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Le latin en diachronie

Olga Spevak

LCP1OP1Y : 25h 1 er semestre

Olga SPEVAK : « Le latin en diachronie » (25H)

1 er semestre, le lundi de 10h30 à 12h30

Présentation :

- Introduction : les âges du latin

- Inscriptions : les premiers textes latins

- Le latin archaïque et classique

- Le latin « populaire » et le latin tardif

- Évolution du latin vers les langues romanes

Bibliographie de base :

- ERNOUT, A. 1957. Recueil de textes latins archaïques, Paris

- HERMAN, J. 1970. Le latin vulgaire (Que sais-je 1247), Paris

- VÄÄNÄNEN, V. 1981. Introduction au latin vulgaire, Paris

Exposés :

L’authenticité de la Fibula Praenestina (Gordon, Arthur, The inscribed fibula, Berkeley/Los Angeles, 1975, et www.linguistique-latine.org/html/fibule_preneste.html Qui était l’auteur du Satiricon ? (article de R. Martin dans la Revue des Études latines) Égérie et son Journal de voyage (Pierre Maraval, Journal de voyage, Egérie (Itinerarium Egeriae), Sources chrétiennes 296, Paris, 1982)

1. Introduction

Les « âges » du latin

Le

latin,

tout

comme

d’autres

langues,

permet

un

découpage

en

tranches

chronologiques (cf. français ancien, moyen, moderne).

1.1. Latin archaïque et pré-classique Le latin archaïque, depuis les origines à la fin du I er siècle av. J.-C., nous est connu grâce à des inscriptions, formules de lois, sénatus-consulte relatif aux Bacchanales 186. Vers le 3 e siècle avant J.-C., nous sommes à l’époque de la première et la deuxième guerre punique, la langue littéraire commence à se constituer : Livius Andronicus (285-204 traduction de l’Odyssée en latin en vers saturniens), Naevius (270-200) et, plus tard, Ennius (239-169), Osque d’origine, qui a considérablement contribué à la généralisation de l’hexamètre dans la poésie latine. Ces poètes archaïques nous sont connus seulement par des fragments. Heureusement, nous disposons de certaines œuvres intégrales de deux comiques, l’Ombrien Plaute (254-181) et du Carthaginois Térence (190-159).

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Des œuvres écrites en prose viennent plus tard et quelques unes sont conservées :

Caton l’Ancien ou le Censeur (234-149) est l’auteur de Des origines (perdu), en sept livres, de la fondation de Rome jusqu’à 151, et d’un traité d’agriculture (De re rustica). Certains auteurs du 1 er siècle avant J.-C., tels l’érudit Varron (116-27), auteur des traités de philologie (De lingua Latina) ou d’agriculture (Res rusticae), le poète épicurien Lucrèce et le poète lyrique Catulle (87-54) sont comptés parmi les auteurs du latin pré- classique.

1.2. Latin classique

Le latin classique, l’âge d’or du latin, désigne la période du milieu du 1 e siècle av. J.- C. jusqu’à (i) l’instauration du principat d’Octavien Auguste (-27) ou (ii) jusqu’à sa mort (14 après J.-C.). L’apogée des lettres latines qui coïncide avec l’essor de la politique à cette époque. Le latin classique est une forme littéraire du latin qui se distingue d’un style élevé,

d’une « norme syntactique », d’un vocabulaire exquis. Cette forme du latin, appréciée pour sa perfection, est devenue référence pour des générations suivantes. Parmi les auteurs classiques, on compte les prosateurs : Cicéron (106-43), César (100-44), Salluste (86-35), et les poètes :

Virgile (70-19), Horace (65-8 av.) et les poètes élégiaques Tibulle (54-19) et Properce (47-

16/15).

Les partisans de la conception plus large du latin classique ajoutent l’historien de la Rome antique Tite-Live (59-17 après J.-C.) et le poète Ovide (43-17 après).

1.3. Latin postclassique

Par le latin postclassique (âge d’argent), on désigne la période allant de la mort d’Auguste (-14) à l’an 200 environ. C’est le « baroque » de la littérature latine qui, tout en renouant avec le latin classique, à recours à l’affectation du style et à de nombreux emprunts d’éléments populaires et archaïques. Tel est le style, par exemple, de l’historien Tacite (56- 117), le moraliste sentencieux Sénèque (4-65), Pline le Jeune (63-113). Or, à cette époque, il y a eu également des auteurs innovateurs : en particulier Pétrone (sous Néron, 14-66 ???) avec son Satiricon, et Apulée (sous les Antonins, 125-180) avec son récit fantaisiste (Métamorphoses ou l’Ane d’or). En revanche, Quintilien (35-100)) cherche, avec son Institution oratoire, à ramener l’éloquence à la pureté classique.

1.4. Latin tardif

Le latin tardif (ou bas latin) est généralement situé entre l’an 200 environ et l’avènement des langues romanes (7 e /8 e siècles). Cette période du latin mène jusqu’à la fin de la latinité proprement dite. À cette période remontent des œuvres des auteurs chrétiens : des docteurs de l’église : l’Africain Tertullien (200), son compatriote saint Augustin (354-430), et le plus savants des Pères, st. Jérôme (340-420), connu pour sa traduction de la Bible appelée Vulgate en latin. D’autres textes, de caractère non-religieux ont été rédigés à cette époque :

des grammaires, par exemple celle de Donat (4 e siècle), précepteur de Jérôme, des traités techniques (militaires, vétérinaires Du 6 e siècle jusqu’à la réforme carolingienne au 8 e siècle, le niveau littéraire et grammatical baisse continuellement : œuvres d’histoire et d’instruction, textes de lois, d’ordonnances et d’actes sont rédigés en un latin plus ou moins barbare.

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Comme la limite de la latinité, on considère le fait que le Concile de Tours de l’an 813 confirme l’existence d’une rustica Romana lingua en laquelle les évêques seront dorénavant tenus de faire traduire les homélies, et qui sera placée sur le même plan que la Theotisca lingua (langue allemande). Cela est confirmé par les Serments de Strasbourg (Sacramenta Argentariae), datant du 14 février 842. Il s’agit de l’alliance militaire entre deux des petits-fils de Charlemagne. Les serments ont été proférés (puis retranscrits) en deux langues, en langue romane (romana lingua) et en vieux haut allemand (teudisca lingua selon le texte latin) par chacun des deux monarques dans la langue de son frère, puis par leurs troupes, afin que tout le monde se comprît : « Ac sic, ante sacramentum circumfusam plebem alter teudisca, alter romana lingua alloquuti sunt. Ils ont prêté serment devant le peuple, l’un en tudesque, l’autre en langue romane. » Ce document est un témoignage du fait que le latin n’était plus une langue parlée à cette époque et représente, en même temps, le premier document de la langue romane. Le latin devient la langue de l’église et de la liturgie.

Nous n’allons pas nous occuper du latin classique qui représente la « norme » du latin, mais des phénomènes qui ne font pas partie de cette norme : en particulier, des éléments archaïques et populaires du latin.

2. Le latin archaïque

Le latin archaïque et ses caractéristiques nous sont connus grâce à plusieurs sources, parmi elles des inscriptions, des fragments d’auteurs anciens et des témoignages faits par des grammairiens et d’autres auteurs. Les inscriptions représentent des témoins directs de la langue à l’époque de la rédaction. Il s’agit de documents non-littéraires. Les textes conservés sur des inscriptions présentent certaines spécificités. Ils ont un caractère formulaire, stéréotypé ; il s’agit souvent de clichés tout faits. Les inscriptions peuvent refléter des traits (à l’époque tardive des dérapages) phonétiques, syntaxiques et lexicaux de la langue parlée aussi bien que des fautes de leurs auteurs (commanditaires et lapicides). Une fois gravé, le texte ne peut pas être corrigé. Les inscriptions peuvent être – et le sont assez souvent – dégradées ou endommagées et présenter un texte partiellement. Les inscriptions sont gravées sur des supports variés – métal, pierre –, et des fonctions variés. De la période archaïque, nous disposons en particulier des inscriptions votives et funéraires ; les premières représentent des dédicaces aux dieux ou à des particuliers, les autres nous renseignent sur la vie d’une personne défunte.

1. Fibula Praenestina (600 av. J.-C.)

MANIOS MED FHE FHAKED NVMASIOI

Manius me fecit Numerio

Manius m’a fait pour Numerius.

Inscription en caractères grecs, gravée de droite à gauche sur une fibule d’or trouvée à Préneste en 1871. Mais voir A. E. Gordon, The inscribed Fibula Praenestina : Problems of Authenticity, Univ. of California Press, 1975.

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Les particularités linguistiques :

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voyelles brèves sont maintenues en syllabe intérieure, au lieu de passer à i, e : fhefhaked, Numasioi ; la désinence -os n’est pas encore devenue -us : Manios ; la diphtongue à premier élément long -ōi n’a pas perdu son -i final : Numasioi les consonnes finales sont notées : Manios, med, fhefhaked s intervocalique n’est pas encore sonorisé : Numasioi -d dans med (accusatif) d’origine obscure, pas de confusion de l’ablatif et de l’acc. fhefhaked : forme de parfait dialectale, à redoublement et à désinence secondaire, correspondant à la forme romaine feced de l’inscription de Duenos. Numasioi datif, encore la finale -ōi ; cf. l’inscription de Duenos : Duenoi et gr. lo/gw|.

1.2. L’inscription sur le Lapis niger Le Lapis niger est un cippus (colonne basse ou stèle funéraire) de marbre noir trouvé au Forum romain, devant le Comitium (un bâtiment circulaire où l’on rendait la justice et où l’on célébrait des fêtes religieuses). Cette pierre fait partie d’un sanctuaire du même nom, situé devant le Comitium et la Curie. La signification originale de ce sanctuaire est tombée dans l’oubli car il y avait plusieurs légendes, parmi elles : le Lapis Niger marquait la tombe de Romulus, premier roi de Rome – cette légende est rapportée par Festus, grammairien latin du 2 e siècle après J.-C. :

« Lapis niger. La pierre noire marque dans la place des Comices un lieu funeste, comme disent d’autres, destiné à la mort de Romulus ; mais il n’arriva pas qu’il y fut enseveli. »

L’inscription gravée sur le cippus, très endommagé, est datée entre 570 et 550. Elle présente des lettres proches des lettres grecques. Elle est écrite en boustrophédon (bous, strophé « action de tourner »), c’est-à-dire système d’écriture qui change de sens ligne après ligne :

BOUSTROFHDON

NODHFORTSUOB

 

quoi hoi

sakros es ed sorm ia . ias

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regei ic evam quos ri

m

kalato-

rem hai

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o iod iouxmen- ta kapia dotav

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m ite ria m quoi ha- velod nequ

15 odiovestod

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On reconnaît au moins certains mots : SACROS (sacer), le subjonctif ESED (esset),

l’ancien datif sg. RECEI (regi), KALATOREM (calatorem) « héraut », dérivé de calo,

somme », KAPIA (capiat) « prenne ».

D’autres mots posent difficulté : QVOI (qui) ; SOR- peut refléter le degré o de serm- (*sormon- « parole »), IOVESTOD est probablement un équivalent de iusto « à juste titre ». On admet généralement qu’il s’agit d’une malédiction adressée à quiconque violera le sanctuaire. Les premières lignes seraient à interpréter ainsi : QUI HUNC (locum uiolauerit) SACER ESSET « Qui violera ce lieu sera maudit ». Selon Georges Dumézil, il s’agirait d’un ordre absolu de dételer les animaux de trait devant le Comitium, lieu sacré. Le rejet d’excréments par les animaux attelés était considéré comme un présage funeste.

proclamer, IOVXMENTA (iumenta) « bêtes de

1.3. L’inscription dite « Duenos » Cette inscription est gravée sur un récipient composé de trois parties et date du 580- 570 avant J.-C.

Elle est gravée en trois lignes de droite à gauche, les mots ne sont pas séparés les uns des autres. C’est une inscription qui a été beaucoup étudiée mais n’a pas pu être entièrement interprétée. En particulier, la deuxième ligne n’est pas reste claire.

IOVESAT DEIVOS QOI MED MITAT NEI TED ENDO COSMIS VIRCO SIED ASTED NOISI OPETOI TESIAI PAKARI VOIS DVENOS MED FECED EN MANOMEINOM DVENOI NE MED MALOS TATOD

Iurat deos, qui me mittit – ni in te (= erga te) comis uirgo sit

ast te nisi ???

Bonus me fecit in MANO(M) MEINOM bonō. Ne me malus tollitō.

?

« Celui qui m’envoie jure par les dieux, si la jeune fille n’est gentille envers toi et si toi ??? Bonus m’a fait comme un bon cadeau pour un homme de bien. Qu’une personne malveillante ne m’enlève. »

La première ligne est interprétable sans difficulté, sauf pour mitat. C’est un indicatif de la première conjugaison, et non pas un subjonctif. iouesat : sans le rhotacisme et conservation de la diphtongue deiuos : forme ancienne de deōs, antérieure à la chute du u devant o et à la réduction de la diphtongue ; qoi : qui (q note la labiovélaire qu) ; nei : nī ; endo : in (cf. indi-gena) ; sied : 3 pers. subj. opt. de sum, à désinence secondaire -d pour siet et sit classique cosmis présente le groupe consonantique sm avant sa réduction en cōmis

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La deuxième ligne est problématique : noisi peut correspondre à nisi, le reste n’est pas clair. Tesiai ( ?) sans rhotacisme. PACA RIVOIS est parfois interprété comme « pacifier par la libation » ou RIVOIS comme une métathèse du datif VIROIS « pacifier les hommes ».

La troisième ligne présente :

Duenos > duonus > bonus ; l’accusatif med se réfère au vase ; feced : forme d’aoriste à degré long de la racine *dhē- et à désinence secondaire -d : fēcit MANOMEINOM permet de reconnaître manom : bonum (Varron, 6.4 : bonum antiqui dicebant manum) ; meinom correspond à mūnus « devoir, ce qui est offert » d.enoi (texte altéré) est sans doute le datif duenoi de duenos « bon »

tatod peut être rattaché à tāyazzi en hittite « voler ». Il s’agit d’un ordre négatif à la 3 pers. sg. de l’impératif futur

ne

1.4. Lapis Satricanus

Le Lapis Satricanus, « pierre de Satricum » est une inscription gravée sur une pierre qui formait la substructure du temple dédié à la Mater Matuta (« mère du petit matin », déesse italique, protectrice de la maternité et du matin). Elle a été découverte récemment, en 1977 et

est datable en 500 avant J.-C. Son texte est le suivant :

(SAL)IEI STETERAI POPLIOSIO VALESIOSIO SVODALES MAMARTEI Salii stetērunt Publii Valerii sodales Marti « Les membres de la confrérie Salique de Publius Valerius ont érigé (cela) à Mars. »

(Sal)iei est une conjecture car l’inscription est abîmée steterai correspond à stetērunt ; cette forme pose problème : on s’attendrait à la 3 e personne pl. du parfait dont la finale était -ēre. Il pourrait s’agir également d’un datif de Stator. Poplisio Valesiosio sont des génitifs en -osio ; ce génitif n’est attesté que sur cette inscription latine ; deux s sans le rhotacisme. suodales « membres d’une confrérie » : cette forme confirme l’étymologie *suodālis qu’on avait proposé pour le mot sōdālis (*suedheh 1 « coutume ». Mamartei est un théonyme redoublé

1.5. Éloge de Lucius Cornelius Scipio Barbatus (consul 298, censeur 290)

Lucius Cornelius Scipion « le Barbu »), homme d’État et général romain, élu consul en 298 av. J.-C. Il vainquit les Étrusques puis les Samnites, et soumit la Lucanie. Il est élu censeur en 280 av. J.-C., l’année de sa mort. L’inscription gravée sur un sarcophage en pierre d’Albe, trouvé au delà de la porte Capène près de la voie Appienne, sur l’emplacement des tombeaux des Scipions. Cf. Cicéron,

Tusc. 1, 7, 13 :

An tu egressus porta Capena cum Calatini Scipionum Seruiliorum Metellorum sepulcra uides, miseros putas illos ?

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« Quand, au sortir de la porte Capène, vous voyez les tombeaux de Calatinus, des Scipions, des Servilius, des Métellus, jugez-vous que ces gens-là soient misérables ? »

[L. CORNELI]O CN. F. SCIPIO

CORNELIVS LVCIVS SCIPIO BARBATVS GNAIVOD PATRE PROGNATVS, FORTIS VIR SAPIENSQUE QVOIVS FORMA VIRTUTEI PARISVMA FVIT CONSOL CENSOR AIDILIS QVEI FVIT APVD VOS TAVRASIA<M> CISAVNA<M> SAMNIO CEPIT SVBIGIT OMNE<M> LOVCANAM OPSIDESQVE ABDOVCIT

L. Cornelius Cn. f. Scipio

Cornelius Lucius Scipio Barbatus Gnaeo patre prognatus, fortis uir sapiensque Cuius forma uirtuti parissima fuit ; Consul, censor, aedilis qui fuit apud uos, Taurasiam, Cisaunam <in> Samnio cepit, Subigit omnem Lucaniam obsidesque abducit.

Cornelius Lucius Scipio Barbatus fils de Gnaeus, homme fort et sage d’une apparence comparable à sa vertu. Il fut consul, censeur et édile parmi vous Il prit Taurasie, Cisaune en Samnium, soumit toute la Lucanie et ramena des otages.

Inscription, postérieure à l’an 200, comportant 2 parties : titulus (qui faisait probablement partie d’un texte plus ancien) et 6 vers saturniens. Le vers saturnien est la forme la plus ancienne de vers de la poésie latine. Il est fondé sur l’alternance de voyelles brèves et longues. L’exemple le plus souvent cité est un fragment de Naevius :

dabunt malum Metelli Naevio poetae « les Metelli donneront du bâton au poète Naevius »

Le vers saturnien avait un nombre fixe de syllabes et de distinguait d’allitérations ; sa structure métrique du vers est la suivante (x brève ou longue) :

u

-

|

u

-

|

u

-

|

x ||

-

u

|

-

u

|

-

x

Toutefois, sa métrique était très irrégulière.

L’inscription présente les particularités suivantes :

les diphtongues sont notées : Gnaiuod, aidilis, uirtutei, quei ; Taurasia, Cisauna, Loucanam, abdoucit – mais Lucius. les consonnes ne sont pas redoublées : parisuma ; -d final de l’ablatif est gardé : Gnaiuod ;

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-m final n’est pas noté : Taurasia, Cisauna, omne – mais Loucanam (le mot suivant commence par une voyelle) ; -s final est noté : Cornelius (mais Cornelio dans le titulus), Lucius Barbatus, prognatus ; le groupe -ns- est noté : consol, censor (cf. l’inscription suivante) Cornelius Lucius au lieu de Lucius Cornelius (à cause du rythme) Gnaiuod : Gnaeō, prognatus : filius (sens rare) quoius : forme du gén. issue de *quoi-os ; parisuma : éloge de la beauté témoigne d’une influence des idées grecques et de la date assez tardive de l’inscription ; Taurasia : ville du Samnium (cf. Liv. 40, 38, 3) ; Cisauna (inconnu par ailleurs) ; Samnio :

acc. ou abl. ? subigit, abdoucit : présents surprenants, on attendrait subegit, abdouxit. omne Loucanam sc. terram.

1.6. Éloge de Lucius Cornelius Scipio (fils du précédent, consul en 259, censeur en 260) Lucius Cornelius Scipio a vaincu victorieux des Carthaginois lors de plusieurs combats en Corse et en Sardaigne. Il a conquis la Corse, prenant de nuit la ville Alalia, qu’il a incendié et renommé Aleria.

L. CORNELIO L. F. SCIPIO [A]IDILES COSOL CESOR

HONC OINO PLOIRVME COSENTIONT R[OMAI] DVONORO OPTVMO FVISE VIRO LVCIOM SCIPIONE FILIOS BARBATI CONSOL CENSOR AIDILIS HIC FVET A[PVD VOS] HEC CEPIT CORSICA ALERIAQVE VRBE DEDET TEMPESTATEBVS AIDE MERETO[D].

L. Cornelius L. f. Scipio aedilis consul censor.

Hunc unum plurimi consentiunt Romae Bonorum optimorum fuisse uirorum Lucium Scipionem. Filius Barbati Consul censor aedilis hic fuit apud uos. Hic cepit Corsicam Aleriamque urbem, Dedit Tempestatibus aedem merito.

Selon l’opinion généralement partagée, celui-ci, Lucius Scipio, était l’un des meilleurs hommes à Rome. Fils de Barbatus, il était consul, censeur, édile parmi vous. Il prit la Corse et la ville d’Aleria, il dédia à juste titre, un temple aux déesses du Temps.

L’inscription se compose de deux parties : d’un titulus et d’un carmen plus récent en

saturniens, gravé sur le devant d’un sarcophage dont la partie droite est brisée, trouvé en

1614.

Les particularités linguistiques :

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o au lieu de u dans le titulus : Cornelio, cosol ; e au lieu de i : aidiles et maintient de la diphtongue ; réduction de n dans -ns- : cosol, cesor ; graphie inconséquente : cosentiont mais consol, censor ; oino mais Luciom ; honc de *hom+ce, > hunc ; oino > ūnum ; ploirume : plūrimī duonoro : bonorum ; duonoro optumo : bonorum optimum, imitation d’une tournure grecque (Ernout), cf. kakw=n ka/kiste (Soph.), miserorum miserrumus (Plaut.) ; uiro gén. pl. en -om pour uirorum ; fuet : e soit le e de la désinence secondaire -ed soit ĭ fuet pour fuit ; hec pour hic, hésitation. Corsica Aleriaque urbe : accusatifs sans -m final.

1.7. Senatus consultum de Bacchanalibus (186 av. J.C.)

Les bacchanales étaient des fêtes religieuses, liées aux mystères dionysiaques, célebrées en l’honneur de Bacchus, dieu du vin. Ces cérémonies étaient des fêtes orgiaques nocturnes de mauvaise réputation car elles conduisaient à l’ivresse provoquaient des licences sexuelles qu’elles provoquaient. Réservées aux femmes, elles se tenaient trois fois par an sous le contrôle de matrones respectables. Une affaire, « scandale des Bacchanales » s’est produite à Rome en 186 avant J.-C. Elle nous est rapportée par Tite-Live (livre 39) et elle est témoignée par un document officiel, le sénatus-consulte De Bacchanalibus gravé sur une plaque de bronze, publié la même année. Ce document a été retrouvé dans le Bruttium en

1640.

Une courtisane nommée Hispala Fecenia révéla le secret de ces pratiques à un jeune homme qu’elle aimait, Publius Aebutius, et que la mère de celui-ci voulait initier aux mystères de Bacchus. Elle voulait ainsi le protéger. Suivant les conseils de Hispala, Publius refusa de se faire initier aux mystères. Il fut alors chassé par sa mère et par le mari de celle-ci. Il alla se réfugier chez une de ses tantes qui lui conseilla de parler de cette histoire au consul Postumius. Le consul décida de mener une enquête secrète. Le sénat, craignant qu’il s’agissait d’un complot contre la République, chargea les consuls de promettre des récompenses aux délateurs et d’interdire les rassemblements des initiés. Le « scandale des Bacchanales » a conduit à une répression du culte où 7000 personnes environ furent condamnées à mort, emprisonnés ou bannis. Le sénatus-consulte interdit ce culte durant près d’un siècle et demi. Il fut à nouveau autorisé par César. Le document, le texte de la lettre des consuls adressée aux habitants de l’Ager Teuranus notifiant le sénatus-consulte relatif aux Bacchanales, est le plus ancien témoignage du latin non-littéraire d’une longueur importante :

1 [Q.] MARCIVS L. F., S. POSTVMIVS L. F. COS. SENATVM CONSOLVERVNT N. OCTOB., APVD AEDEM 2 DVELONAI. SC. ARF. M. CLAVDI M. F., L. VALERI P. F., Q. MINVCI C. F.

1 Q(uintus) Marcius L(uci) f(ilius), S(purius) Postumius L(uci) f(ilius) co(n)s(ules) senatum consuluerunt n(onis) Octob(ribus), apud aedem 2 Bellonae. Sc(ribendo) adf(uerunt) M(arcus) Claudi(us) M(arci) f(ilius), L(ucius) Valeri(us) P(ubli) f(ilius), Q(uintus) Minuci(us) C(ai) f(ilius). De Bacchanalibus (iis) qui foederati 3 essent, ita edicendum (esse) censuere :

DE BACANALIBUS QUEI FOIDERATEI 3 ESENT, ITA EXDEICENDVM CENSVERE :

« NEIQVIS EORVM [B]ACANAL HABVISE

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VELET. SEIQVES 4 ESENT, QVEI SIBEI DEICERENT NECESVS ESE BACANAL HABERE, EEIS VTEI AD PR. VRBANVM 5 ROMAM VENIRENT, DEQVE EEIS REBVS, VBEI EORVM V[E]R[B]A AVDITA ESENT, VTEI SENATVS 6 NOSTER DECERNERET, DVM NE MINVS SENATOR[I]BUS C ADESENT, [QVOM E]A RES COSOLERETVR. 7 BACAS VIR NEQVIS ADIESE VELET CEIVIS ROMANVS NEVE NOMINVS LATINI NEVE SOCIVM 8 QVISQVAM, NISEI PR. VRBANVM ADIESENT, ISQVE [D]E SENATVOS SENTENTIAD, DVM NE 9 MINVS SENATORIBVS C ADESENT, QVOM EA RES COSOLERETVR, IOVSISENT. CE[N]SVERE.

« Nequis eorum Bacchanal habuisse uellet. Siqui 4 essent, qui sibi dicerent necesse esse Bacchanal habere, ii ut ad pr(aetorem) urbanum 5 Romam uenirent, deque eis rebus, ubi eorum uerba audita essent, ut senatus 6 noster decerneret, dum ne minus senatoribus C adessent, cum ea res consuleretur. 7 Bacchas uir nequis adiisse uellet, ciuis Romanus neue nominis Latini, neue sociorum 8 quisquam, nisi pr(aetorem) urbanum adiissent, isque de senatus sententia, dum ne 9 minus senatoribus C adessent, cum ea res consuleretur, iussisent. Censuerunt.

Traduction 1 Les consuls Quintus Marcius, fils de Lucius, et Spurius Postumius, fils de Lucius, consultèrent le Sénat au temple de 2 Bellone, aux nones d’octobre (7 oct.). Marcus Claudius, fils de Marcus, Lucius Valérius, fils de Publius, et Quintus Minucius, fils de Gaius, assistèrent à la rédaction de la résolution. En ce qui concerne les Bacchanales, les sénateurs proposèrent 3 d’édicter ce qui suit à l’attention de tous ceux qui sont nos alliés :

« Aucun d’eux ne doit avoir de lieu de culte dédié à Bacchus ; et si certains 4 prétendent devoir conserver un tel lieu, ils doivent se présenter à Rome devant 5 le préteur urbain. Et lorsque leurs requêtes auront été entendues, notre Sénat 6 prendra une décision à ce sujet, à condition que le quorum soit d’au moins 100 sénateurs lorsque l'affaire sera examinée. 7 Aucun citoyen romain, ni aucune homme ayant le statut de Latin ni aucun de nos alliés 8 ne doit s’associer avec les Bacchantes, à moins de se présenter devant le préteur urbain et d’obtenir de celui-ci son autorisation en accord avec l’avis du Sénat, le quorum étant 9 d’au moins 100 sénateurs présents à la délibération ». Telle décision a été prise.

Les particularités linguistiques :

ancien o maintenu en syllabe intérieure : consoluerunt, consoletur, tabolam ; il est passé à u en syllabe finale : les nom. des thèmes en o sont en -us et les 3 e pers. pl. en -unt. les diphtongues sont notées avec exactitude, toutefois, on a aedem en face de aiquom ; la distinction entre ī et ei est observée, cf. Latini (gén.) et foideratei (nom. pl., -ei < *oi), quei, ceiuis, nisei (nisī), sibei (sibī) les consonnes ne sont pas redoublées (la notation de doubles consonnes n’est attestée avant le décret de Paulus Aemilius, 189 av. J.C.) ; l’aspirée x du grec n’est pas notée : Bacanal ; le groupe du- subsiste dans Duelonai (Bellona); le groupe qu est (à tort) introduit dans quoltod – confusions entre c, k, qu fréquentes dans les inscriptions. le groupe -ns- tantôt conservé, tantôt réduit à -s- : cos, cosoleretur ; consoluerunt ; le groupe -sm- est maintenu : dismota ; le m du préfixe com se maintient dans comuouisse, mais passe à n dans les autres cas : conspondise, conpromesise ; ad est remplacé par ar : arf(uerunt), arfuise, aruorsum (dialectalisme) ;

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gén. sg. des thèmes consonantiques est en -us : nominus, celui des thèmes en u en -uos (et non pas en -ūs) : senatuos ; exdeicendum : la diphtongue du simple deico, rac. *deik-, ou la notation de ī ; participe en - endus et non -undus. nei quis (en tête de phrase) en face de sacerdos ne quis eset : forme pleine vs. forme réduite ; habuisse uellet « que personne n’organise un Bacchanal » : avec l’infinitif parfait pour exprimer une défense ; ques et quei : l’inscription distingue encore le nom. pl. de l’indéfini quis : ques < *queyes (thème *qui-) et le nom. pl. du relatif quī < quei < *quoi (thème *quo-) ; en latin classique, distinction conservée au sg., mais supprimée au pl. necesus : à l’origine, une forme composée de la nég. ne et de *cessus, substantif de la même racine que cēdō « se retirer » : ne cessus est « il n’y a pas de moyen d’échapper à » ; refait en l’adjectif necessis, e ; eeis : nom. pl. masc. de is, correspondant à iī ; eeis représente un nom. *eio-i auquel est ajouté un -s ; utei : la diphtongue surprenant, car utĭ-nam ; peut-être l’influence de ubei ; après i, un autre i se différencie en e : adiese, adiessent ; on a e au lieu de i dans compromesise (pour ī) ; adiese : de *adi-is-se ; socium : gén. pl. correct -d final est maintenu, par affectation d’archaïsme : in agro Teurano est une addition d’une autre main ne faisant pas partie du texte officiel ;

2. Textes latins archaïques 2.1. Lois des douze tables La Loi des Douze Tables (Lex Duodecim Tabularum) est le premier corpus de lois romaines écrites. Partiellement fondée sur les lois athéniennes de Solon, elle est rédigée par les deux collèges de décemvirs dans la période de 462-449 et publiée sur le Forum romain sur douze tables en bronze. La rédaction de la loi représente le code légal qui guidait les magistrats et les juges dans leur décisions juridiques. Il s’agit de l’acte fondateur du droit romain, de la Constitution de la République et du mos maiorum « mœurs des anciens », le mode de vie et le système des valeurs ancestrales, pris comme une référence. Les tables originales sont perdues, on ne connaît la loi que par citations – fragments conservés par des auteurs latins (Aulu-Gelle, Cicéron, Les lois, Festus, les juristes Ulpien, Gaius

Loi de douze tables, table 3 (Gell. 20.1.45) Aeris confessi rebusque iure iudicatis triginta dies iusti sunto. Post deinde manus iniectio esto, in ius ducito. Ni iudicatum facit aut quis endo eo in iure vindicit, secum ducito, vincito aut nervo aut compedibus. Quindecim pondo ne minore aut si volet maiore vincito. Si volet, suo vivito. Ni suo vivit, qui eum vinctum habebit, libras farris endo dies dato. Si volet, plus dato.

« Une fois la dette reconnue ou l’affaire jugée en procès légitime, que le débiteur ait 30 jours pour payer. Après ce temps, qu’il y ait finalement main-mise sur lui. Qu’on le conduise devant le juge. S’il ne satisfait pas au jugement ou si personne ne se porte garant pour lui en

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justice, que le créancier le prenne, l’attache avec une corde ou des chaînes d’un poids minimum de 15 livres, ou, s’il le veut, davantage. S’il le veut, qu’il (le débiteur) vive à ses propres frais. S’il ne vit pas à ses propres frais, que celui qui l’enchaîne lui donne une livre de farine par jour. S’il le veut, qu’il donne plus. »

2.2. Les témoignages du latin archaïques Les grammairiens (Varron, Priscien

et des auteurs tels Cicéron, Quintilien et Aulu-

Gelle nous ont laissé de nombreux témoignages des phénomènes typiques du latin archaïque. Cicéron, par exemple, est bien conscient de l’emploi des génitifs en -um dans certains cas (a), ou établit une correspondance entre bellum et duellum (b) ; Quintilien nous parle du rhotacisme (c) et de la syncope (d) ; Varron nous parle du pronom ollus ; en outre, les génitifs archaïques en -ai sont souvent signalés par des grammairiens (e).

)

(a) quid verum sit intellego; sed alias ita loquor ut concessum est, ut hoc vel pro deum dico

vel pro deorum, alias ut necesse est, cum trium virum, non virorum, et sestertium, nummum, non sestertiorum, nummorum, quod in his consuetudo uaria non est.

« Je me rends compte de ce qui est régulier ; mais tantôt je m’exprime comme on le tolère, en

disant soit pro deum, soit pro deorum, tantôt comme il est obligatoire, en disant trium uirum,

et non uirorum, sestertium, nummum, et non sesteriorum, nummorum, parce que dans ces cas l’usage est invariable. » Cicéron, L’orateur, 156

(b) nam ut duellum bellum et duis bis, sic Duellium eum qui Poenos classe devicit Bellium

nominaverunt, cum superiores appellati essent semper Duelli.

« Comme de duellum on a fait bellum, de duis, bis ainsi le Duellius qui vainquit sur mer les

Carthaginois a été nommé Bellius, alors que ses ancêtres avaient toujours été appelés Duelli. »

Cicéron, L’orateur, 151

(c) nam ut Valesii Fusii in Valerios Furiosque venerunt, ita arbos, labos, vapos etiam et

clamos ac lasis fuerunt. Atque haec ipsa s littera ab his nominibus exclusa in quibusdam ipsa alteri successit

« Car, tout comme Valesii et Fusii sont devenus Valerii et Furii, l’on a eu autrefois arbos, labos, uapos, et même clamos et lases et asa. Cette même lettre s, disparue de ces mots, a

dans certains autres pris la place d’une autre lettre

» Quintilien, 1.4.13

(d) Sed Augustus quoque in epistulis ad C. Caesarem scriptis emendat, quod is calidum dicere

quam caldum malit, non quia id non sit Latinum, sed quia sit odiosum. Quintilien, 1.6.19

« Mais aussi Auguste dans ses lettres à C. Caesar critique le fait qu’il préfère calidus à caldus, non pas parce que ce ne serait pas latin, mais parce que c’est choquant. »

(e) Apud Ennium : olli respondit suauis sonus Egeriai. Olli ualet dictum illi ab olla et ollo.

« Chez Ennius : Le doux son d’Égérie lui répondit. Olli équivaut à illi, le datif du nom fém. olla et masc. ollus. Varron, Langue latine, 7.42

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3. Le latin parlé La langue qu’on appelle le latin classique était une langue littéraire pratiquée par une petite partie de la société. On suppose qu’environ 10 % de la population savait lire et écrire à Rome et dans ses environs. Le latin classique est devenu une langue littéraire qui représentait un standard : elle a été codifiée dans des grammaires et a été véhiculée par des « gardiens de la langue » tels enseignants, hommes politiques, écrivains. Elle a fini par être reconnue comme une norme qui caractérise une certaine couche sociale : une couche supérieure. Le latin classique en tant que norme différait considérablement de la langue parlée. Cependant, il n’y a pas « une » langue parlée : le latin existait dans plusieurs variantes. Il y avait des différences dans le parler de groupes sociales et régionales. En outre, pendant

étaient présents

qui influaient sur les variantes régionales du latin. La société romaine était divisée en classes

sociales dont le parler différait : d’un côté, classes supérieure et inférieure, de l’autre côté,

plusieurs siècles, en Italie ancienne, des locuteurs étrusques, grecs, celtiques

classes urbaine et rustique. Pour la communauté parlant latin, on peut distinguer trois registres ou styles de parler. C’est d’abord le latin standard, représenté par les œuvres de Cicéron, de

Ensuite, le latin parlé de la société éduquée : sermo cotidianus ; ce registre peut être

illustré par les Lettres de Cicéron et par les Satires et Lettres d’Horace. Enfin, le latin

uulgaris chez Cicéron) : sermo

Le

sermo plebeius est bien représenté par le Banquet de Trimalchio de Pétrone. Nous nous intéresserons ici au sermo plebeius ou latin « populaire » ou « vulgaire ». J. Herman le définit ainsi « latin vulgaire (= populaire) représente la langue parlée des couches

peu influencées ou non influencées par l’enseignement scolaires et par les modèles littéraires ». Le latin populaire variait selon les époques, l’appartenance sociale, degré de culture, la provenance des sujets parlants.

plebeius qui renferme plusieurs autres variantes : sermo urbanus, rusticus, militaris

César

« populaire », auparavant appelé « vulgaire » (cf. sermo

Pourquoi a-t-on besoin d’étudier cette variante du latin ? La grammaire comparée des langues romanes au 19 e siècle (Fr. Diez, 1838-1843) découvrit que l’état de langue qui peut être considérée comme la source commune des langues romanes est – tout en étant du latin – sensiblement différent du latin dit classique. Cela vaut pour plusieurs aspects de la langue : la phonologie, la syntaxe, le lexique. Par exemple, pour la reconstitution de la « langue mère » dans le domaine de la phonétique, on observe que deux phonèmes distincts en latin classique correspondent à un seul phonème des langues romanes :

ē et ĭ aboutissent à un résultat commun : tēla, crēdere, pĭra (pl.), fĭdem toile, croire, poire, foi (it. tela, credere, pera, fede…) ; croire, credere repose sur e fermé

Dans le domaine du vocabulaire, le nom roman du « feu » (feu, it. fuoco, esp. fuego, roum. foc) remonte à focus « foyer », le mot correspondant du latin classique, ignis, n’est représenté nulle part. Pulcher classique est remplacé par bellus (bel/beau, it. bello…) et formosus d’où esp. hermoso, roum. frumos).

Sources du latin populaire

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Comme seul le latin écrit nous est parvenu, quelles sources peuvent nous renseigner sur le latin populaire ?

La littérature latine manifeste parfois un style relâché s’approchant du parler de tous les jours – style épistolier de Cicéron : illum fecisse non belle « ce n’était pas chic de ta part » ; mi uetule « mon vieux ». Des éléments du latin populaire se rencontrent dans les comédies de Plaute, dans les satires d’Horace, dans les épigrammes de Juvénal, dans roman « picaresque » de Pétrone, notamment dans l’épisode du festin de Trimalchion.

Les inscriptions latines témoignant du latin populaire sont en premier lieu des inscriptions inscriptions tracées au poinçon (graffiti) à Pompéi et Herculaneum. En outre, il y a d’autres inscriptions de l’époque tardive qui représentent des sources utiles : des dédicaces, des épitaphes et des actes publics. Les tablettes d’exécration (defixionum tabellae) présentent des formules gravées sur des lames de plomb. Ces documents sont des textes non-littéraires ; dans la même catégorie appartiennent des papyrus contenant des textes privés.

Des traités techniques. Déjà Vitruvius (1 er siècle avant J.-C), auteur d’un traité d’architecture, s’excuse d’avoir peu de correction linguistique : « non architectus potest esse grammaticus ». À l’époque tardive remontent plusieurs traités techniques dont la langue est de plus en plus teintée d’éléments populaires : Mulomedicina Chironis, traité vétérinaire de la 2 e moitié du 4 e siècle ; un demi-siècle plus tard Végèce a retouché certains vulgarismes en remaniant ce traité. Il y a également Apicius, De re coquinaria, livre de cuisine, et nombreux d’autres traités (de pharmacologie, agriculture, arpentage…).

Pour les auteurs chrétiens, la langue était un instrument, prêt à donner expression à l’idéologie chrétienne. Ils écrivaient d’une manière accessible au peuple qui, souvent, n’avait pas d’éducation. Les anciennes versions de la Bible (connu sous le nom collectif Itala ou Vetus Latina) sont marquées d’expressions et de tours propres à la langue populaire. La traduction de la Bible par saint Jérôme, Vulgata, a une allure plus littéraire, tout en gardant un nombre d’expressions populaires. Des éléments de la langue populaire se lisent dans le Journal de voyage d’Égérie (4 e siècle), dans les vies de saints composées par Grégoire de Tours, homme plus pieux que lettré.

Les grammairiens latins signalent et corrigent des prononciations et formes fautives. En premier lieu, l’Appendix Probi – il s’agit d’une annexe au traité de grammaire de Probus (remontant à la période des Lombards). C’est un syllabus qui répertorie et corrige des fautes « dites…, ne dites pas… ». Il contient 227 mots réputés incorrects (une partie ne le sont point) : uetulus non ueclus ; calida non calda. Des formes protoromanes y sont attestées.

Des glossaires latins sont des vocabulaires rudimentaires, généralement unilingues, traduisant des mots considérés comme étrangers (glossae) 1 . Les Gloses de Reichenau (nom

1 Le plus ancien glossaire latin est celui de Verrius Flaccus, De uerborum significatione (sous Tibère), connu par un agrégé de Pompeius Festus (3 e siècle après J.-C). Ce glossaire répertorie en particulier des archaïsmes.

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d’abbaye, 9 e siècle), très tardives, répertorient de nombreuses formes protoromanes, par exemple : pulcra : bella ; arena : sabulo ; isset : ambulasset (cf. aller et ambler) ; in ore : in bucca (bouche) ; uespertiliones : calues sorices (chauve-souris).

Au 6 e siècle remontent plusieurs traités d’histoire et des chroniques : ce sont des œuvres rédigées sans prétention littéraire, reflétant un latin entremêlé de vulgarismes et de réminiscences classique, par exemple la Historia Francorum de Grégoire de Tours (6 e ) ou les Chronicarum libri IV de Fredegarius (en réalité, écrits par plusieurs auteurs anonymes), histoire des Francs du 7 e siècle, et d’autres.

Très tardifs sont lois, diplômes, chartes et formulaires où alternent de réminiscences littéraires avec des éléments populaires. En Gaule, des documents relatifs à la cour des rois mérovingiens on été rédigés, en Italie, des édits rédigés sous les rois lombards, en Espagne, des textes provenant du royaume wisigothique.

4. Plaute (255-184) Plaute (255-184) venait de l’Ombrie (sa langue maternelle était alors l’ombrien, une langue italique proche du latin) et a composé une quarantaine pièces de théâtre (vingt seulement nous sont parvenues) ; elles représentent des adaptations d’originaux grecs au public romain. Elles étaient destinées à une présentation orale devant un public sans éducation. Extrait : Asinaria, 664-677 PH(ILAENIVM) : Da, meus ocellus, mea rosa, mi anime, mea voluptas, Leonida, argentum mihi, ne nos diiunge amantis. 665 LE(ONIDAS) : Dic me igitur tuom passerculum, gallinam, coturnicem, agnellum, haedillum me tuom dic esse vel vitellum, prehende auriculis, compara labella cum labellis. AR(GYRIPPVS) : Ten osculetur, verbero? LE. Quam vero indignum visum est? at qui pol hodie non feres, ni genua confricantur. 670 AR. Quidvis egestas imperat: fricentur. dan quod oro? PH. Age, mi Leonida, obsecro, fer amanti ero salutem, redime istoc beneficio te ab hoc, et tibi eme hunc isto argento. LE. Nimis bella es atque amabilis, et si hoc meum esset, hodie numquam me orares quin darem: illum te orare meliust, 675 illic hanc mihi servandam dedit. ei sane bella belle. cape hoc sis, Libane.

PH(ILENIE) Donne, mon petit œil, ma rose, mon cœur, ma joie, Léonide, donne-moi l’argent ; ne nous sépare pas nous et nos amours ! LE(ONIDE) Appelle-moi donc ton petit moineau, ta poule, ta caille ; dis-moi que je suis ton petit agneau, ton petit chevreau, ou même ton petit veau ! Prends-moi par les oreilles, unis tes petites douces lèvres aux miennes ! AR(GYRIPPE) Qu’elle te donne un baiser, pendard ? LE. Qu’est-ce qu’il y a là d’indigène ?

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Et même, par Pollux, tu ne l’emporteras pas aujourd’hui, si on ne me caresse pas les genoux. AR. Nécessité fait loi : qu’on les lui caresse. Tu me donnes ce que je demande ? PH. Allons, mon cher Léonide, je t’en supplie, apporte le salut de ton maître amoureux ! Rachète-toi par ce bienfait en sous-main et fais-en ton homme par cet argent. LE. Tu es trop gentille et trop aimable et, s’il ne tenait qu’à moi, aujourd’hui je ne me laisserais pas du tout prier sans te donner satisfaction. (montrant Liban) Il vaut mieux prier celui-là : c’est lui qui me l’a donnée à garder. Eh, va, ma gentille, gentiment. Prends ça, s’il te plaît, Liban !

Particularités linguistiques :

meus ocellus : nominatif exclamatif concurrence fréquemment le vocatif (cf. mi anime) ; il a plus de force amantis = amantes « nous qui nous aimons »

passerculum

labellis : on remarque ici la grande fréquence des diminutifs caressants,

caractéristiques de la langue parlée, souvent de forte couleur affective ten et dan plus loin (dasne) aphérèse dans le parler allegro bella : bellus prend place de pulc(h)er dans la langue parlée ; nimis bella : équivalent d’un superlatif expressif (analytique)

meliust : melius est au parler rapide illic n’est pas un adverbe mais ille + ce (particule déictique) ei = ī l’impératif de īre, la voyelle longue étant notée à l’ancienne mode par ei.

La langue de Plaute se distingue par de nombreuses formes expressives – diminutifs et formes renforcées (egomet, tute). La forme fréquentative des verbes est souvent utilisée : canto, negito « je dénie fréquemment ». Une telle préférence devait être caractéristique de la langue parlée de même que les formes préverbées au lieu d’un verbe simple (cf. confrico et frico dans l’extrait). En outre, Plaute manifeste une préférence pour des formes analytiques, par exemple carens fui « je n’avais pas » ou des périphrases avec fuerat/fuisset.

5. Pétrone La datation du Satiricon de Pétrone et l’identité même de l’auteur de ce roman de mœurs ont fait couler beaucoup d’encre sans toutefois lever tous les doutes. Traditionnellement, on considère que son auteur est T. Petronius Niger (14-66), consul suffectus sous Néron, l’arbiter elegantiarum, d’où son cognomen Arbiter. Or, la théorie la plus probante semble être celle de R. Martin (Etudes latines). L’une des parties conservées du Satiricon est la Cena Trimalchionis, un festin qui se déroule dans une villa des environs de Naples. Trimalcion, un affranchi parvenu, est dépeint avec beaucoup de saveur. Le parler des affranchis rassemblés au banquet est une maîtresse parodie du sermo plebeius du 1 er siècle après J.-C.

Extrait : Satiricon, 41.9-11 Ab hoc ferculo Trimalchio ad lasanum surrexit. Nos libertatem sine tyranno nacti coepimus invitare convivarum sermones. Dama itaque primus cum pataracina poposcisset: « Dies, inquit, nihil est. Dum versas te, nox fit. Itaque nihil est melius quam de cubiculo recta in

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triclinium ire. Et mundum frigus habuimus. Vix me balneus calfecit. Tamen calda potio vestiarius est. Staminatas duxi, et plane matus sum. Vinus mihi in cerebrum abiit. »

« Après ce service, Trimalcion se leva pour aller à la selle. Nous les autres, ayant gagné notre liberté sans tyran, nous commençâmes à provoquer les dires des convives. Donc Dama, le premier, après avoir demandé une tournée pour tout le monde : « Le jour, dit-il, c’est rien. Tu te retournes un peu, il fait nuit. Donc il n’y a rien de mieux que d’aller tout droit du lit à la table. Et nous avons eu un joli froid. C’est à peine si le bain m’a réchauffé. Toutefois une boisson chaude vaut une garde-robe. J’ai éclusé à la cruche et j’en suis grisé pour le bon. Le vin m’a monté au cerveau. »

Particularités linguistiques :

lasanum : emprunt de la/sanon « chaise percée » coepimus inuitare : coepi assure un inchoatif analytique qui tend à remplacer les verbes en – sco pataracina : hapax peu clair, peut-être il vient d’une exclamation patara (doublet de patera) koina/ « une tournée pour tout le monde » dies nihil est l’attribut inanimé pour un sujet masculin est typique de la langue parlée uersas te tirant au clair le sens de moyen de uersaris est familier ; il ouvre la voie au réfléchi roman de cubiculo : de prend place des prépositions ex et ab recta (uia) : adverbe, usuel dans la langue familière mundum « propre » est expressif au sens de « fort » balneus : doublet masculin de bal(i)neum (ancien emprunt au grec) comme uinus de uinum ; élimination des neutres calfecit : cal(e)fecit forme syncopée, tout comme cal(i)dus, continuée dans les langues romanes staminatas (potiones) semble être dérivé (ad hoc ?) de stamno/j « cruche » ; notre buveur « a éclusé des gorgées (comme des) cruches », il boit « à tire-larigot » duxi : ducere « tirer à soi », « boire » matus est un doublet de syllabation de mattus < maditus « ivre » < grisé < humecté

6. Inscriptions À partir de la période classique, les inscriptions (murales, funéraires

sont des

témoignages précieux de changements survenus sur le plan phonologique, morphologique et syntaxique de la langue. Elles sont des manifestations spontanées de la langue pratiquée par des gens sans éducation et révèlent des « fautes » par rapport à la langue normative. Ces fautes permettent de reconstituer la langue populaire.

)

6.1. Témoignage de Pétrone Afin de bien interpréter les inscriptions découvertes à Pompéi, il convient tout d’abord considérer les mentions d’inscriptions faites dans le Satiricon de Pétrone qui se déroule dans une ville au golfe de Naples. En effet, les murs de la maison de Gaius Pompeius Trimalcion, un riche affranchi, semblent couverts d’inscriptions variées. Toutes disent la richesse, la

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dignité et l’autorité du maître. Invité au banquet, le narrateur Encolpius arrive avec ses amis chez Trimalcion. À gauche en entrant, un énorme chien enchaîné était peint sur le mur et pardessus on lisait en lettres capitales :

Caue canem (Sat. 29)

« Gade au chien ! »

Encolpius arrive jusqu’au triclinium. Dans l’antichambre, il observe des faisceaux avec des haches, dont l’extrémité se terminait par une sorte d’éperon de navire en bronze avec une inscription :

C. Pompeio Trimalchioni, seuiro Augustali, Cinnamus dispensator. (Sat. 30)

« À C. Pompeius Trimalcion, sévir augustal, Cinnamus son trésorier. »

Les sévirs augustaux formaient un collège de six membres, chargés d’organiser le culte de

l’empereur.

Sur un mur, une inscription dit que :

III et pridie Kalendas Ianuarias C. noster foras cenat (Sat. 30)

« L’avant-veille et la veille des Calendes de janvier, notre maître Gaius dîne en ville. »

Ou encore, en parlant des affaires, l’un des affranchis à table, dit que quand ses affaires commenceront à baisser, il fera une affiche :

C. Iulius Proculus auctionem faciet rerum superuacuarum. (Sat. 38)

« C. Julius Proculus vendra aux enchères le superflu de son mobilier. »

Au banquet, Trimalcion parle ses dernières volontés : il souhaite qu’après sa mort, on lui

dresse un monument ; aux pieds de sa statue doit être sa petite chienne, des couronnes, des

parfums

versera des pleurs, une horloge au centre ; à sa droite, il y aura la statue de sa femme Fortunata. Un de ses affranchis sera préposé à la garde de son tombeau. Trimalcion a déjà composé son épitaphe que voici :

; sur le monument seront sculptés des vaisseaux, une urne sur laquelle un enfant

C. Pompeius Trimalchio Maecenatianus hic requiescit. Huic seuiratus absenti decretus est. Cum posset in omnibus decuriis Romae esse, tamen noluit. Pius, fortis, fidelis, ex paruo

creuit, sestertium reliquit trecenties, nec unquam philosophum audiuit. Vale – Et tu. (Sat. 71)

« C. Pompeius Trimalcio Maecenatianus repose ici. Le sévirat lui fut décerné en son absence.

Il pouvait être de toutes les décuries à Rome, mais il ne le voulut pas. Pieux, vaillant, fidèle, il est parti de peu ; il a laissé trente millions de sesterces, et jamais ne suivit les leçons d’un

philosophe. Porte-toi bien. – Toi aussi. » Toi aussi est la réponse du voyageur qui, lisant l’inscription, arrive au salut adressé par le mort aux vivants qui passent : Vale.

6.2. Inscriptions de Pompéi

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Les inscriptions étaient omniprésentes dans la vie des Romains. On peut bien se représenter cette réalité d’après les témoignages conservés à Pompéi, situé au golfe de Naples. Son nom officiel était Colonia Cornelia Veneria Pompeianorum, ainsi appelée depuis que le dictateur Lucius Cornelius Sylla y installa en 80 avant J.-C. les vétérans de ses armées et associa son nom à celui de Vénus, la déesse chérie des Pompéiens, si souvent invoquée dans les inscriptions. C’est une ville entre deux catastrophes : le tremblement de terre de février 62 après J.-C. et l’éruption du Vésuve qui a tout à la fois détruit et préservé à Pompéi. De ces années datent les inscriptions retrouvées à Pompéi. Des villes voisines (Herculaneum, Stabiae) ont été également atteintes par l’éruption du Vésuve mais à Pompéi, les murs des maisons étaient mieux préservés par la cendre ce qui a permis leur conservation. Les inscriptions peuvent être divisées en deux grandes catégories : inscriptions tracées à la peinture noire ou rouge, et graffiti. Les inscriptions peintes sont appliquées sur une surface préalablement passée à l’enduit blanc par les soins de professionnels (en général la nuit, à la lueur de la lune ou d’une lanterne) ou plus rarement de peintres amateurs. Il s’agit de programmes de jeux de gladiateurs, ou d’inscriptions électorales, appelant à voter pour un candidat aux magistratures. Les graffiti, tracés à la pointe dure dans le stuc ou les enduits peints, sous l’effet d’une émotion fugitive, de l’enthousiasme, de la colère, ou simplement pour noter des achats ou la liste de tâches à accomplir. Nous connaissons actuellement plusieurs centaines d’inscriptions pompéiennes ; elles ont été rassemblées dans plusieurs fascicules du Corpus inscriptionum Latinarum (CIL).

L’inscription de Pompéi la plus connue est la suivante :

Quisquis ama valia, peria qui nosci amare, bis tanti peria, quisquis amare vota. (D 594) « Que vivent tous ceux qui aiment, que périssent tous ceux qui ne savent pas aimer ! Que deux fois autant périssent ceux qui interdissent d’aimer. »

ama, ualia, peria : avec t perdu ; ea (hiatus) passe en ia noscit pour non scit, i. e. nescit qui disparaît de la langue parlée tanti : pour tanto ; confusion du génitif et de l’ablatif de prix uota : forme ancienne et parlée de uetat

D’autres inscriptions sont par exemple :

M. Cerrinium Vatiam | aed. dignum rei p., Tyrannus cupiens | fecit cum sodales. (D 170) « M. Cerrinius Vatia pour édile, digne de (gouverner) l’État, Tyrannus l’a fait de son bon vouloir, ensemble avec les gars. »

aed. = aedilem p. = publicae C’est une affiche électorale, inscription peinte. Cum suivi de l’accusatif marque la désuétude des formes en ibus, ce qui a facilité le syncrétisme acc./abl.

hec venatio pugnabet V. k. septembres | et Felix ad ursos pugnabet. (D 247)

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« Cette troupe de chasseur luttera le 5 e jour avant les Kalendes de septembre, et Felix luttera avec les ourses »

C’est une affiche de spectacle hec pour haec (ou hic ? « ici ») uenatio « troupe de chasseurs de cirque » pugnabet : au lieu de pugnabitur V. Väänänen (Le latin vulgaire des inscriptions pompéiennes, 1959 2 , p. 22) croit que et au lieu de it devait être, à cette époque et non pas la confusion de e et i en latin tardif. V K. Septembres est plus court que a(nte) d(iem) V Kal(endas) Septembres = 26 août ad ursos « aux ours » : ad + accusatif peut prendre la valeur adversative de contra, aduersus (« à qui se battre »)

In his praedis insula Sertoriana bolo esse Aur. Cyriacetis filie meae cinacula n. VI, tabernas n. XI et repossone subiscalire. Feliciter (D 436)

« Dans cette propriété, je veux que l’immeuble Sertorien soit à ma fille Aurelia Cyriace,

étages au nombre de 6, boutiques au nombre de 11 et une garde-robe sous l’escalier. À la

bonne heure !

Inscription peinte de Pompéi retrouvée à Rome en 1819

praedis pour praediis insula Sertoriana pour insulam Sertorianam bolo pour uolo Cyriacetis : flexion féminine en –tis du cognomen Cyriace, emprunté au gr. Kuriakh/ (lat. Dominica) cinacula « étages » pour cenacula repossone pour repositionem subscalarem ; l’abstrait en –itio a pris ici la valeur concrète de repositorium, tout en étant écourté dans le langage pressé du peuple ; l’adjective atteste de façon indirecte iscala, avec prothèse qui apparaît comme tel plus tard.

L. Istacidi at quem non ceno, barbarus ille mihi est. (D 641)

« Lucius Istadicius, chez lequel je ne dîne pas, il est pour moi un barbare. »

anacoluthe : vocatif, explication relative, reprise énonciative at (ad) quem pour apud

Or, toutes les inscriptions de Pompéi n’ont pas été écrites par des gens non éduqués. Le graffito suivant est une inscription métrique, un distique élégiaque. Son seul défaut est l’hypercorrection de pariens pour paries :

Admiror, pariens, te non cecidisse ruinis, Qui tot scriptorum taedia sustineas (D 668)

« Je m’étonne, ô mur, que tu ne sois pas tombé en ruine,

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Puisque tu soutiens les niaiseries de tant de scribes !

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Une autre série d’inscriptions pour s’amuser :

Hic habitamus. Felices nos dii faciant. (CIL 4.8670)

« Nous habitons ici. Que les dieux nous rendent heureux ! »

Heic uenatio pugnabit, V Kalendis Septembris. Felix ad ursos pugnabit. (CIL 4.1989)

« Ici aura lieu, le cinquième jour avant les Calendes de septembre, un combat contre des animaux, et Felix combattra contre les ours. »

Priscus Neronianus, VI uictoriarum, uicit. Herennius libertus, XIIX uictoriarum, periit. (CIL 4.1421)

« Priscus, de l’équipe des Néroniens, six combats, vainqueur. Herennius l’affranchi, dix-huit combats, mort. »

Cumis gladiatorum paria XX et eorum suppositicii pugnabunt Kalendis Octobribus, III, pridie Nonas Octobres. Cruciarii, uenatio et uela erunt. Cuniculus scriptor Lucceio salutem. (CIL

4.9983)

« Vingt paires de gladiateurs et leurs doublures combattront à Cumes aux Calendes d’octobre,

l’avant-veille et la veille des Nones d’octobre. Il y aura des crucifiés, une chasse et un pare-

soleil. Cuniculus qui écrit ces mots salue Lucceius. »

Marcum Casellium et Lucium Albucium aediles oro uos faciatis. Statia et Petronia rogant. Tales ciues in colonia in perpetuo. (CIL 4.3678)

« Élisez édiles Marcus Casellius et Lucius Albucius. Statia et Petronia vous le demandent. Puisse-t-il y avoir toujours de tels citoyens dans notre colonie ! »

Liste d’achats (CIL 4.4000) Oleum libra asses IV Paleam asses V Faenum asses XVI Diaria asses V Furfurem asses VI Viriam I asses III

Huile : la livre, 4 as Paille : 5 as Foin : 16 as Ration d’un jour : 5 as Son : 6 as Un bracelet : 3 as

Numerius Popidius Numeri filius Celsinus aedem Isidis, terrae motu conlapsam, a fundamento pecunia sua restituit. Hunc decuriones ob liberalitatem, cum esset annorum sexs, ordini suo gratis adlegerunt. (CIL 10.846)

« Numerius Popidius Celsinus, fils de Numerius, a fait entièrement restaurer à ses frais le

sanctuaire d’Isis, détruit par le tremblement de terre. En raison de sa générosité, les décurions l’ont coopté gratuitement dans leur Ordre, bien qu’il n’eût que six ans. »

Hospitium. Hic locatur triclinium cum tribus lectis et commodis. (CIL 4.807)

« Chambres d’hôtes. Ici on loue une salle à manger avec trois lits et toutes les commodités. »

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Le latin en diachronie

13. Dies nundinae (CIL 4.8863) Saturni Pompeis Solis Nuceria Lunae Atella Martis Nola Mercurii Cumis Iouis Putiolos Veneris Roma, Capua

Jours de marché Samedi à Pompéi Dimanche à Nuceria Lundi à Atella Mardi à Nola Mercredi : à Cumes Jeudi à Pouzzoles Vendredi à Rome, à Capoue

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Arma uirumque cano Troiae qui primus ab oris

« Je chante les combats et le héros qui, le premier, depuis les bords de Troie » (CIL 4.8831)

Quisque me ad cenam uocarit, ualeat (CIL 4.1937)

« Quiconque m’invitera à dîner, qu’il se porte bien ! »

Oppi, emboliari, fur, furuncule (CIL 4.1949)

« Oppius, bouffon, voleur, petit voyou ! »

Marci Iuni insula sum (CIL 4.4429)

«

Je suis l’immeuble de Marcus Iunius. »

O

felicem me (CIL 4.1262)

«

Que je suis heureux ! »

Serena Isidorum fastidit (CIL 4.3117)

« Serena en a asses d’Isidorus. »

Sarra, non belle facis, solus me relinquis (CIL 4.1951)

« Sarra, tu te conduis mal, tu me laisses seul. »

In cruce figaris (CIL 4.2082)

« Va te faire crucifier ! »

Caium Iulium Polybium aedilem uiis aedibus sacris publicis procurandis Lanternari, tene scalam (CIL 4.7621)

« Élisez Gaius Iulius Polybius édile chargé de l’entretien des rues et des bâtiments cultuels et publics. Porteur de lanterne, tiens bien l’échelle. »

7. Tablettes d’exécration Dans la plupart des provinces de l’Empire romain (par exemple, à Bath en Grande Bretagne), on a retrouvé des tabellae defixionum – tablettes d’exécration. Ce sont des inscriptions à caractère magique, la plupart datant du 2 e ou du 3 e siècle après J.-C., gravées

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sur le plomb, par lesquelles on vouait à une divinité redoutée et malfaisante un rival, un ennemi, un malfaiteur.

Dea Ataecina Turibrig(ensis) Proserpina per tuam maiestatem te rogo oro obsecro uti uindices quot mihi furti factum est, quisquis mihi imudauit inuolauit minusue fecit eas [res] q.i.s.s.

tunicas VI, paenula lintea II, indusium cuius [

« Déesse Ataecina Turibrigensis Proserpine, je te prie, je t’implore, je supplie de me venger

ce qu’on m’a volé, qui que ce soit qui m’a subtilisé, m’a pris ou m’a soustrait les (choses) qui

sont écrites plus bas : 6 tuniques, 2 manteaux de lin, une chemise de laquelle

]

(ed. Audolent, 1904, A 122)

»

Cette tablette, datant de l’époque de Trajan, provient de Emerita Augusta – Mérida (sud-ouest de l’Espagne) et est destinée à Ataecina, déesse lusitanienne (de Turobriga) assimilée à Proserpine. quot pour quod imudauit probablement pour immutauit (avec sonorisation d’un t intervocalique), euphémisme pour ‘voler’, tout comme inuolauit et minus fecit ; immutare avait déjà une connotation péjorative (‘changer en mal’). q.i.s.s. quae infra scriptae sunt paenula lintea est peut-être un neutre pluriel, si ce n’est paenula(m) lintea(m) avec II ajouté après

8. Lettre d’un soldat Les lettres du soldat Claudius Terentianus datant du premier quart du deuxième siècle après J.-C, sont un témoignage important du latin populaire de cette époque. Claudius Terentianus était soldat en Égypte et bilingue, il écrivait des lettres en latin ou en grec à son père. Écrites sur du papyrus, ses lettres sont des documents rares en son genre : des papyri latin sont généralement peu conservés (400 environ en comparaison avec des milliers de papyrus grecs). Les lettres de Claudius Terentianus ont été retrouvées près d’Alexandrie. Le jeune soldat vivait chez un oncle et une tante qu’il appelle ‘père’ et ‘mère’. Il raconte à son père ses difficultés à se rendre à Alexandrie ; il devait s’embarquer pour l’Italie et accomplir son service militaire.

Dico illi ‘da mi’, dico, ‘aes paucum’. ‘Ibo’, dico, ‘ad amicos patris mei’. Item acu lentiaminaque mi mandauit, nullum assem mi dedit. Ego tamen inc ebinde collexi paucum aes

ed ibi ad uaroclum et guiuan et emi pauca que expediui. Si aequm tempus es set se exiturum Alexandrie siluit. Item non mi dedit aes quam aureum matri mee in uestimenta. ‘Hoc est, inquit, quod pater tus mi mandauit’. Quo tempus autem ueni omnia praefuerunt et lana et matrem meam aute praegnatam imueni. « Je lui dis ‘donne-moi’, je dis ‘un peu d’argent’. ‘J’irai’, je dis, ‘chez les amis de mon père’. Ainsi il m’envoya une aiguille et de la toile de laine ; il ne m’a pas donné un sou. Moi

et j’ai acheté

pourtant j’ai ramassé de-ci de-là un peu d’argent et je suis allé chez V

peu de choses dont j’avais besoin. S’il avait été un moment favorable, il se serait tué (sur l’occasion) de partir à Alexandrie. De même, il ne m’a pas donné d’argent, seulement un

aureus pour ma mère pour (m’acheter des) vêtements. ‘C’est ce que ton père m’a envoyé’,

et G

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dit-il. Mais au moment où je suis venu, tout était là ainsi que la laine, mais j’ai trouvé ma mère avant l’accouchement. »

Particularités linguistiques :

dico : répétition pléonastique

ille est le démonstratif le plus employé dans les lettres de Terentianus ; il remplace is.

mi forme populaire à contraction

paucus au sens de « un peu » est familier item : de la même manière

acu pour acum lentiamina pour linteamina « toile de lin », avec résolution du hiatus ea en ia inc ebinde pour hinc abinde de ci, de là collexi pour collegi

ed ibi pour et iui ; bétacisme du u intervocalique ; la variation t/d est fréquente à la fin des

mots monosyllabiques. Il peut s’agir d’une sonorisation devant voyelle ou d’une neutralisation en position finale

uaroclum et guiuan sont interprétés comme des noms d’amis dont le soldat parle que pour quae

expediui peut être interprété comme expetiui avec sonorisation du t intervocalique Alexandrie pour Alexandriae, locatif de direction fossilisé siluit reconstruction douteuse inquid : variation de t/d ou contamination avec quid

tus pour tuus

quo tempus pour quo tempore : tempus tend à devenir une forme figée autem est l’adversatif le plus fréquent chez Terentianus praefuerunt au sens de « être présent », praesens

praegnatam : contamination entre praegnans et natus

9. La Mulomedicina Chironis Sous le pseudonyme de Chiron (allusion au fondateur mythique de l’art vétérinaire, le centaure Chiron) se cache un vétérinaire qui, dans la deuxième moitié du 4 e siècle a rédigé dans un latin populaire un traité consacré aux maladies des chevaux, du gros bétail, des moutons et des porcs. Il est l’une des sources principale de Végèce (vers 400 après) qui a systématisé la même matière et l’a exprimé dans une langue beaucoup plus soignée.

Si iumentum de uia coactum ueniet et suffusionem in pedibus habuerit

Si gems fuerit, calda fomentato, state autem frigida. Si tardius rectus factus fuerit,

furfurem et resinam, hiis coctis dum feruet, in ungulis impones, non semel, sed aliquociens diurnum, donec rectus ambulet. Si nec sanus factus fuerit, semissabis eum de ungulis.

(Mulom. 158-159)

Pocionem dato

hanc

« Si une bête (de somme) vient épuisée de fatigue après une course et a les pieds enflés

Qu’on lui donne la potion suivante

en été avec de l’eau froide. Si elle se remet trop lentement, on doit lui appliquer du froment

En hiver (on lui torche le mufle) avec de l’eau chaude,

broyé et de la résine, encore chauds, après avoir été chauffés, sur les sabots ; et ceci pas

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Le latin en diachronie

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(seulement) une seule fois, mais à plusieurs reprises par jour, jusqu’à ce qu’elle marche impeccablement. Si elle ne se remet pas (ainsi), on lui fait une saignée aux ongles. »

Particularités linguistiques habuerit : l’emploi du futur II est fréquent dans la protase en latin tardif pocionem pour potionem comme aliquociens assibilation gems pour (h)iems : palatalisation du y initial de iems calda pour calida avec syncope ; l’adjectif calida est utilisé comme substantivé : « l’eau chaude » state pour (a)etate : hypercorrection due à la tendance d’ajouter un e prothétique devant s impurum factus fuerit : subjonctif parfait passif avec l’auxiliaire au subjonctif parfait et non pas subjonctif présent in ungulis pour in ungulas diurnum est l’étymon du mot ‘jour’ dans plusieurs langues romanes de ungulis complément de relation construit avec de

Ce passage peut être comparé avec un passage de Végèce :

si de labore itineris suffusio pedum forte prouenerit,

Si hiems fuerit, tepida os ablues, aestate frigida ; si tardius [aut

non] rectus ambulat, furfurem et resinam calentem ungulis imponis, non semel tantum sed aliquotiens, donec rectus incedat. Si uero ista non profuerint, semissabis eum, ut de ungulis

sagitta contactis competenter profluat sanguis. (Végèce, l’Art vétérinaire, 1.36.5)

Si equus, inquit, coactus de uia uenerit

huiusmodi potionis usurus

10. Itinerarium Egeriae Un manuscrit unique (11 e siècle, trouvé à Arezzo en 1884 par Gamurrini) nous a conservé une relation de voyage en Terre Sainte, se distinguant tout particulièrement par sa vivacité. Le début et la fin – probablement deux tiers – de cet ouvrage étant perdus, c’est une lettre de Valerius de Bierzo qui, sous forme de laudatio nous atteste que l’auteur est une religieuse de la région des Pyrénées, du nom de Egeria (et non Aetheria ou Silvia, comme on l’avait supposé). Le voyage aurait été entrepris entre 381 et 384 (Devos). Le texte a été écrit (ou dicté ?) sous l’impression directe des lieux visités. La langue de ce récit est un exemple typique de style parlé, avec des répétitions, des pléonasmes, des anacoluthes qui reflètent une passion pour la découverte des lieux bibliques et le désir de communiquer les sentiments aux consœurs. C’est un témoin précieux du style familier en usage à la fin du 4 e siècle après J.-C. : les cas nominaux sont doublés et éclaircis par des tournures prépositionnelles, l’emploi des pronoms personnels (ego, nos) ou démonstratifs (ipse, ille) s’accroît visiblement, le parfait s’achemine vers les formes avec fuit, fuerat, les déponents passent à l’actif ou à l’usage réfléchi avec se et sibi, les propositions infinitives commencent à céder à l’avance de quod, quia, quoniam

Interea ambulantes peruenimus ad quendam locum, ubi se tamen montes illi, inter quos ibamus, aperiebant et faciebant uallem infinitam, ingens, planissima et ualde pulchram, et

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trans uallem apparebat mons sanctus Dei Syna. Hic autem locus, ubi se montes aperiebant, iunctus est cum eo loco, quo sunt memoriae concupiscentiae. 2. In eo ergo loco cum uenitur, ut tamen commonuerunt deductores sancti illi, qui nobiscum erant, dicentes: « Consuetudo est, ut fiat hic oratio ab his qui ueniunt, quando de eo loco primitus uidetur mons Dei »: sicut et nos fecimus. Habebat autem de eo loco ad montem Dei forsitan quattuor milia totum per ualle illa, quam dixi ingens.

« Entre temps, en marchant, nous arrivâmes à une place où les montagnes, entre lesquelles nous allions, s’ouvraient enfin et faisaient (naître) une vallée sans fin, immense, très plate et fort belle, et de l’autre côté de la vallée apparaissait Syna, la sainte montagne de Dieu. Et cette place, où les montagnes s’ouvraient, est jointe à la place où sont les Tombeaux de la convoitise. Donc quand on arrive à cette place – du moins comme les saints guides qui étaient avec nous nous attirèrent l’attention, en nous le disant – il y a l’habitude que ceux qui y arrivent fassent une prière, quand on voit pour la première fois, depuis cette place, la montagne de Dieux ; comme nous le fîmes nous-mêmes aussi. Et il y avait depuis cette place jusqu’à la montagne de Dieux, peut-être, quatre milles tout au long de cette vallée, que j’ai nommée immense. »

faciebant uallem au sens de efficere, le verbe simple pour le composé planissima sans m final (amenée par ingens, traité comme non déclinable, ici et plus loin) ingens employé comme synonyme de grandis et tam magnus habebat « il y avait », cf. esp. hay, habia totum adverbial « tout, toujours »

Statim ergo ut haec audiui, descendimus de animalibus, et ecce occurrere dignatus est sanctus presbyter ipsius loci et clerici ; qui nos statim suscipientes duxerunt suso ad ecclesiam. Ubi cum uenissemus, statim iuxta consuetudinem primum facta est oratio, deinde lectus est ipse locus de libro sancti Moysi, dictus est etiam psalmus unus competens loco ipsi, et denuo facta oratione descendimus. Cum ergo descendissemus, ait nobis ille sanctus presbyter iam senior et de scripturis bene instructus : « Ecce ista fundamenta in giro colliculo isto, quae uidetis, hae sunt de palatio regis Melchisedech. » (Itinerarium, 14.1-2)

« Aussitôt donc que j’eus entendu ces paroles, nous sommes descendus de nos montures et voici que le saint prêtre de cet endroit a daigné venir vers nous, avec ses clercs ; nous ayant aussitôt accueillis, ils nous ont conduits au-dessus, à l’église. Arrivés là, aussitôt, selon notre habitude, nous avons d’abord fait une prière, ensuite nous avons lu le passage du livre de saint Moïse, nous avons également récité un psaume approprié à cet endroit et, après avoir fait de nouveau une prière, nous sommes descendus. Et lorsque nous fûmes descendus, ce saint prêtre, déjà passablement âgé et très savant dans les Ecritures, nous dit (…) : « Ces fondations que vous voyez autour de ce tertre, ce sont celles du palais du roi Melchisédech. »

suso : le latin vulgaire connaît les doublets suso et susum pour la forme classique sursum (rs assimilé en ss puis simplifié après voyelle longue) ubi cum uenissemus : ubi au lieu de quo locus de libro : de + abl. à la place du génitif ; partitif « extrait du livre »

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de scripturis bene instructus : en latin classique, in + abl. ecce ista : forme renforcée du démonstratif in giro colliculo isto : in giro + abl. hae : f. pl., devrait être accordé avec fundamenta de palatio regis : au lieu du génitif

Et incipient episcopo ad manum accedere singuli. Et postmodum de Anastasim usque ad Crucem cum hymnis ducitur episcopus, simul et omnis populus vadet. Vbi cum perventum fuerit, primum facit orationem, item benedicet cathecuminos; item fit alia oratio, item benedicit fideles. Et post hoc denuo tam episcopus quam omnis turba vadent denuo post Crucem et ibi denuo similiter fit sicuti et ante Crucem. Et similiter ad manum episcopo acceditur sicut ad Anastasim, ita et ante Crucem, ita et post Crucem. Candelae autem vitreae ingentes ubique plurimae pendent et cereofala plurima sunt tam ante Anastasim quam etiam ante Crucem, sed et post Crucem. Finiuntur ergo haec omnia cum crebris. Haec operatio cottidie per dies sex ita habetur ad Crucem et ad Anastasim. (Itinerarium 24.7)

« Et chacun commence de venir à la portée de main de l’évêque. Après quoi, on conduit l’évêque, avec des hymnes, de l’Anastasis à la Croix, et tout le peuple l’accompagne. Quand on y est arrivé, il fait d’abord une prière, puis bénit les catéchumènes ; ensuite il fait une autre prière et bénit les fidèles. Après quoi l’évêque, avec toute la foule, va encore derrière la Croix et là encore, on fait comme devant la Croix. On s’approche à la portée de main de l’évêque comme à l’Anastasis, et devant la Croix, et derrière la Croix. D’énormes lanternes de verre sont suspendues partout en grand nombre, et les cierges sont nombreux aussi bien devant l’Anastasis que devant et derrière la Croix. Tout cela se termine avec le crépuscule. Les offices ont lieu quotidiennement pendant six jours de la semaine à la Croix et à l’Anastasis. »

Similiter et tertia feria similiter omnia aguntur sicut et secunda feria. Quarta feria autem similiter itur de noctu ad Anastase et aguntur ea, quae semper, usque ad mane ; similiter et ad tertiam et ad sexta ; ad nonam autem, quia consuetudo est semper, id est toto anno, quarta feria et sexta feria ad nona in Syon procedi, quoniam in istis locis, excepto si martirorum dies euenerit, semper quarta et sexta feria etiam et a cathecuminis ieiunatur : et ideo ad nonam in Syon proceditur. Nam si fortuito in quadragesimis martyrorum dies euenerit quarta feria aut sexta feria, † atque ad nona in Syon proceditur. (Itinerarium, 27.5)

« De même, le mardi, tout se passe comme le lundi. Le mercredi ; on va de même de nuit à l’Anastasis et l’on fait comme toujours jusqu’au matin ; de même, à la troisième et à la sixième heure. Mais à la neuvième heure, comme c’est toujours l’usage, toute l’année, de se réunir à Sion le mercredi et le vendredi à la neuvième heure – car en ces lieux, sauf si des fêtes de martyrs tombent ces jours-là, on jeûne toujours le mercredi et le vendredi, même les catéchumènes – à la neuvième heure donc, on se réunit à Sion. S’il arrive, pendant le carême,

et l’on se réunit à Sion à la

qu’une fête des martyrs tombe le mercredi ou le vendredi ( neuvième heure. »

)

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Les jours de la semaine 2

Isidore de Séville, Etymologies 5.30.5-8 5 Dies dicti a diis, quorum nomina Romani quibusdam sideribus sacraverunt. Primum enim

quartum ab stella

Mercurii

Apud Hebraeos autem dies prima una sabbati dicitur, qui apud nos dies dominicus est, quem gentiles Soli dicaverunt. Secunda sabbati secunda feria, quem saeculares diem Lunae vocant. Tertia sabbati tertia feria, quem diem illi Martis vocant. Quarta sabbati quarta feria, qui Mercurii dies dicitur a paganis. 10 Quinta sabbati quinta feria est, id est quintus a die dominico, qui apud gentiles Iovis vocatur. Sexta sabbati sexta feria dicitur, qui apud eosdem paganos Veneris nuncupatur. Sabbatum autem septimus a dominico dies est, quem gentiles Saturno dicaverunt et Saturni nominaverunt. Sabbatum autem ex Hebraeo in Latinum requies interpretatur, eo quod Deus in eo requievisset ab omnibus operibus suis.

diem a Sole appellaverunt

septimus ab stella Saturni. 9

secundum a Luna

tertium ab stella Martis

quintum ab stella Iovis

sextum a Veneris stella

« Les jours sont ainsi appelés d’après les dieux dont les noms ont été appliqués à certaines planètes par les Romains. Ils ont nommé le premier jour d’après le Soleil, qui est le chef de toutes les planètes comme ce jour est le chef de tous les jours. Le second jour a été appelé

d’après la Lune le troisième d’après Mars, le quatrième d’après Mercure le cinquième d’après Jupiter le sixième d’après Vénus le septième d’après Saturne. 9 Or, chez les Juifs,

le premier jour se dit sabbat, c’est chez nous dimanche, que les païens appelaient « jour du Soleil ». Le deuxième jour après le sabbat, c’est secunda feria que les séculaires appelaient « jour de la Lune ». Le troisième, tertia feria, jour qu’ils appelaient « jour de Mars ». Le quatrième, quarta feria, que les païens nomment « jour de Mercure ». 10 Le cinquième, quinta feria, c’est à dire le cinquième jour à compter du dimanche, « le jour de Jupiter » chez les païens. Le sixième jour, sexta feria, appelé « jour de Vénus » par les païens. Le sabbat est le septième jour à partir du dimanche, dédié à Saturne par les païens et appelé d’après lui. Le mot « sabbat » se traduit par « repos » de l’hébreu en latin parce que le Dieu s’est reposé ce jour-là après tous ses travaux. »

shabbat (ou chabbat) signifie « abstention »

2 Les « semaines » chez les Romains étaient séparées par les nundinae (de nouem « neuf » et dies « jour »), les « nundines », ce qui était l’appellation des jours de marché, revenant tous les neuvièmes jours. Le dies nundinarum était consacré aux achats au marché et à l’arrangement des affaires variées. Le découpage en semaines de sept jours est inspiré par la pratique juive et s’est répandu avec le christianisme au 3 e siècle après J. C. L’adoption du dimanche chrétien comme jour de repos, au lieu du samedi juif, est officialisé par un décret de l’empereur Constantin 1 er en 321. Or, l’église, en particulier catholique, répugnait aux appellations « païennes »

romaines de Lunae dies, Martis dies, Mercurii dies

jour » (à compter du samedi), dies dominica étant le

appellations par l’ordre « deuxième, troisième, quatrième

et a essayé de généraliser un système mettant en œuvre des

premier jour. Ainsi avait-on les appellations de secunda feria (= lundi), tertia, quarta, quinta et sexta feria, qui sont à l’origine des termes de la liturgie catholique. Ce système n’est pas entré dans l’usage commun dans les

ou plus tard?, je ne sais pas). Ces

appellations ne se sont maintenues qu’en portugais où on a segunda-feira (lundi), terça, quarta, quinta, sexta-

feira. Cf. également les appellations en grec moderne : deute/ra, tri/th, teta/rth, pe/mpth. Cf. aussi les appellations (d’origine liturgique) dans les langues slaves (avec un décalage, lundi compte comme le premier jour) : úterý (mardi, le « deuxième jour »), čtvrtek (jeudi, le quatrième), pátek (vendredi, le cinquième).

langues romanes (on a réintroduit les anciennes appellations de lundi, mardi

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11. L’Appendix Probi Un palimpseste écrit autour de l’année 700 par les moines de Bobbio contient, en annexe aux Instituta artium, manuel de morphologie attribué au grammairien Probus (1 er siècle après J.-C.) mais en réalité, appartient au grammairien Palladius (4 e siècle) – cinq appendices dont le troisième est connu sous le nom de l’Appendix Probi. Il s’agit d’une liste normative, œuvre d’un puriste qui essaie de recommander le bon usage en relevant les fautes les plus courantes et rencontrées dans les textes. Il semble être rédigé au 5 e /6 e siècle. Toute la série de formes « fautives » est très significative pour la façon dont on écrivait et on prononçait le latin à basse époque. L’Appendix Probi donne 227 formes « fautives » qui concernent des confusions vocaliques (i/e/ae ; o/u), consonantiques (c/ch ; qu/cu ; x/s), des formes syncopées, des assimilations consonantiques, n perdu devant s (ou sa réfection hypercorrecte), bétacisme, sourdes/sonores, réfections de paradigmes, disparition de -bus, neutres en -a féminisées, diffusion des diminutifs, régularisations et ré-motivations étymologiques, apposition au nominatif 3

masculus non masclus (4) hercules non herculens (19) aquaeductus non aquiductus (22) pecten non pectinis (21) auus non aus (29) alueus non albeus (70) ansa non asa (76) auris non oricla (83) suppellex non superlex (94) oculus non oclus (111) auctor non autor (154) ipse non ipsus (156) nurus non nura (169) anus non anucla (172) tolerauilis non tolerabilis (198) februarius non febrarius (208) adhuc non aduc (225)

syncope hypercorrection i est une voyelle de liaison, cf. armiger nominatif refait sur la déclinaison parisyllabique devant o/u, la semi-voyelle u tend à s’amuïr bétacisme amuïssement de n devant dentale diminutif remplace le mot de base, auris tentative de motiver un mot peu clair syncope perte de lien étymologique entre auctor et augeo analogie d’après la déclination nominale « bru » alignement sur les féminins en -a « vieille femme » ; alignement, diminutif hypercorrection ; bétacisme perte de w en fin de groupe consonantique amuïssement de h

3 Par exemple, uico capitis Africae non uico caput Africae (134).

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12. Grégoire de Tours Grégoire de Tours (538-594), évêque de Tours, historien de l’Église, est auteur de l’Histoire des Francs en dix livres, source indispensable pour l’histoire de la France mérovingienne. La langue des écrits de Grégoire de Tours témoigne de la décadence culturelle de son époque : son style abonde en approximations phonétiques (confusions vocaliques, syncopes, erreurs en finale de mot), en fautes morphologique (genre et cas), tours analytiques dans la flexion du nom et du verbe, en ellipses et anacoluthes. Néanmoins, son œuvre témoigne d’une influence de la tradition du genre littéraire : de la prose historique. En outre, il y a eu plusieurs œuvres de ce type à l’époque postérieure à Grégoire : des chroniques et histoires (parmi eux, Frédégaire).

Extrait :

Vnde factum est, ut Quintianus Rutenorum episcopus per hoc odium ab urbe depelleretur. Dicebant enim ei quia : ‘Desiderium tuum est, ut Francorum dominatio possideat terram hanc’. Post dies autem paucos, orto inter eum et cives scandalum, Gothos, qui in hac urbe morabantur, suspitio attigit, exprobantibus civibus, quod velit se Francorum ditionibus subiugare ; consilioque accepto, cogitaverunt eum perfodere gladio. Quod cum viro Dei nuntiatum fuisset, de nocte consurgens, cum fidelissimis ministris suis ab urbe Rutena egrediens, Arvernus advenit. Ibique a sancto Eufrasio episcopo, qui quondam Aprunculo Divionensi successerat, benigne susceptus est, largitisque ei tam domibus quam agris et vineis, secum retenuit.

Historia Francorum, 2.36

« Ainsi il arriva que Quintianus, évêque de Rodez, fut chassé de sa ville par haine des Francs. On lui disait en effet qu’il souhaitait voir les Francs occuper le territoire des Rutènes et y établir leur pouvoir. Or peu de jours après une dispute éclate entre les habitants et lui ; les Goths qui demeuraient dans cette ville conçurent le supçon que, si les habitants le blâmaient, c’est qu’il voulait les soumettre à la domination des Francs et ils projetèrent de le percer à coups d’épée. Cela fut rapporté à l’homme de Dieu ; il se leva au cours de la nuit, prit avec lui ses plus fidèles serviteurs, sortit de Rodez et gagna Clermont. Là le saint évêque Euphrasius, qui avait jadis succédé à Aprunculus de Dijon, le reçut avec bonté ; il lui donna maisons, champs et vignes et le retint avec lui. »

dicebant quia : introduit un discours direct (tuum et non pas eius)

orto

suspitio (pour suspicio) : assibilation de ti en ci ; confusions prouintia pour prouincia, et inversement iusticia pour iustitia ; cf. ditionibus pour dicionibus

exprobantibus (pour exprobrantibus) : faute du copiste ou dissimilation r

suspitio attigit quod uelit : quod + subjonctif au lieu de proposition infinitive nuntiatum fuisset : décalage de l’auxiliaire Aruernus advenit : noms de ville se stabilise sous une forme probablement issue de l’accusatif (de direction), ex. Parisius, Remus, Turonus

scandalum : construction participiale absolue avec le substantif à l’accusatif

r > r

ø

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retenuit : i bref s’ouvre en e (Greg : itenere pour itinere, defecere pour deficere) ou restitution de la voyelle radicale du verbe simple (tenere). Les verbes préverbés retrouvent souvent la voyelle du verbe simple : cóntinet > conténet.

13. La loi salique

Tandis que les sujets gallo-romains des royaumes mérovingiens étaient jugés d’après le droit romain, les Francs suivaient leur ancienne coutume germanique. Les lois des Francs saliens ont commencé à être recueillies au début du 6 e siècle, sous le règne de Clovis (481-

511). Elles ont connu diverses rédactions successives plus élaborées et, sous les premiers carolingiens (8 e -9 e siècles), une rédaction en latin corrigé.

Extrait (20.1) De eum qui ingenua muliere manum uel brachio aut digito extrinxerit. Si quis ingenuus homo ingenue muliere manum uel brachio aut digito extrinxerit denarios qui faciunt solidos XV culpabilis iudetur.

,

DC

« De celui qui aura saisi la main, le bras ou le doigt d’une femme libre. Si un homme libre a

saisi la main, le bras ou le doigt d’une femme libre six cents deniers, qui font quinze sous. »

qu’il soit condamné à une amende de

,

de eum : extension de l’acc. après la préposition de extrinxerit : développement de i ou e prothétique devant s initial suivi d’une autre consonne (spiritum > *espiritum) ; ex- est une graphie pour es- (estringere > étreindre) brachio aut digito : syncrétisme de l’acc. et de l’abl., après la chute de -m final et le passage de ŭ à o (fermé) ; manum : peut-être forme connue ingenue muliere avec variantes ingenue mulieri, ad femina ingenua : possession ; en lat. mérovingien, le génitif de possession est généralement remplacé par le datif : ingenu(a)e mulieri, par la construction prépositionnelle ad + acc. : ad femina(m) ingenua(m) ou par le cas régime juxtaposé ingenua muliere (cf. l’ostel mon père) ; ingenue muliere fait difficulté : mixage ?

14. La parodie à la loi salique Vers le milieu du 8 e siècle, un scribe a ajouté sur le manuscrit de la Loi Salique quelques

phrases qui sont une parodie des dispositions juridiques habituelles. L’auteur emprunte un nombre de tours idiomatiques formulaires en ajoutant des pénalités comiques. Sa langue se rapproche du parler courant (-m perdu, ad + acc. pour exprimer le datif, emploi de ille

Si quis homo aut in casa aut foris casa plena botilia abere potuerint, tam de eorum quam de

aliorum, in cuppa non mittant ne gutta. Se ullus hoc facire presumserit

componat ; et ipsa cuppa frangant la totta, ad illo botiliario frangant lo cabo, at illo scanciono tollant lis potionis.

solidos XV

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S’il se trouve qu’un homme possède chez lui ou hors de chez lui une bouteille pleine, que personne ne verse goutte dans sa coupe ni de sa propre bouteille ni de celles des autres. Si quelqu’un s’avise de le faire, qu’il soit condamné à une amende de quinze sous. Que l’on brise toute la coupe, que l’on casse la tête du sommelier et que l’on enlève à l’échanson toutes ses boissons.

casa : « la cabanne » > « la maison » ; domus classique n’est demeuré qu’en Sardaigne ; au Nord de la Gaule, on préféra mansionem « auberge » > maison, terme mis en vogue par les récits de voyage foris : adverbe > préposition ; cf. de foris > di fuori (it.), dehors botilia : *butic(u)la > kl > lj ; fr. bouteille ; *butticula, dim. de buttis « tonneau » abere potuerint pour habere potuerint

quis homo

de eorum : emploi réfléchi du gén. de is, justifié par la pluralité de possesseurs (cf. mittant) non mittant ne gutta : mittere « envoyer » > « poser, installer » > « mettre » ; renforcement de

potuerint : construction selon le sens

la négation par redoublement (non

ne) ; gutta « goutte » se justifie par le sens, cf. ne

pas < passum « un pas », ne

point < punctum, ne

mie < mica « miette »

se pour si presumserit pour praesumpserit (fut. II) : diphtongue ae est monophtonguée, groupe mps simplifié en ms in ipsa cuppa la tota : aphérèse de illam employé comme article ad illo botiliario : possession par le tour ad + acc. ; buticularium > boticlarium > botiliario « sommelier, bouteiller » lo cabo : caput, itis est devenu masculin capus, capi ; cf. capo (it.), chef (afr.) frangant : subj. prés. de frango, ere « briser » scanciono : gén.-dat. de scancio « échanson » lis potionis : illas potiones « les (cruches de) boissons » ; lis graphie pour les (f. pl.)

15. Glossaire de Reichenau Le glossaire de Reichenau, rédigé probablement au Nord de la Gaule vers la fin du 8 e siècle, est destiné aux lecteurs de la Bible ; il « traduit » les expressions qui n’étaient plus en usage par des termes plus courants.

pulchra : bella pulcher est remplacé par formosus (esp. hermoso) et par bellus, dim. de bonus optimum : ualde bonum formes synthétiques du comparatif et du superlatif sont remplacées par les formes analytiques : magis, plus pour le comparatif, maxime, multum, ualde pour le superlatif cuncti : omnes cuncti « tous sans exeption » remplacé par omnes, puis par totus (< *tottus) isset : ambulasset ire remplacé par ambulare (cf. ambler afr.) et uadere flare : sufflare verbes préverbés préférés aux verbes simples

cecinit : cantauit

canere remplacé par cantare qui avait une conjugaison régulière

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sectis : secatis les pf. passé forts remplacés par des formes faibles comme secatis, analogique du nouveau parfait *secaui

Italia : Longobardia ictus : colpus

ictus latin cède la place à un mot d’origine étrangère : colpus d’origine grecque (colaphus) la Gaule a préféré donare à dare qui se maintenu partout ailleurs itératif

da : dona iacio : iacto

si uis : si uoles ita : sic prédominance de sic > si (afr.)

id : hoc disparition de is ; neutre id est remplacé par hoc (la seule forme qui subsiste dans les langues romanes)

disparition de la voix déponente ; certains verbes adoptent les formes actives (moritur morit), d’autres cè-dent la place à des verbes actifs

pollicitus est : promisit hos : istos iste utilisé pour la proximité

is : ille uel iste

Gallia : Frantia in ore : in bucca os, oris remplacé par un terme familier et expressif : bucca « mâchoire »

pes : pedis galea : helmus helmus d’origine germanique

emit : comparauit

comparare « se procurer » remplace emere « acheter », sauf au Nord de la Gaule où s’impose *accaptare > acheter

ingredi : intrare

is est remplacé par ille, voire iste

16. Les Serments de Strasbourg En 842, Louis le Germanique et Charles le Chauve se rencontrent à Strasbourg et font un serment d’alliance contre leur frère Lothaire. Afin que les armées présentes fussent témoin de ce pacte, Louis jura dans la langue des Francs et Charles prêta serment en langue germanique. Un historien de l’époque, Nithard, qui écrivait une histoire des fils de Louis le Pieux a inséré ce précieux document dans son texte latin.

texte

latin classique

Pro deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, s’ist di en avant, in quant Dieu savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo, et in aiundha et in cadhunda cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ad Ludher nul plaid numquam prindrai qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit

Per Dei amorem et per christiani populi et nostram communem salutem, ab hac die, quantum Deus scire et posse mihi dat, seruabo hunc meum fratrem *Carolum et ope mea et in quacumque re, ut quilibet iure debet fratrem suum seruare, dummodo mihi idem faciat, et cum Clotario nullam umquam pactionem faciam, quae mea uoluntate huic meo fratri *Carolo damno sit.

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Traduction :

Olga Spevak

« Pour l’amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, autant que Dieu m’en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles de mon aide et en toute chose, comme on doit justement soutenir son frère, à condition qu'il en fasse autant pour moi, et je ne conclurai jamais aucun arrangement avec Lothaire, qui, à ma volonté, soit au détriment de mon dit frère Charles. »

Deo amur

poblo

salvament, salvar : saluare refait sur saluus à basse époque, remplace seruare ; de saluare :

saluamentum « le salut » ist, cist, cest : i graphie pour e fermé

di

savir, podir : de < *sapēre, *potēre me, eo, mi si : sic « ainsi » dunat : en Gaule, donare a remplacé rare salvarai, prindrai fradre, fradra, Karlo : hésitation comment graphier le e

aiudha : *aiuta, substantif tiré de adiutare, comme proba de probare

cadhuna

si cum

om

dreit : issu de *directum qui remplace ius « le droit » dift : issu de debet ?

in o quid : in hoc quod il : ille > *illi > il plaid : de placitum « convention, accord » vol : issu de *uolus, substantif de uolere

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17. Le latin populaire Dans cette section, les caractéristiques principales du latin tardif seront présentées. Elles sont importantes pour suivre l’évolution du latin vers les langues romanes.

17.1. Les voyelles La quantité et la qualité vocaliques Du latin au roman, il y a eu un changement radical de la quantité vers la qualité vocalique. En latin, toute voyelle simple comportait deux durées, brève et longue : ĭ, ī ; ĕ, ē ; ă, ā ; ŏ, ō ; ŭ, ū et la quantité vocalique avait une valeur distinctive, cf. les oppositions lĕuis ‘léger’ et lēuis ‘lisse’, sŏlum ‘sol’ et sōlum ‘seul’, uĕnit ‘il vient’, uēnit ‘il est venu’, Rōmă et Rōmā. En roman en revanche, les voyelles accentuées ne se distinguent que par le timbre (opposition phonologique) : pomme et paume, j’irais et j’irai. L’opposition quantitative (accompagnée longtemps de différence de timbre) s’est effacée et a fini par céder la place à l’opposition qualitative : sŏlum : sōlum aboutissent à sclu : solu (fr. sol et seul).

ī

ĭ

ē

ĕ

ā

ă

ŏ

ō

ŭ

ū

 
 
 
 
 
 
 

i

e

e

a

c

o

u

Exemples : uīuo > it., esp. vivo ; bĭbo > it. bevo ; uōce > it. voce ; gŭla > it. gola ; lūce > it. luce. NB. les durées brève et longue de la voyelle à grande aperture a ne se sont pas différenciées : lāna > it. lana ; casa > it. casa. Toutefois, le tableau que présente la Romania n’est pas uni : le sarde, idiome le plus réfractaire aux innovations, n’atteint ni ĭ > e ni ŭ > o ; le roumain ŭ > o…

Effacement des quantités vocaliques Le grammairien Sacerdos (VI, 494, fin III e ) constate que la perte des distinctions de durée vocalique est un « barbarisme de notre temps » ; cent ans plus tard, saint Augustin (De Doctr. Christ. 4, 10, 24) dit que les « oreilles africaines » ne distinguent pas les brèves et les longues, par ex. os et ōs. Les premiers indices de la disparition de l’opposition quantitative se décèlent à Pompéi : la quantité est négligée dans les vers (supsténet NB accent = substinet amicos) ; substitution de ae à ĕ : aduaentu, saecundae. Cette confusion prouve que ae était monophtongué ; cette voyelle longue se confondait avec ĕ bref (ouvert), et non avec ē (fermé).

Accent

Quelle que fût l’évolution de l’accent dans le parcours du latin au roman, sa place n’a pas changé. La syllabe qui était accentuée en latin reste le sommet rythmique du mot roman :

ciuitáte > cité, it. città ; duódecim > douze, it. dódici

En revanche, les mots savants, empruntés ultérieurement au latin, n’obéissent pas à cette règle de l’accentuation : fabrique (cf. son doublet populaire forge), facile, patrie, philosophie ; it. fabbrica, facile, filosofo… D’autre part, les langues romanes font preuve d’un certain nombre de déplacements d’accent. Les voyelles i et e en hiatus cessent d’être accentuées au profit de la voyelle

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subséquente et elles se ferment : filíolus > filiólus > filleul ; mulíerem > muliérem > a. fr. moillier, cf. esp. mujer. L’accent se trouvant sur le préfixe d’un verbe composé, s’es reporté sur le radical, par l’analogie du verbe simple (le cas échéant, la recomposition) : récipit, ímplicat, cóntinet > (il) reçoit, emploie, contient. Noms de dizaines : accent reporté sur la syllabe initiale (intensité initiale expressive) : uīgintī contracté en vinti, trīgintā en trienta

Voyelles simples

a pas de changements spontanés, sauf devant er (flottement -ar/-er) où le e est le résultat

de l’apophonie : camera < gr. kama/ra, marché < mercatus. ē et ō relativement fermées par rapport à ĕ et ŏ. Graphies i pour ē (et u pour ō) sont rares avant l’époque tardive, cf. filix = fēlix (Pomp.) ; en latin mérovingien, fréquentes : prindere, prinsus (prēnsus < prehēnsus) ; spunsus, spunsare = spōnsus, spōnsare.

ĭ et ŭ tendance à l’ouverture ressort de nombreuses et anciennes graphies e et o. A la finale, on a les désinences verbales -es, -et pour -is, -it. Les finales -os, -om nombreuses à Pompéi, peuvent être des graphies archaïsantes. A l’initiale protonique, il y a tendance à affaiblir e en i, o en u : senatus, non sinatus ; dicembris, nipote… Cet affaiblissement est resté caractéristique de l’italien : dicembre, nipote, sicuro ; cucina…

Echange de ĭ et ŭ : en plus des doublets anciens maxumus/maximus, monumentum /monimentum, on trouve u apophonique dans : manuplos = manip(u)lōs (a fr. manoil < *manuc(u)lu.

y (ü)

voyelle étrangère au latin ; le u des emprunts grecs anciens était rendu par u : bu/rsa >

bursa (bourse). A l’époque impériale, il était de bon ton d’articuler y dans les mots reconnus comme grecs : tymum (=thymum), non tumum ; myrta, non murta (a. fr. morte ‘myrte’), mais

le résultat semble avoir été i : gyrus, non girus (cf. Ulixes < )Odusseu/j).

Diphtongues Le latin (au début de la tradition écrite), le latin possédait cinq diphtongues : ou, oi, ei, ai et au. Les trois premières furent monophtonguées vers la 2 e moitié du III e siècle ou vers la 1 e moitié du II e siècle (deico > dīco). La diphtongue ai passait à ae, parallèlement au changement de oi > oe ; ae et oe n’ont pas tardé à être monophtongués à leur tour :

ae > ē ouvert, phonème nouveau (ē était fermé) ; la conservation de la graphie ae pour

marquer la différence. Par ailleurs, ae (ē ouvert) était utilisé pour rendre un ē ouvert de la

langue d’origine : scaena de gr. skhnh/ (à côté de scena), scaeptum (sceptrum) de skh=ptron ; le caractère ouvert est confirmé par le roman : caelu > ciel ; pede > pied.

oe

> ē monophtongaison postérieure : amenus (amoenus).

au

la plus résistante des diphtongues latines, au a persisté jusqu’en roman (roumain,

italien méridional, rhétoroman et en vieux provençal) : audit > a. prov. au, auru > prov. aur.

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Ailleurs, en espagnol, en italien du nord et en français, au aboutit à o tardivement. L’évolution de causa > chose et de gaudia > joie prouve que o est postérieur à la palatalisation de k, g devant a, cf. champ < campu, jambe < gamba, mais cors, corps < corpus. NB. En ombrien et en d’autres parlers voisins du Latium, la monophtongaison de au s’était accomplie de bonne heure, cf. Festus : « les ‘rustici’ prononçaient ōrum pour aurum, ōriculas pour auriculas » ; d’où de doublets comme cauda – cōda, lautus – lōtus, Claudius – Clōdius (a modifié son gentilice quand il est devenu tribun de la plèbe). Une réduction de au en a se produit dans la syllabe initiale : agustus – augustus (cf. it. agosto, a. fr. aost), auscultare > ascoltare (it. ascoltare, fr. écouter par rapprochement des verbes à préfixe ex-). Une diphtongue secondaire au est due à la chute d’une consonne labiale : avunculus > aunculus > oncle.

Syncope La syncope, ou chute d’une voyelle brève intérieure entre consonnes, est un accident qui atteint l’économie phonique des mots en leur faisant perdre une syllabe : calidus > caldus ; ainsi, un proparoxyton devient paroxyton. En vieux latin, la syncope était un aboutissement extrême de la fermeture des voyelles

posttoniques : apophonie dans cano – cecini, facio – perficio d’une part, d’autre part, syncope dans rego – surgo (< surrigo). Or, la syncope ne se produit pas avec la régularité d’une « loi phonétique ». Certaines conditions sont toutefois favorables à la syncope :

- contiguïté de la voyelle intérieure avec une sonante r, l, m, n : pōno < *pos(i)no, caldus < calidus ; calfacere (Plaute ; prov. calfar, fr. chauffer) – calefacere, mal(e)dīcere (Pompéi). En it., syncope facultative comp(e)rare.

Les syncopes s’échelonnent sur les diverses étapes du latin. Celles des textes archaiques sont susceptibles d’être interprétées comme des faits dialectaux : cedre = cēdere, dedro(n) = dederunt. En latin historique, doublets (forme non réduite – forme abrégée, celle- là plus correcte) ; des doublets ont persisté jusqu’en roman : la partie orientale (roumain, italien, rhétique, sarde) garde la forme non réduite – fraxinus, vendere, duōdecim, tandis que la partie occidentale la forme réduite : it. fràssino – fr. frêne ; it. véndere – fr. vendre ; it. dódici – fr. douze. La syncope est un phénomène d’aspect populaire ou familier, et est déterminé par un débit relativement rapide et dégagé, propre à la langue parlée : cf. un p(e)tit peu, quelqu(e) chose, d(é)jà. C’est ainsi que s’explique l’adverbe ualdē qui, depuis Plaute, l’emporte sur ualidē. Au dire de Quintilien (Inst. 1.6.19), l’empereur Auguste aurait qualifié la prononciation calidus de pédante par rapport à caldus, forme pourtant rare dans les textes préclassiques et classiques. Les formes brèves domnus, domna (déjà Plaute, Térence) sont fréquentes dans les inscriptions de Pompéi et en latin tardif : cf. Iulia Domna, épouse de Septime Sévère ; elles survivent en fr. dame, it. don, donna.

Des dérivés en -c(u)lum de *tlom, et en -b(u)l- de *dhl présentent une syncope apparente. Une voyelle épenthétique a été insérée : perīc(u)lum, pōc(u)lum, stab(u)lum qui,

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plus tard, a subi une syncope. La syncope a marqué également les diminutifs en suffixe - culus, a, um. En outre, l’Appendix Probi proscrit les formes syncopées iuvenclus, articlus, speclum, stablum… qui, toutefois, on prévalu en roman : masclus > a. fr. mascle, fr. mâle ; oclus > œil, it. occhio ; stablum > it. stabbio, fr. é-table. NB. Il y a eu des substitutions de -cl- à -t(u)l- : vitulus, non viclus (Appendix Probi).

Hiatus

L’hiatus est une rencontre de deux voyelles appartenant à deux syllabes successives à l’intérieur d’un mot (ou de la chaîne de discours). Si les voyelles ont le même timbre ou rapproché, il y a tendance à contracter : cf. dēsse de deesse, nihil > nīl ; prehendere > prēndere. Si les voyelles sont de timbre trop différents pour être contractées, une d’une consonne transitoire, y ou w, selon la nature des voyelles en contact s’intercale – cf. plier qui se prononce pli y e, Lyon li y o. De même, pius, duo se prononçaient pi y us, du w o. Les sons ii, uu se notaient à l’aide d’un i ou u simples (maior, eius) ; en revanche, le son de transition est noté dans poueri = pueri. En règle générale, i et e devant une voyelle plus ouverte tendent à se fermer pour aboutir l’un et l’autre à y : filia > fille, it. figlia, palea > paille, it. paglia. Fréquemment à Pompéi valia = valeat ; la prononciation est confirmée par les graphies inverses : pateor = patior. Ansi dans l’Appendix Probi, sont proscrites les formes : vinia (forme correcte : vinea), cavia (cavea), iam (eam). Le passage de i, e en hiatus à y est assuré par le roman commun, cf. vinea > vigne, valeat > vaille. Les voyelles u et o en hiatus subissent un développement analogue : la fermeture en semi-voyelle u : ianuariu > janvier ; cf. vacua, non vaqua. La consonification des i, e, u en hiatus était contrecarrée par la consonance précédente (groupe de consonnes, ou une sonante) ; ces voyelles pouvaient être supprimées : Februarius, non Febrarius, février, it. febbraio ; duodecim > dodeci(m), it. dodici, douze. À la posttonique, u disparaît devant u, o : mortus = mortuus ; quattor = quattuor, it. quattro, fr. quatre. À la position accentuée, il y a généralement fermeture de i, e et de u : meus – it. mio ; duas á it. due.

Prothèse et aphérèse Le développement d’une voyelle dite prothétique i-, plus tard e-, devant le groupe initial s (et z des mots grecs) + consonne, est un procédé euphonique. Premier exemple :

Pompéi Ismurna = Smyrna (groupe sm- étranger en latin). étant donné les alternances spiritus – ispiritus, stratum – istratum, des formes secondaires sans voyelle initiale se sont développées dans les mots à l’initiale i(n)s-, (h)is-, aes- et ex + consonne : dans des textes tardifs, graphies fréquentes Spania = Hispania, storia = historia, strumentum = instrumentum (aphérèse) ; inversement explendidus = splendidus. Confusions fâcheuses se rencontrent :

scribere – inscribere, spirare – exspirare, inspirare. La partie occidentale qui maintient mieux les consonnes finales, établit la forme à prothèse, notamment en ancien français, à un emploi euphonique des deux formes : Vie de saint Alexis : espeiret < sperat ; esprit < spiritu, espee (épée) < spatha.

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Par contre, la forme brève se généralise dans l’Est, où il ne reste pratiquement que des finales vocaliques (roumain, rhétique et italien – ce dernier admet toutefois la prothèse euphonique : la scuola – in iscuola) spirito, spada, scuola ; stimare < aestimare, strumento < instrumentu.

Apocope L’apocope ou retranchement d’une voyelle ou d’une portion finale d’un mot est due, comme la syncope, au débit plus ou moins rapide et désinvolte, qui affecte surtout les mots accessoires : it. un po’ = un poco. En latin quomodo > quomo (Pomp.) et como, fr. come.

4. Les consonnes Au départ, le latin possédait les consonnes suivantes :

Occlusives :

labiales p, b, m

Fricatives :

dentales t, d, n vélaires k, g, ŋ (vélaire nasale dignus, magnus, le ŋ double noté par ng angelus) labio-vélaires k w , g w labiale f, w (v) alvéo-dentale s palatale y (j) laryngale h

4.1. Les semi-voyelles w et y Les semi-voyelles remplissent mal la fonction de frontière syllabique : elles finissent par se renforcer ou par s’amuïr. Le signe V servait à noter u et w, I i et y (U, v et J, j « lettres ramistes » portent le nom de l’humaniste Pierre La Ramée qui les a introduites).

w La semi-voyelle w avait à l’origine le son fricatif labiovélaire qu’a le fr. oui et l’angl.

wind, cf. les transcriptions grecques telles que Ou)alerioj = Valerius, Ou)esou/ion = Vesuvius. À partir du 1 er siècle de notre ère, on commence à transcrire par ex. Ne/rbaj à coté de Ne/rouaj = Nerva, Be/sbion = Vesuvius. Dès cette époque, b et w se confondent : baliat = ualeat (Pompéi), baculus, non vaclus (App. Pr.), uapulo, non baplo, plebis, non pleuis. En effet, b et v sont passé à la fricative bilabiale b (cf. la prononciation de -b- et -v- en espagnol et catalan, à l’intervocalique, haba, nuevo) ; par la suite, la bilabiale est devenue labiodentale v dans la plupart des pays de la Romania, toutefois, b a été rétabli à l’initiale sauf pour une zone méridionale (sarde, parlers italiens du sud, espagnol, catalan et gascon, où ce phonème est réalisé /b/ ou /b/ selon la phonétique syntactique). Enfin, après r, l, il y a tendance à favoriser b : alueus, non albeus ; fr. courber < curvāre Devant o et u, w intérieur tend à s’amuïr : ce phénomène se produit à plusieurs reprises au cours de l’évolution du latin : deiuos, Gnaiuos du lat. archaïque deviennent deus (par *dēuos, *deos), Gnaeus ; *paruom > parum ; puis à l’époque impériale : flauus, non flaus ; rivus, non rius. Ce développement a souvent été contrecarré par le souci de garder l’unité du paradigme : le passage de nouus à *nous a été empêché par la présence de noui, noua. Cf. a(u)unculu (inscr.) > fr. oncle ; pa(u)ōre > a. fr. paor, fr. mod. peur, it. paurà (avec changement de suffixe). Il y a également chute de w entre deux voyelles du même timbre :

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dīues mais dītis de dīuitis, lātrīna de lauātrīna ; pf. des verbes, en partant des thèmes en -īre ; audīuī, audīuistī > audiī, audīstī. Enfin, le voisinage d’une autre labiale (p, f, m) fait tomber w par dissimilation : paimentum = pauimentum.

k w La labio-vélaire sourde (en poésie compte pour une consonne simple) perd l’appendice labial dans les mêmes conditions où tombe la semi-voyelle correspondante ; la réduction est ancienne dans secundus < *sequondus, cottīdiē < quottīdie, appartiennent à la langue populaire : comodo, como = quomodo (Pomp.), equs, non ecus, coqus, non cocus (et extension de la forme réduite dans coqui, non coci). Le roman commun a hérité ces faits :

cucina, cuisine ; antīquus, antīcus > antico. Les langues romanes présentent aussi ailleurs la réduction de qu devant les voyelles autres que o, u, mais cette réduction n’est pas générale : it. quindici < quīndecim, mais le pronom quī, quid ne survit nulle part avec k w : chi < quī, che < quid. La forme populaire cīnque pour quīnque est due à la dissimilation. Cas isolé : aqua, non acqua forme à redoublement (affectif ?). NB. Par l’effet de hiatus s’est développé un k w secondaire : pasqua = pascua.

g w

La labio-vélaire sonore ne se présente en latin que précédée de n : lingua, sanguis.

y

Le y était une sonore fricative comme en fr. bien, fier, paille, payer ; sa fréquence était

accrue à la suite de la consonification de i et e en hiatus. Le renforcement de y en d > d z (palatalisation-assibilation) a dû commencer à la position intervocalique, où y était dès le début une géminée (cf. graphies maiior, eiius, Pompeiianus). Premier indice de y > dy : aiutor = adiutor (Pomp.) ; ensuite, on trouve d = yy : codiugi = co(n)iugī ; enfin z (dz) : azutoribus = adiūtōribus ; oze = hodiē (tab. defix.). Par la suite, la notation z pour dy se fait fréquente : zabolus = diabolus, zaconus = diaconus. Cf. le cas du

suffixe grec -i/zein, qui en vieux latin avait donné -issare (graecisso, purpurisso

réintroduit sous la forme double -izāre/-idiāre (cette dernière populaire) :