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aventure

René Caillié
Pieds nus à Tombouctou
« e nom de Parme, une des villes où je dé- 4 500 kilomètres durant 508 jours dont 207 de

L sirais le plus aller, depuis que j’avais lu


La Chartreuse m’apparaissant compact,
lisse, mauve et doux, […] je l’imaginais
seulement à l’aide de cette syllabe lourde du
nom de Parme, où ne circule aucun air, et de
marche. Une gageure à l’époque, oubliée
aujourd’hui.
«Qui fut René Caillié ? Quelle place lui donner
dans l’histoire des sciences et dans l’exploration
africaine ?» s’interroge Alain Quella-Villéger.
tout ce que je lui avais fait absorber de douceur Documents à l’appui, l’auteur s’aventure dans
stendhalienne et du reflet des violettes.» Les «l’exploration de l’explorateur», selon l’expres-
sonorités aiguisent les désirs. Les délires topo- sion de Théodore Monod, qui signe la préface de
nymiques avivent l’imaginaire. Dans La Recher- l’ouvrage.
che, Marcel Proust cite également Balbec, Flo- René Caillié est né en 1799 à Mauzé-sur-le-Mi-
rence et d’autres villes encore. Quelle couleur, gnon dans les Deux-Sèvres. Son père, bagnard,
est porté absent sur l’acte de naissance. Sa mère
meurt lorsqu’il a onze ans. Caillié s’inventera une
René Caillié (1799-1838)
généalogie plus reluisante, occultera la figure
est un héros singulier, paternelle et adoptera une autre identité, justifiée
un homme épuisé par son plus tard pour les besoins des pérégrinations.
L’enfance passe, ennuyeuse. Seule échappatoire :
rêve␣ : visiter l’Afrique et
la lecture des voyages. «On me prêta des livres
gagner Tombouctou. de géographie et des cartes : celle de l’Afrique,
Dans son dernier livre, où je ne voyais que des pays déserts ou marqués
inconnus, excita plus que toute autre mon atten-
Alain Quella-Villéger tion. Enfin ce goût devint une passion pour la-
retrace l’aventure de quelle je renonçais à tout.» René se détourne du
plus sédentaire des métiers, cordonnier, inculqué
J.-L. Charmet

l’explorateur-ethnographe
par son oncle dès l’âge de douze ans. «Ironie du
Par Emmanuelle Daviet sort pour celui qui ferait à pied, et pieds nus, des
centaines de kilomètres», note Alain Quella-
Portrait «officiel» quelle odeur, les syllabes de Tombouctou lui Villéger. Quatre ans plus tard, l’adolescent se rend
de René Caillié auraient-elles inspiré ? Capitale des fantasmes à Rochefort, port colonial emblématique des gran-
(1830) attribué à
Amélie Grand-de- d’aventuriers, de militaires ou d’écrivains, cité des expéditions du XVIIIe siècle. Il a soixante francs
Saint-Aubin et confuse d’un mythe perpétué, grossière mosaï- en poche et la détermination d’un être souhaitant
déposé en 1919 à
la Société de
que de voyelles et de consonnes, que nous donne fuir son pays. Domestique de l’enseigne Debessé
géographie, à à entendre Tombouctou ? à bord de la flûte Loire, René quitte la France
Paris. «Le français peut y décoder la mort : la tombe dans l’odeur de sel et de goudron le 17 juin 1816.
au bout de tout», répond Alain Quella-Villéger Alternent alors plusieurs séjours en France et sur
dans René Caillié, une vie pour Tombouctou. «S’il le continent noir. René Caillié foule le sol afri-
n’est pas mort pour Tombouctou, Caillié est mort cain «au milieu de cette fièvre exploratrice, prag-
de Tombouctou ; dans un marais perdu de la matique, idéaliste et désordonnée». «Ballotté par
Saintonge, à défaut d’une terre aride aux fins les événements et les opportunités», le jeune
fonds d’un monde africain inconnu.» La cité des homme voyage, propose ses services aux mili-
sables, haut lieu des promesses tronquées, est un taires, lit Mungo Park, rentre à Bordeaux, repart
des grands mythes du XIXe siècle. Le Graal des à Saint-Louis en 1818.
aventuriers. René Caillié fut le premier Européen En Afrique, l’esclavage lui claque aux yeux. «Je
à y pénétrer et à en revenir. A pied. Ou presque. souffrais de voir pareille insulte faite à l’huma-

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nité», voir des êtres vendus nus, aux enchères sur du désert un état d’âme. La crudité de cette nu- «Aspect général»
des marchés. Aucun choc oculaire ne sera épargné dité même, brûlante et aveuglante, révèle de Tombouctou,
aquarelle réalisée
à Caillié. Surtout pas la vision de Tombouctou. La l’homme à lui-même.» d’après les
ville fantasme, incontournable parce que «gagner En septembre 1828, Caillié gagne la France, le indications de
René Caillié
Tombouctou, c’est, pour ce déshérité social, em- front haut «fier d’être devenu lui-même». Pour- (BNFmss, 2621,
pocher la récompense» (récompense promise par tant il devra combattre l’incrédulité et prouver f. 68).
la Société de géographie au premier Européen qui l’authenticité de son expédition. Jomard, l’un des
reviendrait de cette ville). La grande cité fondateurs de la Société de géographie, l’y aidera.
subsaharienne donc impose l’effondrement du my- Preuve première de l’aventure vécue : le manus-
the. «Tout respirait la tristesse.» Le voyageur y crit original du journal de voyage. L’ouvrage dé-
entre le 20 avril 1828 et repart treize jours plus finitif paraît en 1830, l’année du Rouge et le Noir,
tard «dans l’urgence de faire connaître sa décou- au moment également où Balzac publie Une pas-
verte, sans méconnaître les dangers du retour. sion dans le désert. Dans son analyse, Alain
[…] Car le vrai pari est là, ne l’oublions pas : Quella-Villéger revient longuement sur la pré-
revenir», rappelle Alain Quella-Villéger. sence récurrente de l’islam dans le récit à voca-
tion scientifique de l’explorateur. René Caillé, une vie
«Le voyage fait naître l’écriture «Le voyage fait naître l’écriture du livre, et le pour Tombouctou,
par Alain Quella-
livre a fait naître le voyage. Le livre imprimé Villéger, préface de
du livre, et le livre a fait naître garantit la naissance-reconnaissance du voya- Théodore Monod,
éd. Atlantique,
le voyage» geur. Paul Auster, jouant sur les mots donne au 224 p., 128 F.
nom de Tombouctou, une clef supplémentaire :
Un colloque sur
Il revient. Après une traversée éprouvante du Sa- Tom, book, two. Comme si le livre était au centre René Caillié est
hara. Bien qu’en plein désarroi spirituel, «le men- même de cette cité duale, réelle et imaginée.» organisé à Paris par
la Société de
diant du désert» se laisse parfois gagner par Chacun interprète, chacun retient, chacun livre. géographie le 20
l’exaltation. Mais l’expérience est avant tout «un Les clefs que recèle René Caillié, une vie pour novembre 1999,
et une exposition à
calvaire consenti sur un bûcher de sable», écrit Tombouctou méritent d’être tournées. Pour se li- l’Espace Mendès
Alain Quella-Villéger. «L’exotisme saharien fera vrer. Comme la page d’une existence. ■ France en décembre.

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