LA CORRESPONDANCE D’OCTAVE MIRBEAU

Une longue quête
C’est en 1967 que j’ai commencé à travailler sur la correspondance d’Octave
Mirbeau, dans le cadre de ce qui devait être une thèse complémentaire de la thèse
d’État, sur L’Œuvre d’Octave Mirbeau, dont j’avais déposé le sujet à la Sorbonne en
décembre 1966, deux ans après l’agrégation. Et c’est en 2017, année du centenaire de la
mort de Mirbeau, que devrait paraître, si Octave me prête vie, le tome IV et dernier de
mon édition de sa Correspondance générale, ainsi que le supplément, regroupant toutes
les lettres trouvées depuis la parution des trois premiers volumes. Autrement dit, ce sera
l’aboutissement – certains ne manqueront pas de dire « le couronnement »… – d’un
travail d’un demi-siècle. Évidemment, quand je me suis lancé intrépidement dans cette
aventure avec l’ardeur et l’inconscience de la jeunesse, je ne soupçonnais pas du tout
qu’elle serait d’aussi longue haleine, ni qu’elle aboutirait à un pareil ensemble de
publications, d’études, de spectacles et de festivités diverses autour de mon auteur de
prédilection, d’autant qu’à l’époque Octave Mirbeau était largement méconnu et
incompris et qu’on avait bien pris soin, depuis un demi-siècle, histoire de démonétiser et
de miner par avance son message subversif, de le reléguer sur le second rayon, ou de le
classer parmi les « petits naturalistes », quand ce n’était pas carrément parmi les
écrivains pornographes…
Que d’obstacles n’a-t-il pas fallu franchir ou déblayer pour découvrir et faire
reconnaître, peu à peu, l’incroyable richesse d’une vie, la diversité et l’étonnante
modernité d’une œuvre et l’importance du rôle joué par l’écrivain sur lequel je
commençais à travailler dans les luttes esthétiques et sociales de son temps et dans
l’évolution des genres littéraires, du roman aussi bien que du théâtre ! C’est cette
importance historique, que révèle, précisément, la correspondance que Mirbeau a
entretenue avec tous les personnages qui comptaient le plus, à l’époque, dans le monde
de l’art, de la littérature, du théâtre, du journalisme et de la politique : Auguste Rodin et
Claude Monet, Stéphane Mallarmé et Camille Pissarro, Émile Zola et Edmond de
Goncourt, Guy de Maupassant et Paul Hervieu, Alphonse Daudet et Anatole France,
Gustave Geffroy et Jules Huret, Remy de Gourmont et Marcel Schwob, Maurice
Maeterlinck et Georges Rodenbach, Paul Bourget et Maurice Barrès, Félicien Rops et
Alfred Jarry, Lucien Descaves et Léon Hennique, Jean-François Raffaëlli et Eugène
Carrière, Aristide Maillol et Félix Vallotton, Juliette Adam et Francis Magnard, Jean
Grave et Aristide Briand, Georges Clemenceau et Jean Jaurès, André Antoine et
Maurice de Féraudy, Jules Claretie et Georges Charpentier, Sarah Bernhardt et Julia
Bartet, Raymond Poincaré et Édouard Herriot, Joseph Reinach et Alfred Dreyfus, Paul
Léautaud et Sacha Guitry, excusez du peu ! Ce qui fait que ses échanges épistolaires ne
sont pas seulement passionnants pour la connaissance qu’ils apportent sur la vie et
l’évolution de Mirbeau, sur ses multiples combats et sur la genèse de ses œuvres, mais

aussi parce que, plus largement, ils sont une très précieuse source d’informations sur la
vie littéraire, artistique et sociale de la prétendue Belle Époque.
.Mais si le nombre, la qualité et l’extrême diversité de ses correspondants
permettent justement d’avoir des aperçus sur tout un pan de notre histoire, en revanche,
pour un chercheur en quête de lettres dispersées à travers le vaste monde, ils constituent
une difficulté difficile à surmonter. Il est à coup sûr beaucoup plus confortable de
tomber sur un trésor bien circonscrit de centaines de lettres adressées à un seul
destinataire, à l’instar de celles de Pierre Louÿs à son frère Georges. Il m’a donc fallu
commencer par dresser la liste de ses correspondants probables, ou simplement
possibles, et essayer de déterminer s’il existait quelque part, pour chacun d’eux, un
fonds en attente de ma visite, hébergé par un quelconque héritier, par un collectionneur
spécialisé ou par des bibliothèques et archives publiques. Que de lettres n’a-il pas fallu
écrire pour retrouver les traces de lettres dispersées au fil des successions, des ventes et
des donations ! Pour certains fonds, la localisation a été rapide et quasiment évidente :
ainsi toutes les lettres adressées à Rodin ont-elles été soigneusement conservées au
Musée qui lui est consacré, et celles adressées à Émile Zola et à Joseph Reinach se
trouvent-elles à la B. N. D’autres bibliothèques possèdent aussi un nombre non
négligeable de lettres de Mirbeau : le Harry Ransom Center, à Austin, Texas (Fonds
Artinian), la Bibliothèque Royale de Belgique, à Bruxelles, et, à Paris, la Bibliothèque
Jacques Doucet et, pour tout ce qui concerne le théâtre, la Bibliothèque de l’Arsenal.
Mais pour la plupart des autres fonds éparpillés à travers le monde, ç’a été la
galère pour les dénicher, d’abord, et, ensuite, pour obtenir des ayants droit l’autorisation
d’aller les copier ou l’envoi de photocopies, à mes frais. Ainsi les lettres à Pissarro
étaient-elles provisoirement entreposées chez le notaire chargé de la succession d’un des
héritiers de Camille, en attendant d’être préemptées par le Cabinet des dessins du
Louvre. Celles dont j’ai eu le plus de mal à retrouver la trace – mais aussi, par
conséquent, la plus grande satisfaction –, ce sont les très nombreuses lettres à Claude
Monet qu’aucun des innombrables spécialistes du peintre n’avait débusquées à
l’époque. C’est à force de frapper à toutes sortes de portes que j’ai abouti à une dame
Giordanengo, qui, dans sa maison de la Côte d’Azur, possédait la bagatelle d’une
soixantaine de lettres de Mirbeau à Monet, longues et riches, et qui me les a expédiées
sans barguigner dans une boîte à cigares – non les copies, mais les originaux ! –,
manifestant ainsi une admirable confiance envers un jeune chercheur inconnu qui
n’avait encore rien publié… C’est seulement en décembre 2006, lors de la fameuse
vente Cornebois, que j’ai appris, par une conservatrice du Musée d’Orsay qui m’avait
contacté, que cette dame n’était autre que la fille non reconnue de Michel Monet, fils de
Claude, qui venait de trouver la mort dans un accident de voiture. Elle avait donc, peu
de temps avant que je ne lui écrive, hérité d’une masse de documents rares et précieux,
qu’elle n’avait visiblement pas eu le temps de classer complètement, ce qui explique
sans doute que nombre de lettres aient échappé à sa vigilance. Ce sont ses héritiers qui,
quarante ans plus tard, ont décidé de tout vendre en ventes publiques, y compris les
quelque 140 lettres de Mirbeau, et qui ont réalisé à cette occasion un gain fabuleux.

Les lettres
À la différence d’une correspondance croisée, dont la continuité et la cohérence
rendent la lecture facile, une correspondance générale oblige le lecteur à passer
constamment d’un interlocuteur à un autre, dont les relations au scripteur sont
fondamentalement différentes, ce qui peut donner parfois l’impression de sauter du coq
à l’âne : la succession de missives quelque peu hétéroclites selon la stricte chronologie
est susceptible de produire parfois des effets cocasses, mais c’est la loi du genre. En
revanche, elle permet de mettre en lumière et de mieux comprendre la stratégie de
l’auteur face à des interlocuteurs qui ont des statuts différents et des intérêts fort divers.
À l’occasion, il est ainsi loisible de prendre Mirbeau en flagrant délit de double langage,
voire de flagornerie et de mensonge : il ne s’adresse évidemment pas de la même façon
à son confident Paul Hervieu, à qui il raconte tout, sans la moindre réticence, et à un
éditeur ou un rédacteur en chef, par exemple Juliette Adam, Paul Ollendorff ou Francis
Magnard, dont il doit gagner les bonnes grâces pour placer sa copie et en obtenir un bon
prix.
Les lettres d’une correspondance générale peuvent donc être extrêmement
diverses parce qu’elles reflètent la multiplicité et la diversité des relations entretenues
par le scripteur. Cette hétérogénéité est accrue par la diversité des origines des lettres
collectées. Ainsi m’est-il vite apparu qu’il y avait cinq cas de figure différents :
- Les lettres conservées dans des archives publiques ou chez des héritiers dûment
identifiés, et généralement ouverts aux demandes des chercheurs (mais il y a des
exceptions à la règle). Aujourd’hui, avec l’informatisation des catalogues des grandes
bibliothèques du monde, la recherche en est grandement facilitée. Mais, dans les années
1960-1970, force était d’écrire à chacune d’elles, ce qui était à la fois très long, très
lent… et coûteux ! Il est donc assez probable, vu le caractère artisanal de ma quête, que
des lettres dorment encore dans quelque fonds lointain ignoré des chercheurs.
- Les lettres appartenant à des collectionneurs privés, qui ne sont pas toujours
coopératifs, certains veillant jalousement sur leurs trésors, tel Harpagon sur sa cassette
(ce fut notamment le cas, surprenant, d’un collègue, professeur à la Sorbonne…). J’ai
donc dû écrire, à l’aveuglette, à quantité de collectionneurs un tant soit peu connus, dont
une petite partie seulement possédait du Mirbeau. Mais la majorité des petits
collectionneurs est restée longtemps hors d’atteinte, faute d’être connus comme tels.
Juste retour des choses, depuis que Mirbeau est enfin remis à sa juste place et que le
travail des mirbeaulogues est désormais bien reconnu, il m’est arrivé plusieurs fois, ces
dernières années, de recevoir des photocopies de lettres que certains d’entre eux,
désireux d’apporter leur contribution au grand œuvre, avaient pu acheter et se faisaient
un devoir de me communiquer.
- Les lettres déjà publiées, que ce soit dans la presse de l’époque, qu’il m’a fallu
dépouiller systématiquement, ou dans des livres de souvenirs de nombre de
protagonistes de la Belle Époque, ou dans le numéro des Cahiers d’aujourd’hui

consacré à Mirbeau, en 1922, ou dans des articles postérieurs. Aujourd’hui que Gallica a
mis en ligne un grand nombre de journaux et de revues de l’époque, la recherche en est
grandement facilitée. Mais, lors de mes lointains débuts, il m’a fallu des mois de
recherches intensives dans les salles des microfilms et des microfiches de la B. N., de 9
heures du matin à 8 heures du soir, sans avoir pour autant la moindre garantie
d’exhaustivité. Il est en effet probable que des lettres inexploitées se trouvent dans des
journaux superficiellement ou pas du tout dépouillés : le nombre des publications de
l’époque est tellement énorme qu’il n’est absolument pas possible de toutes les
parcourir.
- Les nombreux extraits de lettres parus, depuis un siècle, dans les catalogues de
libraires et de ventes publiques, que j’ai dû dépouiller systématiquement à la B.N. ou
dans quelques librairies compréhensives, extraits le plus souvent frustrants et parfois
entachés d’erreurs de lecture, qu’il n’est pas toujours aisé de rectifier, en l’absence du
texte original. Aujourd’hui, les catalogues de ventes et de libraires sont presque tous
accessibles en ligne et les moteurs de recherche permettent de trouver rapidement ce
que l’on cherche, sans même avoir à se déplacer : le gain de temps est colossal ! Mais,
une nouvelle fois, il y a eu tant de ventes au cours des dernières décennies, et il existe
tant de librairies spécialisées, dans les endroits les plus divers, voire les plus exotiques,
qu’il n’est pas possible de fouiner dans tous les catalogues parus depuis un siècle.
- Enfin, ce que, après L. J. Austin, l’éditeur de la correspondance de Mallarmé,
j’ai appelé des « lettres fantômes », c’est-à-dire des lettres non retrouvées, mais dont on
connaît l’existence et dont on subodore souvent le contenu, soit par la réponse, soit par
ce que Mirbeau en dit dans une autre lettre, soit par le témoignage du destinataire, soit
encore par celui d’un tiers. Lorsque j’ai commencé à publier des correspondances, j’ai
pris la décision d’y faire figurer ces lettres fantômes, car elles ont l’intérêt de combler
des lacunes dans des échanges ou de nous apporter des informations utiles à signaler,
surtout quand on connaît la réponse et qu’il est loisible de la citer en note.
Et puis, bien sûr, il y a toutes les lettres qui ont été perdues, pour des raisons
diverses (destruction par le destinataire, ou par des héritiers incompréhensifs, saisie par
la police, ou simplement dysfonctionnement de la Poste) et sur lesquelles nous n’avons
aucune information. Elles sont sans doute si nombreuses, ces lettres égarées ou
détruites, notamment pendant toute la jeunesse de Mirbeau et ses années de formation,
qu’il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’elles soient sensiblement plus nombreuses que
les lettres retrouvées et publiées. Il s’avère ainsi qu’une correspondance a beau être dite
« générale », elle n’est jamais « complète » pour autant, loin s’en faut.
Les éditions de correspondances
Cette collecte de longue haleine, entamée début 1967, s’est interrompue presque
totalement pendant dix-sept années, quand, pour des raisons personnelles, j’ai renoncé à
mener à terme une thèse trop prenante et que j’ai interrompu mes recherches pour me
lancer dans de tout autres aventures, bien persuadé que c’en était fini à tout jamais, non,

certes, de ma passion pour Mirbeau, mais du moins de la forme universitaire de
recherches qui avaient cessé d’être prioritaires à mes yeux. Et pourtant l’imprévisible
s’est bel et bien produit quand, à la fin de 1987, j’ai été contacté par un jeune collègue,
Jean-François Nivet, qui venait de soutenir une thèse sur Mirbeau journaliste, mais qui
ne connaissait qu’une toute petite partie des quelque 1 300 lettres que j’avais jadis
recueillies. En lisant sa thèse, j’ai pris conscience du prix inestimable qu’avait, pour la
compréhension de Mirbeau, de son parcours et de son œuvre, la connaissance de sa
correspondance, et tout particulièrement de ses jubilatoires lettres de jeunesse à Alfred
Bansard des Bois – que j’avais réussi à acheter, malgré mon impécuniosité de l’époque
du service militaire, et qui ont bouleversé la vision que l’on pouvait avoir de l’écrivain –
et les richissimes lettres de ses débuts littéraires à son confident Paul Hervieu. Grâce à
ces précieuses missives j’étais en mesure de corriger quantité d’erreurs répétées depuis
un siècle et dont certaines entachaient quelque peu une thèse par ailleurs tout à fait
sérieuse. De son côté, Jean-François Nivet avait épluché la presse et établi la liste de la
plus grande partie des articles signés Mirbeau parus dans les principaux organes de
l’époque, travail que je n’avais fait qu’entamer avant d’interrompre mes recherches.
Nous nous complétions donc, et c’est à quatre mains que nous avons décidé de
poursuivre notre quête et que nous avons entamé une série de publications
mirbelliennes, notamment une biographie d’Octave Mirbeau, l’imprécateur au cœur
fidèle, grosse de mille pages, qui a paru à la Librairie Séguier en janvier 1991. Pour
nous préparer à cette entreprise qui allait nous demander plus d’un an de travail, nous
avons commencé par publier deux correspondances que j’avais enregistrées dans mes
cartons depuis une vingtaine d’années et qui avaient pour avantage majeur d’être
regroupées, les unes au Musée Rodin, les autres chez un notaire : les lettres à Rodin et à
Pissarro. Sur l’insistance de l’éditeur Jean-Paul Louis, des Éditions du Lérot, qui
souhaitait présenter un triptyque, j’ai accepté de publier également les lettres à Claude
Monet, malgré leur évidente incomplétude, qui a été confirmée par la suite. J’ai publié
également, en 1989, aux Éditions du Limon, les lettres de jeunesse d’Octave à Alfred
Bansard, qui avaient révolutionné jadis ma connaissance de Mirbeau et m’avaient
permis de comprendre son tortueux itinéraire politique Quelques années plus tard, j’ai
publié deux petits volumes consacrés à la correspondance avec le peintre Raffaëlli
(Éditions du Lérot) et les lettres au théoricien anarchiste Jean Grave (Au fourneau).
Beaucoup plus tard, suite à l’intervention du petit-fils de Jules Huret, qui m’a
généreusement proposé les lettres de Mirbeau à son grand-père et les copies que Jules
Huret avait faites de plusieurs de ses propres lettres, j’ai pu éditer la correspondance
croisée entre les deux journalistes (Éditions du Lérot).
Ces publications partielles n’étaient, dans mon esprit, que des étapes dans mon
grand projet, qui était redevenu, après une escapade de dix-sept années, ma
préoccupation principale. Dès 1993 j’en avais fini avec ce qui devait constituer le
premier volume et qui couvrait les années 1862-1885. Mais L’Âge d’Homme, dirigé par
Vladimir Dimitrijevic, qui avait accepté, sans le moindre contrat, selon sa vieille
habitude, de publier la Correspondance générale, a connu alors de gros problèmes, dont

je ne sais rien, avec un de ses imprimeurs ; toujours est-il que les disquettes comportant
les textes dûment saisis ont disparu, comme je ne l’ai appris que bien plus tard,
obligeant l’éditeur à recommencer le travail et, ce faisant, à perdre de l’argent. Pour
rattraper un peu de tout ce temps perdu, j’ai proposé que le volume initial fût complété
par une deuxième partie couvrant les années 1886-1888. Et c’est ainsi que parut
finalement, en 2003, le premier volume de la Correspondance générale d’Octave
Mirbeau, qui me valut de recevoir le Prix Sévigné, le 15 octobre 2003, dans les salons
de l’hôtel Lutétia, de sinistre mémoire. Les deux volumes suivants, qui couvrent
respectivement les années 1889-1894 et 1895-1902 et qui approchent aussi les mille
pages, n’ont pas posé de problèmes particuliers et ont paru respectivement en 2005 et
2009. Je travaille actuellement au tome IV et dernier, en même temps qu’au supplément,
en espérant qu’ils pourront paraître en 2017, année de la commémoration Mirbeau. Le
tout devrait comprendre alors quelque 3 500 lettres et approcher les 4 500 pages bien
chargées, en petits caractères.
Annotations et datation
Peut-être ne serait-il pas totalement inutile de préciser comment j’ai entendu le
travail d’édition de ce matériau que sont des lettres autographes, dont la plupart étaient
inédites. J’ai souhaité rendre cette masse de lettres aussi accessibles que possible aux
lecteurs, qu’il s’agisse de chercheurs ou d’“honnêtes gens” cultivés intéressés par
l’écrivain et son époque. À cette raison d’ordre scientifique, ou culturel, pour ne pas
dire encyclopédique, s’ajoutait un principe relevant de l’éthique : étant donné que j’ai eu
l’occasion, au cours de ce long travail, de mettre à profit les recherches effectuées par
les éditeurs d’autres correspondances, notamment L. J. Austin pour celle de Mallarmé,
Janine Bailly-Herzberg pour celle de Pissarro, Rodolphe Walter pour celle de Claude
Monet, et l’équipe du Centre Zola pour celle de l’auteur de J’accuse, j’ai souhaité que
mes propres recherches puissent profiter à d’autres chercheurs et apporter aux lecteurs
le maximum d’informations, glanées au fil des décennies et susceptibles d’éclairer le
texte et le contexte des lettres. Alors que nombre d’éditeurs de correspondances se
contentent du minimum de notes, que ce soit afin de ne pas gêner la lecture, ou tout
simplement pour des raisons de coût, j’ai au contraire pris le parti, avec la complicité de
Vladimir Dimitrijevic, de les développer autant que faire se pouvait, de façon à faire
revivre le plus complètement possible toute une époque, avec une quantité de
personnages aujourd’hui oubliés, mais qui n’en ont pas moins joué leur rôle dans
l’histoire de la littérature, des arts et de la politique. Il s’ensuit que, pour un grand
nombre de lettres, les notes, bien qu’en plus petits caractères, occupent beaucoup plus
de place que le texte à annoter et peuvent même se lire d’une façon quasiment continue.
Tant et si bien que, lors de la remise du prix Sévigné, deux membres éminents du jury
m’ont déclaré : « Vos notes se lisent comme un roman ! » Ce compliment est allé droit
au cœur d’un érudit avant tout soucieux de fournir les clés de la compréhension des
textes qu’il présente. Mais, bien sûr, il y a eu un prix à payer, pour ce désir de “dire le

plus”, à défaut de “tout dire” : le nombre de pages a singulièrement augmenté, et par
conséquent le coût de fabrication de chaque volume et son prix de vente. Et puis, malgré
tous mes efforts, force est de reconnaître qu’il n’est pas possible de tout savoir sur tout,
dans l’espoir de réaliser des annotations vraiment complètes, qui apporteraient tous les
éclaircissement souhaitables et qui, ce faisant, permettraient aux lecteurs d’être de plainpied avec l’écrivain ! Aussi, bien des fois ai-je dû avouer mon ignorance, ou me
contenter d’hypothèses, parfois fragiles si elles ne s’appuient sur aucune preuve
décisive, voire sur aucune présomption sérieuse. C’est frustrant pour le lecteur, et
humiliant pour l’éditeur, contraint d’avouer son impuissance.
Encore un mot sur une très grosse difficulté à laquelle je me suis heurté dès le
début de ma collecte : en dehors des lettres publiques et de sa correspondance de
jeunesse avec Alfred Bansard, la plupart des lettres de Mirbeau – soit, peut-être, de
l’ordre de 90 % du total – ne sont pas datées ! Redoutable est alors la tâche de celui qui
a pour mission de les situer le plus précisément possible dans le temps et de les classer
dans un ordre nécessairement chronologique. Heureusement, certaines lettres peuvent
être datées avec une précision suffisante, pour peu qu’il y soit fait référence à un
événement connu par ailleurs (première d’un pièce de théâtre, article paru dans la
presse, fait divers, événement politique, sortie d’un livre), ou que, quand on la connaît,
la réponse soit elle-même datée (ce qui est, par exemple, le cas des lettres de Paul
Hervieu, de Camille Pissarro et d’Émile Zola). Il arrive aussi que les destinataires aient
conservé les enveloppes (comme le faisaient Gustave Geffroy et Paul Hervieu), ce qui
permet, grâce au cachet postal, de connaître le jour et le lieu de leur expédition – à
condition, bien sûr, que les enveloppes n’aient pas été malencontreusement mélangées,
ce qui arrive parfois. Il en va de même des fameux “petits bleus”, pour peu que le cachet
de la Poste soit parfaitement déchiffrable, ce qui n’est pas toujours le cas. S’il y est fait
référence à des événements déjà connus de la vie de Mirbeau ou du destinataire, il est
également possible de les dater, ne fût-ce qu’approximativement, mais cela implique
une connaissance extrêmement pointue de la vie des correspondants de Mirbeau et de
Mirbeau lui-même, alors que ce sont précisément ses lettres qui sont censées fournir le
plus d’informations sur sa biographie… Aujourd’hui la tâche est un peu moins ardue,
car le recours à Google et à quantité de livres et articles en ligne permet de dénicher
rapidement beaucoup d’informations sans même avoir à se déplacer. Pour tous les cas
qui restent à élucider, il y a encore la possibilité de recourir aux spécialistes de tel ou tel
destinataire, ce qui, avec la généralisation des courriels, peut se faire beaucoup plus
rapidement et facilement qu’autrefois : autant que je puisse en juger sur la base de ma
propre expérience, l’échange d’informations est une pratique que je suppose assez
répandue chez les chercheurs aux prises avec les mêmes difficultés.
Bref, quand on met en œuvre tous ces moyens, on arrive à peu près à situer
chronologiquement la plupart des lettres les unes par rapport aux autres. Mais il en reste
malgré tout qui sont irréductibles : soit parce qu’il s’agit de simples billets de quelques
lignes ne faisant aucune référence à un événement connu par ailleurs, soit parce qu’il
s’agit d’extraits de catalogue réduits à leur plus simple expression et n’offrant aucune

prise au chercheur. Dans le premier cas, il arrive que la graphie, l’encre ou le papier
permette de deviner très vaguement à quelle période de la vie du scripteur renvoie la
lettre, ce qui permet du moins de limiter les risques de grosses erreurs de datation. En
revanche, de simples extraits n’offrent aucune garantie. Je ne citerai qu’un seul exemple
de cocasse erreur de datation que j’ai commise. Il est relatif à un extrait d’une lettre de
Mirbeau à Claude Monet, publié en 1922, où il lui garantit qu’il a bien refusé, pour le
peintre comme pour lui-même, la croix de la Légion dite « d’Honneur », les deux amis
étant également allergiques à ce type de déshonorantes breloques. Dans mon édition des
lettres à Monet, en 1990, je supposais que seul Clemenceau, ami des deux hommes,
pouvait avoir eu la curieuse idée, une fois au pouvoir, de leur proposer de leur rendre
hommage de la sorte. Mais quand j’ai découvert l’intégralité de la lettre, une quinzaine
d’années plus tard, je me suis rendu compte que c’était en réalité Raymond Poincaré,
alors jeune ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, qui avait émis cette
hypothèse révélatrice de son ouverture d’esprit, douze ans plus tôt que je ne me l’étais
imaginé.
*

*

*

Au terme de ce rapide tour d’horizon, mon sentiment dominant est la satisfaction
d’avoir mené à bien – enfin, pas tout à fait encore, mais presque… – une entreprise
beaucoup plus longue et difficile que je ne l’imaginais et de pouvoir constater que mon
travail n’est pas seulement utile à une meilleure connaissance d’un écrivain qui a connu,
post mortem, une longue traversée du désert, mais aussi profitable aux chercheurs
travaillant sur l’époque et, plus largement, aux lecteurs cultivés qui s’intéressent à la
littérature, à l’art et à l’histoire. Mais ce sentiment est quelque peu mitigé par
l’incapacité où j’ai été de dépasser les imites inhérentes au genre très particulier qu’est
l’édition d’une correspondance générale. D’une part, nombre de lettres n’ont pas été
retrouvées et ne le seront sans doute jamais, et nombre d’autres ne sont connues que par
de brefs et frustrants extraits. D’autre part, seule une partie des lettres recueillies donne
lieu à des échanges suivis : c’est le cas de la correspondance croisée avec Camille
Pissarro, Stéphane Mallarmé et Émile Zola et, à degré moindre – car il s’en faut que
toutes les lettres échangées aient été retrouvées –, avec Paul Hervieu et Jules Huret.
Malheureusement, pratiquement aucune des très nombreuses lettres de Claude Monet ni
d’Auguste Rodin, à l’exception de deux fragments et de deux phrases isolées, n‘a pu
être retrouvée, alors qu’elles étaient bel et bien signalées dans le catalogue de la vente
de la bibliothèque de Mirbeau, en 1919. Ce qui signifie que, selon toute vraisemblance,
elles se morfondent quelque part, dans le coffre-fort d’une banque ou dans la
bibliothèque de quelque jaloux collectionneur européen ou américain, à l’insu et au
grand dam de tous les chercheurs. Pour l’histoire de l’art, la perte est vraiment cruelle.
Pierre MICHEL
Président de la Société Octave Mirbeau

Rédacteur en chef des Cahiers Octave Mirbeau
Bibliographie
1. Octave Mirbeau, Correspondance générale, L’Âge d’Homme, en collaboration avec
la Société Octave Mirbeau :
- Tome I (1862-1885), 2003, 929 pages.
- Tome II (1889-1894), 2005, 969 pages.
- Tome III (1895-1902), 2009, 940 pages.
- Tome IV (1903 sq.) et supplément, à paraître en 2017.
2. Octave Mirbeau, correspondances partielles :
- Correspondance avec Rodin, Éditions du Lérot, Tusson, 1988, 263 pages.
- Lettres à Alfred Bansard des Bois, Éditions du Limon, Montpellier, 1989, 175
pages.
- Correspondance avec Pissarro, Éditions du Lérot, 1990, 219 pages.
- Correspondance avec Monet, Éditions du Lérot, Tusson, 1990, 287 pages.
- Correspondance avec Jean-François Raffaëlli, Éditions du Lérot, Tusson,
1993, 131 pages.
- Correspondance avec Jean Grave, Au Fourneau, 1994, 93 pages.
- Correspondance avec Jules Huret, Le Lérot, Tusson, 2009, 290 pages.
3. Sur la correspondance de Mirbeau (outre les préfaces, par Pierre Michel, des éditions
citées ci-dessus) :
- Anton, Sonia, « Style, poétique et genèse : propositions de lecture de la
Correspondance générale d’Octave Mirbeau », Cahiers Octave Mirbeau, n° 16, 2009,
pp. 99-111
- Anton, Sonia, « Les relations entre Octave Mirbeau et Georges Clemenceau au
miroir de leur correspondance », Cahiers Octave Mirbeau, n° 18, 2011, pp. 135-144.
- Dufief, Pierre, « Correspondance Goncourt - Mirbeau », Cahiers Octave
Mirbeau, n° 13, 2006, pp. 205-213.
- Lair, Samuel, « Quelques observations sur les rapports entre Mirbeau et
Geffroy à travers leur correspondance », Cahiers Octave Mirbeau, n° 16, 2009, pp. 9098.
- Lévy, Alexandre, « Mirbeau épistolier : Lettres à Alfred Bansard des Bois »,
Cahiers Octave Mirbeau, n° 4, 1997, pp. 33-45.
- Michel, Pierre, et Nivet, Jean-François, « Lettres d’Octave Mirbeau à Émile
Zola », Cahiers naturalistes, n° 64, 1990, pp. 7-34.
- Michel, Pierre, « Octave Mirbeau et Alfred Jarry », L’Étoile-Absinthe, n° 4950, 1992, pp. 3-20.

- Michel, Pierre, « Octave Mirbeau et Ernest La Jeunesse », Cahiers Octave
Mirbeau, n° 2, 1995, pp. 172-187.
- Michel, Pierre, « Les Mystifications épistolaires d’Octave Mirbeau », Revue de
l’Aire, n° 28, décembre 2002, pp. 77-84.
- Michel, Pierre, « La Correspondance d’Octave Mirbeau et ses romans
autobiographiques », Lettre et critique, Actes du colloque de Brest d’avril 2001, Presses
de l’Université de Bretagne Occidentale, juin 2003, pp. 181-202.
- Michel, Pierre, « L’Édition de la Correspondance générale de Mirbeau »,
Cahiers Octave Mirbeau, n° 11, 2004, pp. 263-271.
- Védrine, Hélène, « Correspondance inédite Félicien Rops - Octave Mirbeau Alice Regnault (1885-1887) », Cahiers Octave Mirbeau, n° 5, 1998, pp. 180-205.
4. Sites Internet sur Mirbeau :
- Site de la Société Octave Mirbeau : http://mirbeau.asso.fr/.
- Portail de la Société Octave Mirbeau : http://www.mirbeau.org/
- Dictionnaire Octave Mirbeau (1 200 pages) :
http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/.
- Blog de Pierre Michel… et d’Octave Mirbeau :
http://michelmirbeau.blogspot.fr/.
- Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Octave_Mirbeau et
http://fr.wikipedia.org/wiki/Cat%C3%A9gorie:Octave_Mirbeau.

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