MIRBEAU, LES HUÎTRES, LE TROLLEY

,
ET LA TYRANNIE MÉDICALE ET ADMINISTRATIVE
Mirbeau au Figaro en 1903
Décidément, ce sacré Mirbeau ne cesse de nous réserver des surprises. C’est ainsi que,
travaillant sur ses lettres de 1903, destinées à paraître dans le tome IV de sa Correspondance
générale, j’ai découvert à l’improviste qu’il avait, cette année-là, poursuivi un certain temps
sa collaboration au Figaro, entamée par un article qu’on croyait sans lendemain : cet
inattendu « Pour les comédiens », paru le jour même de la première des Affaires sont les
affaires à la Comédie-Française, le 20 avril 1903, et qui constituait un mea culpa en même
temps qu’une réparation publique pour son célèbre pamphlet contre la cabotinocratie qui
l’avait jadis fait chasser du même Figaro, vingt ans plus tôt. Il s’avère en effet qu’il ne s’en
est pas tenu là et qu’il a encore confié au Figaro deux nouvelles chroniques qui ont échappé à
la vigilance de Jean-François Nivet et à la mienne, et auxquelles il convient d’ajouter trois
interviews1 : une interview par Robert de Flers, consacrée aux Affaires, a paru le 5 mai ; et
deux interviews par l’ami Georges Bourdon, l’une sur le trolley parisien (le 24 juin), et l’autre
sur « la question de la propriété littéraire » (le 11 août), qui a été recueillie dans ses Combats
littéraires2. Il est bien possible, d’ailleurs, que ce soit l’influent Georges Bourdon qui ait
convaincu la direction du quotidien d’accueillir une nouvelle fois la prose du triomphant
dramaturge, à un moment où il n’a plus de journal à sa disposition : sa collaboration au
Journal a cessé depuis le 25 mai 1902 (jour où paraît son ultime contribution, « Mystérieuse
visite »), L’Auto vient à peine de le solliciter (son premier article, « Réflexions d’un
chauffeur », y paraît le 6 septembre 1903) et L’Humanité ne sera créé qu’en avril 1904. On
comprend que Mirbeau ait pu céder à la tentation de reprendre, fût-ce provisoirement, sa
collaboration avec un journal prestigieux et qui, quoique conservateur, était ouvert à la
littérature et relativement libéral.
Le premier des deux nouveaux articles, « Dans la brousse administrative », paraît le 14
septembre, le second, « Apologie des huîtres », le 1er décembre. Quant à son interview relative
au trolley, elle paraît le 24 juin. Ce sont ces trois textes, ignorés depuis plus d’un siècle, que
nous reproduisons ci-dessous.
Dans le premier, chronologiquement, Mirbeau répond aux questions que pose, aux
administrés de la capitale, le projet municipal d’un réseau de trolleybus destiné à faciliter les
transports. Il faudra attendre 1943 pour que le projet se réalise et que cinq lignes voient le
jour. Mais, en 1903, cela fait déjà vingt ans qu’ont commencé les premières recherches surce
nouveau mode de locomotion, c’est en 1901 qu’une première ligne a été inaugurée près de
Dresde, et, à Londres, c’est dès 1906 que roulent les premiers électrobus. Pour ce qui est de la
France, le premier trolleybus parisien a été expérimenté à l’occasion de l’Exposition
Universelle de 1900 : il menait de l’entrée de l’Exposition à la Porte de Vincennes. Le projet
de réseau est donc tout à fait d’actualité, et il n’y a rien d’étonnant à ce que l’avis de Mirbeau
ait été une fois de plus sollicité. Peut-être même est-ce lui qui a suggéré à son fidèle ami
Georges Bourdon de bien vouloir le recueillir… Comme on pouvait s’y attendre, l’écrivain,
écologiste avant la lettre3, est fort hostile au projet. Il lui reproche essentiellement, d’une part,
d’enlaidir davantage encore la capitale, déjà saccagée, à son avis, par quantité de monuments
1 Et même quatre, si on y ajoute les « Notes » prises par François Crucy « auprès de M. Octave Mirbeau » et que
nous reproduisons dans notre article « Mirbeau et Pissarro – Un ultime témoignage ».
2 Combats littéraires, l’Âge d’Homme, 2005, p. 562.
3 Voir notre article « Mirbeau «écologiste », Cahiers Octave Mirbeau, n° 19, 2012, pp. 218-245.

d’un goût douteux, et, d’autre part, d’être une source d’encombrements supplémentaires, au
lieu de désengorger la ville comme il le faudrait. L’écrivain libertaire en profite pour dénoncer
une fois de plus une gestion administrative soumise à des « règlements absurdes et
tyranniques », dont les effets peuvent être homicides, mais qui, pour un pessimisme radical tel
que Mirbeau, semblent bien refléter la cruauté congénitale de l’être humain en même temps
que l’imbécillité foncière de toute administration : « embêter les uns, et tuer les autres, ça fait
toujours plaisir »…
C’est le même amer constat qui ressort de l’article sur « la brousse administrative », mais
tempéré, cette fois, par le goût avoué de la cocasserie, quitte à enjoliver l’anecdote et à tirer
quelque peu en longueur le récit d’une mésaventure personnelle et toute récente. Dès le titre le
polémiste affiche la couleur : l’administration, dont se targuent les États prétendument
civilisés, n’est jamais qu’une « brousse » et la supériorité des Européens sur les présumés
sauvages ne repose que sur des idées toutes faites que rien ne vient justifier. Car énorme est le
gâchis dû à une bureaucratie tentaculaire et kafkaïenne : non seulement gâchis d’argent, mais,
plus grave encore, gaspillage insensé de temps, c’est-à-dire de la vie, et de ressources
humaines. Si, au lieu de faciliter la vie en société, l’administration ne fait que la compliquer
absurdement et constitue de fait une tyrannie sans contrepoids exercée sur les citoyens, alors il
convient de la réduire à « son minimum de malfaisance », comme Mirbeau le disait plus
généralement de l’État4.
La seconde chronique de la nouvelle série figaresque, « Apologie pour les huîtres », dénonce
une autre tyrannie : celle des médecins. Ou, plutôt, celle des empêcheurs de jouir de la vie, qui
abusent de l’autorité que leur confèrent leurs titres universitaires et, au nom usurpé de la
science, entendent exercer sur les corps la même tyrannie contre-nature, et tout aussi
hypocritement, que celle de l’Église catholique romaine et de ses « pétrisseurs d’âmes5 ».
Déjà, dans Les 21 jours d’un neurasthénique (1901), Mirbeau se réjouissait « que les simple
poètes corrigent parfois les erreurs des savants » et ne voulait « pas songer à l’affreuse nuit
intellectuelle en laquelle nous resterions plongés si nous n’avions jamais que les savants pour
nous expliquer le peu que nous savons des secrets de la nature6 ». Car, s’il avait dans les
principes de la science expérimentale, une très grande confiance et s’il éprouvait une vive
admiration pour les véritables savants qui se collettent au réel pour tâcher, modestement, d’en
décrypter quelques lois, il n’avait que mépris pour les faux savants, qui dénaturent la vraie
science et répandent quantité d’idées fausses et de craintes infondées, et il était révolté par
l’irresponsabilité criminelle des « ingénieurs » qui, imbus de leur toute-puissance, menacent
impunément l’équilibre de la nature et, par voie de conséquence, la survie de l’humanité 7.
Tout en étant en quête de connaissances scientifiques, dont il n’ignore pas les limites et les
incertitudes, il était irréductiblement hostile au scientisme dominant, idéologie nouvelle
adaptée à la nouvelle classe dirigeante. Écologiste avant la lettre, il n’en était pas moins un
eudémoniste soucieux de ne pas gâcher les trop rares plaisirs de la vie. Citoyen soucieux de la
salubrité des villes et des campagnes, il n’en était pas moins solidaire de tous ceux qui
travaillent durement à produire notre alimentation et ne voient pas leur travail reconnu et
rémunéré à sa juste valeur.
Fragile est l’équilibre entre les exigences de la santé publique et la préservation
d’emplois menacés. Étroite est la ligne de faîte entre les deux abîmes de l’obscurantisme
religieux et de l’irresponsabilité scientifique. Difficile est le chemin médian entre l’ascétisme
philosophique, qui prône le détachement pour avoir une chance d’accéder au nirvana 8, et
4 « Les littérateurs et l’anarchie », interview d’Octave Mirbeau par André Picard, Le Gaulois, 25 février 1894.
5 Octave Mirbeau, « Pétrisseurs d’âmes », Le Journal, 16 février 1901.
6 Octave Mirbeau, Les 21 jours d’un neurasthénique, chapitre XII (Éditions du Boucher, 2003, p. 119).
7 Voir notre article « Mirbeau écologiste », Cahiers Octave Mirbeau, n° 19, 2012, pp. 218-245.
8 Rappelons que Mirbeau a précisément signé du pseudonyme de Nirvana ses premières Lettres de l’Inde,

l’hédonisme à courte vue, exacerbé par une société qui, en multipliant les désirs et les plaisirs,
suscitent bien des frustrations et des jalousies. Mais une nouvelle fois Mirbeau n’hésite pas à
assumer ses déchirements, à regarder en face les contradictions objectives qui sont dans les
choses et à s’engager sur une voie délicate et dangereuse, quitte à provoquer, à transgresser
les tabous, à déboulonner les gloires consacrées et à prendre son lectorat à rebrousse-poil.
Pierre MICHEL
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Paris contre le trolley
Interview de Mirbeau par Georges Bourdon
On n'ignore pas qu'une enquête a été instituée dans toutes les mairies de Paris sur le
projet de la Compagnie des omnibus. Tous les citoyens sont invités à y participer et sollicités
d'émettre leur opinion. Or, j'apprends que des personnes zélées se transportent à domicile,
dans tous les quartiers du centre de Paris, et, dans tous les magasins, dans tous les bureaux,
viennent quémander des signatures. ̃Qu'offrent-ils à signer ̃? Des pétitions énergiques où il
n'est question que d'exiger du Conseil municipal des communications rapides et à bon
marché.
Cet insidieux papier se garde bien de la moindre allusion au trolley. Mais il convient
de faire connaître au public que les communications rapides et à bon marché sont le bloc
enfariné où la Compagnie, avec une grâce astucieuse, cache les fils de ses trolleys. Par le
moyen de cette ingénieuse imagination, de nombreuses signatures ont été recueillies, et ceux
qui les ont données ne se doutent pas que l'on se servira de leurs noms pour essayer
d'extorquer au Conseil municipal un vote favorable au trolley. La Commission compétente du
Conseil municipal est désormais avertie. Le sont aussi les personnes que l'on viendra
solliciter. Mais qui pourrait dire de qui ces agents racoleurs sont les messagers ?
Que penserait du trolley M. Octave Mirbëau ? L'audacieux écrivain de cette
pièce désormais illustre, Les affaires sont les affaires, qui connaît ce prodige de réaliser
encore le maximum après deux mois passés de succès, n'est pas de ces timides qui mâchent
leur opinion sur les hommes ni sur les choses. En l'interrogeant, je savais d'avance que,
partisan ou adversaire, il serait ardent à défendre ou à combattre le trolley. Pour être sincère,
je dois dire que, le connaissant amoureux de beauté et respectueux de Paris, je pressentais un
peu sa réponse à la question que j'allais lui poser. Tout de suite, il attaque :
— Paris est la ville du monde où la circulation se fait le plus mal, et où elle coûte le
plus cher. C'est un scandale, et qui s'aggrave de jour en jour. Ce problème des transports
urbains a été parfaitement résolu dans les grandes villes de province et dans les grandes
capitales de l'Europe. Ici, c'est le contraire. On entrave la circulation, comme à plaisir, et de
toutes les manières. On a beau multiplier, stupidement, les lignes de tramways et les
métropolitains9, il y a des jours où il est impossible aux Parisiens de se faire transporter, dans
Paris, d'un point à un autre. On passe une partie de sa journée à chercher une voiture qui ne

parues dans Le Gaulois au cours de l’hiver 1885.
9 C’est en 1896 qu’a été adopté le projet de chemin de fer métropolitain concocté par Fulgence Bienvenüe, qui
prévoyait un premier réseau de six lignes. Les travaux de la première ligne (Porte Maillot – Porte de Vincennes),
commencés en octobre 1898, aboutiront deux ans plus tard : elle sera inaugurée peu après la fermeture de
l’Exposition Universelle, le 19 juillet 1900. Neuf autres lignes verront le jour d’ici 1913.

vous prend jamais10, à attendre, sous le soleil ou sous la pluie, des heures et des heures, aux
stations des omnibus et des tramways, à faire la queue devant les métropolitains.
» Je vois souvent ceci place du Trocadéro, par exemple, des rangées d'omnibus pleins
de voyageurs, et qui ne partent pas. L'autre dimanche, j'en ai compté jusqu'à sept, qui
attendaient pour partir. Quoi ? Le bon plaisir de l'immuable règlement. Qu'il y ait foule ou pas
foule, qu'ils soient vides ou pleins, les omnibus doivent partir, réglementairement, toutes les
cinq ou dix minutes. Alors, ils partent, toutes les cinq ou dix minutes, réglementairement, sans
souci des foules qui s'amassent autour. Et voilà ! Et personne ne se plaint, ne réclame, ne
proteste. On attend, bien sagement ! Même si, par hasard, quelqu'un se mêle de réclamer, on
le hue. Brave peuple de frondeurs !
» Vous me dites qu'on va établir trente nouvelles lignes de tramways à trolleys. Et vous
me demandez ce que j'en pense ? Je pense que cela va encombrer un peu plus la circulation,
que cela va être encore plus laid et plus dangereux, quoique, vraiment, il semble difficile
d'atteindre à plus de laideur, plus de danger, plus d'encombrement qu'avec ces horribles trains
à deux étages qui roulent, dans la ville, du bruit, des blessures, de la mort,
et infiniment peu de voyageurs. Je pense que Paris va devenir un peu plus impraticable aux
promeneurs, aux haquets11, aux camions, aux bicyclettes.
» Quelqu'un disait, l'autre jour devant moi : “ – Les omnibus parisiens ? En hiver,
on ne va pas dessus, parce qu'il y fait trop froid ; en été, on ne va pas dedans, parce qu'il y fait
trop chaud. Alors, à quoi ça sert-il ? ”
» — Ça sert, cher monsieur, à embêter les piétons, à les tuer au besoin ; ça sert à faire
déraper les voitures et les automobiles, au nom d'un règlement absurde et tyrannique. Et puis,
embêter les uns, et tuer les autres, ça fait toujours plaisir. »
Le Figaro, 24 juin 1903
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*

Dans la brousse administrative
II semble que le dernier mot ait été dit sur les incomparables beautés de
l'administration française et que le satiriste qui ne craint pas de s'engager dans cette brousse
n'ait plus rien de nouveau à y découvrir. Quelle erreur ! Le dernier mot n'a pas été dit ; il ne
sera jamais dit. Et tant qu'il existera une administration française le satiriste peut être assuré
de rapporter de ses explorations à travers ces forêts, depuis si longtemps dévirginisées, une
ample et neuve moisson de cocasseries. Voulez-vous un exemple ? Il est drôle, et c'est une
excuse, presque une joie. Il y en a tant qui sont affreusement douloureux.
Mais, avant de raconter ma petite histoire, je prie les lecteurs de bien croire que je ne
me moque d'eux en aucune manière., En dépit de mon exagération bien connue, tout ce qu'ils
vont lire est rigoureusement exact. Cela ne sort pas de l'imagination compliquée d'un
vaudevilliste, et c'est dans les plus graves bureaux et par les plus notables ronds-de-cuir, non
sur les scènes de café-concert et par des .pitres maquillés, que cette bouffonnerie se joue. Héla
s! elle se joue, cette bouffonnerie, partout où il y a des hommes et qui administrent.
Ces jours derniers, j'avais besoin d'envoyer en Russie une procuration 12. Cette
procuration était naturellement signée de moi. Or il faut qu'une signature soit légalisée pour
avoir delà vertu, et légalisée par quelqu'un qui, généralement, ne connaît ni signature ni le
10 Cette attente a inspiré à Mirbeau un conte, « En attendant l’omnibus » (Le Journal, 27 septembre 1896), où
Alphonse Allais semble voisiner avec Kafka.
11 Voitures très simples tirées par des chevaux.
12 Probablement au nom de son avocat russe, Onesim Goldovski, dans le procès qui oppose l’auteur des
Affaires sont les affaires à l’impresario pirate Korsch.

signataire. et légalise de confiance. L'homme de loi qui me conseillait me dit que, dans le cas
particulier, la légalisation appartenait au ministère des Affaires étrangères. « II doit bien y
avpir quelques petites formalités supplémentaires,- ajoutait-il, mais elles sont insignifiantes. »
J'envoyai la pièce à un de mes amis du ministère, homme très serviable et charmant, le priant
de faire le nécessaire, car, malgré l'optimisme de l'homme de loi, je soupçonnais que « ces
petites formalités supplémentaires », cela devait être une chose difficile, embrouillée,
énervante, telle, enfin, que j'eusse sans doute préféré abandonner mes intérêts, plutôt que de
m'exposer à l'inextricable ennui d'en préparer la défense. Mon ami, courrier par courrier,
me retourna la pièce, et il m'expliqua que, avant d'intervenir pour hâter les opérations, il
fallait :
1° Que ma signature fût légalisée par le maire de la commune où j'habite ;
2° Que la signature du maire fût légalisée par le sous-préfet de l'arrondissement ;
3° Que la signature du sous-préfet fût légalisée par le préfet du.département ;
4° Que la signature du préfet fût légalisée par un agent spécial du ministère de
l'Intérieur ;
5° Que la signature de l'agent spécial du ministère de l'intérieur fût légalisée par un
Agent également spécial du ministère des Affaires étrangères ;
6° Que la signature de l'agent spécial du ministère des Affaires étrangères fût
légalisée par un agent ad hoc du consulat de Russie, à Paris.
« C'est tout » m'écrivait mon ami, avec une ironie que j'eusse trouvée, évidemment,
très savoureuse, s'il se fût agi, pour affronter cette odyssée, d'un autre que moi.
D'abord, je pâlis, devant de si insurmontables obstacles; puis, je devins rêveur, et enfin
je m'indignai.
Par suite de quel extraordinaire privilège le consulat de Russie à Paris avait-il le
dernier mot en cette affaire ? Pourquoi jouissait-il d'un droit exceptionnel, d'un droit supérieur
d'insuspicion, que n'avait ni le ministère des Affaires étrangères, ni le ministère de l'Intérieur,
ni le préfet, ni le sous-préfet, ni le maire, ni moi-même ? Je ressentis de cette trop éclatante
partialité, une humiliation profonde, non pour moi-même, pauvre contribuable et cruellement
ballotté, depuis ma naissance, d'une fantaisie administrative à l'autre, mais pour le bon renom,
pour le prestige de ces considérables, de ces puissantes autorités de mon pays. Et puis, faut-il
tout dire, j'étais vexé, une fois lancé sur la vertigineuse pente de ces légalisations, d'avoir à
m'arrêter court, subitement, comme ça, sans raison. Il m'eût été agréable que la série se
continuât, jusqu'à ne jamais finir, et que le consulat de Russie à Paris fût obligé d'être légalisé
par l'ambassade, l'ambassade par le Tsar, le Tsar par le Pape, le Pape par M. Francis de
Pressensé13, M. Francis de Pressensé par le peuple souverain, le peuple souverain parle
Diable, le Diable par le bon Dieu, etc. Vous voyez qu'il y a encore bien des lacunes dans
l'administration française, et que tout n'y est pas aussi beau qu'on le croit. Mais le monde n'a
pas fini d'exister, heureusement, et nous avons le Progrès qui, lui non plus, n'a pas dit son
dernier mot.
J'allai donc trouver le maire de la commune où j'habite14. Ne me connaissant pas du
tout, mais étant brave homme, il voulut bien apposer sur la pièce, dans la journée même, le
cachet de la mairie et sa propre signature avec toutes les mentions que de droit. Et comme le
chef-lieu d'arrondissement15 n'est pas très éloigné de chez moi, que la ville est curieuse à voir

13 Francis de Pressensé (1853-1914) est alors le président de la Ligue des Droits de l’Homme. Rallié au
socialisme, il a été élu député du Rhône en mai 1902. Au cours de l’affaire Dreyfus, il a participé à de nombreux
meetings dreyfusistes aux côtés de Mirbeau, notamment à celui de Toulouse, le 22 décembre 1898
14 Mirbeau a passé l’été 1903 à Sainte-Geneviève-par-Vernon, dans l’Eure. Il y est encore au moment où paraît
l’article. Fin septembre, il partira pour Berlin et Vienne pour y assister à la première des Affaires sont les affaires.
15 C’est-à-dire Vernon.

et le paysage qui l'entoure très émouvant, je décidai, afin de ne pas perdre de temps, surtout,
que nous irions, ma pièce et moi, rendre visite au sous-préfet le lendemain.
Il était deux heures de l'après-midi, quand nous arrivâmes devant la sous-préfecture.
Elle était fermée, silencieuse, comme une maison vide. J'eus beau sonner, frapper, appeler.
rien, ni personne De tous les services qui la composent, un seul fonctionnait le service vicinal,
établi dans un petit bâtiment annexe, presque une échoppe de cordonnier, comme on en voit
encore, au coin des vieilles rues, dans les très vieilles villes. Le service vicinal n'était,
d'ailleurs, représenté que par un seul employé, lequel, en manches de chemise, la figure
placide et très rouge, lisait vaguement Le Petit Parisien, en fumant sa pipe. Je m'adressai à
lui :
– M. le sous-préfet, s'il vous plaît ?
– Il est en congé, répondit l'homme du service vicinal.
– C'est évidemment son droit, répliquai-je, et je ne songe pas à le contester. Mais
pourquoi les bureaux sont-ils fermés à deux heures de l'après-midi ?
– Ah, dame Je ne sais pas, moi.
J'expliquai solennellement le but de ma visite. Je dis qu'il s'agissait de gros intérêts,
que c'était très urgent. etc., etc.
Touché par ces raisons, car c'était un homme sensible et fort obligeant, il m'offrit
d'aller, dans la ville, à la recherche de ses collègues.
– Seulement. Voilà, hésita-t-il. Il va falloir que je ferme le bureau. C'est embêtant !
Je le rassurai de mon mieux.
– Bah ! dis-je en riant. Un de plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait ?
L'employé partit, et je l'attendis une heure, en faisant les cent pas dans la rue. Des gens
venaient, des dossiers sous le bras, frappaient à la porte du bureau vicinal; puis, le voyant
fermé, ils repartaient sans manifester le moindre mécontentement, ni la plus légère surprise.
On n'est pas très neurasthénique, en province.
Après des recherches acharnées, le vicinaliste avait fini par découvrir, dans un des
cafés de la ville, le secrétaire, qui jouait au billard avec un touriste anglais de passage à X. Ils
arrivèrent tous deux fort essoufflés et trempés de sueur.
– Le sous-préfet est en congé, me dit le secrétaire.
– Je le sais. Mais quelqu'un le remplace, sans doute ?
– Oh, bien sûr Il y a un conseiller d'arrondissement délégué à, la signature.
– C'est parfait. Je n'en demande pas plus.
– Oui, mais voilà ! Il est à la chasse.
– Où ? Rentre-t-il le soir ?
– Certainement. Mais vous comprenez bien, le soir, il est fatigué. Il dîne et se couche.
– Et le matin ?
– Oh ! le matin, il part de trop bonne heure.
– À la chasse ?
– Bien sûr, à la chasse. C'est un grand chasseur, le plus grand chasseur du pays.
– Mais, quand signe-t-il, ce grand chasseur délégué à la signature ?
– Ça dépend ! S'il pleut demain matin, il y a des chances.
Le secrétaire regarda le ciel où couraient de gros nuages crasseux et bas ; et il
confirma, tandis que le vicinaliste approuvait de la tête.
– Il y a des chances.
Fort du mauvais état de l'atmosphère et des menaces de pluie, il m'engagea à lui laisser
la pièce. Sa voix était cordiale et persuasive :
– En tout cas. si je ne peux pas demain, ce sera probablement pour après-demain.
Et, se ravisant tout à coup :

– Ah, non ! fit-il. Après-demain, c'est dimanche. On ne signe pas le dimanche.
Alors, ce sera peut-être pour lundi. Ou pour mardi. Enfin, vous pouvez compter sur moi. Le
plus tôt possible.
Je lui laissai la pièce, en m'excusant de l'avoir dérangé, et je me promis de suivre avec
passion toutes les variations du baromètre.
Il a plu, depuis. Mais où est ma pièce, maintenant ? Je n'en sais rien. Elle voyage à
travers la brousse administrative. Lentement, péniblement, égarée ci, harassée là, mal
accueillie des uns, brutalement insultée par les autres, dormant au hasard du chemin, elle va,
la pauvre petite bougresse, elle va, par la pluie, par la grêle, par la tempête, elle va de la souspréfecture à la préfecture, dé la préfecture au ministère de l'Intérieur, du ministère de
l'Intérieur au ministère des Affaires étrangères, du ministère des Affaires étrangères au
consulat de Russie. Puis, après une longue station, malade, épuisée, oubliée, elle repartira, un
beau jour, du consulat de Russie pour le ministère des Affaires étrangères, du ministère des
Affaires étrangères pour le ministère de l'Intérieur, du ministère de l'Intérieur pour la
préfecture, de la préfecture pour la sous-préfecture, de la sous- préfecture pour la mairie de la
commune où j'habite. Là, enfin,, elle arrivera chez moi, dans quel état, mon Dieu ! après
combien de mois, combien d'années peut-être ! méconnaissable sous la meurtrissure des
cachets, des sceaux, des timbres, des mentions, des signatures, vieillie, presque, morte, inutile
désormais à moi et à personne.
Et nous payons des impôts pour être administrés de cette façon-là16.
Octave Mirbeau.
Le Figaro, 14 septembre 1903
**

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Apologie pour les huîtres
Alors, il est bien entendu que nous ne devons plus, si nous tenons à la vie, boire de vin
ni manger d'huîtres. Le vin, histoire déjà ancienne, c'est l'alcoolisme, avec tous les ravages
physiologiques qui s'ensuivent, tuberculose, neurasthénie, épilepsie, démence furieuse,
crime, etc. L'huître, histoire récente et non moins macabre, c'est la fièvre typhoïde et la mort.
Mon Dieu, oui, tout simplement.
Je ne voudrais pas médire des médecins, parmi lesquels je compte des amitiés dont je
m'honore grandement17. J'en sais d'admirables et qui sont la gloire d'un pays. J'en sais d'autres
aussi. J'en sais un, un des plus acharnés en cette campagne, qui, tandis qu'il lançait les
plus terribles accusations contre cet infortuné mollusque, en mangeait chaque jour avec une
sécurité voluptueuse et gaillarde. Pratique d'ailleurs harmonieusement suivie par le directeur
du grand journal qui, le premier, avait accueilli avec enthousiasme les anathèmes ostracistes,
c'est le cas de le dire18, du médecin déjà cité. Et lorsqu'ils se retrouvaient à table, chacun
devant une douzaine de savoureuses marennes – pure supposition, dont le pittoresque me
16 On trouvait déjà une conclusion désabusée de la même farine dans une des Lettres de ma chaumière de 1884,
« Agronomie », où le narrateur éprouvait « l’amer sentiment de l’inanité de la justice humaine, de l’inanité du
progrès et des révolutions sociales qui avaient pour aboutissement : Lechat et les quinze millions de Lechat ».
Et aussi dans sa célèbre « Grève des électeurs » du 28 novembre 1888, qui a paru pour la première fois dans Le
Figaro : « Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son
bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit. »
17 En particulier le professeur Albert Robin.
18 En grec, le mot ὄστρακον, désignait, au sens propre, les coquilles d’huître. Par la suite, à Athènes, il a
désigné les tessons de céramique sur lesquels les citoyens pouvaient écrire le nom de la personne à ostraciser,
c’est-à-dire à bannir de la cité pour un temps déterminé.

réjouit –, sans doute que ces deux augures ne pouvaient se regarder sans rire 19. Tout à la joie
de leur gourmandise, peut-être oubliaient-ils je continue mes suppositions que cette bonne
farce ou cette belle affaire, qui faisait davantage connaître le médecin et vendre le journal,
donnât, d'autre part, des résultats assez sinistres ? Car ils ne se contentaient pas de priver le
gourmet de son régal favori, mais ils compromettaient, jusqu'à la ruiner, une importante
industrie dont vivent une foule de gens, une foule de pauvres gens de chez nous. Après tout,
c'est peut-être de le savoir qui ajoutait .tant de cordialité à leur plaisir. Nous ne jouissons
pleinement d'un plaisir et son optimisme ne nous parait vraiment élégant que si nous savons
que ce plaisir est surtout fait de l'embêtement d'autrui20.
Depuis cette campagne, à quoi nous devons beaucoup plus de malheureux qu'à l'huître
de malades, le commerce des huîtres est profondément atteint. On n'en mange plus, par
conséquent on n'en vend plus, ou si peu. La désolation est sur les côtes et dans les parcs.
Des producteurs, les uns sont déjà ruinés, et se trouvent actuellement sans ressources, les
autres, dans l'espoir de « tenir le coup », engagent l'avenir, s'accablent de lourdes charges
qu'ils ne pourront peut-être pas supporter; si la crise dure. Tout ce qui touche à cette très
intéressante industrie se lamente et souffre. Les petits détaillants voient leurs boutiques
désertées, leur marchandise avariée, leur caisse vide. Ils s'endettent, par surcroît. Il n'est pas
jusqu'aux pauvres camelots promenant sur les baladeuses 21 l'huître de Portugal, ce
démocratique régal de l'ouvrier, qui, devant la terreur universelle, ne perdent leur gagne-pain
de chaque jour et tombent dans la plus noire misère, en attendant qu'ils crèvent littéralement
de faim.
C'est beaucoup de détresse, vraiment. Mais peut-être que, nous rassurant sur le cas de
ces pitoyables camelots et mettant d'accord notre sensibilité avec ses théories, le docteur
Chantemesse22 nous expliquera, au moyen de courbes savantes et de projections lumineuses,
que la faim n'est pas autre chose qu'une maladie microbienne, et qu'il découvrira demain le
remède magique qui doit la guérir23.
Les médecins, j'entends ces médecins, exercent sur notre vie une tyrannie
véritablement excessive. Ils abusent trop facilement de notre crédulité et de leur savante
ignorance. Se doutent-ils du mal qu'ils commettent et des troubles sociaux qu'ils déchaînent
lorsqu'à la suite d'expériences mal conduites ou mal interprétées – experientia fallax24, disait
Hippocrate –, ils s'en vont promulguant audacieusement des vérités catégoriques, aussi vite
démenties, d'ailleurs, que formulées ?
En ce moment, ils vous interdisent, le plus impérieusement du monde, toute
sorte d'aliments qu'ils vous ordonnaient hier, et qu'ils vous recommanderont, à nouveau,
demain. Si on les écoutait, on ne pourrait plus rien manger, ni plus rien boire, ni plus rien
19 Allusion à la célèbre phrase de Cicéron dans De divinatione. Pour Mirbeau, nombre de savants et de
médecins sont tout autant des charlatans que les augures de l’antiquité – ou que les prêtres chrétiens de l’époque
moderne.
20 C’était déjà la conclusion de son interview sur le trolley : Mirbeau est sans illusions sur la nature humaine.
21 Petites voitures de marchands ambulants.
22 Le docteur André Chantemesse (1851-1919) est alors professeur de pathologie expérimentale et comparée à
la faculté de médecine de Paris. Il a été élu à l'Académie de médecine en 1901. Il s’est distingué par ses études
sur la fièvre typhoïde, qu’il a mise en rapport, d’une part, avec les eaux mal stérilisées, d’autre part avec
certaines huîtres parquées dans des eaux contaminées. En 1888, il a mis au point un sérum supposé vacciner
contre la typhoïde.
23 De même, à travers le docteur Triceps des 21 jours d’un neurasthénique, Mirbeau dénonçait les théories,
sociobiologiques avant la lettre, qui prétendaient voir dans la pauvreté une névrose. Dans les deux cas, il s’agit
de ridiculiser les faux savants instrumentalisés par la classe dominante pour nier les causes sociales de la misère
en les mettant sur le compte de l’infériorité physiologique ou psychologique des pauvres.
24 C’est-à-dire « l’expérience est trompeuse ». Mirbeau citait déjà cet aphorisme au chapitre XII des 21 jours
d’un neurasthénique. En fait, la traduction latine la plus habituelle de l’aphorisme du médecin grec est
« experimentum periculosum », c’est-à-dire « l’expérimentation est dangereuse ».

respirer. Qui vous dit que, dans huit jours, il ne sera pas décrété par d'impeccables
microbiographes que le bifteck, le gigot de mouton, le poulet, les œufs, les épinards, les fruits,
le pain lui-même, et en général tout ce qui se mange, se boit et se respire, et l'eau pure des
sources, et l'air vivifiant des montagnes, que tout cela, reconnu jusqu'ici pour excellent et
hygiénique, n’est plus que d'affreux poisons ?
Je reverrai toujours le visage bouleversé d'un médecin qui, entrant chez moi et
constatant que je mangeais des fraises, s'écria avec un profond accent
d'indignation :
– Des fraises ! des fraises ! Mais malheureux, vous voulez donc vous tuer ! Mais vous
ne savez donc pas que les fraises, c'est du tétanos, du tétanos condensé, du tétanos en pilules.
Et il ajouta en apercevant, sur le buffet, la desserte de mon déjeuner :
– La salade aussi, d'ailleurs... et tout… et tout. Tout ce qui pousse dans la terre, dans ce
foyer d'infection tétanique qu'est la terre !
Puis, revenant aux fraises, il me dit, sur un ton suppliant :
– Des fraises ! Vous n'avez pas le droit, sacristi ! Voyons, mon cher, vous avez une
famille, que diable ! des amis. C'est scandaleux.
Je ne suis pas un savant, et je le regrette, ni un naturaliste, ni un microbiographe, ni un
expérimentateur quelconque. Aussi, mon opinion, pour ou contre les huîtres, serait-elle, si je
la donnais, tout à fait négligeable et absolument ridicule. Je n'en ai pas, d'ailleurs. Mais j'ai
celle d'un homme dont personne ne niera l'indéniable compétence en la matière, véritable,
prudent et scrupuleux savant, naturaliste de tout repos, qui vient d'étudier minutieusement
cette question, M. le professeur Alfred Giard 25, pour tout dire. Dans un rapport officiel, bourré
de faits et fortement motivé, rapport qu'il m'a été donné de lire et qui sera publié
prochainement, M. Alfred Giard s'élève contre le discrédit qui, tout d'un coup, s'est attaché
aux huîtres, et il conclut à leur parfaite innocuité, même à leur incomparable valeur
alimentaire. Il écrit en tête de ce rapport, pour en indiquer l'esprit : « S'il n'y avait pas d'autres
causes à la fièvre typhoïde que les huîtres, nous n'aurions pas à déplorer tous les ravages que
cette maladie amène chaque jour, et nous pourrions dormir bien tranquilles. » Je vous engage
à lire, dès qu'il paraîtra, le rapport de M. Giard. Non seulement il vous rassurera, car il est
lumineusement probant, mais il vous amusera, car il contient, en soi, la satire du potin. Aussi
bien, ce n'est pas autre chose que le potin et le pire des potins, le potin scientifique que nous
trouvons à l'origine de cette campagne détestable.
Il y a quelque temps, dans la ville de Cette, de braves bourgeois, étant de noce, se
livrèrent toute une nuit à des agapes dont j'oserai dire qu'elles furent pantagruéliques. Ils
dévorèrent de tout, en abondance, des viandes lourdes, des gibiers faisandés, des ragoûts de
tout genre, des glaces et des pâtisseries de toute sorte, le tout arrosé naturellement de fort
copieuses rasades de vin. Au matin, tout ce monde était ivre, comme il convient. Plusieurs de
ces hardis convives eurent le lendemain de légitimes indigestions, l'un d'eux mourut. C'est ici
que pour la première fois apparaît M. le docteur Chantemesse 26. Dans un mémoire scientifique
qu'il rédigea, il déclara péremptoirement que la cause unique de ces accidents et de ce décès
c'étaient les huîtres – car on avait aussi mangé des huîtres – et que ces huîtres contenaient, en
quantité énorme, le germe typhique, selon la déplorable et très notoire habitude qu'ont les
huîtres en général, les huîtres de Cette en particulier. Cette consultation sensationnelle mal
étayée sur des expériences vagues et sommaires, parut un peu bien hasardeuse à quelques
savants. Plus tard, M. le professeur Sabatier, doyen de la faculté de Montpellier, naturaliste
25 Alfred Giard (1846-1908), docteur en biologie, maître de conférences à l’École Normale Supérieure, a été élu
à l’Académie des Sciences en 1900. Il est surtout connu comme zoologiste et entomologiste. Partisan de
l’évolutionnisme, il a recueilli ses articles sous le titre de Les Controverses transformistes (1904).
26 Dans un rapport à l’Académie de médecine, il attribuait à des huîtres en provenance de Sète (Cette)
l’épidémie de typhoïde qui avait frappé Saint-André-de-Sangonis, à une trentaine de kilomètres de Montpellier.

éminent, fut appelé à contrôler les affirmations de M. le docteur Chantemesse. Il fut très
sévère. Il expliqua qu'aucun fait véritablement scientifique ne permettait à M. Chantemesse de
pareilles imputations. Mais la légende de l'huître typhique était désormais lancée. Chaque fois
qu'il mourait quelqu'un dont on pouvait savoir qu'il avait absorbé des huîtres avant sa mort, la
chose était réglée. Pas n'était besoin d'autres constatations.
Les huîtres encore qui avaient emporté le jeune et charmant Lucien Mühlfeld 27, bien
qu'à cette douloureuse occasion, plusieurs grands médecins se fussent sérieusement interrogés
sur la valeur du sérum qui avait été inoculé au malade par le docteur Chantemesse 28.
Mais passons.
Les huîtres, toujours qui faillirent nous ravir notre ami, le poète Jean Richepin. Or,
telle est l'histoire de Richepin. Richepin déteste les huîtres. Il n'en mange jamais. Une fois,
dans un dîner où se trouvaient réunis une quinzaine d'amis, Richepin, sollicité de toutes parts,
consentit, malgré sa répugnance, à manger une huître. Trois semaines après il prit la fièvre
typhoïde. « Les huîtres, parbleu ! », diagnostiqua, sans autres raisons que son obsession
ostréophobe, le docteur Chantemesse, appelé au chevet du malade. Diagnostic vraiment
surprenant, que ne justifiait aucune observation plausible. On pouvait trouver au moins
bizarre que la fièvre typhoïde se fût précisément attaquée à Richepin, qui n'avait mangé
qu'une huître, alors que les autres, les quatorze autres, qui en avaient mangé, chacun, une
douzaine, n'avaient pas été incommodés. « Les huîtres ! les huîtres ! les huîtres ! » M. le docteur Chantemesse ne sortit pas de là, ne voulut même pas rechercher, admettre la possibilité
d'autres causes d'infection. Et ce nouveau méfait, dont elles étaient sûrement bien innocentes,
acheva de terrifier le public en confirmant d'une façon aussi éclatante la réputation homicide,
et même poéticide, de ces huîtres maudites29.
Enfin, à quelques mois de là, on apprenait qu'une brave vieille dame, à Rouen, avait
été empoisonnée par les huîtres. Pas le moindre doute à cet égard. Les journaux, avec force
détails, racontaient que des savants, ayant analyse ce qui restait d'huîtres du repas de la morte,
y avaient rencontré la présence pullulante du bacille d'Eberth 30. Or, c'était tout 'simplement un
mensonge. Au contraire, les huîtres avaient été reconnues très saines, et, pour la vieille dame,
l'autopsie révéla qu'elle avait succombé à une obstruction intestinale. Les journaux ne se
donnèrent pas la peine de rectifier leur première information. Il fut donc acquis, cette fois,
définitivement, qu'on se trouvait en présence d'un danger public, et qu'il ne restait
plus, pour s'en préserver à l'avenir, qu'un moyen : supprimer les huîtres de notre alimentation.
Tels sont les faits, sur quoi s'est émue si profondément l'opinion publique, que je
trouve dans le rapport de M. Alfred Giard, qui les ramène à la vérité. J'y trouve encore ceci,
27 Lucien Muhlfeld (1870-1902) est décédé le 1er décembre 1902, officiellement d’une fièvre typhoïde
contractée à la suite de la consommation d’huîtres contaminées.
28 Le lendemain de la parution de l’article, le 2 décembre 1903, Le Figaro fera paraître la rectification
suivante :: « Dans l'article de notre collaborateur Octave Mirbeau, une erreur s'est glissée, que nous lui
demandons la permission de rectifier. Il s'agit dé notre charmant et regretté confrère Lucien Mühlfeld, mort l'an
dernier des suites d'une typhoïde exceptionnellenient grave. Il n'est pas inutile de dire qu'aucun médecin n'a
songé à attribuer aux huîtres la maladie qui l'a emporté. D'autre part, le professeur Chantemesse n'a pas été
appelé auprès de Mühlfeld il ne lui a jamais donné ses soins , il ne lui a jamais injecté une goutte de ce sérum
dont il est l'inventeur, et qui a fait ses preuves, au double point de vue de son innocuité parfaite et de son
efficacité habituelle. »
29 Dans ses Mœurs des diurnales (1903), Marcel Schwob rapporte ainsi cet épisode, datant de 1902, à la
manière grotesque d’un reporter du Gaulois, en guise d’exercice d’écriture : « Le rare poète Jean Richepin vient
d’être atteint d’une fièvre, que l’on craint typhoïde et que nous espérons n’être que muqueuse, et il aurait gagné
cette maladie en mangeant des huîtres. Un grand docteur, à qui nous annoncions cette triste nouvelle, nous a
déclaré à ce propos que non seulement les huîtres ont à craindre quand elles manquent de fraîcheur, mais que,
cette année particulièrement, le voisinage même des parcs aux huîtres est tout à fait dangereux. »
30 Le bacille d'Eberth, du nom de Karl Joseph Eberth qui l’a découvert en 1880, est considéré comme le
responsable de la typhoïde.

qui pourra faire réfléchir les gens de bonne foi. Des savants anglais, fort qualifiés, et dont M.
Giard cite les noms, ont pratiqué l'expérience suivante, bien connue du monde scientifique. Ils
ont pris cinquante huîtres, qu'ils ont saturées du bacille d'Eberth, et, ainsi pourvues du mortel
poison, ils les ont restituées à leur existence ordinaire, dans leurs parcs respectifs. Au bout de
quatre jours, quelques-unes de ces huîtres, analysées minutieusement, accusaient une très
notable diminution du bacille. Au bout de six jours, il n'en restait presque plus ; au bout de
huit jours, il n'en restait plus du tout. Ainsi, non seulement l'huître, douée d'une énorme
puissance phagocytaire, ne développe pas le bacille d'Eberth, elle l'élimine avec une rapidité
admirable. Et l’expérience, répétée plusieurs fois, répéta, toujours, invariablement, le même
phénomène.
Est-ce à dire que M. Alfred Giard ne mentionne aucune réserve, et qu'il prétende que
tout soit pour le mieux dans le monde des huîtres ? Non. Au cours de son enquête,. le savant
professeur a visité quelques parcs qui ne lui parurent pas présenter toutes les garanties
désirables de salubrité. Il y en avait, entre autres, qui recevaient des eaux d'égout. Et,
bien qu'il ne soit pas prouvé que l'huître, ce merveilleux filtre destructeur de microbes, se
contamine dans un milieu contaminé, par prudence, et surtout pour donner satisfaction aux
préjugés du public, M. Giard demanda que les parcs suspects fussent désormais fermés. Ils le
sont tous aujourd'hui.
Et puis, il en est des huîtres, comme de tous les autres aliments. On n'incrimine pas le
bœuf, d'une manière générale, parce que des fournitures défectueuses causèrent des accidents
fâcheux, de déplorables épidémies. Comme les viandes, comme toutes les matières organiques
qui ont cessé de vivre, l'huître morte est sujette aux lois générales de la fermentation. Il
convient d'en user avec elle comme on en use avec la viande de boucherie, le gibier, le
poisson, tout ce que nous introduisons dans notre organisme. Plus encore que de surveillance
administrative, c'est l'affaire de notre jugement et de notre instinct.
En terminant son rapport, M. Giard appelle l'attention des municipalités et des
pouvoirs publics sur les petites stations balnéaires, où les conditions hygiéniques sont
absolument mauvaises et où la fièvre typhoïde, si mal à propos attribuée aux huîtres, règne en
permanence et fait tant de victimes parmi le monde des baigneurs. Il en trace un tableau
navrant, d'une vérité cruelle. De ce côté-là, il y a beaucoup à faire, même pour le docteur
Chantemesse, qui devrait bien abandonner son étude malencontreuse des huîtres, et employer
ses brillantes facultés imaginatives à améliorer ces permanents foyers d'infection.
Octave Mirbeau.
er
Le Figaro, 1 décembre 1903

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