Hors série

En librairie le 30 septembre
Les 12 & 13 octobre

Découvrez en exclusivité
les premières lignes du nouveau
JOËL DICKER
PORTRAITS D’ÉDITEURS
EXTRAITS DE ROMANS
de la rentrée

«

On l’attendait…
Demain, mon cousin Woody entrera en prison. Il y passera
les cinq prochaines années de sa vie.
Sur la route qui me mène à l’aéroport de Baltimore à
Oak Park, le quartier de son enfance où je vais le rejoindre
pour sa dernière journée de liberté, je l’imagine déjà se
présentant devant les grilles de l’imposant pénitentier de
Cheshire, dans le Connecticut.
Nous passons la journée avec lui, dans la maison de
mon oncle Saul, là où nous avons été si heureux. Il y a là
Hillel et Alexandra, et ensemble nous reformons, l’espace de
quelques heures, le quatuor merveilleux que nous avons été.
À ce moment-là, je n’ai aucune idée de l’incidence que va
avoir cette journée sur nos vies.

Si vous trouvez ce livre, s’il vous plaît, lisez-le.
Je voudrais que quelqu’un connaisse l’histoire des
Goldman-de-Baltimore.

Excité et ému à l’idée de
commencer le nouveau
roman de Joël, je me suis
rendu compte au fil de ma
lecture que ce nouveau pari
était gagné.
Plus dense, plus intense,
on découvre Hillel, Woody
et Alexandra autour d’un
Marcus Goldman qui laisse
au lecteur une empreinte plus
profonde.
Sans hésitation, Le livre
des Baltimore fait partie de
la catégorie « Pas content ?
Remboursé ».
Markie Filipson

EDI
TO
Rentrée littéraire 2015

C

hers Filiberophiles,

Quel plaisir de se retrouver, particulièrement en cette rentrée littéraire, « la
maladie française [et belge] qu’il ne faut surtout pas soigner » (le bon mot est
de Frédéric Beigbeder) ! Et les symptômes sont réunis dans cette édition exceptionnelle, filigranesque, du Filiber de la rentrée : extraits, entretiens, découvertes, événements, signatures ; tout pour faire de votre rentrée une bouffée
d’air frais, car il est vrai, la littérature « ne permet pas de marcher, mais elle
permet de respirer » (celui-ci est de Roland Barthes).

E
M AE N D
AK RAC
T M HT
ACHT

Mais ce n’est pas que la rentrée qui rend ce Filiber exceptionnel : Lattès
et Bernard de Fallois y participent activement, Jean-Claude Simoën y dévoile
ses lectures, Joël Dicker y est pour beaucoup... Le phénomène littéraire 2013,
génial auteur de l’haletante Vérité sur l’affaire Harry Québert – si vous ne
l’avez pas lu, précipitez-vous, c’est satisfait ou remboursé – nous revient avec
un « roman-roman », selon son éditeur, histoire de famille teintée de tolérance,
à la hauteur de nos littéraires espérances. Tournez les pages du magazine, dévorez-en les bonnes feuilles, lisez du Dicker ; elle est bien, cette rentrée…

IT
FA
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L'UN FOR
LA

nos magasins

NE PAS JETER SUR LA VOIE PUBLIQUE - ED. RESPONSABLE : MARC FILIPSON, AV. DES ARTS 39-42, 1040 BRUXELLES

Filibèrement vôtre,

avenue des arts 39 - 42 1040 bxl
+32 2 511 90 15
fax +32 2 502 24 68
lundi au vendredi de 8.00 à 20.00
samedi de 10.00 à 19.30
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vendredi de 7.00 à 20.00
samedi de 8.00 à 19.00
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de 10.00 à 17.00

zeedijk 777 8300
knokke - le - zoute
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de 10.00 à 18.30
tous les jours pendant
les vacances scolaires

Presse - Tabac - Lotto
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corman@filigranes.be

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samedi de 10.00 à 19.30
dimanche & jours fériés de
10.00 à 19.00

parvis st - pierre 10 1180 bxl
+32 2 343 69 01
lundi au vendredi
de 7.30 à 19.00
samedi, dimanche & jours fériés
de 8.30 à 19.00

corner@filigranes.be

info@lepetitfiligranes.be

SOMMAIRE

Hors série

SEPTEMBRE - OCTOBRE 2015

5

LES CARITATIVES

9

AGENDA DES RENCONTRES

10

FILIBER JEUNESSE

MARC FILIPSON

12

FOCUS ÉDITEURS

RÉALISATION

30

DICTIONNAIRES AMOUREUX

LE FILIBER EST RÉALISÉ PAR LA GRANDE
FAMILLE FILIGRANES.

EDITEUR RESPONSABLE

5-77 EXTRAITS DES LIVRES DE LA RENTRÉE

MERCI, GRAZIE, GRACIAS, DANK U, THANK
YOU, OBRIGADO, TODA,...

38 DINAW MENGESTU - 40 FRÉDÉRIC VIGUIER - 42 ANDREAS GRUBER

DISTRIBUTION : ZOOMONART

44 MARTIN AMIS - 46 TOBIE NATHAN - 48 RYAN GATTIS - 52 JÉRÉMY FEL

54 OWEN SHEERS - 56 JC AMBERCHELE - 58 MARISHA PESSL - 60 BOALEH SANSAL

62 CHARLES CHOJNACKI - 64 DANIEL SILVA - 66 VALENTIN MUSSO

68 CHRISTINE ANGOT - 70 VALÉRIE COHEN - 75 PATRICK ROEGIERS

SUIVEZ - NOUS SUR
WWW.FILIGRANES.BE

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NOTRE PAGE FACEBOOK

80

INTERVIEW YVAN MAYEUR

WWW.FACEBOOK.COM/FILIGRANES
© Filigranes, 2015

IL ÉTAIT UNE FOIS

1977

Marc Filipson a 13 ans quand il récupère le job d’étudiant
d’un de ses frères aînés dans une petite librairie à Laeken.
Il commence alors à lire des romans, principalement Barjavel.
Au cours de ses études supérieures, il reprend un
job d’étudiant dans une petite librairie,
" La Providence "

1983

Marc Filipson rachète " La Providence " située rue de l'Industrie.
Dans cet espace minuscule (25 m2), il communique à ses clients sa passion
des livres et peaufine ses techniques commerciales. Il lance la formule
inhabituelle à l’époque du " satisfait ou remboursé "

1992

2012

2009

Un incendie ravage Filigranes qui rouvre,
quelques mois plus tard, modernisée.
La gestion informatique des stocks,
mise en place à ce moment - là,
sera l’une des clés du succès.

Filigranes fait le pari du numérique en créant une application pour iPhone
(une première dans le monde de la librairie francophone). Le nouveau
comptoir numérique propose des liseuses. Des livres numériques sont
vendus sur le site filigranes.epagine.fr ainsi qu’au magasin. Filigranes
est aussi très actif sur Facebook, sa page compte aujourd’hui environ
24 000 fans.
OUVERTURE EN OCTOBRE 2012
Rachat de la librairie Corman à Knokke. Elle s’appellera dorénavant
"Corman by Filigranes". Plus de 30 écrivains néerlandophones et
francophones se sont retrouvés le 4 août 2012 pour dédicacer leurs
ouvrages à quelques mètres de la plage  ; la première DIGUE DES
AUTEURS remporte un franc succès.

2014

1974

Débauché par un des clients de la librairie,
il coupe des rouleaux de tissus pour les marchés,
ce qui lui permet de bien gagner sa vie.

1982
Son diplôme d’instituteur en poche, il enseigne
pendant quelques mois. Mais, insatisfait par son salaire,
il quitte l’enseignement lorsqu’une opportunité se présente.

1988

Exproprié, il déménage dans un local de 180m , avenue des Arts.
La librairie, rebaptisée Filigranes est ouverte 7 jours sur 7, ce qui est alors
un pari risqué dans un quartier de bureaux.
2

2000

La librairie investit le 39 de l'Avenue des Arts
et passe à 1000m².

2007

La formule fonctionne si bien que la librairie s'agrandit.
Avec plus de 1.700 m², Filigranes est la plus grande de Belgique et la
plus grande de plain - pied au monde, Marc Filipson en a fait un des lieux
incontournables de Bruxelles, où l’on peut flâner dans les rayons, lire en
buvant un café ou écouter les auteurs lors des présentations et séances
de dédicaces.

2010

1972

La librairie fait des petits. Ouverture du Petit
Filigranes, Parvis Saint - Pierre à Uccle, et du Filigranes
Corner, avenue Lepoutre à Ixelles.

1900  -  -  - > 2600 m

2013

2

9 novembre   : la librairie passe de 1700 à 2600m².
11 novembre   : Filigranes fête ses 30 ans.
15 novembre   : Filigranes devient officiellement
Fournisseur Breveté de la Cour de Belgique.

Marc Filipson est décoré Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres.

Mais aussi

Filigranes s'exporte...
Filigranes se développe dans différentes provinces belges
Filigranes.com arrive, Amazon.com, attention nous voilà !

Ouverture de nombreux corners  : Lexon, Abodee, Boon,
Les Savonneries Bruxelloises, Cuberdons Léopold et bien d'autres...

IL ÉTAIT UNE FOIS FILIGRANES

AU 42

2015

Filigranes comprend désormais une librairie internationale,
avec des livres en anglais, en italien, en espagnol en
allemand et l’introduction de livres en néerlandais.

Retrouvez notre agenda

Rencontres
et dédicaces

WWW.FILIGRANES.BE

Questions
pour un
©hampion

a Je suis une marque
c Je suis Belge
Réponse en page 63

DÉCOUVREZ

LE MAGAZINE

GRATUIT

CINEMA BELGE

DISPONIBLE CHEZ

Les soirées caritatives

« Chacun est seul
responsable de tous »
A. de Saint-Exupéry

E

n cette période assombrie par le sort réservé à des réfugiés apatrides, Filigranes soutient,
à sa manière, les fous, les indigents, les décalés, les laissés de côté, les originaux, les exceptionnels
et les anormaux, tous ceux qui en ont le besoin.

Ce sont les soirées caritatives.
Le principe, simple et immuable, est le suivant :
20% des recettes totales des ventes durant ces
soirées, ainsi que 100% des recettes du bar sont
reversés à une œuvre invitée, dont Nos Pilifs fut la
première.
Et, pour que le nom de l’action ne soit pas galvaudé,
les libraires dévoués restent travailler jusqu’à la nuit
tombée !
Ouverte à partir de 20h00 jusque 23h00, minuit,
1h00, selon l’ambiance, la librairie propose à tous
les lecteurs de combiner l’attractivité d’une soirée
entière pour préparer les cadeaux de fin d’année avec
la nécessité de la solidarité.
En plus de cela, vous aurez la chance de converser
avec des acteurs des milieux associatifs, ceux qui
donnent leur vie aux autres pour la leur faciliter,
ainsi que des auteurs invités, présents pour dédicacer
et bavarder.
Ce n’est peut-être qu’une goutte dans l’océan,
mais si cette goutte n’existait pas dans l’océan, elle
manquerait1.
Et cela dure depuis plus de 10 années.
Merci.
1

Mère Teresa

Soirées caritatives

À VOS AGENDAS !

L’association « Wheeling Around the World » a été créée par Alexandre Bodart Pinto,
paraplégique suite à un accident de moto survenu l’année de ses 16 ans. Il collecte
des fonds de par le monde pour améliorer les infrastructures dédiées aux personnes
qui vivent en chaise roulante.

Depuis plus de 45 ans, les « Amis de l’Institut Bordet » soutiennent la
recherche contre le cancer à l’Institut Bordet, centre oncologi-que belge et
international de référence.
Premier donateur privé de l’Institut, l’ASBL y finance de manière très importante la lutte contre le cancer du
sein, cancer le plus fréquent chez la femme avec plus de 10.000 nouveaux cas diagnostiqués chaque année en
Belgique. Créée il y a plus de 30 ans, la Clinique du Sein de l’Institut Bordet la 1ère en Belgique – offre aux femmes
atteintes d’une pathologie mammaire une prise en charge optimale. Pionnière, elle a notamment été la 1ère en
Belgique à proposer à ses patientes la technique du ganglion sentinelle, à procéder à la caractérisation génétique
des tumeurs mammaires ou encore à proposer aux malades une prise en charge psychologique adaptée. Elle se distingue aussi
par l’excellence de ses travaux de recherche, porteurs d’espoir pour les femmes, et ce bien au-delà des frontières. Participer à
la soirée du 29 octobre, c’est inscrire son action au cœur de la lutte contre le cancer du sein !

6

L’asbl Julie & Françoise Drion gère la maison d’accueil « Les Tournesols » pour l’Institut Jules Bordet à
Bruxelles. La maison d’accueil est à la disposition des familles des patients afin de les héberger pendant
la durée d’hospitalisation et de traitement de leurs proches.  Les patients ne nécessitant pas de soins
médicaux peuvent également y séjourner.
Une équipe de bénévoles se charge de l’accueil et de la bonne marche de la maison. La raison d’être de ces
maisons d’accueil a été reconnue. En effet, le patient a besoin de soins mais aussi de la présence de ses
proches et la distance peut rendre celle-ci problématique.
La dimension communautaire de la maison est essentielle, raison pour laquelle il s’agit d’une maison
familiale et non d’un hôtel  : la rencontre des personnes entre elles est encouragée de toutes les manières.
Qui mieux qu’une personne vivant la même situation peut vous comprendre et vous soutenir ? La solidarité
se développe dans tous les domaines et des liens d’amitié se créent.

Plus d’informations : www.jfdrion.org

Créé il y a 45 ans par Nelly Filipson pour 7 enfants porteurs d’un handicap, le centre a rapidement accueilli 30
enfants. En 1995, L’équipe thérapeutique sous la direction de Nandy Mahieu se spécialise dans la prise en charge
des enfants autistes de 2 ans 1/2 à 13 ans. L’accueil des enfants et les thérapies se réalisent sous l’angle d’un
vision cognitivo-comportementale.
Le Centre a pour vocation, en partenariat avec les familles, de développer les potentialités et les aptitudes de
l’enfant avec des troubles envahissants du développement et particulièrement avec autisme ainsi que de favoriser
son autonomie. À cette fin, nous développons une approche pluridisciplinaire et personnalisée qui prend en
compte les besoins de chaque enfant et qui est articulée autour de 3 structures : Un Centre de Réadaptation
Ambulatoire (CRA), une Ecole spécialisée en autisme (Type III) et un encadrement spécifique.
À ce jour, 63 enfants avec autisme sont suivis par notre ASBL. Les activités pédagogiques et les prises en charge
thérapeutiques dans un cadre qui respecte la différence et encourage l’autonomie permettent à chaque enfant de
trouver sa place au sein de notre structure quel que soit le degré de son autisme et son étape de développement.
Responsable : Patricia Barthélémy – 212, Avenue des Pagodes 1020 Bruxelles T : 02/268.03.71 - F : 02/268.78.15 nospilifs@hotmail.com
Compte : BE30 0010 1172 0811

AGENDA SOIRÉES CARITATIVES

Hors série

Le premier objectif de Smiles est de renforcer l’équipe médicale,
psychologique, infirmière et sociale de l’Hôpital Saint-Pierre.
Cela permet d’offrir aux enfants affectés par le VIH et à leur famille,
un cadre de prise en charge adapté à la complexité de la maladie et donner à l’équipe les moyens
d’organiser les activités de soutien qui leur sont destinées. Nous organisons aussi des activités ludiques
qui permettent aux jeunes patients de vivre des bonheurs au quotidien, et d’accepter la vie avec le
Sourire.

Depuis 1982, le Fonds Erasme stimule la recherche, favorise la créativité et
contribue à l’avancée de la médecine au profit du plus grand nombre dans
les différents services de l’Hôpital Erasme.
Cette année, grâce au soutien des mécènes, nous soutiendrons 92 chercheurs.
Nos domaines d’investigation sont volontairement très variés. Citons les recherches actuellement
menées sur les cancers, les mécanismes de résistance aux antibiotiques, le psoriasis, le sepsis, l’AVC, le
diabète, les troubles auditifs, la cirrhose, l’épilepsie, l’hydrocéphalie primaire, la transplantation rénale et
pulmonaire, les allergies...
Plus d’infos et contacts: www.fondserasme.org

Pour la Fondation I See, les personnes aveugles ou malvoyantes ont le droit et la
capacité de mener une vie tout à fait ordinaire et d’avoir les mêmes ambitions
qu’une personne qui voit. En tenant compte de la difficulté liée au handicap, la
Fondation accompagne depuis 2009, des personnes déficientes visuelles afin de les
aider à devenir des acteurs indépendants de la société.
Nous travaillons tant sur l’accompagnement familial, scolaire et professionnel que
sur la formation aux nouvelles technologies, le développement personnel et la mobilité.
Parce que nous sommes convaincus que le chien guide offre une mobilité optimale, nous avons créé
notre propre centre de formation. Chaque année 4 chiens guides sont remis à des utilisateurs nonvoyants et lui offrent indépendance, autonomie et sécurité.

La Maison Maternelle du Brabant Wallon est une maison d’accueil qui a pour mission d’assurer
aux personnes en difficultés sociales un accueil, un hébergement limité dans le temps, dans
une structure dotée d’équipements collectifs ainsi qu’un accompagnement adapté afin de les
soutenir dans l’acquisition ou la récupération de leur autonomie. C’est aussi une maison de
vie communautaire pour les personnes ayant besoin d’un temps plus long avec un projet de
réinsertion sociale.
La Maison Maternelle accueille 24h/24 des mères et/ou futures mères accompagnées d’enfants,
des personnes victimes de violences et/ou en difficulté sociale. Cette année, nous allons
entreprendre de refaire le toit du Siège Social car il y a urgence! Et toute aide sera plus que la
bienvenue !
La Maison Maternelle du Brabant Wallon.
Chée de la Croix 34 – 1340 Ottignies
Tél : 010 401260 - info@mamabw.be
Compte IBAN BE96 0882 2607 8905

AGENDA SOIRÉES CARITATIVES

Hors série

7

E
I
L
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M
A
“SIGNE
LE CRIME
PARFAIT

FILIBER_210x148_NOTHOMB.indd 1

03/09/15 18:40

20.09 la journée sans voiture *10H30 à 19H

à fond les pédales

© gentlemanmoderne.com

• food-trucks • cocktails • dégustation de vins • solderie Beaux-arts • jeux pour petits et grands •
• concours du vélo le plus original •

mArdi 22 sePtembre à 18H
simon Liberati
Eva
Présentation au micro de Pascal et dédicace

© DRFP/Odile Jacob

© babelio.com

mArdi 29 sePtembre à 18H
soirée "Karen blixen"
Baronne Blixen - Dominique de Saint-Pern

Présentation au micro de Pascal et dédicace, en présence de madame Louise bang jespersen,Ambassadeur
du danemark et de madame catherine Lefebvre, directrice du musée "Karen blixen" au danemark

vendredi 02 octobre à 18H
Aldo naouri
Les couples et leur argent
Présentation et dédicace

© Foc Kan

sAmedi 03 octobre de 20H à 23H
Alexandre bodart-Pinto

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Suivi d’uitnative
r
a
c
e
soiré

pour
ir:
souten

Ma vie à 200 à l’heure
Présentation et dédicace

9

jeudi 08 octobre à 18H

© Jeremy Spierer

© D.R.

Paul colize
Concerto pour quatre mains
Présentation au micro de Guillaume et dédicace

SAvE thE DAtE !!!
joël dicker

Les 12 & 13 octobre

Le livre des Baltimore

Le 12.10 présentation au micro de marc Filipson suivie d’un cocktail - dédicace !
Le 13.10 signatures à partir de 12h.

e
Rencontnrelle!
exception e s .b e
w w w .f il

ig r a n

© Patrick Casté

jeudi 22 octobre à 18H

Axel rückert
L’Allemand qui parie sur la France
Présentation et dédicace

vendredi 23 octobre à 18H
Pierre charbonnier
La fin d’un grand partage: nature et société, de Durkheim à Descola

ien
entret ar:
p
é
s
propo

entretien au micro de jean-claude crespy, directeur de l’Alliance française
de bruxelles-europe et dédicace

àvos agendas!
AGENDA DES RENCONTRES

Hors série

ndez-vou s
Les enfants ont re
avec leurs auteurs és !
éfér
et illustrateurs pr

10

La littérature jeunesse
de l’album au roman
Aujourd’hui Babar et Le Petit Prince côtoient Mouk et Pomelo, Les Trois Brigands surveillent
de loin La petite taupe qui rie en lisant Caca Boudin, Géronimo Stilton et Chien Pourri
sont sur le coup... les Maximonstres effrayent les personnages de Mélanie Rutten,
Alice est toujours perdue au Pays des Merveilles, David Walliams rit avec Roald Dahl
aux côtés de John Green qui lit Harry Potter dans son coin...
Véritable terrain de création, la littérature jeunesse est le médium qui tisse
le plus grand lien entre texte et image, avec en toile de fond la construction de futurs lecteurs.
Premier rapport de l’enfant avec le monde et l’image, mais aussi ce qui va créer son imaginaire,
le livre jeunesse est multiple : secteur de création, de divertissement, d’éveil dès le plus jeune âge
puis d’apprentissage.
A Filigranes, le rayon jeunesse ne compte pas moins de 11.000 références à lui seul!

MOIS DE LA JEUNESSE

Hors série

un avant goût
du programme
10
vend.16
vend.23
sam.

LES DÉDICACES

Geronimo Stilton
Fred Bernard & François Roca
Table ronde: le roman jeunesse

LECTURE PAR LES AUTEURS ET DÉDICACES
petit théâtre - de 11h à midi

4
dim.18
dim.25
dim.

Catharina Valckx
David Merveille
Michel Van Zeveren

11

L’EXPOSITION D’ORIGINAUX
mur rouge (rayon bande dessinée)

Bernadette Després

Mélanie Rutten

Catharina Valckx

créatrice de la série Tom Tom et Nana
(Bayard)

auteure de L’ombre de chacun,
La source des jours... (MeMo)

créatrice de Lisette, Billy, Totoche...
(Ecole des Loisirs)

LA SÉLECTION DU RAYON JEUNESSE
rampe (espace cafffé)

Une quarantaine de titres à retrouver parmi ce qui ce fait de mieux dans les albums, romans, pop-ups...etc.
Pour déjà prérarer les fêtes !

LES IMAGIERS D’ALBIN MICHEL
rayon jeunesse

Les imagiers d’Albin Michel de part leur qualité narrative et graphique, leur créativité et leurs auteurs
dépassent la simple fonction d’enrichir le vocabulaire des enfants.
Parmi la sélection : L’Imagier des gens de Blexbolex (Prix du plus beau livre du monde 2009),
Avant-après de A-M. Ramstein & M. Arégui (Prix Bologna Ragazzi Award 2015)

programme complet sur filigranes.be ou facebook filigranes/jeunesse

MOIS DE LA JEUNESSE

Hors série

ÉDITEURS
Bernard de Fallois,
éditeur de Joël Dicker,
Karine Hocine,
directrice générale adjointe chez Jean-Claude Lattès
et Jean-Claude Simoën,
le « boss » des Dictionnaires amoureux,

12

se livrent et parlent de leur profession
et de leurs coups de cœur.
Entretiens :
Bruno Wajskop

FOCUS EDITEURS

Hors série

Joël Dicker sera
chez Filigranes
le lundi 12 octobre
de 18 à 21h pour
une présentation
suivie d’une
dédicace et d’un
cocktail, et le
mardi 13 octobre de
12h à 14h30… pour
une longue séance
de dédicaces

n Bernard de Fallois, vous êtes entré chez Hachette en 1962, vous avez
contribué au développement du Livre de Poche, vous êtes devenu directeur
général du groupe Livres de Hachette, puis vous devenez directeur général
des Presses de la Cité tout en étant l’éditeur de Julliard et de Presses Pocket,
avant de fonder votre maison d’édition en 1987. Qu’est-ce qui, selon vous,
fait un bon directeur général, et qu’est-ce qui fait un bon éditeur ? Peut-on
vraiment être les deux en même temps ?
Ce sont deux responsabilités très différentes. Le Directeur général, dans
un groupe comme l’était Hachette ou les Presses de la Cité, est celui qui aide,
contrôle, stimule toutes les unités de production. Il fait la synthèse entre
plusieurs maisons d’édition, une entreprise de distribution et, dans cette synthèse, il recherche l’optimisation des résultats. Mais pour cela, il doit tenir
compte de la personnalité de chacune des maisons d’édition et être, au fond
de lui-même, persuadé qu’il est plus difficile d’être éditeur que d’être directeur général et que son rôle est d’assister, d’aider, et non pas d’établir

Bernard de Fallois

Aujourd’hui
je ne suis plus
qu’éditeur, je ne
suis directeur
général de rien
du tout, ou d’une
petite maison
d’édition qui a
4 ou 5 employés.

FOCUS EDITEURS

et d’imposer une méthode ou des ratios. La spontanéité de la création, c’est
l’âme, c’est l’essence de l’édition. Quand j’étais DG de Hachette, je m’occupais beaucoup de la distribution, mais je savais que le directeur de Grasset, le
directeur de Fayard ou de Stock, représentaient quelque chose de beaucoup
plus important que moi-même.
n Mais vous êtes les deux, maintenant…
Aujourd’hui je ne suis plus qu’éditeur, je ne suis directeur général de
rien du tout, ou d’une petite maison d’édition qui a 4 ou 5 employés. Lorsque
j’étais chez Hachette, j’ai continué à diriger Le Livre de Poche, et aux Presses
de la Cité, j’ai dirigé en direct la maison Julliard parce que je croyais utile
pour le groupe que cette maison, moribonde à mon arrivée, retrouve et sa
créativité et son originalité et son prestige.

Hors série

Bernard de Fallois
n Comment découvre-t-on un inédit de
Marcel Proust ? Vous êtes l’Indiana Jones de
l’édition ?
Cela ressemble un peu aux découvertes scientifiques. C’est venu à la suite d’un raisonnement : il
n’est pas possible qu’il n’y ait pas d’inédit de Proust.
Dans les années 45-50, quand je décidai de travailler sur l’œuvre de Proust, tout le monde acceptait
l’idée assez peu vraisemblable qu’un jeune homme
très doué, de santé fragile, aimant les mondanités,
avait un jour, vers l’âge de 30 ans, décidé de s’enfermer pour écrire un grand roman. Je ne pouvais pas
croire cela. Or, quand on est chercheur, il y a l’intuition, l’analyse mais aussi la chance. La chance a
été pour moi la parution d’une biographie de Proust
par André Maurois, dans laquelle Maurois citait
quelques fragments de carnets inédits de Marcel
Proust. Je lui ai téléphoné, il m’a reçu très amicalement et est intervenu auprès de la nièce de Marcel
Proust, Suzy Mante Proust, pour qu’elle me reçoive. C’est elle qui m’a apporté de très nombreux
documents qui n’avaient jamais été déchiffrés, parmi lesquels j’ai découvert ce qui s’est appelé Jean
Santeuil et qui était en réalité la première mouture
de La recherche du temps perdu. Dans un deuxième
temps, les premiers manuscrits de la Recherche
étaient articulés autour d’une conversation entre
Marcel et sa mère, cela m’a donné l’idée de présenter tous les textes contenant cette conversation sous le titre Contre Sainte
Beuve. Mais j’ai bien précisé qu’il s’agissait d’une sorte de préfiguration de
la Recherche. Ce qui m’a passionné à l’époque, c’était que Proust avait eu
l’idée d’un livre unique qui contiendrait tout. Il l’écrit quasiment d’un bout
à l’autre, il l’abandonne en disant que ce n’est pas assez bien, et quelques années plus tard, il recommence tout, cette fois-ci à la première personne et pas
à la troisième, avec une optique différente, celle qui place le temps au centre
de l’essence romanesque du livre, et avec une construction qui en fait autre
chose qu’une simple biographie d’intellectuel.

14

n Bernard de Fallois, quel serait le titre de votre biographie ?
Je n’y ai jamais pensé, mais je reprendrais en épigraphe les vers de
La Fontaine :
« J’aime le jeu, le vin, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique »

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n Françoise Chandernagor, Alain Peyrefitte, Raymond Aron,
Pierre Boulle… Vous allez chercher ces auteurs, ou sont-ils venus à vous ?
Et dans ce cas, pourquoi vous ?
C’est un peu les deux. Françoise Chandernagor est venue à moi par
l’intermédiaire d’une amie commune. Nous nous sommes très bien entendus. Et elle a été récompensée de ses efforts par un merveilleux succès pour
son premier livre.
Raymond Aron c’est très différent, j’étais un de ses disciples. Je l’ai
beaucoup aimé comme esprit et comme personne. Durant toutes les années
d’après-guerre, il a été remarquable par son courage intellectuel mais aussi
par son humanité, à une époque où il était très isolé. Il me paraissait évident
que c’est lui qui avait raison dans les débats, en tout cas il apportait à l’étude
de la politique et de l’actualité un type de réflexion très nécessaire dans un
pays comme la France, où les passions partisanes vont jusqu’à troubler les
esprits les plus forts.
Pierre Boulle, lui, c’est le hasard qui a fait que, quand je suis arrivé
chez Julliard, je me suis occupé des œuvres qu’il y avait déjà publiées, et
après, quand j’ai créé ma maison, Pierre Boulle m’a dit qu’il avait encore
envie d’écrire deux romans et de me les confier. L’édition, ce sont toujours
des rencontres. Entre le public et un auteur, mais avant cela entre un éditeur
et un auteur.
Alain Peyrefitte m’a fait lire un livre qu’il avait écrit sur la Chine. Je
l’ai publié avec plaisir mais sans grande conviction. C’est moi qui me trompais. Il a eu un immense succès. Après quoi – il avait à ce moment de sa vie
un rôle politique important – il m’a dit qu’il envisageait d’écrire un livre
sur De Gaulle. Je l’y ai encouragé, nous avons signé un contrat, mais il ne
souhaitait pas le publier avant 25 ou 30 ans, par respect pour De Gaulle. Il
n’aimait pas les écrivains qui utilisent à chaud leurs souvenirs. Nous nous
sommes imposés ce temps d’attente, mais chaque année je lui rappelais son
engagement. Quand enfin il l’a fait, je n’étais plus chez Fayard mais il a demandé à Fayard que je sois co-éditeur, pour que je puisse le lire et le préparer
avec lui. Et à mon avis c’est LE plus beau livre sur De Gaulle, car il donne
l’impression de vérité. La preuve en est qu’il satisfait autant les partisans les
plus déterminés de De Gaulle que ses adversaires. Le portrait de De Gaulle
qui s’en dégage est un portrait en vérité et pas en images d’Épinal.
n Votre rapport aux librairies ?
Je suis tellement partisan des libraires que lorsque j’ai publié Dicker,
j’ai dit par réalisme et par symbolisme, que je n’en ferais pas d’édition numérique avant un an ou deux. Je veux que les libraires profitent de ce livre.
Les bonnes librairies sont celles où l’on est arrivé dans l’idée d’acheter
un livre et où l’on découvre d’autres, où on peut toucher, ouvrir les livres,
se faire conseiller, ce sont ces librairies où se crée cette exultation du goût de
lire, qui est très différente du balayage par renvois successifs que l’on obtient
par le numérique. Je ne suis pas contre la modernisation, mais le jour où je
ne me promènerais plus dans une ville où il y a des libraires, je serai triste.

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15

Bernard de Fallois
n Existe-t-il une recette pour durer en tant qu’éditeur ?
C’est un métier à risque. Il comporte une partie de chance. C’est un métier où la passion l’emporte. Qu’est-ce qu’il reste des éditeurs du XIXe siècle ?
Presque rien. Que restera-t-il de ceux du XXe ? La concentration est évidente.
Prenons un exemple. Un Anglais génial invente le livre de poche. Il appelle
ça Penguin. On est en 1935-36. Penguin devient le symbole des livres accessibles à tous. Après, les Américains adoptent l’idée pendant la guerre pour
leurs soldats. On fabrique pour la première fois des livres sur rotatives et
non plus sur presses à feuilles. Puis, un Français, Henri Filipacchi, propose l’idée à Hachette. C’est le Livre de Poche. Énorme succès qui démontre
que les jeunes ne sont pas du tout hostiles à la lecture. On vend des centaines de millions de livres, en particulier à un public jeune. Aujourd’hui, où
est Penguin ? Penguin existe toujours. Qui est majoritaire chez Penguin ?
L’Allemand Bertelsmann. Et qui vient de racheter Alfaguara qui a publié
Dicker en espagnol ? Bertelsmann. La concentration fait qu’aujourd’hui, il
y a de la casse. Beaucoup de petites maisons, créées avec enthousiasme et qui
ont réussi grâce à un ou deux succès à tenir quelques années, n’arrivent plus
à se maintenir et sont reprises par des groupes importants.
n Certains lecteurs suivent un auteur pour retrouver chez lui des
constantes rassurantes. D’autres – peut-être sont-ils amateurs de peinture –
espèrent au contraire être surpris, ou apprécient l’évolution d’un style. Où
classeriez-vous Le livre de Baltimore dans la carrière de Dicker ?

16

Là j’anticipe. Je ne voudrais pas être l’éditeur qui fait l’éloge et la critique
du livre. Personnellement, je trouve que le défi à relever était celui-ci : La vérité sur l’affaire Harry Quebert, c’était un roman très original, parce qu’il a
emprunté tous les ressorts et le charme des romans policiers, jouant avec eux
en virtuose mais en étant finalement beaucoup plus qu’un roman policier.
Après un tel succès, refaire la même chose : non ! Avec Le livre de
Baltimore, Joël Dicker a réalisé un « roman-roman » dans le sens où l’on
rencontre une vraie action, de vrais personnages, une vraie ambiance, en gardant la capacité de retenir la curiosité et l’intérêt du lecteur, mais en laissant
à la fin une sensation d’humanité plus grande. Les personnages nous hantent
davantage.
n

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Un dictionnaire
amoureux, c’est
fondamentalement
un anti dictionnaire.
C’est la rencontre
idéale d’un auteur
avec son sujet.

Jean-Claude Simoën
n Parlez-nous des dictionnaires amoureux…
Dictionnaire et amoureux sont deux termes contradictoires, sinon incompatibles. L’amour et la passion peuvent-ils vraiment s’épeler, et plus encore se décliner de A à Z ? Et pourtant, nous sommes actuellement à plus
de 90 titres – et tous les auteurs publiés dans cette collection ont été surpris
par l’inventaire personnel auquel les uns et les autres ils se sont livrés de
bonne grâce, tout autant que par l’aspect récréatif de leur travail. Aucun de
ces auteurs n’a commencé à la lettre A pour terminer à la lettre Z, ni parmi
les titres publiés, ni parmi les quelque 40 qui sont en préparation. Ils ont tous
écrit un livre dans le désordre, au gré de leur disponibilité, ou de leur fantaisie, ou des deux. Un dictionnaire amoureux, c’est fondamentalement un
anti dictionnaire. C’est la rencontre idéale d’un auteur avec son sujet, c’est le
vagabondage ludique et personnel d’un auteur.

Jean-Bapriste Baronian
sera en présentation
et dédicaces

le 9 octobre à 18h

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C’est le livre de chevet idéal : on l’ouvre à n’importe quelle page, on
lit une entrée, éventuellement une seconde, on le referme, on y reviendra… C’est tout le charme et l’intérêt de ces livres, et c’est la raison pour
laquelle cette collection perdure et continue à avoir du succès. Jean-Baptiste
Baronian pour la Belgique, Bernard Pivot pour le vin… Prenons l’exemple
de la Belgique : deux, trois, et même pourquoi pas quatre auteurs auraient
pu écrire ce dictionnaire amoureux de la Belgique. C’êut été à chaque fois
un ouvrage différent… Et je m’empresse de dire que je suis très satisfait du
vagabondage de Jean-Bapriste Baronian. C’est une authentque déclaration
d’amour à la Belgique.

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17

Jean-Claude Simoën
n Quelles ont été vos lectures récentes et vos livres préférés ?
Les deux livres de Pierre Boncenne sur Simon Leys : Le Parapluie de
Simon Leys et Quand vous viendrez me voir aux antipodes (la correspondance entre Leys et Boncenne) sont tout simplement exceptionnels. Je considère que Simon Leys (de son vrai nom Pierre Rykmans) est l’un des grands
esprits de la seconde moitié du XXe siècle. Je le place au plus haut sur la
meilleure étagère de ma
bibliothèque, en compagnie de Paul Valéry et de
Cioran. Simon Leys est
un esprit éclairant, d’une
intelligence rare, c’est
également un immense
lecteur, pertinent, qui ne
laisse rien au hasard et
dont la phrase est toujours élégante. Critique
percutant, grand écrivain,
et je ne gomme pas l’essentiel, c’est-à-dire le sinologue. La Belgique a donné naissance à l’un des
grands esprits de ce siècle. Expatrié à Canberra, il a épousé une Chinoise.
18

Lorsqu’il a publié Les habits neufs du Président Mao, envers et contre
tous, il a dit le premier la vérité sur ce régime d’ignominie. Ce livre a reçu
en guise de critiques des poubelles d’immondices pendant des années, de la
part de toute la classe intellectuelle, particulièrement des Français, Sollers
en tête, mais il n’a pas été le seul. Alain Bouc, qui était le correspondant du
Monde à l’époque, a fait dire à l’éditeur de Leys : « Le Bouc pue », tellement
le traitement dont son livre a été l’objet a été abominable. Or, cet homme a
dû quitter les habits de lumière de la pertinence de son regard sur le civilisation chinoise, pour devenir un pamphlétaire et dénoncer le régime de Mao.
Il n’a eu de cesse de continuer. Il a abandonné le côté savant qu’il était pour
continuer d’enfoncer le même clou. Il a coupé ses racines avec les intellectuels chinois, il a même dû quitter Hong Kong et n’a plus jamais pu poser un
pied en Chine.
Leys était également un grand marin (Les naufragés du Batavia) ; il a écrit
sur Orwell un texte exceptionnel ; il a publié un petit roman sur Napoléon,
La mort de Napoléon, et j’ai moi-même publié deux énormes volumes, une
somme de 2000 pages : L’anthologie de la mer dans la littérature française.
Or, au cours de ma correspondance avec lui, il me parle un jour d’un livre
qu’il a réalisé pour sa femme, un petit livre de chevet, où il a noté toutes les
phrases qui ont jalonné une vie de lecture. Ce sera Les idées des autres.
Il a posé comme condition à la publication de cet ouvrage « privé », de
pouvoir s’occuper lui-même de la traduction des citations choisies, y compris
les idéogrammes chinois. Lorsque nous avons parlé du choix de l’illustration
de la couverture, il a imposé le portrait d’Erasme par Holbein. En effet, pour
Simon Leys, Erasme, sa vie durant, ne s’est intéressé qu’aux idées des autres.
À propos de ce livre, Les idées des autres, Jean-Baptiste Baronian, dans son
Dictionnaire amoureux de la Belgique, à l’entrée Simon Leys, n’hésite pas à
parler du livre le plus personnel de l’auteur. Et il a raison.

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n Autre lecture de choix, ce petit livre de l’historien Michel Winock :
Flaubert. Winock visite avec beaucoup de pertinence l’œuvre de Flaubert
mais surtout, il y analyse avec finesse la vie de l’homme, sa vie quotidienne,
par exemple son regard sombre sur le suffrage universel, sa lucidité sur les
femmes en général et sur le sexe en particulier, la crudité de son langage
dans sa correspondance, sa haine du bourgeois – alors qu’il était le fils d’un
très grand bourgeois, puisque son père était chirurgien à l’hôpital de Rouen,
où le frère de Gustave Flaubert succèdera à son père. Mais Flaubert est surtout l’auteur de trois livres essentiels : Madame Bovary, L’éducation sentimentale et un ouvrage inachevé : Bouvard et Pécuchet. Mais pour moi, son
chef d’œuvre demeure sa correspondance et notamment l’ensemble de ses
échanges, exceptionnels, avec George Sand.
n Troisième choix : Antoine Compagnon pour Un été avec Baudelaire.
Je dois dire qu’après Un été avec Montaigne, qui était très réussi, l’été avec
Baudelaire, je l’attendais avec quelque inquiétude. Antoine Compagnon, qui
est professeur au Collège de France, analyse à la fois l’œuvre de Baudelaire et,
ce faisant, toute une vie. Il nous donne à voir, à aimer et à mieux connaître une
œuvre prépondérante d’un personnage ô combien contradictoire. L’auteur pas
très subtil de Pauvre B. – texte qu’il aurait mieux fait de ne pas publier – était
quand même, par ailleurs, un immense poète et un prosateur exceptionnel, et,
il ne faudrait pas l’oublier, le traducteur émérite d’Edgar Poe et de Thomas
De Quincey. Voilà donc un petit livre délicieux, plein d’anecdotes, bourré de
citations, il nous donne envie de reprendre Baudelaire, de s’en imprégner et
de goûter la musique de sa poésie. J’adore ce genre d’ouvrage qui prend par le
bras le lecteur potentiel et lui donne envie d’ouvrir ses horizons de curiosité.
n Parmi mes autres lectures, j’ai beaucoup aimé le livre d’un très vieux
Monsieur qui est pour moi un éternel jeune homme, c’est Michel Serres.
Dans le gaucher boiteux, il se montre un conteur malicieux, un raisonneur
intelligent, mais surtout, ce grand jeune homme médite sur le basculement
de notre temps et sur les leçons que nous transmettent les grandes figures de
la mythologie. Mais Michel Serres s’enthousiasme, à son âge – quelle belle
leçon il nous offre ! – des possibilités que nous donne le monde actuel et tout
particulièrement la technologie. En nous parlant de tout cela, et de son émerveillement, il nous invite à adapter sans plus tarder notre pensée classique
aux toutes dernières formes d’existence que ces progrès nous préparent. Il
nous rappelle que, entre 1885 et 1915, en moins de 25 ans, les progrès technologiques ont été tels que l’on est passés de l’activité pédestre à l’aviation,
de toutes les épidémies à la pénicilline, de la lampe à huile à l’électricité. Et
bien, nous dit-il, l’époque que nous traversons actuellement, c’est ça à la
puissance 100. Quelle belle leçon ! Voilà quelqu’un qui a gardé une âme
d’adolescent ! J’ai beaucoup aimé ce livre.
n Je citerai aussi l’édition de Poche de La lettre au père de Kafka. Voilà
un fils qui s’adresse à son père avec autant de déférence que de lucidité. Il
écrit à ce père pour lui dire combien il a dû souffrir de l’ombre portée par son
autoritarisme, d’autant qu’il était doté d’une voix de stentor et d’une force
que lui, Kafka, plutôt chétif, ne possèderait jamais (mêmes s’il fut un bon
cavalier). C’est un texte délicat et magnifique. Si ces quelques phrases pouvaient inciter au moins douze lecteurs à l’ouvrir, ce seraient douze lecteurs
gagnés à la littérature.
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19

Jean-Claude Simoën
Parmi les livres d’actualité : Michel Onfray, Cosmos. Je n’ai pas toujours apprécié cet auteur, ce philosophe, qui revendique d’être populaire,
m’a très longtemps exaspéré par sa faconde, par son ton péremptoire, qui ne
supporte aucune contradiction. Et puis, les années passant, comme tous les
gens intelligents, Michel Onfray s’est assagi, et dans ce dernier livre, il parle
avec justesse, avec émotion surtout, de la mort de son père, de celle aussi,
survenue peu de temps après, de sa compagne, et là, c’est poignant, ce sont
des pages entières d’émotion contenue et de très belle facture littéraire. Mais
quel dommage qu’il soit aussi bavard, aussi long, qu’il s’écoute écrire ! Il faudrait couper encore et beaucoup, il gagnerait en efficacité et donc en lectorat.
n En vacances, parvenez-vous à lire autrement qu’en tant qu’éditeur ?
Quelles ont été vos lectures ?
Je suis quelqu’un qui ne prend pas de vacances. Je m’évade de temps en
temps, toujours avec plusieurs livres. Je ne lis jamais un livre seul, je mène
toujours de front une lecture sur une bonne dizaine d’ouvrages. C’est frontal
et enivrant.
n Vous êtes l’auteur de deux livres de voyages fameux : Le Voyage à
Venise et Le Voyage en Egypte.…

20

J’ai toujours aimé voyager dans le regard des autres et bien évidemment
j’en ai fait des livres…
Mais quels sont les livres de voyages que vous recommanderiez parmi
la production contemporaine ?
D’emblée je citerai deux noms : Nicolas Bouvier, qui est à mon avis le
digne successeur de tous ces grands voyageurs des Lumières et du XIXe  siècle,
Nicolas Bouvier que j’ai d’ailleurs rencontré et dont j’ai lu tous les livres,
et tout particulièrement Chronique japonaise. C’est son chef d’œuvre.
Percutant quant au regard porté et surtout d’une grande qualité d’écriture.
Son fils naturel, c’est bien évidemment Sylvain Tesson.

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n Vous êtes sportif ?
J’ai pratiqué beaucoup de sports, et toujours avec le besoin de prendre
l’ascendant sur l’autre, c’est-à-dire de gagner ! Que ce soit au tennis, au
rugby, au football.
n Qu’est-ce qui vous caractérise comme éditeur ?
Toute ma vie d’éditeur, je me suis battu contre le mélange des genres. Je
n’ai aucune condescendance pour l’écriture journalistique. Je pense qu’il faut
laisser aux magazines et aux quotidiens leur univers propre et ne pas leur
donner une dimension livresque. Un livre, c’est un livre. C’est autre chose
qu’un entretien ou qu’une accumulation d’articles, aussi brillants soient-ils.

Quand on est
éditeur,
il y a 4 cartes
dans notre jeu.
Ouvrages cités :
Pierre Boncenne, Le Parapluie de Simon Leys, Philippe Rey
Pierre Boncenne, Quand vous viendrez me voir aux Antipodes : Lettres à Pierre Boncenne, Philippe Rey
Nicolas Bouvier, L’usage du monde, La découverte/Poche
Nicolas Bouvier, Chronique japonaise, Poche
Nicolas Bouvier, L’œil du voyageur, Hoëbeke
Nicolas Bouvier, Il faudra repartir, Petite bibliothèque Payot
Antoine Compagnon, Un été avec Baudelaire, France Inter/
Équateurs parallèles
Franz Kafka, Lettre au père, Folio
Simon Leys, Les idées des autres, Plon
Simon Leys, Les habits neufs du Président Mao, Ivrea Poche
Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Champs/
Essais
Simon Leys, La mort de Napoléon, Espace Nord
Simon Leys, Les naufragés du Batavia, Points
Simon Leys, La mer dans la littérature française (2 tomes),
Plon
Michel Onfray, Cosmos, Flammarion
Jean-Claude Simoën, Voyage à Venise, Gründ
Jean-Claude Simoën, Voyage en Égypte, J’ai lu en images
Sylvain Tesson, Géographie de l’instant, Pocket
Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Folio
Sylvain Tesson, Petit traité sur l’immensité du monde, Pocket
Sylvain Tesson, S’abandonner à vivre, Folio
Michel Winock, Flaubert, Folio

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Quand on est éditeur, il y a 4 cartes dans notre jeu. La première, c’est un
bon livre qui se vend. C’est un carton plein. La deuxième, c’est un bon livre
qui ne se vend pas, mais l’auteur et l’éditeur n’ont rien à se reprocher. La
troisième carte, c’est un mauvais livre qui se vend, et l’éditeur a beaucoup de
chance. La quatrième carte, et qui malheureusement encombre considérablement les libraires, c’est le mauvais livre qui ne se vend pas. Toute ma vie, je
me suis battu contre ces deux derniers cartons.
21

n Vos derniers DVD/Films ?
Je suis un cinéphile très exigeant. Je suis arrivé à un âge où je n’ai plus
le temps de m’encombrer. Que ce soit au concert, au théâtre, en littérature
ou au cinéma, si je me rends compte que je me suis fourvoyé ou laissé influencer, je quitte la salle, j’arrête de lire et je passe à autre chose. Le dernier
grand film que j’ai vu, c’est La vie des autres. Le dernier bon film visionné,
c’est celui de cette réalisatrice libanaise, Nadine Labaki : Et maintenant, on
va où ? Il figure en bonne place dans le Dictionnaire amoureux du Liban
(d’Alexandre Najjar). Le film tourne autour de l’arrogance des hommes et
du fanatisme religieux. C’est aussi une fable qui montre que les femmes
prennent leur destin en mains.

Jean-Claude Simoën présentera
le Dictionnaire amoureux de la Belgique,
avec Jean-Bapriste Baronian,
chez Isabelle de Borghrave le 29/9,
et à la librairie Filigranes le XXXX

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Karina Hocine

22

Oui, les
romancières
sauveront le
monde,
mais au même
titre que les
romanciers.
Pour moi,
l’émotion ne se
joue pas là. Pas
seulement là.

Delphine de Vigan
Isabelle Monnin
Isabelle Sorente
et Monica Sabolo
seront de passage
chez Filigranes
courant 2015/2016

n Karina Hocine, vous êtes éditrice et Directrice générale adjointe chez
Jean-Claude Lattès. La plupart des éditeurs sont aussi auteurs. Pas vous ?
Non. On ne peut pas préjuger de l’avenir mais il n’y a aucune chance
pour me voir comettre une quelconque œuvre de fiction.
n De fiction. Donc vous ne fermez pas la porte à autre chose ?
Je ne ferme pas totalement la porte. En avançant en âge, on ressent le
besoin de coucher sur le papier les petites colères, souvent liées au poids du
monde, donc peut-être qu’un jour, quand je serai une très vieille dame, je
pourrais être attirée par un essai de société que j’espère agile sur les choses
qui m’indignent…
n Karina Hessel ?
Rires…

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© Delphine Jouhandeau

n Quel rapport particulier au livre avez-vous entretenu avant de
devenir éditrice, et est-ce que ce rapport a changé depuis que vous êtes
une éditrice de livres qui rencontrent le succès et qui sont incontestablement des réussites ?

Delphine de Vigan

Tous n’ont pas été des réussites. Il y a eu un chemin de Damas et
des tâtonnements. J’ai été une enfant lectrice très vorace, un petit ogre
de lecture. Par la suite j’ai fait des études – Hypokhâgne – qui m’ont
éloignée de la fiction. J’étais très sportive mais j’avais une aversion
pour le golf, et j’étais très mauvaise sur les parcours, mais la vie a mis
sur mon chemin des rencontres salutaires, notamment un journaliste
qui m’a aidée à faire mon travail et qui m’a orientée vers le magazine littéraire du groupe. Par ces espèces de phénomènes d’accélération
étonnants, je me suis retrouvée à la tête de ce magazine consacré au
livre, qui s’appelait Lu – Tous les livres, tous les mois – qui était davantage centré sur les essais et les documents que sur les romans, mais
qui leur laissait quand même une certaine part. C’est ainsi que, tout
en restant journaliste, j’ai pu fréquenter plus intimement les milieux
de l’édition. Cela a duré 5 ou 6 ans. J’ai fait ensuite un bref passage au
Point – dans les pages « Livres ». Enfin, Isabelle Laffont est arrivée
chez Lattès en 1995, elle m’a proposé de la rejoindre.
n Cette année, vous présentez 4 livres, de 4 femmes. On sait (ou

© Mathieu Zazzo

on refuse de savoir) que les femmes sauveront le monde. Sauverontelles la littérature française ?

© Delphine Jouhandeau

Monica Sabolo

Rires. Faut-il répondre à cette question ? Si je vous dis que je ne
suis pas féministe, vous ne me croirez pas, puisque nous le sommes
toutes d’une manière ou d’une autre. 4 femmes, c’est un hasard. Il
n’était pas question d’imaginer de publier exclusivement 4 femmes.
Dans notre façon de travailler, une rentrée littéraire est en effet toujours préparée, réfléchie, il faut qu’elle ait du sens et surtout, il faut
que les textes soient prêts. La grande coïncidence a été que ces quatrelà soient prêtes à ce moment-là. Je ne suis pas sexiste pour ce qui est
de la littérature. Oui, les romancières sauveront le monde, mais au
même titre que les romanciers. Pour moi, l’émotion ne se joue pas là.
Pas seulement là. Cette différence entre les hommes et les femmes,
que je peux observer dans la vie de tous les jours avec amusement,
pour ce qui est de la littérature, peut-être que les femmes empruntent
des chemins différents mais pour moi, rien n’est normatif. Il n’y a pas
d’inspiration plutôt féminine, ou de femmes guerrières. Mes auteurs
sont des artistes.

Isabelle Sorente
FOCUS EDITEURS

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23

Karina Hocine
n J’ai envie de vous reposer la question : cette année vous présentez 4 livres. Seulement 4 livres ?

Crans Montana
Monica Sabolo
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Dans les années 60, à Crans-Montana, des
garçons observent, de loin, trois jeunes
filles qui les fascinent : Chris, Charlie et
Claudia. Elles forment une entité parfaite, une sorte de constellation. Pour ces
garçons elles sont un rêve impossible.
Pendant les vacances d’été ou d’hiver, sur
les pistes, à la piscine ou dans les nightclubs ils les regardent, sans jamais les
aborder. Les années passent. Leur souvenir les poursuivra, comme un amour
fantôme.
Les voix des garçons, puis des filles déroulent les destinées d’une jeunesse,
dorée en apparence, mais qui porte les secrets, les fautes et l’indifférence des générations précédentes. Durant près de trente
ans, tous tenteront de toucher du doigt
quelque chose de plus grand, l’amour,
la vérité, ou simplement le sentiment
d’exister. Mais des espoirs romantiques
de l’adolescence à l’opulence glacée des
années fric, la vie glisse entre leurs doigts.
Ex-rédactrice en chef Culture à Grazia,
Monica Sabolo a décidé, emportée par
l’enthousiasme et l’inconscience, de se
consacrer à l’écriture. Son précédent roman, Tout cela n’a rien à voir avec moi, a
remporté le Prix de Flore.
FOCUS EDITEURS

L’expérience, quelques fois, permet de tirer les leçons du passé.
Les rentrées littéraires sont toujours d’une grande violence. Il y a
cette année 589 titres publiés en septembre en France. On imagine
que parmi ces 589, une petite centaine – et je suis optimiste – existeront réellement. Je parle de ceux qui existeront du point de vue de la
critique, qui seront dans la lumière et qui permettront à leur auteur
d’avoir l’impression d’une réception, d’un échange, d’une rencontre.
Chez Lattès, nous travaillons toujours des rentrées resserrées. Dans
certaines maisons, la politique éditoriale est toute autre, on lance plusieurs canes à pêche et puis on attend. J’ai personnellement une trop
grande conscience de ce que peut signifier cette exposition, sortir un
livre, qui est une manière de mettre son cœur sur la table. C’est très
violent. Les chances d’accompagner les auteurs lorsqu’on défend peu
de titres sont plus grandes, tout simplement parce que nous sommes
une maison artisanale, à taille humaine, où chacun fait de son mieux
pour y mettre tout son cœur et essayer d’accompagner tous les auteurs. Quand il y en a quatre, c’est possible, et c’est vrai que cette
année, c’est une espèce de quatuor magique.
n Ceux qui parlent de vous évoquent votre talent et votre discré-

tion. Cette discrétion – le fait de vouloir rester dans son terrier – n’estce pas votre façon à vous d’être écrivain ?
Être écrivain, c’est s’exposer, c’est prendre des risques. Aller vers
la lumière, c’est aussi, à travers les mots, trouver une grille de lecture
du monde. Ma discrétion est peut-être une discrétion de confort. J’ai
l’impression que pour bien faire ce métier, il faut d’abord avoir du
temps. Le fait de ne pas trop s’exposer m’en donne un peu plus. Je
crois aussi que j’ai une peur panique de devenir quelqu’un qui resterait
à la surface des choses. Pour être légitime dans cette position, il faut
produire une œuvre, un travail. J’ai le sentiment d’aider à produire,
d’accompagner, mais en aucun cas d’être du côté de l’artiste. Je suis à
ma place.

Les rentrées littéraires sont toujours d’une
grande violence.
Hors série

n Les 4 livres que vous nous proposez ont fait l’unanimité parmi
les différents libraires de nos librairies. Nous avons été contents de
les lire, heureux de les proposer aux lecteurs, enchantés de savoir que
nos propositions leur ont plu. Ça ne vous donne toujours pas envie de
sortir de l’ombre et de revendiquer votre part de cette joie partagée ?

Sortir de l’ombre pour partager la joie avec la fleur au fusil, alors !
Ces enthousiasmes partagés sont le sel du métier.
n Si nous devions comparer le rapport de l’éditrice et de son auteur, dans votre façon à vous d’exercer votre métier, quelle est celle
que vous choisiriez : 1) Psy / Analysant - 2) Industriel / artisan ou
3) Parent / Enfant ?

La faille
Isabelle Sorente
Une force mettait Lucie à la merci des
hommes dont elle tombait amoureuse. Ce
rapport destructeur produisait chez ceux
qui en étaient témoins un sentiment de
déjà-vu, comme si nous en reconnaissions
l’empreinte dans nos faux-semblants et
nos secrets de famille, et jusque dans les
événements qui bouleversaient nos vies.
Ce qui fascine une romancière, en l’occurrence, Mina Liéger, mon double fictionnel,
c’est ce lien étrangement raisonnable qui
unit une femme à un homme qui la rend
folle.
L’emprise de VD sur Lucie obéissait à des
lois trompeuses, cruelles et romanesques
qui tissaient la toile dans laquelle nous
étions tous pris.
Isabelle Sorente a publié plusieurs romans et essais remarqués dont, aux éditions Lattès, L, Le Coeur de l’ogre, ou l’essai
Addiction générale, consacré à notre dépendance aux chiffres.
Son dernier roman, 180 jours, a reçu un
très bel accueil critique et l’a installée
comme l’une des voix les plus fascinantes
du roman contemporain.

FOCUS EDITEURS

Si j’essaie d’imaginer ce qui m’est le plus étranger, à savoir le rapport entre l’industriel à l’artisan, je l’écarte. J’écarte aussi celui du parent à l’enfant, parce que c’est le début des ennuis. Non pas que ce lien
me paraisse impur, mais si l’on en revient à Freud, il disait en substance que l’on est bien armé dans la vie quand on est capable de bien
aimer et de bien travailler, et donc quand on est quand même bien sorti de l’enfance. Véritablement, mes auteurs ne sont pas mes enfants.
Après, quelques fois, pour rire, ou par commodité, je peux avoir envie
de les voir grandir comme une mère verrait grandir ses enfants, mais
grandir c’est aussi quitter la maison. Vous voyez la torture ? Et je ne
me retrouve pas davantage dans le rapport du psy à l’analysant, à ceci
près que dans le travail avec l’auteur, on peut éventuellement parler de
thérapie littéraire, lorsque l’on se retrouve dans un face-à-face où l’on
peut échanger, mais l’auteur garde la main. Il n’y a chez moi aucun
désir d’exercer un quelconque pouvoir ou une quelconque ingérence,
mais je veux bien prendre l’idée de l’accompagnement bienveillant.
Chacun fait avec ses outils. Pour sortir définitivement du normatif, je
pense qu’il y a autant de relations avec les auteurs qu’il y a d’auteurs.
Aucune histoire ne se ressemble.

Il n’y a chez moi aucun désir d’exercer un
quelconque pouvoir ou une quelconque
ingérence, mais je veux bien prendre l’idée de
l’accompagnement bienveillant.
Hors série

25

Karina Hocine
n Avec une baguette magique, choisiriez-vous de faire un livre
qui crée la surprise, ou un livre qui dure ?

Je voudrais que le
livre crée exactement
le même destin
qu’une histoire
d’amour,
c’est-à-dire
l’enchantement des
débuts et ensuite
le compagnonnage
qui vous inspire, qui
donne de l’élan.

Les deux bien entendu ! Je voudrais que le livre crée exactement
le même destin qu’une histoire d’amour, c’est-à-dire l’enchantement
des débuts et ensuite le compagnonnage qui vous inspire, qui donne
de l’élan.
n À quoi dites-vous non dans un texte avant de le publier ?

Je refuse peu de choses. Je n’aime pas beaucoup la vulgarité. Mais
je ne déteste pas la noirceur. Je crois qu’en avançant en âge, la noirceur
m’intéresse plus que la lumière, même si on a besoin de lumière. Ce
« non » ne s’exerce pas beaucoup. Ce qui me semble important, c’est
la sagesse du roman. Je ne dis jamais non si le roman me semble sage.
Je peux éventuellement intervenir sur la mise en musique, si je trouve
certaines choses dissonantes, ou si je préfère un mode mineur ou une
autre orchestration. Je parle de structure narrative, que certains appellent pompeusement l’architecture narrative.

26

n Quels sont les éditeurs que vous admirez le plus ?

Isabelle Laffont

Parmi mes confrères ? Dans mon univers proche, j’ai travaillé avec
Isabelle Laffont, qui m’a beaucoup appris même si j’ai choisi une
voie différente. J’ai aimé son absence de préjugés, qui je pense est un
bon moteur. Je n’en suis pas encore là. Je suis encore une femme de
préjugés.
Comme beaucoup de mes confrères, j’ai été très admirative de
Jean-Marc Roberts. Je lui ai même beaucoup « volé » quand j’étais
jeune fille. J’ai eu la chance de le voir à l’œuvre et j’ai toujours admiré
la relation qu’il avait su établir avec ses auteurs. J’espère tendre vers ce
type de rapport fait de respect, d’intimité et d’admiration. Il n’est pas
besoin d’avoir une intimité impudique avec mes auteurs. Ils n’ont pas
besoin de me raconter leur biographie ou leur état civil, mais je crois
que pour publier un bon roman, il faut savoir se mettre en danger.
Cela demande quand même de parler de choses intimes si l’on veut
travailler profondément sur le texte.

Je ne déteste pas la noirceur, elle m’intéresse.
Mais ce qui me semble important, c’est la
sagesse du roman.
FOCUS EDITEURS

Hors série

n Vous faites des choix de fabrication diamétralement opposés :
vous n’hésitez pas à publier un OVNI (Isabelle Monnin, photo cicontre) et tout en même temps, vous choisissez une couverture d’un
grand classicisme – Hopper pour Kouri, de Dorothée Werner. Vous
intervenez, en tant qu’éditrice, sur le packaging des livres ?

Totalement. Vous mettez absolument mes contradictions en
images. Je suis la somme de tout cela, avec en effet un vieux fond
classique et en même temps – mais nous sommes nombreux comme
cela –, capable de fantaisie. J’ai des envies de « laboratoire » et d’audace. Je vis assez bien avec ces contradictions.

© Claire Garate

n Pourquoi pas de premier roman cette année ?

Les gens dans l’enveloppe
Roman et enquête écrits
par Isabelle Monnin
Chansons d’Alex Beaupain

D’abord j’en ai quelques uns que vous découvrirez dans les prochaines rentrées. Il me semblait que ce quatuor – qui est en fait un quintet, parce que nous publions aussi un essai littéraire de Serge Bramly,
intitulé La transparence et le reflet, une histoire de l’art autour du
verre – je pensais que ce quintet-là, éblouissant, laisserait peu de place
à la découverte. J’en suis désolée parce que les premiers romans sont ce
qui tient aussi en vie un éditeur. Mais j’avais peur du sacrifice.

En juin 2012, j’ai acheté sur Internet un lot
de 250 photographies d’une famille dont
je ne savais rien. Les photos me sont arrivées dans une grosse enveloppe blanche
quelques jours plus tard. Dans l’enveloppe,
il y avait des gens à la banalité familière,
bouleversante. Je n’imaginais alors pas
l’aventure qu’elle me ferait vivre. J’allais
inventer la vie de ces gens puis je partirais
à leur recherche. Un soir, j’ai montré l’enveloppe à mon meilleur ami, Alex Beaupain. Il
a dit : « On pourrait aussi en faire des chansons. » L’idée semblait folle.
Le livre contient un roman, un album photo,
le journal de bord de mon enquête et un
disque, interprété par Alex, Camelia Jordana, Clotilde Hesme et Françoise Fabian.
Les gens de l’enveloppe ont prêté leur voix
à deux reprises de chansons qui ont marqué
leur vie.
Les gens dans l’enveloppe est ainsi un objet littéraire moderne et singulier. Faisant
œuvre de vies ordinaires, il interroge le rapport entre le romancier et ses personnages.
Il est surtout l’histoire d’une rencontre,
entre eux et moi.
FOCUS EDITEURS

J’ai des envies de « laboratoire » et d’audace.
Je vis assez bien avec ces contradictions.

Hors série

27

Karina Hocine
n Parlez-nous de Serge Bramly…

D’après une histoire vraie
Delphine de Vigan
28

Ce livre est le récit de ma rencontre avec L.
L. est le cauchemar de tout écrivain. Ou
plutôt le genre de personne qu’un écrivain
ne devrait jamais rencontrer.

C’est un auteur qui sait à peu près tout sur tout, mais avec un
grand talent de pédagogue. Il avait publié chez nous Le premier principe, le second principe, qui avait reçu le Prix Interallié. Livre en forme
de thriller qui avait eu un grand succès. Amoureux de Duchamp, il lui
avait consacré un livre, Orchidée fixe, dans lequel il racontait Duchamp
en Afrique du Nord pendant la guerre, accueilli par une famille qui le
prenait pour un représentant de commerce. Et il vient de se mettre
dans la tête un projet comme je les aime, un peu un ovni. Ce n’est
pas une histoire de l’art ou de philologue, mais plutôt quelque chose
qui m’intéresse aussi chez mes romanciers, à savoir qu’il fait les ponts
entre les époques. Il s’est intéressé au verre, depuis son origine chez les
Phénitiens, et à partir de là il montre comment l’Occident s’en est emparé alors que l’Orient pas du tout. Comment le Moyen-Âge a porté le
verre aux nues, comment le christianisme s’en est emparé alors que les
orientaux sont restés longtemps imperméables au verre – au Japon, il
n’y avait pas de fenêtres, par exemple. C’est un livre copieux et savant
mais pas intimidant. Et enthousiasmant.
n
Entretiens : Bruno Wajskop

Dans ce roman, Delphine de Vigan raconte l’histoire d’une amitié. Séduction,
dépression et trahison sont les trois temps
de ce récit qui entraîne le lecteur dans les
coulisses de la création, là où le doute, les
apparences et les faux-semblants tendent
un piège redoutable. Qui est le maître du
jeu ?
« Tu sais parfois, je me demande s’il n’y a
pas quelqu’un qui prend possession de
toi. »
Delphine de Vigan est notamment l’auteur de No et moi, Prix des Libraires 2008,
adapté au cinéma par Zabou Breitman,
des Heures souterraines (2009), adapté
pour Arte par Philippe Harel, et de Rien ne
s’oppose à la nuit (2011), Prix Fnac, Grand
prix des lectrices de Elle et Prix Renaudot
des lycéens.
Ses livres sont traduits dans le monde
entier.

FOCUS EDITEURS

Hors série

Elles vont vous épater !

EXTRAIT

di tionnaire amoureux

Dictionaire
amoureux
de la Belgique

Jean-Baptiste Baronian

30

Né à Anvers en 1942,
Jean-Baptiste Baronian
est à ce jour l’auteur d’une
soixantaine de livres :
romans, recueils de contes
et de nouvelles, essais,
anthologies, albums
pour enfants… Dans ses
romans et ses nouvelles,
en particulier Matricide,
La Nuit, aller-retour, Le
Vent du Nord, L’Apocalypse
blanche, Les Papillons
noirs, Quatuor X, Dans
les miroirs de Rosalie ou
L’Enfer d’une saison, il aime
mêler le réel et l’étrange,
et mettre en scène des
personnages confrontés à
des crimes mystérieux, le
plus souvent à Bruxelles.
Il est considéré comme un
des meilleurs spécialistes
de la littérature fantastique
et de la littérature policière,
des genres auxquels il a
consacré plusieurs ouvrages
et de très nombreux articles.
Il est par ailleurs membre
de l’Académie royale de
langue et de littérature
françaises de Belgique et
président de l’association
internationale « Les Amis de
Georges Simenon ». On lui
doit aussi des biographies
de Baudelaire, de Verlaine
et de Rimbaud (Folio).

BONNES FEUILLES

Intitulé Façons belges de parler, ce volume est passionnant à
souhait et a le mérite d’aborder
La chasse aux belgicismes est
la question par une multitude
une vieille histoire. À peine la
de facettes, André Goosse s’inBelgique était-elle un État soutéressant à tous les registres de
verain, en 1830, qu’on rééditait
la langue […]. En un certains
à Bruxelles un livre publié pour
PLON
sens, André Goosse apparaît
la première fois en 1806 et intiPARUTION:
avec ses chroniques comme un
tulé Flandricismes, wallonismes
OCTOBRE 2015
philosophe de la tolérance. […]
et expressions impropres dans la
Par contraste, dans leur livre
langue française. Ouvrage dans
Chasse aux belgicismes […],
lequel l’on indique les fautes que
Joseph
Hanse,
Albert Doppagne et Hélène
commettent fréquemment les Belges en
parlant la langue française ou en l’écri- Bourgeois-Gielen sont, eux, des plus invant ; avec la désignation du mot ou de l’ex- transigeants. À preuve le texte figurant sur
pression propre, ainsi que celle des règles la page 4 de couverture : « Estimez-vous
qui font éviter les fautes contre la syntaxe. parfois qu’une ajoute est souhaitable ?
Par un ancien professeur [Antoine-Fidèle Vous arrive-t-il de faire des coureries, de
Foyart]. À la lecture de cet ouvrage, je me tirer votre plan, de parler d’une femme en
suis aperçu que bon nombre de ces fautes position, d’un repas qui vous a bien goûcontinuent de faire débat dans le lander- té ? Suspendez-vous votre manteau sur la
neau et que le complexe du bien parler et liche ou la lichette ? Si oui, vous êtes vicdu bien écrire est une espèce d’affection time, à votre insu peut-être, d’un mal qui
touche la plupart des Belges : votre frannationale. […]
En 2011, Christian Delcourt et Michèle çais est marqué de belgicismes. Faites-leur
Lenoble-Pinson ont ainsi réuni en un gros désormais la chasse ! »
Un « mal ». Le mot ne laisse aucune
volume de plus de six cent cinquante pages
équivoque,
et c’est un peu comme si en diun choix de chroniques que le grammaisant
calepin
à la place de serviette, ramasrien André Goosse avait publiées, quinzaine après quinzaine, de 1966 à 1990, sette à la place de pèle à poussière, clenche
dans le quotidien La Libre Belgique. à la place de poignée, vidanges à la place de
Belgicismes

Hors série

chez Filigranes le 9 octobre
verres consignés, farde à la place de chemise, auditoire à
la place de salle de cours, légumier à la place de marchand
de légumes, raccuser à la place de rapporter, assiette profonde à la place d’assiette creuse, femme à journée à la
place de femme de ménage ou encore quartier à louer à la
place de chambre à louer, les Belges attrapaient de graves
maladies, dont ils ne pourraient plus jamais se remettre
et qui les rongeraient comme un terrible et inguérissable cancer. Mais qu’est-ce qui m’empêche de dire que
je suis dans une aubette lorsque je me trouve dans un
abri de bus, drève lorsque je parcours une allée forestière
ou pistolet lorsque j’achète chez le boulanger un petit
pain rond ? Est-ce que j’empêche, moi, aux Lyonnais de
dire mâchon lorsqu’ils prennent une petite collation, aux
Gapençais de dire agassin lorsqu’ils ont un cor au pied
ou aux Lillois de dire wassingue lorsqu’ils nettoient le
carrelage de leur cuisine avec une serpillière ?
Il existe, je pense, deux catégories de belgicismes et
il convient de bien les distinguer l’une de l’autre : les
belgicismes de vocabulaire et les belgicismes de grammaire, de syntaxe, d’étymologie et de prononciation. La
première n’a strictement rien de condamnable. Elle est
l’expression d’un particularisme géographique […]. En
Belgique, le pistolet désigne donc bien une variété de
pain, comme la fougasse en est une en Provence, et il se
trouve qu’il désigne également une arme a feu, le tireur
qui l’utilise, un instrument pour dessiner ou pour peindre
et un individu bizarre. Et quand, dans un contexte donné, il est précisément question de cette variété de pain, je
ne vois pas pour quelle raison il ne faudrait pas recourir à
ce terme. C’est ce que j’appelle un belgicisme naturel ou
plutôt […] un belgicisme légitime. […]
La seconde catégorie de belgicismes englobe essentiellement des tournures incorrectes, des constructions
de phrases bancales et des mots impropres. Le cas le plus
répandu est l’emploi du verbe savoir au lieu du verbe
pouvoir. J’invite par exemple quelqu’un à une conférence et il me répond : « Je ne sais pas venir ce soir. »
[…] Je veux bien admettre que de bons auteurs d’hier
et d’aujourd’hui ont utilisé savoir comme synonyme de
pouvoir et qu’on retrouve cette pratique dans le Nord de
la France et en Lorraine, je ne peux pas m’y faire.
Comme je ne me fais pas à « il a remis sa boutique »
(il a cédé sa boutique), à « encore bien qu’il est venu »
(heureusement qu’il est venu), à « au plus il parle, au
plus il dit des bêtises » (plus il parle, plus il dit des bêtises), à « entre l’heure de midi » (à l’heure de midi), à
« je ne peux pas du docteur » (le docteur m’interdit), à
« il tire après son père » (il ressemble à son père), à « elle
est bien portante » (elle se porte bien), à « il s’est mis
dedans » (il s’est trompé), à « je n’ai rien besoin » (je
n’ai besoin de rien), à « cela m’étonne fort que » (je suis
bien étonné que), à « j’ai été quitte de ma montre » (j’ai
BONNES FEUILLES

perdu ma montre), à « il fait de son nez » (il se vante), à
« j’ai mal à mon pied » (j’ai mal au pied), à « la semaine
qui vient » (la semaine prochaine), à « n’être rien d’autre
que » (n’être autre chose que), à « nous sommes à quatre
à croire » (nous sommes quatre à croire), à « cette bière
est plus meilleure que » (cette bière est meilleure que), à
« prends garde de ne pas tomber » (prends garde de tomber), à « pressez-vous vite » (dépêchez-vous), à « regarde
hors de la fenêtre » (regarde par la fenêtre), à « sur le
peu de temps que » (pour le peu de temps que), à « il a eu
difficile à dire » (il a eu des difficultés à dire), à « sur base
des informations reçues » (sur la base des informations
reçues), à « vous en avez de l’honneur » (cela vous fait
honneur), à « assez capable pour » (assez capable de)…
[…]
Les chasseurs de belgicismes, à l’instar des grammairiens, aiment justifier les argumentations qu’ils développent en puisant le plus souvent leurs exemples dans
des œuvres littéraires classiques ou modernes. […] Mais
les écrivains ne sont pas, me semble-t-il, les détenteurs
de la vérité linguistique, et ce n’est pas parce que les plus
racés d’entre eux commettent des fautes ou ont recours
à des tournures bancales qu’il faut absolument leur faire
crédit. A contrario, ce n’est pas parce que certains accumulent des impropriétés dans leurs écrits qu’ils sont dépourvus de talent et doivent être dépréciés. Il ne faut pas
confondre littérature et dissertation. Ni, il va sans dire,
style et composition française.
L’auteur belge qui illustre le mieux ce dernier paradoxe est Georges Simenon. Ses romans sont un nid de
formulations maladroites, de belgicismes et de wallonismes, qui ont longtemps donné du grain à moudre aux
critiques et ont choqué les puristes, en Belgique comme
en France. J’en ai relevé des dizaines et des dizaines,
abstraction faite de ce que les experts appellent des statalismes comme « bibliothèque communale »  (bibliothèque municipale), « secrétaire communal » (secrétaire
de mairie) ou « école gardienne » (école maternelle), notamment dans Pedigree (1948), qui est, il est vrai, un roman autobiographique se déroulant à Liège […].
Des belgicismes et des flandricismes, voire des batavismes, il y en a aussi chez les meilleurs écrivains
belges de langue française nés en Flandre, et je pense
ici plus particulièrement à l’Anversois Max Elskamp et
au Gantois Jean Ray […] Mais n’est-ce pas précisément
à grâce à ces tournures, et à cause de leurs scories, que
Max Elskamp et Jean Ray sortent du commun des auteurs ? […] Si leur écriture était bien lisse, bien correcte,
bien conforme, bien grammaticale et bien syntaxique, il
y a belle lurette sans nul doute qu’ils n’intéresseraient
plus personne.

Hors série

31

EXTRAIT

di tionnaire amoureux

Dictionaire
amoureux
du théâtre

Christophe Barbier

32

Journaliste politique
depuis 1990 – au Point, à
Europe 1 puis à L’Express –,
Christophe Barbier dirige ce
dernier titre. Fondateur de
la Compagnie Yilderim puis
du Théâtre de l’Archicube,
troupe de l’Association des
anciens élèves de l’Ecole
normale supérieure de
la rue d’Ulm, il a mis en
scène et interprété une
soixantaine de pièces, et
en a écrit deux : La Guerre
de l’Elysée n’aura pas lieu
(Grasset, 2001) et Une
Histoire de la Comédie
Française (avec Muriel
Mayette, 2012)

BONNES FEUILLES

l’anagramme de Molière... J’aurais
dû être là le 17 février 1673 pour te
dissuader de jouer Argan dans Le
Cher Jean-Baptiste,
Malade imaginaire et te renvoyer à
Auteuil boire du lait et profiter du
Cette lettre n’est pas une lettre
repos au grand air.
comme les autres. Il s’agit de la derJ’aurais tant aimé partager avec
nière « entrée », de l’ultime « notule »
toi, également, les moments heuque je rédige pour mon Dictionnaire
reux de ta vie de troupe : l’inauamoureux du théâtre. Oui, devant un
guration du Jeu de paume des
tel travail, au pied de la montagne de
Mestayers, en 1643, avec son parsouvenirs qu’il m’était donné d’esvis pavé, l’aventure de la carriole
calader, je ne pouvais que commensur les routes de France, l’ac­cueil des
cer par « Molière », comme on pose
PLON
provinces, les succès à Nantes, Lyon,
une pierre angulaire, ou finir par lui,
Grenoble, Narbonne et bien sûr en
PARUTION:
comme on pose le toit d’une maiAvignon, où Nicolas Mignard te
OCTOBRE 2015
son. Cher Jean-Baptiste, on appelle
peint en César, et à Pézenas, quand
« Maison de Molière » le théâtre nale puissant Conti offre à ta troupe
tional, la Comédie-Française, mais tu
une première stabilité, un premier
es la maison de tous ceux qui aiment
confort, la création de La Jalousie du barbouille théâtre dans notre pays.
Cher Jean-Baptiste, je veux d’abord te de- lé, du Médecin volant, de L’Etourdi et du Dépit
mander par­
don. J’aurais aimé être là quand amoureux, tes premières pièces, en 1655 et un
l’Illustre-Théâtre, que tu fondes à 21 ans, le peu avant. J’aurais tant voulu être là quand tu
30 juin 1643, avec la famille Béjart, rencontre rencontres Corneille à Rouen, quand tu reviens
des problèmes financiers qui t’envoient goû- inco­gnito à Paris, en 1658, chercher un lieu et
ter la paille humide des cachots. J’aurais désiré un protecteur pour ce qui est, désormais, la plus
être là quand le prince de Conti, syphilitique célèbre des troupes « en campagne ». J’aurais
repentant, te chasse au nom de la religion. adoré être parmi les rieurs enthou­siastes qui
J’aurais voulu être là pour affronter Racine qui acclament, le 18 novembre 1659, la création des
te dépossède de son Alexandre après quelques Précieuses ridicules, ton premier succès parisien,
représentations, pour le donner à l’Hôtel de ou invité à la fête donnée par Fouquet à VauxBourgogne, puis te vole la Du Parc, sa maîtresse le-Vicomte, le 17 août 1661, agrémentée de tes
; être là aussi pour défier Lully dont l’emprise Fâcheux, ou encore au milieu des courtisans
s’accroît sur les spectacles français, pour gros- qui jouissent des Plaisirs de l’Ile enchantée et
sir le rang de tes partisans dans la que­relle de de ta Princesse d’Elide, en 1664, ou à Chambord
L’Ecole des femmes – dans la bataille du Tartuffe pour la création de Monsieur de Pourceaugnac,
–, dans la polémique autour de Dom Juan, dans le 6 octobre 1669, puis celle du Bourgeois gentilla riposte au Boulanger de Chalussay, auteur du homme, le 13 octobre 1670.
pamphlet Elomire hypocondre, car Elomire est
Molière (1622-1673)

Hors série

Présentation et dédicace chez Filigranes
Des salons du Louvre aux salles de Fontainebleau, des jardins de Versailles à ta vraie demeure, ce Théâtre du PalaisRoyal où tu joues durant treize années, que ne donnerais-je
pour te suivre et retracer enfin ta vraie vie, noter tes vraies
paroles, recenser tes actes et tes écrits, raconter comment tu
inventes tes textes, comment tu les répètes, comment tu parviens à préserver les faveurs du roi tout en attaquant les faux
dévots, les vrais fâcheux, les médecins, les avares, les hypocrites,
les flatteurs, les petits marquis et les grands escrocs. J’aurais
aimé être journa­liste à ta suite, afin de laisser aux générations
futures un autre témoignage que le scrupuleux mais peu détaillé registre du fidèle La Grange, ou la reconstituée, posthume
et infidèle Vie de Monsieur de Molière –, de Jean-Léonor de
Grimarest.
Tu nais au tout début de l’année 1622 – Corneille a déjà 16
ans –, mais l’on ne connaît que la date de ton baptême, le 15
janvier. Ta mère meurt quand tu as 10 ans, ton père mène une
remarquable et attentive carrière de tapissier, qui le conduit
à obtenir la charge de cette spécialité auprès du roi - rôle dont
tu t’acquitteras à ton tour avec zèle, assistant assidûment aux
Levers de Sa Majesté. Pourtant, à 21 ans, la passion de la scène
t’emporte dans l’aventure de l’Illustre-Théâtre, installé rive
gauche puis rive droite, quand le Théâtre du Marais rouvre
après un incendie et prive ta troupe de public. Las ! Engager
un danseur et des musiciens, embellir une salle et soigner la
munificence des costumes et des décors, voilà qui mène l’Illustre-Théâtre à la faillite, le jeune homme qui fait office de
respon­sable à la prison, et la troupe, enfin, à l’exil pour fuir ses
créanciers...
Au passage, à défaut de te faire un nom, tu t’es forgé un
pseudonyme : Molière. La première trace que nous en connaissons est le contrat d’engagement d’un dan­seur professionnel,
ainsi paraphé le 28 juin 1644. Est-ce une référence à un lieu-dit
fréquenté en tournée ? Une concession à la mode des noms
végétaux qui, de Floridor à Monfleury, égaient les scènes et
gagnent une recrue sup­plémentaire avec ce Mot-lierre ? Est-ce
un hommage à quelque personnage croisé ? Jamais Molière ne
dira à qui­conque pourquoi il s’appelle Molière – ni à La Grange
qu’il honore de sa confiance, ni à Madeleine Béjart qu’il aime
si longtemps, ni à Armande Béjart qu’il épouse, ni au roi qu’il
respecte, ni à La Fontaine qu’il admire... Peut-être n’est-ce là
qu’un pseudonyme dû au hasard, sur lequel Poquelin édifie un
mystère qui devient un mythe ? Les psys peuvent aujourd’hui
s’en régaler, qui y voient « loi-mère » (la mort de sa maman,
alors qu’il n’est qu’un enfant, et l’acharnement des médecins le
traumatisent), ou « Moi l’ère » (le génie de l’homme pressent
qu’il va marquer la civilisation et qu’on appellera un jour le
fran­çais « la langue de Molière »), ou « Mol hier » (l’auteur est
un révolutionnaire...).
Les douze années de voyage de l’ex-Illustre-Théâtre ne sont
pas seulement des années de formation, où le jeune homme
happé par la vocation théâtrale, et par le corps flamboyant de la
rousse Madeleine, perfectionne son art de la diction tragique,
de l’agilité comique et de l’écriture pour la scène. Elles correspondent aussi à l’émergence d’un chef. À Paris, l’ascendant de
Molière, par son entrain et par sa capacité atavique à mener une
entreprise, a fait de lui un animateur éminent de la troupe des
Béjart : Dufresne dirige, Poquelin organise, on vient voir « la »

BONNES FEUILLES

Béjart. En province, c’est, dès 1650, la troupe de Molière qui se
pro­duit – même si Madeleine demeure la tête d’affiche.
Fils de tapissier, tu veilles à la munificence des décors et des
costumes, et à leur éclairage, conscient que le public vient voir
un moment de faste et veut en avoir plein les yeux autant que
plein les oreilles. Loin de la roulotte miséreuse mais gaie qui
cahote dans le mythe, tu fais de la troupe un convoi confortable, si ce n’est aisé, envoies les décors et les coffres par bateau
sur le Rhône, tandis que tu gagnes en diligence les villes et les
châteaux qui vous réclament. Tu complètes ton équipe en engageant à Lyon une comédienne aux amours bientôt fameuses,
la Du Parc, dont les charmes sont une publicité perfor­mante et
une diplomatie précieuse. Le retour à Paris n’est donc pas un
hasard ou une décision, il est le résultat d’une véritable stratégie, conclue par un séjour à Rouen, où tu rencontres Pierre et
Thomas Corneille et d’où tu effectues plusieurs voyages dans la
capitale. Rouen est le camp de base de ton ascension.
Deux projets sont en balance : celui de Madeleine Béjart,
soutenue par Pierre Corneille, consiste à installer la troupe de
Molière dans le Théâtre du Marais, inutilisé par ses habituels
locataires, en difficulté financière – la fusion des deux équipes
est envisagée, prémonitoire de ce qui adviendra après la mort
de Molière. Toi, tu n’as qu’une ambition : approcher le roi,
jouer devant et pour lui. Tu séduis en ce but Monsieur, frère
du monarque, qui cherche à enluminer son train de vie. La
troupe de Molière n’est pas achetée après des succès dans la
ville : elle s’installe dans la capitale comme troupe de Monsieur,
comme l’un des ornements de sa grandeur. C’est un évé­
nement parisien, car une troisième troupe officielle, en langue
française, après l’Hôtel de Bourgogne et le Marais, est un bond
en avant culturel, mais aussi un séisme « éco­nomique » – quel
public la fera vivre ? – et un moment politique.
La première représentation devant Louis XIV, le 24 octobre 1658 au Louvre, dans la salle des Gardes, résume Molière :
le Nicomède de Corneille ennuie, le Docteur amoureux, né de
ta propre plume, réjouit – mieux, reçoit une ovation en cette
ville dont les puissants n’osent plus rire simplement, comme le
fait le peuple, comme le font les provinces. Tu es d’ores et déjà
l’homme du divertisse­ment, de la joie, des comédies enlevées
par une écriture de plain-pied et par un jeu pétri d’inventions.
Tout au long des quinze années qu’il te reste à vivre, tu vas
devoir te battre pour t’arracher au seul burlesque et, conscient
que tu n’es bon tragédien ni à la plume ni sur la scène, inventer ces comédies profondes qui font, depuis, ta gran­deur.
« L’étrange métier de faire rire les honnêtes gens », c’est de les
distraire en les édifiant, c’est de les faire pen­ser autant que les
amuser : ils viennent au théâtre pour oublier et la ville et le
monde, mais le théâtre, derrière ses grimaces, leur parle de la
ville et du monde.

Il y avait le Larousse pour tout le reste ; pour le
théâtre, il y a désormais le Barbier,
destiné à tous ceux à qui les trois coups font
battre le cœur.
Jacques De Decker

Hors série

33

EXTRAIT

di tionnaire amoureux

Dictionaire
amoureux
de Jésus

Jean-Christian Petitfils
Le long passage de Jean sur
la dernière fête de Soukkot,
la fête des Tentes ou des
Ce que je trouve fascinant
Tabernacles (chapitre 7 et
dans l’Évangile de Jean,
début du 8) est très vivant.
c’est la précision historique
Le
spectacle
devait
des
événements
relatés,
être
à
la
fois
émouvant
cette façon unique qu’il a
et impressionnant. Nous
de replacer les paroles de
PLON
sommes en octobre 32.
Jésus dans leur contexte, de
Les collines alentour sont
rendre compte d’un ton qui
PARUTION:
couvertes d’édifices feuillus
OCTOBRE 2015
sonne remarquablement juste
décorés de rubans de couleur,
au regard de ce que nous
de
fleurs
ou
de pampres de vigne. Les
connaissons du judaïsme du temps, des
controverses échangées avec les scribes pèlerins, femmes et enfants inclus,
et les notables juifs, sans omettre brandissent d’une main des palmes
leurs dispositions intérieures. Cela enrubannées, attachées avec des brins
s’explique naturellement par le fait de myrte et de saule de rivière, et
que l’auteur du quatrième Évangile est de l’autre un cédrat. Ils chantent et
un témoin oculaire, alors que les trois dansent, emplis d’allégresse, agitant
autres Évangiles canoniques (hormis leur bouquet représentant les « quatre
les passages de Matthieu que l’on espèces » vers les quatre points
peut attribuer à l’apôtre) proviennent cardinaux en rendant grâce au Toutd’auteurs qui n’ont pas connu Jésus. Puissant. La fête dure huit jours, durant
Je pense que le disciple bien-aimé lesquels les prêtres font la procession
a dû très vite prendre en notes ses autour de l’autel des sacrifices, garni de
paroles stupéfiantes, ses discussions branches de saule, ajoutant chaque jour
houleuses avec les pharisiens et les un tour supplémentaire.
Jésus est recherché, mais personne
sadducéens : elles lui serviront plus
tard à en reconstituer les fragments ne sait où il est, ni même s’il va venir.
les plus importants dans son texte La foule s’interroge à voix basse sur
incomparable. Les ruptures de ton, son identité. Il a beau être absent, tout
les discordances montrent qu’il n’a Jérusalem ne parle que de lui ! Est-ce
pas inventé ni établi un discours bien un authentique sage ou un charlatan,
lisse à la manière des historiens grecs. un faux prophète proscrit par la Loi ?
Soukkot, an 32

34

Parfait connaisseur de la
France de l’Ancien Régime,
Jean-Christian Petitfils a
publié successivement
chez Perrin, entre 2002 et
2014, la biographie des
quatre derniers bourbons
de l’ancienne monarchie,
dont tout récemment, un
Louis XV reconnu comme
exceptionnel. Son Louis XIV,
paru en 1995, grand prix de
l’Académie française, a été
maintes fois réédité sous
diverses formes.

BONNES FEUILLES

Hors série

Présentation et dédicace chez Filigranes

Et chacun redoute d’avoir à témoigner à son sujet
auprès des autorités religieuses.
Ce n’est que quatre jours après le début de la
fête qu’il apparaît. Il vient du nord de la Galilée,
sans doute d’une des hauteurs du mont Hermon,
où, à trois de ses apôtres, Pierre et les deux fils de
Zébédée, il s’est si mystérieusement manifesté sous
forme d’un corps glorieux, rayonnant de lumière –
ce qu’on appelle la Transfiguration, annonce à la fois
de sa Passion et de sa Résurrection. Le voici donc au
Temple, où il reprend son enseignement au vu et
au su de tous. À la différence des autres rabbis qui
restent assis, lui, tel un prophète, se tient debout. Le
ton monte chez les pharisiens qui lui reprochent de
parler dans le lieu le plus sacré, alors qu’il n’est ni
scribe ni docteur et qu’il n’a été formé par aucune
école. Jésus leur répond en se référant à Dieu son
Père : c’est Lui et Lui seul qui est la source de sa
parole ! « Mon enseignement n’est pas le mien ; il
est de Celui qui m’a envoyé… Celui qui parle de
lui-même cherche sa propre gloire, mais celui qui
cherche la gloire de Celui qui l’a envoyé, celui-là est
vrai, et il n’y a pas d’injustice en lui. Moïse ne vous
a-t-il pas donné la Loi ? Et aucun d’entre vous ne
la pratique. » Puis, brusquement, devant l’hostilité
menaçante de ses adversaires, leurs regards chargés
de haine, il leur lance : « Pourquoi cherchez-vous à
me tuer ? » La réponse fuse : « Tu as un démon. Qui
cherche à te tuer ? » (7, 16-21).
Mais Jésus, qui connaît l’obscurcissement de leur
cœur et l’étroitesse de leur esprit, ne leur fait pas
confiance. Alors qu’ils pratiquent la circoncision
le jour du sabbat, ce qui est parfaitement légitime
puisqu’il s’agit, selon la religion juive, d’un signe
de Salut, ne s’irritent-ils pas contre lui parce qu’il
a rendu la santé à un homme « tout entier » un
même jour de sabbat ? Allusion à la guérison du
paralytique de Bethesda quelques mois plus tôt.
« J’ai fait une seule œuvre et tous vous vous
étonnez. […] Cessez de juger sur les apparences,
mais jugez selon la justice » (7, 21-24).
Des gens s’indignent : « N’est-ce point celui qu’on
cherche à tuer ? Le voilà qui parle ouvertement et on
ne lui dit rien ! Est-ce que les chefs de notre religion
l’auraient reconnu pour le Christ ? Mais lui, nous
savons d’où il est, tandis que le Christ, quand il doit
venir, personne ne connaîtra d’où il est. » Selon
la doctrine juive, en effet, l’envoyé de Dieu devait
BONNES FEUILLES

être totalement inconnu, « s’ignorant lui-même »,
dira saint Justin, jusqu’à ce qu’il reçoive l’onction
du prophète Elie. Jésus leur réplique : « Vous me
connaissez et vous savez d’où je suis [sous-entendu
de Galilée] ! Et ce n’est pas de moi-même que je
suis venu ; mais il est véridique Celui qui m’a
envoyé, et vous, vous ne le connaissez pas. Moi, je
le connais, parce que je viens d’auprès de Lui, et que
c’est Lui qui m’a envoyé » (7, 28-29). Jésus se garde
d’affirmer ouvertement qu’il est le Messie, l’Oint
de Dieu, pour ne pas se laisser enfermer dans cette
désignation à connotation insurrectionnelle, mais
il le laisse entendre par le mystère qu’il entretient
autour de sa personne. Oui, il est l’Envoyé du Père
et sa mission est de le révéler !
Jusque dans leurs turbulences, ces échanges
semblent pris sur le vif. Je ne doute guère que Jean,
présent au Temple pour la fête de Soukkot, ne les
ait saisis au vol. Il note la volonté manifeste des
pharisiens de le faire appréhender par la police du
Temple. Ainsi s’esquisse le rapprochement entre
les deux partis jusque-là hostiles, les sadducéens,
soutiens des grands prêtres, et les pharisiens, qui
conduira à la Passion. On comprend leurs arguments.
Comment ne pas sanctionner cet illuminé qui se
prétend l’envoyé du Tout-Puissant et qui trouble le
peuple ? Il faut vite le faire taire.
Jésus sait que son arrestation est inéluctable.
« Pour peu de temps encore, lance-t-il, je suis avec
vous, et je m’en vais vers Celui qui m’a envoyé.
Vous me chercherez et vous ne me trouverez
pas… » (7, 36). N’entendant rien à ces paroles
sibyllines, ses auditeurs se demandent s’il ne va pas
aller prêcher chez les juifs grecs de la diaspora. C’est
un des traits de l’écriture johannique d’insister sur
l’incompréhension suscitée par les paroles de Jésus.
N’y voyons pas qu’une tournure de style. Jésus
déconcerte. En ce temps-là comme dans le nôtre.
Voici qu’arrive le dernier jour de la fête, celui
du rite de l’eau purificatrice. Deux prêtres en habit
de cérémonie, leur shophar en corne de bélier à la
main – ces instruments qui, selon la tradition, ont
eu raison des murailles de Jéricho –, conduisent en
procession la foule par la porte de Nicanor jusqu’à
la piscine de Siloé, le lieu du « puisage » ou du
« salut » au pied de l’ancienne colline de Sion. Au
retour, l’un d’eux monte à l’autel des sacrifices et
brandit une carafe d’or emplie d’eau et une autre
Hors série

35

Embarquez-vous pour des voyages
passionnants… avec la collection
des Dictionnaires amoureux

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de vin, avant de les déverser sur l’autel. Soixantedix-sept taureaux sont alors immolés au nom des
soixante-dix- sept nations de la terre.
Ce rituel de la libation est fort ancien. Il n’était
pas seulement destiné à obtenir la pluie pour les
semaines d’automne, il avait pris une dimension
spirituelle très forte autour de la symbolique de l’eau.
Ezéchiel l’avait annoncé dans sa vision prophétique :
l’eau coulerait du Temple eschatologique comme un
torrent vivifiant fertilisant la terre d’Israël.
Or c’est dans ce contexte que Jésus, toujours
debout, en prophète, crie à la foule : « Si quelqu’un a
soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive ! Celui qui croit
en moi, comme dit l’Écriture, de son sein couleront
des fleuves d’eau vive. » C’est encore une affirmation
messianique. Les juifs savaient qu’au Jour du Messie
surgiraient des sources vives qui féconderaient
jusqu’au désert… Déjà, après l’épreuve endurée
par les anciens Hébreux, le Seigneur, selon le
Deutéronome, avait fait « jaillir l’eau d’un rocher
de granit ». L’attente de cet accomplissement était
au cœur de la liturgie du Temple. Ainsi le chante le
Psaume 42 :
Comme une biche se tourne
Vers les cours d’eau,
Ainsi, mon âme se tourne
Vers toi, mon Dieu.
J’ai soif de Dieu
Du Dieu vivant…
Pour Jean, prêtre de Jérusalem qui a longuement
médité les textes sacrés, Jésus se définit comme la
source féconde, le rocher du désert d’où s’écoule
l’eau bénéfique. Il annonce ainsi la descente future
de l’Esprit, cet Esprit que Jean le Baptiste avait
annoncé en son temps, mais qui n’était pas encore
venu, « parce que Jésus n’avait pas encore été
glorifié ». C’est cette eau-là qu’il avait déjà promise
à la Samaritaine.
De nouveau, les discussions reprennent. « C’est
vraiment le Prophète ! », s’exclament les uns. « C’est
le Christ ! », renchérissent d’autres. Mais certains,
sachant que Jésus est originaire de la tétrarchie
d’Hérode Antipas, objectent : « Est-ce bien de
Galilée que le Messie doit venir ? L’Ecriture n’a-telle pas dit que c’est de la descendance de David et de
Bethléem, le village de David, que doit venir l’Oint
BONNES FEUILLES

du Seigneur ? » Jean, bien sûr, fait un clin d’œil à ses
lecteurs qui savent que le fils de Marie appartient à
la lignée davidique et est né à Bethléem…
Personne, en tout cas, n’ose porter la main sur lui.
Les gardes du Temple eux-mêmes sont subjugués
par ses paroles. Comme ils reviennent vers les chefs
des prêtres et les pharisiens, ceux-ci s’étonnent :
« Pourquoi ne l’avez-vous pas amené ? » Ils
répondent : « Jamais homme n’a parlé comme parle
cet homme ! » Colère des pharisiens : « Vous seriezvous laissé égarer, vous aussi ? Parmi les chefs,
en est-il un seul qui ait cru en lui ? Ou parmi les
pharisiens ? Mais cette racaille qui ne connaît pas la
Loi, ce sont des maudits » (7, 45-49). Propos bien en
phase avec la littérature juive de l’époque : la Loi est
une science à réserver aux savants ; il ne revient pas
aux gens de rien de la discuter. L’idée est toujours
qu’il faut se débarras- ser d’une manière ou d’une
autre de ce trublion. Seul Nicodème, devenu secret
disciple de Jésus, n’est pas d’accord.
La fête de Soukkot s’achève le soir même par le
rite vespéral des lumières. C’est le moment que le
peuple en grand nombre se dirige vers le parvis des
Femmes. Munis de récipients d’huile et de mèches
faites de vieux vêtements de prêtres, quatre jeunes
gens grimpent à des échelles et allument les quatre
immenses chandeliers qui s’y trouvent. Aussitôt, la
foule se met à danser et à chanter, des flambeaux à la
main. Les cours des maisons s’illuminent. Installés
sur les quinze marches menant du parvis des
Hommes à celui des Femmes, des lévites jouent de
la harpe, de la lyre, de la trompette et des cymbales.
C’est le jour du Messie, celui où l’invité symbolique
est le roi David qu’on loue en chantant la grande
louange d’Israël : Oshianna (un cri d’imploration –
« Seigneur, sauve-nous », devenu au fil du temps
une exclamation de joie : notre Hosanna) ! Le
spectacle est impressionnant.
Jésus se tient au milieu de la foule. Tandis que le
par- vis des Femmes resplendit de lumière et que dans
toute la ville scintillent des milliers de lumignons, il
proclame d’une voix forte : « Moi, je suis la lumière
du monde ! Celui qui me suit ne marchera pas dans
les ténèbres, mais il aura la lumière de vie » (8, 12).

Hors série

37

EXTRAIT
r l’exil
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s
n
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o
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Un gr
ction
et la reconstru
– Aurore

Tous nos noms
Dinaw Mengestu

© Julien Chatelin

Isaac

38

Né à Addis-Abeba en
1978, avant d’émigrer aux
États-Unis avec sa famille
l’année suivante, Dinaw
Mengestu est l’auteur de
deux romans (Albin Michel)
salués par la presse et les
lecteurs : Les belles choses
que porte le ciel (2007,
Prix du Premier Roman
étranger, sélection des 20
meilleurs livres de l’année
de LIRE) et Ce qu’on peut
lire dans l’air (2011, Prix
Mahogany). Distingué en
2007 par la National Book
Foundation comme l’un
des cinq meilleurs jeunes
auteurs américains, puis
en 2010 par le New Yorker
comme un des vingt meilleurs écrivains américains
de moins de 40 ans, Dinaw
Mengestu a été en 2012 un
des lauréats des « genius
grants » attribués chaque
année par la prestigieuse
MacArthur Foundation.

BONNES FEUILLES

Comme moi, elle n’appartenait
à personne et nul ne pouvait la
La première fois que nous nous
revendiquer. J’y passai mes presommes rencontrés à l’université,
mières semaines à essayer d’imiIsaac et moi, nous faisions comme
ter les bandes de jeunes de mon
si le campus et les rues de la capiâge qui traînaient aux abords de
tale nous étaient aussi familiers que
l’université et dans les cafés et les
les chemins de terre des villages où
bars alen­
tour. À l’époque, nous
nous avions grandi et où nous vivoulions tous devenir des révo­
vions encore quelques mois plus tôt.
lutionnaires. Sur le campus et dans
Lui et moi n’avions pourtant jamais
les quartiers pauvres où nous haALBIN MICHEL
mis les pieds dans une grande ville,
bitions, Isaac et moi, il y avait des
et nous ignorions donc ce que c’était
dizaines de Lumumba, Marley,
SEPTEMBRE 2015
que d’évoluer dans une telle proMalcolm,
Césaire,
Kenyatta,
miscuité avec une multitude de gens
Senghor et Sélassié, qui, chaque
dont les visages, et encore plus les noms, nous matin, mettaient le chapeau noir et la tenue
resteraient à jamais étrangers. À l’époque, la kaki de leurs héros. Faute de pouvoir me mecapitale était en plein développement : popu- surer à eux, je me laissais pousser quelques
lation, afflux de capitaux, voitures neuves et malheu­
reux poils au menton. Je portais
bâtiments encore plus neufs, pour la plupart constamment un pan­talon kaki acheté d’occaconstruits à la va-vite après l’Indépendance, sion dont je ne me suis jamais séparé, même
sous le coup d’une frénésie dopée par les pro- quand il eut des trous aux genoux. Je ten­tais de
messes extatiques d’un rêve socialiste panafri- me voir sous les traits d’un révolutionnaire en
cain qui, près de dix ans plus tard, était tou- devenir alors que j’avais mis le cap sur la capijours sur le point de se concrétiser – et qui, à tale avec d’autres ambitions. Dix ans plus tôt,
en croire le président et la radio, allait même un journal, déjà vieux d’une semaine lorsqu’il
se matériali­ser d’un jour à l’autre. Quand nous était arrivé dans mon vil­lage, m’avait appris
sommes arrivés, Isaac et moi, un grand nombre que l’université avait accueilli un important
de ces constructions, négligées ou carrément congrès d’écrivains et d’intellectuels africains.
délaissées, montraient déjà des signes de décré- Cet événement avait donné forme à mes rêves
pitude, mais l’espoir de lendemains meilleurs d’adoles­cent, qui s’étaient jusqu’alors limités à
avait la vie dure et nous étions là, comme tout l’idée de départ. À partir de là, j’avais su ce que
le monde, pour en réclamer notre part.
je voulais devenir : un écrivain célèbre, entouré
Dans le bus qui m’emmenait à la capitale, d’hommes animés d’aspira­tions similaires, au
je décidai de renoncer à tous les noms que cœur de ce qui était forcément la plus grande
mes parents m’avaient donnés. J’avais presque métropole du continent.
vingt-cinq ans, mais j’étais bien plus jeune que
J’arrivai mal préparé dans la capitale. Ayant
ça à tous points de vue. Je me défis de ces noms lu les mêmes romans victoriens une douzaine
quand notre véhicule franchit la frontière de de fois, je présumais que c’était ainsi que l’anl’Ouganda. On approchait du lac Victoria ; je glais se parlait. Je disais « sir » à tout bout de
savais que Kampala était proche, mais j’avais champ. Personne, parmi les gens que je rendéjà décidé d’y penser uniquement comme contrais, ne me prenait pour un révolutionétant « la capitale ». Kampala était trop étriqué naire et je n’avais pas le courage d’affirmer
pour ce que j’imaginais. Si la ville faisait bien haut et fort que je voulais écrire. Jusqu’à ma
partie de l’Ouganda, la capitale, tant qu’elle rencontre avec Isaac, je ne m’étais pas fait un
n’avait pas de nom, n’avait aucune allégeance. seul ami. Devant mes longues jambes de héron
Hors série

et mon visage émacié, ce dernier décréta que je ressemblais
plus à un professeur qu’à un combattant de la liberté, et c’est
d’ailleurs le premier surnom qu’il me donna : Professeur, ou
bien le Professeur. Ce ne serait pas le dernier.
« Et toi, comment tu t’appelles ? » lui demandai-je, pensant
qu’il avait, comme des tas de gens, un autre nom, plus marquant, sous lequel il avait envie d’être connu.
H était plus petit que moi, et pourtant plus costaud, ses
bras très musclés avec des veines semblables à des cica­trices.
Malgré sa charpente de soldat, il n’en avait ni le visage ni le
comportement, et il souriait et riait trop sou­vent pour que je
l’imagine blesser qui que ce soit.
« Pour le moment, c’est Isaac », me répondit-il.
« Isaac » était le nom que ses parents lui avaient donné et le
seul qu’il voulut porter tant qu’on n’eut pas à fuir la capitale.
Ces derniers étaient morts dans les ultimes com­bats qui avaient
précédé l’Indépendance et « Isaac » était l’héritage qu’ils lui
avaient laissé. Quand ses rêves révolu­tionnaires s’écroulèrent
et qu’il dut choisir entre partir et rester, ce nom fut le dernier
et le plus précieux de tous les cadeaux qu’il me fit.
Dès le début, ce fut plus difficile pour Isaac que pour moi.
L’Ouganda n’était pas ma patrie, je le compris plus tard, et ne
devait jamais le devenir, en dépit de ce que j’avais imaginé.
Pour Isaac, il en allait autrement. C’était son pays et Kampala
en était le cœur. Il venait d’une famille du Nord, d’une tribu
comptant des individus de grande taille à la peau très foncée,
une de ces tribus dont un professeur de Cambridge avait décrété qu’elles étaient plus belliqueuses que leurs cousines du
Sud, plus chétives. Si les Britanniques étaient restés, Isaac s’en
serait bien sorti. Enfant, il s’était révélé suffisamment intelligent pour qu’on évoque la possibilité de l’envoyer poursuivre
ses études dans un établissement privé de Londres, au titre de
pupille de la nation. Or, quand l’expérience coloniale avait pris
fin, au terme de ce qui ressembla à un inter­minable et sanglant après-midi, bon nombre de jeunes à son image s’étaient
retrouvés orphelins une seconde fois. Isaac ne m’avait précédé que de quelques semaines dans la capitale mais, fort des
rumeurs et des histoires qu’il avait entendues, il présumait
pouvoir s’y faire facilement une place, puis s’élever au sein
du cercle dans lequel il se serait intégré. Au moment de notre
rencontre, sa pauvreté et le fait qu’il ne connaissait absolument personne consti­tuaient, c’était clair, sa principale source
de frustration; cependant, j’ai dans l’idée qu’il avait d’autres
motifs de colère et de déchirement dont il n’avait pas encore
pris conscience.
Isaac et moi sommes devenus amis à la manière de deux
chiens errants, en quête de nourriture et de compagnie, qui
empruntent tous les jours le même chemin. On logeait dans
les quartiers est de la ville, dans la zone des collines, difficile
d’accès et sujette à de fréquentes coulées de boue. Lui chez
des amis de cousins qui acceptaient de le laisser dormir par
terre dans leur salon, moi au fond d’un magasin de tissus
qui, le week-end, se transformait en bar improvisé pour le
propriétaire et ses copains. Les vendredis et samedis soir, ils
me demandaient de ne pas rentrer avant deux ou trois heures
du matin pour pouvoir profiter de mon lit de camp avec des
jeunes filles du quar­tier. J’errais alors, sans un sou en poche,
au hasard d’un dédale de venelles truffées d’ornières qui

BONNES FEUILLES

serpentaient en douceur sur le flanc d’une colline, au sommet
de laquelle se trouvait l’une des nouvelles routes goudronnées
de la ville. De là, on voyait notre bidonville s’enfoncer dans
une vallée autrefois luxuriante, d’anciens pâtu­rages qu’une
immigration massive vers la capitale avait transformés en un
agglomérat de toits de tôle et de fils électriques bordé de fosses
peu profondes débordantes d’ordures et d’excréments. Avant
d’avoir l’occasion de lui parler, c’est dans ce coin-là que j’avais
aperçu Isaac à deux reprises, campé au bord de la route, les
yeux rivés sur le ballet incessant des voitures et non sur la
ville à ses pieds, comme s’il allait se jeter sous les roues d’un
véhicule. Nous nous étions salués d’un petit signe de tête. Ni
lui ni moi n’aurions pu en faire plus sans susciter l’inquiétude
de l’autre, et si je ne l’avais pas revu à l’université par la suite,
nous aurions peut-être passé des années à échanger de petits
signes de tête, depuis le bas-côté. On essayait tous les deux de
se fondre dans le moule en se rapprochant – mais pas trop –
d’un groupe d’étudiants. C’était la deuxième semaine d’août
et, avec le début de la nouvelle année scolaire, les étudiants
monopolisaient chaque centimètre carré de la pelouse centrale,
laquelle était entourée de palmiers gigantesques qui donnaient
au campus une splendeur tropicale bien supérieure à la réalité.
Quand je le vis, je devinai que sa présence ne devait rien à
une éventuelle inscription à l’université, mais qu’il avait lui
aussi la conviction que c’était la place qui lui revenait au sein
de la nouvelle et brillante génération qui s’annonçait. Comme
moi, il disait à tout le monde, aux gens qu’il connaissait ainsi
qu’à ceux qu’il rencontrait en passant, qu’il était étudiant et,
à l’époque, nous étions tous les deux persuadés qu’un jour ou
l’autre ce serait vrai.
C’est sur cette base qu’Isaac m’aborda : nous étions deux
menteurs, deux imposteurs mal équipés pour jouer le rôle que
nous nous étions choisi. On s’était joints à un groupe qui se
pressait autour d’une table installée au centre de la pelouse, où
un jeune arborant une belle coif­fure afro avec des dreadlocks
joliment torsadées égre­
nait une liste de revendications. Si
Isaac et moi ne nous étions pas trouvés là au même moment,
peut-être ce jeune homme qui militait pour de meilleurs enseignants, des frais d’inscription plus modiques et plus de liberté pour les étudiants nous aurait-il touchés, mais comme
on se repéra d’emblée, il nous fut impossible de prendre part à
ce rassemblement. Dès l’instant où nos regards se croisèrent,
on ne vit plus que le visage vaguement familier, voire hostile,
de l’autre. Seuls deux individus qui se rencontrent par hasard,
après avoir tellement erré dans le désert qu’ils en sont venus
à croire que le monde est inhabité, pourraient peut-être comprendre les sen­timents qui nous animaient. Dans l’univers des
bidon­villes, nous signifiions peu de chose l’un pour l’autre.
Ici, tout.Isaac attendit la fin du discours. De brefs applaudissements soulignèrent les derniers mots : « L’université, elle est
à nous. » À l’époque, tout était censé nous appartenir. La ville,
le pays, l’Afrique – tout était à prendre et, dans ce domaine du
moins, notre façon d’envisager l’avenir n’avait rien à envier à
celle des Britanniques avant nous. Nombre de jeunes étudiants
le prouveraient par la suite en se gavant des richesses de leur
nation.

Hors série

39

EXTRAIT

Resources inhumaines
Frédéric Viguier

s l’océan
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le
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U
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de cette rentr
– Aurélie

© Roberto Frankenberg

1

40

Frédéric Viguier est auteur
et metteur en scène de
théâtre. Ressources inhumaines est son premier
roman.


« La vie d’un hypermarché
bat au rythme de l’humanité manipulée. Et cela fait
vingt ans qu’elle participe
à cette manipulation. »
Une description saisissante
des coulisses d’un hypermarché, véritable machine à
broyer : individus manipulés devenant manipulateurs
à leur tour, course à l’ascension sociale, misère d’une
existence faite de vide et de
rapports humains pervers...
Un roman tout en tension,
glaçant, d’une grande
justesse de ton.

BONNES FEUILLES

Elle attendait, elle n’exigeait
rien du destin, elle lais­sait glisser
Elle est devenue chef du secteur
les heures, elle ne participait pas,
textile, dans une grande surface comelle était là, peu influente, jamais
merciale, parce qu’elle le mérite.
déterminante, et sans rancune.
Dans le jargon professionnel, on
Elle avait peu de soutien, elle
appelle « hyper­marchés » des magan’en cherchait pas, elle s’éloignait
sins qui proposent sur des surfaces de
gentiment.
plus de cinq mille mètres carrés une
Elle était en dedans, flamme à
offre en libre-service de produits alicouvert, isolée, comme décousue
mentaires et non alimentaires.
du monde, un lambeau de vie, qui
L’hypermarché, dans lequel elle
pend, qui se laisse valdinguer, qui
ALBIN MICHEL
travaille, est situé stratégiquement
se laisse faire, qui attend.
en bordure d’une grande route tou­
Elle était en parallèle, attentive,
PARUTION:
ristique. Son enseigne est visible de
mais
pas impliquée.
SEPTEMBRE 2015
loin. La nuit, elle éclaire de rouge le
Mais elle devait trouver un
bitume, et le jour elle barre l’horizon
stage, elle avait un enga­
gement,
comme un écran de cinéma qui n’aurait rien et c’était bien la première fois de son existence
à montrer d’autre qu’un titre sans générique, que l’on attendait quelque chose d’elle.
sans humanité, sans personne malgré la foule.
Même ses parents ne lui demandaient rien,
L’organisation dans un hypermarché est ils sem­blaient se satisfaire de ce qu’elle était.
très simple : il y a un directeur, qui parle essen- Leur attention discrète n’avait pas éveillé chez
tiellement avec ses chefs de secteur et très peu elle le besoin de plaire, le goût de se surpasavec les responsables de rayon. Et puis, il y a les ser. Pour se surpasser, il aurait fallu qu’elle
chefs de secteur qui parlent avec leurs respon- connaisse sa vraie valeur, mais c’était une
sables de rayon, et très peu avec les employés ques­tion sans réponse, ou plutôt, la question
du libre-service. Et puis, il y a les responsables n’avait jamais existé, et c’était peut-être là son
de rayon qui parlent avec leurs employés du vrai malheur : qu’elle ne suscite pas de queslibre-service, et très peu avec les stagiaires. Et tionnement.
puis, il y a les employés du libre-service qui
Si elle avait été ambitieuse, pour elleparlent avec les stagiaires, et les stagiaires qui même, elle aurait peut-être éprouvé le besoin
parlent entre eux.
de se mettre au monde, pour tout recommenElle a été recrutée, il y a vingt ans, comme cer. Oublier l’ennui, qui ne l’en­nuyait pas, et
stagiaire. À l’époque, elle préparait un brevet s’extirper de soi, s’expulser, comme un accoude technicien supérieur (le fameux BTS). Selon chement, sortir de ses propres entrailles, en
la formule consacrée il lui fallait « dégotter » un finir avec cette torpeur qui gelait son âme, et
stage. La rapidité pour trou­ver l’entreprise, qui faire naître de ces décombres une autre qu’elle,
l’accueillerait lors de cette première expérience celle qu’elle était.
professionnelle, serait un indice à destina­tion
Mais elle n’était pas ambitieuse, elle s’adde ses formateurs pour juger le niveau de sa mettait et continuait d’attendre, sans rien démoti­vation et de son dynamisme.
sirer. Sa chance, c’est qu’elle avait usé l’ennui.
Elle avait vingt-deux ans, et aucune pasElle avait maintenant le temps de penser.
sion.
Elle s’était même posé la question de savoir
Elle n’avait pas de regrets, pas d’amertume, si cela était normal, de n’avoir envie de rien.
aucun enthousiasme, peu d’envies et rarement Elle s’inquiéta et lut quelques livres pour réde grands éclats de sourire.
pondre à la question. Elle n’osa pas admettre
Hors série

qu’elle concentrait quelques caracté­ristiques communes aux
dix mille personnes qui se sui­cidaient chaque année en France ;
ses parents lui ayant déjà expliqué fortuitement que ce n’était
pas une bonne chose de vouloir mourir, quand on avait eu la
chance d’avoir été choisie plutôt qu’une autre pour vivre, elle
avait décidé de mépriser ceux qui ne faisaient pas face à leur
destin, quel qu’il soit.
Alors, elle se raccrocha à cette recherche de stage, comme
un futur noyé repousse l’instant, en s’agrippant à un tronc
d’arbre, non pas par goût de vivre mais par crainte des profondeurs.
Elle se sentait accaparée par cette idée, qui occupait ses pensées en permanence.
Elle avait vingt-deux ans, et des douleurs dans le ventre.
Depuis que cette recherche de stage occupait ses journées,
la douleur semblait s’atténuer et, pour la pre­mière fois, elle
a éprouvé un réel sentiment de tristesse : elle s’est imaginée
seule, sans ce stage, pendant deux mois d’été.
Elle s’est imaginée, seule pendant deux mois d’été.
Elle s’est imaginée seule.
Elle s’est imaginée, et elle n’a rien vu, rien qui donne envie
de rester seule une année de plus. Ce n’était pas la solitude
qui lui créait des tourments, mais ce qu’elle renvoyait d’elle :
l’image d’une personne étrange, qui ferait presque pitié, si elle
était sympathique.
Ce sentiment de tristesse fugace la décida, elle fut convaincue qu’il fallait tenter de transformer son ennui en quelque
chose de concret.
J’ai fait un rêve étrange.
J’ai rêvé que f étais une poche.
Une poche plate et sans relief, parce que vide.,
C’est étrange de se rêver en poche.
C’est un rêve qui me plaît.
J’ai pensé, une poche est utile si on la remplit.
Une poche ne sert qu’à ça : être remplie !
Mais alors, par quoi ? Et par qui ?
2
Elle a envoyé dix lettres aux dix enseignes d’hyper­marchés
les plus visibles, et qu’elle avait repérées lors d’un périple de
reconnaissance dans sa vieille Renault 5. Elle a écrit une seule
lettre de motivation, qu’elle a reco­piée en dix exemplaires, en
utilisant à chaque fois un stylo différent pour exprimer la vérité de sa motivation.
Elle avait donc le sens de l’efficacité.
Elle n’avait pas celui de la sincérité.
Dans ce courrier de candidature elle exprimait sa volonté,
réelle et sans limites, de réaliser son stage d’immersion professionnelle, durant les mois de juillet et août, au sein du magasin
dans lequel elle faisait ses courses régulièrement.
Elle leur disait que, lorsqu’elle déambulait dans les rayons,
elle ne pouvait s’empêcher d’apprécier leurs techniques de
merchandising efficaces qui lui faisaient dépenser de 10 à 30
% de plus que ce que pouvait réellement supporter son budget. Mais elle les rassu­rait, dans la phrase suivante, en les remerciant d’avoir inventé une carte de fidélité permettant de
dépenser plus sans s’en rendre compte.
BONNES FEUILLES

Elle mentait.
Elle n’accompagnait jamais ses parents quand ils fai­saient
leurs courses dans un hypermarché.
Elle ne faisait jamais les corvées quotidiennes.
Elle ne faisait jamais rien.
Elle mentait, mais c’était pour son bien.
Trouver un stage était devenu son objectif, et cela rassurait
ses parents qu’elle s’intéresse enfin à quelque chose de concret,
eux qui avaient plus de pragmatisme que de sensibilité.
C’est l’enseigne qui avait l’activité saisonnière la plus forte
durant l’été qui accepta de lui faire signer sa pre­mière convention de stage. C’est peut-être cette même enseigne qui comprit, le plus vite, qu’une stagiaire payée la moitié du minimum
syndical pouvait être un investis­sement intéressant à une période où les arrêts de travail pour migraine estivale étaient assez fréquents. C’est ce qu’elle s’est dit, car elle était incapable
d’imaginer que l’on puisse être intéressé par elle, elle qui ne
s’intéressait jamais aux autres.
La proximité de l’hypermarché avec le bord de mer expliquait que, durant ces deux mois, les touristes pré­féraient se retrouver tous ensemble au même endroit. Et leurs corps engoncés dans un bronzage exagéré, piétinant des allées encombrées
avant d’être compri­més dans l’entonnoir des caisses, plutôt
que de prendre le temps de chercher des magasins plus authentiques, à l’accueil plus chaleureux, mais évidemment aux prix
proposés largement plus élevés que ceux d’une grande surface.
C’est ce que lui expliqua le chef du secteur textile, lors de
l’entretien qui devait lui servir à se « vendre ».
Cet homme avait un regard étrange, un regard qu’elle avait
déjà remarqué, chez certains chiens, quand ils s’éloignaient de
leur maître en gardant leur secret. Le genre de regard qui mélangeait la soumission et la ran­cune. Le genre de chien qui aurait pu mordre la main de son maître par frustration. Le genre
de frustration qui naît quand on reproche à l’autre ce que l’on
est, et donc ce que l’on vit.
Ce premier entretien se déroula si bien que le chef du secteur textile lui proposa un contrat de travail de quinze jours,
à l’occasion de la fête des Mères. Comme chaque année, à la
même période, le magasin organisait une importante opération commerciale.
Le chef du secteur textile lui a dit : « Cela nous per­mettra
de vous former avant votre stage d’été, et en plus vous serez
payée. Cela vous permettra d’acheter un joli cadeau à votre
mère... Car je suis sûr qu’elle doit être aussi gentille et aussi
charmante que vous, non ? »
Elle lui a répondu que cela pouvait effectivement être une
opportunité intéressante, parce que sa mère était effectivement très gentille ; mais il y avait les cours à l’Institut, et elle
ne savait pas s’il était possible de se faire exempter.
Le chef du secteur textile lui a répondu : « On vous fera un
courrier. En général, ça se passe très bien. Tout le monde sait
que la formation sur le terrain est plus efficace que tous les
grands discours théoriques... Je vais vous faire imprimer un
courrier type, vous le don­nerez ou vous l’enverrez à qui vous
voulez. Bon ! On va manger un morceau ?  »

Hors série

41

EXTRAIT

Polar

48 heures pour mourir
Andreas Gruber

Né en 1968 à Vienne,
Andreas Gruber, le nouveau
prodige du suspense
germanique, a reçu de
nombreux prix pour ses
nouvelles fantastiques et
ses thrillers, aussi bien en
Autriche qu’en Allemagne.
48 heures pour mourir s’est
vendu à plus de 200 000
exemplaires outre-Rhin

42

Le téléphone sonne. Une voix
étrange vous soumet une
énigme. Vous avez 48 heures
pour la résoudre. Sinon…
Une femme morte est retrouvée près du grand orgue de
la cathédrale de Munich. Un
crime pour le moins singulier :
on lui a fait ingurgiter deux
litres d’encre noire…
Sabine Nemez, jeune commissaire de police, est bien
malgré elle mêlée à l’affaire :
la victime n’est autre que sa
mère, énième victime d’un inconnu qui enlève des femmes,
les torture et les achève au
bout de 48 heures si l’énigme
qu’il a soumise à un proche
n’a pas été résolue.
L’enquête est confiée à
Maarten S. Sneijder, un expert
du BKA, l’Office fédéral de
police criminelle. Sabine
parviendra-t-elle à convaincre
cet homme aussi talentueux
qu’irascible qu’un recueil de
contes pour enfants sert de
modèle au criminel ?
Au même moment, une psychologue viennoise ayant reçu
un macabre colis suivi d’un
coup de téléphone comprend
qu’elle dispose de deux jours
pour sauver une vie….

BONNES FEUILLES

Tous les ingrédients pour une nuit blanche assurée !
Marc Filipson
Sabine descendit par l’ascenseur
son étreinte. Comment le sais-tu ?
et quitta l’immeuble. Le soir, les enIl essuya les poils de sa barbe,
virons de la gare de l’Est n’avaient
les mains tremblantes. Il n’avait
rien de très excitant. Sa voiture était
plus rien de l’alerte sexagénaire
garée de l’autre côté de la rue, sous
passant ses loisirs à bricoler de
un lampadaire à la lumière vacillante.
vieux trains. Il paraissait avoir
Elle était sur le point d’ouvrir, quand
vieilli de plusieurs années.
un homme, sortant de l’ombre des
Enlevée ? Qui diable pourrait
arbres, se précipita dans sa direction.
bien avoir enlevé maman ?
— Écureuil !
La situation lui sembla bizarre.
Sabine ôta la main de son arme.
Deux jours plus tôt, elle devait
— Papa ?
aller au cours de Pilates avec elle
ARCHIPEL
Qu’est-ce qu’il fichait à Munich ?
et lui avait laissé un message téIl avait une mine épouvantable.
léphonique. Et voilà que, tout à
SEPTEMBRE 2015
Une barbe de trois jours lui assomcoup, se tenait devant elle son père
brissait le visage. Ses yeux étaient
qui habitait à Cologne, à cinq cents
profondément enfoncés dans leurs orbites, kilomètres de là.
comme s’il n’avait pas dormi depuis plusieurs
Elle sortit de sa poche son téléphone de serjours.
vice et composa le numéro du portable de sa
— Je suis allé chez toi, mais tu n’y étais mère. La messagerie vocale s’enclencha. Elle
pas. Au commissariat, on m’a dit que tu allais composa un autre numéro. Au bout de la huibientôt prendre ton service, et j’ai pensé que tu tième sonnerie, le répondeur du poste fixe se
étais chez Monika.
mit en route.
Sabine regarda sa montre. Il était 20 heures
— Depuis quand sais-tu que maman a été
passées.
enlevée ?
— Pourquoi ne t’es-tu pas installé dans
— Il m’a appelé il y a quarante-huit heures.
mon bureau ?
Il ? Elle regarda son père d’un air incrédule.
Des larmes coulaient le long des joues de
— Tu as été en contact avec le ravisseur ?
son père.
As-tu informé la police judiciaire de Cologne ?
— Papa, pour l’amour du ciel, que s’est-il
— Je n’en ai parlé à personne.
passé ?
— As-tu perdu la tête ? laissa échapper la
Il la prit dans ses bras et la serra contre lui. jeune femme.
— Je suis désolé, Écureuil !
Surtout ne pas s’énerver ! Elle savait que
Il l’appelait ainsi depuis qu’elle avait trois les témoins mélangent les faits les plus simples
ans, à cause de son épaisse chevelure brune dès qu’on les bombarde de questions. Elle dut
et de ses grands yeux, également bruns. néanmoins faire un effort sur elle-même pour
Adolescente, cela la gênait. Aujourd’hui, ne pas le harceler.
adulte, cela la gênait plus encore.
— Monte dans la voiture et raconte-moi tout
— Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir de si ça dans l’ordre. Nous allons au commissariat.
grave pour que tu…
— Non ! Il m’a dit qu’il la tuerait si la police
— Ta mère a été enlevée il y a deux jours.
s’en mêlait.
— Quoi ? s’écria-t-elle en se dégageant de

Hors série

Tuer ? Sabine regarda autour d’elle, dans la rue. Quelques
autos passaient devant eux, de rares passants marchaient sur le
trottoir. Elle baissa la voix.
— Tu crois qu’il nous observe ?
— Je ne sais pas… vraisemblablement plus maintenant.
Plus maintenant !
— Papa, je t’en prie, monte. Tu me raconteras tout ça pendant le trajet.
Il monta à contrecœur. Ils étaient déjà sur la Rosenheimer
Strasse, en direction de l’Isar, quand elle jeta un bref regard à
son père.
— Attache-toi, s’il te plaît.
Il tira la ceinture, les doigts tremblants.
— Le type m’a appelé chez moi, il y a deux jours. Il avait
la voix déformée par un procédé électronique quelconque et
m’a dit : « Monsieur Nemez, si vous trouvez en quarante-huit
heures pourquoi votre femme a été enlevée, elle restera en vie.
Sinon, elle mourra. »
— C’est bien ce qu’il a dit ? demanda-t-elle, estimant qu’il
s’agissait d’un malentendu.
— Oui. Le seul indice que j’ai reçu, c’est une boîte posée
devant la porte de mon appartement. Elle contenait un petit
encrier noir.
— Tu ne l’as pas touché ?
— Bien sûr que si. Je l’ai ouvert. Il renfermait de l’encre
noire.
— Il ne fallait pas le toucher. Tu aurais dû m’appeler
immédiatement. Nous aurions lancé une vaste opération de
recherche.
Aurions, aurions, aurions…
— Il a dit qu’il la tuerait !
— Peut-être que ce n’est pas vrai et que quelqu’un…
— Sabine, l’interrompit-il, j’ai entendu sa voix au téléphone. Elle suppliait qu’on l’aide. Puis il l’a repoussée.
La gorge de Sabine se serra. Ça prenait mauvaise tournure.
Jamais sa mère n’aurait supplié son père de venir à son secours.
— Essaie de te souvenir. Quand exactement les quarante-huit heures seront-elles écoulées ?
— Elles le sont déjà, répondit-il à voix basse.
Sabine traversa l’Isar par le pont Ludwig. Le trafic, en ce
dimanche soir, avait beau être plus fluide qu’à l’ordinaire, les
voitures qui se traînaient l’irritaient. Elle appela le commissariat. Kolonowicz, le chef de l’équipe de nuit, s’annonça d’une
voix sonore.
— Salut, Walter, ici Sabine Nemez, l’interrompit-elle.
Une femme a été enlevée. Hanna Nemez, cinquante-six
ans, elle habite dans la Winzererstrasse, à Schwabing-West.
Anciennement directrice d’une école élémentaire, à la retraite.
Il faut lancer des recherches immédiatement.
L’homme à l’autre bout du fil garda le silence un moment.
Manifestement, il notait les indications. Puis il se racla la gorge.
— Bine, tu parles de ta mère ?
— Oui. Je suis en route. J’arrive.
Il se racla à nouveau la gorge, comme s’il hésitait.
— Je ne veux pas t’inquiéter, mais nous avons reçu une information il y a quelques minutes. Le prêtre de la cathédrale et
son sacristain ont trouvé le cadavre d’une femme d’un certain
âge dans la grande nef.

BONNES FEUILLES

— Oh non ! gémit le père de Sabine en mettant ses mains
devant sa bouche, les larmes coulant de nouveau le long de ses
joues.
La préfecture de police et ses services, dont celui de Sabine,
se trouvaient dans l’Ettstrasse, à quelques minutes à pied de la
cathédrale Notre-Dame, l’emblème de Munich. Elle connaissait un raccourci. Elle freina brutalement et, traversant le
périphérique, tourna dans la première ruelle latérale, en direction de la vieille ville. Il y eut des crissements de pneus et
des coups de klaxon derrière elle. Son père s’agrippa à la poignée au-dessus de lui. Les clochers illuminés de la cathédrale
et leurs dômes puissants se dressaient déjà entre les toits de
l’étroite ruelle.
— Nous ignorons encore qui elle est, s’empressa d’ajouter
Kolonowicz.
Mais Sabine eut un mauvais pressentiment.
*
— Qui est la morte ? demanda Sabine.
Simon coupa le dictaphone.
— Elle n’a pas de papiers sur elle. Pour l’instant, on sait
seulement qu’elle ne travaillait pas dans l’église.
— Faut-il que je passe une combinaison ? demanda la jeune
femme.
— Ce n’est pas nécessaire, répondit Simon, mais si tu t’approches, fais attention à ne pas marcher dans l’encre.
De l’encre ! C’est alors seulement qu’elle vit les éclaboussures noires sur le sol. Elle pensa à l’encrier évoqué par son
père. Sa poitrine se contracta et elle eut soudain l’impression
que son cœur allait exploser.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle d’une voix rauque.
— J’étais en train de nettoyer les bancs de la nef latérale,
grogna le sacristain derrière elle. Tout à coup, j’ai entendu
l’orgue jouer. Je suis allé chercher le prêtre et, quand nous
sommes montés, ça s’est arrêté. Il n’y avait personne. Que la
femme morte.
Sabine s’approcha. Le clavier de l’orgue gigantesque ressemblait à un cockpit. Des touches sur quatre niveaux superposés ainsi que deux parties latérales semi-circulaires, couvertes
de boutons et d’interrupteurs. On avait poussé le tabouret sur
le côté. Le cadavre était couché sur le dos. Les mains étaient
aussi attachées aux pieds de la console. La morte portait un
corsage violet, moderne. Sabine le connaissait. Elle s’agenouilla pour jeter un œil sur son visage.
— Un regard suffit pour voir qu’il ne s’agit pas d’un
meurtre ordinaire, constata Wallner, puis, après un temps de
silence : Ça ressemble plutôt à une exécution qui…
Sabine n’entendit pas la suite. Elle regardait fixement les
yeux de sa mère, dilatés de terreur.
Copyright © RM Buch und Medien Vertrieb GmbH, 2012.
Copyright © L’Archipel, 2015, pour la traduction française.

Hors série

43

EXTRAIT

La zone d’intérêt

© Isabel Fonseca

Martin Amis

44

Martin Amis s’est taillé au fil
des années une réputation
de trublion de la vie littéraire
britannique. Satiriste postmoderne, maniant la langue,
l’ironie, l’humour, la fantaisie
comme autant de dagues et
d’épées, le romancier provocateur est passé maître dans l’art
de questionner notre morale à
travers son œuvre. Il est l’auteur
de nombreux ouvrages dont les
fameux Dossier Rachel, Money,
Money, London Fields, La Flèche
du temps, Poupées crevées, Le
Chien jaune ou Lionel Asbo,
l’état de l’Angleterre… Le Times
l’a désigné comme l’un des plus
grands écrivains britanniques
depuis 1945.
Traducteur
Bernard Turle, lauréat des prix
Baudelaire et Coindreau, traducteur du précédent roman de
Martin Amis, Lionel Asbo, L’état
de l’Angleterre, a notamment
traduit Peter Ackroyd, T.C. Boyle,
Andre Brink, Lytton Strachey
ainsi que des auteurs indiens et
pakistanais tels que Sudhir Kakar, Mohammed Hanif ou Jeet
Thayil. Il est également l’auteur
d’Une heure avant l’attentat,
aux Promeneurs Solitaires et de
Diplomat, Actor, Translator, Spy,
publié par Sylph Editions.

BONNES FEUILLES

19 h 01 devint très lentement
Eltz, alors que les troupes (qui
19 h 02. Je perçus les bourdonavaient ordre de rester en renements et secousses des rails,
trait) se mettaient en position
en même temps qu’un flux de
sur le bord de la voie de gaforce et d’énergie. Nous étions
rage. La Flèche d’Or ralentit
là, immobiles pour l’instant, silpuis s’immobilisa en poussant
houettes en attente le long de la
un féroce soupir pneumatique.
voie de garage, à l’extrémité de
On a tout à fait raison de
l’interminable montée telle une
dire que, d’un point de vue
steppe dans son immensité. La
« pratique », 1 000 par convoi,
CALMANN-LÉVY
voie se perdait presque à l’horic’est le bon équilibre (et tout
zon, où, enfin, ST 105 apparut,
autant de penser que jusqu’à
PARUTION:
SEPTEMBRE 2015
enveloppé de silence.
90 % d’entre eux seront
Il approcha. D’un geste nonorientés vers la file de gauche).
chalant, je levai mes puissantes jumelles : Mais je prévois déjà que les directives
le torse de la loco, ses épaules saillantes, habituelles seront de peu de secours dans
son œil unique, sa cheminée trapue. Le le cas présent.
convoi pencha légèrement de côté en
Les premiers à descendre de voiture
abordant la montée.
ne furent point les habituelles silhouettes
« Des voitures passagers », com- affairées des militaires ou des gendarmes
mentai-je. Ce n’était pas si rare dans en uniforme mais un contingent disséles convois arrivant de l’ouest. « Ah ! 3 miné de « conducteurs » d’âge mûr, l’air
classes… » Les wagons glissèrent de côté, dérouté dans leur costume civil simplevoitures jaune et chocolat, Première*, ment agrémenté d’un brassard blanc.
Deuxième*, Troisième* – La Flèche La locomotive poussa un dernier souffle
d’Or*, NORD+*. Pince-sans-rire, le épuisé, et le silence s’abattit sur la scène.
professeur Zulz, notre médecin-chef, réUne autre portière s’ouvrit. Et qui
pondit : « 3 classes ? Vous connaissez les descendit ? Un petit garçon de 8 ou 9
Français… du panache en toute chose.
ans, en costume marin, avec un extra– Comme vous avez raison, profes- vagant pantalon aux jambes évasées ; un
seur. Même la façon dont ils brandissent vieux monsieur en manteau d’astrakan ;
le drapeau blanc a un certain… un cer- et, enfin, courbée sur le pommeau en
tain je-ne-sais-quoi*. Nicht ? »
nacre d’une canne en ébène, une sorte de
Le bon docteur ricana de bon cœur : vieille chouette – tellement courbée, à la
« Vous, alors, Paul ! Touché, mein vérité, que sa canne était trop haute pour
Kommandant. »
elle et qu’elle devait lever le bras pour
Oh, certes, nous plaisantions et sou- maintenir sa main sur son pommeau
rions comme des potaches, mais ne vous lustré. Bientôt, les portières de tout le
y trompez pas : nous étions prêts. De train s’ouvrirent et les autres passagers
la main droite, je fis signe au capitaine mirent pied à terre.
Hors série

À ce moment-là, j’arborais un large sourire et
hochais la tête, maudissant dans ma barbe ce vieux
schnock de Walli Pabst : de toute évidence, son télégramme « pour m’alerter » était une mauvaise blague !
Un convoi de 1 000 ? Voyons, ils n’étaient pas
plus de 100 ! Quant à la Selektion : seule une poignée
d’entre eux avait plus de 10 ans et moins de 60 ; et
même les jeunes adultes étaient déjà, façon de parler,
sélectionnés.
Tenez, par exemple. Cet homme a la trentaine et un
torse de taureau, certes, mais il a aussi un pied bot. Et
cette damoiselle, plutôt musclée, est en parfaite santé,
assurément, mais elle est enceinte. Tous les autres :
minerves et cannes blanches.
« Eh bien, professeur, faites votre besogne, lançai-je avec malice. Rude test pour vos dons de
pronostiqueur. »
Zulz, naturellement, me regardait avec des étoiles
dans les yeux.
« Ne craignez rien, répondit-il. Esculape et Panacée
voleront à mon secours. “Je garderai purs et bénis et
ma vie et mon art.” Que Paracelse soit mon guide.
– Vous savez quoi ? Retournez donc au Ka Be, et
faites un peu de sélection là-bas. Ou dînez tôt. Il y a du
canard poché au menu, ce soir.
– Bah, dit-il, sortant sa flasque. Puisque je suis là.
Je peux vous offrir une goutte ? C’est une délicieuse
soirée. Je vais vous tenir compagnie, si vous me le
permettez. »
Il renvoya les médecins stagiaires. De mon côté,
j’ordonnai au capitaine Eltz de réduire les effectifs,
ne gardant avec moi qu’un peloton de 12 hommes,
6 de nos rudes Sonders, 3 Kapos, 2 désinfecteurs (sage
précaution, transpira-t-il !), les 7 violonistes et la
Surveillante principale Grese.
C’est alors que la petite vieille toute voûtée se détacha du flot d’arrivants qui piétinaient sans trop savoir
où ils en étaient, et s’approcha clopin-clopant mais à
une vitesse déconcertante, comme un crabe qui carapate. Tremblotant d’une ire mal maîtrisée, elle s’exclama (dans un allemand tout à fait correct, d’ailleurs) :
« Êtes-vous le responsable, ici ?
– En effet, madame.
– Savez-vous, vitupéra-t-elle, la mâchoire trépidante, savez-vous qu’il n’y avait pas de wagon-restaurant dans ce train ? »
Je n’osais croiser le regard de Szmul. « Pas de wagon-restaurant ? Que c’est barbare.
– Aucun service. Pas même en 1re classe !
– Pas même en 1re classe ? C’est scandaleux.
BONNES FEUILLES

– Nous n’avons rien mangé hormis la charcuterie
que nous avions apportée nous-même. Et nous avons
failli manquer d’eau minérale !
– C’est monstrueux.
– Pourquoi riez-vous ? Vous riez. Pourquoi
riez-vous ?
– Reculez, madame, je vous prie, postillonnai-je.
Surveillante principale Grese ! »
C’est ainsi que, tandis qu’on entassait les bagages
près des charrettes à bras et que les voyageurs formaient une file bien ordonnée (mes Sonders passaient
dans les rangs, disant tout bas « Bienvenue, les enfants* », « Êtes-vous fatigués, monsieur, après votre
voyage ?* »), je songeai, non sans ironie, à ce bon
vieux Walther Pabst. Lui et moi avons fait nos armes
ensemble dans le Freikorps de Rossbach. Quels châtiments suants et pétant le feu n’avons-nous pas infligés
aux pédérastes rouges à Munich, dans le Mecklenburg,
la Ruhr, en Haute-Silésie, dans les contrées baltiques
de la Lettonie et de la Lituanie ! Combien de fois, pendant nos longues années de prison (après avoir réglé
son compte au traître Kadow dans l’affaire Schlageter
en 23), n’avons-nous pas veillé jusque très tard dans
notre cellule et, entre des parties de poker sans fin, discuté, à la lueur vacillante des bougies, des arcanes de
la philosophie !
Je pris le porte-voix et m’adressai aux arrivants,
dans la langue de Goethe :
« Bienvenue à tous et à chacun d’entre vous. Je
ne vais pas vous mentir. Vous êtes ici pour récupérer avant votre transfert dans des fermes, où vous sera
confié un travail honnête récompensé par un hébergement honnête. Nous n’allons pas en demander trop
à ce petit-là, toi, là avec le costume marin, ni à vous,
monsieur, en beau manteau d’astrakan. Chacun selon ses talents et capacités. Cela vous semble juste ?
Parfait ! En 1er lieu, nous allons vous escorter au sauna pour que vous y preniez une douche chaude avant
d’être installés dans vos chambres. Le parcours est très
court, à travers le bois de bouleaux. Veuillez laisser
vos valises ici, je vous prie. Vous pourrez les récupérer
à la pension. On va vous servir sur-le-champ du thé
et des sandwiches au fromage, et plus tard un ragoût
brûlant. En avant ! »

rien.
Oser, ce n’est
ussir !…
Mais oser et ré
n-Lévy d’avoir
Merci à Calman
tin Amis !
publié ce Mar

Bruno W.
Hors série

45

EXTRAIT

Ce pays qui te
ressemble
Tobie Nathan
© Julien Falsimagne

Rue Mouffetard

46

Ethnopsychiatre, disciple de
Georges Devereux, professeur
de psychologie, quelque temps
diplomate, Tobie Nathan est
également essayiste et romancier. Il a publié, entre autres,
La Nouvelle Interprétation des
rêves (Odile Jacob, 2011) et
Ethno-roman (Grasset), prix
Femina de l’essai 2012.

BONNES FEUILLES

mère; c’est la matrice de toutes
mes pensées. Je suis de là. Nous
Je suis né de ça... au pays des
autres, Juifs d’Egypte, sommes
pharaons, d’une mère posséde là, de toujours. Nous étions
dée par les diables et d’un père
là avec les pharaons. Dans un
aveugle. Que pouvais-je faire
lointain passé, l’Egypte a été
entre ces deux-là qui s’ai­maient
envahie par les Perses et nous
d’une passion infinie ?
étions là; par les Babyloniens,
Je suis fait de musiques enpar les Grecs, par les Romains,
diablées, de viande de vipère et
par les Arabes et nous étions
STOCK
d’essence de lotus. Pour me proencore là... Nous autres, Juifs,
téger, j’ai reçu des fragments du
nous sommes comme les
PARUTION:
Cantique et un nom surgi de la
bufflons, pétris dans la boue
SEPTEMBRE 2015
tombe. Ma naissance valut à ma
du Nil, de cette même couleur
mère une robe neuve et sept brasombre; des autochtones.
celets d’or. J’étais leur pre­mier; je resterais
Nous étions multiples, nous étions trileur dernier. Nul ne savait d’où je venais ; bus. Il est vrai que certains parmi nous
nul ne pouvait dire où j’irais...
provenaient d’ail­
leurs, aussi, arrivés au
J’ai commencé ce récit par le début, la me siècle, au XIe, au XVe ou au XIXe siècle.
gros­sesse de ma mère... Je me demande : Nous étions de Séfarad, Espagnols chassés
est-ce bien le début ? Si on parle de l’en- par l’Inquisition; d’Ashkénaz, Russes et
fant qui va naître, sans doute. Mais l’en- Allemands fuyant les pogroms d’Europe,
fant n’est qu’une manifestation de l’être. de Mizrah, Perses, Ouzbeks ou Tadjiks, atL’être était sans doute apparu avant, alors tirés par les promesses ottomanes... Il est
que mes parents ne s’étaient pas encore vrai que nous étions étrangers par nature,
connus, ou même avant leur naissance, qui comme les Tziganes, toujours autres des
sait ?
autres... Mais l’Egypte est notre substance,
Frères égyptiens, je pense aux pyra- la matière qui nous consti­tue; le Nil est l’armides. On dit que nous, les Juifs, les avons tère qui irrigue notre corps... Aujourd’hui,
bâties pour vous... Comme dans la formule nous ne sommes plus là. Frères égyptiens,
des contes égyptiens, « cela fut, ou cela ne locataires du pays des vestiges, il vous
fut pas »... Ce ne sont pas des idoles, mais reste les pyramides et quelques synagodes rayons de soleil pétrifiés. Ne les abî- gues inha­bitées. Prenez en soin! Comment
mez pas. Je doute qu’il nous sera possible pouvez-vous vivre sans nous ?
d’en construire de nouvelles.
Je m’appelle Zohar, de mon prénom
On dit que l’Egypte est la mère des et de mon nom – Zohar Zohar, c’est ainsi
mondes, oum el donia... C’est aussi la que je m’appelle. Si on réfléchit, le monde
mienne ! Je veux dire: l’Egypte est ma n’est fait que de lettres, n’est-ce pas ? De

Hors série

toutes les lettres... J’ai parcouru, assemblé et réassemblé
les lettres de mon nom, y recherchant la clé de mon destin. Je suis né à la fin du mois d’octobre 1925. Ce n’était
pas exactement hier... disons avant-hier, si vous voulez !
J’ai grandi dans ‘Haret el Yahoud, « la ruelle aux Juifs »,
le ghetto du vieux Caire, fleur de fumier, poussée folle
entre les immondices sous le soleil d’Egypte. J’ai passé
mon enfance dans la rue...
L’accouchement a été difficile, très difficile. J’étais le
premier; j’ai ouvert son ventre de l’inté­rieur. Ils ont tout
de suite compris que j’étais un problème. Je suis arrivé
par les pieds, le cordon autour du cou. Khadouja, sage
Sett Oualida, « Madame Maman », qu’on était allé quérir à Bab el Zouweila pour assister ma mère, a dit:
C’est grave ! Celui-là, il vient contre sa mère.
Qu’est-ce que tu veux dire, espèce de pay­sanne ? s’insurgea la tante Maleka. Un enfant qui vient de naître
peut-il être contre sa mère ?
Il vient contre sa mère, répéta Sett Oualida. Il vient
pour la faire souffrir, pour lui faire du mal. Il peut même
la tuer !
Et ma tante l’insulta :
– Que le sort qui suinte de ta bouche tombe au loin !
Va-t’en au diable, fille des rues ! Regarde comme il est
gros. Tu verras qu’il sera fort comme un lion.
Ma mère, la pauvre, souffrait tellement qu’on entendait ses cris jusqu’au quartier karaïte, au souk el na’hassin, le marché au cuivre, et à Khoronfesh. Sett Oualida
lui enduisait le ventre de l’huile de lotus du rab Moshé,
ce qui la calmait un peu, et puis les contractions reprenaient et les hurlements terribles déchiraient de douleur
l’âme de Motty, mon père. On fit venir dix hommes qui
savaient prier et on leur demanda de chanter des psaumes
pour fléchir la sévérité de Dieu qui voulait rappe­ler l’enfant et sa mère auprès de lui. Et ma mère criait. Et les
hommes priaient. Et mon père pleu­rait. Finalement, au
bout de vingt-quatre heures de souffrances, Motty, mon
père, qui se tenait dans la poussière de la rue, finit par
entrer. Il posa ses deux mains sur le ventre de ma mère
et se décida à chanter le passage du Cantique :
« Là ta mère t’a enfantée. C’est là qu’elle t’a enfantée,
qu’elle t’a donné le jour. Mets-moi comme un sceau sur
ton cœur, comme un sceau sur ton bras. Car l’amour est
fort comme la mort. »
Et les hommes répétèrent après lui, en chan­geant seulement un mot : « L’amour est plus fort que la mort. »
Et, selon ce qu’on m’a rapporté, c’est à ce moment précis
que je me suis retourné et que j’ai surgi du ventre de ma
mère, la tête en avant, d’un seul mouvement. La tante
Maleka n’attendit pas qu’on me lave. Elle m’accrocha
immédiatement une ficelle rouge autour du cou, avec un
œil bleu, en pendentif. Et elle dit, en crachant trois fois
par terre :
BONNES FEUILLES

– Partez d’ici, fils de la nuit. Cet enfant nous
appartient !
Sett Oualida, prêtresse des zars, pouffa de rire.
– Tu crois vraiment qu’un œil de verre va impressionner les seigneurs ? Allez donc chercher un mouton
et offrez-leur son sang avant que la nuit vienne relayer
le jour.
Tout le monde s’interrompit, les hommes tout
comme les femmes, pour une fois réunis dans le même
espace, dans l’entresol de la boutique de l’oncle Elie. Une
question flottait au-dessus de l’as­semblée. Qui fallait-il
remercier pour protéger la mère et l’enfant ? Le dieu des
Juifs, attendri par les chants des dix prieurs réunis autour
de mon père, Motty l’aveugle, ou les seigneurs, les propriétaires du sol, les ‘afrit de Sett Oualida, qui m’avaient
autorisé à quitter leur monde ? On résolut d’of­frir des
actions de grâce aux deux puissances. Au crépuscule,
on sacrifia un agneau selon le rite des seigneurs et les
hommes passèrent la nuit à lire des psaumes et à prier
dans la synagogue du rab Moshé.
Mes problèmes n’étaient pas résolus pour autant. Il
fallait maintenant me nourrir; et ma mère n’avait pas
une goutte de lait. Ses seins étaient aussi secs qu’une
branche de balsamier.
– Attendez ! dit ‘Helwa, ma grand-mère, demain, ses
seins gonfleront comme une outre. Laissez-la donc se
reposer.
Mais le lendemain, elle n’en avait pas davantage et le
surlendemain non plus. On essaya le lait de vache, dont
on imbibait un linge qu’on me faisait sucer, mais je le
recrachais aussitôt. Vingt-quatre heures après ma naissance, je n’avais toujours rien avalé. Si on voulait que je
survive, il fallait trouver une nourrice, une femme qui
allaitait son enfant. Et vite !

Méga coup de cœur
de la rentrée !

Hors série

47

EXTRAIT

Polar
6 jours

brillamment
l
ra
o
h
c
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R
es émeutes
d
r
u
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llaume
de L.A. — Gui
LES FAITS

48

Ryan Gattis est un
romancier américain qui vit
à Los Angeles.
Cofondateur de la société
d’édition Black Hill Press, il
est également intervenant
à la Chapman University
de Californie du Sud et
membre du collectif d’arts
urbains UGLAR.

BONNES FEUILLES

Ryan Gattis
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Nicolas Richard

PREMIER JOUR
MERCREDI

À 15 h 15, le 29 avril 1992, un
jury acquitta les agents des services
« PLUS INTÉRESSANTE
de police de Los Angeles Theodore
ENCORE EST LA QUESTION
Briseno et Timothy Wind, ainsi
SUIVANTE : POURQUOI TOUT
que le sergent Stacey Koon, accuLE MONDE S’INQUIÈTE-T-IL
sés d’usage excessif de la force pour
D’UNE AUTRE ÉMEUTE – LES
maîtriser Rodney King. Concernant
CHOSES À WATTS NE SE SONTl’agent Laurence Powell, le jury ne
ELLES PAS UN TANT SOIT
parvint pas à obtenir de verdict pour
PEU AMÉLIORÉES DEPUIS LA
la même accusation.
DERNIÈRE ? SE DEMANDENT
FAYARD
Les émeutes commencèrent sur
BEAUCOUP
DE
BLANCS.
PARUTION:
le coup de 17 heures. Elles durèrent
MALHEUREUSEMENT,
LA
OCTOBRE 2015
six jours, et s’achevèrent finalement
RÉPONSE EST NON. LE
le lundi 4 mai, après 10 904 arrestaQUARTIER GROUILLE PEUTtions, plus de 2 383 blessés, 11 113
ÊTRE
DE
TRAVAILLEURS
incendies et des dégâts matériels esSOCIAUX, DE COLLECTEURS
timés à plus d’un milliard de dollars. En outre, DE
DONNÉES,
DE
VOLONTAIRES
60 morts furent imputées aux émeutes, mais ŒUVRANT POUR LA LUTTE CONTRE
ce nombre ne tient pas compte des victimes de LA PAUVRETÉ ET D’AUTRES MEMBRES
meurtres qui périrent en dehors des sites ac- DE L’ESTABLISHMENT HUMANITAIRE,
tifs d’émeutes durant ces six jours de couvre- TOUS ANIMÉS DES INTENTIONS LES
feu, où il n’y eut que peu, voire pas, de secours PLUS PURES AU MONDE. ET POURTANT,
d’urgence. Ainsi que le chef de la police de Los ALLEZ SAVOIR, RIEN N’A VRAIMENT
Angeles Daryl Gates le déclara lui-même le CHANGÉ. IL Y A ENCORE LES PAUVRES,
premier soir : « Il va y avoir des situations où LES VAINCUS, LES CRIMINELS, LES
les gens ne bénéficieront pas de secours. C’est DÉSESPÉRÉS, TOUS ATTENDENT LÀ,
un fait. Nous ne sommes pas assez nombreux AVEC CE QUI DOIT SEMBLER ÊTRE UNE
pour être partout. »
ATROCE VITALITÉ. »
Il est possible, et même probable, qu’un
certain nombre de victimes, apparemment sans
THOMAS PYNCHON,
rapport avec les émeutes, aient été en fait les
NEW YORK TIMES,
cibles d’une combinaison sinistre de circonsLE 12 JUIN 1966
tances. Il se trouve que 121 heures sans loi
dans une ville de près de 3,6 millions d’habitants, répartis sur un comté de 9,15 millions
d’habitants, cela représente un laps de temps
bien long pour régler des comptes.
Ce qui suit évoque certains de ces règlements de comptes.

Hors série

ERNESTO VERA
LE 29 AVRIL 1992
20 H 14
1
Je suis à Lynwood, dans South Central, pas loin du croisement
d’Atlantic et d’Olanda, je recouvre de papier alu les plateaux de haricots qui ont pas été mangés à l’anniversaire d’un petit gamin, lorsqu’on m’annonce qu’il faut que je rentre à la maison plus tôt que
prévu, et probable que je reviendrai pas travailler demain. Peut-être
même pas de la semaine. Mon patron a peur que ce qui se passe làhaut, sur la 110, se propage jusqu’ici. Il dit pas ennuis ni émeutes ni
rien. Il dit juste : « Ce truc, là, plus au nord », mais il pense au secteur
où les gens déclenchent des incendies, bousillent des devantures de
magasins et se font tabasser. J’envisage de négocier, parce que j’ai
besoin d’argent, mais ça me mènerait nulle part, alors inutile de gâcher de la salive. Je range les haricots dans le frigo de la camionnette,
j’attrape mon manteau et je m’en vais.
Plus tôt dans l’après-midi, quand on est arrivés, moi et Termite
– le gars avec qui je travaille – on a vu de la fumée, quatre colonnes
noires comme des puits de pétrole en feu au Koweït. Peut-être pas
aussi énormes, mais vachement impressionnantes quand même. Le
père à moitié bourré du garçon qui fête son anniv a remarqué qu’on
les avait repérées quand on dressait les tables, et il a dit que c’était
parce que les flics qui ont tabassé Rodney King iront pas en prison.
Et nous autres alors, qu’est-ce qu’on en disait ? Mec, sûr qu’on était
pas hyper contents, mais tu réponds pas ça à un client du patron ! En
plus, c’était super injuste et tout, mais quel rapport avec nous ? C’est
ailleurs que ça pétait. Ici, on la boucle et on fait notre boulot.
Je bosse à la camionnette Tacos El Unico depuis bientôt trois ans.
Tu peux me commander ce que tu veux, je te le prépare. Al pastor.
Asada. Aucun problème. On fait aussi de la chouette cabeza, si le
cœur t’en dit. Sinon il y a de la lengua, du pollo, et tout, et tout. Tu
vois, y en a pour tous les goûts. D’habitude on se gare près de notre
stand, à l’angle d’Atlantic et de Rosecrans, mais des fois, on fait des
fêtes d’anniversaire, des anniversaires de mariage, de tout, en fait. On
est pas payés à l’heure dans ces cas-là, donc je suis content quand ça
finit plus tôt. Je dis au revoir à Termite, lui rappelle de bien se laver
les mains, la prochaine fois, avant de se pointer, et je me casse.
En marchant vite, j’en ai pour vingt minutes jusqu’à chez moi,
quinze en empruntant la Promenade qui coupe entre les maisons.
C’est pas un trottoir en planches comme la Promenade d’Atlantic
City ni rien. C’est juste une étroite ruelle en béton qui rase les baraques et sert de passerelle entre la rue principale et le quartier. C’est
notre raccourci. Comme dirait ma sœur : « Depuis toujours, les mecs
empruntent ce passage pour échapper aux flics. » En descendant, tu
arrives direct sur Atlantic. En remontant, tu accèdes aux habitations,
une rue après l’autre. C’est ce que je fais, une fois que j’y suis : je
remonte.
La plupart des loupiotes sur les vérandas sont éteintes. Dans les
jardins aussi. Personne dehors. Aucun son familier. Pas de vieilles
chansons genre Art Laboe. Personne en train de bricoler sa voiture.
Quand je passe à hauteur des maisons, j’entends juste les télés, et tous
les présentateurs sont en train de parler des pillages et des incendies
et de Rodney King et des Noirs et de la colère et ça me va, peu importe, parce que moi, j’ai autre chose en tête.
Me fais pas dire ce que j’ai pas dit. C’est pas que j’en ai rien à
foutre, pas du tout. C’est juste que je m’occupe de mes oignons. Quand
tu grandis dans le quartier où j’ai grandi, avec un magasin d’armes
qui vend des balles à l’unité pour vingt-cinq cents à quiconque a des
sales pensées et un quarter, possible que tu finisses comme moi. Pas
blasé ni furax ni rien, juste concentré sur autre chose, c’est tout. Et là,
maintenant, je compte les mois avant de pouvoir me tirer.

BONNES FEUILLES

Deux mois, et ça devrait être bon. J’aurai économisé assez de
thune pour me racheter une caisse. Rien de grandiose. Juste de quoi
aller au boulot et en revenir sans être obligé de circuler à pied dans
ces rues. Tu vois, ça fait une éternité que je cuisine les recettes de
quelqu’un d’autre, mais j’ai pas l’intention d’en rester là. Quand
j’aurai ma voiture, j’irai downtown au R23 et je les supplierai de me
prendre comme apprenti. C’est un restau à sushis dément, en plein
dans le quartier où on fabriquait avant la plupart des jouets pour le
monde entier. Sauf que maintenant les entrepôts sont tous vides, et
tout ce qui est jouets, ça se passe en Chine.
Le restau, c’est par Termite que j’en ai entendu parler, vu que lui
aussi adore ce qui est japonais. Je veux dire, il adore tout ce qui est
oriental, surtout les femmes, mais c’est pas le sujet. Il m’y a emmené
la semaine dernière, et j’ai lâché trente-huit pinche de dollars pour un
repas rien que pour moi. N’empêche, ça valait le coup, vu ce que ces
chefs japonais avaient concocté. Des trucs dont j’aurais jamais rêvé.
Salade d’épinards et anguille. Thon parfaitement grillé au chalumeau,
cuit à l’extérieur, cru et fondant comme du beurre au milieu. Mais ce
qui m’a vraiment scotché, c’est le truc qu’ils appellent California roll.
À l’extérieur, du riz tapissé de petits œufs de poisson orange. À l’intérieur, un cercle d’algues vertes enveloppe du crabe, du concombre
et de l’avocat. C’est leur façon d’utiliser ce dernier ingrédient qui m’a
grave bluffé.
Mec, tu piges pas. Je ferai n’importe quoi pour apprendre de ces
chefs. Je laverai la vaisselle. Je passerai la serpillière par terre, nettoierai les toilettes. Je travaillerai tard chaque soir. Ça m’est égal !
Je veux juste être tout près de la bonne cuisine japonaise, vu que le
temps que je commande le rouleau, uniquement parce que le nom
me plaisait bien, que je le regarde et décide qu’en fait j’en voulais
pas, car je supporte plus l’avocat, Termite commençait à se foutre de
moi, bon bah, j’avais plus qu’à hausser les épaules et croquer dedans.
Quand c’est arrivé sur ma langue, il y a eu comme une étincelle en
moi. Tout mon cerveau s’est illuminé et j’ai vu le ciel se dégager là où
auparavant tout paraissait bouché. Tout ça parce qu’un chef cuisinier
s’est emparé d’un truc qui me sortait par les trous de nez, un truc que
je vois tous les jours, pour en faire autre chose.
Coupe donc, dépiaute et écrase autant d’avocats que moi, et tu
comprendras. T’en auras vite mal aux os, le genre de douleur qui te
vient quand tes mains ont tellement mémorisé les mouvements, à
force de reproduire tout le temps les mêmes, que des fois, tu en rêves.
Va donc préparer du guacamole tous les jours, sauf le dimanche, pendant presque quatre ans, et on verra si toi aussi t’en as pas ras le bol
de ces saloperies verdâtres et visqueuses.
Soudain, un machin vient cogner la clôture tout près de ma tête
et je fais un bond en arrière, les mains en l’air, prêt à réagir. Je rigole
en voyant que c’est juste un gros chat orange. Putain, j’ai le cœur qui
bat à cent à l’heure.
N’empêche, je continue à avancer. Lynwood, c’est pas le genre
d’endroit où se faire choper à bayer aux corneilles, enfin, si t’es malin.
Downtown, c’est différent. La vie est plus douce, là-bas, en tout cas,
elle pourrait l’être pour moi. Il y a tant de choses que j’ai envie de
savoir, tant de questions que j’ai envie de poser à ces chefs. Genre,
mais d’abord quel est l’impact du lieu sur la cuisine ? Je sais peutêtre pas grand-chose, mais je suis presque sûr qu’ils ont pas d’avocats
au Japon. Nos racines, dans cette ville, c’est la nourriture mexicaine,
parce que la Californie, avant, faisait partie du Mexique. La Californie
a même une barbichette, la Basse-Californie, qui fait encore partie
du Mexique, et pourtant les terres situées au nord sont devenues
autre chose. Comme moi, en un sens. Mes parents sont originaires
du Mexique. Je suis né là-bas, et j’avais un an quand on a débarqué à
Los Angeles. Ma petite sœur et mon petit frère sont nés ici. Grâce à
eux, maintenant on est américains.
Voilà à quoi servent mes trajets à pied à la maison. Je retourne des
questions dans ma tête, je rêve, je réfléchis. Parfois je m’y perds. En
arrivant dans ma rue, j’en suis encore à me demander ce qu’un chef

Hors série

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50

japonais pouvait bien avoir dans le ciboulot en inventant le California
roll, et je gamberge pour savoir comment un pauvre avocat peut devenir quelque chose de nouveau et de magnifique, une fois placé dans
un contexte différent, et c’est à ce moment-là qu’une voiture au moteur qui gronde approche derrière moi.
J’en pense rien de spécial, en fait. Je me mets sur le côté, mais elle
freine à ma hauteur. Alors je me déporte complètement sur le bord,
tu vois ? Genre, pas de problème, le gars va juste passer quand il verra
que moi je suis pas du tout impliqué dans les histoires de gangs. Pas
d’uniforme cholo. Pas de tatouages. Que dalle. J’ai rien à voir avec
leurs affaires.
Mais la voiture continue à rouler à ma hauteur, elle avance au
pas, et quand la vitre du conducteur s’abaisse, j’entends un air rapide
au piano, style Motown. Par ici, tout le monde connaît la radio KRLA.
1110 AM. Les gens adorent les vieux standards, dans le secteur. C’est
l’intro de « Run, Run, Run », des Supremes. Je reconnais le saxo et
le piano.
« Hé, toi, me fait le conducteur par-dessus la musique, tu connais
ce homeboy, là, Lil Mosco ? »
À la seconde où j’entends le blaze de mon petit frère dans la
bouche de cet inconnu, je commence à rebrousser chemin.
À chaque pas, j’ai l’impression que mon estomac essaye de
s’agripper pour s’enfuir de mon corps. Il sait que ça sent la putain de
mouise.
J’entends le conducteur qui rit en enclenchant la marche arrière,
et il écrase la pédale des gaz. La voiture repasse en trombe à ma hauteur et s’arrête brutalement. À ce moment-là, deux types jaillissent
de l’avant, un autre saute du plateau arrière. Trois gars habillés en
noir.

BONNES FEUILLES

Là, grosse montée d’adrénaline. Faut que je sois sur le qui-vive
comme jamais. Je sais que si je parviens à me sortir de ce sale plan,
faudra que je me rappelle le maximum de détails, alors je tourne la
tête et regarde tout en courant, j’essaye de tout mémoriser. C’est une
Ford, cette voiture. Bleu foncé. Une Ranchero, je pense. Un des feux
arrière s’allume pas. Le gauche.
J’arrive pas à lire le numéro d’immatriculation, car je tourne la
tête en arrivant au coin de la Promenade. Je tente une échappée entre
deux maisons, j’essaye d’atteindre la rue d’après, je saute une clôture,
disparais dans un jardin, mais ils foncent trop vite sur moi. Tous les
trois. Ils ont pas bossé dix heures aux fourneaux, à servir des tacos à
une bande de sales gosses et d’ivrognes. Ils sont pas épuisés. Ils sont
costauds.
Je les entends, ils me rattrapent, le sang bat dans mes tempes, et je
sais que je suis cuit, mec. J’ai à peine le temps de prendre une inspiration et de me préparer qu’ils me cueillent, me font tomber à coups de
pied et me frappent à la mâchoire avec un truc dur pendant ma chute.
Après ça, c’est le trou noir pendant je sais pas combien de temps.
Je me suis déjà pris des pains dans la figure, mais des comme ça,
jamais. Quand je reprends mes esprits, ils sont en train de me traîner
jusqu’à la voiture et j’ai l’impression que mon visage va se casser en
deux. Au milieu du bourdonnement dans mes oreilles, j’entends les
talons de mes chaussures frotter contre le bitume et je me dis que j’ai
pas dû perdre connaissance plus de quelques secondes.
« Faites pas ça. » Je m’entends prononcer ces mots. Je suis étonné
par le calme avec lequel j’ai parlé, vu que mon cœur cogne à mille à
l’heure. « S’il vous plaît. Je vous ai rien fait. J’ai de l’argent. Tout ce
que vous voulez. »

Ils réagissent, les trois gus, mais pas avec des paroles. Des
mains brutales me remettent sur mes pieds, m’obligent à quitter la
Promenade et m’attirent dans une ruelle bordée de part et d’autre de
garages. Mais ça, c’est juste la première phase.
Des coups vifs, pas si forts, m’atteignent dans les reins, le bide,
les côtes aussi. Ça pleut de partout. J’ai pas l’impression que ça cogne
super dur, mais ça me coupe quand même le souffle. D’abord, je pige
pas, mais ensuite je vois le sang, je le regarde fixement sur ma chemise. Je suis en train de me demander pourquoi j’ai pas senti les coups
de couteau, au moment où je reçois un coup de batte.
J’aperçois un éclair noir une seconde avant de me le prendre sur
la tronche, j’esquisse un mouvement de recul pour essayer d’éviter
le coup. La partie lourde m’atteint juste à l’épaule, mais je passe de
la position verticale, en train de regarder ma chemise, à la position
horizontale, à plat dos, les yeux perdus dans la nuit du ciel. Merde.
« Ouais, me hurle l’un d’eux à la gueule, ouais, enculé de ta
mère ! »
Je me recroqueville, j’ai l’impression que quelqu’un fait revenir
ma mâchoire à la poêle. Je ramène les mains pour me protéger la figure, mais ça sert à rien. La batte s’abat à nouveau, encore et encore.
Je m’en prends un dans le cou, et tout mon corps s’affaisse.
Une autre voix dit : « Attache-le au machin, tant qu’il est à
l’horizontale. »
J’arrive à peine à respirer.
Une autre voix, peut-être la première, s’en mêle : « C’est ça, bah
vas-y, toi qu’es si balèze, Joker ! »
Il y en a donc un qui s’appelle Joker. Faut que je m’en souvienne,
je me dis. C’est une info importante. Joker. Le mot me reste dans la
tête et je le retourne dans tous les sens. Je connais aucun Joker, à part
celui des bédés, et je pige pas du tout pourquoi ils s’en prennent à moi
et pas à mon frère, qui a encore dû faire une connerie.
« Je vous en prie », dis-je quand je reprends enfin ma respiration. Tu parles. Comme si, de toute leur vie, ces monstres s’étaient
déjà laissé attendrir parce qu’on les suppliait. Ils sont trop occupés à
me tirer sur les chevilles, mais je suis tellement ensuqué que je peux
même pas dire sur laquelle ils tirent. J’ai l’impression qu’on presse
mes jambes l’une contre l’autre sous moi.
« Bah voilà », dit l’un d’eux.
J’ouvre les yeux en me demandant : Voilà quoi ? Tout autour de
moi il y a ce quartier que je reconnais. L’espace d’un instant, en les
entendant s’éloigner et en voyant les feux stop de leur voiture baigner d’une lueur rouge les garages alentour, je me dis que c’est fini.
Un soulagement m’envahit. Ils se tirent, me dis-je. Ils se tirent ! C’est
à ce moment-là que je repère un petit gars, il a peut-être une douzaine
d’années, caché derrière la Promenade. Son visage est rouge dans la
lumière des stops, et je remarque, ouais, qu’il est en train de me regarder. Il a les yeux écarquillés, n’empêche. Son expression me fout
tellement les boules que je suis la trajectoire de son regard le long de
mon corps, jusqu’à mon pied, et là, je vomis presque en voyant que
j’ai les chevilles attachées, reliées à l’arrière de la voiture par un gros
fil électrique.
Je tire fort, mais le câble se desserre pas, il me cisaille la peau, c’est
tout. Je donne des coups de pied avec toute la force qui me reste, mais
il se passe rien. Y a rien qui bouge. Je fais un effort surhumain pour
l’atteindre avec les doigts, trouver un moyen d’enlever le truc d’une
façon ou d’une autre.
Mais le moteur de la voiture se met soudain en marche, me voilà
plaqué au sol, je me fais traîner. Avec la vitesse, mon crâne cogne et
dérape sur le bitume. L’air me passe dessus super vite et j’ai l’impression que chaque morceau de peau de mon dos part en flammes,
jusqu’au coup de frein brutal.
Emporté par l’élan, je suis projeté en avant. Trois mètres ? Six ?
J’ai dû rebondir, parce que je me retrouve en l’air, jusqu’à ce que
quelque chose de dur et froid comme du métal vienne m’écraser la
figure. Cette fois-ci je sens ma joue se briser. Je la sens vraiment qui

BONNES FEUILLES

cède de l’intérieur, vu la façon dont le craquement retentit dans mes
oreilles, l’os lâche, du sang jaillit sur ma langue. Je tourne la tête,
ouvre la bouche et je crache tout. Ça fait un bruit pas possible en tombant par terre, et ça s’arrête pas de couler, alors là, je sais que c’est fini.
Je sais que c’est fini pour moi.
J’ai peut-être eu une chance avant, mais plus maintenant.
Une voix qui vient de la voiture, je sais pas laquelle, hurle :
« Récupère c’te câble, bouffon, et vérifie qu’il est mort, cet enculé ! »
Une portière s’ouvre, mais je l’entends pas se refermer. Des pas
approchent, et ensuite une forme plane au-dessus de moi, pour voir
si je respire.
Je réfléchis même pas. Je crache le plus fort que je peux.
Ça doit l’atteindre parce que j’entends un rapide mouvement de
pied et la forme recule.
« Bordel, s’exclame le gars. Il m’a envoyé son putain de sang dans
la bouche ! T’essayes de me refiler le sida ou quoi ? »
En cet instant, j’aimerais avoir le sida, juste histoire de lui transmettre ! J’essaye d’écarquiller les yeux. Y a que l’œil droit qui s’ouvre.
Je vois la forme fourrer un truc dans sa bouche, et ensuite un sourire
sarcastique, les dents bien visibles. L’instant d’après la forme est sur
moi, tellement vite que je sais même pas ce qui se passe, et me frappe
trois fois de suite en pleine poitrine. Je sens pas le couteau, au début,
mais je sais rien qu’au son que c’en est un, vu que ça me coupe la
respiration. Il fait un bruit caverneux en s’enfonçant. Aussi profond
qu’un couteau peut s’enfoncer.
« Dis à ton frangin qu’on déboule. » Il chuchote comme ma mère
quand elle est en colère, à l’église. Une colère rentrée.
Celui qui est dans la voiture et qui donne des ordres crie : « Les
gens regardent, ducon ! »
La forme au-dessus de moi disparaît. La voiture aussi. En partant,
elle fait jaillir une gerbe de gravillons qui me retombent dessus. Je
respire encore, mais c’est mouillé. C’est à moitié du sang. Je m’assoupis complètement. J’essaye de rouler sur le côté. Je me dis que si je me
retourne, au moins, le sang s’écoulera et m’étouffera pas. Mais j’y arrive pas. Une nouvelle forme apparaît au-dessus de moi. Je cligne fort
des yeux. Un visage. Une dame qui écarte les cheveux de mes yeux en
se penchant au-dessus de moi. Elle me dit qu’elle est infirmière, qu’il
faut pas que je bouge. J’ai envie de rigoler, de lui dire que de toute
façon je peux pas bouger, alors pas d’inquiétude, je vais rester où je
suis, je peux rien faire d’autre. Je veux lui demander de raconter à ma
sœur ce qui s’est passé. Il y a une autre forme à côté d’elle, plus petite.
On dirait le gamin que j’ai vu tout à l’heure, presque, mais il est trop
flou pour que j’en sois sûr. J’entends clairement sa voix, par contre :
« Ce con, il va mourir, hein ? » Sur le coup, je crois qu’il parle de
quelqu’un d’autre. Pas de moi. La dame murmure alors quelque chose
que j’entends pas, et je sens des mains sur moi. Pas vraiment des
mains, mais de la pression. La douleur, c’est pas le pire. Le problème,
c’est que je peux pas respirer. J’essaye, mais rien à faire. Ma poitrine
se soulève pas. Comme si une voiture était garée dessus. J’essaye de
leur expliquer. S’ils pouvaient avoir la gentillesse de demander à la
voiture de s’en aller, ça irait. Ça me ferait moins lourd, je pourrais
respirer et tout irait bien. Faut juste que j’aie un peu d’air. J’essaye
de leur crier ça, au moins par petits bouts. Mais ma bouche refuse de
fonctionner, j’ai l’impression que ma peau est énorme et qu’elle pend,
et le ciel paraît trop proche, comme s’il m’était tombé dessus, sur la
figure, comme un drap. J’ai le sentiment super étrange qu’il est descendu pour me remettre d’aplomb, qu’il est en train d’entrer en moi
avec une sorte de béton sombre, qu’il essaye de reboucher mes trous
pour que je puisse respirer, et je me dis que ce serait bien si c’était
vrai, mais je sais que je suis juste en train de crever, le gamin a raison,
je sais que j’ai l’impression de me fondre dans le ciel parce que mon
cerveau a plus assez d’oxygène, je le sais parce que c’est logique, parce
que le cerveau fonctionne pas normalement s’il est pas alimenté, et je
sais qu’en réalité je suis pas en train de devenir un bout de ciel, je le
sais parce que, je le sais parce que

Hors série

51

EXTRAIT

Thriller

Les loups
à leur porte
© Frédéric Stucin

Jérémy Fel

52

Jérémy Fel, 36 ans, est
né au Havre. Après des
études de philosophie, il a,
entre autres, été scénariste
de courts-métrages. Il a
également créé une librairie
spécialisée en littératures
de l’imaginaire à Rouen.
Les Loups à leur porte est
son premier roman.

BONNES FEUILLES

Loretta ouvrit la fenêtre pour
réveillait en pleine nuit, surévacuer l’odeur du tabac. À
tout en semaine, alors qu’il
peine eut-elle le temps d’apercese levait à six heures chaque
voir la lune qu’un mouvement
matin.
rapide sur sa droite la fit sursauPourtant elle devait savoir,
ter, comme si quelqu’un s’était
sinon elle ne parviendrait plus
brusquement mis à courir vers
à fermer l’œil de la nuit. Le ful’autre côté de la maison.
sil de George était en bas, tout
Elle se pencha et fixa le coin
comme le téléphone. Loretta
du mur, son cœur battant de
marcha jusqu’à l’escalier et
plus en plus vite dans sa poitendit l’oreille, ne percevant
PAYOT / RIVAGES
trine. Mais il faisait trop sombre
aucun bruit, à part le tic-tac de
pour discerner quoi que ce
l’horloge de la salle à manger.
PARUTION:
soit. Elle recula vers le centre
Au rez-de-chaussée, elle
SEPTEMBRE 2015
de la pièce et pensa aux nomvérifia que la porte d’entrée
breuses propriétés des environs
était bien fermée, puis elle
qui avaient été cambriolées dese rendit de l’autre côté et
puis la fin du printemps. Les services du constata avec un petit frisson que celle de
sheriff n’avaient pour l’instant aucune la cuisine était, elle, restée ouverte. Elle
piste mais George lui avait dit un jour alluma la lumière de la façade, osa un reque c’était à coup sûr l’œuvre de ce petit gard au-dehors, mais ne vit rien de pargroupe de gitans qui vivaient près d’East ticulier hormis la vieille balançoire et la
Lake. Depuis qu’ils avaient débarqué lisière des champs de blé à vingt mètres
dans la région on avait dénombré une de là.
recrudescence de vols en tous genres et
Les autres maisons avaient été camd’incivilités, si bien qu’avec d’autres ha- briolées pendant l’absence de leurs probitants il avait fait pression sur les auto- priétaires. Pourquoi quelqu’un prenrités pour les faire déguerpir au plus vite, drait-il le risque de venir ici alors qu’ils
sans résultat.
étaient là ? Absurde.
Devait-elle aller le prévenir pour
Pourtant elle était sûre de ce qu’elle
qu’il aille inspecter les alentours ? Mais avait vu.
si elle se trompait tout lui retomberait
Mais peut-être que le vol n’était pas
dessus comme d’habitude ; George était son objectif,peut-être était-il venu ici
d’une humeur massacrante quand on le pour autre chose.
Hors série

Était-ce ce jeune homme qu’elle avait croisé à
Emporia deux jours plus tôt ? Elle était persuadée
qu’il faisait partie de ce groupe de gitans dont George
lui avait parlé. Âgé d’une petite vingtaine d’années, la
peau bronzée et les cheveux d’un noir épais, il l’avait
lourdement dévisagée quand elle était passée près de
lui les bras chargés de courses sur Commercial Street.
Quand elle avait hâté le pas jusqu’à sa voiture, il
l’avait suivie en sifflotant, une bouteille de bière à la
main, et s’était adossé contre la vitrine d’un lavomatic
pendant qu’elle rangeait ses sacs dans le coffre, exhibant son torse musclé et recouvert de tatouages, la détaillant des pieds à la tête un demi-sourire aux lèvres.
Loretta, de plus en plus mal à l’aise, s’était assise au
volant, puis elle avait démarré et était retournée chez
elle en oubliant la moitié des choses qu’elle avait prévu de faire en ville.
Une trentaine de minutes plus tard, tout en déchargeant les courses sur le perron, elle avait remarqué
qu’une vieille voiture s’était arrêtée à la barrière. Elle
n’avait pas pu, à cette distance, voir distinctement qui
était le conducteur, mais elle avait aussitôt pensé que
c’était lui, et que maintenant il savait où elle habitait.
Alors qu’elle était seule à la maison, que personne
ne serait là pour la secourir s’il décidait de venir lui
faire du mal.
Loretta s’était enfermée à double tour et était restée assise dans le salon jusqu’à ce que George revienne
du travail. Elle avait préféré ne pas évoquer le sujet et
avait préparé le repas du soir comme si de rien n’était.
Et elle ne comprit son erreur que maintenant, alors
qu’elle était seule en bas, sans défense.
Était-ce vraiment ce gitan qui la pensant seule chez
elle aurait décidé de revenir ? Et pour lui faire quoi ?
La même chose qu’à Anna Warren ?
Cette simple idée lui donna la nausée. Anna
Warren était une belle blonde de trente-sept ans et
vivait seule dans une maison située de l’autre côté
d’Emporia depuis que son mari s’était tué dans un accident de voiture sur la Kansas Turnpike. Son frère,
venu lui rendre visite de Topeka, l’avait un matin retrouvée morte dans son salon, à demi nue et gisant
dans son propre sang. Elle avait été violée et égorgée.
Cela s’était passé il y avait un mois à peine. Loretta
la connaissait de vue, elle était bibliothécaire dans le
lycée où allait Daryl.
Et personne, là non plus, n’avait jamais été arrêté.
Prise de panique, elle ferma la porte à clef et attrapa
un gros couteau à viande laissé sur le plan de travail,
prête à planter le moindre intrus qui surgirait face à
elle, chacune des ombres qui l’entouraient prenant
BONNES FEUILLES

dans son esprit la forme d’un visage, d’un sourire pervers, de mains prêtes à étrangler.
Elle resta ainsi de longues minutes, le bruit de sa
respiration caché par le sifflement du réfrigérateur,
et ce jusqu’à ce qu’elle remarque son reflet dans la
vitre au-dessus de l’évier et qui lui fit repenser à ce
film d’horreur sorti au cinéma deux ans plus tôt, où de
jeunes baby-sitters étaient la proie d’un psychopathe
portant un masque blanc le jour de Halloween.
Elle était ridicule. Elle allait beaucoup trop loin.
Peut-être n’était-ce qu’un effet de son imagination
après tout.
Elle était tellement nerveuse ces temps-ci. Et ce
foutu rêve qui stagnait toujours dans un coin de sa
tête n’avait pas arrangé les choses.
Son corps nu recouvert de terre noire, ses yeux de
flammes qui la fixaient.
Elle avait tout aussi bien pu voir un de ces chiens
errants qui traînaient dans le coin depuis que le chenil
avait fermé et qui se serait enfui en l’entendant ouvrir la fenêtre. La veille elle en avait surpris plusieurs
aboyer au loin.
Oui. Un simple chien.
Pourquoi fallait-il qu’elle imagine toujours le pire ?
Loretta posa le couteau près d’un tas d’enveloppes,
pour la plupart des factures qu’elle n’avait pas pris le
temps d’ouvrir. Cela attendrait. Elle avait eu son lot
d’émotions pour l’instant.
Le jour ne se lèverait que dans cinq heures. Elle
n’avait pas envie de retourner se coucher mais elle ne
pouvait pas non plus rester ici toute la nuit. Et avec la
journée qui l’attendait, elle avait besoin de reprendre
des forces.
Elle éteignit les lumières et retourna vers l’escalier,
tellement plongée dans ses pensées qu’elle ne remarqua pas, quand elle passa tout près d’elle dans le couloir, cette présence tapie dans l’ombre et qui en silence
attendait.

n noir
Premier roma
t construit.
magistralemen
! — Hugues
Une révélation

Hors série

53

EXTRAIT

Thriller

J’ai vu
un homme
Owen Sheers

54

Né en 1974 aux îles Fidji,
Owen Sheers vit au Pays
de Galles. Poète couvert de
prix, dramaturge, il a animé
une série de documentaires
pour la BBC. Après un
premier roman phénomène
traduit dans douze pays
(Résistance, Rivages, 2009),
il est considéré comme l’un
des écrivains britanniques
les plus talentueux de sa
génération.

BONNES FEUILLES

L’événement qui bouleversa
Sous son short, ses geleur existence survint un samedi
noux aussi étaient crasseux.
après-midi de juin, quelques miRepoussant le talon de sa chausnutes à peine après que Michael
sure gauche avec le bout de son
Turner, croyant la maison des
pied droit, Michael s’en extirNelson déserte, eut franchi le
pa. Tout en répétant l’opéraseuil de la porte du jardin. Ce
tion pour l’autre pied, il tendait
n’était que le début du mois, mais
l’oreille, guettant quelque signe
Londres se boursouflait déjà sous
de vie à l’intérieur de la maila chaleur. Les fenêtres béaient le
son. Toujours rien. Il regarda
long de South Hill Drive.
sa montre : 15 h 20. Il avait un
Garées des deux côtés de la
cours d’escrime de l’autre côté
PAYOT / RIVAGES
route, les voitures bouillaient,
du parc à 16 heures. Il lui fauPARUTION:
brûlantes, leurs carrosseries
drait au moins trente minutes
OCTOBRE 2015
prêtes à craqueler au soleil. La
pour arriver là-bas.
brise du matin s’était retirée, laisIl s’avança, s’apprêta à poussant la rangée de platanes parfaiser la porte, mais se ravisa en
tement immobile. Les chênes et les hêtres voyant ses mains sales et utilisa son coude
du parc alentour ne bruissaient pas davan- afin de l’ouvrir et de se frayer un chemin à
tage. La vague de chaleur s’était abattue sur l’intérieur.
la ville une semaine plus tôt, et cependant
La cuisine baignait dans une pénombre
les herbes hautes qui s’étendaient hors de fraîche et il fallut un moment à Michael
l’ombre protectrice des arbres commen- pour ajuster sa vision à l’absence de luçaient à jaunir.
mière. Dans son dos, le jardin de ses voisins
Michael avait trouvé la porte du jardin descendait en pente douce entre un poirier
des Nelson entrouverte. Il s’était penché et une haie d’herbacées ratatinée. La pelouse
dans l’entrebâillement, l’avant-bras ap- desséchée dévalait jusqu’à un portail en bois
puyé au cadre de la porte, et avait appelé envahi par les roseaux. Au-delà du portail,
ses voisins.
il y avait un saule pleureur penché au-des« Josh ? Samantha ? »
sus d’un des bassins du parc. Durant les derPas de réponse. La maison avait absor- niers mois, ces bassins s’étaient recouverts
bé sa voix sans lui renvoyer le moindre d’une seconde peau de lentilles d’eau vertes,
écho. Il baissa les yeux sur sa vieille paire étonnamment luisante. Quelques minutes
de chaussures bateau, leurs semelles plus tôt, Michael, accroupi dans l’herbe pour
gorgées d’humidité par l’herbe fraîche- se reposer, avait contemplé une foulque qui
ment arrosée. Il jardinait depuis midi et fendait la surface de l’eau depuis l’autre
était venu directement chez les Nelson, rive, sa tête blanc et noir comme un voile de
sans passer prendre une douche dans son nonne, avançant en rythme et traînant dans
appartement.
son sillage une nuée de canetons.
Hors série

Debout dans la cuisine, Michael tendit l’oreille une
nouvelle fois. Ce n’était pas le genre de Josh et Samantha
de laisser la maison ouverte en leur absence. Il savait que
Samantha avait rejoint sa sœur Martha pour le week-end.
Mais il pensait que Josh et les filles étaient là. Pourtant
la maison demeurait silencieuse. Seuls les bruits du parc
lui parvenaient : les aboiements d’un chien, les bavardages de pique-niques lointains, les éclaboussures d’un
plongeur dans le bassin de nage, de l’autre côté de la
promenade.
Plus près, dans un jardin tout proche, il entendit un jet
d’eau automatique se mettre en marche. L’atmosphère
était si figée et si calme que, de là où il se tenait dans la
cuisine, ces bruits semblaient déjà tissés dans le fil de la
mémoire, appartenant au passé, comme s’il avait franchi
une porte temporelle et non le seuil d’une maison.
Peut-être Josh avait-il laissé un mot ? Michael s’approcha du réfrigérateur pour vérifier : modèle carré, à
l’américaine, en acier brossé, avec un distributeur de
glaçons intégré. Une montagne de paperasses en recouvrait la surface, au lieu de s’entasser sur un bureau,
elles étaient retenues là à la verticale par des aimants à
l’effigie des œuvres de Rothko. Michael passa en revue
les menus de traiteur à emporter, listes de courses, bulletins scolaires, rien qui indique où Josh pouvait bien être.
Il se détourna du réfrigérateur et scruta la pièce autour,
espérant trouver un indice.
La cuisine de Samantha et Josh était robuste et généreuse, à l’image du reste de l’habitation. Les lamelles
d’ombre des stores vénitiens caressaient l’îlot central,
autour duquel étaient disposés un four, deux plaques
de cuisson et un tableau d’ustensiles de cuisine professionnels. Derrière un comptoir où l’on prenait le petit
déjeuner, des plantes en pots et des stores ocre séparaient
la cuisine de la véranda où l’on pouvait s’installer dans
un canapé affaissé et deux fauteuils. À l’autre bout de
la cuisine se trouvait une table ovale pour les repas, et
trônant au-dessus, un portrait des Nelson.
Cette photographie en noir et blanc, faite en studio à
l’époque où Rachel était encore une petite fille et Lucy
un bébé, montrait les deux enfants assises sur les genoux
de leurs parents dans des robes blanches identiques.
Samantha couvait ses filles d’un œil rieur, elle ne regardait pas l’objectif.
Josh, en revanche, adressait un sourire franc et direct
à l’appareil, sa mâchoire semblait plus anguleuse que
celle de l’homme que Michael connaissait. Ses cheveux
aussi paraissaient plus noirs, avec cette coupe de petit
garçon qu’il arborait toujours, les tempes grisonnantes
en moins.
Michael fixa un instant le regard de ce Josh rajeuni.
Il se demanda s’il ne ferait pas mieux de l’appeler pour
lui dire que la porte de son jardin était ouverte. Mais son
BONNES FEUILLES

téléphone était resté chez lui et Michael ne connaissait
par cœur ni le numéro de Josh ni celui de Samantha. Et
peut-être d’ailleurs n’y avait-il aucune raison de les inquiéter ?
À première vue, aucun signe d’intrusion. La cuisine
avait exactement la même apparence que d’habitude.
Michael ne connaissait les Nelson que depuis sept
mois, mais leur amitié, une fois nouée, avait vite gagné
en intensité. Ces dernières semaines, il avait l’impression d’avoir pris plus de repas chez eux qu’à sa propre
table, dans l’immeuble voisin. Lorsqu’il s’était installé, il
n’avait pas tout de suite vu le chemin qui menait de leur
pelouse au jardin commun qui bordait la rangée d’immeubles où se trouvait son appartement. Traversant la
haie à un endroit où elle s’interrompait, le sentier était
presque invisible. Mais à présent, à force d’être emprunté, le tracé se distinguait facilement : Michael passait les
voir le soir et Samantha ou les filles venaient le chercher
les week-ends.
Telle une famille, les Nelson étaient devenus pour lui
une présence apaisante, un ancrage nécessaire contre les
déferlantes du passé. Michael avait la certitude que cette
cuisine n’avait pas été fouillée ou visitée. C’était la pièce
dans laquelle il avait passé le plus de temps avec eux,
l’endroit où ils mangeaient, buvaient, l’endroit où il avait
véritablement eu le sentiment de panser ses blessures.
Pour la première fois depuis qu’il avait perdu Caroline, il
avait appris ici, grâce à Josh et Samantha, à se souvenir,
non plus seulement de son absence, mais d’elle.
Détachant le regard du portrait de famille, Michael
jeta un œil aux chaises et aux buffets dans la véranda.
Sans doute ferait-il mieux de contrôler le reste de la
maison.
Tout en marchant vers le téléphone et en parcourant
les Post-it collés un peu partout sur le combiné, il se persuada que Samantha et Josh ne voudraient pas le voir
partir sans une inspection en règle. Mais il fallait faire
vite. À l’origine, il ne devait passer que pour récupérer
un tournevis prêté à Josh et dont il avait besoin pour réparer une épée avant son cours. Dès qu’il aurait mis la
main dessus et fait le tour de la maison, il s’en irait.
Une nouvelle fois, Michael regarda sa montre. Il était
presque 15 h 25. S’il trouvait quoi que ce soit de louche, il
pourrait toujours appeler Josh en traversant le parc pour
aller à son cours. Où qu’il soit, se dit Michael, avec les
filles il ne pouvait pas être allé bien loin. Tournant le dos
au téléphone couvert de gribouillages, Michael s’avança
vers la porte qui menait au hall d’entrée. Tandis qu’il
traversait la cuisine, les tommettes rouges, fraîches sous
ses pieds, se couvraient des empreintes de ses chaussettes humides, qui disparaissaient lentement derrière
lui comme si le vent venait recouvrir sa trace.

Hors série

55

EXTRAIT

Polar
Tout perdre

J.C. Amberchele

56

J. C. Amberchele est un
détenu, et ne reverra
sans doute jamais les
montagnes, les maisons,
les meubles, les voitures,
les avions et les gens qu’il
dépeint avec tendresse et
authenticité.

Dans une lettre récente, il
écrit: « La seule prison est
celle de l’esprit », et ajoute
être reconnaissant d’avoir
connu la détention, et
l’écriture, grâce auxquelles
il aura pu enfin goûter à
la liberté, et atteindre la
sérénité.

Lire ce roman d’espoir et de
rédemption, son premier,
publié aux États-Unis lorsqu’il avait soixante-deux
ans, nous donne un aperçu
de ce que la vie peut nous
apporter, ou brutalement
nous confisquer.

BONNES FEUILLES

Debout sur le trottoir devant la
frère de Mel, Paul, qui vit à Omaha
maison de son père, Mel cherche la clé
et chez qui Mel vient de passer une
dans son sac à dos et se demande comannée de convalescence, s’est rendu
ment elle a pu l’égarer ; ou pourquoi
à Denver deux fois au cours du mois
elle l’a égarée ; et si elle l’a peut-être
pour s’occuper de la vente ; Mel
fait exprès. Elle se remémore son rêve
n’était donc pas obligée de revenir.
et se dit : « Je serai une sibylle, une
Mais la vente ne comprend pas le
devineresse. Je verrai des halos, des
mobilier — toutes ces pièces pleines
auras, je prédirai le futur… »
de tables et de chaises datant du déIl est midi, le taxi vient de la début du siècle, de tentures, de tapis
poser, et la migraine ne l’a pas quittée
anciens, de milliers de bibelots -,
LA MANUFACTURE
depuis son départ d’Omaha ce matin.
et Mel est soi-disant venue pour le
DE LIVRES
« Je trouverai ces clés », dit-elle
vendre ou l’entreposer ou, comme
à haute voix ; surprise par son ton
elle l’a dit à Paul avant de partir,
PARUTION:
narquois, elle se souvient aussitôt de
pour jeter un dernier coup d’œil à
SEPTEMBRE 2015
la poche intérieure de son coupe-vent.
sa chambre, et voir si elle y trouve
La maison, vide depuis un an, est en quelque chose qu’elle souhaite garder.
brique et en pierre, sur trois niveaux, avec un
Mel ferme la porte d’entrée derrière elle,
toit de tuiles rouges. La façade est flanquée de puis la rouvre brusquement pour chasser l’odeur
deux tourelles, avec des baies vitrées à chaque de renfermé. Elle laisse glisser son sac à dos par
étage : Mel a toujours eu l’impression que ces terre et plonge son regard dans la pièce étroite.
éléments d’architecture médiévale avaient été Pour elle, l’entrée a toujours été l’endroit le plus
ajoutés après coup. Sur le gazon devant la mai- froid de la maison, un passage sombre dont le
son se dresse le genévrier massif que son père parquet et les murs vides étaient si différents
a planté avant sa naissance, et, près du trottoir, des autres pièces. De lourdes portes coulissantes,
ses racines déformant facilement le bitume, le fermées à présent, mènent sur la gauche au petit
sycomore, plus vieux que toutes les maisons salon et sur la droite à la salle à manger ; plus
du quartier, domine la rue. La haie séparant le loin, des portes ordinaires ouvrent sur l’alcôve
jardin de celui des voisins est touffue, mais la et sur les placards sous la cage d’escalier. À l’arpelouse a été tondue — l’agence immobilière a rière de la maison, un couloir dessert la cuisine,
dû s’en charger -, même si la première chose que et juste à côté, une autre porte donne sur l’étroit
Mel ait remarquée en arrivant en taxi, c’est que escalier métallique de service en colimaçon qui
les stores bleus de l’hiver dernier n’ont pas été s’élève du sous-sol jusqu’au grenier.
enlevés ; maintenant, ils sont délavés et ternes.
Voilà comment il était arrivé jusqu’à eux
Fenêtres tristes et tristes murs gris, le paillasson silencieusement ; sinon, Melody et son père,
en haut des marches a disparu, le lierre sauvage qui avaient tous deux le sommeil léger, auraient
s’entortille autour des gouttières et, dégoulinant entendu le craquement familier des escaliers de
du chapeau de cheminée rouillé, des traînées l’entrée, le gémissement de la rampe en bois.
d’un rouge-brun s’étalent sur la façade de l’allée.
Elle s’était réveillée avec le canon d’un
Le château de son père, sa forteresse en ruine au revolver enfoncé entre les lèvres, métal glacé
milieu du pâté de maisons.
contre ses dents, aveuglée par la lumière de sa
Sous le porche, l’épaule meurtrie par son lampe de chevet. Il portait une cagoule de ski
sac à dos, Mel retire la clé de sa poche et vise la et un anorak bleu usé qui bruissait à chacun de
serrure en remarquant que sa main tremble.
ses mouvements. Elle ne pensait qu’à une seule
Elle est là pour rencontrer la femme de chose : elle était nue sous les couvertures. Il ôta
l’agence immobilière. Un acheteur est intéres- le pistolet de sa bouche, le pointa vers sa tête, et
sé par la maison, et il a fait une belle offre. Le de l’autre main lui brandit au visage un message
Hors série

écrit — pour qu’elle n’entende pas sa voix ? se demanda-t-elle en
plissant les yeux, s’efforçant de se concentrer sur les mots. « Le
coffre, lut-elle. Où est le coffre, et quelle est la combinaison ? »
Mais il n’y avait pas de coffre. Elle hésita, puis fut incapable
de parler. Il lui fit signe de se redresser. Elle obtempéra, et les
couvertures glissèrent sur ses cuisses. Curieusement, elle n’avait
pas peur. Elle sentait son cœur battre à tout rompre, et sa peau
se refroidir ; l’intensité lumineuse de l’ampoule lui brûlait les
yeux. Elle fut interloquée, car tout en sachant que cet homme
allait probablement la tuer, elle n’avait pas peur, comme si son
esprit n’avait pas assez de place ni de temps pour ressentir une
telle émotion.
Il la prit par le bras, la tira du lit, la fit pivoter sur ellemême, planta le pistolet dans ses cheveux — sa crinière indomptable, dont les mèches frisées tombaient en cascade jusque sous
ses épaules — et la poussa vers la chambre de son père à l’autre
bout du couloir.
Mel ouvre les portes coulissantes donnant sur la salle à
manger. Rien n’a changé. Les murs sont encombrés de gravures
du XVIIIe siècle et de miroirs aux cadres raffinés. Le service de
table Queen Anne, la boîte à porcelaines ont l’air d’avoir été astiqués tout récemment ; le service en cristal et l’argenterie aux
manches taillés en forme de visages sont exposés comme ils l’ont
toujours été.
Elle pénètre dans la cuisine. La porte du réfrigérateur est
ouverte, mais la lumière est éteinte. Elle referme la porte, soulève le combiné du téléphone accroché au mur et le colle à son
oreille, même si elle sait qu’elle n’entendra pas de signal sonore.
Sa chambre mise à part, la cuisine était son endroit préféré de la
maison : la table en chêne dans le coin repas, là où elle lisait ou
faisait ses devoirs tandis que la lumière de l’après-midi filtrait de
biais par les baies vitrées. Vers ses douze ans, elle était seule ici
la plupart du temps : son père ne pouvait plus payer la femme
de ménage, et son frère était déjà parti pour de bon. Ainsi, après
l’école, elle posait ses livres sur la table près de la fenêtre, puis,
tandis que des biscuits ou peut-être un gâteau cuisaient au four,
elle concoctait des salades et des plats mijotés que son père trop
souvent ne venait pas manger. Malgré tout, l’idée d’un plat préparé sur le feu ou au chaud dans le four la réconfortait.
Mel raccroche le téléphone, et alors qu’elle retourne dans le
couloir, elle entend une voiture se garer devant la maison ; elle
sait que c’est Beth, l’agent immobilier chargée de la vente. Ce
n’était pas une idée de Mel. C’était Paul qui avait appelé Beth de
l’aéroport. Mais d’un autre côté, on peut dire que l’idée venait de
Mel, puisqu’elle avait insisté pour revenir s’occuper du mobilier,
c’était commode comme explication, quelque chose que son frère
serait susceptible de comprendre. Paul l’avait ignorée toute sa
vie ; maintenant, il se comportait comme s’il avait besoin d’elle,
besoin de la protéger.
Mel s’achemine vers la porte d’entrée. Beth descend de sa
rutilante voiture et lève les yeux sur l’arbre géant qui se déploie
bien au-dessus d’elle ; bizarrement, à cet instant, Mel sait que les
nouveaux propriétaires, quels qu’ils soient, vont décider qu’il est
trop vieux et trop imposant pour le quartier, et qu’ils l’abattront.
« Quel arbre magnifique ! » s’exclame Beth debout sur le
trottoir. Elle porte un tailleur blanc et des chaussures plates assorties, et un chapeau printanier à bord mou que Mel trouve ridicule. Elle s’approche du porche et dit : « J’espère qu’il survivra.

BONNES FEUILLES

Vous savez, le champignon parasite de l’orme sévit dans le coin.
- C’est un sycomore », dit Mel, et Beth hausse les épaules,
tournant et retournant sa main en l’air comme pour dire :
Sycomore, orme, quelle différence ?
Mel s’imagine que Beth est une femme au foyer retraitée,
la quarantaine bien tassée. Son nez est trop long et sa bouche
trop large, mais elle dégage une séduction toute maternelle. Paul
est en contact avec elle depuis qu’il a décidé à l’automne dernier
et en accord avec Mel de vendre la maison. Divorcé depuis peu,
Paul a vingt-neuf ans, soit dix de plus que sa sœur ; dentiste, il
vit dans une banlieue pavillonnaire et cossue d’Omaha avec ses
deux fils en bas âge. Depuis sa sortie de l’hôpital il y a onze mois,
Mel est en convalescence chez lui, où elle s’occupe des garçons
quand elle le peut. Paul a fait plusieurs voyages à Denver pour
la maison, mais Mel ne pouvait revenir avant d’être prête. Un
soir, en l’absence de Paul, elle avait fait un rêve fou, semblable
à son cauchemar récurrent, mais différent en ce sens qu’elle
était consciente du fait qu’elle rêvait ; telle une spectatrice devant un film, elle se voyait retourner dans la maison de son père,
passer d’une pièce à l’autre et revivre l’horreur de cette nuit.
Abruptement, le rêve avait basculé dans un lointain futur, où
elle se retrouvait l’esprit engourdi dans un lieu inconnu et éloigné ; elle se sentait bien, et dotée en prime d’étranges pouvoirs,
elle voyait les auras de ses semblables et leur vie se dérouler
minute après minute ; elle se trouvait dans un futur où elle partageait le même espace que les autres tout en les précédant légèrement, de telle sorte que le cours de ses propres journées lui
était prévisible, un futur dans lequel le cauchemar du passé avait
pris fin, disparu tout comme, d’une certaine manière, elle-même
avait disparu.
L’homme alluma le plafonnier ; le père de Mel se redressa
dans son lit tandis qu’ils pénétraient tous deux dans la chambre.
Son père clignait des yeux. Il ne pouvait pas faire grand-chose
d’autre car l’homme, derrière sa fille nue qu’il tenait par le cou,
braquait un revolver sur sa tête. Il tira son père du lit et d’un
geste leur ordonna à tous deux de s’allonger par terre à plat
ventre. Il saisit une couverture et la jeta sur Mel, ce qui la surprit, mais ensuite il s’agenouilla au-dessus d’elle, arracha la couverture, lui mit les mains derrière le dos et attacha ses poignets
et ses chevilles avec du ruban adhésif, avant d’en faire de même
avec son père. Son père ne cessait de demander : « Pourquoi ?
Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? » — encore et encore tandis
que le bruit du ruban adhésif que l’homme déchirait envahissait
les oreilles de Melody. Mais la réponse, lorsqu’elle vint, se résumait à ce mot écrit, qu’il baissa cette fois à hauteur des yeux de
son père. Où était le coffre ? Quelle était la combinaison ?
Mais il n’y avait pas de coffre. Son père le lui dit. Il n’y
avait jamais eu de coffre, pas ici. « Sur la commode, prenez le
portefeuille, la montre — prenez la télé, n’importe quoi. Mais
ne nous faites pas de mal. »
Et Melody pensait continuellement : Il ne va pas nous faire
de mal, il ne cherche que de l’argent, il prendra le portefeuille et
il partira.

Roman d’espoir et de
rédemption — Pierre Fourniaud
Hors série

57

EXTRAIT
Tous nos
libraires
ont adoré !

Thriller littéraire

Intérieur nuit
Marisha Pessl
New York, 2 h 32 du matin.

58

Née d’un père autrichien et
d’une mère américaine, professeur d’anglais, Marisha Pessl
a grandi en Caroline du Nord.
Après des études littéraires, elle
travaille comme consultante
financière à Londres. Elle est
l’auteure de La Physique des
catastrophes (Gallimard)

BONNES FEUILLES

dépêchais d’aller nulle part. Je
faisais mon jogging autour du
Que cela nous plaise ou non,
Réservoir de Central Park passé
nous avons tous une histoire avec
2 heures du matin – une dangeCordova.
reuse habitude que j’avais prise
C’est peut-être une voisine de
cette année-là, trop énervé pour
palier qui a trouvé un de ses films
dormir, frappé d’une inertie
dans un vieux carton au fond de
inex­plicable, une vague impressa cave et, depuis, n’est plus jasion que mes plus belles années
mais entrée seule dans une pièce
étaient derrière moi et que ce
obscure. Ou un petit ami qui s’est
sens des possibles que, jeune
GALLIMARD
vanté d’avoir récupéré sur Internet
homme, j’avais possédé de maune copie pirate de La nuit tous
nière innée, n’existait plus.
SEPTEMBRE 2015
les oiseaux sont noirs et, après
Il faisait froid et j’étais treml’avoir regardée, a refusé d’en parler, comme pé. La piste de gravier était trouée de flaques.
s’il avait miraculeusement survécu à une La surface noire du Réservoir était envelopépreuve atroce.
pée d’une brume qui noyait les roseaux sur
Quoi que vous pensiez de Cordova, que les berges et effaçait les alen­tours du parc
vous soyez obsédé par son œuvre ou que comme s’ils n’étaient qu’une pauvre feuille
vous y soyez indifférent, il provoque tou- de papier aux bords déchirés. Des immenses
jours une réaction. Il est une fissure, un trou gratte-ciel de la 5e Avenue, je ne voyais que
noir, un danger indéter­miné, une irruption quelques lumières dorées percer l’obscuripermanente de l’inconnu dans notre monde té et se refléter au bord de l’eau, pareilles à
surexposé. Il est caché, il rôde, invisible, dans des pièces de monnaie qu’on y aurait jetées.
les recoins les plus sombres. Il gît au fond de Chaque fois que je dépassais un des réverla rivière, sous le viaduc du chemin de fer, bères, mon ombre grossissait devant moi,
avec tous les indices manquants et les ré- diminuait rapidement, puis disparaissait –
ponses qui ne verront jamais la lumière du comme si elle n’avait pas le cran de rester.
jour.
Alors que je contournais le bâtiment des
C’est un mythe, un monstre, un mortel.
vannes côté sud, au début de mon sixième
Et pourtant, je ne peux m’empêcher de tour, je jetai un coup d’œil par-dessus mon
penser que, quand vous avez vraiment be- épaule et vis quelqu’un derrière moi.
soin de lui, Cordova a cette manière de fonUne femme se tenait devant un réverbère,
cer droit sur vous, tel un invité mystérieux le visage plongé dans l’ombre. Son manteau
que vous remarquez à l’autre bout de la pièce rouge attirait la lumière derrière elle et forlors d’une soirée pleine de monde. En un mait une tache rouge vif dans la nuit.
clin d’œil, il se retrouve juste à côté de vous,
Une jeune femme ici ? Seule ? Était-elle
près du bol de punch, vous regarde fixement folle ?
lorsque vous vous retournez, et vous deJe me retournai, un peu agacé par tant
mande l’heure négligemment.
de naïveté, ou d’impru­dence. Les femmes de
Mon histoire avec Cordova commença Manhattan avaient beau être magnifiques,
pour la deuxième fois par une soirée plu- elles oubliaient souvent qu’elles n’étaient pas
vieuse d’octobre, à l’époque où, comme immortelles. Elles pouvaient se jeter dans un
beaucoup d’autres, je courais en rond et me vendredi soir festif comme une poignée de
Hors série

confettis, sans penser aux interstices où elles risquaient de
se retrouver coincées le samedi matin.
La piste s’allongeait vers le nord. La pluie piquait mon
visage, les branches des arbres étaient basses et formaient
un tunnel au-dessus de ma tête. Les mollets éclaboussés par
la boue, je dépassai une série de bancs alignés, puis le pont
incurvé.
La femme mystérieuse semblait avoir disparu.
Soudain – au loin, un éclair rouge. Il disparut aussitôt.
Quelques secondes plus tard, je distinguai une fine silhouette sombre qui marchait lentement le long de la grille
métallique. Elle portait des bottes noires et ses cheveux
foncés tombaient à mi-hauteur de son dos. J’accélérai ma
foulée, bien décidé à la doubler au moment où elle serait à
côté d’un réverbère, afin que je puisse la voir d’un peu plus
près et m’assurer qu’elle allait bien.
Cependant, à mesure que je m’approchais d’elle, j’avais
le sen­timent très net qu’elle n’allait pas bien.
C’était le bruit de ses pas, trop lourds pour une personne
aussi mince, et sa manière de marcher, tellement raide,
comme si elle m’attendait. Tout à coup j’eus l’impression
que, si je la dépassais, elle se retournerait et je verrais son
visage non pas jeune, comme je l’avais imaginé, mais vieux.
La face ravagée d’une vieille femme me fixerait de ses yeux
caves, avec une bouche semblable à l’en­taille d’une hache
sur un tronc d’arbre.

BONNES FEUILLES

Je n’étais plus qu’à quelques mètres d’elle.
Elle allait tendre les mains, saisir mon bras, et sa poigne
serait aussi forte que celle d’un homme, glaciale.
J’arrivai à sa hauteur, mais sa tête était baissée, dissimulée par ses cheveux. Lorsque je me retournai, elle avait
déjà dépassé le halo de lumière et n’était guère plus qu’une
forme sans visage découpée dans la nuit, les épaules dessinées de rouge.
Je repartis et pris un raccourci ; le chemin sinuait parmi
les épais fourrés, je sentais les branches fouetter mes bras.
Quand je la recroiserai, je m’arrêterai et lui dirai quelque
chose – de rentrer chez elle.
Mais je fis un tour supplémentaire et il n’y avait plus
trace d’elle. J’inspectai la butte qui descendait vers les pistes
cavalières.
Rien.
Quelques minutes plus tard, je me rapprochai du bâtiment des vannes côté nord – une construction de pierre
plongée dans le noir, hors d’atteinte des réverbères. Je
ne voyais pas grand-chose, hormis une volée de marches
étroites qui montaient vers une double porte rouillée, fermée et enchaînée, à côté d un panneau indiquant : « accès
interdit, propriété de la ville de new-york ».
De plus près, en levant les yeux, je m’aperçus avec angoisse qu’elle était là, debout sur le perron, et qu’elle regardait vers moi. Ou regardait-elle à travers moi ?

Hors série

59

EXTRAIT
t,
Un événemen
J’ai adoré
— « Zeitoun »

60

Boualem Sansal est un écrivain
algérien francophone. Il est
l’auteur de plusiers romans et
essais, dont en particulier: Le
serment des barbares (1999),
Poste restante Alger, Lettre
de colère et d’espoir à mes
compatriotes (2006) Le village
de l’Allemand ou le journal
des frères Schiller (2008), Rue
Darwin (2011), publiés aux
Editions Gallimard.

Ingénieur et économiste de
formation, il a fait sa carrière
dans l’enseignement et dans
l’administration de son pays.
En 2003, il sera limogé du son
poste de directeur général au
ministère de l’Industrie en raison de ses écrits et de ses prises
de position contre le régime
algérien. En 2011, à Francfort,
il reçoit le prestigieux prix de
la Paix des Libraires allemands.
Boualem Sansal vit en Algérie.
Il est né en 1949.

BONNES FEUILLES

2084
Boualeh Sansal
Ati avait perdu le sommeil.
vent périlleuses; il y avait du
L’angoisse le saisissait de plus en
merveilleux, du sordide et du
plus tôt, à l’extinction des feux et
criminel dans leurs récits sibylavant même, lorsque le crépuslins, d’autant plus troublants
cule déployait son voile blafard
qu’ils les disaient à voix basse,
et que les malades, fatigués de
s’interrompant au premier
leur longue journée d’errance, de
bruit pour loucher par-dessus
chambrées en couloirs et de couleurs épaules. Comme tout un
loirs en terrasses, commençaient
chacun, pèlerins et malades ne
à regagner leurs lits en traînant
manquaient jamais d’être atGALLIMARD
les pieds, en se lançant de pauvres
tentifs, dans la crainte d’être
vœux de bonheur pour la traversurpris par les surveillants,
SEPTEMBRE 2015
sée nocturne. Certains ne seraient
peut-être les terribles V, et dépas là demain. Yölah est grand et
noncés comme makoufs, projuste, il donne et reprend à son gré.
pagandistes de la Grande Mécréance, secte
Puis la nuit arrivait, elle tombait si vite mille fois honnie. Ati aimait le contact de
dans la montagne qu’elle désarçonnait. ces voyageurs au long cours, le recherTout aussi abruptement, le froid se faisait chait, ils avaient amassé tant d’histoires et
ardent et vaporisait l’haleine. Dehors, le de découvertes au cours de leurs pérégrivent rôdait sans répit, prêt à tout.
nations. Le pays était si vaste et si totaleLes bruits familiers du sanatorium ment inconnu qu’on aurait voulu se perdre
l’apaisaient un peu, même s’ils disaient dans ses mystères.
la souffrance humaine et ses alarmes asLes pèlerins étaient les seules persourdissantes ou les manifestations hon- sonnes autorisées à y circuler, non pas liteuses de la mécanique humaine, mais ils brement mais selon des calendriers précis,
n’arrivaient pas à couvrir le borborygme par des chemins balisés qu’ils ne pouvaient
fantomatique de la montagne : un lointain quitter, jalonnés de haltes plantées au miécho qu’il imaginait plus qu’il ne l’enten- lieu de nulle part, des plateaux arides, des
dait, venant des profondeurs de la terre, steppes sans fin, des fonds de canyons, des
chargé de miasmes et de menaces. Et cette lieuxdits sans âme, où ils étaient comptés,
montagne de l’Ouâ aux confins de l’empire divisés en groupes comme les armées en
l’était, lugubre et oppressante, autant par campagne qui bivouaquent autour de mille
son immensité et son aspect torturé que feux de camp dans l’attente d’un ordre de
par les histoires qui couraient dans ses val- rassemblement et de départ. Les pauses
lées et remontaient au sanatorium dans la duraient si longtemps parfois que les péfoulée des pèlerins qui deux fois l’an tra- nitents s’enracinaient dans d’immenses
versaient la région du Sîn, faisant toujours bidonvilles et se comportaient comme des
un crochet par l’hôpital quêtant chaleur et réfugiés oubliés, ne sachant plus trop ce
pitance pour la route. Ils venaient de loin, qui la veille nourrissait leurs rêves. Dans
des quatre coins du pays, à pied, déguenil- le provisoire qui dure, il y a une leçon :
lés et fiévreux, dans des conditions sou- l’important n’est plus le but mais la halte,
Hors série

fût-elle précaire, elle offre repos et sécurité, et ce faisant
elle dit l’intelligence pratique de l’Appareil et l’affection
du Délégué pour son peuple. Des soldats apathiques et
des commissaires de la foi tourmentés et vifs comme des
suricates se relayaient le long des routes, en des points
névralgiques, pour regarder passer les pèlerins, avec
l’idée de les surveiller. On ne sache pas qu’il y ait eu un
jour une évasion ou une chasse à l’homme, les gens allaient leur chemin comme on leur disait, ne traînant les
pieds que lorsque la fatigue les gagnait et commençait à
éclaircir les rangs. Tout était bien réglé et finement filtré, il ne pouvait rien advenir hors la volonté expresse de
l’Appareil.
On ne sait pas les raisons de ces restrictions. Elles sont
anciennes. La vérité est que la question n’avait jamais effleuré un quelconque esprit, l’harmonie régnait depuis si
longtemps qu’on ne se connaissait aucun motif d’inquiétude. La maladie et la mort elles-mêmes, qui passaient
plus qu’à leur tour, étaient sans effet sur le moral des
gens. Yölah est grand et Abi est son fidèle Délégué.
Le pèlerinage était le seul motif admis pour circuler dans le pays, excepté les nécessités administratives
et commerciales pour lesquelles les agents disposaient
d’un saufconduit devant être composté à chaque étape
de la mission. Ces contrôles qui se répétaient à l’infini
et mobilisaient des nuées de guichetiers et de poinçonneurs n’avaient pas davantage de raison d’être, ils étaient
une survivance de quelque époque oubliée. Le pays vivait des guerres récurrentes, spontanées et mystérieuses,
cela était sûr, l’ennemi était partout, il pouvait surgir de
l’est ou de l’ouest, tout autant que du nord ou du sud, on
se méfiait, on ne savait à quoi il ressemblait ni ce qu’il
voulait. On l’appelait l’Ennemi, avec un accent majuscule dans l’intonation, cela suffisait. On croit se souvenir
qu’un jour il a été annoncé qu’il était mal de le nommer
autrement et cela avait paru légitime et si évident, il n’y
a sensément aucune raison de mettre un nom sur une
chose que personne n’a jamais vue. L’Ennemi prit une
dimension fabuleuse et épouvantable. Et un jour, sans
qu’aucun signal ne fût donné, le mot Ennemi disparut
du lexique. Avoir des ennemis est un constat de faiblesse, la victoire est totale ou n’est pas. On parlait de la
Grande Mécréance, on parlait de makoufs, mot nouveau
signifiant renégats invisibles et omniprésents. L’ennemi intérieur avait remplacé l’ennemi extérieur, ou l’inverse. Puis vint le temps des vampires et des incubes.
Lors des grandes cérémonies, on évoquait un nom chargé
de toutes les peurs, le Chitan. On disait aussi le Chitan
et son assemblée. Certains y ont vu une autre façon de
dire le Renégat et les siens, expression que les gens entendaient plutôt bien. Ce n’est pas tout, qui prononce le
nom du Malin doit cracher à terre et réciter trois fois la
formule consacrée : «  Que Yölah le bannisse et le mauBONNES FEUILLES

disse ! » Plus tard, après avoir surmonté d’autres empêchements, on donna enfin au Diable, le Malin, le Chitan,
le Renégat, son vrai nom : Balis, et ses adeptes, les renégats, devinrent les balisiens. Les choses paraissaient du
coup plus claires, mais tout de même on continua longtemps à se demander pourquoi toute cette éternité passée
on avait usé de tant de faux noms.

La guerre fut longue, et plus que terrible. Ici
et là, et à vrai dire partout (mais sans doute plusieurs malheurs sont-ils venus ajouter à la guerre,
séismes et autres maelströms), on en voit les
traces pieusement conservées, arrangées comme
des installations d’artistes portés à la démesure
solennellement offertes au public : des pâtés d’immeubles éventrés, des murs criblés, des quartiers
entiers ensevelis sous les gravats, des carcasses
éviscérées, des cratères gigantesques transformés
en dépotoirs fumants ou marécages putrides, des
amoncellements hallucinants de ferrailles tordues,
déchirées, fondues, dans lesquelles on vient lire des
signes et, en certains lieux, de vastes zones interdites, de plusieurs centaines de kilosiccas ou chabirs
carrés, ceintes de palissades grossières aux lieux
de passage, arrachées par endroits, des territoires
nus, balayés par des vents glacés ou torrides, où il
semble s’être produit des événements dépassant
l’entendement, des morceaux de soleil tombés sur
la planète, des magies noires qui auraient déclenché
des feux infernaux, quoi d’autre, car tout, terre,
rochers, ouvrages de main d’homme, est vitrifié
en profondeur, et ce magma irisé émet un grésillement lancinant qui hérisse le poil, fait bourdonner les oreilles, affole le rythme cardiaque. Le
phénomène attire les curieux, on se presse autour
de ces miroirs géants et on s’amuse de voir ses
poils se dresser comme à la parade, sa peau rougir
et se boursoufler à vue d’œil, son nez saigner à
grosses gouttes. Que les populations de ces régions,
hommes et bêtes, connaissent des maladies inouïes,
que leur progéniture arrive à la vie munie de toutes
les difformités possibles et que cela n’ait pas rencontré d’explication n’a pas effrayé, on a continué
à remercier Yölah pour ses bienfaits et à louer Abi
pour son affectueuse intercession.

Hors série

61

Un photographe se révèle — Marc F.

Fifties Today

Charles Chojnacki
MARQUE BELGE

OCTOBRE 2015

Préface de
Patrick Roegiers
Chaque année, à dates plus ou moins fixes,
se réunissent sous le label musical « rockabilly », qui désigne la première forme historique
du rock and roll, des individus, seuls ou en
groupe, venus des quatre coins du monde. Sans
complexe ni rapport de classe, (presque) sans
âge et sans enfants, réfugiés sur une planète
séparée, en tribus comme des nomades, ils forment un curieux petit monde et accomplissent
une plongée grisante et nostalgique dans le
passé. Celui des années cinquante – âge d’or
de la modernité – qui incarnent au mieux le
retour de la prospérité, la foi dans la jeunesse,
l’énergie, l’enthousiasme et la joie de vivre
retrouvés.
Voyage dans le temps, ce rendez-vous
convivial et quasi familial, vécu sans se prendre
au sérieux, mais longuement préparé, prend
naturellement pour eux le visage de l’American dream et d’une société d’abondance où
tout semble possible. C’est l’Amérique de
la réussite sans entraves et du bonheur pour
tous, du dynamisme et de l’égalitarisme, sans
conservatisme ni racisme (on a beau chercher,
ouvrir grands les yeux, on n’y rencontre aucun
Noir). Et qui se veut le pays de l’insouciance,
du glamour et de la liberté.

62

Les femmes souriantes et sexy, aux seins
pigeonnants, aux hanches rebondies et aux
jambes fuselées, ressemblent aux pin-ups
(filles de papier) de Gil Elvgren, le « Norman
Rockwell du cheesecake », à qui sa femme
Janet servait d’unique modèle, et dont l’image
s’épingle (to pin-up) dans le vestiaire des sportifs, la chambre des teenagers ou la cabine des
camionneurs. Figures parfaites d’un fantasme
que l’on caresse du regard, mais que l’on n’atteint ni n’étreint pas, elles sont interchangeables et sans véritables personnalités, foncièrement prudes et joyeusement nunuches.
Poupée aguicheuse et playmate pétillante,
un brin décervelée, mais toujours enjouée,
ce n’est pas une vamp ou une femme fatale,
sûre d’elle et audacieuse, icône des sunlights
BONNES FEUILLES

et sex-symbol de la Twentieth Century Fox
comme Rita Hayworth, emblème du glamour
hollywoodien, à la flamboyante chevelure
rousse et à la démarche ondulante, Ava Gardner,
ex-vendeuse de Prisunic, beauté sculpturale
fascinante et fragile égérie de La comtesse aux
pieds nus (1954) ou Jane Mansfield, bombe
atomique irrésistible, aussi nommée « Bombe
explosive » ou « le Buste ». Mais une starlette
faussement évaporée, à la bouche en cerise, aux
dents de neige, aux yeux de biche, à la taille
de guêpe corsetée, pas très sportive, qui pose
en bikini ou maillot de bain une pièce à lacets,
dénudant ses formes généreuses, rondelettes et
grassouillettes, ou dans des tenues échancrées,
à motifs électriques improbables, mais d’allure
confortable, avec des talons hauts en liège, qui
rêvent de ressembler à Marilyn Monroe, au jeu
incroyablement moderne, dont la robe immaculée se soulève par bouffées au-dessus d’une
bouche de métro dans Sept ans de réflexion
(1955) de Billy Wilder qui refit la scène plus
de quinze fois.

Hors série

JE SUIS
Moteur !
Entre la réalité et la fiction, où est la différence ? Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui
est joué ? Ce qui est joué n’est-il pas plus vraisemblable que ce qui ne l’est pas ? Trois signes
distinguent les candidates, parées de chapeaux
extravagants et bibis adorables, de ce concours
d’une extrême élégance. Ce sont les coiffures
(auburn, blond décoloré, noir de jais, platine,
roux vénitien) inspirées de celles des stars mythiques à jamais inégalables. Alors qu’il était
interdit de fumer sur les tournages car on utilisait comme pellicule des supports de nitrate qui
s’enflammaient à la moindre étincelle, la cigarette, atour érotique, attribut de plaisir, s’exhibe beaucoup sur les écrans. Mais on fumait
aussi en catimini dans le public. S’échappant
des lèvres peintes, provocante et bien roulée,
elle s’évanouit et part en fumée, halo de rêve,
buée de mirage irréel, aura du leurre, à l’instar du passé qui revit le temps d’un entracte,
puis s’évapore et se consume. Le troisième accessoire aussi apparent qu’indispensable est la
paire de lunettes de soleil, à monture d’époque,
crème, rose bonbon ou turquoise, miroir de la
conformité, écran de verre noir ou fumé, qui
réfléchit le monde extérieur, occulte le regard
sans livrer de point de vue et protège de l’anonymat les vedettes des salles obscures.
Play-boys de second plan, au cœur tendre
et au sourire charmeur, vêtus de chemisettes
Hawaï, de complets scintillants ou de jean en
toile denim 100% vintage, les garçons dont le
corps n’est pas encore sculpté par le bodybuilding et les séances de gym intensives comme
celui du très baraqué Mickey Hargitay, le mari
de Jane Mansfield (qui finira la boîte crânienne
aplatie sous un poids lourd), adoptent le profil
rebelle, la dégaine nonchalante et la silhouette
chaloupée des « bad boys » que sont Marlon
Brando dans Sur les quais (1954) d’Élia Kazan,
auquel il doit son ascension, Elvis Presley, « The
King », à la voix envoûtante, aux déhanchements foudroyants qui déchaînent l’hystérie,
aux cheveux aile de corbeau tartinés de gomina, mèche volage et banane à la chantilly (tout
un dessert), qu’exporteront en France Johnny,
Eddy et Dick, gonflés avec un sèche-cheveux
« air jet hair dryer » de John Oster, engin supersonique qui gonfle le brushing avec la puissance d’un avion à réaction. Et, bien sûr, James
Dean dans La fureur de vivre (1955) et Géant
(1956), inquiet, myope et gauche, dont l’apparente virilité n’est en réalité que la métaphore
d’une homosexualité refoulée.
Patrick Roegiers

La maison d’édition des Belges de marque

L’école 10
Ismaël Saidi
Septembre 2015

a

Confessions d’un serial tweeter
Marcel Sel
Octobre 2015

c

Dans toutes les librairies dès septembre

Funny Reich
La série – Épisodes 1 & 2
Bruno Wajskop
Novembre 2015

b

f

EXTRAIT

« Le » coup de cœur de Marc

L’affaire
Caravaggio
Daniel Silva

64

Classé numéro un sur les
prestigieuses listes de
best-sellers du New York
Times, Daniel Silva a reçu
de multiples récompenses
internationales pour ses
seize romans publiés avec
succès dans plus de trente
pays.
Après L’espion qui n’existait
pas, La Marque de l’assassin,
L’Assassin anglais,
Le Confesseur, Le Messager,
l’auteur renoue avec ses
lecteurs français avec
L’affaire Caravaggio.
Daniel Silva est membre
du Conseil d’administration
du Mémorial américain
de l’Holocauste, et vit en
Floride avec sa femme,
Jamie Gangel, et leurs deux
enfants, Lily et Nicholas. 

BONNES FEUILLES

A part cela, il semblait que la
vie de Bradshaw ne méritait
Lac de côme
guère qu’on fasse son éloge
funèbre. La photographie
que la BBC présenta aux téléspectateurs paraissait dater
d’au moins vingt ans. On y
voyait un homme qui, de
e lendemain matin,
toute évidence, n’aimait pas
les habitants du Royaumeêtre pris en photo.
MOSAÏC
Uni apprirent en se réveillant
Un autre fait capital manque l’un de leurs compatriotes,
quait dans les articles sur le
PARUTION:
SEPTEMBRE
2015
l’homme d’affaires expatrié
meurtre de Jack Bradshaw :
James Bradshaw, avait été reGabriel Allon, l’agent létrouvé sauvagement assasgendaire mais indiscipliné
siné dans sa villa sur les bords du lac des services secrets israéliens, avait été
de Côme. Les autorités italiennes évo- discrètement engagé par la Brigade de
quèrent le vol comme possible mobile l’Art pour enquêter sur ce crime.
de ce crime atroce, même si aucun
Son enquête débuta à 7 heures et
indice n’avait été encore trouvé dans demie lorsqu’il inséra une clé USB à
la villa pour étayer cette hypothèse. grande capacité de stockage dans sa taLe nom du général Ferrari n’était pas blette tactile. La clé lui avait été donmentionné dans les dépêches d’agence, née par le général Ferrari et contenait
articles et reportages sur cette affaire. une copie du disque dur de l’ordinateur
Pas plus qu’il n’était dit que c’était Ju- personnel de Jack Bradshaw. La plulian Isherwood, l’éminent marchand part des documents avaient trait à son
de tableaux londonien, qui avait décou- entreprise, le Meridian Global Consulvert le cadavre. Toutes les rédactions ting Group, dont le nom était étrange
s’efforcèrent de trouver quelqu’un qui dans la mesure où ce « groupe » n’avait
puisse dire quelque chose de gentil au apparemment pas d’autre employé. La
sujet de Bradshaw. Le Times parvint à clé USB contenait plus de vingt mille
déterrer un ancien collègue de la vic- documents, ainsi qu’une liste de plutime au ministère des Affaires étran- sieurs milliers de numéros de télégères, lequel le décrivit sobrement phone et d’adresses e-mail, qu’il allait
comme « un fonctionnaire de qualité ». falloir vérifier et analyser. Ces données

L

Hors série

étaient beaucoup trop abondantes pour que Gabriel
s’en charge tout seul. Il avait besoin d’un assistant
qui soit habitué à effectuer de telles investigations
tout en étant compétent en matière criminelle, et de
préférence s’y connaissant en art italien.
—  Moi ? s’étonna Chiara.
—  Tu as une meilleure idée ?
—  Tu es sûre que tu veux que je réponde ?
Gabriel resta silencieux. Il voyait bien que l’idée
tentait Chiara. Elle était née pour résoudre les problèmes les plus ardus et les énigmes les plus déroutantes.
—  Ce serait plus facile si je pouvais me servir des
ordinateurs du boulevard du Roi-Saül, ditelle après
y avoir réfléchi un instant.
—  Evidemment, acquiesça Gabriel. Mais je n’ai
aucune intention d’informer le Bureau que je mène
une enquête pour le compte des Italiens.
—  Ils finiront bien par l’apprendre. Ils finissent
toujours par tout savoir.
Pendant que Chiara prenait une douche et s’habillait pour aller travailler, Gabriel copia les fichiers
de Bradshaw sur sa tablette et rangea la clé USB
dans un tiroir. Puis il fourra deux tenues de rechange et deux jeux de faux papiers dans un petit sac
de voyage. Il accompagna ensuite Chiara jusqu’au
ghetto. Quand ils furent arrivés à la porte du centre
communautaire, il posa une dernière fois sa main
sur le ventre encore plat de sa femme. En partant, il
ne manqua pas de remarquer un jeune Italien, très
beau garçon, qui sirotait, l’air de rien, une tasse de
café à la terrasse du café casher. Il appela aussitôt le
général Ferrari à Rome. Ce dernier lui confirma que
le jeune homme était un officier des carabiniers,
spécialisé dans la protection rapprochée.
—  Vous n’auriez pas pu trouver quelqu’un qui
ressemble un peu moins à un jeune premier pour
surveiller ma femme ?
—  Ne me dites pas que le grand Gabriel Allon
est jaloux.
— Je compte sur vous pour qu’il ne lui arrive
rien. Vous m’entendez ?
— Je n’ai qu’un œil, répliqua le général. Mais
j’ai encore mes deux oreilles, et elles fonctionnent
fort bien.
Même s’il ne s’en servait pour ainsi dire jamais,
Gabriel avait, comme beaucoup de Vénitiens, une
voiture prête à l’emploi. Sa berline Volkswagen

était garée dans un garage près de la Piazzale Roma.
Il se mit au volant et traversa la lagune pour rejoindre le continent et emprunter l’autostrada.
Lorsque la circulation devint plus fluide, il accéléra
et atteignit rapidement les cent trente kilomètres
à l’heure. Pendant des semaines, il avait mené une
vie indolente, sans se presser. A présent, le vrombissement d’un moteur lui procurait un plaisir un
peu puéril. Il accéléra encore, et vit les plaines de la
Vénétie défiler autour de lui en un flou vert et brun.
Il fonçait vers l’ouest, passant Padoue, Vérone
et Bergame avant d’arriver aux abords de Milan
une demi-heure plus tôt qu’il ne l’avait prévu. Il
contourna la capitale lombarde, prit la direction du
nord et parvint à Côme. De là, il se mit à suivre les
rives sinueuses du grand lac jusqu’au portail de la
villa de Jack Bradshaw. Au travers de la grille, il
vit une voiture banalisée des carabiniers, garée dans
l’avant-cour. Il appela le général, lui dit qu’il était
arrivé et coupa aussitôt la communication. Trente
secondes plus tard, le portail s’ouvrit.
Gabriel remonta lentement une allée escarpée
vers la maison d’un homme dont la vie avait été résumée en une formule creuse : « Un fonctionnaire
de qualité… » Gabriel n’était sûr que d’une chose :
Jack Bradshaw — diplomate à la retraite, collectionneur d’art italien et consultant auprès d’entreprises
qui faisaient des affaires au Proche-Orient — était
un menteur professionnel. Gabriel en était certain,
car il était lui aussi un menteur. C’est pourquoi il
se sentait certaines affinités avec l’homme dont il
s’apprêtait à passer la vie au peigne fin. Il venait à
lui non en ennemi mais en ami — disposition d’esprit plus propice, au fond, à la tâche désagréable qui
l’attendait.
Il n’y a pas de secrets dans la mort, se dit-il en
traversant l’avant-cour. Et s’il y en avait un, caché
dans cette magnifique villa au bord du lac, Gabriel
était bien décidé à le percer.

dictif que
Enfin ! Un livre aussi ad
Je suis Pilgrim.
Mossad,
Daech,
Assad,
traffics, blanchiment…
Notre quotidien :)

BONNES FEUILLES

Hors série

65

EXTRAIT

Une vraie famille
Valentin Musso

© John Foley

Prologue

66

Né en 1977, Valentin Musso est
agrégé de lettres et enseigne
la littérature dans les Alpes-Maritimes.
Il est l’auteur de plusieurs
romans, dont Les Cendres
froides (Les Nouveaux auteurs,
2011), Le Murmure de l’Ogre
(Seuil, 2012) et Sans faille
(Seuil, 2014).

BONNES FEUILLES

amphithéâtre. Peut-être leur
avait-il déjà parlé, peut-être
aurait-il pu devenir ami avec
À 10 h 18, il franchit le
eux.
porche d’entrée et pénétra dans
Qu’importe… Ils n’étaient
la cour d’honneur de l’univerplus aujourd’hui que des êtres
sité.
noyés dans un parfait anonySi les touristes désireux
mat.
d’admirer la chapelle et les
Il entra par la façade nord
vieux bâtiments en pierre de
et se retrouva dans le grand
SEUIL
taille se faisaient refouler à lonvestibule à arcades, orné de
PARUTION:
gueur de journée par le vigile,
statues des grands hommes
SEPTEMBRE 2015
lui était passé sans encombre.
du passé. Le cadre était soAvec son jean, ses sneakers, ses
lennel, grandiose, à la haulunettes à monture écaille de tortue et teur de l’acte qu’il allait accomplir.
son sac à dos, il n’était qu’un étudiant
Dans son sac à dos, ni livres ni méparmi d’autres. Invisible.
moire de recherche. Seulement un pisUn nuage se déchira, le soleil vint tolet semi-automatique dix-sept coups.
frapper la cour d’une lumière vive, Six cents grammes. Canon et culasse en
presque surnaturelle. Il y vit un signe acier. Poignée en polymère. Une arme
d’encouragement.
qu’il n’avait jamais utilisée que sur des
Il suivit du regard deux pigeons cibles dans les stands de tir.
qui finirent par se poser sur le parvis,
Il resta immobile, planté au centre
à quelques mètres de lui. Ils lui appa- du hall. Quelques personnes passèrent
rurent comme deux anges descendus devant lui en le dévisageant. Il ne leur
du ciel pour célébrer sa mission.
prêta aucune attention. Des images
Plusieurs étudiants étaient assis sur s’animèrent dans sa tête. Il se repréles marches, en bordure de la galerie. sentait les visages suffisants des psyLeurs silhouettes se découpaient de- chiatres médiatiques qui défileraient le
vant ces étranges peintures murales lendemain sur toutes les chaînes natioqu’il avait eu si souvent l’occasion nales pour débiter des discours définid’observer. Elles représentaient des tifs censés expliquer son geste.
hommes à cheval avançant bravement
Les battements de son cœur s’accésous les étendards, au son des fifres et lérèrent mais il n’éprouvait pas de pades tambours. Un cortège en liesse les nique. Il se sentait bien, au contraire,
suivait. Il était seul, mais il traversa la les sens aiguisés par l’excitation.
cour aussi fièrement que ces chevaliers.
Pas d’épée ni de bouclier à la main. Il
Il s’engagea dans le couloir qui lonavait mieux que ça.
geait la bibliothèque. C’est là que son
Une ou deux têtes lui étaient fa- instinct lui disait d’aller. Il lui suffisait
milières. Sans doute avait-il été assis d’écouter la voix…
un jour à côté de ces garçons dans un
De suivre les instructions.
Hors série

À 10 h 40, quelqu’un hurla. Ce fut un cri étrange,
asexué, qui ne traduisait rien d’autre qu’un effroi
hébété. Une plainte incongrue qui déchira la quiétude habituelle du lieu.
Des têtes se levèrent. Des yeux cherchèrent l’auteur du hurlement plus que ce qui l’avait provoqué.
Il y eut un moment de flottement, de ceux où l’on
ne sait pas bien à quoi se raccrocher… Comme si
ce cri d’alerte pouvait augurer du pire ou n’être en
définitive qu’un simple canular.
L’individu tenait son arme à bout de bras, vers
un point invisible. Il avait reculé la culasse pour engager la première balle dans la chambre. Les autres
suivraient toutes seules. L’intérêt d’un semi-automatique…

avait fêté son dix-huitième anniversaire la veille,
avec des amis, jusque tard dans la nuit. Dans un
monde idéal, il aurait dû être encore au lit, dans
le studio en mansarde qu’il louait près du canal
Saint-Martin, lové dans les bras de sa copine, une
chouette fille, vraiment. Oh, elle l’avait bien supplié de rester au pieu avec elle, lui promettant même
un marathon torride sous la couette une fois qu’ils
auraient complètement dessaoulé, mais les partiels
approchaient et il avait déjà manqué trop de cours.
« Je dois y aller. » Cette fois, il était décidé à réagir.
À 18 ans, il faut bien prendre quelques bonnes résolutions. TD de littérature comparée. « Modernité du genre romanesque. Entre fiction et critique. »
Un truc dans ce genre… Il ne se souvenait plus très
bien… Il n’avait pas encore l’esprit assez clair. S’il
Son regard amorça un panoramique et s’arrêta avait su…
sur sa première cible. Il l’ignorait, mais sa victime
Maxence n’eut pas le temps de comprendre ce qui
s’appelait Maxence. Inscrit en licence de lettres, deux lui arrivait.
ans d’avance, très doué quoique enclin au dilettantisme, enfin, pour ce qu’en disaient ses parents…
Pas de chance, coup du sort, on pensera ce qu’on
voudra, Maxence n’aurait pas dû se trouver là. Il
67

William Boyd
Le singulier destin
d’Amory Clay

ROMAN

SEUIL

BONNES FEUILLES

Hors série

EXTRAIT
Ce roman a
touché
t
n
e
m
é
d
n
o
f
o
pr
rianne.
Hugues et Ma

Un amour impossible
Christine Angot

Christine Angot est l’auteur
d’une vingtaine de romans
et de pièces de théâtre,
dont L’Inceste (Stock, 1999),
Rendez-vous (Flammarion,
2006) et Une semaine de
vacances paru en septembre 2012 chez Flammarion,
qui s’était vendu à 40 000
exemplaires.

FLAMMARION

68

SEPTEMBRE 2015

Pierre et Rachel vivent une liaison courte mais intense à Châteauroux à la fin des années 1950.
Pierre, érudit, charismatique, issu d’une famille bourgeoise, fascine Rachel, employée à la
Sécurité sociale. Refusant de l’épouser, il décide pourtant de lui faire un enfant, Christine, qu’elle
devra élever seule. Une grande complicité unit la mère et la fille. Pierre fait une ou deux apparitions. Il rencontre vraiment Christine l’année de ses treize ans et la reconnaît officiellement l’année suivante. Rachel constate alors que sa fille s’éloigne d’elle, happée par le monde d’érudition
et de culture que Pierre lui fait découvrir. Elle n’apprend que plus tard qu’il viole Christine depuis
des années. Le choc est immense. Rachel n’a rien vu. Un sentiment de culpabilité larvé s’immisce
progressivement entre la mère et la fille. La mort de Pierre ravive les rancœurs de Christine envers Rachel et les tensions vont grandissant. Ce n’est qu’après de longues années que l’amour
maternel retrouvera sa grâce des débuts aux yeux de sa fille. Mais cette fois façonné par une
conscience nouvelle, celle du trou dans lequel le sentiment intense qui les unissait était tombé.
Christine Angot entreprend ici de mettre à nu une relation des plus complexes, celle entre amour
inconditionnel pour la mère et ressentiment, dépeignant sans concession une guerre sociale
amoureuse et le parcours de cette femme, malmenée par la vie, détruite par ce péché originel :
la passion qu’elle a vouée à l’homme qui aura finalement anéanti tous les repères qu’elle s’était
construits.

« Juste avant la ZUP, il y avait une petite route qui partait vers la campagne. Elle était bordée de
maisons individuelles. Chacune avait sa propre allée, dallée de pierres, semée de cailloux, droite ou
sinueuse. Chaque porte d’entrée était différente de celle d’à côté par la couleur, la manière, un détail,
une grille, une poignée ou un heurtoir. Elle choisissait sa préférée, moi la mienne, on marchait sur
cette petite route en se donnant la main, en parlant d’avenir et d’endroit où vivre.
– Elles sont douces tes mains maman.
– Ton papa aussi il me disait ça. Il disait que j’avais un fluide ! Il me donnait la main, il restait
comme ça cinq minutes. Et puis il la retirait. Il disait que c’était pour le plaisir de me la redonner. Il
était un peu compliqué tu sais… Après il me la reprenait.
Elle le faisait en même temps pour que je comprenne.
– Elles sont chaudes. Et tellement belles !
– Tu es gentille ma bichette.
– Pourquoi tu veux pas faire un concours de beauté des mains ? Tu pourrais au moins te
renseigner…
– Je crois pas que ça existe tu sais Christine. »

Léna Kotev est cancérologue à Paris. Dans sa famille, on est médecin de génération en génération : Pavel Alexandrovitch exerçait dans la Russie tsariste, Mendel fut professeur dans le
Berlin des années 1920, Natalia fut victime, sous Staline, de l’affaire du Complot des Blouses
blanches. Loin des combats de ses glorieux aïeux, Léna rêve de se soustraire à la légende
familiale. Mais peut-on échapper à son destin ? Inscrits dans une mythologie qui les dépasse,
les Kotev ont vocation à donner un sens à l’Histoire autant qu’à toute vie sauvée.
Comme dans ses précédents romans, Laurent Seksik entrecroise les destinées et les époques.
Autour du choix de Léna se tisse la chronique d’une famille de médecins juifs dans un roman
qui célèbre la noblesse de guérir et le refus de la fatalité.

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EXTRAIT

Un corps à corps avec
le désir féminin —Pascal

70
Valérie Cohen, née en 1968
à Bruxelles, est juriste de
formation. En 2001, elle
décide de quitter le monde
juridique où elle se sent à
l’étroit pour conjuguer deux
de ses plaisirs : l’écriture
et les voyages. Le Petit
Vadrouilleur (Éditions
Clair de Lettres), guide
touristique sur la Belgique
destiné aux familles, voit le
jour et lui ouvre la porte de
diverses rédactions où elle
jouera de sa plume.
Quarante ans. D’autres
envies, d’autres routes. Un
intérêt croissant pour des
sujets plus intimistes, pour
tout ce qui a trait à l’humain
et au développement
personnel. Après Double
vie d’un Papillon (Éditions
Dorval, 2009), Nos
mémoires apprivoisées
paraît en 2012 aux Éditions
Luce Wilquin, suivi en 2014
d’Alice et l’homme-perle.
Dans Monsieur a la
migraine, son quatrième
roman, l’auteure plonge
avec tendresse et humour
dans l’univers du désir
féminin.

BONNES FEUILLES

Monsieur
a la migraine
Valérie Cohen

« Racontez-moi,
Anna,
si intime à la fois. Anna respire
continuez. »
profondément et évite le regard
Anna Delavigne détourne la
insistant de Patrice Denis. Elle
tête pour ne pas croiser le regard
hésite à poursuivre son récit
de Patrice Denis. Ne pas s’attaret fait une courte pause entre
der sur ses yeux attendris, ne pas
deux phrases. Ni journal inquitter ce corps, cette étrange
time, ni sœur ou confidente
LUCE WILQUIN
sensation de s’être retrouvée
attitrée, ni thérapeute grasseaprès tant d’années d’aveuglement payé pour être tenu au sePARUTION:
ment. Une certitude la bouleverse
cret professionnel. Parler, c’est
SEPTEMBRE 2015
et l’éclabousse. Elle s’était perdue
allumer la mèche d’une bombe
dans le labyrinthe de sa propre
à retardement. Parler pour qui ?
vie, et elle ne le savait pas.
Pourquoi ? Les mots sommeilSoudain, ils jaillirent du plus profond laient dans son ombre et alourdissaient
de son être. Anna était loin d’imaginer sa silhouette de fraîche quinquagénaire.
tous ces mots tapis en elle. Aptes à vivre et Certains soirs, cernée par eux, elle étoufà s’articuler en phrases intelligibles, après fait dans leur mutisme. Elle avait beau
des décennies de silence rassurant. Elle s’y ouvrir la fenêtre de la cuisine et regarder
agrippe avec force, rodéo mouvementé sur la lune, ils se dérobaient encore. Devant
les routes de son passé. Pour un peu, il lui ce grand mince à la chemise blanche sans
semble que ses muscles sont douloureux. pli sur un jeans bien coupé, l’évidence la
Les mots la bousculent, détricotent son rattrape et la laisse sans voix. Les mots,
existence et ont un goût de sel, de solitude comme les hommes, manquent parfois de
et de renoncement. De légèreté et de jours courage. Les siens attendaient patiemment
heureux aussi, lorsqu’elle les utilise au leur heure de gloire.
conditionnel ou au futur. Depuis si longUn coup d’œil à l’horloge murale. Une
temps, elle se sentait ensevelie sous leur vieille assiette peinte à la main, rehauspoids. Elle avait même renoncé à les domp- sée d’aiguilles de couleur. Quinze heures
ter. Comment apprivoiser l’indicible ? Tel vingt. Héritage de sa grand-mère ou lot
le sable, le temps et les regrets, il file entre gagné dans une tombola de quartier ? Elle
les doigts. Présence rassurante, pesante et n’ose le lui demander, et lui parler de son

Hors série

intimité lui semble curieusement plus aisé. Anna ne le
connaît que depuis quelques semaines. Une poignée de
minutes encore, et il lui faudra interrompre ce torrent
de grisaille, de désarroi et de faux espoirs. Impression
étrange d’écouter une inconnue lui raconter une histoire
à l’intrigue familière. Ni belle héroïne, ni prince charmant. Des êtres ordinaires et leurs ombres parfois trop
lourdes à porter. Des vies qui n’ont pas toujours emprunté la bonne trajectoire, perdues sur des routes escarpées. « Mes mots sont gris, ternes et atones. Mes cheveux, au moins, ont le privilège de pouvoir être teints »,
pense-t-elle en s’enfonçant un peu plus encore dans son
siège et en caressant la natte qui lui couvre l’épaule. Sous
peu, une autre femme sonnera à la porte, s’installera sur
ce fauteuil blanc en croisant les jambes, ses bas fileront
peut-être, et un faible sourire sur ses lèvres peintes, elle
sera bientôt prête, elle aussi, à livrer ses pensées les plus
intimes. Anna se demande bien quelle en sera la couleur.
Impensable de lui céder sa place, de stopper la course de
ce tourbillon d’émotions, il bouillonne en elle depuis si
longtemps. « Parler me fait mal, là, quelques centimètres
en dessous de la poitrine. » Mais si elle se tait, elle en est
convaincue, son récit restera en elle jusqu’à son dernier
souffle. Qui en voudrait ?
Anna fait danser son alliance entre ses doigts. Par habitude. La seule chose qui tourne encore rond dans ce
mariage de bientôt trente ans. Ne pas penser à Edgard.
Aux renoncements acceptables et à ses remarques assassines. De simples petites phrases, pointues comme un
coin de table, lancées au vent et attrapées en plein vol
et en pleine face par son épouse. Anna n’a jamais cherché à les esquiver. Contrairement à elle, Edgard est loquace. Trop parfois. Rester concentrée et ne plus jamais
céder son tour. Pas maintenant. Pas envie d’être gentille.
Penser à soi et déterrer les secrets les plus intimes, les
plus ignobles, pour nettoyer ses plaies infectées. Alors,
Anna s’immobilise un temps et tente de reprendre le
contrôle de cette logorrhée, de se fondre dans ses souvenirs pour ne pas en perdre le fil.
–  Voulez-vous un verre d’eau ?
La quinquagénaire décline l’offre d’un regard. Celui
de l’homme est doux et bienveillant et d’un geste de la
main, il l’invite à poursuivre son récit. Il semble touché
et ému par ses premières confidences, heureux de l’avoir
aidée à ôter ses couches de protection. Sentiment inconfortable d’être passée aux rayons X. Dépouillée des tréfonds de son être, Anna se sent nue.
Parler est un exercice périlleux, le vide n’est jamais
loin. Durant son monologue, elle vacille parfois et place,
d’instinct, ses mains sur son cœur. Elle le caresse machinalement et, avec lui, ses blessures. Patrice Denis l’écoute
en silence, hoche la tête, prend quelques notes. Des mots
et des mots encore. Ils s’animent en douceur et racontent
BONNES FEUILLES

une histoire. Bizarrement, Anna a l’impression de l’entendre pour la première fois. Celle d’Anna Delavigne,
cinquante-quatre ans, épouse d’Edgard Breton, deux
grands fils. Sage-femme quelques années avant d’assumer le rôle de mère au foyer. Grand-mère depuis peu
d’une petite Manon et bénévole dans une bibliothèque
pour enfants trois jours par semaine.
–  Voilà, vous savez tout. Ou presque…
Un léger tremblement des mains et un profond soupir.
–  Merci, Anna. Vous vous sentez comment ?
Les aiguilles murales ont fait une pause et semblent
elles aussi suspendues à son récit. Elle ne sait quoi répondre, les mots lui manquent soudain. « Ils sont un bien
précieux. Peut-être ai-je distribué les derniers qui vivotaient en moi. » Anesthésiée et vivante à la fois. Fière de
lui avoir offert son récit. D’arriver à en découdre avec les
souvenirs et mauvaises expériences lui collant aux semelles depuis des décennies. À force d’être pendus à ses
basques, ils ont fini par faire corps avec elle.
Un faible sourire pour toute réponse. Elle voulait
lui faire plaisir à ce charmant monsieur. Sous ses airs
revêches de perpétuelle râleuse, Anna aime se rendre
agréable. Des mots, comme autant de jolis présents
enrubannés.
Patrice la dévisage en silence, et elle donnerait beaucoup pour lire en lui. « Suis-je une vieille folle, une poule
aigrie ou un peu des deux, comme l’affirme si souvent
Edgard ? » Elle se redresse sur le siège de tissu, portée par
ses pensées. «Aujourd’hui, je suis Anna Delavigne. Fière
et honteuse de mes confidences intimes, de ces paroles
dont j’ai eu un mal fou à contrôler la course maladroite »,
se dit-elle encore.
Virginité, mère, pénétration, plaisir, violence, désir,
orgasme, goût, dégoût, verge, sperme, trahison, père,
enfantement, comédie, douleur, sang, amour, famille,
colère, salope, plaisir, haine, lit conjugal. Les mots sont
des projectiles lancés à la figure. Certains résonnent
en elle avec force. Résignée, Anna attend patiemment
l’onde de choc.
L’image de sa gynécologue s’invite soudain dans ses
réflexions. « Elle a peut-être eu raison de me conseiller
de rencontrer cet homme. » C’était il y a quelques mois
déjà. Une consultation annuelle anodine à laquelle Anna
ne prêtait aucune importance. Un peu comme l’entretien d’une voiture ou d’une chaudière à gaz. Elle avait
quitté son appartement surchauffé de la rue du Prince
Royal – Edgard a toujours froid – pour promener Kiki,
son bichon maltais. Malgré ses trois pattes – elle n’a jamais su ce qu’il était advenu de la quatrième –, il adorait gambader. Elle avait flâné en regardant les vitrines
de vêtements, zigzagué au gré des envies de son chien
avant d’arriver, pile à l’heure, devant le cabinet du docteur Charles. Elle avait fourré Kiki dans un grand sac, et
Hors série

71

EXTRAIT
il l’avait regardée d’un air entendu. Pas si
bête l’animal, il ne bougerait plus, elle en
était certaine. Elle avait soupiré profondément devant ses yeux tendres. Qu’est-ce
qu’elle donnerait pour qu’il se réincarne
en homme de soixante ans !
–  Prenez place, j’ai les résultats de vos
prises de sang.
Dix longues minutes d’un monologue
destiné à lui faire comprendre qu’elle
était ménopausée. Anna l’avait regardée sans ciller, hésitant à lui rétorquer
qu’elle n’avait pas eu besoin des déclarations émues d’une spécialiste ès trompes
de Fallope pour le deviner toute seule. Son
ton sarcastique ne faisant pas toujours
l’unanimité, Anna avait alors fait semblant
de l’écouter patiemment.
–  Et point de vue désir, ne vous inquiétez pas. De nombreuses études attestent
que la sexualité des femmes ménopausées
reste très satisfaisante.
72

Elle avait eu chaud tout à coup. Envie
d’ouvrir cette fenêtre, d’escalader le balcon
et de s’enfuir. Où ? Elle n’en avait aucune
idée. Elle la rendait nerveuse, cette doctoresse, avec sa liste non exhaustive des
malheurs potentiels qui allaient lui tomber
dessus depuis que ses ovaires avaient décidé de prendre leur retraite.
–  C’est bien le dernier de mes soucis.
La bérézina sensuelle, cela fait trente ans
que je connais ça.
Une fanfare de cymbales cognait soudain dans sa tête. Anna avait aussitôt regretté d’avoir coupé la doctoresse dans
son élan. Celle-ci n’en était qu’au point
B3 de sa liste : les hormones de substitution. Intriguée, la gynécologue l’avait fixée
quelques instants avant d’ouvrir un tiroir
et de lui tendre la carte de Patrice Denis.
Architecte du désir. « Vous êtes un peu
jeune pour vous priver de sensualité. Vous
devriez le rencontrer, il pourra certainement vous aider. »

INTERVIEW DE FRANCOIS FAVRAT (RÉALISATEUR)

74

BOOMERANG est votre 3e film
en tant que réalisateur. Est-ce que
l’envie de réaliser cette histoire-là
part du roman de Tatiana de Rosnay ?
Oui mais pas seulement. Le secret de
famille est un sujet que je voulais traiter
depuis longtemps. Cela me touche d’abord
personnellement. Comme Antoine, j’ai
affronté ce long périple pour mettre
à jour les vérités cachées. Comme lui,
je me suis retrouvé à devenir le vilain
petit canard, celui
qui divague, le «
parano » dont il faut
ignorer les délires.
En
apprenant
à parler de ma
propre
histoire,
j’ai découvert que
beaucoup d’autres
gens souffrent de
ces mêmes secrets
devenus
tabous
au fil des années.
Dans ma librairie
de quartier, j’ai
demandé conseil sur un livre traitant du
thème, la vendeuse a disparu dans les
rayons et en est revenue avec le roman
de Tatiana. Je l’ai lu d’une traite et j’y ai vu
tout de suite le potentiel d’adaptation.
Que vouliez-vous absolument garder
du livre et qu’est-ce que vous deviez
changer pour l’adapter ?
Il fallait resserrer l’intrigue qui est beaucoup
plus longue dans le roman. J’ai axé le récit
sur la quête d’Antoine et ses relations
de plus en plus tendues avec sa famille.
Au-delà du travail même d’adaptation,
retraduire les phrases du roman en scènes
et en ellipses, il s’agit surtout de réécrire en
images mon point de vue personnel.
Quelle a été la réaction de Tatiana de
Rosnay en voyant le film tiré de son
livre ?
Avant de voir le film, elle a lu le scénario.
On dit qu’adapter, c’est trahir, j’ignorais à
quel point cette phrase vise juste. Pour bâtir
le scénario, j’avais dû supprimer certains
personnages, des passages du livre et même
réinterprété la fin et donc, le sens même de
l’histoire. Bref, exprimer ce qui me touchait
vraiment dans cette histoire. Par chance,
Tatiana a été sensible à ce travail, elle a

parfaitement compris ma démarche et le sens
de mon travail. Et récompense finale, elle m’a
dit après la projection que j’avais donné une
« nouvelle vie » à son roman.
BOOMERANG est une chronique
familiale mais c’est aussi un thriller
avec tous les codes narratifs et visuels
qui vont avec !
Thriller, le mot est un peu fort, mais oui,
c’était ma volonté de départ de faire un
film où l’enquête,
même si elle est
intrafamiliale, soit
tendue et entraîne
le spectateur au fil
des
découvertes
d’Antoine.
Le
livre de Tatiana
est bâti comme
cela à la base, avec
ce suspens, ces
fausses pistes et
cette tension qui
va
grandissant.
Moitié
anglaise,
moitié française, elle maîtrise parfaitement
l’héritage romanesque de ces deux
cultures. C’est ce qui m’a aussi séduit
quand j’ai découvert « Boomerang », je
voulais conserver la même tension, l’envie
de savoir et ces conflits qui vont crescendo.
Avec d’ailleurs des références
visuelles à Hitchcock…
Elles ne sont pas directes mais il est vrai
que c’est un cinéma qui m’a bercé. La trame
de mon film est moins policière que ceux
de Hitchcock, plus recentrée sur la famille
mais je me suis amusé avec le spectateur à
travailler les fausses pistes et la montée de
la tension. Et puis cette maison fascinante
de Noirmoutier, plantée sur les hauteurs
face à la mer menaçante, c’est vrai, elle a
quelque chose du manoir de PSYCHOSE !
D’autres influences aussi m’ont inspiré.
Sautet par exemple, pour sa façon si
particulière de véhiculer par des images
des émotions profondément humaines
et toujours en gardant une pudeur et une
élégance auxquelles je suis très attaché.
C’est Laurent Lafitte qui joue le rôle
d’Antoine. Comment et pourquoi
l’avez-vous choisi ?
J’ai quasiment écrit le rôle en pensant à lui.

Sa palette de jeu est vaste, fonctionnant
aussi bien dans la comédie que dans le
drame et il me semblait correspondre
parfaitement au personnage d’Antoine,
issu de cette famille bourgeoise où l’on ne
parle pas, où les secrets sont tus, où on a
l’habitude de prendre sur soi. Laurent avait
à mes yeux tout pour entrer dans la peau
du personnage.
Pour le personnage d’Agathe, sa
sœur, vous avez fait appel à Mélanie
Laurent…
Depuis le début, j’avais terriblement
envie de le lui proposer le rôle mais je
m’autocensurais, je crois. Je me disais,
ça n’est pas le rôle principal, elle va
m’envoyer bouler, je me faisais mes petites
névroses habituelles. Quand elle m’a dit
oui au téléphone, j’ai été le plus heureux
des hommes ! A mes yeux, elle collait
parfaitement à mon idée du personnage
de la soeur qui, à l’image de son papa, ne
voit pas l’intérêt de ces « psys » qui vous
poussent à aller remuer les choses du passé.
Durant une grande partie du film, elle fait
tout pour refreiner les questionnements de
son frère et tenter d’arrondir les angles entre
son père et son frère. De Mélanie, j’apprécie

la vivacité de son jeu, son humour, son
regard qui dit tout et l’émotion intense qui
émane d’elle dans les scènes cruciales. Je
sentais aussi qu’avec Laurent, la sensation
de fratrie fonctionnerait à merveille. Un
simple échange de regards entre eux devait
pouvoir raconter tout leur passé commun.

_________________________________
BOOMERANG
au cinéma le 30 septembre

Hors série

EXTRAIT
utour
Une réussite a
cat
d’un sujet déli
rc

t Ma
— Marianne e

Patrick Roegiers s’est établi
en France en 1983. Après
Le bonheur des Belges
(2012) et La traversée des
plaisirs (2014), L’autre
Simenon est le troisième
ouvrage qu’il publie aux
éditions Grasset.

BONNES FEUILLES

L’autre Simenon
Patrick Roegiers
CHAPITRE 22

La balle avait pénétré dans
la bouche. En cra­chant du sang,
Le jour s’était levé à six heures
Amélie Trottebas s’était effoncinquante-trois. Le soleil brildrée. Tuer était facile. C’était
lait déjà. Le ciel était souriant.
un geste sans morale. Les reDébutait une longue journée.
présailles étaient cruelles. Ceux
Christian avait donné le signal.
qui avaient déjà tué tuaient
La besogne consistait à élimipour tuer. Tuer, c’est exister.
ner les vingt-sept otages. Par qui
Us tiraient à bout portant, sans
commencer ? Les plus jeunes ou
sommation. On entendait les
les plus âgés ? Les femmes ou les
arbres frémir. Père de famille
ALBIN MICHEL
hommes ? Le boucher ou le curé ?
responsable, Oscar Dumarteau,
Un notable ou un innocent ?
échotier, s’était approché en
PARUTION:
traînant les pieds. Son visage
SEPTEMBRE 2015
– Où on fait ça ? avait demanétait gris cendre. La sueur
dé Bras-la-mort.
dégou­
linait sur son front. Il
– Là derrière, avait répondu avait la gorge sèche et avait chuchoté avec
Triples-Pattes.
un sanglot dans la voix :
– Pas dans le jardin ? s’inquiétait
Ouvre-l’œil.
– Que ferai-je une fois mort ?
– C’est mieux là-bas, avait indiqué
– Tu m’en diras des nouvelles.
Nettoie-là.
– Au bord de la route, avait opiné
La boîte crânienne avait explosé. Le jus
Moi-qui-râle.
rouge giclait comme de la grenade écrasée. C’était le dé­but. Il y avait deux tueurs
Christian avait déclaré : « On ne rit par victime. Les tâches étaient également
plus. » La tuerie démarrait à l’heure. Et réparties. L’un, à gauche, tirait dans la
Rabat-Joie avait crié en direction de la nuque. L’autre, à droite, dans la tempe.
cave : « Au premier ! » L’air était doux et Nul ne résiste à ce traitement. Les tireurs
ça sentait l’été. C’était le vendredi 18 août se relayaient et tuaient à tour de rôle.
1944. La scène de cauchemar avait com- Christian se tenait face à la porte. Il évimencé. Amélie Trottebas, à l’esprit lent, tait les regards et ne disait rien. C’était le
mais très fleur bleue, s’était levée la pre- tour d’Endore Poussette, pâle comme la
mière. Ses cheveux étaient dépeignés. Elle mort. Pang ! Une balle dans le cou. Plus
avait monté l’escalier et, sitôt à l’air libre, de glotte. Il s’était effondré devant Amélie
avait demandé gentiment :
Trottebas, à côté d’Oscar Dumarteau. Il
faisait déjà chaud. Pas de vent. Cette jour– Pourquoi me tuer ?
née était plus belle que la précédente.
– C’est la règle.
– Mais je n’ai aucune idée politique.
– Il bouge encore.
– On meurt aussi sans.
– Quand il sera raide, il ne remuera plus.
Hors série

75

Ouvre-l’œil avait fait une encoche sur la crosse
de son arme. C’était le tour d’Onésime Socquette. Un
mètre soixante-trois. Silence de plomb. Ciel bleu clair.
Il tremblait dans sa culotte. Ses lèvres étaient violettes.
Au moment où la balle entrait dans la tempe, il avait
réfléchi : « Les hommes sont des ombres. La guerre n’a
pas de sens. Je préfère être libre comme l’air que périr
enfermé là-dedans. »
– Et de quatre ! avait annoncé Tire-au-flanc.
Des mouches volaient. Christian traçait une croix au
crayon à côté du nom inscrit sur sa liste. À inter­valles
réguliers, une voix rauque, en direction de la cave d’où
aucun son ne s’élevait, tonitruait :
– Taisez-vous. Fermez-la !
Ou alors :
– La paix ! Vos gueules !

76

Les rexistes procédaient avec méthode. L’ordre seul
comptait. La tragédie prenait corps. La tue­rie ne devait pas dépasser trente minutes. Tuer est aussi simple
qu’une bretelle qui lâche ou un lacet qui casse. Les tueurs
heureux n’ont pas d’histoire. Les otages décomptaient
les détonations et savaient le nombre qu’il y avait encore
à tirer. La chaleur faisait trembler l’air où dansaient des
moustiques.
– Moteurs ! avait ordonné Christian.
– À vos ordres, Chef !
Et ils avaient lancé les moteurs à plein régime pour
couvrir le vacarme des détonations. Il était sept heures
treize. Il n’y a pas de jour pour mou­rir. Etaient remontés
l’un après l’autre, Arthème Tournevis, blanc comme la
craie, Aimable Soubresaut, pris de tremblements nerveux, et Prosper Ragot, sec comme une arête de poisson.
Les animaux ne suent pas. La tension était insoutenable.
Tous suppliaient Christian du regard. Savaient-ils qu’il
était le frère de Georges Simenon, le célèbre romancier ?
La mort est dans la mort. L’arme n’existe que par la
main qui la saisit. Christian ne savait pas s’en servir. Mais
on lui avait expliqué. Pour tirer, il suffisait de tendre la
main. Le revolver ne pesait pas lourd. La main seule agissait. Le doigt aussi. Le reste du corps ne servait à rien. La
balle parcourait trois cent soixante mètres à la seconde.
Il n’y avait pas d’effort à faire. Tendre le bras suffisait.
Viser la figure était sans risque. On était sûr d’atteindre
la cible. Il avait extrait son revolver de la gaine de cuir et
l’avait posé sur la nuque du plombier.

BONNES FEUILLES

– Je ne veux pas mourir.
– Tu as peur que je tire ?
– Quand on meurt, on est tout seul.
– Quand on tue aussi.
– Je n’ai pas encore été tué.
– Et moi, je n’ai pas encore tiré.
Qu’avait-il d’autre à dire ? Mourir arrive à tout le
monde. Christian le savait, mais ne l’avait jamais éprouvé. Et soudain, l’envie de tuer lui était venue comme une
folie nécessaire. Il s’était désigné pour cette mission. Et il
devait l’accomplir. Il avait reçu des ordres. Il fallait obéir.
Tout dans son histoire concourait vers cet instant. Il ne
pouvait se désis­ter. Il n’était pas nerveux. Son pouls ne
battait pas plus vite. Il n’était qu’un exécutant. La mort
était sa conscience secrète. Elle coulait dans ses veines
comme le vin dans la bouteille. Il allait assouvir enfin le
désir le plus secret des hommes. Pour lui comme pour
tous les autres. Il ne se l’était jamais avoué. C’était celui de tuer. Rien ne l’empêchait de combler ce désir. Ses
yeux étincelaient. Son pouls était régu­lier. Il ne transpirait pas. Les secondes s’écoulaient. Rien ne se passait. Il
était profondément violent. Le silence était effrayant.
Les moteurs tournaient. Les moucherons l’agaçaient. Ils
bouchaient sa vue. Il détestait ce temps. Christian avait
actionné son arme. Les épaules courbées, la tête baissée,
plié en deux comme un parapluie, Arthème Tournevis
n’avait pas réagi. Pam ! La déflagration avait transpercé
l’air filandreux. La balle avait traversé la nuque, la tra­
chée, éventré le gosier, puis était ressortie tout droit par
le palais. Christian était devenu un assassin. Un bout de
cervelle avait giclé en l’air. Il ne ressentait pas la moindre
émotion. Il n’y avait pas de bon moment pour mourir.
Prosper Ragot et Aimable Soubresaut s’étaient effondrés
juste après.
– Au suivant !
Oscar Dumarteau, le boulanger, s’était avancé à son
tour. La mort n’est pas pressée. Il avait tiré dans l’occiput. La matière cérébrale s’était déversée par le trou de
sortie de la balle. Christian s’était épongé le front avec
son mouchoir. Lui avait succédé Eustache Personne, le
notaire, en costume bleu foncé. Bon et solide époux, il
songeait à sa famille. La veine de son cou se gonflait. Il
avait tiré dans la bouche. La balle avait fondu comme une
groseille. Christian les tuait dans l’ordre où ils se présentaient. Il ne res­sentait pas de haine. Il n’avait pas besoin
de haine pour tirer. Ce n’est pas l’auteur qui mène l’action, disait Georges. Ce sont les personnages. Il écrivait
dans un état second, en « état de grâce » ou de transe.
Comme lui, Christian n’était pas dans un état normal.
Gustave Paquet, le facteur, transportait des messages

Hors série

dans sa sacoche. Son uniforme servait de bouclier à ses
activités. Christian avait posé l’acier du canon sur le
crâne et avait fait sauter la cervelle. La balle s’était plantée comme une aiguille entre la chair et l’os. Couper le
bulbe rachidien entraîne la mort instantanée. Bing ! La
tête avait explosé.
– Encore combien ?
– Dix-sept !
Un otage avait été libéré. Félicie Bonnepersonne, en
qui Drôle-de-frimousse avait reconnu une cousine.
– Sauve-toi, « Fifi ».
– Où veux-tu que j’aille ?
– Va-t’en par là !
– Mais je vais salir ma robe.
Elle avait pris ses jambes à son cou, dans sa robe d’été
à motifs multicolores, et le massacre avait re­pris. C’était
le tour de Raoul Ducouenne, au teint rougeaud. Il faisait
des saucisses à la viande de chien et vendait les beaux
morceaux aux clients fortunés dans son arrière-boutique.
Les vrais bouchers sont les bourreaux. Les hommes sont
des bêtes. Il suait du Bovril et avait du sang caillé autour
du cou. Une balle en pleine tête, entre les deux yeux,
d’où s’écoulait de la gelée de veau, sorte de suif, de bile
ou de saindoux. Pas de pardon pour le chevillard. Pas

PATRICK
ROEGIERS

de quartier pour l’étalier. On peut commettre un crime
sans être un criminel. Le meurtre est la récompense des
lâches. Et il s’était écroulé parmi les cadavres. C’était le
tour de Gustave Signal. Les employés de chemin de fer
ou chemin-de-ferristes, gardes-barrières et aiguilleurs de
trains ne cachaient pas leurs sympathies communistes.
Ils avaient joué un rôle stratégique pendant le conflit.
Georges avait eu le projet d’un vaste roman intitulé La
Gare qui raconterait toute la guerre et ses à-côtés rien
qu’à partir de ce qui se passait dans une gare.
Henriette s’était remariée le 17 octobre 1929 avec un
chef de train à la retraite que lui avait présenté Monsieur
Reculé et qui touchait une confortable pension. C’était
un « Ardennais maigre et noueux », au regard vide. Il
s’appelait Joseph André, mais leur mère continuait à
porter le nom de Simenon. Ils vivaient à Liège, 5 rue
de l’Enseignement, mais ils ne s’entendaient pas, ne se
parlaient plus que par des billets griffonnés, dormaient
dans le même lit, mais prenaient leur repas chacun de
leur côté, sans s’adresser la parole ni s’accorder un regard de la journée. Un jour, ce nouveau mari s’était effondré brusquement comme Désiré, en novembre 1921.
Georges et Christian le détestaient tous les deux.
– Pitié !

L’autre
Simenon
Frère cadet de Georges Simenon, Christian fut élevé à ses côtés par une mère
bigote qui le chérissait et traitait son aîné d’incapable.
Proie idéale pour le rexisme, parti d’extrême-droite fondé en Belgique par
Léon Degrelle, braillard intarissable, Christian s’égara dans la collaboration et
participa activement à une effroyable tuerie.
De son côté, Georges menait la vie de château en Vendée. Livres à succès,
femmes et films. Comment se défaire de ce frère encombrant qui allait salir sa
réputation?
Christian, se sachant condamné à mort, s’engagea dans la Légion et
disparut sans laisser de traces...

Portrait croisé de deux êtres au destin opposé, L’autre
Simenon est un roman à double face, où la mise en
lumière de l’un révèle la part d’ombre de l’autre.
C’est aussi le portrait d’une époque.
Un tableau de faits troublant, porté par une
langue implacable, qui parle du passé pour
mieux dire le présent.

Grasset

77

Yvan Mayeur
De retour d’un piétonnier sur le Mont Blanc

Le Bourgmestre de Bruxelles est
un grand lecteur, un amateur de
montagne… et de Vespa.

SES VACANCES
La montagne, c’est pour moi le lieu d’épanouissement par excellence. J’ai la chance de pouvoir partir
à la montagne hiver comme été et je vais sur le Mont Blanc, que je commence à bien connaître. J’y
ai arpenté de nombreux sommets. Ma détente passe par la marche et par l’alpinisme. Le paysage de
montagne invite à autre chose qu’à penser à ses problèmes quotidiens.

SES LECTURES
Je suis un lecteur quotidien. J’alterne romans, essais, polars. Je lis parfois en même temps un polar
et un essai. Jamais deux polars à la fois, mais des livres opposés en termes de style et de
contenu.
Mon livre de chevet, c’est le dernier qui sort. Je suis très intéressé par les nouveaux
écrivains. Deux d’entre eux m’ont vraiment impressionné ces dernières années.
Mathias Enard, dont j’avais adoré Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, et
dont je viens de lire Rue des voleurs. C’est le Printemps arabe du point de vue d’un
jeune, et l’auteur a une approche très humaniste du sujet. C’est un sujet d’actualité,
mais un traitement généreux, plein de bon sens.

78

Dans un autre genre, j’ai aimé Karine Tuil et son dernier livre, L’invention de nos vies.
C’est l’histoire d’une usurpation d’identités entre amis. Il se fait en plus qu’il s’agit d’un
arabe et d’un juif. Ce que j’ai apprécié, c’est de voir traité la manière dont l’actualité
touche les individus au quotidien dans leurs parcours.
J’aime aussi les polars de Pieter Aspe, que je lis en néerlandais. Les dialectes ne sont pas
toujours compréhensibles mais c’est très lisible. Enfin, en BD, j’aime Corto Maltese.

SES HOBBYS / SES LIEUX
J’aime la promenade en ville. Je trouve qu’on a une ville formidable. J’aime me promener dans des endroits tels que l’Abbaye de la Cambre,
le quartier des Marolles, que je connais bien. Il faut le prendre en partant du bas, depuis les Tanneurs. J’invite tout le monde à venir sur le
piétonnier, qui permet de revoir des immeubles fabuleux que l’on ne regardait plus à cause de la circulation. Avant, il fallait faire attention
en traversant « l’autoroute » et éviter de se faire écraser. Maintenant, on peut lever les yeux et prendre le temps d’observer le patrimoine
architectural. Il reste encore des auvents au-dessus des commerces, qui gâchent quelques façades, mais tout cela va changer. Nous allons
aménager complètement ce piétonnier et cela donnera un autre visage à la ville. Je dirais même que cet endroit, le centre ville, peut devenir
ou redevenir un lieu de lecture, parce que ce qui a changé radicalement, c’est l’absence de bruit. On va pouvoir y déclamer de la poésie. Le
piétonnier va devenir un lieu de tranquillité publique.
Je trouve que l’on écrit peu sur Bruxelles, et quand Bruxelles est le lieu de l’action des livres, c’est souvent plein d’erreurs et ça m’énerve…
J’ai beau savoir que cela n’a pas d’importance, je m’arrête parfois sur ces inexactitudes. Je sais bien que je ne devrais pas avoir cette réaction
mais ça m’agace de découvrir des itinéraires erronés dans les livres.

LA VESPA
Sacrilège ! Nous venons de parler du piétonnier, et voilà une question qui a trait au véhicule motorisé, et d’un véhicule en particulier :
la Vespa ! Si Marc Filipson mettait sur pied un club Vespa, vous en deviendriez membre ?
Ha ha ! J’ai une Vespa, en effet ! Malgré le fait que j’ai eu un grave accident de moto, qui m’a laissé des séquelles. Rejoindre le club de Marc ?
Cela va dépendre des conditions pour devenir membre ! (Rires) Mais ce serait sympa, un club Vespa bruxellois. C’est tellement facile de se
déplacer en ville à deux roues ! J’ai d’ailleurs demandé que l’on réfléchisse à la question de la circulation des deux roues en ville.
INTERVIEW YVAN MAYEUR

20

SES SÉRIES TÉLÉ
Je ne suis pas consommateur de la télé en général (enfin, je ne le suis plus. Je l’ai été de manière exagérée pendant un période) et je préfère en effet les séries.
Comme beaucoup de monde, j’ai essayé de me rendre disponible pour suivre des séries selon
leurs horaires de diffusion, mais je privilégie désormais l’achat de DVD, qui me permettent de
les regarder quand j’en ai envie. Mes préférées ? J’ai beaucoup aimé The Wire (Sur écoute),
qui se passe à Baltimore ; House of Cards, évidemment. Le jeu de Kevin Spacey et Robin
Wright est fabuleux. Et enfin, ce n’est pas une série proprement dite, mais j’adooooore Kamelot ! Le mélange d’humour franchouillard et d’absurde anglais me surprend toujours et
me fait rire, et c’est bon !

SES FILMS/DVD
Je suis très bon public pour tout ce qui est blockbuster, de James Bond à Mission impossible. Je marche à fond. Mais ça ne
m’empêche pas d’aimer le cinéma d’auteur, notamment d’auteurs belges. J’ai beaucoup apprécié Deux jours, une nuit, des
frères Dardenne avec Marion Cotillard, tout comme j’avais adoré De rouille et d’os, de Jacques Audiard avec Mathias
Schoenaerts. Dernièrement, j’ai vu Pas son genre, avec Émilie Dequenne. Et je suis un fan absolu de Dikkenek. Et de
Rundskop, qu’il faut absolument voir en version originale en néerlandais, c’est beaucoup plus savoureux !

SES GUIDES DE VOYAGE
Avant de voyager, je me renseigne sur les livres dont l’action se passe ou qui parlent de la ville où je me rends. J’ai eu
l’occasion l’an dernier d’aller à la Nouvelle Orléans. Je suis venu me renseigner ici et Marianne m’a recommandé un
roman sur l’après Katrina, La ville des morts, de Sara Gran, et en me promenant à la Nouvelle Orléans, je découvrais
les quartiers dont parle le livre. J’essaie de reproduire cette expérience chaque fois que je voyage, je trouve que c’est la
meilleure manière d’avoir avec soi un « guide touristique ». La première fois que je suis allé à New-York, j’étais accompagné par Paul Auster.

79

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AVENUE DU CHENE, 125
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1050 IXELLES

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1050 IXELLES

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1050 IXELLES

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CHAUSSÉE DE SAINT JOB, 334
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PLACE DU CHATELAIN, 40
1050 IXELLES

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août-septembre 2015

UNE NOUVELLE MISSION
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« Remarquable »
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Daniel Silva fait émerger les
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le 1 chapitre

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