MIRBEAU ET ALBERT GUINON

CENSURE ET ANTISÉMITISME
UN DRAMATURGE OUBLIÉ
Né à Paris le 15 avril 1861, décédé, également à Paris, le 7 mars 1923, Albert Guinon
est un dramaturge presque complètement oublié aujourd’hui. Si son nom éveille encore
quelques échos, il le doit surtout à ses aphorismes que des internautes cultivés se font un
plaisir de répercuter sur la toile, en toutes langues, mais sans fournir la moindre référence. Par
exemple : « Les passionnés soulèvent le monde, et les sceptiques le laissent retomber. » Ou :
« Il y a dans l'adultère une minute exquise : c'est celle où l'on commence à préférer le mari à
la femme. » Ou encore : « Quand un ami vous prend une maîtresse, il ne faut pas se brouiller
complètement avec lui, afin de le connaître encore à l'époque où on lui en sera
reconnaissant. » Il est vrai que ces citations témoignent de son goût du paradoxe, de son
absence d’illusions sur les hommes et de son sens de la formule. Il est aussi connu pour être
intervenu dans la fameuse querelle, lancée par Pierre Louÿs, sur l’identité de Molière et de
Corneille1. Mais c’est surtout au théâtre qu’il a rencontré quelques succès sans grands
lendemains, avec Le Partage (1897), Le Joug (1902), Son père (1907), Le Bonheur (1911), et
surtout Décadence, qui lui a valu une heure de gloire en 1901, car sa pièce, au demeurant
honnêtement réalisée, a eu la chance, si j’ose dire, d’être interdite à la représentation 2 et
d’être, pour cette raison, défendue par le redresseur de torts en personne : Octave Mirbeau.
Officiellement, d’ailleurs, il n’était pas question d’une interdiction stricto sensu, mais
d’un simple « ajournement », si l’on en croit le communiqué du ministère évoqué par Albert
Guinon dans sa préface à l’édition de sa pièce, ce qui explique que Décadence ait pu être
enfin représenté trois ans plus tard, le 17 février 1904 au Théâtre du Vaudeville, avec Berthe
Cerny – qui a hérité du rôle initialement dévolu à Réjane –, Léon Lerand et Gaston Dubosc
dans les rôles principaux. Mais on n’en est pas encore là quand, le 12 février 1901, Porel, le
directeur du Vaudeville, est convoqué au ministère par Henry Roujon, l’ancien compagnon de
bohême de Mirbeau devenu une de ses têtes de Turc préférées3, pour s’entendre dire que, vu le
sujet de la pièce et les questions « de race et de religion » qui y étaient soulevées, il valait
mieux, malgré le véritable talent déployé par l’auteur, ajourner la représentation de peur
d’alimenter « des polémiques » et de susciter « quelques manifestations4 ».

Albert Guinon

DÉCADENCE
Pourquoi semblable interdiction ? Et pourquoi Mirbeau s’est-il mué en défenseur de son jeune
confrère ? Le prétexte de l’interdiction qui ne dit pas son nom est « l’intérêt de la tranquillité
publique », laquelle serait menacée par ce que l’on pense être de l’antisémitisme dans
l’intrigue de la pièce, alors que l’affaire Dreyfus vient à peine d’opposer les deux France :
celle de l’Ordre à n’importe quel prix, gangrenée par l’antisémitisme et le recours bien
commode à des boucs émissaires, et celle de la Justice et de la Vérité, qui refuse d’incriminer
toute une prétendue « race » au nom de la pureté du sang français. Voyons ce que vaut
l’accusation d’antisémitisme qui, un siècle plus tard, a valu à Décadence d’être cité, parmi les
œuvres théâtrales exposant des poncifs antisémites, par Chantal Meyer-Plantureux dans Les
Enfants de Shylock ou l'antisémitisme sur scène5.
Curieusement, la pièce de Guinon traite un sujet très proche de celui auquel travaille
alors Mirbeau : dans le cadre d’une société capitaliste où les affaires sont bien les affaires et
où l’argent est devenu roi, un duc décavé et hyper-endetté, le duc de Barfleur, très vieille
France, comme le marquis de Porcellet dans Les Affaires, en dépit de sa déconfiture et de ses
diverses turpitudes, en est réduit à vendre sa fille Jeannine à un banquier milliardaire qui a
racheté toutes ses dettes, lesquelles s’élèvent au fantastique total de deux millions de francs.
Comme Isidore Lechat, ce banquier, du nom de Nathan Strohmann (“homme de paille” en
allemand) exerce, sur le père de la belle une pression qui s’apparente fort à un très efficace
chantage à la ruine et au déshonneur. Mais, à la différence de Germaine Lechat, qui refuse
avec indignation ce qui n’est à ses yeux qu’un honteux maquignonnage, la jeune insolente et
écervelée Jeannine, qui était pourtant très hostile à ce mariage, finit par céder aux instances
conjointes de son père, de son frère et d’un jeune aristo, Chérancé, tout aussi décavé que son
père, mais pour lequel elle soupire en secret. Deux autres différences sont à relever entre les
deux pièces :
- D’une part, le jeune Nathan est sérieusement enamouré de sa Dulcinée, qu’il a
maintes fois demandée en mariage avant d’en être réduit à un chantage, certes odieux, mais en
partie excusable par la passion sincère qui le pousse : « Je vous aimais… tous les moyens
m’étaient bons… si vous m’aimiez, vous m’en aimeriez davantage », lui déclare-t-il (p. 233),

alors que, dans Les Affaires, le fils de Porcellet n’a jamais eu l’heur de rencontrer la jeune
Germaine Lechat et devra néanmoins se soumettre à la décision paternelle sans qu’on lui
demande son avis.
- D’autre part, la famille Strohmann est juive et, si l’origine de sa fortune est aussi
immorale et tachée de sang que celle de ce bon chrétien d’Isidore Lechat, il s’y ajoute, dans
l’esprit des Barfleur et de leurs pairs de l’oisive et parasitaire aristocratie français, un mépris
de caste qui la rend a priori totalement infréquentable : à la mésalliance classique entre un
millionnaire, enrichi par de louches opérations et qui, à l’instar de Lechat et du père de
Nathan, Abraham Strohmann, n’en rêve pas moins, illusoirement, de pénétrer enfin dans les
milieux les plus huppés, et par conséquent les plus fermés, s’ajoute le sentiment de déchoir
ignominieusement en s’alliant à une engeance honnie, jugée inférieure, méprisable et
carrément salissante : « Ce que je déteste le plus en eux, c’est cette faculté particulière de
souiller tout ce qu’ils touchent », déclare par exemple le dénommé de Luçon (pp. 113-114).
Mais nécessité fait loi, et l’argent n’a décidément pas d’odeur…
Le conflit que la pièce va illustrer est celui qui oppose la puissance de l’argent 6 à la force des
préjugés de caste : à la réalité de la puissance financière durement conquise par les uns va
s’opposer le rêve, dérisoirement entretenu par les autres, de sauvegarder un honneur perdu à
tout jamais. Le combat n’est pas égal et la pièce de Guinon illustre le triomphe du nouveau
moloch sur la naissance et les privilèges qu’elle a cessé de conférer. Après avoir accepté
d’épouser Nathan pour ses millions, qui vont lui permettre de gaspiller sans compter cet
argent qui lui brûle les mains et de faire entretenir par son mari ses bons à rien de père et de
frère, Jeannine se révolte contre l’avilissement qu’elle ressent et, avec ses amies de la haute,
s’en venge par des mots cinglants qui humilient publiquement son seigneur et maître – lequel
n’en continue pas moins de l’aimer et encaisse toutes sortes d’avanies, en ravalant sa rage.
Jusqu’au moment où elle n’en peut plus et saisit le premier prétexte venu pour fuir avec
Chérancé, à qui elle s’est donnée. Ivre de colère, Nathan parvient néanmoins à se dominer et,
après une nuit d’errance, se rend chez son rival, en piteux appareil, afin de tenter de récupérer
son épouse avant que n’éclate le scandale. Au terme de l’entrevue entre les époux, qui
constitue la dernière scène de la pièce, il parvient à ses fins en faisant comprendre à Jeannine
que Chérancé est ruiné et que ce qui l’attend, c’est une vie de misère, d’ennui et de
déshonneur. Mais si la dépensière jeune femme, incapable de brider son consumérisme, finit
par consentir à se vendre une deuxième fois, préférant les chaînes dorées 7 que Germaine
Lechat rejette avec horreur, elle choisit du moins de s’avilir délibérément afin de rendre le
triomphe de Nathan moins insupportable : « Plus je me sentirai vile, moins je souffrirai d’être
à vous ! […] J’use de la seule arme que vous ne puissiez pas m’arracher : je salis votre
triomphe ! » (p. 266).
Voyons maintenant ce qu’il en est de l’accusation d’antisémitisme qui a servi de prétexte
commode à l’interdiction de la pièce. Des poncifs antisémites, certes, on en trouve
effectivement à foison, notamment à l’acte II, où des invités de Jeannine, appartenant à
l’aristocratie oisive et désargentée, se défoulent par le verbe sur le compte de leurs hôtes,
qu’ils méprisent et haïssent pour être devenus leurs « maîtres », parce qu’ils possèdent « la
vraie force » qu’est « l’argent » (p. 110) : « Ils nous dominent par des actes ; nous nous
vengeons par des mots » (p. 108). Pour Chérancé, par exemple, les Juifs ne sont pas « de la
même race » qu’eux, « ils ont leur patrie là où ils ont leur comptoir… et leurs gogos », et les
membres de leur fine fleur française, loin d’être « leurs nationaux », ne sont jamais que
« leurs actionnaires » (p. 112) ; de plus, habiles à entortiller et manipuler leurs victimes, « ils
vous prennent votre argent d’abord et votre suffrage ensuite » (p. 114). Un de ses acolytes,
constatant que les Juifs ont « l’argent » et « le pouvoir », et « même quelquefois la
magistrature », s’exclame douloureusement : « Voulez-vous me dire ce qui lui reste, à la

France ? » (p. 122). C’est à un véritable bêtisier que nous avons droit, comparable à celui des
patrons, aussi grotesques qu’odieux, que Mirbeau a mis en scène, pour mieux les stigmatiser,
à l’acte II de ses Mauvais bergers, trois ans plus tôt. Mais, justement, ce rapprochement
permet de comprendre que les opinions émises par des personnages ne sauraient être mises
sur le compte de l’auteur, surtout quand elles joignent le ridicule au révoltant. Albert Guinon
aurait beau jeu de répondre que ces phrases grotesques, il ne les a pas plus inventées que
naguère Mirbeau, qui avait pioché les siennes dans le bouquin de son ami Jules Huret sur la
question sociale8. Et si des spectateurs y ont reconnu des idées qu’ils faisaient leurs, la faute
n’en saurait être à celui qui s’est contenté de les reproduire dans toute leur hénaurmité.
D’ailleurs, pour éviter aux lecteurs/spectateurs de caser tous les juifs dans la même catégorie
de millionnaires exploiteurs de la misère humaine, il a pris bien soin d’introduire, à l’acte II,
un vieux et lamentable Juif du nom d’Ismaël, ancienne relation du père Strohmann, qui,
réduit à la misère, vient quémander des secours qui lui sont aussitôt offerts.
Mais, au-delà de cette évidence que les propos de personnages ridicules autant qu’odieux ne
sauraient engager l’auteur, il serait intéressant de voir, dans la confrontation entre une
oligarchie montante et une aristocratie décadente, de quel côté penche la balance. Or, si la
richesse des nouveaux millionnaires est suspecte, comme celle de ce bon chrétien qu’est
Isidore Lechat, par leurs investissements et la circulation de l’argent, ils n’en contribuent pas
moins, comme Lechat, à la production de richesses nouvelles et, par suite, à l’élévation
générale du niveau de vie, alors que la vieille noblesse, celle des Barfleur et des Porcellet, est
totalement incapable de travailler et de gagner par elle-même de quoi assurer sa subsistance :
leur seule compétence, c’est d’affecter hypocritement la dignité, lors même qu’ils la
prostituent, et de se gargariser de leur prétendu « sens de l’honneur », qui n’est qu’une pure
grimace, tout en accumulant des dettes sans se soucier de savoir s’ils auront un jour une
chance d’en régler une partie. Autrement dit, ce ne sont pas seulement des incapables et des
parasites, mais ce sont aussi des voleurs, puisqu’ils empruntent des sommes énormes qu’ils
savent pertinemment ne pas avoir les moyens de jamais rembourser. Entre le banquier, juif ou
catholique, étranger d’origine ou Français “de souche”, qui achève de les ruiner après leur
avoir consenti des prêts sans garantie, et ces paniers percés de la haute tout juste bons, comme
le fils Barfleur, à montrer leurs biceps au cirque Molier, la balance n’est pas vraiment égale. Il
est vrai que le premier fait une bonne affaire sur le dos des « gogos », mais les seconds ne
peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes, même s’ils tentent dérisoirement de camoufler leur
propre turpitude derrière des insolences symptomatiques de leurs belles âmes. Les Juifs mis
en scène par Guinon ne sont peut-être pas dignes d’admiration, car ils ont leurs faiblesses et
leurs ridicules, comme tout un chacun, mais du moins ne doivent-ils leur richesse qu’à euxmêmes, alors que les minables aristocrates décadents que leur oppose le dramaturge sont des
héritiers, qui ne se sont donné que la peine de naître, avant de dilapider stupidement les biens
accumulés par leurs ancêtres. Les Strohmann ne sont pas très ragoûtants, c’est vrai, mais le
chœur des décavés et des parasites de la vieille noblesse est encore bien pire, tant d’un point
de vue moral que d’un point de vue social, et ce sont eux qui se sont livrés, pieds et poings
liés, entre les mains de leurs prêteurs et qui en sont réduits à leur vendre leurs progénitures en
même temps que leur dignité : en effet, le duc de Barfleur est loin d’être une exception, et,
histoire de vaincre l’opposition initiale de sa fille, il ne manque pas de rappeler que « le duc
d’Estémont a épousé une Bloch, le marquis de l’Isle une Lévy, le prince de Mareuil une
Altmayer » (p. 75). Il en va de même, dans Les affaires sont les affaires : si Lechat est à coup
sûr un pirate des affaires sans honneur et sans loi et un parvenu grossier et sans manières, du
moins contribue-t-il au développement des forces productives, alors que le marquis de
Porcellet n’est qu’un fêtard endetté jusqu’au cou et incapable de faire face à ses engagements
autrement qu’en tâchant de vendre son prétendu « honneur » à un prix exorbitant. Tout bien
pesé, entre deux maux, le businessman, si odieux qu’il soit, est encore un moindre mal…

En fait, ce qui est en cause, dans Décadence comme dans Les affaires sont les affaires,
ce n’est pas qu’il existe des hommes d’affaires juifs, c’est le système capitaliste qui permet à
des personnages sans scrupules de contourner les lois à leur profit et d’accumuler impunément
leurs millions volés : leur origine ethnique ou leur religion ne fait rien à l’affaire ! J’ignore
quelles étaient, sur les Juifs en général, les idées d’Albert Guinon telles qu’il pouvait les
exprimer en privé. Mais sa pièce, examinée avec l’objectivité que permet la distance, ne
saurait être vraiment taxée d’antisémitisme, sauf à confondre les personnages et leur auteur et
à ne les percevoir qu’à travers des verres singulièrement déformants. Toujours est-il que, dans
sa défense publique, il se réclame de Molière et de Beaumarchais et proclame le droit à la
satire sociale : « Je crois avoir entendu dire que Tartuffe et Le Mariage de Figaro
passionnèrent quelque peu les spectateurs du 17e et du 18e siècles. Une satire sociale vise
toujours une catégorie ou même plusieurs catégories de citoyens – et il est sans exemple que
ces gens-là se déclarent satisfaits9. » Et, de fait, aucune catégorie sociale, fût-elle puissante –
et surtout si elle est puissante et malfaisante comme les brasseurs d’affaires ! – ne devrait
échapper aux flèches des satiristes en quête de cibles : le justicier Mirbeau ne peut qu’être
d’accord avec son jeune confrère.
Ajoutons encore, pour éviter tout anachronisme et tout jugement coupé de son
enracinement historique, qu’au début du vingtième siècle la mise en scène de personnages
juifs en tant que tels ne pouvait bien évidemment produire le même effet qu’un demi-siècle
plus tard, après le génocide perpétré par les nazis et qui interdit depuis aux dramaturges
d’aujourd’hui d’imiter ceux de la Belle Époque : ce serait faire à Guinon un mauvais procès
que de le juger avec nos yeux d’aujourd’hui.

L’INTERVENTION DE MIRBEAU
Ennemi de toute censure, Octave Mirbeau ne manque pas de se saisir de l’affaire Décadence
pour intervenir dans la polémique et dénoncer cette nouvelle atteinte à la liberté d’écrire.
Guinon l’a-t-il sollicité ? Ce n’est évidemment pas à exclure, dans la mesure où quantité de
gens en quête de soutien lui confiaient leur cause. En l’occurrence, c’eût même été
particulièrement judicieux, de la part de Guinon, que de prier un dreyfusard patenté de jeter
son poids médiatique dans la balance pour contrebalancer avantageusement l’accusation
d’antisémitisme. Mais, dans la lettre de remerciement qu’il adressera à Mirbeau (voir infra),
rien ne vient confirmer cette hypothèse. Il est donc plus plausible que le dreyfusard Mirbeau
soit intervenu de sa propre initiative, dès qu’il a été informé de l’interdiction de la pièce, par
la presse du 13 février. Quoi qu’il en soit, il s’avère qu’aucun article de lui ne paraît le 17
février 1901 : c’est donc que sa chronique hebdomadaire a été à son tour victime de la
censure, non pas de l’institution ainsi dénommée, mais du refus des Letellier, patrons du
Journal, d’accorder leur imprimatur ! Et c’est bien ce qui ressort de la lettre de Guinon : « Je
déplore que votre article n’ait pu paraître. » Mais pourquoi ? Comme nous ne connaissons
pas le manuscrit du texte adressé au Journal, sans doute dès le 13 ou 14 février, nous ignorons
si le texte alors soumis au bon vouloir des Letellier était identique à celui qui paraîtra la
semaine suivante, ou si Mirbeau a dû, contraint et forcé, se résoudre à y introduire des
modifications pour ne plus donner prise aux critiques de ses censeurs, ce qui est assez peu
dans sa manière, mais sait-on jamais ? En l’absence de témoignages, nous en sommes réduits
à des hypothèses pour expliquer la non-parution de sa chronique. Est-ce la critique de la
censure institutionnelle qui aurait effarouché les pusillanimes magnats de la presse ? Serait-ce
la peur d’être accusés d’antisémitisme comme Guinon et de risquer de perdre la confiance de

partenaires juifs avec lesquels ils auraient des intérêts ? Ou bien Mirbeau, dans la chronique
qui n’a pas paru, frappait-il d’autres cibles encore plus sensibles à l’épiderme letelliérien ?
Mais, en ce cas, lesquelles ? Nous n’en saurons rien.
Quoi qu’il en soit, on peut supposer, sans grand risque de se tromper, que Mirbeau, de
Nice où il séjourne et travaille aux Affaires sont les affaires, a vigoureusement protesté,
comme il en a l’habitude dans ces cas-là, bien que sa lettre ne soit pas attestée, et que sa
protestation a apparemment suffi pour que cesse le zèle censorial des Letellier, puisque
l’article, tel quel ou retouché, a bien fini par paraître, le 24 février. Nous ignorons si Mirbeau
avait pu, à cette date, lire le texte de la pièce, non encore publié, qu’aurait pu lui transmettre
l’auteur, ou si, ce qui est plus probable, il n’en connaissait que le peu qu’en avait dit la presse
en l’annonçant. Toujours est-il qu’il se garde bien d’en parler, car, de toute évidence, ce qui
l’intéresse au premier chef, c’est la défense d’un principe fondamental : celui de la liberté de
pensée et d’expression. Il y dénonce donc vigoureusement cette censure hypocrite qui, sans
interdire expressément, vise à empêcher l’expression et la discussion « d’idées » sur les
scènes de théâtre, que les dirigeants politiques de toute obédience voudraient réduire à n’offrir
que de simples divertissements inoffensifs pour l’ordre social en place. Comme il sait que
l’antisémitisme présumé de la pièce de Guinon peut effectivement servir à ranimer de vieilles
querelles et qu’il est de surcroît de nature à mettre un dreyfusard en porte-à-faux avec ses
lecteurs, il se garde bien de s’engager sur ce terrain dangereux, d’autant plus que les
antisémites patentés pourraient être tentés d’utiliser de nouveau contre lui les anciens articles
des Grimaces comme ils l’ont fait pendant l’Affaire10. Certes, le qualificatif d’« antisémite »
apparaît bien, à la fin de l’article, mais c’est seulement pour caractériser une idéologie parmi
d’autres, qui, en tant que telle, mérite d’être discutée, sans plus : il pourrait dire, comme
Voltaire, qu’il n’est pas d’accord avec ses interlocuteurs (les « tendances » de la pièce ne lui
« plaisent pas », avoue-t-il sans la moindre précision), mais qu’il est prêt à se battre pour
qu’ils aient le droit de s’exprimer. Abordant de la façon la plus vague le sujet traité, il emploie
le terme de « constatation » – sans préciser la nature du constat – pour faire comprendre
qu’on ne saurait reprocher à un écrivain de refléter la vie dans toute son horreur méduséenne.
Pour donner plus de poids à sa dénonciation de la censure dans un régime républicain,
il la compare à ce qui se passe dans deux monarchies autoritaires et catholiques, où l’alliance
du sabre et du goupillon est hautement liberticide, l’Autriche et l’Espagne. Il contribue de la
sorte à démystifier une nouvelle fois le régime aux yeux des lecteurs naïfs ou indulgents qui
continueraient à voir en la République la garante des libertés publiques et une protection
contre le cléricalisme catholique encore très puissant. Dans un article au titre provocateur,
« Cartouche et Loyola » (Le Journal, 9 septembre 1894), il avait déjà stigmatisé la collusion
entre l’Église de Rome et les politiciens “républicains”. Décidément, cette République,
troisième du nom, est engagée sur une très mauvaise pente : ne risque-t-elle pas d’en arriver
un jour au niveau de censure et de répression du pays de l’Inquisition, où l’on garrotte les
libertaires, ou de celui du kitsch, à l’insondable « pauvreté intellectuelle11 ».
Après lecture de l’article – ou du moins de sa première mouture –, Albert Guinon écrit à
Mirbeau une brève lettre de remerciement, que nous reproduisons ci-après. Il y signale des
« éloges » qui ne sont pas évidents dans l’article, mais sont peut-être formulés dans la lettre de
Mirbeau, qui n’a pas été retrouvée. Et il décline une invitation de son voisin niçois (il se
trouve lui-même à Cannes) en prétextant son état de santé. Peut-être s’agit-il là d’une excuse
diplomatique révélatrice de son peu d’envie de rencontrer son aîné, qu’il appelle son
« défenseur ».
Pierre MICHEL

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Décadence, au Vaudeville, en 1904

Octave Mirbeau
Décadence
À Vienne, dans la catholique Autriche, fonctionnait, il n’y a pas bien longtemps de
cela, une censure qui, véritablement, était bien une censure12… Et je ne dis pas cela sans un
sens ironique.
Un État qui se mêle d’avoir une censure doit exiger que cette censure soit une censure, et non
point cette chose amorphe qui fonctionne, chez nous, sous le nom de censure 13, dont on
n’entend pas parler pendant des années, et qui, tout d’un coup, se manifeste on ne sait ni
contre quoi, ni pourquoi… Au moins la censure autrichienne avait un sens clair, précis… Et
elle était toujours là… Elle défendait qu’on portât à la scène les prêtres, les officiers, les
fonctionnaires, les chambellans, toutes les variétés de domesticités royales, et aussi les nobles,
les grands propriétaires, les grands industriels, les grands financiers, les hommes de sport, de
chasse, de plaisir, tous ceux, en un mot, qui appartenaient à ce qu’on appelait, à ce qu’on
appelle encore les classes dirigeantes… Elle n’admettait le droit de satire que contre les petits
bourgeois, les gens du peuple, tous les genres de pauvres diables, et contre les adversaires du
gouvernement. La liberté complète. La censure autorisait, au besoin, protégeait toutes les
formes de la violence et de la haine14. Elle n’en trouvait jamais d’assez haineuses, ni d’assez
violentes. .. La censure interdisait expressément aux auteurs dramatiques, non seulement de
discuter une loi de l’empire, une question sociale, politique, morale, économique ou
religieuse, mais encore de faire la moindre allusion, même dans le bon sens… Car parler
d’une chose, même dans le bon sens, c’est ouvrir la porte à la contradiction. Et la
contradiction est toujours dangereuse et, comme son nom l’indique, elle manque d’harmonie.
L’idée du bien évoque nécessairement l’idée du mal… Or il est inutile de parler du bien pour
n’avoir pas à combattre le mal15… Par une grâce exceptionnelle, et sans doute esthétique, la
censure autorisait les amants… mais pas tes amants, ô Donnay16 !... Elle concédait qu’il n’y a
pas de théâtre sans amour, par conséquent, pas d’amour sans amants… Mais elle exigeait que
les amants ne parlassent pas d’amour, ou, s’ils en parlaient, qu’ils se mariassent au
dénouement, notoirement vierges, et dans les formes les plus légales… Après une scène
d’amour, deux amants n’avaient pas le droit de quitter la scène, ensemble ou du même côté…
Cela pouvait, dans l’esprit des spectateurs, facilement enclins à l’impudicité17, donner lieu à
des interprétations immorales… Il fallait, ou qu’ils fussent accompagnés d’un garçon
farouche et vertueux, ou que l’un s’en allât par le côté cour, l’autre par le côté jardin, et que,

dans ce cas très hardi, il fût, préalablement à leur sortie, clairement spécifié au dialogue qu’ils
ne pouvaient pas se rejoindre…
À Madrid, dans la catholique Espagne, le général Weyler18 – encore un brave général dont je
ne me consolerai jamais qu’il ne soit pas allé en Chine, car il manque vraiment à la
collection19 – fit venir, ces jours derniers, dans son cabinet, les principaux directeurs des
principaux journaux, et il leur dit :
— Messieurs, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer… J’avais établi, sur la presse, un droit
de censure, et la façon dont je l’exerçais… devait vous gêner beaucoup, et rendre difficile la
confection d’un journal… Eh bien, ce droit, je le lève à partir d’aujourd’hui… je l’abroge,
comme disent les parlementaires… vous voyez que je suis bon garçon… Vous êtes
absolument libres… J’entends que vous parliez de tout ce qu’il vous plaira… sauf,
naturellement – et c’est là un détail sans importance – de moi, du roi, de la régente 20, des
ministres, de l’armée, de la justice, de la police, du comte de Caserte 21, de la princesse des
Asturies22, des Jésuites, des Dominicains, des Franciscains, des couvents, des prisons, des
troubles, des émeutes, des charges de cavalerie, des étudiants, des poètes, des gendarmes… de
Valladolid, de Grenade, de Malaga, de Madrid, de toutes les villes, bourgs, villages et
hameaux d’Espagne… et, en général, de tout ce qui se passe en Espagne… sans quoi je vous
fourre dedans, et vous fais juger et condamner, incontinent, par mes tribunaux militaires…
Allez, messieurs… On ne pourra plus dire désormais que je ne suis pas un homme tolérant,
libéral, magnanime, et qui ne comprend rien à son époque !
À Paris, dans la catholique France, les choses n’en sont pas encore là… mais elles sont en
chemin… Elles arrivent peu à peu, avec des faces crispées et des poings tendus… Et le
moment n’est pas très éloigné où, grâce à cette furie, à cette sauvagerie de réaction qui, de
plus en plus, gagne les cerveaux, nous dépasserons bientôt l’Autriche et l’Espagne. Et ce ne
sont pas seulement les actes du gouvernement qui sont dangereux, c’est ce en quoi ils
obéissent à un état d’esprit, c’est tout ce qu’ils concèdent à des passions furieuses, encore
latentes – si peu ! –, mais qui, se surexcitant, s’exaspérant de jour en jour, ne peuvent
qu’éclater… c’est tout ce qu’on voit, tout ce qu’on lit, tout ce qu’on entend !...
Il n’est point étonnant que, dans ce moment de trouble mental, de folie hurlante et
confuse, d’incohérence universelle, on en vienne à supprimer sans excuses valables, pour le
bon plaisir de supprimer quelque chose, des pièces de théâtre comme Décadence, de M.
Albert Guinon. Parmi toutes les grosses questions qui s’agitent, au milieu des luttes sourdes et
ardentes qui grondent dans les âmes, c’est là un petit fait, mais très significatif. On dit que
l’œuvre de M. Guinon – dont les tendances, d’ailleurs, ne me plaisent pas – est très belle ; non
une œuvre de haine, mais de constatation, et même de générosité sociale. Je le crois sans
peine, car je connais M. Albert Guinon23. Il n’a rien d’un sectaire. Il a un talent âpre, sobre,
mais élevé, un tempérament dramatique puissant, et des idées… Des idées, voilà le crime !...
Des idées au théâtre ! Des idées, quand on peut y mettre des petites femmes, les habiller, les
déshabiller !... et que, dans cet ordre d’idées, on peut tout faire et leur faire tout faire !... Des
idées, quand on a de la belle chair, à bon marché, des cuisses, des poitrines resplendissantes,
des bouches, des ventres et des étoffes transparentes, pailletées d’or, et de la lumière
électrique sur tout cela !... Des idées, je vous demande un peu... N’est-ce point de la folie ?...
Cela seul justifierait l’interdiction24, car la République, de même que les monarchies, n’aime
pas beaucoup qu’on vienne la troubler, dans sa digestion, avec des idées. Les idées peuvent
germer, est-ce qu’on sait ? Il peut arriver que des gens qui ne pensaient pas, qui ne pensaient à
rien, se mettent tout d’un coup à penser que tout n’est pas pour le mieux dans la société 25…
qu’on peut, tout de même, concevoir quelque chose de supérieur à l’idéal de M. Roujon 26, à la
poétique sociale de M. Georges Leygues27 ! Ah ! mais non !... À moi, la Censure ! Et que
l’arbitraire commence !

Mais il est curieux et presque drôle, et infiniment prophétique, que, dans le cas présent, ce soit
le Vaudeville qui ait été frappé28…
Le Vaudeville a joué, douze cent mille fois, Madame Sans-Gêne29. Encore plus que M.
Frédéric Masson30 et M. le baron Legoux 31, il a contribué à mettre l’Empire à la mode. Et
quand une chose est à la mode, elle entre vite dans les mœurs… On ne peut faire deux pas,
dans une rue de n’importe quelle ville, sans se heurter, aux devantures des boutiques de
curiosités, à des souvenirs impériaux, faux, le plus souvent, mais d’autant plus impériaux. On
est obsédé par des Bonapartes et des Napoléons, en bronze, en argent, en porcelaine… On ne
voit que des Joséphines, sur des tabatières et des bonbonnières. Toutes les gravures exposées
représentent des figures et relatent des histoires directoriales, consulaires, impériales… Je
viens d’admirer un billard dont l’acajou est incrusté des portraits de tous les braves
maréchaux de l’Empire. On se lave dans l’Empire, on fait le contraire dans l’Empire… on
dort dans l’Empire… Et nos hommes d’État se disent : « Puisque tout est Empire,
aujourd’hui, les toilettes, les étoffes, les meubles, les bijoux, les argenteries, les vaisselles…
nous ne voyons pas nos actes de gouvernement ne seraient pas Empire, eux aussi 32… Après
tout, c’est un beau style ! »
La pente est fatale. De la mode, elle nous mène dans les mœurs, et des mœurs, dans les
lois… Et ce n’est pas une pente douce comme celle avec quoi M. Fernand Vandérem 33 va
remplacer, au Vaudeville, Décadence, de M. Albert Guinon. C’est une pente violente, rapide,
où l’on dégringole violemment, rapidement. Après M. Guinon, antisémite, Un-Tel, sémite.
Après ceci, cela !... Et tout y passera… Et le Théâtre qui, à grand-peine, s’était, de-ci, de-là,
libéré de ses grossièretés et de ses stupidités, redeviendra vite à n’être plus qu’un bas
amusement.
« Décadence ! » C’est le titre de la pièce que le Vaudeville n’a pas jouée… mais que la société
joue sur tous les théâtres34 !
Le Journal, 24 février 1901
**

*

Lettre inédite d’Albert Guinon à Octave Mirbeau
[Cannes] 23 février 1901
Mon cher défenseur,
(Permettez-moi cette appellation, qui me semble convenir à la fois, dans les
circonstances, à votre maîtrise éloquente d’écrivain et à votre bienveillante attitude d’aîné…)
Je déplore que votre article n’ait pu paraître35, car j’aurais été heureux que ce
témoignage de votre sympathie fût rendu public… Mais, même destinée à rester entre nous,
cette forte page m’est allée tout à fait au cœur, ainsi que votre lettre. Et vos éloges 36 m’ont
donné trop de joie pour que j’en refuse même ce qu’ils ont de trop flatteur…
Je vous remercie de votre aimable invitation, mais je suis en ce moment malade et à la
chambre, et c’est bien souffrant et bien fatigué que je vous adresse, avec mes respectueux
hommages pour Madame Mirbeau, l’expression de ma très sincère reconnaissance.
Albert Guinon
Hôtel Cosmopolitain

Cannes
P. S. De l’affaire, je n’ai aucune nouvelle.
Collection Pierre Michel.

1 Voir « En marge d’une polémique », Comoedia, 8 décembre 1919. Albert Guinon ne fait pas siennes les conclusions de
Pierre Louÿs, mais il n’en admire pas moins sa démonstration, « d’une acuité critique tout à fait supérieure ».
2 « La chance », dans la mesure où l’écho médiatique de cette interdiction a permis à Décadence, publié fin mai 1901 par la
Librairie Théâtrale, de connaître sept éditions en trois ans, ce qui est rare pour du théâtre. C’est à cette édition que renvoie la
pagination indiquée entre parenthèses.
3 Voir notamment « « Dans la sente » (Le Journal, 22 janvier 1900), « Un peu de théâtre » (Le Journal, 5 novembre 1901)
et L’Assiette au beurre du 31 ma 1901. Sur Roujon, voir la notice du Dictionnaire Octave Mirbeau, L’Age d’Homme –
Société Octave Mirbeau, 2010, p. 277.
4 Voir l’article de Serge Basset, « Interdiction ou ajournement ? », dans Le Figaro du 13 février 1901.
5 Éditions Complexe, collection « Le théâtre en question », 2005, 168 pages.
6 « La puissance de l’argent », tel est le sens du titre russe des Affaires sont les affaires, Власть денег.
7 « Dans les chaînes dorées », c’est le sens du titre de la traduction ukrainienne des Affaires : У золотих кайданах.
8 Mirbeau a rendu compte de l’Enquête sur la question sociale dans un article intitulé « Questions sociales » et paru dans
Le Journal, le 20 décembre 1896 (chronique recueillie dans ses Combats littéraires, L’Âge d’Homme, 2005, pp. 444-448).
9 Albert Guinon, « Opinion des interdits », Revue d’art dramatique, 1901, pp. 741-742.
10 Voir ses explications embarrassées dans son célèbre article « Palinodies », paru dans L’Aurore le 15 novembre 1898.
11 Lettre de Mirbeau à Auguste Rodin d’octobre 1899 (Correspondance générale, L’Âge d’Homme, 2009, p. 565). Voir
aussi la notice « Autriche » du Dictionnaire Octave Mirbeau, loc. cit., p. 351.
12 Mirbeau ne va pas tarder à faire lui-même les frais de cette censure officielle : la première traduction allemande du
Journal d’une femme de chambre, Tagebuch einer Kammerjungfer, parue au Wiener Verlag en 1901, va être interdite en
1902 pour atteinte à la religion et aux bonnes mœurs (toutes les allusions à la sexualité seront relevées), alors que quinze
éditions de mille exemplaires chacune avaient été écoulées et que le roman faisait partie des meilleures ventes de l’année.
La première traduction allemande du Jardin des supplices, Der Garten der Qualen, parue en 1901 à Budapest, chez Grimm,
sera également interdite en Autriche. Voir Norbert Bachleitner, « Traduction et censure de Mirbeau en Autriche », Cahiers
Octave Mirbeau, n° 8, 2001, pp. 396-403.
13 La censure théâtrale ne sera supprimée officiellement qu’en 1906. Mais, au lieu d’être préventive, comme dans nombre
de pays autoritaires de l’époque, en France elle n’intervient qu’après coup, et exceptionnellement. Dans le cas de
Décadence, ce n’est pas la censure proprement dite qui est intervenue : il ne s’est agi que d’un amical conseil de Roujon à
Porel…
14 Notamment la haine antisémite.
15 Dans Le Foyer (1908), le baron Courtin répètera qu’il faut, à tout prix et avant toutes choses, « taire le mal ».
16 Allusion à une des pièces les plus célèbres de Maurice Donnay (1859-1945), Amants, créée au théâtre de la Renaissance
le 6 novembre 1895.
17 Dans La 628-E8, Mirbeau donnera une illustration de cette « impudicité » des spectateurs à propos du triomphe remporté
en Allemagne par le drame de Maeterlinck, Monna Vanna, lié, à l’en croire, au fait que l’héroïne éponyme se rend sous la
tente du général ennemi, Prinzivalle, « nue sous le manteau »…
18 Le général Weyler y Nicolau (1838-1930) a été gouverneur général des Philippines, puis de Cuba, où il s’est illustré par
la violence de la répression et l’instauration de camps de concentration. Il est alors capitaine-général de Madrid, c’est-à-dire
gouverneur militaire de la Castille, et va être à plusieurs reprises ministre de la Guerre.
19 Allusion à la guerre des Boxers et à l’expédition européenne menée, en juillet 1900, par des soldats de sept puissances
occidentales (plus le Japon) et commandée d’abord par l’Anglais Gaselee, ensuite par l’Allemand Waldersee. La répression
de la révolte des Boxers a été particulièrement atroce et sanglante, et Mirbeau a dénoncé à plusieurs reprises les massacres
perpétrés au nom de la prétendue « civilisation », notamment dans « Sur un vase de Chine » (Le Journal, 4 mars 1901), où il
oppose les supposés « Barbares à peau jaune » aux prétendus « civilisés d’Europe à peau blanche », « ennemis de la
Beauté », qui sont venus « violer [leur] sol » et semer « la dévastation et la mort » (Combats esthétiques, Séguier, 1993, t.
II, p. 290).
20 Le roi est alors Alphonse XIII, âgé de quinze ans, et la régence est assurée par la veuve d’Alphonse XII, Marie-Christine
d’Autriche (1858-1929). Sa régence s’est illustrée par une répression sauvage du mouvement anarchiste, que Mirbeau a
dénoncée dans Les Mauvais bergers.
21 Père du prince des Asturies, le comte de Caserte, né en 1841, était le fils de l’ex-roi des Deux-Siciles, Ferdinand II. Il
était aussi l’ancien chef d’état-major de Don Carlos, le prétendant carliste. Aussi le mariage de son fils avec la sœur du
jeune roi d’Espagne (voir la note suivante) a-t-il suscité des remous, des oppositions et des troubles, pudiquement qualifiés
d’« événements d’Espagne » dans la presse française.
22 Maria-Mercedes, princesse des Asturies (1880-1904) est la fille d’Alphonse XII et la sœur d’Alphonse XIII. Le Figaro a

annoncé, le 15 février précédent, son mariage, la veille, avec le prince Charles des Asturies, fils du comte de Caserte, né en
1870, qui a reçu alors le titre d’infant d’Espagne. Elle mourra en 1904, en donnant le jour à son unique fille.
23 Nous ignorons la nature des liens entre les deux dramaturges et ne connaissons qu’une seule lettre de Guinon à Mirbeau.
24 Mirbeau citera à plusieurs reprises une phrase que lui aurait confiée Georges Leygues et qu’il juge révélatrice de l’état
d’esprit des politiciens qui se disent républicains : l’État ne peut tolérer « qu‘un certain degré d’art ».
25 Telle est précisément l’ambition de Mirbeau, en tant que journaliste, critique d’art, romancier et dramaturge : éveiller
l’étincelle de la conscience et du doute dans des cervelles ordinaires, susceptibles dès lors d’échapper à la manipulation.
26 Dans son article du Journal paru le 22 janvier 1900, « Dans la sente », Mirbeau écrivait de son ancien compagnon,
devenu directeur des Beaux-Arts : « Il n’y a pas de pire trembleur, de pire réactionnaire en art, en lettres, en toutes choses,
que cet ancien anarchiste qui, jadis, dans les brasseries de la place Pigalle, chantait de si farouches vérités. Aujourd’hui
Roujon, c’est le fonctionnaire, le rond-de-cuir, décrit par Rimbaud, dans toute sa beauté servile et agressive. Il se venge sur
les grands artistes et sur les belles choses du talent qu’il aurait bien voulu avoir et qu’il n’a pas eu. »
27 Georges Leygues (1857-1933), politicien et ministre inamovible, est alors une des cibles préférées de Mirbeau, qui
stigmatise son opportunisme (il mange à tous les râteliers) et sa capacité à parler intarissablement pour ne rien dire. Voir
notamment « Académicien » (Le Journal, 3 février 1900), « Le Cadre et l’esprit » (Le Journal, 11 mars 1900), « Instantané
de ministre » (Le Journal, 25 mars 1900) et « Bernheim inauguré » (Le Journal, 3 juin 1900).
28 Le théâtre du Vaudeville, situé alors boulevard des Capucines, était spécialisé dans le théâtre de boulevard et les
spectacles destinés au grand public et jugés abêtissants par des critiques exigeants tels que Mirbeau.
29 La pièce de Victorien Sardou, dont l’héroïne n’est autre que la fameuse maréchale Lefebvre, connue pour son francparler, a été créée, par Réjane, la compagne de Porel, dans le rôle-titre, le 27 octobre 1893 au théâtre du Vaudeville. Elle a
été constamment reprise jusqu’à nos jours, avec un succès qui ne s’est jamais démenti.
30 Frédéric Masson (1847-1923), jadis secrétaire du prince Jérôme Napoléon, est un ancien journaliste bonapartiste de
L’Ordre de Paris, où Mirbeau l’a jadis côtoyé. Il s’est fait une spécialité rémunératrice des études napoléoniennes, qui lui
vaudront d’être élu à l’Académie Française en 1903.
31 Le baron Jules Legoux, né en 1836, activiste bonapartiste, a été le principal agent du prince Victor Napoléon et le
président des comités plébiscitaires de la Seine. .
32 Pour Mirbeau, le terme même de République est mystificateur, car loin d’être la chose du peuple, le régime qui se
prétend républicain continue d’être, comme l’Empire, la chose de quelques-uns.
33 La Pente douce, comédie en quatre actes de Fernand Vandérem (1864-1939), ami de Paul Hervieu et de Mirbeau, sera
effectivement créé au Vaudeville le 20 mars 1901.
34 C’est une antienne ressassée par Mirbeau depuis près de trente ans : le théâtre est en totale décadence, il est quasiment
mort et rien ne pourra le ressusciter. Voir notre article « Mirbeau critique dramatique », in Théâtre naturaliste - théâtre
moderne ? Éléments d’une dramaturgie naturaliste au tournant du XIXe au XXe siècle, Presses universitaires de
Valenciennes, 2001, pp. 235-245.
35 En fait, l’article a fini par paraître, dans Le Journal du 24 février, soit le lendemain du jour où Albert Guinon rédige cette
lettre. Mais il aurait dû être publié dans Le Journal une semaine plus tôt, le 17 février, jour où, précisément, ne paraît pas
l’article hebdomadaire de Mirbeau.
36 Mirbeau écrit notamment, dans son article, que « le crime » d’Albert Guinon est d’avoir l’audace de porter « des idées
au théâtre » et il qualifie l’œuvre de « très belle », mais uniquement d’après ce qu’il en a entendu dire, ce qui ne l’engage
pas beaucoup. Nous ignorons si d’autres éloges étaient contenus dans sa lettre, qui n’a pas été retrouvée.

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