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DORIAN EVERGREEN

(et autres nouvelles)

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A Joëlle, Emmanuelle, Marianne et
Benoît

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BERNARD VIALLET

DORIAN EVERGREEN

(Et autres nouvelles)

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DU MEME AUTEUR
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Le Mammouth m’a tuer (Editions
Tempora, 2008)
Ulla Sundström (TheBookEdition.com,
2008)

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DORIAN EVERGREEN

François Régis d’Autun, le
présentateur-vedette de la chaîne de
télévision Channel Two n’en peut plus
de l’étrange petit bonhomme
rondouillard assis en face de lui qui
n’arrête pas de répondre à ses questions
par une suite de sottises
invraisemblables.
- Mais est-ce que vous vous rendez
vraiment compte de ce que vous me
racontez, Monsieur Evergreen. Vous

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osez affirmez que vous avez été fait
prisonnier à la bataille de Pavie en
compagnie du roi François Ier ?
- Absolument, j’étais à l’époque un de
ses valets de pied comme on disait. Ah !
C’était un grand roi notre François, un
bel homme, bien planté, robuste et
sportif. Pourquoi nous a-t-il entraîné
dans cette Lombardie ? Et qu’est-ce
qu’ils ont mis comme temps pour
apporter la rançon…soupira le
bonhomme.
- Enfin, Monsieur Evergreen, si vous
étiez à Pavie, cela voudrait dire que vous
avez environ cinq cent ans, c’est
inconcevable, inimaginable…
- Je suis même peut-être encore plus âgé
que vous ne l’imaginez, François-Régis,
fit l’autre avec un fin sourire. J’ai
également assisté au supplice du dernier
grand maître des Templiers, Jacques de
Molay, brûlé vif sur le bûcher de l’îlot
aux Juifs, à la pointe de l’île de la Cité
sur l’ordre de l’abominable Philippe le
Bel, sadique, faux-monnayeur et
mécréant s’il en fut !

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- C’est étrange, mais vous en parlez,
comme si vous l’aviez connu, remarqua
le présentateur.
- J’ai été un intime de Monsieur de
Molay, c’était un des grands esprits de
son temps, un initié, un personnage hors
du commun. Sa mort fut un grand
malheur pour l’humanité.
Sur le plateau de l’émission «Les
coulisses de l’étrange », l’ambiance est
électrique, le standard saturé d’appels de
téléspectateurs furieux qu’on les prenne
pour des crétins et d’autres qui veulent à
tout prix connaître le secret de l’éternelle
jeunesse de ce petit monsieur en
redingote verte et gilet chamarré. La
régie n’arrête pas d’appeler d’Autun
dans son oreillette pour l’aider à piéger
Evergreen.
- Donc, si j’ai bien compris, vous êtes
immortel, vous venez tout bonnement
nous l’annoncer à la télévision et vous
vous imaginez que les téléspectateurs
vont vous croire ?
- Pas du tout, j’ai un secret qui me
permet de vivre plus vieux que mes

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contemporains, mais pas de vivre
éternellement.
- Vous avez fait un pacte avec le diable,
comme Faust ? lança le présentateur,
pensant le coincer.
- Non, j’ai simplement étudié,
énormément étudié…
- Et vous avez fait une découverte
essentielle au sujet du processus de
vieillissement humain ?
- Vous me permettrez de rester discret
sur la question, elle est beaucoup trop
grave. Et puis, après tout, croyez-vous
que ma vie soit à envier ? Tous mes amis
sont morts depuis bien longtemps et la
vie moderne m’insupporte tout
particulièrement.
Jingle.
Page de publicité.
Quelque part dans la capitale, Marc-
Antoine de Charlus, obscur avocat au
barreau de Paris est vautré devant son
poste de télévision. Pour couper le son, il
appuie sur une touche de la
télécommande, reste un bon moment
songeur puis attrape son portable pour

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appeler son vieux copain journaliste
free-lance, Arsène Furet. Il faut
absolument le mettre sur le coup avec
son acolyte le paparazzi Jacques dit
« Coco » Tardif. Charlus est certain
qu’ils tiennent là un scoop aussi
formidable que rémunérateur. Il suffit
qu’ils arrivent avant que Dorian
Evergreen ne quitte les studios du
«Hameau de la Communication » d’où
l’émission est diffusée en direct, le filent
discrètement et l’affaire est dans le sac.
- Pas de problème, Charlus, lui répond-il.
C’est comme si c’était fait…
« Les coulisses de l’étrange » se
terminèrent dans la confusion la plus
totale. Il fut vaguement question d’un
élixir et d’un caisson hyperbare, puis
sans transition, on passa à la séquence
suivante avec une sorte de fakir qui
utilisait de grandes aiguilles pour se
transpercer les joues et la langue.
Finalement l’émission se termina par le
numéro d’un contorsionniste qui peina à
s’insérer dans une minuscule cage de
verre. Il était temps d’éteindre le poste et

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d’aller se coucher.
Le lendemain matin, tous les
médias, presse, radio et télé ne parlaient
plus que d’Evergreen. « Escroc ou
immortel» titrait un journal. « Jusqu’où
peut bien aller la télé-réalité ? » se
scandalisait un autre, plus intellectuel.
Les «Echos de la Plaine » se fendaient
d’un magnifique article du Furet
intitulé : « Quand la télé se moque du
monde ». Après un court résumé de
l’émission de la veille, le lecteur pouvait
pénétrer plus avant dans l’intimité de
l’étrange personnage. Il apprenait qu’il
vivait dans un petit pavillon de banlieue,
à Montreuil, sans chauffage ni électricité
mais avec une vingtaine de chats. Chez
lui, aucun appareil moderne, ni radio, ni
télévision, pas même un réfrigérateur. Le
mobilier datait d’un siècle ou plus et son
propriétaire n’aimait rien tant que se
vêtir comme s’il était encore sous
Napoléon III, jouer du piano et monter à
cheval.
Charlus referma le journal en se disant
que ses amis lui devaient une fière

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chandelle. Le bonhomme était devenu
une vedette des médias du jour au
lendemain. Il se répandit dans de
nombreuses autres émissions de télé ou
de radios, sans jamais rien révéler de
plus sur son secret.
Jusqu’au jour où éclata le scandale de
l’élixir de longue vie. Une publicité fut
éditée dans les journaux télé avec la
photo d’Evergreen et un slogan :
« Doublez ou triplez votre durée de vie
en prenant chaque jour trois cuillérées à
soupe de notre élixir ! ». La bouteille
était facturée la bagatelle de 50 dolros
avec un certificat de garantie orné de la
signature du charlatan de la télé. Bien
entendu, il s’en vendit des centaines
peut-être même des milliers, tant la
crédulité humaine est grande et son désir
de jouissance toujours plus insatiable.
L’ennui, c’est qu’un petit vieillard en
fit une cure et décéda au bout de trois
semaines. La famille porta plainte pour
escroquerie et abus de faiblesse. Sans
enquête préliminaire vraiment sérieuse,
le juge d’instruction plaça Evergreen en

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détention provisoire et c’est là que
maître Charlus intervint. Sa défense fut
des plus simples : Evergreen n’était pour
rien dans la vente de cet élixir. Elle ne
lui avait rien rapporté. Un autre escroc
s’était servi de son nom et de son image
pour vendre sa potion à des naïfs.
Une rapide enquête permit d’ailleurs
de découvrir qu’Evergreen n’avait pas
menti. L’élixir, qui, après analyse, se
révéla n’être qu’un simple distillat de
menthe, thym et verveine, était fabriqué
en Chine et exporté par une société
anonyme basée aux îles Caïmans. Il ne
fut guère difficile à l’avocat d’obtenir la
relaxe pour son client.
Mais le mystère restait entier. Quel
était le secret de cet homme ? Avait-il
vraiment vécu aussi longtemps ?
Comment cela était-il possible ?
Evergreen invita plusieurs fois Charlus à
Montreuil pour des dîners aux
chandelles. Il réussissait fort bien des
recettes un peu désuètes sur son antique
cuisinière à bois…
Selon lui, il devait sa longévité à une

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hygiène de vie très stricte. Il se disait
végétarien comme les pythagoriciens et
les yogis, commençait toutes ses
journées par un jus d’herbe de blé ou
d’orge, (le vrai élixir ?), pratiquait
l’oxygénation, le yoga et la méditation.
Il avait été initié à toutes ces techniques
par de grands sages hindouistes et avait
l’air de s’en porter fort bien. Il ne se
déclarait pas immortel, mais plutôt d’une
longévité exceptionnelle.
-Et puis, j’ai eu d’illustres
prédécesseurs : Cagliostro, Joseph
Balsamo ou le comte de Saint-
Germain…
-Ainsi qu’ « Highlander » au cinéma,
mais tout cela ce n’est que de la
fiction…
Vingt ans passèrent. Un soir,
Evergreen, sur lequel le temps semblait
n’avoir nulle prise, appela son avocat au
téléphone. Ce dernier ne reconnut pas sa
voix. C’était celle d’un grand malade,
d’une sorte d’agonisant. Il se précipita à
Montreuil pour se trouver face à un
individu ridé, courbé en deux, amaigri,

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amoindri. Il était devenu totalement
méconnaissable.
- C’est la fin, Charlus, lui dit-il. Je n’en
ai plus pour bien longtemps.
Une violente quinte de toux s’empara
de lui. Il se laissa tomber dans un
fauteuil et s’éteignit très vite dans un
dernier spasme. Evergreen n’était donc
pas immortel, mais avait-il vraiment
vécu aussi longtemps qu’il l’avait
prétendu ? Sans doute allait-il emporter
son secret dans la tombe ? Charlus en
était là de ses réflexions quand, se
tournant vers le fauteuil, il eut la
stupéfaction de ne retrouver à la place de
son cadavre, qu’un tout petit tas de
cendres…
Quinze jours plus tard, un certain
Ettore Pozzo Longo apparaissait dans
une émission de la RAI. Il déclarait avoir
été au camp du Drap d’or avec Charles-
Quint et au pont d’Arcole parmi les
impériaux bousculés par Bonaparte. Le
plus étrange c’est qu’il ressemblait trait
pour trait à Dorian Evergreen…

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OBJET CULTUREL

Ce soir-là, je me trouvais devant une
magnifique librairie, avec une luxueuse
vitrine illuminée et de rares livres
présentés sur leurs socles, un peu à la
manière des bijoux et des parures que
l’on admire dans les joailleries de la
Place Vendôme. J’avais eu beaucoup de
difficulté à la trouver, c’était la dernière
à proposer de véritables livres avec une
couverture cartonnée et un certain

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nombre de pages recouvertes de signes
imprimés. Parmi les quatre livres
présentés, trônait sur un piédestal
recouvert de velours rouge un ouvrage
sans doute d’importance majeure vu le
nombre de spots braqués sur lui et la
banderole dorée indiquant : « Le dernier
livre de Stéphane de Villetord, celui que
tout homme intelligent se doit d’avoir
lu... »
Un peu intimidé par une telle
présentation, à une époque où l’on
trouvait des visiolivres partout et de
vrais livres quasiment nulle part, je me
décidais à rentrer dans ce magasin si
select. Moquette épaisse, lumière
tamisée, musique d’ambiance, fauteuils
profonds, une sorte de compromis entre
le musée et la maison de haute couture.
Quelques messieurs d’âge mûr, sans
doute de grands professeurs ou des
bibliophiles experts, consultaient les
ouvrages qui étaient présentés un par
casier, la couverture tournée vers
l’extérieur. Les plus précieux étaient

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même enfermés dans des vitrines aux
parois de verre blindé.
Une hôtesse vêtue d’un tailleur bleu
s’avança vers moi en me demandant :
« Puis-je vous aider ? »
- Oui, lui répondis-je. Je viens de
remarquer le livre de Monsieur de
Villetord dans votre vitrine...
- Excellent choix, Monsieur. C’est le
livre du moment, celui qu’il faut
absolument avoir lu !
Et comme par enchantement, elle m’en
présente un exemplaire en me
demandant de l’examiner tranquillement.
La quatrième de couverture m’intrigue.
« Le livre fondamental pour notre
époque déboussolée... Une réflexion
totalement nouvelle sur l’absurde...
L’actualité brutale d’une pensée
décapante... L’oeuvre inégalée d’un
penseur exceptionnel… Le poète du
vacillement, de l’incertitude et de
l’incommunicable à l’apogée de son
art... ». Avec des éloges aussi
dithyrambiques on ne peut qu’avoir
envie d’acheter l’ouvrage.

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Comme je le fais toujours, j’ouvre le
livre au hasard et j’en lis quelques
lignes. Ou plutôt j’essaie sans vraiment y
arriver. Des mots, par centaines, par
milliers, des phrases qui me semblent
obscures, absconses. Je n’y comprends
rien. Je me demande même si tout cela a
un sens, si l’auteur a voulu transmettre
quelque chose ou simplement s’il a
simplement souhaité se faire plaisir. Sans
doute se comprend-il ? Moi, je n’y arrive
pas.
La charmante hôtesse blonde revient
vers moi ...
- Il est excellent, n’est-ce pas? L’ouvrage
est publié chez Gallirion... Savez-vous
que c’est le tout dernier grand éditeur du
pays ? Il publie six livres par an.
Certains titres, comme celui-ci,
atteignent jusqu’à mille exemplaires !
- L’ennui, c’est que je n’ai pas très bien
compris le peu que je viens d’en lire...
- C’est normal, au début avec les grands
auteurs, on peut avoir un peu de
difficulté, mais en s’accrochant, on finit
par entrer dans le livre.

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- J’ai bien l’impression que moi, je ne
vais pas y arriver du tout. Je n’ai pas fait
beaucoup d’études. Je travaille toute la
journée et il ne me reste que la nuit pour
me cultiver...
- Dans ce cas, c’est tout à fait ce qu’il
vous faut. C’est un ouvrage très complet
à la fois philosophique, littéraire et
poétique. Vous verrez, vous ne serez pas
déçu. Le tout est de ne pas vous
décourager à la première difficulté...
- Vous savez, je n’ai eu que 35 au test de
Warchild, alors je suis loin d’être une
lumière. J’ai même l’impression qu’il
doit falloir au moins 90 ou 100 pour
avoir une chance de comprendre..
- Evidemment, reprit-elle, songeuse. 35
au Warchild... Eh bien, c’est prévu.
L’éditeur propose un livre
d’accompagnement et de décryptage qui
vous permettra de tout appréhender sans
difficulté.
C’était proposé si gentiment et avec
un si charmant sourire que j’acceptais.
Quelle ne fut pas surprise quand elle

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m’annonça la somme à régler pour les
deux ouvrages : 1350 dolros !
- Mais, il y en a pour une fortune,
m’écriais-je.
- Oui, le livre a beaucoup augmenté ces
temps-ci. C’est dû au prix du papier qui
a explosé depuis le choc de la filière
bois, aux tirages de plus en plus réduits
et surtout au monopole de la maison
Gallirion.
- C’est vraiment très cher pour moi,
avouais-je piteusement. Je n’ai que
l’allocation de solidarité pour vivre...
- L’objet culturel « livre sur papier »
devient un véritable produit de luxe.
Quelque chose de rare, d’excessivement
recherché. Et ce qui est rare est cher.
Pourquoi croyez-vous que nous mettons
certains in-quarto sous vitrine de
protection ?
- J’essaie simplement d’acquérir un peu
de culture et ce n’est pas facile. Les
bibliothèques papier ont disparues au
profit des bibliothèques sur support
digital et ce n’est pas la même chose du
tout. Rien que du spectaculaire ou du

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divertissement. Moi, je voulais
commencer ma rééducation par la
philosophie...
- Dans ce cas, Monsieur, il faut faire cet
indispensable effort financier.
Quand on aime, on ne compte pas.
J’avais déjà deux vrais livres à la
maison, celui-ci serait mon troisième et
mon plus précieux. Un véritable début de
bibliothèque.
- Je suis sûre que vous ne regretterez pas
votre décision, ajouta-t-elle en faisant
passer ma carte de paiement devant un
lecteur laser. Au revoir, Monsieur et
bonne lecture ! Je vous ai ajouté une
petite plaquette de mots croisés à titre
d’échantillon... Ne me remerciez pas,
c’est offert juste pour vous donner un
avant goût du véritable recueil qui
compte plus de 1000 pages avec reliure
pleine peau...
Elle devait parler d’un ouvrage-
vedette de l’éditeur, un de ceux qui
avaient droit à la vitrine individuelle, aux
drapés de velours rouge ou vert et aux
spots entrecroisés. A peine de retour chez

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moi, je me mis à l’ouvrage. J’en perdis
l’appétit et le sommeil à m’échiner sur
ces pages, ces phrases amphigouriques,
ce salmigondis imbuvable, ces notes de
plusieurs pages, ces addenda censés
éclairer les méandres d’une pensée
ténébreuse. Le livre d’accompagnement,
au lieu de m’aider à comprendre,
m’enfonçait un peu plus à chaque page
dans les marécages insalubres de
l’incompréhension. De deux choses
l’une : ou j’étais crétin ou Monsieur de
Villetord se moquait du monde. Ou les
deux. Ou rien de tout cela. En tout cas,
l’auteur, son interprète et moi, nous ne
nous comprenions pas. Sans doute
parlions-nous des langages différents.
M’étant accordé une semaine pour entrer
dans le bouquin et n’y étant toujours pas
parvenu, je me présentais à nouveau
dans la librairie de luxe. L’hôtesse
blonde n’était plus là. Ce fut une brune
qui me reçut avec un grand sourire.
- Qu’y a-t-il pour votre service ?
- Je vous rapporte « Code Léonard »
ainsi que son livre d’explications « Code

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Léonard décrypté ». Ca ne me convient
pas du tout...
- Ah, oui ... C’est du Villetord. C’est un
peu particulier...
- Serait-il possible que vous me le
repreniez ou que vous me l’échangiez ?
- Je suis désolée, Monsieur, mais la
maison ne reprend pas les ouvrages
vendus ! Nous ne commercialisons que
du neuf…
- C’est qu’ils m’ont coûté fort cher et
que ça m’aurait arrangé si vous me les
aviez remboursés...
- Ce n’est pas possible, répondit-elle.
Voyez sur le marché de l’occasion. Du
Villetord de cette qualité, en vélin 90 g
entièrement piqué avec couverture ski
vertex, vous trouverez facilement un
amateur...
- Vous croyez ? lançais-je dubitatif.(…)

La suite du recueil de nouvelles de
Bernard VIALLET est disponible sur :

www.thebookedition.com

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