esteban la releva d'un mouvement du poignet. . . Enlève cette barbe. mais les efforts de Krissoula furent récompensés par un murmure : . Inutile de tenter quoi que ce soit. elle s'enfuit en courant. elle revint en courant vers Esteban et s'agrippa à son bras. chuchota-t-il en frôlant sa joue. Ta petite mascarade ne m'a pas trompé.. Pas à pas.. c'est moi le plus fort. tu t'enfuis..

Il ne se passe rien dans les barrios sans que je sois au courant. Malvado ? lança Esteban d'une voix glaciale. Si ma mémoire est bonne.. Krissoula. Tu n'as pas les tripes d'un homme.N'as-tu pas encore compris qu'il ne fallait aucun courage pour tuer un homme. ... Pauvre Severino.La musique s'arrêta. Elle était le parfait appât pour t'attirer chez moi. Heureusement pour moi.. tu viendrais jusqu'ici. .Comme la dernière fois? demanda Esteban en plaçant Krissoula derrière lui.Ah ! mais ce n'est plus pareil. disais-tu. l'assistance pétrifiée par la tension qui émanait des deux hommes. Les torches crépitaient encore dans la brise et le rire nerveux d'une prostituée résonna soudain. Je te méprise. car en dépit de tes vêtements de riche. Que ce n'était pas une preuve de virilité de faire assassiner un enfant infirme ? Non. quel gâchis ! Ne voulait-il pas que tu épouses sa fille unique ? Alors que tu étais incapable de tuer un homme. Un nerf tressaillait sur le visage de Malvado et sa cicatrice s'enflamma autour de son cou. c'est bien ton problème ! . « La vie humaine est trop précieuse. joli remerciement pour t'avoir sorti du caniveau ! Pourquoi les choses auraient-elles changé aujourd'hui ? Tu étais trouillard à l'époque et je parie que tu l'es toujours autant. Il regrettait amèrement de ne pas l'avoir achevé. c'est le lâche qui fait exécuter ses basses besognes par les autres... mais il n'éprouva aucune satisfaction d'avoir défiguré Malvado. San Martin. tu es toujours un moins que rien. le dernier accord ressemblant au cri d'un chat égorgé. Malvado. n'est-ce pas ? Tu as toujours été un imbécile. Esteban se souvint du jour où il lui avait tranché la gorge pour venger l'œil perdu de Rolón Severino. Un silence de mort s'abattit sur la cour pavée. Toujours ces mêmes principes ridicules qui t'ont empêché de devenir compadrito à la place de Séverine Et lui qui t'aimait comme un fils. . Je savais qu'un jour ou l'autre.. depuis que mes hommes ont eu vent de ton retour chez nous et que tu recherchais cette fille.. tu ne m'as pas pris par surprise. Au compadrito de San Timéo. tu aurais dû m'achever il y a onze ans quand tu en avais l'occasion. ce qui aurait évité ces malheurs aujourd'hui.. très cher. . Esteban.. San Martin. tu n'en as pas eu le courage. »..Cette jolie fleur.. alors qu'il se terre à l'abri de ses murs avec ses ongles manucures et ses jolies mains propres. il observa la jeune femme. Cette fois. tu croyais aussi être le plus fort. on ne peut rien cacher ! Avec un sourire cruel.

Mesdames. Pour la première fois. Avec ou sans ton accord. mon pauvre San Martin ! .comme moi .Oui. vermine ! . Les poings sur les hanches. . Malvado. leurs méchants poignards scintillant dans la lumière des torches. armés de couteaux. Ils savent .. répondit une petite voix. Si tu as quelque chose à dire. San Martin.Ici. Des chiens que mes hommes égorgeront en un tour de main. avec un demi-sourire qui le faisait ressembler au diable incarné. murmura Esteban avec un geste théâtral du bras. San Martin. on ne lui avait pas dit que papa Rolôn et Esteban avaient fait la paix. Bien qu'il se fût vanté de toujours tout savoir sur les barrios. Ils étaient au moins vingt. Mais ça m'étonnerait que tu oses te battre en combat régulier. Quand tu n'étais qu'un gamin.. si vous voulez bien. de bâtons et de frondes. Antonio. c'est justement d'avoir la puissance d'ordonner aux autres ce que l'on veut. don Esteban.. si tu as le cran de te mesurer avec moi seul à seul.Franco ! Armando ! .que tu n'es qu'un trouillard. . Je n'ai pas besoin de me salir les mains pour garder cette femme ici. señorita Ballardo part d'ici avec moi. prêts à descendre dans l'arène pour se battre jusqu'à la mort. ricana Esteban.. . tu ne quittais jamais ta meute et tu terrorisais toujours les plus faibles que toi. Malvado blêmit. tandis que toi.Et enfin.. il cria : . Tu es devenu fou.C'est là que tu te trompes. don Esteban. tu es seul.Je n'ai pas peur de toi. Je suis certain que tu as encore besoin de la protection de cette meute.Severino ! appela encore Esteban. Il me suffit d'appeler une douzaine d'hommes pour le faire.Saletés de gitans ! s'écria Malvado. n'hésite pas ! Essaie de m'en empêcher. et Malvado vit soudain apparaître une douzaine de gamins à califourchon sur son mur. L'avantage d'être compadrito. . répliquèrent des voix sur le mur opposé. Il existe des gens dans le barrio San Timéo qui ne te craignent pas. absolument seul ! . Cette fois. Entouré de ses plus fidèles lieutenants. armés jusqu'aux dents. sans appeler tes singes savants à la rescousse.Tu divagues. .Des enfants ? railla-t-il. Malvado. papa Rolôn apparut aux côtés d'Armando Reyes. ajouta Esteban.Sancho ! . c'étaient les gitans.

Elle tira sur ses oreilles et il cria comme un cochon qu'on égorge.Bobo ! hurla Malvado. Des dizaines d'hommes sautèrent dans la cour.. Esteban se baissa afin d'éviter un poignard qui vola dans les airs.. conclut calmement Esteban. impatients de se battre eux aussi. . tandis qu'il enfonçait son poing dans le ventre de Juan qui se plia en deux sous la douleur.. A la stupéfaction des soldats qu'elles avaient charmés quelques heures auparavant. à la tempe..Les femmes aux visages peints quittèrent les bras des révolutionnaires et se postèrent aux côtés d'Esteban . Tue-le ! Les bras levés. . Avant qu'il pût se relever. salaud ! cria-t-elle. Fou de rage. Sancho et les enfants rechargeaient sans relâche leurs frondes et criblaient les révolutionnaires et les hommes de Malvado de cailloux et de pierres acérées.Juan. les projectiles atteignaient leurs ennemis à la joue.. Elles poussaient des cris de victoire chaque fois qu'un soldat s'écroulait sous un banc ou se recroquevillait dans un coin de la cour. parfois de manière mortelle. au front. écrasant des tabourets sur les crânes. crapaud ! dit Krissoula en étendant un pied qui fit trébucher Bobo. les filles du Bambou se transformèrent en furies. Ce fut le signal qu'attendaient les autres pour se lancer dans la mêlée. . Sous les hurlements des enfants. et ses gardes du corps se précipitèrent. . arrachant les cheveux..Je crois que nous sommes tous présents.Voilà pour Cojo. hors d'atteinte. puis se jeta sur l'homme de main. . Assassin ! Gémissant de douleur. Esteban les intercepta. elle lui piétina les mains avec ses talons aiguilles. dans le dos.Prends ça. Bobo la suppliait d'arrêter.. sur les épaules. il brisa la mâchoire de José. le nain surgit hors de la pénombre et courut vers Esteban. José ! Aidez-le. Krissoula bondit alors sur son dos et enfonça les genoux dans sa colonne vertébrale pour le retenir à terre. elle lui assenait des coups de poing dans la nuque. Telle une démente. imbéciles ! vociféra Mal-vado. Que disais-tu. A califourchon sur le mur. Se retournant pour barrer le chemin d'un autre lieutenant de Malvado. les plus audacieuses avaient cassé des bouteilles de vin qu'elles tenaient par le goulot. don Antonio ? Que je n'avais personne pour m'aider? . une arme qui pouvait trancher n'importe quelle gorge. griffant de leurs ongles pointus. D'un uppercut..

mais Bobo profita de cette seconde d'inattention pour la saisir entre ses bras et commencer à serrer tel un serpent. Le cœur serré. mais celui-ci fut de courte durée : elle aperçut soudain Hernando Zamora qui tenait un pistolet à la main. Esteban se jeta sur le côté. Esteban parvint à se débarrasser du dernier de ses agresseurs et chercha Krissoula des yeux. Elle sentit le sang lui affluer au visage et ses veines se gonfler sous la pression. arrachant des plumes rouge et orange.. Esteban n'avait qu'une idée en tête : neutraliser Zamora et sauver Krissoula des griffes de Bobo ! Mais en dépit de ses blessures. ceux de la tribu des Reyes ou de celle des Zambras. ni les révolutionnaires ni les hommes du compadrito ne pouvaient lutter contre les gitans. . échappés de leurs paniers. Bobo briserait tous les os de son corps comme il l'avait fait avec Cojo. En voyant leurs sourires assoiffés de sang. il vit que le nain monstrueux avait réussi à coincer la jeune femme contre un mur.Sans leurs armes. Krissoula tentait de l'empêcher de la serrer entre ses bras pour l'étouffer.. nez cassés. Krissoula eut le temps de voir qu'Este-ban n'avait pas été blessé par le pistolet. Les hommes oscillaient sous les coups tels des ivrognes. Mâchoires brisées. » Au même instant.. dont le maniement des poignards était de notoriété publique. La balle siffla à ses oreilles et se logea dans le mur tandis qu'il agrippait les jambes du général afin de le faire tomber. . brandissant leurs griffes.. criant comme des femmes outragées. Enfin.Laisse-moi. le général leva un bras ensanglanté et pointa le pistolet en direction d'Esteban. Soulagée. yeux au beurre noir.Derrière toi ! hurla-t-elle.. Zamora était encore puissant et ils luttèrent sur le sol comme deux enragés. essoufflée. elle reprit espoir.. ils essayèrent par tous les moyens de fuir ! Quel spectacle de désolation dans la villa de Mal-vado. Les chiens se jetaient dans la mêlée. S'il parvenait à la saisir. leurs méchantes lames d'acier. « Seigneur Dieu ! pensa-t-elle. Avec l'énergie du désespoir. avant que San Martin l'achève ! Lorsqu'elle remarqua Esteban qui accourait. Tu ferais mieux d'aider ton cher maître. vacillant sur l'escalier. vermine ! menaça-t-elle. croquant jambes et mollets. se battaient. Il est toujours vivant ! Je ne l'ai pas tué... . Des coqs de combat. coups de dents. Coups de poing. D'un bond.

. Krissoula essayait de respirer. des lumières éclatantes qui semblaient irréelles. . je te laisserai peut-être partir. sa langue devenue énorme.... Je l'ai fait pour Cojo. Elle avait l'impression de se noyer.. Inerte.. Krissoula. une fronde pendait dans sa main. Krissoula. une grosse pierre.. n'est-ce pas ? Le pauvre Cojo avec sa jambe difforme et son bec-de-lièvre et Bobo avec son corps torturé.Pour Cojo. Krissoula.. Ils avaient tous les deux leur croix à porter. Aaagh ! Il relâcha soudain Krissoula et chancela en portant une main à sa tempe ensanglantée. Elle allait mourir.. Sancho regardait fixement le cadavre du nain. l'horrible Bobo était étendu à ses pieds.. mais foudroyait aveuglément. une flaque de sang s'écoulant de sa tête. En riant..Embrasse-moi. de haine et de meurtres. Ses yeux de porc étaient ouverts sur le ciel noir. . Sur le mur. Près de lui. si tu veux avoir la vie sauve. sans relâcher son étreinte. car cet enfant.. Elle n'arrivait plus à respirer. à moins que tu ne donnes un baiser au gentil Bobo ! Pour un baiser. Les yeux grands ouverts. il pressa ses lèvres gonflées contre ses seins. Il n'y avait rien à faire. Krissoula n'y voyait plus clair. savait déjà ce qu'un adulte mettait du temps à apprendre : que la vie était rarement juste et que la mort ne choisissait pas ses proies. des taches noires obscurcissaient sa vue et ses côtes allaient éclater d'un moment à l'autre. c'était ainsi depuis la nuit des temps. Embrasse-moi. comme je l'ai fait avec cet infirme stupide. Embrasse-moi. dit-elle d'une voix rauque. tu ne te moques plus.... . alors que Cojo ne faisait que le bien. Mais ce monstre avait choisi une vie diabolique. étouffant. Ce n'est pas juste ! Il ne méritait pas de mourir ! Des larmes retenues brillaient dans le regard limpide de Sancho et le cœur de Krissoula se serra. Mais maintenant.. Je vais te réduire en bouillie. hein ? ricana le monstre. elle distinguait des traînées d'or et de pourpre.. sa bouche tordue en une dernière grimace.Merci.. maintenant. Pliée en deux. mais son visage demeurait curieusement sans expression. Tu m'as sauvé la vie. Il était mon ami et il t'aimait. ma jolie. répéta le nabot d'une voix moqueuse qui semblait soudain très lointaine. là.. ce petit garçon. des larmes inondant ses joues.... Lorsqu'elle put à nouveau ouvrir les yeux. et elle ne pouvait rien y faire.. immobiles..Tu t'es moquée de moi. ne regardait pas qui la méritait ou non.

. je vais me sortir d'ici. compris ? . Le garçon hocha la tête et disparut. Il avait vu assez de morts pour toute une vie. Pour lui. la lutte était terminée. notre ami peut désormais reposer en paix.Pas un bruit. mais grâce à toi. Sancho.C'est vrai. C'est fini et nous qui avons survécu devons maintenant nous occuper de ceux dans le besoin. un bras d'acier lui encercla le cou et elle sentit une lame se presser contre sa gorge. Cojo aurait dû vivre.. Grâce à toi. . jolie fleur. murmura la jeune femme.. Alors qu'elle s'apprêtait à partir à la recherche d'Esteban. siffla Malvado. Son sang ne criera plus vengeance.

en bon citadin. la pointe de son poignard appuyée sur la nuque.Tais-toi et marche ! ordonna le compadrito.41 . Krissoula cherchait désespérément un moyen de lui échapper. Franco bataillait avec l'un des mercenaires de Zamora tandis que papa Zambras envoyait au tapis un homme de Malvado. Krissoula n'en croyait pas ses yeux : ce parrain arrogant savait à peine se tenir à cheval ! Evidemment. Dans les écuries se trouvaient les chevaux des révolutionnaires. Malvado ouvrit une grille et la poussa dans la rue. mais Malvado devina ses intentions. Si tu ne veux pas que ton cher San Martin te retrouve avec un poignard dans le dos. Malvado en détacha deux. Ils contournèrent la cour où les gens luttaient encore et s'approchèrent du portail ! Afin de gagner du temps. S'installant confortablement sur le cheval et enroulant ses doigts dans la crinière épaisse. dit-il. attachés par leurs brides. en attendant que les choses se calment. . D'une main. fit monter Krissoula à cru tout en gardant les rênes et après plusieurs tentatives infructueuses parvint à grimper sur l'autre. sentant la peur et la nervosité du compadrito. hein ? lança-t-il d'une voix grinçante. . J'y resterai tranquille quelque temps. Quand tes petits amis s'apercevront de ta disparition. Autour d'eux. Elle aurait voulu attirer leur attention. petite rose. . Lui tordant un bras dans le dos. Désespérée.Pas de sale petit tour. prévenir quelqu'un que Malvado s'enfuyait en la prenant comme otage.A côté.Tu ne t'en sortiras jamais. brandissant le pistolet de Zamora. tu vas m'obéir au doigt et à l'œil. il la força à avancer. Krissoula traînait les pieds. Krissoula comprit qu'elle était désormais à sa merci. elle prit son mal en patience. mais elle n'osait pas. Malvado quittait les lieux en tirant le cheval de Krissoula derrière lui lorsque Esteban apparut au portail de la villa. murmura Krissoula. Malvado n'avait pas eu besoin de maîtriser l'équitation. il y a les chevaux. . nous serons sains et saufs à bord de mon bateau en partance pour Rio. Avance maintenant ! Ils atteignirent le portail. et tu me tiendras gentiment compagnie. Il y en avait des douzaines qui se déplaçaient nerveusement de droite à gauche.

. elle n'était plus seule ! La course continua dans les barrios silencieux. souvent près de tomber. mais l'animal n'en fît qu'à sa tête. A une vitesse folle.. Ils passèrent devant l'église en pierre de San Timéo. Puis. Quelques instants plus tard. Des fêtards étonnés évitèrent les chevaux qui chargeaient la foule et les regardèrent contourner la petite place à toute allure. . les murs des maisons disparaissant derrière eux aussi vite qu'ils apparaissaient.Jamais de la vie ! cria le bandit en donnant deux coups de talon à son cheval qui partit au galop. Ils dépassèrent la taverne Cádiz et débouchèrent dans la rue Corrientes. le cheval descendit une rue qui s'élargissait en direction du centre-ville. querido. Malvado cherchant désespérément à garder son assiette. Malvado ! hurla-t-il. ainsi qu'elle l'avait fait sur Girasol dans la pampa. Chaque rue déserte était gaiement éclairée par des lampes à gaz et les boutiques de parfums. entraînant celui de Krissoula. tire pendant qu'il en est encore temps ! » Mais elle réalisa aussitôt qu'Esteban ne risquerait jamais une telle chose alors qu'elle se trouvait si près de Malvado. Heureusement. D'une main. Malvado essaya de guider son cheval dans une rue qui les aurait menés vers le port et son bateau. ils parcoururent les ruelles sombres. elle remonta sa jupe dans sa ceinture et se débarrassa de ses escarpins. Krissoula entendit le bruit d'un cheval qui les poursuivait. avec de jolis stores rouge et blanc qui les protégeaient du soleil. un chat noir fit un bond de côté.Laisse la fille. Par-dessus son épaule. Au lieu du sol en terre battue. En vain. Kris-soula vit qu'Esteban les rattrapait. de fourrures et de bijoux s'alignaient sagement le long de la rue Florida. « Tire ! songea-t-elle. Pour l'amour de sainte Sara. trop occupé par son propre cheval. elle s'agenouilla sur la croupe de l'animal. Un chien poussa un hurlement et évita de justesse les fers tranchants des chevaux. les fers martelaient maintenant du granit et crépitaient comme une fusillade. Effrayé par l'incompétence de son cavalier. Les barrios miteux disparurent et ils se retrouvèrent dans l'une des larges avenues bordées d'arbres du quartier riche de Buenos Aires. tandis que Malvado. la journée. ne remarquait rien de ses contorsions.

les yeux roulant de terreur. peut-être aurais-je été différent ? . tel un chimpanzé.. elle bondit en avant et demeura suspendue en l'air quelques secondes avant d'agripper la toile rouge et blanc qui flottait au-dessus d'une boutique. il n'hésiterait tout de même pas à tirer ! . C'est égal si tu lui tires dans le dos.. Tuer un homme n'est pas une preuve de courage. murmura-t-il. mais la balle se logea exactement où l'avait prévu Esteban. Je me suis trompé. tandis qu'Es-teban la dépassait au triple galop.. je t'ai toujours envié. Lentement. dans l'omoplate droite. Alors que moi. Maintenant qu'elle lui avait facilité la tâche.Alors.. Tonio.. mais curieusement Malvado respirait encore lorsqu'il s'agenouilla près de lui. Au même moment. les bras étendus afin de trouver son équilibre. Sa redingote gris perle et sa chemise blanche à jabot avaient été déchirées par les fers du cheval. Tu as tout de même eu le courage de me tuer. Esteban pensait que Malvado ne survivrait jamais à un tel accident.Esteban demeura un instant perplexe. L'impact fit tomber Malvado sous les pieds de son propre cheval qui trébucha et tomba sur le côté. il saisit le couteau dans sa ceinture et le tenant par la lame.Je te l'ai déjà dit. car il avait déjà vu des hommes écrasés par leurs propres montures. si j'avais eu ta chance. expliqua patiemment Esteban. San Martin. Esteban épaula son pistolet. Malvado ne mérite pas mieux.Je t'en prie ! l'encouragea-t-elle.. . Malvado s'aperçut soudain que son otage s'était envolé et qu'Esteban amenait son cheval contre le sien dans le but de l'en arracher. avec un sourire ravi. En fait. Son cœur se mit à battre la chamade : elle n'oserait tout de même pas. Le couteau glissa à terre. le com-padrito vit son ennemi mortel se pencher sur lui. Soudain. arrière..... l'envoya en direction de son adversaire. papa Rolôn t'a pris sous son aile. les pieds écartés.. Personne pour veiller sur moi. elle se dressa sur la croupe et resta debout. puis il comprit brusquement ce qu'elle avait l'intention de faire. Elle s'y accrocha et se balança d'avant en. . vaurien. Qui sait. Tu avais une mère pour t'élever et quand elle est morte. Qui l'aurait cru ? Un filet de sang perla au coin de sa bouche. Tournant lentement la tête.. comme une écuyère de cirque. elle allait se rompre le cou..Tu as peut-être raison. à cette vitesse. avant de se relever rapidement. après tout.. je n'avais personne.. Vas-y ! Blême. . depuis que nous sommes gosses. La rose jaune qu'il avait glissée à sa boutonnière était tachée de sang. les naseaux rouges. Maladroit..

. C'est une amie précieuse. elle n'avait jamais semblé aussi belle. comment m'as-tu trouvée ? . ses bas en lambeaux. quelles que soient nos origines. maintenant. qui font de nous des êtres diaboliques ou compatissants et bons. tandis que ses yeux se voilaient.Je comprends. comment le parrain avait ordonné de sang-froid l'assassinat de l'infirme.. D'autres hommes grandissent sans connaître leurs parents ou l'amour d'une mère. San Martin ? Malvado toussa et des bulles de sang et de salive dégoulinèrent sur sa chemise. j'ai failli le tuer en représailles.Grâce à Sancho. j'ai décidé que ce serait moi. Si j'avais tué Malvado. .J'en suis heureuse. conclut Esteban. La bonne nourriture la remet d'aplomb.Je ne crois pas. Sa robe écarlate était toute fripée.. ses lieutenants se seraient ven* gés à leur tour et l'engrenage n'aurait jamais eu de fin.De mourir. Il t'avait suivie et savait où tu étais. . Puisqu'il fallait bien quelqu'un pour arrêter cette folie. mais ils ne deviennent pas tous des canailles comme toi. Malvado était jeune et ambitieux. Pieds nus. Et moi. répondit-il en se relevant. que j'avais envie de l'achever. Il est bien mort. un nouveau compadrito régnerait sur le barrio San Timéo. il est l'heure de rendre des comptes. Rolón y a perdu son œil et moi. ses cheveux une masse noire sauvage qui encadrait son visage poussiéreux. mais c'est Sofia qui a eu l'idée de cette petite mascarade de ce soir. . et il voulait le barrio La Boca pour lui tout seul.Est-ce qu'il a dit la vérité tout à l'heure ? Severino voulait-il vraiment que tu deviennes compadrito à sa place ? . Ce sont nos choix qui comptent. J'avais vu assez de morts comme ça. J'avais vingt ans à l'époque. . Comment va-t-elle? Est-ce qu'elle va survivre ? .Adieu.Oui..Oui. Malvado. . . .Il est mort? Krissoula se tenait à quelques mètres. ...Se rappelant ce que Sancho lui avait dit au sujet de Cojo. Mais alors j'ai compris que tout cela était futile. hein..Ma merveilleuse Sofia. Il a décidé de faire assassiner Severino. dit Krissoula.. Je me souviens que je le tenais à ma merci. Marna Zita et Consuela adorent la gâter comme une petite fille. vaurien.. Esteban resta implacable : . Tu as fait ton choix.Effectivement. Que Dieu ait pitié de ton âme ! Sa tête s'inclina sur le côté et Antonio cessa de respirer. Dans quelques semaines.

les gamins de la Cité.. . . je serais en train de naviguer vers un bordel de Rio. Je sais maintenant que quand tu jures comme un soudard.. Tu craignais que je ne t'aie jamais vraiment aimée et tu n'osais pas rester pour le découvrir.Toi et moi avons la chance d'être entourés d'amis.J'ai enfin compris qui tu étais vraiment. j'ai quelque chose à te dire. . Tu hurles et tu tapes sur tout ce qui te tombe sous la main. parce que je n'ai besoin de personne. les filles du Bambou. repoussa tendrement une mèche de cheveux noirs qui barrait les yeux de Krissoula. tu me fais rire ! Une appréhension nouvelle. Un jour. . avoir peur. petite.. je te le demande ? Des menaces que tu as proférées au corral ? Ah.C'est faux..Ils ont été fantastiques.Moi. Krissoula.Krissoula. terrible. Ils sont tous venus m'aider quand ils ont su que tu avais besoin d'eux. Caria Valde.. mais je n'y suis pas arrivée. et retournons ensemble à Tierra Rosa. Armando Reyes et son fils Franco. .J'ai quitté Tierra Rosa parce que j'avais terminé mon travail... c'est que tu es effrayée. inquiète. Je souhaitais venger la mort de Cojo en tuant Malvado et cet immonde Bobo. ajouta-t-elle avec un frisson.Ah ? fit-elle. Rolôn Severino. Mais tu rêves ! De quoi aurais-je peur. tu as préféré agir comme les peureux et t'enfuir. San Martin ! s'écria-t-elle.J'ai eu tort cette nuit-là. n'en doute jamais ! Epouse-moi.. les poings sur les hanches. et je te demande pardon de t'avoir accusée. ni de toi ni de Miguel. voilait son regard de lynx tandis qu'elle le défiait. . Je n'ai besoin de personne et je n'ai peur de rien ! . tu t'enfuis. ou te regarder en face. tu as perdu ta fierté et tu as cru ce qu'il te racontait. D. Pour que l'amour puisse survivre entre un homme et une femme. . querida. parce que ce fichu Miguel t'a convaincue qu'une gitane ne mérite pas d'être aimée.. Aimer quelqu'un. comme un petit lapin affolé ! Tu cours parce que tu as peur.. . S'ils n'avaient pas été là et toi avec eux. cela signifie qu'on essaie de comprendre et qu'on sait pardonner et recommencer de zéro. et c'est parfois moi ! Et quand tu dois affronter tes sentiments les plus profonds... Krissoula. Plutôt que de relever le défi et risquer d'être blessée une nouvelle fois.. chacun doit prendre et chacun doit donner. Je t'aime.

. il ajouta tendrement : . Je ne peux pas te forcer à devenir mon épouse ni à m'aimer. il s'éloigna au petit trot. Sainte Sara. auréolée par la douce lumière de la lampe à gaz. de saisir cette chance et de faire un pas vers lui. prends soin de toi. Avec un dernier salut. Esteban s'installa confortablement. Il lui faisait confiance..Quoi que tu décides. mes rêves seraient réduits en cendres. Comment pouvait-elle le laisser partir? Il suffisait d'avaler cette stu-pide fierté et de le rappeler.Comment puis-je te croire ? répliqua-t-elle d'une voix tremblante.Est-ce la seule raison pour laquelle tu veux venir avec moi? . fébrile.Attends ! s'écria Krissoula. Est-ce qu'il y aurait de la place sur ce canasson pour quelqu'un d'autre ? ajouta-t-elle. au merveilleux fils qu'elle avait mis au monde. D'une poche intérieure. Il désirait l'épouser ! Les yeux brouillés de larmes. ? Indécise.. ... Cela dépend de toi. Krissoula se souvint de ces deux mois de solitude. comme tu le sais.. Tu me parles de confiance. Adieu ! Il se rapprocha de son cheval qui avait été effrayé par la lutte et le coup de pistolet. jamais je ne serais devenu le propriétaire de Tierra Rosa. .Vraiment? . de même que tu es seule à décider si tu souhaites passer ou non le reste de tes jours avec moi.. ramassa les rênes et fit tourner l'étalon. Sans ce manuscrit.Quelqu'un doit se rendre rue Rosada pour prévenir le président Mitre au sujet de Zamora et de ses hommes. Esteban se préparait à monter en selle. Sans lui. . il retira un petit livre relié de cuir qu'elle reconnut. Le pied à l'étrier. En un instant. Fais-en ce que tu veux. je serai encore un ou deux jours chez Rolôn Severino. Bouleversée. querida. avait demandé pardon.C'est le journal de Manuela. Frôlant sa joue d'une main. pouvait-elle prendre le risque de lui pardonner et recommencer. Krissoula serrait le journal contre son cœur.. mais si par bonheur tu as envie de me parler. . et prit quelques instants pour l'apaiser en lui murmurant des paroles douces. gato.Oui? . Krissoula. Il lui laissait ses rêves. Krissoula ? Pour te prouver ma confiance en toi. elle oscillait comme une fleur fragile dans le vent. de désespoir. son avenir entre les mains. je te remets ce journal. elle pensa à Manuela..Ne pars pas comme ça.. . Comment peut-il y avoir de l'amour sans confiance ? Dis-le-moi. Esteban l'aimait mais il la quittait..

Viens.Moi aussi.. elle se pressa contre son dos. elle sauta sur la croupe du cheval et lui entoura la taille de ses bras. elle releva sa jupe et montra ses ravissantes jambes aux passants qui s'étaient peu à peu regroupés rue Florida. .Oui ! cria-t-elle en rougissant.. Amusé... Esteban dirigea son cheval vers la maison rose qui tenait lieu de palais présidentiel. j'étais prête à épouser ton oncle pour son argent et à te trahir..Dans ce cas. Toutes ces longues nuits de solitude en pensant à toi.. Comme il lui avait manqué.. . avoua-t-elle. J'ai envie d'être seule avec toi. petite sauvageonne ! Enfonçant le journal dans son corsage. Elle déposa un baiser sur son épaule et le serra si fort qu'elle lui coupa la respiration.. mur-mura-t-elle. tu sais.... Esteban ! ajouta-t-elle tristement. Courant vers Esteban. . et tu le sais bien. Je ne vaux pas grand-chose. .. Je ne suis pas très patiente. emmène-moi. j'ai même essayé de te voler ! Ensuite. Mais non. si rassurant. Je t'aime. ce cheval peut nous porter tous les deux ! dit-il en riant et en lui tendant la main. et je veux rester avec toi pour toujours ! Je t'en prie. Avec un soupir de bonheur.Très certain. Je ne t'ai guère donné d'occasions de me croire. imbécile. chaton. Caramba ! Lui aussi était impatient... Il était si fort. répliqua-t-il fermement. j'ai eu tort. San Martin..Il faut vite en terminer avec le président. mon amour. Es-tu certain que tu me veux vraiment ? . n'est-ce pas ? La première fois que nous nous sommes rencontrés.

Pour une femme comme elle. aucun cadeau ne serait assez précieux. ou tu sentiras le poids de mon bâton sur tes côtes ! C'était un jeu très amusant ! Après avoir vainement essayé de dissuader les témoins d'Esteban en brandissant une canne devant leur nez et en montrant les poings..42 Lors de cette heure particulière qui précède l'aube. bandits ! Elle n'est pas pour vous ni pour votre maître. un vrai trésor. on fixa un montant et la famille de la jeune femme accepta à contrecœur de la laisser partir. et tu seras un homme riche ! Si tu refuses. Reyes. les frères de Caria. jeunes vauriens.livrât la jeune femme sans tarder. Cabrai. Avec des airs arrogants et même quelque peu menaçants.en l'occurrence dona Sofia Moreno et Armando Reyes . Enfin.. nous n'aurons pas le choix : nous l'emmènerons de force. Franco.Je te répète qu'il ne prendra comme femme que la belle Krissoula. les témoins d'Esteban vinrent « kidnapper » sa fiancée pour l'emmener chez son futur mari. fraîchement arrivé de Tierra Rosa.De l'or et de l'argent ? Pah ! des babioles. Au portail. Sa beauté égale celle du soleil et sa grâce n'appartient qu'aux princesses des légendes.. insista Tomas. se présentèrent dans le barrio des gitans. mi-moderne qu'avaient souhaitée Esteban et Krissoula. . Autant de cadeaux du fiancé pour célébrer la vertu de sa future épouse ! . Leonardo et Joaquin. . C'était le premier moment de la cérémonie gitane mi-traditionnelle. Donne-nous ta fille.Hors de ma vue. ils offrirent en échange des vins capiteux. des cuillères en or et en argent. ils tambourinèrent en exigeant que la famille de la fiancée . Qu'il se choisisse une autre fiancée ! .. Armando Reyes feignit de céder et commença à discuter le prix de sa fille. quand les étoiles pâlissent et que la lune n'est plus qu'un croissant esquissé dans le ciel. C'est une perle. ravi de jouer son rôle. Rentrez chez vous. accompagnés par le jeune Sancho et Tomas Cabrai. et dites à votre maître qu'il ne la mérite pas. railla Armando en dissimulant un sourire. Afin d'adoucir la perte de leur fille aimée. Dis à tes hommes de quitter ma maison.

ajouta Caria. un gitan marchait devant l'âne en portant un miroir pour chasser le mauvais œil. se tourna vers Rolôn Severino. Esteban aida Krissoula à descendre et vint la présenter à Rolôn. .Bonne chance. Son pantalon noir enserrait de longues jambes musclées et des bottes en cuir noir lui arrivaient au genou. les témoins s'en donnèrent à cœur joie avec leurs guitares. la fiancée à la robe écarlate leva la main en signe d'adieu et se laissa emporter vers la maison de Rolôn Severino où devait être célébré le mariage. avec un gilet brodé de fleurs et une ceinture écarlate qui rehaussait la blancheur de sa chemise. D'autres jetaient des pétales de fleurs et la ruelle fut bientôt recouverte d'un tapis multicolore. même pour un gorgio ! Partagée entre les rires et les larmes. intimidée. car elle n'avait pas droit à la parole avant l'annonce officielle de leur mariage . L'amour qui se lisait sur le visage d'Esteban était si intense qu'elle en frissonna et. nina. Krissoula inclina la tête pour les remercier. joie et prospérité pour tous les deux ! . Le chef de la tribu joua admirablement au père éploré en se mouchant dans un immense mouchoir rouge. Je dois avouer qu'il est assez séduisant. tambourins et violons. si séduisant. Leurs regards se croisèrent et sous son voile.Pendant que Caria et Sofia faisaient semblant de verser des torrents de larmes. Fier comme Artaban. sa minuscule femme et leur fille Theresa. mon amie. Comme le voulait la tradition.Je te souhaite tout le bonheur du monde. Sur le chemin. dans son voile ou ses mains. Esteban attendait l'arrivée de sa promise. Sous la grille ornée de guirlandes de fleurs. Il était si grand. Armando aida Krissoula à monter dans la carriole tirée par un âne. montrant par ce geste que sa femme et lui approuvaient cette union et qu'ils s'engageaient à aider le jeune couple. Les clochettes accrochées au harnais du petit âne tintaient à chaque pas et des gitans couraient le long de la carriole. Krissoula rougit comme une jeune fille. chantant des refrains joyeux. ton Esteban. murmura-t-elle. Ce dernier lui offrit un pain en signe de bienveillance. tandis que Sofia soulevait le voile de Krissoula pour l'embrasser une dernière fois. Santé. L'aube s'était levée au-dessus des barrios et dessinait dans le ciel des traînées rose et or. lui souhaitant bonne chance et bonheur. Sans un mot. lorsque la carriole s'arrêta enfin devant la porte de Severino. posant des pièces d'or dans la robe de la fiancée.

derrière un autel couvert de fleurs. A la suite du couple heureux. querida. le père Pedro. Esteban la guida jusqu'au fond de la cour où patientait le gentil prêtre de San Timéo. Krissoula croisa le regard amusé de Caria. Rolôn le posa à terre. Puis. comme si elle était vraiment encore vierge ! Cherchant à gagner du temps. pénétrèrent dans la cour intérieure de la maison des Severino où rôtissaient déjà des carcasses de bœufs près des tables dressées sur des tréteaux. il l'entraîna vers la chambre nuptiale qui avait été préparée par Rosa Severino et sa fille. la famille et les amis de Krissoula. . halte nécessaire sans quoi la fête ne pouvait commencer.par le prêtre. maintenant et pour toujours. vous avez une vie entière à passer ensemble et moi. C'était comme si elle ne connaissait pas Esteban. Lui prenant la main. prit tendrement Krissoula dans ses bras et l'embrassa. partageait la même émotion. comme s'ils n'avaient jamais fait l'amour ensemble. bénit leur union.Oh oui. les larmes aux yeux.Maintenant et pour toujours. le recouvrit d'un mouchoir et l'écrasa sous son talon. Sofia et Caria bras dessus. Lorsque la cérémonie toucha à sa fin. Son amie lui adressa un clin d'œil : .. qui ne quittait pas sa femme des yeux. Krissoula fut soudain intimidée. bras dessous. mon amour. murmura-t-il d'une voix émue. les oiseaux chantaient sous les tuiles rouges du toit de papa Rolôn et le soleil dispensait ses rayons éclatants sur la ville. Pour toujours ! Ils se tournèrent lentement vers leurs amis qui poussèrent des cris de joie. ma fille ! Bienvenue ! Bienvenue ! s'écria-t-il et les portes furent ouvertes pour accueillir la jeune femme et sa famille. . Obéissant à son mari. Esteban souleva le voile de la mariée.. . lançant des chapeaux dans les airs. Le ravissant visage de Krissoula rayonnait de bonheur et Esteban. amiga. de même tes liens avec ton passé sont désormais brisés.De même que ce verre éclate en mille morceaux. Seule avec son mari dans la chambre fraîche. je meurs de faim ! Se souvenant du mariage de Gina et d'Alonso Zambras. ayant levé haut un verre de vin afin que tous le voient. Krissoula rougit et enfouit son visage dans la chemise à jabot d'Esteban. elle examina les bouquets de fleurs qui . Tu es à moi.Dépêche-toi. Esteban glissa un anneau d'or au doigt tremblant de Krissoula et le prêtre ravi.

qu'un souffle de vent aurait pu l'emporter. Leur parfum lui tourna la tête. Impatient. elle posa un baiser sur les lèvres aimées et le goût de ce nectar l'enivra. . Avec ses draps en lin blanc parfumés à la lavande... C'est stupide. le cou.. je le jure ! Tu es ma vie. . tressées autour du lit à baldaquin et de la fenêtre. Il lui embrassa le front. Jamais elle ne s'était sentie aussi heureuse ! Sa timidité avait disparu : elle avait tant besoin de lui que c'en était douloureux. ..... fasciné par la beauté de son épouse. .Moi aussi.Je pourrais passer ma vie à t'aimer. mon âme.embaumaient la pièce.. si heureuse.Très stupide. tu sais ? Nos pauvres amis vont mourir de faim. Avec un grognement sourd. et s'allongea auprès d'elle.. et ne jamais m'en lasser. le lit nuptial l'attendait.. puisque tu n'as rien à craindre de moi.Es-tu nerveuse. elle caressa son corps splendide. son visage. mon souffle. de la perfection de ce corps mâle qui l'aimait et la protégeait.. et je ne trouve pas les mots pour te dire combien je suis heureuse. ma Krissoula. . . murmura-t-il. elle sentit qu'il dégrafait sa robe puis défaisait les peignes qui retenaient la mantille en dentelle afin de passer la main dans ses cheveux d'ébène. je sais. l'un solide tel un roc. Elle se sentait si légère. Dressée sur la pointe des pieds.. Il découvrit lentement chaque centimètre de sa peau jusqu'à ce qu'elle fût nue. Les doigts de Krissoula parcoururent la nuque d'Esteban. dit-elle en le taquinant.. Je t'aime. Il y en avait partout... dans des vases sur les tables ou la commode.Un peu. il la souleva et la porta jusqu'au lit. je t'aime. la gorge. . Je ne te ferai jamais de mal. il arracha ses propres vêtements. Les yeux fermés. l'autre souple et doux.Ah ! mais Caria nous a demandé de nous dépêcher. Leurs corps se touchèrent. ses cheveux.Ils doivent attendre que nous ayons fini pour débuter la fête. . querida ? demanda tendrement Esteban en embrassant les doigts de sa main l'un après l'autre.. plus que tout au monde. s'émerveillant de son large torse. et allumèrent en lui les feux de la passion. de ses bras d'acier. Comme il était puissant ! D'une main avide. les cheveux.

Désolé. Krissoula ? Qu'est-ce qui ne va pas. elle s'abandonna à son mari. répondit-il. je me demandais quel genre de papa je serais. canaille ! C'est une insulte. et s'il ne tenait qu'à moi. gato ? ..Bien sûr que non ! J'ai mieux à faire. Aussitôt. avec la grâce de Dieu et après un travail acharné de ma part.Au diable nos amis et la chère Caria ! Ton amie est une petite coquine. car c'était la danse de la passion véritable et l'expression parfaite de l'amour le plus pur.Qu'y a-t-il. .. gémit Krissoula tandis que la langue d'Esteban taquinait la pointe d'un de ses seins. que de dormir. tandis qu'il jouait avec ses boucles satinées... réfléchir ! . Ensemble.. se réjouissant de cette nouvelle intimité entre eux. ce feu que leur longue séparation avait attisé plutôt qu'apaisé.Pauvre Caria. . elle ne mangerait pas de toute la journée.... . . n'est-ce pas. Pour seule réponse.Je t'assure qu'il faut que je pense.. Des colombes s'amusaient dans la poussière en roucoulant. plus sensuelle que le tango. Krissoula était allongée contre le torse d'Esteban....Tu veux réfléchir alors que je suis dans tes bras. .Par exemple... Il n'y eut plus que la magie de l'amour et du désir. il s'aperçut qu'un masque de tristesse s'était abattu sur le visage radieux de sa jeune épouse. il fronça les sourcils et changea de ton : . Les autres furent oubliés. . Un de ses bras entourait d'un geste possessif la jeune femme. ils bougèrent à l'unisson dans une danse plus fougueuse que le flamenco. répliqua-t-il gentiment en lui pinçant le bout du nez. tu tiennes notre fils dans tes bras. Tu peux sûrement trouver quelque chose de plus romantique et de plus amusant. elle se glissa hors de ses bras et regarda par la fenêtre qui dominait la rue.Quoi donc.Est-ce que tu dors.. mais Krissoula ne les voyait pas à travers ses larmes. avec une douce joie intense. Etendant les bras. minina ? Ayant été moi-même élevé par deux pères très différents. Car il est possible que dans neuf mois. Ton mari t'interdit de souffrir aujourd'hui. chère épouse. mon mari ? souffla-t-elle. mon amour ? Ce n'est pas un jour pour être malheureuse. feignant le sérieux.

méfiante. Et pas dans un an ou deux.. la naissance de mon fils Nicki. et que je tiens toujours mes promesses. un bébé que je ne pourrai peut-être jamais te donner. Ça a été terrible. obéissant au moindre de mes désirs.Et si tu perds ? ajouta-t-elle avec un sourire.Avant la tombée de la nuit ? plaisanta-t-elle. esclave de ma passion. mon pauvre amour.. car je n'ai pas l'intention de me répéter. Tu es fou. mon amour. tu auras un gage.Qu'y a-t-il.Regarde-moi.. . je t'ai déjà raconté mon triste passé. Comment veux-tu que je fasse ? Même une souris n'y arriverait pas en quelques heures. minina ! Faisons un pari : si tu tiens notre bébé dans les bras avant la fin de la journée. Dis-le-moi. Nous sommes mari et femme maintenant. aujourd'hui même. nous ne devons plus avoir de secrets l'un pour l'autre. que-rido. . Toutes ces fois où nous nous sommes aimés et je ne suis pas tombée enceinte ! Peut-être que la naissance de mon Nicki m'a rendue stérile. Elle savait qu'il la taquinait pour lui rendre son sourire et elle se sentait si heureuse d'avoir un mari aussi prévenant. j'en suis certaine. Que nous ayons douze enfants ou aucun.. Si je gagne. lui caressant tendrement les cheveux. Je ne pourrai probablement jamais te donner les enfants dont tu rêves. et je me suis souvent demandé si mon corps n'en avait pas souffert de manière irrémédiable..Quel gage ? demanda-t-elle. je t'aimerai toujours autant. tu devras passer une journée et une nuit entières sans quitter mon lit. . d'accord ? . Esteban.Tu as envie d'avoir un fils.. Souviens-toi.. petite impertinente ! Sache que je suis un homme de parole.. . Il attendit que l'orage fût passé. . Krissoula ! Et écoute-moi attentivement. comme je te l'ai dit. puis reprit : . chérie ? s'inquiéta Esteban en la serrant contre lui. Que tu sois stérile ou fertile comme une lapine. Avec un sanglot.. très difficile. elle enfouit son visage contre l'épaule d'Esteban et pleura toutes les larmes de son corps. Réfléchis.Rien de très difficile.. Nous verrons bien qui est le fou ce soir. ni les serrer dans mes bras. mon amour. Maintenant. je peux t'en donner autant que tu veux. .Tu me crois fou. rien ne changera jamais entre nous. je t'en supplie. mais tout de suite.. Je te jure que tu ne dois pas t'inquiéter à ce sujet. un peu rassérénée. Mais si tu tiens tellement à avoir des enfants autour de toi.

Qu'il le voulût ou non. Tu le sauras bien assez tôt.. pour mon malheur. je ne te comprendrai jamais. papa Rolón risquait de se .Affaire conclue ! Mais je ne vois pas comment je pourrais y perdre. adorable Caria. sans une pensée pour les pauvres invités affamés ! .. car tu as le sang aussi chaud que moi. Esteban fit signe à Kris-soula de le suivre. avait avoué Caria en riant aux éclats. . Et si tu avais été à ma place. n'est-ce pas ? Relevant son jupon. elle avait été arrosée de pétales de fleurs et les femmes lui avaient souhaité tout le bonheur possible.. Elle était encore amaigrie.Patience..Tu as raison. . les gens plaisantaient gaiement et Sofìa.. On ne pouvait s'y tromper : l'ardent Franco s'était épris de la timide Theresa qui ressemblait à une belle madone espagnole avec ses longs cheveux noirs et ses grands yeux sombres. tu nous oublies.Où ça ? . minina.. nous nous éclipserons tous les deux. plaisanta-t-il en lui donnant une tape affectueuse sur le derrière. en effet. ... tu aurais pris ton temps... Et puis ensuite. toi aussi. riait sous les compliments d'Armando Reyes. à t'obéir. très animée. Autour de Krissoula. La passion est à la fois un bonheur et une malédiction pour nous autres gitans. patience.. Rolón Severino surveillait attentivement sa fille Theresa qui écoutait la sérénade que lui chantait le superbe Franco Reyes. C'est d'accord ? . La taquine Caria lui avait reproché d'avoir passé trop de temps à honorer son nouveau mariage.. c'est moi qui resterai dans ton lit. nous tes malheureux amis ! avait-elle lancé.Alors. Deux heures plus tard. promit-il d'un air mystérieux. elle avait envoyé un baiser du bout des doigts à son amie et avait rejoint son beau mari Stefano Valde. . tandis que le veuf Armando lui murmurait des douceurs à l'oreille. Installé à l'une des tables. fête ou pas fête.. dans l'un ou l'autre cas. Décidément. Habillons-nous car tu dois danser pour nos invités.Menteuse ! Tu me comprends parfaitement.Alors que tu auras ce séduisant gorgio pour le restant de ta vie dans ton lit. Dansant au son de la musique nuptiale. quand ils seront tous en train de déguster le repas de marna Rosa et boire le vin de papa Rolôn.Je ne vois pas non plus. mais retrouvait peu à peu sa vigueur et semblait même jolie dans sa ravissante robe de gitane.

les filles du Bambou jouaient aux grandes dames. Zita. avec quelques petits-enfants gitans à faire sauter sur ses genoux. Krissoula éclata de rire. Krissoula s'installa en amazone derrière lui. sous les encouragements des parieurs. Tomas lui jeta un regard horrifié qui la fit rire de plus belle. elle ne t'arrive pas à la cheville ! Mais ne perds pas courage. Un instant.Tu as raison. En l'honneur de la cérémonie. Rajeuni de dix ans. . l'ex-mari de l'affreuse Delora. Vêtues de leurs plus belles robes. elles papillonnaient autour de Ramon. des femmes en noir commentaient les dernières nouvelles et aux coins des rues. Dans d'autres villas. et ils traversèrent les barrios. Assises sur les marches. .Dis à ton mari de convaincre Tomas de rester ici à Buenos Aires. ses jupons écarlates recouvrant la croupe du cheval.Je suis prête. ses pieds touchant à peine le sol. des coqs de combat se lançaient les uns contre les autres. Qui sait. J'ai essayé de lui faire entendre raison mais il ne cesse de me parler d'une muchacha dans la pampa. ce cher Ramon ne regrettait pas la décision du Conseil des Sages qui avait chassé sa femme indigne de la tribu en le déliant ainsi de son mariage. elle retira son cigarillo de son fume-cigare en or et déclara à la jeune mariée : . Je te parie qu'elle est loin d'être une femme comme moi ! Se souvenant de la sylphide Estrella et de sa timidité. C'était le début de l'après-midi et le soleil tapait fort.retrouver bientôt beau-père. des jeunes gens insolents se mettaient à siffler au passage d'une jolie fille. ma chérie. . On entendait quelques accords de guitare ou les cris d'un enfant qui refusait de faire la sieste. la majestueuse marna Zita avait choisi une robe-tente de couleur orange et dansait avec une grâce de ballerine dans les bras du brave Tomas Cabrai qui en avait le rouge au front.. et il la guida vers le portail où les attendait Barbaro déjà sellé. le frère aîné de Caria. Ramon semblait enchanté d'être aussi bien entouré et ses enfants ne se lassaient pas de sourire et de rire avec cette douzaine de nouvelles mamans. tu arriveras peut-être à le convaincre ? Emporté dans les bras gigantesques de marna Zita.Tu es prête ? demanda soudain Esteban en lui enlaçant la taille. répondit-elle. . Battant des cils..

Heureusement. les eaux vert et jaune du Río de La Plata scintillaient sous le soleil.. « Qui peut bien habiter ici ? » songea-t-elle. elle remarqua que les cabanons étaient formés de boîtes en carton. Avec ses bons et ses mauvais côtés. c'était sa terre fertile. Au loin. et entendit vaguement leurs éclats de rire. On aurait dit de minuscules cabanes. . il mit pied à terre et attacha les rênes de Bárbaro à un pilier branlant. Un village bien curieux. Mais elle s'y sentait chez elle.. avec des maisons qui n'étaient ni en brique ni en bois et qui s'élevaient à peine du sol. En se rapprochant. à moins d'un kilomètre. petit ! appela-t-il en jetant une pièce d'argent à un mendiant. Allaient-ils prendre un bateau? Avait-il organisé une lune de miel? Soudain. la rêveuse. Au-delà. » songea Krissoula. il n'avait pas plu depuis longtemps et le terrain n'était pas boueux mais dur comme de la pierre. Peu à peu. Immobiles. fît Esteban. ne disait rien mais se contentait de sourire. Ils avaient quitté le dédale des ruelles et se dirigeaient vers la rivière.Des enfants ? s'exclama Krissoula. le coquin. . maintenant qu'elle pouvait aimer librement l'homme qu'elle avait choisi.. Esteban. de toile de jute. De vieilles commodes de marins servaient même de murs. de petites silhouettes sortirent de sous les tentes. des dizaines d'enfants accouraient vers eux. Les habitants devaient être de très petite taille.. . heureuse. comme celles d'un village. La direction que prenait Esteban l'étonna. Bientôt. Aveuglée par le soleil. . interloquée. . ils regardaient approcher l'homme élancé et sa compagne. Krissoula ne parvenait pas à discerner leurs traits.Hola.« Voilà l'Argentine. s'il te plaît. des aventuriers qui avaient atterri dans ce continent nouveau avec leurs rêves de mines d'or et d'argent et qui n'avaient pas pensé que la première richesse de l'Amérique du Sud. Autrefois.. Krissoula devinait les turbans multicolores des lavandières qui ressemblaient à des fleurs exotiques se balançant dans le vent. Krissoula aperçut des formes étranges qui se dressaient devant elle. de sacs en papier.C'est señor Esteban ! s'écria soudain une voix aiguë..Señor Esteban est revenu ! renchérit-on et en un clin d'oeil. Nous sommes presque arrivés. Il aida Krissoula à descendre.Allons. . les conquérants espagnols y avaient jeté l'ancre. Surveille mon cheval. s'amusant de la voir si étonnée.

Malheureusement pas cette fois. Seulement ma femme ! Mais demain peut-être. petite. Il n'y a pas d'adultes ici. sois gentille d'aller me chercher Maria. seulement des orphelins ou des enfants abandonnés. répliqua Esteban amusé. ma chérie.Maria ! Señor Esteban veut te parler. Bonita hésita avant de murmurer : . saluant un garçon plus âgé qui tapota fièrement ses poches gonflées.. ses cheveux sautant sur les épaules. . puis-je vous présenter mon épouse. . Sancho et sa sœur Maria sont leur « roi » et leur « reine ».. Pas de bonbons. soupira Krissoula en passant un bras dans le dos de son mari..C'est vrai. répondit Esteban. comme vous l'aviez promis. Esteban ? .. Va vite ! Il la reposa par terre et elle prit ses jambes à son cou. ..Est-ce que leurs parents habitent aussi ici ? poursuivit Krissoula. ! Et on dirait que vous êtes de vieux amis. n'est-ce pas.Je suis enchantée. Vous l'êtes tous. Esteban devinait ce qu'elles contenaient.Non.. querida.Ces petits n'ont pas de parents.Toi aussi. J'ai à lui parler. . . je suis désolé. Tu te trouves dans la Cité des Enfants.M'avez-vous apporté une autre sucette rouge.Bien sûr. en effet. señor ? . Bonita.Vous êtes revenu.C'est vrai. . Mais vous lui avez déjà parlé très longtemps hier. demandant à grimper dans leurs bras. encore ! cria-t-elle. inquiète. Et maintenant. tandis que les petits gambadaient autour d'eux. señor ? . dit poliment Bonita mais elle attrapa aussitôt le visage d'Esteban entre ses mains. Ils s'occupent seuls de tous les autres enfants. car elle avait certes connu la pauvreté mais jamais une misère aussi terrible. . sa jupe en haillons volant derrière elle. tu es adorable. et ce n'étaient pas des cailloux ! . non plus. je tiens toujours mes promesses. señor.. . . si tu es sage.Comme elle est mignonne. Emue. Un petit garçon avait glissé sa main dans la sienne et sautillait à leurs côtés.Des enfants. mais je n'ai pas fini. doña Krissoula de Ballardo y Aguilar ? . Se mordillant la lèvre. murmura-t-elle. Krissoula vit Esteban ramasser une petite fille aux cheveux noirs et l'embrasser. doña. dit-elle en lui tapotant la joue d'une petite main sale. Señorita Bonita.Encore? protesta Bonita.

Il m'a dit qu'il allait à votre mariage. .. quant à son ambition et à sa fierté. Je désirais de tout cœur changer la vie misérable de ces gosses qui sont seuls au monde. » Bouleversée. ce jour est enfin arrivé. ma chérie. et qu'il nous rapporterait quelque chose à manger. il les tenait de son grand-père Aguilar. Krissoula ravala ses larmes. regardez ! Ils s'embrassent. Grâce à toi. ni les petits qui y habitent. Mais il souhaitait se servir de la prospérité de Tierra Rosa pour venir en aide aux malheureux. il aurait pu oublier son passé et s'attacher égoïstement à augmenter sa fortune sans la partager avec quiconque. il lui aurait donné sa bénédiction et aurait aimé ce beau gorgio comme un fils. Devenu riche.. Pas une goutte de sang du détestable Felipe ne coulait dans ses veines ! La vertueuse Manuela lui avait légué toute sa bonté et sa compassion . Krissoula caressa le visage tendu de son merveilleux époux.Reviens dans quelques années.. voici enfin Maria. Si seulement son oncle Ricardo était présent.Oh..Hola.. ma chérie. Les deux compères s'enfuirent avec un éclat de rire. Je suis désolée.Beurk ! C'est dégoûtant ! reprit un autre en faisant une grimace. . On dirait qu'ils n'aiment pas mes baisers. Krissoula. « Quand Alejandro de Aguilar est décédé. .Venez ici et je vais vous embrasser aussi. . Je t'aime de tout mon cœur. amusée. menaça Krissoula en avançant les lèvres et se rapprochant d'eux. s'amusa un garçon.. señor.Quelle insulte ! s'indigna Krissoula.Je t'aime ! murmura-t-elle en se jetant dans ses bras. . mais il a appris plus en dix années de vie que des vieillards n'en sauront jamais. . señores ! dit-elle.. et tu verras s'ils n'ont pas changé d'avis ! Ah. je me suis juré de ne jamais oublier la Cité des Enfants.. . Sans aucun doute. Le jour où j'ai quitté les barrios pour me forger une vie meilleure. Maintenant que j'ai réalisé mon plus beau rêve en t'épousant.Mais Sancho n'a pas plus de onze ou douze ans ! . mais mon frère est absent.. ... portant sur sa hanche un bébé nu dans un morceau de tissu. mes autres rêves commencent ici. Personne ne leur a donné la chance que papa Rolôn m'a offerte en me recueillant après la mort de ma mère. Une petite fille maigre d'environ neuf ans apparut. j'avais espéré hériter de sa fortune.Il en a dix.

Un jour. attendrie par le bébé qui ne pipait mot. rehaussé par les boucles d'ébène qui garnissaient son petit crâne. Enveloppé dans un linge dégoûtant. ma chérie.Eh. nous avons attrapé une vieille vache qui s'était échappée des abattoirs. . s'asseyant sur un tabouret et accueillant Bonita sur l'un de ses genoux sans lâcher le bébé. Don Esteban dit vrai.Connaissant Sancho. il agrippa un doigt de Krissoula et se le fourra dans la bouche. car il est très difficile de trouver du lait frais. si señor Esteban le lui demandait très poliment. . señora. le bébé fixa deux yeux noirs comme des myrtilles sur le visage de Krissoula. .Enchantée. doña Krissoula. señora.. . murmura Krissoula en le berçant.Le señor a dit à Maria qu'il connaissait une jolie dame qui aimait les bébés et même les petites filles. Si elle avait été propre.Bonita ! gronda Maria. señor.Doña Krissoula est exactement comme vous l'aviez décrite.Vraiment? fit Krissoula. déclara Maria d'un air heureux.. Nous en perdons plus que nous n'arrivons à en sauver. je voudrais te présenter señorita Maria. Et qu'a-t-il dit d'autre ? . Maria. réfléchissant à voix haute. Comme il était maigre ! Presque squelettique. mais ses pis étaient desséchés et nous avons dû la tuer pour la viande. ... Maria ? s'en-quit Krissoula. Enfin. Señor Esteban n'a jamais prétendu une chose pareille. mon chéri. C'est elle qui s'occupe comme une mère de tous les enfants. et qu'elle me laisserait manger des sucettes tous les jours. conclut-elle d'un air triomphant.Il a dit que la jolie dame me laisserait venir habiter avec elle. Maria donna l'enfant à la jeune gitane.. .Bien sûr ! Avec précaution. . J'essaie d'être une bonne mère pour les enfants. . sans les belles rondeurs habituelles des bébés. il est en train de faire les poches de tous les invités ! Krissoula. mais ce n'est pas facile avec les plus jeunes comme Matteo par exemple. dit Maria en esquissant une révérence. on fait du mieux possible. tu as faim. doña Krissoula. s'empressa de lancer Bonita. Matteo. .Et que t'avait raconté ce coquin. voici mon épouse. . sa peau aurait été d'un beige clair.. . interrogea-t-elle.Puis-je tenir Matteo ? proposa Krissoula.Je me demande où l'on pourrait trouver une vache.. De sa main minuscule.

Mais qu'en sera-t-il des autres ? .J'en ai parlé avec Sancho et Maria hier. je n'y arriverais pas.Je serai toujours à tes côtés. mais elle pourrait s'atténuer grâce à la présence d'autres enfants à aimer.. ils souhaiteraient que nous adoptions Matteo et Bonita. Les bébés sont les plus difficiles à élever ici. mon amour. n'est-ce pas ? Un homme aime bien pimenter parfois sa vie. Quant à Bonita.. Bien trop grande pour une seule famille.. Ton tempérament tout feu tout flamme ne doit pas changer.. quelle bonne idée ! J'imaginais qu'elle souhaiterait revenir à Tierra Rosa avec nous. . c'est vrai ! protesta la petite. Nous formerons une équipe solide. Maintenant qu'elle m'appartient. La chaleur de leurs petits corps l'emplit d'un doux contentement. si. nous sommes de vieux amis. fit Esteban.. Si tu es d'accord. Rien ne la rappelle en Espagne.Il a dit que la dame m'emmènerait avec elle. reprit Esteban. la détresse d'avoir perdu Nicki ne disparaîtrait jamais. Avec un sourire. gêné.C'est une excellente idée ! Et pourquoi ne pas en parler à Sofia ? Elle est merveilleuse avec les petits et je crois qu'elle serait enchantée de rester en Argentine. tous les deux. mais je vais lui demander. Et il paraît qu'elle aime tellement les bébés qu'elle en voudrait plein ! N'est-ce pas que c'est vrai. Soucis ou bonheurs. mais promets-moi de ne pas devenir trop douce. le soleil n'est pas encore couché et j'ai gagné mon pari. Crois-tu que tu pourrais apprendre à l'aimer. Au fait. Bien sûr. Tu crois que l'orphelinat verra le jour. Le palais des Aguilar à Mar del Piata où Manuela et Alej andrò ont passé leur lune de miel est une grande maison très proche de la mer. elle aussi ? . je pensais la transformer en orphelinat et y installer les plus petits avant les pluies de l'hiver. à cause du manque de lait.J'y réfléchis depuis des années et je crois avoir enfin une solution. jusqu'à ce qu'on trouve quelqu'un de plus âgé. Sans toi.. Qu'en dis-tu ? .Sofia. nous les affronterons ensemble. n'est-ce pas. . . Krissoula? Tu m'aideras. Sancho et Maria pourraient la diriger. . Krissoula cajola les deux enfants. ma chérie. señor Esteban ? . .. en effet.Quelle question ! Je l'adore déjà.Voilà ce que j'aime entendre.J'ai peut-être évoqué quelque chose de ce genre... elle et moi.

.Non... répliqua Krissoula en déposant un baiser sur les chevelures de Matteo et de Bonita. querido. Ses yeux de lynx brillant de bonheur. C'est moi qui ai gagné le plus beau trésor au monde. . elle leva son visage pour un baiser.

Sofia secoua la tête. le banquet donné par le président Mitre va commencer et je n'ai rien à me mettre sur le dos ! Que faire ? Dois-je y aller toute nue ou dans un sac en toile de jute ? . Depuis deux heures.Une migraine ? Alors qu'Esteban et moi sommes les invités d'honneur ? Alors que le président Mitre organise cette soirée pour nous remercier d'avoir évité une révolution. je n'ai jamais de migraines. fit-elle. tu dois accepter d'en payer le prix... . trouve-moi quelque chose de plus ample où je puisse respirer ! Avec un soupir. elle avait très peu mangé dans les barrios. Krissoula essayait toutes les robes que lui avait fait envoyer Esteban de Tierra Rosa.Comment cela. je ne sais pas comment t'aider. en octobre. Et pourtant.Tu pourrais dire que tu as mal à la tête. Jusqu'à son mariage. Oui. .Eh bien. S'asseyant sur le lit. Sofia que j'aime.Au mois d'octobre. Sofia.. songea-t-elle en se tapotant le menton.. elle était ravissante avec sa coiffure élaborée et ses boucles d'ébène tombant sur les épaules.Et pas depuis ? .Je sais ce que tu penses.Mon Dieu.. .. proposa timidement Sofia. ajouta-t-elle en soupirant. mais c'est impossible ! Avec moi. ses hanches comme sa taille avaient un peu épaissi. Sofia. Comment avait-elle pu prendre autant de poids sans rien dans son assiette ? C'était absurde. . Krissoula lui lança un regard furibond et fit une grimace. Il devinerait que je mens.Il est trop tard pour me gronder. . . Certes.. Je suis déjà trop grosse.. c'est absolument impossible. Jamais ! Esteban ne me le pardonnerait pas et je m'en voudrais jusqu'à la fin de mes jours.Epilogue . . Dans moins de trois heures. je crois. Je t'en supplie.. je suis bien trop grosse pour porter cette robe au banquet du Président ! se lamenta Kris-soula en la jetant de côté. Krissoula se regarda d'un air critique dans le miroir. D'ailleurs. et ses seins étaient aussi sensibles que lorsqu'elle avait attendu.. nina ? Quand as-tu eu tes règles pour la dernière fois ? . « Mon visage n'a pas grossi ».Si tu continues à manger comme quatre et que tu refuses de porter des corsets.

« Pourquoi Sofia sourit-elle aux anges ? songea-t-il.. qu'elle ne pourrait plus avoir d'enfants.Oh. . Seulement une fois. J'attends un bébé.. mesdames. après la terrible naissance de Nicki..Mais avais-tu déjà sauté trois mois ? insista Sofia. .. gentleman jusqu'au bout des ongles. qu'avez-vous encore fabriqué. . . Quelque chose a bougé en moi.Non.Sofia. elle entendit le cri de joie de don Esteban et sa quinte de toux lorsqu'il avala sa fumée de travers.. minina. Elle mordilla sa lèvre inférieure et ses beaux yeux dorés s'écarquillèrent...Bien sûr. ma chérie ! s'exclama Sofia en la serrant dans ses bras. Immobile.. J'aimerais parler à mon mari en privé.. une sensation étrange la parcourut. l'enfant d'Esteban ? Un nouveau-né désiré qui deviendrait le frère ou la sœur de la merveilleuse Bonita et de son adorable Matteo? N'aurait-elle pas dû le deviner plus tôt ? Mais elle s'était tellement répété. interloqué.C'est merveilleux. Brusquement. . vêtue de sa jolie lingerie en dentelle.Bien.. Ayant refermé la porte derrière elle.. Cette dureté nouvelle dans son ventre.Sofia. . Sofia attendit un instant sur le palier. Et je n'ai jamais été très régulière. si tu veux bien. comme si un papillon essayait de s'envoler. Ses soupçons étaient-ils fondés ? Cela expliquerait son envie soudaine de crevettes quelques semaines auparavant et puis ses malaises quand elle voyait de la nourriture trop abondante... resplendissant dans une redingote noire et un pantalon étroit.Pas encore prête. Etait-ce possible ? Un miracle. je crois que tu as raison.. inespéré. Ma tante Isabella me disait qu'une femme qui mange très peu et qui a beaucoup de soucis peut rater quelques mois... Krissoula était à l'écoute de son propre corps.. .. mais ce n'est pas vraiment étonnant. Quelques secondes plus tard. .. aujourd'hui ? s'enquit-il d'un air amusé en allumant un cigarillo. était-ce son enfant. elle qui avait l'appétit d'un ogre ! Son cœur se mit à battre la chamade et elle posa les mains sur son ventre...Pas une fois. Le rire cristallin de Krissoula résonna. On frappa à la porte et Esteban entra. .. fit-il en admirant la silhouette de sa femme. Et on dirait que Krissoula se force pour ne pas rire. très chère. » . elle aussi..

Il y avait de l'espoir pour elle. Sofia Moreno ! se gronda-t-elle en se dirigeant vers la chambre des petits.. leur nouvelle maman n'y verrait pas d'inconvénient.. protestait-elle.. Pour une fois. elle imagina la réflexion que lui aurait faite Krissoula : « Eh bien... tu réciteras au moins une douzaine de Je vous salue. beaucoup d'espoir.. chère Sofia ! Une gracieuse señorita avec ton éducation.Mais je ne suis pas fatiguée. Au contraire. j'ai envie de danser toute la nuit. afin de laisser les jeunes mariés fêter l'heureux événement.. Fin .. en s'aimant ! . n'est-ce pas.Voilà de bien coquines pensées. Marie. Enchantée. avoir des pensées pareilles! Qui sait? Il y a peut-être encore de l'espoir pour toi. Mais tout en se réprimandant.. Je n'ai pas besoin de me coucher. amiga ? » Sofia songea à Armando Reyes et son cœur s'épanouit telle une fleur au soleil.. Relevant ses jupons. Sofia se dit qu'elle dormirait dans la chambre des enfants ce soir. elle traversa le long couloir en sautillant.. Il était aussi probable qu'ils ne se rendraient pas à l'invitation du président Mitre mais passeraient la soirée d'une manière beaucoup plus romantique. Comme pénitence.

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