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LOUIS HÉBERT

Professeur Université du Québec à Rimouski (Canada) Courriel : louis_hebert@uqar.ca

INTRODUCTION À L’ANALYSE DES TEXTES LITTÉRAIRES : 41 APPROCHES (titre alternatif : Approches pour le texte littéraire : 41 sortes d’analyses)

Avertissement : Ce document constitue un work in progress. Il n’atteindra sa version « définitive » que lors d’une éventuelle parution en livre dans quelques années (approximativement en 2018-2019). Nous l’offrons cependant dès maintenant dans Internet, avec l’espoir qu’il soit déjà utile et celui de recevoir des commentaires nous permettant de le rendre encore plus utile. Comme nous mettrons à jour ce document plusieurs fois par année, nous invitons le lecteur à s’assurer qu’il possède la version la plus récente (nous indiquons le numéro de la version et la date de mise à jour); pour ce faire, il s’agit d’aller chercher le document à l’adresse :

Ce texte est complémentaire à notre livre L’analyse des textes littéraires : une méthodologie complète (Classiques Garnier); pour un aperçu de ce dernier livre, se rendre ici : http://www.signosemio.com/documents/methodologie- analyse-litteraire.pdf

Ce texte peut être reproduit à des fins non commerciales, en autant que la référence complète est donnée : - Louis Hébert (année de la version), Introduction à l’analyse des textes littéraires : 41 approches, version numéro x, dans Louis Hébert (dir.), Signo [en ligne], Rimouski (Québec), http://www.signosemio.com/documents/approches- analyse-litteraire.pdf.

Numéro de la version : 5.2 Date de la version : 04/04/2016 Contact : louis_hebert@uqar.ca

 04/04/2016 Louis Hébert

© louis_hebert@uqar.ca

2

TABLE DES MATIERES

Dans la version numérique de ce document, on accède directement à une entrée de la table des matières en appuyant sur la touche « Contrôle » (Ctrl) sur son clavier et en cliquant sur le titre de l’entrée ci-dessous. De même, on peut trouver un mot clé en appuyant simultanément sur les deux touches Ctrl et f.

TABLE DES MATIERES

 

2

INTRODUCTION PARTIE I : APPROCHE, ASPECT ET CORPUS : DÉFINITIONS

 

3

6

PARTIE

II : APPROCHES SIMPLES

 

9

L’analyse des thèmes : méthode générale (simple; nouvelle version 15-12-2015)

 

10

L’analyse des thèmes : figure, thème et axiologie (simple;

nouveau chapitre

23-12-2015)

15

L’analyse

des

topoï (simple)

18

L’analyse des phonèmes (simple;

nouveau chapitre

27-12-2015)

 

24

L’analyse de l’action : le modèle actantiel (simple) L’analyse du vrai et du faux : le carré véridictoire (simple) L’analyse du positif et du négatif : l’analyse thymique (simple)

33

37

43

L’analyse des genres (simple;

nouveau chapitre

22-12-2015)

48

L’analyse des fonctions du langage (simple) L’analyse des opérations de transformation (simple) L’analyse de la synonymie, de l’homonymie et d’autres relations lexicologiques (simple;

 

50

55

nouveau chapitre

22-12-

2015)

60

L’analyse de la vision du monde et des représentations (simple;

nouveau chapitre

22-12-2015)

62

L’analyse de l’espace (simple;

nouveau chapitre

22-12-2015)

 

63

L’analyse du temps (simple;

nouveau chapitre

22-12-2015)

64

L’analyse de la versification (simple); nouvelle version 22-12-2015

 

65

L’analyse des figures de style (simple;

nouveau chapitre

22-12-2015)

71

L’analyse des mises en abyme (simple;

nouveau chapitre

22-12-2015)

75

L’analyse des chansons (simple;

nouveau chapitre

17-12-2015)

 

78

L’analyse des noms propres : l’onomastique (simple) PARTIE III : APPROCHES INTERMÉDIAIRES L’analyse de l’action : le schéma narratif canonique (intermédiaire)

 

87

108

109

L’analyse des thèmes : le graphe sémantique (intermédiaire;

nouveau chapitre

19-12-2015)

115

L’analyse de la segmentation et de la disposition (intermédiaire; L’analyse des éléments polysémiotiques (intermédiaire)

nouveau chapitre

29-12-2015)

121

 

125

L’analyse

de la narration (intermédiaire)

 

137

L’analyse des relations (intermédiaire;

nouveau chapitre

22-12-2015)

 

143

L’analyse du comique (intermédiaire;

nouveau chapitre

22-12-2015)

152

L’analyse d’un recueil (intermédiaire; nouvelle version 22-12-2015)

158

L’analyse

des personnages (intermédiaire)

 

164

L’analyse des oppositions : le carré sémiotique et l’homologation (intermédiaire;

nouveau chapitre

22-12-2015)

 

171

L’analyse des éléments psychanalytiques (intermédiaire; nouvelle version 22-12-2015) L’analyse des adaptations (intermédiaire; nouveau chapitre 4-4-2016) L’analyse des éléments sociologiques (intermédiaire) PARTIE IV: APPROCHES COMPLEXES

 

179

185

194

213

L’analyse

du rythme (complexe)

214

L’analyse des sèmes et isotopies (complexe) L’analyse des zones anthropiques (complexe;

 

221

nouveau chapitre

22-12-2015)

 

228

L’analyse des cinq sens et des synesthésies (complexe;

nouveau chapitre

22-12-2015)

233

L’analyse avec le schéma tensif (complexe;

nouveau chapitre

22-12-2015)

242

 

250

ANNEXE I : EXERCICE SUR L’ANALYSE THÉMATIQUE ANNEXE II : EXERCICE SUR L’ANALYSE DES FIGURES DE STYLE (

nouveau )
nouveau
)
 

253

ANNEXE III : QUESTIONNAIRE POUR L’ANALYSE D’UNE REPRÉSENTATION THÉÂTRALE ( OUVRAGES CITÉS

nouveau )
nouveau
)

255

258

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3

INTRODUCTION

méthodologie

(http://www.signosemio.com/documents/methodologie-analyse-litteraire.pdf), nous présentons les principes de l’analyse littéraire. Nous abordons notamment les aspects du texte et les approches qui en ont été proposées.

Dans

notre

livre

L’analyse

des

textes

littéraires

:

une

Dans le présent livre Internet, nous montrons comment on peut analyser certains aspects du texte littéraire et ce, à l’aide d’une quarantaine de méthodes ou d’approches. Le tableau ci-dessous présente (ordre alphabétique) ces approches et les corrèle sommairement, lorsqu’il y a lieu, avec des approches « institutionnalisées », c’est-à-dire autonomisées et reconnues. Nous reviendrons sur cette notion d’approche institutionnalisée.

Tableau synthèse du contenu du livre

 

APPROCHE ÉTUDIÉE

 

APPROCHE INSTITUTIONALISÉE TOUCHÉE (- = aucune en particulier; > = approche englobante > approche englobée)

DEGRÉ

DE

DEGRÉ D’ACHÈVEMENT

 
 

COMPLEXITÉ

 

01

L’analyse

de

l’action

 

:

la

sémantique interprétative

 

complexe

à

faire

dialectique

   

02

L’analyse

de

l’action

 

:

le

sémiotique, poétique > narratologie

simple

achevé (mais évolutif)

 

modèle actantiel

   

03

L’analyse de l’action : le schéma narratif canonique

sémiotique, poétique > narratologie

intermédiaire

achevé (mais évolutif)

 

04

L’analyse des adaptations

 

arts et littérature

 

intermédiaire

achevé (mais évolutif

 

05

L’analyse de l’espace

 

-, géocritique

 

simple

à

enrichir

06

L’analyse de l’intention, de

-

simple

à intégrer (en attendant, voir « intention » dans mon dictionnaire de sémiotique en ligne)

son

effectuation

et

de

sa

perception

07

L’analyse de l’oralité, de la scripturalité et de la littérarité

poétique, études génériques

 

simple

à

intégrer et à développer

 

(en

 

attendant, voir « oralité / scripturalité » dans mon dictionnaire de sémiotique en ligne)

08

L’analyse de la narration

 

poétique > narratologie

 

intermédiaire

achevé (mais évolutif)

 

09

L’analyse de la quantité et de l’intensité : le schéma tensif

sémiotique

 

complexe

achevé (mais évolutif; à épurer)

 

10

L’analyse de la segmentation et de la disposition

structuralisme > formalisme russe

 

intermédiaire

achevé (mais évolutif)

 

11

L’analyse de la synonymie, de l’homonymie et d’autres relations lexicologiques

linguistique > lexicologie, sémiotique

simple

achevé (mais évolutif)

 

12

L’analyse de la versification

 

versification (étude de la -)

 

simple

achevé (mais évolutif)

 

13

L’analyse de la vision du monde et des représentations

biographisme, histoire des idées et des mentalités

simple

à enrichir

 

14

L’analyse

des

affects

:

études

des

personnages,

critique

simple

à faire

 

émotions,

sentiments,

psychologique

   

passions

 

15

L’analyse des chansons

 

arts et littérature

 

simple

à peaufiner

 

16

L’analyse des cinq sens

 

-

complexe

achevé (mais évolutif)

 

17

L’analyse des dialogues

 

poétique > narratologie

 

simple

à

faire

18

L’analyse

des

éléments

psychologie,

psychanalyse,

intermédiaire

à

réécrire et enrichir

 

psychanalytiques

psychocritique

 

19

L’analyse

des

éléments

sociologie de la littérature, sociocritique

intermédiaire

à

écrire en texte suivi

 

sociologiques

 

20

L’analyse des figures de style

rhétorique, stylistique

 

simple

à

enrichir

21

L’analyse des fonctions du langage

linguistique, poétique, sémiotique

 

simple

achevé (mais évolutif)

 

22

L’analyse des genres*

 

études génériques, poétique

 

simple

à

enrichir

23

L’analyse

des

mises

 

en

rhétorique, stylistique

 

simple

intermédiaire

 

abyme

   

24

L’analyse

des

modes

études générique, poétique

 

simple

à

intégrer et à développer

 

mimétiques

:

réalisme,

   

fantastique,

merveilleux,

absurde, etc.

25

L’analyse des noms propres (onomastique) et de la polyglossie

linguistique

 

simple

à

écrire

en

texte

suivi

(intégrer

 

l’article

«

Polyglossie

»

du

dictionnaire)

 

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4

26

L’analyse des normes et des écarts

rhétorique, stylistique

 

intermédiaire

faire (en attendant, voir « norme » dans mon dictionnaire de sémiotique en ligne)

à

27

L’analyse des opérations de transformation

général, sémiotique

 

simple

achevé (mais évolutif)

28

L’analyse des oppositions: le

général, sémiotique, logique

 

intermédiaire

achevé (mais évolutif)

carré

sémiotique et

 

l’homologation

 

29

L’analyse des personnages

 

-, étude des personnages, narratologie

 

intermédiaire

à enrichir

30

L’analyse des phonèmes

 

linguistique

>

phonologie,

rhétorique,

simple

à enrichir

 

stylistique

31

L’analyse des recueils

 

-

intermédiaire

à peaufiner

32

L’analyse des relations

 

général, sémiotique, intertextualité

 

intermédiaire

achevé (mais évolutif)

33

L’analyse

des

sèmes

et

sémantique, sémiotique, thématique

 

intermédiaire

achevé (mais évolutif)

isotopies

 

34

L’analyse des thèmes : figure, thème et axiologie

sémiotique, sémantique, thématique

 

simple

achevé (mais évolutif)

35

L’analyse

des

thèmes:

le

général,

sémantique

interprétative,

intermédiaire

achevé (mais évolutif)

graphe sémantique

thématique

 

36

L’analyse

des

thèmes:

thématique

 

simple

à peaufiner

méthode générale

 

37

L’analyse des topoï

 

thématique

 

simple

à peaufiner

38

L’analyse des transitions

 

-, poétique

 

simple

à intégrer et à développer (en

   

attendant, voir « transition » dans

mon dictionnaire de sémiotique en ligne)

39

L’analyse

des

zones

sémiotique,

sémantique

interprétative,

complexe

achevé (mais évolutif; à épurer)

anthropiques

anthropologie

40

L’analyse du comique

 

-

intermédiaire

à réécrire

41

L’analyse du contexte

 

-,

histoire

littéraire,

sociologie

de

la

simple

à intégrer et à développer (en

 

littérature

 

attendant, voir « contexte » dans

 

mon dictionnaire de sémiotique en ligne)

42

L’analyse du positif et du négatif : l’analyse thymique

sociologie de la littérature (valeurs, idéologie), philosophie > axiologie (valeurs)

simple

achevé (mais évolutif)

43

L’analyse du rythme

 

-, poétique, rhétorique, versification (étude de la -)

complexe

achevé (mais évolutif)

44

L’analyse du temps

 

-, « chronocritique », histoire littéraire, narratologie

simple

à

enrichir

45

L’analyse du théâtre et des

arts et littérature, sémiotique

 

intermédiaire

à enrichir (ajouter la partie sur le théâtre)

autres

éléments

 

polysémiotiques

 

46

L’analyse du vrai et du faux :

sémiotique, logique

 

simple

achevé (mais évolutif)

le carré véridictoire

   

Comme on le voit, certaines approches sont plus générales (par exemple, l’analyse des relations) et d’autres, plus particulières (par exemple, l’analyse des mises en abyme).

De nombreuses approches que nous avons présentées sommairement dans notre livre L’analyse des textes littéraires : une méthodologie complète (Classiques Garnier) ne se retrouvent pas directement ici (par exemple, l’histoire littéraire). Nous sommes tributaires de nos intérêts, de nos connaissances et des circonstances de l’enseignement et de la recherche. Par ailleurs, quelques approches que nous n’avons pas présentées dans notre livre précédent sont placées dans notre tableau (par exemple, la logique). Comme toujours, on pourra distinguer entre des approches externes aux études littéraires (par exemple, la logique) et des approches internes à celle-ci (par exemple, la poétique); il existe même des approches qui, étant plus générales que les études littéraires, sont à la fois interne et externe (la sémiotique, par exemple). Une même approche peut connaître une version externe (la psychanalyse, la sociologie, la sémiotique générale ou spécifique autre (visuelle, par exemple), par exemple) et une version interne (respectivement, la psychocritique, la sociocritique, la sémiotique littéraire, par exemple).

Nous avons classé les approches en fonction de leur degré de difficulté, selon qu’elles nous apparaissent simples, intermédiaires ou complexes.

De même, nous avons indiqué le degré d’achèvement de chaque chapitre. Tous nos chapitres n’ont pas le même degré d’achèvement (de contenu et de forme) et d’exhaustivité du sujet traité.

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5

Certaines des approches du présent livre sont présentées et assorties d’exemples d’analyses dans notre livre Dispositifs pour l’analyse des textes et des images (PuLim, 2007) : http://www.pulim.unilim.fr/index.php/notre- catalogue/fiche-detaillee?task=view&id=579 Ce livre contient par ailleurs deux approches que nous ne reprenons pas ici : la dialogique (analyse du vrai et du faux, du positif et du négatif,etc.); le programme narratif (analyse de l’action).

NOTES POUR L’AUTEUR :

- ajouter un résumé de chaque approche présentée ici.

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6

PARTIE I : APPROCHE, ASPECT ET CORPUS : DÉFINITIONS

L’analyse de produits sémiotiques (par exemple, des textes) se réalise dans la combinaison des composantes suivantes : un ou plusieurs corpus, une ou plusieurs approches, un ou plusieurs aspects, une ou plusieurs configurations et une ou plusieurs propositions. Notre propos visera l’analyse de textes littéraires; mais il peut convenir, avec ou sans ajustements, à d’autres formes d’analyses littéraires. Pour une typologie des analyses littéraires, voir le chapitre « Objets possibles pour une analyse » dans Hébert, 2014.

L’approche est l’outil avec lequel on envisage l’objet d’étude. « Approche » est un concept plus général que celui de « théorie », en ce qu’une théorie n’est pas nécessairement destinée directement à l’application et en ce que toute analyse n’est pas nécessairement la mise en œuvre consciente, explicite et soutenue d’une théorie. Cependant, toute analyse présuppose une approche et toute approche présuppose une théorie littéraire, fût-elle rudimentaire et non conscientisée. Par exemple, en littérature, une analyse thématique traditionnelle ne repose pas à proprement parler sur une théorie explicitée; la micro-lecture est plus une méthode d’analyse qu’une théorie.

L’approche est donc le « comment ». L’approche comporte des concepts, un « programme » indiquant la manière de les utiliser dans l’analyse et d’autres éléments méthodologiques, que ces éléments soient intégrés dans l’approche proprement dite ou propres à l’analyse en cours. Voir le chapitre qui présente différentes approches.

L’aspect est la facette de l’objet d’étude que l’on analyse. Pour prendre un exemple simple, traditionnellement on considère qu’un texte se divise sans reste (et en principe sans recouvrements, mais ce n’est pas si sûr) en deux parties ou deux aspects : le fond (les contenus, notamment les thèmes) et la forme (la manière de présenter les contenus). Un aspect peut se décomposer en sous-aspects, c’est le cas notamment des aspects fond (qui se décompose en thème, motif, etc.) et forme (qui se décompose en ton, rythme, etc.). Pour une liste et une présentation des aspects dans le cadre d’une analyse de textes littéraires, voir le chapitre sur le sujet.

Ce que nous appelons la « configuration » est l’élément particulier visé dans l’aspect, par exemple l’amour pour l’aspect thématique. L’aspect et la configuration sont donc le « quoi ».

Il faut distinguer la configuration et le sous-aspect. Par exemple, si l’on considère que l’analyse thématique porte soit sur des thèmes soit sur des motifs, thèmes et motifs sont alors des sous-aspects mais pas des configurations. Par contre, le motif de la femme méprisée dans Hamlet sera une configuration.

Ce que nous appelons la « proposition » est la forme particulière que prend la configuration dans l’objet d’étude selon l’analyste, proposition que l’analyse s’assure de valider ou d’invalider (par exemple : Hamlet n’est pas véritablement amoureux d’Ophélie). Si cette proposition est centrale dans l’analyse, elle peut être élevée au rang d’hypothèse globale (voir le chapitre sur l’hypothèse). La proposition est donc le « ce qu’on dit du quoi » (en termes techniques, le quoi est le sujet et le ce qu’on en dit, le prédicat). La proposition est appuyée par une argumentation, laquelle est constituée d’arguments de nature et en nombre variables (voir le chapitre sur l’argumentation).

Un corpus, au sens large, est constitué d’un produit ou plusieurs produits sémiotiques (par exemple, des textes) intégraux, choisis par inclination (corpus d’élection) ou retenus par critères « objectifs », et qui font l’objet d’une analyse. Au sens restreint, il s’agit d’un produit ou d’un groupe de produits sémiotiques intégraux retenus sur la base de critères objectifs, conscients, explicites, rigoureux et pertinents pour l’application souhaitée.

Pour des précisions, voir les chapitres « Approches, aspects et corpus », « Aspects », « Approches » et « Corpus » dans Hébert, 2014.

Dans L’analyse des textes littéraires : une méthodologie complète (Hébert, 2014), nous présentons, sans prétendre à l’exhaustivité, une trentaine d’aspects du texte littéraire. De même, nous présentons, toujours sans prétendre à l’exhaustivité, une quarantaine d’approches.

Voici, en simple énumération, ces aspects (ordre alphabétique); les approches que nous abordons dans le présent livre toucheront les aspects indiqués par l’astérisque :

1. Connotation, dénotation

2. Contexte

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7

3. Croyance, valeurs, idéologie, argumentation*

4. Disposition*

5. Écart, norme*

6. Espace*

7. Fond, forme*

8. Genèse, variante, mise en livre

9. Genre*

10. Histoire, récit, narration, action*

11. Langue*

12. Mode mimétique

13. Noyau génératif

14. Onomastique*

15. Personnage, actant, acteur, agoniste*

16. Psychologie*

17. Réception, production, immanence

18. Recueil*

19. Relation, opération, structure*

20. Rythme*

21. Signe, signifiant, signifié*

22. Société*

23. Style*

24. Temps*

25. Thème, thématique, structure thématique*

26. Topos*

27. Transtextualité*

28. Versification*

29. Vision du monde, vision de quelque chose*

Voici, en simple énumération, les approches que nous avons abordées dans notre autre livre (ordre alphabétique) :

1. Déconstruction

2. Dialogisme

3. Féminisme

4. Formalisme russe

5. Génétique textuelle ou critique génétique

6. Genres littéraires (étude des -)

7. Géocritique

8. Herméneutique

9. Histoire des idées

10.

Histoire des mentalités

11.

Histoire littéraire

12.

Intermédialité (étude de l’-)

13.

Intertextualité (étude de l’-)

14.

Linguistique

15.

Littérature comparée

16.

Littérature et autres arts (étude de la -)

17.

Marxisme

18.

Matérialisme culturel (New Historicism)

19.

Mythocritique

20.

Narratologie

21.

New Criticism

22.

Onomastique

23.

Philosophie

24.

Poétique

25.

Pragmatique

26.

Psychologie, psychanalyse et psychocritique

27.

Rhétorique

28.

Rythme (étude du -)

29.

Sémantique

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8

30. Sémiotique

31. Sociologie de la littérature

32. Statistique textuelle et LATAO

33. Structuralisme

34. Stylistique

35. Thématique et symbolique (analyse -)

36. Théories de la lecture

37. Théories de la réception

38. Versification (étude de la -)

On remarquera le degré variable d’autonomisation et d’institutionnalisation de ces approches. Par exemple, il y a une discipline linguistique, des programmes d’enseignement de la linguistique, des titres de linguiste, etc. Par contre, la « rythmologie » ne jouit pas de la même autonomisation et institutionnalisation. Les approches peu autonomisée sont alors inféodées de facto ou de droit dans une approche englobante (par exemple, l’analyse rythmique littéraire relève de droit de la poétique) ou « dispersées » dans plusieurs approches (par exemple, l’analyse rythmique littéraire dans les études de la versification, la rhétorique, etc.).

Quelle est alors la différence entre une approche peu autonomisée, peu institutionnalisée et l’aspect qu’elle vise, par exemple entre l’aspect « rythme » et l’approche « analyse du rythme »? Comme nous l’avons dit, une approche ne fait pas que décrire un aspect même si décrire est déjà analyser et montrer quoi et comment analyser , elle indique explicitement comment l’analyser.

On remarquera que le présent livre touche de nombreuses sous-approches ou approches peu autonomisées, peu institutionnalisées (par exemple, l’analyse des figures de style comme partie de la rhétorique ou de la stylistique).

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9

PARTIE II : APPROCHES SIMPLES

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10

L’analyse des thèmes : méthode générale (simple; nouvelle version

Définition

15-12-2015)

L’analyse thématique, au sens large, est l’analyse d’un ou de plusieurs contenus du texte, de quelque ordre qu’ils soient : du Grand thème (amour, liberté, mort, etc.) au thème le plus prosaïque (cigarette, table, voire genres grammaticaux, temps verbaux (après tout ne sont-ils pas des contenus eux aussi?), etc.) ; du thème principal au plus mineur; de l’état au processus (à l’action, par exemple cueillir une fleur), de l’instance (telle fleur) à la qualité

(le bleu de la fleur) ; etc.

En ce sens large, l’analyse thématique inclut notamment l’analyse actionnelle (analyse de

l’action) et l’analyse des personnages (plus exactement des acteurs). Pour des détails sur les thèmes, voir le chapitre sur les aspects dans le livre de l’auteur : L’analyse des textes littéraires : une méthodologie complète (Classiques Garnier).

Analyse des oppositions

Le sens ne se produit que dans la différence 1 . L’une des formes de la différence, avec la similarité (par exemple, entre un jour et un autre jour) et l’altérité (par exemple, entre un jour et un hippopotame), est l’opposition (par

exemple, entre jour et nuit ou entre jour et non-jour).

On peut représenter l’opposition par une barre oblique placée

entre les deux termes opposés (par exemple, jour / nuit).

Les oppositions sont généralement dyadiques, c’est-à-

dire faites de deux termes, mais il existe des oppositions à plus de deux termes; par exemple, les espaces dans le récit du terroir québécois sont souvent tétradiques : forêt / campagne / village / ville. Pour simplifier, dorénavant nous ne ferons état que d’oppositions dyadiques, mais les propos peuvent être adaptés pour les oppositions non

dyadiques.

 

Par où commencer? est la question au fondement des analyses. L’une des manières de commencer l’analyse est de chercher les oppositions du signifiant (ou contenant, forme véhiculaire du signe) ou du signifié (ou contenu, sens du signe véhiculé par le signifiant). Puisque nous parlons ici de l’analyse thématique, nous nous limiterons aux oppositions entre signifiés. Par exemple, au lieu d’analyser la lumière chez l’auteure québécoise Anne Hébert, on pourra analyser lumière et obscurité chez cette auteure. On peut aller encore plus loin dans la précision de l’analyse en articulant sur un carré sémiotique une opposition donnée; on passera alors de deux classes analytiques (par exemple, lumière, obscurité) à dix classes analytiques (par exemple, lumière, obscurité, non-lumière, non-obscurité, lumière et obscurité en même temps, ni lumière ni obscurité, etc.). Pour des détails sur le carré sémiotique, voir Signo (www.signosemio.com).

On pourra noter si les deux termes d’une opp osition se retrouvent dans le produit

On pourra noter si les deux termes d’une opposition se retrouvent dans le produit sémiotique analysé(par exemple, un tableau en noir et blanc), formant ce qu’on appelle un contraste sémiotique, ou si un seul des termes est présent (par exemple, un tableau fait de blanc sans aucun noir), formant ce qu’on appellera simplement un non-contraste. On pourra noter également si l’opposition est synthétique ou analytique. Une opposition est synthétique si elle se produit entre éléments considérés comme des touts, par exemple entre le blanc et le noir. Elle est analytique si elle se produit directement entre les parties du tout et donc indirectement entre les touts qui possèdent ces parties. Par exemple, un marteau et un hippopotame ne s’opposent pas synthétiquement mais analytiquement, si on considère, par exemple, que le premier est petit et le second, grand. Une opposition synthétique peut toujours être transformée en une opposition analytique; par exemple, ce qui crée l’opposition entre le blanc et le noir c’est l’opposition entre leurs propriétés, respectivement, de luminosité et d’obscurité. Entre toute paire d’éléments, on peut trouver une opposition analytique, même entre deux objets « identiques » (ne serait-ce, par exemple, que l’un sera à droite et

l’autre à gauche).

même entre deux objets « identiques » (ne serait- ce, par exemple, que l’un sera à

Une fois des oppositions dégagées dans un même texte, on pourra tenter de les relier pour former une structure plus complexe. L’une des relations possibles entre deux oppositions et plus est l’homologation. Il y a homologation lorsque l’un des deux termes (A) de la première opposition (A / B) correspond à l’un des deux termes (C) de la seconde opposition (C / D) et que l’autre terme (B) de la première opposition correspond à l’autre terme (D) de la seconde opposition. On dit alors que A est à B ce que C est à D ou, en format symbolique : A : B :: C : D. Par

1 On pourrait dire que le sens se produit dans l’identité et la différence. En effet, par exemple, ne définit-on pas souvent le thème comme la répétition d’un même élément sémantique et l’isotopie, comme la répétition d’un même sème (partie d’un signifié)? Mais dire d’un élément qu’il est répété suppose que les diverses répétitions de ce même élément sont repérées et distinguées (par exemple, par une position différente dans la suite des mots). Elles sont donc différentes les unes des autres.

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exemple, si la lumière (A) est à l’obscurité (B) ce que le positif (C) est

exemple, si la lumière (A) est à l’obscurité (B) ce que le positif (C) est au négatif (D), on a une homologation entre ces deux oppositions : puisque la lumière (A) correspond au positif (C) et l’obscurité (B), au négatif (D). Le schéma

ci-dessous représente l’homologation. Pour des détails sur l’homologation, voir Signo (www.signosemio.com).

ci- dessous représente l’homologation. Pour des détails sur l’homologation, voir Signo ( www.signosemio.com ) .

Représentation d’une structure d’homologation

A / B C / D
A
/ B
C
/ D
Toutes les oppositions dégagées dans un même texte peuvent ne pas se regrouper en une

Toutes les oppositions dégagées dans un même texte peuvent ne pas se regrouper en une seule homologation. Elles peuvent le faire en plus d’un groupe d’homologations; par exemple, l’opposition A / B peut être homologuée à l’opposition C / D et l’opposition E / F homologuée à l’opposition G / H, sans que A / B soit homologuée également à E / F, etc. Évidemment, une opposition peut n’être homologable à aucune autre opposition dégagée par l’analyse

voire du texte.

une oppositi on peut n’être homologable à aucune autre opposition dégagée par l’analyse voire du texte.
Par ailleurs, les oppositions peuvent être reliées par d’autres relations que l’homologation. Par exemple, une

Par ailleurs, les oppositions peuvent être reliées par d’autres relations que l’homologation. Par exemple, une opposition peut se rapporter à un seul terme d’une autre opposition. Ainsi, il peut advenir que la lumière (A) et l’obscurité (B) soient toutes deux rapportées au seul positif (C) plutôt que la première soit positive et la seconde,

négative. Voir le schéma ci-dessous.

au seul positif (C) plutôt que la première soit positive et la seconde, négative. Voir le

Représentation d’une structure en h inversé

A / B C / D
A
/ B
C
/ D
Second exemple, on peut opposer les êtres vivants (A) et les éléments non vivants (B)

Second exemple, on peut opposer les êtres vivants (A) et les éléments non vivants (B) (roches, etc.) tout en rapportant l’opposition végétal (C) / animal (D) au seul terme « êtres vivants » (les êtres vivants, mais pas les

éléments non vivants, se classent en êtres végétaux ou êtres animaux). Voir le schéma ci-dessous.

mais pas les éléments non vivants, se classent en êtres végétaux ou êtres animaux). Voir le

Représentation d’une structure en h

A / B C / D
A
/ B
C
/ D

On notera que si notre premier exemple est représenté en h inversé, il est également possible de le représenter en h. C’est la domination hiérarchique imposée par l’objet analysé ou choisi par l’analyste qui détermine l’orientation :

l’élément dominant ou les éléments dominants sont généralement placés en haut. Les éléments relevant d’un même niveau hiérarchique sont placés sur une même ligne horizontale (par exemple, A et B dans le schéma qui précède).

Un élément peut être relié à une ou plusieurs oppositions sans faire partie lui-même d’une opposition. Par exemple, un marteau (C), sans qu’il puisse être directement opposé à autre chose, peut être décomposé en manche (A) et tête (B). Autre exemple, l’hippopotame (C) peut être relié à l’opposition entre vie aquatique (A) et vie terrestre (B) – il vit à la fois sur terre et dans l’eau – sans faire partie lui-même d’une opposition (il n’y a pas vraiment d’opposé

direct, synthétique, à l’hippopotame) 2 .

 

Faisons remarquer que ce n’est pas parce que l’on produit une analyse

2 On aura remarqué que trois grandes relations sont possibles entre éléments hiérarchiquement supérieurs (par exemple, êtres vivants) et éléments inférieurs (par exemple, animaux et végétaux) : (1) la relation classe sous-classe ou élément (par exemple entre, d’une part, êtres vivants et, d’autre part, animaux et végétaux); (2) la relation tout – partie (par exemple entre, d’une part, marteau et, d’autre part, manche et tête); la relation sujet – prédicat (par exemple entre jour et positif). Rappelons qu’en logique, un sujet est ce dont on parle (par exemple, le jour) et le prédicat ce qu’on en dit (par exemple, positif). Les éléments supérieurs sont plus généraux (par exemple, êtres vivants) et les éléments © louis_hebert@uqar.ca

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reposant essentiellement sur les oppositions que l’on doit rejeter un élément non oppositif pertinent pour

reposant essentiellement sur les oppositions que l’on doit rejeter un élément non oppositif pertinent pour l’analyse.

Voir le schéma ci-dessous.

les oppositions que l’on doit rejeter un élément non oppositif pertinent pour l’analyse. Voir le schéma

Représentation d’une structure en y

A / B C
A /
B
C

Comme pour la relation en h, la relation en y peut être également inversée. Par exemple, généralement on placera le marteau en haut et la tête et le manche dessous.

Enfin, un élément peut être relié à un des deux termes d’une opposition seulement sans

Enfin, un élément peut être relié à un des deux termes d’une opposition seulement sans qu’il intègre une opposition. Par exemple, l’hippopotame (C) sera rapporté au terme eau (A) mais pas à l’opposé de celui-ci, soit feu (B). Voir le

schéma ci-dessous.

(C) sera rapporté au terme eau (A) mais pas à l’opposé de celui -ci, soit feu

Représentation d’une structure en i avec une opposition

A / B
A
/
B

C

Il est également possible que deux éléments sans opposés soient reliés entre eux. Voir le schéma ci-dessous.

Représentation d’une structure en i sans opposition

A B
A
B
Enfin, tous les modèles de structures avec oppositions que nous avons présentés peuvent exister dans

Enfin, tous les modèles de structures avec oppositions que nous avons présentés peuvent exister dans une version sans opposition; par exemple, d’une part, une molécule et, d’autre part, les deux atomes qui la composent forment une structure en y inversé sans que les deux atomes soient nécessairement vus comme opposés. Nous avons présenté une typologie des relations à deux, trois ou quatre éléments. Il y a évidemment des relations à plus de

quatre éléments.

des relations à deux, trois ou quatre éléments. Il y a évidemment des relations à plus

Questions analytiques

Pour faire le tour d'un thème, on peut regrouper les informations autour des pôles suivants,

Pour faire le tour d'un thème, on peut regrouper les informations autour des pôles suivants, qui constituent autant de questions analytiques 3 . Ces pôles peuvent éventuellement se déployer en oppositions (par exemple, le temps

et l’espace s’opposent et le temps peut se subdiviser dans l’opposition triadique passé / présent / futur).

temps et l’espace s’opposent et le temps peut se subdiviser dans l’opposition triadique passé / présent
1. Qui (qui fait l’action, la subit, en bénéficie (nombre et caractéristiques de ces agents)?

1. Qui (qui fait l’action, la subit, en bénéficie (nombre et caractéristiques de ces agents)? ; qui possède la

caractéristique? ; selon qui l’action est-elle faite ou la caractéristique possédée?; etc. ?) ?

; qui possède la caractéristique? ; selon qui l’action est -elle faite ou la caractéristique possédée?;

2. Quoi (ce qui fait l’action, la subit, en bénéficie; ce qui possède la caractéristique; les caractéristiques de ce quoi :

espèces, classes l’englobant ou qu’il englobe, parties qui le constituent, tout qui l’englobe en tant que partie; etc.) ?

inférieurs, plus particuliers (par exemple, animaux et végétaux). C’est également le cas dans les relations sujet – prédicat si l’on considère que l’élément supérieur est le sujet et l’élément inférieur le sujet plus le prédicat; par exemple, le jour positif (soit sujet plus prédicat) est plus particulier que le jour tout court (soit le sujet). 3 Ces questions analytiques correspondent à des relations sémantiques dans la théorie des graphes sémantiques (voir Signo, www.signosemio.com, section « Rastier », « Graphes sémantiques »). Ainsi : le qui? d’une action correspond au lien dit ergatif (ou agent) entre un sujet et l’action qu’il accomplit.

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3.

Quand (époque(s); début, fin; durée; fréquence; proximité ou éloignement temporel; variations du quoi, du qui,

etc., en fonction du temps; etc.) ?

 

4. Où (nombre de lieux; caractéristiques des lieux; espaces d’origine, de destination; etc.) ?

5. Comment (manière, moyens, circonstances, etc.) ?

6. Pourquoi (intentions, buts, causes, etc.) ?

7. Résultats (résultats voulus obtenus ou non, nature des résultats, effets positifs, neutres et/ou négatifs) ?

Une analyse peut se concentrer seulement sur une ou quelques-unes de ces questions. Par exemple, parler des trois sortes d'absence dans le sonnet « [Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx] » de Mallarmé (soit l’absence ordinaire, l’absence par destruction et l’absence par irréalité), c'est approfondir le quoi? et c'est amplement suffisant pour une analyse.

Exemple d’application

Soit le thème du regard dans le poème « Les fenêtres » de Baudelaire, on peut produire le plan suivant :

1. Qui: Qui regarde? Le narrateur. Caractéristiques du narrateur ? Le narrateur vit un malaise qu’il combat en

regardant dans les fenêtres, etc. Liens et différences avec l'auteur ?

2. Quoi: Que regarde-t-on ? Les fenêtres, notamment les fenêtres illuminées.

3. Quand : La nuit pour ce qui est des fenêtres illuminées ; puisque aucune époque n'est donnée, on présume que

l'action se passe à l'époque de la rédaction du texte (XIX e siècle) ; l'action semble répétitive, le narrateur l'aurait faite plusieurs fois, etc.

4. Où : L'action se passe en ville, à Paris (le recueil s'intitule Le spleen de Paris), or le XIX e siècle dans son ensemble

valorise plutôt la nature, mais on sait que Baudelaire hait la nature (trop régulière, etc.).

5. Comment : Le regard est plus imaginatif que descriptif (le narrateur s’imagine la vie des personnes qu’il voit).

6 et 7. Buts et conséquences : Le narrateur regarde dans les fenêtres des autres et reconstitue, à l'aide de faibles indices, la vie possible des personnes entrevues. Il tente d'atteindre (intention) et atteint (résultat) trois buts : passer à travers la vie (se désennuyer, lutter contre le spleen, mot anglais signifiant « ennui »), sentir qu'il existe et savoir qui il est.

Autres manières d’enrichir l’analyse thématique

L’analyse thématique traditionnelle peut être enrichie d’autres manières. En voici quelques-unes.

1.

On peut tenir compte des relations de comparaison entre thèmes : identité, similarité, opposition, altérité,

similarité analogique (comparaison métaphorique ou homologation).

 
Par exemple, la vengeance d’Hamlet et celle de Laërte sont opposées et similaires à certains

Par exemple, la vengeance d’Hamlet et celle de Laërte sont opposées et similaires à certains égards : Hamlet veut tuer de manière digne et « raisonnée » celui qui a tué sciemment son père ; Laërte veut tuer traitreusement (avec du poison) et le plus vite possible Hamlet, qui a tué son père, mais Hamlet croyait qu’il tuait l’assassin de son père

et non le père de Laërte.

Hamlet, qui a tué son père, mais Hamlet croyait qu’il tuait l’assassin de so n père

2.

On peut tenir compte des relations présencielles entre thèmes : présupposition réciproque (si A est présent, B

est présent et si B est présent, A l’est également), présupposition simple (si A est présent, B est présent, mais si B est présent, A ne l’est pas nécessairement), exclusion mutuelle (si A est présent, B ne l’est pas et si B est présent,

A ne l’est pas).

 

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Par exemple, on peut dire que, dans les membres de sa famille, si Hamlet aime quelqu’un (thème A), il meurt (thème B) (son père, sa mère), mais que des membres de sa famille haïs peuvent aussi mourir (Claudius, l’oncle d’Hamlet qui a tué le père de ce dernier). Bref, il s’agit d’une relation de présupposition simple : l’amour présuppose la mort (s’il est aimé d’Hamlet, le membre de la famille meurt), mais la mort ne présuppose pas l’amour (Claudius

était détesté d’Hamlet).

La présupposition n’est pas nécessairement une relation causale : ce n’est pas directement

parce que quelqu’un est aimé par Hamlet qu’il meurt (même si symboliquement cette causalité peut être pertinente).

3.

On peut tenir compte de la disposition des thèmes. Le thème en lui-même sera soit concentré dans une ou

quelques parties du texte, soit diffusé dans toutes les parties du texte. Par ailleurs, deux thèmes seront soit

simultanés (apparaissant aux mêmes endroits du texte) (A + B), soit non simultanés mais consécutifs.

S’ils sont

consécutifs, ils pourront être : « suivis », c’est-à-dire placés l’un à la suite de l’autre (A → B) ; « croisés », c’est-à- dire entrelacés (par exemple, A B A B) ; ou encore « embrassés », c’est-à-dire que l’un encadrera, englobera l’autre (par exemple, A → B A). Pour des détails, voir le chapitre sur l’analyse du rythme.

4.

Enfin, on peut produire une analyse typologique (voir le chapitre sur l’analyse par classement) en distinguant

différents sous-espèces d’un thème donné. Par exemple, si le thème est les émotions d’attachement envers les êtres, on pourra distinguer dans Hamlet les sous-thèmes suivants : l’amour filial (vrai : par exemple, entre Hamlet et ses parents ; faux : l’amour que prétend porter l’oncle Claudius pour Hamlet, celui qu’il appelle son « fils ») ; l’amour fraternel (entre Laërte et Ophélie) ; l’amour conjugal (par exemple, entre Hamlet et Ophélie, entre Hamlet père et son épouse) ; l’amitié (vraie : entre Hamlet et Horatio ; fausse : celle qu’affichent pour lui les deux « amis »

d’Hamlet). L’analyse typologique est en fait une des possibilités de l’analyse du quoi?

 

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L’analyse des thèmes : figure, thème et axiologie (simple;

des thèmes : figure, thème et axiologie (simple; chapitre 23-12-2015) nouveau Le texte entre les lignes

chapitre 23-12-2015)

nouveau

Le texte entre les lignes pointillées est tiré de Louis Hébert (2016-), « Analyse figurative, thématique et axiologique », Dictionnaire de sémiotique générale [en ligne], dans Louis Hébert (dir.), Signo, http://www.signosemio.com/documents/dictionnaire-semiotique-generale.pdf Le texte dans ce dictionnaire pourrait être plus à jour que le présent texte.

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Analyse figurative, thématique et axiologique

: La sémantique de Greimas, du moins sa sémantique linguistique,

est fondée sur le sème, partie d'un signifié. La répétition d'un sème constitue une isotopie. Au palier du texte (par opposition aux paliers du mot, de la phrase, etc.), un sème – tout comme l’isotopie que ce sème définit – peut être figuratif, thématique ou axiologique.

Dans l’analyse figurative, thématique et axiologique, thème et figure sont opposés. Le figuratif recouvre «dans un univers de discours donné (verbal ou non verbal), tout ce qui peut être directement rapporté à l'un des cinq sens traditionnels: la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher; bref, tout ce qui relève de la perception du monde extérieur.» Par opposition, le thématique, lui, «se caractérise par son aspect proprement conceptuel.» (Courtés, 1991: 163) Par exemple, l'amour est un thème dont les différentes manifestations sensibles constituent des figures :

les fleurs, les baisers, etc. L’axiologie repose sur ce qu’on appelle la catégorie thymique, c’est-à-dire l’opposition euphorie/dysphorie (ou, en mots moins techniques, positif/négatif ou attractif/répulsif). À partir de cette opposition, on produit l’inventaire des modalités axiologiques. Les principales modalités sont : l’euphorie, la dysphorie, la phorie (euphorie et dysphorie en même temps : ambivalence) et l’aphorie (ni euphorie ni dysphorie : indifférence). Analyse thymique.

S’il est possible, en principe, de classer de manière univoque tout sème et toute isotopie comme figurative, thématique ou axiologique; il n’en va pas de même pour tous les groupes de sèmes (signifiés, molécules). Par exemple, le signifié ‘rouge’ certes relève du figuratif mais, pour peu qu’il contienne une évaluation axiologique (par exemple, dysphorique, comme dans « Le dormeur du val » de Rimbaud), il relève également de l’axiologie.

Le figuratif s'articule en figuratif iconique/abstrait; de même le thématique et l'axiologique s'articulent en spécifique/générique (les appellations « spécifique » et « générique » n’ont pas de rapport direct avec leurs homonymes dans la sémantique interprétative). Le premier terme de chaque opposition est le plus particulier (par exemple, le figuratif iconique) et le second, le plus général (par exemple, le figuratif abstrait). Le classement d'un élément en iconique-spécifique/abstrait-générique dépend des relations en cause: ainsi /mouvement/ est une figure abstraite relativement à /danse/, figure iconique; mais celle-ci deviendra figure abstraite relativement à /valse/, figure iconique. L’opposition thématique vertu/vice est générique relativement à générosité/égoïsme, par exemple (la générosité n’est que l’une des vertus possibles). Selon Courtés (1991 : 243), la catégorie axiologique euphorie/dysphorie est générique relativement à joie/tristesse ou apaisement/déchaînement, par exemple.

Il faut distinguer signifiant/signifié et figure/thème. Le signifiant est la partie « perceptible » (en réalité, seul le

stimulus associé au signifiant est perceptible) du signe (par exemple, les lettres v-e-l-o-u-r-s du mot « velours » se

perçoivent visuellement). Le signifié est le contenu, la partie intelligible du signe (par exemple, le signifié de

« velours » renvoie à l’idée d’un tissu, doux, etc.). La figure est un élément de contenu qui évoque une perception

sensorielle (par exemple, le mot « velours », dans son contenu, évoque l’idée du toucher). Le thème est un élément de contenu qui n’évoque pas une perception sensorielle (par exemple, le contenu du mot « gloire » n’évoque pas, directement du moins, une perception sensorielle). En d’autres termes, pour distincts qu’ils soient, la figure ressemble au signifiant en ce qu’elle relève de la perception ; tandis qu’un contenu thématique est en quelque sorte

la quintessence du contenu parce qu’il relève, tout comme le signifié, de l’intelligible et non du perceptible. Bref, il

y a homologation : le signifiant est à la figure ce que le signifié est au thème. Courtés (1991: 161-176) remarque

l'homologation entre signifiant/signifié et signifiés figuratif/thématique, même s'il la tempère: la relation de présupposition réciproque qui fonderait le signe - et qui veut qu’avec tout changement au signifiant on produise un changement de signifié (comparez « bas » et « tas », par exemple) et vice-versa, abstraction faite de l'homonymie et de la polysémie - n'existe pas entre le figuratif et le thématique (par exemple, la figure des pleurs se rapportera au thème de la joie ou de la tristesse, et il existe des figures sans rattachement thématique et des thèmes non figurativisés). Toutefois, la récursivité, la répétition de la structure signifiant/signifié ne s'arrête pas là : comme nous

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venons de le voir, les niveaux figuratifs et thématiques du signifié sont à leur tour scindés en sous-niveaux spécifique/générique (ou iconique/abstrait pour le figuratif). Or, comme la figure iconique est celle qui donne la meilleure illusion référentielle (illusion de réalité), selon Courtés, elle constitue, par son évocation sensorielle plus grande, l'homologue du signifiant. Il en irait de même, avec effet décroissant, pour le niveau thématique et aussi le niveau axiologique. En résumé, les différents niveaux et sous-niveaux prennent les places suivantes sur une échelle allant du plus sensible (perceptible) vers le plus intelligible (conceptuel) : figuratif iconique, figuratif abstrait, thématique spécifique, thématique générique, axiologie spécifique, axiologie générique.

Relations entre figures, thèmes et axiologies

Il est en général utile de chercher à grouper en oppositions les figures entre elles et les thèmes entre eux. Ainsi la figure du jour appellera-t-elle celle de la nuit, et le thème de l’amour, celui de la haine. Quant aux modalités axiologiques, si le regroupement oppositif euphorie/dysphorie va de soi, le statut oppositif d’autres combinaisons de modalités axiologiques, comme phorie/aphorie, est sujet à débat.

Passons maintenant aux relations entre les différents types de contenus. Différentes relations sont possibles entre contenus figuratifs, thématiques et axiologiques. Prenons la relation figure-thème, les mêmes principes valant pour les relations figure-axiologie et thème-axiologie. On aura les relations suivantes : (1) une figure se rapportera à un seul thème (notamment dans le cas des symboles stéréotypés, par exemple un fer à cheval pour la chance); (2) une même figure se rapportera à plusieurs thème, groupés ou non en opposition(s) (par exemple, la couleur verte pour l’espoir et « l’irlandité ») ; (3) plusieurs figures, groupées ou non en opposition(s), se rapporteront à un même thème (pour reprendre notre exemple, un fer à cheval et un trèfle à quatre feuilles pour la chance); (4) une ou plusieurs oppositions figuratives se rapporteront à une ou plusieurs oppositions thématiques. Les oppositions seront homologuées entre elles (par exemple, l’opposition figurative haut/bas avec l’opposition thématique idéal/réalité).

Souvent, la catégorie thymique sera homologuée avec une catégorie figurative et/ou thématique ; par exemple, l'un des deux termes de la catégorie thématique amour/haine et de la catégorie figurative caresses/coups seront euphoriques, en général l’amour et les caresses, et les autres, dysphoriques. Mais bien d’autres types de relations sont possibles et ce, pour deux raisons : (1) les figures et thèmes ne sont pas nécessairement regroupés en opposition (par exemple, la figure du bateau peut bien se trouver sans opposé dans un texte donné) ; (2) même lorsqu’ils le sont, ils ne sont pas nécessairement par ailleurs homologués à l’opposition axiologique (par exemple, l’opposition figurative jour/nuit pourra être rapportée à la seule euphorie, ou l’un des termes à l’euphorie et l’autre à l’aphorie).

Relations symboliques, semi-symboliques et sémiotiques

Lorsque la relation s’établit d’une opposition figurative à une opposition thématique (par exemple, jour/nuit (figures) avec vertu/crime (thèmes)), la sémiotique greimassienne parle de relation semi-symbolique. Sensorialité. On pourrait être tenté d’étendre la relation semi-symbolique aux relations figures-axiologie (par exemple, jour/nuit et euphorie/dysphorie) et thèmes-axiologie (par exemple, espoir/désespoir et euphorie/dysphorie). Pour ce faire, nous nous appuyons sur le principe, explicite dans la sémiotique greimassienne (exemplairement dans la théorie du parcours génératif de la signification, dont le parcours interprétatif, à ne pas confondre avec le parcours interprétatif dans la théorie de Rastier) constitue le décalque inversé), d’une échelle progressant du concret (sensible, donc analogue au signifiant) à l’abstrait (intelligible, donc analogue au signifié) en passant du figuratif au thématique à l’axiologique (en passant des degrés iconiques ou spécifiques vers les degrés abstraits ou génériques). → Parcours génératif.

Le principe commun des relations semi-symboliques de tout type serait alors d’établir une relation d’homologation entre deux oppositions dont l’une est plus proche du sensible (du perceptible) et l’autre plus proche de l’intelligible (du compréhensible) ; cependant, la relation où le différentiel sensible-perceptible est le plus net est celle entre figure et thème. Terminons en mentionnant qu’une relation semi-symbolique est toujours aussi une relation d’homologation, mais l’inverse n’est pas vrai.

Lorsqu’une une relation s’établit de terme à terme, on parle de relation symbolique ; par exemple, la figure du bateau et le thème du voyage, si le bateau est, dans le produit sémiotique analysé, la seule figure associée au voyage. Enfin, on parle de relation sémiotique dans tous les autres cas, par exemple, si la relation va d’un terme

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à une opposition (dans un même texte, la figure des pleurs pourra relever dans un cas de l’euphorie (pleurs de joie), dans un autre de la dysphorie).

Notons que les relations symbolique et sémiotique fondent, dans la typologie usuelle que présente Klinkenberg, les signes appelés, respectivement « symboles » et « signes » (au sens strict). Les icones et les indices complètent alors la typologie, mais on peut évidemment ajouter les semi-symboles. → Signes (typologie des -).

Dynamique des relations

L’inventaire des figures, thèmes et modalités axiologiques, de même que les relations entre les trois types de contenus sont susceptibles de varier en fonction des cultures, des discours, des genres, des produits sémiotiques particuliers analysés, des sujets observateurs (auteurs, narrateurs, personnages, etc.) et des différents moments

d’une temporalité donnée (qu’elle implique le temps réel (par exemple, le temps historique) ou le temps thématisé (celui raconté ou présenté dans un texte ou un tableau, par exemple), etc.).

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L’analyse des topoï (simple)

Le texte entre les lignes pointillées est tiré de Louis Hébert (2016-), « Topos », Dictionnaire de sémiotique générale [en ligne], dans Louis Hébert (dir.), Signo, http://www.signosemio.com/documents/dictionnaire-semiotique- generale.pdf Le texte dans ce dictionnaire pourrait être plus à jour que le présent texte.

opos

: 1. Dans une perspective aristotélicienne, on dira qu’un topos ou lieu commun est un argument stéréotypé

(par exemple, qui peut le plus, peut le moins). 2. Dans la sémantique interprétative (Rastier), un topos est un axiome normatif défini dans un sociolecte et permettant d’actualiser un ou des sèmes afférents correspondants; par exemple, la femme est un être faible, topos fréquent en littérature, permet d’actualiser le sème /faible/ dans ‘femme’ dans les textes littéraires. → Analyse sémique. 3. Dans les études sémantiques en général, un topos (« topoï » au pluriel), au sens le plus large, est un groupe de sèmes corrécurrents (qui réapparaissent ensemble) défini au sein d’un système de niveau inférieur au système de la langue (dialecte) → Analyse sémique. Défini en dehors de la langue, un topos pourra cependant dans certains cas avoir un correspondant dans celle-ci. Donnons deux exemples où un topos correspond à une unité définie dans le système de la langue. Le topos de l’amour (« X aime Y ») correspond plus ou moins intégralment au contenu en langue du lexème « amour »; le topos de l’amoureux correspond au moins partiellement au signifié ‘amoureux’ défini dans la langue.

Voyons les relations entre les topoï et les lexiques de lexies (mots ou expressions) et de phraséologies (par exemple, des proverbes). Les topoï sont parfois lexicalisés par des mots ou expressions, plus ou moins courantes, ou des phraséologies plus ou moins courantes : le redresseur de torts (personnage qui se porte au secours des opprimés) ; l’amour contrarié ; l’amour impossible ; le héros improbable ; la rédemption ; l’arroseur arrosé ; à malin malin et demi ; tel père, tel fils etc. Cependant, sans doute l’immense majorité des topoï ne sont pas lexicalisés :

l’opposition amour/ambition, la personne qui devient distraite parce qu’elle est amoureuse, etc.

Un topos défini au niveau du sociolecte (le système propre à une pratique sociale donnée) est un sociotopos, ou topos au sens restreint; il apparaît dans au moins deux produits sémiotiques de producteurs différents, sans être une forme stéréotypée dialectale. Un topos défini au niveau idiolectal (le système propre à un individu) est un idiotopos; sans être ni une forme systémique dialectale ni un sociotopos, il apparaît dans au moins deux produits sémiotiques différents d’un même producteur. Un topos défini au niveau textolectal (le système du texte, entendu au sens large de produit sémiotique) est un textotopos; sans être ni une forme systémique dialectale, ni un sociotopos, ni un idiotopos, il apparaît au moins deux fois dans un même produit sémiotique. Un groupe de sèmes corrécurrents défini au sein du dialecte ou un groupe de sèmes non-corrécurrents, ce dernier ressortissant de l’analecte (ou non-système), constituent des anatopoï (ou formes non topiques). Le critère de double répétition est minimal, et le degré de topicité d’un topos varie en fonction du nombre d’occurrences et de la force des occurrences (une œuvre bien diffusée et admirée concourra à une plus grande topicité des topoï qu’elle véhicule qu’une œuvre qui ne l’est pas). Plus le degré de topicité est élevé, plus la fréquence et la topicité des topoï qui transforment (jusqu’à l’inversion, jusqu’à la parodie, jusqu’au « deuxième degré ») le topos en question seront grandes.

Ainsi du bois en flammes est un sociotopos. Un tuba en flammes est un idiotopos dans l’œuvre du peintre Magritte (on retrouve ce groupe sémique dans plusieurs œuvres du peintre et, peut-on considérer, chez aucun autre peintre). Du pain géant en lévitation est un textotopos dans l’œuvre de Magritte, puisque ce groupe sémique ne se trouve, vraisemblablement, que chez lui, dans une seule de ses œuvres (La légende dorée), où il se trouve répété (il y plusieurs de ces pains). Un amérindien rouge en flammes trouvé dans une œuvre de Magritte (L’âge du feu) est un anatopos, car ce groupe sémique n’est ni textolectal (il n’est pas répété dans l’œuvre), ni idiolectal (il apparaît dans une seule œuvre du peintre), ni sociolectal (il n’apparaît, dirons-nous, que chez Magritte); ce groupe analectal n’est pas non plus dialectal, car il n’existe pas de mot (plus précisément de morphème), en quelque langue que ce soit, pour le lexicaliser (le dénommer). Au-delà de l’anatopos, on trouvera l’anathème, qui est un thème qui, bien que pensable, n’apparaît dans aucune production sémiotique (par exemple, le thème d’une bactérie norvégienne skieuse unijambiste ne se trouve vraisemblablement dans aucun produit sémiotique, si ce n’est ce dictionnaire). Il existe sans doute des impensables et des indicibles, plus généralement des insignifiables, mais tout ce qui est dicible, en principe, peut l’être en toute langue. Les anathèmes les plus intéressants à étudier sont sans doute ceux qui, bien qu’ayant une certaine plausibilité, ne sont pas attestés, reconnus comme thème. Si, statistiquement parlant, un anatopos est un hapax (phénomène qui n’apparaît qu’une fois), un anathème constitue un « nullax » (phénomène avec une fréquence de zéro).

Le schéma qui suit schématise justement la configuration des différentes sortes de topos. Pour en saisir le contenu, il faut comprendre que, dans un même produit sémiotique (par exemple, un même texte), un sociotopos ou un

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idiotopos donné peut apparaître une ou plusieurs fois; cependant, un textotopos, par définition, doit nécessairement y être répété.

Les types de topos

Texte 1

Ensemble des textes de tous les

Auteur A

auteurs (sauf l’auteur A)

de tous les Auteur A auteurs ( sauf l’auteur A ) Texte 2 Auteur A LÉGENDE
Texte 2 Auteur A
Texte 2
Auteur A
LÉGENDE topos
LÉGENDE
topos

idiotopos( sauf l’auteur A ) Texte 2 Auteur A LÉGENDE topos textotopos anatopos présence impossible Au-

textotoposl’auteur A ) Texte 2 Auteur A LÉGENDE topos idiotopos anatopos présence impossible Au- delà du

anatopos A ) Texte 2 Auteur A LÉGENDE topos idiotopos textotopos présence impossible Au- delà du sociotopos,

présence impossible

Au-delà du sociotopos, défini au sein d’un même genre ou discours, on peut distinguer le culturotopos, partagé par une culture donnée indépendamment des frontières génériques et discursives, et au-delà encore, l’anthropotopos, qui est de nature transculturelle voire qui constitue une constante anthropologique (un élément présent dans toutes les cultures).

On peut appliquer aux symboles (et aux allégories qu’ils peuvent fonder) les mêmes distinctions que nous venons de faire pour les topoï : sociosymboles, idiosymboles, textosymboles, anasymboles, culturosymboles (la balance comme symbole de la justice) et anthroposymboles (les archétypes, par exemple l’arbre comme symbole de l’homme).

On peut distinguer entre topoï thématiques (par exemple, la fleur au bord de l’abîme, le méchant habillé en noir) et topoï narratifs ou dialectiques (par exemple, l’arroseur arrosé, la belle qui aime un homme laid). Mais bien des topoï thématiques peuvent être convertis en topoï narratifs et inversement : par exemple le topos de la femme fatale deviendra celui de la femme qui cause un événement fatal.

Une œuvre est faite pour l’essentiel de topoï de différents niveaux et la part non stéréotypée des contenus thématiques est congrue. Il existe des milliers, peut-être des dizaines de milliers, de sociotopoï.

Le groupe de sèmes topique peut être vu comme un simple groupe de sèmes ou encore comme une structure, c’est-à-dire une unité faite de termes (des sèmes) et de relations entre ces termes (des cas). Par exemple, le topos /femme/ + /fatale/ peut être envisagé en tant que structure : /femme/ -> (ATT) -> /fatale/ (ATT : attributif, caractéristique). Un topos n’est pas nécessairement une molécule sémique au sens strict, puisqu’il peut comporter un ou plusieurs sèmes génériques et qu’un molécule, au sens strict, n’en contient aucun. → Molécule sémique.

Un topos est un type (un modèle) qui recouvre plus ou moins d’occurrences (de manifestations du modèles). → Gobalité/localité. Un, plusieurs, tous les éléments constitutifs du type peuvent être généralisés ou particularisés. Par exemple, par généralisation, /poète/ + /méprisé/ + /par peuple/ deviendra /être supérieur/ + /méprisé/ + /par êtres inférieurs/ (topos qu’on peut nommer « le bienfaiteurs supérieur persécuté »). Cela permet par exemple d’élargir ce topos à Jésus, à l’homme de la caverne de Platon, à Socrate, etc.

Un topos est un phénomène de contenu. Il est possible de prévoir l’équivalent du topos, mais pour le signfiant ; il est également possible de prévoir un équivalent du topos pour le signe, soit la combinaison d’un signifiant et d’un signifié. On peut parler de morphotopos dans le premier cas et de sémiotopos dans le second. En théorie, toutes les spécifications que nous avons vues s’appliquent. Par exemple, on peut prévoir des sociomorphotopoï, des idiomorphotopoï, etc. Ainsi, la formule « Il était une fois » qui inaugure les contes traditionnels ou traditionnalisants serait un « sociosémiotopoï ».

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SATOR recense, sans prétendre à l’exhaustivité, plus de 1 000 topoï (plus précisément, nous les qualifions de sociotopoï) qui se trouvent dans les textes de fictions écrits en français avant 1800. Le site de la société, dans lequel figure la base de données en accès libre, se trouve à l’adresse suivante : http://www.satorbase.org/

Représentation des topoï

Pour représenter les topoï, on peut notamment utiliser les tableaux ou les graphes sémantiques (Rastier, 1989 ; Hébert, 2007 ; voir le chapitre sur le sujet ou l’article dans le Dictionnaire de sémiotique générale en ligne).

Dans la représentation du topos par tableau, chaque colonne représente un élément constitutif du topos. La première ligne représente les éléments du topos-type (topos modèle). Les autres lignes représentent chacune un topos-occurrence (une manifestation du modèle). En effet, les topoï connaissent deux statuts, selon que l’on parle du topos type ou du topos occurrence. On donne dans le tableau ou en note les preuves permettant de valider les éléments du topos (selon le cas, citation ou référence, avec ou sans explications). En voici un exemple :

Exemple de tableau pour l’analyse des topoï

TYPE

HOMME

LAID

AIMER

 

FEMME

BELLE

OCCURRENCES

 

Roman X

Julien

«

horrible » (p. 14)

« il éprouvait pour elle une chaleur forte au ventre » (p. 22)

Juliette

plus belle que le jour » (p. 12)

«

Roman X

Paul

visage visqueux » (p. 32)

«

«

femme » (p. 24)

il

aimait

cette

Paulette

peau de pêche » (p. 44)

«

Roman Y

Pierre

«

terriblement

«

il

voulait

la

Pierrette

« son visage était un chef-d’œuvre » (p.

vérolé » (p. 30)

posséder » (p. 41)

1)

Voici un autre exemple de tableau utilisant cette fois des justifications placées en dessous du tableau ou en note :

Autre exemple de tableau pour l’analyse des topoï

   

TYPE

X

NUIT

À

Y

QU’IL

VOULAIT

OCCURRENCES

AIDER

 
 

1 Roméo et Juliette 1

Frère Laurent

cause mort

de Roméo et Juliette

 

2 Roméo et Juliette 2

Roméo

cause mort

de Mercutio

 
 

3 Notre-Dame de Paris 3

Quasimodo

cause mort

de Esméralda

 

4 Etc.

       

1 Le frère Laurent donne à Juliette une potion qui simule la mort et qui doit permettre à Roméo et Juliette de se retrouver. Roméo, qui n’est pas averti à temps, croit que Juliette est morte : il se donne la mort. Juliette se réveille, voit Roméo mort et se suicide à son tour (Shakespeare, 1991 : 204-210).

2 Blablabla.

3 Blablabla.

Il est à remarquer que l’on peut proposer dans la définition du topos (qui se trouve dans la ligne supérieure du tableau) des éléments alternatifs, par exemple, « homme laid aimer femme belle » pourra devenir « homme beau/laid aimer/ne pas aimer femme belle/laide ».

Nos deux tableaux donnent l’exemple d’un topos déniché dans des œuvres différentes (tableau intertextuel), mais l’on peut également faire un tableau présentant un topos donné répété dans une même œuvre (tableau intratextuel). Par exemple, dans Phèdre, on trouve plusieurs apparitions du topos (sociotopos) de l’aveu de l’amour (« X dit à Y qu’il aime Z »).

Généralisation/particularisation

Un, plusieurs, tous les éléments constitutifs d’un topos donné peuvent être généralisés ou particularisés.

Pour reprendre l’exemple de notre premier tableau, « homme + laid + aimer + femme + belle » deviendra, en généralisant « homme » en « être vivant », « être vivant + laid + aimer + femme + belle ». Cela permettra d’inclure, par exemple, une occurrence où une grenouille aime une beauté. En généralisant « beauté » et « laideur » par

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« attribut esthétique », on pourra décrire des cas variés : un homme ni beau ni laid aime une femme laide, un homme beau aime une femme laide, un homme laid aime une femme laide, etc.

Représentation par graphe

Comme toute structure sémantique, un topos peut être représenté comme une structure faite de sèmes (éléments de sens) et des relations entre ces sèmes, appelées « cas ». Comme toute structure sémico-casuelle (par exemple, un personnage, une action, un thème, etc.), un topos peut être représenté par un graphe sémantique. Les sèmes sont alors représentés dans des rectangles (ou entre crochets) et les cas dans une ellipse (ou entre parenthèses), tandis que des flèches indiquent l’orientation de la relation.

Rastier (1989 : 63-64) représente ainsi le topos nommé la fleur au bord de l'abîme par Riffaterre (où (LOC S) veut dire locatif spatial, endroit où se trouve l’élément visé) :

[fleur] (LOC S) [abyme]

Exemples: (1) Je lui semai de fleurs les bords du précipice (Racine). (2) Pauvre fleur, du haut de cette cime / Tu devais t'en aller dans cet immense abîme (Hugo). Évidemment, d'autres lexicalisations que fleurs et abîme peuvent manifester le même topos (par exemple, « plante fleurie », « gouffre », « précipice »).

Tout topos peut être transformé, dans les thèmes investis ou la structure de son graphe. Par exemple : alors ô fleurs en vous-mêmes à son tour / l'abîme se blottit (Tardieu) transforme ainsi le topos, puisque c’est alors l’abyme qui se trouve localisé dans la fleur :

[abîme] (LOC S) [fleur]

Voici une liste de cas qui permettent de représenter de manière satisfaisante la plupart des structures sémantiques.

Les principaux cas sémantiques

 

CAS

DÉFINITION

DÉNOMINATION DIDACTIQUE POSSIBLE

(ACC)

accusatif

patient d'une action, entité qui est affectée par l'action

PATient

(ASS)

assomptif

point de vue

SELon

(ATT)

attributif

propriété, caractéristique

CARactéristique

(BÉN)

bénéfactif

au bénéfice de qui ou de quoi l’action est faite

BÉNéficiaire

(CLAS)

classitif

élément d’une classe d’éléments

CLASsitif

(COMP)

comparatif

comparaison métaphorique

COMParaison

(DAT)

datif

destinataire, entité qui reçoit une transmission

DEStinataire

(ERG)

ergatif

agent d'un procès, d'une action

AGEnt

(FIN)

final

but (résultat, effet recherché)

BUT

(INST)

instrumental

moyen employé

MOYen

(LOC S)

locatif spatial

lieu

ESPace

(LOC T)

locatif temporel

temps

TEMps

(MAL)

maléfactif

au détriment de qui ou de quoi l’action est faite

MALéficiaire

(HOL)

holitif

tout décomposé en parties

TOUT

(RÉS)

résultatif

résultat, effet, conséquence

EFFet (ou CAUse)

(TYP)

typitif

type auquel se rapporte une occurrence

TYPE

Exemplifions, en simplifiant et l'analyse et sa représentation, les principaux cas. Soit : « Selon Jean, hier, ici même, Pierre donna à Marie une poupée à la tête verte et un bilboquet pour qu'elle rie grâce à ces présents ; mais elle pleura plutôt comme un geyser. » Nous utilisons l’opposition vrai/faux pour montrer la distance qui sépare les intentions (que Marie soit bénéficiaire) et le résultat (Marie est maléficiaire) 4 .

4 Pour simplifier la représentation, même si certains liens ou nœuds devraient plutôt s'appliquer à un groupe voire au graphe entier, on essaiera de les rattacher à un seul lien ou nœud. Par exemple, dans l’histoire qui sous-tend notre graphe illustrant les principaux cas, c’est le don de jouets (un groupe de nœud et liens donc) qui cause les pleurs et non le don isolément. Évidemment, il est possible qu'un nœud ne soit applicable qu'à un seul nœud du graphe (par exemple, [verte] à [tête] dans le même graphe).

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Graphe illustrant les principaux cas 9 10 (HOL) 11. tête bilboquet poupée ( CLAS) (CLAS
Graphe illustrant les principaux cas
9
10
(HOL)
11. tête
bilboquet
poupée
(
CLAS)
(CLAS
)
(ATT)
(TYP)
(TYP)
8
12
jouets
verte
(INST)
2
3
13
(ACC)
(COMP)
rire
pleurer
geyser
(FIN)
(RÉS)
faux
(BÉN)
6
1
7
(ERG)
(DAT)
Pierre
DON
Marie
(MAL)
vrai
(LOC S)
(LOC T)
4
5
(ASS)
ici
hier
14
Jean

Enfin, montrons un topos décrit par un de ces graphes.

Graphe du prophète méprisé

1 monde

supérieur

5 TRANSMISSION

POSITIVE

méprisé 1 monde supérieur 5 TRANSMISSION POSITIVE (ERG) 3 individu exceptionnel (DAT) (LOC S) (DAT) 4
(ERG) 3 individu exceptionnel (DAT)
(ERG)
3 individu
exceptionnel
(DAT)

(LOC S)

(DAT) 4 collectivité (ERG)
(DAT)
4 collectivité
(ERG)

6 TRANSMISSION

NÉGATIVE

(LOC S)

2 monde

inférieur

Voici quelques occurrences du topos du « prophète » méprisé. Cette liste est évidemment non exhaustive:

A. Platon, le mythe de la caverne (La république). 1. Monde de la réalité suprême (idéalités). 2. Monde des illusions. 3. L'homme qui accède à la réalité suprême. 4. Les hommes non libérés des illusions. 5. L'homme tente de libérer les siens, comme il l'a été lui-même par lui-même. 6. Rejet, on ne le croit pas, on le pense fou.

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B. Platon. 1. Monde de la connaissance. 2. Monde de la non-connaissance. 3. Socrate. 4. Les accusateurs. 5. La

connaissance socratique. 6. La condamnation à boire la ciguë. La transmission est ici objectale (pragmatique et

non pas seulement, comme c’est souvent le cas, cognitive).

C. Le nouveau testament. 1. Monde spirituel. 2. Monde temporel. 3. Jésus. 4. Hommes. 5. Le christ donne sa vie

par amour des hommes. 6. Rejet par la plupart (par exemple, on préfère Barabbas), exception faite notamment de l'épisode des rameaux, bienveillance de la part des disciples, « l’élite éclairée », sauf reniements divers

D. Baudelaire, «L'albatros», Les fleurs du mal (1857). 1. Monde poétique (comparé) / monde aérien (comparant).

2. Monde prosaïque/monde non aérien. 3. Poète/albatros. 4. Masse/marins. 5. Transmission positive ou autonomie, repli du poète-albatros (position parnassienne)? Ici la métaphore paraît ne plus filer puisque l’albatros ne transmet rien de positif aux marins, si ce n’est la beauté de son vol. 6. Moqueries. Dans le monde aérien-poétique, l’albatros- poète n’a que faire des attaques des habitants des mondes inférieurs : il « hante la tempête et se rit de l’archer ».

E. Uderzo et Gosciny, la bande dessinée Astérix. 1. Monde poétique. 2. Monde prosaïque. 3. Barde. 4. Masse. 5.

dispense son art avec générosité. 6. Brimades. On inverse ici le topos : le poète est sans talent et on a raison de le mépriser. Ce mépris du poète en général ou d'un poète en particulier peut être également assumé par un poète, c'est ce qui se produit notamment dans «À un poète ignorant» de Marot. Cendrars (Prose du Transsibérien), quant à lui, critique un poète qui n'est autre que lui-même, peut-être uniquement dans un passé révolu: «Pourtant, j'étais fort mauvais poète».

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L’analyse des phonèmes (simple;

24 L’analyse des phonèmes (simple; nouveau chapitre 27-12-2015) Situation de l’analyse des phonèmes En principe,

nouveau chapitre 27-12-2015)

Situation de l’analyse des phonèmes

En principe, dans les études littéraires, comme dans les arts en général, on accorde autant d’important aux signifiés (les contenus) qu’aux signifiants (les formes qui véhiculent ces contenus). Dans les faits, la plupart des analyses portent principalement, voire exclusivement, sur les contenus, notamment parce que l’analyse des signifiants est ou paraît plus difficile, technique. Lorsque les signifiants sont pris en compte pour eux-mêmes, c’est souvent pour rapporter des phénomènes somme toute assez grossiers (la rime, les harmonies imitatives, les allitérations ou assonances patentes, par exemple). L’analyse des signifiants est ainsi le parent pauvre des études littéraires.

Le signifiant littéraire est double : visuel et auditif. Les principaux signifiants visuels sont les graphèmes (mais il y a également la mise en page et la typographie, par exemple en poésie moderne) et les principaux signifiants auditifs sont les phonèmes (mais il y a également les intonations et les autres phénomènes phoniques pour peu qu’ils soient érigés en signifiants : timbre, articulation, hauteur, intensité, accentuation, etc.).

La littérature orale a longtemps été tenue plus ou moins à l’écart de la « vraie » littérature. Aujourd’hui, on convient qu’un texte (littéraire ou non) peut être oral et/ou écrit. Même dans le cas des textes écrits, l’oralité joue un rôle prépondérant dans la littérature, en raison de la déclamation intérieure qui se produit ou est censée se produire chez le lecteur. Sur les marques de l’oralité et de la scripturalité (de l’écrit), voir Hébert, 2016- : « Oralité / scripturalité ».

Nous verrons ici sommairement ce que peut être une analyse plus approfondie des phonèmes.

Le phonème

Le texte entre les lignes pointillées est tiré de Louis Hébert (2016-), « Analyse figurative, thématique et axiologique », Dictionnaire de sémiotique générale [en ligne], dans Louis Hébert (dir.), Signo, http://www.signosemio.com/documents/dictionnaire-semiotique-generale.pdf Le texte dans ce dictionnaire pourrait être plus à jour que le présent texte.

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Phonème
Phonème

: unité distinctive du signifiant linguistique phonique. Le phonème est distinctif en ce qu’il permet de

distinguer dans le système de la langue au moins deux signes linguistiques (par exemple, le r roulé n’est pas un phonème en français parce qu’il n’est pas distinctif). Le français compte 36 phonèmes (16 voyelles orales et 20 consonnes orales). Par exemple, bateau compte quatre phonèmes. Comme pour tous les signifiants, on met les phonèmes en italiques. Dans la transcription phonétique, on utilise les crochets pour représenter les phonèmes (par exemple, le phonème [ƒ] correspond en français aux groupe de lettres ch, comme dans cheval ou sh, comme dans shampooing). Le stimulus physique auquel est associé un phonème est un phone. Le graphème est l’unité distinctive du signifiant linguistique graphique. Par exemple, bateau compte six graphèmes. L’alphabet qu’utilise le français compte 26 graphèmes : a, b, c, etc. Comme pour tous les signifiants, on met les graphèmes en italiques. Le stimulus physique auquel est associé un graphème peut être appelé un graphe. Le mot « lettre » peut désigner à la fois un graphème et un graphe, il est donc à éviter dans l’analyse sémiotique. Le graphème est au signifiant linguistique graphique ce que le phonème est au signifiant linguistique phonémique. Phonème et graphème sont des types, des modèles que réalisent plus moins intégralement, respectivement, phone et graphe, qui sont des occurrences. Le phème est l’unité minimale du signifiant linguistique. Dans le cas du signifiant linguistique phonémique, il s’agit d’un trait phonémique ou d’un trait prosodique (d’intonation, etc.); dans le cas du signifiant linguistique graphique, il s’agit d’un trait graphémique (par exemple, la ligne verticale et le point formant un i sont deux phèmes) ou d’un trait ponctuationnel (par exemple, le point du point d’interrogation), etc. On peut aussi parler de phème phonémique, phème graphémique, etc. Un phonème est la somme de ses traits phonémiques; un graphème est la somme de ses traits graphémiques. Le phème est au signifiant ce que le sème est au signifié, c’est-à-dire une unité de décomposition (non minimale dans le cas du sème). → Signe, Sème. En ce sens, la notion peut être élargie à d’autres sémiotiques que le linguistique, mais cette unité de décomposition n’a pas dans tous les cas le statut d’une unité minimale ou encore d’une unité minimale en système (type) bien qu’elle puisse l’être pour un produit occurrence donné. → Analyse sémique polysémiotique [voir Segmentation].Un groupe de phèmes corécurrents (c’est-à-dire réapparaissant ensemble) constitue une molécule phémique. Le phonème est

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étudiée en phonologie; le phone, en phonétique. La subdivision de la phonologie qui s’occupe uniquement des phonèmes (en ne tenant pas compte des éléments phonologiques suprasegmentaux, comme l’intonation) est la phonématique ou phonémique. Molécule sémique.

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Préalable à l’analyse

Pour analyser les phonèmes d’un texte littéraire, il faut d’abord, disposer de la liste des phonèmes du français avec leurs symboles correspondants. Le tableau ci-dessous représente une telle liste (les symboles de l’Alphabet phonétique international (API) sont entre crochets).

Les phonèmes du français selon Le Petit Robert (s.d.)

VOYELLES

 

CONSONNES

 

[

i ]

épi, il, lyre

[

p]

père, soupe

[

e]

aller, blé, chez (e fermé)

[

t ]

terre, vite

 

[ɛ]

merci, lait, fête (e ouvert)

[

k]

cou, qui, sac, képi

[

a]

ami, patte (a antérieur)

[

b]

bon, robe

 

[ɑ]

pâte, pas (a postérieur)

[

d]

dans, aide

 

[ɔ]

fort, donner, sol (o ouvert)

[

g]

gare, bague, gui

[

o]

mot, dôme (o fermé)

[

f ]

feu, neuf, photo

[

u]

genou, roue

[

s]

sale, celui, ça, dessous, tasse

[

y]

rue, vêtu

 

[ʃ]

chat, tache, schéma

 

[ø]

peu, deux

[

v]

vous, rêve

 

[œ]

peur, meuble

[

z]

zéro, maison, rose

 

[ə]

premier (e caduc)

 

[ʒ]

gilet, je, geôle

 

[ɛ̃]

bain, brin, plein

[

l ]

lent, sol

 

[ɑ̃]

sans, vent

[

R]

rue, venir

 

[ɔ̃]

bonté, ton, ombre

[

m ]

mot, flamme

 

[œ̃]

lundi, brun, parfum

[

n]

nous, tonne, animal

     

[ɲ]

agneau, vigne

SEMI-CONSONNES

   

[ŋ]

camping

(mots

empruntés

à

l'anglais)

[

j ]

paille, yeux, pied, panier

[

x]

jota

l'espagnol),

empruntés à l'arabe), etc.

(mots

empruntés

khamsin

à

(mots

[

w]

oui, fouet, joua (et joie)

[

h]

hop, ha, holà ! (exclamatifs)

 

[ɥ]

huile, lui

[

' ]

(pas de liaison ni d'élision) héros, les onze, un yaourt

le

REMARQUES SUR CERTAINS PHONÈMES

1. La distinction entre [a] et [ɑ] tend à disparaître au profit d’une voyelle centrale intermédiaire (Le Petit Robert a choisi de

la noter [a]).

2. La distinction entre [ɛ̃] et [œ̃] tend à disparaître au profit de [ɛ̃].

3. Le [ə] note une voyelle inaccentuée (premier) ou caduque (petit), proche dans sa prononciation de [œ] > (peur), qui a

tendance à se fermer en syllabe ouverte (le dans fais-le).

4. Le [x], son étranger au système français, est parfois remplacé par [ʀ].

5. Au tableau du Petit Robert, nous ajoutons les exclamations « ha » et « holà ».

Il faut ensuite disposer de principes guidant la transcription phonétique d’un texte. À ce sujet, on pourra consulter Lucot, s.d. Notamment, il faut respecter la prononciation plausible au moment de la production du texte, voire la prononciation locale si elle fait partie du style du texte (par exemple, la prononciation québécoise pour un texte

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québécois affirmé : par exemple, sous l’influence de l’anglais, [pidᴣama] (« pydjama ») au lieu de [piᴣama] (« pyjama »).

On peut alors procéder à la transcription phonétique du texte à l’étude.

L’analyse des phonèmes et traits phonémiques en eux-mêmes

Une fois cette transcription effectuée, on procède à des interprétations, dont des corrélations. Voici quelques pistes possibles.

On établira la fréquence de chaque phonème du texte, c’est-à-dire le nombre d’apparitions (d’occurrences) du phonème sur le nombre total d’apparitions de phonèmes.

On notera, parmi les phonèmes du français, ceux qui sont absents du texte (pourquoi? avec quel effet?)?

On comparera la fréquence de chaque phonème présent avec une table de fréquences de référence. Idéalement, ces fréquences de référence seront établies à partir d’un corpus de texte de même genre. À défaut, on utilisera les fréquences d’apparition de chaque phonème qui ont été établies pour les textes français en général. Tel phonème dans le texte est-il plus, autant, moins fréquent que dans le corpus de référence (pourquoi? avec quel effet?)?

Peytard et Genouvrier (1970 : 42) ont produit un tableau des fréquences des phonèmes en les glanant dans Léon (1966). Nous corrigeons (une coquille, à la ligne 21 de notre premier tableau, escamotait le phonème [ʒ]) et modifions légèrement le tableau. De plus, toujours à partir de Léon, nous ajoutons les fréquences à l’écrit. Enfin, Léon ne donne pas la fréquence du phonème [j] à l’écrit; nous la déduisons en faisant en sorte que le total des fréquences à l’écrit donne 100 pour cent.

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Fréquence des phonèmes en français à l’oral

ORDRE

PHONÈME

EXEMPLE

FRÉQUENCE

(POUR CENT)

ORALE

01

a

plat

8,1

02

R

rat

6,9

03

l

lait

6,8

04

e

dé

6,5

05

s

sac

5,8

06

i

lit

5,6

07

ɛ

lait

5,3

08

ə

cheval

4,9

09

t

tas

4,5

10

k

cas

4,5

11

p

pas

4,3

12

d

dos

3,5

13

m

mot

3,4

 

̃

   

14

ɑ

blanc

3,3

15

n

nid

2,8

16

u

cour

2,7

17

v

vie

2,4

18

o

mot

2,21

19

y

rue

2,0

 

̃

   

20

ɔ

ton

2,0

21

jeu

1,7

22

ɔ

bosse

1,5

 

̃

   

23

ɛ

brin

1,4

24

f

fin

1,3

25

b

bain

1,2

26

j

taille

1,0

27

w

oui

0,9

28

ɥ

puis

0,7

29

z

zèbre

0,6

30

ø

pneu

0,6

31

ʃ

vache

0,5