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REVUE METAPHYSIQUE BY DE MORALE LA MESURE DU TEMPS 1. ~Tent que T'on ne sort pas du domaine de ta conscience, Ja notion du temps est relativement claire, Non seulement nous distin. uons sans peine Ia sensation’ présente da souvenir des seneations passées ou de la prévision des sensations futures; mais nous savons Parfaitement ee que nous voulons dire quand nous affirmons que, de ‘leux phénoménes conavients dont novs avons conservé le sousenir, Vana 6ts antérieur & Yaatre; ou bien que, dé deux phénomenes con. scients prévus, Pun sora antérieur & Pantee. Quand nous disons que deux faits conscients sont simultanés, nous voulons dire quiils se pénétrent profondément Tun Vautre de telle sorte que Fanalyse ne peut les séparer sans les mutiler. Vordre dans lequet nous rangeons les phénoméaes conseients ne cormporte aucun arbitraire, 1 nous est imposé et nous n'y pouvons riea changer, Je.n'ai qu’uneobservation & ajouter. Pour qu'un ensemble de sén- sations soit devenu tn souvenir susceptible d’étre classé dans le fomps, il faut qu’ ait eessé d'etre actuel, que nous ayons perdu le sens de son infinie complexité, sans quot il serait resté actuel. It faut quill ait pour ainsi dive cristallias autour d'un centre d'associationa idées qui sera comme une sorte d’étiquette. Ce n'est que quand ils auront ainst pérdu toute vie que nous pourrons’classer nos sou- av, Baas TV, = 988 ‘ 2 eVOE DB NETAPHNSIQUE ET DE HORALE vonirs dans le temps, comme un’ botaniste range dans son herbier des leurs dessichées. Mais ces liqueltes se pouvent étre qu’en nombre fini compte, Ie temps psychologique serait diseontinu, Det sentiment quentre deux instanls queleonques ily @ d'autres ins tants? Nous classons nos souvenirs dans le temps, mals nous savons aq reste des cases sides, Comment cola se pourrait-il si Te temps vratait one forme préexistant dans notre esprit? Comment saurions- rhows qu'il y 0 des cases vides, si ees cuses ne nous élaient révélées ‘que par leur contenu? Ace nt co Tl. — Mais ce w’est pas tout; dans cette forme nous voulons rentror non-seulement les phéaoménes de notre conscience, mais ‘Coust dont Jes aulres eanseiences sont le theatre, Bien plus, novs vou Tons y faire rentrer les fits physiques, ces jene sais quoi dont nous peaplons Pespace et que nulle conscience ne voit directement, 1 le faut bien, ear sans cela la stfence ne pourrait exister. Bo un mot, Te temps paychologique nous est donné et nous voulons eréer le temps Jentifique et physique. Cest 1& que Ja diffeulté commence, ou plutot les difficultés, ear il y en @ devs. ‘Voila deux consciences qui sont comme deux mondes impéné- trables Pun & Vautre, De quel droit voulons-nous les faire entrer dans mn méme moule, Tes mesurer aveclaméme toise? Neste pas comme Ni von voulait mesurer avee un gramme, ou peser avec un mélre? -Etd'sillenrs, ponrquoi parlons-nous de mesure? Nous savons peot- iro que tel fat est anterior & tel autre, mais non de combien fest antérfeur. Done deus difliealtes : {' Poavons-nous transformer le temps psychologique, qui est qua- Iitatif, en un temps quantitatir? ‘3 Pouvons-nous réduire & une méme mesure des faits qui se passent dans des mondes différents? LW), —La promitre diffieulté a été remarquée depuis longtes elle a fait Fobjot de Tongues discussions et on peut dire que Ia ques- tion est vanchée. ’Nous navons pas Piniution divecte de Pégatité de deus interoalles ide temps. Les personnes qui cfofent posséder cette jntultion sont dupes d'une illusion. —_— =a H. POINCARE. — 14 uesune ov tenps. 3 ‘Quand je dis que, de midi uneheure, i e'eitéeoulé le méme temps quo de deus heures & trots heures, quel seus a cette affirmation? La moindre réexion moatré qu'elle n'en a aucun par elleméme. Bile naara.qoe celui que je voudrai bien lui donmor, par une defini. tion qui comportera foreément un certain degré darbitrare, Les psychologues auraient pu se passor de cette definition; les Phiysiciens, les astronomes no le pouvaient pas; voyoné comment ie Sen sont tisés, Pour mosurer Ie temps, ils se servent du pendulo ct ils adinewsnt par définition que toises battements de co pendule sont d'égale durée. Mais ce n'est ls qu'une premiére approximation; la tempérn- lure, la résistance de Tair, 1q pression barométrique font varier la marcho du pendule, Sion échappait& ees causes erreur, on obtie ‘trait une approximation beaucoup plus grande; mais ee.ne ser encore qu’ane approximation, Des causes nouvelles, aégligées jus- Gui, électriques, magnétiques ou autres viendraient apporter do petites perturbations, En foit, los meilures horloges doivent. étre corrigées ‘de temps ‘en temps, ot les corrections se font a Vaide des observations astro- ‘nomiques; on sarrange pour que horloge sidérale marque It meine hhoure quend 1a méme étoile passe au méridien. En d'autres termes, est le jour sidéral, estch-re Ia durée de rotation de la teree, qui estTanité eonstante de temps, Oo admet, par une défnition nonvelic substituée& celle qut est tree des battements du pendule, que deux rotations completes de la terre autour de son axe ont meme dure, {Cependant es astronomes ne se sont pas contentés encore de cele éfinition. Beaveoup dentee eux pensont que les marées agissent comme uti frein sur notre globe, et que la rotation do Ia “terre devient de plus en plus lente. Ainst s'expliqaerail, Yeceétération ‘apparente du mouvement de Ia one, qui paraitrat aller plas vite aque In-téorie ne Ie Tui permet, parce que notre horloge, qui-esbla verre; rotordorait, ro IV, —Tont ‘cola imports peu, dira-t-on; sansdoute nosinstraments do mesure sont imparfaits, maisilsufBt que nous puissions concevoit + Un instrument parfait. Cot idéal ne pourra étre-atteint, iais-co'sera asses ieVavoir congu et davoir ainsi mis la’rigueur dns la défai- tion de Panité de temp : Le malheur est que celte riguour ne s'y rencontre pas. Quand nous ‘ NEvEH DE METAPnYSIQUE ET DE. MORALE. nous servons du pendule pour mesurer Ie temps, quel est Ie postulat {quo novs admettons implicitement? ‘Crest que la durée de deux phénoménes identigues ext la méme; 00, si Yon aime mieux, que les mémes causes mettent le méme temps & produire Tes mémes effets. Bt cfest 1a au premier abord une bonne détinition de M'égalité de de deux durées. Prenons-y garde cependant, Est-il impossible que T'expérience ‘dgmente un jour notre postulat? ‘Je m'explique; je suppose qu'en un certain point du monde se passe le phiénoméne s, amenent pour conséquence au bout d'un eer toin Lemps Veffet a. En uo autre point du monde trés éloigné du premier, se passe le phénoméne f, qui améne comme consequence Pellet g°. Les phénoménes a et 6 sont simultands, de mémo que les effets 2! ot 6. ‘A une époque ultérieure le phénoméne a se reproduit dans des civeonstances & pen prés identiques et simullanément le phénoméne {be reproduit aussi en ua point trés éloigné du monde et & pou pres dons les mémes eireonstances. Les effets 2’ et f" vont aussi se reproduire, Je suppose que leffot 2! ait lien sensiblement avant Pfft 6. ‘Si Fospérience rious rendait UEmoins d'un tel spectacle, notre pos- tulat se trouverait démenti. ‘Car Mexptrionce nous apprendrait quo 1a premitre durée ox’ est gale & la promiére durée (5 et que Ja seconde durée ax’ est plus polite que la seconde durée ff’. Au contraire notre postulat exigerait que les deux dures 22’ fussent égales entre elles, de méme que Tes doux dures 6p, L'égilité et Vinégalité déduites de Vexpérience seraient incompatibles avec les deux ésalitis tinées du postulat, ‘Or, pourons-nous alfirmer que les bypolheses que je viens de faire soient absurdes? Elles n’ont rien de contraire au principe de contra~ diction. Sang doute elles no snuraient s@ réaliser sans que le principe {do raison suffiante semble violé. Mofs pour justifier une definition fondamentale, j'aimerais mieux un autre garant. — Mais ce n'est pas lout. Dans la réalité physique, une eause ne produit pas un effet, mais tune mullitude de causes distinctes enatribuent a le produire, sans quion ait aucun moyen de discerner Ja part de chacune detles. H, POINCARE. — 14 nesune ov Tens. 5 Ls physiciens cherchent & faire este distinction; mais ils ne Ja font qu’ pew pres, et quelaues progrés quis fassent, ils ne la feront jamais qu’a peu prbs. Il est & pau pris vrai que le mouvement dia pendule est 44 uniquement & Fattraction de la Terve; mais en toute rigueur it nest pas jusqu’é Faltracion do Sivius qui n’agisse sur le pendale, Dans ees conditions, il est clair que les eauses qui ont un jour produit un certain eflet ne se reprodaicont jamais qu's peu prés. Ut alors nous devons modifier notre postulat et notre déiaition. Auliew de «Les mémes causes mettent le méme temps & produive les mémes cles, » Nous derons dire: «Dos causes & pow pres identiques mettent & peu prés le méme temps pour produire & pou pres les mémes effet, Notre definition n'est done plus qu'approchée. ailleurs, cfimme le fait tres justement remarquer M. Caligon dans un mémoire récent (Etude sur le aiveres grandeurs; Pari, Gauthier-Villars, 1807) : « Une dos circonstances dun phéooméne dqacleonque est la vitesse de Ia rotation de la terre; si este vitesse do rotation ware, elle consti, dans la reproduction de ve phéno- inéne, une cisconstance qui ne reste plus identique a elle-méme. Mais supposer cette vitesse de rotation conslante, c'est supposer qu'on sail mesuret le temps. » Notre définition n'est donc pas encore satisfajsantes ce n'est eée- tainement pas celle qu'adoptent implicitement les astronomes dont je parlais plus haut, quand ils alfrment que La rotation terestee va en se ralentisbant. os ‘Quel sens a.dans leur bouche cette affirmation? Nous ne pouvons Te comprendre qu’en analysant les preuver qu’ils donnent de leur Hs disent 'abord que Ie frottement des marées produisent de Ia chaleur doit détruive de la foree vive. Ils iavoquent done le principe dos forees vives ou de Ja conservation de I’énergi Is disent ensuite que aceélération séculaire de la lune, caleulée d'aprés la loi de Newton, serait plus petite que ealle qui est déduito dos observations, si on’ ne faisait la eorreetion relative au ralentis- sement de la rotation torrestre. Is idvoguent done Ia loi de Newton, 6 REVUE DE WETAPHYSIOUE. BY DE MoKALE. En dautres terates ils définissent Ja. durée de la fagon suivante . le temps doit étre defini de telle facon que fa loi-de Newton et eelle des forces vives soient vérifiées. La loi de Newton est une vérité d'expérience; comme telle, elle s'est qu’approximative, ee qui montre que nous n'avons encore qu’ane définition par & pen prés. ‘Si nous supposons maintenant que Yon adopte une autre maniér do mesurer le temps, les expériences sur lesquelles est foniée Joi de Newton n’en canserveraiont pas moins le méme sens. Seule- ment V'énoneé de la loi serait different, parce qu'il serait tradu dans un autre langage; il serail 6videmment beancoup moins simple. De sorte que la définition implicitement adoptée par les astro- romes peut s¢ résumer ai Le temps doit étre défini de tello facon quo les équations de Ia deantque soient aussi simples que possible. En d'autres termes, il n'y a pas une manidre de mesurer le temps qui soit plus.vraie qu’une autre; celle qui eat généralement adoptée ‘est seulement plus commode, De deux horloges, nous m'avons pas le droit de dire que l'une niarehe bien et que autre merche mal; nous pouvons dire seule- ‘meut qu'on a avantage & s'en rapporter aux indieations de la pre- ieee, ‘La difficuité dont nous venons de nous occuper a été, je I'si dit, souvent signalée; parmi les ouvrages les plus récents ait il en est question, je eilerai, outre Vopuscule de M. Calinon, le trait de mécanique de M. Andrade. ‘YL — La seconde difficults a jusqu‘tel beaucoup moins altiré Vat- tention; elle est cependant tout a fait analogue & la précéslente; et méme, logiquement, jaurais dé en parler dabord. Deux phénoménes psychologiques se passent dans deus con- sciences différentes; quand je dis qu'ls cont simultanés, qu’est-ce que je veux dire’ Quand je dis qu'un phénoméne physique, qui se passe en dehors de topte conscience est antérieur ow poslérieur A un phénombne psychologique, qu’est-ee que je veux dire? - Bn 1372, Tycho-Brahé remarqua dans le olel une étoile nouvelle. Une immense conflagration s'étalt produite dans quelque astre trés lointain; mais elle s'était produite Jongtemps suparavant} il avait 1H. POINCARE. —" ia aestne ov Tey 7 fallu pour te moins deux cents ans, avant que la lumiére partie de cette étole eit ateint notre terre. Cette conflagration était done antérienre a'Ta découverte de PAmérique, Bh bien, quand je dis cela, quand ja considére ee phéuoméne sigantesque qui n'a peut-étre en aucun témoin, puisque les satel- lites do cette etoile w'ont pout-dtre pas habitants, quand je dis que ce phénoméne est anlérieur & la formation de Vimage visuelle do {le «’Bspatiola dans la conscience de Christophe Calomb, qu'estce gue je vous dire? 7 1 sufft d'un peu de réflesion pour comprendre que toutes ees affrinations n’ont par elles-mémes aucun sens. Eilles ne peuvent en avoir un que par suite dune convention. VIL — Nous devons d’abord nous demander comment on a pt ‘voir 'idée de faire rentrer dans un mémo cadre tant de mondes impéneétrables los uns aux autres. Nous voudrions nous représenter univers extériénr, et co nest qu'a co prix que nous eroirions le connaitre. Cette représentation, nous ne Vaurons jamais, nous le savons t notre infirmité est trop grande. ‘Nous voulons au moins que lon puisse concevoir uae intelligence infinie pour laquelle cette représentation serail possible, ane sorte do grande conscience qui verrait tout, et qui elasserait tout dans son fomps, comme nous claséons, dans notre temps, le peu que “nous voyons, Gette hypothése est bien grossitre et incomplete; car cette intel- ligence supréme ne serait qu’iin demi-dieu; infinie en un sens, elle serait limitée en un autre, puisqu’elle w’aurait du passé qu'un son venir imparfait; et elle n’en pourrait avoir dautre, puisque sans cela tous les souvenirs Ini seraient également présente ot qu'il n'y aurait pas de temps pour elle. EL copendant quand nous parlons du temps, pour tout ce qui se passe en dehors de nous, n’adoptons-nons pas inconseiemment cette hhypothése; ne nous mettons-nous pas a la place de ee diew impar- fait; ot les athées eux-mémes ne se mettent-ils pas a la place ot serait Dieu, sil existait? Go que je viens de dire nous montre peut-dtre pourquoi nous ‘avons cherché a faire rentrer tous les phénoménes physiques dans ‘un meme cadre, Mais cela ne peut passer pour une définition de la 8 REVO DE MerAPHYSiQUE. ET bE MORALE. siemiltanéité, puisque cette intelligence bypothétique, si méme elle coxistat, serait impénétrable pour nous. faut done chereher autre chose. VIL. — Les définitions ordinaives, qui eonviennent pour le temps payebologique, ne ponrraient plus nous sufllre. Deux faits psycho- Togiques simaltanés sont liés si étroitement que Vanalyse ne peut les séparer sans Jes mutiler, Ta est-il de méme pour deux fails physiques? Mon présent n'est-it pas plus prés de mon passé d’hier que du présent de Sirias? ‘On a dit aussi que deus faits doivent étre regardés comme sinul- tangs quand ordre de leur succession peut étre interverti & volonté Mest évident que cette définition ne saurait eonvenir pour deux faits physiques qui se predaisent & de grandes distances J'on de l'autre, ‘et que, en ce qui lee coneeine, on ne eomprend méme plus ee que peut ire colle néversibilité; dsilleurs c'est d'abord In succession méme qu'il foudrait dOnie, + IX, — Cherehous done & nous rendre enmpte de ce qu'on entend por simultanéité ou antiviorité, et pour cela analysons quelques exeinples. Jéeris une lettee; elle est Ine ensuite par ami a qui je Vai adressée. Voila deux faits qui oat eu pour thédtres deux eon: différentes, Bn éerivant cotte lettre, j'en ai possédé "image visuelie, et mon ami a possédé & son tour cette méme image en Jisant la lettre. Bien que ces deux fails se passent dans des mondes impénétra- bles, je n’bésite pas & regardor Je premier comme antérieur av seoond, parce que je erois qu'il en est la cause, ‘Yentends le tonnerre et je conclus quill y # eu une décharge élec- trique; je n’hésite pas & considérer le phénoméne physique comme antérieur & Nmage sonore subie par ma conscience, parce que je cerois qu'il en est la cause, ‘Yoill done la rogle que nous suivons, et Ia seule que nous puis sions suivre: quand un phénoméne nous apparait comme Ia cause vn autre, nons le regardons comme antérieur. Crest done par la cause que nous définissons le temps; mais le plas souvent, quand dens faits nous apparaissent liés par une rela tion constante, comment reconnaiscons-nous lequel est Ia cause ct lequel est Velfet? Nous admeltons que le fait entérieur, Vantées— H. POINCARE. — 14°weione, ov rams, ® ent, est la cause de l'autre, du eonséquent. Cest alors par le temps ‘que nous définissons la cause. Comment se tirer de cette pétition de principe? Nous disons tantdt post hoe, ergo propler hoc; Lantat propter hoe, ergo post hoc} sortira-t-on jamais de co eerele vieieux? ~ Voyons done, non pas comment on parvient a s'en tirer, ear ‘on n'y parvient pas complétement, mais comment on cherche & s'en tiver, Fexéeute un acto yolontalre A et je subis ensuite une sensation D, que je regarde comme une conséquence de Vacte A; d'autre part, pour une raison quelconque, j'infére que cette conséquence n'est pas immédiate; mais qu'l s'est accompli en dehors de ma conscience deux feits B et G dont je pai pas été témoin et de telle fazon que B soit YetTat de A, que C soit celui de B et D eelui de C. Mais pourquoi cola? Si je crois avoir des raisons pour regarder les ‘quatre foits A, B, C,D, comme liés l'un a Vautre par un lien de can salité, pourquot les ranger dans ordre causal AB GD et ea méme temps dans Tordre ebronologigne &.B CD plutet que dans tout autre ardee? Je vois bien que dans Vacte A f'al le sentiment davoir été acti tandis qu'en. subiseant Ja sensation D, jai celui avoir &16 passit. Cost’ pourquoi je regarde A comme Ja cause initiale et D comme VPelfet ultime; c'est pourquoi je range A au commencement de la chaine et D & Ja Sn; mais pourquoi mettre B avant C plutot que G avant B? - Silfon se poss cette question, on répondea ordinairement : on sait ‘bien que c'est B qui est Ia cause de C, puisyi’on volt ¢oujours B se produire avant C. Ges deux phénoménes, quaad on en est témoin, se passent-dans un certain ordre; quand des phénoménes analogues se produisent sans témoin, il n'y a pas-de'raison pour que eet ordre soit intervertl, ‘Sans doute, mais qu'on y.prenne garde; nous ne eonnsissons Jamais directement les phénoménes physiques B et G; ee que nous ‘connaissons, ce cont des sensations B’ et O’ produites respectivement par B et par G. Notre conscience nous apprend immédiatement que BY prévede C’ et nous admetéons que B et C se suéeédent dais lo ‘meme ordre, Cotte ragle parait en effet bien naturelle, et cependaint on-est sou- 10 REVUE OE METAPHYSIQUE EF OE MORALE. ‘vent conduit & y déroger. Nous n’entendons le brait du tonnerre que quelques secondes apres la décharge électrique du nuage. De deux ‘eoups de foudre, I'un Iointain, Pautre rapproché, le premier ne peut pas étre antérienr an second, bien quo le bruit du second nous parvienne avant celui du premier’? ‘XI. — Autre difficulté; avons-novs bien le droit de parler de la cause d'un phdnomdne? si tontes les parties de Puntvers sont coli- aires dans une corlaine mesure, un phénoméne queleonque ne sera pas Feffet d'une cause unique, mais la résultants de eauses infini- ment nombrouses; il est, dit-on souvent, la conséquence de Wétat de Panivers un instant auparavant, Comment énoneer des regles applicables & des eiveonstances aussi ‘complexes? et pourlant ce n'est qu’ ce prix que ce5 regles pourront tro générales et rigoureusos. Pour no pas nous perdre dans eette infinie complexité, faisons une hypothése plus simplo; considérons trois nstres, par exemple le Soleil, Jupiter et Saturne; mais, pour plus de simplicité, regardons- les comme réduits & dos points matécielset isolésdu reste du monde. Les positions et Joe vitesses dos trois corps & un instont donné sullsent pour détorminer lours positions ot leurs vitesses a instant suivant, of par conséquent & un instant queleenque. Leurs positions ‘A Pinstant ¢ déterminent leurs positions & Pinstant + h, aussi bien que leurs positions & Vinst Iya méme plus; 1a posi de Saturne & instant ¢ + a, déterminent la position de Jupiter & un instant queleonque et celle de Saturne & un instant queleonque. Leensomble des positions qu’vccupont Jupiter & Viastant ¢+ « et Saturno & Vinstant ¢ -}- a + ¢ est Iié a l'ensemble des positions qu'occupent Jupiter Pinstant 1 ot Saturne Vinstant ¢-+ a, par di lois aussi précises que colles de Newton, quoique beaucoup plus compliquées. ‘bas lors pourquoi ne pas regarder I'un de ces ensembles comm In eause de Pautre, ce qui conduirait & considérer comme simultanés Vinstant ¢ de Jupiter et Minstant ¢ ++ @ de Saturne? Ine pont ¥ avoir & oola que des raisons de commodité et de sim- plicit fort puissantes, il est vrai. NIL, — Mais passons & des exemples moins arlifieiels; pour nous HL POINCARE, — Li wxsune De rexPs. 4“ ‘etidre compte de la définition implicitement admise par les savants, voyons-les & l'euvre et cherchons suivant quelles rigles ils recher- chent la simultangité. 4e prondrai deux exemples simples; In mesure de la vitesse de In Jumitre et la détermination des longitudes, Quand wn astronome me dit que tel phénoméne stellaire, que son ‘lescope lui révéle en ce moment, s'est eependant passé il y a cine quante ens, je cherehe ce qu'il veut dire et pour cela, je lai deman- derai @abord comment il le sail, clest-adire comment il a mesurd In vitesse de la Lumiere. Tacommencé par admettie que Ia lumidre a une vitesse constante, et en particulier que sa vitesse est la méme dans toutes les directions, Gost 1d un postulat sans Jequel aucune mesure de cette vitesse ne pourrait étre tentée, Ce postulat ne pourra jamais étre véritié direc tement per Vexpérience; il pourrait étre contredit par elle, si les résultats des diverses mesures .n’étaient pas eoncordants. Nous devons nous estimer heureux que cette contradiction wait pas lieu et que-les petites discordances qui peuvent se produire puissent stexpliquer facilement. ‘Le postulat, en tout cas, conforme au principe de la raison suffl- sente, a été accepté par tout le monde; ce que je veux relenis, o'est qu'il nous fournit une régle nouvelle pour la recherche de la. simul- tauéité; entiérement diferente de celle que nous avions énoneée plus haut, Ge postulat admis, voyons cominent on a mesuré Ia vitesse de la lumiére, On suit que Remer's'est servi des éelipses des satellites de Jupiter ot cherché de combien Iévenement retardait sur la. pré~ diction : Mais cette prédiction comment ta fait-on? Gest & Taide des lois Astronomiques, par exemple de Ja loi de Newton, Les faits observés ne pourrateatils pas tout aussi bien s'expliquer, si 'on attribuait a ta vitesse de la lumibre une valeur un peu dilfé- rente de la valeur adoptée, et si on admettait que la loi de: Newton n'est quiappFochée. Seulement on serait conduit A-remplacer la loi de Newton par une autro plus eompliquée, Ainsi on adopte pour la vitesse de la lumiére une valeur telle que les lols. astronomiques compatibles aver celie valeur soiéut aussi simples que possible. ‘Quand les marins ou les- géographes:déteri int une longitude, R REVUE DE METAPMYSIOUE ET DE MORALE. ils ont préeisément a récoudre le probleme qui nous occupe; ils doi- vont, sans étre & Paris, calculer 'heure de Paris. Comment s'y prennentils? Ou bien ils emportent un chronométre réglé & Paris. Le probléme qualitatif de la simultanéité est rainené au probleme quantitatit de la anecure da temps. Je n'ai pas & revenir sur les difficaltés relatives ‘a ce dernier probleme, puisque j'y ai longuement insisté plus haut. Ou bien ils obgervent un phénoméae astronomique tel qu’ane Gelipse de lune et ils admettent que ce phénoméne est apergu simul- tausment de tous les points du globe. Gola n'est pas tout a fait yeas, puisque la propagation de la lumiére n'est pas instantanée; si on youlait une exactitude absolue, il y aurait une correction & faire d’aprés une régle com u bien enfin ils se servent du t6légraphe. II est clair d’abord que Ja réception du signal & Berlip, par exemple, est postérieure a Vexpe- dition de ee méme signal de Paris, Crest la régle de Ia cause et de effet analysée plus baut. Mais postérieure, de combien? Bn général, on néglige la durée do la transmission et on regarde les deux événements comme simul- tangs, Mais, pour étre rigoureny, il fandrait faire encore une petite correction par un caleal compliqué; on ne Ia fait pas dans ta pra~ tique, parce qu'elle eerait beaacoup plus faible que les erreurs d’ob- servation; sa névessité théorique n’en subsiste pas moins & notre point de vue, qui est colui d'une défition rigoureuse, De catte discussion je veux retenir deux choses : 1° Les regles appliquées sont tres variées. 2 Test difficile de séparer le probleme qualitatif de la simulta- neité du probléme quaatitatif de la mesure du temps; soit qu’on eo serve dan chronomatee, coit qu’on ait & tenir comple d'une vitesse de transmission, comme colle de ta lumiére, car on ne seurait mesurer une pareille vitesse sans mesurer un temps. NUIT, — Weoavient de conelure. Nous n'avons pas Vintuition directe de la simullaneité, pas plus que celle do l'égalité de deux durdes. ‘Si nous eroyons avoir cette intuition, c'est une illusion, Nous y suppléons a Vaide de certaines régles que nous appliquons presque toujours sans nous en rendre compte. Mais quelle est In nature da ces régles? . POINCARE. — 14 wisone ov ‘ews. 8 Pas de régle générale, pas de régle rigoureuse; une multitude de petites régles applicables & chaque cas particulier. Ces rogles ne s'imposent pas & nous et on pourrait s'amuser & en inyenter d'autres; cependant on no saurail s'en écarter sans compli- quer beaucoup I’énoncé des lois de In physique, de Ia mécanique, de Yastronomie. . ‘Nous cholsissons done ces régles, nan parce qu’elles sont vraies, ais parce qu’elles sont les plus commodes, et nous poursions Ye~ résumer en disant : « Lasimultangité de devx événements, ou ordre de leur succes sion, Végalité de deux durées, doivent étre défivies de telle sorte qu. Vénoneé des lois naturclles soit aussi simple que postible. En d’au- tres termes, toutes ces régles, toutes cvs définitions ne sont que | fruit @un opportunisme inconscient. » H. Porncant.