Vous êtes sur la page 1sur 12
Actes de la recherche en sciences sociales La violence de l'institution [Entretien avec le principal

Citer ce document / Cite this document :

Balazs Gabrielle, Sayad Abdelmalek. La violence de l'institution [Entretien avec le principal d'un collège de Vaulx-en- Velin]. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 90, décembre 1991. La souffrance. pp. 53-63.

Document généré le 15/10/2015

: 10.3406/arss.1991.2996 http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1991_num_90_1_2996 Document généré le 15/10/2015

GABRIELLE BALAZS, ABDELMALEK SAYAD

LA VIOLENCE DE L'INSTITUTION

Les difficultés que rencontrent et suscitent dans l'enseignement secondaire les enfants de milieux socialement très éloignés de l'école, et qui se retraduisent dans les tensions apparues dans l'établissement depuis octobre 1990, ont peu à peu transformé la fonction du principal du collège de Vaulx-en-Velin, l'obligeant à gérer, au jour le jour, les manifestations, majeures ou mineures, de la violence. Contraint à une vigilance permanente pour maintenir la propreté malgré le renouvellement rapide des graffiti et pour prévenir ce type de dégradations, il doit aussi se tenir à la porte de l'établissement à chaque entrée et sortie d'élèves afin d'éviter que professeurs et élèves ne soient agressés, et afin d'interdire les bagarres entre élèves dans l'enceinte du collège ; pour assurer l'efficacité de cette discipline permanente et tenter de créer des conditions propres à la rendre inutile, il lui faut entretenir des relations suivies avec l'ensemble des autorités de la ville, en mettant en place, par exemple, avec le centre d'information et d'orientation et la mairie, un "observatoire local de la réussite scolaire" ; il lui faut surtout s'adapter aux caractéristiques de son public et, grâce à la connaissance de ses élèves et de son personnel et à diverses astuces de discipline, assumer en quelque sorte la violence sans la dramatiser.

Par ces temps de crise, l'entretien avec deux sociologues, présentés par un responsable des études de la ville de Vaulx, semblait aller de soi pour lui. A presque cinquante ans, cet ancien instituteur originaire de Vénissieux, devenu professeur pendant douze ans dans un quartier réputé difficile, aurait espéré des conditions moins difficiles. Pour la première fois dans une longue carrière, il a eu recours à des somnifères et des antidépresseurs. Tenu d'habiter le collège pour des raisons de sécurité, c'est seulement le week-end qu'il rejoint dans leur maison sa femme, professeur de physique dans un grand lycée de Lyon, et ses enfants.

d'unEntretiencollège deavecVaulx-en-le principalVelin

Le collège situé à Villeurbanne reçoit pour l'essentiel des élèves de Vaulx-en-Velin. Le quartier où le collège est situé est coupé de Villeurbanne par le canal et le périphérique alors que seule une rue le sépare de la ville de Vaulx. Du point de vue scolaire, contrairement aux idées reçues, les résultats du collège ne sont pas plus mauvais qu'ailleurs ; ils correspondent à la moyenne du département, notamment pour la réussite au brevet des collèges (même si le nombre d'élèves en retard en sixième est de 65 % contre 35 % dans le département). Du point de vue des caractéristiques sociales des élèves - en majorité d'origine populaire et, pour les trois quarts, issus de parents étrangers - il est de loin le collège le plus défavorisé du département. On n'y trouve par exemple aucun enfant d'enseignant. Une classe d'adaptation accueille les enfants qui viennent d'arriver d'Afrique, d'Asie ou d'Europe, mais, dans leur grande majorité, les élèves appartiennent à des familles algériennes qui sont installées en France depuis longtemps. La part des boursiers s'élève à 75 % alors qu'elle n'est que de 30 % dans le département. Ni l'intérêt d'appartenir, dès 1982, à un "collège expérimental pour la rénovation", ni le fait de compter 36 enseignants pour un effectif de 400 élèves seulement - contre plus de 600 dans les années 80 -, ni même la proximité de Lyon ne suffisent à retenir les professeurs qui sont toujours en attente de mutation. Un tutorat intensif et, plus généralement, un encadrement important n'empêchent pas que les élèves des quartiers pavillonnaires et de certains HLM fuient le collège. Leurs parents demandent des dérogations pour les autres établissements publics. Le bureau où s'est tenu l'entretien est situé au rez- de-chaussée du collège, de manière à permettre d'intervenir rapidement, et orienté de façon à offrir le plus grand angle de vision sur la cour. A travers le ton dramatique et profondément désabusé de ses propos, l'ancien

53

54

instituteur républicain d'origine populaire, qui dit avoir toujours été préoccupé par le souci de savoir "comment faire pour sauver le maximum d'élèves", trahit toute l'amertume, parfois proche d'une sorte de haine rentrée, que lui inspire son expérience : haine contre la violence des élèves, haine contre l'institution scolaire, haine contre lui-même surtout, de se trouver réduit à user de la violence contre son gré et surtout contre la représentation qu'il s'était faite de l'école et de son métier d'éducateur. Comment pourrait-il supporter que l'école soit aujourd'hui traitée comme les institutions de maintien de

l'ordre en d'autres temps ? Comment accepter que l'école soit assimilée à la police, qu'on se venge de l'école, qu'on la traite comme on le ferait d'un commissariat ? Comment se résigner à se penser comme un simple agent du maintien de l'ordre, obligé de "faire le coup de poing", et comment pardonner à l'institution d'exiger de ses serviteurs les plus dévoués cette sorte de reniement de tout ce qu'elle leur a enseigné, des croyances et des valeurs mêmes pour lesquelles, à vingt ans, ils avaient choisi d'épouser, comme on dit, la "vocation" d'enseignant?

"ON EN A BEAUCOUP BAVE CETTE ANNÉE"

PR-Il y a des périodes de grandes

tensions et puis des périodes où c'est un

peu plus calme. Alors cette année,

la rentrée, ça allait à peu près, il y a eu les événements de Va ulx-en- Velin. Et nos élèves, certains, tout au moins, ont participé activement ; d'autres ont participé à travers leur famille, leurs grands frères, les grandes soeurs. Il y a eu deux réactions de parents très différentes, mais les gamins vivaient dans un climat d'hystérie pendant quinze jours, trois semaines, un mois. Hystérie pro-manifestants ou hystérie anti-manifestants. Le collège a fonctionné régulièrement tous les jours, il n'y a pas eu la moindre interruption. Certains professeurs discutaient avec les élèves, parce que certains professeurs au début de leurs cours trouvaient que la tension était telle que ça servait

strictement à rien, donc il fallait en parler, il

Mais il est arrivé que même

première semaine des

à

fallait

dans

la

émeutes, il est arrivé que des professeurs disent à des élèves : "Vous voulez qu'on en parle ?", les élèves .- "Non, faites cours". Donc si vous

c'était très variable d'une

classe à l'autre, peut-être aussi d'une personnalité de professeur à l'autre.

AS-I1 n'y a pas eu plus d'absences pendant les événements ?

PR-Non, non, pas plus. Non, non les élèves venaient au collège et puis moi j'étais assez content parce que c'était à peu près le seul endroit où ils échappaient à l'hystérie familiale. De

voulez c'était

quelque bord qu'elle soit. On avait des tas de coups de téléphone GB-Des familles, des parents ? PR-Des familles qui nous disaient :

"Mais enfin qu'est-ce qui se passe, on entend des bruits, le collège Jean-Vilar va être attaqué, est-ce que c'est dangereux ?",tout ça ; on a eu des gamins, il y a une famille, le père est venu me trouver en me disant : "C'est pas possible, je fous le camp", il est parti carrément une semaine dans la Drôme. Mais enfin ça reste quand même marginal. Il y a des parents qui sont venus me dire : "Ecoutez, on enlève les enfants, on peut pas les laisser, on peut pas courir le danger et tout ça", j'ai dit : "Ecoutez, le danger, regardez, vous avez vu, vous êtes venus, c'est pas une catastrophe", donc on a eu un ou deux retraits à cette occasion, liés à cette occasion, mais pas plus. AS-Des retraits définitifs ? PR-Oui, oui, des élèves qui sont partis définitivement.

L'agitation n'estpas retombée

PR-Voilà. Alors ça, si vous voulez, c'était au mois d'octobre. Donc une effervescence quand même, au mois de novembre il y a eu le grand mou-

vement des lycéens et donc on a un peu les retombées, donc ça a maintenu une certaine forme d'agitation. D'autant plus que si vous allez vous promener sur Vaulx-en-Velin, comme ça, vous verrez que l'agitation depuis le mois d'octobre n'est pas retombée complètement et que de manière endémique, il reste quand même pas mal de trucs. Des agressions à coups de pierre, les lapidations c'est devenu un moyen d'expression y compris dans la frange de 10-14 ans, c'est vraiment pas marrant. Mes collègues des collèges de Vaulx-en-Velin, il y a deux lignes d'autobus qui passent devant le collège. En février dès que c'était

l'heure d'entrer au collège, les autobus

ne passaient pas, il y a eu

ça doit être de l'ordre de 50 millions de centimes de dégâts commis sur les bus, des vitres cassées, des sièges lacérés ; quand les bus s'arrêtent à l'arrêt du collège, les gamins rentrent dedans, ils cassent tout et puis ils s'en vont. Donc il y a eu des arrêts de fonctionnement des lignes à certaines heures. Donc c'était une période de tension. Après, c'est au mois de novembre, au mois de décembre il y a eu la neige ; alors ça a l'air de rien la neige, mais c'est un problème

GB-Une occasion de faire des boules de neige.

PR-Oui, alors des boules de neige, moi je me souviens avoir joué avec des boules de neige, c'est amusant mais comme je ne suis pas extrêmement, extrêmement répressif et quand même, que j'ai des souvenirs d'enfance avec la neige, moi j'ai pas pris de mesures d'interdiction de boules de neige ; alors que j'ai des collègues d'autres collèges qui les ont prises. Mais j'ai dû appeler les pompiers et envoyer les élèves à l'hôpital. C'est pas des boules de neige qu'ils balancent, c'est des blocs de glace. Le plus dur, le plus pétri possible, donc j'ai eu des blessures du cuir chevelu, des choses comme ça, quoi. Et puis surtout des agressions à la sortie sur les gens du quartier.

GB-Sur les gens du quartier ?

PR-Oui, il y a des gens qui passaient en voiture, les gamins, cinquante boules de neige dans le pare-brise, le conducteur, la conductrice qui

je sais pas,

tent, qui ouvrent la vitre et qui en ramassent plein la figure ; donc avec blessés, tout ça. Des plaintes

déposées. Donc l'image du collège dans le quartier, ça a pas remonté. Ça c'était au mois de décembre, au mois de janvier-février on a la guerre du Golfe, alors là je vous raconte pas. Donc on a

par exemple, ça se traduisait en

cours d'EPS par des échauffements du type "Saddam Hussein, Saddam Hussein" et puis des inscriptions ; en février, enfin les vacances ici c'était le 21 février, il y a eu une très très grande tension. Au collège c'était vraiment très très dur. Il y a eu des profs qui se sont mis en congé maladie ; il y a eu un moment où j'avais cinq profs en congé maladie dont un seul remplacé, donc inutile de vous dire que les problèmes augmentaient et l'absentéisme des profs - justifié, il n'y a pas là le moindre mot de critique là-dessus - augmentait encore les problèmes ; donc on était très très fatigués, là.

Les vacances de février sont arrivées au bon moment. A la rentrée des vacances de février, période calme ; grand calme, le Ramadan n'a pas donné lieu à de l'agitation. Mais par exemple, le Ramadan chez nous, le jour de l'Aïd, la fête, le 16 avril dernier, il y avait l60 élèves présents sur 410 ou 420, avec des classes où il y avait 4 élèves sur 25- Donc si vous voulez, c'est un quartier qui est très marqué. Je me souviens de bagarres dans mon enfance, quand dans la cour il y avait deux élèves qui se battaient, bon, ben il y a deux élèves qui se battaient, il y en a peut-être trois ou quatre qui étaient là, qui regardaient ; ici on est extrêmement féroce, on ne peut pas tolérer le moindre début de bataille et les élèves qui prennent

eu

GB-Parce que ça s'enchaîne ou quoi ?

C'est assez rugueux et violent comme ambiance

PR-Oui parce que s'il

se battent, il y en a deux cents qui sont autour, c'est que les gamins qui se battent ne peuvent pas régler leur querelle autrement que très très

y en a deux qui

La violence de l'institution

lemment parce qu'ils sont poussés,

et donc ça, si vous voulez,

excités

on peut plus contrôler, quoi. Résultat,

moi je peux vous garantir, je peux

vous dire statistiquement j'ai supprimé 99,5 % des bagarres au collège, ça se passe maintenant dans la rue, devant le collège, je suis pas persuadé que pour l'image de marque du collège ça soit nettement mieux. Donc si vous voulez, il m'arrive d'avoir des

problèmes

rugueux et violent comme ambiance.

(

Alors on nous raconte des trucs, la

drogue

disons que c'est assez

Bon, le quartier ici, le

)

quartier Saint-Jean, les gens des H.L.M.,

sont absolument polarisés sur le problème de la drogue : chaque fois que je parle à des réunions sur le quartier, on me parle de la drogue. La drogue, la drogue, la drogue. Je suis allé voir, j'ai participé à des stages parce que moi, ça y est, j'ai une information sur la drogue ; j'ai vu du haschich et de l'héroïne pour la première fois de ma vie, il y a à peu près un mois, quand j'ai participé à un stage et c'est des flics qui me l'ont montré dans leur valise. Je voulais en piquer mais j'ai pas pu parce que c'était sous scellés. Je n'ai jamais utilisé de drogue à titre personnel parce que à mon époque on n'en parlait pas, il n'y avait pas ce phénomène. Je suppose que si j'avais été jeune intellectuel dans les années 80, je crois que j'aurais fumé mon pétard comme tout le monde. J'en fais donc pas un problème moral. Moi j'ai l'impression que je peux, à toutes les réunions, dire que, premièrement, je n'ai jamais eu connaissance de drogues dures au collège. Quand je suis arrivé, j'étais tellement abasourdi par tout ce qui se racontait que j'ai demandé, je me suis tourné vers le Rectorat et on a nommé, on m'a prêté, des médecins vacataires qui étaient engagés par le gouvernement et qui étaient payés à la vacation précisément pour faire des actions de recherche sur la drogue, des trucs comme ça.

Donc pendant deux trimestres, un trimestre d'une année scolaire et un trimestre d'une autre année scolaire, deux médecins différents ont passé un trimestre entier au collège. Ils ont pu voir tous les élèves, donc ils ont vu systématiquement tous les élèves d'un

55

56

niveau,

ils ont examiné tous les élèves pour

lesquels on avait un début de

commencement de suspicion

ça me fait marrer, quand je vais à une réunion, les gens qui savent tout et qui disent : "II suffit de regarder les gamins qui sont un peu atterrés ou un peu endormis le matin", j'en ai 80 % qui sont endormis le matin, parce qu'ils ont regardé la télévision jusqu'à deux heures du matin. Les médecins qui ont fait des observations sur le collège en 88 et en 89, dans les deux rapports, aucune suspicion de drogue. Ils ont trouvé des problèmes de malnutrition, de machin comme ça, mais aucune suspicion de drogue, de drogues dures, je pense. Les drogues du type hasch et tout ça, je dis que, comme j'ai supprimé 99 % des bagarres dans le collège, j'ai supprimé aussi 99 % des fumettes dans le collège ; j'ai fait installerdes grillages parce qu'on pouvait pas surveiller les élèves partout. Alors j'ai fait installer, vous voyez le grillage qui limite la cour là-bas, ça empêche les gamins d'aller fumer là-bas derrière les bâtiments ; donc la première année que j'étais ici, il fallait sans arrêt courir autour

GB-Vous avez délimité l'espace, quoi

PR-Vous voyez les bancs, et derrière

j'ai fait mettre un

grillage ici qui empêche les élèves

le niveau de troisième. Et puis

vous savez,

les bancs il y avait

d'aller

GB—Du coup tous les élèves restent sur une partie visible. PR-Voilà, c'est ça. Comme on fume pas dans les bâtiments, le seul endroit où on fume éventuellement et encore pas beaucoup, c'est les cabinets ; c'est le haut lieu de la tradition de la fumet- te, c'est les cabinets, bon, mais c'est quand même très très limité. Cela dit, il y a des élèves qui arrivent au collège le matin, ostensiblement et puis quand ils sont à 45 centimètres de moi, pas un de plus pas un de moins, pour me montrer qu'ils fument bien, ils écrasent leur clope, bon, est-ce qu'il y a que du tabac dans la clope, j'ai aucun moyen de le vérifier ; voilà c'est tout, c'est tout ce que je peux dire si vous voulez sur la drogue. Mais les bagarres, je crains, je crains. On a eu une bagarre

qu'on n'a pas pu juguler dans les trente secondes, ça s'est terminé par un mois d'hôpital pour un gamin qui avait pris un coup de couteau dans le ventre. C'était il y a deux ans. Alors voilà, depuis je suis un peu

GB-Prudent ? Vous décrivez un peu le climat, les difficultés, l'agressivité ou la violence, mais c'est différent depuis les événements ? D'après ce que vous avez décrit mois par mois, il y a plein de choses qui se sont

PR-C'est-à-dire que si vous voulez, je suis là pour la quatrième année. Mon adjoint est là pour la deuxième année.

Et l'an dernier quand il est arrivé, bon, il est comme moi, il a entendu parler du collège, des problèmes du collège, tout ça. C'était son premier poste, il était prof de physique à Calluire, il est arrivé ici en ayant une certaine

inquiétude d'ailleurs, il me dit

l'année passée, l'année scolaire dernière : "Bon, ben je m'attendais à ce que ce soit plus dur que ça", et cette année il m'a dit : "Ecoute, premièrement pas de comparaison avec l'année dernière et deuxièmement, c'était encore pire que ce que je craignais quand je suis arrivé ici", donc cette année a été beaucoup plus dure. Je sais pas

donc c'est

GB—Conjonction d'événements et

PR—Je pense que les événements, oui, d'autant plus que je vous dis, moi, les gars qui ont participé aux émeutes, tout ça, maintenant c'est pas eux spécialement qui sèment le plus la zizanie, c'est les 10-16 ans qui font des agressions, qui rendent la vie pénible sur le quartier. Pendant les événements, la voiture du collège a été volée et brûlée ; je sais pas si vous avez regardé les émissions de télévision Je ne sais pas si vous vous souvenez, une 2CV-camionnette qui a fait plusieurs allers-retours entre les CRS et les manifestants, c'était

GB-C'était celle du collège ?

PR—C'était feu la voiture du collège.

Depuis il

exactions, je sais pas, j'ai porté plainte deux fois cette année, donc une fois pour la voiture du collège et une autre fois pour un cambriolage dans le bureau de l'intendante. Mais c'est à peu près

n'y a pas eu d'autres

On tolère des choses qui sont intolérables ailleurs

AS-On peut avoir des élèves débutants relativement âgés ?

! En sixième, moi, par le

PR-Ah oui

biais de la classe d'adaptation où on essaie de reverser le plus rapidement possible dans une classe de cycle normal, les gamins qui viennent d'une classe d'adaptation, en sixième ça va de 11 à 15, 16 ans. Je dois en avoir un ou deux en sixième qui ont 16 ans.

GB-Et vous les tolérez parce que d'habitude on les envoie en SES

PR-C'est sûr. C'est sûr. Mais on tolère des choses qui sont intolérables

ailleurs, c'est sûr. (

) Il y a eu une

période troublée et puis les gens sont fatigués et puis on est un peu amer, un peu déçu parce qu'on en a beaucoup bavé cette année et on est beaucoup fatigué. Confidence personnelle, j'ai la chance de disposer d'une robuste santé et je pensais que des choses

pareilles, ma brave dame, moi ça m'arriverait jamais d'aller voir un médecin pour lui dire : "J'en peux plus ; j'en peux plus", et prendre des somnifères, j'aurais jamais pensé que ça puisse m'arriver à moi. J'avais décrété que ça ne m'arriverait jamais. Eh bien, j'ai dû prendre en février pour tenir les quinze derniers jours avant les vacances de février, des somnifères et des antidépresseurs. Et ça m'a beaucoup affecté. Précisément parce que j'étais très orgueilleux et que je pensais que ces choses-là ne pouvaient arriver qu'aux autres, mais certainement pas à moi. Et j'ai beaucoup impressionné mes enfants parce qu'ils avaient de moi l'image que inconsciemment je leur ai toujours donnée, c'est-à-dire quelqu'un d'une robuste santé et ils m'ont vu dans des accès de faiblesse qui les ont beaucoup impressionnés. Et donc — je suis pas le seul à être dans ce cas - à être des fois un peu perdu et à être très

fatigué. (

pouvoir retrouver le sommeil pendant les vacances de Pâques. Et je ne me plains pas, je vous dis simplement

Il y a eu des événements qui ont marqué les établissements, un regain d'agressivité contre les profs. J'ai mon

)

J'espère que je vais

collègue du collège à Vaulx-en-Velin qui a vu, juste après les événements de novembre, une tentative d'incendie très grave du collège. Il y a quinze jours sa voiture a été incendiée, il y a une semaine, il a fallu emmener à l'hôpital une pionne qui faisait l'entrée le matin parce qu'elle a ramassé une pierre dans la tête. Au collège B. et au collège de N., c'est aussi cette espèce de violence latente avec des agressions, tout ça. Monsieur P. qui est venu tout à l'heure, est venu pour essayer de régler un incident parce qu'il n'a pas apprécié quelques remarques que j'ai faites l'autre jour. Pendant la fête de l'Aïd, il y a trois élèves du collège J. V. qui sont allés balancer des pierres sur le collège de N., sur la gardienne et sur son chien. Or il se trouve que les gens en ont marre maintenant, ils ferment plus forcément leur gueule, donc la gardienne est allée porter plainte et les flics en ont marre, ils ont enregistré la plainte et puis ça a suivi et les élèves ont été convoqués au commissariat de police. Ils étaient convoqués aussi par un magistrat et les éducateurs de quartier semblent avoir dit aux parents : "Ne vous laissez pas faire" et j'ai eu deux mères de famille qui sont venues m'engueuler parce que leur gamin Alors si vous voulez, c'est assez amusant, les élèves fréquentent le collège, ils sont à l'extérieur du collège pendant un jour de fête religieux où leur absence est acceptée ; ils vont foutre le bordel dans un collège à côté, les gens du collège à côté portent plainte et on vient m'engueuler, moi. Alors j'ai pas tellement apprécié. Surtout qu'ils sont venus sur conseil. Donc j'ai expliqué que c'était pas très intelligent de me les avoir envoyés pour

m'engueuler, moi, qu'à la limite s'ils voulaient engueuler quelqu'un, ils auraient pu s'adresser à ceux qui avaient porté

plainte. C'est pas

d'une logique, quoi. C'est tout. Alors voilà. Donc les profs à la suite de l'incendie de la voiture du principal du collège V., les profs des quatre collèges du secteur, plus du lycée professionnel, ont fait une réunion qui était mardi dernier à la suite d'une certaine effervescence, nous avons été trois principaux à y participer. Et ma foi, ça s'est terminé par une lettre qui était

mais dans le cadre

envoyée par les profs de tous ces établissements à l'inspecteur d'académie, au recteur, en disant : "On aimerait bien qu'on prenne enfin en compte nos conditions difficiles de travail et de vie" parce que effectivement on supporte beaucoup plus de choses qu'on ne supporte ailleurs, on

supporte beaucoup plus de la

élèves. Et j'ai été amené à dire que par exemple un moyen de nous aider c'est que, dans un établissement dit normal, quand un élève fait une bêtise, on le vide, eh ben, nous, quand il a fait la même bêtise, on le vide pas. On lui donne un premier ou un cinquantième avertissement. Et quand on est amené à vouloir renvoyer un élève, quand moi je téléphone à mes collègues du centre de Villeurbanne et que je leur dis : "Ecoute, je vais envoyer un élève, il est sous obligation scolaire, je suis obligé, si je le renvoie du collège, de le caser quelque part" et qu'ils me

disent : "Ecoute t'es bien gentil, on

aimerait bien te rendre service mais si un élève de J.V. vient, les profs vont pas l'accepter, ils vont se mettre en

; donc résultat on est

grève, tout ça"

conduit à s'échanger des élèves entre nous mais ils quittent pas la zone, alors un des moyens c'est peut-être de demander à l'Inspection académique de nous aider. Quand vraiment, nous, on est amenés à se débarrasser d'un élève dans l'intérêt de l'élève en question et dans l'intérêt des autres, ça serait peut-être qu'on nous aide à

trouver un point de chute, que ce soit pas

nous qui devions mendier

part des

que ça

que l'inspecteur d'académie à

soit

titre décisionnaire dise : "Tel élève, il sera mis dans tel établissement, point final".

GB-De fait c'est comme si les événements avaient eu des effets à long terme, c'est-à-dire que ça continue maintenant PR—Ça c'est sûr que ça continue GB-Ce dont vous parlez là, c'est très

récent la pionne qui

L'école n'a pas été particulièrement épargnée

PR-Tout à fait, c'est la semaine

dernière. Et à la suite

si vous voulez, il se

La violence de l'institution

trouve que le recteur de Lyon, le

nouveau recteur de Lyon a été nommé il y

a un mois. Le recteur B. venait juste

d'arriver lorsque, il devait venir dans un des collèges de la zone, dans le cadre d'une action pédagogique,

l'action de la presse à l'école ; il devait venir le vendredi et c'est le jeudi souque la voiture de mon collègue a été incendiée. Donc on a demandé au recteur, bien poliment, si il ne pouvait

pas nous venue, donc il nous a reçus et on lui a dit que ça n'allait pas très bien, que ça allait vraiment même pas bien du tout dans le secteur sans faire de catastro-

phisme parce que on en a vu d'autres, quoi. Et on lui a demandé, et il a dit :

"Bon, il y a deux explications possibles, soit ça fait partie du mouvement sociologique et à ce moment-là c'est une situation générale et il faudra peut-être des solutions générales, soit ça fait partie d'une tentative de déstabilisation de l'Education nationale ; l'Education nationale serait la cible

donc il a dit : "Moi j'arrive juste

ici", vous savez ce qui induit

parce

de

que là je suis très schématique, c'est qu'il y a des observateurs de

l'Education nationale qui ont constaté

ou qui ont

voir à l'occasion de sa

",

cru bon de constater que,

pendant les événements, les centres scolaires, culturels n'ont pas été touchés par les événements, c'est-à-dire que les incendies, les exactions, ça portait sur les centres commerciaux, mais les équipements culturels et

scolaires n'ont pas été touchés, bon, et à partir de ce truc-là ils ont beaucoup théorisé, bon. Or je suis pas

convaincu (

Le jour même des événements, l'école

primaire qui est juste en face du collège, là derrière sur Vaulx-en-Velin, c'est une école qui est (nous, on fait dans l'innovation, mais à côté d'eux, c'est vraiment de la rigolade ; c'est-à-dire les gars ils ont des profs qui sont formés en informatique, ils ont un centre informatique, ils ont je ne sais pas trop combien de dizaines de millions de centimes de matériel informatique là-

dedans, c'est vraiment une école de pointe et tout) bon, ben il y a une classe qui a été complètement incendiée pendant les émeutes et les ordinateurs servaient de projectiles pour casser les vitres. Donc, on ne peut pas dire que ça a été particulièrement

)

57

épargné. Je dis pas que c'est cette école qui spécialement étaitvisée

Dans les jours qui ont suivi, il y a une école maternelle qui a brûlé, il a fallu la fermer pendant quinze jours, donc c'est quand même pas rien. Bon et je parle pas de la voiture du collège, je ne parle pas de début novembre, une classe et demie incendiée à P. et si l'alarme s'était pas déclenchée, ils ont trouvé 20 litres d'essence dans des bidons qui avaient pas été vidés quand ils sont arrivés ; or il y a peut- être cinq ou six litres qui avaient été vidés. Ça a brûlé une classe, si les 20 litres avaient été vidés, c'était vraiment un incendie assez important. C'est comme ça, donc moi je pense pas

Mais si vous voulez, le recteur B. qui arrivait, qui lisait un rapport, les bâtiments de l'Education nationale, et l'Education nationale a été épargnée pendant les événements, nous, on lui présente une situation où il

apparaissait qu'on n'était pas très épargné, donc sa réaction c'est de dire : "Tiens

pendant les événements

l'Education nationale a bien résisté, est-ce qu'il y aurait maintenant une tentative de déstabilisation d'une institution qui avait bien résisté comme, nous a-t-il dit, il y a quelques années, il y a eu une tentative de déstabilisationde la police et autre". Donc le recteur B. a demandé une entrevue au préfet de police et les dirigeants de la police nous ont reçus il y a une semaine, donc les cinq principaux, plus le directeur du LEP, on était à la Direction départementale des polices urbaines, il y a une semaine pour essayer de voir avec les policiers qu'est-ce qu'on peut faire, c'est pas

il y aurait

Je ne peux pas tolérer un graffiti

GB—Et contrairement à d'autres zones, les gens ici n'ont pas l'air de baisser les bras, ça m'a frappée, parce que d'ordinaire dans des cas comme ça, les gens, le corps enseignant, les principaux enfin toutes sortes de personnels sont assez déprimés

58

ment, mais bon, c'est tout. Découragés

et puis

a des tas d'initiatives

PR-I1 faut survivre

survivre bien sûr, on ne peut pas

peux vous emmener visiter le collège, par exemple, je ne peux pas tolérer un graffiti ; c'est-à-dire que les agents de service —on va aller faire un tour dans

le collège, pour vous montrer - il y a un graffiti, leur truc c'est prioritaire :

vous voyez un graffiti, vous l'enlevez immédiatement, parce que si vous le laissez une heure, une heure après il y

en a dix, deux heures

150, c'est tout. Moi je me fous totalement de la législation sur le temps de service des agents de service ; moi, les agents de service, je négocie directement avec eux. "Vous devez 4lh 30, moi je m'en fous que vous fassiez 4lh 30 de potiche dans l'établissement ; vous m'aidez à faire la surveillance des couloirs, quand les élèves bougent. Résultat, si vous êtes là, ils feront moins de conneries. Si ils font moins de conneries, vous aurez moins de travail. Et en contrepartie du travail que je vous demande qui est un travail de surveillance qui n'est pas dans votre statut, si vous m'aidez à faire ça, bon moi, je vous donne des jours de vacances supplémentaires, je vous donne, vous partez

après, il y en a

Moi je

il y

ici, j'ai l'impression que

oui, il faut

GB-C'est des arrangements, quoi

PR-C'est ça, bon, alors effectivement si

y a un inspecteur de l'administration

qui vient et qui dit : "Comment, à telle heure, je devrais avoir tant de personnel là-dessus", ils ne trouveront pas, mais le bahut est propre, c'est sûr. ( ) Je vais vous emmener faire un tour du collège. On y tient, c'est sur le plan physique la condition numéro un de la survie, si c'est dégradé, c'est fini.

AS-Pour ramener des choses à leur juste proportion : avant, on prenait un couteau et on griffait des initiales sur

les tables ; maintenant, il

procédés, on bombe des trucs qu'on écrit sur les murs, à la fois, ce travail de discipline est nécessaire, c'est sûr,

c'est vrai, mais, à la limite, sur les lieux publics, c'est vrai que ce sont des lieux publics, on n'est jamais parvenu

il

y a d'autres

à

PR—Dans les lieux publics ; mais sauf le collège J.V. Non, je suis très formel,

éliminer ces pratiques.

là-dessus, parce que c'est un des points où je ne peux pas transiger.

AS-Egalement ne pas accorder de signification

PR-Non je n'accorde pas de signification de délinquance mais je dis que si j'accepte le début de la dégradation, après

AS-Bien sûr, c'est une affaire de

discipline (

voie publique, mais j'ai eu l'occasion de faire une enquête à Marseille pour la mairie qui voulait nettoyer des quartiers. Je leur ai dit, ce n'est pas

possible de faire de sorte que saleté dans

la cité et propreté dans la rue

vous faites un effort ostentatoire de propreté, si les autres rues, vous les nettoyez une fois par jour, là vous les nettoyez deux fois par jour, la populationfinira par se conduire proprement.

PR-Tout à fait, c'est bien ce que je pense, c'est pour ça qu'à des moments ça me fait marrer quand je vois des gens qui viennent, des autorités qui viennent et puis qui disent aux

collègues : "C'est pas mal, c'est propre ; de quoi vous vous plaignez ?", je me plains pas, je me bats pour que ça soit

propre. Cela dit, moi j'ai

peut-être par atavisme familial, un respect très important pour le personnel de service. Donc si vous voulez, ils me le rendent. J'attache plus de prix à ce qu'aucun agent de service ne soit insulté par un élève ou un truc comme ça, je me sens capable d'être beaucoup plus féroce si c'était le cas que vis-à-vis d'un prof. Et moi je peux vous garantir qu'en quatre ans, j'ai eu deux insultes sur les agents de service, ben les gamins, ils l'ont senti passer. Alors que bon, sur les profs c'est quand même plus fréquent. Mais c'est peut-être parce que ma mère a pris sa retraite comme plongeuse dans un restaurant, hein, c'est peut-être ça aussi. C'est peut-être elle que je respecte quand je respecte les agents de service.

AS- Vous avez combien d'hommes et de femmes dans le personnel ?

PR-Ah beaucoup plus de femmes que d'hommes, c'est caractéristique de l'enseignement, mais, là, je suis prudent parce que, si vous voulez, quand j'essaie de négocier avec le Rectorat, je

si

)

; ça n'a rien à voir

c'est la

;

je sais pas,

dis que en milieu maghrébin, une jeune femme a statistiquement plus de

Voilà, c'est pas un

jugement que je porte sur les femmes et tout ça, c'est une constatation

statistique. Quand ils font un effort pour me nommer des garçons, c'est pas toujours évident ; l'an dernier ils ont nommé un surveillant ici qui était qui était bien gentil, quoi. Mais il a tenu le coup un mois. C'était un garçon, après on m'a nommé une fille, qui est restée jusqu'à la fin de l'année,

alors vous voyez c'est pas

faut aussi être très prudent. Cette année, on m'a nommé un surveillant maghrébin, un garçon

maghrébin, étudiant en mathématiques, futur

Il a passé le CAPES. Je

le connaissais pas. Quand j'ai vu sa fiche de nomination au mois d'août, ma première réaction, ça a été de dire : "Tiens, peut-être qu'au Rectorat, ils ont pensé que c'était bien, que ça allait bien se passer", et j'attendais avec intérêt, c'est la première fois que j'avais un surveillant maghrébin. Eh ben, le pauvre, il en a bavé, pourtant c'est pas un manque d'autorité, c'est je crois que l'image du Maghrébin qui s'en sort, c'est le collaborateur et il a été insulté vraiment beaucoup plus que les autres ; j'ai dû intervenir beaucoup plus que les autres ; alors, si vous voulez, on en apprend tous les jours.

Ce qu'on disait — les chefs

prof de maths.

Donc il

difficultés

(

)

d'établissement - à l'inspecteur d'académie, au recteur, à la police, ce qui est très pénible dans ces établissements, c'est que c'est imprévisible. C'est au moment où on les attend pas qu'arrivent les catastrophes et puis on a toujours l'impression qu'on est sur le fil du rasoir, qu'il suffit d'un incident extrêmement minime pour dégénérer

C'est ça, il faut mon problème

maintenant, si je fatigue c'est parce

que

de ma vie privée, j'aimerais bien être

principal de Jean-Vilar douze heures

par jour et puis pendant douze heures

par jour être

j'arrive plus à faire cet équilibre.

et puis après pour être vraiment (

)

Bon, mais ça, c'est du domaine

et ça, moi-même,

Les parents entre humilité et agressivité devant l'institution

GB—Et quelles sont vos relations avec les parents ?Vous avez mentionné tout à l'heure qu'il y avait des familles qui s'étaient adressées à vous durant la période spéciale, mais en temps normal si j'ose dire, c'est

PR-Nous, le problème c'est d'avoir le plus de contacts possibles avec les familles parce qu'on constate

GB-Vous les sollicitez ?

PR-Voilà. Donc on les oblige à venir au collège. Et obliger à venir au

collège des gens qui n'ont pas l'habitude et

Donc bien avant que j'arrive, des

trucs ont été mis en place. Nous n'envoyons aucun bulletin trimestriel dans les familles, on n'en envoie aucun. Les familles viennent chercher les bulletins au collège. Donc on organise, et on arrive à un taux de 90 %. Et trois fois par an - bon alors 90 % aux

premier et deuxième trimestres, au troisième trimestre, un peu moins, on arrive à 65 %, 70 %, mais aux premier et deuxième trimestres 90 % des familles viennent au collège chercher le bulletin, c'est-à-dire que le

professeur principal de la classe, qui est professeur tuteur, qui a les élèves en tuto-

C'est lui qui les reçoit. Donc trois

soirs dans l'année en commençant à quatre heures pour certains, à cinq heures pour d'autres, jusqu'à huit heures et demie, neuf heures, jusqu'à épuisement et puis, là, on en reçoit 70 %, et les autres on les emmerde jusqu'à ce qu'ils viennent, c'est-à-dire on les force à prendre un rendez-vous, tout ça. Alors le nombre de réfractaires c'est dérisoire. Et malgré tout, ça suffit pas. J'ai participé très activement à la constitution d'un conseil de parents d'élèves parce que dans d'autres bahuts, dans un bahut normal, les parents d'élèves, pour les chefs d'établissement, c'est des emmerdeurs. Ici, moi j'ai besoin d'eux. Si les gamins ont des problèmes, c'est parce que les parents sont complètement largués et je constate que tant que des parents, même dans la misère, ont un contact avec leurs gamins, les gamins ils font

rat

qui

La violence de l'institution

moins de bêtises, ils bossent mieux, alors j'essaie, on est en train d'essayer de lancer, on veut monter une action de sensibilisation de parents d'élèves, l'année prochaine pour les parents d'élèves qui vont rentrer en sixième, les inviter des journées entières au collège où ils rencontreront les professeurs, manger avec eux, faire des

repas avec eux

Il faut qu'ils viennent

au collège sans avoir peur, sans pour la plus grande partie des parents, le collège, l'école pour ceux qui y sont allés, ça représente l'échec scolaire et puis il y en a encore beaucoup, notamment chez les femmes

maghrébines de la génération des femmes de 40, 45 ans, qui sont jamais allées à l'école. Jamais. Donc elles sont analphabètes, elles ne savent ni lire ni écrire et à peine parler en français, mais elles parlent en arabe, mais elles savent ni lire ni écrire non plus, c'est comme ça. Il faut que l'école ça soit

pas le lieu voir des gens

AS-Elles viennent ?

moi, j'en ai ras le bol de

PR-Non, très peu, ça très peu, elles viennent chercher les bulletins, et moi j'en ai ras le bol et elles viennent quand je les convoque pour dire :

"Votre fils ça va pas" ou : "Votre fille ça va pas" et j'aimerais bien les voir, j'aimerais bien qu'elles viennent, qu'elles passent dire : "Comment ça va ?" sans savoir et peut-être que je puisse un jour dire .- "Oui, ça va très

je

vous raconte une anecdote. Il y a une prof de gym qui a des rapports

difficiles avec certaines de ses classes. Elle est là depuis douze ans, elle est

Et puis les élèves considèrent

la

qu'elle, elle considère que la gym,

c'est un cours comme un autre et elle

a un niveau d'exigence qui est très

important. Elle emmène les élèves à la piscine un jour, elle ressort de la piscine, les vitres de sa voiture cassées. Elle pense, moi aussi, que ce sont des élèves de la classe qui ont cassé les vitres de la voiture ; ça se prouve pas. Donc elle est venue très en colère et elle m'a dit un certain nombre de trucs, et il y a six élèves dans la classe qui l'embêtaient profondément et elle me demandait des sanctions. J'ai dit :

"Avant de prendre la sanction d'exclu-

fatiguée

bien"

j'aimerais bien. Parce que

gym comme le défoulement ; alors

59

60

sion temporaire, on va convoquer les familles".

J'ai convoqué les familles un jour, elle était là avec moi, avec mon adjoint, il

y

prendrai deux sur les six. Il y a un père de famille que j'ai dû virer

physiquement de mon bureau parce qu'il l'a insultée, il l'a traitée de menteuse, de salope et tout ça, donc j'ai dû, avec

mon adjoint, le prendre

lui demandais de sortir et il voulait pas, donc on l'a expulsé du bureau. Et

sa fille qui était derrière, elle se marrait jusque-là, ravie. Son père disait

exactement ce qu'elle disait à la prof, donc

c'était très bien, donc

que vous voulez qu'on fasse pour des gamins comme ça.

A l'autre bout, complètement, un père

qui était là, il était assis là, son fils était derrière, il parlait en baissant la tête, je sais pas si il me parlait à moi ou à son fils, il disait : "Ça fait 28 ans que je suis en France, ça fait 27 ans et demi que je suis dans la même boîte parce que moi je considère que le chef, il a toujours raison ; quand il dit, même si on n'est pas d'accord, on dit oui, on est humble, on accepte tout, on proteste pas, c'est comme ça. Et grâce à cette attitude, j'ai pu faire venir ma femme en France, j'ai pu élever mes enfants". J'ai cru que le fils qui était debout derrière son père allait lui taper dessus à son père ; j'ai jamais vu de haine telle parce que ce que disait le père, c'était inadmissible.

avait six familles devant nous. J'en

parce que je

là, qu'est-ce

AS—Et il avait quel âge ?

PR-Seize ans. Et les deux cas extrêmes d'humilité totale devant l'institution et d'agressivité totale, finalement pour les gamins ça revient exactement au même résultat. Je vous donne un autre exemple de situations qu'on a à affronter. Il y a —c'est l'année passée -

il

beaucoup de jeunes qui étaient sur le quartier où il n'y avait plus de bus, donc ils avaient pris l'habitude, l'après-midi notamment, de se balader et alors, ils sautaient par-dessus le portail, là, un mètre soixante c'est pas mal, et puis ils venaient, ils montaient dans les classes, ils ouvraient la porte des classes, ils crachaient sur les élèves et sur les profs, ils les insultaient et dès qu'on me prévenait, que je partais à la recherche, ils se barraient en courant.

y a une grève des bus, il y a

Un jour il y en a trois qui sont entrés et quelqu'un les a vus rentrer au moment où ils entraient. J'ai été prévenu, j'ai mis en place un dispositif de cueillette et j'ai pu en attraper un. Il avait 19 ans.

AS-Un ancien élève ?

PR-Non, celui que j'ai attrapé n'était pas un ancien élève. J'ai dû me battre parce qu'il prétendait me faire lâcher. Je l'avais attrapé et il m'a dit : "Qu'est-

ce que tu veux faire ?", j'ai dit : "Je vais t'emmener dans mon bureau", il m'a

dit "non", et j'ai dit "si", j'ai dit

être que je n'y arriverai pas si je reste sur le carreau, mais si tu ne me tues pas, si tu ne me blesses pas, je t'emmènerai dans mon bureau", et je l'ai emmené dans mon bureau. Dans mon bureau, il m'a dit : "Tu veux que

je te dise ce que tu vas

appelerles flics. Les flics vont venir, ils vont me tabasser. Ils vont m'emmener au commissariat, ils vont me tabasser, ils vont appeler mon père. Mon père va venir, il va pleurer et les flics vont me donner à mon père et il va me ramener. Ça va durer une heure et demie. Dans deux heures on revient, il reste plus rien au collège. Tu fais comme tu veux".

Pendant qu'il était dans mon bureau et qu'il me disait ça, ils étaient entrés à trois. Les deux autres se sont tirés, ils

sont allés en rameuter 50. Et les 50, ils étaient en arc de cercle dans la cour. Mon adjoint est allé chercher tout ce

: "Peut-

faire ? Tu vas

qu'il y avait

de mâles chez les profs.

Ce jour-là, il avait réussi à en amener six ou sept qui ont fait un arc de cercle devant mon bureau. C'était comme ça. Alors là-dessus, palabres. Je vais au milieu de la cour et il y a deux délégués qui entrent .- "Qu'est-ce que tu vas faire, tu vas tout de même pas appeler les flics pour rien, tu narles, un petit machin comme ça. Qu'est-ce qu'il y a, il a craché, c'est tout de même pas grave, et puis tu vas pas nous emmerder et puis si tu nous emmerdes, notre copain tu le relâches, parce que si tu nous emmerdes, ça va mal se passer". Les profs moitié-moitié, une moitié qui disent : "Appelle les flics, on va quand même pas se laisser faire", et l'autre moitié qui disent : "Je

t'avertis, si t'appelles les flics, on peut plus venir travailler en voiture", eh

c'est dur d'être humilié quand

ben

on n'est pas préparé, quand on n'est pas préparé psychologiquement à être humilié, quand on est quelqu'un d'orgueilleux qui a un certain sens de l'honneur, c'est dur. Je refuse d'exposer les surveillants aux insultes au portail, donc je fais moi- même avec mon adjoint, tous les matins et tous les après-midis, l'entrée

des élèves ; et je ne suis pas physionomiste et il y a le gardien, là, l'ouvrier d'entretien qui, lui, est pied-noir d'origine et qui est très physionomiste et qui me dit : "II y en a trois, là, ils sont pas du collège", donc quand ils arrivent au portail, je leur dis ; "Messieurs vous êtes pas du collège, vous avez quelque chose à faire ? Si vous avez quelque chose à faire, vous me dites ce que vous venez faire, sinon vous n'entrez pas. Non, vous n'entrez pas". Alors ils se reculent de trois mètres, ils se mettent au bord du grillage et ils commencent à parler entre eux. Et ils commencent à parler entre eux de manière à ce que j'entende que je suis un con : "Regarde la gueule qu'il a" et tout, et tout en parlant ils se retournent, ils crachent. Ils crachent dans ma direction. Quand vous avez en dix minutes, sept ou huit crachats qui vous arrivent à 15 centimètres des pieds et que vous êtes quelqu'un d'orgueilleux, qui a un sens de

l'honneur et tout ça,

C'est très dur. Bon et puis voilà. Alors

il y a des jours où j'aimerais bien être ailleurs (

eh bien, c'est dur.

On est allé dialoguer jusqu 'à la nausée

PR-Ils en veulent à mort à l'école, parce que l'école ne leur a pas permis de s'en sortir ; enfin bon, ça m'étonne

pas tellement. Et puis l'école, c'est un milieu de contraintes. Pendant les

événements, moi j'ai vécu

ubuesque. Il y a eu à la rentrée scolaire dernière en septembre 90, dans les lycées professionnels du département du Rhône, 700 places vacantes, non occupées, il n'y avait pas de candidats. Il y avait 700 places vacantes tous les jours, pendant tout le mois de septembre et le début du mois d'octobre,

c'était

on lit le minitel là, les messages minitel et il disait : "Tel établissement il y a tant de places ; tel établissement il y a tant de places et tel établissement il y a tant de places".

Quand il y a eu les événements, la grande interprétation c'était, oui, on a construit, on a repeint leurs façades, tout ça, mais on n'a pas dialogué avec eux, c'est parce qu'on a manqué le dialogue qu'ils se sont révoltés, alors dialoguons ; on est allé dialoguer mais vraiment jusqu'à la nausée dans les réunions de quartier, les trucs comme ça et on entendait dans les réunions de quartier, des jeunes qui disaient :

"Ouais, l'école n'a rien fait pour nous, on n'a rien, on n'a pas de formation", en même temps il y avait 700 places vacantes dans les lycées

professionnels, seulement les places vacantes dans les lycées professionnels, c'est quoi ? C'est 32 heures de travail par semaine, rémunération zéro. Bon, ben ils sont pas d'accord pour y aller non plus ; à la limite, les jeunes paumés des banlieues ils demandent quoi, finalement ? Ils demandent de quoi vivre. Bon, éventuellement ils demandent un travail intéressant mais le pays n'est pas capable de leur donner un travail intéressant dans la mesure où ils ont pas de formation et puis moi, j'ai une formation, c'est pas tous les jours que mon travail est intéressant,

Moi je vois pas, enfin il n'y a

pas de miracle, hein ! Alors bon, ben ils en veulent, ils en veulent à

l'institution, ils sont prêts à casser tout ce qui

est l'image, qui leur renvoie l'image

d'un certain échec, mais moi je n'ai pas beaucoup de solutions.

AS-Oui mais, ils ont des frères et

alors

soeurs qui vont encore à l'école

?

PR-Oui, ben les frères et soeurs qui sont à l'école, quand ils entendent des grands frères leur dire : "II faut bosser parce que, regarde, moi je suis en seconde, en première ou en terminale et puis je m'en sors". J'ai la nièce d'Azouz Begag [universitaire, auteur de Le gône du Chaaba, roman autobiographique sur sa scolarité d'enfant d'immigré dans un quartier de Lyon] ici, son oncle il lui dit "déconne pas" et elle déconne pas. Elle fait ce qu'elle peut, elle fera peut-être des études moins brillantes que celles de son tonton, mais je crois qu'elle va s'en sortir,

elle est en seconde, bon après, ma

Il y a des familles, les grands

frères, on a l'impression qu'ils se relayent pour qu'il y en ait toujours un dehors pendant que les autres sont en tôle, pour qu'ils soient pas en tôle tous en même temps. Il y a une famille, les trois frères aînés sont en tôle pour proxénétisme aggravé, c'est la mère qui fait tourner le bistrot qu'ils avaient parce que c'est la seule ressource de la famille ; elle part à six heures du matin, elle rentre à minuit ou une heure du matin et les gamins, j'en ai une en quatrième et l'autre en

foi

cinquième, ils sont livrés à eux-mêmes, ils font ce qu'ils veulent. C'est des emmerdeurs finis, il y a des moments

j'ai envie de les

esquinter, mais je vois vraiment pas pourquoi ils seraient calmes, doux, patients, polis, gentils dans ces circonstances-là. Ça serait vraiment un miracle si ils l'étaient.

Je vous donne un autre exemple. Ça c'est un truc, c'est sûr que il y a des choses que je comprends pas et qui m'échappent. L'année passée, à huit heures et quart, j'entends gratter à la porte de mon bureau et puis personne ne bougeait, je vais voir et je vois une mère maghrébine complètement entur- bannée qui vient et puis qui me dit dans un français assez approximatif :

"Ma fille qui est en troisième, elle est venue ce matin, moi je voulais pas qu'elle vienne, mais son père l'a encore battue toute la nuit, vous avez vu la tête qu'elle a ?", j'avais pas vu, j'avais pas vu parce que la fille s'était bien planquée. "Il lui prend la tête contre le lavabo et puis il lui tape la tête contre les coins de table ou contre les coins du lavabo". Alors elle me racontait de ces trucs Je vais voir en classe la fille, je la regarde et effectivement, elle était

j'ai envie de les

toute tordue, pleine de

Je la

descends, j'enferme la mère et la fille dans un bureau, j'appelle l'assistante sociale parce que ce sont des choses qui se règlent entre femmes, ça. L'assistante sociale, elle me dit : "II faut absolument faire un constat médical, sur la mère et sur la fille". Le médecin scolaire ça n'existe pas, ça n'existait pas l'année passée, enfin j'ai tellement gueulé que j'en ai un qui fait une permanence une demi-journée tous les quinze jours. L'année passée il

La violence de l'institution

n'y en avait point. J'appelle un médecintraitant, qui est venu, qui les a examinées, qui a fait les certificats médicaux et qui est venu me voir et qui m'a dit "ça fait l60 balles", moi j'ai pas de ligne au budget pour payer l60 balles ; j'ai payé l60 balles de ma poche, ça veut dire que pour que j'en sois pas de l60 balles de ma poche, le médecin a accepté de faire une fausse déclaration, c'est-à-dire qu'il a déclaré qu'il était venu me visiter, moi, et j'ai été remboursé 120 francs par la Sécurité sociale. Ça m'a coûté quand même 40 balles ; je me plains pas.

Et après avec les certificats médicaux, on a appelé le père, alors le père est venu, alors si vous voulez, moi j'étais derrière mon bureau directorial, bien protégé, le père était à votre place et

l'assistante sociale était ici ; l'assistante sociale, c'est une minette qui a trente ans et qui a parlé au père et qui lui a dit : "Mais ça se fait pas des choses comme ça, vous vous rendez compte ? Et puis si vous continuez à le faire on va vous empêcher, on va porter

a des certificats médicaux et

plainte ; on

tout ça". Le père s'est levé, je l'ai dit à la petite, j'ai dit : "Ecoute, le deuxième pain, il aurait pas pu te le mettre parce que je l'aurais assommé avant ; mais le premier je pouvais pas l'éviter parce que le temps que je saute par-dessus

mon bureau

millimètre, hein ; et puis il s'est dirigé vers la porte en me lançant la

malédiction d'Allah jusqu'à la

quelle génération. Son truc c'était et

en plus vous me direz, quelle réponse vous lui auriez faite ?

Il habite dans la partie la plus déshéritée, c'est-à-dire les allées du Mans.

Hein, vraiment, c'est vraiment déshérité complètement ; il dit : "Mes voisins,

là, dans l'allée du Mans

ils font de l'absentéisme, ils sont drogués, ils sont voleurs, ils sont délinquants, ils ont tout pour plaire, personne ne dira jamais rien. Moi, mes gamins, ils sont jamais absents", c'est vrai "ils ont de bons résultats", c'est vrai, "ils sont polis", c'est vrai, pas délinquants, gentils, propres, tout "et vous m'emmerdez, moi ? Et vous

voulez m'envoyer à la police, moi ? Vous

faites rien contre les autres et moi ?", il est parti, vraiment il comprenaitpas.

",

bon il s'est arrêté au

je ne sais pas

les gamins

et

61

62

AS-Et le soir, je pense que la femme et la fille ont dû

PR-Pas le soir même, pas le soir

même, il a attendu quelques jours.

Voilà, c'est la triste

si vous voulez, j'avais pas beaucoup

de certitudes en venant ici

encore moins, parce que je sais pas, j'ai

AS—Vous arrivez quand même à ce qu'il n'y ait pas de violence à l'intérieur de l'établissement.

PR-Pas de violence physique, de

bagarres. Les violences verbales

dessus, il y a le téléphone au collège et le téléphone quand il n'y a pas de standardiste, par exemple maintenant, le téléphone sonne pas ici parce que si quelqu'un appelle le collège, ça sonne dans mon appartement ; il n'y a pas de standardiste, donc ça sonne dans mon appartement ; eh bien, quand ma femme est là, l'autre jour elle est venue, j'étais dans l'appartement de mon adjoint, on est allé prendre l'apéritif ensemble, ma femme est venue, de cinq heures à huit heures et demie on était en réunion au centre social avec mon adjoint ; et elle, elle était dans l'appartement de fonction. Et à huit heures et demie elle est montée boire l'apéritif avec nous. Mais elle m'a dit : "J'en ai marre, coupe le téléphone quand je suis là et que tu n'y es pas", toutes les dix minutes au téléphone des insultes.

Là-

J'en ai

Je sais pas, moi,

GB-Des insultes ? PR-Des insultes. Elle prend le

",

téléphone : "Est-ce que Monsieur S. est là ?", "non il est pas là", "ah t'es sa femme, salope, putain, nique ta mère, nique ta

mais vingt fois, trente fois,

elle me dit : "Si je décroche pas, ça sonne, ça sonne, ça sonne", bon elle a compté une fois 27 coups de sonnerie, elle a pas décroché avant que ça s'arrête.

GB-Oui, c'est pour ça qu'on ne peut pas faire la séparation vie privée, vie publique

PR-Non, c'est ça, et je n'ai pas fait installer de ligne personnelle, bon, parce que je me dis que si je faisais installer une ligne personnelle, il suffit de repérer mon nom, je ne vais pas me mettre sur la liste rouge, je ne veux pas me

mère

mettre sur des choses comme ça Donc, quand le mercredi je m'enferme dans l'appartement en fin d'après-midi parce que j'ai du travail à faire ou parce que j'ai envie de lire ou d'écouter de la musique, un machin comme ça, ben si je débranche le téléphone ça veut dire que mes enfants, ma mère, ma femme ne peuvent pas m'appeler, c'est comme ça. Et vous m'avez dit que j'étais arrivé à empêcher la violence physique, oui ; la violence verbale, non. Et elle est très pénible. Et quel était le sens de votre question, vous vouliez arriver à me poser une question

AS- sur les bagarres.

PR-Oui, mais quand je dis les bagarres, c'est quand même des bagarres entre élèves que je suis arrivé à supprimer au collège mais pas dans la rue

GB-Pas à l'extérieur

PR-Et pas à l'extérieur ; parfois avec mon adjoint, c'est-à-dire que la gardienne, là, on a prolongé son service, quand les élèves sortent à midi, elle travaille jusqu'à midi et quart, quand ils sortent à cinq heures, elle travaille jusqu'à cinq heures et quart pour voir. Et dès qu'elle voit un attroupement, elle me téléphone tout de suite et alors, là, vous pourriez être dans mon bureau avec des discussions

intéressantes, si elle me téléphone, elle me

dit

dès qu'ils nous voient arriver, parce qu'on arrive en courant, on arrive en courant, en se faisant voir, c'est parce qu'on veut dissuader, donc les bagarres s'arrêtent. Une fois dans la rue on vire, peut-être que des fois la

bagarre s'arrête là et puis c'est fini et

alors

des fois on va jusqu'à, on fait deux virages et puis après on n'y va plus.

Il y a un gars qui a fait mettre une

vraiment à la limite, si

vous voulez, il y a le collège ici, il y a la rue qui est là, et puis là il y a la grande rue qui marque d'un côté c'est Villeurbanne, de l'autre côté c'est Vaulx-en-Velin. Toute en vitres noires,

je vous laisse, je pars, on arrive,

puis des fois on sent qu'elle va

entreprise là

Il en est à

la troisième destruction. Il a huit millions de dégâts, devant ses vitres superbes il est en train de faire

ces vitres fumées qui vont

ler des grillages pour

beaucoup au collège, ce monsieur, parce que effectivement c'est des élèves du collège, ça correspond, les jets de pierre sur ses vitres, ça

correspond aux heures d'entrée et de sortie du collège, quand il m'appelle, je dis :

"Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Que j'aille surveiller votre entreprise et vous venez surveiller

Il me dit : "Tout le

monde s'en fout", je dis : "Mais, oh ! votre entreprise est sur la voie publique, appelez les flics", ben les flics ils lui font la même réponse qu'à moi.

ils

nous font de grandes théories, les flics, ils disent : "II y a trois volets, il y a la répression et on sera répressif, il y a la dissuasion et puis il y a la prévention", bon mais moi je leur dis : "La dissuasionc'est d'être là", moi j'aimerais bien que la voiture des flics, elle passe simplement sans s'arrêter, aux heures de sortie du collège, comme ça. Mais les flics ils disent : "Mais non, on peut pas surveiller tous les collèges, c'est pas notre boulot, tout ça" et puis ils lui disent au gars : "Non, non on peut pas surveiller les entreprises", c'est vrai, c'est pas leur boulot. Point final, qu'est-ce que vous voulez faire d'autre ?

AS-Et les bons élèves ?

PR-Les bons élèves son gênés parce

qu'ils sont traités de fayots. Les profs de gym ont écrit un article dans la

revue syndicale (

mon collège ?"

et il en veut

Quand moi je leur dis aux flics

)

ils disent que les

bons élèves sont gênés [il lit un extrait de l'article]. Bon il y a une maîtresse auxiliaire qui est arrivée cette année, qui enseigne l'espagnol, deuxième langue, qui est jeune, qui habite à Rieux, qui travaille dans des conditions pas marrantes parce qu'elle n'a pas de voiture, elle a une petite fille, elle a une heure et demie de transport quand il y a des profs qui l'emmènent pas et tout ça, mais c'est une fille extraordinaire. Mais elle en a vraiment bavé au début.

Et on est bien conscient de ce qui arrive, c'est-à-dire qu'onl'a soutenue mordicus et tout, on l'a beaucoup aidée à tenir le coup, bon, il m'est arrivé de l'accueillir quand elle pleurait et de la consoler en tout bien tout honneur, et

la fille elle m'a dit l'autre jour parce qu'en assemblée générale j'ai fait une réflexion parfaitement misogyne parce que les bonnes femmes s'engueulaient

entre elles et j'ai dit : "Bon dieu, je rêve d'un établissement où il n'y aurait que des mecs et où on réglerait ça en

une heure autour

une heure au bistrot", je disais ça au deuxième degré, puis elle est venue me chambrer à la fin et elle m'a dit :

"Quand même ce collège, j'en ai bavé mais je le regretterai parce qu'il y a

une chaleur humaine telle que

pense qu'il y a plus de relations

affectives et c'est un

éléments pénibles, moi je crois que c'est un des éléments qui me perturbent, c'est qu'on ne peut pas ne pas

s'investir affectivement dans ce collège ; c'est-à-dire que quand ça va bien, ça va bien et quand ça va pas, on est bouleversé affectivement, c'est une erreur de l'avoir fait, mais en plus je ne vois pas comment on peut l'éviter ;

et les relations entre profs

GB-On peut pas garder des distances

PR-C'est ça, et les relations entre profs elles sont ou affectives ou

conflictuelles parce que

de l'affectivité, quoi ; ou ils sont très

copains ; ou ils sont ennemis et je

il

y

prendre la parole ensemble dans une

assemblée générale de profs ; et je dis,

si

", je

on réglerait ça en

c'est un des

de toute façon c'est

disais encore à midi un truc, c'est

a des profs qui ne peuvent plus

c'était à régler des conflits ou des divergences politiques, syndicales, pédagogiques, j'aurais des chances, mais, là, c'est des divergences

rales, c'est physique. Alors, si vous voulez, c'est à la fois des aspects, il y a des aspects très attachants, quoi.

AS- Votre collègue du lycée, qu'est-ce qu'il dit de tout cela, il a les mêmes élèves ( )

PR-C'est pas les mêmes élèves ; c'est pas les mêmes élèves ; il n'a que la bonne moitié des élèves.

AS-Oui, disons qu'il y a une sélection

(

PR-C'est pas les mêmes élèves, c'est pas les mêmes âges et il n'a pas les mêmes contraintes. Et lui, par exemple, il me reprocherait carrément de faire trop de couveuse, trop d'assis- tanat, ce qui fait que les gamins, ils n'ont pas d'autonomie et ils travaillent moins bien au lycée, quoi. Ils perdent leur temps au lycée, pour certains.

AS—II y a moins de problèmes de discipline

PR-Oh ! c'est pas du tout la même chose ; ma femme, dans le lycée où elle est, elle sait pas ce que c'est les problèmes de discipline ; il y en a quand même à F., tout ça ; il y a eu l'année passée au lycée F. des

agressions contre des voitures de profs, qui ont été complètement esquintées, donc ça arrive. Au lycée B., aussi l'année passée, il y a une prof qui s'est faite tabasser à la sortie d'un conseil de classe par un élève maghrébin originaire de Vaulx-en- Velin. Bon, c'est comme ça. Mais enfin, ça n'a rien à

voir avec

quotidien des collèges : dans les

)

; ça n'a

rien à voir avec le

La violence de l'institution

lèges, on a vraiment tous les élèves.

Vous êtes en train de me dire que

(

si c'était des Français, enfin d'origine, mais qui sont pauvres, ça serait les mêmes problèmes ? Si c'est ça, ma réponse c'est oui. Oui, mais ça tout à fait, ça j'en suis bien conscient, le problème vient de l'entassement de familles à problèmes quelle que soit l'origine sociale, enfin quelle que soit l'origine raciale ; ça, on est bien d'accord là-dessus. AS-Je doute qu'on trouve une solution, précisément d'ordre social PR-Mais par exemple une des façons d'améliorer ce qui peut se passer. A Vénissieux, aux Minguettes en 81, bon, depuis les problèmes ont diminué parce que l'entassement des populations a diminué, ils ont vidé des appartements, vidé des tours et démoli des tours quand elles étaient vides. Moi, je suis originaire de Vénissieux, toute ma famille est originaire de Vénissieux, mon père était né natif de Vénissieux, tous mes oncles, mes tantes, mes cousins sont tous à Vénissieux. En 81, effectivement à la grande époque des Minguettes c'était vraiment affreux ; maintenant c'est à peu près le même type de population mais déjà bien moins entassée. Il y a plus d'espace, bon. On commence à re-respirer. Alors déjà il y a la catégorie sociale, mais il y a aussi probablement l'effet d'entassement, je crois.

)

Avril1991

63