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OEUVRESDEFERNANDOPESSOA

TomeI—Introductiongénérale,chronologie,bibliographie,

Cancioneiro,poèmesdeFernandoPessoa

TomeII—Poèmesésotériques,MessageetleMarin,deFernandoPessoa

TomeIII—LeLivredel'intranquillité,deBernardoSoares

TomeIV—Œuvrespoétiquesd’ÂlvarodeCampos

TomeV—Poèmespaïensd’AlbertoCaeiroetdeRicardoReis

TomeVI—Faust,tragédiesubjective,deFernandoPessoa

TomeVII—LeCheminduSerpent,essaisetpensées

deFernandoPessoaetdeseshétéronymes.

Aparaître:

TomeVIII—LeViolonenchanté,écritsanglaisdeFernandoPessoa(versetprose).

ŒuvresdeFernandoPessoa

publiéessousladirectiondeRobertBréchon

etEduardoPradoCoelho

III

LELIVRE

DE

L’INTRANQUILLITÉ

deBernardoSoares

traduitduportugais

parFrançoiseLaye

présentéparEduardoLourenço

etAntonioTabucchi

Ouvragepubliéavecleconcours

del’Institutportugaisdulivre

etduCentrenationaldesLettres

CHRISTIANBOURGOISEDITEUR

Titreoriginal:

«LIVRODODESASSOSSEGO» porBernardoSoares

Ática,Lisbonne,1982

©ChristianBourgoiséditeur,1988,

pourlaprésenteéditionc‡s

ISBN2-267-00544-1

Préface

LELIVREDEL’INTRANQUILLITÉ

OU

LEMÉMORIALDESLIMBES

parEduardoLourenço

C’estseulementdansl’eaudesrivièresetdes

lacsqu’ilpouvaitcontemplersonvisage.

Mais,mêmealors,legestequ’ildevaitfaire

étaitsymbolique.Illuifallaitsecourberpour

commettrel’ignominiedesevoir.

LeLivredel’intranquillité

D'unefaçongénérale,onpeutdistingueren

Europetroisformesdetristesse:russe,

portugaiseethongroise.

Cioran

Al’époquerévoluedesgrandesrêveriesthéologiques,quelqu’un,intimedel’ombre,ainventécet espace entre vie etmort, ouplutôtentre l’envie d’être etl’indifférence d’être qu’onnomme « les limbes».Cetétrangeespace,àpeineentrevuparDieu,etdédaignéparDante,étaitréservé,enpriorité, auxtoutjeunesenfantsquiétaientmortsavantd’avoirreçulebaptême,l’eaudelarédemption.Fernando Pessoa, enfant, a reçucette eau, destinée à lui conférer la vraie vie mais toutse passe comme si quelqu’un,àcemomentmagique,s’étaittrompédesigne.Nivivantnimort,Pessoatranscriratoutesa vie,avecuneapplicationd’écolieraveugle,àforcedetantregarderenfacelevisagedeschoses,le murmureetl’étrangeclartédecelieuindescriptible.Cetteparoledeslimbesestcellequisetrouve aujourd’huiconsignéedansceLivredel’intranquillité. Avraidire,toutcequenouspouvonsécrireausujetdestextes,àlafoishétéroclitesetcohérents,qui composentaujourd’huicetteespècedenon-livre,conçucommeunramassisdemiettessansintérêtpar sonproprescripteur,estdel’ordredusuperfétatoire.LavraieoriginalitéduLivredel’intranquillitéce n’estpasdecomptabiliser,àlalumièred’unquotidienfacticeouirréel,lavierêvéedesonnarrateur couleurdemuraille,ombreportée—unedeplus—dubanalemployédecommercedespremières décenniesdenotresièclequefutFernandoPessoa.Savéritableetindiscutableoriginalitérésidedansle faitqu’ilvit,presqueexclusivement,del’attentionaccordéeàl’activitéscripturaleelle-même,cellequi est,ausenspropreetfiguré,lemodedevieetlemodedel’êtredunarrateurfictif,BernardoSoares,et desoncréateur,FernandoPessoa.Toutcequecontientcepseudo-journal—récitdecontemplation presqueoniriquedequelquecoinbanaldelaLisbonnepombalinequelenarrateurarpentechaquejour, scènesd’intérêtvolontairementnulvécuesencommunavecd’autrespersonnagesàmi-cheminentreles hérosdeGogoletceuxdeTchékhovquisecroisentdanslesmêmeslieuxneutres—n’ad’intérêtqu’en fonctiondurêveéveillé,àlalisièredelafolie,quel’écrituredoitrendre,sinoncohérent—vœu

dérisoire—,toutaumoinsex-istant.Lenarrateursouffre,àundegrérarementatteint,dusentiment,et mêmedelacertitude,desoninexistence.C’estunecertitudequines’arrêtepasauseuildel’écriture, selonlaclassiquefictionquiconsisteàtraverserlesobstaclesenlesrêvant,maisquiaffecte,àsaracine, l’actemêmed’écrire. Depuis l’ascèse mallarméenne, depuis Monsieur Teste, dont Bernardo Soares est le jeune contemporain,surtoutaprèslesvariationssubtilesdeMauriceBlanchotoudeRogerLaporteautourde l’écriturecommevirtualitépure,lalecturedespagesduLivredel'intranquillitésembleallerdesoi. Toutefois,cequilesdistinguedecesautrestextesoùl’activiténarcissiqueparexcellencedeshommes revisiteavecfrayeuroucomplaisanceleslabyrinthesàbifurcationsinfinies,c’estquelquechosede moins guindé, quelque chose d’avantle monde oùlalittérature prend figure, quelque chose même d’antérieuràlavoixetquiestjustementledésir,pournepasdirelaprétention,d’avoirunevoix.

Tout est humble dans ces textes, par ailleurs vertigineux. A vrai dire, ces hautes références appartiennenttropaumondedelathéoriepourquenouspuissions,sansautreformedeprocès,leur donnerpourcompagnieoupouréchoce«livredepauvre»,cetévangilesansmessage,cetteespècede râleontologiqued’unevoixquis’essaieàsedire,d’uneexistencequis’essaieaussiàexister.Certes, noussavonsquederrièrececriétouffé,ceressassementinterminabled’uneimpuissanceàêtre,cellede l’existencegriseincarnéeparBernardoSoares,ilyaleregardfroid,d’uneneutralitéetd’unelucidité presqueperverses,quisontlebienpropredeFernandoPessoa.Maisici,lejoueurd’échecsindifférent qu’ilaévoquésouslemasquedeRicardoReisnejoueplusquesonéchecexistentielabsolu,saréalité humainesansliensetsansattachesvéritablesaveclesautres,purevierêvée,tenuevolontairementà distance par cette sorte de sourire à l’intérieur dudésespoir qui rend certaines pages duLivre de l'intranquillitéàlafoisinsoutenablesetétrangementlibératrices.Parcecôté-là,BernardoSoaresfait songer,souvent,àlagaleriedes«bouffonsdunéant»qui atrouvéchezBeckettsareprésentation parfaite.Commechezl’auteurdeOh!lesbeauxjours!,lenon-hérosBernardoSoaresappartientàla postéritédeshérosromantiquesdusentimentdelanullitédelavie.Ilnechercheplusaucuncontactvrai. Ilnecherchemêmeplusàsejustifierou,alors,ilfaitsemblant.Lelienhumainestrompu.L’idéed’unbut adisparudel’aventureterminéeoujamaisvéritablementcommencéedel’êtredithumain.Lecompteà reboursdel’Histoire—ausensmoderneduterme,avecuneorigineetunefinalité—estuneévidence jamaisproclaméemaisprésenteàchaquelignedutexte,fragmentdefragments,jubilatoirementsuicidaire qui,pourfinir,sifinilya,auranomBernardoSoares. Telqu’ilestmaintenant,l’ensembledestextesaccumuléspendanttoutesaviesansplanvéritable, destinéàdevenirlelivreauxentréesmultiplesqu’ilfiniraparconstituerpournous,estl’équivalent textueldel’éternellevalise,impossibleàranger,d’unpoèmecélèbred’ÀlvarodeCampos.Ilestaussile double,àpeinemétaphorique,decetajournementindéfinidesoiinscritdanstoutesonœuvreetdéguisé sanstropdeconvictionparl’inventiondecesviesimaginaires,tantsoitpeupéremptoires,quelui,et

nousàsasuite,appelonsleshétéronymes.Acettedifférenceprèsquedanscetexteenprose—c’est-à-

dire,pourPessoa,moinséloignédesaparoleprofondequetoutepoésie—cesfictions,destinéesàlui rendrelesentimentd’unréelqu’ilnepossédaitpas,setrouventiciàl’étatlatentoudéverséesenvrac, sansaucunsoucidemiseenscènelittéraire.D’oùsonprixinestimableentantquelieud’unjeusans publicvirtuel,lieudesolitudepureetdevertigeoùl’officeposthumedel’écriturepourriendoitoffrir,à celui qui agonise en se laissant écrire, l’illusion de se réveiller, à certains moments de bonheur inexplicable,ducauchemard’exister.UntextedeVieira,unadjectifbienplacé,unephraseoul’absence desensdel’univers,etsurtoutdesaproprevie,semblentlesoustraireaunéantavecplusd’évidenceque n’importequeltriompheouréussitedanslemondedit«réel».Lescommentaires—ilseraitpréférable dedire«lesrêveries»,ensouvenirdesesréférencesavouéesàRousseauetàAmiel—quesonpeude

vieluisuggèrepeuventêtreempreintsd’unetristesseinouïe,commelui-mêmel’écrit.Toutcelan’estrien

auprèsdumiracle,sanscesserenouvelé,depouvoirtenir,danslecercleirréeldumotjuste,lespectacle

changeantdesnuages,delalumièrequijoueaveclestoitsdeLisbonneoulesgestestoujoursidentiques

etmerveilleusementinutilesdupetitmondequilecôtoie,sanssuspecterjamaisquellesorted’énigme

vivantesecachesousleregardbienveillantdupetitemployédecommercedelaruedesDouradores.Le

Livredel’intranquillitéestlelivredelanon-viedeBernardoSoares,autantdire,dela«vraie»viede

FernandoPessoa.Decequ’ilpourraitêtres’ilétaittelqu’ilserêveàcesmomentsd’égarement.Rêves

ensourdineetnonàvoixhaute,stridente,commeceuxdesonfrèrethéâtral,avantquelethéâtrene

s’effondre,ÁlvarodeCampos.Sonseulpari,saseuleactivitéestdel’ordredurêve.Mêmelesexercices

duregard,cetteacuitéaveclaquelleilsaisitlesplusinsolitesgrimacesdelaréalitéquotidienne,sont encoredesrêves,tellementcesscènesvuessedécoupenttoutesseules,sansespaceautour,commedes tableaux de Magritte. De tout cela Bernardo Soares-Fernando Pessoa est, comme à l’accoutumée, hyperconscient.OnéprouveunesortedehonteàrappelercequeleLivredel’intranquillitéditavecune nettetésanségaledansnotrelittérature:«Cequ’ilyadeprimordialenmoi,c’estl’habitudeetledonde rêver.Lescirconstancesdemavie—j’aiétécalmeetsolitairedepuismonenfance—,d’autresforces peut-êtrequim’ontmodelédeloin,parlejeud’héréditésobscures,selonleurmoulefuneste,ontfaitde monespritunfluxconstantdesonges.[ ]Touteréalitémetrouble.Lediscoursdesautresmejettedans uneangoissedémesurée.Laréalitédesautresespritsmesurprendsanscesse.Touteactionseréduitàun vasteréseaud’inconsciencesquim’apparaîtcommeuneillusionabsurde,sanscohérenceplausible— rien.»Ilnes’agitpasseulement,danssoncas,del’universelleaptitudeaurêve,maisd’unevéritable spécialisation,enversdesonincapacitéoriginelleàadhéreràlavieetdontleLivredel’intranquillité nouslivre,aveclamêmelucidité,lasourceempoisonnée.«Jenesuispasseulementunrêveur,jesuisun rêveurexclusivement.»CelanouslesavionsdéjàentantquelecteurdelapoésiedePessoa,et,en particulier,decelledePessoalui-même,gloseperpétuelledecetespacecrépusculaireentreconscience dumondeetrêvedumondequiestaussiceluid’unsymbolismeconscientdelui-même.Maisici,dansces fragments,Pessoa-BernardoSoaresbrassetouslesrêves,enapparencediversifiés,desescréaturesdans

unesorted’apothéosedelaviecommerêve,commerefugeuniquecontrel’essencedelavie,c’est-à-

dire, pour lui, la Mort. Schopenhauer, Wagner sont présents dans ces pages où se côtoient, sans véritablementseheurter,l’inspirationultra-symbolistedudernier,etl’inspirationanalytiquedePoe,son

maîtreenénigmes«clairescommedesphotographies».Enréalité,toutleLivredel'intranquillitéest

uneécrituredelaMortetnousn’avionsmêmepasbesoindespagesconsacréesàLouisdeBavièreouà

Notre-DameduSilencepourlesavoir.Plusqu’écrituredelaMort,celivre,leplusnoirdetoutenotre

littérature,estaussimortdel’Écriture,visionlucided’unactedanslequelnousjouonsnotremorten

creux,enessayantdeprendreaupiègedesmotsunsilenceintact.

FernandoPessoa,poètedeslabyrinthesdelaconnaissanceetdelacréationpoétique,et,àcetitre,l’un

desplusimplacablescontempteursdesmythesdelamodernité,nousavaithabituésdéjààcettesortede

théologienégativedelacréationinscriteaucœurmêmedesapoésie.Cette«théologiepoétiqueen

images»setrouveexposéeetégalementinclusedansdespagesquisont,peut-être,lesplussurprenantes

duLivredel'intranquillité.C’estversl’acted’écrirequeconvergelalumièretroubledecetespace

crépusculairequenousavonsdécritsouslamétaphoredeslimbes.C’estdanslemondedelachoseécrite

ouàécrirequeprendsonsensetsavéritabledimensionledramegrisdelasimplevie,conçuepar

BernardoSoarescommedénuéedetoutsens,nonseulementacceptable,maisconcevable.Lavie,dans

sonessence,estréellementmort,nondansunsenstransposéoupoétique,maislittéral.«Noussommes

faitsdemort.Cettechosequenousconsidéronscommeétantlavie,c’estlesommeildelavieréelle,la

mortdecequenoussommesvéritablement.Lesmortsnaissent,ilsnemeurentpas.Lesdeuxmondes,pour

nous,sontintervertis.Alorsquenouscroyonsvivre,noussommesmorts;nouscommençonsàvivre lorsquenoussommesmoribonds.[ ]Noussommesendormisetcettevie-ciestunsonge,nonpasdansun sensmétaphoriqueoupoétique,maisbienenunsensvéritable.Toutcequenousjugeonssupérieurdans nosactivitésparticipedelamort.[ ]Qu’est-cequel’art,sinonlanégationdelavie?»Cemélange d’esthétiqueschopenhauerienneetd’occultismenedoitpasnousdécourager.Lesparadoxes—même,et surtout,ceuxdeFernandoPessoa—sontàprendreàlalettre.L’art,négationdelavie,dela«vie-mort» quiestl’essencedelavieselonBernardoSoares?D’uncoup,l’artrecouvresadimensionpositive,non celled’unedoublureplusoumoinsréussiedecette«vie-mort»maisvraievie,laseulevievraie,même danslaperspectivesombredeBernardoSoares.«Toutelalittératureestuneffortpourrendrelaviebien

réelle.»Riendeplusclassique,enapparence.Maissouslaclartédesurfacegîtl’obscurité,l’opacitédu propos,carcettetâchequiconsisteà«rendrelavieréelle»,priseausérieux,c’estlepiègeabsolu,la visiondel’écriturecommeagoniedel’écriture.«Lavieentièredel’âmehumaineestmouvementdansla pénombre.Nousvivonsdansleclair-obscurdelaconscience,sansjamaisnoustrouverenaccordavec cequenoussommes,ousupposonsêtre.[ ]Lespagesoùjeconsignemavie,avecuneclartéquisubsiste

pourelles,jeviensdelesrelire,etjem’interroge.Qu’est-cequecela,àquoitoutcelasert-il?Quisuis-

jelorsquejesens?Quellechosesuis-jeentraindemourir,lorsquejesuis?[ ]Ondiraitquejecherche, àtâtons,unobjetcachéjenesaisoù,etdontpersonnenem’aditcequ’ilest.Nousjouonsàcache-cache avecpersonne.»Pourtant,commedansleversdeValéry«ilfauttenterdevivre»,BernardoSoaresécrit surcetteardoiseinexistante,ilpeuplecettepénombredetexteslumineuxoùla«nuitobscure»denotre impénétrablerapportaumonde,auxautresetànous-mêmesdevientsubtilementplushabitable,oùlavoix qui cherche et se cherche sans connaître le secret qui la meut devient sous nos yeuxle Livre de l'intranquillité. LivredelaTristesseetdelaMélancolie—c’estainsiqu’ilsedécrit—,livredudésenchantementdu mondeetmémorialdesbonheurslesplusobscurs,delamédiocritévécuecommelaformesuprêmedela dérisionetdelasagesse,journaldebordduplusimmobiledespoètes,c’estaussi,paradoxalement,un livredejubilation.Lamiseàmortdel’écriture,commehavredelaréconciliationdenotrevieetdenos rêves,s’accompagne,malgrétout,d’unetransfigurationironiqueoùl’illusionattachéeàtoutacted’écrire se fait oublier et, finalement, pardonner. Portant en quelque sorte sur lui-même, en tant que livre impossible,inachevéetinachevable,leLivredel’intranquillitéestceluidelaconversationinfinie. Chaquelecteur s’enrendracomptepar lui-même.Quantàmoi,jemelaisseguider par lamainde BernardoSoarespourinterrompre(provisoirement)cetteconversation,décidantcommelui«deneplus écrire,denepluspenser,pourlaisserlafièvrededirem’apporterl’enviededormir,etlesyeuxfermés, caresserdoucement,commejeferaisàunchat,toutesleschosesquej’auraispudire».

Vence,le8juin1986

Note

surl’éditiondulivredel’intranquillité

parRobertBréchon

De1913à1934,FernandoPessoaaprisdesnotesenvued’unouvragequ’ilseproposaitd’intituler

Livrododesassossego,enl’attribuantàlapersonnalitéàdemifictived’unhumbleemployédebureau, BernardoSoares. Celivreseserait-ilprésentécommeunjournalintime(rivaldeceluid’Amiel,àquiilseréfère?),une autobiographie(cellede«quelqu’unquin’apaseudevie»),unechroniquedelaBaixa,lequartierdes affairesdeLisbonne,ouunrecueild’essais?Onl’ignore;peut-êtrel’auteurlui-mêmehésitait-ilencoreà lafindesavie.Quelques-unsdestextesdestinésauLDD,commeill’appelle,avaientétépubliésdans diversesrevues.Maislaplupartdescinqcentvingtfragmentsquileconstituent,laissésendésordredans lecoffreoùPessoarangeaitsespapiers,yontattendupresqueundemi-sièclequeJacintoPradoCoelho, avecl’aidedeMariaAlieteGalhozetTeresaSobralCunha,enentreprennel’édition. LeLivredel'intranquillitéestdoncunouvrageenchantierouenruine,faitdemorceauxquel’auteur n’apasassemblés.Leproblèmequiseposeàsonéditeurest,commePradoCoelhol’alui-mêmefait remarquer,celuiqu’avaienteuàrésoudreleséditeursdesPenséesdePascal.Quelplansuivre?Faut-il classerlesfragmentsparordrechronologique,demanièreàretrouverlemouvementdel’écritureaujour lejour,quiestledegrézérodesgenreslittéraires;ouest-ilpréférabled’adopterunplanthématique rigoureux, au risque de faire de cet ouvrage au ton extraordinairement libre une sorte de traité philosophique?Toutétaitpossible.LepartiprisparPradoCoelhoaétéderegrouperlestextespar thèmes,maisd’unemanièretrèssouple,sanssolutiondecontinuité,enévitant,dit-il,«undidactisme abusif»etenlaissantaulivrel’allure«vagabonde»quiconvientbienàcettepenséenomade. NouspublionsiciàpeuprèslamoitiédescinqcentvingtfragmentsrépertoriésparPradoCoelho. C’estsonplanquenousavonssuivi,àquelquesdétailsprès.Pourdesraisonsàlafoislogiqueset esthétiques,nousavonsmodifiélaplacedequelquesfragments;nousenavonscoupécertainseten revancheréunid’autres.Leslecteursquecelaintéressepourrontsereporteràlatabledeconcordance entrecetteéditionetl’éditionportugaise,donnéeenannexe.Nousavonsenfinvouluéclairerlalecturedu Livreetenfairemieuxapparaîtrelemouvementgénéral,parunedivisionentroischapitres,dontchacun porteuntitresignificatif,évidemmentempruntéautextelui-même.CarleLivredel'intranquillitéest bien,commelesuggèrentcestitres,l’épopéedérisoired’uneconsciencetropsensiblequi,devenue indifférenteaumonderéel,trouvesonrefugedanslerêveetybâtitsademeure. Latraductiondutitredel’ouvrage,LivrodoDesassossego,posaitunproblèmedifficile.Pessoay tenaitmanifestementbeaucoup,puisqu’ill’areproduitenabrégé(LDD)surlaplupartdesfeuilletsqui constituentlesfragmentsdujournaldeBernardoSoares.Ilfallaitgarderlemotlivreetmême,avons-nous pensé,comptetenudel’usage,différentdanslesdeuxlangues,lefaireprécéderenfrançaisdel’article défini:l’ambitiondel’auteurestbiend’écrireunlivrequisoitleLivreparexcellence.Restaitàrendre desassossego(quePessoaorthographiedesassocego).Latraductriceacrudevoirécarterd’embléela traductionhabituelleparinquiétude.Cemotesttellementuséqu’onn’ysentplusladistinctionentrele préfixeetleradicalquilecomposent:laquiétudeetsaprivation;oualorsilauraitfalluadopterla

graphiein-quiétude.Lemot,aucontenud’ailleursplusprécisenfrançaisqu’enportugais,estd’une banalitépsychologiqueetmétaphysiqueassezdifférentedelabanalitéplusexpressivedumotportugais desassossego,dontlesconnotationssontàlafoisplussentimentalesetplusconcrètes(leportugaisa d’ailleursaussilemotinquietação).Ilfallaitdonctrouverunsubstantifquirendemieuxcomptedecequi estlatragédieetl’aventuredupoète:l’impossibilitédureposensoi,danssapropreconscience.La traductriceaainsichoisi,entreunevingtained’autres,cetermed’intranquillité,qui estpresqueun néologisme,puisquenileLaroussenileRobertnelementionne,maisquiestattestéchezHenriMichaux, dontlacautionvautbiencelled’undictionnaire,etdontlesaffinitésavecPessoaetplusparticulièrement avec Bernardo Soares sont évidentes. Le Livre de l'intranquillité : il nous a semblé que ce titre résumeraitbienl’incessantemobilitéd’unespritnomadequi,sansjamaissortirdesonminusculebureau delaruedesDouradores,separcourtlui-mêmeentoussensetparcourtlaville,lemonde,lesmondes.

Avertissementaulecteur

parFrançoiseLaye

«Jeestunautre.» Nulpeut-êtren’estalléplusloinquePessoadansl’explorationdecet«autre»énigmatique;etlirece poète,c’estlesuivredansunedescentevertigineuse,métaphysique,aufonddel’être.Pessoaasondé l’insondable,exprimécequiestàlalisièredel’inexprimable.D’oùunecertaine «intranquillité». Pourrameneraujourcescouchesinexploréesdel’être,quin’ontdenomnullepart,Pessoaauséd’un langageentièrementneuf,luiaussi.Ilnes’agissaitpasdes’affranchirdes«motsdelatribu»:pasde vocabulaireplussimple,plusquotidienmême,queceluidePessoa—icidumoins.Ils’agitdebeaucoup plus:faireépouseràlaphrase,àl’expression,àlalignemêmedudiscours,lecheminementnocturnede l’analyse.Ensuivrelesspiralesdescendantchaquefoisplusprofond,et«naviguer,dit-il,surdeseaux ignoréesdemoi-même».Pessoa,pourcela,désarticulelaphrase,violelasyntaxe,introduitdesruptures inouïes, multiplie syncopes, rapprochements brutaux, coexistence de mots ne pouvant, par nature, coexister—bref,convulsesonlangage,enusantdetouteslesressourcesdesalangue. Etletraducteur ? Letraducteurdoitavouerqu’iltente,humblement,desuivreetderetrouverlemouvementsouterrainde cette pensée exploratoire ; et de même que la physique contemporaine se consacre souvent aux « anomalies » révélatrices, de même il tente, en épousant le contour des anomalies de langage «pessoaniennes»,derendrel’extraordinairesaveurd’inconnuetdedécouvertequiestlaleur. Lelecteurdoitdoncêtreavertiquelesinnombrablesrupturesouviolationsdesyntaxe,lesimages abruptes,lesaudaces,lesnéologismes,lesobscurités,lesmélangesdestyles,quiparsèmentcetexte,ne sontpas(obligatoirement)deserreursoudesgaucheriesdetraduction:cesont—transcritescommeapu lestranscrireletraducteur,malheureuxetravi—autantdemerveilleuses,d’intraduisiblestrouvaillesde Pessoa,pourtraduirelemystère. Jetiensàremerciericichaleureusement,pourl’aidequ’ilsm’ontapportéeavecunecompétenceetune patiencerares,M.EduardoPradoCoelho,professeuràl’universitédeLisbonneetspécialistedePessoa, quim’aaidéeàrésoudredenombreuxproblèmestouchantàlapenséemêmedel’auteur;etMmeAna MariaCôrte-RealBauduin,professeurdeportugaisàParis,quim’apermisdemieuxcomprendrenombre desubtilitéslinguistiquesdecetexte.Qu’ilssoientremerciésicipourleursconseilsetleurssuggestions, quim’ontétéextrêmementprécieux.

NOTE.—lescrochetsinsérésdansletexte([ ])indiquentdespassagesnonretenusdansleprésent recueil.

LELIVRE

DEL’INTRANQUILLITÉ

14mars1916 1

Jevousécrisaujourd’hui,pousséparunbesoinsentimental—undésiraiguetdouloureuxdevous parler.Commeonpeutledéduirefacilement,jen’airienàvousdire.Seulementceci—quejemetrouve aujourd’huiaufondd’unedépressionsansfond.L’absurditédel’expressionparlerapourmoi. Jesuisdansundecesjoursoùjen’aijamaiseud’avenir.Iln’yaqu’unprésentimmobile,encerclé d’unmurd’angoisse.Larived’enfacedufleuven’estjamais,puisqu’ellesetrouveenface,larivedece côté-ci;c’estlàtoutelaraisondemessouffrances.Ilestdesbateauxquiaborderontàbiendesports, maisaucunn’aborderaàceluioùlaviecessedefairesouffrir,etiln’estpasdequaioùl’onpuisse oublier.Toutcelas’estpassévoicibienlongtemps,maismatristesseestplusancienneencore. Encesjoursdel’âmecommeceluiquejevisaujourd’hui,jesens,avectoutelaconsciencedemon corps,combienjesuisl’enfantdouloureuxmalmenéparlavie.Onm’amisdansuncoin,d’oùj’entends lesautresjouer.Jesensdansmesmainslejouetcasséqu’onm’adonné,avecuneironiedérisoire.

Aujourd’hui14mars,àneufheuresdixdusoir,voilàtoutelasaveur,voilàtoutelavaleurdemavie.

Danslejardinquej’aperçois,parlesfenêtressilencieusesdemonincarcération,onalancétoutesles balançoirespar-dessuslesbranches,d’oùellespendentmaintenant;ellessontenrouléestoutlà-haut; ainsil’idéed’unefuiteimaginairenepeutmêmepass’aiderdesbalançoires,pourmefairepasserle temps. Telestplusoumoins,maissansstyle,monétatd’âmeencemoment.JesuiscommelaVeilleusedu Marin,lesyeuxmebrûlentd’avoirpenséàpleurer.Laviemefaitmalàpetitbruit,àpetitesgorgées,par lesinterstices.Toutcelaestimpriméencaractèrestoutpetits,dansunlivredontlabrochuresedéfait déjà. Sicen’étaitàvous,monami,quej’écrisencemoment,ilmefaudraitjurerquecettelettreestsincère, etquetoutesceschoses,reliéeshystériquemententreelles,sontsortiesspontanémentdecequejeme sensvivre(être).Maisvoussentirezbienquecettetragédieirreprésentableestd’uneréalitéàcouperau couteau—toutepleined’icietdemaintenant,etqu’ellearrivedansmonâmecommelevertdansles feuilles. Voilàpourquoi lePrincenerégnapoint.Cettephraseesttotalementabsurde.Maisjesensence momentquelesphrasesabsurdesdonnentuneintenseenviedepleurer. Ilsepeutfortbien,sijenemetspasdemaincettelettreaucourrier,quejelareliseetquejem’attarde àlarecopieràlamachinepourinclurecertainsdesestraitsetdesesexpressionsdansmonLivrede l’intranquillité.Maiscelan’enlèverarienàlasincéritéaveclaquellejel’écris,niàladouloureuse inévitabilitéaveclaquellejelaressens. Voilàdonclesdernièresnouvelles.Ilyaaussil’étatdeguerreavecl’Allemagne,mais,déjàbienavant cela,ladouleurfaisaitsouffrir.Del’autrecôtédelavie,cedoitêtrelalégended’unecaricaturebon marché. Celan’estpasvraimentlafolie,maislafoliedoitprocurerunabandonàcelamêmedontonsouffre,un plaisir,astucieusementsavouré,descahotsdel’âme—peudifférentsdeceuxquej’éprouvemaintenant. Sentir—dequellecouleurcelapeut-ilêtre? Jevousserrecontremoimilleetmillefois,vôtre,toujoursvôtre.

FernandoPESSOA

P.S.J’aiécritcettelettred’unseuljet.Enlarelisant,jevoisque,décidément,jelarecopieraidemain,

avantdevousl’envoyer.J’aibienrarementdécritaussicomplètementmonpsychisme,avectoutesses

facettesaffectivesetintellectuelles,avectoutesonhystéro-neurasthéniefondamentale,avectoutesces

intersectionsetcarrefoursdanslaconsciencedesoi-mêmequisontsacaractéristiquesimarquante

Voustrouvezquej’airaison,n’est-cepas?

Voustrouvezquej’airaison,n’est-cepas? 1

1Le14mars1916,PessoaécrivitàMariodeSá-Carneiro,l’undesplusgrandspoètesmodernistes

portugais,quisesuicidaàParis,lamêmeannée,àl’âgedevingt-sixans.(N.d.T.)

Premièrepartie

L'indifférent

IlexisteàLisbonneuncertainnombredepetitsrestaurantsoudebistrotsquicomportent,au-dessus d’une salle d’allure convenable, un entresol offrant cette sorte de confort pesant et familial des restaurantsdepetitesvillessanschemindefer.Danscesentresols,peufréquentésendehorsdes dimanches,onrencontresouventdestypeshumainsassezcurieux,despersonnagesdénuésdetout intérêt,touteuneséried’apartésdelavie. Ledésirdetranquillitéetlamodicitédesprixm’amenèrent,àunecertainepériodedemavie,à fréquenterl’undecesentresols.Lorsquej’ydînais,verslessept heures,j’yrencontraispresque toujoursunhommedontl’aspect,quejejugeaiaudébutsansintérêt,éveillapeuàpeumonattention. C'étaitunhommed’environtrenteans,assezgrand,exagérémentvoûtéenpositionassise,maisun peu moins une fois debout, et vêtu avec une certaine négligence qui n’était pas, cependant, entièrementnégligée.Sursonvisagepâle,auxtraitsdénuésdetoutintérêt,ondécelaitunairde souffrancequineleurenajoutaitaucun,etilétaitbiendifficilededéfinirquellesortedesouffrance indiquait cet air-là — il semblait en désigner plusieurs, privations, angoisses, et aussi cette souffrancenéedel’indifférence,quinaîtelle-mêmed’unexcèsdesouffrance. Il dînait toujours légèrement, et fumait des cigarettes qu’il roulait lui-même. Il était extraordinairementattentifauxpersonnesquil'entouraient,nonpasd’unairsoupçonneux,maisenles observantavecunintérêtparticulier;nonpasd’unairscrutateur,maisensemblants’intéresserà elles,sanspourautantfixerleurfigureoudétaillerleurstraitsdecaractère.C’estcefaitcurieuxqui suscitatoutd’abordmonintérêtpourlui. Jecommençai àmieuxlevoir.Jeconstatai qu’uncertainaird’intelligenceanimait sestraits, quoiquedefaçonincertaine.Maisl’abattement,lastagnationglacéedel’angoisse,recouvraientsi régulièrementsonexpressionqu'ilétaitdifficilededécouvrirautrechoseau-delà. J’apprisunjourparhasard,parl’undesserveurs,qu’ilétaitemployédecommercedansunbureau prochedurestaurant. Ilseproduisitunjourunincidentdanslarue,justesousnosfenêtresunerixeentredeux hommes.Tousceuxquisetrouvaientàl’entresolcoururentauxfenêtres,jefisdemême,etl’homme dontjeparleégalement,j’échangeaiavecluiunephrasebanale,ilmeréponditsurlemêmeton.Sa voix était terne, hésitante, comme celle des êtres qui n’espèrent plus rien, car il est pour eux parfaitementinutiled’espérerquoiquecesoit.Maisilétaitpeut-êtreabsurdededonneruntelreliefà moncompagnonvespéralderestaurant. Jenesaistroppourquoi,nouscommençâmesànoussalueràpartirdecejour-là.Puis,unsoiroù nousrapprochapeut-êtrelehasard,absurdeensoi,quifitquenousnoustrouvâmestousdeuxdînerà neufheuresetdemie,nousentamâmesuneconversationàbâtonsrompus.Auncertainmomentilme demandasij'écrivais.Jerépondisqueoui.JeluiparlaidelarevueOrpheu 1 ,quiavaitcommencéà paraîtredepuispeu.Ilsemitàlalouer,etmêmeàlalouerhautement,cequimestupéfiaréellement. Jemepermisdeluifairepartdemonétonnement,carl’artdeceuxquiécriventdansOrpheuest destiné,enfait,àquelquesrareslecteurs.Ilmeréponditqu’ilétaitpeut-êtredeceux-là.D’ailleurs, ajouta-t-il,cetartneluiavaitrienapportédevraimentneuf:etilavançatimidementque,n’ayant riendemieuxàfaire,nid’endroitoùaller,sansamisàfréquenteretsansgoûtpourlalecture,il passaitsessoirées,danssachambredepension,àécrireluiaussi.

1

J’envie—sansbiensavoirsijelesenvievraiment—cesgensdontonpeutécrirelabiographie,ou quipeuventl’écrireeux-mêmes.Danscesimpressionsdécousues,sanslienentreellesetnesouhaitant pasenavoir,jeraconteavecindifférencemonautobiographiesansfaits,monhistoiresansvie.Cesont mesconfidences,etsijen’ydisrien,c’estquejen’airienàdire. Quepeut-ondoncraconterd’intéressantoud’utile?Cequinousestarrivé,oubienestarrivéàtoutle monde,oubienànousseuls;danslepremiercascen’estpasneuf,etdanslesecondcelademeure incompréhensible.Sij’écriscequejeressens,c’estparcequ’ainsijediminuelafièvrederessentir.Ce quejeconfessen’apasd’intérêt,carrienn’ad’intérêt.Jefaisdespaysagesdecequej’éprouve.Je donnecongéàmessensations.Jecomprendsparfaitementlesfemmesquifontdelabroderieparchagrin, etcellesquifontducrochetparcequelavieexiste.Mavieilletantefaisaitdespatiencespendantl’infini dessoirées.Cesconfessionsdemessensations,cesontmespatiencesàmoi.Jenelesinterprètepas, commequelqu’unquitireraitlescartespourconnaîtrel’avenir.Jenelesauscultepas,parceque,dansles jeuxdepatience,lescartes,àproprementparler,n’ontaucunevaleur.Jemedéroulecommeunécheveau multicolore,oubienjemefaisàmoi-mêmedecesjeuxdeficellequelesenfantstissent,enfigures compliquées,surleursdoigtsécartés,etqu’ilssepassentdemainenmain.Jeprendssoinseulementque lepoucenelâchepaslebrinquiluirevient.Puisjeretournemesmains,etc’estunenouvellefigurequi apparaît.Etjerecommence. Vivre,c’estfaireducrochetaveclesintentionsdesautres.Toutefois,tandisquelecrochetavance, notrepenséerestelibre,ettouslesprincescharmantspeuventsepromenerdansleursparcsenchantés, entredeuxpassagesdel’aiguilled’ivoireauboutcrochu.Crochet 2 deschoses Intervalles Rien D’ailleurs,quepuis-jetirerdemoi-méme?Queraconter?Uneacuitéhorribledemessensations,etla conscience profonde dufaitmême que je vis ces sensations Une intelligence aiguë utilisée à me détruire,etunepuissancederêveavidedemedistraire Unevolontémorteetuneréflexionquilaberce, commesic’étaitsonenfant,bienvivant.Lecrochet,oui

2

Maintenantquelesdernièrespluiesontdésertélecielpours’établirsurterre—ciellimpide,terre humideetmiroitante—,laclartéplusintensedelavie,suivantl’azur,estrepartiedansleshauteurs,s’est égayéedelafraîcheurdesaversespasséesici-bas,etalaisséunpeudesoncieldanslesâmes,unpeude safraîcheurdanslescœurs. Noussommes,bienmalgrénous,esclavesdel’heure,desesformesetdesescouleurs,humblessujets ducieletdelaterre.Celuiquis’enfonceenlui-même,dédaigneuxdetoutcequil’entoure,celui-làmême nes’enfoncepasparlesmêmescheminsselonqu’ilpleutouqu’ilfaitbeau.D’obscurestransmutations, quenousnepercevonspeut-êtrequ’auplusintimedessentimentsabstraits,peuvents’opérersimplement parcequ’ilpleutouqu’ilcessedepleuvoir,êtreressentiessansquenouslesressentionsvraiment,parce que,sansbiensentirletemps,nousl’avonssentinéanmoins. Chacundenousestplusieursàsoitoutseul,estnombreux,estuneproliférationdesoi-mêmes.C’est pourquoil’êtrequidédaignel’airambiantn’estpaslemêmequeceluiquilesavoureouquiensouffre.Il ya des êtres d’espèces biendifférentes dans la vaste colonie de notre être, qui pensentetsentent diversement.Encemomentmêmeoùj’écris(répitbienlégitimedansunejournéepeuchargéedetravail) cesquelquesmots—ouimpressions—,jesuistoutàlafoisceluiquilesécrit,avecuneattention soutenue,jesuisceluiquiseréjouitden’avoirpasàtravaillerencetinstant,jesuisaussiceluiqui

regardeetvoitlecielau-dehors(cield’ailleursinvisibledemaplace),celuiquipensetoutcela,etcelui

encorequiéprouvelebien-êtredesoncorpsetquisentsesmainsunpeufroides.Ettoutcetuniversmien,

degensétrangerslesunsauxautres,projette,telleunefoulebigarréemaiscompacte,uneombreunique

—cecorpspaisibledequelqu’unquiécrit,etquej’appuie,debout,contrelehautbureaudeBorgesoùje

suisalléchercherlebuvardque,toutàl’heure,jeluiaiprêté.

3

Toutm’échappeets’évapore.Mavietoutentière,messouvenirs,monimaginationetsoncontenu—

toutm’échappe,touts’évapore.Sanscessejesensquej’aiétéautre,quej’airessentiautre,quej’ai

penséautre.Ceàquoij’assiste,c’estàunspectaclemontédansunautredécor.Etc’estàmoi-mêmeque

j’assiste.[ ]

Ilm’arrivesouventderetrouverdespagesquej’aiécritesautrefois,encoretoutjeune—debrefs

morceauxdatantdemesdix-sept,demesvingtans.Etcertainspossèdentunpouvoird’expressionqueje

nemerappellepasavoirpossédéàcetteépoque.Certainesphrases,certainspassagesécritsausortir

mêmedel’adolescence,meparaissentleproduitdel’êtrequejesuisaujourd’hui,forméparlesansetles

choses.Jedoisreconnaîtrequejesuisbienlemêmequeceluiquej’étaisalors.Et,sentantmalgrétout

quejemetrouveaujourd’huiengrandprogrèssurcequej’aiété,jemedemandeoùestleprogrès,etsi

j’étaisdéjàlemêmequ’aujourd’hui.

Ilyadanstoutcelaunmystèrequim’amoindritetm’oppresse.[

]

Dequidonc,monDieu,suis-jeainsispectateur?Combiensuis-je?Quiestmoi?Qu’est-cedoncque cetintervalleentremoi-mêmeetmoi? ] Je sais bienqu’il estaisé d’élaborer une théorie de la fluidité des choses etdes âmes, de

percevoir que nous sommes un écoulement intérieur de vie, d’imaginer que ce que nous sommes représenteunegrandequantité,quenouspassonsparnous-mêmes,etquenousavonséténombreux Maisilyaautrechoseiciquecesimpleécoulementdenotrepersonnalitéentresespropresrives:ilya l’autre,l’autreabsolu,unêtreétrangerquim’aappartenu.Quej’aieperdu,avecl’âge,l’imagination, l’émotion,uncertaintyped’intelligence,uncertainmodedessentiments—cela,toutenmepeinant,ne mesurprendraitguère.Maisàquoiest-cequej’assistelorsque,merelisant,jecroislireuninconnu,venu d’ailleurs?Auborddequelleeausuis-jedonc,sijemevoisaufond?

Ilm’arriveaussideretrouverdespassagesquejenemesouvienspasd’avoirécrits—cequin’estpas

poursurprendre—maisquejenemesouviensmêmepasd’avoirpuécrire—cequim’épouvante.

Certainesphrasesappartiennentàuneautrementalité.C’estcommesijeretrouvaisunevieillephoto,de

moisansaucundoute,avecunetailledifférente,destraitsinconnus—maisindiscutablementdemoi,

épouvantablementmoi.

[

4

Monhabitudevitaledenecroireenrien,ettoutparticulièrementenriend’instinctif,etmonattitude

spontanéed’insincérité,sontlanégationd’obstaclesquejecontourneendéployantconstammentcestraits

decaractère.

Cequisepasse,enfait,c’estquejefaisdesautresmonproprerêve,mepliantàleursopinionspouren

pénétrermonespritetmonintuition,pourlesfairemiennes(puisquejen’enaiaucuneparmoi-même,je

puisaussibienavoircelles-ciquen’importequelleautre),etpourlesplieràmongoûtetfaireainsi,de

leurpersonnalité,deschosesapparentéesàmesrêves.

Jefaistellementpasserlerêveavantlaviequejeparviens,dansmesrelationsverbales(jen’enaipas

d’autres),àrêverencore,etàpersister,àtraverslesopinionsetlessentimentsd’autrui,danslaligne fluided’uneindividualitévivanteetamorphe. Chacundesautresestuncanal,ouunchenal,oùl’eaudemercouleselonleurbonplaisir,dessinant, sous les scintillements du soleil, leur cours ondoyant, de façon bien plus réelle que leur propre sécheressenepourraitlefaire. Alorsqu’ilmesemblesouvent,aprèsunerapideanalyse,quejeparasitelesautres,cequiseproduit enréalitéc’estquejelesoblige,eux,àdevenirlesparasitesdemonémotionultérieure.Jevisainsi, habitantlescoquillesdeleursindividualités.J’imprimeleurspasdansl’argiledemonesprit,etles intègreauplusprofonddemaconscience,sibienquec’estmoifinalement,bienplusqu’eux,quiaifait leursproprespasetparcouruleurspropreschemins. Engénéral,grâceàmonhabitudedesuivre,enmedédoublant,deuxopérationsmentalesàlafois,ou mêmedavantage,jepuis—toutenm’adaptantavecluciditéetdémesureàleurfaçondesentir— analyserenmêmetemps,enmoi-même,cetétatd’âmeinconnuquiestleleur,conduisantainsiune analysepurementobjectivedecequ’ilssontetpensent.Jevaisainsi,parmimessonges,sanslâcherune secondelefild’unerêverieininterrompue,etjevisnonseulementl’essenceraffinéedeleursémotions— parfoisdéjàmortes—,maisencorejevaisraisonnantetclassantselonleurlogiqueinternelesdiverses forcesdeleuresprit,quigisaientparfoisautréfondsd’unsimpleétatd’âme. Etaumilieudetoutcela,riennem’échappe—niphysionomie,nicostume,nigestes.Jevistoutàla foisleursrêves,leurvieinstinctive,etleurcorpscommeleursattitudes.Dansunvastemouvementde dispersionunifiée,jem’ubiquiseeneux,etjecréeetjesuis,àchaquemomentdenosconversations,une multituded’êtres,conscientsetinconscients,analysésetanalytiques,quis’unissentenunéventaillarge ouvert. Monâmeestunorchestrecaché;jenesaisdequelsinstrumentsiljoueetrésonneenmoi,cordeset harpes,timbalesettambours.Jenemeconnaisquecommesymphonie.

5

Jesuisparvenusubitement,aujourd’hui,àuneimpressionabsurdeetjuste.Jemesuisrenducompte,en

unéclair,quejenesuispersonne,absolumentpersonne.Quandcetéclairabrillé,làoùjecroyaisquese

trouvaitunevilles’étendaituneplainedéserte;etlalumièresinistrequim’amontréàmoi-mêmenem’a

révélénulciels’étendantau-dessus.Onm’avolélepouvoird’êtreavantmêmequelemondefût.Sij’ai

étécontraintdemeréincarner,cefutsansmoi-même,sansquejemesois,moi,réincarné.

Jesuislesfaubourgsd’unevillequin’existepas,lecommentaireprolixed’unlivrequenuln’ajamais

écrit.Jenesuispersonne,personne.Jesuislepersonnaged’unromanquiresteàécrire,etjeflotte,

aérien,dispersésansavoirété,parmilesrêvesd’unêtrequin’apassum’achever.

Jepense,jepensesanscesse;maismapenséenecontientpasderaisonnements,monémotionne

contientpasd’émotion.Jetombesansfin,dufonddelatrappesituéetoutlà-haut,àtraversl’espace

infini,dansunechutequinesuitaucunedirection,infinie,multipleetvide.Monâmeestunmaelström

noir,vastevertigetournoyantautourduvide,mouvementd’unocéaninfini,autourd’untroudansdurien;

etdanstoutesceseaux,quisontuntournoiementbienplusquedel’eau,nagenttouteslesimagesdece

quej’aivuetentendudanslemonde—défilentdesmaisons,desvisages,deslivres,descaisses,des

lambeauxdemusiqueetdessyllabeséparses,dansuntourbillonsinistreetsansfin.

Etmoi,cequiestréellementmoi,jesuislecentredetoutcela,uncentrequin’existepas,sicen’est

parunegéométriedel’abîme;jesuiscerienautourduquelcemouvementtournoie,sansautrebutquede

tournoyer,etsansexisterparlui-même,sinonparlaraisonquetoutcerclepossèdeuncentre.Moi,cequi

estréellementmoi,jesuislepuitssansparois,maisaveclaviscositédesparois,lecentredetoutavec

durientoutautour.[

]

Pouvoirsavoirpenser!Pouvoirsavoirsentir! Mamèreestmortetrèstôt,etjenel’aipasmêmeconnue 3

6

Jemesuiscréééchoetabîme,enpensant.Jemesuismultiplié,enm’approfondissant.L’épisodele plusminime—unchangementnédelalumière,lachuteenrouléed’unefeuille,unpétalejauniquise détache,unevoixdel’autrecôtédumur,oulespasdelapersonnequiparleauprèsd’uneautrequi probablementl’écoute,leportailentrebâillésurlevieuxjardin,lepatioouvrantsesarcadesparmiles maisons se pressant sous la lune — toutes ces choses, qui ne m’appartiennent pas, retiennent ma méditationsensibledanslesliensdelarésonanceetdelanostalgie.Danschacunedecessensationsje suisautre,jemerenouvelledouloureusementdanschaqueimpressionindéfinie.

Jevisd’impressionsquinem’appartiennentpas,jemedilapideenrenoncements,jesuisautredansla

manièremêmedontjesuismoi.

J’aicrééenmoidiversespersonnalités.Jecréecespersonnalitéssansarrêt.Chacundemesrêvesse

trouveimmanquablement,dèsqu’ilestrêvé,incarnéparquelqu’und’autrequicommenceàlerêver,lui,

etnonplusmoi.

Pourmecréer,jemesuisdétruit;jemesuistellementextérioriséau-dedansdemoi-même,qu’à

l’intérieurdemoi-mêmejen’existeplusqu’extérieurement.Jesuislascènevivanteoùpassentdivers

acteurs,jouantdiversespièces.

7

Amieladitqu’unpaysageestunétatd’âme,maiscettephraseestlapiètretrouvailled’unmédiocre rêveur.Apartirdumomentoùlepaysageestpaysage,ilcessed’êtreunétatdel’âme.Objectiver,c’est créer,etpersonnenediraqu’unpoèmedéjàfaitestl’étatdequelqu’unquipenseàenfaireun.Voir,c’est peut-êtrerêver,maissinousappelonscelavoiraulieuderêver,c’estquenousdistinguonsl’actedevoir deceluiderêver. Aureste,àquoiserventcesspéculationsdepsychologieverbale?Indépendammentdemapersonne, l’herbepousse,ilpleutsurl’herbequipousse,etlesoleildorel’étendued’herbequiapousséouquiva lefaire;lesmontagnessedressentdepuisfortlongtemps,etleventsouffledelamêmefaçonquelorsque Homère(mêmes’iln’ajamaisexisté)pouvaitl’entendre.Ileûtétéplusjustededirequ’unétatd’âmeest unpaysage;laphraseauraiteul’avantagedenepascomporterlemensonged’unethéorie,maisbien plutôtlavéritéd’unemétaphore. Cesquelquesmots,écritsfortuitement,m’ontétédictésparlavasteétenduedelaville,vuesousla lumièreuniverselledusoleildepuislaterrassedeSãoPedrodeAlcantara 4 .Chaquefoisquejeconsidère ainsiunegrandeétendue,etquejemedépouilledumètresoixante-dixdehautetdessoixanteetonze kilosquiconstituentmapersonnalitéphysique,j’aialorsunsouriregrandementmétaphysiquepourceux quirêventquelerêveestrêve,etj’aimelavéritédel’extérieurabsoluavecunenoblevertudel’esprit. ToutaufondleTageestunlacd’azur,etlescollinesdelarivesudsemblentcellesd’uneSuisse aplatie.Unpetitnavire(uncargonoiràvapeur)quitteleport,ducôtédePoçodoBispo,etsedirigevers l’embouchuredufleuve,quejenepeuxvoird’ici.Quetouslesdieuxmeconservent,jusqu’àl’heureoù disparaîtramonaspectactuel,lanotionclaire,lanotionsolairedelaréalitéextérieure,l’instinctdemon inimportance,leréconfortd’êtresipetitetdepouvoirpenseràêtreheureux.

8

Haussementd’épaules

Nousattribuonsgénéralementànosidéessurl’inconnulacouleurdenosconceptionssurleconnu:si nousappelonslamortunsommeil,c’estqu’elleressemble,dudehors,àunsommeil;sinousappelonsla mortunevienouvelle,c’estqu’elleparaîtêtreunechosedifférentedelavie.C’estparlejeudeces petitsmalentendusavecleréelquenousconstruisonsnoscroyances,nosespoirs—etnousvivonsde croûtesdepainbaptiséesgâteaux,commefontlesenfantspauvresquijouentàêtreheureux. Maisilenvaainsidelavieentière:toutaumoinsdecesystèmedevieparticulierqu’onappelle,en général,civilisation.Lacivilisationconsisteàdonneràquelquechoseunnomquineluiconvientpas,et àrêverensuitesurlerésultat.Etlenom,quiestfaux,etlerêve,quiestvrai,créentréellementuneréalité nouvelle. L’objet devient réellement différent, parce que nous l’avons, nous, rendudifférent. Nous manufacturonsdesréalités.Lamatièrepremièredemeuretoujourslamême,maislaforme,donnéepar l’art,l’empêcheenfaitdedemeurerlamême.Unetabledepinestbiendupin,maisc’estégalementune table.C’estàlatablequenousnousasseyons,etnonpasautroncdupin.Unamourestuninstinctsexuel; malgrétout,nousn’aimonspasavecnotreinstinctsexuel,maisenpartantdel’hypothèsed’unautre sentiment.Etcettehypothèseenelle-mêmeestdéjà,eneffet,unautresentiment. Jenesaissic’estuneffetsubtildelumière,unbruitvague,lesouvenird’uneodeur,ouunemusique résonnantsouslesdoigtsdequelqueinfluenceextérieure,quim’aapportésoudain,alorsquejemarchais enpleinerue,cesdivagationsquej’enregistresanshâte,toutenm’asseyantdansuncafé,nonchalamment. Jenesaistropoùj’allaisconduirecespensées,nidansquelledirectionj’auraisaimélefaire.Lajournée estfaited’unebrumelégère,humideettiède,tristesansêtremenaçante,monotonesansraison.Jeressens douloureusementuncertainsentiment,dontj’ignorelenom;jesensquememanqueuncertainargument, surjenesaisquoi;jen’aipasdevolontédanslesnerfs.Jemesenstristeau-dessousdelaconscience.Si j’écrisceslignes,àvraidireàpeinerédigées,cen’estpaspourdiretoutcela,nimêmepourdirequoi quecesoit,maisuniquementpouroccupermoninattention.Jeremplispeuàpeu,àtraitslentsetmous d’uncrayonémoussé(quejen’aipaslasentimentalitédetailler),lepapierblancquisertàenvelopper lessandwichesetquel’onm’afournidanscecafé,parcequejen’avaispasbesoind’enavoirde meilleuretquen’importelequelpouvaitconvenir,pourvuqu’ilfûtblanc.Etjem’estimesatisfait.Je m’adosseconfortablement.C’estlatombéedujour,monotoneetsanspluie,dansunelumièreàlatonalité moroseetincertaine Etjecessed’écrire,simplementparcequejecessed’écrire.

9

Etdelahauteurmajestueusedetousmesrêves—mevoiciaide-comptableenlavilledeLisbonne.

Maislecontrastenem’écrasepas—ilmelibère;sonironiemêmeestmonpropresang.Cequi

devraitmerabaisserestprécisémentledrapeauquejedéploie;etleriredontjedevraisriredemoi-

mêmeestleclairondontjesalueetcréel’auroreoùjem’engendremoi-même. Quelle gloire nocturne que d’être grand, sans être rien!Quelle sombre majesté que celle d’une splendeurinconnue Etj’éprouvesoudaincequ’adesublimelemoinedanssondésert,l’ermitecoupé dumonde, conscientde la substance duChristdans les pierres etdans les grottes de soncomplet isolement. Et,assisàmatable,danscettechambre,jesuismoinsminable,petitemployéanonyme,etj’écrisdes motsquisontcommelesalutdemonâme,l’anneaudurenoncementàmondoigtévangélique,l’immobile

joyaud’unméprisextatique.

10

Jem’attristedavantagedeceuxquirêventleprobable,leprocheetlelégitime,quedeceuxquise perdentenrêveriessurlelointainetl’étrange.Sil’onrêveavecgrandeur,oubienl’onestfou,oncroità sesrêvesetl’onestheureux,oubienonestunsimplerêveur,pourquilarêverieestunemusiquede l’âme,quilebercesansrienluidire.Maissil’onrêvelepossible,onconnaîtalorslapossibilitéréelle delavéritabledéception.Jenepuisregretterprofondémentden’avoirpasétéunempereurromain,mais jepeuxregretteramèrementden’avoirjamaisseulementadressélaparoleàlapetitecouturièrequi,vers lesneufheures,tournetoujoursàdroiteauboutdelarue.Lerêvequinousprometl’impossible,decefait mêmenousenprivedéjà;maislerêvequinousprometlepossibleintervientdanslavieelle-mêmeety délèguesasolution.L’unvitentouteindépendance,enexcluanttoutlereste;l’autreestsoumisaux contingencesdesévénementsextérieurs. C’estpourquoij’aimelespaysagesimpossibles,etlesvastesétenduesdeplateauxdésertiquesoùjene metrouveraijamais.Lesépoqueshistoriquespasséessontunpurravissement,puisque,bienévidemment, jenepeuximaginerunesecondequ’ellesvontsematérialiserpourmoi.Jedorsquandjerêvecequi n’existepas;jesuissurlepointdem’éveillerquandjerêvecequipeutexister. Jemepencheàl’undesbalconsdubureau,abandonnéàmidi,au-dessusdelarueoùmadistraction perçoit,dansmesyeux,lemouvementdesgens,maissanslesvoirvraimentdufonddesaréflexion.Je dors,appuyésurmescoudesquelarambardemeurtrit,etj’aiconnaissancederienavecl’impression d’une grande promesse. Les détails de la rue immobile, oùcirculentde nombreuses silhouettes, se détachentdansunéloignementmental:lescageotsempiléssurlacarriole,lessacsàlaportedumagasin, unpeuplusloin,etdansladernièrevitrinedel’épicerieducoin,laformevaguedecesbouteillesde portoquepersonne,mesemble-t-il,n’achèterajamais.Monesprits’isoled’unemoitiédelamatière. J’exploreavecmonimagination.Lafoulequipassedanslarueesttoujourslamêmequetoutàl’heure, elle esttoujours l’aspectfluctuantde quelqu’un,salissures de mouvement,voixflottant,incertaines, chosesquipassentmaisneréussissentjamaisàseproduire. Toutnoteraveclaconsciencedessens,plutôtqu’aveclessenseux-mêmes Lapossibilitédechoses différentes Etsoudainrésonne,danslebureauderrièremoi,l’arrivéeabruptementmétaphysiquedu coursier.Jemesenscapabledeletuer,pouravoirainsiinterrompulefildepenséesquejen’avaispas. Jeleregarde,enmeretournant,dansunsilencelourddehaine,j’écouteàl’avance,dansunetension d’homicidelatent,lavoixqu’ilvaavoirpourmedirequelquechose.Ilmesouritdufonddelapièce,et meditboujouràvoixhaute.Jelehaiscommel’universentier.J’ailesyeuxlourds,àforcedesupposer.

11

Adéfautd’autrevertuchezmoi,ilyatoutaumoinscelledelanouveautéperpétuelledelasensation libérée. Jedescendaisaujourd’huilaRuaNovadoAlmada 5 ,etremarquaisoudainledosdel’hommequila descendait juste devant moi. C’était là le dos banal d’unhomme quelconque, unvestonde coupe médiocresurlesépaulesd’unpassantrencontréparhasard.Ilportaitunevieilleserviettesouslebras gauche,etappuyaitsurlesol,aurythmedesamarche,unparapluieenrouléqu’iltenait,parsapoignée recourbée,danssamaindroite. Jeressentissoudainquelquechosecommedelatendressepourcethomme.J’éprouvaipourluicette tendressequel’onressentpourlabanalitécommunedel’humanité,pourlaquotidiennebanalitéduchef

defamillequiserendàsontravail,poursonhumbleetjoyeuxfoyer,pourlesplaisirstoutàlafoisgaiset

tristesdontsecomposeforcémentsonexistence,poursoninnocenceàvivresansanalyser—bref,pour

lenatureltoutanimaldecedoshabillé,là,devantmoi.

Jefixaidesyeuxledosdecethomme,fenêtreparoùj’apercevaissespensées.

Monimpressionétaitexactementsemblableàcellequel’onéprouvedevantunhommeendormi.Tout

cequidortseretrouveànouveauenfant.Peut-êtreparcequ’endormantonnepeutrienfairedemal,

qu’onn’apasconsciencedelavie—entoutcasleplusgrandcriminel,l’égoïsteleplusfermésurlui-

mêmeestsacré,deparunemagienaturelle,aussilongtempsqu’ildort.Tuerunhommeendormioutuerun enfant—jenevoispasdedifférencesensible. Or, le dos de cet homme dort. Cet être qui marche devant moi, d’un pas égal au mien, dort intégralement.Ilmarcheenétatd’inconscience.Ilvitenétatd’inconscience.Nulnesaitcequ’ilfait,nul nesaitcequ’ilveut,nulnesaitcequ’ilsait.Nousdormonslavie,éternelsenfantsduDestin.C’est pourquoijeressens,sijepenseconjointementàcettesensation,unetendresseimmenseetinformepour cettehumanitéinfantile,pourcetteviesocialeendormie,pournoustousetpourtout.

C’estunhumanitarismedirect,sansconclusionniobjectifs,quim’assailleencemoment.J’éprouve

unetendressedouloureusecommecelled’undieuquinouscontemplerait.Jelesvoistousàtraversune

compassiondeseulvoyant,euxtouscespauvresdiablesd’hommes,cepauvrediabled’humanité.Qu’est-

cequetoutcelafaitici? Touslesmouvements,touteslesintentionsdelavie,depuislasimpleviedespoumonsjusqu’àla constructiondescitésetlafortificationdesempires,jelesconsidèrecommeunesomnolence,commedes chosesprochesdurêveoudurepos,quisedéroulentsanslevouloirdansl’intervallesituéentreune réalitéetuneautreréalité,entreunjouretunautrejourdel’Absolu.Et,commeunêtreabstraitement maternel,jemepenchelanuitsurmesenfants,lesbonscommelesméchants,réunisdanscesommeiloù ilssontmiens.Jem’attendrisetmedilatecommequelquechosed’infini. Détournantmonregarddudosquimeprécède,etlepromenantsurceluidetousceuxquipassentlà, danscetterue,jelesembrassetoustrèsnettementdanscettemêmetendressefroideetabsurdequim’est venuedesépaulesdecetinconscientquejesuivais.Toutcela,c’estlamêmechose;toutescespetites jeunesfillesquiparlentdel'atelier 6 ,cesjeunesgensquirientdubureau,cesbonnesàlalourdepoitrine qui rentrent, chargées de cabas, ces petits coursiers encore toutjeunots — toutcela estune même inconsciencediversifiéedansdescorpsetdesfiguresdifférents,commeautantdefantochesmuspardes ficellesaboutissanttoutesdanslesmainsd’unêtrequidemeureinvisible.Ilspassentenarboranttoutes les attitudes qui définissent la conscience, et ils n’ont conscience de rien, parce qu’ils n’ont pas conscience d’avoir conscience. Certains sont intelligents, d’autres sont stupides — et ils sont tous égalementstupides.Certainssontplusvieux,d’autresplusjeunes—etilsonttouslemêmeâge.Certains sontdeshommes,d’autresdesfemmes—etilsonttouslemêmesexe,quin’existepas.

Certainsjours,chaqueêtrequejerencontre—etplusencoreceuxquifont,parforce,partiedema

routinequotidienne—assumelavaleurd’unsymboleet,soitisolément,soitens’unissant,formeune

écritureocculteouprophétique,imageenombresdemavie.[

J’entends parfois, enpassantdans la rue, des bribes de conversationintime, etil s’agitpresque toujoursdel’autrefemme,oudel’autrehomme,del’amantd’unetroisièmeoudelamaîtressed’un quatrième

J’emporte—d’avoirsimplemententenducesombresdediscourshumain,àquois’occupefinalement

lamajoritédesviesconscientes—unennuinauséeux,uneangoissed’exiléchezlesaraignées,etla

consciencesubitedemonécrabouillementparmilesgensréels;cettefatalitéd’êtreconsidéré,parmon

]

propriétaireettoutlevoisinage,commesemblableauxautreslocatairesdel’immeuble;etjecontemple

avecdégoût,àtraverslesgrillesquimasquentlesfenêtresdel’arrière-boutique,lesorduresdetoutun

chacunquis’entassent,souslapluie,danscettecourminablequ’estmavie.

12

Lorsquejedorsdenombreuxrêves,jesorsdanslarue,lesyeuxgrandsouverts,maisvoguantencore dans leur sillage etleur certitude. Etje suis stupéfié de monautomatisme, qui faitque les autres m’ignorent.Carjetraverselaviequotidiennesanslâcherlamaindemanourriceastrale,tandisquemes pas au long des rues s’accordent et s’harmonisent aux dessins obscurs de mon imagination demi- dormante. Et cependant je marche dans la rue d’un pas assuré ; je ne trébuche pas, je réponds correctement;j’existe. Maisaupremierinstantderépit,dèsquejen’aiplusbesoindesurveillermamarche,pouréviterdes véhiculesounepasgênerlespiétons,dèsquejen’aiplusàparleràquiconque,nilapénibleobligation defranchiruneportetouteproche—alorsjem’abandonnedenouveausurleseauxdurêve,commeun bateaudepapieràboutspointus,etjeretourneunenouvellefoisàl’illusionlanguissantequiavaitbercé mavagueconsciencedumatinnaissant,ausondescarriolesquilégumisent.

C’estalors,aubeaumilieudelavie,quelerêvedéploiesesvastescinémas.Jedescendsunerue

irréelledelaVilleBasse,etlaréalitédesviesquin’existentpasm’enveloppetendrementlefrontd’un

blancturbandefaussesréminiscences.Jesuisnavigateur,cinglantsurunemerignoréeaufonddemoi-

même.J’aitriomphédetout,làoùjenesuisjamaisallé.Etc’estunebrisenouvellequecettesomnolence

danslaquellejepeuxavancer,penchéenavantpourcettemarchesurl’impossible.

Chacundenousasonproprealcool.Jetrouveassezd’alcooldanslefaitd’exister.Ivredemesentir,

j’erreetmarchebiendroit.Sic’estl’heure,jereviensàmonbureau,commetoutlemonde.Sicen’est

pasl’heureencore,jevaisjusqu’aufleuvepourregarderlefleuve,commetoutlemonde.Jesuispareil.

Etderrièretoutcela,ilyamonciel,oùjemeconstelleencachetteetoùjepossèdemoninfini.

13

J’aime,parleslentessoiréesestivales,cecalmedelaVilleBasse,etplusencorelecalmeaccru,par contraste, de ces quartiers que le jour plonge enpleine agitation. La rue de l’Arsenal, la rue de l’Alfandega 7 ,ceslonguesruestristesquilongentlefleuveets’étirentversl’est,lelongdesquaisdéserts —toutcelameréconfortedesatristesse,lorsquejem’enfonce,parceslonguessoirées,dansleurréseau solitaire.Jevisalorsuneèreantérieureàcelleoùjemetrouve;jemesens,avecdélice,lecontemporain deCesarioVerde 8 ,etjeporteenmoi,nonpasd’autresverssemblablesauxsiens,maislasubstance mêmequilesfitnaître.

Jetraînedanscesrues,jusqu’àlatombéedelanuit,unesensationdeviequileurressemble.Ellessont remplies,toutlejour,d’ungrouillementquineveutriendire;lanuitellessontrempliesd’uneabsencede grouillement,quineveutriendirenonplus.Lejour,jesuisnul;lanuitjesuismoi.Nulledifférenceentre lesruesduportetmoi,saufqu’ellessontruesetquejesuisâme,etpeut-êtreladifférenceest-elle négligeable,devantcequiconstituel’essencedeschoses.Ilexisteundestinidentique,parcequ’abstrait, pourleshommesetpourleschoses—unedésignationégalementindifférentedansl’algèbredumystère. Maisilyaplusencore Aucoursdecesheureslentesetvides,ilmemonte,dufonddel’âmeversla pensée,unetristessedetoutl’être,l’amertumequetoutsoit,enmêmetemps,unesensationpurement miennemaisaussiunechosetoutextérieure,qu’iln’estpasenmonpouvoirdemodifier.Ah,combiende foismespropresrêvessedressent-ilsdevantmoi,presqueréels,nonpoursesubstitueràlaréalité,mais

pourmedirecombienilsluisontsemblables,dufaitquejelesrefuseeuxaussi,etqu’ilsm’apparaissent soudaindudehors,toutcommeletramquisurgitlà-bas,toutauboutdelarue,oucommelavoixdu crieurpublic,quiannoncedanslanuitjenesaisquoi,maisdontlechants’élève,enmélopéearabe,tel unjetd’eaujaillisubitementdanslamonotoniedujourfinissant. Onvoitpasserdefuturscouples,passerdepetitescouturières,deuxpardeux,passerdesjeunesgens, poursuivantleplaisir;onvoitfumersurleuréterneltrottoirlesretraitésdetout,etmuseràdesriens,sur lepasdeleurporte,cesvagabondsimmobilesquesontlespatronsdesboutiques.Lents,robustesou faibles,lesconscritssomnambulisentenbandestantôtbruyantes,tantôtplusquebruyantes.Detempsà autre,onvoitparaîtrequelqu’undenormal.Lesvoituresàcetteheure-ci,danscequartier,nesontpas nombreuses.Dansmoncœurrègneunepaixangoissée,ettoutemaquiétuden’estfaitequederésignation. Toutpasse [ ] La lassitude de toutes les illusions, etde toutce qu’elles comportent— la perte de ces mêmes illusions,l’inutilitédelesavoir,l’avant-lassitudededevoirlesavoirpourlesperdreensuite,lablessure qu’ongardedelesavoireues,lahonteintellectuelled’enavoireutoutensachantquetelleseraitleurfin. Laconsciencedel’inconsciencedelavieestl’impôtleplusancienquelavieaitconnu.Ilyades intelligencesinconscientes,éclatsfugitifsdel’esprit,courantsdelapensée,voixetphilosophiesquiont autantd’entendementquelesréflexesdenotrecorps,ouquelefoieetlesreinsdanslagestiondeleurs excrétions.

14

Jeconnaisdegrandesstagnations.Nonpoint(commefontbiendesgens)quej’attendedesjoursetdes jourspourrépondre,d’unecartepostale,àunelettreurgente.Nonpoint(commepersonned’ailleursnele fait)quejerepousseindéfinimentlegestefacilequimeseraitutile,oulegesteutilequimeserait agréable.Ilentreplusdesubtilitédansmamésintelligenceavecmoi-même.C’estdansmonâmemême quejestagne.Ilseproduitenmoiunesuspensiondelavolonté,del’émotion,delapensée,etcette suspensionduredesjoursinterminables;seulelavievégétativedel’âme—laparole,legeste,l’allure —peutencorem’exprimerparrapportauxautreset,àtraverseux,parrapportàmoi. Danscespériodesimprégnéesd’ombre,jesuisincapabledepenser,desentir,devouloir.Jenesais plus écrirequedes chiffres,ougriffonner.Jeneressens rien,etlamortd’unepersonneaiméeme donneraitl’impressiondeseproduiredansunelangueétrangère.Jenepeuxpas;j’ail’impressionde dormir,etmesgestes,mesmots,mesacteslesplusjudicieuxmesemblentn’êtrequ’unerespiration périphérique,l’instinctrythmiqued’unorganismequelconque. Ilsepasseainsidesjoursetdesjours,etjenesauraisdirecombiendemavie,sionenfaisaitle compte,apusepasserainsi.Jem’imagineparfoisquelorsquejemedépouilledecettestagnationde moi-même,jenemeretrouvepasencoreentièrementnu,commejelecrois,maisqu’ilyaencoredes voilesimpalpablesquirecouvrentl’éternelleabsencedemonâmevéritable;jem’imagineparfoisque penser,sentir,vouloir,peuventreprésenterautantdestagnations,faceàunpenserplusintime,unmodede sentir plus entièrementmien, une volonté perdue quelque partdans le labyrinthe de ce que je suis réellement. Qu’ilensoitcommeilvoudra:jelaissefaire.Etaudieu,ouauxdieuxquipeut-êtreexistentquelque part,j’abandonnecequejesuis,seloncequelesortordonneetcequelehasardaccomplit—fidèleà quelquesermentoublié.

Jesuisdansunjouroùmepèse,toutautantquesij’entraisdansuneprison,lamonotoniedetoute chose.Cettemonotonien’estcependant,àtoutprendre,quelamonotoniedemoi-même.Chaquevisage, mêmeceluid’unepersonnerencontréelaveille,estdifférentaujourd’hui,puisqueaujourd’huin’estpas hier.Chaquejourestlejourprésent,etiln’yenajamaiseudesemblableaumonde.C’estdansnotreâme seulequ’ilyaidentité—identitéquel’âmeéprouve,quoiquedefaçontrompeuse,avecelle-même,et parlaquelletoutseressembleettoutsesimplifie.Lemondeestchosesséparéesetarêtesdiverses;mais, sinoussommesmyopes,c’estunbrouillardinsuffisantetcontinu. Jevoudraism’enfuir.Fuircequejeconnais,fuircequim’appartient,fuircequej’aime.Jevoudrais partir—nonpasversunimpossibleroyaumedesIndes,ouquelquesvastesîlesauSuddetoutlereste, maisversunendroitquelconque—hameauperduouretraitelointaine—qui,par-dessustout,nesoitpas cetendroit-ci.Jeneveuxplusvoircesvisages,ceshabitudesetcesjours.Jeveuxmereposer,vide,de cettemanieorganiquechezmoidefeindre.Jeveuxsentirlesommeilmevenircommevie,etnoncomme repos.Unecabaneauborddelamer,unegrottemême,aupiedescarpédequelquemontagne,peutmele donner.Malheureusement,mavolontéseulenepeutlefaire. L’esclavageestlaloidecettevie,etiln’enestpasd’autre,carc’estàcetteloiquel’ondoitobéir, sans révolte ni refuge possibles. Les uns naissent esclaves, les autres le deviennent, et à certains l’esclavageestdonné.Celâcheamourquenousavonstouspourlaliberté(sinouslapossédionssoudain, ellenoussurprendraitparsanouveauté,etnouslarepousserionsaussitôt)estlesignecertaindupoidsde notreesclavage.Moi-même,quiviensdedirequejevoudraisvivredansunecabaneouunegrotte,oùje meverraislibérédelamonotoniedetout,c’est-à-diredelamonotoniedemoi-même,oserais-jem’en allerdanscettecabane,sachant,desciencesûre,quecettemonotonie,quiestcelledemonêtremême,je l’emporteraispartoutavecmoi?Moi-même,quiétouffelàoùjesuisetparcequejesuis,oùdonc pourrais-jemieuxrespirer,puisquecettemaladieprovientdemespoumonsetnonpasdeschosesqui m’entourent?Moiencore,quidésiresifortlesoleilpuretleslibresétendues,lamervisibleetl’horizon entier—quimeditquejenemesentiraispasdéconcertéparlelitinhabitueloulanourriturenouvelle, oulesimplefaitden’avoirplusàdescendremeshuitétages,deneplusentrerautabacducoin,oudene plussalueraupassagelecoiffeurdésœuvré? Toutcequinousentouredevientpartiedenous-mêmes,s’infiltredanslessensationsmêmesdelachair etdelavie,etlabavedelagrandeAraignéenousliesubtilementàcequiesttoutprèsdenous,nous berçantdanslelitlégerd’unemortlentequinousbalanceauvent.Toutestnous,etnoussommestout; maisàquoicelasert-il,puisquetoutestrien?Unraidesoleil,unnuage—dontseulel’ombresoudaine nousditlepassage—,unebrisequiselève,lesilencequilasuitlorsqu’elleacessé,teloutelvisage, desvoixauloin,unrirequimonteparfois,parmicesvoixparlantentreelles,puislanuitoùémergent, dépourvusdesens,leshiéroglyphesmorcelésdesétoiles.

16

Aujourd’hui,aucoursdel’unedecesrêveriessansbutnidignitéquiconstituentunebonnepartiedela substancespirituelledemavie,jemesuisimaginélibéréàtoutjamaisdelaruedesDouradores 9 ,du patronVasquès,ducomptableMoreiraetdesemployésaugrandcomplet,ducoursier,dugroometdu chat.J’éprouvaienrêvecettelibération,commesitouteslesmersduSudm’avaientoffertdesîles merveilleuses à découvrir. A moi alors le repos, l’épanouissement dans l’art, l’accomplissement intellectueldetoutmonêtre.

Maissoudain,etdansledécoursmêmedecetterêverie—quisedéroulaitdansuncafé,durantla

modestepausedudéjeuner—,voiciqu’uneimpressiondemalaisevintm’assaillirjusquedanscemonde

imaginaire:jesentisquej’auraisdelapeine.Oui,jeledisenunmotcommeencent:j’auraisdela peine. Le patron Vasquès, le comptable Moreira, le caissier Borges, tous les braves garçons qui m’entourent,lepetitgroomquiportesijoyeusementlecourrieràlaboîte,lecoursierbonàtoutfaireetle chatsiaffectueux—toutcelaestdevenuunepartiedemavie;jenepourraisl’abandonnersanspleurer, sanscomprendrequecepetitmonde,simauvaisqu’ilm’aitparu,étaitunepartiedemoi-mêmeetqu’elle demeuraitaveceux;quem’enséparerreprésentaitlamoitiéetl’imagedelamort. D’ailleurs,sidemainjelesquittaistous,sijemedépouillaisdecetuniformedelaruedesDouradores —àquoid’autremeraccrocherais-je(carilestsûrquejemeraccrocheraisàquelquechose),quelautre uniformeirais-jerevêtir(carilestsûrquej’enrevêtiraisun)? NousavonstousnotrepatronVasquès,visiblepourcertains,invisiblepourd’autres.Encequime concerne,ils’appelleréellementVasquès,c’estunhommesain,agréable,parfoisbrusquemaissans arrière-pensées,intéressémaisjuste,ensomme,etdouéd’unsensdelajusticequifaitdéfautàbon nombredegrandsgéniesetautresmerveillesdelacivilisationhumaine,dedroiteoudegauche.Pour d’autrescepeutêtrelavanité,ledésirinsatiablederichesses,lagloire,l’immortalité.Jepréfèreencore unVasquèsbienhumain,commemonpatron,plusaccessible,danslesmomentsdifficiles,quetousles patronsabstraitsdumonde. Estimantquejegagnaistroppeu,undemesamis,membred’unesociétéprospèregrâceàsesrelations avecl’État,meditl’autrejour:«Vousêtesexploité,monvieux.»Cemotm’arappeléquejelesuis,en effet;maiscommenousdevonstousêtreexploitésdanslavie,jemedemandes’ilnevautpasmieuxêtre exploité par ce Vasquès, marchand de tissus, que par la vanité, la gloire, le dépit, l’envie ou l’impossible. IlyaceuxqueDieului-mêmeexploite,etcesontlesprophètesetlessaintsdanslevideimmensede cemonde. Etjemeréfugie,commed’autreslefontdansleurfoyer,danscettemaisonétrangère,cevastebureau delaruedesDouradores.Jemeretranchederrièrematablecommederrièreunrempartcontrelavie. J’éprouvedelatendresse—jusqu’auxlarmes—pourcesregistres,àlafoismiensetd’autrui,oùje passemesécritures,pourlevieilencrierquej’utiliseetpourledospenchédeSergio,quidressedes bordereauxunpeuplusloin.Jeressensdel’amourpourtoutesceschoses—peut-êtreparcequejen’ai riend’autreàaimer—peut-êtreaussiparcequ’iln’estrienquiméritel’amourd’uneâmehumaine;et cetamour,sinousvoulonsàtouteforceledonner,parbesoinaffectif—alorsautantledonneràla chétiveapparencedemonencrierqu’àlavasteindifférencedesétoiles.

17

J’éprouveundégoûtphysiquepourl’humanitéordinaire;c’estd’ailleurslaseulequiexiste.Etla fantaisiemeprendparfoisd’approfondircedégoût,demêmequ’onpeutprovoquerunvomissementpour soulagersonenviedevomir. Unedemespromenadesfavorites—lesmatinsoùjeredoutelabanalitédelajournéequis’annonce, autantquel’onpeutcraindrelaprison—consisteàpartirlentementàtraverslesrues,avantl’ouverture desmagasinsetdesboutiques,enécoutantleslambeauxdephrasesquelesgroupesdejeunesgensoude jeunesfilles(oudesdeux)laissenttomber,commedesaumônesironiquesdanscetteécoleinvisible d’uneméditationenliberté. Etc’esttoujourslamêmesuccessiondesmêmesphrases:«Alorsellem’adit »,etletonàluiseul ditdequellesintrigueselleestcapable.«Sicen’estpaslui,alorsc’esttoi »,etlavoixquirépond élèveuneprotestationquejen’écoutedéjàplus.«Tul’asdit,parfaitement,tul’asdit »,tandisquela

cousette affirme d’une voixstridente : « Ma mère dit qu’elle ne veut pas » « Qui, moi ? » et l’étonnementdujeunehommequiportesouslebrassondéjeunerenveloppédansdupapiersulfuriséne meconvaincguère,pasplusqu’ilneconvainc,sansdoute,cettesouillonauxcheveuxfilasse.«Siçase trouve,c’était »,etleriredesquatrejeunesgensquimecroisentcouvreuneobscénitéquelconque. «Alorsjemesuisplantécarrémentdevantletype,etjeluiaisortienpleinefigure—enpleinefigure, hein,José!»etlepauvrediablement,carsonchefdeservice(autondesavoix,l’adversairenepouvait êtrequelechefdeservice)nel’acertespaslaissé,aucentredel’arèneforméeparlesbureaux,brandir sonpoingdegladiateuraupetitpied.«Alorsj’aiétéfumerauxwaters »etlegamins’esclaffedanssa culotterapiécéedetouteslescouleurs. D’autrespassent,sansparler,seulsouengroupes,oubienseparlententreeuxsansquejepuisseles entendre,maisleursmotssontpourmoid’uneclartéparfaite,d’unetransparenceintuitiveetusée.Je n’osepasdire—jen’osepasmeledireàmoi-même,dansdesphrasesquej’écriraispourlesbiffer aussitôt—cequej’aivudanscesregardsdistraits,dansladirectionqu’ilsprenaientpoursejeter, involontairement, salement, à la poursuite de quelque objet de basse convoitise. Je n’ose pas car, lorsqu’onveutprovoquerunvomissement,ilfautenprovoquerunseul. «Letypeétaittellementrondqu’iln’amêmepasvuquel’escalieravaitdesmarches!»Jerelèvela tête. Ce petit jeune homme, aumoins, décrit, et ces gens-là valent mieuxquand ils décrivent que lorsqu’ilsressentent,carilss’oublienteux-mêmesendécrivant.Mondégoûtpasse.Jevoisletypeen question.Jelevoisphotographiquement.Mêmel’argotinnocentmeréconforte.Brisebéniequejesens passersurmonfront—letypetellementrondqu’ilnevoyaitpasquec’étaitunescalieravecdesmarches —l’escalierpeut-êtreoùl’humanitémonte,cahin-caha,entâtonnantetensebousculantsurcesmarches faussementbaliséesdelapentequimènedansl’arrière-cour. Lesintrigues,lamédisance,lerécitenjolivédecequel’onn’ajamaisoséfaire,lasatisfactionque touscespauvresanimauxhabilléstirentdelaconscienceinconscientedeleurâme,lasexualitésans savon,lesplaisanteriesquiressemblentàdeschatouillesdesinges,l’affreuseignoranceoùilssontde leur totale inimportance Tout cela me fait l’effet d’un animal monstrueux et abject, fait, dans l’involontairedessonges,descroûteshumidesdudésir,desrestesmâchouillésdessensations.

18

Apartcesrêvesbanals,quisontlahonteordinairedesbas-fondsdel’âme,quepersonnen’oserait

avoueretquihantentnosveillescommedesfantômessouillés,abcèsgrasetvisqueuxdenotresensibilité

réprimée—quelmatériaudérisoire,indicibleeteffrayantl’âmepeutencore,auprixdequelsefforts,

reconnaîtreaufonddesesrecoins!

L’âmehumaineestunasiledefous,peuplédecaricatures.Siuneâmepouvaitserévélerdanstoutesa

vérité,ets’iln’existaitpasunepudeurplusprofondequetoutesleshontesconnuesetétiquetées—elle

serait,commeonleditdelavérité,unpuits,maisunpuitslugubrehantédebruitsvagues,peuplédevies

ignobles,deviscositéssansvie,larvesdépourvuesd’être,bavedenotresubjectivité.

19

Danslabrumelégèredecematind’avant-printemps,laVilleBasseseréveille,encoreengourdie,etle

soleilselèveavecunesortedelenteur.Ilrègneunegaietépaisibledanscetairoùl’onsentencoreune

moitiédefroid,etlavie,ausoufflelégerdelabrisequin’existepas,frissonnevaguementdufroidqui

estdéjàpassé—ausouvenirdufroidplusquedufroidensoi,etparcomparaisonavecl’étéprocheplus

qu’enraisondutempsqu’ilfait.

Lesboutiquesnesontpasencoreouvertes,sauflespetitscafésetlesbistrots,maiscereposn’estpoint torpeur,commeceluidudimanche;ilestsimplementrepos.Unblondvestigeflotteenavant-gardedans l’air peuà peurévélé, et l’azur rosit à travers la brume qui s’effiloche. Undébut de mouvement s’amenuiseparlesrues,onvoitsedétacherl’isolementdechaquepiéton,etauxraresfenêtresouvertes, toutlà-haut,quelqueslève-tôtsurgissentaussi,fantomatiques.Lestrams,àmi-hauteur,tracentleursillon mobile,jauneetnuméroté.Etdeminuteenminute,defaçonsensible,lesruessedé-désertifient. Jevogue,l’attentionconcentréetoutentièredansmessens,sanspenséeniémotion.Jemesuiséveillé tôt;jesuisdescendudanslaruesanspréjugé.J’examinecommeunquisonge.Jevoiscommel’onpense. Etunlégerbrouillardd’émotions’élèveabsurdementenmoi;labrumequisedégagedel’extérieur semblemepénétrerlentement. Jem’aperçoisque,sanslevouloir,jemesuismisàréfléchirsurmavie.Jenem’ensuispasaperçu, maisc’estainsi.J’aicruquejenefaisaisquevoiretentendre,quejen’étaisriend’autre,duranttoutce parcours oisif, qu’unréflecteur d’images reçues, unécranblanc oùla réalité projetait couleurs et lumièresaulieud’ombres.Maisj’étaisbienplus,sanslesavoir.J’étaisaussil’âmequisedérobeetse refuse,etcetteactionmêmed’observerabstraitementétaitencoreunrefus. L’air s’assombritpar manque de brume, il s’assombritde lumière pâle, oùl’ondiraitque s’est mélangéelabrume.Jem’aperçoisbrusquementquelebruitestbeaucoupplusfort,quebeaucoupplusde mondeexiste.Lespasdespiétons,plusnombreux,sontmoinspressés.Soudain,rompantcetteabsence, cette hâte moindre des autres, surgitle pas rapide etagile des varinas 10, l’oscillationdes garçons boulangersauxcorbeillesmonstrueuses,etlasimilitudedivergentedesmarchandesdetoutlerestenese démonotonisequeparlecontenudespaniers,oùlescouleurssedifférencientplusquelesobjets.Les laitiersentrechoquent,commedesclefscreusesetabsurdes,lesbidonsinégauxdeleurmétierambulant. Lesagentsdepolicestagnentauxcarrefours,immobiledémentidelacivilisationàl’invisiblemontéedu jour. Combienjevoudrais—jelesensencemoment—voirceschosessansavoiravecellesd’autre rapportquedelesvoir,simplement—contemplertoutcelacommesij’étaisunvoyageuradultearrivé aujourd’huimêmeàlasurfacedelavie!Nepasavoirappris,depuislejourmêmedemanaissance,à donnerdessensreçusàtoutesceschoses,êtrecapabledelesvoirdansl’expressionqu’ellespossèdent parelles-mêmes,séparémentdecellequ’onleuraimposée.Pouvoirconnaîtrelavarinadanssaréalité humaine,indépendantedufaitqu’onl’appellevarina,etdufaitquel’onsaitqu’elleexisteetqu’ellevend sonpoisson.Voirl’agentdepolicecommeDieulevoit.Prendreconsciencedetoutpourlapremièrefois, nonpasapocalyptiquement,commeunerévélationduMystère,maisdirectement,commeunefloraisonde laRéalité. J’entendssonnerl’heure—huitcoupssansdoute,maisjen’aipascompté—àunclocherouune horlogepublique.Jem’éveilledemoi-mêmeàcausedecettechosebanale:l’heure,clôturemonacale imposéeparlaviesocialeàlacontinuitédutemps,frontièredansl’abstrait,limitedansl’inconnu.Je m’éveilledemoi-mêmeet,regardantlemondeautourdemoi,emplimaintenantdevieetd’humanité routinière,jevoisquelebrouillard,quiaabandonnélecieltoutentier(saufcequi,danstoutcebleu, flotteencoredebleuincertain),apénétréréellementdansmonâme,etapénétréenmêmetempsdansla partielaplusintimedeschoses,paroùellesentrentencontactavecmonâme.J’aiperdulavisiondece quejevoyais.Voyant,jesuisdevenuaveugle.Jeressensdéjàleschosesaveclabanalitéduconnu.Et celan’estdéjàpluslaRéalité:cen’estquelaVie. Oui,lavieàlaquellej’appartiensaussi,etqui,àsontour,m’appartient;etnonpluslaRéalitéqui n’appartientqu’àDieuouqu’àelle-même,quinecontientnimystèrenivéritéetqui,puisqu’elleest

réelle,oufeintdel’être,existequelquepart,fixe,libred’êtretemporelleouéternelle,imageabsolue, idéed’uneâmequiseraitextérieure. Jedirigelentementmespas,plusrapidesquejenelecrois,verslaportequimeconduirachezmoi. Maisjen’entrepas;j’hésite;jecontinuemonchemin.LaplaceduFiguier,étalantsesmarchandises bigarrées,mecachedesamultitudedechalandsmonhorizondepiéton.J’avancelentement,mort,etma visionn’estplusmienne,ellen’estplusrien:c’estseulementcelledecetanimalhumainquiahéritésans levouloir delaculturegrecque,del’ordreromain,delamoralechrétienneetdetouteslesautres illusionsquiformentlacivilisationoù,moi,jeressens. Oùsontdonclesvivants?

20

JemedisparfoisquejenepartiraijamaisdelaruedesDouradores.Etunefoisécrit,celamesemble l’éternité. MonpatronVasquès.Jesuisbiensouvent,inexplicablement,hypnotiséparmonpatronVasquès.Cet homme,quem’est-il,àpartunobstacleoccasionnel,dûaufaitqu’ilestmaîtredemonhoraire,durantla périodediurnedemavie?Ilmetraitepoliment,meparled’untonaimable,saufendesinstantsde brusqueriedueàquelquesouci inconnu,etoùil n’estplusaimableavecpersonne.D’accord,mais pourquoim’obsède-t-ilainsi?Est-ilunsymbole?Unecause?Qu’est-ildoncenfin?

Le patronVasquès.Je me souviens déjà de lui aufutur,avec le regretque,je le sais d’avance, j’éprouverai alors. Je vivrai paisiblement dans une petite maison située aux environs d’une ville quelconque, etjouissantd’unrepos oùje ne réaliserai toujours pas l’œuvre que je ne réalise pas davantageaujourd’hui,etjemechercherai,pourcontinuerànepaslaréaliser,desexcusesdifférentesde cellesgrâceauxquellesjemedérobeàmoi-mêmeaujourd’hui.Oubienjeseraiinternédansquelque hospicepourclochards,heureuxdecettedéroutetotale,mêléàlaliedeceuxquisesontcrusdesgénies etnefurentriend’autrequedesmendiantspourvusderêves,fondudanslamasseanonymedetousceux quin’eurentpaslafacultéderéussirdanslavie,nilerenoncementassezvastepourréussiràl’envers. Oùquejemetrouve,jemerappellerai,pleinderegrets,lepatronVasquèsetlaruedesDouradores,etla monotonie de la vie quotidienne sera pour moi comme le souvenir d’amours nonadvenues, oude victoiresquej’étaisdestinéànejamaisremporter. LepatronVasquès.Jelevoisaujourd’huidepuisl’avenir,commejelevoisaujourd’huid’icimême— staturemoyenne,trapu,grossiermais,danscertaineslimites,capabled’affection,francetretors,brusque etaffable—chef,àpartsonargent,parsesmainspoiluesauxgesteslents,auxveinesmarquées,telsde petitsmusclescolorés,soncoufortmaisnonpasgras,sesjouessanguinesetfermestoutàlafois,sousla barbesombremaistoujoursraséedefrais.Jelevois,jevoissesgestesrespirantl’énergie,mêmeau repos,sesyeuxquiruminentau-dedansd’eux-mêmesdeschosesdudehors,jeressenslechocdumoment oùjeluiaidéplu,etmonâmeseréjouitdelevoirsourire—unsourirelargeethumain,commel’ovation d’unefoule. C’estpeut-êtreparcequejen’ai,auprèsdemoi,personneayantplusdereliefquelepatronVasquès

que,biensouvent,cepersonnagebanal,etmêmevulgaire,s’insinuedansmonespritetmedistraitdemoi-

même.Jecroisqu’ilyalàunsymbole.Jecrois—oujecroispresque—quequelquepart,dansune existencelointaine,cethommeaétédansmaviequelquechosedeplusimportantquecequ’il est aujourd’hui.

Latragédieessentielledemavieest,commetouteslestragédies,uneironiedudestin.Jerejettelavie

réellecommeunecondamnation;jerejettelerêvecommeunelibérationinfâme.Maisjeviscequ’ilya

deplussordide,deplusquotidiendanslavieréelle;etjeviscequ’ilyadeplusintenseetdeplus

constantdanslerêve.Jesuiscommeunesclavequis’enivreraitpendantlasieste—deuxdéchéances

dansunseulcorps.

Jevoisnettement—aveccettemêmeclartédontnotreraisonillumineparéclairs,dansl’obscuritéde

notrevie,lesobjetsprochesquilaconstituentànosyeux—cequ’ilyadevil,demou,deveuleetde

facticedanscetteruedesDouradores,quireprésentepourmoilavietoutentière—cebureausordide,

peupléd’employésplussordidesencore,cettechambrelouéeaumoisetoùilnesepasserien,saufqu’il

yvitunmort,cetteépicerieducoindelarueetsonpatron,quejeconnaissansleconnaître,cesjeunes

gensàlaporteduvieuxcafé,cetteinutilitélaborieusedechaquejoursemblableauxautresjours,ce

retourperpétueldesmêmespersonnages,commedansundramequiseraitréduitàunsimpledécor,etle

décorlui-mêmeseraitàl’envers

Maisjevoisbienaussique,fuirtoutcela,ceseraitoulemaîtriser,oulerejeter:orjenelemaîtrise

pas,carjeneledépassepasdanslavieréelle,etjenelerejettepasdavantagepuisque,pourautantque

jerêve,jerestetoujourslàoùjesuis.[

Direquejenepuisavoirungestenobleailleursqu’enmonforintérieur,niundésirinutilequinesoit

réellementinutile![

Cettesensibilitédéliée,maisferme,cerêveprolongémaisconscientquiforme,danssonensemble,

monprivilègedepénombre

]

]

22

L’horlogequisetrouvelà-bas,aufonddelamaisondéserte—cartoutlemondedort—,laissetomber lentementcettequadruplenoteclairequisonnequatreheureslorsqu’ilfaitnuit.Jen’aipasencoredormi etn’espèrepluslefaire.Sansquerienretiennemonattention,m’empêchantainsidedormir,ougênemon corps,m’enlevantainsilerepos—jegisdansl’ombre,rendueplussolitaireencoreparlavagueclarté lunairedesréverbèresdanslarue;jegislesilenceengourdidemoncorpsdevenuétranger.Jen’arrive plusàpenser,tellementj’aisommeil;etjen’arriveplusàsentir,tantlesommeilmefuit. Tout,autourdemoi,estl’universnu,abstrait,faitdenégationsnocturnes.Jemediviseenfatiguéeten anxieux,etjeparviensàtoucher,grâceàlasensationdemoncorps,uneconnaissancemétaphysiquedu mystère des choses. Parfois monesprits’amollit, alors des détails informes de ma vie quotidienne affleurentàlasurfacedemaconscience,etmevoilàremplissantdescolonnesdechiffres,augrédes vaguesdel’insomnie.Oubienjem’éveilledecedemi-sommeiloùjestagnais,etdevaguesimages,dans monespritvide,fontdéfilersansbruitleurspectacleauxteintesinvolontairesetpoétiques.

Mesyeuxnesontpascomplètementfermés.Mavisionindistincteestourléed’unelueurquimevient deloin;c’estcelledesréverbèresalluméstoutenbas,auxconfinsdésertsdelarue. Cesser,dormir,remplacer cetteconscienceintercalairepar des choses meilleures,mélancoliques, chuchotéesensecretàunêtrequinemeconnaîtraitpas! Cesser,couleragileetfluide,fluxetreflux d’unevastemer,lelongdecôtesvisiblesdanslanuitoùréellementl’ondormirait! Cesser,exister incognito,extérieurement,êtrelemouvementdesbranchesdansdesalléesécartées,unechutedefeuilles légères,plusdevinéequeperçue,hautemerdeslointainsetfinsjetsd’eau,ettoutl’indéfinidesparcs danslanuit,perdusdansdesentrelacssansfin,labyrinthesnaturelsdesténèbres! Enfinir,cesserd’être enfin,maisavecunesurvivancemétaphorique,êtrelapaged’unlivre,unemèchedecheveuxauvent, l’oscillationd’uneplantegrimpantedansl’encadrementdelafenêtreentrouverte,lespassansimportance

surlefingravierduchemin,ladernièrefuméequimonteduvillageendormi,lefouetducharretieroublié aubordd’unsentiermatinal N’importequoid’absurde,dechaotique,d’étouffémême—n’importe quoi,sauflavie Etjedorsàmafaçon,sanssommeilnirépit,cettevievégétativedessuppositions,tandisque,sousmes paupièresquefuitlerepos,flotte,commel’écumepaisibled’unemersouillée,unrefletlointainde réverbèressilencieux. Dormiretdédormir. Del’autrecôtédemoi,bienloinderrièrel’endroitoùjegis,lesilencedelademeuretouchel’infini. J’écoutelachutedutemps,goutteàgoutte,etaucunedesgouttesquitombentn’estentenduedanssachute. Jesensmoncœurphysique,oppresséphysiquementparlesouvenir,réduitàrien,detoutcequiaétéou decequej’aiété.Jesensmatêtematériellementposéesurl’oreiller,qu’ellecreused’unpetitvallon.La peaudelataied’oreillerétablitavecmapeaulecontactd’uncorpsdanslapénombre.Monoreille même,surlaquellejerepose,segravemathématiquementcontremoncerveau.Mespaupièresbattentde fatigue,etproduisentunsond’unefaiblesseextrême,inaudible,surlablancheursensibledel’oreiller relevé.Jerespire,toutensoupirant,etmarespirationestquelquechosequiseproduit—ellen’estpas moi-même.Jesouffresanspensernisentir.L’horlogedelamaison,endroitfixeaucœurdeschoses, sonnelademie,sècheetnulle.Toutestsivaste,toutestsiprofond,toutestsinoiretsifroid! Jepasselecoursdestemps,jepassedessilences,desmondessansformepassentauprèsdemoi. Soudain,telunenfantduMystère,uncoqsemetàchanter,ignorantlanuit.Jepeuxdormir,carc’estle matinaufonddemoi.Etjesensmabouchesourire,déplaçantdoucementlesplislégersdelataiequime colleauvisage.Jepeuxm’abandonneràlavie,jepeuxdormir,jepeuxm’ignorer Etàtraversle sommeiltoutneufquim’obscurcit,oubienjemesouviensducoqquivientdechanter,oubienc’estlui qui,enréalité,chantepourlasecondefois.

23

Vivre,c’estêtreunautre.Etsentirn’estpaspossiblesil’onsentaujourd’huicommel’onasentihier:

sentiraujourd’huilamêmechosequ’hier,celan’estpassentir—c’estsesouveniraujourd’huidece qu’onaressentihier,c’estêtreaujourd’huilevivantcadavredecequifuthierlavie,désormaisperdue. Tout effacer sur le tableau, dujour aulendemain, se retrouver neuf à chaque aurore, dans une revirginitéperpétuelledel’émotion—voilà,etvoilàseulementcequ’ilvautlapeined’être,oud’avoir, pourêtreouavoircequ’imparfaitementnoussommes. Cetteauroreestlapremièredumonde.Jamaisencorecetteteinterose,virantdélicatementversle jaune,puisunblancchaud,nes’estainsiposéesurcevisagequelesmaisonsdespentesouest,avecleurs vitrescommedesmilliersd’yeux,offrentausilencequis’envientdanslalumièrenaissante.Jamais encoreunetelleheuren’aexisté,nicettelumière,nicetêtrequiestlemien.Cequiserademainsera autre,etcequejeverraiseravupardesyeuxrecomposés,emplisd’unevisionnouvelle.

Collinesescarpéesdelaville!Vastesarchitecturesquelesflancsabruptsretiennentetamplifient, étagementsd’édificesdiversementamoncelés,quelalumièreentretissed’ombresetdetachesbrûlées— vousn’êtesaujourd’hui,vousn’êtesmoiqueparcequejevousvois,etjevousaime,voyageurpenchésur lebastingage,commeunnavireenmer croiseunautrenavire,laissantsur sonpassagedes regrets inconnus.

24

Sachantcombien, etavec quelle facilité, les plus petites choses ontl’artde me torturer, je fuis

délibérémentleurcontact,sipetitessoient-elles.Lorsqu’onsouffre,commejelefais,parcequ’unnuage passedevantlesoleil,commentnesouffrirait-onpasdecetteobscurité,decejour perpétuellement couvertdesonexistence? Monisolementn’estpasunequêtedubonheur,quejen’aipaslecouragederechercher;nidela tranquillité,quenulhommenepeutobtenir,saufàl’heureoùilnepourrapluslaperdre—maisde sommeil,d’effacement,demodesterenoncement. Lesquatremursdecettepauvrechambresontpourmoi,toutàlafois,celluleetdistance,litetcercueil. Jeconnaismesmomentslesplusheureuxlorsquejenepenseàrien,neveuxrien,nerêveàrien,perdu dansunetorpeurdevégétal,desimplemoussepoussantàlasurfacedelavie.Jesavouresansamertume laconscienceabsurdeden’êtrerien,l'avant-goûtdelamortetdeladisparition. Jen’ai jamaispuappeler personne«maître».AucunChristn’estvenumourir pour moi.Aucun Bouddhanem’amontrélavoie.Duhautdemesrêvesnem’estjamaisapparuaucunApollon,aucune Athéna,pourilluminermonâme.

25

Lerayondesoleilestentrésoudainpourmoi,quisoudainl’aivu C’étaitpourtantunraidelumière suraigu,presquesanscouleur,quicoupaitaucouteaulesolnoirduplancheretranimaitsursonpassage lesvieuxclousplantésdanslesol,lesrainuresentrelesplanches,portéesnoiressurtoutecettepartition denon-blancheur. Minuteaprèsminute,j’aisuivil’effetinsensibledelapénétrationdusoleildanslebureaupaisible Occupationdigned’uneprison!Seulslescaptifsregardentainsilesoleilbouger,commeonregarde bougerlesfourmis. Unbrefcoupd’œilsurlacampagne,par-dessusunmurauxenvironsdelaville,melibèreplus complètementqueneleferaitunlongvoyagepourquelqu’und’autre.Toutpointdevueestlesommet d’unepyramiderenversée,dontlabaseestindéfinissable.

26

Labanalitéestunfoyer.Lequotidienestmaternel.Aprèsunelongueincursiondanslagrandepoésie, verslessommetsdesaspirationssublimes,verslescimesdutranscendantetdel’occulte,ontrouveplus quedélicieux,ontrouvetoutlecharmeettoutelachaleurdelavie,auretouràl’aubergeoùs’esclaffent lesimbécilesheureux,oùl’onboitaveceux,imbécileàsontourettelqueDieunousafaits,satisfaitde l’universquinousaétédonné,etlaissantleresteàceuxquiescaladentlesmontagnes,pournerienfaire unefoislà-haut. Jenesuisguèreémud’entendredirequ’unhomme,quejetienspourunfououpourunsot,surpasseun hommeordinaireendenombreusesoccasionsouaffairesdel’existence.Lesépileptiques,enpleine crise,sontd’uneforceextrême;lesparanoïaquesraisonnentcommepeud’hommesnormauxsaventle faire ;les maniaques atteints de délire religieuxrassemblentdes foules de croyants comme peude démagogues (si même il enest) réussissentà le faire, etavec une force intérieure que ceux-ci ne parviennentpasàcommuniqueràleurspartisans.Ettoutcelaprouveseulementquelafolieestlafolie jepréfèreladéfaite,quiconnaîtlabeautédesfleurs,àlavictoireaumilieududésert,réduiteàlacécité del’âme,seuleavecsanullitéséparée. Quedefoismaproprerêverie,sifutile,melaisse-t-ellel’horreurdelavieintérieure,lanausée physiquedesmysticismesetdescontemplations.Avecquellehâtejecoursdechezmoi(celieuchoisi pouryrêver)jusqu’àmonbureau;alorsjevoislafiguredeMoreiracommesij’entraisenfinauport.

Toutbienconsidéré,jepréfèreMoreiraaumondeastral;jepréfèrelaréalitéàlavérité;jepréfèrela

vie,oui,auDieumêmequil’acréée.C’estainsiqu’ilmel’adonnée,c’estainsiquejelavivrai.Jerêve

parcequejerêve,maisnesupporteraispascetteinjure,faiteàmoi-même,dedonnerauxrêvesuneautre

valeurquecelledeconstituermonthéâtreintime,demêmequejenedonnepasauvin,sanspourautant

m’enabstenir,letitred’alimentoudebesoinvital.

27

J’aitoujoursévité,avechorreur,d’êtrecompris.Êtrecomprisc’estseprostituer.J’aimemieuxêtre prissérieusementpourcequejenesuispas,etêtreignoréhumainement,avecdécence,avecnaturel. Rien ne provoquerait autant mon indignation que de voir mes collègues de bureau me trouver «différent».Jeveuxsavoureràpartmoicetteironiedenepasêtre,poureux,différent.Jeveuxendurer cecilicedelesvoirmejugersemblableàeux,etsubircettecrucifixiondenepasêtredistingué.Ilestde cesmartyresplussubtilsqueceuxdessaintsetdesermites.Ilyadessupplicesdel’intelligence,comme ilyaceuxducorpsetdudésir.Etl’onconnaîtdanscessupplices,commedanslesautres,unecertaine volupté.

28

Deschosesderien,toutesnaturelles,deschosesinsignifiantesdelavieordinaireettriviale—

poussièrequisouligned’untraitténuetgrotesquetoutcequ’adebasetdesordidemaviehumaine.

AinsiduRegistre,grandouvertsousdesyeuxoùlavierêveàtouslesOrients;oul’inoffensive

plaisanterieduchefdeservice,quioffensetoutl’univers;etpuisdireaupatrondetéléphoner,c’estsa

petiteamie—toutcelaaubeaumilieud’uneméditationsurlepassageleplusasexuéd’unethéorie

esthétiqueetmentale

Toutlemondeaunchefdeservicedouépourlesplaisanteriesdéplacées,toutlemondeal’esprithors

del’universdanssonensemble.Toutlemondeaunpatron,etlapetiteamiedupatron,etlasonneriedu

téléphoneaumomentleplusinopportun,lorsquedescendunsoiradmirable—etcesdamesserisquentà

diredumaldeleurpetitami,partifairepipi,commenousautresnouslesavonsbien.

Maistousceuxquirêvent,mêmes’ilsnerêventpasdansunbureaudelaVilleBasseoudevantles

registresd’unmagasindetissus—tousontpourtantunregistre,làdevanteux,quecesoitlafemmequ’ils

ontépouséeoulamenaced’unavenirquileuréchoitparhéritage—n’importequoi,dumomentquecela

existe,positivement.

Etpuislesamis—desibravesgarçons,biensûr,c’estsiagréabledeparleraveceux,dedéjeuner

aveceux,dedîneraveceux,ettoutcela,jenesaiscomment,sisordide,sitrivial,siminable;onest

toujoursdanssaboutiquedetissusalorsmêmequ’onestenpleinerue,onesttoujoursdevantsonregistre

alorsmêmequ’onsetrouveàl’étranger,onesttoujoursaveclepatronalorsqu’onestdéjàdansl’infini.

Noustousquirêvonsetquipensons,noussommestousdesemployésetdescomptablesdequelque

Magasindetissus,oudequelqueautreboutiquedansuneVilleBassequelconque.Nousfaisonsles

comptesetnousperdons;nousadditionnonsetnouspassons;nousfaisonslebilan—etl’invisiblesolde

esttoujoursnégatif.

J’écrisensouriantaveclesmots,maisilmesemblequemoncœurpourraitsebriser,sebrisercomme

unobjetquisecasse,enmorceaux,endébris,endétritusjetésdansunecaissequel’éboueur,d’unseul

geste,enlèvesursonépauleetemporteverslabenneéternelledetousleshôtelsdevilledumonde.[

]

Pouréprouverledéliceetlaterreurdelavitesse—nulbesoindevoituresrapidesnidetrains

express.Ilmesuffîtd’untrametdelastupéfiantecapacitéd’abstractionquejepossèdeetcultive.

Metrouvantdansuntram,jesais,grâceàunefacultéd’analyseconstanteetimmédiate,isolerl’idéede tramde l’idée de vitesse, les séparer complètement, jusqu’à enfaire des choses-réelles distinctes. Ensuite,jepuismesentirroulernonpointdansletram,maisdanssavitesseelle-même.Etsi,lassé,je veuxm’offrir ledélired’unevitessedémesurée,jepeuxencoretransporter cetteidéedans laPure imitationdelavitesseet,selonmonbonplaisir,l’augmenter,ladiminueroul’amplifierau-delàdetoutes lesvitessespossiblesdetouslesvéhiculesetdetouslestrainsdumonde. Courir des risques réels,cela me faitpeur,certes ;mais ce n’estpas tantla peur (qui n’a rien d’excessif)quimetrouble,quelastricteattentionàmessensations,quimegêneetmedépersonnalise.

[ ]

Jenevaisjamaislàoùilyaunrisque.Jecrainsdedevenirblasédesdangerseux-mêmes.

30

Ilarriveparfois—sansquejem’yattendeetsansquerienm’yprépare—quel’asphyxiedelavie ordinairemeprenneàlagorge,etquej’éprouveunenauséephysiquedelavoix,desgestesdecequ’on appellenossemblables.Unenauséephysiquedirecte,ressentiedirectementdansl’estomacetdansla tête,stupidemerveilledelasensibilitééveillée Chacundesindividusquimeparlent,chaquevisage dontlesyeuxmefixent,m’affectecommeuneinsulte,uneordure.Jesuintepartousmesporesunehorreur universelle.Jedéfailleenmesentantlessentir. Etilarrivepresquetoujours,danscesinstantsdedétressestomacale,qu’unhomme,unefemme,un

enfantmêmesedressedevantmoicommelereprésentantréeldecettebanalitéquimedonnedeshaut-le-

cœur.Nonpassonreprésentantenvertud’uneémotionpartielle,subjectiveetraisonnée,maisbiend’une

véritéobjective,réellementconforme,dudehors,àcequejeressensàl’intérieur,etquisurgitparune

sortedemagieanalogique,enm’apportantl’exemplemêmedelarèglequej’aiconçue.

31

Cecielnoir,là-basausudduTage,étaitd’unnoirsinistreoùsedétachait,parcontraste,l’éclairblanc

desailesdesmouettesauvolagité.Lajournée,cependant,nesentaitpasencorel’orage.Toutelamasse

menaçantedelapluieétaitallées’amoncelerau-dessusdel’autreriveetlaVilleBasse,encorehumide

d’unpeudepluie,souriaitdepuislesolàuncieldontlenordbleuissaitencoredequelqueblancheur.La

fraîcheurduprintempssepiquaitencored’unpeudefroid.

Dansunmomenttelquecelui-ci,vide,impondérable,jemeplaisàconduirevolontairementmapensée

versuneméditationquinesoitriendeprécis,maisquiretienne,danssalimpiditéd’absence,quelque

chosedelafroidesolitudedecejoursilimpide,aveccefondsombretoutauloin,etcertainesintuitions,

tellesdesmouettes,évoquantparcontrastelemystèredetoutechosedansuneobscuritéprofonde.

Maisvoicique,contrairementàmondesseinintimeettoutlittéraire,lefondobscurducielausuddela

villeévoquepourmoi—souvenirvraioufaux—unautreciel,vudansuneautreviepeut-être,dansun

Nordparcourud’unerivièreauxroseauxtristes,etsanslamoindreville.Sansquejesachecomment,

c’estunpaysagepourcanardssauvagesquisedéploiedansmonimagination,etc’esttrèsnettement,

commedansunrêveétrange,quejemesensprochedel’étenduequej’imagine.

Vastepaysderoseauxauborddesfleuves,paysdechasseursetd’angoisse:sesrivesirrégulières

pénètrent,telsdescapssales,dansleseauxd’unjauneplombé,etsecreusentencriqueslimoneuses,

faitespourdesbateauxminiatures,ous’ouvrenticioulàenchenaldontleseauxmiroitentàlasurfacede

lavase,cachéeparmilestigesd’unvert-noirdesroseaux,quiinterdisentlamarche.

Ladésolationestcelled’uncielgrisetmort,seridantparendroitsdenuagesplusnoirsquelefonddu

ciel.Jenesenspasdevent,maisilexiste,etl’autrerive,enfait,estunelongueîlederrièrelaquelleon

devine—quelfleuvevasteetdésert!—l’autrerive,lavraie,allongéedanslelointainsansrelief.

Personneneparvientlà-bas,n’yparviendrajamais.Mêmesi,parunefuitecontradictoiredutempset

del’espace,jepouvaism’évaderdumondejusquedanscepaysage-là,personnenem’yrejoindrait

jamais.J’yattendraisvainementquelquechose,sanssavoircequej’attendrais,etiln’yaurait,àlafinde

tout,quelalentetombéedelanuit,etl’espacetoutentierdeviendraitlentementdelacouleurdesnuages

lesplusnoirs,quis’enfonceraientpeuàpeudanslecielaboli.

Et,soudain,jeressensicilefroiddelà-bas.Ilpénètremoncorps,venudemesosmêmes.Jerespire

fortementetm’éveille.L’individuquimecroisesousl’Arche,prèsdelaBourse,meregardeavecla

méfianced’unhommequequelquechoseintrigue.Lecielnoir,ramassé,estdescenduplusbasencoresur

larivesud.

32

L’unedemesconstantespréoccupationsestdecomprendrecommentd’autresgenspeuventexister, commentilpeutyavoirdesâmesautresquelamienne,desconsciencesétrangèresàlamienne,laquelle, étantelle-mêmeconscience,mesembleparlàmêmeêtrelaseule.Jeconçoisquel’hommequisetrouve devantmoi,quimeparleavecdesmotsidentiquesauxmiens,etquifaitdesgestessemblablesàceuxque jefaisoupourraisfaire—jeconçoisqu’ilpuisse,enquelquefaçon,êtremonsemblable.Ilenestde même,cependant,desimagesquejerêveàpartirdesillustrations,deshérosquejevoisàpartirdes romans,despersonnagesdramatiquesquipassentsurlascène,àtraverslesacteursquilesreprésentent. Iln’estpersonne,mesemble-t-il,quiadmettevéritablementl’existenceréelledequelqu’und’autre.On pourraadmettrequ’uneautrepersonnesoitvivante,qu’ellesenteetpensecommenous-mêmes;maisil subsisteratoujoursunfacteuranonymededifférence,undésavantagematérialisé.Ilestdesfiguresdes tempspassés,desimages-espritscontenuesdansleslivres,qui sontpournousplusréellesqueces indifférencesincarnéesquinousparlentpar-dessuslecomptoir,ounousregardentparhasarddansle tram,ouquinousfrôlentenpassant,auhasardmortdesrues.Cesautres-lànesontpournousquepaysage, etpresquetoujoursinvisiblepaysage,commeuneruetropbienconnue. Jeconsidèrecommem’appartenantdavantage,commeplusprochesparlaparentéetl’intimité,certains personnagesdécritsdansleslivres,certainesimagesquej’aiconnuessousformedegravures,quebien despersonnesquel’onditréelles,etquirelèventdecetteinutilitémétaphysiquequel’onappelledechair etd’os.Etce«dechairetd’os»,enfait,lesdécritfortbien:ondiraitdeschosesdécoupées,poséessur l’étalmarmoréendequelqueboucherie,mortsquisaignentcommedesvies,côtelettesetgigotsdudestin. Jen’aipashonted’envisagerleschosesdecettefaçon,carjemesuisaperçuquetoutlemondeenfait autant.Cequipeutsemblerdudédaindel’hommepourl’homme,del’indifférencepermettantdetuerdes genssansbiensentirquel’ontue,commechezlesassassins,ousanspenserquel’ontue,commechezles soldats,provientdecequepersonnen’accordel’attentionnécessaireaufait—sansdoutetropabscons —quelesautressontdesâmes,euxaussi. Certainsjours,encertainsinstantsquem’apportejenesaisquellebrise,qu’ouvreenmoil’ouverture dejenesaisquelleporte,jesenssubitementquel’épicierducoinestunêtrespirituel,quelecommisqui sepencheencemomentàlaporte,surunsacdepommesdeterre,est,véritablement,uneâmecapablede souffrir. Lorsqu’on m’a annoncé hier que le caissier du tabac s’était suicidé, j’ai eu l’impression d’un

mensonge.Lepauvre,ilexistaitdonc,luiaussi!Nousl’avionsoublié,noustousquileconnaissionsdela mêmemanièrequelesgensquineleconnaissaientpas.Nousnel’enoublieronsquemieuxdemain.Mais qu’ilyeûtenluiuneâme—sansaucundoute,puisqu’ils’esttué.Passions?Soucis? Certes Maisilnemereste,àmoicommeàl’humanitéentière,quelesouvenird’unsourireniais flottantau-dessusd’unvestonbonmarché,saleetdeguingoisauxépaules.C’esttoutcequimereste,à moi,d’unhommequiasentisifortementqu’ils’esttuédetropsentir,parcequ’enfin,onnesetue certainementpaspourautrechose Jemesuisditunjour,enluiachetantdescigarettes,qu’ilserait bientôtchauve.Enfindecompte,iln’amêmepaseuletempsdeledevenir.C’estl’undessouvenirsqui merestentdelui.Quelautrepourrais-jegarder,aureste,dèslorsquecesouvenirneserapportepas réellementàlui,maisàunepenséequej’aieue? J’aisoudainlavisionducadavre,ducercueiloùonl’aplacé,delatombe,totalementanonyme,oùon l’aprobablementdéposé.Etjevoissoudainquelecaissierdutabacétait,d’unecertainefaçon,avecson vestondetraversetsonfrontchauve,l’humanitétoutentière. Cenefutqu’unmoment.Aujourd’hui,maintenant,jevoisclairementetentantqu’homme,qu’ilest mort.Riend’autre. Non,lesautresn’existentpas C’estpourmoiquesefigecesoleilcouchant,auxaileslourdes,aux teintesduresetembrumées.Pourmoifrémitsouscecouchant,sansquejelevoiecouler,levastefleuve. C’estpourmoiqu’aétéfaitecettelargeplace,s’ouvrantsurlefleuveoùlamaréevientrefluer.Ona enterréaujourd’huilecaissierdutabacdanslafossecommune?Aujourd’hui,lecouchantn’estpaspour lui.Mais,àcetteseulepensée,etbienmalgrémoi,ilacesséaussid’êtrepourmoi

33

Jenepuisconcevoirquecommeunesortedemanquedepropretécorporellecetteinertieetcette

permanence,oùjegis,d’uneexistencetoujourségaleettoujourssemblableàelle-même,commeune

poussièreouunesaletédéposéeàlasurfacedunon-changement.

Demêmequenouslavonsnotrecorps,nousdevrionslavernotredestin,changerdeviecommenous

changeonsdelinge—nonpointpournousmaintenirenvie,commelorsquenousmangeonsetdormons,

maisenvertudecerespectdétachédenous-mêmesquel’onappelleprécisémentpropreté.

Ilyabiendesgenschezquilemanquedepropretén’estpasuntraitdevolonté,maiscommeun

haussementd’épaulesdel’intelligence,etilenestbeaucoupchezquiunevieégaleeteffacéeneprovient

pasdufaitqu’ilsl’aientvoulueainsi,nid’unerésignationnaturelledevantuneviequ’ilsn’ontpas

voulue,maisd’unaffaiblissementdeleurcompréhensiond’eux-mêmes,d’uneironieautomatiquedela

connaissance.

Ilyadesporcsàquirépugneleurpropresaleté,maisquines’enécartentpas,retenusparlemême

sentiment,pousséàl’extrême,quifaitquel’hommeépouvanténefuitpasledanger.Ilyadesporcsdu

destin,commemoi,quines’écartentpasdelabanalitédeleurviequotidienneenraisonmêmedela

forced’attractionexercéeparleurpropreimpuissance.Cesontdesoiseauxfascinésparl’absencedu

serpent;desmouchesquirestentcolléesàuntroncd’arbresansrienvoir,jusqu’aumomentoùelles

arriventàlaportéevisqueusedelalangueducaméléon.

Jepromèneainsilentementmoninconscienceconsciente,surcetroncd’arbredelavieordinaire.

Ainsivais-jepromenantmondestin,quiavance,puisquemoijen’avancepas;montempsquipoursuitsa

marche,puisquemoijenelefaispas.Riennemesauvedelamonotoniequecesbrefscommentairesque

jefaissurelle.Jemecontentedufaitquemacellulepossèdedesvitresau-dedansdesesgrilles—et

j’écrissurlesvitres,surlapoussièredunécessaire,j’écrismonnomenlettresmajuscules,signature

quotidiennedemacomptabilitéaveclamort. Aveclamort?Non,pasmêmeaveclamort.Quandonvitcommemoi,onnemeurtpas:onfinit,onse flétrit,ondévégète.L’endroitoùvousvoustrouviezdemeuresansquevousysoyez,larueoùvous passiezdemeuresansqu’onvousyvoie,lamaisonoùvousviviezesthabitéeparunnon-vous.C’esttout, etnousappelonscelalenéant;maiscettetragédiedelanégation,nousnepouvonspasmêmelajoueret l’applaudir, car nous ne savons même pas, entoute certitude, si vraimentelle n’estrien, nous ces végétauxdelavéritécommenouslesommesdelavie,poussièredéposéeau-dedanscommeau-dehors desvitres,nouscespetits-enfantsduDestinetcesfilsadoptifsdeDieu,quiépousalaNuitéternelle aprèssonveuvageduChaosquinousatousengendrés.

34

Danslaperfectionrectilignedujourstagnecependantl’airgorgédesoleil.Cettetensiondel’instant présentneprovientpasdel’oragefutur —malaisedescorpsamorphes,vaguematitédansunciel assurémentbleu.C’estlatorpeursensibledel’oisivetésuggérée,plumelégèreeffleurantlevisageprès des’endormir.L’étéestbrûlant,etsereinpourtant,lacampagnefaitenviemêmeàceuxquinel’aiment pas. Sij’étaisdifférent,medis-je,ceseraitlàunjourheureux,carjel’éprouveraissansréfléchir.Je termineraisavecunplaisiranticipémontravailnormal—celui-làmêmequiesttouslesjourspourmoi d’une monotonie anormale. Je prendrais l’autobus pour les faubourgs de Benfica, encompagnie de quelquesamis.Nousdînerionsparmilesjardins,enpleinsoleilcouchant.Notregaietéseraitpartie intégrantedupaysage,etreconnuecommetellepartousceuxquipourraientnousvoir. Malgrétout,commejesuismoi,jetirequelqueplaisirdeceminceplaisirdem’imaginercommeétant cetautre.Bientôt,celui-moi,assissousunarbreouunetonnelle,mangeraledoubledecequejepeux manger,boiraledoubledecequej’oseraisboire,riraledoubledecequejepourraisjamaisrire.Bientôt lui,maintenantmoi.Oui,pendantuninstantj’aiétédifférent:j’aivu,j’aivécuenquelqu’und’autrece plaisirhumbleethumaind’existercommeunanimalenmanchesdechemise.Grandjour,assurément,que celuiquim’afaitrêverdelasorte!Joursublimeettoutpétrid’azur,commemonrêveéphémèredeme voirenemployédebureaupleindesanté,passantjenesaisoùunebienagréablesoirée.

35

Quandlacaniculecommence,jedeviensmorose.Ilsemblequelaluminosité,mêmeâcre,desheures estivales,devraitêtredouceàunêtrequinesaitpasquiilest.Maisellenel’estpaspourmoi.Le contrasteesttropviolententrelavieextérieure,exubérante,etcequejesens,cequejepense,sans savoirsentirnipenser—cadavredemessensationslaisséàtoutjamaissanssépulture.J’ail’impression devivre,danscettepatrieinformeappeléel’univers,sousunetyranniepolitiquequi,sansm’opprimer directement,offensecependantquelqueprincipecachédemonêtre.Alorsdescendenmoi,lentement, sourdement,lanostalgieanticipéed’unimpossibleexil. J’ai surtoutsommeil. Nonpas de ce sommeil qui porte enlui de façonlatente, comme tous les sommeils,mêmemorbides,leprivilègephysiquedurepos.Nonpasd’unsommeil qui,sur lepoint d’oublierlavie,etpeut-êtredenousapporterdessonges,apportecommesurunplateau,englissantvers notreâme,lestranquillesoffrandesd’uneprofondeabdication.Non:cesommeil-cineparvientpasà dormir,pèsesurlespaupièressanspouvoirlesfermer,etréunitdansunemêmeexpression,qu’onsent toutàlafoisdebêtiseetderépulsion,noscommissuresamèresetnoslèvresdécouragées.Cesommeil-là ressembleàceluiquipèseinutilementsurlecorps,durantleslonguesinsomniesdel’âme.

Cen’estquelorsquevientlanuitquej’éprouved’unecertainefaçon,nonpasdelajoie,maisunesorte derépit;etcommed’autresmomentsderépitsontvécusavecplaisir,celui-làl’estaussi,paranalogie dessens.Alorslesommeilpasse,jesensl’espècedeconfusion,declair-obscurmentalquecesommeil avait provoqués, s’effacer, s’éclairer, presque s’illuminer. Il me vient, pour uninstant, l’espoir de quelque chose d’autre.Mais cetespoir estbref.Ce qui vientensuite estunennui sans sommeil ni espérance,lemauvaisréveild’unhommequin’apasdormi,etjefixe,delafenêtredemachambre, pauvreâmeaucorpslas,desmyriadesd’étoiles;desmyriades,etpuisrien,lenéant—maisces myriadesd’étoiles

36

L’odoratestunbizarresensdelavue.Ilévoquedespaysagessentimentauxquedessinesoudainle subconscient.C’estquelquechosequej’aiéprouvébiensouvent.Jepassedansunerue;jenevoisrien ouplutôt,regardanttoutautourdemoi,jevoiscommetoutlemondevoit.Jesaisquejemarchedansune rue,etj’ignorequ’elleexiste,avecsesdeuxcôtésfaitsdemaisonsdifférentes,construitespardesêtres humains.Jepassedansunerue;voiciqued’uneboulangeriemevientuneodeurdepain,écœurantepar sadouceurmême:etmonenfancesedressedevantmoi,venued’uncertainquartierlointain,etc’estune autreboulangeriequim’apparaît,sortietoutdroitdeceroyaumemagiquefaitdetoutcequenousavons vumourir.Jepassedansunerue;ellesenttoutd’uncouplesfruitsoffertsàl’étalageinclinéd’une boutiqueétroite:etmabrèvepériodecampagnarde—jenesaisplusoùniquand—possèdedesarbres, toutlà-bas,etoffrelapaixàmoncœur—uncœurd’enfant,indiscutablement.Jepassedansunerue;me voilàbouleversé,àl’improviste,paruneodeurdecaissesdansunatelierdemenuisier:oh!moncher Cesario 11 !Tum’apparaisetjesuisenfinheureux,parcequejesuisrevenu,parlesouvenir,àlaseule vérité,celledelalittérature.

37

J’aidevantmoilesdeuxgrandespagesd’unlourdregistre;lesyeuxfatigués,jerelève,despages inclinéessurlevieuxpupitre,uneâmeplusfatiguéeencorequemesyeux.Au-delàdunéantquetoutcela représente,lemagasinaligne,jusqu’àlaruedesDouradores,sesrayonnagesréguliers,sesemployésbien régulierseuxaussi,l’ordrehumainetlecalmedelabanalité.Contrelavitrevientbattrelebruitd’un mondedifférent,etcebruitdifférentestbanalluiaussi,commelecalmequisetientauprèsdesétagères. Jebaissedesyeuxneufssurlesdeuxpagesblanchesoùmeschiffressoigneuxontinscritlesrésultats del’entreprise.Et,avecunsourirequejegardepourmoi,jepensequelavie—quicomprendcespages couvertesdechiffresetdemarquesdetissus,avecleursespacesenblanc,leurslignestracéesàlarègle etleurécriturecalligraphiée—contientaussilesgrandsnavigateurs,lesgrandssaintsetlespoètesde touteslesépoques,sansuneligneenmémoired’eux,vastepeupleexilédeceuxquifonttoutelavaleurdu monde. Dansleregistrelui-même,recouvertdequelquetissuinconnu,s’ouvrentlesportesdesIndesetde Samarcande,etlapoésiepersane,quin’estnid’unpaysnid’unautre,apportedesesstrophes,dontle troisième vers n’est pas rimé, un soutien lointain à mon malaise. Mais sans me tromper, j’écris, j’additionne,etlesécrituress’alignent,sagementtracéesdanscemonde-ciparlamaind’unemployéde bureau.

38

Quandnousavonspasséunenuitblanche,alorspersonnenenousaime.Lesommeilenfuiaemporté

avecluiunquelquechosequinousrendaithumains.Nousbaignonsdansuneirritationlatente,dirait-on,

elleimprègnejusqu’àl’airinorganiquequinousentoure.C’estnous-mêmes,enfindecompte,quenous

affaiblissons,etc’estentrenousetnousquesedéploieladiplomatiedecettesourdebataille.

J’aitraînéaujourd’huiparlesruesmespiedsetmonimmensefatigue.J’ail’âmeréduiteàunepelote

embrouillée,etcequejesuisoucequej’aiété,quiestmoi,aoubliésonnom.Sij’aiunlendemain,jene

saisriensinonquejen’aipasdormi,etlaconfusiondediversintervallesintroduitdegrandssilences

danslediscoursintérieur.

O vous, grands parcs qui appartenez aux autres, jardins si habituels pour tant de gens, allées merveilleusesparcouruesparceuxquinemeconnaîtrontjamais!Jestagneentredeuxveilles,enhomme

quin’ajamaisoséêtresuperflu,etcequejeméditesursautecommeunrêvetouchantàsafin.[

]

39

Nuages J’aiconscienceducielaujourd’hui,carilyadesjoursoùjeneleregardepas,maislesens plutôt— vivantcomme je le fais à la ville, etnondans la nature qui l’inclut. Nuages Ils sont aujourd’huilaréalitéprincipale,etmepréoccupentcommesilecielsevoilantétaitl’undesgrands

dangersquimenacentmondestin.Nuages

l’Occidentversl’Orient,dansundésordretumultueuxetnu,teintéparfoisdeblanc,ens’effilochantpour jenesaisquelleavant-garde;d’autrespluslentssontpresquenoirs,lorsqueleventbienaudibletardeà lesdisperser;noirsenfind’unblancsalelorsque,commedésireuxderesterlà,ilsnoircissentdeleur passageplusquedeleurombrelefauxespacequelesruesprisonnièresentrouvrententrelesrangées étroitesdesmaisons. Nuages J’existesanslesavoir,etjemourraisanslevouloir.Jesuisl’intervalleentrecequejesuiset cequejenesuispas,entrecequejerêveetcequelavieafaitdemoi,jesuislamoyenneabstraiteet charnelleentredeschosesquinesontrien—etmoijenesuispasdavantage.Nuages Quelleangoisse quandjesens,quelmalaisequandjepense,quelleinutilitéquandjeveux!Nuages Ilspassentencore, certainssonténormes,etcommelesmaisonsnepermettentpasdevoirs’ilssontmoinsgrandsqu’ilne semble,ondiraitqu’ilsvonts’emparerducieltoutentier;d’autressontd’unetailleincertaine,ils’agit peut-êtrededeuxnuagesréunis,oud’unseulquivaseséparerendeux—ilsn’ontplusdesignification, là-hautdansleciellas;d’autresencore,toutpetits,semblentêtrelesjouetsdechosespuissantes,balles irrégulièresdequelquejeuabsurde,toutesamasséesd’unseulcôté,esseuléesetfroides. Nuages Jem’interrogeetm’ignoremoi-même.Jen’airienfaitd’utile,neferaijamaisrienqueje puissejustifier.Cequejen’aipasperdudemavieàinterpréterconfusémentdeschosesinexistantes,je l’aigâchéàfairedesversenprose,dédiésàdessensationsintransmissibles,grâceauxquellesjefais mienl’universcaché.Jesuissaturédemoi-même,objectivement,subjectivement.Jesuissaturédetout, etdutoutdetout.Nuages Ilssonttout,dislocationdeshauteurs,seuleschosesréellesaujourd’huientre laterre,nulle,etleciel,quin’existepas;lambeauxindescriptiblesdel’ennuipesantquejeleurimpose; brouillardcondenséenmenacesdecouleurabsente;boulesdecotonsaled’unhôpitaldépourvudemurs. Nuages Ilssontcommemoi,passageéparsentrecieletterre,augréd’unélaninvisible,avecousans tonnerre,égayantlemondedeleur blancheur oul’obscurcissantdeleurs masses noires,fictions de l’intervalleetdeladérive,ilssontloindubruitdelaterre,maissanslesilenceduciel.Nuages Ils continuent de passer, ils passent toujours, ils passeront éternellement, enroulant et déroulant leurs écheveauxblafards,étirantconfusémentleurfauxcieldispersé.

12 ,de

IlsviennentdulargeverslechâteauSaint-Georges

Ah,j’aicompris!lepatronVasquès,c’estlaVie.LaVie,monotoneetnécessaire,quicommandeetque

l’onconnaîtsimal.CethommebanalreprésentelabanalitédelaVie.Ilesttoutpourmoi,au-dehors,

parcequelaVieesttoutpourmoi,au-dehors.

EtsimonbureaudelaruedesDouradoresreprésentelaViepourmoi,mondeuxièmeétage,làou

j’habite,danscettemêmeruedesDouradores,représentel’Art.Oui,l’Art,quihabitelamêmeruequela

Vie,maisenunlieudifférent,l’Artquisoulagedelaviesanspourtantsoulagerdevivre,etquiestaussi

monotonequelavie—simplementenunlieudifférent.Oui,cetteruedesDouradorescontientpourmoi

toutlesensdeschoses,lasolutiondetouteslesénigmes—maisnoncelledeleurexistencemême,car

c’estprécisémentl’énigmequinepeutrecevoirdesolution.

41

Aucunproblèmeneconnaîtdesolution.Aucundenousnepeutdénouerlenœudgordien:oubiennous renonçons,oubiennousletranchons,tousautantquenoussommes.Nousrésolvonsd’unseulcoup,avec notresensibilité,lesproblèmesquirelèventdel’intelligence,etnousagissonsainsiouparlassitudede penser,ouparcraintedetirerlesconclusions,ouparbesoinabsurdedenoustrouverunappui,ouencore poussésparl’instinctgrégairequinousramèneverslesautresetlavie. Commenousnepouvonsjamaisconnaîtretouslesélémentsd’unequestion,nousnepouvonsjamaisla résoudre. Pour attendrelavérité,il nous faudraitdes données suffisantes,etdes procédés intellectuels qui épuisentl’interprétationdecesdonnées.

42

Ilestdessensationsquisontdessommeils,quioccupentcommeunebrumetoutel’étenduedenotre esprit,quinenouslaissentnipenser,niagir,etnenouspermettentpasd’existerclairement.Commesi nousn’avionspasdormidelanuit,ilsurvitennousquelquechosedurêve,etilyaunetorpeurdesoleil diurnequivientchaufferlasurfacestagnantedessens.C’estunesaoulerieden’êtrerien,etlavolontéest unseauqu’onarenverséaupassagedanslacour,d’ungesteindolentdupied. Onregarde,maisonnevoitpas.Lalonguerueaniméed’animauxhumainsestunesorted’enseigne couchée à l’horizontale, oùles lettres seraient mobiles et n’auraient aucunsens. Les maisons sont simplementdesmaisons.Onaperdulapossibilitédedonnerunsensàcequel’onvoit,maisonvoit parfaitementcequiest,celaoui. Lescoupsdemarteauàlaportedumenuisierrésonnentavecuneétrangetéproche.Ilsrésonnent, largementespacés,chacund’euxéveillantunéchosansutilité.Lebruitdescharrettessembleceluid’un jourchargéd’orage.Lesvoixsortentdel’air,etnondesgosiers.Auloin,lefleuvesetraînefatigué.

Cequ’onéprouven’estpasdel’ennui.Nidelapeine.C’estl’enviedes’endormiravecuneautre personnalité,d’oublier—avecaugmentationdesalaire.Onneressentrien,sinonunautomatismelà,tout enbasducorps,quifaitrésonnersurletrottoirdesjambesquisontlesnôtresetavancer,dansune marcheinvolontaire,despiedsqu’onsentdansseschaussures.Onnesentpeut-êtremêmepascela.Tout autourdesyeux,etcommedesdoigtssurnosoreilles,ilyauncercleresserréau-dedansdenotretête. Ondiraitunrhumedel’âme.Etvoiciqu’avecl’imagelittérairedelamaladienaîtledésirquelavie soitunesortedeconvalescence,sansnulbesoindemarcher,etl’idéedeconvalescenceévoqueles propriétésauxenvironsdelaville,maisenleurcœurmême,toutprèsdufoyer,àl’écartdelarueetdu bruit des roues. Non, on n’éprouve rien. On passe consciemment, en dormant tout simplement, et dansl’impossibilitédedonneruneautredirectionàsoncorps,parlaportequ’ondoitfranchirpour

entrer.Onpassepartout.Oùesttontambourin,toil’oursimmobile?

Légère,commequelquechosequicommencerait,l’odeurmarinedelabrises’avançadepuisleTageet serépandit,sale,danslespremièresruesdelaVilleBasse.Elleécœuraitavecfraîcheur,dansune torpeurfroidedemerattiédie.Jesentislaviedansmonestomac,etl’odoratdevintquelquechoseen arrièredemesyeux.Trèshaut,desnuagesflottaientdansrien,clairsemés,enrouléssureux-mêmes,d’un grisquis’effondraitenunefausseblancheur.L’atmosphèresemblaitlamenaced’uncielcraintif,comme uncoupdetonnerreinaudible,faitseulementd’air. Onsentaitlastagnationjusquedanslevoldesmouettes:ellessemblaientdeschosespluslégèresque l’air,laisséeslàparquelqu’un.L’airn’avaitriend’étouffant.Lejourdéclinaitetlemalaisen’étaitqu’en nous;l’airfraîchissaitparintermittence. Pauvresespoirsquelesmiens,nésdelaviequej’aiétécontraintdevivre!Ilssontcommecetteheure, commecetair,brouillardssansbrouillard,coutureseffilochéesdefauxorages.J’aienviedecrier,pour medébarrasserdupaysageetdemespensées.Maismonprojetsentlavase,luiaussi,etlamaréebasse enmoialaisséàdécouvertcettebouenoirâtrequisetrouvelàau-dehors,etquejenevoisqueparson odeur. Quelle inconséquence que de vouloir me suffire ! Quelle conscience sarcastique des sensations supposées!Quelenchevêtrementdel’âmeavecdessensations,despenséesavecl’airetlefleuve,tout celapourdirequelaviemefaitmaldansmonodoratetdansmaconscience—pournepassavoirdire, commecettephrasesisimpleetsivasteduLivredeJob:«Monâmeestlassedecettevie!»

43

Pluie

Etfinalement,par-dessusl’obscuritédestoitsluisants,lalumièrefroided’unmatintièdepointcomme unsuppliceapocalyptique.C’estdenouveaul’immensenuitdelaclartéquiaugmente.C’estdenouveau l’horreurhabituelle—lejour,lavie,l’utilitéfictive,l’activitésanséchappatoirepossible.C’estde nouveaumapersonnalitéphysique,visibleetsociale,transmissiblepardesmotsquineveulentriendire, utilisableàmerciparlesgestesdesautres,parlaconsciencedesautres.C’estdenouveaumoi,telqueje nesuispas.Avecledébutdecettelueurdeténèbres,quienvahitd’incertitudesgriseslesfentesdes volets(quin’ontriend’hermétique,monDieu!),jesenspeuàpeuquejenevaispaspouvoirconserver longtempscerefuge:êtrecouché,nepasdormirmaispouvoirlefaire,songerlibrement,sanssavoirqu’ ilyaunevéritéetuneréalité,flottantentrelafraîchetiédeurdesdrapsetl’ignorance—àlasensationde confortprès—dufaitquej’aiuncorps.Jesensm’échapperprogressivementl’inconscienceheureuseoù jejouisdemaconscience,lasomnolenceanimaledufonddelaquellejeguette,entredeuxpaupièresde chatausoleil,lesmouvementsquedécritlalogiquedemonimaginationenliberté.Jesenss’évanouirpeu àpeulesprivilègesdelapénombre,etleslentesrivièressouslesramuresentrevuesauborddemes paupières,etlemurmuredescascades,perduesentrelesonlentdusangdanslesoreillesetlavague persistancedelapluie.Jemeperdspeuàpeu,jusqu’àdevenirvivant. Jenesaissijedors,ousijesenssimplementquejedors.Jenerêvepasdansunintervalleprécis, maisjeperçois,attentif,etcommem’éveillantd’unsommeiloùjen’auraispasdormi,lespremières rumeursdelaviedelaville,quimontent,commeuneinondation,del’endroitvague,toutenbas,oùse trouventdesruesmenantDieusaitoù.Cesontdessonsallègres,filtrésparlatristessedelapluiequi tombe,ouqui,peut-être,estdéjàtombée—carjenel’entendspaspourl’instant Riend’autrequela

grisaille excessive des fentes de lumière qui avancent, parmi les ombres d’une lueur incertaine, insuffisante pour cette heure de la matinée, que j’ignore d’ailleurs. Ce sont des bruits allègres et dispersésetilsmefontmal,aufondducœur,commes’ilsm’appelaientpourunexamenouuneexécution. Chaquejournéequej’entendspoindre,decelitoùjeveuxignorer,mesembledevoirêtrelejourd’un événementimportantdemavie,quejenevaispasavoirlecouraged’affronter.Chaquejourquejesens seleverdesonlitd’ombre,accompagnéd’unechutededrapsàtraversruesetruelles,meconvoqueàun tribunal.Chaquenouvelaujourd’hui,jedoisêtrejugé!Etl’éternelcondamnéqu’ilyaenmois’accroche àsonlitcommeàlamèrequ’ilaperdue,etcaressesontraversincommesisanourricepouvaitle défendredumonde. Lasiesteheureusedelabêtepuissanteàl’ombredesarbres,lafraîchefatigueduvagabondloqueteux parmileshautesherbes,latorpeurduNoirdansl’après-midimoiteetlointaine,ledélicedubâillement quipèsesurlesyeuxlas—toutcequiberced’oublietdonnelesommeil,l’apaisementdureposdansla tête,venantpousserd’unpiedlégerlesvoletsdel’âme,cettecaresseanonymededormir Dormir,êtreauloinsanslesavoir,êtreétendu,oublieravecsonproprecorps;avoirlalibertéd’être inconscient,danscerefuge,telunlacperdu,stagnantsousdehautesfrondaisons,danslesvastessolitudes desforêts. Unrienquirespireau-dehors,unemortlégère,dontons’éveilleavecregretetunefraîcheurnouvelle, etoùlestissusdel’âmecèdentauxvoilesdel’oubli. Ah,etvoiciquedenouveau,telleslesprotestationsrenouveléesdequelqu’unqu’onn’apasréussià convaincre,j’entendslaclameurbrusquedelapluiequigicledansl’universéclairci.J’éprouveunfroid quiatteintmesossupposés,commesij’avaispeur.Etrecroquevillé,nul,êtrehumainseulaveclui-même danslepeud’obscuritéquimereste,jepleure,oui,jepleuredesolitudeetdevie,etmapeine,dérisoire commeunevoituresansroues,gîtauborddelaréalitéparmilesdéchetsdemadétresse.Jepleurede tout,jepleurelesouvenirdesgenoux,où,toutpetit,jemeréfugiais,delamainqu’onmetendait,morte depuis,etpuislesbrasdontjen’aijamaissucommentilsm’auraientétreint,l’épauleoùjamaisjen’aipu m’appuyer Etlejourquiselèvedéfinitivement,ladouleurquiselèveenmoicommelavéritécruedu jour,cequej’airêvé,cequej’aipensé,cequi,enmoi,aoublié—toutcela,cetamalgamed’ombres,de fictionsetderemords,semélangedanslesillonoùroulentlesmondes,ettombeparmileschosesdela viecommelesqueletted’unegrappederaisin,dévoréeencachetteparlesgaminsquil’ontdérobée. Larumeurdujourhumainaugmentesoudain,commelebruitd’unesonnerie.Aufonddelamaison claquedoucementlaserruredelapremièreportequ’onouvresurl’univers.J’entendsdespantouflesdans uncouloirabsurde,quimèneàmoncœur.Etd’ungestebrusque,commeunhommequisetueenfin, j’arrachedemoncorpsdurlesdrapsetlescouverturesdulitprofondquim’abrite.Jesuisréveillé.Le bruitdelapluies’estompelà-haut,dansl’extérieurindéfini.Jemesensplusàl’aise.J’aiaccompli quelquechosequej’ignore. Jemelève,vaisàlafenêtre,ouvrelesvoletsintérieursavecladécisiond’unhommecourageux.Je voisbrillerunejournéedepluieclaire,quiinondemesyeuxd’uneclartéterne.J’ouvrelesfenêtresàleur tour.L’airfraishumidifiemapeauencoretiède.Jeveuxmerafraîchir,vivre,etjetendslecouverslavie, commeversunjougimmense.

44

Desmoisontpassésurcequej’aiécritendernier.J’aieul’espritdansuntelétatdesommeilquej’ai

ététoutautredanslavie.J’airessentifréquemmentunesensationdebonheurcommeaufiguré.Jen’aipas

existé,j’aiétéunautre,j’aivécusanspenser.

Etsoudain,aujourd’hui,jesuisrevenuàcequejesuis,ouàcequejemerêve.Cefutdansunmoment degrandelassitude,alorsquej’avaistravaillésansrépit.J’aiposélatêtedansmesmains,lescoudes appuyéssurlehautpupitreincliné.Et,lesyeuxfermés,jemesuisretrouvé. Dansunillusoireetlointainsommeil,jemeressouvenaisdetoutcequiavaitété,etc’estavecla nettetéd’unpaysagecontempléréellementquejevissedressersubitement,avantouaprèstoutcequi existe,lalonguefaçadedelamaisondemonenfance,devantlaquelle,aubeaumilieudecettevision, s’étendaitàsontour,vide,l’airedeterrebattue. Jesentisaussitôtl’inutilitédelavie.Voir,sentir,sesouvenir,oublier—toutcelasemélangeaiten moi,etseconfondait—cettevaguedouleurauxcoudes—aveclemurmureimprécisdelarueprocheet lesbruitsténusdutravail,calmeetrégulier,danslebureaupaisible. Lorsque,ayantreposélesmainssurlehautdupupitre,jejetaisurcequejevoyaisautourdemoiun regardquiauraitdûêtred’unelassitudeempliedemondesmorts,lapremièrechosequejevis—cequi s’appellevoir—cefutunegrossemouchebleue(cevaguebourdonnement,quineprovenaitpasdu bureau!)poséesurmonencrier.Jelacontemplaidufonddel’abîme,anonymeetattentif.Elleavaitdes tonsvertmordoré,d’unnoirbleuté,etsonéclatlustré,répugnant,n’étaitpaslaid.Unevie! Quisaitpourquellesforcessuprêmes,dieuxoudémonsdelaVéritédontl’ombreenveloppenospas errants, je ne suis moi-même qu’une mouche luisante qui se pose un instant sous leurs yeux ? Rapprochementfacile?Remarquedéjàfaitemillefois?Philosophiedépourvuedevraieréflexion? Peut-être,maisjen’aipasréfléchi:j’airessenti.C’estsurunplancharnel,direct,avecunehorreur profonde,quejefiscettecomparaisonrisible.Jefusmouchequandjemecomparaiàlamouche.Jeme suissentimouchequandj’aiimaginéquejemesentaismouche.Etjemesuissentiuneâmedugenre mouche,j’aidormimouche,jemesuissentienfermémouche.Maislaplusgrandehorreur,c’estqu’en mêmetempsjemesentaismoi-même.Jelevaimalgrémoilesyeuxauplafond,decraintequequelque règle suprême ne s’abattît sur moi, tout comme j’aurais pu moi-même écraser cette mouche. Heureusement,lorsquejebaissailesyeux,lamouche,sansunbruit,avaitdisparu.Lebureauamorphese trouvaitànouveausansphilosophie.

45

Voicibienlongtemps—desjourspeut-être,oudesmois—quejen’enregistreplusaucunesensation; jenepenseplus,doncjen’existeplus.J’aioubliéquijesuis;jenesaisplusécrire,parcequejenesais plusêtre.Parunesorted’endormissementoblique,j’aiétéunautre.Constaterquejenemesouvienspas, c’estm’éveiller. Jemesuisévanouiunmomentdemavie.Jereviensàmoisansgarderlesouvenirdecequej’aiété,et lesouvenirdecequej’étaisauparavantpâtitd’avoirétéinterrompu.Jesensenmoilanotionconfuse d’unintervalleinconnu,etuneffortfutiled’unepartiedemamémoirepourchercheràretrouverl’autre. Jeneparvienspasàrenouerlelienavecmoi-même.Sij’aivécu,j’aioubliédem’enapercevoir. Nonpasquecettepremièrejournéedel’automnemaintenantperceptible—lapremièredefroidsans fraîcheur, revêtantl’été mortd’une lumière affaiblie — me donne, de sa transparence distante, une sensationd’élanavorté oude volonté illusoire. Nonque je retrouve, dans cetinterlude de choses perdues,levestigeincertaind’unsouvenirinutile.C’est,plusdouloureusementquetoutcela,l’ennuide tenterdeserappelercedontonnesesouvientpas,ledécouragementdevanttoutcequelaconsciencea perdu,noyéparmidesalguesetdesroseaux,auborddejenesaisquoi. Jeconstatequelejour,immobileetlimpide,possèdeuncielpositifetd’unbleumoinsclairquel’azur profond.Jeconstatequelesoleil,vaguementmoinsdoréqu’ilnel’était,dorederefletshumideslesmurs

etlesfenêtres.Jeconstatequ’enl’absencedetoutvent,oumêmedetoutebrisequil’évoqueoule

démente,onsentnéanmoinsdormirunefraîcheurenéveilsurlavilleindéfinie.Jeconstatetoutcela,sans

penser,sansvouloir,etjen’aisommeilqu’ensouvenir,jen’éprouvedenostalgiequ’enraisondecette

sourdeintranquillité.

J’entreenconvalescence,stérileetlointain,d’unemaladiequejen’aipaseue.Jemeprépare,alertede

ceréveiltoutrécent,àcequejen’osefaire.Quelsommeilnem’apointlaissédormir?Quellecaresse

n’apointvoulumeparler?Qu’ilferaitbonêtreunautre,enaspirantcettefroidegorgéed’unprintemps

vigoureux!Pensertoutaumoinsêtreunautre,queceseraitbon—meilleurquelaviemême,tandisque,

toutauloindansl’imageévoquéeensouvenir,desroseauxquenulventn’agitesepenchent,glauquesdes

refletsdufleuve

Ilm’arrivesisouvent—meressouvenantdeceluiquejenefusjamais—dem’imaginertoutjeune,et

d’oublierlereste!Combiendifférentsdecequ’ilsfurent,lespaysagesquejen’aijamaisvus;et

combiennouveaux,sansavoirjamaisété,ceuxquej’airéellementvus!Quem’importe?Jemesuis

éteintaufildeshasards,desinterstices,etalorsquelafraîcheurdujourestcelledusoleillui-même,là-

basdorment,froidsdansuncouchantquejevoissansl’avoir,lesroseauxsombresdesbordsdufleuve.

46

Aprèsquelachaleureutcessé,etquelapremièrelégèretédelapluieeutpriscorps,pourquel’onpût

l’entendre,ilflottadansl’airunetranquillitéquel’airsurchauffénepossédaitpas,unepaixnouvelleoù

l’eauapportaitunebriseparticulière.Siclaireetsijoyeuseétaitcettepluiedouce,sansobscuriténi

orage,queceuxmêmesquin’avaientniparapluienivêtementspourseprotéger—c’est-à-direlaplupart

desgens—riaienttoutenparlantetfoulaientàgrandspaslachausséeluisante.

Dansunintervalleindolentjem’approchaidelafenêtre(quelachaleuravaitfaitouvrir,maisquela

pluien’avaitpasfaitrefermer)etjecontemplai,aveccetteattentionintenseetindifférente,toutàlafois,

quiestdansmanature,toutcequejeviensdedécrireavecexactitudeavantmêmedel’avoirvu.Oui,je

voyaissehâterlabanalegaietédescouples,separlantetsesouriantsouslapluiefine,marchantd’unpas

rapideplutôtquepressé,danslaclartélimpidedujourdéjàvoilé.

Maissoudain,débouchantàl’improvisted’uncoinderuequisetrouvaitdéjàlà,surgitàmesyeuxun

vieilhomme,d’alluremodeste,pauvremaisnonpashumble,quiavançaitimpatiemmentsouslapluie

maintenantapaisée.Cethomme,quin’avaitvisiblementaucunbut,avaitdumoinsdel’impatience.Jele

fixainonplusavecl’attentioninattentivequel’onaccordeauxchoses,maisavecl’attentiondéfinissante

quel’onaccordeauxsymboles.Ilétaitlesymboledepersonne;c’estpourquoiilsehâtait.Ilétaitle

symboledeceuxquin’ontrienété;c’estpourquoiilsouffrait.Ilfaisaitpartie,nonpasdeceuxqui

éprouvaientensouriantlagaietéinconfortabledelapluie,maisdelapluieelle-même—uninconscient,

etsiinconscientqu’iléprouvaitleréel.

Cen’étaitpaslà,cependant,cequejevoulaisdire.Entrel’observationquejefisdecepassant(que

d’ailleursjeperdisaussitôtdevue,ayantcessédeleregarder),etl’enchaînementdecesremarques,il

s’estglisséquelquemystèredel’inattention,quelquepenséefortuitequiacoupélefildemesréflexions.

Etaufonddecetteintimeconfusion,j’entends,sansbienlesentendre,lebruitdevoixdesgarçons

d’emballage,aufonddubureau,danslapartieoùcommencelemagasin,etjevoissanslesvoirles

ficellesdescolispostauxquifont,avecleursdoublesnœuds,deuxfoisletourdespaquetsenépais

papierbrun,surlatablecontrelafenêtrequidonnesurlacour,dansunbeaufouillisdeplaisanterieset

depairesdeciseaux.

Voir—c’estavoirvu.

47

Cenesontpascesmurssordidesd’unechambrebanale,nilesvieillestablesdecebureauindifférent, nilapauvretédesruestransversales,danslaVilleBassehabituelle,sisouventparcouruesqu’ellesme semblentavoirusurpélafixitédel’irréparable—cen’estriendetoutcelaquiprovoquedansmonesprit cettenausée,chezluisifréquente,néedeladégradantequotidiennetédelavie.Cesontlesgensqui m’entourentd’ordinaire,cesontlesâmesqui,meméconnaissant,meconnaissentparlecontactetles parolesdetouslesjours—c’esttoutcelaquisaisitmonespritàlagorgepourymettrecenœudsalivaire dedégoûtphysique.C’estlamonotoniesordidedeleurvie,parallèleàlacoucheextérieuredelamienne, c’estleurintimeconvictiond’êtremessemblables—c’estcelaquim’habilled’uncostumedeforçat,qui meplacedansunecelluledepénitencier,quimeconstitue,moi,apocrypheetmendiant. Ilestdesmomentsoùchaquedétaildelavieordinairem’intéresseparsonexistencemême,etoù j’éprouveenverstoutechoselesoucidetoutsavoirlireclairement.Jevoisalors—commeVieira 13 l’a ditdesdescriptionsdeSousa—lecommundanssasingularité,etjesuispoèteaveccetteâmedontla critique,chezlesGrecs,avaitformélestadeintellectueldelapoésie.Maisilestaussidesmoments—et c’estundeceux-làquim’opprimeàprésent—oùjemesensdavantagemoi-mêmequeleschoses extérieures,etoùtoutsechangepourmoienunenuitdepluieetdeboue,danslasolituded’unquaide garedésert,surquelquevoiedegarageperdueentredeuxtrainsdetroisièmeclasse. Oui,mavertusecrète:uneobjectivitésouventenéveil,mepermettantd’échapperàlaréflexionsur moi-même,subit,commetouteslesvertus(etcommetouslesvices,d’ailleurs),deséclipsesdanssa capacitéd’expression.Jemedemandealorscommentjepeuxmesurvivreàmoi-même,commentj’ose cettelâchetéderesterici,parmitouscesgens-làauxquelsjem’appliquesibienàressembler,attachéà uneconformitétropréelleauxorduresillusoiresdontilssontfaits.Jevoissurgir,avecl’éclatd’unphare lointain,touteslessolutionsquifontquel’imaginationestfemme—lesuicide,lafuite,lerenoncement, les gestes spectaculaires de l’aristocratie de l’individualisme, toutle romande cape etd’épée des existencesdépourvuesdumoindrebalcon. MaislaJulietteidéaled’uneréalitémeilleureatôtfaitdefermer,surleRoméofictifdemonsang,la fenêtrehautainedel’interviewlittéraire.Elleobéitàsonpèreàelle;ilobéitàsonpèreàlui.Lalutte continueentrelesMontaigusetlesCapulets;lerideautombesurcequines’estpasproduit;etjerentre chezmoi—danscettechambreaumoisoùjesenslaprésencesordidedelamaîtressedemaison absente,desenfantsquejevoisrarement,descollèguesdebureauquejeneverraiquedemain—touten remontantmoncold’employédebureau(quiabritesanssurpriselecoud’unpoète),entraînantdesbottes toujoursachetéesdanslemêmemagasinetenévitant,inconsciemment,lesflaquesdepluiefroide,mais ennuyéconfusémentd’avoiroublié,unefoisdeplus,etmonparapluie,etladignitédemonâme.

48

Lecouchantsedispersesurlesnuagesisolésdontlecielentierestparsemé.Desrefletssuaves,de toutes les couleurs, emplissent là-haut les diversités de l’air et flottent, absents, sur les grandes meurtrissuresdeshauteurs.Surlacrêtedestoitsquisedressent,mi-ombre,mi-couleur,lesdernierset lentsrayonsdusoleildéclinantprennentdesformescoloréesquin’appartiennentniàeux,niauxobjets oùilsseposent.Ilrègneungrandcalmeau-dessusduniveaubruyantdelaville,quisecalmeelleaussi peuàpeu.Toutrespireau-delàdessonsetdescouleurs,enunmuetetprofondsoupir. Surlesfaçadescoloréesquelesoleilnevoitpas,lescouleurscommencentàseteinterd’unegrisaille bienàelles.Unesortedefroidimprègneladiversitédesteintes.Uneanxiétévaguedortdanslesfausses

valléesdesrues.Elles’endortets’apaise.Etpeuàpeu,danslebasdesnuagesflottantlà-haut,lesreflets

commencentàdevenirombres;seulcetoutpetitnuage,quiplane,aigleblanc,loinau-dessusdetout,

conserveunpeudel’orriantdusoleil.

Toutcequej’airecherchédanslavie—j’enaidemoi-mêmeabandonnélaquête.Jesuiscommeun

hommequichercheraitdistraitementquelquechoseetqui,entrelaquêteetlerêve,auraitoubliécequ’il

cherchait.Plusréelquelachoseabsenteetrecherchéedevientlegesteréeldesmainsvisiblesqui

cherchent,remuent,dérangent,replacent,etquiexistentbeletbien,blanchesetlongues,avecleurscinq

doigtschacuneexactement.

Toutcequej’aieuestcommecevasteciel,diversementlemême,lambeauxdenéantfrappésd’une

lumièrelointaine,fragmentsdevieillusoirequelamortvientdorer,deloin,desontristesourirede

véritétotale.Toutcequej’aieu,oui,serésumeàn’avoirpassuchercher,seigneurféodaldemarais

crépusculaires,princedésertd’unevilleauxtombeauxvides.

Toutcequejesuisouaiété,toutcequejepenseêtreouavoirété,toutcelaperdsoudain—dansces

réflexionsetdanslenuagequi,là-haut,vientdeperdresalumière—lesecret,lavérité,lebonheurpeut-

êtrequepouvaitrecelerunje-ne-sais-quoiquiapourlitlavie.Commeunsoleilquivientàmanquer,

voilàtoutcequimereste,etsurlestoitsinclinéslalumièrediverselaisseglissersesmains,enchute

lente,tandisquesort,del’unitédestoits,l’ombreintimedetoutechose.

Gouttelettevagueettremblante,voicilalueurlointainedelapremièreétoile.

49

Oui,c’estlecouchant.J’arriveàl’embouchuredelaruedel’Alfandega,lepaslent,l’espritdispersé et,lorsquej’aperçoislatacheclaireduTerreirodoPaço 14 ,jevois nettementlenon-soleil duciel occidental.Cecielviredubleulégèrementverdiaugrisblanchâtre,etverslagauche,tapisurlespentes del’autrerive,s’amoncelleunnuagebrunâtre,d’unrosecommemort.Ilrègneunegrandepaixquejene possèdepasmoi-même,froidementéparsedansl’airautomnaletabstrait.Jesouffre,nel’ayantpas,du plaisirvaguedesupposerqu’elleexiste.Mais,enréalité,iln’yanipaixniabsencedepaix:duciel seulement,ducieldetouteslescouleursquidéfaillent—bleu-blanc,vertencorebleuâtre,grispâleentre lebleuetlevert,vaguestonsdistantsdecouleursdenuagesquin’ensontpas,aujauneindécisobscurci d’unpourpremourant.Ettoutcelaestunevisionquis’éteintaumomentmêmeoùelleestperçue,un entracteentrerienetrien,ailé,suspendutoutlà-haut,entonalitésdecieletdemeurtrissure,prolixeet indéfini.

Jesensetj’oublie.Unenostalgievague,celledetoutunchacunpourtoutechose,m’envahitcommeun

opiumémanantdel’airfroid.Ilyaenmoiuneextasedevoir,intimeetpostiche.

Ducôtédelabarredufleuve,oùladisparitiondusoleilseterminegraduellement,lalumières’éteint

enunblanclivide,teintédebleuparunvertfroid.Dansl’airflottelatorpeurdecequ’onn’obtient

jamais.Lepaysageducielsetaitdansleshauteurs.

Encetteheure,oùjesensàdéborder,jevoudraiscéderaumalinplaisirdetoutdire,aulibrecaprice

d’unstyledevenudestin.Maisnon,seullecielprofondestréellementtout,distant,s’abolissantlui-

même,etl’émotionquej’éprouve—etquiesttantd’émotionsàelleseule,mêléesetconfuses—n’est

quelerefletdececielnuldansunlacaufonddemoi,lacreclusentredesbarrièresderochers,lacmuet

etauregardmort,danslequelleshauteursdistraitementsecontemplent.

Combiendefois,oh!combien,commeencemoment-ci,ai-jesouffertdesentirquejesentais—sentir

devenantangoissesimplementparcequec’estsentir,l’anxiétédemetrouverici,lanostalgied’autre

chosequejen’aipasconnu,sentirlecouchantdetouteslesémotionsjaunirenmoietsefanerenune

grisailletriste,danscetteconscienceextérieuredemoi-même. Quidoncmesauverad’exister?Cen’estpaslamortquejeveux,nilavie:maiscetautrechosequi luitaufonddemondésirangoissé,commeundiamantimaginéaufondd’unecavernedanslaquelleonne peutdescendre.C’esttoutlepoids,touteladouleurdecetuniversréeletimpossible,dececiel,étendard d’unearméeinconnue,deces tons pâlissantlentementdans unair fictif,oùlecroissantd’unelune imaginaireémergedansuneblancheurélectriqueetfigée,découpéenbordslointainsetinsensibles. C’estlemanqueimmensed’undieuvéritablequiestcecadavrevide,cadavreducielprofondetde l’âmecaptive.Prisoninfinie—etparcequetuesinfinie,nullepartonnepeuttefuir!

50

C’estunerègledelaviequenouspouvons,etdevons,apprendreavectousceuxquinousentourent.

Certainsdesaspectslesplussérieuxdelavie,nouspouvonslesapprendredecharlatansetdebandits;il

estdesphilosophiesquenousenseignentlesimbéciles,ilestdesleçonsdeloyautéetdeconstancequi

nousviennentparhasard,derencontresdehasard.Toutestdanstout.

Encertainsmomentstrèslucidesdeméditation,commeceuxoù,audébutdel’après-midi,j’erre

attentivementparlesrues,chaquepassantm’apporteunenouvelle,chaquemaisonm’annoncequelque

chose,chaqueaffichemelaisseunmessage.

Mapromenadesilencieuseestuneconversationininterrompue,etnoustous,hommes,maisons,pierres,

affichesetciel,sommesunegrandefouleamicale,nouscoudoyantdemotsdanslevastecortègedu

Destin.

51

Jevistoujoursauprésent.L’avenir,jeneleconnaispas.Lepassé,jenel’aiplus.L’unmepèsecomme

lapossibilitédetout,l’autrecommelaréalitéderien.Jen’ainiespoirsniregrets.Sachantcequemavie

aétéjusqu’àmaintenant—c’est-à-dire,sisouventetsilargement,lecontrairedecequej’auraisvoulu

—quepuis-jeprévoirdemaviefuture,sinonqu’elleseracequejeneprévoispas,cequejenesouhaite

pas,etqu’ellem’arriveradudehors,parfoismêmeparl’intermédiairedemaproprevolonté?Riennon

plus,dansmonpassé,quejepuissemeremémoreravecl’inutiledésirdelerevivre.Jen’aijamaisété

quelatraceetlesimulacredemoi-même.Monpassé,c’esttoutcequejen’aipasréussiàêtre.Mêmeles

sensationsdesmomentsenfuisn’éveillentenmoiaucunenostalgie:cequ’onéprouveexigelemoment

présent;celui-ciunefoispassé,lapageesttournéeetl’histoirecontinue,maisnonpasletexte.

Ombrefugitiveetobscured’unarbrecitadin,sonlégerdel’eautombantdansunbassinplaintif,vertdu

gazonrégulier—jardinpublicdanslesemi-crépuscule—,vousêtesencemomentl’universentierpour

moi,carvousêteslecontenupleinetentierdemasensationconsciente.Jenedésireriend’autredelavie

quelasentirseperdre,aulongdecessoiréesimprévues,aumilieud’enfantsinconnusetbruyantsqui

jouentdanscesjardinsconfinésdanslamélancoliedesruesquilesentourent,etcouverts,au-delàdes

hautesbranchesdesarbres,parlavoûteduvieuxcieloùrecommencentlesétoiles.

52

Jevoisfleurirbienhaut,danslasolitudenocturne,unelampeinconnuederrièreunefenêtre.Toutle

restedelavilleestobscur,saufauxendroitsoùdevaguesrefletsdelaclartédesruesmontentfaiblement

etposenticietlà,trèspâle,unclairdeluneinversé.Danslenoirdelanuit,lesmaisonselles-mêmesfont

peuressortirleursteintesdiverses,oulesnuancesdiversesdecesteintesmêmes:seulesdevagues

différences,commeabstraites,rompentlarégularitédecetamoncellementdetoits.

Unfilinvisiblemerelieaupropriétaireanonymedecettelampe.Cen’estpaslacirconstancepartagée denoustrouvertousdeuxéveillés:iln’yapaslàderéciprocitépossiblecar,metrouvantmoi-mêmeàla fenêtre dans le noir, il ne pourraitenaucuncas m’apercevoir. C’estquelque chose d’autre etqui n’appartientqu’àmoi,quiaquelquelienavecmasensationd’isolement,quiparticipedelanuitetdu silence,quichoisitcettelampecommepointd’appuiparcequec’estleseulpointd’appuiquiexiste.Il semblequecesoitcettelampealluméequirendelanuitsisombre.Ilsemblequecesoitparcequejesuis là,éveilléetrêvantdanslesténèbres,quecettelampeéclaire. Peut-êtrequetoutcequiexiste,existeparcequ’autrechoseexiste.Rienn’est,toutcoexiste:peut-être est-cebienainsi.Jesensquejen’existeraispas,àcetteheure—oudumoinsquejen’existeraispas commejelefais,aveccetteprésenceconscienteàmoi-mêmequi,pourêtreprésenceetconsciente,esten cemomentmoitoutentier—,sicettelampen’étaitpasalluméelà,enface,quelquepart,pharequine signaleriendanssonprivilègefictifd’altitude.C’estcequejeressensparcequejeneressensrien.Je pensetoutcelaparcequetoutcelan’estrien.Rien,rien,unepartiedelanuit,dusilenceetdecequ’avec euxjesuisdenul,denégatif,d’intervallaire,espaceentremoietmoi-même,choseetoublidequelque dieu

53

Jen’écrisplusdepuisbienlongtemps.Desmoisontpassésansquejevive,etmoijedure,entrele bureau et la physiologie, dans une intime stagnation des pensées et des sensations. Cela, malheureusement,nedonnepasderepos:danslepourrissementmême,ilyafermentation. Depuisbienlongtempsnonseulementjen’écrisplus,maisjenevismêmeplus.Jecroisbienqueje rêveàpeine.Lesruessontsimplementdesruespourmoi.J’exécuteletravaildubureauenyconsacrant toutemonattentionconsciente,maisjenepuisdiresansdistraction:derrière,jesuisentrain,nonpasde méditer,maisdedormir;malgrétout,jesuistoujoursunautrederrièremontravail. Depuisbienlongtempsjen’existeplus.Jesuisparfaitementtranquille.Nulnemedistinguedecelui quejesuis.Jeviensdemesentirrespirercommesij’avaisaccompliuneactionnouvelleoulongtemps retardée.Jecommenceàprendreconscienced’avoirconscience.Demain,peut-êtrem’éveillerai-jeà moi-même,etreprendrai-jelecoursdemonexistencepropre.Jenesaissi,cefaisant,jeseraiplus heureux,ousijeleseraimoins.Jenesaisrien.Jelèvelatêtetoutenmarchantetjevoisque,surla collineduChâteau,lesoleilcouchant,situéderrièremoi,allumedesdizainesdefenêtres,etflambetout enhautdesmaisonsenunfroidbrasier.Autourdecesyeuxauxflammesdures,toutelacollineest adoucieparlafindujour.Jepeuxàtoutlemoinsmesentirtriste,etêtreconscientdufaitquecette tristessevientd’avoircroisélebruitsoudain(vuavecl’ouïe)dutramquipasse,lebrouhahadevoixdes jeunesgens,larumeuroubliéedelavillebienvivante.

Depuisbienlongtempsjenesuisplusmoi.

54

Parfoisjesonge,avecunevoluptétriste,quesiunjour,dansunavenirauqueljen’appartiendraiplus,

cespagesquej’écrisconnaissentleslouanges,j’auraienfinquelqu’unquime«comprenne»,unevraie

familleoùjepuissenaîtreetêtreaimé.Mais,bienloind’ynaître,jeseraimortdepuislongtemps.Jene

seraicomprisqu’eneffigie,quandl’affectionnepourrapluscompenserladésaffectionquej’aiseule

rencontréedemonvivant.

Unjourpeut-êtreoncomprendraquej’aiaccompli,commenulautre,mondevoir—denaissance,

dirai-je—d’interprèted’unebonnepartdenotresiècle;etquandonlecomprendra,onécriraqu’àmon

époquej’aiétéunincompris,quej’aimalheureusementvécuaumilieudel’indifférenceetdelafroideur générales,etqu’ilestbiendommagequecelamesoitarrivé.Etceluiquiécriratoutcelapéchera,à l’époqueoùill’écrira,parincompréhensionenversmonhomologuedecetteépoquefuture,toutcomme ceuxquim’entourentaujourd’hui.Carleshommesn’apprennentjamaisqu’àl’usagedeleursancêtres, déjàmorts.Nousnesavonsenseignerqu’auxmortslesvraiesrèglesdelavie. Encejouroùj’écris,l’après-midipluvieuxacessé.Ilyacommeunegaietédel’air,tropfraîchesurla peau.Cejourseterminenonpasengris,maisenbleupâle.Unazurvaguesereflètemêmesurlepavé desrues.Celafaitmaldevivre,maisdeloin.Sentirn’apasd’importance.Deuxoutroisdevantures s’allument. Auneautrefenêtre,toutlà-haut,desgensregardentletravailcesser.Lemendiantquimefrôleau passageseraitstupéfait,s’ilmeconnaissait. Danslebleumoinspâleetmoinsbleuquisereflètesurlesfaçades,l’heureimprécisetrahitunpeu pluslesoircommençant. Elletombelégère,termedelajournéeprécisependantlaquelleceuxquicroientetquisetrompent s’engagent dans leur travail routinier, et possèdent, jusque dans leur souffrance, le bonheur de l’inconscience.L’heuretombe,légère,vaguedelumièrequicesse,mélancoliedusoirinutile,nuéesans brouillardquientredansmoncœur.Elletombe,légèreetdouce,pâleurindéfinie,transparencebleuede lafindujouraquatique—légère,douceettristesurlaterresimpleetfroide.Elletombelégère,en invisiblecendre,monotone,douloureuse,d’unennuisanstorpeur.

55

Jerestetoujoursébahi quandj’achèvequelquechose.Ébahi etnavré.Moninstinctdeperfection devraitm’interdired’achever;ildevraitmêmem’interdiredecommencer.Maisvoilà:jepèchepar distraction,etj’agis.Etcequej’obtiensestlerésultat,enmoi,nonpasd’unactedemavolonté,mais biend’unedéfaillancedesapart.Jecommenceparcequejen’aipaslaforcedepenser;jetermineparce quejen’aipaslecouragedem’interrompre.Celivreestceluidemalâcheté. La raisonqui faitque j’interromps si souventune pensée par unmorceaude paysage, qui vient s’intégrerdequelquefaçondansleschéma,réelousupposé,demesimpressions,c’estquecepaysage estuneporteparoùjem’échappeetfuislaconsciencedemonimpuissancecréatrice.J’éprouvelebesoin soudain,aumilieudecesentretiensavecmoi-mêmequiformentlediscoursdecelivre,deparleravec quelqu’und’autre,etjem’adresseàlalumièreflottant,commeencemoment,surlestoitsdelaville, commemouilléssouscetteclartéoblique;àladouceagitationdesarbresqui,hautperchéssurlespentes citadines, semblenttoutproches cependant, etmenacés de quelque muetécroulement;auxaffiches superposéesquefontlesmaisonsescarpées,avecpourlettreslesfenêtresoùlesoleildéjàmortposeune collehumideetdorée. Pourquoidoncécrire,sijen’écrispasmieux?Maisquedeviendrais-jesijen’écrivaispaslepeuque jeréussisàécrire,mêmesi,cefaisant,jedemeuretrèsinférieuràmoi-même?Jesuisunplébéiende l’idéal,puisquejetentederéaliser;jen’osepaslesilence,telunhommequiauraitpeurd’unepièce obscure.Jesuiscommeceuxquiapprécientdavantagelamédaillequel’effort,etquisavourentlagloire danslemanteaufourré. Pourmoi,écrirec’estm’abaisser;maisjenepeuxpasm’enempêcher.Écrire,c’estcommeladrogue quimerépugneetquejeprendsquandmême,levicequejemépriseetdanslequeljevis.Ilestdes poisonsnécessaires,etilenestdefortsubtils,composésdesingrédientsdel’âme,herbescueilliesdans lesrecoinsdesruinesdenosrêves,papillonsnoirstrouvésauflancdestombeaux,longuesfeuilles

d’arbresobscènesquiagitentleursbranchessurlesrivessonoresdeseauxinfernalesdel’âme. Écrire,oui,c’estmeperdre,maistoutlemondeseperd,carvivrec’estperdre.Etpourtantjemeperds sansjoie,nonpascommelefleuvequiseperdàsonembouchure—pourlaquelleilestné,inconnude tous—,maiscommelaflaquelaisséedanslesableparlamaréehaute,etdontl’eaulentementabsorbée neretournerajamaisàlamer. Je ne peux lire, parce que mon sens critique suraigu n’aperçoit que défauts, imperfections, améliorationspossibles.Jenepeuxrêver,parcequej’éprouvemonrêvedefaçonsivivequejele compareauréel,etsensaussitôtquelerêve,lui,n’estpasréel,sibienqu’ilperdaussitôttoutevaleur.Je nepeuxmedistrairedansunecontemplationinnocentedeschosesetdeshommes,parcequel’envie d’approfondirestirrésistible:commemonintérêtnepeutexistersanselle,oubienilenmeurt,oubienil setarit. Jenepuismedistrairepardesspéculationsmétaphysiques,parcequejenesaisquetropbien,etpar mapropreexpérience,quetouslessystèmessontdéfendablesetintellectuellementpossibles;etpour jouirdecetarttoutintellectueldeconstruiredessystèmes,ilmefaudraitpouvoiroublierquelebutde toutespéculationmétaphysiqueestlarecherchedelavérité. Unpasséheureux,dontlesouvenir,àluiseul,pourraitmerendrelebonheur;unprésentoùrienneme faitplaisir,oùriennem’intéresse,oùriennem’offrelerêve,oulapossibilité,d’unavenirquisoit différentdeceprésent,ouquipossèdeunpassédifférentdecepassé—jegismavie,spectreconscient d’unparadisoùjen’aijamaisvécu,cadavre-néd’espérancesànaître. Heureuxceuxquisouffrentdansl’unité.Ceuxquel’angoissetroublesanslesdiviser,ceuxquicroient jusquedansl’incrédulité,etquipeuvents’asseoirausoleilsansarrière-pensée.

57

Jepréfèrelaproseàlapoésie,commeformeartistique,pourdeuxraisonsdontlapremière,bienà moi,estquejen’aipaslechoix,carjesuisincapabled’écrireenvers 15 .Maislasecondeestàtoutle monde,etneseréduitpas,mesemble-t-il,àunsimplerefletoucamouflagedelapremière.Celavaut donclapeinedeladémêler,carelletoucheausensintimequ’ilconvientd’attribueràlavaleurdel’art. Jeconsidèrelapoésiecommeunchoixintermédiaire,unpurpassagedelamusiqueàlaprose.De mêmequelamusique,lapoésieestlimitéepardesloisrythmiquesqui,mêmesicenesontpasleslois rigides des vers réguliers, existent cependant comme garde-fous, comme contraintes, dispositifs automatiquesd’oppressionetdesanction.Danslaprose,nousparlonsentouteliberté.Nouspouvonsy incluredesrythmesmusicaux,etnéanmoinspenser.Nouspouvonsyincluredesrythmespoétiques,et demeurer cependant au-dehors. Un rythme de vers occasionnel ne gêne pas la prose ; un rythme occasionneldeprosefaittrébucherlevers. Laproseenglobel’arttoutentier—enpartieparcequelediscourscontientlemondetoutentier,eten partieparcequelediscourslibrecontienttouteslespossibilitésdeledireetdelepenser.Aveclaprose, nous donnons tout, par transposition: la couleur et la forme, que la peinture ne peut donner que directement,enelles-mêmes,sansdimensionintérieure;lerythme,quelamusiquenepeutnousdonner quedirectement,enlui-même,sanscorpsformel,nicedeuxièmecorpsqu’estl’idée;l’architecture,que l’architectedoitformerdechosesdures,imposéesdel’extérieur,etquenousérigeons,nous,enrythmes, enindécisions,enfluxetrefluxondoyants;laréalité,quelesculpteurdoitabandonnertellequelledans lemonde,sansauranitransmutation;lapoésieenfin,oùlepoète,commel’initiéd’unordreocculte,est leserviteuretl’esclave,mêmevolontaire,d’ungradeetd’unrituel.

Jecroisvraimentque,dansunmondeciviliséidéal,iln’yauraitpasd’autreartquelaprose.Nous

laisserionslessoleilscouchantsàeux-mêmes,necherchant,enart,qu’àlescomprendreverbalement,età les transmettre ainsi enmusique intelligible de couleurs. Nous n’irions pas sculpter des corps, qui garderaientpoureux-mêmes,regardésettouchés,leurreliefmouvantetleurdoucetiédeur.Nousferions des maisons simplementpour yvivre — car enfin, c’estlà leur raisond’être. La poésie servirait seulementàapprendreauxenfantsàserapprocherdelaprosefuture;carlapoésie,sansnuldoute,est quelquechosed’infantile,demnémonique,d’auxiliaireetd’initial. Lesartsmineurseux-mêmes,ouceuxquel’onpourraitainsiqualifier,sereflètent,enéchofurtif,dans laprose.Ilexistedelaprosequidanse,quichante,quisedéclameelle-même.Ilyadesrythmesverbaux quisontdevéritablesdanses,oùlapenséesedénudeenondoyant,avecunesensualitétranslucideet parfaite.Etilyaencoredanslaprosedessubtilitéstourmentéesoùungrandacteur,leVerbe,transmue rythmiquementensapropresubstancecorporellelemystèreimpalpabledel’Univers.

58

J’aimeàdire.Mieuxencore,j’aimeàenfilerlesmots.Lesmotssontpourmoidescorpspalpables, dessirènesvisibles,dessensualitésincarnées.Peut-êtreparcequelasensualitéréelleneprésentepour moid’intérêtd’aucunesorte—pasmêmemental,pasmêmeenrêve;pourcetteraisonpeut-être,ledésir s’esttransmuéencequiestcapable,enmoi,decréerdesrythmesverbaux,oudelesécouterchezles autres.Jefrémisdeplaisirsijedisbien.TellepagedeFialho 16 ,deChateaubriand,éveilletoutun fourmillementdevieaufonddemesveines,mebouleversedefureuretd’émotion,dansl’euphoried’un inaccessibleplaisirquejesuisentraindevivre.Tellepage,même,deVieira,danssafroideperfection demécaniquesyntactique,mefaittremblercommeunebrancheauvent,dansundélirepassifdechose bienloinemportée.

Comme tous les grands passionnés, j’adore ce délice de se perdre soi-même où l’on souffre intégralementleplaisirdes’abandonner.Etc’estainsique,biensouvent,j’écrissansvouloirpenser,pris dansunerêverietoutextérieure,laissantlesmotsmecajoler,commeunenfantportédansleursbras.Ce sontalorsdesphrasesdénuéesdesens,quicoulent,aveclafluiditéd’eauxsensiblesoubliantlefleuveoù ellessemêlentets’indéfïnissent,changeantsanscesseetsesuccédantsansfinàelles-mêmes.Ainsiles idées,lesimages,toutesfrémissantesd’expression,metraversentencortègessonoresdesoieriesaux tonspassés,oùtremble,fugitive,latachelunaired’uneidée. Riendecequelaviepeutapporterouenlevernemefaitpleurer.Certainespagesenprose,cependant, m’ontfaitpleurer.Jemesouviens,aussiclairementquedecequejevoisencemoment,dusoiroù, encoreenfant,jeluspourlapremièrefois,dansuneanthologie,lecélèbrepassagedeVieirasurleroi Salomon:«Salomonconstruisitunpalais »Etjecontinuaimalecturejusqu’àlafin,tremblantet

troublé;enfinjefondisenlarmesheureuses,etaucunbonheurréelnemeferajamaispleurerceslarmes-

là,commeaucundeschagrinsdelavienepourrajamaismelesfaireimiter.Cetteprogressionhiératique

dansunelangueclaireetmajestueuse,cetteexpressiondel’idéeparlesmotsinévitables,cecoursnaturel

del’eauquisuitlapente,cetémerveillementdessonoritésquideviennentdescouleursidéales—tout

celamegrisad’instinctcommeunegrandeémotionpolitique.Et,jel’aidit,jepleurai;aujourd’hui,m’en

ressouvenant,jepleureencore.Nonparnostalgiedel’enfance—nostalgiequejen’éprouveenaucune

manière;maisbienparnostalgiedel’émotionressentieencetinstant,lechagrindenepluspouvoirlire

pourlapremièrefoiscetteconstructionsolide,d’uneampleursymphonique.[

]

59

J’aibeauappartenir,decœur,àlalignéedesromantiques,jenetrouvedepaixquedanslalecturedes

classiques.Leurétroitessemême,parlaquelles’exprimeleurclarté,m’apportejenesaisquelréconfort.

J’enretireuneimpressionjoyeusedevieample,quicontempledevastesespacessanslesparcourir.Les

dieuxpaïenseux-mêmess’yreposentdeleurmystère.

L’analyse hypercurieuse des sensations (parfois même de celles que nous croyons avoir), l’identificationducœuretdupaysage,l’usagedudésircommevolonté,etdel’aspirationcommepensée — autant de choses qui me sont trop familières pour, chez autrui, me donner saveur nouvelle ou apaisement.Dèslorsquejeleséprouve,jevoudrais,pourcelamême,éprouverautrechose.Etlorsqueje

lisunclassique,c’estcetautrechosequim’estdonné.[

Jelis,etmevoicilibre.J’acquiersl’objectivité.Jecessed’êtremoi,cetêtredispersé.Etcequejelis,

aulieud’êtreunvêtementquejeporte,quejedistingueàpeineetquiparfoismepèse,devientlavaste

clartédumondeextérieur,lesoleilquinousvoittous,lalunequiparsèmed’ombreslesolpaisible,les

grandsespacesquidébouchentsurlamer,lamassenoiredesarbresquibalancentleurscimesvertes,tout

là-haut,laquiétudefigéedesbassinsdanslesjardins,lescheminscouvertsquidescendent,sousles

longuestonnellesdelavigne,lespentesbrèvesdesvallées.

Jeliscommesij’abdiquais.Et,demêmequelacapeetlacouronneroyalesn’ontjamaisautantde

grandeurquelorsque,àsondépart,leroilesabandonnesurlesol—demêmejedépose,surles

mosaïquesdesantichambres,touslestrophéesdel’ennuietdurêve,etjegravislesescaliers,revêtude

laseulenoblessedemonregard.

Jeliscommesijepassais.Etc’estchezlesclassiques,chezlescalmes,chezceuxqui,s’ilssouffrent,

pointneledisent—c’estchezeuxquejemesenssacrécommevoyageur,quejesuisointpèlerin,être

contemplantsansraisonunmondequin’obéitànuldessein,PrinceduGrandExilquiafait,enpartant,au

derniermendiantl’aumôneultimedesadésolation.

]

60

Jeneconnaispasdeplaisirquivailleceluideslivres;etjelispeu.Leslivressontdesprésentations

auxsonges;etl’onn’anulbesoindeprésentationslorsqu’onsemet,avectoutlenatureldelavie,à

bavarderaveceux.Jen’aijamaispulireunseullivreenm’yabandonnanttotalement:àchaquepas,le

commentaireincessantdel’intelligenceoudel’imaginationvenaittroublerlefildurécit.Auboutde

quelquesminutes,c’étaitmoiquiécrivaislelivre—etcequej’écrivaisn’existaitnullepart.[

]

Jelisetmelivre,nonpasàlalecture,maisàmoi-même.

61

JesuisnéenuntempsoùlamajoritédesjeunesgensavaientperdulafoienDieu,pourlamêmeraison que leurs ancêtres la possédaient — sans savoir pourquoi. Et comme l’esprit humain tend tout naturellementàcritiquer,parcequ’ilsentaulieudepenser,lamajoritédecesjeunesgenschoisitalors l’Humanité comme succédané de Dieu.J’appartiens néanmoins à cette espèce d’hommes qui restent toujoursenmargedeceàquoiilsappartiennent,etquinevoientpasseulementlamultitudedontilsfont partie,maiségalementlesgrandsespacesquiexistentàcôté.C’estpourquoijen’abandonnaipasDieu aussi totalement qu’ils le firent, et c’est pourquoi aussi je n’admis jamais l’idée d’Humanité. Je considéraiqueDieu,toutenétantimprobable,pouvaitexister;qu’ilpouvaitdoncsefairequ’ondoive l’adorer;maisquantàl’Humanité,simpleconceptbiologiquenesignifiantriend’autrequel’espèce animalehumaine,ellen’étaitpasplusdigned’adorationquen’importequelleautreespèceanimale.Ce cultedel’Humanité,avecsesritesdeLibertéetd’Égalité,m’atoujoursparuunereviviscencedescultes antiques,oùlesanimauxétaienttenuspourdesdieux,oubienoùlesdieuxavaientdestêtesd’animaux.

Ainsidonc,nesachantpascroireenDieu,etnepouvantcroireenunesimplesommed’animaux,je restai,commed’autressituésenlisièredesfoules,àcettedistancedetoutquel’onappellecommunément Décadence.LaDécadence,c’estlapertetotaledel’inconscience;carl’inconscienceestlefondementde lavie.S’ilpouvaitpenser,lecœurs’arrêterait. Anous(mesraressemblablesetmoi)quivivonssanssavoirvivre,quereste-t-il,sinonlerenoncement commemodedevie,etpourdestinlacontemplation?Nesachantpascequ’estlaviereligieuse,etne pouvantlesavoir,caronn’apaslafoiparlaraison;nepouvantcroireencetteabstractiondel’hommeet nesachantmêmequ’enfairevis-à-visdenous-mêmes—ilnousrestait,commemotifpouravoiruneâme, lacontemplationesthétiquedelavie.Ainsi,étrangersàlasolennitédetouslesmondes,indifférentsau divinetdédaigneuxdel’humain,nousnousadonnâmesfutilementàlasensationsansbut,cultivéeausein d’unépicurismesophistiqué,commeilconvenaitànosnerfscérébralisés. Neretenantdelasciencequesonpréceptecentral,àsavoirquetoutestsoumisàdesloisinexorables contrelesquellesonnepeutréagirdefaçonindépendante,carnotreréactionmêmeestprovoquéepar l’actiondeceslois;etconstatantcombiencepréceptes’adapteparfaitementàcetautre,plusancien,de ladivinefatalitédeschoses—nousrenonçâmesalorsàtouteffort,commelesfaiblesrenoncentaux exercicesdesathlètes,etnousnouspenchâmessur lelivredessensations,enyapportantungrand scrupuled’éruditionvécue. Neprenantrienausérieux,etconsidérantquenousnepouvionstenirpourassuréed’autreréalitéque celledenossensations,nousycherchâmesrefugeetlesexplorâmes,tellesdevastesterresinconnues.Et si nous nous employâmes assidûment, non seulement à la contemplation esthétique, mais aussi à l’expressiondesesmodesetdesesrésultats,c’estquelaproseoulesversquenousécrivons,dénuésde toutsoucideconvaincrel’espritoud’influencerlavolontédequiquecesoit,sontsimplementcomme unelectureàhautevoixfaiteàsoi-même,pourdonnerunepleineobjectivitéauplaisirsubjectifdela lecture. Nous savons bien que toute œuvre ne peut qu’être imparfaite, et que la moins assurée de nos contemplationsesthétiquesseracelle-làmêmedecequenousécrivons.Maistoutestimparfait,etiln’est pasdesibeaucouchantquinepuissel’êtredavantage,oudebriselégère,nousapportantlesommeil,qui nepuissenousendonnerunpluscalmeencore.Ainsi,contemplantavecunemêmesérénitémontagneset statues,jouissantdesjoursetdeslivres,etsurtoutrêvanttout,pourtoutconvertirennotresubstancela plusintime,nousferonsaussidesdescriptionsetdesanalysesqui,unefoisréalisées,deviendrontdes chosesétrangèresànous-mêmes,quenouspourronssavourercommesiellesnousarrivaientavecle déclindujour. Tellen’estpaslaconceptiondespessimistes,commeceVigny,pourquilavieétaituneprison,oùil faisaitdelavanneriepourpasserletemps.Êtrepessimisteconsisteàprendreleschosesautragique,et unetelleattitudeesttoutàlafoisexcessiveetinconfortable.Nousnepossédonscertesaucuncritèrede valeurquenouspuissionsappliqueràl’œuvrequenousproduisons.Nouslaproduisons,ilestvrai,pour nousdistraire,maisnullementcommeleprisonnierquifaitdelavanneriepoursedistrairedudestin, maissimplementcommelajeunefillequibrodedescoussinspoursedistraire,etc’esttout. Jeconsidèrelaviecommeuneaubergeoùjedoisséjourner,jusqu’àl’arrivéedeladiligencede l’abîme.Jenesaisoùellemeconduira,carjenesaisrien.Jepourraisconsidérercetteaubergecomme uneprison,dufaitquejesuiscontraintd’attendreentresesmurs;jepourraislaconsidérercommeunlieu debonnecompagnie,carj’yrencontredesgens.Jenesuiscependantniimpatient,nidegoûtsvulgaires. Jelaisseàcequ’ilssontceuxquis’enfermentdansleurchambre,amorphes,étendussurunlitoùleur attenteneconnaîtpasdesommeil;jelaisseàcequ’ilsfontceuxquibavardentdanslessalons,d’oùles

voixetlesmusiquesmeparviennentetmefrappentagréablement.Jem’assiedsàlaporteetj’enivremes

yeuxetmesoreillesdescouleursetdessonsdupaysage,etjechanteàmi-voix,pourmoiseul,devagues

chantsquejecomposetoutenattendant.

Lanuitdescendraetladiligencearriverapournoustous.Jegoûtelabrisequel’onmedonne,etl’âme

qu’onm’adonnéepourlagoûter,etjen’interrogeninecherchedavantage.Sicequejelaisseécritsurle

livredesvoyageurspeut,reluquelquejourpard’autresquemoi,lesdistraireeuxaussidurantleurséjour,

ceserabien.S’ilsnelelisentpas,oun’ytrouventaucunplaisir—ceserabienégalement.

62

[

]Unquiétismeesthétiquedelavie,grâceauquellesinsultesetleshumiliations,quelavieetles

vivants nous infligent, ne puissentpas nous atteindre au-delà d’une périphérie méprisable de notre sensibilité,au-delàd’unextérieurlointaindenotreâmeconsciente.

63

Jesuispasséparmieuxenétranger,maisnuld’entreeuxn’avuquejel’étais.J’aivécuparmieuxen

espion,maispersonne—pasmêmemoi—n’asoupçonnéquejel’étais.Tousmeprenaientpourunde

leursproches:nulnesavaitqu’ilyavaiteuéchangeàmanaissance.Ainsijefussemblableauxautres

sansaucuneressemblance,frèredechacunsansêtred’aucunefamille.

Jevenaisdepaysprodigieux,depaysagesplusbeauxquelavie,maisdecespays,jen’aijamais

parlé,etcespaysagesvusseulementensonge,jenelesaijamaisévoqués.Mespasétaientsemblables

auxleurssurlesparquetsousurlesdalles,maismoncœurétaitloin,toutenbattantbienprès,maître

fictifd’uncorpsexiléetétranger.

Personnenem’avraimentconnusouscemasquedelasimilitude,nin’amêmesuquejeportaisun

masque,parcequepersonnenesavaitqu’encemondeilestdesêtresmasqués.Personnen’ajamais

imaginéqu’àcôtédemoisetenaittoujoursquelqu’und’autre,quiétaitmoienfindecompte.Onm’a

toujourscruidentiqueàmoi-même.

Ilsm’ontaccueillidansleurmaison,leursmainsontserrélamienne,ilsm’ontvupasserdanslarue

toutcommesij’étaislà;maisceluiquejesuisnes’estjamaistrouvédanscespièces,celuiquejevisn’a

pasdemainsquelesautrespuissentsaisir,celuipourlequeljemeconnaismoi-mêmen’apasderuespar

oùpasser,àmoinsquecenesoienttouteslesrues,nideruesoùl’onpuisselevoir,àmoinsqu’ilnesoit

lui-mêmetouslesautres.

Nousvivonstousanonymesetdistantslesunsdesautres;déguisés,noussouffronsendemeurant

inconnus.Pourcertainscependant,cettedistancequiexisteentreunêtreetlui-mêmeneserévèlejamais;

pourd’autreselles’illumineparmomentsd’horreuroudesouffrance,dansunéclairsanslimites;pour

d’autresencoreelleestlaconstante,douloureuseetquotidienne,deleurvietoutentière.

Nouspénétrerdelaconvictionquecequenoussommesn’estpasdenotrefait,quecequenous

pensons,cequenouséprouvonsesttoujoursunetraduction,quecequenousvoulons,nousnel’avonspas

réellementvouluetquepeut-être,enfindecompte,personnenel’avoulunonplus—savoirtoutcelaà

chaqueinstant,sentirtoutceladanschaquesentiment,est-cequecelan’estpassesentirétrangeràson

âmemême,sesentirexilédanssespropressensations?

Maiscemasque,quejecontemplaissansréagiretquiparlait,aucoindelarue,àunhommedépourvu

demasque,parcettenuitdefindecarnaval—cemasqueafinalementtendulamainetpriscongéen

riant.L’hommenaturelatournéàgauche,aucoindelapetiterueoùjemetrouvais.Lemasque—domino

sanscharmeaucun—acontinuétoutdroit,s’éloignantparmilesjeuxd’ombreetdelumière,dansun

adieudéfinitifetdistraitàcequejepensaismoi-mêmeàcemoment-là.Jevisseulementalorsqu’ily

avaitdanslarueautrechosequelesréverbèresallumés,et,troublantlesendroitsqu’ilsn’éclairaientpas,

unclairdelunevague,occulteetmuet,emplideriencommelaviemême

64

Subitement,commesiquelquedestinmagicienvenaitdem’opérerd’unecécitéancienneavecdes résultatsimmédiats,jelèvelatête,demonexistenceanonyme,verslaclaireconnaissancedumodeselon lequelj’existe.Etjevoisquetoutcequej’aifait,toutcequej’aipensé,toutcequej’aiété,n’estqu’une sortedeleurreetdefolie.Jesuiseffarédetoutcequej’airéussiànepasvoir.Jesuisdéroutépartoutce quej’aiétéetqu’enfait,jelevoisaujourd’hui,jenesuispas. Jeconsidère,telleunevastecontréesousunrayondesoleilperçantbrusquementàtraverslesnuages, toutemaviepassée;etjeconstate,avecunestupeurmétaphysique,àquelpointmesacteslesplus judicieux,mesidéeslesplusclaires,mesprojetslespluslogiques,n’ontrienétéd’autre,enfinde compte,qu’uneivressecongénitale,unefolienaturelle,uneignorancetotale.Jen’aimêmepasjouéun rôle:monrôle,onl’ajouépourmoi.Jen’aipaséténonplusl’acteur:jen’aiétéquesesgestes. Toutcequej’aifait,penséouété,n’estqu’unesommedesoumissions,oubienàunêtrefacticeque j’aicruêtremoi,parcequej’agissaisenpartantdeluiversledehors,oubienaupoidsdecirconstances quejecrusêtrel’airmêmequejerespirais.Jesuis,encetinstantdeclairevision,unêtresoudain solitaire,quisedécouvreexilélàoùils’étaittoujourscrucitoyen.Jusqu’auplusintimedecequej’ai pensé,jen’aipasétémoi. Il me vientalors une terreur sarcastique de la vie, undésarroi qui dépasse les limites de mon individualitéconsciente.Jesaisquejen’aiétéqu’erreuretégarement,quejen’aipointvécu,quejen’ai existéquedanslamesureoùj’aiempliletempsavecdelaconscience,delapensée.Etl’impressionque j’aidemoi-même,c’estcelled’unhommeseréveillantd’unsommeilpeupléderêvesréels,oud’un hommelibéré,paruntremblementdeterre,delapénombreducachotàlaquelleils’étaitaccoutumé. Etjesensmepeser,ouiréellementmepesercommeunecondamnationàlaconnaissance,cettenotion soudainedemonindividualitévéritable,cellequiapassésontempsàvoyager,somnolente,entrece qu’ellesentaitetcequ’ellevoyait. Ilestsidifficilededécrirecequel’onéprouve,lorsquel’onsentqu’onexisteréellementetquenotre âmeestuneentitéréelle—sidifficilequejenesaisavecquelsmotshumainsjepourraisledéfinir.Jene saissij’aidelafièvre,commeilmesemble,oubiensij’aicessédesubircettefièvred’êtreundormeur delavie.Oui,jelerépète,jesuiscommeunvoyageurseretrouvantsoudaindansunevilleinconnue,sans savoircommentilyestparvenu;etjepenseàcesgensquiperdentlamémoire,etquideviennentunautre pendanttrèslongtemps.J’aiétémoi-mêmeunautrependanttrèslongtemps—depuismanaissance, depuislaconscience—etjemeréveilleaujourd’huiaubeaumilieud’unpont,penchésurlefleuve,et sachantquej’existeplusfermementquetoutcequej’aiétéjusqu’àmaintenant.Maislavillem’est étrangère,lesruesmesontinconnues,etlemalestsansremède.Donc,j’attends,penchésurlepont,que lavéritémequitte,pourmelaisserànouveaunuletfictif,intelligentetnaturel. Cen’aétéqu’uninstant,déjàpassé.Jevoisdenouveaulesmeublesquim’entourent,lesdessinsdu vieuxpapiersurlesmurs,lesoleilàtraverslesvitrespoussiéreuses.J’aivulavéritéuninstant.J’aiété uninstant,avecconscience,cequesontlesgrandshommesaveclavie.J’évoqueleursparolesetleurs actes,etjemedemandes’ilsn’ontpasété,euxaussi,tentésvictorieusementparleDémondelaRéalité. S’ignorersoi-même,c’estvivre.Seconnaîtremalsoi-même,c’estpenser.Maisseconnaître,d’unseul coup,commeencetinstantlustral,c’estavoirsoudainlanotiondelamonadeintime,delaparole

magiquedel’âme.Maisuneclartésubitebrûletout,consumetout.Ellenouslaissenus,etdenotreêtre même. Ce n’a été qu’uninstant,etje me suis vu.Ensuite je ne saurais pas même dire ce que j’ai été. Finalementj’aisommeil,car,jenesaispourquoi,ilmesemblequelesensdetoutcela,c’estdedormir.

65

Esthétiquedel’artifice

Lavienuitàl’expressiondelaviemême.Sijevivaisungrandamour,jamaisjenepourraisle raconter. Jenesaispasmoi-mêmesicemoisinueuxquejevousexpose,toutaulongdecespages,existe réellement,oun’estqu’unconceptesthétiqueetfauxquej’aiforgémoi-même.Ehoui,c’estainsijeme vis esthétiquementdans unautre. J’ai sculpté ma propre vie comme une statue faite d’une matière étrangèreàmonêtre.Ilm’arrivedenepasmereconnaître,tellementjemesuisplacéàl’extérieurde moi-même,tellementj’aiemployédefaçonpurementartistiquelaconsciencequej’aidemoi-même.Qui suis-je,derrièrecetteirréalité?Jel’ignore.Jedoisbienêtrequelqu’un.Etsijenecherchepasàvivre,à agir,àsentir,c’est—croyez-lebien—pournepasbouleverserlestraitsdéjàdéfinisdemapersonnalité supposée.Jeveuxêtreceluiquej’aivouluêtre,etquejenesuispas.Sijecédais,jemedétruirais.Je veuxêtreuneœuvred’art,dansmonâmetoutaumoins,puisquejenepeuxl’êtredansmoncorps.C’est pourquoijemesuissculptédansuneposecalmeetdétachée,etplacédansuneserreabritéedebrises tropfraîches,delumièrestropfranches—oùmonartificialité,telleunefleurabsurde,puisses’épanouir enbeautélointaine. Jesongeparfoiscombienilmeplairait,dansmesrêves,demecréeruneviesecondeetininterrompue, oùjepasseraisdesjoursentiersavecdesconvivesimaginaires,desgenscréésdetoutespièces,etoùje vivrais,souffrirais,jouiraisdecetteviefictive.Danscemonde,ilm’arriveraitdesmalheurs,degrandes joiesfondraientsurmoi.Etriendemoineseraitréel.Maistoutyauraitunelogiquesuperbe,sérieuse, toutobéiraitàunrythmedefaussetévoluptueuse,toutsepasseraitdansunecitéfaitedemonâmemême, quis’eniraitseperdrejusqu’auquailelongd’untrainpaisible,bienloinaufonddemoi,bienloin [ ]

66

Ilarriveparfois—etc’esttoujoursdefaçonpresquesoudaine—qu’aubeaumilieudemessensations surgisseunelassitudeterribledelavie,sifortequejenepeuxmêmepasimaginerunmoyenquelconque de la surmonter. Y remédier par le suicide est bien incertain, et la mort, même en supposant l’inconscience,estencorebienpeu.C’estunelassitudequisouhaite,nonpascesserd’exister—cequi peutêtre,ounepasêtre,dudomainedupossible—maisunechosebienplushorribleetplusprofonde:

cesserd’avoirmêmeexisté,cequin’estpossibleenaucunemanière.

Ilmesembleentrevoirparfois,danslesspéculationsgénéralementconfusesdesHindous,quelque

chosedecedésir,plusnégatifquelenéant.Mais,oubienc’estl’acuitédessensationsquileurfaitdéfaut

pourexprimerainsicequ’ilspensent,oubienc’estl’acuitédelapenséequileurfaitdéfautpoursentir

ainsicequ’ilsressentent.Lefaitestque,cequej’entrevoischezeux,jenelevoispoint.Lefaitestqueje

penseêtrelepremieràconfieràdesmotsl’absurditésinistredecettesensationirrémédiable.

Etjelaguérisenl’écrivant.Cariln’estpasdedétresse,sielleestréellementprofondeetn’estpasun

sentimentpur,maissil’intelligenceyasapart,quineconnaisseceremèdeironiquedel’expression.

Quandlalittératuren’auraitpasd’autreutilité,elleauraitaumoinscelle-là—mêmedestinéeàunpetit

nombre.

Lesmauxdel’esprit,malheureusement,fontmoinssouffrirqueceuxdelasensibilité,etceux-cimoins

queceuxducorps.Jedis«malheureusement»,parcequeladignitéhumainedemanderaitl’inverse.

Aucunesensationangoisséedumystèrenepeutfairesouffrircommel’amour,lajalousieouleregret,ne

peutsuffoquercommeunepeurphysiqueintense,outransformercommelacolèreoul’ambition.Maisil

estégalementvraiqu’aucunedesdouleursquidéchirentl’âmeneparvientàêtreaussiréellementdouleur

qu’uneragededents,unecrisedecoliquesou(j’imagine)lesdouleursdel’enfantement.

Noussommesfaitsdetellesortequenotreintelligence,quiennoblitcertainesdenosémotionsoude

nossensations,etlesélèveau-dessusdesautres,lesrabaisseaussisiellepoussesonanalysejusqu’àles

comparerentreelles.

J’écriscommeunquidort,etmavietoutentièreestunreçusanssignature.

Danslepoulaillerqu’ilnequitteraquepourmourir,lecoqchantedeshymnesàlalibertéparcequ’on

luiadonnédeuxperchoirs.

67

J’aiassisté,incognito,àladérouteprogressivedemavie,aulentnaufragedetoutcequej’aurais vouluêtre.Jepeuxdire,etc’estunedecesvéritésdontonsaitbienqu’ellessontmortessansqu’ilsoit besoindefleurspourledire,qu’iln’estpasuneseulechosequej’aievoulue—ouenlaquellej’aie placé,mêmeuninstant,nefût-cequelerêvedeceseulinstant—quinesesoitréduiteenmiettessous mesfenêtrescommelapoussière,semblableàdelapierre,tombantd’unpotdefleursdudernierétage. OndiraitmêmequeleDestins’esttoujours pluàmefaireaimer ouvouloir toutd’abordcequ’il disposaitlui-mêmepourquejevisse,dèslelendemain,quejenelepossédaispasetneleposséderais jamais. Ironiquespectateurdemoi-même,jen’aijamais,malgrétout,renoncépardécouragementauspectacle delavie.Etpuisquejesaisaujourd’hui,paranticipation,dechaquevagueespoirqu’ilseradetoute façondéçu,jesouffreduplaisirspécialdesavourerladéceptionenmêmetempsquel’espoir,telunmets ameretsucrétoutàlafois,quirendlasaveursucréeplussucréeparcontrasteavecl’amer.Jesuisun sombrestratègequi,ayantdéjàperdutouteslesbatailles,traceàl’avance,surlepapierdesesplans,et enensavourantchaquedétail,leschémaprécisdesaretraitefinale,àlaveilledechaquenouvelle bataille.

J’aiétépoursuivi,commeparunmalingénie,parlesortquiveutquejenepuissejamaisriendésirer

sanssavoiraussiquejen’obtiendrairien.Si,l’espaced’uninstant,jevoisdanslaruelasilhouettenubile

d’unejeunefilleetsi,avecunecomplèteindifférence,j’imagineunseulinstantcequej’éprouveraissi

elleétaitmienne—immanquablement,àdixpasdemonrêve,cettejeunefillerencontreunhommedont

jevoisaussitôtqu’ilestsonmariousonamant.Unromantiqueenferaitunetragédie;unétrangervivrait

celacommeunecomédie;maismoi,jemêlel’unetl’autre,carjesuisromantiqueaufonddemoi,et

étrangeràmoi-même:etjetournelapagesurunenouvelleironie.

Certainsdisentquelavieestimpossiblesansespérance,etd’autresqu’avecl’espoir,lavieestvide.

Pourmoi,quiaujourd’huin’espèreninedésespère,lavieestunsimplecadreextérieur,quim’inclutmoi-

même,etàlaquellej’assistecommeàunspectacledépourvud’intrigue,faitpourleseulplaisirdesyeux —balletsanssuite,feuillesagitéesparlevent,nuagesoùlalumièredusoleil prenddescouleurs mouvantes,enchevêtrementderuesanciennes,tracéesauhasard,dansdesquartiersbizarresdelaville.

Jesuis,engrandepartie,laprosemêmequej’écris.Jemedérouleenpériodesetenparagraphes,je

mesèmedeponctuationset,dansladistributionsansfreindesimages,jemedéguise,commelesenfants,

enmoivêtudepapierjournalou,danslafaçondontjecréedurythmeàpartird’unesériedemots,jeme

couronne,commelesfous,defleursséchéesquisonttoujoursvivantesdansmesrêves.Et,par-dessus

tout,jesuiscalmecommeunpantinquiprendraitconsciencedelui-mêmeethocheraitlatête,detempsà

autre,pourquelegrelotperchéausommetdesonbonnetpointu(etd’ailleurspartieintégrantedesatête)

fasserésonneraumoinsquelquechose—vietintinnabulanted’unmort,frêleavertissementauDestin.

Combiendefois,cependant,aumilieudecetteinsatisfactionpaisible,n’ai-jepassentimonterpeuà

peuenmoi,jusqu’àl’émotionconsciente,lesensaiguduvideetl’ennuidepenserainsi!Combiende

fois,telunhommeécoutantparleraumilieudesonsquicessentetquirecommencent,n’ai-jepasressenti

l’amertumeessentielledecettevieétrangèreàlaviehumaine—vieoùilnesepasserien,saufdanssa

conscienced’elle-même?Combiendefois,m’éveillantdemoi-même,n’ai-jepasentrevu,dufonddecet

exilquejesuis,combienilvaudraitmieuxêtrele«personne»detoutlemonde,l’hommeheureuxqui

possèdeaumoinsuneamertumeréelle,l’hommesatisfaitquiéprouvedelafatigueaulieud’ennui,qui

souffreaulieudesupposerqu’ilsouffre,quisetue,oui,aulieudeselaissermourir!

Jesuisdevenuunpersonnagederoman,unevielue.Cequejeressensn’est(bienmalgrémoi)ressenti

quepourmefaireécrirequecelaaétéressenti.Cequejepensearriveaussitôtenmots,mêlésàdes

imagesquiledéfont,s’ouvreenrythmesquisontdéjàquelquechosed’autre.Aforcedemerecomposer,

jemesuisdétruit.Aforcedemepenser,jesuisdevenumesproprespensées,maisjenesuisplusmoi.Je

mesuissondé,etj’ailaissétomberlasonde;jepassemavieàmedemandersijesuisprofondounon,

sansautresondeaujourd’huiquemonregardquimemontre—clairsurfondnoirdanslemiroird’un

puitsvertigineux—monproprevisage,quimecontempleentraindelecontempler.

Jesuisunesortedecarteàjouer,unefigureancienneetinconnue,seulvestiged’unjeuperdu.Jen’ai

aucunsens,j’ignoremavaleur,jen’airienàquoimecomparerpourmetrouver,jen’aiaucuneutilitéqui

m’aideraitàmeconnaître.Etainsi,danscesimagessuccessivesparoùjemedécris(nonsansvérité,

maisavecquelquesmensonges),jemeretrouvefinalementdavantagedanslesimagesqu’enmoi-même,

jemedistellementquejen’existeplus,etj’utilisecommeencremonâmeelle-même,quin’estbonne,

d’ailleurs,àriend’autrequ’àécrire.Maislaréactioncesse,ànouveaujemerésigne.Jereviensenmoi-

mêmeàcequejesuis,mêmesicen’estrien.Etquelquechosecommedeslarmessanspleursbrûledans mesyeuxfixes,quelquechosecommeuneangoissequin’apasétégonflemagorgesèche.Mais,hélas!je nesaispasmêmecequej’auraispleuré,sijel’avaisfait,nipourquelleraisonjenel’aipasfait.La fictionmesuitcommemonombre.Ettoutcequejevoudrais,c’estdormir. Touts’embrouilledansmonesprit.Quandjecroismesouvenir,c’estquejepenseàautrechose;sije vois,j’ignore,etquandjesuisdistrait,jevoistrèsnettement. Jetourneledosàlafenêtregrisâtre,auxvitresfroidessouslesmainsquilestouchent.Etj’emporte avecmoi—sortilègedelapénombre—l’intérieursoudainresurgidelamaisond’autrefois,etdela courvoisineoùs’égosillaitleperroquet;etmesyeuxm’envahissentdesommeil,sousl’irréparabilité d’avoireffectivementvécu. Voicideuxjoursqu’ilpleut,etqu’iltombeducielgrisetfroidunepluieparticulièrequi,parsa couleur,attristel’âme.Deuxjours Jesuistristedesentir,etjeleréfléchisàmafenêtre,ausondel’eau quigoutteetdelapluiequitombe.J’ailecœurserré,etmessouvenirssontchangésenangoisse.

Jen’aipassommeil—niaucuneraisond’avoirsommeil—etpourtantjesensenmoiuneimmense

enviededormir.Autrefois,lorsquej’étaispetitetheureux,vivait,dansunemaisondelacourvoisine,la

voixd’unperroquetvertbigarré.

Jamais,mêmeparlesjoursdepluie,sonbabilneperdaitdesonentrain,etilproclamait—bienà

l’abrisansaucundoute—quelquesentimentconstantquiplanait,danslatristesseambiante,commeun

gramophoneanticipé. Ai-jepenséàceperroquetparcequejemesenstristeetquemonenfancelointainemelerappelle? Non,j’ai penséàlui bienréellement,cardanslacourd’aujourd’hui qui mefaitface,unevoixde perroquetcriebizarrement. (Etvoilàundecesépisodesdel’imaginationquenousappelonsréalité.)

69

J’enregistre jour après jour, dans monâme ignoble et profonde, les impressions qui forment la substanceexternedemaconsciencedemoi-même.Jelesmetsdansdesmotsvagabondsquimedésertent sitôtécrits,etsemettentàerrer,indépendammentdemoi,parcoteauxetprairiesd’images,alléesde concepts,sentiersdechimères.Toutcelanemesertàrien,carriennemesertàrien.Maisjemesens soulagéenécrivant,commepeutl’êtreunmaladequisoudainrespiremieux,sansquesamaladieait cessépourautant. Certains,endesmomentsdedistraction,écriventdesgribouillisetdesnomsabsurdessurleurpapier buvard,auxcoinscalésdanslesous-main.Cespagessontlesgriffonnagesdel’inconsciencementaleque j’aidemoi-même.Jelestracedansunesortedetorpeuroùjemeperçois,commeunchatausoleil,etje lesrelisparfoisavecunevagueettardivesurprise,commesijemeressouvenaissoudaind’unechose depuistoujoursoubliée.

Lorsquej’écris,jemerendsvisitesolennellement.J’aidessalonsspéciauxdontquelqu’und’autrese

souvient,danslesintersticesdelafiguration,oùjemedélecteàanalysercequejen’éprouvepas,etoùje

m’examineteluntableaudansl’ombre.

J’aiperdu,avantmêmedenaître,monchâteaudutempsjadis.Onavendu,avantmêmequejesois,les

tapisseriesdemonchâteauancestral.Lemanoird’avantlavieesttombéenruine,etcen’estqu’ende

raresinstants,lorsqueleclairdelunenaîtenmoi,éclosdesroseauxdufleuve,quemepénètre,glacée,la

nostalgiedecettecontréeoùlesrestesédentésdesmuraillessedécoupent,noirssurlebleusombredu

cielteintéd’unblanc-jaunelaiteux.

Sphinx,jemedéchiffreparénigmes.Etdesgenouxdelareinequimemanque,tombe—telunépisode

desabroderieinutile—lapeloteoubliéedemonâme.Elleroulesouslechiffonnieràmarqueterie,et

quelquechoseenmoilasuit,commeferaientdesyeux,jusqu’aumomentoùelleseperddansunehorreur

profondedetombeetd’anéantissement.

70

Maisl’exclusion,quejemesuisimposée,desbutsetdesmouvementsdelavie;larupture,quej’ai recherchée,demoncontactavecleschoses—toutcelam’aconduitprécisémentàcequejevoulaisfuir. Je ne voulais pas ressentir la vie, ni toucher aux choses, sachant, de toute l’expérience de mon tempéramentexposéàlacontaminationdumonde,quelasensationdelaviem’étaittoujoursdouloureuse. Mais,enévitantcecontact,jemesuisisoléet,enm’isolant,j’aiexacerbémasensibilité,déjàexcessive. S’ilm’étaitpossibledecoupercomplètementlecontactavecleschoses,masensibilités’entrouverait parfaitementbien.Maiscetisolementtotalnepeutêtreréalisé.Sipeuquejefasse,jerespire;sipeuque j’agisse,jebouge.Sibienque,neréussissantqu’àexacerbermasensibilitéparl’isolement,j’aiobtenu dumêmecoupcerésultatquedesfaitsminimes,quiauparavantnem’auraientrienfait,m’ontaffecté comme des catastrophes. Je me suis trompé de méthode pour fuir. J’ai pris la fuite, par undétour incommode,pourarriveraupointmêmeoùjemetrouvais,ajoutantlafatigueduvoyageàl’horreurde vivrelà.

Jen’aijamaisenvisagélesuicidecommeunesolution,parcequejehaislavie,précisémentparamour

pourelle.J’aimisfortlongtempsàprendreconsciencedecemalentendudéplorableoùjevisavecmoi-

même.Unefoispersuadédecetteerreur,j’enaiététrèsfâché,commecelam’arrivetoujourslorsqueje mepersuadedequelquechose,carcelaéquivauttoujourspourmoiàlaperted’uneillusion. J’aituémavolontéàforcedel’analyser.Siseulementjepouvaisreveniràmonenfanced’avant l’analyse,mêmesic’étaitaussil’âged’avantlavolonté! Aufonddemesparcs,unsommeilmort,lasomnolencedesbassinssouslesoleilhautdansleciel, quandlebourdonnementdesinsectesgrouilledansl’heureimmobileetquevivremepèse,nonpas commeunesouffrance,maiscommeunedouleurphysiqueencorediffuse. Palaisdanslelointain,jardinspensifs,étroitessedesalléesseperdantauloin,grâcemortedesbancs depierre 17 faitspourceuxquiontété,pompesévanouies,grâcedéfaite,verroterieperdue.Odésirque déjàj’oublie,siseulementjepouvaisretrouverlatristesseaveclaquellejet’airêvé!

71

Quandj’arrivaipourlapremièrefoisàLisbonne,onpouvaitentendre,àl’étageau-dessusdeceluioù noushabitions,lesond’unpianooùl’onfaisaitdesgammes,monotoneapprentissaged’unepetitefille quejen’aijamaisvue.Jedécouvreaujourd’huique,parsuitedeprocessusd’infiltrationdontj’ignore tout,viventencoredanslescavesdemonâme,bienaudiblessil’onouvrelaportedubas,lesgammes incessantes,égrenéessansfin,del’enfantchangéeenfemmeaujourd’hui,oubienmorteetenferméedans unendroittoutblanc,oùlescyprèsverdoyantsmettentuneflammenoire. J’étaisenfantalors,etnelesuisplusaujourd’hui;leson,malgrétout,estsemblabledansmonsouvenir àcequ’ilétaitenréalité,etpossède,immuablementprésent,lorsqu’ilsurgitdulieuoùilfeintdedormir, lemêmesonlentementégrené,lamêmemonotonierythmée.Jemesensenvahi,àleconsidérerouà l’éprouverainsi,parunetristessevague,angoissée,mienne. Jenepleurepaslapertedemonenfance;jepleureparcequetout,ycomprismonenfance,seperd. C’estlafuiteabstraitedutemps—etnonlafuiteconcrètedutemps,quim’appartient—quimemeurtrit, dansmoncerveauphysique,parlarécurrenceincessante,involontaire,desgammesdecepiano,àl’étage au-dessus,terriblementanonymeetlointain.C’esttoutlemystèredufaitqueriennedurequimartèle, incessant,deschosesquinesontpasmêmedelamusique,maisquisontlanostalgie,autréfondsabsurde delamémoire. Insensiblement,dansunevisionquiselèvelentement,jevoislepetitsalonquejen’aijamaisvu,oùla petiteapprentiequejen’aijamaisconnuecontinue,aujourd’huiencore,àégrener,doigtaprèsdoigt, précautionneusement,lesgammestoujourssemblablesd’unmondedéjàmort.Jevois,jevoisdemieuxen mieux,jereconstruisàforcedevoir.Etc’esttoutl’appartementdudessus,foyernostalgiqueaujourd’hui, maisnonpashier,quisedresse,fictif,demacontemplationincongrue. Jesupposecependantquejevistoutcelaaufiguré,quelanostalgiequej’éprouven’estpasvraiment mienne,nivraimentabstraite,maisl’émotioncaptéeaupassagedequelquetiers,pourquicesémotions, qui chezmoi sontlittéraires,seraient,commediraitVieira,littérales.C’estdanscettehypothèsede sensationsquejememeurtrisetquejem’angoisse,etcesregrets,dontlasensationmeremplitlesyeux delarmes,c’estparimaginationetparautruitéquejelesconçoisetleséprouve. Et toujours, avec une constance qui vient du bout du monde, une persistance qui étudie métaphysiquement,résonnent,encoreetencore,lesgammesdequelqu’unquiapprendlepiano,etpianote physiquement l’épine dorsale de monsouvenir. Ce sont les rues de jadis, peuplées d’autres gens, aujourd’hui lesmêmesrues,différentes;cesontdespersonnesmortesqui meparlent,àtraversla

transparence de leur absence d’aujourd’hui ; c’est le remords de ce que j’ai ou n’ai pas fait, le bruissementd’unruisseaunocturne,dessonsmontantdelamaisonpaisible. J’aienviedecrierdansmatête.Jevoudraisarrêter,écraser,brisercedisqueimpossiblequirésonne aufonddemoi,étrangeràmoi-mêmeetbourreauintangible.Jevoudraiscommanderàmonâme,lui ordonner,commeàunvéhicule,decontinuersansmoietdemelaisserlà.Êtreobligéd’entendremerend fou.Etenfindecomptejesuismoi-même—danscecerveauodieusementsensible,danscettepeau pelliculaire,dansmesnerfsàvif—,jesuiscesnoteségrenéesengaminesinterminables,surcepiano abominableetpersonneldelamémoire. Etencoreettoujours,commesi unepartiedemoncerveauétaitdevenueindépendante,j’entends résonnerlesgammes,duhautenbasduclavier,delapremièremaisondeLisbonneoùjesuisvenuvivre.

72

Toutcequin’estpasmonespritn’estriend’autreàmesyeux,malgrétousmesefforts,quedécor,

enjolivures.Unhomme,bienquejepuissereconnaîtreparleraisonnementqu’ilestunêtrevivanttout

commemoi,atoujourseu—pourcettepartdemoiqui,étantinvolontaire,estleplusauthentiquement

moi—moinsd’importancequ’unarbre,sicetarbreestplusbeau.C’estpourquoij’aitoujoursressenti

lesmouvementshumains—lesgrandestragédiescollectivesdel’histoire,oudecequ’onfaitd’elle—

commedesfrisescolorées,dépourvuesdel’âmedeceuxquilestraversent.Jenemesuisjamaisaffligé

decequipouvaitarriverdetragiqueenChine.C’estundécorlointain,quoiquepeintàcoupsdesanget

depeste.

Jemesouviens,avecunetristesseironique,d’unemanifestationouvrière,dontj’ignoreledegréde

sincérité(carj’aitoujoursquelquedifficultéàsupposerdelasincéritédanslesmouvementscollectifs,

étantdonnéquec’estl’individu,seulaveclui-même,quipenseréellement,etluiseul).C’étaitungroupe

compactetdésordonnéd’êtresstupidesenmouvement,quipassaencriantdiverseschosesdevantmon

indifférentismed’hommeétrangeràtoutcela.J’eussoudainlanausée.Ilsn’étaientmêmepasassezsales.

Ceuxquisouffrentvéritablementneserassemblentpasentroupesvulgaires,neformentpasdegroupe.

Quandonsouffre,onsouffreseul.

Quelensembledéplorable!Quelmanqued’humanitéetdedouleur!Ilsétaientréels,doncincroyables.

Personnen’auraitputirerd’euxunescènederoman,lecadred’unedescription.Celacoulaitcommeles

orduresdansunfleuve,lefleuvedelavie.J’aiétéprisdesommeilàlesvoir,unsommeilsuprêmeet

nauséeux.

73

Cequiproduitenmoi,mesemble-t-il,cesentimentprofonddanslequeljevis,dediscordanceavecles

autres,c’estquelaplupartdesgenspensentavecleursensibilité,etquemoijesensavecmapensée.

Pourl’hommeordinaire,sentirc’estvivre,etpenser,c’estsavoirvivre.Pourmoi,c’estpenserquiest

vivre,etsentirn’estriend’autrequel’alimentdelapensée.

Ilestcurieuxdeconstaterque,macapacitéd’enthousiasmeétantassezlimitée,elleest,spontanément,

plussollicitéeparceuxquisontdetempéramentopposéaumien,queparceuxquiappartiennentàmon

espècespirituelle.Jen’admirepersonne,enlittérature,davantagequelesclassiques,quisontcertesceux

àquijeressemblelemoins.Sij’avaisàchoisir,pouruniquelecture,entreVieiraetChateaubriand,c’est

Vieiraquejechoisiraissansavoiràréfléchirlonguement.

Plusunhommeestdifférentdemoi,plusilmeparaîtréel,précisémentparcequ’ildépendmoinsdema

subjectivité.Etc’estpourquoimonétudeattentive,constante,portesurcettemêmehumanitébanalequi

merépugneetdontjemesenssiéloigné.Jel’aimeparcequejelahais.J’aimeàlavoirparcequeje

détestelasentir.Lespaysages,siadmirablesentantquetableaux,fontengénéraldeslitsdétestables.

74

Demêmequenousavonstous,quenouslesachionsounon,unemétaphysique,demême,quenousle

voulionsounon,nousavonstousunemorale.J’aiunemoralefortsimple—nefaireàpersonnenibienni

mal.Nefairedemalàpersonne,parcequenonseulementjereconnaisauxautres,toutcommeàmoi-

même,ledroitden’êtregênéparpersonne,maisaussiparcequejetrouvequ’enfaitdemalnécessaire

danslemonde,lesmauxnaturelssuffisentlargement.Nousvivonstous,ici-bas,àbordd’unnavireparti

d’unportquenousneconnaissonspas,etvoguantversunautreportquenousignorons;nousdevons

avoirlesunsenverslesautresl’amabilitédepassagersembarquéspourunmêmevoyage.Etnepasfaire

debien,parcequejenesaisnicequ’estlebien,nisijefaisréellementlebienlorsquejecroislefaire.

Sais-jequelsmalheursjepeuxentraînerenfaisantl’aumône?Sais-jequelsmauxjepeuxcausersi

j’éduqueouinstruis?Dansledoute,jem’abstiens.Etilmesemblemêmequ’aiderouconseillerc’est

encore,d’unecertainemanière,commettrelafauted’intervenirdanslavied’autrui.Labontéestun

capricedenotretempérament:nousn’avonspasledroitderendrelesautresvictimesdenoscaprices,

mêmes’ils’agitdecapricesparhumanitéoupartendresse.Lesbienfaitssontquelquechosequinousest

infligé:c’estpourquoi,froidement,jelesexècre.

Sijenefaispasdebien,parsoucimoral,jen’exigepasnonplusqu’onm’enfasse.Sijetombe

malade,cequimepèseleplusc’estquej’obligequelqu’unàmesoigner,chosequejerépugneraismoi-

mêmeàfairepourunautre.Jenesuisjamaisallévoirunamimalade.Etchaquefoisqu’étantmalade,on estvenumerendrevisite,j’aisubichaquevisitecommeunegêne,uneinsulte,uneviolationinjustifiable demonintimitéprofonde.Jen’aimepasqu’onmefassedescadeaux;onsembleainsim’obligeràen faireàmontour—auxmêmesgensouàd’autres,peuimporte. Jesuishautementsociable,defaçonhautementnégative.Jesuisl’êtreleplusinoffensifquisoit.Mais jenesuispasdavantage;jeneveuxpas,jenepeuxpasêtredavantage.J’aiàl’égarddetoutcequiexiste uneaffectionvisuelle,unetendressedel’intelligence—riendanslecœur.Jen’aifoienrien,espoiren rien,charitépourrien.J’exècre,effaréetnauséeux,lessincèresdetouteslessincéritésetlesmystiques detouslesmysticismes,ouplutôt,etpourmieuxdire,lasincéritédetouslessincèresetlemysticismede touslesmystiques.Cettenauséedevientpresquephysiquelorsquecesmysticismessontactifs,qu’ils prétendentconvaincrel’espritdesautres,oucommanderàleurvolonté,trouverlavéritéouréformerle monde. Jem’estimeheureuxden’avoirplusdefamille.Ainsinesuis-jepascontraint(cequimepèserait inévitablement)d’aimerquiquecesoit.Jen’aideregretsquelittérairement.Jemerappellemonenfance leslarmesauxyeux,maiscesontdeslarmesrythmiques,oùdéjàpercelaprose.Jemelarappellecomme unechoseextérieure,etàtraversdeschosesextérieures;jenemesouviensquedechosesextérieures.Ce n’estpaslecalmedessoiréesprovincialesquim’attendrit,ausouvenirdel’enfancequej’yaivécue— c’estlaplacedelatableàthé,c’estladispositiondesmeublestoutautourdelapièce—,cesontle visageetlesgestesdespersonnesquim’entourent.C’estdetableauxquej’ailanostalgie.C’estpourquoi mapropreenfancem’attendrittoutautantquecelleden’importequid’autre:ellessonttoutesdeux— dansunpassédontjenesaiscequ’ilest—desphénomènespurementvisuels,quejeperçoisavecune attentiontoutelittéraire.Jesuisému,sansdoute,maisnonpasparlesouvenir:parlavision. Jen’aijamaisaimépersonne.Cequej’aileplusaimé,cesontmessensations—étatsdevisualité consciente,impressions d’une ouïeenalerte,parfums qui sontunmoyen,pour l’humilité dumonde

extérieur,des’adresseràmoi,demeparlerdupassé(siaiséàserappelerparlesodeurs),c’est-à-dire

demedonnerplusderéalité,plusd’émotion,quelesimplepainentraindecuire,toutaufonddela

vieilleboulangerie,commeparcelointainaprès-midioùjerevenaisdel’enterrementd’unonclequi

m’avaitbeaucoupaimé,etoùj’éprouvaisladouceurd’unvaguesoulagement,jenesaistropdequoi.

Telleestmamorale,oumamétaphysique,autrementdit,teljesuis:lePassantintégral,detoutetde

sonâmeelle-même;jen’appartiensàrien,nedésirerien,nesuisrien—centreabstraitdesensations

impersonnelles,miroirsensibletombéauhasardettournéversladiversitédumonde.Aprèstoutcela,je

nesaissijesuisheureuxoumalheureux;etcelanem’importeguère.

nesaissijesuisheureuxoumalheureux;etcelanem’importeguère. 1 Revue éphémère, mais de grande importance, fondée par

1 Revue éphémère, mais de grande importance, fondée par Pessoa en1915 et qui connut deux numéros.(N.d.T.)

2Enfrançaisdansletexte.(N.d.T.)

3Cen'estpassamèrequePessoaperdit,enfait,maissonpère.(N.d.T.)

4.L’undesplusbeauxbelvédèresdeLisbonne,faceauchâteauSaint-Georges(cf.note11,page

77).(N.d.T.)

5Danslecentrecommerçantdelaville.(N.d.T.)

6Enfrançaisdansletexte.(N.d.T.)

7RuedelaDouane,lelongduport.(N.d.T.)

8ChantreréalisteetparnassiendelaLisbonnedelafindusiècledernier.(N.d.T.)

9«RuedesDoreurs»,petiteruecommerçanteducentredelavilleetoùestcensésetrouverlebureau

deBernardoSoares.(N.d.T.) 10Marchandes de poissonqui portent leur corbeille sur la tête : figures typiques de Lisbonne, aujourd'huiencore.(N.d.T.)

11LepoèteCesárioVerde(cf.note7,page46).(N.d.T.)

12ChâteaudutempsdesMauresqui,àl’est,dominelaville.(N.d.T.)

13 Orateur et historien du XVII e siècle, de l’ordre des Jésuites, célèbre pour l’opulence et le classicismedesonstyle.(N.d.T.) 14«L’esplanadeduPalais»:vasteplaceduXVIII e siècleoùLisbonnedescendjusqu’auborddu Tage.(N.d.T.)

15Nepasoublierquec’estBernardoSoaresquiparle,création«hétéronyme»dePessoa.(N.d.T.)

16FialhodeAlmeida,romancierdesannées1900.(N.d.T.)

17Lesbancsdepierre,auPortugal,ontsouventleslignesgracieusesdel'époquebaroque.(N.d.T.)

DeuxièmePartie

Lavierêvée

75

DanslaForêtduSonge

Jesaisquejemesuiséveillé,etquejedorsencore.Moncorpsancien,recrudemafatiguedevivre, meditqu’ilestbientôtencore.Jemesensfébriledeloin.Jemepèseàmoi-même,jenesaispourquoi Dansunetorpeurlucide,lourdementincorporelle,jestagne,entresommeiletveille,dansunrêvequi n’estqu’uneombrederêve.Monattentionflotteentredeuxmondes,etvoitaveuglémentlaprofondeur d’unocéan,enmêmetempsquelaprofondeurd’unciel;etcesprofondeurssemêlent,s’interpénétrent,et jenesaisplusnioùjesuis,nicequejerêve. Unventpleind’ombressoufflelacendredeprojetsmortssurcequ’ilyad’éveilléenmoi.D’un firmamentinconnutombeuneroséeattiédied’ennui.Uneangoisseimmenseetinertemanipulemonâme del’intérieur,etconfusémentmechange,commelabrisechangelecontourdelacimedesarbres. Dansmachambretièdeetmorbide,cemomentavant-coureurdupetitmatin,au-dehors,estunsimple frémissementdelapénombre.Jesuistoutentierdansunétatvagueetpaisible Pourquoifaut-ildoncque lejourselève?Ilm’estpénibledesavoirqu’ilvaselever,commesic’étaituneffortdemapartqui devaitlefaireparaître. Jem’apaise avec unevague lenteur.Je m’engourdis.Je fluctue dans l’air,moitié veillant,moitié dormant,etvoiciquesurgituneautresortederéalité,etmoiaubeaumilieu,surgiedejenesaisquel ailleurs Ellesurgit—maissanseffacerlaplusproche,celledecettechambretiède—,ellesurgit,cette étrangeforêt.Dansmonattentionégalementcaptivelesdeuxréalitéscoexistent,tellesdeuxfuméesquise mêleraient. Commeilestnet,danssonpropremondeetdansl’autre,cepaysagetransparent! Etquidoncestcettefemmequi,enmêmetempsquemoi,vêtdesonregardcetteforêtlointaine? Pourquoifaut-ilque,mêmeuninstant,jemeledemande?Jen’aimêmepasconsciencededésirerle savoir Lachambrevagueestunevitreobscureàtraverslaquelle,conscientdesonexistence,jevoisce paysage etcepaysage,jeleconnaisdepuisbienlongtemps;voicibienlongtempsqu’aveccettefemme inconnuej’erreenparcourant,réalitéautre,sonirréalitéàlui.Jesensaufonddemoidessièclesetdes sièclesoùj’aiconnucesarbresetcesfleurs,cesalléesécartées,etcemoidistantquivagabondelà-bas, ancienetostensiblesousmonregardqui,desavoirquejemetrouvedanscettechambre,serevêtde pénombredevoir Detempsàautre,danscetteforêtoù,deloin,jemevoisetjemesens,unlentsouffled’airbalaieune fumée,etcettefuméevagueestlavisionobscureetnettedelapièceoùjesuisactuel,avecsesmeubles vaguesetsesrideaux,etsatorpeurnocturne.Puiscesouffledeventdisparaît,etlepaysageredevienttout entieretseulementlui-même,paysagelointaindecetautremonde D’autresfois,cettepetitepiècen’estquecendredebrume,àl’horizondecepayssidifférent Etilest desinstantsoùlesolquenousfoulonslà-basestcettechambrevisible Jerêveetjemeperds,doubled’êtremoi-mêmeetcettefemmeaussi.Unelassitudeimmenseestlefeu sombrequi meconsume Undésirimmenseetpassifestlafausseviequim’oppresse Oternebonheur Ostationéternelleàlacroiséedeschemins!Jerêve,etderrièremonespritattentif, quelqu’unrêveavecmoi Etpeut-êtrenesuis-jequelerêvedecequelqu’unquin’existepas

Dehorsl’aubeestsiloin!etlaforêtsiproche,sousmesyeuxautres! Etmoiqui,loindecetteforêt,envienspresqueàl’oublier,c’estlorsquejelapossèdequej’enaila plusgrandenostalgie,c’estquandjelaparcoursquejelapleureetquej’aspireleplusàlaretrouver Lesarbres!lesfleurs!lessentierss’enfonçantdanslesfutaies! Nousmarchionsparfoisennousdonnantlebras,souslescèdresetlesarbresdeJudée,etaucunde nousdeuxnesongeaitàvivre.Notrechairétaitunvagueparfum,etnotreviel’échomurmurantd’une source.Nousnousdonnionslamain,etnosregardsindéciss’interrogeaient:queserait-cedoncqu’être sensuels,queserait-cedoncquedevouloirréaliser,charnellement,l’illusiondel’amour Dansnotreparc,ilyavaitdesfleursauxbeautéslesplusvariées—desrosesauxformesenroulées, deslisdontlablancheurseteintaitdejaune,descoquelicotsquiseraientdemeuréscachéssileurrobe pourprenelesavaitdénoncés,desviolettesunpeurejetéesaubordtouffudesmassifs,desmyosotis minuscules,descaméliasstériles,dépourvusdeparfum Ettelsdesyeuxétonnésau-dessusdeshautes herbes,lestournesolssolitairesnousfixaient,béants. Notreâme,toutevision,caressaitlafraîcheurvisibledesmousses,etnousavions,enpassantauprès despalmiers,lafrêleintuitiond’autrescontrées Etnousavionslagorgeserréeàcesouvenir,parceque mêmeici,toutheureuxquenousfussions,nousnel’étionspas Deschênesauxsièclesnoueuxnousfaisaienttrébuchersurlestentaculesmortsdeleursracines Des platanessedressaientsubitement Etàtraverslesarbresproches,onvoyaitpendreauloin,dansle silencedestonnelles,desgrappesderaisinauxsombresreflets Notrerêvedevivremarchaitdevantnous,ailé,etnousavionspourluiunsouriresemblableetdistant, nédansnosdeuxâmessansquenousnoussoyonsregardés,sansqu’aucundenoussacheriendel’autre, hormislaprésenced’unbrass’appuyantsurl’abandonattentifetsensibled’unautrebras. Notre vie n’avait pas de dedans. Nous étions au-dehors, et nous étions autres. Nous ne nous connaissionspas,etc’étaitcommesinousétionsapparusànosâmesautermed’unvoyageàtraversles songes Nousavionsoubliéletemps,etl’espaceimmenseavaitdiminuédansnotreesprit.Au-delàdeces arbrestoutproches,decestonnellesauloin,decesultimescollinesàl’horizon,yavait-ilquoiquece soitderéel,etméritantceregardlargeouvertquel’ondonneauxchosesquiexistent ? Alaclepsydredenotreimperfection,desgouttesrégulièresderêvemarquaientdesheuresirréelles Riennevautlapeine,ômonamourlointain,rien,sinonsavoircommeilestdouxdesavoirquerienne vautlapeine L’immobilemouvementdesarbres;lecalmeinquietdesfontaines;lesouffleindéfinissabledurythme intimedelasève;lelentcrépusculedeschoses,quisemblevenirdudedansd’ellesetdonnerlamain,en unaccordtoutspirituel,àl’attristementlointain,maissiprocheàl’âme,dusilenceaufondduciel;la chutedesfeuilles,rythmée,inutile,gouttelettesderêveusesolitude,oùlepaysagetoutentiervientemplir nosoreillesets’attristeennouscommelesouvenirdequelquepatrie—toutcela,ceinturequisedéfait, nousceignaitvaguement. Nousvécûmeslà-basuntempsquinesavaitpass’écouler,unespacequ’ilétaitinutiledesonger seulementàmesurer.UnécoulementendehorsduTemps,uneétenduequiignoraitleshabitudesdela réalité dans l’espace Combien d’heures, ô mon inutile compagne d’ennui, combien d’heures d’intranquillitéheureusenousontoffertleursimulacreencepays !Heuresdecendredel’esprit,jours denostalgiespatiale,sièclesintérieursd’unpaysagedudehors Etnousnenousdemandionsjamaisà quoiservaittoutcela,savourantlacertitudequetoutcelaneservaitàrien. Là-basnoussavions,grâceàuneintuitionqu’àcoupsûrnousnepossédionspas,quecemondemeurtri

oùnousserionsdeux,s’ilexistait,setrouvaitbienau-delàdelaligneextrêmeoùlesmontagnesnesont plusquedesformesdiluées,etqu’au-delàdecetteligneiln’yavaitrien.Etc’étaitlacontradictiondece double savoir qui rendait les instants vécus là-bas aussi sombres qu’une caverne chez des gens superstitieux,etnotreperceptiondecesinstantsaussiétrangesqueleprofild’unecitémauresque,se découpantsuruncieldecrépusculeautomnal Lesbordsdemersinconnuesrésonnaient,àl’horizonsonoredenotreécoute,etléchaientdesplages

quenousnepourrionsjamaisvoir;etc’étaittoutenotrejoiequed’écouter,aupointdelevoirennous-

mêmes,cetocéanoùsansdoutecinglaientdescaravellesobéissantàd’autresbutsquelesbutsutileset lesordresvenusdelaterre. Nousremarquionssubitement,commeonpeutremarquerquel’onvit,quel’airétaitemplidechants d’oiseaux,etque,telunparfumancienimprégnantunsatin,lefroissementdesfeuillesnousimprégnait davantagequelaconsciencemêmequenousenavions. Ainsilegazouillisdesoiseaux,lebruissementdesarbresetlefondmonotone,presqueoublié,dela meréternelledonnaientànotrevielanguideunesorted’auréole,dufaitquenousnelaconnaissionspas. Nousavonsdormitoutéveilléspendantdelongsjours,heureuxden’êtrerien,den’avoirnidésirs,ni espoirs,heureuxd’avoiroubliélacouleurdesamoursetlasaveurdelahaine.Nousnouscroyions immortels Nousavonsvéculà-basdesheuresqu’emplissaitseulelaprésencedel’autre,vivantcesmêmes heures,elles-mêmesd’uneimperfectionvide,etsiparfaitespourcetteraisonmême,sibienendiagonale avecl’exactituderectangulairedelavie Heuresimpérialesdéposées,heuresvêtuesdepourpreusée, heurestombéesdanscemondedepuisunautremonde,plusorgueilleuxdeposséderdavantageencore d’angoissesdémantelées Etcelanousfaisaitmaldejouirdetoutcela,celanousfaisaitmal Car,malgrésasaveurdecalme exil,toutcepaysagenousrappelaitquenousappartenionsaumonderéel,ilétaittoutentierimprégnéde lapompehumided’unennuivague,triste,démesuréetperverscommeladécadencedequelqueempire ignoré Surlesrideauxdenotrechambrel’aubeestuneombredelumière.Noslèvres,dontjesaisqu’elles sontpâles,ontl’unepourl’autrelegoûtdenepasvouloirvivre. L’airdenotrechambreneutrealepoidsd’unetenture.Notreattentionsomnolenteaumystèredetout celaalescourbesmollesd’unetraîne,glissantsurlesolpourunecérémoniecrépusculaire. Aucundésirennousn’aderaisond’être.Notreattentionn’estqu’uneabsurditéquenousconsentnotre inertieailée. Jenesaisdequelleshuilesdepénombreestointel’idéemêmedenotrecorps.Lafatigueéprouvéeest l’ombred’unefatigue.Ellenousvientdetrèsloin,toutcommecetteidéequenotreviepuisse,quelque part,exister Aucundenousdeuxn’adenomoud’existenceplausible.Sinouspouvionsêtrebruyantsaupointde nousimaginerentrainderire,nousririonscertainementdenouscroirevivants.Lafraîcheurattiédiedu drapcaresse(pourtoicommepourmoi,probablement)nosdeuxpieds,dontchacunsentlanuditéde l’autre. Détachons-nous,monamour,delavie,desesrèglesetdesesillusions.Fuyonsjusqu’àl’envied’être nous-mêmes Neretironspasdenotredoigtl’anneaumagiquequiévoque,lorsqu’onletourne,lesfées dusilence,leselfesdelanuitetlesgnomesdel’oubli Etvoiciqu’aumomentoùnousallionssongeràparlerd’elle,surgitànosyeux,unenouvellefois,la forêtnombreuse,maisplustroubléemaintenantdenotretrouble,etplustristedenotretristesse.Comme

unebrumequis’effeuille,notreidéedumonderéels’enfuitdedevantelle,etjerentreenpossessionde moi-mêmedansmonrêveerrant,dontcetteforêtmystérieuseformelecadre. Lesfleurs,lesfleursquelà-basj’aivécues!Desfleursquelavuetraduisaitenleurdonnantleurnom, lesreconnaissant,etdontnotreâmecueillaitleparfum,nonpasenelles-mêmesmaisdanslamélodiede leursnoms Desfleursdontlesnomsétaient,répétésenlonguessuites,desorchestresdeparfums sonores Desarbresdontlavertevoluptémettaitombreetfraîcheurdanslafaçondontilss’appelaient Desfruitsdontlenométaitcommeplanterlesdentsdansl’âmedeleurpulpe Desombresquiétaient lesreliquesd’autrefoisheureux Desclairières,desclairièrestoutesclaires,quiétaientdessourires plusfrancsdupaysagebâillanttoutauprès Oheuresmulticolores !Instants-fleurs,minutes-arbres,ô tempsfigéenespace,tempsmortd’espaceetcouvertdefleurs,etduparfumdesfleurs,etduparfumdes nomsdefleurs! Folierêveusedanscesilencedesonge! Notrevieétaitlavieentière Notreamourétaitleparfumdel’amour Nousvivionsdesheures impossibles,pleinesdenotreprésenceànous-mêmes Toutcelaparcequenoussavions,detoutela chairdenotrechair,quenousn’étionspasuneréalité Nousétionsimpersonnels,creuxdenous-mêmes,quelquechosed’autreetdemaldéfini Nousétions cepaysagequisediluaitensaconsciencedelui-même Etdemêmequ’ilétaitdeuxpaysagesàlafois —réalité,maisillusionaussi—,demêmenousétionsnous-mêmesdeuxobscurément,etaucundenous nesavaitaujustesil’autren’étaitpaslui-même,sicetautreincertainvivaitréellement Lorsquenousémergionssoudaindevantlastagnationdesbassins,nousnoussentionsuneenviede pleurer Cepaysage-làavaitlesyeuxpleinsdelarmes,desyeuxfixes,emplisdel’innombrableennui d’être Pleins,oui,del’ennuid’être,dedevoirêtrequelquechose,réalitéouillusion—etcetennui trouvaitsapatrieetsavoixdansl’exilmuetdesbassins Nousmarchionstoujours,sanslesavoiroule vouloir,etilsemblaitpourtantquenousnousattardionsauborddecesbassins,tantilrestaitdenousen eux,habitanteneux,symboliséetseperdanteneux Etquellefraîcheur,quelaffreuxbonheurqu’iln’yeûtlàpersonne!Mêmenous,quimarchionslà-bas, nousn’yétionspas Carnousn’étionsnous-mêmespersonne.Nousn’étionsabsolumentrien.Nousne possédionsaucuneviequelaMorteûtbesoindetuer.Nousétionssifrêles,sichétifs,quelesouffledu devenirnousavaitlaissésànotreinutilité,etquel’heurepassaitsurnousennouscaressant,commela brisecaresselacimed’unpalmier. Nousn’avionsniépoquenibut.Touteslesfinalitésdeschosesetdesêtresétaientdemeuréesàlaporte deceparadisd’absence,oùs’étaitimmobilisée,pournoussentirlasentir,l’âmerugueusedestroncs, l’âmetendueversnousdesfeuilles,l’âmenubiledesfleurs,l’âmecourbéedesfruits C’estainsiquenousmourûmesnotrevie,siabsorbésàlamourirséparémentquenousnevîmespas quenousétionsunseulêtre,quechacundenousétaituneillusiondel’autre,etquechacundenousétait, au-dedansdesoi,lesimpleéchodesonêtremême Unemouchebourdonne,vagueetminuscule Dessonsimprécissefontjourdansmonesprit,netsetépars,etemplissentdelanaissancedujourla consciencequej’aidenotrechambre Notrechambre?Nôtrepourquelcouple,puisquejesuisseul?Je nesaisplus.Touts’estompeetilneresteplus,àdemienfuie,qu’uneréalité-brouillardoùmonincertitude sombreetoùmacompréhensiondemoi-même,bercéed’opiums,s’assoupit Lematinafaitirruption,commeunechute,dusommetpâledel’Heure Lesvoiciconsumées,monamour,dansl’âtredenotrevie,lesbûchesdenosrêves Renonçonsàl’illusiondel’espoir,parcequ’ilnoustrahit,del’amour,parcequ’illasse,delavie,

parcequ’elleassouvitsansnousrassasier,etmêmedelamort,parcequ’ellenousapporteplusquenous

nevoulons,etmoinsquenousnel’espérons.

Quittonsl’illusion,ôVoilée,denotrepropreennui,parcequ’ilvieillitdelui-même,etqu’iln’osepas

allerjusqu’auboutdesonangoisse.

Nepaspleurer,nepashaïr,nepasdésirer

Recouvrons,ôSilencieuse,d’unfinlinceulleprofilraidi,leprofilmortdenotreImperfection

76

Notre-DameduSilence

Ilm’arriveparfois—lorsquejemesensdiminué,déprimé,quelaforcemêmederêvers’effeuilleet sedessèche,etqueleseulrêvequimereste,c’estdepenseràmesrêves—ilm’arrivealorsdeles feuilleter, comme unlivre que l’onva feuilletantencore etencore, sans rientrouver que des mots inévitables.C’estalorsquejemedemandequitupeuxêtre,figurequitraversestoutesmeslentesvisions depaysagesdifférents,d’intérieursanciens,aufastueuxcérémonialdesilence.Danstousmessongestu m’apparaiscommesonge,oubientum’accompagnes,fausseréalité.Jevisiteavectoidescontréesqui fontpeut-êtrepartiedetesrêvesàtoi,despaysquifontpeut-êtrepartiedetescorpsfaitsd’absenceet d’inhumanité,toncorpsessentielsetrouvantdiluéencalmeplaineetmontagneauxfroidscontours,dans lejardindequelquepalaissecret.Peut-êtren’ai-jepasd’autrerêvequetoi,etc’estpeut-êtredanstes yeux,monvisageappuyécontreletien,quejelirai cesimpossiblespaysages,cesfauxennuis,ces sentimentsquipeuplentl’ombredemeslassitudesetlesgrottesdemesinapaisements.Quisaitsiles paysagesdemesrêvesnesontpasmafaçondenepasterêver?Jenesaisquitues,maissais-jebienqui jesuis?Sais-jecequec’estquerêver,poursavoircequet’appelermonrêveveutdireaujuste?Sais-je situn’espasunepartiedemoi,peut-êtrelapartielaplusimportanteetlaplusréelle?Etsais-jebiensi cen’estpasmoiquisuislerêveettoilaréalité,moiquisuistonrêve,etnonpastoiunrêvequejerêve? Quellesortedevieestlatienne?Quellefaçondevoirestdonclafaçondontjetevois?Tonprofil? Iln’estjamaislemême,sansjamaischanger.Etjediscelaparcequejelesais,sanspourtantsavoirque jelesais.Toncorps?Ilestlemême,nuoubienvêtu,etilestdanslamêmeposition,assis,couchéou

debout.Quesignifietoutcela,quinesignifierien?[

]

Tuesdusexedesformesrêvées,dusexenuldesformesimprécises.

Tantôtsimpleprofil,tantôtsimpleattitude,ouencoreunseulgestelent—tuesfaitedemoments,

d’attitudesquisespiritualisentendevenantmiens.

Dansmonrêvedetoiiln’existe,sous-jacente,aucunefascinationdusexe,soustalargetuniquede

madonedessilencesintérieurs.Tesseinsnesontpasdeceuxquel’onpeutpenseràbaiser.Toncorps

toutentierestchair-âme,maisiln’estpasâme,ilestcorps.Lamatièredetachairn’estpasspirituelle,

maisspiritualité.(Tueslafemmeantérieureàlachute.)

Monhorreurdesfemmesréelles,pourvuesd’unsexe,estlarouteparlaquellejesuisalléjusqu’àtoi.

Lesfemmesdelaterre,quidoiventsupporterlepoidsremuantd’unhomme—commentpeut-onles

aimersansquel’amourseflétrisseaussitôt,aveclavisionanticipéeduplaisirauservicedusexe?

Commentrespecterl’Épousesansêtreobligédelavoircommeunefemmedansuneautrepositionde

coït?Commentnepasêtredégoûtéd’avoirunemère,àl’idéed’avoirétéaussivulvaireàl’origine,et

misbasdefaçonaussidégoûtante?Dequeldégoûtnesommes-nouspasprisàl’idéedel’origine

charnelledenotreâme—dece[tourbillon]corporeld’oùnaîtnotrechair;et,sibellequ’ellesoit,notre

âmeestenlaidieparsonorigine,etnousdégoûteparsanaissance.

Lesfauxidéalistesdelavieréellefontdesversàl’Épouse,ilss’agenouillentàl’idéedeMère Leur idéalismeestunetuniquequidissimule,cen’estpasunrêvecapabledecréer. Toiseuleespure,DamedesRêves,quejepuisconcevoircommeamantesansconcevoirdetache, parcequetuesirréelle.Toi,jepeuxteconcevoircommemèreett’adorer,parcequetunet’esjamais laissésouillerniparl’horreurdelafécondation,niparl’horreurdel’enfantement. Commentnepast’adoreralorsquetueslaseuleadorable?Commentnepast’aimer,sitoiseulees digned’amour? Quisaitsi,enterêvant,jenetecréepas,réelledansuneautreréalité;situnedoispas,là-bas, devenirmienne,dansunmondedifférentetpuroùnouspourronsnousaimersanscorpstactile,avec d’autresgestespournousétreindre,etd’autresattitudesessentiellespourlapossession?Quisaitmême situn’existespasdéjàetsi,loindetecréer,jenet’aipassimplementvue,d’uneautrevision,intérieure etpure,dansunmondedifférentetparfait?Quisaitsiterêvernefutpassimplementterencontrer,si t’aimernefutpaslefaitdepenser-à-toi,simonméprisdelachairetmondégoûtdel’amournefurentpas l’obscurdésiraveclequel,sansteconnaître,jet’attendaisanxieusement,etlavagueaspirationquim’a fait,sansriensavoirdetoi,tevouloir? Quisaitmêmesijenet’aipasdéjàaimée,dansunailleursimprécisdontlanostalgiecausepeut-être ceperpétuelennuiquiestlemien.Tuespeut-êtreunevaguenostalgiedemonêtre,présencedeDistance, femellepourd’autresraisons,peut-être,quecellesquifontqu’onl’est. Jepeuxtepenservierge,etmèreaussi,cartun’espasdecemonde.L’enfantquetutiensdanstesbras n’a jamais été plus jeune, pour subir la souillure d’être porté dans tonventre. Tun’as jamais été différentedecequetueset,parconséquent,commentneserais-tupasvierge?Jepeuxt’aimeretaussi t’adorer,parcequemonamournetepossèdepasetquemonadorationnet’éloignepasdemoi, SoisleJour-Éternel,etquemessoleilscouchantssoientlesrayonsdetonsoleil,possédés 1 entoi. Sois l’invisible Crépuscule, et que mes désirs, mes inapaisements soient les couleurs de ton indécision,lesombresdetonincertitude. SoislaNuit-Totale,devienslaNuitUnique,etquejemeperdetoutentieretm’abolisseentoi,etque mesrêvesbrillent,tellesdesétoiles,surtoncorpsdedistanceetdenégation Quejesoislesplisdetonmanteau,lesjoyauxdetondiadème,etl’ordifférentdesbaguesàtesdoigts. Cendredetonfoyer,qu’importequejesoispoussière?Fenêtredetachambre,qu’importequejesois espace?Heureàtaclepsydre,qu’importequejepassepuisque,t’appartenant,jedemeurerai,queje meurepuisque,t’appartenant,jenemourraipas,quejeteperde,sic’estenteperdantquejetetrouve? Faiseusedechosesabsurdes,fileusedephrasessanslien,quetonsilencemeberceetm’endorme,que tonpur-êtremecaresse,m’apaiseetmeréconforte,ôDamedel’Au-delà,ôImpérialed’Absence; Vierge-Mèredetouslessilences,Foyerdesâmesquiontfroid,Angegardiendesdélaissés,Paysage humain,toutirréeldetriste,d’éternellePerfection. Non,tun’espasfemme.Mêmeaufonddemoi,tun’évoquesabsolumentrienquejepuisseressentir commeféminin.C’estquandjeparledetoiquelesmotstedisentfemelle,etquelesexpressionste dessinentcommefemme.Commej’aibesoindeteparleravectendresse,pleindemonrêveamoureux,les motsnetrouventdevoixpourledirequ’entetraitantcommeunêtreféminin. Maistoi,danstavagueessence,tun’esrien.Tun’aspasderéalité,pasmêmeuneréalitéquiseraità toiseule.Enfait,jenetevoispas,netesensmêmepas.Tuescommeunsentimentquiseraitenmême tempssonpropreobjet,etquiappartiendraittoutentierauplusintimedelui-même.Tuestoujoursle paysagequej’aiétésurlepointd’entrevoir,leborddelatuniquequej’aifaillivoir,perdudansun Maintenantéternel,situéau-delàdelacourbeduchemin.Tonprofilestden’êtrerien,etlecontourdeton

corpsidéaldéfait,enperlesisolées,lecollierdel’idéemêmedecontour.Tuesdéjàpassée,tuasdéjà

été,jet’aidéjàaimée—tesentirprésente,c’estsentirtoutcela.

Tuoccupesl’intervalledemespenséesetlesintersticesdemessensations.

Lunedessouvenirsperdussurlesombrepaysage,àlatranquillenetteté,demonimperfectionse

comprenantelle-même.Monêtresenttonmouvementdereflux,commeuneceinturetesentiraittoi-même

àtesflancs.Jemepenchesurtonvisageblanc,aufonddeseauxnocturnesdemonintranquillité,en

sachantbienquetuesluneàmoncielpourlasusciter,oubienétrangelunesous-marinepour,jenesais

comment,lasimuler.

CombienjevoudraiscréerleRegardNouveauaveclequeljepourraistevoir,lesPensersetles

SentimentsNouveauxgrâceauxquelsjepourraistepenserettesentir!

Jevoudraistouchertonmanteau,etmesexpressionssefatiguentsouslegesteébauchédeleursmains

tendues,etunefatigueraideetdouloureuseglacemesmots.C’estpourquois’incurvelevold’unoiseau

quisembleserapprocher,etquin’arrivejamais,toutautourdecequejevoudraisdiredetoi,maisla

matièredemesphrasesnesaitpasimiterlasubstancedusondetespas,oubiendulentpassagedeton

regard,ouencorelateintevideettristedelacourbedesgestesquetun’asjamaisaccomplis.

Ets’ilsetrouvequejeparleàunêtredistant,etsi,aujourd’huinuagedupossible,demaintutombes,

pluieduréelsurlaterre—n’oubliejamaisquetadivinité,c’estd’êtrenéedemonrêve.Soistoujours

danslaviecequipeutêtrelerêved’unsolitaire,etnonpaslerefuged’unamoureux.Faistondevoirde

simplecalice.Accomplistonmystèred’inutileamphore.Quepersonnenepuissediredetoicequele

fleuvepeutdiredesesrives:qu’ellesexistentpourleborner.Plutôtnejamaiscoulerdesavieentière,

plutôttarir,àforcederêver.

Quetavocationsoitd’êtresuperflue,quetaviesoittonartdelaregarder,tonartaussid’êtrela

regardée,lajamaissemblable.Nesoisjamaisriend’autre.

Tun’esaujourd’huiqueleprofildecelivre,profilcréédetoutespièces,heurequis’estincarnéeet

séparéedesautresheures.Sij’avaislacertitudequetusois,jebâtiraisunereligionsurcerêvede

t’aimer.

Tuescequimanqueàtout.Tuescequimanqueàtoutechosepourquenouspuissionsl’aimertoujours.

ClefperduedesportesduTemple,cheminsecretquimèneauPalais,Îlelointainequelabrumeempêche

àjamaisdevoir

77

LeFleuvedelaPossession

Quenoussoyonstousdifférents,voilàunaxiomedenotrenature.Nousnenousressemblonsquede

loin,etdanslaproportion,parconséquent,oùnousnesommespasnous-mêmes.Lavieestdoncfaite

pourlesgensindéfinis:nepeuvents’accorderqueceuxquinesedéfinissentjamaisetquinesont,nil’un

nil’autre,rigoureusementpersonne.

Chacundenousestdeux,etlorsquedeuxpersonnesserencontrent,serapprochentetselient,ilestbien

rarequelesquatrepuissents’entendre.L’hommequirêveaufonddetouthommequiagit,etquise

brouilledéjàsisouventaveclui,commentnesebrouillerait-ilpasavecl’hommequiagitetl’hommequi

rêve,présentstousdeuxchezl’Autre?

Noussommesdesforcesparcequenoussommesdesvies.Chacundenousappareilleverslui-même,

etfaitescalechezlesautres.Sinousnousrespectonsasseznous-mêmespournoustrouverintéressants,

toutrapprochementestunconflit.L’autreesttoujoursunobstaclepourceluiquicherche.Seulestheureux

l’hommequinecherchepas;carseull’hommequinecherchepaspeuttrouver,puisqu’ilpossèdedéjà,et

queposséder,quoiquecesoitparailleurs,c’estêtreheureux(demêmequenepaspenserconstituela

meilleurepartdelarichesse).

Jeteregardeau-dedansdemoi,mafiancéeimaginaire,etdéjà,bienavantquetuviennesàexister,la

mésententes’estinstalléeentrenous.Monhabitudederêverclairementmedonneuneidéejusteduréel.

Unhommequirêvetropabesoindedonnerdelaréalitéàsonrêve.S’ildonnedelaréalitéaurêve,il

doitdonneraurêvel’équilibreduréel.S’ildonneaurêvel’équilibreduréel,ilsouffrealorsdelaréalité

desonrêveautantquedelaréalitédelavie(etdel’irréeldurêveautantquedelavieirréelle).

Jet’attends,aufonddemarêverie,dansnotrechambrequipossèdedeuxportes;jerêvequetuarrives

versmoiet,dansmonrêve,tuentresparlaportededroite;si,enarrivant,tuentresparlaportede

gauche,celacréedéjàunedifférenceentremonrêveettoi.Toutelatragédiehumainetientdanscepetit

exemple,quimontreàquelpointceuxauxcôtésdesquelsnousrêvonsnesontjamaisceuxdontnous

rêvons.

L’amourperddesonidentitédansladifférence,cequiestdéjàimpossibleenpurelogique,etl’est

biendavantageencoredanslemonderéel.L’amourveutposséder,veutrendresiencequidoitresteren

dehorsdeluipourqu’ilsachebienqu’ilnepeutnifairesien,niêtrenonpluscelaqu’ilaime.Aimer,

c’estsedonner.Plusgrandestledon,plusgrandestl’amour.Maisledontotallivreégalementla

consciencedel’autre.Leplusgrandamourestdonclamort,oul’oubli,oulerenoncement.

Surlaplushauteterrassedupalaisancien,àpicsurlamer,nousméditeronsensilenceladifférence

entrenous.J’étaisleprinceettoilaprincesse,surcetteterrassesurplombantlamer.Notreamourétaitné

denotrerencontre,commelabeautéestnéedelarencontredelaluneetdesvagues.

L’amourveutlapossession—sanssavoircequec’est.Sijenem’appartienspas,commentpourrais-je

t’appartenir,outoi-mêmem’appartenir?Sijenepossèdepasmonêtremême,commentpourrais-je

posséderunêtrequim’estétranger?Jesuismoi-mêmedifférentdeceluiauqueljesuissemblable:

commentpourrais-jeêtresemblableàceluidontjesuisdifférent? L’amourestunmysticismequiexiged’êtrepratiqué,uneimpossibilitéquin’estrêvéequepourêtre réalisée. Mevoilàbienmétaphysique.Maistoutelavieestunemétaphysiquefaiteàtâtons,dansunbruitconfus dedieux,etl’ignorancedenotreroutecommeuniqueroute. Lapireastucedemonespritdécadentenversmoi-même,c’estmonamourdelasantéetdelaclarté. J’aitoujourstrouvéqu’unbeaucorpsetlerythmeheureuxd’unedémarchejuvénileétaientplusefficaces dansl’universquetouslesrêvesquiexistentenmoi.C’estavecl’humeurjoyeused’unhommedéjàvieux parl’espritquejesuisparfois—sansjalousienidésir—lescouplesderencontrequelafindujourunit etquis’avancent,brasdessus,brasdessous,verslaconscienceinconscientedelajeunesse.Jejouisde cespectaclecommejepeuxjouird’unevérité,sansmedemandersiellemeconcerneounon.Sijeme compareàeux,jecontinueàenjouir,maiscettefoiscommed’unevéritéquimeblesse,etcommeun hommequimêleàladouleurdelablessurelaconscience—etl’orgueil—d’avoircomprislesdieux. Jesuisl’opposédesspiritualistessymbolistes 2 pourquitoutêtreettoutévénementsontl’ombred’une réalité,donteux-mêmesnesontquel’ombre.Aulieud’êtreunpointd’arrivée,chaquechoseestpourmoi unpointdedépart.Pourl’occultiste,touts’achèveentout;pourmoi,toutcommenceentout. Jeprocède,toutcommeeux,paranalogieetparsuggestion,maislejardinexigu,quileursuggère l’ordreetlabeautédel’âme,nefaitquemerappeler,àmoi,lejardinplusvasteoù,loindeshommes, pourraitêtreheureuselaviequinepeutl’être.Chaquechosemesuggère,nonpaslaréalitédontelleest l’ombre,maislaréalitéverslaquelleelleestlechemin.

Lejardindel’Estrela 3 évoquepourmoi,parlesfinsd’après-midi,unparcdestempsanciens,dessiné dessièclesavantl’insatisfactiondel’âme.

78

Ante-Eros 4 (L’Amantvisuel)

J’ai,del’amourprofondetdesonbonusage,unenotionsuperficielleetdécorative.Jesuisenclinaux

passionsvisuelles.Jegardeintactuncœurvouéàdeplusirréellesdestinées.

Jenemesouvienspasd’avoiraimé,chezquelqu’un,autrechosequele«tableau»,l’extérieurpuret

simple,oùl’âmen’intervientquepouranimercetextérieur,lefairevivre,etlerendreainsidistinctdes

tableauxfaitsparlespeintres.

C’estainsiquej’aime:jefixeuneimagequejetrouvebelle,attiranteou,pouruneraisonoupourune

autre,aimable,imagedefemmeoud’homme—làoùiln’yapasdedésir,iln’yapasdepréférencepour

unsexe—etcetteimagem’obsèdealors,mecaptive,m’envahitcomplètement.Pourtant,jeneveuxrien

d’autrequelavoir,etnedétesteraisrientantquelapossibilitédeconnaîtreetdeparleràlapersonne

réellequitrouvesamanifestationapparentedanscetteimage.

J’aimeduregard,etpasmêmeavecmonimagination,carjen’imagineriendecetteimagequime

séduit.Jenem’imagineliéàelled’aucuneautrefaçon.Celanem’intéressepasdesavoirquiest,ceque

fait,cequepensecettecréaturequimedonneàvoirsonaspectextérieur.

L’immensesériedepersonnesetdechosesquiconstituelemondeestpourmoiunegaleriedetableaux

sansfin,dontl’intérieurnem’intéressepas.Ilnem’intéressepas,parcequel’âmeestmonotone,et

toujourslamêmecheztoutlemonde;seulesendiffèrentlesmanifestationsindividuelles,etlameilleure

partenestcequidébordeverslesonge,dansl’allure,lesgestes,etpénètreainsidansletableauquime

séduit

Etjevisainsi,visionréduiteàl’étatpur,l’extérieuranimédeschosesetdesêtres,indifférent,telun

dieud’unautremonde,àleurcontenu-esprit.Jen’approfondisl’êtrelui-mêmequ’enétendue,etquandje

désirevraimentlaprofondeur,c’estenmoietdansmaconceptiondeschosesquejelacherche.[

]

79

Lamortduprince

Toutneserait-ilpasunevéritéentièrementdifférente—sansdieux,sanshommesetsansraisons? Toutneserait-ilpasquelquechosedontnousnepouvonspasmêmeconcevoirquenousneleconcevons pas—lemystèred’unmondetotalementautre?Pourquoineserions-nouspastous—hommes,dieuxet univers—lesrêvesdequelqu’unquirêve,lespenséesdequelqu’unquipense,placéspourtoujoursen dehorsdecequiexiste?Etcequelqu’unquirêveouquipense,pourquoineserait-cepasquelqu’unqui nerêveninepense,soumislui-mêmeàl’abîmeetàlafiction?Toutneserait-ilpasuntout-autre-chose 5 , ouriendutout,etcequin’estpasneserait-cepaslaseulechosequiexiste?Enquellecontréesuis-je donc,pourvoirquetoutcelapourraitêtre?Surquelpontsuis-jeentraindepasser,pourvoirtoutenbas, alorsquejemetrouvesihaut,leslumièresdetouteslesvillesdumondeetcellesdel’autremonde,etles nuéesdesvéritéstombéesenpoussièreflottantparlà-dessus,etlesvoilàcherchanttoutesavecensemble, commesiellescherchaientquelquechosequel’onpuisse,d’unseulcoup,embrasser?

J’aidelafièvremaissanssommeil,etjevoissanssavoircequejevois.Ilyadegrandesplaines alentour,etdesfleuvesauloin,etdesmontagnes Mais,enmêmetemps,rienn’existedetoutcela,etje metrouveaucommencementdesdieux,etj’éprouveunehorreurimmensedepartirouderester,etdene savoiroùêtre,niquoiêtre.Etcettechambreaussi,oùjet’entendsmeregarder,estquelquechosequeje connais,qu’ilmesemblevoir;ettoutesceschosessontmêléesetséparéestoutàlafois,etaucune d’entreellesn’estcetautrechosequejetentedésespérémentd’entr’apercevoir. Pourquoim’avoirdonnéunroyaumeàposséder,sijenedoisjamaisenposséderdeplusbeauque cetteheure,oùjemetrouveentrecequejen’aipasété,etcequejeneseraipas?

80

Onverratoujoursencemondelalutte,sansvictoirenimomentdécisif,entreceluiquiaimecequi n’estpasparcequecelaexiste,etceluiquiaimecequiestparcequecelan’existepas.Ilyauratoujours, toujours,unabîmeentreceluiquirenielemortelparcequecelaestmortel,etceluiquiaimelemortel parcequ’ilsouhaiteraitqu’ilnemeurejamais.Jevoisceluiquejefuspendantmonenfance,ence momentlointainoùlebateauqu’onm’avaitoffertchaviradanslebassindujardin,etaucunephilosophie nepeutremplacercetinstant,aucunraisonnementnepeutm’expliquerpourquoiiladisparu.Jem’en ressouviens,etjevis;quelleviemeilleureas-tuàmedonner? —Aucune,aucune,parcequemoiaussijemesouviens. Oh!Jemesouvienssibien!C’étaitdanslavieillemaisondenotrevieuxdomaine,etc’étaitla veillée;aprèsqu’autourdemoionavaitbiencousuettricoté,jevoyaisvenirlethéetlesrôties,etlebon sommequej’allaisfaire.Rends-moitoutcela,telquel,avecl’horlogequifaisaittic-tactoutaufond,et gardepourtoitouslesdieuxdelacréation.QuepeutmefaireunOlympequin’auraitpaslasaveurdes rôtiesd’autrefois?Qu’ai-jeàfairededieuxquinepeuventfairerésonnermavieillehorloge? Toutn’estpeut-êtrequ’ombreetsymbole,maisjen’aimepaslesombres,jen’aimepaslessymboles. Rends-moilepasséetgardelavérité.Rends-moimonenfanceetemporteDieuavectoi. —Tessymboles!Sijepleurelanuit,commeunenfantapeuré,aucundecessymbolesnevientme caressersurl’épauleetmebercerjusqu’àcequejem’endorme.Sijemeperdsenchemin,tun’aspas d’autreViergeMariepourvenirmeprendreparlamain.Testranscendancesmedonnentfroid.Jeveuxun foyerdansl’au-delà.Crois-tuquel’onaitsoifdanssonâmedemétaphysiques,demystèresoudevérités élevées? —Dequoidonca-t-onsoifdanstonâme? —Den’importequoiquiressembleànotreenfance.Dejouetsmorts,devieillestantesdisparues.Ce sontceschoses-làquisontlaréalité,quoiqu’ellessoientmortes.Qu’ai-jeàvoiravecl’ineffable? —Dis-moiunechose As-tujamaiseudevieillestantes,etunevieillemaisonavecunjardin,duthé etunevieillehorloge? —Jamais.J’aimeraisbeaucoupavoireutoutcela.Ettoi,as-tujamaisvécuauborddelamer? —Non,jamais.Tunelesavaispas? —Si,maisj’ycroyais.Pourquoidouterdecequel’onsupposeseulement? —Nesais-tupasquetoutcelaestundialoguedanslejardinduPalais,uninterludelunaire,un spectacleoùnousnousdistrayons,tandisquelesheurespassentpourlesautres? —Biensûr,maisjeraisonneseulement —Parfait:maismoi,jeneraisonnepas.Leraisonnement,voilàlapireespècederêve,parceque c’estlui qui transporte dans le rêve la régularité de la vie,qui n’existe pas ;autrementdit,il est

doublementrien.

—Maisqu’est-cequecelaveutdire?

(Jeposemonautremainàsonépauleet,l’attirantcontremoi:)

—Monpetit,ya-t-ilquoiquecesoitaumondequisignifiequelquechose?

81

OùdoncestDieu,mêmes’iln’existepas?Jevoudraisprieretpleurer,merepentirdecrimesqueje n’aipascommis,etsavourerlepardoncommeunecaressequineseraitpasvraimentmaternelle. Unepoitrinepourypleurer,maisunepoitrineimmense,sansforme,dessinantunespaceaussivaste qu’unenuitd’été,etpourtanttouteproche,chaude,féminine,auprèsdequelquefoyer Pouvoirypleurer deschosesimpensables,deséchecsdontjeneconnaispasbienmoi-mêmelanature,destendressespour deschosesinexistantes,etdegrandsfrissonsd’anxiétédevantjenesaisquelavenir Unenouvelleenfance,denouveauunevieillenourrice,etunlitoùjefinisseparm’endormirentredeux contesquimebercent,quej’entendsàpeine,avecuneattentionquidevienttiédeur,etsemésdepérilsqui pénétraientunechevelured’enfantaussiblondequelesblés Ettoutcelatrèsgrand,trèséternel,définitif pourtoujours,aveclastatureuniquedeDieu,là-bas,aufondtristeetsomnolentdelaréalitéultimedes choses Unepoitrine,ouunberceau,ouunbrastièdeautourdemoncou Unevoixquichantetoutbas—on diraitqu’elleveutmefairepleurer Lecrépitementdufeudanslacheminée Cettechaleuraucœurde l’hiver Latièdedérivedemaconscience Puis,sansaucunbruit,unsommeilcalmedansunespace immense,commelaluneroulantparmilesétoiles Quandjemetsdecôtéetrangedansuncoin,avecunsoinamoureuxetl’enviedelesembrasser,mes jouetsàmoi—mots,imagesouphrases—alorsjemesenssipetit,siinoffensifetsiseul,perdudans unechambreimmense,etsitriste,siprofondémenttriste! Enfindecompte,quisuis-je,lorsquejenejouepas?Unpauvreorphelinabandonnédanslesruesdes sensations,grelottantdefroidauxcoinsventeuxdelaRéalité,obligédedormirsurlesmarchesdela Tristesseetdemendierlepaindel’Imaginaire.Quantàunpère,jesaisseulementsonnom;onm’adit qu’ils’appelaitDieu,maiscenomn’évoquerienpourmoi.Lanuitparfois,quandjemesenstropseul,je l’appelleetjepleure,jetentedemeformerdeluiuneidéequejepuisseaimer Maisjepenseensuite quejeneleconnaispas,qu’iln’estpeut-êtrepasainsi,qu’ilneserapeut-êtrejamaislevraipèredemon âme Quandtoutcelafinira-t-il,cesruesparoùjetraînemamisère,cesmarchesoùjemeblottis,transi,et oùjesenslesmainsdelanuitseglissersousmeshaillons?SiseulementDieuvenaitunjourmechercher etm’emmenaitchezlui,pourmedonnerchaleuretaffection J’ypenseparfoisetjepleuredejoie,àla seulepenséedepouvoirlepenser Maisleventtraînedanslesrues,lesfeuillestombentsurletrottoir Jelèvelesyeuxetjevoislesétoiles,quin’ontaucunsens Etaumilieudetoutcelailnerestequemoi, pauvreenfantabandonné,dontaucunamourn’avoulupourfilsadoptif,niaucuneamitiépourcompagnon dejeu. J’aitropfroid.Jesuissifatigué,silasdecettesolitude.Ovent,vacherchermamère.Emmène-moi danslaNuitverslamaisonquejen’aipasconnue Rends-moi,ôSilence,manourrice,monberceau,et cetteberceusequisidoucementm’endormait.

82

Jamaisjenedors:jevisetjerêve,ouplutôt,jerêvedanslaviecommedanslesommeil,quiestaussi

lavie.Iln’yapasd’interruptiondansmaconscience:jesenscequim’entouresijenesuispasencore endormi,ousijedorsmal;etjecommenceàrêveraussitôtquejem’endorsréellement.Ainsisuis-jeun perpétueldéroulementd’images,cohérentesouincohérentes,feignanttoujoursd’êtreextérieures,lesunes interposéesentrelesgensetlalumièresijesuiséveillé,lesautresinterposéesentrelesfantômesetcette sans-lumièrequel’onaperçoit,sijesuisendormi.Jenesaisvéritablementpascommentdistinguerune chosedel’autre,etjenesauraisaffirmerquejenedorspasquandjesuiséveillé,ouquejenem’éveille pasalorsmêmequejedors. Lavieestunepelotequequelqu’und’autreaemmêlée.Ellecomporteunsens,sionladérouleetqu’on l’étiretoutdulong,ousionl’enrouleavecsoin.Mais,tellequ’elleest,c’estunproblèmesansnœud propre,c’estunenchevêtrementdépourvudecentre. J’éprouvetoutcela,quej’écriraiplustard(carj’imaginedéjàlesphrasesàdire),alorsqu’àtraversla nuitdusemi-dormir,jeperçois,enmêmetempsquelespaysagesdesongesimprécis,lebruitdelapluie au-dehors,quilesrendplusimprécisencore.Cesontdesdevinettesduvide,lueurstremblantesd’abîme, etàtraversellesfiltre,inutile,laplainteextérieuredelapluieincessante,abondanceminutieusedu paysagedel’oreille.Unespoir?Rien.Ducielinvisibledescendàpetitbruitlapluie-mélancolie,quifuit souslevent.Jecontinueàdormir. C’estsansnuldoutedanslesalléesduparcques’estdérouléelatragédied’oùlavieestrésultée.Ils étaientdeux,ilsétaientbeaux,etdésiraientêtreautrechose;l’amoursefaisaitattendredansl’ennuide l’avenir,etlanostalgiedecequidevaitêtreunjourdevenaitdéjàfilledel’amourqu’ilsn’avaientpoint ressenti.Ainsi,souslaclartélunairedesboisproches,oùfiltraiteneffetlalune,ilsallaient,lamaindans la main, sans désirs, sans espérances, dans ce désertparticulier des allées à l’abandon. Ils étaient totalementenfants,puisqu’ilsnel’étaientpasréellement.D’alléeenallée,errantd’arbreenarbre,ils parcouraient,silhouettesdepapierdécoupé,cedécorn’appartenantàpersonne.Ilsdisparurentainsidu côtédesbassins,deplusenplusproches,deplusenplusséparés,etlebruitvaguedelapluiequicesse estceluidesjetsd’eauverslesquelsilssedirigeaientalors.Jesuisl’amourqu’ilsontéprouvé,etc’est pourquoijesaislesentendreaufonddelanuitoùjenedorspas,etc’estpourquoiaussijesaisvivre malheureux.

83

Certainstravaillentparennui:demêmej’écris,parfois,den’avoirrienàdire.Cetterêverieoùse perdtoutnaturellementl’hommequinepensepas,jem’yperdsparécrit,carjesaisrêverenprose.Etil estbiendessentimentssincères,biendesémotionslégitimesquejetiredufaitmêmequejen’éprouve rien. Ilestdesmomentsoùlavacuitééprouvéeàsesentirvivreatteintl’épaisseurdequelquechosede positif.Chezles grands hommes d’action, c’est-à-dire chezles saints —car ils agissentavec leur émotiontoutentière,etnonpasavecunepartieseulement—,cesentimentintimequelavien’estrien conduitàl’infini.Ilsseparentdeguirlandesdenuitetd’astres,ointsdesilenceetdesolitude.Chezles grandshommesd’inaction,aunombredesquelsjemecomptehumblement,lemêmesentimentconduità l’infinitésimal;ontiresurlessensationscommesurdesélastiques,pourvoirlesporesdeleurfeinteet mollecontinuité. Etlesunsetlesautres,endetelsmoments,aimentlesommeil,toutcommel’hommebanalquinesaitni agirninepasagir,simplerefletdel’existencegénériquedel’espècehumaine.Lesommeilestlafusion avecDieu,c’estleNirvana—quellesqu’ensoientlesdéfinitions;lesommeilestlalenteanalysedes sensations,qu’ellesoitutiliséecommeunescienceatomistedel’âme,ouqu’ellesoitdormiecommeune

musiquedelavolonté,lentanagrammedelamonotonie. J’écrisenm’attardantsurlesmots,commedevantdesvitrinesoùjeneverraisrien,etcequim’en reste,cesontdesdemi-sens,desquasi-expressions,tellesdesétoffesdontjen’auraisqu’aperçula couleur,desharmoniesentrevuesetcomposéesdejenesaisquelsobjets.J’écrisenmeberçant,comme unemèrefolleberçantsonenfantmort. Jemesuisretrouvédanscemonde-ciunbeaujour—jenesaislequel—etauparavant,depuisle momentoù,detouteévidence,jesuisné,jusqu’àcettedate,j’aivécusansriensentir.Lorsquej’ai demandé oùje me trouvais, toutle monde m’a trompé, chacuncontredisanttous les autres. Si j’ai demandé ce que je devais faire, tout le monde a voulum’égarer, chacunme répondant une chose différente.Si,nesachantoùaller,jemesuisarrêtéenchemin,toutlemondes’estétonnéquejene m’engagepassurcetteroutedontnulnesavaitoùellemenait,ouquejenereviennepassurmespas— alorsque,réveilléàlacroiséedeschemins,j’ignoraismêmed’oùjevenais.Jevisquejemetrouvaissur unescèneetquejenesavaisriendurôlequelesautressemettaientaussitôtàréciter,sanslesavoir davantage.Jevisquej’étaishabilléenpage,maisnulnemedonnamareine,cedontjefusblâmé.Jevis quejetenaisàlamainlemessagequ’ilfallaittransmettre,etquandjeleurdisquelafeuilleétaitblanche, ilssemoquèrentdemoi.Etjenesaistoujourspass’ilssesontmoquésdemoiparcequelesfeuillessont toujoursblanches,oubienparcequ’ilfauttoujoursdevinerlesmessages. Finalement,jemesuisassisàlacroiséedeschemins,commeauprèsdufoyerquejen’aijamaiseu.Et j’aicommencé,unefoisseul,àfairedesbateauxdepapieraveclemensongequel’onm’avaitdonné. Personnen’avoulucroireenmoi,mêmecommementeur,etjen’avaispasdebassinpourprouverma vérité. Mots oiseux,mots perdus,métaphores sans lien,qu’une angoisse vague enchaîne à des ombres Vestigesdemomentsplusheureux,vécusaufonddejenesaisquellesallées Lampeéteintedontl’or brilledansl’obscurité,grâceausouvenirdelalumièredisparue Paroleslivréesnonpasauvent,mais ausolnu,échappéesdedoigtsrelâchantleurprise,tellesdesfeuillessèchestombéesverseuxdequelque arbresedressant,invisible,versl’infini Nostalgiedesbassinsdejardinsinconnus Tendressepource quin’ajamaisété Vivre!Vivre!Etpourtant,jemedemandeencoresidanslelitdeProserpine,jedormiraisbien

84

Jerelis—plongédansunedecessomnolencessanssommeil,oùl’ons’amuseintelligemmentsans

l’intelligence—certainesdespagesquiformeront,rassemblées,monlivred’impressionsdécousues.Et

voiciqu’ilmontedecespages,tellel’odeurdequelquechosedebienconnu,uneimpressiondésertique

demonotonie.Jesensque,mêmeendisantquejesuistoujoursdifférent,j’airépétésanscesselamême

chose;quejesuisplussemblableàmoi-mêmequejenevoudraisl’avouer;etqu’enfindecompte,je

n’aieunilajoiedegagner,nil’émotiondeperdre.Jesuisuneabsencedebilandemoi-même,unmanque

d’équilibrespontané,quimeconsterneetm’affaiblit.

Toutcequej’aiécritestgrisâtre.Ondiraitquemavieentière,etjusqu’àmaviementale,n’aétéqu’un

longjourdepluie,oùtoutestinévénementetpénombre,privilègevideetraisond’êtreoubliée.Jeme

désoleenhaillonsdesoie.Jem’ignoremoi-même,enlumièreetennui.

Monhumbleeffort,pourdireaumoinsquijesuis,pourenregistrer,commeunemachineànerfs,les

impressionslesplusminimesdemaviesubjectiveetsuraiguë—toutcelas’estvidésoudaincommeun

seaud’eauqu’onrenverse,etquiatrempélesolcommel’eaudetoutechose.Jemesuisfabriquéàcoups

decouleursfausses—etlerésultat,c’estunempiredepacotille.Cecœur,auquelj’avaisconfiéendépôt

lesgrandsévénementsd’uneprosevécue,mesembleaujourd’hui,écritdanslelointaindecespagesque jerelisd’uneâmedifférente,lavieillepomped’unjardindeprovince,montéeparinstinct,actionnéepar nécessité.J’aifaitnaufragesanslamoindretempête,dansunemeroùj’avaispied. Etjedemandeàcequimerestedeconscient,danscettesuiteconfused’intervallesentredeschoses quin’existentpas,àquoicelaaservideremplirtantdepagesavecdesphrasesauxquellesj’aicru,les croyantmiennes, des émotions que j’ai ressenties comme pensées, des drapeauxetdes oriflammes d’arméesquin’étaient,enfindecompte,quedesboutsdepapiercollésavecsasaliveparlafilled’un mendiants’abritantdanslesencoignures. Jedemandeàcequirestedemoiàquoirimentcespagesinutiles,consacréesauxdéchetsetaux ordures,perduesavantmêmed’existerparmilesboutsdepapierduDestin. Je m’interroge, et je poursuis. J’écris ma question, je l’emballe dans de nouvelles phrases, la désenchevêtredenouvellesémotions.Etjerecommenceraidemainàécrire,poursuivantainsimonlivre stupide,lesimpressionsjournalièresdemoninconviction,entoutefroideur. Qu’ellessepoursuiventdonc,tellesqu’ellessont.Unefoisachevéelapartiededominos—etqu’on l’aitgagnéeouperdue—,onretournetouteslespièces,ettoutlejeu,alors,estnoir.

85

Lorsqu’onvitconstammentdansl’abstrait—quecesoitceluidelapensée,ouceluidelasensation pensée—ilarrivebientôtque,contresonsentimentousavolontémêmes,onvoiesetransformeren fantômesjusqu’auxchosesdelavieréellequi,selonnotrenature,devraientnousêtrelesplussensibles. Quelqueamitiéquejeporteàquelqu’un,etsivéritablequesoitcetteamitié,apprendrequecetamiest maladeouqu’ilestmortnemecauseriend’autrequ’uneimpressionvague,indistincte,commeeffacée, quimefaithonte.Seulelavisiondirectedel’événement,sonpaysage,pourraitprovoquerenmoiune émotion.Aforcedevivreparl’imagination,onusesacapacitéàimaginer,etsurtoutàimaginerlaréalité. Avivrementalementdecequin’estpas,ninepeutêtre,onfinitparnepluspouvoirmêmerêvercequi peutêtre. Onm’aditaujourd’huiquevenaitd’entreràl’hôpital,pourysubiruneopération,l’undemesvieux amis,quejen’aipasrevudepuislongtempsmaisauqueljepensetoujours,entoutesincérité,avecceque jesupposeêtreuneaffectionémue.Laseuleimpressionquej’aiereçuedecettenouvelle,laseuleclaire etpositive,cefutcelledelacorvéequim’attendaitobligatoirement:luirendrevisite,oul’alternative ironique,sijen’avaispaslecouraged’allerlevoir,duremordsquej’enéprouverais. Riend’autre Aforcedevivreavecdesombres,jemesuischangémoi-mêmeenombre—dansce quejepense,cequejesens,cequejesuis.Leregretlancinantdel’êtrenormalquejen’aijamaisété pénètre alors jusqu’à la substance de monêtre. Mais c’est, là encore, cela et seulement cela que j’éprouve.Jen’éprouvepasréellementdepeinepourcetamiquel’onvaopérer.Jen’éprouvepas vraimentdepeinepourtouslesgensquel’onvaopérer,tousceuxquisouffrentetquipeinentence monde.J’éprouveseulementdelapeinedenepasêtrequelqu’uncapabled’enressentir. Et,d’uninstantàl’autre,mevoilàirrésistiblemententraindepenseràtoutautrechose,sousjenesais quelleimpulsion.Et,commesijedélirais,voiciquesemêleàcequejen’aipasréussiàéprouver,pas réussi à être — unbruissement d’arbres, unmurmure d’eauxruisselant vers des bassins, unparc n’existantnullepart Jem’efforcederessentir,maisjenesaispluscommentonressent.Jesuisdevenu uneombredemoi-même,uneombreàquij’auraislivrémonêtre.Al’encontreduPeterSchlemihldu conteallemand 6 ,jen’aipasvendumonombreaudiable,maismapropresubstance.Jesouffredenepas souffrir,denepassavoirsouffrir.Est-cequejevis,oufaissemblantdevivre?Suis-jeendormi,outout

éveillé ? Une brise vague, fraîcheur sortant de la chaleur du jour, me fait tout oublier. Je sens, agréablement,mespaupièreslourdes Jesensquecemêmesoleildoredesprairies,oùjenesuispas,ni neveuxêtre Detouslesbruitsdelaville,ilsortungrandsilence Quec’estdoux!Maiscombienplus doux,peut-être,sijepouvaissentir!

86

Je pense parfois (avec unplaisir enintersection) à la possibilité future d’une géographie de la

consciencequenousavonsdenous-mêmes.Amonavis,lefuturhistoriendenossensationspourrapeut-

êtreréduireàunescienceexactesonattitudeenverslaconsciencequ’ilauradesonpropreesprit.Pourle moment,nousn’ensommesqu’auxdébutsdecetartdifficile—unartencore;chimiedessensations, encoreaustadedel’alchimie.Cesavantd’après-demainauraunsoucitoutparticulierdesaproprevie intérieure.Ilcréeraàpartirdelui-mêmel’instrumentdeprécisioncapabledelasoumettreàl’analyse.Je nevoispasdedifficultéparticulièredanslaréalisationd’uninstrumentdeprécision,destinéàunusage auto-analytique,enrecourantuniquementauxaciersetauxbronzesdelapensée.Jeparleicidebronzeset d’aciersquiserontréellementdesbronzesetdesaciers,maisdel’esprit.C’estpeut-êtreréellementainsi qu’ildevraêtreconstruit.Ilfaudrapeut-êtresecomposerl’idéed’uninstrumentdeprécision,ensela représentant matériellement, pour pouvoir procéder à une analyse rigoureuse. Et il faudra aussi, naturellement,réduirel’espritàunesortedematièreréelle,dotéed’unesorted’espaceoùellepuisse exister.Toutceladépenddudegréextrêmed’acuitéoùnousauronssuporternossensationsintérieures; celles-ci,conduitesaussiloinqu’ellespeuventl’être,révélerontsansaucundoute,oucréerontennousun espaceréel,identiqueàceluiquiexistelàoùsetrouventleschoses,etqui,d’ailleurs,estlui-mêmeirréel entantquechose. Jemedemandemêmesicetespaceintérieurneserapassimplementunenouvelledimensiondel’autre. La recherche scientifique de l’avenir viendra peut-être à découvrir que toutes les réalités sontdes dimensionsd’unmêmeespace,quineseraitdoncnimatériel,nispirituel.Dansunedimension,nous vivons peut-êtrenotrecorps ;dans uneautrenous vivons notreâme.Etil existepeut-êtred’autres dimensions,oùnousvivonségalementd’autresaspectstoutaussiréelsdenous-mêmes.Ilmeplaîtparfois de me laisser aller à une méditationgratuite sur le pointle plus reculé oùces recherches peuvent conduire.

Peut-êtredécouvrira-t-onquecelaquel’onappelleDieu,etquisetrouvedefaçonsiévidentesurun autreplanqueceluidelalogique,oudelaréalitéspatialeettemporelle,estenfaitunmodehumain d’exister,unesensationdenous-mêmesdansuneautredimensiondel’être.Celanemeparaîtnullement impossible.Lesrêvesaussiserontpeut-être,oubienuneautredimensionencoreoùnousexistons,oubien lecarrefourdedeuxdimensions;demêmequ’uncorpsexisteenlongueur,enlargeuretenhauteur,de mêmenosrêvesviventpeut-êtredansl’idéal,danslemoietdansl’espace.Dansl’espace,enraisonde leurreprésentationvisuelle;dansl’idéal,parcequ’ilsseprésententànousd’uneautrefaçonquela matière;danslemoienfin,enraisondecettedimensionintimequivientdecequ’ilssontnôtres.LeMoi lui-même, celui qui appartientà chacunde nous, estpeut-être une dimensiondivine. Toutcela est complexeet,sansnuldoute,serapréciséentempsvoulu.Lesrêveursactuelssontpeut-êtrelesgrands précurseursdelasciencefinaledel’avenir.Jenecrois pas,bienentendu,àunesciencefinalede l’avenir.Maiscelan’arienàvoiraveclaquestion. Jefaisparfoisdelamétaphysiquedecegenre,avecl’attentionscrupuleuseetdéférented’unhomme quitravaillevraiment,etquifaitœuvrescientifique.Jel’aidéjàdit,ilsepourraitquecesoitréellement lecas.L’essentielestquejen’entirepasuntropgrandorgueil,carl’orgueilestnuisibleàl’exactitude

impartialeetàlaprécisionscientifique.

87

Éducationsentimentale

Lorsqu’ontirelaviedurêve,etquel’onfaitdelaculturedesessensations,commedeplantesen serre,unereligionetunepolitique,lepremierpasalors,cequimarquedansnotreâmequel’onafaitce premierpas,c’estderessentirleschoseslesplusminimesdefaçonextraordinaire—etdémesurée.C’est làlepremierpas,etcepasn’estriendeplusquelepremier.Savoirmettredanslatassedethéquel’on savourelavoluptéextrêmequel’hommenormalnepeuttrouverquedanslesgrandesjoiesnéesde l’ambitionsoudaincomblée,ouderegretsnostalgiqueseffacésd’unseulcoup,ouencoredanslesactes finauxetcharnelsdel’amour;pouvoirtrouver,danslacontemplationd’unsoleilcouchantoud’undétail dedécoration,cettesensationexacerbéequepeutgénéralementdonner,nonpascequel’onvoitou entend,maisseulementcequel’onrespireousavoure—cetteproximitédel’objetdelasensationque seuleslessensationscharnelles(letact,legoût,l’odorat)sculptentàmêmelaconscience;pouvoir rendrelavisionintérieure,l’ouïedurêve(touslessenssupposés,etceux-làencoredusupposé)réceptifs ettangiblescommedessenstournésversl’extérieur:jechoisiscessensations-là(etaulecteurd’en imaginerd’autressemblables)parmicellesquel’amateurcultivantl’artdesesentirsoi-mêmeparvient, une fois exercé, à pousser à leur paroxysme — pour qu’elles communiquent une idée concrète et suffisammentprochedecequejeveuxexprimer. Cependant,parveniràcedegrédesensationentraîne,pourl’amateur,lepoidsoulachargephysique correspondants,dufaitqu’il sentcorrélativement,aveclamêmeexacerbationconsciente,cequi de douloureuxluiestimposédel’extérieur,etparfoisaussidel’intérieur,encontrepartiedechaquemoment d’attention.C’estlorsqu’il constate ainsi que la sensationexcessive,si elle signifie parfois jouir à l’excès,peutsignifieraussisouffriravecdémesure,etc’estparcequ’ilestamenéàcetteconstatation,que lerêveurestconduitàfaireledeuxièmepasdesonascensionverslui-même. Jelaissedecôtélepasqu’ilpourraounepourrapaseffectueretqui,selonqu’illepourraounon, détermineratelleoutelleattitudeetl’alluremêmedesamarche,aufuretàmesuredesétapesqu’il franchira—jeveuxdireselonqu’ilpourraounons’isolercomplètementdelavieréelle,autrementdit selonqu’ilseraricheounon;cartoutrevientàcela.Jesupposeeneffetquel’onauraluentreleslignes decequej’expose,etcomprisqu’enaccordavecsespossibilitésplusoumoinsgrandesdes’isoler,etde seconsacreràlui-mêmeavecplusd’intensité,lerêveurdoitseconcentrersursongrandœuvre:éveiller defaçonmorbidelefonctionnementdesesimpressionsdeschosesetdesrêves.Si l’ondoitvivre activementparmileshommesetlesfréquenterassidûment—etl’onpeutréellementréduireauminimum l’intimitéquel’onestobligéd’avoiraveceux(carc’estl’intimité,etnonlesimplecontactaveclesgens, quiestnocive)—alorsondoitgelertoutelasurfacedecontactavecautrui,afinquetoutgestefraternel oucordialànotreégardglissesansnouspénétrernis’imprimerennousenaucunemanière.Celaparaît déjàbeaucoup,maisc’estpeuencore.Ilestfaciled’éloignerleshommes:ilsuffitdenepass’en approcher.Bref,jepassesurcepointetreprendslefildecequej’expliquais. Forgeruneacuitéetunecomplexitéimmédiatesànossensationslesplussimples,lesplusinévitables, conduit,commejel’aidit,àaugmenterimmodérémentlajouissancequiprovientdelasensation,mais toutautantàaccroîtredefaçonindésirablelasouffrancequ’elleprovoqueégalement. Ladeuxièmeétapedurêveurconsisteradoncàéviterlasouffrance.Ilnedevrapasl’évitercommeun stoïcienouunépicurienpremièremanière—ensedénidifiant,parcequ’ils’endurciraainsiauplaisir

commeàladouleur.Ildevratoutaucontrairetirerleplaisirdeladouleur,ets’exercerensuiteàressentir faussementladouleur,autrementdit,lorsqu’iléprouvedeladouleur,àressentirunplaisirquelconque.Il existediverscheminsmenantàcetteattitude.L’und’euxconsisteàanalyser lasouffrancedefaçon excessive,enayantaupréalabledisposésonesprit,et,enprésenceduplaisir,ànepasanalyser,mais éprouverseulement;c’estlàuneattitudeplusaisée—pourleshommessupérieurs,naturellement— qu’iln’yparaîtàsonsimpleénoncé.Analyserlasouffranceets’habitueràlivrerladouleuràl’analyse, chaquefoisqu’elleapparaîtetjusqu’àcequecelasepasseinstinctivementetsansquel’onypense, ajouteàn’importequelledouleurleplaisirdel’analyse.Enexagérantlepouvoiretl’instinctd’analyse, cetexerciceabsorbebientôttoutlereste,etilnedemeure,delasouffrance,qu’unmatériauindéterminé, soumisàl’analyse. Uneautreméthode,celle-ciplusdifficileetplussubtile,consisteàs’habitueràincarnerladouleur dansunefigureidéale.SecréerunautreMoi,quisoitchargédesouffrirennous,desouffrircequenous souffrons.Ensuite,créerunsadismeintérieur—entièrementmasochiste—capabledejouirdesapropre souffrancecommedecelled’unautre.Cetteméthode—qu’ilsemble,àpremièrelecture,impossible d’appliquer—n’estpasfacileàsuivre,maisellen’offrepasdegravedifficultélorsqu’onestpassé maîtredansl’artdumensongeàsoi-même.Elleestaucontraireéminemmentréalisable.Etalors,unefois cela obtenu, de quel goûtde sangetde maladie, de quel étrange relentde jouissance lointaine et décadenteserevêtentladouleuretlasouffrance:ladouleurdevientprochedeceparoxysmeanxieuxet déchirantdecertainsspasmes.Souffrir—decettesouffrancelongueetlente—revêtcetteteintejaune quiestcelle,auplusintime,dubonheurvaguedesconvalescencesprofondémentvécues.Etunelassitude raffinée,fleurantl’inapaisementetlamorbidité,rapprochecettesensationcomplexedel’anxiétéquenous procurentnosplaisirs,àl’idéequ’ilss’enfuiront,etdugoûtmorbidequelesvoluptéstirentdecette avant-lassitudequinousvientàlaseulepenséedelalassitudequ’ellesnouscauseront. Ilestunetroisièmeméthodepourdonnerauxsouffrancesleraffinementdesplaisirs,etpourfaire,de nosdoutesetdenosangoisses,unecouchemoelleuse.Elleconsisteàdonner,ànostourmentsetànos souffrances,grâceàuneapplicationexacerbéedenotreattention,uneintensitésigrandequeleurexcès mêmenousdonneleplaisirdetoutexcès,ettelleque,parleurviolence,ellepuissesuggérer—àunêtre qui,parhabitudeetparéducationdel’esprit,sevoueetseconsacreauplaisir—unplaisirquifasse souffrirparcequ’ilestunplaisirextrême,unejouissanceaugoûtdesangparcequ’ellenousablessés.Et lorsque,commeilm’arriveàmoi-même—moiquiraffinesurlesraffinementsfactices,moil’architecte quiseconstruitàforcedesensationsépuréesparl’exercicedel’intelligence,del’abdicationdelavie, del’analyseetdeladouleurelle-même—lorsquecestroisméthodessontemployéesconjointement, lorsqu’unedouleur,ressentiedefaçonimmédiateetnelaissantaucunrépitpourélaborerunestratégie intime,estanalyséejusqu’àlasécheresse,placéedansunMoiextérieurjusqu’àlatyrannie,etenterréeau fonddemoijusqu’àsonparoxysmededouleur—alorsjemesensvéritablementhérosettriomphateur. Alorsmavieestsuspendue,etl’artsetraîneàmespieds. Toutcelaneconstituequeladeuxièmeétapequelerêveurdoitfranchirpouratteindresonrêve. Latroisièmeétape,cellequiconduitauseuilfastueuxdutemple—celle-là,quid’autrequemoiasu l’accomplir?C’estcellequicoûtevraiment,carelleexigeuneffortintérieurinfinimentplusdifficileque n’importequeleffortdelavieréelle,maisquiapporteaussidescompensations,àtouteslesdimensions del’âme,quelavienepourrajamaisapporter.Cettetroisièmeétape,unefoistoutcelaaccompli,tout celatotalementetconjointementexécuté—oui,unefoisemployéesmestroissubtilesméthodes,et employées jusqu’à l’usure — consiste alors à faire passer, directement, la sensation à travers l’intelligencepure,àlafiltreràtraversl’analysesupérieure,afindelasculptersousuneformelittéraire, etdeluidonnerformeetreliefpropres.Alors,oui,jel’aifixéedéfinitivement.Alorsj’airenduréel

l’irréel,etj’aidonnéàl’inaccessibleunpiédestaléternel.Alors,autréfondsdemoi,j’aiétésacré empereur. Carn’allezpascroirequej’écrivepourêtrepublié,niquej’écrivepourécrire,nimêmepourfairede l’art. J’écris parce que c’estlà le butultime, le raffinementsuprême, le raffinement, viscéralement illogique,demonartdecultiverlesétatsd’âme.Sijeprendsunesensationquelconque,etladéroule jusqu’aumomentoùjepeux,grâceàelle,luitissercetteréalitéquejenommelaForêtduSonge,oule Voyageinaccompli,croyezbienquecen’estpaspourfileruneproseclaireetscintillante,nimêmepour jouirdemapropreprose—quoiquejeledésireaussi,etquej’ajoutecenouveletdernierraffinement, commeunebellechutederideausurmesdécorsderêve—maisbienpourquecetteprosedonneune complèteextérioritéàcequiestintérieur,pourqu’elleréaliseainsil’irréalisable,conjuguedespôles contradictoireset,rendantlerêveextérieur,luiconfèresonpouvoirmaximalderêveàl’étatpur—moi lestagnateurdevie,leciseleurd’inexactitudes,lepagedolentdemonâmelaReine,àquijelisau crépusculenonpointlespoèmesquisetrouventdanslelivredemavie,ouvertsurmesgenoux,maisles poèmesqu’inlassablementjebâtisetfeinsdelire,etqu’elle-mêmefeintd’entendre,tandisqueleSoir, quelquepartau-dehors,jenesaisnioùnicomment,adoucit,surcettemétaphoreérigéeaufonddemoien Réalitéabsolue,laclartéultimeetlégèred’unmystérieuxjourspirituel.

88

Jesuisdoncainsi,futileetsensible,capabled’élansfougueuxquim’absorbenttoutentier,bonset

mauvais,noblesetvils—maisjamaisd’unsentimentdurable,jamaisd’uneémotionquipersisteetqui

pénètrelasubstancedel’âme.Toutenmoitendàêtreensuivantautrechose;uneimpatiencedel’âme

contreelle-même,commeonpeutl’avoircontreunenfantimportun;unmalaisetoujoursplusgrandet

toujourssemblable.Toutm’intéresse,riennemeretient.Jem’appliqueàtoutechoseenrêvantsans

cesse;jefixelesmoindresdétailsdelamimiquefacialedemoninterlocuteur,jeremarquedesinflexions

millimétriquesdanslesphrasesqu’ilprononce;mais,alorsmêmequejel’entends,jenel’écoutepas,je

penseàtoutautrechoseetcequejemerappellelemoins,denotreconversation,c’estjustementcequi

s’yestdit—d’uncôtéoudel’autre.C’estainsique,biensouvent,jeredisàquelqu’uncequejeluiai

déjàdit,luiposeànouveauunequestionàlaquelleiladéjàrépondu;maisjepeuxdécrire,enquatre

motsphotographiques,l’expressiondesmusclesdesonvisageaumomentoùilm’aditceque,par

ailleurs,j’aitotalementoublié,ousatendanceàn’écouterquedesyeuxlerécitquejenemesouvenais

pasdeluiavoirdéjàfait.Jesuisdeux—ettousdeuxgardentleursdistances,frèressiamoisquerienne

rattache.

89

[ ]L’hyperacuité,peut-êtredessensationselles-mêmes,peut-êtredeleurexpression,oupeut-être,

davantageencore,del’intelligencequisetrouveentrelespremièresetlaseconde,etquiforme,du

desseindelesexprimer,l’émotionfacticequin’existequepourêtreexprimée:peut-êtren’est-elleen

moiquel’appareilpermettantderévélerceluiquejenesuispas.

90

L’impressiondeconvalescence,surtoutsilamaladiequil’aprécédées’estfaitsentirdanslesnerfs,a

uncôtédegaietémélancolique.Lesémotionsetlespenséesconnaissentunesorted’automne,ouplutôtun

decesdébutsdeprintempsqui,àlachutedesfeuillesprès,ressemblent,dansl’airetdansleciel,à

l’automne.

Lafatiguepeutêtreunplaisir,etceplaisirnousfaitunpeumal.Nousnoussentonsunpeuenmargede

l’existence,bienqu’enfaisantpartie,etcommepenchésaubalcondelavie.Nousvoilàcontemplatifs

sansvraimentpenser,noussentonssansémotiondéfinissable.Lavolontésedétendcarellen’estpas

nécessaire.

C’estalorsquecertainssouvenirs,certainsespoirs,certainsdésirsvaguesremontentlentementlapente

delaconscience,telsdesvoyageursindistinctsaperçusdusommetd’unemontagne.Souvenirsdechoses

futiles,espoirsqu’ilaétésansimportancedenepasvoirseréaliser,désirsquin’ontconnudeviolence

nidansleurnature,nidansleurexpression,etquin’ontjamaisétécapablesdeseulementvouloirêtre.

Quandlejours’accordeàcessensations,commelajournéed’aujourd’huiqui,bienqu’enpleinété,est

àdemivoiléedebleutés,avecunventincertainqui,n’étantpaschaud,estdecefaitpresquefroid—

alorscetétatd’âmesetrouveaccentuédufaitquenouspensons,sentons,vivonscesimpressions.Non

pasquesetrouventavivésnossouvenirs,oulesespoirsetlesdésirsquenousressentionsautrefois.Mais

onressentdavantage,etleursommeimprécisepèseunpeu—absurdement—surnotrecœur.

Ilyaquelquechosedelointainenmoiencemoment.Jesuisbienaubalcondelavie,maispas

vraimentdecettevie-ci.Jesuisau-dessusd’elle,etlacontempledel’endroitd’oùjeregarde.Elle

s’étenddevantmoi,etdescendencoteauxetenterrasses,commeunpaysagedivers,jusqu’auxfumées

montantdesmaisonsblanchesdanslesvillagesdelavallée.Sijefermelesyeux,jecontinueàvoir,

puisquejenevoispas.Sijelesrouvre,jenevoisriendeplus,puisquejenevoyaispas.Jesuistout

entierunevaguenostalgie—nidupassé,nidel’avenir:jesuisunenostalgieduprésent,anonyme,

prolixeetincomprise.

91

L’intensitédessensationsatoujoursétéplusfaible,chezmoi,quel’intensitédelaconsciencequej’en avais.J’aitoujourssouffertdavantagedemaconsciencedeladouleurquedelasouffrancemêmedont j’avaisconscience. Laviedemesémotionsachoisides’installer,dèsl’origine,danslessalonsdelapensée,etj’ai toujoursvéculàpluslargementmaconnaissanceémotivedelavie. Etcomme la pensée, lorsqu’elle héberge l’émotion, devientplus exigeante qu’elle, le régime de conscienceoùj’aioptédevivrecequejeressentaisarendumamanièredesentirplusquotidienne,plus titillanteetplusépidermique.

92

Jesuisdecesâmesquelesfemmesdisentaimer,etqu’ellesnereconnaissentjamaisquandellesles rencontrent;decesâmesque,sielleslesreconnaissaient,ellesnereconnaîtraientpaspourautant.Je supporteladélicatessedemessentimentsavecuneattentiondédaigneuse.Jepossèdetouteslesqualités pourlesquellesonadmirelespoètesromantiques,etjusqu’àl’absencedecesmêmesqualités,quifait quel’onestunvraipoèteromantique.Jemetrouvedécrit(partiellement)dansdiversromans,comme protagonistedediversesintrigues;maisl’essentieldemaviecommedemonâme,c’estdenejamaisêtre leprotagoniste. Jenemefaispasuneidéenettedemoi-même;etpasmêmecellequiconsisteraitànem’enfaire aucune.Jesuisunnomadedelaconsciencedesoi.Dèslapremièreveillesesontégaréslestroupeauxde marichesseintérieure. La seule tragédie, c’estde ne pouvoir se concevoir soi-même comme tragique. J’ai toujours vu clairementmacoexistenceaveclemonde.Jen’aijamaisressenticlairementmonbesoindecoexister

aveclui;c’estenquoijen’aijamaisétéunêtrenormal. Agir,c’estconnaîtrelerepos. Touslesproblèmessontinsolubles.Par essence,l’existenced’unproblèmesupposel’inexistence d’unesolution.Chercherunfaitsignifiequ’iln’existepasdefait.Penser,c’estnepassavoirexister.

93

Jerelis,lentement,lucidement,morceauparmorceau,toutcequej’aiécrit.Etjetrouvequecelaest nul,etqu’ilauraitmieuxvalunejamaisl’écrire.Leschosesréalisées,quecesoientdesphrasesoudes empires,acquièrent,deceseulfait,lepirecôtédeschosesréelles,dontnoussavonsbienqu’ellessont périssables.Cen’estpascela,cependant,quejeressensetquim’afflige,aucoursdeceslentesheuresoù jemerelis.Cequim’affligeréellement,c’estquecelanevalaitpaslapeinedel’écrire,etqueletemps perduàlefaire,jenel’aigagnéquedansl’illusion,maintenantévanouie,quecelaenvalaitlapeine. Nousrecherchonstousquelquechoseparambitionmais,oubiennousneréalisonspascetteambition, etnousvoilàpauvres,oubiennouscroyonslaréaliser,etnousvoilàtoutàlafoisrichesetfous. Cequim’afflige,c’estquelemeilleurdecequej’aiécritsoitmauvais,etqu’unautre—s’ilexistait, cetautredontjerêve—l’auraitfaitbienmieuxquemoi.Toutcequenousfaisons,dansl’artoudansla vie,estlacopieimparfaitedecequenousavonscrufaire.Touttrahit,nonseulementlaperfection extérieure,maisencorelaperfectionintérieure;toutcelamanquenonseulementàlarègledecequi devraitêtre,maisaussi àlarègledecequenouscroyionsqui pourraitêtre.Nousnesommespas seulementcreuxau-dedans,nouslesommesaussiau-dehors,pariasquenoussommesdel’anticipationde nosrêvesetdesespromesses. Avecquellevigueurd’uneâmeferméesurelle-mêmeai-jeécritpageaprèspagedecestextesreclus, vivantsyllabeparsyllabelamagiefausse,nonpasdecequej’écrivais,maisdecequejecroyaisécrire! Sousquelcharme,quelironiqueenchantementmesuis-jecrupoètedemaprose,encesmomentsailésoù jelasentaisnaître,plusrapidequelesmouvementsdemaplume,commeunerevancheloquacesurles insultesdelavie!Toutcelapourvoiraujourd’hui,enmerelisant,mespantinscrevés,perdantleurpaille parlestrousetsevidantsansmêmeavoirété

94

Enclincommejelesuisàl’ennui,ilestcurieuxquejenemesoisjamaisavisé,jusqu’àaujourd’hui,de

medemanderenquoiilconsiste.Jemetrouvevraimentaujourd’huidanscetétatd’âmeintermédiaireoù

l’onn’aenvienidelavie,nid’autrechose.Etj’utilisecetteidéesoudaine—n’avoirjamaisréfléchià

cequec’étaitquel’ennui—pourrêver,augréderéflexionsàdemi-impressions,àl’analyse,toujoursun

peufactice,decequ’ilpeutêtre.

Jenesaisvraimentpassil’ennuin’estquel’équivalentéveillédelasomnolenceduvagabond,ousi

c’estquelquechose,enfait,deplusnoblequecetengourdissement.L’ennuiestfréquentchezmoi,mais

sonapparition—pourautantquejelesacheetquej’yaieprêtéattention—n’obéitpasàdesrègles

précises.Jepeuxpasserundimancheinertesanslemoindreennui;jepeuxleressentirbrusquement

commeunnuageextérieur,alorsquejemetrouveenpleintravail.Jeneparvienspasàétablirunlien

entrel’ennuietmabonneoumauvaisesanté;jeneparvienspasàyreconnaîtrel’effetdecausessituées

danslapartielaplusévidentedemoi-même.

Direquec’estlemasqued’uneangoissemétaphysique,quec’estquelquegrandedéceptioninconnue,

quec’estunesourdepoésiedel’âme,affleurant,désenchantée,àlafenêtredelavie—diredeschoses

decegenre,oud’autressemblables,peutcolorierl’ennuicommefontlesenfantsàleursdessins,dontils

finissentpardépassereteffacerlescontours,maisnem’apporteriend’autrequel’échodemotsvidesse répercutantdanslescavesdelapensée. L’ennui Pensersansrienquipenseennous,maisaveclafatiguedepenser;sentirsansrienquisente ennous,maisavecl’anxiétédesentir;nepasvouloir,sansrienquirefuseennousdevouloir,maisavec lanauséedenepasvouloir—toutcelasetrouvedansl’ennuisansêtrel’ennui,etn’enestquela paraphraseoulamétaphore.C’est,pourlasensationdirecte,commesi,par-dessuslesdouvesentourant lechâteaudenotreâme,sedressaitsoudainlepont-levis,etcommes’ilnerestait,entrelechâteauetles terresavoisinantes,quelapossibilitédelesregarder,maisnoncelledelesparcourir.C’estunisolement denous-mêmeslogétoutaufonddenous,maiscequinoussépareestaussistagnantquenous-mêmes, fosséd’eauxsalesencerclantnotreintimedésaccord. L’ennui Souffrirsanssouffrance,vouloirsansvolonté,pensersansraisonnement C’estcommeune possessionpar undémonnégatif, unensorcellementpar quelque chose d’inexistant. Onditque les sorciers,lesmagiciensdepacotille,ennousreprésentantpardesimagesauxquellesilsinfligentde mauvais traitements, obtiennent, grâce à quelque transfert astral, que ces mauvais traitements se répercutentennous.L’ennuim’apparaît,dansunetranspositionsensibledecetteimage,commelereflet malfaisantdessorcelleriesdequelquedémonduroyaumedesfées,agissant,nonpassuruneimagede moi-même,maissursonombre.C’estsurl’ombrelaplusintimedemoi-même,àl’extérieurdudedansde monâme,quel’oncolledesboutsdepapier ouquel’onplantedesaiguilles.Jesuissemblableà l’hommequiavaitvendusonombre,ouplutôtsemblableàl’ombredeceluiquil’avaitvendue. L’ennui Je travaille beaucoup. J’accomplis ce que les moralistes de l’actionappelleraientmon devoirsocial.J’accompliscedevoir,oucedestin,sansgrandeffort,sansmésintelligencenotable.Mais, tantôtenpleintravail,tantôtaubeaumilieudecereposque,selonlesmêmesmoralistes,j’aibienmérité etquejedevraissavourer—monâmedébordesoudaind’uneinertiefielleuse,etjesuislas,nonpasdu travailaccomplioudurepos,maisdemoi-même. Pourquoidemoi,alorsquejenepensaispasàmoi-même?Dequoid’autre,alorsquejenepensaisà rien?Del’univers,quisetrouverabaisséàmescomptesouàmaposturenonchalante?Del’universelle douleurdevivre,quiseparticularisesoudaindansmonâmedotéedepouvoirsdemédium?Aquoibon ennoblirdelasorteunêtrequinesaitpasmêmequiilest?C’estunesensationdevide,unefaimsans enviedemanger,aussinoblequecessimplessensationsducerveauoudel’estomac,néesd’avoirtrop fuméoumaldigéré. L’ennui C’estpeut-être,aufond,l’insatisfactiondenotreâmeintime,àlaquellenousn’avonspas donnédecroyance,l’afflictiondel’enfanttristequenoussommes,intimement,etàquinousn’avonspas achetésonjouetdivin.C’estpeut-êtrel’anxiétédel’êtrequiabesoind’unemainpourleguidermaisqui nesent,surlesombresentierdessensationsprofondes,riend’autrequelanuitetlesilencedenepouvoir penser,laroutevidedenepouvoirsentir L’ennui Al’hommepourvudedieux,l’ennuiestinconnu.L’ennuiestl’absencedemythologie.Sil’on nepossèdepasdecroyances,ledoutemêmeestimpossible,lescepticismelui-mêmen’apaslaforcede douter.Oui,l’ennuic’estcela:laperte,pourl’âme,desacapacitéàsementir,lemanque,pourla pensée,decetescalierinexistantparoùelleaccède,fermement,àlavérité.

95

Entrelafindel’étéetlavenuedel’automne,danscetintervalleencoreestivaloùl’airnouspèseetles

couleurss’adoucissent,lesfinsd’après-midiserevêtentd’uncostumesensibledefaussegloriole.Elles

sontcomparablesàcesartificesdel’imaginaireoùnosregretsneportentsurrien,etseprolongent

indéfinimentcommelesillagedenaviressesuccédantpourreformertoujourslemêmelongserpent. Parcesaprès-midijemevoisempli,commelameràmaréehaute,d’unsentimentpirequel’ennuimais auquelneconvientaucunautrenomqueceluid’ennui—unsentimentdedésolationsanslieuprécis,de naufragedel’âmetoutentière.Jesensquej’aiperduundieucomplaisant,quelasubstancedetoutechose estmortedésormais.Etl’universsensibleestpourmoiuncadavre,quej’aiaiméquandilétaitlavie; maistouts’esttransforméenrien,danslalumièreencorechaudedesderniersnuagescolorés,chatoyants. Monennuiprenddesaspectsd’horreur;malassitudeestdelapeur.Cen’estpasmasueurquiest froide,maisbienlaconsciencequej’enai.Cen’estpasunmalaisephysique,maisunmalaisedel’âme, sigrandqu’ilpénètrelesporesducorpstoutentieretl’inondeàsontour. Cedégoûtestsigrand,etsipuissantel’horreurd’êtrevivant,quejenepuisrienconcevoirquiserve delénitif,d’antidoteoudebaume—oubiend’oubli.Dormirmefaithorreurauplushautpoint.Mourir mefaithorreurauplushautpoint.Avancer,m’arrêtersontunemêmeetimpossiblechose.L’espéranceet l’incrédulitéseramènentégalementaufroidetàlacendre.Jesuisuneétagèredeflaconsvides. Etpourtant!Quelregretnostalgiquedel’avenir,quelleangoisseden’êtrepasunautre,sijelaissemes yeuxordinairesrecevoirl’adieudéjàmortdujourlumineuxquilentementdécline!Quellongcortège, pourenterrerl’espoir,s’avancesilencieusementparlesespacesencoredorésdescielsinertes,quelle processiondevidesetderienssedisperseenbleusrougeoyants,quipâlissentdéjààtraverslesvastes étenduesd’unespacestupide! Jenesaiscequejeveuxouneveuxpas.J’aicessédevouloir,desavoircommentl’onveut,de connaîtrelesémotionsoulespenséesquinousfontnormalementsavoirquenousvoulons,ouquenous voulonsvouloir.Jenesaisquijesuis,nicequejesuis.Jegis—commeenterrésousunemuraille écrouléesurmoi—souslenéanteffondrédel’universentier.Etjevaisainsi,suivantmonpropresillage, jusqu’àcequelanuitarriveenfin,etm’apportecettecaressedemesentirdifférent,ondulantcommeune brisesurcedébutd’impatiencecontremoi-même. Et cette lune large et haute dans le ciel, par ces nuits paisibles, toutes tièdes d’angoisse et d’intranquillité!Lapaixsinistredecettebeautécéleste,l’ironiefroidedecetairchaud,d’unnoirbleuté, toutembrumédelune,touttimided’étoiles.

96

[···]

J’aiconcentréetlimitémesdésirs,pourpouvoirlesaffinerdavantage.Pouratteindreàl’infini—etje

croisfermementqu’onpeutl’atteindre—ilnousfautunportsûr,unseul,etpartirdelàversl’indéfini.

Jesuisaujourd’huiunascètedansmareligiondemoi-même.Unetassedecafé,unecigarette,etmes

rêvespeuventparfaitementprendrelaplaceducieletdesesétoiles,dutravail,del’amour,etmêmedela

beautéoudelagloire.Jen’aipourainsidireaucunbesoindestimulants.Monopium,jeletrouvedans

monâme.

Quelssontmesrêves?Jenesais.J’aidéployétousmeseffortspourarriveràunpointoùjenesache

plusàquoijepense,àquoijerêve,niquellessontmesvisions.Ilmesemblequejerêvedetoujoursplus

loin,etdeplusenpluslevague,l’imprécis,l’invisionnable.

Jen’élaborepasdethéoriessurlavie.Jenemedemandepassielleestbonneoumauvaise.Ames

yeuxelleestcruelleettriste,etentremêléederêvesdélicieux.Quem’importedesavoircequ’elleest

pourlesautres?

Laviedesautresmesertseulementàvivreàleurplaceet,pourchacund’eux,laviequidansmonrêve

meparaîtleurconvenirlemieux.

[

]Ilyadesjoursoùmonteenmoi,commed’unsolétrangerversmapropretête,undégoût,une

détresse, une angoisse de vivre que seul le fait de me voir la supporter m’empêche de trouver insupportable.C’estunétranglementdelavieaufonddemoi,undésird’êtrequelqu’und’autredanstous mespores,unbrefavant-goûtdemafin. Cequej’éprouvesurtout,c’estlalassitude,etcetteanxiétéquiestsœurjumelledelalassitudequand celle-cin’ad’autreraisond’êtrequecelle,précisément,d’exister.J’éprouveunepeurintimedesgestes quejedoisesquisser,unetimiditéintellectuelledesmotsquejedoisprononcer.Tout,àl’avance,me semblemanqué. Ledégoûtinsupportabledetouscesvisages,rendusstupidesparl’intelligencecommeparl’absence d’intelligence, et grotesques, à donner la nausée, à force d’être heureux ou malheureux, horribles simplementparce qu’ils existent, — cette marée à partde choses vivantes, auxquelles je demeure étranger

98

Noussommesfaitsdemort.Cettechosequenousconsidéronscommeétantlavie,c’estlesommeilde lavieréelle,lamortdecequenoussommesvéritablement.Lesmortsnaissent,ilsnemeurentpas.Les deuxmondes,pour nous,sontintervertis.Alors quenous croyons vivre,nous sommes morts ;nous commençonsàvivrelorsquenoussommesmoribonds. Ilexistelemêmerapportentrelesommeiletlaviequ’entrecequenousappelonslavieetcequenous appelonslamort.Noussommesendormis,etcettevie-ciestunsonge,nonpasdansunsensmétaphorique oupoétique,maisbienenunsensvéritable. Toutcequenousjugeonssupérieurdansnosactivitésparticipedelamort,toutestlamort.Qu’est-ce quel’idéal,sinonl’aveuquelavienerimeàrien?Qu’est-cequel’art,sinonlanégationdelavie?Une statue,c’estuncorpsmort,sculptépourfixerlamortdansunematièreincorruptible.Leplaisirlui-même, quinoussembleàtelpointuneimmersiondanslavie,estbienplutôtuneimmersionennous-mêmes,une destructiondesliensentrelavieetnous,uneombremouvantedelamort. L’actemêmedevivreéquivautàmourir,puisquenousnevivonspasunjourdeplusdansnotreviesans qu’ildevienne,decefaitmême,unjourdemoins. Nouspeuplonsdessonges,noussommesdesombreserrantesdanslesforêtsdel’impossible,dontles arbressontdemeures,coutumes,idées,idéalsetphilosophies.

NejamaistrouverDieu,nepasmêmesavoirsiDieuexiste!Passerdemondeenmonde,d’incarnation

enincarnation,toujoursperdusdanslachimèrequinouscajole,dansl’erreurquinousflatte.

Maisjamaislavérité,nilereposdéfinitif!Jamaisl’unionavecDieu!Jamaisentièrementenpaix,

maisseulementunpeudecettepaix,etcedésirtoujoursrenaissant!

99

MarchefunèbrepourleroiLouisIIdeBavière

Aujourd’hui,pluslentequejamais,laMortestvenuevendreàmaporte.Devantmoi,pluslentement

quejamais,elleadéployélestapis,lessoieries,lesdamasdel’oublietdelaconsolationqu’ellenous

offre.Elleavaitpoureuxunsourired’éloge,etsesouciaitpeuquejepuisselevoir.Maisaumomentoù

jemelaissaistenter,ellemeditquerienn’étaitàvendre.Ellen’étaitpasvenuepourmedonnerenviede

cequ’elleavaitàmemontrer:mais,parlebiaisdecequ’ellememontrait,pourmedonnerenvied’elle-

même.Et,meparlantdesestapis,ellemeditquetelsétaientceuxquel’onfoulaitdanssonlointain

palais;desessoieries,qu’onn’enrevêtaitnulleautredanssonchâteaudel’ombre;desesdamas,que

plusbeauxencoreétaientceuxquirecouvraient,deleurschapes,lesretablesdesademeured’au-delàdu

monde.

L’attachementnatalquimeretenaitàmonseuilnu,elleledénouad’ungestepleindedouceur.«Ton

foyer,medit-elle,n’apasdefeu:pourquoidoncveux-tuunfoyer?Tamaison,dit-elle,n’apasdepain:

àquoitesert-ildoncd’avoirunetable?Tavie,dit-elleencore,neconnaîtpasdeprésenceamie:en quoidonctaviepeut-elleteplaire? » Je suis, dit-elle, le feudes foyers éteints, le paindes tables vides, la compagne dévouée des solitairesetdesincompris.Lagloire,qui faitdéfautdans cemonde,estlapompedemonsombre royaume.Dansmonempirel’amournelassepoint,carilnesouffrepasdelapossession;ilneblesse pas,carilnelassepoint,n’ayantjamaispossédé.Mamainsepose,aveclégèreté,surlescheveuxdes hommesquipensent,etilsoublient;jevoissepenchersurmonseinleshommesquiespèrentenvain,et ilsretrouventenfinconfiance. »L’amourqu’onéprouvepourmoineconnaîtpasdepassionquiconsume;dejalousiequiégare; d’oubliquiternisse.M’aimerestcommeunenuitd’été,oùlesmendiantsdormentàlabelleétoile,et semblentdespierresauborddeschemins.Demeslèvresmuettesnemontepasdechanttelceluides sirènes,nidemélodiecommecelledesarbresetdessources;maismonsilenceaccueille,telleune musiqueincertaine,etmapaixcaressecommelatorpeurnéedequelquebrise. »Qu’as-tudonc,medit-elle,quiterelieàlavie?L’amournetesollicitepas,lagloireneterecherche pas,lepouvoirnesaitpointtetrouver.Lamaisondonttuashérité,tul’asreçueenruine.Lesterresqu’on t’aléguées,legelavaitdéjàbrûléleursprémices,etlesoleilconsuméleurspromesses.Tun’asjamais vulepuitsdetonjardinautrementqu’àsec.Avantmêmequetulesaiesvues,lesfeuillessefanaientdans tes bassins. Les herbes folles jonchaient, sous les arbres, les sentiers oules allées que tes pieds, d’ailleurs,n’avaientjamaisfoulés. »Maisdansmonempire,oùseulerègnelanuit,tuauraslaconsolation,parcequetun’auraspas d’espoir;tuaurasl’oubli,parcequetun’auraspasdedésir;tuauraslerepos,parcequetun’auraspas lavie.» Etellememontraàquelpointétaitstérilel’espoirdejoursmeilleurs,lorsqu’onn’étaitpasdoté,par naissance,d’uneâmecapabled’enconnaîtredebons.Ellememontraquelerêvenepeutnousconsoler, carlavienousaffligeplusencoreànotreréveil.Ellememontraquelesommeilnepeutreposer,caril esthantédefantômes,ombresdeschoses,vestigesdenosactes,embryonsmortsdenosdésirs,épavesdu naufragedevivre. Et,toutenparlant,elleavaitreplié,pluslentementquejamais,sestapis,quitentaientmesregards,ses soieries,quemonâmeconvoitait,lesdamasdesesretables,oùseulestombaientmeslarmes. «Pourquoitenterd’êtrecommelesautres,puisquetuescondamnéàêtretoi-même?Pourquoite mettreàrire,puisque,lorsqueturis,tagaietésincèreestenmêmetempsfausse,carellevientdeceque, pouruninstant,tuoubliesquitues?Aquoitesert-ildepleurer,puisquetusensbienquecelanesertà rien,etquetupleuresdavantageden’êtrepointconsoléparteslarmesquepourlaconsolationqu’elles peuventt’apporter? »Situesheureuxlorsqueturis,tonrireestmavictoire;situesheureuxdeneplustesouvenirdece quetues,combienplusheureuxseras-tuavecmoi,làoùtunetesouviendrasplusderien?Situpeux reposerparfaitement,etmêmedormirsansfaireaucunrêve,quelreposneconnaîtras-tupasdansmonlit, oùlesommeilneconnaîtpasdesonge?Situt’élèvesuninstant,parcequetuvoislaBeauté,oubliant alorsetlavieettoi-même,combiendavantaget’élèveras-tudansmonpalais,dontlanocturnebeauténe

subitnidiscussion,nivieillissement,nicomparaison;dansmessallesoùnulventn’agitelesdraperies, nullepoussièrenecouvreleshautsdossiers,aucunelumièrenefanepeuàpeuétoffesetvelours,etaucun tempsnejaunitlavideblancheurdesmurailles? »Rends-toiàmatendresse,quinesauraitchanger;rends-toiàmonamour,quinesauraitcesser!Bois àmacoupe,quinetaritjamais,lenectarsuprêmequinedonneninauséeniamertume,nidégoûtni ivresse.Etcontemple,delafenêtredemonchâteau,nonpaslameretlaclartélunaire,quisontdes choses belles,doncimparfaites ;mais lanuitvasteetmaternelle,lasplendeur indivisedel’abîme immense! » Tuoublieras, dans mes bras, jusqu’auchemindouloureuxqui t’ya conduit. Sur monsein, tu n’éprouverasmêmeplusl’amourquit’aconduitàlechercher!Prendsplaceauprèsdemoi,surmon trône—ettudeviensàjamaisl’empereurindétrônableduGraaletduMystère,tucoexistesavecles dieuxetlesdestins,sicommeeuxtun’esrien,n’asnien-deçàniau-delà,n’éprouveslebesoinnide l’excèsnidumanque,nimêmedelasimplesuffisance. »Jeseraitamaternelleépouse,tasœurjumelleretrouvée.Etunefoistoutestesangoissesmariéesavec moi,unefoisréservépourmoiseuletoutcequ’entoi-mêmetucherchaissansleposséder,alorstute perdrasenmasubstancemystique,dansmonexistenceniée,dansmonseinoùleschosess’effacent,où lesâmesvonts’abîmer,etoùs’évanouissentlesdieuxmêmes.» ORoiduDétachementetduRenoncement,EmpereurdelaMortetduNaufrage,rêvevivantquierres, somptueux,exiléparlesroutesetlesruinesdecemonde! ORoiduDésespoiraumilieudeshonneurs,maîtredouloureuxdepalaisquinelesatisfontpoint, maîtredesfastesetdescortègesquineréussissentpointàeffacerlavie! ORoiquit’esdresséd’entrelestombeaux,etquiesvenu,danslanuitàlaclartédelalune,conterta vieauxautresvies,pageauxliseffeuillés,hérautimpérialdelafroideurdesivoires! ORoiBergerdeslonguesveilles,ôchevaliererrantdesAngoisses,sansgloirenidameauclairde lunequibrillesurlesroutes,seigneurdesforêtssuspenduesauxravins,profilmuet,visièreabaissée,qui passesaufonddesvallées,incomprisdesvillages,moquédanslesbourgsetméprisédanslesvilles! ORoiquelaMortasacrépourSien,pâleetabsurde,oublié,méconnu,régnantparmidespierres terniesetdesveloursvieillis,sursontrônetoutauboutduPossible,entourédesacourirréelle,encercle d’ombres,etgardéparsamilicefantastique,mystérieuseautantquevide. Pages,apportez—vierges,apportez—servantesetserviteurs,apportezlescoupes,lesplateauxetles guirlandes,pourlefestinauquelconvielaMort!Apportez-les,vêtusdenoiretcouronnésdemyrte. Quelamandragoresetrouveaufonddevoscoupes,[ ]survosplateaux,etquelesguirlandessoient tresséesdeviolettes,defleurstristesquiévoquentlatristesse. LeRois’envadîneraveclaMort,danssonpalaisanciendesbordsdulac,aumilieudesmontagnes, loindelavieetàl’écartdumonde. Unebrised’attentionparcourtlesailesdupalais. Levoiciquiarrive,escortédelamortquenulnevoit,etde[?]quijamaisn’arrive. Hérauts,sonnez!Etrendezleshonneurs! Tonamourdeschosesrêvéesn’étaitquetondédainpourleschosesvécues. Roi-Viergequiasdédaignél’amour, Roi-Ombrequiasdédaignélalumière, Roi-Songequin’aspasvouludelavie! Souslefracassourddescymbalesetdestambours,l’OmbreteproclameEmpereur!

Danslecouchantrayonnetonavènement,verscesrégionsoùrègneenmaîtrelaMort. Ont’acouronnédefleursmystérieuses,auxteintesinconnues,absurdeguirlandequiteconvientcomme àundieudéchu. toncultepourpredurêve,fastueuseantichambredelaMort, hétaïresmerveilleux 7 del’abîme. Sonnez,hérauts,duhautdescréneaux,poursaluercettegrandioseaurore! LeRoidelaMorts’envientverssonroyaume! Ovousfleursdel’abîme,ôvousrosesnoires,œilletsd’unblanclunaire,papillonsd’unrougetout empreintdeclarté!

100

Ilestunecertainefatiguedel’intelligenceabstraite,etc’estlaplusaffreusedetoutes.Ellenepèsepas

commelafatiguephysique,ellenetroublepascommecellequinaîtdenosémotions.C’estlepoidsdela

consciencedumonde,c’estdenepouvoirrespireravecnotreâme.

Alors,telsdesnuagespoussésparlevent—touteslesidéesquiontpournousfondélavie,toutesles ambitions,touslesnoblesbutssurlesquelsnousavonsbâtinotreespoirdelavoirseperpétuer,se déchirent,sefondentets’estompent,cendreetbrouillard,lambeauxdecequin’ajamaisété,nepourrait jamaisêtre.Etàl’arrière-gardedecettedérouteapparaît,toutepure,lasolitudenoireetimplacabledu cielétoiléetdésert.Lemystèredelavienousmeurtritetnouseffraiedemultiplesmanières.Ils’avance parfoisversnouscommeunfantômeindistinct,etnotreâmetrembledelapeurlaplusaffreuse—celle devoirs’incarner,monstrueux,lenon-être.D’autresfois,ilsetrouvederrièrenous,visiblepourceux-là seulsquineseretournentpaspourvoir,etc’estlavéritétoutentièrequirévèlesonhorreurinsondable— celledenousresterinconnue. Mais l’horreur qui m’anéantitaujourd’hui estmoins noble etme ronge davantage encore, endes espacesencoreplusprofondémentnocturnes.C’estuneenviedenepasmêmevouloirpenser,undésirde n’avoirjamaisrienété,undésespoirconscientdetouteslescellulesducorpsdel’âme.C’estlasensation subitedesetrouvercloîtrédansunecellulesanslimites.Oùsongerseulementàfuir,puisqu’àelleseule, lacelluleesttout? Etalorsledésirmeprend(débordant,absurde,unesortedesatanismed’avantSatan)devoirunjour —unjourdépourvudetempsetdesubstance—s’ouvriruneissuepours’enfuirhorsdeDieu,etpour

voirleplusprofonddenous-mêmescesserenfin,jenesaiscomment,defairepartiedel’êtreoudunon-

être.

101

Intermèdedouloureux

Entrelavieetmoi,unevitremince.J’aibeauvoiretcomprendrelavietrèsnettement,jenepeuxla

toucher.[ ]

Mesrêvessontunrefugestupide,commeunparapluiepourseprotégerdelafoudre. Jesuissiinerte,sipitoyable,sidémunidegestesetd’actions. Si loinque je m’enfonce enmoi-même, tous les sentiers durêve me ramènentauxclairières de l’angoisse. Mêmemoi,quirêvetellement,jeconnaisdesintermittencesoùlerêvemefuit.Alorsleschoses

m’apparaissentavecnetteté.Labrumedontjem’enveloppes’évanouit.Ettoutes les arêtes visibles blessentlachairdemonâme,touteslesduretés,d’êtreregardées,meblessentparlaconnaissanceque j’aideleurdureté.Toutlepoidsvisibledesobjetspèseau-dedansdemonâme. Mavieentièresepassecommesionm’enrouaitdecoups.

102

Vivreuneviecultivéeetsanspassion,ausoufflecapricieuxdesidées,enlisant,enrêvant,ensongeant àécrire,uneviesuffisammentlentepourêtretoujoursauborddel’ennui,suffisammentméditéepourn’y tomberjamais.Vivrecettevieloindesémotionsetdespensées,avecseulementl’idéedesémotions,et l’émotiondesidées.Stagnerausoleilenseteignantd’or,commeunlacobscurbordédefleurs.Avoir, dansl’ombre,cettenoblessedel’individualismequiconsisteànerienréclamer,jamais,delavie.Être, dansletournoiementdesmondes,commeunepoussièredefleurs,qu’unventinconnusoulèvedanslejour finissant,etquelatorpeurdelanuittombantelaisseretomberauhasard,indistincteaumilieudeformes plusvastes.Êtreceladeconnaissancesûre,sansgaieténitristesse,maisreconnaissantausoleildeson éclat,etauxétoilesdeleuréloignement.Nerienêtredeplus,nerienavoirdeplus,nerienvouloirde plus Musiquedemendiantaffamé,chansond’aveugle,reliqueemportéeparlevoyageurinconnu,traces laisséesdansledésertparquelquechameau,avançant,sanschargeetsansbut

103

Personneencoren’adéfini,dansunlangagepouvantêtrecomprisdeceux-làmêmesquin’enont

jamaisfaitl’expérience,cequ’estl’ennui.Cequecertainsappellentl’ennuin’estquelesimplefaitde

s’ennuyer;oubiencen’estqu’unesortedemalaise;oubienencore,ils’agitdefatigue.Maisl’ennui,

s’ilparticipeeneffetdelafatigue,dumalaiseetdufaitdes’ennuyer,participedetoutcelacommel’eau

participedel’hydrogèneetdel’oxygènedontellesecompose.Ellelesinclut,sanstoutefoisleurêtre

semblable.

Silaplupartdonnentainsiàl’ennuiunsensrestreintetincomplet,quelquesraresespritsluiprêtentune

significationqui,d’unecertainefaçon,letranscende:c’estlecaslorsqu’onappelleennuicedégoût

intimeettoutspirituelqu’inspirentladiversitéetl’incertitudedumonde.Cequinousfaitbâiller,etqui

estlefaitdes’ennuyer;cequinousfaitchangerdeposition,etquiestlemalaise;cequinousempêche

debouger,etquiestlafatigue—riendetoutcelan’estvraimentl’ennui;maiscen’estpasnonplusle

sensprofonddelavacuitédetoutechose,grâceauquelselibèrel’aspirationfrustrée,sedresseledésir

déçuetseformedansl’âmelegermed’oùnaîtralemystiqueoulesaint.

L’ennuiestbienledégoûtblasédumonde,lemalaisedesesentirvivre,lafatigued’avoirdéjàvécu;

l’ennuiestbien,réellement,lasensationcharnelledelavacuitésurabondantedeschoses.Maisplusque

toutcela,l’ennuic’estaussiledégoûtd’autresmondes,qu’ilsexistentounon;lemalaisededevoir

vivre,mêmeenétantunautre,mêmed’uneautremanière,mêmedansunautremonde;lafatigue,nonpas

seulementd’hieretd’aujourd’hui,maisencorededemainetdel’éternitémême,sielleexiste—oudu

néant,sil’éternitéc’estlui.

Cen’estpasseulementlavacuitédeschosesetdesêtresquiblessel’âme,quandelleestenproieà

l’ennui;c’estaussilavacuitédequelquechosed’autre,quin’estnileschosesnilesêtres,c’estla

vacuitédel’âmeelle-mêmequiressentcevide,quis’éprouveelle-mêmecommeduvide,etqui,s’y

retrouvant,sedégoûteelle-mêmeetserépudie.

L’ennuiestlasensationphysiqueduchaos,c’estlasensationquelechaosesttout.Lebâilleur,le

maussade,lefatiguésesententprisonniersd’uneétroitecellule.Ledégoûtéparl’étroitessedelaviese

sentprisonnierd’unecelluleplusvaste.Maisl’hommeenproieàl’ennuisesentprisonnierd’unevaine

liberté,dansunecelluleinfinie.Surl’hommequibâilled’ennui,surl’hommeenproieaumalaiseouàla

fatigue,lesmursdelacellulepeuvents’écrouler,etl’ensevelir.L’hommedégoûtédelapetitessedu

mondepeutvoirseschaînestomber,ets’enfuir;ilpeutaussisedésolerdenepouvoirlesbriseret,grâce

àladouleur,serevivrelui-mêmesansdégoût.Maislesmursd’unecelluleinfinienepeuventnous

ensevelir,parcequ’ilsn’existentpas;etnoschaînesnepeuventpasmêmenousfairerevivreparla

douleur,puisquepersonnenenousaenchaînés.

Voilàcequej’éprouvedevantlabeautépaisibledecesoirquimeurt,impérissablement.Jeregardele ciel clair et profond, oùles choses vagues et rosées, telles des ombres de nuages, sont le duvet impalpabled’unevieailéeetlointaine.Jebaisselesyeuxverslefleuve,oùl’eau,seulementparcourue d’unlégerfrémissement,semblerefléterunbleuvenud’uncielplusprofond.Jelèvedenouveaulesyeux versleciel,oùflottedéjà,parmilesteintesvaguesquis’effilochentavecnettetédansl’airinvisible,un tonendolorideblancéteint,commesiquelquechoseaussidansleschoses,làoùellessontplushauteset plusvaines,connaissaitunennuipropre,matériel,uneimpossibilitéd’êtrecequ’ellessont,uncorps impondérabled’angoisseetdedétresse.

Quoidonc?Qu’ya-t-ild’autre,dansl’airprofond,quel’airprofondlui-même,quin’estrien?Qu’ya-

t-ild’autredanslecielqu’uneteintequineluiappartientpas?Qu’ya-t-ildanscesvaguestraînées,

moinsquedesnuagesetdontjedoutedéjà,qu’ya-t-ild’autrequelesrefletslumineux,matériellement

incidents,d’unsoleildéjàdéclinant?Danstoutcela,qu’ya-t-ild’autrequemoi?Ah,maisl’ennuic’est

cela,simplementcela.C’estquedanstoutcequiexiste—ciel,terre,univers—danstoutcela,iln’yait

quemoi!

104

La devise que je préfère aujourd’hui pour définir ma forme d’esprit, c’est celle de créateur d’indifférences.Jevoudraisquemonactiondanslavieconsiste,par-dessustout,àformerlesautresà sentirtoujoursdavantagepoureux-mêmes,etnonpasconformémentàlaloidynamiquedelacollectivité. Former à cette antisepsie spirituelle grâce à laquelle il ne peutyavoir de contaminationpar le vulgaire,voilàcequim’apparaîtcommeledestinastralparexcellencedupédagogueintimequeje voudraisêtre.Quetousceuxquimelisentpuissentapprendre(mêmesic’estpasàpas,commelesujet l’exige)àn’éprouveraucunesensationsousleregardd’autrui,devantl’opiniond’autrui—voilàun destinquicouronneraitparfaitementcettestagnationscolastiquedemavie. L’impossibilitéd’agiratoujoursétéchezmoiunemaladieàl’étiologiemétaphysique.Accomplirune action quelconque a toujours constitué, pour mon sens intime des choses, une perturbation, un dédoublementdansl’universextérieur;lesimplefaitdememouvoirm’atoujoursdonnél’impression quecelanepourraitlaisserlesétoilesintactes,nilescieuxinchangés.C’estpourquoil’importance métaphysiquedumoindregesteapristrèstôtenmoiunreliefcommefrappédestupeur.J’aiacquis devantl’actionunscrupuled’honnêtetétranscendantale,quim’interdit,depuisqu’ils’estfixédansma conscience,d’avoirdesrelationstropétroitesaveclemondesensible.

105

Esthétiquedel’indifférence

Devanttoutechose,cequelerêveurdoitchercheràsentir,c’estl’indifférencetrèsnettequecette

chose,entantquechoseetcause,luicause.

Savoir,d’uninstinctimmédiat,abstrairedechaqueobjetouévénementcequ’ilpeutavoirderêvable,

enabandonnant,mortdansleMondeextérieur,toutcequ’ilpeutavoirderéel—voilàcequelesagedoit

chercheràréaliserenlui-même.

Nejamaisrienéprouversincèrement,pasmêmesespropressentiments,etéleversonpâletriompheau

pointderegarderavecindifférencesespropresambitions,désirsetconvoitises;côtoyersesjoiesetses

angoissescommel’oncôtoieunepersonnesansintérêt

Leplusgrandempiresursoi,c’estl’indifférenceenverssoi-même,ensejugeant,corpsetâme,comme

lademeureetledomaineoùledestinavouluquenouspassionsnotrevie.

,enmettant

unesorted’intimedélicatesseànepaslesremarquer.Avoirlapudeurdesoi-même;biencomprendre qu’ennotreprésencenousnesommespasseuls,quenoussommestémoinsdenous-mêmes,etqu’il importedoncd’agirdevantnous-mêmescommedevantunétranger,avecunstyleextérieurétudiéet serein,indifférentparcequ’aristocratique,etfroidparcequ’indifférent. Pournepasdéchoirànospropresyeux,ilsuffîtdenoushabitueràn’avoirniambitionsnipassions,ni désirs ni espérances, ni impulsions ni agitation. Pour yparvenir, souvenons-nous toujours que nous sommesenprésencedenous-mêmes,quenousnesommesjamaissiseulsquenouspuissionsprendretout àfaitnosaises.Etnousvaincronsainsinotrepropensionàéprouverpassionsetambitions,parceque passionsetambitionssontautantdedéfautsànotrearmure;nousn’auronsnidésirsniespérances,parce quedésirsetespérancessontdesattitudesbassesetinélégantes;nousn’auronsniimpulsionsniagitation, parcequelaprécipitationestuneindélicatessepourleregarddesautres,etquel’impatienceesttoujours unegrossièreté.

L’aristocrateestunhommequinesauraitoublierqu’iln’estjamaisseul;c’estpourquoil’étiquetteet lesprotocolessontl’apanagedesaristocraties.Intériorisonsl’aristocrate.Arrachons-leàsessalonsetà sesjardins,transférons-ledansnotreâmeetdansnotreconscienced’exister.Soyonssanscessedevant nous-mêmes,respectonsétiquetteetprotocoles,accomplissonsdesgestesétudiésetfaits-pour-les-autres. Chacundenousestunepetitesociété,semblableàcelled’unquartier;ilnousfauttoutaumoinsrendre éléganteetdistinguéelaviedecequartier,donnerauxfêtesdenossensationsretenueetrecherche,et marquerd’unesobrecourtoisielesfestinsdenospensées.Toutautourdenous,lesautresâmespourront biensebâtirdesquartierspauvresetsales;marquonsnettementoùlenôtrecommenceetfinit,etdepuis lafaçadealtièredenosédificesjusqu’auxchambressecrètesdenostimidités,quetoutsoitnobleet serein, sculpté sobrement, et comme en sourdine, sans exhibition. Trouver, pour chacune de nos sensations,lemoyendeseréalisersereinement.Quel’amourseréduiseàn’êtrequel’ombred’unrêve d’amour,pâleetfrémissantintervalleentrelescrêtesdedeuxvaguelettesfrappéesparlalune.Fairedu désirunechoseinutileetinoffensive,commeundélicatsouriredel’âmeentêteàtêteavecelle-même;et faired’elleunechosequijamaisnesongeàseréaliser,niàsedire.Endormirlahainecommeunserpent captif,etdireàlapeurdenegarder,detoutessesexpressions,quel’angoisseaufondduregard,et seulementdansleregarddenotreâme,seuleattitudecompatibleavecl’esthétique.

Traitersespropresrêves,sesdésirslesplusintimes,avechauteur,engrandseigneur 8

106

Intermèdedouloureux

Jenetrouvepasmêmedeconsolationdansl’orgueil.Dequoipourrais-jebienm’enorgueillir,puisque

jenesuispasmonproprecréateur?Etmêmes’ilyavaitenmoidequoitirervanité,ilyauraitaussi—

etbienplusencore—dequoin’entireraucune.

Jegismavie.Etmêmeensonge,jesuisincapabled’esquisserlegestedemelever,tantjesuis dépouilléjusqu’àl’âmedesavoirseulementfaireuneffort. Lesfaiseursdesystèmesmétaphysiques,lesfabricantsd’explicationspsychologiquesconnaissentune souffrancebienpire.Systématiser,expliquer,qu’est-ced’autrequebâtirencore?Ettoutcela,arranger, disposer,organiser,qu’est-ced’autrequ’uneffortquiseréalise—c’est-à-dire,defaçonconsternante,de lavie! Pessimiste?Non,jenelesuispas.Bienheureuxceuxquiréussissentàtraduireleursouffrancedans l’universel.Encequimeconcerne,j’ignoresilemondeestbonoumauvais,etcelam’esttoutàfaitégal, carladouleurdesautresm’estindifférenteautantqu’importune.Dèslorsqu’ilss’abstiennentdepleurer oudegémir(cequim’irriteetmegêne),jen’aipasmêmeunhaussementd’épaulespourleursouffrance —silourdaufonddemoipèsemonméprispoureux. Maisjesuisdeceuxquicroientquelavieestmi-ombres,mi-lumière.Jenesuispaspessimiste.Jene meplainspasquelaviesoithorrible.Jemeplainsquelamiennelesoit.Leseulfaitimportantàmes yeuxestlefaitquej’existe,quejesouffre,etquejenepuissemêmepasmerêvertotalementàl’extérieur demasensationdesouffrir. Lesrêveursheureux,cesontlespessimistes.Ilsmodèlentlemondeàleurimage,etparviennentainsià sesentirtoujourschezeux.Cequimefaitleplussouffrir,c’estlefosséquiséparelebruitetlagaietédu mondedematristesse,demonsilencechargéd’ennui. Lavie,avectoutessesdouleurs,sesappréhensionsetsescahots—commeelledoitêtreagréableet joyeuse,toutcommepeutl’êtreunevieillediligencepourlevoyageurquis’ytrouveenbonnecompagnie. JenepeuxpasmêmevoirdansmasouffranceunsignedeGrandeur.Jenesaissielleenestun.Maisje souffrepourdeschosessimesquines,jesuisblessépardeschosessibanales,quejen’osepasfaire l’insultedecettehypothèseàcetteautrehypothèse,celledemongénie. Lasplendeurd’unbeausoleilcouchant,avectoutesabeauté,m’attriste.Devantcespectaclejemedis souvent:quelplaisircedoitêtredelecontemplerpourunhommeheureux! Ettoutcelivreestunelongueplainte.Unefoiscelivreécrit,lespoèmesdeSeulneserontpluslelivre leplustristeduPortugal 9 . A côté de cette souffrance, toutes les autres me paraissent fausses ou dérisoires. Ce sont des souffrancesdegensheureux,oubiendegensquiviventetquiseplaignent.Lesmiennessontcellesd’un emprisonnédelavie,d’unêtreàpart. Entrelavieetmoi Desorteque,toutcequiangoisse,jelevois.Etdetoutcequiréjouit,jeneressensrien.J’airemarqué enoutrequeladouleurestvuedavantagequ’ellen’estressentie,etlagaietéplusressentiequevue.Car ens’abstenantde penser etde voir, onpeutatteindre à une certaine satisfaction, comme celle des mystiques,desgitansetdesvoyous.Maistoutpénètre,enfindecompte,parlafenêtredel’observationet laportedelapensée.

107

Sentimentapocalyptique

Considérantquechaqueévénementdemavieétaituncontactpermanentavecl’horreurduNouveau,

quechaquepersonnenouvellequej’approchaisétaitunnouveauetvivantfragmentdel’inconnu,queje

plaçaissurmatablepouruneméditationquotidienne,remplied’épouvante—j’aidécidédem’abstenir

detout,deneviseràrien,deréduirel’actionauminimum,demedéroberenfinlepluspossible,pour n’êtreretrouvéniparleshommes,niparlesévénements,deraffinersurl’abstinenceetdepoussercette abdicationàsadernièreextrémité.Tantleseulfaitdevivremeterrifieetmetorture. Medécider,acheverquelquechose,sortirdudouteuxetdel’obscur—autantdechosesquejeressens commedesdésastres,descataclysmesuniversels. Lavieestpourmoiunesuited’apocalypsesetdecataclysmes.Dejourenjourjesensaugmentermon incapacitéàébaucherseulementungeste,àmeconcevoirmêmedansdessituationsréellesbiennettes. Laprésenced’autrui(toujourssidéroutantepourmoi)devientdejourenjourplusdouloureuse,plus angoissante.Parlerauxautresmedonnedesfrissons.Sil’ons’intéresseàmoi,jeprendslafuite.Sil’on meregarde,jesursaute. Jesuisconstammentsurladéfensive.Jemefaismalàlavieetauxautres.Jenepeuxpasfixerleréel enface.Lesoleillui-mêmem’accableetm’attristedesaseuleprésence.Cen’estquelanuit—lanuit,et seulavecmoi-même—,loindetout,oublieuxdetout,perduenfin,sanslienaveclaréaliténiavec l’utilitédequoiquecesoit,quejemetrouvemoi-mêmeetm’apportequelqueréconfort. J’aifroidàlavie.Toutdansmonexistenceestfaitdecaveshumides,decatacombessanslumière.Je suislagrandedéroutedeladernièrearmée,quisoutenaitledernierempire.Jemesensàmoi-mêmeune saveurdefindecivilisation—unecivilisationancienneetdominatrice.Jesuisseuletabandonné,moi qui,enquelquesorte,commandaisautrefoisauxautres.Jemeretrouvesansami,sansguide,moique d’autresonttoujoursguidé. Quelquechoseaufonddemoiimplorelapitiééternellement,etpleuresursoi-mêmecommesurun dieumort,sansculteniautels,carlablanchejeunessedesbarbaresasurgiauxfrontières,etlavieest venuedemanderraisonàl’empiredecequ’ilavaitfaitdelajoiedevivre. J’aitoujourspeurqu’onneparledemoi.J’aiéchouéentout.Jen’aipasmêmeosésongeràêtrequoi quecesoit;quantàpenserquejesouhaiteraisêtrequelquechose—cela,pasmêmeenrêve,carmême enrêvejemesuisvuincompatibleaveclavie—jusquedansmonétatvisionnairedepurrêveur. Nulsentimentnemefaitleverlatêtedecetraversin,oùjel’enfonceparcequejenesupportepasmon corps,nil’idéequejevis,nimêmel’idéeensoidelavie. Jeneparlepaslelangagedesréalités,etparmileschosesdelaviejechancelle,commeunmalade alitédepuislongtempsetquiselèvepourlapremièrefois.Cen’estqu’aulitquejemesensdanslavie normale.Sij’ailafièvre,celameplaîtcommeunechosenaturelleaumaladechroniquequejesuis.Je trembleetm’affolecommeuneflammeauvent.Cen’estquedansl’airmortdespiècesclosesqueje respirelanormalitédemavie. Jen’éprouvedéjàpluslamoindrenostalgiedescornesmarinesauborddesocéans.Jemefaisl’effet d’être,pourmonâme,unvéritablecloître,den’êtrepourmoi-mêmequ’unautomnedesséchésurdes étendues désertes, sans autre vie qu’un reflet vivant, telle une lumière déclinante, sur l’obscurité embruméedesétangs,sansautreeffortnicouleurqu’unesplendeurviolette—exilducouchantfinissant surlacrêtedesmontagnes. Pasd’autreplaisir,aufond,quel’analysedeladouleur,pasd’autrevoluptéquelelentpassage, liquide et morbide, des sensations qui s’effritent et se décomposent — pas légers dans l’ombre imprécise,douxànotreoreille,etl’onneseretournemêmepaspoursavoirdequisontcespas;chants vaguesetlointainsdontonnecherchepasàsaisirlesparoles,maisquinousbercentmieuxencoreparles motsindistinctsquivontêtredits,etl’endroitincertaind’oùilsnousparviennent;fragilessecretsd’eaux pâlissantes,emplissantdelointainslégerslesespacesnocturnes;sonnaillesdecalèchesrésonnantau loin,revenantonnesaitd’oùetemportantonnesaitquelsrires,qu’onnepeutentendred’ici,somnolents

danslatorpeurtièdedel’après-midioùl’étés’alanguitenautomne Lesfleursdujardinsontmorteset, flétries, sont devenues d’autres fleurs — plus anciennes, plus nobles et, de leur jaune fané, plus contemporainesdumystère,del’abandonetdusilence.Lesserpentsaquatiquesqu’onvoitsinuerdansles bassinsontleurraisond’êtrepourlesrêves.Coassementslointainsdesgrenouilles,étenduesmortesau fonddemoi!Calmebucoliquevécuensonge!Etmavie,futilecommeunvagabondfuyantletravailet dormantauborddeschemins,aveclasenteurdesprairiespénétrantdanssonâmecommeunbrouillard, commeunsontranslucideetfrais,profondetcependantrichedesens,queriennelieàrien—nocturne, ignoré,nomadeetlassouslafroidecompassiondesétoiles Jesuislecoursdemesrêves,faisantdesimagesautantdemarchespourdenouvellesimages,et déployant, comme un éventail, les métaphores nées fortuitement en de larges tableaux de vision intérieure;jedétachelaviedemoietlametsdecôté,commeunvêtementtropétroit.Jemecacheparmi lesarbres,loindesroutes.Jemeperds.Etjeparviens,pourquelquesinstantsquis’écoulent,légers,à oublierl’amourdelavie,àabolirlalumière,l’agitation,etàm’anéantirconsciemment,absurdement, dansl’écoulementdessensations,telunempireenruine,suantl’angoisse,telleuneentréevictorieuse, parmilestamboursetlesétendards,dansunevastecitéfinaleoùjenepleureraisrien,nedésireraisrien, nedemanderaisrien,pasmêmeàmoi—nefût-cequed’être. Cettesurfacebleutéedesbassinscréésdansmesrêves—commeellemefaitmal.Elleestmienne, cettepâleurdelalunequej’imagine,flottantsurdespaysagesdeforêts.Elleestmienneaussi,cette lassitudeautomnaledecielsstagnants,dontjemesouviensetquejen’aijamaisvus.Jesenslepoidsde toutemaviemorte,detousmessongesvains,detoutcequiaétémiensansjamaism’appartenir,dansle bleudemescielsintérieurs,dansceclapotisvisueldesfleuvescoulantdansmonâme,danslavaste quiétudeinapaiséedeceschampsdebléquejevoissanslesvoir. Unetassedecafé;unecigarettequel’onfumeenselaissantpénétrerdesonarôme,lesyeuxmi-clos danslapénombredelapièce Jeneveuxriend’autredelaviequecetteréalité,etmesrêves C’est peu?Jenesais.Est-cequejesaisseulementcequiestpeu,cequiestbeaucoup? Dehors,c’estunaprès-midid’été.Quej’aimeraisêtreunautre J’ouvrelafenêtre.Au-dehors,toutest doux,maismeblessecommeunedouleurimprécise,commeunevagueimpressiond’insatisfaction. Etilestunedernièrechosequimeblesse,medéchire,melacèrel’âmetoutentière.C’estqu’ence moment,seulàcettefenêtre,devantceschosestristesetdouces,jedevraisêtreunpersonnagebeau, esthétique,telunpersonnagedetableau—etquejenelesuispas,quejenesuismêmepascela Quepassecemoment,qu’ils’efface Viennelanuit,qu’ellegrandisse,s’abattesurtoutechoseetneselèveplusjamais.Quecetteâmesoit matombepourtoujours,unabsoludeténèbres,etquejenesongemêmeplusàvivre,àsentirouàdésirer quoiquecesoitaumonde.

108

Cequ’ilyadeprimordialenmoi,c’estl’habitudeetledonderêver.Lescirconstancesdemavie—

j’aiétécalmeetsolitairedepuismonenfance—,d’autresforcespeut-êtrequim’ontmodelédeloin,par

lejeud’héréditésobscures,selonleurmoulefuneste,ontfaitdemonespritunfluxconstantdesonges.

Toutcequejesuistientlà,etcelamêmequisembleenmoilemoinsdésignerlerêveurappartientenfait,

sansaucunscrupule,àuneâmequinefaitquerêver,portéeainsiàsonplushautdegré.

Jeveux,pourleseulplaisirdem’analyser,etàmesurequejem’ysentiraidisposé,exposerpeuàpeu,

pardesmots,lesprocessusmentauxquinefontqu’unenmoi,celuid’unevieentièrevouéeaurêve,celui

d’uneâmeentièrementforméeaurêve.

Sijemeregardedudehors(etc’estainsiquejemevoispresquetoujours),jesuisunhommeincapable d’action,malàl’aiseàlaseuleidéedefaireungeste,d’entamerunedémarche,maladroitpourparleraux autres,sanscetteluciditéintérieurequimepermettraitdem’amuserdecelamêmequimedemandeun effortmental,sansaptitudephysiquenonpluspourm’adonneràunequelconqueactivitémécaniqueme permettantdemedistrairetoutentravaillant. Ilestnormalquejesoisainsi.Celaestadmischezlerêveur.Touteréalitémetrouble.Lediscoursdes autresmejettedansuneangoissedémesurée.Laréalitédesautresespritsmesurprendsanscesse.Toute actionse réduità unvaste réseaud’inconscience qui m’apparaîtcomme une illusionabsurde, sans cohérenceplausible—rien. Maissil’ons’imaginequejeméconnaislesrouagesdelapsychologiehumaine,etquejen’aipasune perception claire des motifs et des pensées les plus intimes de mes semblables, on se trompera grandementsurcequejesuis. Eneffet,jenesuispasseulementunrêveur:jesuisunrêveurexclusivement.L’habitudederêver, uniquementrêver,m’adonnéunevisionintérieured’unenettetéextraordinaire.Nonseulementjevois, avecunreliefstupéfiantetparfoistroublant,lespersonnagesetlesdécors 10 demesrêves,maisencoreje vois,avec unreliefégal,mes idées abstraites,mes sentiments humains (ouce qu’il enreste),mes impulsionssecrètes,mesattitudespsychiquesàl’égarddemoi-même.J’affirmequemespenséeslesplus abstraites, je les vois enmoi-même, qu’avec une visioninterne réelle, je les vois dans unespace intérieur.Etleursméandresmedeviennentainsivisibles,dansleursmoindresdétails. Jemeconnaisdonctotalementet,meconnaissanttotalement,jeconnaistotalementaussil’humanitétout entière.Iln’estpasdesibasseimpulsion,oudesinobleélan,quin’aittraversémonâmecommeun éclair;etjesaisparquellesexpressionschacundenousserévèle.Souslesmasquesdontlespensées mauvaisesserevêtent,déguiséesenpenséesgénéreusesouindifférentes—jusqu’aufonddechacunde nous,jesais,parleurexpression,lesreconnaîtrepourcequ’ellessont.Jesaiscequi,ennous,s’efforce de nous leurrer. C’estainsi que je connais la majorité des gens que je côtoie mieuxqu’ils ne se connaissenteux-mêmes.Jem’attachebiensouventàlessonder,afindelesfairemiens.Jem’emparede toutpsychismequejepeuxexpliquer,carpourmoi,rêverc’estposséder.Ilestdonctoutàfaitnormal que,toutrêveurquejesuis,jesoisaussil’analystequejeprétendsêtre. C’estpourquoi,parmilesrareschosesquej’aimeàlire,jeprisetoutparticulièrementlespiècesde théâtre.Chaquejourvoitreprésenterenmoidespiècesdifférentes,etjeconnaisàfondlafaçondonton peutprojeteruneâmeàplat,commedanslaprojectiondeMercator.Celanemedivertit,d’ailleurs,que trèsmoyennement,sinombreuses,sicommunesetsiénormessontleserreursdesdramaturges.Aucun dramenem’ajamaissatisfaitpleinement.Explorantlapsychologiehumaineaveclanettetédel’éclair, quisondetouslesrecoinsd’unseulregard,jesuisoffusquéparlagrossièretédansl’analyseetdansla constructiondontfontpreuvenoshommesdethéâtre,etlepeuquejelisdanscegenremerebutecomme unetached’encreaubeaumilieud’unepaged’écriture. Leschosesconstituentlematériaudemesrêves;c’estpourquoij’appliqueuneattentiondistraite,mais extrême,àcertainsdétailsdel’Extérieur. Pourdonnerdureliefàmessonges,jedoissavoircommentpaysagesréelsetpersonnagesprisdansla vienousapparaissenteux-mêmesavecdurelief.Carlavisiondurêveurdiffèredelavisiond’unhomme quivoitleschoses.Danslerêve,lavuenesefixepas,commedanslaréalité,surlesaspectsimportants ouinimportantsd’unobjetdonné.Iln’yad’importantquecequevoitlerêveur.Laréalitévéritabled’un objetn’estqu’unepartiedelui-même;leresten’estquelelourdtributdontilpaie,àlamatière,le privilège d’exister dans l’espace. De même, il n’y a pas de réalité, dans l’espace, pour certains

phénomènesqui,danslerêve,sontd’uneréalitétoutàfaitpalpable.Uncouchantréelestquelquechose d’impondérableetd’éphémère.Uncouchantderêveestfixeetéternel.Onsaitécriresil’onsaitvoirses propressongesavecunenettetéparfaite(etilenestvraimentainsi),ouvoirlavieensonge,voirlavie defaçonimmatérielle,etlaphotographieraveccetappareildurêvesurlequeln’ontaucuneactionles rayonsdel’utile,dulourdetducirconscrit,carilsnefontquevoilerlaplaqueduspirituel. Encequimeconcerne,cetteattitude,quel’usageinvétérédurêveacommeenkystée,mefaittoujours saisir,delaréalité,lapartiequiestrêve.Mavisiondeschosessupprimetoujours,chezelles,cequele rêvenepeututiliser.Ainsijevistoujoursenrêve,mêmequandjevisdanslavieréelle.Contemplerun couchantaufonddemoi,oulecontemplerdansl’extérieur,c’estpourmoilamêmechose,parcequeje voisdelamêmemanière,etquemavisions’ajustedanslesdeuxcasdelamêmefaçon. C’estpourquoil’idéequejemefaisdemoi-mêmepeutparaîtreerronéeàbeaucoup.D’unecertaine manière,ellel’est.Maisjemerêvemoi-même,etchoisiscequiestrêvableenmoi;jemecompose longuementetmerecomposedetouteslesfaçonspossibles,jusqu’àobteniruneimagesatisfaisante,face àcequej’exigedecequejesuisetnesuispas.Parfois,lameilleurefaçondevoirunobjetc’estde l’annuler,maisil subsistequandmême,jenesauraisdirecomment,faitdelamatièremêmedesa négationetdesonabolition;jeprocèdeainsiavecdespansentiersdemonêtreréelqui,unefois supprimésdansceportraitdemoi-même,metransfigurentenmaréalité.

Commentpuis-jealorsnepasmeleurrersurmesprocédésintimesd’illusiondemoi-même?C’estque

leprocessusquientraîne,dansuneréalitéplusqueréelle,unaspectdumondeouunpersonnagederêve,

entraîneégalementdansleplusqueréeluneémotionouuneidée;ellelesdépouilledoncdetoutleur

attiraildenoblesseetdepuretélorsque,commec’estpresquetoujourslecas,cetattirailestfaux.Ilfaut

remarquerquemonobjectivitéestabsolue,c’estlaplusabsoluedetoutes.Jeparviensàcréerl’objet

absolu,dotédesqualitésdel’absolumalgrésoncaractèreconcret.Jenemesuispasvraimentdérobéàla

vie,afindeprocureràmonâmeunlitplusdouillet;j’aiseulementchangédevie,etj’aitrouvédansmes

rêveslamêmeobjectivitéquedanslavie.Mesrêves—j’étudiecefaitdansd’autrespages—selèvent

enmoiindépendammentdemavolonté,etbiensouventmechoquentoumeblessent.Cequejedécouvre

enmoimeconsternebiensouvent,m’emplitdehonte(peut-êtreàcaused’unrested’humanitéenmoi—

qu’est-cedoncquelahonte?)etmefaitpeur.

Chezmoi,larêverieininterrompuearemplacél’attention.J’ensuisvenuàsuperposerauxchosesvues

(etmêmesiellesl’étaientdéjàenrêve)d’autresrêvesquej’emporteavecmoi.Déjàsuffisamment

inattentifpourbienfairecequej’appellevoirleschosesenrêve—jevaisencore,parcequecette

inattentionétaitcauséeparunerêverieperpétuelleetparlesouci(encorequedépourvud’uneattention

excessive)portéaufluxdemessonges—jevaisencore,dis-je,surperposercequejerêveaurêve

mêmequejevois,etintersectionnerleréel,déjàdépouillédematière,avecuneimmatérialitéabsolue.

Delàvientl’habiletéquej’aiacquiseàsuivreplusieursidéesàlafois,àobserverleschosesautour

demoiet,enmêmetemps,àrêveràdessujetstotalementdifférents;metrouverentrainderêverun

soleilcouchantréel,surunTagebienréel,etenmêmetempsrêverd’unmatinimaginairesurunocéan

Pacifiquetoutintérieur;etlesdeuxchosesrêvéess’intercalentsanssemélanger,etsansréellement

confondreautrechosequel’étatémotifdifférentquechacuned’ellesprovoqueenmoi;etc’estcommesi,

toutàlafois,jevoyaispasserlafouledanslarueetsentaissimultanémentl’espritdechacunenmoi-

même—cequinepourraitseproduirequedansuneunitédesensation—enmêmetempsquejeverrais

lesdiverscorps(ilmefaudraitbien,eux,lesvoirdivers)secroiserdanslarue,dansunmouvementde

jambesinnombrables.

109

LeMajor

Rien ne me révèle aussi intimement, n’interprète aussi totalement la substance de mon malheur congénital,quelegenrederêveriequejechérisréellementleplus,lebaumequ’ensecretjechoisisle plus fréquemmentpour apaiser monangoisse d’exister. Le résumé etla quintessence de ce que je souhaite,c’estcela:dormirlavie.J’aimetroplavie,pourpouvoirladésirervécue;j’aimetropnepas vivrepouréprouverundésirtropimportundelavie. C’estpourquoilerêvequej’exposeiciestlemeilleurd’entremesrêvespréférés.Parfoislesoir,dans lamaisonpaisibledontlesoccupants,peut-être,sontsortis,oubienrestentsilencieux—,jefermeles battantsdemafenêtre,refermesureuxleslourdsvoletsintérieurs;dansunvieuxcostume,jemecaleau fonddemonfauteuil,etmelaissealleràrêverquejesuisunmajoràlaretraite,dansquelquehôtelde province,assis,aprèsledîner,avecunautreclientplussobre,lentconvivedemeurésansmotif. Jem’imaginenéainsi:celanem’intéressepasdeconnaîtrelajeunessedecemajoràlaretraite,niles échelonsmilitairesqu’ilagravispourparveniràcedésirprofondquej’éprouve.Indépendammentdu TempsetdelaVie,lemajorquej’imagineêtren’estdotéd’aucuneexistenceantérieure,n’aaucune famille,n’enajamaiseu;ilvitéternellementdelaviedecethôtelprovincial,déjàlassédeshistoires drôlesquesescamaradesontracontéespourpasserletemps

110

Riennepèseautantquel’affectiond’autrui—pasmêmesahaine,carlahaineestplusintermittente quel’affection:commec’estuneémotionpénible,celuiquilaressenttendinstinctivementàl’éprouver moinssouvent.Maisl’amournousopprimeautantquelahaine:l’unetl’autrenouscherchent,nous poursuivent,nenouslaissentjamaisseuls. Monidéal,ceseraitdetoutvivredansunroman,etdemereposerdanslavie—deliremesémotions, devivremondédainpourelles.Lorsquel’onpossèdeuneimaginationàfleurdepeau,lesaventuresd’un héros de roman constituent une émotion personnelle qui se suffit à elle-même, et même au-delà, puisqu’ellesnousappartiennenttoutautantqu’àlui.Iln’estpasd’aventureplusgrandequed’avoiraimé LadyMacbeth,d’unamourvéritableetdirect;lorsqu’onaaiméainsi,quepeut-onfairesinon,pour connaîtrelerepos,neplusaimerpersonned’autredetoutesavie?

Jenesaisquelestlesensdecevoyagequej’aiétéforcéd’accomplir,entrel’uneetl’autrenuit,en compagniedel’universentier.Jesaisquejepuislirepourmedistraire.Jeconsidèrelalecturecommele moyenleplussimpled’agrémentercevoyage,commetoutautre;etdetempsàautre,jelèvelesyeuxdu livreoùjesuisentrainderessentirvéritablement—etj’aperçoitalors,telunétranger,lepaysagequi s’enfuit—campagne,cités,hommesetfemmes,attachementsetregretsdupassé—ettoutcelan’estrien d’autrepourmoiqu’unépisodedemaquiétude,unedistractionpassiveoùjereposemavuedespages tropsouventlues. Nousnesommesvéritablementquecequenousrêvons,car lereste,dèsqu’il setrouveréalisé, appartientaumondeetàceuxquinousentourent.Sijeréalisaisl’undemesrêves,j’endeviendrais jaloux,carilm’auraittrahienselaissantréaliser.J’airéalisétoutcequej’aivoulu,ditlefaible,etil ment;lavérité,c’estqu’ilarêvéprophétiquementtoutcequelavieafaitdelui.Nousneréalisonsrien nous-mêmes.Lavienouslanceenl’aircommedescailloux,etnousdisonsdelà-haut:«Voyezcommeje bouge.» Quelquesoitcetintermèdejouésousleprojecteurdusoleiletlespaillettesdesétoiles,iln’estcertes

pasmauvaisquenoussachionsquec’estunintermède;sicequisetrouvederrièrelesportesduthéâtre,

c’estlavie,alorsnousvivrons;sic’estlamort,nousmourrons,etlapièceelle-mêmen’arienàvoir

avectoutcela.

C’estpourquoijenemesensjamaisaussiprochedelavérité,aussiclairementinitié,quelorsque

(rarementd’ailleurs)jemerendsauthéâtreouaucirque:carjesaisalorsquej’assisteenfinàune

figurationexactedelavie.Etlesacteursetlesactrices,lesclownsetlesprestidigitateurssontchoses

importantesetfutiles,commelesontlesoleiletlalune,l’amouretlamort,lapeste,lafaimetlaguerre

pourl’humanité.Toutestthéâtre.Tiens,jeveuxlavérité?Jevaiscontinuermonroman

1 Variante(significative):sepossédant.(N.d.T.) 2

1Variante(significative):sepossédant.(N.d.T.)

2Variante:desplatonicienschrétiens.(N.d.T.)

3UndesplusbeauxparcsdeLisbonne,dansunquartierrésidentiel,prèsdelabasiliquedumême

nom.(N.d.T.)

4Anteros:onpeutaussicomprendre«Anti-Eros».(N.d.T.)

5C’estl’expressionmêmedePessoa quin’avaitpu,en1932,lireJankélévitch.(N.d.T.)

6Personnagedufolklorejuifallemand,hérosd’unenouvelledeChamisso.(N.d.T.)

7Aumasculindansl’original.(N.d.T.)

8Enfrançaisdansletexte(N.d.T.)

9AllusionaurecueildeversSó(Seul)d’AntonioNobre,jeunepoètemorten1900àl’âgedetrente-

troisans,etayantjouidéjàdesonvivantd’uneimmensepopularitépourcelivre,«leplustristedu

Portugal».(N.d.T.)

10Enfrançaisdansletexte(N.d.T.)

Troisièmepartie

Lamonadeintime

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Lavieestunvoyageexpérimental,accompliinvolontairement.C’estunvoyagedel’espritàtraversla

matièreet,commec’estnotreespritquivoyage,c’estenluiquenousvivons.Ilexisteainsidesâmes

contemplativesquiontvécudefaçonplusintense,plusvaste,plustumultueusequed’autresquiontvécuà

l’extérieurd’elles-mêmes.C’estlerésultatquicompte.Cequiaétéressenti,voilàcequiaétévécu.On

peutreveniraussifatiguéd’unrêvequed’untravailvisible.Onn’ajamaisautantvécuquelorsqu’ona

beaucouppensé.

[ ]

J’aitantvécusansjamaisvivre!J’aitellementpensésansjamaispenser!Jesenspesersurmoides mondesdeviolencesimmobiles,d’aventurestraverséessansaucunmouvement.Jesuissaturédeceque jen’aijamaiseuetn’auraijamais,excédédedieuxencoreinexistants.Jeportesurmoilescicatricesde touteslesbataillesquej’aiévitédelivrer.Moncorpsmusculaireestéreintéparl’effortquejen’aimême pasimaginéd’accomplir. Terne,muet,nul Lecieltoutlà-hautestlecield’unétémort,inachevé.Jeleregarde,ceciel,comme s’iln’étaitpaslà.Jedorscequejepense,jesuiscouchétoutenmarchant,jesouffresansriensentir. Cettegrandenostalgiequej’éprouven’estderien,elleestrien,commececielprofondquejenevois pas,etquejefixeimpersonnellement.

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L’idéedevoyagermedonnelanausée. J’aidéjàvutoutcequejen’avaisjamaisvu. J’aidéjàvutoutcequejen’aipasvuencore. L’ennuiduconstammentnouveau,l’ennuidedécouvrir,sousladifférencefallacieusedeschosesetdes idées,lapermanenteidentitédetout,lasimilitudeabsoluedelamosquée,dutempleetdel’église, l’identitéentrelacabaneetlepalais,lemêmecorpsstructureldanslerôled’unroihabilléoud’un sauvageallanttoutnu,l’éternelleconcordancedelavieavecelle-même,lastagnationdetoutcequeje vis—aupremiermouvementtouts’efface. Lespaysagessontdesrépétitions.Aucoursd’unsimplevoyageentrain,jesuispartagé,defaçonvaine etangoissante,entremondésintérêtpourlepaysageetmondésintérêtpourlelivrequimedistrairait,si j’étaisdifférent.J’aiunevaguenauséedelavie,ettoutmouvementl’accentueencore. L’ennuinedisparaîtquedanslespaysagesquin’existentpas,dansleslivresquejeneliraijamais.La vieestpourmoiunesomnolencequineparvientpasjusqu’àmoncerveau.Jelegardelibre,aucontraire, pourpouvoiryêtretriste. Ah,qu’ilsvoyagentdonc,ceuxquin’existentpas!Pourceuxquinesontrien,commelesfleuves,c’est lefluxquidoitêtrelavie.Maistousceuxquipensentetquisentent,tousceuxquisontvigilants,ceux-là, l’horriblehystériedestrains,desvoituresetdesbateauxneleslaissenidormir,niêtreéveillés. Dechaquevoyage,mêmetrèscourt,jerevienscommed’unsommeilentrecoupéderêves—une torpeurconfuse,toutesmessensationscolléeslesunesauxautres,saouldecequej’aivu. Pourconnaîtrelerepos,ilmemanquelasantédel’âme.Pourlemouvement,ilmemanquequelque chosequisetrouveentrel’âmeetlecorps;cequejesenssedéroberàmoi,cenesontpaslesgestes, maisl’enviedelesfaire. Ilm’estarrivébiensouventdevouloirtraverserlefleuve,cesdixminutesquiséparentleTerreirodo PaçodeCacilhas 1 .Etj’aipresquetoujoursétécommeintimidépartoutcemonde,parmoi-mêmeetpar

monprojet.J’ysuisalléquelquefois,toujoursoppressé,neposantréellementlepiedsurlesolquesurla terrefermeduretour. Lorsqu’onressenttropvivement,leTageestunAtlantiqueinnombrable,etlarived’enfaceunautre continent,voireunautreunivers. Voyager?Pourvoyagerilsuffitd’exister.Jevaisd’unjouràl’autrecommed’unegareàl’autre,dans letraindemoncorpsoudemadestinée,penchésurlesruesetlesplaces,surlesvisagesetlesgestes, toujourssemblables,toujoursdifférents,comme,dureste,lesontlespaysages. Sij’imagine,jevois.Quefais-jedeplusenvoyageant?Seuleuneextrêmefaiblessedel’imagination peutjustifierquel’onaitàsedéplacerpoursentir. «N’importequelleroute,etmêmecetterouted’Entepfuhl,teconduiraauboutdumonde.»Maisle boutdumonde,depuisquelemondes’esttrouvéaccomplilorsqu’oneneutfaitletour,c’estjustementcet Entepfuhl d’oùl’onétaitparti. Enfait, le boutdumonde, comme sondébutlui-même, c’estnotre conceptiondumonde.C’estennousquelespaysagestrouventunpaysage.C’estpourquoi,sijeles

imagine,jelescrée;sijelescrée,ilsexistent;s’ilsexistent,jelesvoistoutcommejevoislesautres.A

quoibonvoyager?AMadrid,àBerlin,enPerse,enChine,àchacundespôles,oùserais-jesinonenmoi-

même,etenfermédansmontypeetmongenrepropredesentations?

Lavieestcequenousenfaisons.Lesvoyages,cesontlesvoyageurseux-mêmes.Cequenousvoyons

n’estpasfaitdecequenousvoyons,maisdecequenoussommes.

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Ilestuneéruditiondelaconnaissance,quiestcequel’onappelleproprementl’érudition,etune éruditiondel’entendement,quiestcequel’onappellelaculture.Maisilyaaussiuneéruditiondela sensibilité. Cetteéruditiondelasensibilitén’arienàvoiravecl’expériencedelavie.L’expériencedelavie n’enseignerien,demêmequel’histoirenenousinformeenrien.Lavéritableexpérienceconsisteà restreindrelecontactaveclaréalité,etàintensifierl’analysedececontact.Ainsilasensibilitévient-elle àsedévelopperetàs’approfondir,cartoutestennous-mêmes;ilnoussuffîtdelechercher,etdesavoir lechercher. Qu’est-cequevoyager,etàquoicelasert-il?Touslessoleilscouchantssontdessoleilscouchants; nulbesoind’allerlesvoiràConstantinople.Cettesensationdelibération,quinaîtdesvoyages?Jepeux l’éprouverenmerendantdeLisbonneàBenfica 2 ,etl’éprouverdemanièreplusintensequ’enallantde Lisbonnejusqu’enChine,carsiellen’existepasenmoi-même,cettelibération