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Xavier Grall par Yvon Le Men

Xavier Grall, l’homme qui habitait son nom

Mon parrain est venu me voir de toute urgence. Il m’a demandé de lire Solo de Xavier Grall pour son enterrement. Il est malade, très malade. Il m’a entendu dire ce poème. Il en avait été très secoué, s’en est souvenu.

…les hommes meilleurs que leurs idées et comme la haine est difficile

Je fus le premier lecteur et diseur de ce poème. J’ai fait corps avec lui sans aucune distance, sans aucune protection. Vingt ans plus tard je confirme ma chance de l’avoir lu, mon choix de l’avoir dit. Jamais prière ne fut plus juste, plus humble, plus incarnée par un corps aussi désincarné, par un homme aussi épuisé. A chaque phrase, Xavier lampait une gorgée d’air puis rejetait une gorgée de mots. Jamais poème ne fut aussi inspiré, jamais le mot respiration ne prit autant sa place entre inspiration et expiration. Jamais souffle ne fut aussi essoufflé. Il s’aidait d’oxygène pour respirer et des souvenirs de sa vie pour vivre sa mort. Bientôt il ne pourrait plus vivre. Jamais son inspiration n’avait été aussi vivante, comme si la mort, avant de tout prendre, lui avait donné le temps d’écrire son livre. Xavier suivait de très près son talent qu’il démultipliait en proses, en poèmes. Il écrivait très vite, ne se relisait pas, croyait plus au don qu’au travail. Le jour de Solo, il me demanda :

« Comment trouves-tu ce truc-là ? », comme s’il doutait que, par ce poème, sa poésie traverse les années. Il chassait en enfer les traces du paradis. Il demandait pardon et était pardonné. Combien de ses nuits s’achevèrent brisées par l’alcool qu’il ne tenait pas ? Combien de ses jours se levèrent sur des matins en écharpe où il écoutait les cantates de Bach monter au ciel, les cantiques bretons les rejoindre et son cœur enfin s’apaiser ? Maintenant que je suis plus âgé que lui, je me demande si sa vie aurait pu durer plus longtemps, si son œuvre (surtout celle en prose) aurait pu être plus féconde, plus puissante. Mais comment l’imaginer courir le long de la mer, comment imaginer la dame à la faux faire du sport pour exister encore et encore ? Son visage ressemblait de plus en plus à celui d’Antonin Artaud et à ceux des statues que l’on trouve nichées au creux des chapelles ou dressées sur les calvaires de granit, ressemblait aussi aux figures des paysans que l’on croisa, fourche à la main, sur les chemins buissonniers de la révolution. Il s’éclairait de joie quand il riait. Il respectait la liberté de ses filles à la lettre et à l’esprit. Il évoquait sans cesse les vents et les pluies de Bretagne jusqu’à écrire leur éloge, mais regrettait les lumières du Maroc où il avait été soldat et celles d’Algérie d’où il avait dénoncé les tortures infligées aux fellagas par l’armée française. Il passait son temps dans le futur ou le passé jusqu’à conclure son chef-d’œuvre à l’imparfait. Il savait trousser de petits billets de prose qui enchanteraient les heures et les jours, les femmes et les hommes, ses frères humains qui après lui vivraient. Il était doué et il donnait. Xavier a vécu peu de temps sur la terre, beaucoup dans ses cauchemars et dans ses rêves. Maintenant il vit dans les nôtres.

Yvon le Men (extraits de Besoin de poème, Le Seuil 2006)

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